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Le voyeur de Chel­sea — Par­tie 3

Le voyeur de Chel­sea — Par­tie 3

Le voyeur
de Chel­sea

Le voyeur de Chelsea

Par­tie 3

PAR­TIE III

LE VER­TIGE

I

Wal­ter pas­sa les trois jours sui­vants enfer­mé dans sa chambre.

Il ne des­cen­dait plus au Quixote. Il ne regar­dait plus par la fenêtre. Il res­tait assis devant sa Reming­ton, à fixer la feuille blanche.

Il avait ramas­sé les pages déchi­rées, les avait éta­lées sur le lit. Des cen­taines de frag­ments. Des phrases arra­chées. Des para­graphes mutilés.

Il essayait de les recol­ler men­ta­le­ment. Mais ça ne fonc­tion­nait pas. L’his­toire s’é­tait défaite. Claire n’exis­tait plus. Vivian non plus. Il ne res­tait que Mar­ga­ret et une assis­tante den­taire dont il ne connais­sait même pas le vrai prénom.

Le qua­trième jour, Harold débar­qua sans prévenir.

Wal­ter ne l’en­ten­dit pas frap­per. Harold uti­li­sa la clé que la récep­tion lui avait don­née — « urgence », avait-il dit. Il ouvrit la porte et res­ta figé sur le seuil.

La chambre était un champ de bataille. Des pages déchi­rées par­tout. Des bou­teilles vides. Des cen­driers qui débor­daient. Wal­ter était assis par terre, ados­sé au lit, les yeux dans le vague.

« Bon sang, Walter. »

Harold entra, refer­ma la porte. Il écar­ta des papiers, s’as­sit sur la chaise.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? »

Wal­ter leva les yeux vers lui.

« Tout s’est effondré. »

« Quoi ? Le roman ? »

« Tout. »

Harold regar­da autour de lui. Les pages déchi­rées. Les car­nets éventrés.

« Tu as détruit ton travail. »

« C’é­tait que du mensonge. »

« Et alors ? » Harold se pen­cha. « Wal­ter, écoute-moi. Tous les romans sont des men­songes. C’est le prin­cipe. Tu inventes des gens qui existent pas. Des situa­tions qui se sont jamais pas­sées. C’est ça, la fiction. »

Wal­ter secoua la tête.

« C’est pas pareil. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que… » Il cher­chait ses mots. « Parce que j’ai volé leurs vies. Je les ai obser­vés comme des insectes et j’ai construit des his­toires qui avaient rien à voir avec eux. »

Harold sou­pi­ra.

« Et tu crois que Fitz­ge­rald connais­sait vrai­ment Gats­by ? Que Heming­way avait vrai­ment été tore­ro ? » Il allu­ma une ciga­rette. « Tu prends des mor­ceaux de réa­li­té et tu construis quelque chose. C’est ça, écrire. »

« Mais eux, ils étaient d’ac­cord. Mes per­son­nages, eux, ils savaient même pas. »

« Per­sonne est jamais d’ac­cord. » Harold se leva, alla à la fenêtre. « Tu crois que les gens sur qui tu écris dans un roman, même si tu changes les noms, ils sont contents ? Ils se recon­naissent. Ils se sentent tra­his. Uti­li­sés. » Il se retour­na. « Mais c’est pas ton pro­blème. Ton pro­blème, c’est de faire un bon livre. »

Wal­ter se leva péniblement.

« Je peux pas. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que j’ai ren­con­tré la vraie Mar­ga­ret. Et la vraie… » Il s’ar­rê­ta. « La vraie his­toire était mille fois mieux que ce que j’a­vais écrit. »

Harold réflé­chit.

« Alors écris la vraie histoire. »

« Je peux pas. C’est sa vie. Pas la mienne. »

« Alors mélange. Prends ce qu’elle t’a dit. Ajoute ce que t’a­vais ima­gi­né. Fais-en quelque chose de nouveau. »

Wal­ter s’as­sit sur le lit.

« T’as vrai­ment besoin de ce manus­crit, hein ? »

Harold eut un sou­rire triste.

« Ouais. Vrai­ment. » Il s’ap­pro­cha. « Mais c’est pas pour ça que je suis là. Enfin, pas seule­ment. Je m’in­quiète pour toi, Wal­ter. Tu vas pas bien. »

« Je sais. »

« Tu bois trop. Tu manges plus. Tu restes enfer­mé ici à te détruire. » Il posa sa main sur l’é­paule de Wal­ter. « Faut que tu sortes de là. D’une manière ou d’une autre. Finis ce putain de roman ou brûle-le. Mais fais quelque chose. »

Wal­ter ne répon­dit pas.

Harold ramas­sa quelques pages déchi­rées. Il lut.

« C’est bien écrit, tu sais. Même déchi­ré. Ça a quelque chose. »

« Mer­ci. »

Harold posa les pages.

« Je reviens dans dix jours. Le 5 sep­tembre. Si t’as rien à me mon­trer, on se dit au revoir et on oublie tout ça. D’accord ? »

« D’ac­cord. »

Harold par­tit.

Wal­ter res­ta assis sur le lit, entou­ré des débris de son travail.

Puis il se leva, alla à la fenêtre.

En face, Mar­ga­ret était à son bal­con. Elle arro­sait sa fou­gère. Les gestes étaient doux, patients. La plante sem­blait aller mieux.

Wal­ter la regar­da. Puis il retour­na à sa Remington.

Il glis­sa une feuille dans le rouleau.

Il tapa : TROIS DRAMES.

Puis il continua.

II

Wal­ter écri­vit pen­dant six jours d’affilée.

Il ne dor­mait presque plus. Il écri­vait la nuit, le jour, dans un état second. Le café, les ciga­rettes, par­fois un verre de whis­ky pour tenir le coup.

Il ne par­tait plus de rien. Il avait com­pris quelque chose : il fal­lait tout gar­der. Les men­songes et la véri­té. Claire et Mar­ga­ret. Vivian et l’as­sis­tante den­taire. La fic­tion et la réa­li­té, mélan­gées, entrelacées.

Il écri­vit l’his­toire d’un écri­vain raté qui obser­vait trois voi­sins et inven­tait leurs vies. Puis qui décou­vrait qu’il s’é­tait trom­pé sur tout. Mais qui conti­nuait quand même à écrire, parce que l’in­ven­tion était peut-être plus vraie que la vérité.

Il ne savait pas si c’é­tait bon. Il savait juste que c’é­tait nécessaire.

Le troi­sième jour, Mar­ga­ret frap­pa à sa porte.

Wal­ter ouvrit, hagard. Il ne s’é­tait pas rasé. Il por­tait le même t‑shirt depuis trois jours.

« Vous allez bien ? demanda-t-elle.

— Pour­quoi ? »

« Parce que j’vous ai pas vu à votre fenêtre depuis une semaine. J’me suis inquiétée. »

Wal­ter eut un sou­rire faible.

« Vous vous inquié­tez pour moi ? »

« Ouais. C’est con, hein ? » Elle regar­da par-des­sus son épaule. « Vous écrivez ? »

« Oui. »

« Sur moi ? »

« Entre autres. »

Mar­ga­ret hésita.

« Je peux lire ? »

Wal­ter la regar­da. Puis il s’écarta.

« Entrez. »

Elle entra, regar­da autour d’elle. La chambre était dans un état catas­tro­phique. Mais au moins les pages étaient main­te­nant empi­lées, organisées.

Mar­ga­ret prit la pile la plus haute, s’as­sit sur le lit. Elle com­men­ça à lire.

Wal­ter retour­na à sa Reming­ton. Il conti­nua d’é­crire. Le cli­que­tis des touches. Le silence de Mar­ga­ret qui lisait.

Au bout d’une heure, elle posa les pages.

« C’est triste, dit-elle.

— Je sais.

— Mais c’est beau aus­si. » Elle le regar­da. « C’est moi ? La femme dans le roman ? »

« Oui et non. »

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Wal­ter se retourna.

« Ça veut dire que j’ai pris des mor­ceaux de vous. De ce que vous m’a­vez dit. De ce que j’ai ima­gi­né. Et j’en ai fait quel­qu’un d’autre. Quel­qu’un qui existe pas. »

Mar­ga­ret hocha la tête.

« Elle me res­semble. Mais elle est pas moi. »

« Exac­te­ment. »

« Et vous êtes l’é­cri­vain. Celui qui observe. »

« Oui. »

Mar­ga­ret se leva, s’ap­pro­cha de la fenêtre.

« Il se passe quoi, à la fin ? »

« Je sais pas encore. »

« Il faut qu’elle parte, dit Mar­ga­ret. La femme. Il faut qu’elle s’en aille pour de bon. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que c’est la seule chose qu’elle peut faire. Res­ter, c’est mou­rir. Par­tir, c’est peut-être vivre. »

Wal­ter la regarda.

« C’est ce que vous allez faire ? Partir ? »

Mar­ga­ret ne répon­dit pas tout de suite. Puis :

« Je sais pas. Peut-être. Un jour. » Elle se retour­na. « Mais vous, dans votre roman, vous pou­vez le décider. »

« Vous vou­lez que je la fasse partir ? »

« Je veux que vous lui don­niez une chance. »

Wal­ter hocha la tête.

« D’ac­cord. »

Mar­ga­ret sou­rit — un vrai sou­rire cette fois.

« Vous devriez dor­mir. Vous avez une sale gueule. »

« Vous aussi. »

« Ouais. On fait la paire. »

Elle par­tit.

Wal­ter retour­na à sa machine. Il écri­vit jus­qu’à l’aube. Et cette fois, il savait com­ment ça allait finir.

III

Le cin­quième jour, Miles mon­ta le voir.

Wal­ter était endor­mi sur son lit, tout habillé. Miles le secoua.

« Réveille-toi. »

Wal­ter ouvrit les yeux, hagard.

« Quelle heure ? »

« Quinze heures. T’as une tête de mort. »

Wal­ter se redres­sa. Sa tête tournait.

« Qu’est-ce tu veux ? »

Miles s’as­sit sur la chaise.

« Mar­ga­ret m’a dit que t’é­cri­vais. Que c’é­tait bien. Je vou­lais voir. »

Wal­ter mon­tra la pile de pages.

« C’est là. »

Miles prit les pages, com­men­ça à lire. Wal­ter le regar­da faire. Il voyait ses yeux qui bou­geaient, son visage qui ne tra­his­sait rien.

Au bout de vingt minutes, Miles posa les pages.

« C’est vrai­ment moi, le saxophoniste ? »

« Oui. »

« Tu m’as bien cer­né, enfoiré. »

« Déso­lé. »

« Sois pas déso­lé. » Miles allu­ma une ciga­rette. « C’est bon. Vrai­ment bon. T’as réus­si quelque chose. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se des­ser­rer dans sa poitrine.

« Tu le penses ? »

« Ouais. » Miles se leva, alla à la fenêtre. « Mais la fin me plaît pas. »

« Y’a pas encore de fin. »

« Jus­te­ment. Faut que tu trouves. »

« Des suggestions ? »

Miles réflé­chit.

« Le saxo­pho­niste. Faut qu’il joue un der­nier mor­ceau. Quelque chose de beau. Même s’il sait que per­sonne écoute. Même s’il sait que ça chan­ge­ra rien. »

« Pour­quoi ? »

« Parce que c’est tout ce qu’il peut faire. » Miles se retour­na. « Et l’é­cri­vain, il faut qu’il écrive. Même si c’est nul. Même si per­sonne lit. Parce que c’est la seule chose qui le garde en vie. »

Wal­ter hocha la tête.

« Et la femme ? Mar­ga­ret m’a dit qu’elle devait partir. »

« Mar­ga­ret a rai­son. Elle doit par­tir. Mais on sait pas où elle va. On la voit juste s’en aller. Le reste, c’est mystère. »

Wal­ter prit des notes.

« Et l’homme au cha­peau ? Le frère ? »

Miles haus­sa les épaules.

« Il reste. C’est un con, mais il reste. Parce qu’il sait pas faire autrement. »

Wal­ter sourit.

« T’es bon dra­ma­turge, tu sais. »

« Ouais. Dom­mage que ça paye pas. »

Miles s’en alla. Wal­ter retour­na à sa machine.

Il écri­vit la fin. Trois scènes. Trois réso­lu­tions. Ou plu­tôt trois absences de résolution.

Mar­ga­ret qui par­tait avec sa valise. On ne savait pas où.

Miles qui jouait un der­nier mor­ceau. Body and Soul. Lent et magni­fique. Dans la nuit vide.

Et l’é­cri­vain qui tapait les der­niers mots de son roman. Seul dans sa chambre. Sans savoir si c’é­tait bon ou mau­vais. Juste sachant que c’é­tait fini.

Wal­ter écri­vit jus­qu’au matin. Quand il tapa les der­niers mots, le soleil se levait.

Il s’al­lon­gea sur le lit et s’en­dor­mit d’un coup.

IV

Wal­ter se réveilla en fin d’a­près-midi. Quel­qu’un frap­pait à la porte.

Il ouvrit. C’é­tait Vivian. Elle por­tait un tailleur gris. Che­veux atta­chés. Maquillage discret.

« Salut, dit-elle.

— Salut. »

Ils se regar­dèrent. Puis Vivian eut un petit rire.

« C’est bizarre, hein ? On se parle pour la pre­mière fois. »

« Ouais. »

« Mar­ga­ret et Miles m’ont dit que vous écri­viez. Que c’é­tait bien. » Elle hési­ta. « Je suis dedans ? »

Wal­ter hocha la tête.

« Un peu. »

« Je peux lire ? »

Wal­ter lui ten­dit les pages. Vivian s’as­sit, com­men­ça à lire. Wal­ter atten­dit, debout près de la fenêtre.

Après quelques minutes, Vivian leva les yeux.

« C’est moi ? Cette femme qui rentre tous les soirs avec des hommes différents ? »

« Plus ou moins. »

« Vous la décri­vez comme quel­qu’un de mys­té­rieux. De fascinant. »

« C’est ce que je croyais. »

Vivian eut un sou­rire triste.

« Je suis pas mys­té­rieuse. Je suis juste seule. »

« Je sais. Main­te­nant je sais. »

Vivian conti­nua de lire. Puis elle refer­ma les pages.

« Vous savez ce qui est bizarre ? Dans votre ver­sion, je suis plus intéressante. »

Wal­ter la regarda.

« Non. Dans la vraie vie, vous êtes exac­te­ment aus­si inté­res­sante. Juste différente. »

« Peut-être. » Elle se leva. « Mais j’pré­fère votre ver­sion quand même. Au moins elle a l’air d’al­ler quelque part. Moi je tourne en rond. »

« On tourne tous en rond. »

« Ouais. » Elle alla vers la porte, s’ar­rê­ta. « Vous allez le publier ? »

« Je sais pas. Peut-être. Si mon édi­teur veut bien. »

« Et si quel­qu’un me reconnaît ? »

« Per­sonne vous recon­naî­tra. Vous êtes pas vous. C’est un personnage. »

Vivian hocha la tête.

« Tant mieux. » Elle ouvrit la porte. « Bonne chance avec votre livre. »

« Mer­ci. »

Elle par­tit.

Wal­ter retour­na à la fenêtre. En face, chez Mar­ga­ret, les rideaux étaient ouverts. Mais la pièce sem­blait vide. Pas de lumière. Pas de mouvement.

Wal­ter des­cen­dit, tra­ver­sa la rue, mon­ta au troi­sième étage.

Il frap­pa. Pas de réponse.

Il essaya la poi­gnée. La porte était ouverte.

Il entra.

L’ap­par­te­ment était vide. Pas de meubles. Pas de vête­ments. Juste la fou­gère sur le rebord de la fenêtre. Encore vivante. Arro­sée récemment.

Sur la table, une enve­loppe. Avec son nom dessus.

Wal­ter l’ouvrit.

Wal­ter,

Je suis par­tie. Pour de bon cette fois. Je sais pas où je vais. Peut-être Bos­ton. Peut-être plus loin. Peu importe.

Mer­ci de m’a­voir vue. Même si vous vous êtes trom­pé au début. Au final, vous m’a­vez vrai­ment vue.

Pre­nez soin de la fou­gère si vous vou­lez. Ou lais­sez-la cre­ver. C’est à vous de décider.

Mar­ga­ret

Wal­ter plia la lettre. Il regar­da autour de lui. L’ap­par­te­ment vide. La lumière qui entrait par la fenêtre. La fougère.

Il prit la fou­gère et ren­tra chez lui.

V

Le 5 sep­tembre, Harold revint.

Wal­ter l’at­ten­dait. Il avait dor­mi pour la pre­mière fois depuis une semaine. Il s’é­tait rasé. Il avait mis une che­mise propre.

Sur le bureau, une pile bien nette. Cent pages exactement.

Harold entra, vit les pages, et sourit.

« Tu l’as fait. »

« Ouais. »

« Je peux lire ? »

« C’est pour ça que t’es là. »

Harold s’as­sit et com­men­ça à lire. Wal­ter sor­tit sur le bal­con, fuma en regar­dant la cour.

En face, l’ap­par­te­ment de Mar­ga­ret était tou­jours vide. Au cin­quième, Vivian était là, qui se pré­pa­rait pour sor­tir. Au qua­trième, Miles était assis sur son rebord de fenêtre, saxo­phone à la main.

Leurs regards se croi­sèrent. Miles leva son saxo­phone en signe de salut. Wal­ter leva sa ciga­rette en réponse.

Puis Miles se mit à jouer. Someone to Watch Over Me. Lent et doux.

Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout.

Quand il ren­tra, Harold avait fini de lire. Il tenait les pages ser­rées contre lui.

