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Motyé, la cité punique englou­tie et retrou­vée en Sicile

Motyé, la cité punique englou­tie et retrou­vée en Sicile

Motyé

La cité punique englou­tie et retrou­vée en Sicile

Motyé, la cité punique englou­tie et retrou­vée en Sicile

Le bateau glisse sur une eau qui ne dépasse jamais l’é­paule. De part et d’autre, des rec­tangles d’eau rose et blanche s’é­tendent jus­qu’à l’ho­ri­zon, cou­pés par les ailes immo­biles de mou­lins à toits rouges. Sous la coque, par endroits, on devine une ligne plus sombre, rec­ti­ligne, qui file vers le large avant de se perdre dans le miroi­te­ment de la lagune : une route. Une route pavée, englou­tie depuis vingt-cinq siècles, que des chars à grandes roues emprun­taient pour rejoindre une île qui n’existe plus, aujourd’­hui, que sous un autre nom : Mozia, ou Motyé, la ville punique que Denys de Syra­cuse rasa en une sai­son de l’an 397 avant notre ère, et qu’un gent­le­man anglo-sici­lien féru d’or­ni­tho­lo­gie exhu­ma, presque par jeu, vingt-trois siècles plus tard.


La lagune avant la ville

Il faut d’a­bord regar­der l’eau, avant de regar­der les pierres. Le Stag­none — le mot sici­lien désigne sim­ple­ment une « grande eau stag­nante » — est une lagune large de deux mille hec­tares, la plus vaste de Sicile, enfer­mée entre le cap San Teo­do­ro et le cap Lili­beo, à quelques kilo­mètres au nord de Mar­sa­la. Sa pro­fon­deur excède rare­ment un mètre ou deux ; par endroits, on y marche. Une longue barre de sable et de dunes fos­siles, l’I­so­la Grande, la referme presque entiè­re­ment sur la mer ouverte, ne lais­sant fil­trer qu’une houle appri­voi­sée. C’est cette confi­gu­ra­tion, et elle seule, qui explique tout le reste : un plan d’eau pro­té­gé, peu pro­fond, salé, chaud, à mi-che­min entre deux rives.

Car Motyé regarde vers l’A­frique autant que vers l’I­ta­lie. De ce point de la côte sici­lienne, le cap Bon tuni­sien n’est qu’à un peu plus de deux cents kilo­mètres, l’une des tra­ver­sées les plus courtes de toute la Médi­ter­ra­née occi­den­tale — quand Car­thage, plus au sud, se trouve à envi­ron deux cent quinze kilo­mètres. Pour des marins venus du Levant, cette lagune offrait ce qu’au­cune côte rec­ti­ligne ne pou­vait offrir : un mouillage pro­té­gé des tem­pêtes, du pois­son en abon­dance, de l’eau douce dans le sous-sol de l’î­lot, et sur­tout du sel, qu’il suf­fi­sait de lais­ser l’é­té éva­po­rer dans des bas­sins peu pro­fonds. Cette der­nière res­source n’a jamais ces­sé d’être exploi­tée. Un géo­graphe arabe du XIIe siècle, al-Idrî­sî, invi­té à la cour du roi nor­mand Roger II, notait déjà la pro­duc­tion sali­nière de la côte entre Mar­sa­la et Tra­pa­ni ; les mou­lins à vent qui rythment aujourd’­hui le pay­sage, avec leurs ailes de bois et leurs toits coniques, datent pour la plu­part du XVIe siècle et ont long­temps ser­vi à faire remon­ter l’eau de bas­sin en bas­sin puis à broyer le sel récol­té. Les Phé­ni­ciens, avant tout le monde, avaient com­pris ce que cette eau plate et sur­chauf­fée pou­vait donner.

La lagune est aujourd’­hui une réserve natu­relle pro­té­gée depuis 1984, un refuge d’oi­seaux migra­teurs — hérons, fla­mants roses, échasses — et de prai­ries sous-marines de posi­do­nies qui oxy­gènent des eaux par ailleurs presque closes. On y kayak entre les car­rés de sel, on y observe le soir un dégra­dé de rose et de blanc que les Sici­liens n’ont pas atten­du les tou­ristes pour trou­ver beau. Le long des canaux, une végé­ta­tion résis­tante au sel s’ac­croche aux berges des bas­sins — sali­corne, obione, sta­tice de mer — tan­dis qu’à l’au­tomne des cour­lis et des avo­cettes font halte sur leur route migra­toire, avant que l’hi­ver n’a­mène col­verts, foulques et sar­celles. Rien, dans cette géo­gra­phie amphi­bie, n’a jamais vrai­ment appar­te­nu ni tout à fait à la terre ni tout à fait à la mer ; c’est peut-être ce qui explique qu’elle ait si bien gar­dé, pen­dant vingt-cinq siècles, ce qu’on lui avait confié.

Mais cette conti­nui­té pay­sa­gère est trom­peuse : elle donne l’illu­sion d’un lieu immuable, alors que la géo­gra­phie même de l’en­droit a chan­gé. Le cli­mat s’est modi­fié, le niveau marin a légè­re­ment varié — les archéo­logues estiment qu’à l’é­poque phé­ni­cienne la Médi­ter­ra­née était de l’ordre de quatre-vingts cen­ti­mètres plus basse qu’au­jourd’­hui —, et la petite île qui por­tait la ville n’é­tait peut-être pas, alors, aus­si net­te­ment sépa­rée du rivage qu’elle le paraît sur une carte moderne. C’est cette lagune, plate et chan­geante, qui a per­mis à une cité de naître, puis qui a fini, des siècles plus tard, par ense­ve­lir sa mémoire sous une pel­li­cule d’eau tiède.

Le comp­toir phénicien

Le nom même de la ville reste incer­tain. Les auteurs grecs l’ap­pellent Motyê ou Motya ; les Romains, Motya ; l’i­ta­lien moderne dit Mozia, le sici­lien Moz­zia. Une tra­di­tion, reprise sans grande preuve phi­lo­lo­gique, veut que le mot dérive d’un terme sémi­tique signi­fiant « fila­ture » — comme si l’île avait d’a­bord été un ate­lier de tis­sage de laine avant de deve­nir une ville. L’hy­po­thèse est sédui­sante, presque trop : elle cor­res­pond à l’i­mage d’un comp­toir modeste gran­dis­sant peu à peu, mais aucune ins­crip­tion phé­ni­cienne trou­vée sur place ne vient l’é­tayer, et l’é­ty­mo­lo­gie de Motyé demeure, à ce jour, l’un des petits mys­tères non réso­lus de la topo­ny­mie punique de Sicile.

Ce que l’on sait avec plus de cer­ti­tude, c’est que des hommes fré­quen­taient l’î­lot bien avant l’ar­ri­vée des Phé­ni­ciens : des traces d’oc­cu­pa­tion remontent au Bronze moyen et récent, aux alen­tours du XVIIe-XIVe siècle avant notre ère, sans doute de simples pêcheurs ou éle­veurs atti­rés par le pois­son et le sel. L’ins­tal­la­tion phé­ni­cienne pro­pre­ment dite, elle, se date de la fin du VIIIe siècle ou du tout début du VIIe, à une géné­ra­tion ou deux de la fon­da­tion de Car­thage elle-même sur la côte tuni­sienne. Thu­cy­dide, l’his­to­rien athé­nien de la guerre du Pélo­pon­nèse, rap­porte dans un pas­sage célèbre qu’à l’ar­ri­vée des colons grecs en Sicile, les Phé­ni­ciens qui occu­paient jusque-là plu­sieurs points de la côte se replièrent sur trois places fortes : Motyé, Solonte et Palerme — un repli défen­sif qui, para­doxa­le­ment, allait faire la for­tune du site en concen­trant sur ce point de la côte occi­den­tale tout le com­merce phé­ni­cien de l’île.

L’ar­chéo­lo­gie récente vient nuan­cer l’i­mage d’une colo­ni­sa­tion uni­voque, venue en ligne droite du Levant. L’a­na­lyse fine des céra­miques les plus anciennes retrou­vées sur l’île montre une popu­la­tion déjà mêlée dès l’o­ri­gine : des formes et des tech­niques venues de Phé­ni­cie propre, au Liban actuel, mais aus­si des apports du reste de la Médi­ter­ra­née cen­trale, comme si la ville, dès ses pre­mières décen­nies, avait ras­sem­blé des popu­la­tions d’o­ri­gines diverses plu­tôt qu’une colo­nie homo­gène de Tyriens expa­triés. Motyé, en somme, res­semble moins à un piquet plan­té par une métro­pole loin­taine qu’à un point de ren­contre où plu­sieurs mondes se sont trou­vés avoir inté­rêt à coha­bi­ter — sché­ma que l’on retrouve, sous des formes variées, dans presque tous les comp­toirs phé­ni­ciens d’Occident.

Motyé ne vit pas seule sur cette côte. À l’in­té­rieur des terres, sur les col­lines qui dominent la lagune, vivent les Élymes, un peuple non grec dont on dis­cute encore l’o­ri­gine, ins­tal­lé notam­ment à Ségeste et Éryx. Ni phé­ni­cien ni grec, ce voi­si­nage indi­gène choi­sit le plus sou­vent, au fil des guerres sici­liennes, l’al­liance car­tha­gi­noise plu­tôt que l’a­mi­tié des cités grecques de l’île, sans doute par méfiance envers des voi­sins grecs plus expan­sion­nistes que les mar­chands puniques de la côte. Ce jeu d’al­liances à trois — Phé­ni­ciens de la côte, Élymes de l’in­té­rieur, colo­nies grecques de l’est et du sud — des­sine la carte poli­tique dans laquelle Motyé pros­père pen­dant trois siècles, avant que cette même carte ne finisse par la broyer.

La cité gran­dit vite, por­tée par sa posi­tion de char­nière. Poli­ti­que­ment, Motyé demeure fidèle à Car­thage, dont elle est l’al­liée sinon la vas­sale, à deux cent quinze kilo­mètres de mer à peine ; cultu­rel­le­ment, elle reste ouverte à tout ce qui cir­cule en Médi­ter­ra­née, objets égyp­tiens, céra­miques grecques, arti­sans venus d’ailleurs. Elle appar­tient à ce cha­pe­let de comp­toirs — de Motyé à Panorme (Palerme), de Sar­daigne en Espagne du Sud — par lequel Car­thage tenait, sans jamais gou­ver­ner direc­te­ment chaque escale, tout le com­merce occi­den­tal de l’é­tain, du sel, des métaux et des tis­sus teints à la pourpre. C’est une ville de négo­ciants plus que de guer­riers, tour­née vers la mer plu­tôt que vers l’in­té­rieur mon­ta­gneux de la Sicile, et c’est pré­ci­sé­ment cette pros­pé­ri­té com­mer­ciale qui, avec le temps, en fera une cible.

La ville close

De la cité elle-même, il reste assez pour qu’on en des­sine le plan avec pré­ci­sion, chose rare pour une ville punique : contrai­re­ment à la plu­part des sites phé­ni­ciens d’Oc­ci­dent, jamais recou­verts, jamais réoc­cu­pés à grande échelle après leur des­truc­tion, Motyé a tra­ver­sé les siècles presque intacte sous la terre. Les murailles d’en­ceinte, en gros blocs d’o­pus qua­dra­tum, attei­gnaient par endroits cinq mètres d’é­pais­seur, ren­for­cées de tours car­rées dont la mieux conser­vée, à l’est, laisse encore devi­ner l’am­pleur de l’ar­chi­tec­ture mili­taire phé­ni­cienne au VIe siècle avant notre ère. La porte nord, flan­quée de tours et per­cée d’un triple pas­sage voû­té, s’ou­vrait direc­te­ment sur l’élé­ment le plus spec­ta­cu­laire du site : une chaus­sée pavée, longue d’en­vi­ron un kilo­mètre, qui tra­ver­sait la lagune à fleur d’eau — cer­tains disent quelques cen­ti­mètres sous la sur­face, d’autres juste au-des­sus, le débat n’est pas tran­ché — pour rejoindre le rivage sici­lien près de l’ac­tuelle Birgi.

Cette route est un objet archéo­lo­gique presque sans équi­valent : l’une des plus anciennes chaus­sées pavées connues au monde, conçue pour por­ter des chars à grandes roues char­gés de mar­chan­dises, tout en res­tant suf­fi­sam­ment sub­mer­gée pour lais­ser pas­ser, dit-on, des embar­ca­tions à faible tirant d’eau. On y a vu, selon les époques, une prouesse d’in­gé­nie­rie, un dis­po­si­tif défen­sif — plus dif­fi­cile à repé­rer pour un enva­his­seur qu’un pont appa­rent — ou sim­ple­ment une solu­tion prag­ma­tique à un pro­blème de trans­port quo­ti­dien. Aujourd’­hui, à marée basse ou par temps calme, on dis­tingue encore son tra­cé sous l’eau, une ligne plus sombre que le sable envi­ron­nant, visible même sur cer­taines images satel­lite : elle a ser­vi, dit-on loca­le­ment, jusque dans les années 1970 pour le pas­sage des char­rettes de ven­dange, avant d’être aban­don­née à la lagune pour de bon.

À l’in­té­rieur des murs, la ville s’or­ga­ni­sait autour de quar­tiers arti­sa­naux — l’un d’eux, où l’on retrou­ve­ra bien plus tard une sta­tue deve­nue célèbre, pro­dui­sait de la céra­mique et tra­vaillait le métal — et d’un sanc­tuaire connu sous le nom local de Cap­pid­daz­zu, une enceinte rec­tan­gu­laire d’une tren­taine de mètres de côté datée du VIe siècle, à l’in­té­rieur de laquelle se dres­saient plu­sieurs petits édi­fices cultuels. C’est aus­si contre l’un des côtés de cette enceinte que l’on retrou­ve­ra, bien après la chute de la ville, les fon­da­tions d’un grand bâti­ment à trois nefs : preuve que la vie, sur l’î­lot, ne s’est jamais com­plè­te­ment arrê­tée, même après le désastre de 397.

De cette vie quo­ti­dienne, l’ar­chéo­lo­gie la plus récente a fini par tirer des infor­ma­tions que ni les murs ni les mon­naies ne pou­vaient livrer. L’a­na­lyse du tartre den­taire pré­le­vé sur des sque­lettes retrou­vés dans la nécro­pole de l’île — une tech­nique emprun­tée à la méde­cine légale plus qu’à l’ar­chéo­lo­gie clas­sique — a per­mis de recons­ti­tuer, presque grain par grain, ce que man­geaient les habi­tants de Motyé entre le VIIIe et le VIe siècle avant notre ère : du blé et de l’orge sous forme de bouillies ou de galettes, du lait et pro­ba­ble­ment des oiseaux aqua­tiques pêchés dans la lagune elle-même, du rai­sin ou du vin, des herbes et des racines aux ver­tus autant culi­naires que médi­ci­nales. On y a même retrou­vé des traces de résines de coni­fères, peut-être uti­li­sées à des fins rituelles ou cos­mé­tiques. Ces détails minus­cules, retrou­vés au fond de bouches vieilles de deux mille sept cents ans, ramènent la grande his­toire du siège et des dieux à une échelle plus modeste et, d’une cer­taine manière, plus émou­vante : celle d’un repas.

Non loin de là, hors les murs comme il est d’u­sage dans le monde punique, s’é­ten­dait un lieu plus sombre : le tophet.

Le tophet

Le mot vient de l’hé­breu biblique, où il désigne un lieu de sacri­fice dans la val­lée de la Ge-Hin­nom près de Jéru­sa­lem ; les archéo­logues l’ont emprun­té, faute de mieux, pour nom­mer ces enclos que l’on retrouve dans presque toutes les colo­nies phé­ni­ciennes et puniques d’Oc­ci­dent — à Car­thage bien sûr, mais aus­si à Sul­cis et Thar­ros en Sar­daigne, et ici, à Motyé, en usage dès le milieu du VIIe siècle avant notre ère. On y a mis au jour plu­sieurs strates super­po­sées d’urnes ciné­raires, cer­taines ne conte­nant que des restes d’a­ni­maux, d’autres des osse­ments de très jeunes enfants, par­fois mêlés aux premiers.

Ce qui rend le tophet de Motyé par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant dans l’his­toire de l’ar­chéo­lo­gie punique, au-delà de son inté­rêt local, tient à une cir­cons­tance presque acci­den­telle : c’est ici, et non à Car­thage, que fut pro­po­sée pour la pre­mière fois — par l’ex­ca­va­teur même du site, au tout début du XXe siècle — l’in­ter­pré­ta­tion de ces urnes comme la trace d’un sacri­fice rituel d’en­fants. Cette lec­ture, for­mu­lée à par­tir d’un site somme toute secon­daire, allait ensuite struc­tu­rer pour un siècle la manière dont on abor­de­rait le tophet bien plus vaste et bien plus docu­men­té de Car­thage elle-même. Le débat qu’elle a ouvert n’est tou­jours pas clos. Les sources grecques et romaines, de Cléarque à Dio­dore de Sicile, décrivent sans ambi­guï­té une sta­tue de bronze de Baal aux bras ten­dus au-des­sus d’un bra­sier, sur laquelle on aurait dépo­sé des nour­ris­sons ; les ins­crip­tions votives puniques elles-mêmes emploient un terme, mlk, dont le sens exact — offrande, sacri­fice, simple dédi­cace — conti­nue de divi­ser les épi­gra­phistes. En sens inverse, plu­sieurs cher­cheurs font valoir que la mor­ta­li­té infan­tile devait être consi­dé­rable dans l’An­ti­qui­té, qu’au­cune trace de mise à mort vio­lente n’a jamais été iden­ti­fiée sur les osse­ments eux-mêmes, et que le tophet pour­rait n’être, pour une part au moins, qu’un cime­tière spé­ci­fique réser­vé aux tout-petits morts en bas âge, asso­cié à un culte de renou­vel­le­ment plu­tôt qu’à une pra­tique meur­trière sys­té­ma­tique. Les ana­lyses les plus récentes des urnes de Motyé montrent une popu­la­tion d’âge très majo­ri­tai­re­ment néo­na­tal, un fait que les deux camps inter­prètent, sans sur­prise, cha­cun en sa faveur.

Aucune syn­thèse défi­ni­tive n’existe à ce jour, et il serait mal­hon­nête d’en offrir une ici. Ce que l’on peut dire, avec cer­ti­tude, c’est que ce petit enclos face à la lagune, presque ano­din d’as­pect, a été le point de départ d’une contro­verse qui conti­nue d’a­gi­ter, plus d’un siècle après, l’en­semble du monde punique.

Le bas­sin sacré

À l’autre extré­mi­té de l’île, dans sa par­tie méri­dio­nale, s’é­tend un vaste bas­sin rec­tan­gu­laire de pierre, cin­quante-deux mètres sur trente-sept, que l’on a long­temps cru com­prendre sans dis­cus­sion pos­sible. L’ex­ca­va­teur du début du siècle, frap­pé par sa res­sem­blance avec le port inté­rieur de Car­thage, l’a­vait bap­ti­sé du même nom que celui-ci — le Kothon — et y avait vu un port fer­mé, voire une cale sèche des­ti­née à la construc­tion et à la répa­ra­tion des navires phé­ni­ciens. L’in­ter­pré­ta­tion a fait auto­ri­té pen­dant près d’un siècle, reprise de guide en guide, de manuel en manuel.

Des fouilles menées entre 2002 et 2021 par une équipe de l’u­ni­ver­si­té romaine de la Sapien­za sont venues, ces der­nières années, bou­le­ver­ser cette lec­ture. Autour du bas­sin, les archéo­logues ont déga­gé un vaste sanc­tuaire cir­cu­laire, enclos par un mur de témé­nos de plus de cent mètres de dia­mètre, com­pre­nant un temple dédié à Baal en acti­vi­té depuis envi­ron 800 avant notre ère jus­qu’à la des­truc­tion de 397/396, plu­sieurs autels, des stèles votives, et sur­tout un socle cen­tral, au milieu même du bas­sin, qui por­tait autre­fois une sta­tue aujourd’­hui dis­pa­rue — il n’en reste qu’un frag­ment de pied sculp­té. Rien, dans cette dis­po­si­tion, ne cor­res­pond à l’a­mé­na­ge­ment por­tuaire atten­du : pas de quai de déchar­ge­ment, pas d’a­mé­na­ge­ment pour l’ac­cos­tage, mais un dis­po­si­tif entiè­re­ment tour­né vers le rituel. Le bas­sin, concluent les fouilleurs, n’é­tait pas un port : c’é­tait une vaste pis­cine sacrée dédiée à Baal.

Plus sur­pre­nant encore, l’o­rien­ta­tion même des bâti­ments s’est révé­lée por­teuse de sens. Le temple de Baal, son por­tique d’en­trée et plu­sieurs stèles ali­gnées pointent pré­ci­sé­ment vers le point de l’ho­ri­zon où se lève la constel­la­tion d’O­rion au cou­cher du soleil du sol­stice d’hi­ver — Orion étant, dans la pen­sée phé­ni­cienne, l’in­car­na­tion céleste de Baal lui-même. D’autres élé­ments du sanc­tuaire marquent le lever d’autres astres à l’é­qui­noxe d’au­tomne. La sur­face plane du bas­sin, pense-t-on désor­mais, aurait pu ser­vir de miroir d’eau pour obser­ver et mesu­rer, à l’aide de simples jalons, la posi­tion des étoiles dans le ciel noc­turne : un ins­tru­ment d’as­tro­no­mie autant qu’un lieu de culte, dans une civi­li­sa­tion où les astres n’é­taient pas de simples objets d’é­tude mais des dieux et des ancêtres sacrés. Un frag­ment de sta­tuette égyp­tienne, à tête de babouin — image du dieu Thot, gar­dien du savoir et, pré­ci­sé­ment, de l’as­tro­no­mie —, retrou­vé au bord du bas­sin, vient ren­for­cer cette hypo­thèse. Une ins­crip­tion votive en grec, dédiée à un dieu nom­mé « Bélios » et datée du milieu du VIe siècle avant notre ère, atteste enfin que ce culte phé­ni­cien, en plein ter­ri­toire punique, savait accueillir jusque dans son voca­bu­laire les mots d’un autre peuple. En 2019, les archéo­logues ont remis le bas­sin en eau et posé sur son socle cen­tral une réplique de la sta­tue dis­pa­rue de Baal : un geste presque céré­mo­niel, qui referme pro­vi­soi­re­ment vingt ans de fouilles sur une image conforme, autant qu’on puisse en juger, à ce que virent les prêtres phé­ni­ciens du VIe siècle avant notre ère.

L’his­toire de ce bas­sin résume, à elle seule, ce qu’est l’ar­chéo­lo­gie de Motyé : un siècle de cer­ti­tudes tran­quilles — c’est un port —, puis, en une poi­gnée d’an­nées de fouilles patientes, un bas­cu­le­ment com­plet de sens. Il faut se gar­der de croire que la ques­tion est désor­mais close ; l’hy­po­thèse astro­no­mique elle-même, aus­si sédui­sante soit-elle, repose sur une recons­ti­tu­tion du ciel ancien qui demeure, par nature, invé­ri­fiable au sens strict. Mais l’é­pi­sode rap­pelle uti­le­ment qu’à Motyé, la pierre a plus sou­vent chan­gé de sens que de place.

