Sorting by

×
Les Nuits Blanches de Mon­sieur Fau­gères  — Troi­sième partie

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Fau­gères — Troi­sième partie

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Troi­sième partie

CHA­PITRE 8

Le piège

18 juin 1886

Il y a, dans le métier de négo­ciant, une situa­tion que tout le monde redoute et que tout le monde connaît : l’a­che­teur qui vous convoque pour une récla­ma­tion. Vous avez ven­du un vin. Le vin est arri­vé. L’a­che­teur l’a goû­té. Et quelque chose ne va pas. Le vin a tour­né, le bou­chon a cou­lé, la bou­teille s’est cas­sée, le mil­lé­sime n’est pas celui qui était pro­mis. L’a­che­teur vous convoque, et vous y allez le ventre noué, parce que vous ne savez pas encore si c’est un mal­en­ten­du — un vin qui a besoin d’être cara­fé, un palais qui n’a pas com­pris ce qu’il goû­tait — ou si c’est une catas­trophe — un vin véri­ta­ble­ment défec­tueux, une erreur de votre faute, une faute impardonnable.

C’est avec ce sen­ti­ment que je me ren­dis, le matin du 18 juin, au minis­tère de l’Intérieur.

*

La convo­ca­tion était arri­vée à huit heures du matin. Un groom — pas le même que d’ha­bi­tude, un groom que je n’a­vais jamais vu, large d’é­paules, le cou épais, avec des mains qui n’a­vaient pas été faites pour por­ter des pla­teaux — avait frap­pé à ma porte et m’a­vait ten­du une enve­loppe. Une enve­loppe blanche, épaisse, avec un cachet de cire rouge et les armoi­ries de l’Em­pire russe — l’aigle bicé­phale, les deux têtes regar­dant dans des direc­tions oppo­sées, ce qui me sem­bla par­fai­te­ment appro­prié pour un pays où tout le monde regar­dait par­tout sauf là où il fallait.

J’ou­vris l’en­ve­loppe. Le mes­sage était en fran­çais — un fran­çais impec­cable, cal­li­gra­phié à la plume, avec cette cour­toi­sie admi­nis­tra­tive qui est la spé­cia­li­té des bureau­cra­ties anciennes :

Mon­sieur Faugères,

Le capi­taine A. P. Vol­kons­ki serait hono­ré de vous rece­voir ce jour à onze heures, au bureau 14, troi­sième étage, bâti­ment prin­ci­pal du minis­tère de l’In­té­rieur, 16 rue Fontanka.

Votre pré­sence sera gran­de­ment appréciée.

Votre pré­sence sera gran­de­ment appré­ciée. Pas « votre pré­sence est requise ». Pas « vous êtes prié de vous pré­sen­ter ». Non — votre pré­sence sera gran­de­ment appré­ciée. Comme s’il s’a­gis­sait d’une invi­ta­tion à prendre le thé. Comme si j’a­vais le choix. Comme si, dans l’Em­pire russe, sous Alexandre III, un étran­ger convo­qué par la police secrète pou­vait répondre : non mer­ci, j’ai d’autres projets.

Je m’ha­billai avec soin. Mon meilleur cos­tume — le gris anthra­cite, celui que je por­tais pour les ren­dez-vous impor­tants à Bor­deaux, celui dans lequel j’a­vais signé le contrat Ches­tia­kov. Ma meilleure cra­vate — bor­deaux, évi­dem­ment, tou­jours bor­deaux. Mes chaus­sures cirées. Je me regar­dai dans le miroir de la salle de bains et je vis un négo­ciant en vin qui avait l’air d’un négo­ciant en vin, ce qui était exac­te­ment ce que je vou­lais avoir l’air, parce que c’é­tait exac­te­ment ce que j’é­tais, et que dans cette ville où tout le monde jouait un rôle, le seul rôle que je savais jouer était le mien.

Je des­cen­dis au hall. Wirz était à la récep­tion. Il me vit pas­ser et ses yeux — des yeux de récep­tion­niste, c’est-à-dire des yeux qui voient tout et ne montrent rien — ses yeux se posèrent sur l’en­ve­loppe que je tenais à la main et quelque chose pas­sa sur son visage, un fré­mis­se­ment, une ombre, quelque chose qui res­sem­blait à de la com­pas­sion et qui dis­pa­rut aus­si­tôt, rem­pla­cé par le sou­rire professionnel.