« Wal­ter… c’est magnifique. »

Wal­ter s’assit.

« Vrai­ment ? »

« Vrai­ment. » Harold le regar­dait avec quelque chose qui res­sem­blait à de l’é­mo­tion. « C’est pas ce que j’at­ten­dais. C’est pas un polar. C’est pas com­mer­cial. Mais c’est… » Il cher­chait ses mots. « C’est vrai. C’est vivant. Ça pulse. »

« Mais tu peux le vendre ? »

Harold hési­ta.

« Je sais pas. Hon­nê­te­ment, je sais pas. Ça va être dur. Les gens veulent du sus­pense, de l’ac­tion. Là, t’as écrit quelque chose de contem­pla­tif. D’ambigu. »

« Donc c’est non. »

« Non. » Harold posa les pages. « C’est : je vais essayer. Je vais le faire lire à des gens. Je vais me battre pour. » Il se leva. « Mais même si ça marche pas, Wal­ter, tu devais écrire ce livre. Pour toi. »

Wal­ter hocha la tête.

« Je sais. »

Harold prit les pages, les glis­sa dans son attaché-case.

« Je te donne des nou­velles dans quinze jours. »

« D’ac­cord. »

À la porte, Harold se retourna.

« T’as l’air d’al­ler mieux. »

« Peut-être un peu. »

« Conti­nue comme ça. » Harold lui ser­ra la main. « Et écris autre chose. Tout de suite. Tant que t’es dans le flow. »

« Je verrai. »

Harold par­tit.

Wal­ter res­ta seul dans sa chambre. Il regar­da la Reming­ton. La fou­gère de Mar­ga­ret sur le rebord de la fenêtre. Les car­nets vides qui attendaient.

Puis il glis­sa une nou­velle feuille dans le rouleau.

Il écri­vit : Cha­pitre un.

Et conti­nua.

VI

Trois semaines passèrent.

Wal­ter écri­vait tous les jours. Pas un nou­veau roman. Juste des frag­ments. Des scènes. Des per­son­nages qui appa­rais­saient et disparaissaient.

Il ne buvait presque plus. Il dor­mait mieux. Il avait recom­men­cé à des­cendre au Quixote, à par­ler avec les autres loca­taires du Chelsea.

Mar­ga­ret ne revint jamais. Son appar­te­ment res­ta vide pen­dant deux semaines, puis de nou­veaux loca­taires emmé­na­gèrent. Un couple de jeunes peintres. Wal­ter ne les obser­vait pas.

Vivian était tou­jours là. Elle sor­tait tou­jours le soir, ren­trait tou­jours tard. Mais main­te­nant, quand elle croi­sait Wal­ter dans le hall, elle lui sou­riait. Ils avaient pris un café ensemble une fois. Ils avaient par­lé de choses banales. C’é­tait agréable.

Miles jouait tou­jours. Tous les soirs. Wal­ter l’é­cou­tait en écri­vant. Ils s’é­taient vus plu­sieurs fois. Ils par­laient peu. Mais il y avait quelque chose entre eux main­te­nant. Une recon­nais­sance. Une fraternité.

Un matin, Harold appela.

« Wal­ter ? C’est moi.

— Salut.

— J’ai des nouvelles. »

Wal­ter sen­tit son cœur s’accélérer.

« Bonnes ou mauvaises ? »

« Les deux. » Harold tous­sa. « J’ai fait lire ton manus­crit. Tout le monde dit que c’est brillant. Mais per­sonne veut le publier. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se ser­rer dans sa poitrine.

« Je vois.

— Attends. J’ai pas fini. » Harold mar­qua une pause. « Y’a un petit édi­teur. Très petit. Très lit­té­raire. Ils font des tirages de mille exem­plaires. Ils paient presque rien. Mais ils veulent le publier. »

Wal­ter ne savait pas quoi dire.

« Tu… tu leur as dit oui ? »

« Pas encore. Je vou­lais ton accord. Parce que, Wal­ter, faut que tu com­prennes. Ça va rien chan­ger finan­ciè­re­ment. T’au­ras peut-être cinq cents dol­lars. Et le livre se ven­dra pro­ba­ble­ment pas. »

« Mais il sera publié. »

« Oui. Il sera publié. »

Wal­ter réflé­chit. Cinq cents dol­lars. Ça payait deux mois de loyer. Peut-être trois s’il était raisonnable.

Et après ? Il fau­drait trou­ver autre chose. Un tra­vail. Ou écrire un polar comme Harold le vou­lait depuis le début.

Mais au moins, le livre existerait.

« Dis-leur oui, dit Walter.

— T’es sûr ?

— Oui. »

Il enten­dit Harold sou­pi­rer de soulagement.

« D’ac­cord. Je m’en occupe. » Une pause. « Et Walter ?

— Oui ?

— Je suis fier de toi. »

Wal­ter raccrocha.

Il res­ta assis sur son lit, immo­bile. Puis il se leva, alla à la fenêtre.

En face, Vivian se pré­pa­rait pour sor­tir. Elle por­tait une robe verte. Celle qu’il avait vue la pre­mière fois.

Au qua­trième, Miles était à sa fenêtre. Il fumait en regar­dant le ciel.

Wal­ter les regar­da. Ses per­son­nages. Ses fan­tômes. Ses com­plices involontaires.

Il pen­sa : Mer­ci.

Puis il retour­na à sa machine et se remit à écrire.

VII

Le livre sor­tit en mars 1955.

Wal­ter reçut dix exem­plaires d’au­teur. Il en gar­da un, don­na les autres.

Un à Harold. Un à Miles. Un à Vivian. Un qu’il envoya à Mar­ga­ret, à Bos­ton, à l’a­dresse qu’elle lui avait lais­sée. Les autres, il les dis­tri­bua au hasard — à la ser­veuse du Quixote, au type du kiosque à jour­naux, à la récep­tion du Chelsea.

Les cri­tiques furent rares. Le Vil­lage Voice en par­la — « un roman contem­pla­tif et étrange sur la soli­tude urbaine ». Le Times l’i­gno­ra complètement.

Le livre se ven­dit à quatre cents exem­plaires. Puis disparut.

Wal­ter s’en foutait.

Il avait com­men­cé un nou­veau roman. Un polar, cette fois. Pour Harold. Pour payer le loyer. C’é­tait ali­men­taire, mais c’é­tait honnête.

Et la nuit, quand il avait fini sa quo­ta, il écri­vait autre chose. Des frag­ments. Des scènes. Des choses qu’il ne mon­tre­rait à personne.

Un soir de mai, quel­qu’un frap­pa à sa porte.

Wal­ter ouvrit. C’é­tait Margaret.

Elle por­tait un man­teau léger, les che­veux courts main­te­nant. Elle souriait.

« Salut.

— Mar­ga­ret. » Wal­ter res­ta bouche bée. « Qu’est-ce que… »

« Je suis de pas­sage à New York. J’ai pen­sé venir vous voir. » Elle entra. « J’ai reçu votre livre. »

« Tu l’as lu ? »

« Deux fois. » Elle s’as­sit sur le lit. « C’est beau. Vraiment. »

« Mer­ci. »

« La femme. Celle qui part. C’est moi ? »

« Oui et non. »

Mar­ga­ret sourit.

« C’est bien. J’aime ça. Être moi et pas moi en même temps. »

Ils par­lèrent long­temps. Mar­ga­ret lui racon­ta sa nou­velle vie à Bos­ton. Un tra­vail de ser­veuse. Un petit appar­te­ment. Des amis. Rien d’ex­tra­or­di­naire. Mais quelque chose de stable. De vivable.

« Et toi ? demanda-t-elle.

— Je sur­vis. J’écris. »

« C’est bien. »

« Ouais. »

Mar­ga­ret se leva.

« Faut que j’y aille. Mon train est dans deux heures. »

« Tu reviens à New York des fois ? »

« Peut-être. Un jour. » Elle l’embrassa sur la joue. « Conti­nue d’é­crire, Wal­ter. Même si c’est dur. Même si per­sonne lit. »

« Toi conti­nue de par­tir. Même si tu sais pas où tu vas. »

Mar­ga­ret sou­rit et s’en alla.

Wal­ter la regar­da par­tir depuis sa fenêtre. Il la vit tra­ver­ser la 23e Rue, héler un taxi, disparaître.

Il retour­na à sa machine.

Et écri­vit jus­qu’à l’aube.

VIII

L’é­té arri­va. La cha­leur revint. New York cui­sait de nouveau.

Wal­ter était tou­jours au Chel­sea. Tou­jours dans la chambre 412. Tou­jours à sa fenêtre.

Mais quelque chose avait changé.

Il n’ob­ser­vait plus. Ou plu­tôt, il obser­vait dif­fé­rem­ment. Pas pour voler. Pas pour inven­ter. Juste pour voir.

Les nou­veaux voi­sins d’en face — le jeune couple de peintres — vivaient leur vie. Ils s’ai­maient, se dis­pu­taient, riaient. Wal­ter les regar­dait par­fois. Mais il n’é­cri­vait rien sur eux.

Vivian était par­tie en juillet. Un soir, elle était mon­tée le voir pour lui dire au revoir. Elle avait trou­vé un tra­vail à Chi­ca­go. Un vrai tra­vail, mieux payé. Elle par­tait recommencer.

« Vous allez me man­quer, avait-elle dit.

— Vous aussi. »

Elle lui avait lais­sé son adresse. Il lui écri­vait par­fois. Des lettres courtes. Elle répon­dait rarement.

Miles était tou­jours là. Il jouait tou­jours. Mais moins sou­vent main­te­nant. Il avait trou­vé un bou­lot de nuit dans un entre­pôt. Ça payait mal mais régu­liè­re­ment. Il avait dit à Wal­ter : « Au moins je crè­ve­rai pas de faim. »

Ils se voyaient sou­vent. Ils buvaient un café. Ils fumaient. Ils par­laient de tout et de rien. De jazz. De lit­té­ra­ture. De vie.

Un soir d’août, Miles mon­ta le voir.

« J’ai quelque chose pour toi. »

Il ten­dit un disque à Wal­ter. Un 33 tours. Sur la pochette, juste le nom : Miles Par­ker Quar­tet — Live at the Blue Note, 1952.

Wal­ter le regar­da, incrédule.

« C’est ton disque ? Celui dont tu m’a­vais parlé ? »

« Ouais. J’en avais gar­dé un exem­plaire. Je veux que tu l’aies. »

« Je peux pas accepter. »

« Si tu peux. » Miles sou­rit. « T’as écrit sur moi. C’est juste. Main­te­nant tu peux m’é­cou­ter pour de vrai. »

Wal­ter prit le disque.

« Mer­ci. »

« De rien. »

Miles s’en alla. Wal­ter mit le disque sur son tourne-disque. Il s’as­sit près de la fenêtre et écouta.

C’é­tait magni­fique. Miles jeune, Miles plein d’es­poir, Miles qui jouait comme s’il allait vivre éternellement.

Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout. Puis il écrivit.

Pas un roman. Juste une lettre. À Miles. Pour lui dire mer­ci. Pour lui dire qu’il avait eu tort, que son disque était extra­or­di­naire, que le monde avait eu tort de ne pas l’écouter.

Il ne l’en­voya jamais. Il la gar­da dans un tiroir.

IX

Sep­tembre arri­va. Un an exac­te­ment depuis qu’­Ha­rold lui avait don­né son ultimatum.

Wal­ter avait fini son polar ali­men­taire. Harold l’a­vait ven­du à un édi­teur moyen. Sor­tie pré­vue au prin­temps 1956. Avance cor­recte. De quoi tenir six mois.

Wal­ter savait que c’é­tait pas un grand livre. Mais c’é­tait hon­nête. C’é­tait bien écrit. Et ça lui per­met­tait de continuer.

Le soir du 15 sep­tembre, il s’as­sit à sa fenêtre avec un verre de whisky.

Il regar­da la cour. Les fenêtres d’en face. Les vies qui continuaient.

Il pen­sa à Mar­ga­ret, quelque part à Boston.

Il pen­sa à Vivian, quelque part à Chicago.

Il pen­sa à Miles, en bas, qui jouait peut-être, ou dor­mait, ou rêvait.

Il pen­sa à Claire, à la vraie Vivian, aux per­son­nages qu’il avait inven­tés et qui n’exis­taient plus.

Et il pen­sa à lui. Wal­ter Finch. Trente-sept ans. Écri­vain raté qui avait écrit un livre que per­sonne n’a­vait lu.

Mais qui avait quand même écrit.

Il vida son verre. Puis il prit son car­net et nota :

Trois drames. Trois vies. Trois histoires.

Celle de Mar­ga­ret, qui est par­tie sans savoir où elle allait.

Celle de Vivian, qui a conti­nué de cher­cher quelque chose qu’elle ne trou­vait pas.

Celle de Miles, qui a joué jus­qu’au bout, même pour personne.

Et la mienne. Celle d’un homme qui a obser­vé, inven­té, men­ti, écrit.

Qui a volé leurs vies et en a fait quelque chose d’autre.

Qui a essayé de don­ner un sens à tout ça.

Qui a peut-être échoué.

Mais qui a essayé.

Il refer­ma le carnet.

En face, une lumière s’al­lu­ma. Les jeunes peintres ren­traient. Ils riaient. Ils por­taient des courses. Ils allaient pré­pa­rer le dîner, peut-être faire l’a­mour, peut-être se disputer.

Wal­ter les regar­da un moment. Puis il se leva, fer­ma la fenêtre, et alla se coucher.

Demain, il écri­rait autre chose.

Mais ce soir, il avait fini.

X

Dix ans plus tard, Wal­ter Finch reçut une lettre.

C’é­tait l’au­tomne 1965. Il vivait tou­jours à New York, mais plus au Chel­sea. Un petit appar­te­ment à Brook­lyn. Deux pièces. Lumineux.

Il avait publié quatre autres livres. Trois polars ali­men­taires. Un roman lit­té­raire qui avait eu un petit suc­cès d’es­time. Il gagnait décem­ment sa vie. Pas riche, mais stable.

Il ne s’é­tait jamais marié. Quelques liai­sons, rien de durable. Il pré­fé­rait être seul. Ou du moins, il s’y était habitué.

La lettre venait de Bos­ton. Pas d’expéditeur.

Il l’ou­vrit.

Cher Wal­ter,

Je ne sais pas si cette adresse est encore la bonne. J’ai deman­dé à votre édi­teur. Ils ont accep­té de transmettre.

Je vou­lais vous dire que j’ai relu votre livre. Dix ans après. Je l’a­vais pas tou­ché depuis.

C’est bizarre. La pre­mière fois, je m’é­tais recon­nue. J’a­vais vu mes erreurs, mes fai­blesses. Ça m’a­vait fait mal.

Cette fois, j’ai vu autre chose. J’ai vu une his­toire sur la soli­tude. Sur le fait d’être vu. Ou pas vu. Sur le fait d’in­ven­ter des vies parce que la vraie vie est trop dure.

Je crois que j’ai com­pris ce que vous essayiez de faire.

Mer­ci.

Mar­ga­ret

P.S. : Je me suis mariée l’an­née der­nière. Il s’ap­pelle David. Il est gen­til. On a un chien. Je suis heu­reuse. Ou du moins, j’essaie.

Wal­ter plia la lettre. Il la glis­sa dans un tiroir où il gar­dait d’autres lettres. Celle de Vivian, qui lui avait écrit une fois de Chi­ca­go pour dire qu’elle avait ren­con­tré quel­qu’un. Celle d’Ha­rold, qui lui avait écrit quand Trois drames avait été réim­pri­mé dans une petite col­lec­tion de lit­té­ra­ture contemporaine.

Il n’a­vait jamais eu de lettre de Miles.

Miles était mort en 1959. Over­dose. Wal­ter l’a­vait appris par hasard, en lisant le Vil­lage Voice. Un entre­fi­let. « Miles Par­ker, saxo­pho­niste de jazz, est décé­dé dans sa chambre du Chel­sea Hotel. Il avait 36 ans. »

Wal­ter était allé à l’en­ter­re­ment. Il y avait dix per­sonnes. Des musi­ciens qu’il ne connais­sait pas. Pas de famille.

Après la céré­mo­nie, un des musi­ciens était venu le voir.

« Vous êtes Wal­ter Finch ? L’écrivain ?

— Oui.

— Miles par­lait de vous. Il disait que vous aviez écrit sur lui. Que c’é­tait bien. »

Wal­ter n’a­vait pas su quoi répondre.

« Il a lais­sé quelque chose pour vous », avait dit le musicien.

Il lui avait ten­du une enveloppe.

Dedans, une pho­to. Miles jeune, sur scène, saxo­phone à la bouche. Souriant.

Et au dos, grif­fon­né : Conti­nue d’é­crire. M.

Wal­ter avait gar­dé la pho­to. Elle était enca­drée main­te­nant, sur son bureau.

Il la regar­da. Puis il s’as­sit et écri­vit une lettre à Margaret.

Il lui racon­ta sa vie. Ses livres. Ses doutes. Il lui dit qu’il pen­sait sou­vent à elle, à Vivian, à Miles. Qu’ils avaient chan­gé quelque chose en lui. Qu’ils lui avaient appris à voir.

Il ter­mi­na :

Mer­ci d’a­voir été réelle. Mer­ci d’a­voir été géné­reuse. Mer­ci de m’a­voir lais­sé voler un peu de votre vie.

Je sais main­te­nant que c’é­tait pas du vol. C’é­tait un échange.

Vous m’a­vez don­né quelque chose. J’es­père vous avoir don­né quelque chose aussi.

Wal­ter

Il pos­ta la lettre le lendemain.