Le car­re­four grec

Rien ne sym­bo­lise mieux l’ou­ver­ture cultu­relle de la ville punique qu’un objet retrou­vé presque par hasard, en octobre 1979, sous un tas de gra­vats dans le quar­tier indus­triel de l’île : une sta­tue de marbre repré­sen­tant un jeune homme debout, vêtu d’une tunique plis­sée qui colle au corps comme un vête­ment mouillé, d’un raf­fi­ne­ment tech­nique inha­bi­tuel. On l’a sur­nom­mée l’Au­rige de Motyé, ou le Jeune Homme de Mozia. Sculp­tée par un artiste grec dans la pre­mière moi­tié du Ve siècle avant notre ère, sans doute vers 470–460, elle pose une ques­tion à laquelle on n’a tou­jours pas de réponse assu­rée : que fait une œuvre grecque de ce niveau dans une cité punique ? On ignore même si le per­son­nage repré­sen­té est un aurige de char vic­to­rieux, un ath­lète, ou une divi­ni­té ; on ignore l’emplacement d’o­ri­gine de la sta­tue à l’in­té­rieur de la ville ; cer­tains ont même avan­cé qu’elle aurait pu être ins­tal­lée après 397, dans la période de recons­truc­tion modeste qui sui­vit le sac de la ville — hypo­thèse qui, si elle se confir­mait, chan­ge­rait tout le sens de l’ob­jet. Butin de guerre pris à une cité grecque voi­sine, com­mande d’un riche notable motyen dési­reux d’af­fi­cher son goût pour l’art grec, ou œuvre exé­cu­tée sur place par un sculp­teur grec employé par la cité : cha­cune de ces expli­ca­tions a ses défen­seurs, aucune n’a encore empor­té un consen­sus défi­ni­tif. La sta­tue a long­temps fait le voyage jus­qu’au Bri­tish Museum, où elle fut expo­sée en 2012, saluée par une conser­va­trice du musée comme l’une des sculp­tures les plus trou­blantes qui soient.

Cette pré­sence grecque ne se limite pas à un objet iso­lé. On a retrou­vé sur l’île des masques d’ar­gile, sem­blables à ceux que l’on connaît par ailleurs dans le monde phé­ni­cien du Liban à Chypre et à Car­thage, mais aus­si, mêlés à eux, un voca­bu­laire artis­tique et reli­gieux qui doit beau­coup à la Grèce voi­sine — la Sicile grecque n’est, après tout, qu’à quelques dizaines de kilo­mètres. Les mon­naies de la cité, frap­pées à par­tir du Ve siècle, portent la même hybri­di­té jusque dans leur métal : légendes puniques et types ico­no­gra­phiques grecs y coexistent sur une même pièce, à la manière d’une ville qui n’au­rait jamais eu à choi­sir son camp esthé­tique tant que le com­merce, lui, conti­nuait de cir­cu­ler dans les deux sens.

Et lorsque la ville tom­be­ra, en 397, ce sera un Grec com­bat­tant aux côtés des Motyens, un cer­tain Dai­me­nès, que Dio­dore de Sicile men­tionne par­mi les défen­seurs cap­tu­rés puis cru­ci­fiés par les vain­queurs syra­cu­sains — signe que la fron­tière entre monde punique et monde grec, sur cette côte de Sicile, n’é­tait en rien une ligne étanche, mais une zone de contact où des indi­vi­dus pou­vaient, jusque dans la mort, se ran­ger du côté qui n’é­tait pas, en appa­rence, le leur.

Le siège

L’an 397 avant notre ère (398 selon d’autres recons­ti­tu­tions chro­no­lo­giques) com­mence pour Denys Ier de Syra­cuse comme une revanche lon­gue­ment mûrie. Le tyran a pas­sé les années pré­cé­dentes à for­ti­fier sa cité, à lever une armée de mer­ce­naires, à faire construire une flotte, et sur­tout à finan­cer des ingé­nieurs grecs char­gés de mettre au point des machines de guerre d’un genre nou­veau : des cata­pultes à tor­sion, dont Dio­dore affirme qu’il s’a­git là de leur toute pre­mière appa­ri­tion dans l’his­toire mili­taire, aux côtés de quin­qué­rèmes, elles aus­si employées pour la pre­mière fois. Rom­pant la paix conclue avec Car­thage en 405, Denys marche vers l’ouest de la Sicile avec, selon les chiffres — invé­ri­fiables, comme sou­vent chez les his­to­riens anciens, et sans doute exa­gé­rés — que rap­porte la tra­di­tion, quatre-vingt mille fan­tas­sins, trois mille cava­liers, deux cents navires de guerre et cinq cents navires de transport.

Motyé n’a, pour se défendre, ni armée per­ma­nente — Car­thage elle-même n’en entre­te­nait pas en temps de paix — ni les for­ti­fi­ca­tions suf­fi­santes pour résis­ter seule à un tel déploie­ment. La cité détruit d’a­bord elle-même la chaus­sée qui la relie au rivage, pour se cou­per de l’en­ne­mi ; Denys, com­pre­nant l’a­van­tage déci­sif que repré­sen­te­rait un accès ter­restre pour ses machines de siège, ordonne à ses troupes de la recons­truire pierre par pierre sous le feu adverse. Une fois le pas­sage réta­bli, il fait avan­cer contre les rem­parts des tours mobiles à six étages, aus­si hautes que les mai­sons de la ville, des béliers pour éven­trer les murs, et ses cata­pultes nou­velles, dont Dio­dore note qu’elles pro­vo­quèrent d’a­bord, par leur seule nou­veau­té, une stu­peur consi­dé­rable chez les assiégés.

Les Motyens ne cèdent pas sans com­battre. Ils hissent des hommes au som­met de mâts dres­sés en vigie, d’où ceux-ci lancent des bran­dons enflam­més et de l’é­toupe embra­sée sur les machines syra­cu­saines mas­sées sous les murs, retar­dant l’as­saut de plu­sieurs jours. Lorsque les tours par­viennent enfin au contact des pre­mières mai­sons, la bataille change de nature : on se bat désor­mais à l’in­té­rieur même de la ville, de toit en toit, par des pas­se­relles jetées entre les tours d’as­saut et les habi­ta­tions, dans un com­bat rue par rue qui, selon le récit antique, se pro­longe nuit après nuit, les Motyens ral­lu­mant sans cesse des lampes pour empê­cher les assaillants de pro­fi­ter de l’obs­cu­ri­té. La ville finit par tom­ber. Le mas­sacre qui suit est de grande ampleur ; les sur­vi­vants qui échappent au sac trouvent refuge du côté de Lily­bée, sur le conti­nent sici­lien ; les com­bat­tants grecs faits pri­son­niers, comme Dai­me­nès, sont cru­ci­fiés le long de ce qui reste de la chaus­sée reconstruite.

Une flotte de secours car­tha­gi­noise, com­man­dée par Himil­con, avait bien ten­té d’in­ter­ve­nir, mais elle se replie sous le feu des nou­velles cata­pultes ins­tal­lées à terre par les Syra­cu­sains, sans réus­sir à per­cer le blo­cus. Pen­dant ce même été, Denys avait aus­si ten­té, sans suc­cès, de s’emparer de Ségeste, la prin­ci­pale place forte élyme alliée de Car­thage, preuve que le siège de Motyé s’ins­cri­vait dans une cam­pagne plus large visant l’en­semble de l’ouest sici­lien plu­tôt que la seule cité punique. Les Élymes de Ségeste résis­tèrent assez bien pour infli­ger, une nuit, de sérieux dégâts au camp grec par une sor­tie sur­prise, mais cela ne suf­fit pas à des­ser­rer l’é­tau qui se refer­mait sur Motyé. Un peuple non grec avait, l’es­pace d’une nuit, retar­dé l’une des plus grandes machines de guerre que la Sicile eût jamais vue ; cela ne chan­gea rien au sort de sa voi­sine punique. Motyé, l’un des trois bas­tions phé­ni­ciens his­to­riques de Sicile selon Thu­cy­dide, cesse en une sai­son d’exis­ter comme cité vivante.

Lily­bée et l’oubli

La suite immé­diate de l’his­toire appar­tient moins à Motyé qu’à sa rem­pla­çante. Peu après, les Car­tha­gi­nois, reve­nus en force sous la conduite d’Hi­mil­con, reprennent le contrôle de la région et ne rebâ­tissent pas la ville détruite. Ils fondent à quelques kilo­mètres de là, sur le cap le plus occi­den­tal de la Sicile, une nou­velle place forte : Lily­bée, aujourd’­hui Mar­sa­la, dont le port en pleine mer, plus acces­sible et plus facile à défendre qu’une lagune peu pro­fonde vul­né­rable aux chaus­sées, en fait un meilleur bas­tion pour l’a­ve­nir. Motyé venait de perdre, en une géné­ra­tion, tout ce qui avait fait sa for­tune pen­dant trois siècles.

L’île ne rede­vient pour­tant pas un désert. Les fouilles ont mis au jour, super­po­sées aux niveaux de des­truc­tion, les traces d’une occu­pa­tion réduite mais conti­nue : des fermes iso­lées, quelques vil­las de pro­prié­taires ter­riens pros­pères — l’une d’elles conser­vant un pave­ment en galets noirs et blancs repré­sen­tant un grif­fon atta­quant un che­val et un félin bon­dis­sant sur un tau­reau —, signe d’une vie rurale qui se pro­longe jusque dans l’Em­pire romain, sans jamais retrou­ver l’am­pleur urbaine d’au­tre­fois. Après la pre­mière guerre punique et la conquête romaine de la Sicile en 241 avant notre ère, l’île achève de perdre toute impor­tance stratégique.

Le nom même de Motyé dis­pa­raît alors des usages. Au XIe siècle, des moines basi­liens — ces com­mu­nau­tés monas­tiques de rite grec encore nom­breuses dans la Sicile nor­mande — s’ins­tallent sur l’î­lot et lui donnent le nom sous lequel on le connaît aujourd’­hui : San Pan­ta­leo, du nom d’un saint gué­ris­seur véné­ré en Orient comme en Occi­dent. La mémoire de la cité phé­ni­cienne, de son siège, de son tophet et de son bas­sin sacré, s’ef­face presque entiè­re­ment der­rière ce nou­veau vocable chré­tien. Pen­dant près de huit siècles, l’île rede­vient ce qu’elle avait été avant les Phé­ni­ciens : un lieu dis­cret, culti­vé par quelques familles, connu pour son sel et son vin plus que pour son passé.

L’île de Pip Whitaker

Il faut attendre la toute fin du XIXe siècle pour qu’un regard neuf se pose sur ces vignes et ces murets de pierre sèche. Joseph Whi­ta­ker, né à Palerme en 1850 dans une famille de négo­ciants anglo-sici­liens enri­chis dans le com­merce du vin de Mar­sa­la, est de ces per­son­nages que le XIXe siècle finis­sant sem­blait pro­duire à volon­té : for­tu­né, curieux de tout, spor­tif — on le retrouve par­mi les fon­da­teurs du pre­mier club de foot­ball sici­lien, à Palerme —, orni­tho­logue recon­nu bien au-delà de son île, au point que sa col­lec­tion d’oi­seaux de Tuni­sie figure aujourd’­hui au Natu­ral His­to­ry Museum de Londres et ses spé­ci­mens sici­liens dans les musées d’É­dim­bourg et de Bel­fast. C’est cette même curio­si­té tour­née vers le vivant qui le porte, presque natu­rel­le­ment, vers ce qui dort sous la terre. En 1902, il achète l’î­lot de San Pan­ta­leo, y fait construire une vil­la, et se prend de pas­sion pour ce qui affleure sous ses pieds : des pans de murailles, des tes­sons, des fon­da­tions de bâti­ments qu’au­cun guide de voyage ne men­tion­nait encore.

À par­tir de 1906, il conduit sur place, sous la super­vi­sion de l’ar­chéo­logue offi­ciel de l’É­tat ita­lien Anto­ni­no Sali­nas, une série de cam­pagnes de fouilles qui vont, en quelques années, redon­ner à la ville phé­ni­cienne son plan, son enceinte, sa porte nord, son tophet et l’es­sen­tiel de ce que l’on sait aujourd’­hui du site. Il en tire, en 1921, un ouvrage de réfé­rence, Motya, a Phoe­ni­cian Colo­ny in Sici­ly, dans lequel il pro­pose notam­ment — on l’a vu — la pre­mière inter­pré­ta­tion sacri­fi­cielle des urnes du tophet, lec­ture qui allait bien au-delà de son petit chan­tier sici­lien pour mar­quer dura­ble­ment les études puniques. Whi­ta­ker meurt à Rome en 1936 ; sa vil­la devient, sous son propre nom, le musée qui abrite aujourd’­hui encore l’es­sen­tiel des col­lec­tions de l’île, jus­qu’à l’Au­rige de Motyé lui-même, décou­vert plus de qua­rante ans après sa mort par les archéo­logues qui ont pris sa suite. Une fon­da­tion por­tant son nom admi­nistre aujourd’­hui le site et le musée, entre­te­nant, sans le savoir vrai­ment lui-même à l’é­poque, un legs que Whi­ta­ker avait ouvert par simple curio­si­té de pro­prié­taire ter­rien féru de sciences naturelles.

Car le tra­vail ne s’est jamais arrê­té. Les uni­ver­si­tés de Palerme puis de Rome — la Sapien­za, dont l’é­quipe diri­gée par Loren­zo Nigro a bou­le­ver­sé, on l’a vu, la lec­ture du bas­sin sacré — pour­suivent depuis des décen­nies des cam­pagnes annuelles qui conti­nuent d’af­fi­ner, de cor­ri­ger, par­fois de ren­ver­ser ce que Whi­ta­ker croyait avoir éta­bli. Des ana­lyses récentes, menées sur des pointes de flèches de bronze retrou­vées dans les niveaux de des­truc­tion de 397, per­mettent aujourd’­hui d’é­tu­dier jus­qu’à la com­po­si­tion métal­lur­gique des pro­jec­tiles échan­gés durant le siège — preuve que même l’é­pi­sode le plus dra­ma­tique de l’his­toire de la ville conti­nue de livrer, sous une forme entiè­re­ment nou­velle, des infor­ma­tions que ni Dio­dore ni Whi­ta­ker n’au­raient pu imaginer.


Il y a quelque chose d’in­con­gru, et peut-être d’exem­plaire, dans le des­tin de cette petite île de qua­rante-cinq hec­tares : une cité phé­ni­cienne rasée en une sai­son, tom­bée dans un oubli si com­plet qu’elle en a per­du jus­qu’à son nom pen­dant huit siècles, puis ren­due à l’his­toire par un ama­teur d’oi­seaux plus curieux que la plu­part des savants de son temps. La route pavée sous la lagune, la pis­cine sacrée qu’on a prise pen­dant cent ans pour un port, l’é­phèbe grec échoué dans une ville punique : à Motyé, chaque cer­ti­tude semble avoir atten­du son heure sous l’eau plate du Stag­none, prête à être redé­cou­verte, réin­ter­pré­tée, par­fois com­plè­te­ment retour­née par la géné­ra­tion sui­vante de fouilleurs.

On quitte l’île comme on y est venu, en barque, à la vitesse d’un homme qui rame. Les car­rés de sel défilent, roses puis blancs selon l’angle du soleil ; un héron s’en­vole, déran­gé par le sillage. Rien, dans ce pay­sage plat et silen­cieux, ne signale de loin la vio­lence d’un siège, la froi­deur d’un sacri­fice ou l’é­clat d’une sta­tue grecque : il faut être des­cen­du, avoir mar­ché sur cette terre sablon­neuse et être repar­ti, pour empor­ter avec soi l’i­dée qu’une ville entière, avec ses dieux, ses ate­liers et ses morts, tient tout entière sous quelques hec­tares de vigne et de figuiers de Bar­ba­rie. Les mou­lins tournent encore au bord des bas­sins de sel ; sous leurs pales, quelque part, une route de pierre conti­nue d’attendre.


Repères

Fon­da­tion et des­truc­tion. Ins­tal­la­tion phé­ni­cienne datée de la fin du VIIIe siècle ou du début du VIIe siècle avant notre ère, sur un site fré­quen­té depuis le Bronze moyen (XVIIe-XIVe siècle avant notre ère). Des­truc­tion par Denys Ier de Syra­cuse en 397 (par­fois datée 398) avant notre ère, à l’is­sue d’un siège res­té célèbre pour l’emploi, selon la tra­di­tion antique, des pre­mières cata­pultes et quin­qué­rèmes de l’his­toire mili­taire occidentale.

Lieux. L’île de San Pan­ta­leo (Mozia), dans la lagune du Stag­none, réserve natu­relle depuis 1984, au nord de Mar­sa­la (l’an­tique Lily­bée, fon­dée par les Car­tha­gi­nois après la chute de Motyé) et au sud de Tra­pa­ni. Ves­tiges prin­ci­paux : enceinte for­ti­fiée, porte nord et chaus­sée sub­mer­gée, sanc­tuaire du Cap­pid­daz­zu, tophet, sanc­tuaire du Baal et bas­sin sacré (ex-« Kothon »), quar­tiers arti­sa­naux, nécro­pole. Musée Giu­seppe Whi­ta­ker, dans l’an­cienne vil­la du même nom, abri­tant notam­ment l’Au­rige de Motyé.

Incer­ti­tudes savantes. L’é­ty­mo­lo­gie du nom de Motyé reste hypo­thé­tique. La fonc­tion exacte du grand bas­sin méri­dio­nal a été réin­ter­pré­tée en pro­fon­deur par les fouilles de l’u­ni­ver­si­té de Rome La Sapien­za (2002–2021, publi­ca­tion dans Anti­qui­ty en 2022), pas­sant du sta­tut de port fer­mé à celui de pis­cine sacrée à orien­ta­tion astro­no­mique. La nature exacte du tophet — sacri­fice rituel d’en­fants ou cime­tière spé­ci­fique aux tout jeunes défunts — conti­nue de divi­ser les spé­cia­listes du monde punique. L’o­ri­gine, la data­tion pré­cise et l’i­den­ti­té du per­son­nage repré­sen­té par l’Au­rige de Motyé demeurent débat­tues, de même que la ques­tion de savoir si la sta­tue a été ins­tal­lée avant ou après la des­truc­tion de 397.

Quelques sources. Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre XIV, pour le récit antique du siège. Thu­cy­dide, His­toire de la guerre du Pélo­pon­nèse, livre VI, pour le repli phé­ni­cien sur Motyé, Solonte et Palerme. Joseph I. S. Whi­ta­ker, Motya, a Phoe­ni­cian Colo­ny in Sici­ly (1921), pour les pre­mières fouilles sys­té­ma­tiques. Loren­zo Nigro, « The sacred pool of Ba’al: a rein­ter­pre­ta­tion of the ‘Kothon’ at Motya », Anti­qui­ty, 2022, pour la réin­ter­pré­ta­tion récente du bas­sin sacré.

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Palerme aux trois langues

Palerme aux trois langues

PALERME AUX TROIS LANGUES

Arabe, grec, latin : deux siècles de coexis­tence
sici­lienne (1072–1282)

PALERME AUX TROIS LANGUES

Arabe, grec, latin : deux siècles de coexis­tence sici­lienne (1072–1282)


I. Le plafond

Il faut lever la tête, et il faut le faire long­temps, parce que la nuque pro­teste et que la lumière de la Cha­pelle Pala­tine est avare. On finit par dis­tin­guer, au-des­sus des mosaïques byzan­tines et de leur or immo­bile, un pla­fond de bois qui n’a rien à faire là. Des alvéoles emboî­tées, des sta­lac­tites de cèdre — des muqar­nas, le mot arabe est le seul qui convienne — et, dans le creux de chaque alvéole, des scènes peintes : des buveurs assis en tailleur, des joueuses d’é­checs, des cha­meaux, des dan­seuses, des princes accrou­pis à la manière fati­mide, un tis­su de motifs qui court d’un bout à l’autre de la nef. On y a même lu, sur les bor­dures, des for­mules de béné­dic­tion en écri­ture cou­fique. Des vœux de bon­heur musul­mans, donc, sus­pen­dus à quinze mètres au-des­sus d’un autel latin, entre des saints grecs.

La cha­pelle a été consa­crée en 1140. Elle mesure moins de trente mètres de long. Elle tient, dans ce volume ridi­cule, l’en­semble du pro­blème sici­lien : un plan de basi­lique occi­den­tale, un chœur cou­vert de mosaïques exé­cu­tées par des arti­sans venus de Constan­ti­nople et légen­dées en grec, une nef légen­dée en latin, et par-des­sus le tout, comme un cou­vercle, la char­pente d’un palais du Caire. Trois ate­liers, trois langues, trois litur­gies visuelles, un seul com­man­di­taire : Roger II, roi de Sicile, qui par­lait pro­ba­ble­ment les trois et n’en avait aucune pour langue maternelle.

On a beau­coup écrit sur cette cha­pelle et on a sou­vent écrit trop vite. Elle est deve­nue, dans les bro­chures et dans les dis­cours, la preuve d’une chose fort com­mode : la tolé­rance. Un âge d’or, un modèle, une leçon adres­sée au pré­sent. Le pla­fond y sert d’af­fiche. C’est aller vite, et c’est man­quer le plus inté­res­sant. Ce qui se joue à Palerme entre 1072 et 1282, ce n’est pas la tolé­rance au sens où nous l’en­ten­dons — une éga­li­té de droit, une indif­fé­rence bien­veillante aux croyances. C’est autre chose, de plus dur et de plus ins­truc­tif : une domi­na­tion qui a com­pris qu’il lui était ren­table de ne pas détruire ce qu’elle avait conquis, et qui a tenu ce cal­cul pen­dant un siècle avant de le rompre.

L’his­toire de ce cal­cul, de ses condi­tions maté­rielles, de ses formes admi­nis­tra­tives et de son effon­dre­ment, tient dans deux cents ans. Elle laisse der­rière elle des pla­fonds, des chartes en trois écri­tures, une pierre tom­bale en quatre langues, quelques mil­liers de mots de voca­bu­laire agri­cole et une lit­té­ra­ture qui naît au moment exact où le monde qui l’a ren­due pos­sible disparaît.


II. Balarm, la ville des émirs

Avant les Nor­mands, il y a deux siècles et demi d’is­lam sici­lien, et l’on ne com­prend rien à ce qui suit si l’on com­mence en 1072.

Les Agh­la­bides d’I­fri­qiya débarquent à Maza­ra en 827. La conquête est lente — Palerme tombe en 831, Syra­cuse résiste jus­qu’en 878, Taor­mine jus­qu’en 902 — et elle pro­duit une île cou­pée en trois, selon un décou­page qui va durer près de mille ans : le Val di Maza­ra à l’ouest, ara­bi­sé et isla­mi­sé en pro­fon­deur ; le Val Demone au nord-est, res­té grec, chré­tien, mon­ta­gneux, mal sou­mis ; le Val di Noto au sud-est, mixte. Ces trois cir­cons­crip­tions fis­cales d’o­ri­gine arabe sur­vi­vront aux Nor­mands, aux Souabes, aux Ange­vins, aux Ara­go­nais, aux Bour­bons, et ne seront abo­lies qu’en 1812. Brau­del aurait aimé : une admi­nis­tra­tion musul­mane du IXe siècle conti­nue d’or­ga­ni­ser l’es­pace sici­lien à l’é­poque de Napoléon.

