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Les eaux immo­biles de Bang­kok (Les oubliés du pays doré #21)

Les eaux immo­biles de Bang­kok (Les oubliés du pays doré #21)

Le long du khlong Saen Saep, l’eau boueuse char­rie des débris de poly­sty­rène et des fleurs de lotus fanées. Le long-tail boat glisse entre les pas­se­relles bran­lantes, et je m’ac­croche à la barre de métal rouillé tan­dis que le conduc­teur accé­lère dans un rugis­se­ment qui me fait pen­ser à celui d’un trac­teur pous­sé à plein régime. Per­sonne ne regarde le pay­sage. Les pas­sa­gers se prennent en pho­to avec leurs télé­phones, bous­cu­lés par les embar­dées du pilote qui évite les déchets flottants.

Bang­kok, Blues de Guerre (Les oubliés du pays doré #20)

Bang­kok, Blues de Guerre (Les oubliés du pays doré #20)

Bang­kok. 1967. On arrive à Venise par la mer. On arrive à Bang­kok par le fleuve. C’est une loi géo­gra­phique autant que roma­nesque. La Chao Phraya char­rie ses eaux brunes entre les temples dorés et les barges de riz, indif­fé­rente au siècle qui passe. Mais en ce mois de juillet 1967, quelque chose a chan­gé dans l’air épais de la capi­tale sia­moise. Une odeur de bour­bon et de kéro­sène se mêle aux effluves de citron­nelle et d’encens.

La der­nière lumière (Les oubliés du pays doré #19)

La der­nière lumière (Les oubliés du pays doré #19)

Nor­man Lewis arrive à Bang­kok en 1950 avec cette façon qu’ont les voya­geurs anglais de ne jamais vrai­ment arri­ver nulle part. Il débarque comme on pousse une porte entrou­verte, sans fra­cas, le car­net dans la poche gauche, l’œil déjà ouvert sur ce qui dis­pa­raît. C’est ce que Lewis est venu cher­cher : non pas le Siam éter­nel des cartes pos­tales, mais son ago­nie pré­cise, docu­men­tée, la fin d’un monde qu’on pho­to­gra­phie avant l’incendie.

Le maré­chal exi­lé (Les oubliés du pays doré #18)

Le maré­chal exi­lé (Les oubliés du pays doré #18)

Il aurait fal­lu com­men­cer par Bang­kok, novembre 1947, l’o­deur du fleuve et des temples, mais les bio­gra­phies ne com­mencent rare­ment comme cela. Plaek Phi­bun­song­kh­ram – qu’on appel­le­ra bien­tôt Phi­bun, le Maré­chal, le dic­ta­teur, le sur­vi­vant – est assis dans son bureau du Minis­tère de la Défense, et il sait déjà que tout est fini avant même d’a­voir vrai­ment com­men­cé. Les hommes de pou­voir dans les tro­piques sentent la fin avant le com­men­ce­ment, comme ces requins qui détectent une goutte de sang dans un océan.

La reine de la soie (Les oubliés du pays doré #17)

La reine de la soie (Les oubliés du pays doré #17)

Bang­kok, 1960. Les ven­ti­la­teurs brassent l’air moite du palais Chi­tra­la­da comme ils brassent la pous­sière depuis des siècles. Jim Thomp­son tra­verse la salle d’at­tente, son cos­tume de lin blanc frois­sé par l’hu­mi­di­té tro­pi­cale qui règne sur la ville même en cette sai­son sup­po­sé­ment fraîche. Il a cin­quante-neuf ans, l’al­lure encore élan­cée mal­gré le whis­ky et les dîners chez les ambas­sa­deurs, ancien agent de l’OSS deve­nu mar­chand de soie, et il s’ap­prête à ren­con­trer la reine Sirikit. 

Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya, l’architecte de l’impossible (Les oubliés du pays doré #16)

Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya, l’architecte de l’impossible (Les oubliés du pays doré #16)

Bang­kok, 1958. L’ar­chi­tecte Boo­nya­ra­ta­na Siri­ka­nya tra­verse le pont qui enjambe le khlong, cette artère d’eau brune qui char­rie les détri­tus et les fleurs de lotus en parts égales. Il pense à l’A­mé­ri­cain, à cet homme qui veut bâtir une mai­son impos­sible, une mai­son qui serait à la fois un temple et un mani­feste, un tom­beau peut-être. Jim Thomp­son l’at­tend dans le jar­din de sa pro­prié­té tem­po­raire, celle qu’il quit­te­ra bien­tôt pour le chef-d’œuvre qu’ils construi­ront ensemble.

Bang­kok, 1935, aux ori­gines du Siam (Les oubliés du pays doré #15)

Bang­kok, 1935, aux ori­gines du Siam (Les oubliés du pays doré #15)

On pour­rait com­men­cer par Ang­kor, évi­dem­ment. Com­men­cer par les temples englou­tis sous la jungle, par les racines des fro­ma­gers qui éventrent les pierres khmères, par cette obses­sion occi­den­tale de tout dater, tout clas­ser, tout com­prendre. Mais non. Com­men­çons plu­tôt par un couple d’An­glais en 1935, débar­quant à Bang­kok avec leurs malles et leurs car­nets, leurs théo­ries et leur naï­ve­té, ne sachant pas encore qu’ils allaient pas­ser le reste de leur vie à recons­ti­tuer un pas­sé qui n’é­tait pas le leur.