Il ne reçut jamais de réponse.

Mais ça lui allait.

ÉPI­LOGUE

Été 1954. Chambre 412. Chel­sea Hotel.

Un homme assis près d’une fenêtre ouverte. Cha­leur écra­sante. Ciga­rette qui se consume.

En face, trois fenêtres. Trois vies. Trois drames qui se déroulent en silence.

L’homme observe. Note. Invente.

Il ne sait pas encore ce qu’il écrit. Il ne sait pas encore si c’est bien ou mau­vais. Vrai ou faux.

Il sait juste qu’il écrit.

Et qu’au bout des doigts qui tapent sur les touches, quelque chose naît.

Quelque chose d’im­par­fait. D’am­bi­gu. De vivant.

Quelque chose qui res­semble à de la vie.

Ou peut-être juste à un men­songe qui vou­drait être vrai.

Il conti­nue d’écrire.

Dehors, le saxo­phone com­mence à jouer.

Round Mid­night.

L’homme écoute. Et écrit. Et écoute. Et écrit.

Jus­qu’à ce que la nuit tombe.

Jus­qu’à ce que les fenêtres s’é­teignent une à une.

Jus­qu’à ce qu’il ne reste plus que lui, la machine à écrire, et le son du saxo­phone qui monte dans la nuit comme une prière.

Ou comme un adieu.

FIN

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Le voyeur de Chel­sea — Par­tie 3

Le voyeur de Chel­sea — Par­tie 2

Le voyeur
de Chel­sea

Le voyeur de Chelsea

Par­tie 2

PAR­TIE II

LES TROIS FENÊTRES

I

Les jours sui­vants, Wal­ter éta­blit une routine.

Il se levait vers neuf heures, des­cen­dait cher­cher un café au Quixote, remon­tait. À dix heures, il était à son poste près de la fenêtre. Il attendait.

La jeune mariée appa­rais­sait géné­ra­le­ment entre dix et onze heures. Tou­jours le même rituel — ouvrir la fenêtre, res­pi­rer l’air chaud, fumer une ciga­rette, refer­mer. Par­fois elle arro­sait sa fou­gère. Par­fois elle res­tait sim­ple­ment là, les mains sur le rebord, à regar­der le ciel qu’on ne voyait pas.

Wal­ter avait com­men­cé à l’ap­pe­ler Claire dans ses notes. Il ne savait pas pour­quoi ce nom-là. Peut-être parce qu’elle avait quelque chose de clair, de trans­pa­rent. Ou peut-être parce qu’il avait besoin qu’elle ait un nom.

L’homme au cha­peau venait irré­gu­liè­re­ment. Deux fois par semaine, par­fois trois. Tou­jours le soir, jamais long­temps. Wal­ter avait essayé de dis­cer­ner un pat­tern — les mar­dis et ven­dre­dis, peut-être — mais ça ne tenait pas. Cer­taines semaines il venait trois soirs de suite, puis dis­pa­rais­sait pen­dant cinq jours.

Ce qui était constant, c’é­tait l’ef­fet de ses visites. Chaque fois qu’il repar­tait, la fenêtre res­tait close le len­de­main. Comme si Claire avait besoin d’un jour pour récu­pé­rer. Pour rede­ve­nir présentable.

Wal­ter notait tout. Les horaires, les gestes, les varia­tions infimes dans la rou­tine. Il se disait que c’é­tait du maté­riel. Que ça ser­vi­rait pour le roman. Mais il savait qu’il men­tait. Il notait parce qu’il ne pou­vait pas faire autrement.

Un matin — c’é­tait un mer­cre­di, il s’en sou­vint plus tard — Claire fit quelque chose de dif­fé­rent. Elle ouvrit la fenêtre comme d’ha­bi­tude, mais cette fois elle sor­tit sur le petit bal­con en fer for­gé. Elle por­tait une robe bleue que Wal­ter ne lui avait jamais vue. Elle avait les che­veux atta­chés. Elle souriait.

Wal­ter en fut trou­blé. Ce sou­rire ne cor­res­pon­dait à rien de ce qu’il avait ima­gi­né. Il avait construit toute une his­toire autour de sa tris­tesse, de sa cap­ti­vi­té. Et voi­là qu’elle souriait.

Elle res­ta là dix minutes, à pro­fi­ter du soleil. Puis elle ren­tra et referma.

Wal­ter écri­vit : Mer­cre­di 11 août. Claire sou­rit. Pour­quoi ? Que s’est-il pas­sé ? Ai-je tout inventé ?

Le soir, l’homme au cha­peau revint. Cette fois, Wal­ter le vit mieux — il pas­sait juste sous sa fenêtre pour aller vers l’en­trée de l’im­meuble d’en face. Grand, mince, la qua­ran­taine peut-être. Cos­tume sombre bien cou­pé. Démarche assurée.

Rien dans son allure ne sug­gé­rait la vio­lence. Il aurait pu être ban­quier, avo­cat, méde­cin. Un homme respectable.

Wal­ter le vit entrer chez Claire. Les rideaux étaient tirés. Impos­sible de voir quoi que ce soit.

Il atten­dit. Une heure. Deux heures.

À vingt-trois heures, l’homme res­sor­tit. Démarche tou­jours aus­si assu­rée. Il mon­ta dans sa Buick et partit.

La lumière s’é­tei­gnit chez Claire.

Wal­ter se dit : Peut-être qu’il est gen­til. Peut-être que je me trompe complètement.

Mais il ne le croyait pas.

II

Vivian était plus dif­fi­cile à cerner.

Elle ne sui­vait aucune rou­tine iden­ti­fiable. Cer­tains soirs elle sor­tait à vingt heures, d’autres à minuit. Par­fois elle ren­trait à l’aube, par­fois pas du tout. Wal­ter avait renon­cé à noter ses allées et venues de manière sys­té­ma­tique — c’é­tait trop aléa­toire, trop imprévisible.

Ce qu’il notait, c’é­taient les détails. Les robes — verte, rouge, noire, argen­tée. Les chaus­sures — tou­jours des talons, jamais les mêmes. Les hommes — tou­jours dif­fé­rents, tou­jours bien habillés, tou­jours par­tis avant l’aube.

Un soir, Wal­ter la vit ren­trer seule vers deux heures du matin. Elle titu­bait légè­re­ment. Ivre, peut-être. Ou épui­sée. Elle s’as­sit sur son lit sans reti­rer ses chaus­sures, allu­ma une ciga­rette, et res­ta là, immobile.

Puis elle se mit à pleurer.

Wal­ter voyait ses épaules qui trem­blaient. Elle pleu­rait sans bruit, sans gestes démons­tra­tifs. Juste les larmes qui coulaient.

Il se sen­tit sale de regar­der ça. Mais il ne pou­vait pas détour­ner les yeux.

Au bout de vingt minutes, elle se leva, se désha­billa métho­di­que­ment, et se cou­cha. La lumière s’éteignit.

Wal­ter écri­vit : Jeu­di 12 août, 2h30. Vivian pleure. Pre­mière fois que je la vois pleu­rer. Pour­quoi ? Que s’est-il pas­sé ce soir ?

Le len­de­main, il la croi­sa de nou­veau dans le hall. Elle por­tait un tailleur gris, talons bas, lunettes de soleil. Elle avait l’air d’une secré­taire, d’une employée de bureau. Rien à voir avec la femme en robe rouge qu’il obser­vait la nuit.

Elle pas­sa devant lui sans le voir. Ou en fai­sant sem­blant de ne pas le voir.

Wal­ter la sui­vit des yeux. Il se deman­da où elle allait. Si elle avait vrai­ment un tra­vail, ou si c’é­tait juste une autre mise en scène.

Il mon­ta dans sa chambre et écri­vit une scène :

Vivian des­cen­dait les marches du Chel­sea, talons qui cla­quaient sur le marbre. Dehors, la cha­leur la frap­pa comme une gifle. Elle mar­cha jus­qu’à la 7e Ave­nue, héla un taxi.

« Où on va ? deman­da le chauffeur.

— Mid­town. Le Carou­sel Club.

— Vous tra­vaillez là-bas ?

— Quelque chose comme ça. »

Le taxi démar­ra. Vivian regar­dait défi­ler les rues. Elle pen­sa à la nuit pré­cé­dente. À l’homme qui l’a­vait trai­tée comme une pute. À l’argent qu’il avait lais­sé sur la table de nuit sans la regar­der. Cin­quante dol­lars. Elle avait comp­té deux fois pour être sûre.

Cin­quante dol­lars, c’é­tait bien. C’é­tait le loyer de deux semaines. C’é­tait le droit de res­ter au Chel­sea un peu plus long­temps. Le droit de ne pas encore retour­ner à Pitts­burgh, à la mai­son de sa mère, à l’u­sine où tra­vaillait son père.

Mais ça ne chan­geait rien au fait qu’elle s’é­tait sen­tie morte en accep­tant les billets.

Wal­ter s’ar­rê­ta. Il relut. C’é­tait peut-être com­plè­te­ment faux. Peut-être que Vivian ne fai­sait pas ça pour l’argent. Peut-être qu’elle aimait ces hommes, ou du moins cer­tains d’entre eux. Peut-être qu’elle était libre et heureuse.

Ou peut-être pas.

Il ne savait pas. Il ne sau­rait jamais. Et c’é­tait ça le pire — cette incer­ti­tude, ce sen­ti­ment de pro­je­ter ses propres fan­tasmes sur une étrangère.

Il refer­ma son carnet.

III

Miles jouait de nou­veau régulièrement.

Tous les soirs, entre vingt-trois heures et deux heures du matin. Tou­jours à la fenêtre, torse nu, ciga­rette qui se consu­mait sur le rebord. Le son mon­tait dans la cour comme une prière, ou une plainte.

Wal­ter avait com­men­cé à recon­naître les mor­ceaux. Round Mid­night. In a Sen­ti­men­tal Mood. Lush Life. Des stan­dards qu’il mas­sa­crait avec une ten­dresse désespérée.

Cer­tains soirs, Miles impro­vi­sait. Des mélo­dies lentes, sinueuses, qui ne menaient nulle part. Comme s’il cher­chait quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à trouver.

Wal­ter l’a­vait recroi­sé deux fois depuis leur pre­mière ren­contre. Une fois dans le cou­loir — Miles lui avait fait un signe de tête sans s’ar­rê­ter. Une fois au Quixote — ils avaient bu un café ensemble, en silence, puis Miles était reparti.

Ils ne par­laient pas vrai­ment. C’é­tait mieux comme ça. Wal­ter sen­tait que Miles savait qu’il l’ob­ser­vait, qu’il écri­vait sur lui. Et Miles s’en fou­tait. Ou peut-être qu’il aimait ça. Peut-être qu’il jouait pour lui, maintenant.

Un soir, Wal­ter osa une question.

Ils étaient au Quixote, assis au comp­toir. Miles buvait un whis­ky. Wal­ter un café.

« Vous jouez où, d’habitude ? »

Miles haus­sa les épaules.

« Nulle part. Plus maintenant. »

« Mais avant ? »

« Har­lem. Des clubs. Le Min­ton’s, le Small’s Para­dise. » Il vida son verre. « Y’a longtemps. »

« Pour­quoi vous avez arrêté ? »

Miles le regar­da. Ses yeux étaient vides, ou peut-être juste fatigués.

« Parce que per­sonne ne vou­lait plus m’écouter. »

Il se leva et sortit.

Wal­ter res­ta au comp­toir. Il repen­sa à cette phrase. Per­sonne ne vou­lait plus m’é­cou­ter. Il se deman­da si Miles par­lait vrai­ment des clubs, ou de quelque chose de plus large. De la vie en géné­ral. Du monde qui se détournait.

Il écri­vit cette nuit-là :

Miles Par­ker avait trente-deux ans et il savait qu’il ne joue­rait plus jamais sur une scène. Pas une vraie scène. Pas devant un vrai public.

Il le savait depuis le soir où il avait audi­tion­né pour le quar­tette de Diz­zy Gil­les­pie et où Diz­zy lui avait dit, avec une gen­tillesse qui fai­sait encore plus mal : « T’es bon, gamin. Mais t’es pas assez bon. »

C’é­tait trois ans plus tôt. Depuis, Miles sur­vi­vait. Petits bou­lots. Emprunts. Dettes. Il avait ven­du ses cos­tumes, ses chaus­sures en cuir, sa montre. Il ne lui res­tait que le saxo­phone. Et même ça, il avait pen­sé le vendre.

Mais il ne pou­vait pas. Parce que sans le saxo­phone, il n’é­tait plus rien. Même pas un raté. Juste un type de trente-deux ans qui traî­nait dans un hôtel pour­ri en atten­dant que quelque chose se passe.

Alors il jouait. Tous les soirs. Pour lui-même. Et peut-être pour le type d’en face qui le regar­dait depuis sa fenêtre et qui, au moins, sem­blait écouter.

Wal­ter relut. Il pen­sa : C’est moi. C’est exac­te­ment moi.

Il se ser­vit un verre de whis­ky et but jus­qu’à ce que les mots se brouillent.

IV

Le quinze août, quelque chose changea.

Wal­ter était à sa fenêtre, comme d’ha­bi­tude, quand il vit Claire sor­tir sur son bal­con. Elle por­tait une valise.

Une petite valise en cuir mar­ron. Pas très grande. Juste assez pour quelques jours.

Elle la posa sur le bal­con, ren­tra, res­sor­tit avec un sac à main. Elle regar­da autour d’elle — vers le ciel, vers la rue, vers les fenêtres d’en face.

Wal­ter retint son souffle.

Elle allait partir.

Claire ren­tra, refer­ma la fenêtre. Wal­ter atten­dit. Dix minutes. Quinze.

Puis elle res­sor­tit de l’im­meuble, valise à la main. Elle por­tait la même robe bleue que le jour où elle avait sou­ri. Elle mar­chait vite, tête baissée.

Elle héla un taxi sur la 23e Rue. Le taxi démar­ra. Elle disparut.

Wal­ter res­ta figé. Il se sen­tait étran­ge­ment pani­qué. Comme si quelque chose d’im­por­tant venait de lui échapper.

Il nota : Lun­di 15 août, 11h20. Claire part. Valise. Taxi. Où va-t-elle ? Pour com­bien de temps ?

Le soir, l’homme au cha­peau arri­va à l’heure habi­tuelle. Wal­ter le vit mon­ter chez Claire. Il res­ta là, devant la porte, à frap­per. Per­sonne ne répondit.

Il frap­pa encore. Atten­dit. Puis il sor­tit une clé de sa poche et ouvrit.

Il res­ta à l’in­té­rieur cinq minutes. Puis il res­sor­tit, refer­ma la porte avec vio­lence, et partit.

Wal­ter écri­vit : L’homme au cha­peau a une clé. Donc : mari. Ou pro­prié­taire. Elle est par­tie sans le prévenir.

Il se sen­tit obs­cu­ré­ment sou­la­gé. Elle était par­tie. Elle s’é­tait enfuie. Peut-être qu’elle ne revien­drait jamais.

Mais deux jours plus tard, elle était de retour.

Wal­ter la vit ren­trer un mer­cre­di après-midi, même valise à la main. Elle mon­ta dans sa chambre. La fenêtre res­ta fer­mée tout l’après-midi.

Le soir, l’homme au cha­peau revint. Cette fois, il res­ta long­temps. Très long­temps. Jus­qu’à minuit passé.

Quand il par­tit, Wal­ter vit de la lumière chez Claire. Il crut dis­tin­guer une sil­houette près de la fenêtre. Mais les rideaux res­tèrent tirés.

Il écri­vit : Elle est reve­nue. Pour­quoi ? Où était-elle allée ? Et main­te­nant, qu’est-ce qu’il va se passer ?

V

Les jours pas­saient et Wal­ter écrivait.

Pas le roman qu’­Ha­rold atten­dait. Juste des frag­ments. Des scènes. Des tentatives.

Il écri­vait sur Claire qui s’en­fuyait et reve­nait. Sur Vivian qui se regar­dait dans le miroir et ne se recon­nais­sait plus. Sur Miles qui jouait pour un fantôme.

Il mélan­gait tout — ce qu’il voyait, ce qu’il ima­gi­nait, ce qu’il res­sen­tait. La fron­tière n’exis­tait plus.

Cer­tains soirs, il buvait. Du whis­ky cheap ache­té au Quixote. Il buvait jus­qu’à ce que les fenêtres d’en face se dédoublent, jus­qu’à ce que les sil­houettes deviennent floues.

Il se réveillait en plein après-midi, la bouche pâteuse, avec des pages écrites qu’il ne se rap­pe­lait pas avoir écrites. Par­fois elles étaient bonnes. Par­fois illisibles.

Harold n’a­vait pas rap­pe­lé. Wal­ter s’en fou­tait. Ou plu­tôt, il essayait de s’en foutre.

Un soir, il croi­sa Miles dans l’escalier.

« T’as une sale gueule, dit Miles.

— Toi aussi.

— Tu bois trop.

— Toi aussi.

— Ouais. » Miles sou­rit fai­ble­ment. « On est dans une belle merde, tous les deux. »

Ils s’as­sirent sur les marches, là, dans l’es­ca­lier. Ils fumèrent en silence.

« T’é­cris tou­jours ton truc ? deman­da Miles.

— Ouais.

— C’est bien ?

— Je sais pas. Peut-être. Peut-être pas. »

Miles hocha la tête.

« Moi je joue tou­jours. Tous les soirs. Pour per­sonne. Ça sert à rien mais je peux pas arrêter.

— Je sais.

— Tu sais vraiment ?

— Oui. »

Miles écra­sa sa cigarette.