Palerme — Balarm — devient la capi­tale. Sous les émirs kal­bides, aux Xe et XIe siècles, elle est pro­ba­ble­ment la ville la plus peu­plée de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale après Cor­doue ; les esti­ma­tions vont de cin­quante mille à cent mille habi­tants et aucune ne mérite grande confiance, mais l’ordre de gran­deur suf­fit. Elle est faite de quar­tiers jux­ta­po­sés : al-Qasr, la cita­delle, sur l’a­rête cal­caire où se dresse aujourd’­hui le Palais des Nor­mands ; al-Kha­li­sa, « l’É­lue », le quar­tier du pou­voir près de la mer, deve­nu la Kal­sa ; le quar­tier des Escla­vons, celui de la Mos­quée, celui des Juifs.

Le géo­graphe Ibn Haw­qal y passe vers 972 et laisse la des­crip­tion la plus détaillée que l’on ait. Il compte les mos­quées et en trouve un nombre invrai­sem­blable — plus de trois cents, dit-il, dont beau­coup ne sont que des ora­toires de quar­tier tenus par un notable jaloux de son pres­tige. Il décrit les mar­chés spé­cia­li­sés, les cor­don­niers par cen­taines, les papy­rus du fleuve Ore­to dont on tire des rou­leaux pour la chan­cel­le­rie. Il n’aime pas les Paler­mi­tains : il les juge stu­pides, et attri­bue leur stu­pi­di­té à leur consom­ma­tion d’oi­gnons crus. Le voya­geur médi­ter­ra­néen a tou­jours eu ce ton-là.

Mais l’es­sen­tiel, chez Ibn Haw­qal, n’est pas le sar­casme. C’est l’eau. Autour de la ville s’é­tend une plaine irri­guée par un réseau de canaux sou­ter­rains — les qanat — creu­sés à la barre dans le cal­caire tendre, et par des norias, des citernes, des bas­sins de par­tage. Cette plaine porte des cultures qui n’exis­taient pas en Sicile romaine : agrumes amers, canne à sucre, coton, mûrier, dat­tier, melon, hen­né. C’est ce que les his­to­riens appellent par­fois la révo­lu­tion agri­cole arabe, expres­sion dis­cu­tée, mais la Conca d’O­ro — la Conque d’Or, ce crois­sant fer­tile enser­ré de mon­tagnes qui fait de Palerme une oasis ados­sée à un port — est bien une créa­tion de cette période. Les Nor­mands héri­te­ront d’une ville, mais d’a­bord d’un jardin.


III. Trente ans pour prendre une île

La conquête nor­mande n’a rien d’une che­vau­chée. Elle dure trente ans, ce qui est en soi la clé de tout ce qui suivra.

Robert Guis­card et son frère cadet Roger, fils obs­curs d’un petit sei­gneur du Coten­tin, débarquent à Mes­sine en 1061. Ils sont quelques cen­taines. Ils pro­fitent d’une île en mor­ceaux : les émirs kal­bides se sont effon­drés, trois ou quatre sei­gneurs de guerre se dis­putent les qadi-ships et les ports, et l’un d’eux, Ibn al-Thum­na, appelle les Nor­mands à son secours contre son rival. La méca­nique est clas­sique et elle fonc­tionne par­tout en Médi­ter­ra­née au XIe siècle.

Palerme capi­tule en jan­vier 1072, après un long blo­cus. La capi­tu­la­tion est négo­ciée, et ses termes comptent plus que la bataille : les habi­tants gardent leur reli­gion, leurs biens, leurs lois, leurs cadis. Ils paient. Ce n’est pas une clé­mence, c’est un contrat. La der­nière place, Noto, tombe en 1091, l’an­née où Roger prend aus­si Malte.

Pour­quoi ce ména­ge­ment ? Faites le cal­cul démo­gra­phique, il est bru­tal. Les Nor­mands sont peut-être quelques mil­liers, femmes et enfants com­pris, sur une île qui en compte plu­sieurs cen­taines de mil­liers, majo­ri­tai­re­ment musul­mans à l’ouest, chré­tiens de rite grec au nord-est. Mas­sa­crer est impos­sible ; conver­tir de force revien­drait à sup­pri­mer la jizya, l’im­pôt de capi­ta­tion des non-musul­mans, que les Nor­mands se contentent d’hé­ri­ter en chan­geant le nom des per­cep­teurs. Un chro­ni­queur rap­porte que Roger, pres­sé par le pape de four­nir des sol­dats pour une expé­di­tion contre l’I­fri­qiya, refu­sa en fai­sant valoir qu’il per­drait les reve­nus de ses sujets musul­mans et le ser­vice de ses navires. La légende est peut-être arran­gée. L’a­rith­mé­tique, elle, est juste.

Il faut ajou­ter que ces conqué­rants sont des gens sans culture propre à impo­ser. Les Nor­mands de Sicile n’ap­portent ni langue écrite — ils parlent un dia­lecte fran­çais qu’ils n’u­ti­lisent dans aucun docu­ment offi­ciel — ni tra­di­tion admi­nis­tra­tive, ni art. Ils apportent des che­vaux, des châ­teaux, un droit féo­dal rudi­men­taire et une capa­ci­té d’a­dap­ta­tion qui frise le cynisme. En Angle­terre, la même géné­ra­tion de Nor­mands écrase une admi­nis­tra­tion et en impose une autre. En Sicile, ils font le contraire : ils s’ins­tallent au som­met d’une machine fis­cale musul­mane qui fonc­tionne, et ils apprennent à la faire tourner.

C’est cela, le labo­ra­toire sici­lien. Non pas une uto­pie, mais une mino­ri­té de conqué­rants qui découvre que la plu­ra­li­té coûte moins cher que l’uniformité.


IV. La géo­gra­phie à la manœuvre 

Regar­dez une carte, et sur­tout regar­dez-la comme un marin du XIIe siècle. La Sicile n’est pas au bord de la Médi­ter­ra­née : elle en est le ver­rou. Entre le cap Lili­bée, à Mar­sa­la, et le cap Bon en Tuni­sie, il y a cent qua­rante kilo­mètres — une nuit et un jour de navi­ga­tion par bon vent. Entre Mes­sine et la Calabre, trois kilo­mètres. L’île sépare le bas­sin orien­tal du bas­sin occi­den­tal, et ce détroit-là, le canal de Sicile, est le seul passage.

Toute l’his­toire de l’île découle de cette posi­tion. Elle est prise et reprise parce qu’on ne peut pas la lais­ser à l’ad­ver­saire : Phé­ni­ciens et Grecs, Car­tha­gi­nois et Romains, Byzan­tins et Arabes, Nor­mands et Souabes, Ange­vins et Ara­go­nais, et jus­qu’en juillet 1943. Elle n’est jamais péri­phé­rique. Elle n’est jamais non plus tout à fait maî­tresse d’elle-même.

Mais la géo­gra­phie ne com­mande pas seule­ment les flottes. Elle com­mande les langues. Le nord-est de l’île, le Val Demone, est une mon­tagne : les Nébrodes, les Mado­nies, l’Et­na. Les Arabes n’y ont jamais péné­tré pro­fon­dé­ment, et le grec s’y est main­te­nu — par­lé, écrit, litur­gique — pen­dant toute la période musul­mane. C’est là que les Nor­mands trouvent des monas­tères basi­liens, des prêtres hel­lé­no­phones, des notaires qui rédigent en grec. À l’ouest, la plaine et les col­lines irri­guées portent une popu­la­tion ara­bo­phone dense. Entre les deux, une fron­tière qui n’est pas une ligne mais un dégradé.

Les Nor­mands n’ont pas inven­té le tri­lin­guisme : ils l’ont trou­vé sur place et ils l’ont admi­nis­tré. Un roi qui règne à Palerme doit écrire en arabe à ses per­cep­teurs de la Conca d’O­ro, en grec à ses moines de Mes­sine, en latin à Rome et à ses barons. Ce n’est pas de la phi­lo­so­phie poli­tique, c’est de la logistique.

Il faut y ajou­ter la mer et son éco­no­mie. La Sicile nor­mande est le gre­nier de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale — le blé dur, semé en octobre, mois­son­né en juin, char­gé à Sciac­ca, à Lica­ta, à Ter­mi­ni — et le point de pas­sage obli­gé du com­merce entre l’I­fri­qiya, l’É­gypte et les répu­bliques mar­chandes du nord. Les docu­ments de la Geni­za du Caire, ces mil­liers de lettres com­mer­ciales retrou­vées dans une syna­gogue égyp­tienne, montrent des mar­chands juifs de Mah­dia et de Fus­tat qui com­mercent avec Palerme sans dis­con­ti­nuer à tra­vers la conquête nor­mande, comme si rien n’é­tait arri­vé. Pour un négo­ciant en soie ou en lin, le chan­ge­ment de dynas­tie est un détail administratif.

C’est la leçon brau­dé­lienne appli­quée à un cas pré­cis : les évé­ne­ments — batailles, cou­ron­ne­ments, révoltes — courent en sur­face. En des­sous, les routes du blé, les canaux d’ir­ri­ga­tion, les langues des vil­lages et les cir­cuits du cré­dit changent à un tout autre rythme. Et quand ils changent, c’est irréversible.


V. La chan­cel­le­rie aux trois écritures

Si l’on veut voir la coexis­tence sici­lienne autre­ment qu’en levant la tête vers un pla­fond, il faut des­cendre dans les archives. C’est là qu’elle se laisse mesurer.

Le royaume nor­mand a conser­vé, puis recons­truit, l’ap­pa­reil fis­cal des émirs. On l’ap­pelle le dīwān, mot arabe que les scribes latins écrivent dua­na et qui don­ne­ra notre douane. Vers 1145, sous Roger II, il est réor­ga­ni­sé en un bureau cen­tral — le dīwān al-taḥ­qīq al-maʿmūr, le « bureau véri­fié et pros­père » — dont les registres sont tenus en arabe. Ce sont les tra­vaux de Jere­my Johns qui ont mon­tré, il y a une tren­taine d’an­nées, à quel point cette admi­nis­tra­tion était arabe non par nos­tal­gie mais par tech­nique : les modèles de docu­ments, les for­mules d’ou­ver­ture, la dis­po­si­tion des colonnes, le cal­cul des parts, tout vient de la pra­tique fati­mide d’É­gypte, impor­tée ou réim­por­tée au milieu du XIIe siècle.

Les docu­ments les plus révé­la­teurs sont les jarā’id — les « registres », que le grec tra­duit par pla­teiai : des listes nomi­na­tives de vilains musul­mans atta­chés à un domaine, rédi­gées en arabe, sou­vent dou­blées d’une ver­sion grecque ou latine. Un sei­gneur latin reçoit de son roi un vil­lage avec ses hommes, et la liste de ses hommes lui est remise dans une langue qu’il ne lit pas, contre­si­gnée dans une langue qu’il lit à peine. On ima­gine la scène. Le pou­voir réel n’est pas dans la charte : il est chez le fonc­tion­naire qui sait relire les deux colonnes.

Ces fonc­tion­naires forment un groupe à part, et le plus célèbre d’entre eux résume à lui seul le royaume. Georges d’An­tioche est un chré­tien de rite grec, né en Syrie, qui a ser­vi les émirs zirides de Mah­dia avant de pas­ser au ser­vice de Roger II. Il devient ammi­ra­tus ammi­ra­to­rum — « émir des émirs », titre arabe lati­ni­sé qui nous a don­né le mot ami­ral —, com­mande la flotte, prend Tri­po­li et Mah­dia, dirige la fis­ca­li­té du royaume. Il fait bâtir en 1143 une église grecque, la Mar­to­ra­na, dont il couvre les murs de mosaïques byzan­tines et dont la char­pente porte, gra­vée en arabe, une ins­crip­tion litur­gique chré­tienne : le texte du Tri­sa­gion, le « Saint Dieu, saint fort, saint immor­tel », en langue arabe et en carac­tères arabes, dans une église grecque finan­cée par un Syrien au ser­vice d’un roi nor­mand. Ce n’est pas un sym­bole. C’est sim­ple­ment la manière dont on écri­vait à Palerme.

La mon­naie dit la même chose avec moins de mots. Le tarì, petite pièce d’or au quart du dinar, garde ses légendes arabes — par­fois la for­mule de l’u­ni­ci­té divine, par­fois seule­ment le nom du roi trans­crit — aux­quelles s’a­joute une croix ou une date comp­tée à par­tir de l’In­car­na­tion. Un objet minus­cule, pas­sant de main en main dans tous les mar­chés de la Médi­ter­ra­née cen­trale, et sur lequel deux calen­driers et deux reli­gions se par­tagent quelques mil­li­mètres carrés.


VI. Roger II, roi à demi païen

Le per­son­nage cen­tral de cette his­toire est né en 1095 à Mile­to, en Calabre, d’un père nor­mand et d’une mère lom­barde d’I­ta­lie du Nord. Il n’a jamais vu la Nor­man­die. Il est éle­vé à Palerme, dans un entou­rage où l’on parle grec et arabe, et il devient comte à neuf ans sous la régence de sa mère, Adé­laïde de Savone, dont les actes sont signés en grec et en arabe.

Le jour de Noël 1130, dans la cathé­drale de Palerme, il se fait cou­ron­ner roi de Sicile — d’une cou­ronne obte­nue d’un pape schis­ma­tique, ce qui vau­dra au royaume vingt ans de contes­ta­tion. La céré­mo­nie est byzan­tine, l’onc­tion est latine, le man­teau qu’il por­te­ra bien­tôt est arabe.

Ce man­teau existe encore. Il est aujourd’­hui à Vienne, dans la chambre du Tré­sor, et il a ser­vi jus­qu’au XIXe siècle au cou­ron­ne­ment des empe­reurs du Saint-Empire. C’est une demi-cape de soie rouge, bro­dée d’or, où deux lions symé­triques ter­rassent deux cha­meaux de part et d’autre d’un pal­mier. Sur la bor­dure court une ins­crip­tion arabe, en beau cou­fique, qui décrit l’ob­jet, sou­haite au roi bon­heur et longue vie, et le date de l’an 528 de l’Hé­gire — 1133 ou 1134 — en pré­ci­sant qu’il a été fabri­qué dans l’a­te­lier royal de Palerme, le tirāz, mot qui désigne les manu­fac­tures tex­tiles de cour du monde isla­mique. Les empe­reurs alle­mands se sont donc fait cou­ron­ner, pen­dant six siècles, dans un vête­ment daté selon le calen­drier musulman.

Les auteurs arabes contem­po­rains, qui l’ob­servent depuis l’I­fri­qiya ou depuis l’É­gypte, en parlent avec un mélange de mépris et de fas­ci­na­tion. On le décrit entou­ré de savants musul­mans, s’ex­pri­mant en arabe, fai­sant gra­ver son nom sur ses pièces à la manière des califes, pro­té­geant les siens. Un chro­ni­queur latin, plus hos­tile, le traite de rex semi­pa­ga­nus, roi à demi païen. L’in­sulte est exacte comme une des­crip­tion : Roger règne selon quatre modèles à la fois — le roi féo­dal occi­den­tal, le basi­leus byzan­tin, l’é­mir, et le suze­rain pon­ti­fi­cal — et il n’en aban­donne aucun.

Le résul­tat n’est pas une syn­thèse. C’est un empi­le­ment. Les cha­pelles grecques, les tirāz arabes, les diplômes latins ne se mélangent pas : ils coexistent dans la même main, celle du roi, qui est le seul point où les trois mondes se touchent réel­le­ment. Ôtez le roi, et rien ne tient. C’est la fra­gi­li­té consti­tu­tive du sys­tème, et elle se véri­fie­ra en une génération.


VII. Al-Idri­si, ou le monde vu depuis Palerme

Vers 1138, Roger II fait venir à sa cour un géo­graphe anda­lou, for­mé à Cor­doue, des­cen­dant d’une famille de diri­geants de Ceu­ta : Abu Abdal­lah Muham­mad al-Idri­si. On lui com­mande une carte du monde.

Le tra­vail dure­ra quinze ans. La méthode, telle qu’al-Idri­si la décrit dans son intro­duc­tion, mérite d’être racon­tée : ne se fiant ni aux livres anciens ni aux récits iso­lés, il fait inter­ro­ger sys­té­ma­ti­que­ment les voya­geurs qui passent par la Sicile — mar­chands, marins, pèle­rins, ambas­sa­deurs —, confronte leurs témoi­gnages, écarte ce sur quoi ils ne s’ac­cordent pas, retient ce qui se recoupe. Des enquê­teurs sont, dit-on, envoyés véri­fier sur place. C’est une entre­prise de col­lecte à l’é­chelle d’un empire, finan­cée par un roi qui ne pos­sède qu’une île et deux bandes de côte.

L’ou­vrage est ache­vé en jan­vier 1154, quelques semaines avant la mort du roi. Il porte un titre à ral­longe que l’on tra­duit approxi­ma­ti­ve­ment par Le Diver­tis­se­ment de celui qui désire par­cou­rir le monde, et son nom d’u­sage lui vient de son com­man­di­taire : le Livre de Roger. Le monde y est décou­pé en sept cli­mats sub­di­vi­sés en dix sec­tions, soit soixante-dix cartes régio­nales qui, mises bout à bout, forment un pla­ni­sphère. Il s’y ajou­tait un disque d’argent mas­sif, pesant, dit-on, plu­sieurs cen­taines de livres, sur lequel la carte avait été gra­vée. Le disque a dis­pa­ru — fon­du lors d’une émeute, pro­ba­ble­ment dès 1160.

Ce qui frappe, dans les cartes d’al-Idri­si, c’est d’a­bord qu’elles sont orien­tées le sud en haut, selon l’u­sage arabe : l’Eu­rope y pend au bas de la feuille, l’A­frique la sur­plombe. Ce qui frappe ensuite, c’est leur exac­ti­tude rela­tive sur des espaces que la géo­gra­phie latine ignore — la côte atlan­tique du Maroc, le Sou­dan, la Bal­tique, la Vol­ga, la Chine du Sud. Elles res­te­ront copiées et reco­piées pen­dant quatre siècles.

Mais l’es­sen­tiel est ailleurs. Un savant musul­man tra­vaille quinze ans, dans une capi­tale chré­tienne, pour un roi chré­tien, avec des moyens royaux, et publie en arabe. Aucune conver­sion n’est deman­dée. Aucune polé­mique reli­gieuse n’ap­pa­raît dans le livre. Palerme est, en 1154, l’un des rares points du monde connu où une telle chose est maté­riel­le­ment pos­sible — non par ver­tu, mais parce que le roi y a inté­rêt : une carte du monde est un ins­tru­ment de puis­sance, et le meilleur car­to­graphe dis­po­nible se trouve être musulman.

Il faut mesu­rer ce que cela signi­fie pour l’i­dée même de Médi­ter­ra­née. Al-Idri­si décrit une mer unique, par­cou­rue de routes conti­nues, où les fron­tières confes­sion­nelles ne coupent aucun iti­né­raire. Huit cents ans avant Brau­del, un géo­graphe de Palerme des­sine déjà l’objet.


VIII. Les pierres et les mains

L’ar­chi­tec­ture dite ara­bo-nor­mande est le seul témoin que l’on puisse encore tou­cher, et c’est le plus trom­peur si on la regarde mal.

Pre­nez la Zisa, à l’ouest de la ville, dans ce qui était le parc royal du Genoar­do — nom qui vient de jan­nat al-arḍ, « para­dis de la terre ». C’est un bloc rec­tan­gu­laire nu, presque aus­tère, construit sous Guillaume Ier et ache­vé sous Guillaume II. On y entre par une salle voû­tée dont le fond porte un muqar­nas de pierre et une fon­taine murale : l’eau sourd du mur, glisse sur une dalle incli­née gra­vée de che­vrons — un sal­sa­bil —, tombe dans une rigole qui tra­verse le sol de la salle et va ali­men­ter, dehors, un bas­sin plan­té. Le dis­po­si­tif est exac­te­ment celui des palais fati­mides et il a une fonc­tion tech­nique : l’é­va­po­ra­tion rafraî­chit la salle, que tra­verse la brise. Ajou­tez que les murs sont doubles, avec des conduits d’aé­ra­tion. C’est de la cli­ma­ti­sa­tion du XIIe siècle, et le mot arabe est res­té dans le dia­lecte paler­mi­tain pour dési­gner ces pièces fraîches.

Pre­nez le palais de la Fava­ra, à Mare­dolce, aujourd’­hui coin­cé entre des immeubles du quar­tier de Bran­cac­cio : un pavillon posé au bord d’un lac arti­fi­ciel, ali­men­té par une source dont le nom vient de fawwā­ra, « la jaillis­sante ». Pre­nez la Cuba, les Petites Coubes, le pont de l’A­mi­ral. Tout cela relève d’une culture maté­rielle de cour qui est, sans nuance, islamique.

Et pour­tant. Les églises nor­mandes de Palerme — San Catal­do et ses trois cou­poles rouges ali­gnées comme des tentes, San Gio­van­ni degli Ere­mi­ti et ses cinq — ont des plans latins ou grecs coif­fés de cou­poles de tra­di­tion isla­mique. La cathé­drale de Cefalù dresse deux tours occi­den­tales très nor­mandes au-des­sus d’une abside cou­verte d’un Christ Pan­to­cra­tor grec. Mon­reale, bâtie en dix ans par Guillaume II à par­tir de 1174, aligne six mille mètres car­rés de mosaïques byzan­tines à légendes latines, un cloître de deux cent vingt-huit colon­nettes dont les cha­pi­teaux mêlent bes­tiaire roman, entre­lacs arabes et scènes bibliques, et une fon­taine d’a­blu­tion au centre de son jardin.

Ce que cela raconte n’est pas un métis­sage spi­ri­tuel mais une orga­ni­sa­tion du tra­vail. Les com­man­di­taires sont nor­mands ; les mosaïstes viennent de Constan­ti­nople ou en sont les élèves ; les char­pen­tiers, les stu­ca­teurs, les tailleurs de muqar­nas, les peintres de pla­fonds sont musul­mans, sici­liens ou impor­tés d’I­fri­qiya ; les maîtres d’œuvre sont par­fois lom­bards. Chaque ate­lier tra­vaille selon sa tra­di­tion, dans sa langue, sur un chan­tier com­mun. Le style ara­bo-nor­mand n’est pas une fusion : c’est un contrat de sous-trai­tance deve­nu esthétique.

C’est peut-être pour cela qu’il ne se trans­met pas. Après 1200, il n’y a plus d’a­te­liers. Il n’y a plus les mains.


IX. Une pierre en quatre langues

En 1149, un prêtre du roi nom­mé Gri­san­dus fait trans­fé­rer le corps de sa mère Anna dans une cha­pelle de Palerme et lui fait tailler une dalle funé­raire. Elle est aujourd’­hui conser­vée dans la ville, et c’est pro­ba­ble­ment l’ob­jet le plus extra­or­di­naire que le Moyen Âge médi­ter­ra­néen nous ait laissé.