Le Conseiller du Siam (Les oubliés du pays doré #14)

Le Conseiller du Siam (Les oubliés du pays doré #14)

On le retrouve tou­jours dans les ports. Anvers d’a­bord, puis Mar­seille, Colom­bo, Sin­ga­pour. Les grandes villes mari­times qui scandent les routes de l’Em­pire, ces nœuds où convergent les ambi­tions et les rêves d’hommes comme lui. Gus­tave Rolin-Jae­que­myns porte un nom à ral­longe, héri­tage d’un père illustre qui fon­da la Revue de droit inter­na­tio­nal, et cette pesan­teur généa­lo­gique le pousse vers l’Est, là où les noms euro­péens sonnent encore comme des promesses.

La chute d’A­nan­da Mahi­dol (Les oubliés du pays doré #13)

La chute d’A­nan­da Mahi­dol (Les oubliés du pays doré #13)

Bang­kok, juin 1946. La mous­son hésite encore, sus­pen­due au-des­sus de la ville comme une menace muette. Dans les rues, les cyclo-pousses glissent entre les flaques d’eau boueuse, évi­tant les nids-de-poule que la guerre a lais­sés par­tout, cica­trices d’un conflit qui vient à peine de s’a­che­ver. Le Siam a chan­gé de nom pen­dant l’oc­cu­pa­tion japo­naise, puis est rede­ve­nu le Siam, puis est deve­nu la Thaï­lande. Per­sonne ne sait vrai­ment quel nom don­ner à ce pays qui ne sait plus très bien qui il est et qui semble se chercher.

Trois tom­beaux et pas un seul corps

Kath­leen Mar­ti­nez était avo­cate péna­liste à Saint-Domingue quand elle a déci­dé de trai­ter la dis­pa­ri­tion d’une femme morte depuis deux mille ans comme une affaire non réso­lue. Elle le dit elle-même, sans se for­cer : elle n’a jamais eu de pre­mière for­ma­tion d’ar­chéo­logue, sa dis­ci­pline c’est le droit cri­mi­nel, et elle a pris Cléo­pâtre comme on prend un dossier.

Une lampe aux ori­gines multiples

Un seau de perles posé par terre. Le pre­mier bruit de l’a­te­lier n’est pas celui du verre. C’est celui des perles. Un seau de plas­tique bleu, presque plein, posé contre le pied de l’é­ta­bli. Quand la main y plonge pour en tirer une poi­gnée, cela fait le son d’un res­sac très court, très sec — un chuin­te­ment miné­ral qui s’ar­rête net.

Trois objets dans la pyra­mide de Khéops

Un cro­chet de cuivre, une boule de pierre, un frag­ment de cèdre : le seul butin jamais tiré de l’in­té­rieur de la Grande Pyra­mide. Récit d’une dis­per­sion qui va d’une nuit de 1872, à la bou­gie, jus­qu’à une boîte à cigares oubliée dans les réserves d’un musée écossais.

Palimp­sestes sacrés : ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

Il existe une caté­go­rie de bâti­ments qui ne se laissent jamais réduire à une seule his­toire. On y entre pour prier un dieu et l’on y devine, sous la chaux, sous les tapis, der­rière les rideaux, la trace obs­ti­née d’un autre.

Ulu­bu­run : le navire qui a cou­lé avec tout un monde à son bord

Vers 1320 avant notre ère, un bateau de quinze mètres sombre au large de la côte lycienne avec dix tonnes de cuivre, une tonne d’é­tain, du verre bleu cobalt, de l’i­voire d’hip­po­po­tame, de l’ambre de la Bal­tique et un sca­ra­bée d’or au nom de Néfertiti.

La Lycie, Keko­va et Sime­na, ou la plus belle nécro­pole du monde

Il faut arri­ver à Keko­va par la mer. C’est la seule entrée digne de ce nom, la seule qui res­pecte la logique du lieu. On embarque à Üçağız ou à Kaş, sur l’un de ces cabo­teurs de bois qu’on appelle ici gulet, et très vite le monde se réor­ga­nise : la côte se hérisse, se découpe, se replie sur elle-même en une suc­ces­sion de criques et de presqu’îles.

La pourpre de Tyr : Douze mille coquillages pour un gramme et demi

L’his­toire com­mence par un chien, ce qui est déjà un mau­vais pré­sage pour la rigueur his­to­rique. Le chien appar­tient à Mel­qart — Héra­clès pour les Grecs, qui ont tou­jours eu la manie de tra­duire les dieux des autres comme on tra­duit une facture.

Tous les empe­reurs romains d’O­rient #2

İzn­ik fait des car­reaux. C’est une petite ville turque au bord d’un lac plat, on y vend des assiettes à tou­ristes sous les pla­tanes, et il y a autour d’elle une muraille romaine de cinq kilo­mètres, avec ses tours et ses portes triples, qui enferme aujourd’­hui des ver­gers. On entre en ville par un arc de triomphe. Il n’y a rien derrière.

Tous les empe­reurs romains d’O­rient #1

Il reste du monas­tère de Stou­dios quatre murs et un sol. On y entre par une porte de grillage, dans un quar­tier d’Is­tan­bul où les chats sont maigres et où per­sonne ne monte, et l’on tombe sur une basi­lique sans toit dont le pave­ment de marbre conti­nue de des­si­ner, sous l’herbe sèche, des cercles et des tresses que plus per­sonne ne foule. C’est le plus vieux bâti­ment chré­tien de la ville. Il a ser­vi mille ans.

Tous les empe­reurs de Rome

Il y a, dans l’ar­rière-bou­tique d’un numis­mate de la rue de Riche­lieu, un meuble à tiroirs plats qui sent la cire et la pous­sière chaude. Le mar­chand tire le troi­sième du haut et le pose sur le comp­toir sans un mot, comme on sert un plat. Cent alvéoles de feutre vert.