« Des fois je me dis qu’on devrait faire quelque chose ensemble. Toi t’é­cris, moi je joue. On pour­rait mon­ter un spec­tacle. Un truc bizarre. Lit­té­ra­ture et jazz. Ça mar­che­rait jamais mais au moins on aurait essayé.

— Peut-être.

— Ou peut-être qu’on est juste deux connards qui se racontent des histoires. »

Wal­ter sourit.

« Pro­ba­ble­ment. »

Ils res­tèrent assis encore un moment. Puis Miles se leva.

« Faut que j’aille jouer. Si je joue pas, je dors pas.

— Je sais. Moi c’est pareil avec l’écriture. »

Miles mon­ta les esca­liers. Wal­ter l’en­ten­dit entrer dans sa chambre. Puis, quelques minutes plus tard, le saxo­phone commença.

Someone to Watch Over Me.

Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout, assis dans l’es­ca­lier. Puis il remon­ta écrire.

VI

Le vingt août, Wal­ter reçut une lettre d’Harold.

Il faillit ne pas l’ou­vrir. Mais il le fit quand même.

Wal­ter,

Je n’ai pas de nou­velles depuis trois semaines. J’i­ma­gine que tu n’as rien écrit, ou du moins rien que tu veuilles me montrer.

Écoute, je vais être direct. Je ne peux plus te cou­vrir. L’é­di­teur veut récu­pé­rer l’a­vance. J’ai réus­si à négo­cier un délai jus­qu’au 15 sep­tembre. Après, soit tu rends un manus­crit, soit tu rembourses.

Je sais que tu n’as pas l’argent. Alors écris. N’im­porte quoi. Mais écris.

Ton ami,

Harold

Wal­ter plia la lettre et la glis­sa dans un tiroir.

15 sep­tembre. Ça lui lais­sait trois semaines.

Il regar­da sa Reming­ton. Les car­nets épar­pillés. Les pages volantes grif­fon­nées à trois heures du matin.

Il avait peut-être quatre-vingts pages. Mais rien de cohé­rent. Rien qui res­semble à un roman.

Il se dit : Demain. Demain je com­mence à assem­bler tout ça.

Mais le len­de­main, il était de nou­veau à la fenêtre, à observer.

Claire n’é­tait pas sor­tie depuis trois jours. Sa fenêtre res­tait fer­mée. L’homme au cha­peau n’é­tait pas reve­nu non plus.

Wal­ter s’in­quié­tait. C’é­tait ridi­cule, mais il s’inquiétait.

Le qua­trième jour, n’y tenant plus, il descendit.

Il tra­ver­sa la rue, entra dans l’im­meuble d’en face. L’as­cen­seur était en panne. Il mon­ta les esca­liers jus­qu’au troi­sième étage.

Chambre 312. Il frappa.

Pas de réponse.

Il frap­pa encore.

Une voix faible :

« Qui est-ce ? »

« Je… j’ha­bite en face. Au Chel­sea. Je vou­lais savoir si tout allait bien. Je vous ai pas vue depuis plu­sieurs jours. »

Silence. Puis la porte s’en­trou­vrit. Une chaîne de sécu­ri­té. Un œil dans l’entrebâillement.

« Qu’est-ce que vous voulez ? »

Wal­ter ne savait plus. Il se sen­tit sou­dain com­plè­te­ment idiot.

« Rien. Je… déso­lé. Je vou­lais juste m’as­su­rer que… »

« Que quoi ? »

Il ne pou­vait pas dire : Que votre mari ne vous a pas tuée. Il ne pou­vait pas dire : J’é­cris sur vous depuis des semaines.

« Rien. Excusez-moi. »

Il fit demi-tour. Der­rière lui, la voix de Claire :

« Atten­dez. »

Il se retour­na. La porte s’é­tait ouverte un peu plus. Il voyait son visage main­te­nant. Plus jeune qu’il ne l’i­ma­gi­nait. Vingt-cinq ans peut-être. Des che­veux bruns en désordre. Des yeux cer­nés. Une ecchy­mose sur la pom­mette gauche.

« Vous êtes l’é­cri­vain, dit-elle. Celui qui regarde tout le temps. »

Wal­ter sen­tit ses joues brûler.

« Je… je regarde pas… »

« Si. Vous regar­dez. » Elle eut un sou­rire triste. « C’est pas grave. Au moins quel­qu’un me voit. »

Ils res­tèrent silencieux.

« Je m’ap­pelle Wal­ter, dit-il finalement.

— Moi c’est Margaret.

— Pas Claire ?

— Non. Pour­quoi Claire ?

— Je… c’est rien. »

Mar­ga­ret — il devrait s’ha­bi­tuer à ce nom main­te­nant — le regar­da longuement.

« Vous vou­lez entrer ? »

Wal­ter hési­ta. Puis il entra.

VII

L’ap­par­te­ment était petit. Une pièce prin­ci­pale avec un coin cui­sine, une porte fer­mée qui devait don­ner sur la chambre. Pas grand-chose comme meubles — un cana­pé fati­gué, une table basse, une biblio­thèque presque vide.

Sur le rebord de la fenêtre, la fou­gère que Wal­ter avait vue si sou­vent. Elle était en train de mourir.

Mar­ga­ret fer­ma la porte der­rière lui. Elle por­tait un pei­gnoir bleu pâle. Ses pieds étaient nus.

« Café ? demanda-t-elle.

— Si c’est pas trop… »

« C’est rien. »

Elle dis­pa­rut dans le coin cui­sine. Wal­ter res­ta debout, mal à l’aise. Il regar­da autour de lui. Sur la table basse, un cen­drier plein. Un verre vide. Un livre — The Great Gats­by. Écor­né, annoté.

Mar­ga­ret revint avec deux tasses. Elle s’as­sit sur le cana­pé, lui fit signe de s’asseoir.

« Alors, dit-elle. Qu’est-ce que vous écri­vez sur moi ? »

Wal­ter but une gor­gée de café pour gagner du temps.

« Je… c’est pas vrai­ment sur vous. C’est… »

« Men­tez pas. » Elle sou­riait, mais ses yeux étaient durs. « Vous me regar­dez depuis des semaines. Vous pre­nez des notes. C’est quoi ? Un roman ? Un article ? »

« Un roman. Peut-être. Je sais pas encore. »

« Et j’suis qui, dans votre roman ? La femme bat­tue ? La prisonnière ? »

Wal­ter ne répon­dit pas. Mar­ga­ret rit — un rire sans joie.

« C’est bien ce que je pensais. »

Elle allu­ma une ciga­rette. Ses mains trem­blaient légèrement.

« Vous vous trom­pez sur toute la ligne, vous savez. Tho­mas — l’homme au cha­peau, comme vous devez l’ap­pe­ler — c’est pas mon mari. C’est mon frère. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se défaire en lui.

« Votre frère ? »

« Ouais. Mon grand frère. Il essaie de m’ai­der. À sa manière. » Elle tou­cha son œil au beurre noir. « Des fois il s’é­nerve. Mais c’est parce qu’il s’inquiète. »

« Il vous frappe. »

« Une fois. Deux fois. » Elle haus­sa les épaules. « J’le méri­tais probablement. »

« Per­sonne mérite ça. »

Mar­ga­ret le regar­da comme s’il était un enfant naïf.

« Vous connais­sez rien à ma vie. Vous savez même pas pour­quoi j’suis ici. Pour­quoi Tho­mas vient me voir. Ce que j’ai fait. »

« Alors dites-moi. »

Elle fuma en silence. Puis :

« J’ai tué quelqu’un. »

Wal­ter sen­tit son cœur s’arrêter.

« Quoi ? »

« Pas vrai­ment tué. Mais presque. » Elle écra­sa sa ciga­rette. « Y’a un an, je vivais avec un type. Bob­by. On était ensemble depuis trois ans. Il me frap­pait. Tout le temps. Pour rien. Parce qu’il avait bu. Parce qu’il avait per­du au poker. Parce que j’a­vais pas fait le ménage. »

Elle se leva, alla à la fenêtre.

« Un soir, il est ren­tré com­plè­te­ment saoul. Il a com­men­cé à me frap­per. Pire que d’ha­bi­tude. J’ai cru qu’il allait me tuer. Alors j’ai pris un cou­teau et je l’ai plan­té. Dans le ventre. »

Wal­ter ne bou­geait pas.

« Il a sur­vé­cu. De jus­tesse. Moi j’ai été arrê­tée. Ten­ta­tive de meurtre. Tho­mas a payé un avo­cat. On a plai­dé la légi­time défense. Ça a mar­ché. J’ai eu six mois avec sursis. »

Elle se retourna.

« Depuis, Tho­mas me sur­veille. Il paie mon loyer. Il vient véri­fier que je fais pas de conne­ries. Que je vois per­sonne. Que je reste tran­quille. » Son sou­rire était amer. « C’est pour mon bien, qu’il dit. »

Wal­ter cher­chait ses mots.

« Et le cou­teau… vous l’a­vez fait exprès ? »

Mar­ga­ret le regar­da droit dans les yeux.

« Oui. J’vou­lais le tuer. J’ai raté. »

Silence.

« Alors voi­là, reprit-elle. C’est ça, mon his­toire. Pas très roman­tique, hein ? Pas comme dans vos romans, j’imagine. »

Wal­ter secoua la tête.

« Je savais rien. J’ai tout inventé. »

« Évi­dem­ment. » Elle ral­lu­ma une ciga­rette. « C’est ce que font les écri­vains, non ? Ils inventent. Ils prennent des vraies per­sonnes et ils en font des per­son­nages. Des sym­boles. Des trucs qu’ont rien à voir avec la réalité. »

« C’est pas ça. »

« Si. C’est exac­te­ment ça. » Elle s’as­sit. « Mais c’est pas grave. Conti­nuez. Écri­vez sur moi. Faites de moi ce que vous vou­lez. De toute façon, per­sonne s’in­té­resse à la vraie moi. »

Wal­ter posa sa tasse.

« Je vais y aller. »

« Ouais. Bonne idée. »

À la porte, il se retourna.

« Pour­quoi vous m’a­vez racon­té tout ça ? »

Mar­ga­ret haus­sa les épaules.

« Parce que j’en avais marre de vos conne­ries. Et parce que… » Elle hési­ta. « Parce que ça fait trois mois que per­sonne m’a posé une seule ques­tion sur moi. Même pour se trom­per complètement. »

Wal­ter hocha la tête et sortit.

Dans l’es­ca­lier, il s’ap­puya contre le mur. Ses mains tremblaient.

Il venait de com­prendre quelque chose d’hor­rible : il avait pré­fé­ré son inven­tion à la réalité.

Mar­ga­ret — pas Claire — était plus inté­res­sante, plus com­plexe, plus vraie que tout ce qu’il avait imaginé.

Et ça le terrifiait.

VIII

Wal­ter ne retour­na pas chez lui tout de suite.

Il mar­cha dans les rues, sans but. La cha­leur était tou­jours là, écra­sante. New York puait la pou­belle et l’es­sence. Les gens mar­chaient vite, visages fermés.

Il entra dans un bar sur la 8e Ave­nue. Un trou sombre qui ser­vait de la bière tiède. Il com­man­da un whis­ky et s’as­sit au comptoir.

Il repen­sait à Mar­ga­ret. À son visage. À l’ec­chy­mose. À cette phrase : Au moins quel­qu’un me voit.

Il avait pas­sé des semaines à l’ob­ser­ver. Mais il ne l’a­vait jamais vrai­ment vue. Il avait vu une pro­jec­tion. Une fic­tion. Quelque chose qui n’exis­tait que dans sa tête.

Le bar­man le regar­dait bizarrement.

« Ça va, mon vieux ? »

Wal­ter hocha la tête sans répondre.

Il com­man­da un autre whis­ky. Puis un autre.

Vers dix-neuf heures, il sor­tit du bar, com­plè­te­ment saoul. Il titu­ba jus­qu’au Chelsea.

Dans le hall, il croi­sa Vivian. Elle por­tait une robe rouge, che­veux défaits. Elle allait sor­tir. Elle le regar­da avec un mélange de curio­si­té et de dégoût.

« Vous êtes Wal­ter, dit-elle. L’é­cri­vain qui mate. »

Wal­ter essaya de ras­sem­bler ses esprits.

« Com­ment vous… »

« Mar­ga­ret m’a racon­té. On s’est par­lé cet après-midi. Elle m’a dit qu’un type louche venait de la voir et qu’il écri­vait sur nous. » Vivian sou­rit. « C’est vrai ? Vous écri­vez sur moi aussi ? »

Wal­ter ne savait pas quoi dire.

« Je… »

« C’est quoi, dans votre tête ? Pros­ti­tuée ? Dan­seuse de caba­ret ? » Elle s’ap­pro­cha. « Vous vou­lez savoir la vérité ? »

« Je… »

« Je suis assis­tante chez un den­tiste. J’tra­vaille de neuf heures à dix-sept heures dans un cabi­net à Mid­town. Le soir, je sors parce que je veux pas res­ter seule dans ma chambre. Les hommes que vous voyez, c’est des ren­dez-vous. Des types que je ren­contre dans des bars. Des fois ça marche, des fois non. » Elle le regar­da dans les yeux. « Pas­sion­nant, hein ? »

Wal­ter cher­chait ses mots.

« Je savais pas. »

« Évi­dem­ment. Vous savez rien. Mais ça vous empêche pas d’in­ven­ter. » Elle rajus­ta son sac à main. « Vous êtes comme tous les hommes. Vous voyez une femme seule et vous ima­gi­nez qu’elle est triste. Ou dan­ge­reuse. Ou mys­té­rieuse. Vous pou­vez pas juste accep­ter qu’elle existe, c’est tout. »

Elle pas­sa devant lui et sortit.

Wal­ter res­ta plan­té dans le hall. Puis il mon­ta dans sa chambre.

Il s’as­sit sur son lit, tête dans les mains.

Tout s’ef­fon­drait. Mar­ga­ret n’é­tait pas Claire. Vivian n’é­tait pas Vivian. Ses per­son­nages n’exis­taient pas.

Il regar­da les car­nets épar­pillés sur le bureau. Les dizaines de pages écrites. Tout ça était faux. Tout ça n’é­tait que pro­jec­tion, fan­tasme, mensonge.

Il prit un car­net et l’ou­vrit. Il lut :

Elle s’ap­pe­lait Claire. Claire Mor­ri­son. Elle avait vingt-quatre ans…

Il déchi­ra la page. Puis la sui­vante. Et la suivante.

Il déchi­ra tout. Des semaines de tra­vail. Des dizaines de pages. Il déchi­ra jus­qu’à ce qu’il ne reste plus rien.

Puis il s’al­lon­gea sur le lit et fer­ma les yeux.

Par la fenêtre, il enten­dit le saxo­phone qui commençait.

Round Mid­night.

Il écou­ta sans bouger.

Au moins Miles était réel. Au moins la musique était vraie.

Il s’en­dor­mit comme ça, tout habillé, avec le son du saxo­phone qui mon­tait dans la nuit.

IX

Le len­de­main, Wal­ter se réveilla avec une gueule de bois monu­men­tale et une cer­ti­tude : il devait par­ler à Miles.

Miles était le seul qu’il n’a­vait pas détruit. Le seul dont il connais­sait vrai­ment le nom, le visage, la voix. Le seul avec qui il avait parlé.

Il des­cen­dit au qua­trième étage et frap­pa à la porte.

Pas de réponse.

Il frap­pa encore.

« Miles ? C’est Walter. »

La porte s’ou­vrit. Miles était là, en cale­çon, les yeux gon­flés de sommeil.

« Il est quelle heure ?

— Dix heures.

— Bon Dieu. » Miles se frot­ta les yeux. « Qu’est-ce tu veux ? »

« Je peux entrer ? »

Miles hési­ta, puis s’écarta.

La chambre était dans le même état que la der­nière fois. Peut-être pire. Des bou­teilles vides s’é­taient ajou­tées au désordre. Le saxo­phone était posé sur le lit, entre des par­ti­tions froissées.

« T’as une sale gueule, dit Miles.

— Toi aussi. »

Miles eut un sou­rire faible.

« Café ? »

Il pré­pa­ra deux tasses sur une plaque élec­trique. Le café était infect, mais Wal­ter le but sans broncher.

Ils s’as­sirent — Miles sur le lit, Wal­ter sur l’u­nique chaise.

« J’ai besoin de te deman­der quelque chose, dit Walter.

— Vas‑y.

— Tout ce que j’ai écrit sur toi. Les pages que j’ai noir­cies. » Il hési­ta. « C’est juste ? Ou j’ai tout inventé ? »

Miles le regar­da longuement.

« J’ai pas lu ce que t’as écrit.

— Je sais. Mais… » Wal­ter cher­chait ses mots. « Quand j’ai écrit que t’a­vais failli deve­nir quel­qu’un. Que t’a­vais raté ta chance. Que tu joues main­te­nant pour per­sonne. C’est vrai ? »

Miles allu­ma une ciga­rette. Il fuma en silence. Puis :

« Ouais. C’est vrai. »

Wal­ter sen­tit un poids se soulever.

« Alors au moins ça… au moins toi… »

« Au moins moi quoi ? »

« T’es pas une inven­tion. T’es réel. »

Miles le regar­da bizarrement.

« T’as bu hier soir.

— Beau­coup.

— Ça se voit. » Miles se leva, ouvrit la fenêtre. L’air chaud entra d’un coup. « Mais ouais. Tout ce que t’as écrit sur moi, c’est pro­ba­ble­ment vrai. J’ai raté. Je joue pour per­sonne. Je vais finir par cre­ver ici. » Il se retour­na. « Content ? »

« Non. Mais… » Wal­ter cher­chait ses mots. « Au moins c’est vrai. Au moins je me suis pas trompé. »

Miles écra­sa sa cigarette.