La pierre est divi­sée en quatre qua­drants autour d’une croix cen­trale. En haut à gauche, un texte hébreu — mais dont la langue est l’a­rabe, un arabe écrit en carac­tères hébraïques, ce que les lin­guistes appellent le judéo-arabe. En haut à droite, du latin. En bas à gauche, du grec. En bas à droite, de l’a­rabe en écri­ture arabe. Quatre écri­tures, trois langues, un seul mort.

Les textes ne sont pas la tra­duc­tion les uns des autres : cha­cun s’a­dresse à un public et emprunte ses for­mules. Et sur­tout, cha­cun date. La ver­sion latine compte les années à par­tir de l’In­car­na­tion du Christ. La ver­sion grecque uti­lise l’ère byzan­tine dite de la Créa­tion du monde, plus l’in­dic­tion. La ver­sion arabe compte en années de l’Hé­gire. La ver­sion judéo-arabe se réfère au com­put juif. La même semaine de l’an­née 1149 y est nom­mée quatre fois, dans quatre sys­tèmes de temps qui n’ont ni la même ori­gine ni la même lon­gueur d’année.

Il faut s’ar­rê­ter sur ce détail, parce qu’il dit tout. Coexis­ter, à Palerme, ce n’est pas par­ta­ger une culture com­mune : c’est vivre côte à côte dans des temps dif­fé­rents. Le mer­cre­di du chré­tien latin n’est pas le mer­cre­di du musul­man ni celui du juif. Les fêtes ne tombent pas ensemble, les contrats n’ex­pirent pas le même jour, les impôts ne se cal­culent pas sur la même année. Toute la fonc­tion de l’ad­mi­nis­tra­tion royale — et de ses notaires tri­lingues — consiste à conver­tir en per­ma­nence : des dates, des mesures, des poids, des noms propres, des sta­tuts juridiques.

Le mul­ti­lin­guisme sici­lien n’est donc pas un heu­reux mélange. C’est un tra­vail. Un tra­vail coû­teux, exer­cé par un corps res­treint de spé­cia­listes, et qui sup­pose que quel­qu’un, quelque part, ait inté­rêt à le finan­cer. Le jour où le pou­voir ces­se­ra d’y avoir inté­rêt, la tra­duc­tion s’ar­rê­te­ra, et avec elle la coexistence.

Ce jour n’est plus très loin. La dalle d’An­na date de 1149. Douze ans plus tard, Palerme brûle.


X. La qua­trième communauté

On dit « trois langues, trois reli­gions » et l’on oublie régu­liè­re­ment la plus ancienne des trois — celle qui, seule, tra­ver­se­ra tout.

Les Juifs de Sicile sont là bien avant les Arabes et bien avant les Nor­mands. On les trouve dans l’île dès l’é­poque romaine, et le pape Gré­goire le Grand doit inter­ve­nir, à la fin du VIe siècle, pour repro­cher à l’é­vêque de Palerme de s’être empa­ré d’une syna­gogue de la ville : la lettre existe encore, et elle prouve qu’il y avait à Palerme, vers 598, une com­mu­nau­té assez éta­blie pour pos­sé­der des lieux de culte et assez pro­té­gée pour obte­nir gain de cause à Rome.

Sous les émirs, cette com­mu­nau­té pros­père et s’a­ra­bise com­plè­te­ment : c’est la langue de la rue, des contrats, des lettres d’af­faires — d’où, six siècles plus tard, le judéo-arabe de la dalle d’An­na, écrit en carac­tères hébraïques comme on écri­vait de Fus­tat à Cor­doue. Les docu­ments de la Geni­za du Caire montrent des familles paler­mi­taines insé­rées dans un réseau qui va de l’An­da­lou­sie à l’Inde : soie, lin, indi­go, fro­mage, cré­dit. Vers 1170, le voya­geur Ben­ja­min de Tudèle tra­verse l’île et compte à Palerme une com­mu­nau­té d’en­vi­ron quinze cents per­sonnes — le chiffre le plus éle­vé qu’il donne pour la Sicile.

Leur sta­tut est par­ti­cu­lier et il éclaire tout le sys­tème. Les Juifs sici­liens dépendent direc­te­ment du tré­sor royal ; Fré­dé­ric II codi­fie­ra cette dépen­dance en les décla­rant ser­vi came­rae, serfs de la chambre, for­mule qui les place hors de la féo­da­li­té, sous la pro­tec­tion du sou­ve­rain, et cor­ré­la­ti­ve­ment à sa mer­ci. C’est exac­te­ment la condi­tion des musul­mans, à ceci près qu’elle dure­ra. Fré­dé­ric, du reste, en fait un usage éco­no­mique très concret : il fait venir de Djer­ba des familles juives spé­cia­li­sées dans la culture du hen­né, de l’in­di­go et du pal­mier-dat­tier, pour les implan­ter en Sicile. On importe des hommes comme on importe une tech­nique agricole.

Ce qui les sauve, pro­vi­soi­re­ment, est ce qui les ren­dait vul­né­rables : ils sont peu nom­breux, dis­per­sés dans les villes, indis­pen­sables à la tein­ture, au tra­vail du corail, à la méde­cine, au prêt, et sur­tout ils ne consti­tuent aucune menace mili­taire. Là où les musul­mans des mon­tagnes de Iato se révoltent et sont dépor­tés, les Juifs de la Giu­dec­ca de Palerme ou de Syra­cuse res­tent. Ils sur­vi­vront aux Nor­mands, aux Souabes, aux Ange­vins, aux Aragonais.

Puis vient le 31 mars 1492. Le décret des rois catho­liques s’ap­plique à la Sicile comme à la Cas­tille. Entre vingt et trente mille per­sonnes — les esti­ma­tions divergent — quittent l’île au cours de l’hi­ver sui­vant, pour Naples, Rome, la Grèce otto­mane, l’A­frique du Nord. Elles emportent le sici­lien avec elles, et l’on en enten­dra les traces à Salonique.

Il reste, à Syra­cuse, un bain rituel taillé dans la roche et redé­cou­vert par hasard dans les années 1980 sous une mai­son du quar­tier de la Giu­dec­ca : quelques marches humides, une eau de source qui n’a jamais ces­sé de sourdre. Et à Palerme, depuis 2017, un petit ora­toire ren­du par l’ar­che­vê­ché à une com­mu­nau­té juive recons­ti­tuée, sur le ter­rain de l’an­cienne syna­gogue. Cinq siècles et vingt-cinq ans d’in­ter­valle. La longue durée a par­fois de ces retours-là.


XI. La vision d’Ibn Jubayr

Le témoi­gnage le plus pré­cieux sur la Sicile nor­mande est celui d’un homme qui n’a­vait aucune envie d’y être.

Ibn Jubayr, secré­taire du gou­ver­neur almo­hade de Gre­nade, revient de La Mecque en décembre 1184 lorsque son navire est jeté par la tem­pête sur la côte de Mes­sine. Il passe l’hi­ver et une par­tie du prin­temps dans l’île, visite Mes­sine, Cefalù, Palerme, Tra­pa­ni, et tient un jour­nal. Il écrit en arabe, pour des lec­teurs arabes, sans com­plai­sance envers ses hôtes chrétiens.

Ce qu’il rap­porte est double, et c’est ce qui en fait le prix.

D’un côté, l’é­mer­veille­ment. Palerme lui appa­raît comme une capi­tale musul­mane qui aurait chan­gé de mains sans chan­ger de nature : les palais ali­gnés le long du rivage comme des col­liers, les jar­dins, les mos­quées encore debout. Le roi — Guillaume II — lit et écrit l’a­rabe ; son ʿalā­ma, sa devise, est une for­mule de louange à Dieu en arabe ; ses méde­cins et ses astro­logues sont musul­mans ; ses eunuques de palais aus­si ; ses pages, dit Ibn Jubayr, prient en secret. Il note, non sans amu­se­ment, que les femmes chré­tiennes de Palerme sortent le jour de Noël voi­lées, teintes au hen­né, dra­pées à la manière musul­mane, par­lant arabe.

De l’autre côté, l’in­quié­tude, et elle monte de page en page. Les musul­mans de Sicile vivent sépa­rés des chré­tiens, sous des fonc­tion­naires qui les pres­surent. Ils paient une capi­ta­tion lourde à échéances fixes. Ils n’ont plus de véri­table auto­ri­té reli­gieuse. On leur reproche le moindre écart ; un mot mal pla­cé peut leur coû­ter leurs biens. Sur­tout, les conver­sions au chris­tia­nisme se mul­ti­plient, et une famille conver­tie entraîne les autres. Ibn Jubayr ren­contre des notables qui le sup­plient de les aider à vendre leurs biens pour émi­grer, et qui n’en font rien. Il rap­porte le cas d’un homme qui lui confie ses enfants pour qu’il les emmène en terre d’is­lam. Sa conclu­sion est sans appel : aucun musul­man ne devrait s’ins­tal­ler sous domi­na­tion chré­tienne, aus­si douce paraisse-t-elle, car ses enfants s’y perdront.

Il faut lire ces deux séries de nota­tions ensemble. Le voya­geur anda­lou ne se contre­dit pas : il décrit exac­te­ment ce qu’é­tait le sys­tème. Une popu­la­tion subal­terne, tolé­rée parce qu’u­tile, pro­té­gée par un roi dont la pro­tec­tion est per­son­nelle et révo­cable, pri­vée de tout ce qui fait la conti­nui­té d’une com­mu­nau­té — écoles, cadis auto­nomes, dota­tions pieuses, pres­tige social. Elle brille encore. Elle s’é­teint déjà.

Ibn Jubayr quitte la Sicile au prin­temps 1185. Cinq ans plus tard, la plu­part des choses qu’il a vues n’existent plus.


XII. Le mot juste

Com­ment nom­mer cela ? La ques­tion n’est pas rhé­to­rique : le voca­bu­laire employé décide de ce que l’on comprend.

« Tolé­rance » ne va pas. Le mot sup­pose un prin­cipe, une recon­nais­sance de droit, éven­tuel­le­ment une valeur. Rien de tel en Sicile nor­mande. Les musul­mans y sont des sujets de sta­tut infé­rieur, plus lour­de­ment impo­sés, exclus du ser­vice armé sauf en corps sépa­rés, sans juri­dic­tion propre garan­tie, et dont la condi­tion dépend du bon vou­loir d’un homme. Il n’existe aucun texte nor­mand affir­mant que la diver­si­té reli­gieuse serait bonne.

« Convi­ven­cia », terme impor­té de l’his­to­rio­gra­phie espa­gnole, ne vaut guère mieux — d’ailleurs il est aujourd’­hui contes­té pour l’Es­pagne elle-même. Il évoque un voi­si­nage hori­zon­tal, une culture par­ta­gée. Or ce qui se passe à Palerme est vertical.

Les his­to­riens qui ont renou­ve­lé le sujet depuis trente ans — Jere­my Johns sur la chan­cel­le­rie arabe, Alex Met­calfe sur les langues et les com­mu­nau­tés, Hubert Hou­ben sur la monar­chie, Kar­la Mal­lette sur la culture lit­té­raire, Sarah Davis-Secord sur la place de l’île dans les réseaux médi­ter­ra­néens — ont désar­mé le mythe sans tom­ber dans l’ex­cès inverse. Leur conclu­sion, si l’on ose la résu­mer, tient en trois points.

D’a­bord, le plu­ra­lisme nor­mand est un ins­tru­ment de gou­ver­ne­ment. Il per­met de lever l’im­pôt, de tenir les registres, de conser­ver une agri­cul­ture irri­guée qui rap­porte, de com­mer­cer avec l’I­fri­qiya et l’É­gypte, et d’employer une main-d’œuvre qua­li­fiée irremplaçable.

Ensuite, il est un ins­tru­ment d’i­déo­lo­gie royale. Un roi entou­ré de trois tra­di­tions se hausse au-des­sus de cha­cune. Le tri­lin­guisme des diplômes, les tirāz arabes, les mosaïques grecques, tout cela construit l’i­mage d’un sou­ve­rain uni­ver­sel, com­pa­rable à un empe­reur — ce qui est pré­ci­sé­ment l’am­bi­tion de Roger II face à Byzance et au pape.

Enfin, il est intrin­sè­que­ment instable. Il repose sur un rap­port démo­gra­phique qui se retourne — l’im­mi­gra­tion chré­tienne du conti­nent est conti­nue tout au long du XIIe siècle —, sur une conjonc­ture médi­ter­ra­néenne qui se dur­cit avec les croi­sades, et sur la volon­té d’un homme.

Le mot le plus juste est peut-être : un arran­ge­ment. Un arran­ge­ment remar­qua­ble­ment intel­li­gent, qui a pro­duit des œuvres inéga­lées, et qui n’a jamais eu d’autre fon­de­ment que l’in­té­rêt bien com­pris. C’est moins édi­fiant qu’une leçon de tolé­rance. C’est beau­coup plus utile à méditer.


XIII. La rupture

Le ren­ver­se­ment ne prend pas deux siècles. Il prend trente ans, et il com­mence par une émeute de palais.

En novembre 1160, Maion de Bari, chan­ce­lier tout-puis­sant et détes­té de Guillaume Ier, est assas­si­né dans une rue de Palerme. En mars 1161, une conju­ra­tion de barons s’empare du roi dans son propre palais. La foule de Palerme en pro­fite. Elle mas­sacre les eunuques musul­mans du palais, pille le dīwān, brûle les registres — par­mi les­quels, très pro­ba­ble­ment, le pla­ni­sphère d’argent d’al-Idri­si — et se répand dans les quar­tiers musul­mans de la ville. Les sur­vi­vants fuient vers l’ouest. Le roi réta­bli châ­tie les barons, mais rien ne réta­blit ce qui a été détruit : ni les archives, ni la confiance, ni les hommes.

À par­tir de là, tout va dans le même sens. L’im­mi­gra­tion conti­nen­tale s’ac­cé­lère : des colons venus de Ligu­rie, de Lom­bar­die, du Pié­mont s’ins­tallent dans le centre et l’est de l’île, appe­lés par les sei­gneurs qui pré­fèrent des pay­sans chré­tiens à des vilains musul­mans. On les appelle les Lom­bards. Ils ont lais­sé une trace que l’on peut entendre aujourd’­hui : à San Fra­tel­lo, à Nico­sia, à Sper­lin­ga, à Aidone, à Piaz­za Arme­ri­na, on parle encore des dia­lectes gal­lo-ita­liques, îlots sep­ten­trio­naux au milieu du sici­lien, huit siècles après le débar­que­ment de leurs ancêtres.

En novembre 1189, Guillaume II meurt sans héri­tier direct. La suc­ces­sion est dis­pu­tée entre Tan­crède de Lecce et l’empereur Hen­ri VI, qui a épou­sé l’hé­ri­tière légi­time. Le pou­voir royal — c’est-à-dire, pour les musul­mans, la seule pro­tec­tion exis­tante — se dis­sout. Des pogroms éclatent à Palerme et dans les cam­pagnes. Cette fois, les com­mu­nau­tés musul­manes des plaines ne se reforment pas : elles se replient dans les mon­tagnes de l’ouest, autour de Iato, d’En­tel­la, de Pla­ta­ni, où elles se donnent des chefs et cessent de payer.

En 1194, Hen­ri VI entre à Palerme. En 1198, son fils, âgé de quatre ans, hérite d’un royaume en mor­ceaux. Il s’ap­pelle Fré­dé­ric II.


XIV. Fré­dé­ric II, ou la solu­tion technique

On a beau­coup roman­cé Fré­dé­ric II — le stu­por mun­di, l’empereur orien­tal, l’a­mi des savants arabes, le scep­tique cou­ron­né. Tout cela n’est pas faux. Il a été éle­vé à Palerme dans les rues d’une ville encore poly­glotte ; il par­lait l’a­rabe ; il a cor­res­pon­du avec des savants du Caire et de Damas ; il a entre­te­nu à sa cour des astro­logues musul­mans, des tra­duc­teurs juifs, des mathé­ma­ti­ciens ; il a négo­cié Jéru­sa­lem par trai­té plu­tôt que par bataille, et s’est fait excom­mu­nier pour cela.

Et c’est lui qui met fin à l’is­lam sicilien.

Entre 1222 et 1226, puis jus­qu’en 1246, il mène contre les musul­mans révol­tés de l’ouest une série de cam­pagnes métho­diques. Il prend Iato, où résiste un chef que les sources latines nomment Mira­bet et les sources arabes Ibn ʿAbbād, et le fait pendre. Puis il applique une solu­tion qui n’a rien de la fureur reli­gieuse et tout de la ratio­na­li­té admi­nis­tra­tive : il déporte. Des dizaines de mil­liers de musul­mans sici­liens — les esti­ma­tions vont de quinze à trente mille — sont embar­qués et trans­plan­tés en Pouille, à Luce­ra, ville conti­nen­tale vidée de ses habi­tants pour l’occasion.

Le cal­cul est celui d’un ingé­nieur. Cou­pés de leurs mon­tagnes, sans arrière-pays, sans pos­si­bi­li­té de fuite mari­time vers l’I­fri­qiya, entou­rés de popu­la­tions chré­tiennes, les dépor­tés deviennent tota­le­ment dépen­dants de l’empereur — et par consé­quent d’une fidé­li­té abso­lue. Luce­ra devient une ville musul­mane en Ita­lie du Sud : mos­quée, muez­zin, mar­chés, arti­sa­nat de la soie, éle­vage, et une gar­ni­son qui four­nit à Fré­dé­ric ses fameux archers sar­ra­sins, troupe d’é­lite qu’au­cune excom­mu­ni­ca­tion ne trouble et que l’on retrou­ve­ra sur tous les champs de bataille italiens.

C’est une réus­site mili­taire et une extinc­tion cultu­relle. En Sicile même, après 1246, il n’y a plus de com­mu­nau­té musul­mane orga­ni­sée. Les der­niers docu­ments arabes de la chan­cel­le­rie s’ar­rêtent. Le grec suit, plus len­te­ment, dans les monas­tères du Val Demone.

Quant à Luce­ra, elle dure encore un demi-siècle. En août 1300, Charles II d’An­jou la fait prendre. La popu­la­tion est mas­sa­crée ou ven­due, la mos­quée rasée, une cathé­drale bâtie sur son empla­ce­ment avec les pierres, la ville repeu­plée de chré­tiens et rebap­ti­sée Civi­tas Sanc­tae Mariae. Deux siècles et demi après Ibn Haw­qal, l’is­lam de Sicile dis­pa­raît des sources, non parce qu’il s’est fon­du, mais parce qu’il a été supprimé.


XV. L’i­ta­lien naît à Palerme

Il y a, dans cette his­toire, une coïn­ci­dence chro­no­lo­gique qu’on ne remarque pas assez.

Dans les années 1230, à la cour même de Fré­dé­ric II — c’est-à-dire pen­dant les dépor­ta­tions vers Luce­ra —, une tren­taine de fonc­tion­naires, notaires et juges se mettent à écrire des vers. Ils sont notaires impé­riaux, comme Gia­co­mo da Len­ti­ni, ou juges, comme Gui­do delle Colonne, ou chan­ce­liers, comme Pier del­la Vigna. Ils écrivent en langue vul­gaire, sur le modèle for­mel des trou­ba­dours pro­ven­çaux mais dans un sici­lien épu­ré de ses traits trop locaux. On leur doit envi­ron trois cents poèmes conser­vés, et l’in­ven­tion d’une forme : le son­net, qua­torze vers, dont la pater­ni­té revient à Gia­co­mo da Lentini.

Cette Scuo­la sici­lia­na est la pre­mière lit­té­ra­ture en langue ita­lienne. Dante, dans le De vul­ga­ri elo­quen­tia, le recon­naît expli­ci­te­ment : tout ce que les Ita­liens écrivent, dit-il en sub­stance, s’ap­pelle sici­lien. Pétrarque héri­te­ra du son­net ; l’Eu­rope entière ensuite, jus­qu’à Sha­kes­peare et jus­qu’à nous.

Le para­doxe vaut d’être posé net­te­ment. Au moment pré­cis où la Sicile cesse d’être tri­lingue — où l’a­rabe dis­pa­raît des registres, où le grec recule, où la popu­la­tion musul­mane est dépor­tée —, elle pro­duit la pre­mière langue lit­té­raire ita­lienne. Ce n’est pas mal­gré la fin du mul­ti­lin­guisme : c’est en par­tie grâce à elle. Une cour qui ne tra­duit plus n’a plus besoin de trois chan­cel­le­ries ; il lui faut une langue à elle. L’u­ni­fi­ca­tion lin­guis­tique est le revers exact de l’ap­pau­vris­se­ment culturel.

Et cette langue neuve est pleine des morts. Le sici­lien des notaires de Fré­dé­ric char­rie, sans le savoir, le voca­bu­laire des vaincus.


XVI. L’hé­ri­tage de la langue

C’est ici que l’his­toire longue reprend ses droits, et qu’elle console un peu.

Le sici­lien moderne compte plu­sieurs cen­taines de mots d’o­ri­gine arabe — les décomptes varient selon qu’on inclut ou non la topo­ny­mie et les emprunts tar­difs. Ce qui frappe, c’est leur répar­ti­tion. Ils ne sont ni dans la reli­gion, ni dans le droit, ni dans l’abs­trac­tion : ils sont dans l’eau, dans la terre, dans les fruits et dans la cuisine.

L’eau d’a­bord. La geb­bia, ce bas­sin de pierre où l’on stocke l’eau d’ir­ri­ga­tion, vient de jābiya. La saia, le canal qui la conduit, de sāqiya. La sènia, la roue élé­va­toire, de sāniya. Le catu­su, le tuyau de terre cuite, de qādūs. La fava­ra, la source jaillis­sante, de fawwā­ra. Un pay­san de la Conca d’O­ro qui décri­vait son sys­tème d’ar­ro­sage au XXe siècle par­lait encore, mot après mot, la langue des ingé­nieurs kalbides.

Les fruits ensuite. Zàga­ra, la fleur d’o­ran­ger, de zahr. Zibib­bu, le rai­sin sec de Pan­tel­le­ria, de zabīb. Giug­giu­le­na, le sésame des bis­cuits, de jul­julān. Car­ru­ba, sciar­rap­pa, cùs­cu­su — le cous­cous de pois­son de Tra­pa­ni, qui n’a jamais ces­sé d’être cui­si­né à cent qua­rante kilo­mètres de la Tuni­sie. Et la cas­sa­ta, dont le nom vient pro­ba­ble­ment de qasʿa, le grand plat rond dans lequel on la moulait.

Les mesures et les mots du quo­ti­dien. Le tùm­mi­nu, mesure de grain et de sur­face, de thumn, le hui­tième. La sciar­ra, la dis­pute, de sharr. Muschit­ta, la petite mos­quée deve­nue nom de lieu.

Et sur­tout la carte. Un tiers au moins des noms de lieux de l’ouest sici­lien est arabe et se lit à livre ouvert. Qalʿat, le fort, donne Cala­ta­fi­mi, Cal­ta­nis­set­ta, Cal­ta­bel­lot­ta, Cal­ta­gi­rone. Man­zil, l’é­tape, donne Misil­me­ri — man­zil al-amīr, l’é­tape de l’é­mir — et Mez­zo­ju­so. Raḥl, le hameau, donne Racal­mu­to et Regal­bu­to. Marsā, le mouillage, donne Mar­sa­la et Mar­za­me­mi. Gibel­li­na et Mon­gi­bel­lo portent jabal, la mon­tagne — et Mon­gi­bel­lo, nom sici­lien de l’Et­na, est un pléo­nasme bilingue par­fait : le mont latin plus le jabal arabe, la mon­tagne-mon­tagne, comme si deux peuples s’é­taient suc­cé­dé sans se com­prendre en dési­gnant le même volcan.

Voi­là ce qui reste quand tout le reste a été sup­pri­mé : les noms de l’eau et des col­lines. C’est exac­te­ment ce que Brau­del pré­di­sait. Les rois passent en une géné­ra­tion, les révoltes en une sai­son, les dépor­ta­tions en une décen­nie. Le voca­bu­laire de l’ir­ri­ga­tion, lui, tient huit siècles, parce qu’il est accro­ché à un canal qui coule encore.


XVII. 1282, et le reste

Le 30 mars 1282, lun­di de Pâques, devant l’é­glise du Saint-Esprit hors les murs de Palerme, à l’heure des vêpres, un ser­gent fran­çais fouille une femme sici­lienne d’un peu trop près. La foule tue le ser­gent, puis les Fran­çais pré­sents, puis tous les Fran­çais que la ville contient. En quelques semaines, l’île entière se sou­lève et se donne au roi d’Aragon.

Les Vêpres sici­liennes ferment le cycle. La Sicile passe dans l’or­bite ibé­rique, y res­te­ra cinq cents ans, et cesse d’être un centre pour deve­nir une pro­vince. La cour se vide, les ate­liers ferment, le gre­nier reste un gre­nier. Les Juifs, der­nière com­mu­nau­té non chré­tienne de l’île, pré­sente depuis l’An­ti­qui­té, seront expul­sés en 1492 par décret des rois catholiques.

Il reste les pierres. En 2015, l’U­NES­CO a ins­crit au patri­moine mon­dial un ensemble de neuf monu­ments sous l’in­ti­tu­lé « Palerme ara­bo-nor­mande et les cathé­drales de Cefalù et Mon­reale », en saluant la fécon­di­té de la coexis­tence entre popu­la­tions d’o­ri­gines et de reli­gions dif­fé­rentes. La for­mule est juste sur les faits et un peu courte sur le reste. On y lit sur­tout le besoin, très contem­po­rain, de trou­ver dans le pas­sé médi­ter­ra­néen un pré­cé­dent rassurant.

Le pré­cé­dent existe, mais il n’est pas ras­su­rant. Il dit qu’une socié­té plu­rielle peut pro­duire, en un siècle, des œuvres que per­sonne n’é­ga­le­ra ; qu’elle peut fonc­tion­ner sur l’in­té­rêt mutuel sans jamais recon­naître l’é­ga­li­té ; et qu’un arran­ge­ment fon­dé sur le seul inté­rêt se défait dès que l’in­té­rêt change — vite, bru­ta­le­ment, et sans que ceux qui en pro­fi­taient l’aient vu venir. Ibn Jubayr, lui, l’a­vait vu venir. Il était de pas­sage, ce qui aide.

Reste que l’on peut, un matin de mars, des­cendre le mar­ché de Bal­larò, entendre les crieurs lan­cer leur abban­nia­ta sur une modu­la­tion qui n’a pas d’é­qui­valent au nord de Naples, ache­ter des pois­sons dont les noms viennent de trois langues, pas­ser devant la Mar­to­ra­na, et remon­ter jus­qu’à la Cha­pelle Pala­tine pour lever encore la tête vers ce pla­fond où des princes musul­mans boivent du vin au-des­sus d’un autel chré­tien. Rien de tout cela n’a été conçu comme un sym­bole. C’é­tait un chan­tier, un bud­get, un registre fis­cal, des ouvriers payés à la tâche. Le sym­bole est venu après, comme tou­jours, quand il n’y avait plus rien à perdre à le fabriquer.


Sources et lec­tures : Michele Ama­ri, Sto­ria dei Musul­ma­ni di Sici­lia (1854–1872), monu­men­tal et daté ; Jere­my Johns, Ara­bic Admi­nis­tra­tion in Nor­man Sici­ly (2002) ; Alex Met­calfe, The Mus­lims of Medie­val Ita­ly (2009) ; Hubert Hou­ben, Roger II of Sici­ly (2002) ; Kar­la Mal­lette, The King­dom of Sici­ly 1100–1250: A Lite­ra­ry His­to­ry (2005) ; Sarah Davis-Secord, Where Three Worlds Met (2017) ; les récits d’Ibn Haw­qal et d’Ibn Jubayr en tra­duc­tion française.

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Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

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Par­tie 3

VII — LA BORA

4h

Le vent se lève. Pas encore la bora, pas encore le vent cata­ba­tique qui dévale le Karst à deux cents kilo­mètres par heure et arrête les pen­dules et ren­verse les char­rettes et sou­lève les jupes et les toi­tures et les des­tins, non, pas encore, mais le pre­mier souffle, le pre­mier sou­pir, l’haleine fraîche de la mon­tagne qui des­cend vers la mer comme un ani­mal qui se réveille, quatre heures du matin, l’heure où le Karst res­pire et la ville frisonne.

Bep­po l’a sen­ti avant de l’entendre. Par les pieds d’abord, le froid dans les chaus­sures de Grün­baum, le par­quet qui cré­pite, les joints de lai­ton qui se contractent, tout le bâti­ment qui se crispe comme un homme à qui l’on met de la glace dans le dos. Puis par le nez. L’odeur. La bora a une odeur. Thym, pierre, char­bon, neige fon­due, l’odeur du Karst qui est l’odeur de la Slo­vé­nie qui est l’odeur de l’arrière-pays, l’odeur de ce que Trieste a dans le dos quand elle regarde la mer.

La bora souffle sur Trieste depuis que Trieste est Trieste. Elle souf­flait sur Ter­geste quand les Romains y plan­taient des vignes. Elle souf­flait sur l’Hospitium Mag­num quand les mar­chands de sel y dor­maient sur la paille. La bora est anté­rieure à la ville, anté­rieure aux hommes, anté­rieure aux registres. Elle ne s’inscrit nulle part. Elle ne laisse pas de nom. Elle est le contraire du registre, elle est ce qui efface, ce qui emporte, ce qui dénoue les signa­tures et dis­perse les cendres.

Elle souf­flait le 8 juin 1768 quand Win­ckel­mann sai­gnait dans l’escalier de la Locan­da Grande. Les domes­tiques disaient qu’ils n’avaient pas enten­du les cris, mais c’est qu’il y avait la bora, et la bora couvre les cris comme la mer couvre les pierres, et sous la bora un homme peut mou­rir dans la chambre d’à côté sans que vous l’entendiez, et c’est peut-être une excuse et peut-être la véri­té et peut-être les deux, car à Trieste les excuses et les véri­tés ne sont jamais tout à fait séparées.

Elle souf­flait le soir où Casa­no­va quit­ta la ville par la route de Gori­zia en jurant de ne jamais reve­nir, et il ne revint jamais, et la bora ce soir-là empor­ta son cha­peau et il cou­rut après son cha­peau sur la route de Gori­zia et c’est la der­nière image de Casa­no­va à Trieste, un homme qui court après un cha­peau dans le vent, un homme qui perd ce qu’il a sur la tête comme il a per­du ce qu’il avait dans le cœur, et le vent rit, le vent a tou­jours ri des hommes qui courent après ce qu’ils ont perdu.

Quatre heures dix. La bora entre dans le hall par une fis­sure au-des­sus de la porte prin­ci­pale. Bep­po connaît cette fis­sure. La direc­tion la fait répa­rer chaque automne et la bora la rouvre chaque hiver. La bora est patiente. La bora a tout le temps du monde. Le bâti­ment résiste et la bora insiste et l’un et l’autre savent que c’est la bora qui gagne­ra à la fin, parce que le vent gagne tou­jours contre la pierre, deman­dez aux falaises, deman­dez aux temples grecs, deman­dez à Win­ckel­mann qui pas­sait sa vie à regar­der des ruines, c’est-à-dire des bâti­ments que le vent a vaincus.

Et dans la bora les voix. Toutes les voix. La bora est une boîte à lettres, un coffre-fort, une mémoire, elle emporte et elle rap­porte, elle vole les mots des vivants et les rend aux morts et elle vole les mots des morts et les jette aux vivants. Le por­tier de nuit entend dans la bora les voix de tous ceux qui ont par­lé sur cette piaz­za, les mar­chands du trei­zième siècle et les mate­lots véni­tiens et les offi­ciers autri­chiens et les conspi­ra­teurs irré­den­tistes et les femmes de Cava­na et les enfants per­dus et les poètes et les arma­teurs grecs et les pro­fes­seurs alle­mands et les écri­vains irlan­dais et les fabri­cants de pein­ture sous-marine, toutes les voix dans le vent, un chœur.

Bep­po entend la voix de Moret­ti qui dit les murs res­pirent. Bep­po entend la voix de Maria qui dit le bran­zi­no est trop cher. Bep­po entend la voix du Pro­fes­seur Hart­mann chambre 10 qui dit Wo ist das Zim­mer von Win­ckel­mann. Bep­po entend la voix de Frau Kess­ler chambre 12 qui pleure. Bep­po entend la voix du Grec Dou­va­ris qui n’est tou­jours pas ren­tré et qui peut-être ne ren­tre­ra jamais et qui est quelque part dans la nuit dans le vent à Cava­na ou au casi­no ou sur un bateau ou mort. Bep­po entend la voix de Win­ckel­mann qui par­donne. Bep­po entend la voix d’Arcangeli qui demande par­don. Bep­po entend la voix de Casa­no­va qui cherche une chambre et une femme et un nom. Bep­po entend la voix de l’officier de Lis­sa dont la lettre n’est jamais arri­vée. Bep­po entend la voix de l’enfant qui cherche sa mère. Bep­po entend la voix de la femme qui cherche son gant.

Et par-des­sus toutes les voix, ou par-des­sous, ou à tra­vers, la voix de l’Irlandais. Joyce. Qui ne parle pas. Qui écoute. Qui note. Qui trans­forme chaque voix en une phrase et chaque phrase en une page et chaque page en un cha­pitre et chaque cha­pitre en un épi­sode et chaque épi­sode en un organe du corps et chaque organe en une heure du jour et chaque heure en une cou­leur et chaque cou­leur en une tech­nique et l’ensemble est mons­trueux et l’ensemble est un homme, un seul homme, un Juif de Dublin qui tra­verse sa ville en une jour­née comme Ulysse tra­ver­sait la Médi­ter­ra­née en dix ans, parce que la jour­née et les dix ans c’est la même durée quand on regarde bien, et la ville et la mer c’est la même éten­due quand on écoute assez attentivement.

L’ultima siga­ret­ta. Le vent est entré dans la chambre des Schmitz-Vene­zia­ni, via Scor­co­la. Ettore s’est levé, a fer­mé la fenêtre. Mais le vent était déjà dedans, le vent était déjà dans les rideaux et dans les draps et dans les che­veux de Livia et dans la fumée de la ciga­rette qui tour­billonne main­te­nant en spi­rales nou­velles, des spi­rales que la fumée ne fai­sait pas avant l’entrée du vent, des spi­rales qui res­semblent à des phrases, à des para­graphes, à des pen­sées, la fumée écrit dans l’air le livre que Schmitz n’écrira pas, n’écrira pas, n’écrira pas encore, pas avant neuf ans, pas avant 1923, mais le livre est déjà là, dans la fumée, dans le vent, dans l’insomnie, la conscience de Zeno est la conscience du vent qui ne sait pas où il va et qui y va quand même.

Quatre heures trente. La bora for­cit. Les câbles d’acier ten­dus en tra­vers des rues vibrent. Bep­po les entend depuis le hall, ce bour­don­ne­ment métal­lique, cette note unique, la note de Trieste, le la du dia­pa­son de la ville. Les câbles sont là pour que les gens s’y accrochent quand le vent est trop fort, des mains cou­rantes hori­zon­tales à hau­teur de poi­trine le long des rues les plus expo­sées, et les pas­sants se tiennent aux câbles comme des marins se tiennent aux cor­dages et ils avancent contre le vent un pas après l’autre et le vent pousse en retour et c’est ça Trieste, une ville où mar­cher est déjà une lutte, une ville où le simple fait de se rendre d’un point à un autre est une épreuve, une odyssée.

La bora emporte tout. Les cha­peaux et les jour­naux et les affiches et les conver­sa­tions et les secrets. Demain les jour­naux de Trieste publie­ront la nou­velle de l’assassinat de Sara­je­vo, mais la bora emporte aus­si les nou­velles, la bora dis­perse les mots, la bora sait que les nou­velles ne sont que du vent, que les guerres com­mencent par du vent, un édi­to­rial, un dis­cours, un télé­gramme, du vent sur du papier, et la bora souffle plus fort que tous les télé­grammes du monde et pour­tant la guerre vien­dra quand même, parce que les hommes sont plus têtus que le vent.

Quatre heures qua­rante-cinq. Le vent tombe d’un coup. Comme tou­jours. La bora ne décroît pas, elle cesse, elle s’arrête net, comme une phrase sans point final, comme une main qui lâche, et le silence après la bora est plus bruyant que la bora elle-même, un silence de cathé­drale, un silence qui sonne, un silence plein de tous les bruits que le vent avait cou­verts et qui reviennent un par un, les tuyaux, le lustre, le par­quet, les murs, la mer, le cœur de Beppo.

Le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta. Les colonnes de marbre rouge. Le lustre de Mura­no qui ne tremble plus. Le comp­toir de noyer. Le registre fer­mé. Le por­tier de nuit debout. Tout est à sa place. Tout est exac­te­ment comme avant le vent et exac­te­ment comme après le vent et la seule dif­fé­rence est que le por­tier sait main­te­nant que le vent revien­dra, que le vent revient tou­jours, et que tout ce qui est à sa place en ce moment ne sera plus à sa place quand le vent revien­dra, et que le vent reviendra.

Cinq heures moins le quart. Le ciel. Quelque chose dans le ciel. Par la porte vitrée, au-des­sus de la mer, une bande. Pas encore de lumière, non, mais l’absence de noir. Pas la lumière mais la per­mis­sion de la lumière. L’aube ne vient pas d’un coup. L’aube négocie.

VIII — L’AUBE

5h

cinq heures la lumière vient de la mer et la mer est grise pas encore bleue grise comme les yeux de Maria grise comme la cendre de la ciga­rette de Schmitz grise comme le marbre des sta­tues que Win­ckel­mann aimait avant le cou­teau grise comme la page du registre où le nom de Gio­van­ni s’efface len­te­ment sous les noms des vivants grise comme le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta où Bep­po est tou­jours debout vingt-deux ans de nuits un homme qui veille un homme-meuble un homme-lustre un homme qui ne dort pas parce que quelqu’un doit ne pas dor­mir quelqu’un doit être là quand les autres ferment les yeux quelqu’un doit tenir le registre ouvert entre la nuit et le jour entre les morts et les vivants entre les siècles

et la lumière monte et le gris devient bleu et le bleu devient nacre et la nacre devient or non pas or l’or est pour les médailles et les cou­teaux et les empe­reurs morts disons plu­tôt ambre la cou­leur de l’Opollo di Lis­sa le vin de Joyce la cou­leur des che­veux de Livia sur l’oreiller la cou­leur du Mura­no quand le lustre s’allume à six heures la cou­leur de Trieste quand Trieste se réveille et se sou­vient qu’elle est une ville et pas un rêve

les mouettes la pre­mière mouette du matin crie au-des­sus de la piaz­za et son cri est le cri de toutes les mouettes de tous les matins de tous les ports et ce cri dit debout debout le mar­ché le pois­son le bran­zi­no si le prix est bon les bateaux les cha­lands les filets les caisses le sel le tra­vail le monde et Bep­po entend le cri de la mouette et il sait que la nuit est finie que sa nuit est finie que les fan­tômes retournent dans les murs et que les vivants sortent des chambres et que le Grec va peut-être ren­trer ou peut-être pas et que le Prus­sien de la chambre 10 va des­cendre et deman­der où est le meilleur café et que les Autri­chiens de Graz vont des­cendre avec leurs yeux rouges et que le monde va recom­men­cer comme chaque matin depuis l’Hospitium Mag­num comme chaque matin depuis le pre­mier matin

et quelque part dans la ville via Bra­mante un homme dort enfin un Irlan­dais aux lunettes rondes la tête sur la table de la cui­sine le cahier bleu ouvert les épreuves du Por­trait épar­pillées le chat de la phar­ma­cienne sur ses genoux et dans le cahier bleu des notes des frag­ments des rues de Dublin des heures de la jour­née des noms qui ne sont pas encore les bons noms des cha­pitres qui ne sont pas encore des cha­pitres un sché­ma une carte un corps un monde et tout cela devien­dra un livre qui ne sera fini que dix ans plus tard dans une autre ville et dans un autre siècle mais le livre est déjà là dans l’air de Trieste dans les voix de la nuit dans le registre de l’hôtel dans le vent du Karst dans les sept bles­sures de Win­ckel­mann dans les che­veux de Livia dans la der­nière ciga­rette de Schmitz dans les qua­rante mai­sons de Cava­na dans le cri de la mouette dans le gris et le bleu et l’ambre et la lumière

et quelque part via Scor­co­la un homme écrase une ciga­rette dans un cen­drier et regarde sa femme dor­mir et pense à un roman qu’il n’écrira pas et la fumée monte encore un peu et Livia sou­pire et les che­veux coulent sur l’oreiller comme une rivière qui ne s’arrête pas comme la conscience qui ne s’arrête pas comme la nuit qui ne s’arrête pas même quand le jour commence

et le Grec rentre enfin la clé du 7 Dou­va­ris Spy­ri­don K sujet hel­lé­nique négo­ciant Cor­fou Trieste il sent le vin et le tabac et le par­fum de Cava­na et il passe devant Bep­po sans le voir comme tou­jours un homme-fenêtre un homme-verre un homme à tra­vers lequel on passe pour aller dor­mir et le Grec monte l’escalier lour­de­ment et Bep­po prend la clé du 7 et l’accroche au porte-clés et le bruit de la clé sur le cro­chet est le bruit le plus doux du monde le bruit d’une nuit qui se referme le bruit d’un nom qui s’inscrit dans le registre

six clés au porte-clés main­te­nant au lieu de sept le monde est en ordre le registre est en ordre l’hôtel est en ordre et dehors la piaz­za s’éclaire et la mer brille et Trieste est là comme elle a tou­jours été là entre la mon­tagne et la mer entre l’Empire et l’Italie entre les vivants et les morts entre la nuit et le jour entre le registre et le vent Trieste la ville-hôtel la ville-registre la ville-entre-deux la ville qui ins­crit tout le monde et ne garde per­sonne la ville où l’on passe et où l’on ne reste pas sauf Bep­po qui reste sauf le lustre qui reste sauf le par­quet qui reste sauf le numé­ro 10 qui reste sauf les murs qui res­tent et qui respirent

et je suis les murs et je suis le par­quet et je suis le lustre et je suis le registre et je suis l’eau dans les tuyaux et je suis le sel sur les fon­da­tions et je suis la fis­sure au-des­sus de la porte et je suis le cou­rant d’air du pre­mier étage et je suis le marbre rouge et je suis le verre de Mura­no et je suis le cuir du registre et je suis le bois du comp­toir et je suis Trieste et la lumière entre et le jour com­mence et Bep­po va s’en aller et quelqu’un d’autre pren­dra sa place der­rière le comp­toir et la nuit revien­dra et la bora revien­dra et les fan­tômes revien­dront et le registre s’ouvrira de nou­veau et de nou­veaux noms s’inscriront sur de nou­velles pages et les pages tour­ne­ront et les noms s’empileront et le bâti­ment res­pi­re­ra et les murs res­pi­re­ront et tout cela conti­nue­ra long­temps après Bep­po et long­temps après Joyce et long­temps après Schmitz et long­temps après la guerre qui vient et long­temps après la guerre qui vien­dra après la guerre et long­temps après toutes les guerres et tous les registres et tous les noms parce que les murs res­pirent oui les murs res­pirent et le registre enre­gistre et le por­tier veille et la mer est là et Trieste est là et le jour se lève oui le jour se lève oui

Trieste, 1914

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Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

Sept coups de cou­teau — Par­tie 2

Sept coups de couteau

Sept coups de couteau

Par­tie 2

IV — L’INSOMNIE

1h

L’ultima siga­ret­ta. I capel­li di Livia. La ver­nice sot­to­ma­ri­na. Il pro­fes­sore irlandese.

L’ultima siga­ret­ta. I capel­li. La ver­nice. Il professore.

Siga­ret­ta. Capel­li. Ver­nice. Joyce.

 

Une heure du matin et je ne dors pas. C’est-à-dire que je ne dors pas encore, comme je ne dors jamais encore à une heure du matin, ni à deux heures, ni par­fois à trois, et Livia qui dort à côté de moi avec cette faci­li­té scan­da­leuse des gens qui n’ont rien à se repro­cher, ou qui se reprochent tout mais seule­ment le matin, Livia qui res­pire dans le noir et dont je ne vois que les che­veux, la masse sombre des che­veux sur l’oreiller, i capel­li di Livia, ces che­veux que Joyce regarde comme s’ils conte­naient un secret, un jour il m’a dit Your wife’s hair is a river, Schmitz, et j’ai ri parce que c’était ridi­cule et j’ai eu peur parce que c’était vrai.

Je devrais dor­mir. Le som­meil est un devoir civique. Un homme qui ne dort pas est un homme qui pense, et un homme qui pense à une heure du matin pense mal, pense en cercles, pense comme un chien qui court après sa queue, la queue étant en l’occurrence la pre­mière ciga­rette de demain matin. L’ultima siga­ret­ta. Com­bien d’ultimes ciga­rettes ai-je fumées. La der­nière der­nière ciga­rette, la vrai­ment der­nière, l’absolument der­nière, la der­nière après laquelle plus jamais, je le jure, je le jure sur la tête de ma fille, sur les che­veux de ma femme, sur le bilan de la Socie­tà Vene­zia­ni, plus jamais, et le len­de­main la main qui cherche le paquet sur la table de nuit avec la pré­ci­sion d’un som­nam­bule, les doigts qui connaissent le che­min dans le noir mieux que le cer­veau ne le connaît en plein jour.

Demain je ne fume­rai pas. Cette phrase, je l’écris depuis vingt ans dans des car­nets que je cache dans le tiroir du bureau, des car­nets pleins de dates de der­nières ciga­rettes, le 3 mars 1895, le 17 sep­tembre 1901, le 2 jan­vier 1907, le 14 avril 1912, chaque date une pierre tom­bale éri­gée sur la tombe d’une réso­lu­tion morte avant d’avoir vécu. Un cime­tière de bonnes inten­tions. Livia n’a jamais trou­vé ces car­nets, ou elle les a trou­vés et n’a rien dit, ce qui est pire, infi­ni­ment pire, car le silence de Livia est un tri­bu­nal devant lequel je suis tou­jours cou­pable et tou­jours acquit­té, ce qui est la pire des condamnations.