« Pour­quoi c’est si important ? »

« Parce que j’ai pas­sé des semaines à inven­ter des vies à des gens que je connais­sais pas. Et tout était faux. Tout. » Wal­ter se leva. « Mar­ga­ret — la fille du troi­sième que j’ap­pe­lais Claire — elle m’a racon­té sa vraie vie. Et c’é­tait mille fois mieux que ce que j’a­vais ima­gi­né. Mais moi, je pré­fé­rais mon invention. »

« Et alors ? »

« Et alors c’est dégueu­lasse. C’est… » Il cher­chait le mot. « C’est vampirique. »

Miles haus­sa les épaules.

« C’est ton bou­lot, non ? Inven­ter des histoires. »

« Mais pas comme ça. Pas en volant la vie des gens. »

« Pour­quoi pas ? » Miles s’as­sit. « Écoute, moi aus­si je vole. Quand je joue Round Mid­night, c’est pas ma musique. C’est celle de The­lo­nious Monk. Mais je la joue quand même. Je la prends et j’en fais quelque chose. C’est peut-être moins bien que l’o­ri­gi­nal. C’est peut-être com­plè­te­ment raté. Mais c’est tout ce que j’ai. »

Wal­ter ne répon­dit pas.

« Ce que t’as écrit sur Mar­ga­ret, conti­nua Miles, peut-être que c’é­tait faux. Mais peut-être que c’é­tait quand même vrai. Pas vrai pour elle. Vrai pour quel­qu’un d’autre. Ou juste vrai en soi. »

« Je com­prends pas. »

« Toi non plus t’es pas un vrai détec­tive, non ? T’as jamais bos­sé comme flic ? »

« Non. »

« Et pour­tant t’as écrit un roman sur un flic. Et les gens ont aimé. Parce que c’é­tait vrai. Pas fac­tuel­le­ment vrai. Émo­tion­nel­le­ment vrai. »

Wal­ter res­ta silencieux.

« Ce que j’es­saie de dire, reprit Miles, c’est que peut-être ton pro­blème c’est pas que t’as inven­té. C’est que t’as cru que t’in­ven­tais pas. »

Wal­ter le regarda.

« Je sais pas si t’as raison.

— Moi non plus. » Miles sou­rit. « Mais on est deux ratés qui parlent d’art dans une chambre de merde à dix heures du matin. Alors bon. »

Ils fumèrent en silence. Dehors, la cha­leur mon­tait. New York com­men­çait sa journée.

« Tu vas conti­nuer à écrire ? deman­da Miles.

— Je sais pas.

— Fais-le. Même si c’est faux. Même si c’est nul. Fais-le. »

Wal­ter hocha la tête.

« Toi tu vas conti­nuer à jouer ?

— J’ai pas le choix. Si j’ar­rête, je meurs. »

Wal­ter se leva.

« Mer­ci.

— De quoi ?

— D’être réel. »

Miles eut un rire.

« De rien, mon vieux. De rien. »

FIN DE LA PAR­TIE II

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Le voyeur de Chel­sea — Par­tie 3

Le voyeur de Chel­sea — Par­tie 1

Le voyeur
de Chel­sea

Le voyeur de Chelsea

Par­tie 1

PAR­TIE I

LA CHA­LEUR

I

Wal­ter Finch arri­va au Chel­sea Hotel un mar­di de juin, avec une valise fati­guée et la cer­ti­tude qu’il ne res­te­rait pas long­temps. Trois semaines plus tard, il était tou­jours là, et la cer­ti­tude s’é­tait dis­si­pée comme tout le reste — l’ins­pi­ra­tion, l’argent, le cou­rage de répondre au téléphone.

La chambre 408 don­nait sur la 23e Rue, mais Wal­ter avait rapi­de­ment com­pris que la vraie vie du Chel­sea ne se jouait pas côté rue. Elle se dérou­lait dans la cour inté­rieure, ce puits de lumière cras­seuse où se croi­saient les regards, les odeurs de cui­sine, les éclats de voix en cinq langues, et par­fois, très tard dans la nuit, le son d’un saxo­phone qui mon­tait depuis le qua­trième étage, juste en face.

Il avait deman­dé à chan­ger de chambre au bout de deux jours. On lui avait pro­po­sé la 412, côté cour. Il avait accep­té sans réflé­chir. Main­te­nant, il pas­sait ses jour­nées assis près de la fenêtre ouverte, une ciga­rette consu­mée entre les doigts, à regar­der les fenêtres d’en face comme on regarde la télé­vi­sion — par dés­œu­vre­ment d’a­bord, puis par habi­tude, enfin par quelque chose qui res­sem­blait à de la nécessité.

La cha­leur était arri­vée début juillet et ne repar­tait plus. New York cui­sait len­te­ment, fenêtres béantes, et le Chel­sea Hotel trans­pi­rait ses secrets par tous les pores. Les portes res­taient ouvertes dans les cou­loirs, les conver­sa­tions débor­daient des chambres, on enten­dait l’eau cou­ler dans les tuyaux, les dis­putes en ita­lien, en yid­dish, les rires éraillés des filles qui remon­taient à quatre heures du matin.

Wal­ter avait ins­tal­lé sa machine à écrire sur le petit bureau près de la fenêtre. La Reming­ton était là depuis trois semaines, avec la même feuille blanche coin­cée dans le rou­leau. Par­fois il tapait quelques mots — Cha­pitre un, ou New York, été 1954, ou sim­ple­ment son nom, Wal­ter Finch, comme pour se prou­ver qu’il exis­tait encore. Puis il allu­mait une autre ciga­rette et retour­nait à la fenêtre.

Ses jour­nées avaient pris un rythme hui­leux, sans aspé­ri­tés. Il se levait tard, des­cen­dait prendre un café au Quixote, le bar du rez-de-chaus­sée où traî­naient les peintres sans le sou et les poètes alcoo­liques. Il remon­tait avec le Times qu’il ne lisait jamais com­plè­te­ment. L’a­près-midi s’é­ti­rait dans une som­no­lence pois­seuse. Il pre­nait deux som­ni­fères vers minuit pour ten­ter de dor­mir mal­gré la cha­leur, se réveillait vers dix heures avec la bouche sèche et la convic­tion dif­fuse que sa vie lui avait glis­sé entre les doigts pen­dant son sommeil.

Le cour­rier s’ac­cu­mu­lait sur le bureau — des lettres de son édi­teur qu’il n’ou­vrait plus, des rele­vés ban­caires qui disaient tous la même chose : bien­tôt, il fau­drait déci­der. Écrire ou par­tir. Trou­ver un tra­vail ali­men­taire, peut-être. Don­ner des cours dans un com­mu­ni­ty col­lege du New Jer­sey. L’i­dée le ren­dait malade.

The Nar­row Gate, son pre­mier roman, était sor­ti en 1947. Un polar urbain, bru­tal et ner­veux, l’his­toire d’un flic cor­rom­pu qui ten­tait de sau­ver une pros­ti­tuée dans le Bronx. La cri­tique avait par­lé de « Chand­ler ren­contre Stein­beck ». Le livre s’é­tait bien ven­du. On avait par­lé d’a­dap­ta­tion au ciné­ma. Wal­ter avait vingt-neuf ans et se croyait arrivé.

Le deuxième roman avait pris cinq ans. The Nar­row Gate était un acci­dent heu­reux, un coup de chance. Il avait vou­lu prou­ver que ce n’é­tait pas qu’un coup de chance. Il avait vou­lu faire autre chose — quelque chose de plus ambi­tieux, de plus lit­té­raire. Ame­ri­can Dust était sor­ti l’an­née der­nière. Un roman cho­ral, trois per­son­nages dans trois villes dif­fé­rentes, une médi­ta­tion sur la soli­tude dans l’A­mé­rique d’a­près-guerre. La cri­tique avait été polie. Les ventes, catas­tro­phiques. Son édi­teur avait sou­ri tris­te­ment en disant : « Les gens vou­laient un autre polar, Walter. »

Main­te­nant Wal­ter avait trente-six ans, un contrat qui pre­nait l’eau, et la convic­tion de plus en plus nette qu’il n’é­cri­rait plus jamais rien qui vaille.

II

La pre­mière fois qu’il remar­qua la jeune femme, ce fut un mar­di matin. Il était assis près de la fenêtre, café refroi­di, ciga­rette éteinte. En face, au troi­sième étage, une fenêtre s’ou­vrit brus­que­ment. Une femme appa­rut — jeune, brune, en com­bi­nai­son blanche. Elle res­ta là un moment, les mains sur le rebord, le visage tour­né vers le ciel invi­sible. Puis elle refer­ma d’un coup sec et disparut.

Wal­ter ne sut pas pour­quoi cette image l’a­vait frap­pé. Peut-être le geste — cette manière de s’ac­cro­cher au rebord comme à une bouée. Peut-être la com­bi­nai­son blanche dans la lumière crue du matin. Peut-être sim­ple­ment l’ennui.

Il la revit le len­de­main, à la même heure. Même geste, même pos­ture. Cette fois, elle res­ta plus long­temps. Wal­ter crut voir qu’elle pleu­rait, mais la dis­tance ren­dait tout incer­tain. Quand elle refer­ma la fenêtre, il nota machi­na­le­ment l’heure sur un bout de papier. 10h17.

Le sur­len­de­main, il était déjà à la fenêtre à dix heures. Elle appa­rut à 10h14. Wal­ter se deman­da si elle sui­vait elle aus­si un rituel, ou si c’é­tait lui qui en inven­tait un.

Il com­men­ça à faire atten­tion. La fenêtre res­tait fer­mée la plu­part du temps, rideaux tirés. Mais le matin, tou­jours entre dix et onze heures, elle s’ou­vrait. La jeune femme appa­rais­sait, res­pi­rait, regar­dait le ciel, puis repar­tait. Par­fois elle fumait. Une fois, elle avait un télé­phone à la main et par­lait en fai­sant les cent pas. Wal­ter ne pou­vait pas entendre, mais il voyait la ner­vo­si­té dans ses gestes.

Il n’y avait jamais per­sonne d’autre dans la chambre. Ou du moins, per­sonne qu’il puisse voir.

Un soir, vers vingt heures, il vit de la lumière. La fenêtre était ouverte. La jeune femme était assise sur le lit, en robe cette fois, et elle se bros­sait les che­veux avec des gestes lents, méca­niques. Wal­ter la regar­da faire pen­dant vingt minutes. Puis un homme entra dans le champ de vision — grand, cos­tume sombre, cha­peau qu’il ne reti­ra pas. Il dit quelque chose. La jeune femme se leva. L’homme repar­tit aus­si­tôt. Elle res­ta debout au milieu de la chambre, la brosse à la main.

Wal­ter réa­li­sa qu’il avait ces­sé de respirer.

Il nota dans un car­net : Mar­di 13 juillet. 20h05. Visite de l’homme au cha­peau. Durée : moins d’une minute. Elle ne lui a pas parlé.

Le len­de­main matin, la fenêtre ne s’ou­vrit pas.

III

La femme du cin­quième étage était d’un autre genre. Wal­ter ne savait même pas depuis quand il l’ob­ser­vait — elle était sim­ple­ment appa­rue dans son champ de vision un jour, comme un détail qu’on remarque sou­dain dans un tableau familier.

Elle vivait juste au-des­sus de la jeune mariée ner­veuse (Wal­ter l’ap­pe­lait déjà comme ça dans sa tête, bien qu’il n’ait aucune preuve qu’elle fût mariée). Sa fenêtre était tou­jours ouverte, même la nuit. On voyait peu l’in­té­rieur — juste des éclats : un miroir, une lampe rouge, des robes suspendues.

Elle-même était insai­sis­sable. Wal­ter ne la voyait jamais en jour­née. Elle n’ap­pa­rais­sait qu’à la nuit tom­bée, tou­jours impec­ca­ble­ment habillée — robes mou­lantes, talons hauts, bijoux qui brillaient dans la pénombre. Elle se maquillait lon­gue­ment devant le miroir, gestes pré­cis, ritua­li­sés. Puis elle dis­pa­rais­sait. Par­fois elle reve­nait à deux heures du matin. Par­fois à l’aube. Par­fois pas du tout.

Une nuit, Wal­ter la vit ren­trer avec un homme. Ils ne res­tèrent pas long­temps. Vingt minutes, peut-être. L’homme repar­tit. Elle allu­ma une ciga­rette et res­ta à la fenêtre, sil­houette immo­bile dans la lumière rouge de sa lampe.

Wal­ter se dit qu’elle était dan­seuse. Ou actrice. Ou call-girl. Ou peut-être rien de tout ça — peut-être tra­vaillait-elle de nuit dans un res­tau­rant chic, ou comme hôtesse dans un club de jazz. Impos­sible à savoir. Elle était une énigme lisse, sans aspérités.

Il lui don­na un nom, pour la com­mo­di­té : Vivian. Comme Vivian Stern­wood dans The Big Sleep. Ça lui allait — cette élé­gance froide, cette beau­té qui tenait les hommes à distance.

Il com­men­ça à noter ses allées et venues. Lun­di 19 juillet. Vivian sort à 21h30, robe noire, che­veux rele­vés. Retour 3h15. Seule. C’é­tait absurde, il le savait. Mais c’é­tait aus­si la pre­mière chose qui res­sem­blait à de l’é­cri­ture depuis des semaines.

IV

Le saxo­pho­niste, lui, était bruyant. Impos­sible de l’ignorer.

Il vivait au qua­trième étage, chambre direc­te­ment en face de celle de Wal­ter, légè­re­ment sur la gauche. Un Noir d’une tren­taine d’an­nées, maigre comme un fil, qui pas­sait ses après-midi assis sur le rebord de sa fenêtre, torse nu, à fumer en regar­dant le vide.

Le soir, il jouait. Jamais avant onze heures, jamais après trois heures du matin. Des stan­dards, sur­tout — Body and Soul, Round Mid­night, Lush Life. Mais aus­si des impro­vi­sa­tions longues, sinueuses, qui mon­taient dans la cour comme de la fumée.

Les autres loca­taires gueu­laient par­fois. « Ferme-la, bon Dieu ! » « Y’en a qui bossent demain ! » Le saxo­pho­niste ne répon­dait jamais. Il conti­nuait de jouer, imperturbable.

Wal­ter, étran­ge­ment, ne trou­vait pas ça désa­gréable. Le son du saxo­phone s’ac­cor­dait à la cha­leur, à l’in­som­nie, à cette sen­sa­tion de flot­ter hors du temps. Par­fois il se levait, allu­mait une ciga­rette, et écou­tait en regar­dant la sil­houette du musi­cien se décou­per dans la lumière jaune de sa chambre.

Il ne savait rien de lui. Pas son nom, pas où il jouait — s’il jouait quelque part. Peut-être était-il en dis­grâce, comme Wal­ter. Peut-être avait-il raté sa chance. Peut-être atten­dait-il quelque chose qui ne vien­drait jamais.

Un soir, leurs regards se croi­sèrent. Le saxo­pho­niste était à sa fenêtre, Wal­ter à la sienne. Ils se regar­dèrent quelques secondes, puis le musi­cien hocha imper­cep­ti­ble­ment la tête. Wal­ter ne sut pas com­ment répondre. Quand il leva la main, l’autre était déjà rentré.

Cette nuit-là, le saxo­phone joua Someone to Watch Over Me. Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout, debout près de la fenêtre, et se deman­da si c’é­tait un mes­sage ou sim­ple­ment une coïncidence.

V

Harold Bren­ner débar­qua un jeu­di après-midi, che­mise trem­pée de sueur, atta­ché-case à la main, sou­rire fatigué.

« Wal­ter, bon sang. J’ai cru que t’é­tais mort. »

Ils se connais­saient depuis dix ans. Harold avait été le pre­mier à croire en The Nar­row Gate, à l’é­poque où il était édi­teur junior chez Knopf. Main­te­nant il diri­geait la divi­sion fic­tion et por­tait des cos­tumes coû­teux qui ne lui allaient pas. Mais il res­tait fon­da­men­ta­le­ment le même — un type cor­rect, un peu mou, qui aimait sin­cè­re­ment la lit­té­ra­ture et détes­tait faire pres­sion sur ses auteurs.

Wal­ter le fit entrer. La chambre empes­tait le tabac froid et le café rance. Harold ne fit pas de com­men­taire. Il posa son atta­ché-case, des­ser­ra sa cra­vate, et s’as­sit sur l’u­nique chaise avec un soupir.

« Alors ? »

Wal­ter haus­sa les épaules.

« Alors rien. »

Harold regar­da la Reming­ton, la feuille blanche.

« Rien du tout ? »

« Rien du tout. »

Un silence. Harold sor­tit un mou­choir et s’é­pon­gea le front.

« Écoute, Wal­ter. Je vais pas te faire la morale. T’es un grand gar­çon. Mais faut qu’on parle sérieu­se­ment. Le contrat… »

« Je sais. »

« Non, je crois pas que tu sais. » Harold le regar­dait avec une tris­tesse sin­cère. « On m’a deman­dé de récu­pé­rer l’a­vance. Offi­ciel­le­ment. Ça vient d’en haut. »

Wal­ter sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poitrine.

« Com­bien il me reste ? »

« Sur l’a­vance ? Trois mois, peut-être quatre si t’es rai­son­nable. Après… » Harold écar­ta les mains. « Après faut que tu rendes le manus­crit ou que tu rembourses. »

« Je peux pas rembourser. »

« Je sais. »

Ils res­tèrent silen­cieux. En face, le saxo­pho­niste était à sa fenêtre, torse nu, ciga­rette aux lèvres. Harold sui­vit le regard de Walter.