La ver­nice sot­to­ma­ri­na. Demain au bureau il fau­dra relire le contrat avec la marine autri­chienne. Huit mille tonnes de pein­ture anti-cor­ro­sion, for­mule bre­ve­tée Vene­zia­ni, pour la flotte de l’Adriatique. Huit mille tonnes. Mon beau-père Olga Vene­zia­ni, paix à son âme, savait que la pein­ture sous-marine est le seul pro­duit au monde dont la demande aug­mente en temps de guerre. Plus les nations se détestent, plus elles construisent des bateaux, plus elles peignent les coques, plus la famille Vene­zia­ni pros­père. Nous sommes les pro­fi­teurs de la haine. Nous ven­dons de l’anti-corrosion aux gens qui se cor­rodent entre eux. Il y a là-dedans une iro­nie que Joyce appré­cie­rait. Joyce appré­cie toutes les iro­nies, c’est même la seule chose qu’il appré­cie sans réserve, avec le vin blanc et l’argent des autres.

L’archiduc est mort hier. C’est-à-dire avant-hier, puisqu’il est une heure du matin et que nous sommes le 29, et que l’archiduc est mort le 28, à Sara­je­vo, d’une balle, comme meurent les archi­ducs quand ils ont l’imprudence de visi­ter les pro­vinces où l’on ne les aime pas. Aujourd’hui, c’est-à-dire hier, les cer­cueils ont tra­ver­sé Trieste. Livia a pleu­ré. Livia pleure pour les archi­ducs comme elle pleure pour les chats per­dus et les souf­flés ratés, c’est-à-dire sin­cè­re­ment mais briè­ve­ment, et à une heure du matin l’archiduc est déjà loin dans sa mémoire, quelque part entre le souf­flé du 14 juin et le chat du voi­sin qui a dis­pa­ru en mai.

Moi je n’ai pas pleu­ré. Les Juifs ne pleurent pas pour les Habs­bourg, ou s’ils pleurent c’est en silence, dans le noir, comme je ne pleure pas en ce moment, parce que pleu­rer sup­po­se­rait de savoir pour­quoi, et je ne sais pas pour­quoi, je sais seule­ment que quelque chose finit, quelque chose d’énorme et de vague et de fami­lier, comme quand on vend une mai­son d’enfance et qu’on regarde les murs vides et qu’on ne sait pas si c’est triste ou libé­ra­teur ou les deux. L’Empire est une mai­son d’enfance. On y a été mal­heu­reux mais on y a été, et être quelque part c’est déjà beau­coup quand on est juif.

I capel­li di Livia. Elle a bou­gé. Un mou­ve­ment du bras dans le som­meil, le bras qui cherche mon corps à côté d’elle et qui ne le trouve pas parce que je suis assis, le dos contre l’oreiller, les yeux ouverts dans le noir, un insom­niaque de cin­quante-trois ans assis à côté de sa femme endor­mie à côté de l’idée de la pre­mière ciga­rette de demain matin. Le bras de Livia est retom­bé. Les che­veux se sont dépla­cés sur l’oreiller. A river, Schmitz. Quand Joyce dit quelque chose de ce genre, il faut le prendre au sérieux, parce que Joyce ne dit jamais rien qui n’ait au moins trois sens, c’est un homme qui parle en couches géo­lo­giques, chaque phrase a un sous-sol et un sous-sous-sol et pro­ba­ble­ment un troi­sième sous-sol où per­sonne ne des­cend jamais sauf lui.

Il pro­fes­sore irlan­dese. Mon pro­fes­seur d’anglais. Mon ami, si j’ose ce mot avec un homme qui n’a pas d’amis mais des sujets d’étude. Joyce étu­die les gens comme un ento­mo­lo­giste étu­die les insectes, avec une atten­tion sans pitié et un amour sans illu­sion. Il m’a étu­dié. Je l’ai vu faire, pen­dant les leçons, ce regard qu’il a quand il écoute, ce regard qui n’écoute pas ce que vous dites mais com­ment vous le dites, et pour­quoi, et ce que votre manière de dire I sup­pose so révèle de votre manière de vivre. Tell me some secrets about Irish­men, je lui ai dit un jour, your bro­ther has been asking so many ques­tions about Jews that I want to get my own back. Il a ri. Son rire est un ins­tru­ment de pré­ci­sion : il ne rit jamais pour rien, il ne rit jamais par poli­tesse, il rit quand quelque chose est vrai, et plus c’est vrai plus il rit, et quand il rit à gorge déployée c’est que la véri­té est insoutenable.

Un jour il écri­ra quelque chose sur moi. Je le sais. Je ne sais pas ce qu’il écri­ra mais je sais qu’il le fera, parce que Joyce n’oublie rien et ne par­donne rien et ne rend rien, ni l’argent ni les confi­dences. Il a mes secrets. Il a mes his­toires. Il a la manière dont je remue les mains quand je parle, et la manière dont Livia croise les jambes quand elle s’assoit, et le bruit que fait la cuillère dans la tasse quand ma belle-mère remue son café, il a tout pris, tout mis dans cette tête effroyable, et un jour tout cela res­sor­ti­ra dans un livre que je ne lirai peut-être jamais ou que je lirai sans me recon­naître ou, pire, en me recon­nais­sant parfaitement.

Je devrais dor­mir. Mais le som­meil ne vient pas, le som­meil est comme un chat, il vient quand on ne l’appelle pas et il fuit quand on le cherche, et en atten­dant le chat du som­meil je pense à mes livres, à mes deux livres, Una vita et Seni­li­tà, mes deux enfants morts, mes deux romans que per­sonne n’a lus, que les cri­tiques ita­liens ont igno­rés avec une una­ni­mi­té qui force le res­pect, que j’ai payés de ma poche comme Joyce a payé ses Dubli­ners de la sienne, nous sommes des édi­teurs de nous-mêmes, des auteurs-clients, des écri­vains qui achètent leurs propres livres pour ne pas mou­rir de honte devant les car­tons d’invendus.

Et pour­tant. Joyce m’a dit une chose, un soir, après la leçon, en mar­chant le long du Cor­so pen­dant que la bora souf­flait et que nous nous accro­chions aux câbles comme des marins à des cor­dages, il m’a dit Schmitz the only modern Ita­lian wri­ter who inter­ests me is Ita­lo Sve­vo. Ita­lo Sve­vo. Mon faux nom. Mon nom de papier. Il l’a dit avec ce sérieux abso­lu qu’il a quand il parle de lit­té­ra­ture, ce sérieux qui est le contraire de la solen­ni­té, un sérieux d’artisan, de char­pen­tier, de peintre sous-marin, le sérieux de l’homme qui connaît son métier et qui recon­naît le métier chez un autre. Et j’ai sen­ti quelque chose, dans cette rue, dans ce vent, quelque chose comme une résur­rec­tion, Lazare sor­tant de la tombe avec de la bora plein les cheveux.

La ver­nice sot­to­ma­ri­na. I capel­li di Livia. L’ultima siga­ret­ta. Il pro­fes­sore irlan­dese. Tout revient. Tout tourne. Le cer­veau d’une heure du matin est un manège dont on ne des­cend pas, un manège de che­vaux de bois qui sont mes pen­sées, tou­jours les mêmes che­vaux dans le même ordre, la pein­ture, les che­veux, la ciga­rette, Joyce, et de nou­veau la pein­ture et de nou­veau les che­veux et de nou­veau la ciga­rette et de nou­veau Joyce, et le manège tourne et Livia dort et la nuit avance et l’archiduc est mort et la guerre va venir.

La guerre va venir. Cela je le sais. Pas parce que je suis intel­li­gent, je ne le suis pas par­ti­cu­liè­re­ment, mais parce que je suis indus­triel, et les indus­triels sentent la guerre comme les pay­sans sentent la pluie, par les os, par le car­net de com­mandes, par le télé­gramme du matin qui dit que telle marine a dou­blé sa com­mande de pein­ture et que telle autre a tri­plé et que les arse­naux de Pola tournent jour et nuit. On ne peint pas des coques pour la paix. On peint des coques pour les faire durer sous l’eau salée et les obus et les tor­pilles, on peint des coques pour la mort, et la for­mule bre­ve­tée Vene­zia­ni est la meilleure for­mule au monde pour faire durer la mort sous l’eau salée.

Qu’est-ce que la guerre fera de nous. De nous les Juifs. De nous les Schmitz-Vene­zia­ni, aus­tro-ita­liens, tries­tins de langue, autri­chiens de pas­se­port, juifs de nais­sance, euro­péens de néces­si­té. Quand l’Empire se déchire, les cou­tures cèdent d’abord aux endroits les plus minces, et les endroits les plus minces c’est nous, c’est tou­jours nous, les entre-deux, les ni‑l’un-ni‑l’autre, les gens dont le nom ne sonne pas juste dans aucune langue. Schmitz. Ni ita­lien ni alle­mand. Sve­vo. Ni non plus. Ita­lo Sve­vo, l’Italien-Souabe, un nom qui est déjà une valise, un nom de départ, un nom qui dit je suis deux et donc zéro, deux ori­gines égales zéro patrie.

Joyce com­prend cela. Joyce est irlan­dais comme je suis tries­tin, c’est-à-dire d’un lieu que les autres pos­sèdent. Les Irlan­dais et les Tries­tins se com­prennent sans s’expliquer, c’est une fra­ter­ni­té de l’occupé, une franc-maçon­ne­rie de la marge. Il a un pas­se­port bri­tan­nique et il déteste l’Angleterre. J’ai un pas­se­port autri­chien et je ne sais pas si j’aime l’Autriche ou si j’aime seule­ment l’idée de l’Autriche, ce qui n’est pas la même chose, comme aimer une femme n’est pas la même chose qu’aimer l’idée d’une femme, et je sais de quoi je parle.

I capel­li di Livia. Elle a bou­gé encore. Un sou­pir. Les che­veux. Dans le noir de la chambre je ne vois pas leur cou­leur mais je la connais par cœur, cette cou­leur qui n’est ni roux ni brun ni or mais les trois à la fois, comme Trieste n’est ni l’Italie ni l’Autriche ni les Bal­kans mais les trois à la fois, et Joyce a dit a river et il avait rai­son parce que les che­veux de Livia coulent, oui, c’est le mot, ils coulent sur l’oreiller comme l’eau coule dans un lit de rivière et la rivière tra­verse la ville et la ville est Dublin ou Trieste c’est la même chose et les che­veux de ma femme tra­ver­se­ront un livre que je n’ai pas écrit et que Joyce n’a pas écrit non plus, pas encore, pas encore, mais la rivière coule déjà, dans le noir, sur l’oreiller, entre nous.

L’ultima siga­ret­ta. Il est une heure et demie. Je ne dor­mi­rai pas. Autant fumer. La main cherche le paquet sur la table de nuit. Les doigts trouvent. La boîte d’allumettes. Le soufre. La flamme. Le visage de Livia éclai­ré une seconde par la flamme, les yeux fer­més, la bouche entrou­verte, les che­veux, puis le noir de nou­veau et le bout rouge de la ciga­rette comme une étoile minus­cule dans la nuit de la chambre, une étoile qui est ma fai­blesse et ma conso­la­tion et mon men­songe et ma vérité.

La fumée monte. Livia ne se réveille pas. La fumée monte vers le pla­fond que je ne vois pas et se mêle au noir et je pense à un roman, non, pas un roman, à quelque chose, quelque chose qui serait la forme même de cette insom­nie, de ce manège, de ces pen­sées qui tournent sans conclure, un homme qui se regarde pen­ser et qui pense qu’il se regarde pen­ser et qui sait que cette régres­sion est infi­nie et comique et déses­pé­rée, un homme qui essaie d’arrêter de fumer ou d’arrêter de men­tir ou d’arrêter de vieillir et qui n’arrête rien parce que la vie est pré­ci­sé­ment ce qui ne s’arrête pas, la conscience est ce qui ne s’arrête pas, et peut-être que cela pour­rait être un livre, peut-être que cela devrait, la confes­sion d’un homme ordi­naire, un Tries­tin, un Juif, un indus­triel, un insom­niaque, un men­teur, la conscience d’un homme, la conscience de.

Non. J’ai déjà écrit deux livres que per­sonne n’a lus. En écrire un troi­sième serait de l’obstination et l’obstination est le vice des imbé­ciles. Mieux vaut vendre de la pein­ture. La pein­ture sous-marine ne demande pas d’être lue, elle demande d’être appli­quée, et une fois appli­quée elle fait son tra­vail en silence, sous l’eau, dans le noir, comme le som­meil de Livia, comme la nuit de Trieste, comme tout ce qui est utile et invisible.

Et pour­tant. The only modern Ita­lian wri­ter who inter­ests me.

 

Joyce. Ver­nice. Capel­li. Sigaretta.

Il pro­fes­sore. La ver­nice. I capel­li. L’ultima.

Deux heures. La ciga­rette est finie. Livia dort. L’archiduc est mort. Le manège tourne.

V — CAVANA

2h

Le hall du Grand Hotel Duchi d’Aosta. Deux heures du matin. La lumière du lustre vacille, s’éteint, revient, s’éteint. Bep­po est seul der­rière le comp­toir. Le Grec n’est tou­jours pas ren­tré. Quelque part au-des­sus, les tuyaux. Quelque part en des­sous, les fon­da­tions. Le cou­rant d’air du pre­mier étage des­cend l’escalier comme une personne.

L’ascenseur, ins­tal­lé en 1909, tremble dans sa cage de fer for­gé. Les câbles grincent. La cabine des­cend d’un demi-étage, s’arrête, remonte d’un quart d’étage, s’arrête. Per­sonne ne l’a appe­lé. Per­sonne n’est dedans.

BEP­PO — È sta­to Winckelmann.

Il rit. Il ne rit pas. Il dit cela chaque nuit quand l’ascenseur bouge sans rai­son et chaque nuit il rit et chaque nuit il ne rit pas tout à fait. L’ascenseur se tait. Le lustre tremble.

Le registre sur le comp­toir. Fer­mé. Bep­po l’a fer­mé à minuit. Le registre s’ouvre. Seul. Les pages tournent d’elles-mêmes, en arrière, rapi­de­ment, le bruit d’ailes d’un oiseau pris au piège, les pages de 1914 à 1912, de 1912 au blanc, au rien, au-delà du registre, dans les registres d’avant, dans les siècles, dans la Locan­da Grande, dans l’Osteria Grande, dans l’Hospitium Mag­num. Le registre s’arrête. La page est vide. Puis une écri­ture appa­raît, len­te­ment, comme si une main invi­sible écri­vait dans l’air au-des­sus du papier.

GIO­VAN­NI. Sen­za cognome. Came­ra 10.

Le cou­rant d’air du pre­mier étage souffle plus fort. Les gout­te­lettes du lustre tintent. Une odeur de cire et de sang très ancien.

Au pied de l’escalier. Un homme en habit du XVIIIe siècle, che­mise ouverte, tachée. Il se tient le ventre de la main gauche. Sa main droite est ten­due vers Bep­po. Il parle en même temps en trois langues, chaque phrase étant la tra­duc­tion et la tra­hi­son de la précédente.

WIN­CKEL­MANN — Guar­da che mi ha fat­to. Schau was er mir ange­tan hat. Vide quid mihi fecit.

BEP­PO — Signore, il bar è chiu­so. Le bar est fer­mé. Reve­nir demain matin.

Bep­po ne lève pas les yeux. Vingt-deux ans de métier. On ne regarde pas les fan­tômes en face. On parle au mur. On parle aux clés. On parle au registre.

WIN­CKEL­MANN — Les médailles. Er hat die Medaillen genom­men. Aureas numis­ma­ta Impe­ra­tri­cis. Elles brillaient et il les a vues briller et le désir est entré par les yeux, le désir entre tou­jours par les yeux, je le sais mieux que qui­conque, moi qui ai pas­sé ma vie à regar­der la beau­té, à la nom­mer, à la clas­si­fier, edele Ein­falt und stille Größe, noble sim­pli­ci­té et gran­deur sereine, et c’est un cui­si­nier de Pis­toia qui m’a appris la der­nière leçon, la seule que les sta­tues ne donnent pas, le froid du cou­teau entre les côtes.

Sa che­mise s’ouvre davan­tage. On compte les bles­sures. Une. Deux. Trois. Quatre. Cinq. Six. Sept. Elles s’ouvrent et se ferment len­te­ment, comme des bouches, comme des yeux, comme des mots.

À l’autre bout du hall. Entré par la porte de ser­vice. Un jeune homme, petit, brun, les mains vides. Tablier de cui­si­nier. Il tremble.

ARCAN­GE­LI — Le ho vis­to. Les médailles. Che luce. Come il sole in una stan­za buia. L’or qui brille comme ça, dans la main de l’étranger, l’or fait des choses dans la tête d’un homme qui n’a rien, l’or entre par les yeux et des­cend dans le ventre et le ventre dit prends et la main prend et le couteau.

WIN­CKEL­MANN — Je t’avais mon­tré les médailles. Je te les avais mon­trées comme je mon­trais les sta­tues, pour le plai­sir de mon­trer, pour le plai­sir de voir briller les yeux de celui qui regarde, vani­té, oui, vani­tas vani­ta­tum, la vani­té du savant qui exhibe son savoir comme l’or, qui veut être admi­ré par le cui­si­nier, par le gar­çon d’écurie, par le mate­lot, ich wollte bewun­dert wer­den, je vou­lais être admi­ré, et j’ai été assassiné.

ARCAN­GE­LI — Mi per­do­ni, Signore.

WIN­CKEL­MANN — Je t’ai par­don­né. Devant le tri­bu­nal de Dieu je t’ai par­don­né. Devant la Piaz­za San Pie­tro tu as été roué vif. Le par­don et la roue. La grâce et le sup­plice. Les deux en même temps. Comme tou­jours. Comme Trieste.

Arcan­ge­li s’agenouille. Ses mains sont rouges main­te­nant. Elles étaient vides et elles sont rouges. Un cou­teau appa­raît entre ses doigts, puis dis­pa­raît. Win­ckel­mann le regarde avec une expres­sion qui res­semble à de la tendresse.

Par la porte prin­ci­pale. Man­teau de voyage, per­ruque pou­drée, légè­re­ment de tra­vers. Un homme de haute taille, sou­riant, une canne à pom­meau d’argent. Il regarde le hall comme s’il le recon­nais­sait et ne le recon­nais­sait pas.

CASA­NO­VA — Ques­ta non è la Locan­da Grande.

BEP­PO — C’est le Duchi d’Aosta, Signore. La Locan­da Grande a été démo­lie en 1847.

CASA­NO­VA — Démo­lie. On démo­lit tout. On démo­lit les hôtels et les répu­bliques et les femmes et les sou­ve­nirs. J’ai dor­mi ici en. Quelle année. Les années se confondent quand on a vécu dans toutes les villes et dor­mi dans tous les lits, les années deviennent des chambres et les chambres deviennent des années et on ne sait plus si l’on se sou­vient d’une femme ou d’un lieu ou d’un drap ou d’une lumière sur un pla­fond à quatre heures du matin dans une ville dont le nom sonne comme un sou­pir. Trieste. Le nom sonne comme un sou­pir. Triste. Trieste. Triste-este. La ville triste qui est.

WIN­CKEL­MANN — Che­va­lier de Sein­galt. Vous étiez au registre aus­si. Deux siècles avant moi ou après moi, le temps ne fonc­tionne plus ici, les registres sont empi­lés comme des géo­lo­gies et nous cir­cu­lons entre les couches.

CASA­NO­VA — Ah, le Saxon. L’homme aux sta­tues. On m’a par­lé de votre mort. Una brut­ta cosa. Je suis mort aus­si, mais plus len­te­ment, à Dux, en Bohême, biblio­thé­caire d’un châ­teau où per­sonne ne lisait, la pire des morts pour un homme qui a vécu, mou­rir dans un châ­teau de Bohême où la seule aven­ture est de comp­ter les livres et les jours.

Casa­no­va arpente le hall. Il touche les colonnes de marbre rouge. Il regarde le lustre.

CASA­NO­VA — Mura­no. Je recon­nais le verre. J’ai connu un souf­fleur de verre à Mura­no, il s’appelait, non, le nom est par­ti, mais la femme du souf­fleur, elle, oui, ses mains sen­taient le sable et sa peau le sel et nous nous voyions le mar­di quand le souf­fleur souf­flait et qu’il ne pou­vait pas sur­veiller et la femme du souf­fleur me souf­flait des choses à l’oreille qui n’étaient pas du verre mais qui étaient fra­giles aussi.

Les trois fan­tômes se font face. Bep­po, der­rière le comp­toir, ne bouge pas. Le registre est tou­jours ouvert. Les pages conti­nuent de tour­ner, très lentement.

WIN­CKEL­MANN — Nous sommes les ins­crits. Les enre­gis­trés. Ceux dont le nom est dans le livre. On entre dans un hôtel et on donne son nom et le nom reste quand le corps est par­ti, le nom sur­vit au corps, le registre est plus durable que la chair, j’en sais quelque chose, moi dont la chair a été ouverte sept fois.

CASA­NO­VA — Le nom, oui. Le faux nom. J’ai eu plus de noms que de maî­tresses. Casa­no­va, Sein­galt, le che­va­lier, l’abbé, le comte, le doc­teur. Dans chaque registre un nom dif­fé­rent, dans chaque ville un homme dif­fé­rent, et sous tous ces noms le même homme qui ne savait pas qui il était et qui cher­chait dans le lit des femmes une réponse que les femmes ne donnent jamais parce que la réponse n’existe pas.

WIN­CKEL­MANN — Vous dans le lit des femmes. Moi dans le regard des sta­tues. Nous cher­chions la même chose par des che­mins dif­fé­rents. Edle Ein­falt. Noble sim­pli­ci­té. La forme par­faite qui ne tra­hit pas, qui ne poi­gnarde pas, qui ne meurt pas.

ARCAN­GE­LI — Et moi. Moi qui ne cher­chais rien. Moi qui ne vou­lais que man­ger. Un cui­si­nier, signo­ri. Un cui­si­nier sans emploi dans une auberge de Trieste et l’or du Saxon dans la chambre d’à côté. Les murs entre les chambres sont minces. On entend tout. J’entendais l’or briller. Si, si, on entend l’or, l’or fait un bruit dans la tête de celui qui n’a rien, un bruit plus fort que la rai­son, plus fort que Dieu, plus fort que le pardon.

Le lustre s’éteint com­plè­te­ment. Noir. Les voix conti­nuent dans le noir.

Dans le noir, les voix d’autres fan­tômes. Tous ceux du registre. Tous ceux de tous les registres. Ils passent dans le hall comme une pro­ces­sion, comme le cor­tège de cet après-midi, les cer­cueils de l’archiduc, sauf que ces cer­cueils-ci sont invi­sibles et les morts marchent debout.

UNE VOIX DE FEMME — J’ai per­du un gant dans le hall en 1831. Un gant de che­vreau blanc, bou­tons de nacre. Si quelqu’un le retrouve.

UN OFFI­CIER — Haupt­mann Frie­drich von Kel­ler, Dritte Bataillon, Siebtes Regi­ment. J’ai pas­sé une nuit ici en 1866 avant d’embarquer pour Lis­sa. Chambre 9. J’ai écrit une lettre à ma femme. La lettre n’est jamais arri­vée. Moi non plus.

UN MAR­CHAND — Pesce. Olio. Sale. For­mag­gio. Dov’è il magaz­zi­no. Où est l’entrepôt. Je cherche l’entrepôt. L’Hospitium Mag­num avait un entre­pôt au rez-de-chaus­sée et du pois­son salé et de l’huile dans des jarres, je le sais parce que je suis venu, je viens tous les mar­dis, je viens depuis sept cents ans, Pie­ro del Sale, Mar­co d’Istria, Gia­co­mo il Gre­co, nous venons le mar­di, c’est le jour du mar­ché, le mar­di, tou­jours le mardi.

Bep­po pense : demain mar­di, mar­ché au pois­son, bran­zi­no si le prix est bon.

UN ENFANT — Mama. Mama. Dove sei. Mama.

Le lustre se ral­lume. D’un coup. Tous les soixante bras. Le hall est vide. Bep­po est seul. Le registre est fer­mé. Comme s’il ne s’était rien pas­sé. Mais les gout­te­lettes de verre tremblent encore. Encore. Encore.

Non. Le hall n’est pas vide. Au fond, près de la porte de ser­vice, une lumière. Une lumière rou­geâtre. L’odeur de la Cava­na. Les qua­rante mai­sons de la Cava­na. L’odeur de par­fum bon mar­ché et de sueur et de lampe à pétrole et de draps et de crème et de linge et de ruelle et de port. Le hall se pro­longe, s’étire, devient une ruelle, les colonnes de marbre deviennent des murs décré­pis, le par­quet devient des pavés, le lustre de Mura­no devient un réver­bère, et Bep­po est tou­jours là mais il n’est plus der­rière le comp­toir, il est dans la ruelle, il est à Cava­na, il a vingt ans, il est déjà por­tier de nuit mais c’est sa nuit de congé et il est à Cava­na parce qu’à vingt ans on va à Cava­na les nuits de congé.

BEP­PO À VINGT ANS — Olga. Lui­sa. Mari­ja. Kata­ri­na. Je ne me sou­viens plus de laquelle. Des mains, oui. Des mains qui sen­taient le savon de Mar­seille et quelque chose d’autre des­sous, quelque chose que le savon ne cou­vrait pas, la mer peut-être, ou le pois­son, les filles de Cava­na venaient du port, des îles, d’Istrie, de Dal­ma­tie, elles venaient de par­tout où il y a de la pau­vre­té et de l’eau, elles venaient comme le pois­son, par la mer, et elles finis­saient à Cava­na, qua­rante mai­sons, qua­rante femmes, je ne sais plus laquelle.

CASA­NO­VA — Tou­jours les mêmes. Le même quar­tier dans chaque ville. À Venise le Ridot­to. À Paris le Palais-Royal. À Londres Covent Gar­den. À Trieste, Cava­na. L’homme qui entre dans ces quar­tiers cherche ce que tous les hommes cherchent : l’oubli de soi. Cinq minutes sans pen­ser. Cinq minutes où le corps com­mande et la tête se tait. J’ai cher­ché cela toute ma vie et je ne l’ai trou­vé que dans les pri­sons, à Venise, sous les Plombs, quand il n’y avait plus de femmes ni de jeu ni de fuite et que je ne pou­vais plus être que moi-même, c’est-à-dire personne.

La ruelle s’efface. Les murs rede­viennent des colonnes. Les pavés rede­viennent du par­quet. Le réver­bère rede­vient le lustre. Bep­po a de nou­veau cin­quante ans et des chaus­sures à trente-deux cou­ronnes qui lui font mal aux pieds.

Par la vitre de la porte d’entrée. Dehors. La piaz­za. Un homme tra­verse en dia­go­nale, venant des arcades du Caf­fè degli Spec­chi, mar­chant vers la via del Cor­so. Lunettes, cha­peau, canne. Il s’arrête devant l’hôtel. Il regarde à tra­vers la vitre. Il voit Bep­po. Bep­po le voit.

JOYCE — That man.

BEP­PO — Quel Irlan­dais.

Ils se regardent à tra­vers la vitre. L’un dedans, l’autre dehors. L’un qui veille, l’autre qui ne dort pas. Le verre entre eux comme le verre entre les miroirs du Caf­fè degli Spec­chi, et dans le reflet de la vitre le visage de Joyce se super­pose au visage de Bep­po et les deux visages deviennent un seul visage qui n’est ni l’un ni l’autre mais le visage de l’homme qui attend, le visage d’Ulysse, le visage de Bloom, le visage de personne.

WIN­CKEL­MANN — Écris-le.

CASA­NO­VA — Écris-nous.

ARCAN­GE­LI — Écris tout.

Joyce conti­nue sa route. Sa sil­houette dis­pa­raît dans le Cor­so. Le bruit de la canne sur les pavés. Puis plus rien. La piaz­za. La mer. La nuit.

Le hall. Bep­po seul. Le registre fer­mé. L’ascenseur immo­bile. Le lustre qui tremble. Deux heures qua­rante-cinq. Les fan­tômes sont par­tis. Ou non. Ils ne partent jamais. Ils sont dans les murs. Ils sont dans l’eau des tuyaux et dans le bois du comp­toir et dans le verre du lustre et dans les pages du registre et dans la mémoire de Bep­po qui est la mémoire de Moret­ti qui est la mémoire de l’hôtel qui est la mémoire de la ville.

WIN­CKEL­MANN — Ti per­do­no.

Mais ce n’est plus Win­ckel­mann qui parle. C’est le bâti­ment. C’est le par­quet de noyer et les colonnes de marbre et le lustre de Mura­no et les tuyaux dans les murs et les fon­da­tions sous les fon­da­tions. Le bâti­ment par­donne au cou­teau comme la mer par­donne au sel. Parce qu’il n’y a pas d’alternative. Parce que les murs n’ont pas le choix. Parce que le registre ins­crit les assas­sins à côté des vic­times, les vivants à côté des morts, les archi­ducs à côté des cui­si­niers, sans dis­tinc­tion, sans juge­ment, sans par­don ni condam­na­tion, le registre enre­gistre, c’est tout, c’est tout ce qu’il sait faire.

Trois heures moins le quart. Bep­po est debout. Le Grec n’est tou­jours pas ren­tré. Le lustre ne tremble plus. Les fan­tômes dorment. Bep­po ne dort pas. Bep­po ne dor­mi­ra pas. Bep­po veille.

VI — CHAMBRE 10

3h

Un homme entre dans une chambre d’hôtel et ne sait pas qu’il n’en sor­ti­ra pas vivant.

 

Sten­dal. Le père cor­don­nier. Les mains du père, larges, cra­que­lées, les mains qui tiennent le cuir comme on tient un ani­mal bles­sé. L’enfant regarde. L’enfant vou­drait des mains blanches. L’enfant aura des mains blanches.

 

Rome. Les sta­tues. La pre­mière fois. L’Apollon du Bel­vé­dère. Le marbre qui res­pire, qui ne res­pire pas, qui fait sem­blant de res­pi­rer, et c’est plus beau que la res­pi­ra­tion, c’est la res­pi­ra­tion libé­rée du corps, la res­pi­ra­tion pure, edle Ein­falt, noble sim­pli­ci­té, le souffle de la pierre.

Le Pape m’a nom­mé Pré­fet des Anti­qui­tés. Moi. Le fils du cor­don­nier de Stendal.

Vienne. Les médailles. L’Impératrice Marie-Thé­rèse sou­rit. Ses mains à elle aus­si, blanches, avec des bagues, les mains qui donnent les médailles et les médailles brillent et l’or est chaud dans la paume et je les emporte comme un enfant emporte un tré­sor, dans la poche, en ser­rant, et sur la route de Trieste je les sors et je les regarde et elles brillent dans le soleil et je suis heu­reux comme un enfant du cor­don­nier de Sten­dal qui a de l’or dans la poche.

 

Pour­quoi Trieste. Pour­quoi m’arrêter. Je devais prendre un navire pour Ancône et de là Rome. Mais quelque chose. Un pres­sen­ti­ment. Non. La fatigue. Les auberges. Les lits de corde et les punaises et le vin aigre et les cochers qui volent. Le voyage est un désen­chan­te­ment pro­gres­sif. On part pour la beau­té et on ren­contre la boue.

 

Gio­van­ni. J’ai don­né mon pré­nom seule­ment. Sans patro­nyme. Pour­quoi. Jeu. Vani­té. L’homme le plus célèbre d’Europe qui joue à être per­sonne. Comme un dieu qui se déguise en men­diant pour tra­ver­ser les villes. Ulysse chez les Cyclopes. Per­sonne. Je m’appelle Personne.

 

Le gar­çon de la chambre d’à côté. Petit. Brun. Cui­si­nier. Il dit. De Pis­toia. Des yeux. Des yeux qui regardent. Qui regardent quoi. Les médailles. Mes mains quand je tiens les médailles. Je les lui montre. Pour­quoi. Vani­tas. Vanitatum.

 

Le cou­teau.

 

Le pre­mier coup ne fait pas mal. Le pre­mier coup est une sur­prise. Le corps ne com­prend pas. Le corps dit : ce n’est pas pos­sible. Et puis le deuxième coup et le corps com­prend et le troi­sième et le qua­trième et le cin­quième et le sixième et le sep­tième et le corps ne dit plus rien.

 

Guar­da che mi ha fatto.

 

Je des­cends l’escalier. Le sang entre les doigts. Le sang est chaud, c’est la seule chose que je pense, le sang est chaud et mes mains sont chaudes et les médailles sont froides, il a pris les médailles, les médailles de l’Impératrice, l’or, tout l’or dans les mains du cui­si­nier main­te­nant, et moi je des­cends avec du sang à la place de l’or et je crie dans l’escalier et personne.

 

Per­sonne ne vient. Les domes­tiques. Les murs. Le hall. L’auberge entière se tait. La ville se tait. Trieste se tait. Comme elle se tai­ra cent qua­rante-six ans plus tard quand d’autres cer­cueils pas­se­ront sur la piaz­za et que la ville retien­dra son souffle.

 

Je par­donne.

Je ne sais pas pourquoi.

Le par­don n’a pas de rai­son. Le par­don est un spasme du cœur, comme le meurtre est un spasme de la main.

 

La chambre 10. Le chiffre reste. Les murs changent, le par­quet change, la fenêtre se déplace, les meubles dis­pa­raissent, le bâti­ment est démo­li et recons­truit et démo­li et recons­truit et le chiffre reste, 10, comme un clou dans le vide, un clou qui tient ensemble six siècles de murs, et le por­tier de nuit dit È sta­to Win­ckel­mann en riant et en ne riant pas et c’est ma comé­die, c’est ma tra­gé­die, c’est mon nom qui reste quand le sang est sec et le par­don oublié et l’or fon­du et la roue brisée.

 

Chambre 10. Trois heures du matin. Un cou­rant d’air.

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Sept coups de cou­teau — Par­tie 3

Sept coups de cou­teau — Par­tie 1

Sept coups de couteau

Sept coups de couteau

Par­tie 1

Grand Hotel Duchi d’Aosta, Trieste

Nuit du 28 au 29 juin 1914

I — LE HALL

22h

Dix heures. Les clés.

Bep­po posa les mains sur le comp­toir et le bois tiède remon­ta dans ses paumes comme quelque chose de vivant. Le noyer. Depuis com­bien d’années ce comp­toir. Depuis les Ciga, disait Moret­ti, depuis avant les Ciga, depuis le Vano­li, peut-être depuis avant le Vano­li. Ses mains connais­saient chaque veine du bois, chaque cica­trice sous le ver­nis. En haut le verre nou­veau, doré, bronze, les reflets de la mer disaient-ils dans le jour­nal quand ils ont refait. Reflets. La mer ne fait pas de reflets à dix heures du soir. Noire la mer. Noire et plate et silen­cieuse ce soir devant la piaz­za et toute la jour­née aus­si silen­cieuse, la jour­née des cercueils.

La clé du 7 pen­dait encore. Le Grec, Dou­va­ris, pas ren­tré. Au café sans doute, ou au casi­no, ou chez les femmes à Cava­na. Les Grecs ont de l’argent pour tout ça. La clé du 12 man­quait, bon, les Autri­chiens de Graz, le couple, ren­trés tôt, ella avait les yeux rouges toute la jour­née, le cor­tège, elle pleu­rait pour l’archiduc ou elle pleu­rait pour pleu­rer. Les femmes pleurent pour les morts des autres comme pour les leurs. Maria pleu­rait quand la chatte est morte et elle ne pleu­rait pas quand son frère. Non. Ne pas pen­ser au frère de Maria. La clé du 14, la clé du 16, la clé du 21. Le 10 est vide. Le 10 est tou­jours vide. Enfin presque tou­jours. On le donne quand il n’y a plus rien d’autre, et les clients ne res­tent jamais long­temps, ils sentent quelque chose, le froid peut-être, les murs, je ne sais quoi. È sta­to Winckelmann.

Le lustre. Ce lustre. Baro­vier e Toso, verre de Mura­no, aqua­ma­rine, ils l’avaient fait venir de Venise pièce par pièce, soixante bras, peut-être quatre-vingts, per­sonne n’a jamais comp­té. Moret­ti disait qu’il valait plus que la moi­tié des chambres réunies. À cette heure-ci éteint, presque éteint, deux bou­gies élec­triques sur soixante, le mini­mum pour qu’un client qui rentre voie le comp­toir et son propre che­min jusqu’à l’escalier. Les gout­te­lettes de verre trem­blaient quand même. Pour­quoi tremblent-elles. Pas de vent dans le hall. Pas de bora ce soir, rien, calme plat, la ville retient son souffle depuis cet après-midi, depuis le port, depuis les cer­cueils, tout est lourd et immo­bile. Et pour­tant le lustre tremble. Le bâti­ment res­pire, disait Moret­ti. Tous les bâti­ments res­pirent, et celui-ci plus que les autres parce qu’il est vieux et qu’il a des choses dans les poumons.

Mes pieds. Déjà. Il n’est que dix heures et déjà les pieds. Le gauche sur­tout, sous la voûte, cette dou­leur qui remonte dans la che­ville. Les chaus­sures de Grün­baum, via Car­duc­ci, trente-deux cou­ronnes, trop cher, Maria avait dit trop cher et elle avait rai­son et je les ai ache­tées quand même et elles me font mal depuis le pre­mier jour. L’orgueil des pieds. Ache­ter des chaus­sures trop chères qui font mal pour avoir l’air d’un por­tier de grand hôtel et pas d’un por­tier de pen­sion de famille. Comme si les clients regar­daient les pieds du por­tier. Ils ne regardent rien. Ils regardent le lustre en entrant et la clé en sor­tant et entre les deux ils regardent à tra­vers vous comme à tra­vers du verre, pas le beau verre aqua­ma­rine de Baro­vier e Toso, non, du verre ordi­naire, invi­sible, un homme-fenêtre, ecco, un homme par lequel on passe pour aller dormir.

Cos­sa ti vol. C’est le métier. Vingt-deux ans de métier. Vingt-deux ans de nuits. Moret­ti en avait fait trente et il est mort dans son lit un mar­di à quatre heures de l’après-midi, la seule heure de la jour­née où il n’avait jamais été éveillé, comme si la mort l’avait pris par sur­prise en le trou­vant les yeux fer­més pour une fois, tiens celui-là dort, pro­fi­tons-en. Si je meurs ce sera la nuit, les yeux ouverts, der­rière ce comp­toir, et le pre­mier client à des­cendre le matin me trou­ve­ra debout et raide et il pen­se­ra que je suis un meuble. Un meuble qui fai­sait par­tie du hall, entre le lustre et l’escalier, un meuble en forme d’homme avec des chaus­sures à trente-deux couronnes.

Un bruit à l’étage. Deuxième étage. Les tuyaux. Quelqu’un tire la chasse ou fait cou­ler un bain. À cette heure-ci. Les Autri­chiens de Graz peut-être, les gens en deuil prennent des bains la nuit, j’ai remar­qué ça, les gens très tristes se lavent beau­coup, comme s’ils vou­laient ôter quelque chose de la peau, la mort des autres, la sueur de la tris­tesse. L’eau court dans les tuyaux, des­cend dans les murs, rejoint les cana­li­sa­tions sous le sol, sous les fon­da­tions, là où il y avait avant l’Hospitium Mag­num, le pre­mier relais, trei­zième siècle, les murs sont pleins de tuyaux et les tuyaux sont pleins d’eau et l’eau est pleine de la crasse de six siècles de voya­geurs. Pen­sée dégoû­tante. Ne pas pen­ser à ça. Pen­ser au pois­son. Demain mar­di, mar­ché au pois­son, bran­zi­no si le prix est bon, Maria le fait avec les pommes de terre et le roma­rin, bran­zi­no al for­no con patate, quand le prix est bon. Deux cou­ronnes le kilo la semaine der­nière. Trop cher le bran­zi­no aus­si. Tout est trop cher. L’archiduc est mort et le bran­zi­no est trop cher, voi­là les nou­velles de la journée.

Cet après-midi. Le cor­tège. Je les ai vus arri­ver par le port, les cer­cueils sur le navire, le SMS Viri­bus Uni­tis, l’ironie, uni­tis, la force unie, rien n’est uni, tout se défait, l’Empire se défait, les Ita­liens tirent d’un côté, les Slaves de l’autre, les Alle­mands du troi­sième, et au milieu Trieste, tou­jours au milieu, tou­jours entre, ni l’un ni l’autre, les deux à la fois, xe vero, c’est ça Trieste, un entre-deux, un hôtel, un lieu de pas­sage. Les cer­cueils des­cen­dus sur le quai. Les sol­dats. Les che­vaux noirs. Le silence de la piaz­za. Moi sur le seuil de l’hôtel, en livrée, au garde-à-vous, tous les por­tiers des hôtels de la piaz­za au garde-à-vous, le Vano­li et le Duchi c’est la même chose main­te­nant mais je dis encore Vano­li par­fois, mon père disait Vano­li, et son père disait Locan­da Grande, et le père de son père disait Oste­ria, et avant ça Hos­pi­tium Mag­num, les noms changent et le seuil reste et sur le seuil un homme debout qui regarde pas­ser les morts.

Les morts de cet hôtel. Mieux vaut ne pas comp­ter. Mieux vaut ne pas pen­ser à Win­ckel­mann ce soir. Mais c’est plus fort que moi, chaque fois que je passe devant le 10, chaque nuit, cette espèce de cou­rant d’air dans le cou­loir du pre­mier étage, même quand toutes les fenêtres sont fer­mées, même en été, sur­tout en été, le 8 juin c’est en été qu’il est mort, juin 1768, sette col­pi di col­tel­lo, sept coups de cou­teau, cinq mor­tels, dans cette chambre, qui n’est plus la même chambre, les murs ont été refaits trois fois depuis, le par­quet chan­gé, la fenêtre dépla­cée, il ne reste rien de la chambre de 1768, rien que le numé­ro, le 10, on aurait pu chan­ger le numé­ro aus­si, on aurait dû, mais non, la direc­tion a gar­dé le numé­ro, per sca­ra­man­zia ou par fier­té ou par com­merce, il y a des gens qui demandent la chambre du mort, des Alle­mands sur­tout, des pro­fes­seurs avec des lunettes qui veulent dor­mir là où Win­ckel­mann a été poi­gnar­dé, comme si le mate­las avait une mémoire, comme si le sang tra­ver­sait les siècles à tra­vers les sommiers.

Guar­da che mi ha fat­to. C’est ce qu’il a crié dans l’escalier. Regar­dez ce qu’il m’a fait. Il des­cen­dait en se tenant le ventre et le sang cou­lait entre ses doigts et il criait aux domes­tiques qui n’avaient rien enten­du, qui dor­maient ou fai­saient sem­blant, et Arcan­ge­li cou­rait déjà dans la rue, le cou­teau encore, non, il avait lais­sé le cou­teau, le cou­teau et la corde, oui la corde aus­si, il avait essayé de l’étrangler d’abord et ensuite le cou­teau, et Win­ckel­mann, le vieux Win­ckel­mann, le Signor Gio­van­ni comme il se fai­sait appe­ler, faux nom, inco­gni­to, pour­quoi inco­gni­to, l’homme le plus célèbre d’Europe qui se cache dans une auberge de Trieste sous un faux nom, quelque chose ne va pas dans cette his­toire, n’a jamais été, quelque chose d’opaque au fond, comme le verre du comp­toir quand la lumière ne passe plus à tra­vers, quelque chose qui regarde depuis l’autre côté.

Il lui a par­don­né avant de mou­rir. C’est ça qui m’a tou­jours. Si un homme me poi­gnar­dait sept fois je ne lui par­don­ne­rais pas. Même une fois. Même un seul coup de cou­teau je ne par­don­ne­rais pas. Mais Win­ckel­mann a par­don­né à Arcan­ge­li et Arcan­ge­li a été roué vif sur la piaz­za devant l’hôtel quand même, le 20 juillet, qua­rante-deux jours après, le par­don de la vic­time ne compte pas pour la jus­tice des hommes, ni pour celle de Dieu d’ailleurs, cos­sa xe el per­do­no, qu’est-ce que le par­don si le corps est ouvert et le sang répan­du et les médailles de l’impératrice volées, les médailles de Marie-Thé­rèse, en or, c’est pour ça qu’il l’a tué, pour l’or, ou pas pour l’or, les his­to­riens disent autre chose, les his­to­riens disent l’amour ou la poli­tique ou la folie, les his­to­riens ne savent rien, je suis por­tier de nuit depuis vingt-deux ans et je sais que les hommes tuent pour trois rai­sons, l’argent, la peur et l’humiliation, et que le reste c’est de la littérature.

Onze heures moins le quart. Dou­va­ris n’est pas ren­tré. Le hall est vide. Le lustre tremble. Mes pieds.

II — LE CAFFÈ

23h

Les miroirs. Degli Spec­chi. Le café des miroirs. Moi dans le miroir, moi dans l’autre miroir, moi dans le miroir du miroir, com­bien de Joyce dans ce café ce soir, six, huit, une infi­ni­té, une régres­sion de Joyce décrois­sants vers un point de fuite qui serait Dublin.

L’Opollo est tiède. Deuxième verre. Peut-être un troi­sième. Non. Nora sau­ra. Nora sait tou­jours. L’odorat de Nora, infaillible pour le vin, le tabac, le men­songe. Le vin de cette région, cru des col­lines du Car­so, âpre, un peu de soufre, pas vrai­ment bon mais c’est le vin d’ici et le vin d’ici c’est le vin d’ici. Boire le lieu. Deve­nir le lieu en buvant. Ulysse buvait le vin de chaque île.

Dehors la piaz­za. L’immense piaz­za ouverte sur la mer noire. Pas une âme. Il y avait un cor­tège aujourd’hui sur cette piaz­za, des mil­liers de gens, les cer­cueils de l’archiduc et de sa femme, le navire de guerre dans le port, les che­vaux, les sabres, et main­te­nant rien, vide, les pavés lui­sants de la cha­leur du jour qui redes­cend dans la pierre, la mer plate et noire au bout comme une page non écrite. A blank page. Tabla­ture. Tabu­la. Rasa.