« C’est qui ? »

« Aucune idée. Un musicien. »

« Il joue bien ? »

« Très bien. »

Harold hocha la tête, comme si ça expli­quait quelque chose.

« Wal­ter, écoute-moi. T’as pas besoin d’é­crire Ulysse. Fais-moi un polar. Comme le pre­mier. Les gens ado­raient ça. Donne-moi un flic, une fille, un cadavre. Deux cents pages. Je te jure qu’on le vend. »

Wal­ter ne répon­dit pas. Harold se leva, récu­pé­ra son attaché-case.

« Je repas­se­rai dans quinze jours. J’ai­me­rais voir quelque chose. N’im­porte quoi. Dix pages. Cinq pages. Un putain de para­graphe. D’accord ? »

« D’ac­cord. »

Harold lui ser­ra l’é­paule et sor­tit. Wal­ter enten­dit ses pas décroître dans le cou­loir, puis l’as­cen­seur qui grinçait.

Il retour­na à la fenêtre. Le saxo­pho­niste avait dis­pa­ru. La jeune mariée ner­veuse était à sa fenêtre, immo­bile, les mains sur le rebord. Elle regar­dait dans le vide.

Wal­ter prit son car­net et nota : Jeu­di 22 juillet. Visite d’Ha­rold. Ulti­ma­tum : quinze jours. En face, elle attend quel­qu’un qui ne vient pas.

Puis il ajou­ta, sans savoir pour­quoi : Peut-être qu’on attend tous quel­qu’un qui ne vient pas.

VI

Les jours sui­vants, Wal­ter écrivit.

Pas le roman qu’­Ha­rold atten­dait. Pas de flic, pas de cadavre. Il écri­vait dans son car­net, à la main, des notes, des frag­ments, des des­crip­tions. Il écri­vait ce qu’il voyait.

La jeune mariée (nom incon­nu) : envi­ron 25 ans, brune, mince, ner­veuse. Appa­raît à sa fenêtre tous les matins entre 10h et 11h. Gestes répé­ti­tifs — fumer, regar­der la rue, se mordre les lèvres. L’homme au cha­peau vient irré­gu­liè­re­ment, tou­jours le soir, ne reste jamais long­temps. Mari ? Amant ? Frère ? Impos­sible à dire. Elle a peur de lui. Ou peut-être de son absence.

Vivian (cin­quième étage) : 30–35 ans, rousse (teinte ?), élé­gante. Sort tous les soirs vers 21h-22h, rentre entre 2h et 5h du matin. Par­fois seule, par­fois accom­pa­gnée. Jamais le même homme. Pro­fes­sion incon­nue. Dan­seuse ? Hôtesse ? Maî­tresse entre­te­nue ? Elle ne sou­rit jamais. Même quand elle est avec quel­qu’un, elle garde ce visage lisse, impé­né­trable. Qu’est-ce qu’elle fuit ?

Le saxo­pho­niste (qua­trième étage, en face) : Noir, 30–35 ans, maigre, grand. Joue tous les soirs. Stan­dards de jazz, quelques com­po­si­tions (ori­gi­nales ?). Reste chez lui la jour­née. Pas de visi­teurs (jus­qu’à pré­sent). Dort peu. Fume beau­coup. A l’air d’at­tendre quelque chose — un coup de fil ? Un contrat ? La fin de quelque chose ?

Il reli­sait ses notes et se sen­tait ridi­cule. C’é­tait du voyeu­risme, pas de la lit­té­ra­ture. Et pour­tant, c’é­tait la pre­mière chose qu’il avait écrite avec un sem­blant de plai­sir depuis des mois.

Il se dit que c’é­tait pro­vi­soire. Une façon de se remettre en jambes. Bien­tôt, il trans­for­me­rait tout ça en quelque chose d’u­ti­li­sable. Un vrai roman. Des per­son­nages construits. Une intrigue.

Mais en atten­dant, il conti­nuait d’ob­ser­ver. Et de noter.

VII

Un ven­dre­di soir, quelque chose changea.

Wal­ter était à sa fenêtre, ciga­rette au bec, quand il vit l’homme au cha­peau entrer chez la jeune mariée. Cette fois, il res­ta. Dix minutes. Quinze. Vingt.

Puis Wal­ter enten­dit des éclats de voix. Il ne pou­vait pas dis­tin­guer les mots, mais le ton était sans équi­voque. L’homme hur­lait. La femme répon­dait, voix aiguë, paniquée.

Puis un bruit sourd. Un silence.

La fenêtre se refer­ma brutalement.

Wal­ter res­ta figé. Autour de lui, le Chel­sea conti­nuait sa vie — rires dans le cou­loir, musique quelque part, tuyau­te­rie qui gar­gouillait. Mais en face, rien. Juste la fenêtre close, les rideaux tirés.

Il atten­dit. Une heure. Deux heures. Rien ne bougea.

À minuit, il vit l’homme sor­tir de l’im­meuble, cha­peau vis­sé sur la tête, démarche rapide. Il mon­ta dans une Buick noire garée sur la 23e Rue et disparut.

Wal­ter retour­na à la fenêtre. Tou­jours rien.

Il se dit qu’il devrait des­cendre. Frap­per à sa porte. Deman­der si tout allait bien. C’é­tait la chose décente à faire.

Mais il ne bou­gea pas. Il res­ta là, à fumer, à regar­der la fenêtre fermée.

À trois heures du matin, une lumière s’al­lu­ma briè­ve­ment. Wal­ter aper­çut une sil­houette — la jeune femme, debout près du lit. Puis l’obs­cu­ri­té de nouveau.

Il prit son car­net et écri­vit : Ven­dre­di 30 juillet. L’homme au cha­peau. Dis­pute vio­lente. Bruit de chute (?). Elle n’a pas rou­vert la fenêtre. Que s’est-il passé ?

Puis il ajou­ta : J’au­rais dû descendre.

Il prit deux som­ni­fères et se cou­cha. Le som­meil ne vint pas.

VIII

Le len­de­main matin, Wal­ter guet­ta la fenêtre dès huit heures. Elle ne s’ou­vrit pas à dix heures. Ni à onze. Ni à midi.

À qua­torze heures, il était sur le point de des­cendre quand il la vit enfin appa­raître. Elle por­tait des lunettes noires mal­gré le ciel cou­vert. Elle res­ta à peine trente secondes, allu­ma une ciga­rette, et referma.

Wal­ter respira.

Il se dit qu’il était ridi­cule. Qu’est-ce qu’il s’é­tait ima­gi­né ? Qu’il avait assis­té à un meurtre ? C’é­tait une dis­pute conju­gale, rien d’autre. Ça arri­vait tous les jours, dans toutes les villes du monde.

Et pour­tant.

Il ne pou­vait pas s’empêcher de pen­ser à ce bruit sourd. À ce silence après. Aux lunettes noires.

Il ouvrit son car­net et com­men­ça à écrire — pas des notes cette fois, mais quelque chose qui res­sem­blait à une scène de roman.

Elle s’ap­pe­lait Claire. Claire Mor­ri­son. Elle avait vingt-quatre ans et elle avait épou­sé Tho­mas Mor­ri­son six mois plus tôt, un jeu­di plu­vieux à l’é­glise Saint-Patrick. Tho­mas tra­vaillait dans l’im­port-export. Du moins c’est ce qu’il disait. Claire ne savait pas exac­te­ment ce qu’il fai­sait, et elle avait appris à ne pas poser de questions.

Ils vivaient au Chel­sea parce que Tho­mas aimait l’i­dée de vivre dans un hôtel. « C’est pro­vi­soire, disait-il. Le temps que je trouve quelque chose de mieux. » Mais ça fai­sait quatre mois, et ils étaient tou­jours là.

Claire pas­sait ses jour­nées seule. Tho­mas par­tait tôt le matin et ren­trait tard. Par­fois il ne ren­trait pas du tout. Elle avait essayé de trou­ver du tra­vail — secré­taire, ven­deuse — mais Tho­mas s’y était oppo­sé. « Ma femme ne tra­vaille pas », avait-il dit, et le ton n’au­to­ri­sait pas la discussion.

Wal­ter s’ar­rê­ta. Il relut. C’é­tait mau­vais — plate, conven­tion­nel, télé­vi­suel. Mais c’é­tait quelque chose.

Il conti­nua.

Ce soir-là, Tho­mas était ren­tré ivre et furieux. Elle ne sut jamais pour­quoi. Peut-être avait-il per­du de l’argent. Peut-être une affaire avait mal tour­né. Il l’a­vait giflée. Puis il était parti.

Claire était res­tée debout au milieu de la chambre, la joue brû­lante, et elle s’é­tait dit : Je vais par­tir. Demain, je prends mes affaires et je pars.

Mais le len­de­main, elle était tou­jours là.

Wal­ter fer­ma le car­net. Le saxo­pho­niste venait de se mettre à jouer — In a Sen­ti­men­tal Mood, lent et trai­nant. Wal­ter écou­ta jus­qu’au bout, debout près de la fenêtre.

Il se dit qu’il était en train de deve­nir fou. Qu’il inven­tait des vies à des incon­nus. Qu’il pro­je­tait ses propres échecs sur des ombres der­rière des fenêtres.

Mais il ne pou­vait pas s’arrêter.

IX

Dimanche matin, le Chel­sea bai­gnait dans une lumière sale. Wal­ter se réveilla tard, la bouche pâteuse, avec le sou­ve­nir confus d’un rêve où il était enfer­mé dans une pièce sans portes et où quel­qu’un criait de l’autre côté du mur.

Il des­cen­dit au Quixote. Le bar était presque vide — juste un vieux peintre qui dor­mait sur une ban­quette et une ser­veuse aux yeux fati­gués qui lui ser­vit un café sans un mot.

À la table d’à côté, deux hommes dis­cu­taient. L’un d’eux, la qua­ran­taine, cos­tume frois­sé, par­lait fort.

« … Dylan Tho­mas, tu te rends compte ? Le pauvre bougre a fini à l’hô­pi­tal. Dix-huit whis­kies d’af­fi­lée, qu’il a dit. Dix-huit ! »

« Il est mort ? »

« Presque. Coma éthy­lique. Novembre der­nier. Il a jamais vrai­ment récupéré. »

« Il cré­chait ici, non ? »

« Ouais. Chambre 206. Paraît qu’il vomis­sait dans les couloirs. »

Wal­ter but son café len­te­ment. Dylan Tho­mas. Il avait lu Under Milk Wood des années plus tôt, sans convic­tion. Mais l’i­mage du poète ago­ni­sant dans ce même hôtel le troublait.

Il pen­sa : Voi­là ce qui arrive. On vient ici pour écrire et on finit par cre­ver dans une chambre qui pue la pisse et le whisky.

Il remon­ta.

En pas­sant devant la chambre 312, il enten­dit de la musique — un disque de Billie Holi­day, Strange Fruit. La porte était entrou­verte. À l’in­té­rieur, une femme dan­sait seule, pieds nus, robe de chambre entrou­verte. Elle ne vit pas Wal­ter. Il conti­nua son chemin.

Dans sa chambre, il retour­na à la fenêtre. Le saxo­pho­niste était là, assis sur le rebord, jambes pen­dantes dans le vide. Il fumait en regar­dant les toits. Wal­ter se deman­da s’il avait dormi.

En face, chez la jeune mariée, les rideaux étaient ouverts. Elle était assise sur le lit, en com­bi­nai­son, et elle cou­sait quelque chose — un our­let, peut-être. Ses gestes étaient calmes, appli­qués. Comme si rien ne s’é­tait passé.

Wal­ter l’ob­ser­va long­temps. Il y avait quelque chose d’a­pai­sant dans cette scène — la bana­li­té du dimanche matin, la cou­ture, la lumière douce. Il se dit qu’il s’é­tait peut-être trom­pé. Que la dis­pute n’a­vait été qu’une dis­pute, sans conséquence.

Puis l’homme au cha­peau entra dans le champ de vision. Il dit quelque chose. La jeune femme leva les yeux, hocha la tête, conti­nua de coudre. L’homme res­ta debout quelques secondes, puis sortit.

Elle posa son ouvrage et se leva. Elle alla à la fenêtre, s’ac­cou­da au rebord. Wal­ter crut voir qu’elle pleu­rait, mais de nou­veau, la dis­tance ren­dait tout incertain.

Il nota : Dimanche 1er août. L’homme au cha­peau de retour. Elle pleure (?). Que lui a‑t-il dit ?

X

Le lun­di soir, Vivian ren­tra avec deux hommes.

Wal­ter les vit mon­ter dans la cour — elle devant, talons qui cla­quaient sur le pavé, les deux hommes der­rière, cos­tumes impec­cables, démarche assu­rée. Ils riaient. Vivian ne riait pas.

Ils res­tèrent une heure. Wal­ter enten­dit de la musique — du jazz, pro­ba­ble­ment un disque. Des éclats de voix. Puis le silence.

Les deux hommes repar­tirent ensemble. Vivian res­ta à sa fenêtre, ciga­rette à la main, et regar­da la rue. Elle por­tait tou­jours sa robe de soi­rée — quelque chose de vert éme­raude qui brillait dans la lumière de sa chambre.

Wal­ter se dit : Elle fait ça pour l’argent. Évi­dem­ment. Que pour­rait-elle faire d’autre ?

Puis il se reprit. Il n’en savait rien. Peut-être qu’elle aimait ça. Peut-être qu’elle avait choi­si cette vie. Peut-être que les hommes ne payaient pas — peut-être qu’ils étaient des amis, des admi­ra­teurs, des amants.

Ou peut-être qu’elle n’a­vait pas le choix.

Il ouvrit son car­net et écrivit :

Elle s’ap­pe­lait Vivian — du moins c’est le nom qu’elle se don­nait. Son vrai nom était Ava Kowals­ki, et elle était née à Pitts­burgh dans une famille d’ou­vriers polo­nais. Elle avait fui à dix-huit ans avec un chan­teur de jazz qui l’a­vait aban­don­née à Newark. Depuis, elle survivait.

Elle avait essayé d’être dan­seuse. Puis ser­veuse. Puis hôtesse dans un club de Mid­town où les hommes riches venaient boire du scotch et oublier leurs femmes. C’é­tait là qu’elle avait appris à sou­rire sans sou­rire, à écou­ter sans entendre, à dis­pa­raître tout en res­tant visible.

Le Chel­sea était pro­vi­soire. Tout était tou­jours pro­vi­soire. Bien­tôt, elle ren­con­tre­rait quel­qu’un — un homme riche, ou gen­til, ou les deux. Quel­qu’un qui la sor­ti­rait de là. C’est ce qu’elle se disait chaque soir en se démaquillant.

Mais les soirs se suc­cé­daient, et per­sonne ne venait.

Wal­ter refer­ma le car­net. Il se sen­tait sale, comme s’il avait fouillé dans l’in­ti­mi­té de quel­qu’un. Mais en même temps, c’é­tait la pre­mière fois depuis des mois qu’il sen­tait quelque chose bou­ger dans sa tête — cette sen­sa­tion fami­lière, presque oubliée, de la fic­tion qui se construi­sait toute seule.

Il se dit : C’est juste un exer­cice. Un échauf­fe­ment. Demain, je com­mence le vrai roman.

Mais il savait qu’il mentait.

XI

Le saxo­pho­niste ne joua pas cette nuit-là.

Wal­ter atten­dit jus­qu’à minuit. Une heure. Deux heures. Rien. La fenêtre d’en face res­tait allu­mée, mais aucun son n’en sortait.

Vers trois heures, Wal­ter vit quel­qu’un frap­per à la porte du musi­cien. Un homme — blanc, bedon­nant, cos­tume cheap. Le saxo­pho­niste ouvrit, échan­gea quelques mots, puis refer­ma la porte au nez du visiteur.

L’homme res­ta plan­té dans le cou­loir quelques secondes, puis s’en alla.

Le saxo­pho­niste étei­gnit la lumière.

Wal­ter nota : Mar­di 3 août. Pas de musique. Visite noc­turne (créan­cier ? pro­prié­taire ?). Quelque chose ne va pas.

Le len­de­main soir, tou­jours pas de musique.

Wal­ter réa­li­sa que le silence lui man­quait. Il s’é­tait habi­tué au saxo­phone — à cette ponc­tua­tion noc­turne qui ryth­mait ses insom­nies. Sans lui, la nuit était trop vide, trop lourde.

Il se deman­da si le musi­cien était malade. Ou par­ti. Ou mort.

Le jeu­di, enfin, le saxo­phone reprit. Mais ce n’é­tait pas pareil. Le son était hési­tant, cas­sé. Le musi­cien jouait Blue in Green, puis s’ar­rê­tait au milieu d’une phrase, recom­men­çait, s’ar­rê­tait encore.

Wal­ter l’ob­ser­va à tra­vers la fenêtre. Il voyait sa sil­houette pen­chée sur l’ins­tru­ment, les épaules voû­tées. À un moment, le saxo­pho­niste posa l’ins­tru­ment et res­ta immo­bile, tête dans les mains.

Wal­ter eut envie de tra­ver­ser la cour, de frap­per à sa porte, de lui deman­der : Qu’est-ce qui ne va pas ? Qu’est-ce que tu attends ?

Mais il ne bou­gea pas.

À minuit, le saxo­phone se tut défi­ni­ti­ve­ment. La lumière s’éteignit.

Wal­ter écrivit :

Il s’ap­pe­lait Miles. Pas Miles Davis — juste Miles. Miles Par­ker. Il avait trente-deux ans et il avait failli deve­nir quelqu’un.