Le gar­çon essuie les tables. Bien­tôt ils fer­me­ront. Com­bien de cafés dans cette ville. Plus que de biblio­thèques. Plus que d’églises. Le café comme ins­ti­tu­tion civique, comme forum, comme ago­ra, les Grecs avaient l’agora et les Tries­tins ont le caf­fè et c’est la même chose au fond, une place publique avec du bruit et des opi­nions et de la fumée au lieu du soleil. Sve­vo au San Mar­co tous les jours, Saba au Tom­ma­seo, moi ici, agli Spec­chi, parce que les miroirs et parce que la piaz­za et parce que de cette table-ci on voit le hall du Duchi d’Aosta par la porte vitrée quand elle s’ouvre et le hall est un pays et chaque hôtel est un pays avec ses lois et ses fron­tières et sa popu­la­tion de passage.

Dubli­ners. Treize jours. Treize jours que le livre existe et pas une ligne dans le Freeman’s Jour­nal, pas un mot dans Sinn Féin, rien, le silence de Dublin sur Dublin, la ville qui ne veut pas se voir dans le miroir. Degli Spec­chi. Dublin des miroirs. 499 exem­plaires dont 120 ache­tés par moi, 120, quatre mois de leçons d’anglais au baron Ral­li pour payer 120 exem­plaires de mon propre livre que per­sonne ne lit. Richards m’écrit que les ventes sont stag­nant. Stag­nant. Le mot est juste. Stag­nant comme l’eau du canal Grande le dimanche, stag­nant comme la conver­sa­tion au dîner de la com­tesse Sor­di­na, stag­nant comme la prose de tout le monde sauf celle que j’essaie d’écrire et qui ne stagne pas, non, qui coule, qui court, qui se jette, qui.

Ce livre que j’essaie d’écrire. Ce truc. Cette chose sans forme encore, ou trop de formes, toutes les formes en même temps, comme l’eau qui prend la forme du réci­pient et le réci­pient c’est Dublin et Dublin c’est le monde et le monde c’est un seul jour. One day. One single day. Bloom’s day. Non. Pas encore. Le nom est là mais la chose pas encore, la chose se forme, len­te­ment, dans les rues de Trieste qui sont les rues de Dublin vues à l’envers dans un miroir, degli Spec­chi, tou­jours les miroirs, on n’écrit que de loin, on n’écrit que depuis l’exil, il faut perdre le lieu pour le pos­sé­der, Nora l’a com­pris avant moi, Nora qui n’écrit pas mais qui sait, she knows, avec cette science des femmes de Gal­way qui est une science de la marée et de l’attente.

Cet après-midi les cer­cueils. Je n’y suis pas allé. Sta­nis­laus y est allé, Sta­nis­laus va à tout, Sta­nis­laus est un citoyen, moi je suis un artiste c’est-à-dire un mau­vais citoyen, j’étais à la table de la cui­sine devant les épreuves du Por­trait et j’entendais par la fenêtre ouverte de la via Bra­mante le silence de la ville, ce silence énorme, un silence de cathé­drale éten­du à toute la ville, le silence d’une ville de deux cent mille habi­tants rete­nant son souffle pen­dant que deux morts passent, et je pen­sais Hades, je pen­sais Glas­ne­vin, je pen­sais Pad­dy Dignam dans le cor­billard et les rues de Dublin bor­dées de monde et Leo­pold Bloom dans la voi­ture avec Mar­tin Cun­nin­gham et Mr Power et Simon Deda­lus, non, pas Deda­lus, pas encore, les noms bougent encore, se déplacent comme les pièces d’un échi­quier dont je ne connais pas encore les règles, je les invente en jouant.

Hades. Oui. L’enterrement. Il y aura un enter­re­ment dans le livre. Un homme meurt à Dublin et on le porte à Glas­ne­vin et la voi­ture tra­verse la ville et par la vitre on voit Dublin comme on voit Trieste par la vitre du Caf­fè degli Spec­chi, les rues, les ponts, les gens, les chiens, les bou­tiques, Nel­son sur sa colonne comme la sta­tue de Maxi­mi­lien sur la piaz­za, non c’est Charles VI sur la colonne, Maxi­mi­lien c’est Mira­mare, Maxi­mi­lien c’est le Mexique, Maxi­mi­lien fusillé à Que­ré­ta­ro, encore un archi­duc mort, la mai­son d’Autriche pro­duit des cadavres comme la mai­son Vene­zia­ni pro­duit de la pein­ture sous-marine, en quan­ti­té indus­trielle, pour l’exportation.

Schmitz. Mon vieux Schmitz. Ce soir chez les Vene­zia­ni il ne dort pas, il ne dort jamais, l’insomnie comme tech­nique nar­ra­tive, il m’a dit un jour on n’écrit bien que quand on devrait dor­mir, le cer­veau dans cet état entre la luci­di­té et le rêve, pas tout à fait ici pas tout à fait ailleurs, la conscience de Zeno. La conscience de Zeno. Il m’a racon­té cette idée, un homme qui essaie d’arrêter de fumer et qui ana­lyse tout, les excuses, les men­songes, les der­nières ciga­rettes qui ne sont jamais les der­nières. L’ultima siga­ret­ta. Schmitz ne sait pas encore qu’il l’écrira. Moi non plus je ne sais pas encore ce que j’écrirai mais je sais que Schmitz en fait par­tie, ses mains quand il parle, sa manière de dire I sup­pose so avec une into­na­tion de Trieste qui trans­forme l’anglais en musique bal­ka­nique, sa femme Livia et ses che­veux, Good God che capel­li, la rivière, oui, une femme qui serait une rivière, les che­veux d’une femme qui coulent comme une rivière à tra­vers une ville, non, à tra­vers un livre, non, c’est la même chose, la ville est le livre et le livre est la ville et la rivière tra­verse les deux.

Schmitz me demande des secrets sur les Irlan­dais. Tell me some secrets about Irish­men. Your bro­ther has been asking so many ques­tions about Jews that I want to get my own back. Il rit quand il dit ça et son rire est celui de Bloom, oui, cette bon­ho­mie, cette iro­nie tendre, cet art de trans­for­mer la bles­sure en blague, l’exclusion en comé­die. Un Juif à Trieste est un Juif à Dublin est un Juif à Ithaque est un homme seul dans une ville qui est la sienne et qui ne l’est pas. Only a forei­gner would do. Ulysse est un étran­ger par­tout, même chez lui, sur­tout chez lui, parce qu’il est par­ti et que le retour n’abolit pas le départ.

Un bruit de verre. Le gar­çon a lais­sé tom­ber quelque chose. Onze heures et quart. Je devrais ren­trer. La via Bra­mante. Les esca­liers. Le chat sur le palier, celui de la phar­ma­cienne du rez-de-chaus­sée, la Piccìo­la, le chat qui m’attend comme si j’étais le seul homme de Trieste à reve­nir la nuit, le seul Ulysse de ce palier. Nora dort. Les enfants dorment. Gior­gio dans son lit trop petit, Lucia dans son ber­ceau qu’on devrait chan­ger, les pieds dépassent, elle gran­dit, tout gran­dit sauf mon compte en banque et la liste de mes lecteurs.

En me levant je vois par la vitre le hall du Duchi d’Aosta. La porte vitrée ouverte sur la piaz­za, la lumière faible du lustre, on dis­tingue à peine les colonnes de marbre rouge et tout au fond le comp­toir et der­rière le comp­toir un homme, le por­tier de nuit, immo­bile, un homme qui veille. Qui regarde la nuit. Qui attend. Qui est-il. Que pense-t-il. Que voit-il quand il regarde dans le noir du hall et que le noir du hall le regarde en retour. Cet homme est un per­son­nage. Pas le mien, pas encore. Ou si. Cet homme est Leo­pold, non, est Bloom, non, est Ulysse, non, n’est per­sonne encore, est un homme debout der­rière un comp­toir dans un hôtel de Trieste qui attend l’aube et ne sait pas qu’il est en train de deve­nir quelqu’un dans la tête d’un Irlan­dais insom­niaque assis au café d’en face qui ne sait pas lui-même ce qu’il est en train d’écrire.

Degli Spec­chi. Les miroirs. L’homme dans le miroir qui regarde l’homme der­rière le comp­toir qui ne sait pas qu’on le regarde. Comme Dieu regarde ses créa­tures, avec ten­dresse et impuis­sance. Comme Homère regar­dait Ulysse. Comme Dublin me regarde depuis l’autre bout de l’Europe par-des­sus les Alpes et la Manche et la mer d’Irlande, Dublin qui ne veut pas de mon livre mais qui ne peut pas m’empêcher de l’écrire.

Je paie. Je sors. La piaz­za immense. La mer. La nuit de Trieste. Quelque part là-haut dans les rues la via Bra­mante et le lit et Nora et le chat et les épreuves du Por­trait sur la table de la cui­sine et le cahier bleu où j’ai com­men­cé à noter des choses, des bouts, des frag­ments, des noms de rues dubli­noises, des heures, un sché­ma, une carte de la ville qui est une carte du corps humain qui est une carte de l’Odyssée, et tout cela devien­dra quelque chose, je ne sais pas quoi, pas encore, pas encore.

Trieste Zürich Paris. Non. Pour l’instant seule­ment Trieste. Seule­ment cette nuit. Seule­ment ce pas et le sui­vant et le sui­vant sur les pavés de la piaz­za Uni­tà et la mer à gauche et l’hôtel der­rière moi et l’homme der­rière le comp­toir que je ne rever­rai pas et que je n’oublierai pas.

III — LE REGISTRE

Minuit

Minuit. Bep­po ouvre le registre.

Le grand livre. Relié cuir, tranche dorée, six cents pages, la moi­tié rem­plies. Le registre des entrées et des sor­ties, des arri­vées et des départs, des noms et des numé­ros de chambre, des natio­na­li­tés et des durées de séjour. Le registre qui ne dit rien et qui dit tout. Chaque nom une vie, chaque date un monde, chaque signa­ture une pro­messe de retour qui ne sera presque jamais tenue.

 

GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA

Piaz­za Uni­tà d’Italia, n° 2 — Trieste

REGISTRE DES VOYA­GEURS — Juin 1914

28 juin 1914

DOU­VA­RIS, Spy­ri­don K. — Sujet hel­lé­nique — Négo­ciant — Cor­fou / Trieste — Ch. 7 — Arri­vée 24 juin — Départ indé­ter­mi­né — Obser­va­tions : clé non ren­due au 28, ren­trée après minuit fréquente.

KESS­LER, Rudolf & Frau Mathilde, née Brandt — Sujets autri­chiens — Indus­triel (tex­tile) — Graz — Ch. 12 — Arri­vée 26 juin — Départ pré­vu 30 juin — Obser­va­tions : Frau Kess­ler indis­po­sée le 28, bain chaud com­man­dé à 22h15.

GALAT­TI, Deme­trios, Mme Éléo­nore, & suite (2 domes­tiques) — Sujets otto­mans / hel­lènes — Arma­teur — Constan­ti­nople / Trieste — Ch. 21–22 — Arri­vée 19 juin — Départ indé­ter­mi­né — Obser­va­tions : abon­ne­ment télé­pho­nique urbain.

HART­MANN, Pr. Dr. Frie­drich — Sujet prus­sien — Pro­fes­seur d’archéologie clas­sique, Uni­ver­si­té de Göt­tin­gen — Ch. 10 — Arri­vée 28 juin — Départ pré­vu 30 juin — Obser­va­tions : a deman­dé spé­ci­fi­que­ment la chambre 10. A deman­dé des infor­ma­tions sur Winckelmann.

NIE­METZ, Josef — Sujet autri­chien — Repré­sen­tant de com­merce (machines agri­coles) — Vienne — Ch. 14 — Arri­vée 28 juin — Départ 29 juin — Obser­va­tions : aucune.

[Ch. 16 : VACANTE. Ch. 10 : voir supra. Ch. 3, 5, 8, 9, 15, 18, 19, 20 : séjours en cours, rien à signaler.]

Mais avant eux, et avant tous ceux-là, et bien avant que la piaz­za ne s’appelât Uni­tà et bien avant qu’elle ne s’appelât Grande, bien avant que le bâti­ment ne s’appelât Duchi et bien avant qu’il ne s’appelât Vano­li et bien avant qu’il ne s’appelât Locan­da et bien avant qu’il ne s’appelât Oste­ria, il y eut le pre­mier registre, qui n’était pas un livre mais une planche de bois sur laquelle un clou rouillé rete­nait un mor­ceau de par­che­min, et sur ce par­che­min les noms des pre­miers voya­geurs de l’Hospitium Mag­num, trei­zième siècle de Notre-Sei­gneur, mar­chands de sel, de pois­son, d’huile et d’épices, marins de retour d’Istrie et de Dal­ma­tie et des îles, hommes sans autre nom que leur métier et leur pro­ve­nance, Pie­ro del Sale, Mar­co d’Istria, Gia­co­mo il Gre­co, des noms comme des coor­don­nées géo­gra­phiques, des noms-bous­soles, des noms qui disent d’où l’on vient et non pas qui l’on est, car qui l’on est ne regarde que Dieu, et le registre n’est pas Dieu, le registre est César.

 

LOCAN­DA GRANDE — EXTRAITS DU REGISTRE RECONS­TI­TUÉ

(d’après les Archives muni­ci­pales de Trieste, Fon­do Alber­ghie­ro, § VII-XII)

1727 — Ouver­ture de l’Osteria Grande sur les fon­da­tions de l’Hospitium Mag­num. Pro­prié­té muni­ci­pale. Capa­ci­té : 14 chambres, 6 écu­ries. Tarif : 3 kreu­zers la nuit, paille comprise.

1765 — Agran­dis­se­ment et res­tau­ra­tion. L’Osteria Grande devient Locan­da Grande. Capa­ci­té por­tée à 22 chambres. Hôtes notables cette année-là : aucun.

1er juin 1768 — Arri­vée d’un voya­geur se décla­rant sous le nom de GIO­VAN­NI (pré­nom seul, sans patro­nyme). Natio­na­li­té non décla­rée. Pro­fes­sion non décla­rée. Pro­ve­nance : Vienne. Des­ti­na­tion décla­rée : Ancône, par mer. Ch. 10. Séjour pré­vu : quelques jours (en attente de navire). Obser­va­tions : néant.

2 juin 1768 — Arri­vée de Fran­ces­co ARCAN­GE­LI, né à Cam­pi­glio di Cire­glio (Pis­toia), cui­si­nier, sans emploi. Ch. 11 (conti­guë au n° 10). Tarif réduit.

 

COPIE CONFORME — Pro­cès-ver­bal d’autopsie

Tri­bu­nal cri­mi­nel impé­rial de Trieste, 9 juin 1768

En la chambre n° 10 de la Locan­da Grande, sise sur la Piaz­za San Pie­tro, aujourd’hui neu­vième jour du mois de juin de l’an de grâce mil sept cent soixante-huit, nous, Dr. Gio­van­ni Bat­tis­ta Renal­di­ni, méde­cin asser­men­té près le Tri­bu­nal impé­rial, en pré­sence du gref­fier Signor Anto­nio Maren­zi, avons pro­cé­dé à l’examen du corps du défunt se fai­sant appe­ler Signor Gio­van­ni, iden­ti­fié ulté­rieu­re­ment comme Johann Joa­chim Win­ckel­mann, né à Sten­dal en Saxe, Pré­fet des Anti­qui­tés de Sa Sain­te­té le Pape Clé­ment XIII.

Le corps pré­sente sept bles­sures par arme blanche. Pre­mière bles­sure : région tho­ra­cique gauche, entre la qua­trième et la cin­quième côte, péné­trante, lésion du péri­carde. Deuxième bles­sure : région abdo­mi­nale supé­rieure, péné­trante, lésion du foie. Troi­sième bles­sure : région abdo­mi­nale inférieure —

 

GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA ★★★★★

Piaz­za Uni­tà d’Italia — La plus grande place d’Europe ouverte sur la mer

L’établissement, fon­dé en 1873 par les soins des Assi­cu­ra­zio­ni Gene­ra­li sur les plans de l’ingénieur Euge­nio Gei­rin­ger, occupe l’emplacement his­to­rique de l’Hospitium Mag­num (XIIIe s.), de l’Osteria Grande (1727), de la célèbre Locan­da Grande (1765–1847) et de l’Hotel Gar­ni (1873). Sa façade éclec­tique, ornée de pilastres corin­thiens, de frises flo­rales et d’une balus­trade cou­ron­née de sta­tues allé­go­riques repré­sen­tant Trieste et Mer­cure, témoigne de la gran­deur d’une ville qui fut le qua­trième port de l’Empire. Trente-deux chambres et suites, toutes équi­pées du cou­rant élec­trique (depuis 1912), du télé­phone urbain et de salles de bain pri­vées avec eau cou­rante chaude et froide. Res­tau­rant de pre­mier ordre, spé­cia­li­tés de fruits de mer adria­tiques. Bar. Salon de lec­ture. Vue impre­nable sur la mer et sur la piaz­za. Tarifs à par­tir de 8 cou­ronnes la nuit (petit déjeu­ner com­pris). Réduc­tion pour séjours de longue durée. On parle alle­mand, ita­lien, fran­çais, anglais, grec et slovène.

PAR­MI NOS HÔTES ILLUSTRES : S.A.I. l’Archiduchesse Marie-Made­leine d’Autriche (épouse de Cosme de Médi­cis, 1608), S.A.R. l’Infante Marie d’Espagne (1631), S.A. Fede­ri­co Gon­za­ga Duc de Man­toue (1662), l’Amiral Hora­tio Nel­son et Lady Hamil­ton, S.M. la Reine Marie-Caro­line de Naples, LL.MM. les Empe­reurs Joseph II et Léo­pold II, M. Gia­co­mo Casa­no­va (che­va­lier de Sein­galt), M. Car­lo Gol­do­ni, S.A.R. le Prince Joa­chim Murat, S.A.R. le Prince Ber­na­dotte. — N.B. L’établissement décline toute res­pon­sa­bi­li­té quant aux évé­ne­ments sur­ve­nus en ses murs sous les admi­nis­tra­tions précédentes.

 

IL PIC­CO­LO DEL­LA SERA

Trieste, 29 giu­gno 1914

SOLENNE TRAN­SI­TO DELLE SALME IMPERIALI

Nel­la gior­na­ta di ieri la cit­tà di Trieste ha reso il suo estre­mo omag­gio alle salme di Sua Altez­za Impe­riale e Reale l’Arciduca Fran­ces­co Fer­di­nan­do d’Austria-Este e del­la sua consorte la Duches­sa Sofia di Hohen­berg, bar­ba­ra­mente assas­si­na­ti nel­la cit­tà di Sara­je­vo il gior­no pre­ce­dente. Il SMS Viri­bus Uni­tis, nave ammi­ra­glia del­la I.R. Mari­na, ha attrac­ca­to al Molo San Car­lo alle ore 10 del mat­ti­no. Le salme, deposte in bare di quer­cia rico­perte dal­la ban­die­ra impe­riale, sono state tra­spor­tate in pro­ces­sione solenne lun­go il Cor­so, la Riva Car­ciot­ti e la Piaz­za Grande fino alla sta­zione fer­ro­via­ria, scor­tate da un reg­gi­men­to di fan­te­ria, due squa­dro­ni di caval­le­ria e la ban­da musi­cale del 97° Reg­gi­men­to. Una fol­la consi­de­re­vole, sti­ma­ta in quin­di­ci­mi­la per­sone, ha assis­ti­to in reli­gio­so silen­zio al pas­sag­gio del cor­teo. Le auto­ri­tà civi­li e mili­ta­ri era­no pre­sen­ti al com­ple­to. Il com­mer­cio ha osser­va­to una gior­na­ta di chiu­su­ra. Nes­sun inci­dente è sta­to segnalato.

 

INVEN­TAIRE DES OBJETS CONTE­NUS DANS LE HALL

DU GRAND HOTEL DUCHI D’AOSTA

À la date du 28 juin 1914, minuit

Un (1) lustre en cris­tal de Mura­no, manu­fac­ture Baro­vier e Toso, soixante bras, verre aqua­ma­rine, esti­ma­tion 4 200 cou­ronnes. Huit (8) colonnes revê­tues de marbre Rouge de Vérone, incrus­tées à l’identique des pilastres de la façade. Un (1) par­quet de noyer avec joints de lai­ton, sur­face 94 m², d’origine (1873). Un (1) comp­toir de récep­tion en bois, héri­té de la ges­tion CIGA, pla­teau de verre à reflets dorés et bron­zés, lon­gueur 3,40 m. Un (1) tapis iri­des­cent, manu­fac­ture G.T. Desi­gn, repré­sen­tant les ondu­la­tions de la mer Adria­tique. Un (1) tableau repré­sen­tant la Piaz­za Grande en 1847 (avant la démo­li­tion de la Locan­da Grande), huile sur toile, auteur incon­nu, cadre doré à la feuille. Un (1) registre des voya­geurs, relié cuir fauve, six cents pages, en ser­vice depuis le 1er jan­vier 1912. Un (1) porte-clés mural en aca­jou, trente-deux cro­chets, sept clés pré­sentes à minuit. Un (1) télé­phone mural Erics­son, rac­cor­dé au cen­tral urbain. Un (1) por­tier de nuit (Bep­po), debout.

 

Bep­po referme le registre. Les noms s’éteignent sous le cuir. Casa­no­va sous Gol­do­ni sous Nel­son sous Marie-Caro­line sous Joseph II sous Léo­pold II sous Win­ckel­mann. Tou­jours Win­ckel­mann. Le registre est un cime­tière où les noms sont cou­chés l’un sur l’autre comme les morts dans les fosses com­munes, les plus anciens au fond, les plus récents en sur­face, et si l’on creu­sait sous la page du 28 juin 1914 on trou­ve­rait Dou­va­ris cou­ché sur Kess­ler cou­ché sur Hart­mann cou­ché sur Nie­metz cou­chés sur tous les fan­tômes de la Locan­da Grande cou­chés sur le corps de Win­ckel­mann chambre 10 pre­mier étage sept coups de cou­teau cou­ché sur le par­che­min de l’Hospitium Mag­num cou­ché sur rien, sur le sol, sur la pierre, sur le quai, sur la mer.

Le Prus­sien de la chambre 10, Hart­mann, a deman­dé des infor­ma­tions sur Win­ckel­mann. Ce sont tou­jours des Alle­mands. Des pro­fes­seurs. Ils arrivent avec leurs lunettes et leurs cahiers et ils demandent où, com­ment, pour­quoi, et le por­tier de nuit doit racon­ter, comme un guide, comme un prêtre devant une relique, sauf que la relique est une tache de sang qui n’existe plus sur un par­quet qui n’existe plus dans une chambre qui n’existe plus, et il ne reste que le numé­ro, le 10, et le cou­rant d’air, et la voix de Bep­po qui dit ce que Moret­ti disait et que le por­tier d’avant Moret­ti disait et ain­si de suite en remon­tant les nuits jusqu’à la pre­mière nuit, celle du 8 juin 1768, quand un homme a crié dans l’escalier et que per­sonne n’a bougé.

Minuit vingt. Le Grec n’est pas ren­tré. Le lustre tremble. Le registre est fer­mé. Les noms dorment.

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