À vingt ans, il jouait dans les clubs de Har­lem. À vingt-cinq, il avait enre­gis­tré un disque avec un quar­tette pro­met­teur. La cri­tique avait été bonne. On avait par­lé de « la nou­velle voix du saxo­phone ». Puis rien. Le disque ne s’é­tait pas ven­du. Le quar­tette s’é­tait sépa­ré. Les clubs avaient ces­sé d’appeler.

Main­te­nant il vivait au Chel­sea et jouait pour lui-même. Il se disait qu’un jour, quel­qu’un l’en­ten­drait par hasard — un pro­duc­teur, un impré­sa­rio — et que tout recom­men­ce­rait. Mais il savait que c’é­tait un mensonge.

Il jouait parce qu’il ne savait rien faire d’autre. Et parce que s’il s’ar­rê­tait, il n’au­rait plus aucune rai­son de res­ter en vie.

Wal­ter relut. Il pen­sa : Je suis en train de pro­je­ter ma propre vie sur un inconnu.

Puis il pen­sa : Ou peut-être que c’est exac­te­ment ce qu’on fait quand on écrit.

XII

Harold revint le ven­dre­di sui­vant, comme pro­mis. Wal­ter avait oublié.

Il était en train de noter quelque chose — une scène où la jeune mariée décou­vrait que son mari la trom­pait — quand on frap­pa à la porte.

Harold entra, atta­ché-case à la main, che­mise trem­pée. Il regar­da autour de lui. La chambre n’a­vait pas chan­gé. La Reming­ton était tou­jours là, feuille blanche dans le rou­leau. Les car­nets s’é­taient mul­ti­pliés, épar­pillés sur le lit.

« Alors ? »

Wal­ter refer­ma pré­ci­pi­tam­ment le car­net qu’il tenait.

« J’ai com­men­cé quelque chose. »

Le visage d’Ha­rold s’éclaira.

« Vrai­ment ? Je peux voir ? »

« C’est pas encore… c’est juste des notes. »

« Des notes, c’est bien. C’est un début. » Harold s’as­sit, sou­la­gé. « C’est quoi ? Le polar ? »

Wal­ter hésita.

« Pas exac­te­ment. C’est… dif­fi­cile à expliquer. »

« Essaie. »

Wal­ter allu­ma une ciga­rette. Il cher­chait ses mots.

« C’est une his­toire sur des gens qui vivent dans un hôtel. À New York. Été 54. Trois per­son­nages prin­ci­paux. Une jeune femme mariée à un homme violent. Une femme mys­té­rieuse qui vit la nuit. Un musi­cien de jazz raté. Et un écri­vain qui les observe. »

Harold fron­ça les sourcils.

« L’é­cri­vain, c’est le narrateur ? »

« Oui. Enfin, je crois. »

« Et il se passe quoi ? »

« Je sais pas encore. »

Harold sou­pi­ra. Il sor­tit un mou­choir, s’é­pon­gea le front.

« Wal­ter, écoute. Je suis content que t’aies com­men­cé quelque chose. Vrai­ment. Mais… » Il cher­chait ses mots. « Faut que ce soit ven­dable. Tu com­prends ? Faut une intrigue. Du sus­pense. Les gens veulent savoir ce qui va se passer. »

« Je sais. »

« Alors donne-leur. La femme mariée, son mari la tue. Ou elle le tue. Ou le musi­cien témoin d’un meurtre. Quelque chose. N’im­porte quoi. Mais faut qu’il se passe quelque chose. »

Wal­ter ne répon­dit pas. Il regar­dait par la fenêtre. Le saxo­pho­niste était là, torse nu, qui fumait.

Harold sui­vit son regard. Puis il regar­da Walter.

« C’est lui, hein ? Le musi­cien de ton roman. »

« Peut-être. »

« Et la femme mariée ? »

Wal­ter mon­tra la fenêtre du troi­sième étage.

« Là. »

Harold se leva, s’ap­pro­cha. Il regar­da. On ne voyait rien — juste une fenêtre fer­mée, des rideaux tirés.

« Tu les connais ? »

« Non. »

« Tu leur as parlé ? »

« Non. »

Harold se retour­na lentement.

« Wal­ter… t’es en train de m’dire que t’é­cris un roman sur des gens que tu connais pas ? Que t’as jamais rencontrés ? »

« Je les observe. »

« Tu les observes. »

« Oui. »

Harold res­ta silen­cieux. Puis il se ras­sit, len­te­ment, comme s’il por­tait un poids énorme.

« Bon Dieu, Wal­ter. T’es conscient que c’est dingue ? »

« Peut-être. »

« Y’a pas de peut-être. C’est dingue. » Harold se frot­ta les yeux. « Écoute, je vais te dire un truc. Et j’ai­me­rais que tu m’é­coutes vrai­ment. T’es un bon écri­vain. T’as du talent. Mais là, tu pars en vrille. Ce que tu me décris, c’est pas un roman. C’est… je sais pas. Du voyeu­risme. De la mas­tur­ba­tion intellectuelle. »

Wal­ter écra­sa sa cigarette.

« T’as peut-être raison. »

« J’ai rai­son. » Harold se leva. « Je te laisse encore quinze jours. Mais cette fois, je veux voir quelque chose de concret. Dix pages tapées à la machine. Avec un début, un milieu, une direc­tion. D’accord ? »

« D’ac­cord. »

Harold prit son atta­ché-case. À la porte, il se retourna.

« Et sors de cette chambre, bon sang. Va te pro­me­ner. Va au ciné­ma. Parle à quel­qu’un. N’im­porte quoi. Mais arrête de mater par la fenêtre comme un pervers. »

Il sor­tit.

Wal­ter res­ta immo­bile. Puis il retour­na à la fenêtre.

En face, la jeune mariée était appa­rue. Elle arro­sait une plante — une petite fou­gère posée sur le rebord. Gestes lents, atten­tifs. Comme si c’é­tait la chose la plus impor­tante au monde.

Wal­ter la regar­da faire. Puis il ouvrit son car­net et nota : Elle arrose une fou­gère. Tous les jours, même geste. Pour­quoi cette plante sur­vit et pas elle ?

XIII

Cette nuit-là, Wal­ter ne prit pas de som­ni­fères. Il vou­lait res­ter éveillé. Observer.

Vivian sor­tit vers vingt-deux heures, robe rouge, che­veux défaits. Elle mon­ta dans un taxi. Wal­ter la vit dis­pa­raître au coin de la 23e Rue.

Le saxo­pho­niste jouait — Body and Soul, lent et mélan­co­lique. Wal­ter écou­ta, debout près de la fenêtre, ciga­rette après cigarette.

Vers minuit, il vit de la lumière chez la jeune mariée. Les rideaux étaient fer­més, mais il dis­tin­guait des ombres qui bou­geaient. Deux sil­houettes. L’homme au cha­peau était là.

Ils par­laient. Wal­ter ne pou­vait rien entendre, mais il voyait les gestes — l’homme qui s’ap­pro­chait, la femme qui recu­lait, l’homme qui levait la main.

Puis tout s’ar­rê­ta. Les ombres se figèrent. Un long moment sans mouvement.

Enfin, l’homme sor­tit. Wal­ter le vit tra­ver­ser la cour, mon­ter dans sa Buick, partir.

La lumière s’é­tei­gnit chez la jeune mariée.

Wal­ter atten­dit. Une heure. Deux heures. La fenêtre res­ta close.

À trois heures, Vivian ren­tra. Seule. Elle mon­ta direc­te­ment. Wal­ter la vit entrer dans sa chambre, enle­ver ses chaus­sures, s’as­seoir sur le lit. Elle res­ta là, immo­bile, encore habillée.

Puis elle se leva, alla à la fenêtre, et regar­da dehors.

Wal­ter eut la sen­sa­tion étrange qu’elle le regar­dait lui. Qu’elle savait qu’il était là, de l’autre côté. Qu’ils se voyaient.

Il ne bou­gea pas.

Vivian refer­ma la fenêtre et éteignit.

Le saxo­phone s’é­tait tu.

Wal­ter s’as­sit sur son lit. Il avait les mains qui trem­blaient. Il se dit : Harold a rai­son. Je suis en train de perdre la tête.

Mais en même temps, il sen­tait quelque chose se construire. Une struc­ture. Une his­toire. Les trois drames n’é­taient plus sépa­rés — ils s’en­tre­la­çaient, se répon­daient, for­maient un tout.

Il prit son car­net et écri­vit jus­qu’à l’aube.

XIV

Le same­di, Wal­ter sor­tit pour la pre­mière fois depuis des jours.

Il des­cen­dit la 23e Rue, mar­cha sans but. La cha­leur était écra­sante. New York cui­sait. Les trot­toirs col­laient aux semelles. Les visages étaient fer­més, hostiles.

Il entra dans un ciné­ma sur la 42e — un wes­tern avec Gary Cooper dont il oublia le titre avant la fin. La salle était fraîche, presque vide. Il res­ta deux heures dans le noir, à fumer, sans vrai­ment regar­der l’écran.

En sor­tant, il s’ar­rê­ta dans un diner. Il com­man­da un café et des œufs qu’il ne finit pas. La ser­veuse le regar­dait bizar­re­ment. Il réa­li­sa qu’il ne s’é­tait pas rasé depuis une semaine.

Il ren­tra au Chel­sea en fin d’après-midi.

Dans le hall, il croi­sa une femme rousse en robe verte. Elle por­tait des lunettes de soleil et ne le regar­da pas. Elle mon­ta dans l’ascenseur.

Wal­ter mit quelques secondes à comprendre.

C’é­tait Vivian.

Il res­ta plan­té dans le hall, cœur bat­tant. C’é­tait la pre­mière fois qu’il la voyait d’aus­si près. Elle était plus petite qu’il ne l’i­ma­gi­nait. Plus réelle aus­si. Il avait vu la ligne de son cou, l’é­clat de son ver­nis à ongles rouge, une petite cica­trice près de la tempe.

Il mon­ta par l’es­ca­lier, len­te­ment. Au cin­quième étage, il pas­sa devant sa chambre. La porte était fer­mée. Il enten­dit de l’eau couler.

Il conti­nua jus­qu’au quatrième.

Devant la chambre du saxo­pho­niste, il s’ar­rê­ta. La porte était entrou­verte. Wal­ter pous­sa doucement.

La chambre était petite, encom­brée. Un lit défait, des par­ti­tions épar­pillées, des disques empi­lés. Le saxo­phone posé sur une chaise. Une odeur de tabac froid et de sueur.

Pas de saxophoniste.

Wal­ter entra. Il ne savait pas ce qu’il cher­chait. Il regar­da les par­ti­tions — Round Mid­night, Autumn Leaves, des com­po­si­tions manus­crites sans titre. Il regar­da les disques — Char­lie Par­ker, Les­ter Young, Billie Holiday.

Sur le bureau, un car­net ouvert. Des notes, des gri­bouillis. Wal­ter se pencha.

Mar­di 3 août. Gold­stein encore venu. Dit que si je paie pas d’i­ci la fin du mois, il me vire. Où je vais aller ? Peut-être retour­ner à Phil­ly. Peut-être arrê­ter tout ça.

Wal­ter refer­ma le car­net comme s’il s’é­tait brûlé.

Der­rière lui, une voix :

« Tu cherches quelque chose ? »

Wal­ter se retour­na. Le saxo­pho­niste était là, dans l’en­ca­dre­ment de la porte. Torse nu, jean déla­vé, pieds nus. Il ne sou­riait pas.

« Je… la porte était ouverte. »

« Ouais. Et alors ? »

Wal­ter cher­chait ses mots.

« Je vou­lais… je vous ai enten­du jouer. C’est magnifique. »

Le saxo­pho­niste le regar­da lon­gue­ment. Puis il entra, fer­ma la porte der­rière lui.

« T’ha­bites où ? »

« En face. Chambre 412. »

« T’es celui qui mate tout le temps. »

Wal­ter sen­tit ses joues brûler.

« Je regarde pas… j’ob­serve. Je suis écrivain. »

« Écri­vain. » Le saxo­pho­niste eut un sou­rire sans joie. « Laisse-moi devi­ner. T’es en train d’é­crire sur nous. Les pauvres types du Chel­sea. Les artistes ratés. »

« C’est pas ça. »

« C’est exac­te­ment ça. » Il allu­ma une ciga­rette. « Com­ment tu t’appelles ? »

« Wal­ter. Wal­ter Finch. »

« Miles Par­ker. » Il lui ten­dit la main. Wal­ter la ser­ra. « T’as écrit des trucs que je connaitrais ? »

« The Nar­row Gate. Y’a sept ans. »

« Connais pas. »

« Per­sonne connaît. »

Miles sou­rit — un vrai sou­rire cette fois.

« Alors on est dans le même bateau. »

Ils res­tèrent silen­cieux. Wal­ter regar­dait autour de lui.

« Vous allez partir ? »

« Peut-être. Sais pas. » Miles s’as­sit sur le lit. « T’as de l’argent ? »

« Plus beaucoup. »

« Moi non plus. » Il tira sur sa ciga­rette. « Des fois je me demande pour­quoi on conti­nue. Toi, moi, tous les types comme nous. On ferait mieux de trou­ver un vrai bou­lot. Se marier. Avoir des gosses. Vivre normalement. »

« Vous le pen­sez vraiment ? »

Miles le regar­da dans les yeux.

« Non. »

Wal­ter sourit.

« Moi non plus. »

Ils fumèrent en silence. Puis Wal­ter se leva.

« Je vous laisse. »

« Attends. » Miles se leva aus­si. « Ce que t’é­cris. Sur nous. C’est bien ? »

« Je sais pas. »

« Quand tu sau­ras, tu me diras. »

Wal­ter hocha la tête et sortit.

Dans le cou­loir, il res­ta appuyé contre le mur, cœur bat­tant. Il venait de fran­chir une ligne. Il n’é­tait plus seule­ment obser­va­teur. Il était entré dans leur monde.

Il ne savait pas si c’é­tait une bonne chose.

XV

Ce soir-là, Wal­ter écri­vit dix pages à la machine.

Pas les notes habi­tuelles. Un vrai texte. Le début d’un roman.

Il racon­ta l’ar­ri­vée de l’é­cri­vain au Chel­sea. La cha­leur. Les trois fenêtres. L’ob­ses­sion qui gran­dit. Il mélan­gea la véri­té et la fic­tion, ce qu’il avait vu et ce qu’il imaginait.

Il écri­vit jus­qu’à trois heures du matin. Quand il s’ar­rê­ta, il avait mal aux doigts et les yeux qui brûlaient.

Il relut. C’é­tait impar­fait, ban­cal, mais c’é­tait vivant. Ça pulsait.

Il pen­sa à Harold. À ce qu’il lui dirait. Voi­là. Dix pages. C’est pas un polar. C’est pas ven­dable. Mais c’est ce que j’ai à donner.

Par la fenêtre, il vit Miles à son poste habi­tuel, saxo­phone à la main. Il ne jouait pas. Il regar­dait la nuit.

En face, chez la jeune mariée, tout était noir.

Au cin­quième, Vivian était ren­trée. Wal­ter voyait sa sil­houette der­rière le rideau.

Il pen­sa : Trois drames. Trois vies qui ne se touchent jamais. Et moi au milieu, qui essaie de leur don­ner un sens.

Il se cou­cha sans prendre de somnifères.

Pour la pre­mière fois depuis des semaines, il s’en­dor­mit facilement.

Et rêva de fenêtres qui se refer­maient les unes après les autres, jus­qu’à ce qu’il ne reste plus que le noir.

FIN DE LA PAR­TIE I

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Citi­zen­four. Quelques jours avec Edward Snowden

Citi­zen­four. Quelques jours avec Edward Snowden

Citi­zen­four

Quelques jours avec Edward Snowden

La sur­veillance de masse

C’est un matin comme les autres, enso­leillé et froid, en plein cœur de l’au­tomne. Il fait 6°C dehors et les jours pro­chains pro­mettent d’être plus froids encore et plu­vieux ; ceci me crie à la figure la pro­messe de moments pas­sés dans la cha­leur de mon inté­rieur. J’é­cluse mes livres. La pile de livres à lire s’é­tire en hau­teur comme les gale­ries tou­jours plus hautes d’une ter­mi­tière, construc­tion fac­tice dont je finis par deman­der si tout cela va s’ar­rê­ter un jour. Une de mes der­nières acqui­si­tions ; Mémoires vives, par un cer­tain Edward Snow­den. Rien que le fait d’é­crire ces mots sur une page web, mal­gré sa faible dif­fu­sion, signi­fie d’en­trée de jeu que je suis impli­qué dans un sys­tème de sur­veillance dont je n’ai même pas idée. Snow­den, je ne m’y étais jamais vrai­ment inté­res­sé, je savais à peine qui c’é­tait, un Amé­ri­cain pas tout à fait tran­quille, bla­fard, un infor­ma­ti­cien à lunettes qui, parce qu’il avait une cou­ver­ture média­tique hal­lu­ci­nante, devait for­cé­ment avoir fait quelque chose de mal… Quelques lignes, la repro­duc­tion de quelques phrases tirées du jour­nal intime de Lind­say Mil­ls, sa com­pagne, éta­lées dans les pages du maga­zine Socie­ty, m’ont don­né envie de lire ce livre sur un sujet pour lequel je n’a­vais a prio­ri aucun espèce d’at­ti­rance, et sur­tout, qui n’a jamais véri­ta­ble­ment titillé ma méfiance.

Quelques jours m’ont suf­fi à lire ce livre d’une grande pure­té. Les mots de Snow­den résonnent encore alors que je viens de poser le livre, dont j’ai englou­ti le conte­nu comme un enfant bou­li­mique. Je regarde dehors, le soleil qui glisse sur les feuilles dorées de l’eu­ca­lyp­tus, et je me demande ce qui a bien pu se pas­ser pour qu’on en arrive là et pour, au final, qu’on se soit lais­sé faire. Il n’est pas ques­tion d’être para­noïaque, mais sim­ple­ment conscient que notre vie élec­tro­nique ne nous appar­tient pas. Elle ne nous a en fait jamais appartenu.

Snow­den qui a vécu les pré­mices d’In­ter­net se pose la ques­tion de savoir ce qui a fait que cet outil libre qu’é­tait le réseau mon­dial a pu tom­ber entre les mains de la NSA et des autres organes éta­tiques de sur­veillance dans le monde. Toutes les traces que nous y avons lais­sées existent pour tou­jours, impos­sibles à récu­pé­rer, impos­sibles à effa­cer. Les trois ins­truc­tions lire, écrire, exé­cu­ter, excluent de fac­to une qua­trième qu’on pense exis­ter éga­le­ment : effa­cer. En infor­ma­tique, rien n’est jamais effa­cé, et même si votre ordi­na­teur tente de vous en convaincre en vous deman­dant de confir­mer plu­sieurs fois que vous êtes en train de tirer un trait sur ce que vous venez de créer, il n’en est rien. Effa­cer ses traces est pra­ti­que­ment impos­sible, cela signi­fie peut-être que l’on est en train de dis­pa­raître soi-même.

Mais ça n’au­rait fait que rendre encore plus des­truc­teurs cer­tains pré­ceptes qui gou­vernent la vie sur Inter­net, à savoir que per­sonne n’a le droit de com­mettre une erreur et que si jamais cela arrive, il en sera tenu res­pon­sable jus­qu’à la fin de ses jours. Or, je n’a­vais pas envie de vivre dans un monde où tous devraient faire sem­blant d’être par­fait, car ce serait un endroit où ni mes amis ni moi n’au­rions notre place. Effa­cer ces com­men­taires reve­nait à effa­cer ce que j’é­tais, d’où je venais, et jus­qu’où j’é­tais allé. Renier ce que j’a­vais été autre­fois m’au­rait conduit à ôter toute valeur à ce que j’é­tais devenu.

Tokyo. Pho­to © B. Luca­va

Tokyo et les métadonnées

Snow­den est tour à tour un bon petit sol­dat, sous-trai­tant, membre externe d’un organe d’é­tat, employé d’une boîte d’in­for­ma­tique ayant pignon sur rue et dont vous pos­sé­dez peut-être un exem­plaire (Dell), com­mer­cial, admi­nis­tra­teur réseau. En réa­li­té, il est membre du contre-espion­nage, à la solde de l’État amé­ri­cain et vic­time à son insu d’une gigan­tesque machi­na­tion dont il est lui-même l’ar­chi­tecte. Il passe par toutes les strates qui lui per­mettent de com­prendre que la mis­sion qu’on lui a confiée n’est ni plus ni moins que par­ti­ci­per à la fabri­ca­tion d’un gigan­tesque sys­tème de sur­veillance glo­bale qui col­lecte toutes les traces élec­tro­niques à tra­vers Inter­net et dont n’im­porte qui pour­rait se ser­vir pour rendre n’im­porte qui d’autre cou­pable de n’im­porte quoi. Mais on n’est plus en train de par­ler du sys­tème ECHE­LON, on est bien au-delà. Pour bien com­prendre de ce dont il est ques­tion, il faut com­prendre que ce n’est pas tant le conte­nu des don­nées élec­tro­niques qui inté­ressent ceux qui ont déci­dé de mettre en place cette sur­veillance, mais les don­nées qui en per­mettent le trans­port ; les méta­don­nées… Snow­den se trouve alors à Tokyo et nous explique avec une clar­té biblique à quel point nous sommes vulnérables.

Je veux par­ler des infor­ma­tions qui ne sont pas dites ni écrites mais qui per­mettent néan­moins de révé­ler un contexte plus large et des modèles de com­por­te­ments. […] Ima­gi­nons que vous télé­pho­niez à quel­qu’un depuis votre por­table. Les méta­don­nées peuvent alors inclure la date et l’heure de votre conver­sa­tion, la durée de l’ap­pel, le numé­ro de l’é­met­teur, celui du récep­teur, et l’en­droit où l’un et l’autre se trouvent. Les méta­don­nées d’un e‑mail peuvent indi­quer le genre d’or­di­na­teur uti­li­sé, le nom de son pro­prié­taire, le lieu depuis lequel il a été envoyé, qui l’a reçu, quand il a été expé­dié et quand il a été reçu, qui l’a éven­tuel­le­ment lu en dehors de son auteur et de son des­ti­na­taire, etc. Les méta­don­nées peuvent per­mettre à celui qui vous sur­veille de connaître l’en­droit où vous avez pas­sé la nuit et à quelle heure vous vous êtes réveillé ce matin-là. Elles per­mettent de retra­cer ce que fut votre par­cours dans la jour­née, com­bien de temps vous avez pas­sé dans chaque endroit visi­té et avec qui vous avez été en contact. […] Vous ne contrô­lez pas, ou à peine, les méta­don­nées que vous géné­rez auto­ma­ti­que­ment. C’est une machine qui les fabrique sans vous deman­der votre par­ti­ci­pa­tion ni votre auto­ri­sa­tion, et c’est aus­si une machine qui les recueille, les archive et les ana­lyse. A la dif­fé­rence des êtres humains avec qui vous com­mu­ni­quez de votre plein gré, vos appa­reils ne cherchent pas à dis­si­mu­ler les infor­ma­tions pri­vées et n’u­ti­lisent pas de mots de passe par mesure de dis­cré­tion. Ils se contentent d’en­voyer un ping à l’an­tenne-relais la plus proche à l’aide de signaux qui ne mentent jamais.

TITAN­POINTE, le bun­ker de la NSA en plein cœur de New-York. Lire l’ar­ticle sur The Inter­cept

La TUR­BU­LENCE

Quelque chose me rend un peu ner­veux à la lec­ture de ces mots. Je n’ai pas à pro­pre­ment par­ler la sen­sa­tion d’être épié. Je ne suis pas plus inquiet que ça à l’i­dée que la web­cam de mon PC por­table puisse être contrô­lée à dis­tance par quel­qu’un qui vou­drait voir ce que je fais en écri­vant ces mots et en buvant mon café, parce qu’en réa­li­té, je ne pense pas être l’ob­jet des atten­tions par­ti­cu­lières des ser­vices de contre-espion­nage… Tou­te­fois, je me rends compte que ma vie est consi­gnée sur des ser­veurs à qui je n’ai pas don­né l’au­to­ri­sa­tion de sto­cker ces infor­ma­tions. En regar­dant “mes tra­jets” sur Google maps, je sais que tous mes tra­jets sont consi­gnés. Le GPS, même si je n’u­ti­lise pas d’i­ti­né­raire par­ti­cu­lier, est en capa­ci­té de me dire si je suis ren­tré chez moi par la rue Gabriel Péri ou la rue Pas­teur, à quelle heure je suis arri­vé sur les hau­teurs de Magnan­ville ce jour où il pleu­vait des cordes et si la pho­to de ce cham­pi­gnon dont je ne connais même pas le nom a bien été prise près de l’é­tang Godard dans la forêt de Mont­mo­ren­cy. Des don­nées ano­dines, mais qui sont archi­vées. Depuis long­temps. Tout un pan de ma vie sto­cké sur des ordi­na­teurs dont je ne connais pas l’emplacement. Tout ceci com­mence à me faire peur. Pour­tant, je n’ai pas la sen­sa­tion d’être un cri­mi­nel mais savoir que je suis sur­veillé à mon insu me laisse pen­ser que je pour­rais poten­tiel­le­ment l’être alors que je n’en ai pas spé­cia­le­ment envie…

Pour bien com­prendre les risques encou­rus, per­sonne mieux que Snow­den peut nous expli­quer ce qui se passe exac­te­ment et pour cela, il nous explique com­ment fonc­tionne TUR­BU­LENCE, une arme de confis­ca­tion massive.

Ima­gi­nez-vous assis devant un ordi­na­teur, alors que vous êtes en train de vous rendre sur un site web. Vous ouvrez votre navi­ga­teur, tapez un URL, et appuyez sur la touche “entrée”. L’URL est une requête, et cette requête est envoyée vers son ser­veur de des­ti­na­tion. Mais quelque part, au cours de son voyage, avant que la requête ne par­vienne à son ser­veur, elle devra pas­ser à tra­vers TUR­BU­LENCE, l’une des armes la plus puis­santes de la NSA.

Plus spé­ci­fi­que­ment, votre requête pas­se­ra par plu­sieurs ser­veurs noirs empi­lés les uns sur les autres, d’à peu près la taille d’une biblio­thèque à quatre rayon­nages. Ces ser­veurs sont ins­tal­lés dans des salles spé­ciales au sein de bâti­ments appar­te­nant aux plus grands opé­ra­teurs télé­coms pri­vés dans des pays alliés, ain­si que dans des ambas­sades  et des bases mili­taires américaines. […]

Si TUR­MOIL décide que votre navi­ga­tion est sus­pecte, il trans­met l’in­fo à TUR­BINE, qui redi­rige votre requête vers les ser­veurs de la NSA ; là-bas des algo­rithmes décident quel pro­gramme — quel logi­ciel mal­veillant, ou mal­ware — de l’a­gence va être uti­li­sé contre vous. […] Les pro­grammes choi­sis sont ren­voyés à TUR­BINE qui les injecte dans le tra­fic et vous les refile en même temps que le site web que vous cher­chiez à visi­ter. Et voi­là le résul­tat : vous avez eu le conte­nu que vous vou­liez, avec la sur­veillance dont vous ne vou­liez pas, le tout en moins de 686 mil­li­se­condes. Et com­plè­te­ment à votre insu.

Une fois que les pro­grammes sont sur votre ordi­na­teur, la NSA n’a plus seule­ment accès à vos méta­don­nées mais éga­le­ment à toutes vos don­nées. Désor­mais votre vie numé­rique lui appar­tient entièrement.

Bon. Pas vrai­ment ras­su­rant tout ça. Cela me pose la ques­tion de savoir si je n’ai pas, tout au long de ma vie numé­rique, quelque peu décon­né, à cher­cher des infor­ma­tions sur tel homme poli­tique, tel dis­si­dent chi­nois, tel pré­sident de la répu­blique amé­ri­caine à la che­ve­lure orange… Et du coup, existe-t-il dans mon ordi­na­teur un logi­ciel qui pirate toutes mes méta­don­nées pour en orga­ni­ser la col­lecte dans un data­cen­ter d’A­ma­zon et per­mettre ain­si à un agent trai­tant de la NSA de savoir tout ce qui se passe dans ma mai­son… ? Je vais me refaire un café.

Dis­clo­sure

Snow­den n’est pas qu’un geek aso­cial qui aurait fait fui­ter des infor­ma­tions pour se tailler tran­quille­ment une car­rière de sta­ture inter­na­tio­nale mise en lumière par quelques jour­na­listes un peu aven­tu­reux… On ne le sait peut-être pas, mais les révé­la­tions dont il est l’au­teur ont eu pour effet de faire condam­ner la NSA qui a outre­pas­sé ses droits et d’en­ca­drer les pro­cé­dures de sur­veillance. Aujourd’­hui, Edward Snow­den vit en exil à Mos­cou, après avoir vécu quelques temps à Hong-Kong d’où il a pu faire ses révé­la­tions dans une chambre d’hô­tel aveugle, le teint bla­fard et les vête­ments frois­sés, entou­ré de quelques repor­ters qui ont déci­dé de por­ter sa parole au grand public. Il paie chè­re­ment ses révé­la­tions, les auto­ri­tés amé­ri­caines au cul et la peur au ventre. La France vient de refu­ser de lui don­ner asile, cer­tai­ne­ment par peur de frois­ser un pré­sident amé­ri­cain qui le consi­dère tou­jours comme un cri­mi­nel. Si on peut consta­ter aujourd’­hui que les lan­ceurs d’a­lerte ne béné­fi­cient d’au­cune pro­tec­tion et que leur vie dépend d’é­tats qui sou­haitent plus ou moins offrir l’a­sile, Snow­den donne l’exemple, car il n’a pas hési­té à oser sacri­fier sa vie, celle de ses parents et de sa com­pagne, pour une cause qu’il jugeait juste et dont la révé­la­tion a eu des effets. Il n’en reste pas moins que cela pointe autre chose… dont il faut tou­jours être conscient.

Si, à un moment ou à un autre au cours de votre lec­ture de ce livre, vous vous êtes arrê­té un ins­tant sur un terme en dési­rant le cla­ri­fier ou l’ap­pro­fon­dir, et vous l’a­vez tapé dans votre moteur de recherche — et si ce terme est d’une manière ou d’une autre sus­pect, comme XKEYS­CORE, par exemple — alors féli­ci­ta­tions : vous êtes dans le sys­tème, vic­time de votre propre curio­si­té.
Même si vous n’a­vez fait aucune recherche sur Inter­net, tout gou­ver­ne­ment un peu curieux pour­rait aisé­ment décou­vrir que vous avez lu ce livre. Ou du moins que vous le pos­sé­dez, que vous l’ayez télé­char­gé illé­ga­le­ment ou que vous ayez ache­té un exem­plaire papier en ligne, ou encore que vous en ayez fait l’ac­qui­si­tion dans une librai­rie en dur, en payant par carte.

Autant dire qu’en écri­vant ce billet, avec toutes les requêtes que j’ai lan­cées dans mon navi­ga­teur — même si j’ai uti­li­sé le navi­ga­teur TOR et le moteur de recherche Duck­Duck­Go — pour me ren­sei­gner sur les opé­ra­tions secrètes ren­sei­gnées dans ce livre, les sigles, les noms des per­sonnes impli­quées, jour­na­listes, avo­cats, les lieux où se trouvent les bases de la NSA et les articles de presse consa­crés à l’af­faire, je suis déjà qua­si­ment cer­tain d’être au cœur d’un cer­tain type de sur­veillance. Ain­si que vous, qui êtes en train de blê­mir en lisant ce billet… Il est déjà trop tard.

A l’ins­tant même où j’é­cris ces mots, je reçois un mail de Google qui m’in­forme que, parce que j’ai deman­dé à ce que ce soit confi­gu­ré de telle sorte, je reçois ma time­line d’oc­tobre, c’est-à-dire le rap­port cir­cons­tan­cié de mes dépla­ce­ment le mois der­nier. Ain­si j’ai fait 746 kilo­mètres en trans­ports (beau­coup plus je pense en réa­li­té), je me suis ren­du à Vin­cennes (au zoo, avec mon fils) et à Chen­ne­vières-sur-Marne. J’ai enre­gis­tré 49 lieux dans 23 villes, etc. Le mail vient de Mou­tain View, Cali­for­nie. A moi de déci­der de quelle sur­veillance j’ai envie…

Le livre d’Ed­ward Snow­den, Mémoires vives, vient de paraître au Seuil (sep­tembre 2019), tra­duit de l’an­glais par Etienne Ménan­teau et Auré­lien Blanchard.

Le film de Lau­ra Poi­tras, Citi­zen­four, troi­sième volet de sa fresque post-11 sep­tembre (avec My coun­try, my coun­try et The oath), tour­né en 2014, est dis­po­nible dans son inté­gra­li­té sur Archive.org, en ver­sion ori­gi­nale non sous-titrée.

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L’in­ven­tion du sel­fie par le facé­tieux Byron

L’in­ven­tion du sel­fie par le facé­tieux Byron

L’in­ven­tion du selfie

Par le facé­tieux Byron

DE L’art de ne pas trop se prendre au sérieux

J’i­ma­gine que se prendre en pho­to a quelque chose d’un peu méga­lo­ma­niaque, que l’i­mage de soi, le reflet de soi que l’on admire à la sur­face de l’eau, tel Nar­cisse admi­rant sa propre image, dit quelque chose de la per­cep­tion que l’on a de son propre ego. Mais je ne peux pas m’empêcher de pen­ser qu’il se cache autre chose dans ces por­traits mal fichus que l’on fait de soi, comme une manière de ne pas trop se prendre au sérieux.

J’ai appris il y a quelques temps, en lisant ce très bon article de Thier­ry Do Espi­ri­to, que le vrai pré­cur­seur du sel­fie était un pho­to­graphe basé à New York, Josef Byron, dit Uncle Joe. Comme le dit l’au­teur, on ima­gine à quel point le temps de pause long a dû leur être un peu pénible. Mais je serais ten­té de dire “peu importe”, au vu de la mine réjouie de ces mes­sieurs comme il faut, par­fai­te­ment affu­blés de leur gabar­dine et de leur melon. Le facé­tieux Byron et ces pho­to­graphes de métier se sont amu­sés à se prendre en pho­to eux-mêmes, et voi­là le résultat…

Mais le plus drôle dans cette his­toire, c’est qu’ils ont fait plu­sieurs épreuves, et lors de l’une d’elle, ils se sont fait prendre en pho­to, en train de se prendre en photo…

Quant au vieux Josef Byron, il n’en était pas à son coup d’es­sai… Et en plus, ça a l’air de le faire marrer…

Et que dire de quelques uns des sel­fies les plus célèbres… celui de l’as­tro­naute Aki Hoshide, de Buzz Aldrin et de Tony Ray Jones. De vraies œuvres d’art témoi­gnant d’une époque, d’une ambiance, ou plus sim­ple­ment… d’une facétie…

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