— Mon­sieur Fau­gères. Puis-je vous appe­ler un fiacre ?

— S’il vous plaît.

— Fon­tan­ka 16 ?

Il savait. Bien sûr qu’il savait. Tout le monde savait. Le Grand Hotel Europe était un endroit où les murs avaient des oreilles, les tapis avaient des yeux, et les récep­tion­nistes suisses avaient une pres­cience qui dépas­sait lar­ge­ment leurs attributions.

Le fiacre m’emmena.

*

Mais avant le minis­tère, il y eut Crawley.

Je le trou­vai dans le fiacre.

Non — ce n’est pas exact. Je ne le trou­vai pas dans le fiacre. Il y était déjà. Quand le por­tier ouvrit la por­tière et que je mon­tai, Craw­ley était assis sur la ban­quette oppo­sée, les jambes croi­sées, un jour­nal sur les genoux, comme s’il avait pris ce fiacre bien avant moi et que ma des­ti­na­tion coïn­ci­dait for­tui­te­ment avec la sienne.

— Bon­jour, Fau­gères, dit-il avec la désin­vol­ture d’un homme qui retrouve un voi­sin dans un omni­bus. Belle jour­née, n’est-ce pas ? Quoique à Péters­bourg en juin la ques­tion soit rhé­to­rique — toutes les jour­nées sont belles, puis­qu’elles ne finissent jamais.

— Qu’est-ce que vous faites dans mon fiacre, Crawley ?

— Votre fiacre ? Mon cher, les fiacres de Péters­bourg n’ap­par­tiennent à per­sonne. Ils sont comme les secrets : ils circulent.

Il replia son jour­nal. Il me regar­da. Et pour la pre­mière fois depuis que je le connais­sais — depuis cette pre­mière soi­rée au bar, le pauillac 1878, la conver­sa­tion sur les icônes — pour la pre­mière fois, le masque tomba.

Non — le masque ne tom­ba pas. Le masque chan­gea. C’é­tait plus sub­til et plus effrayant. Le Craw­ley non­cha­lant, ama­teur d’i­cônes, col­lec­tion­neur dilet­tante, gent­le­man anglais en vil­lé­gia­ture — ce Craw­ley-là ne dis­pa­rut pas. Il se dépla­ça. Il se mit de côté, comme un acteur qui s’é­carte pour lais­ser la place au per­son­nage sui­vant, et le per­son­nage sui­vant avait les mêmes traits, la même mous­tache, les mêmes yeux gris, mais une den­si­té dif­fé­rente. Un poids dif­fé­rent. Comme un vin qu’on goûte à l’a­veugle et qu’on prend d’a­bord pour un graves léger et qui se révèle, en bouche, être un pauillac de pre­mière caté­go­rie — les mêmes cépages, le même ter­roir, mais une concen­tra­tion, une pro­fon­deur, une auto­ri­té qui changent tout.

— Fau­gères, dit-il. Je vais vous dire quelque chose que je n’au­rais pas dû vous dire et que je ne vous dirais pas si les cir­cons­tances ne l’exi­geaient pas. Je ne suis pas col­lec­tion­neur d’i­cônes. Ou plu­tôt je suis col­lec­tion­neur d’i­cônes, car il faut bien une cou­ver­ture et autant en choi­sir une qui cor­res­ponde à un goût véri­table, mais ce n’est pas la rai­son de ma pré­sence à Péters­bourg. Je suis au ser­vice de Sa Majes­té bri­tan­nique. Au Forei­gn Office. Dans une sec­tion dont je ne vous don­ne­rai pas le nom et dont l’exis­tence n’est offi­ciel­le­ment recon­nue par per­sonne, ce qui est com­mode car cela nous per­met de ne rendre de comptes à per­sonne non plus.

Je ne dis rien. Je n’é­tais pas sur­pris. Ou plu­tôt j’é­tais sur­pris de ne pas être sur­pris, ce qui est peut-être la forme la plus abou­tie de la sur­prise — quand la révé­la­tion ne révèle rien qu’on ne savait déjà, mais qu’on n’a­vait pas encore formulé.

— Et pour­quoi me dites-vous cela maintenant ?

— Parce que vous allez voir Vol­kons­ki. Parce que Vol­kons­ki va vous poser des ques­tions. Et parce que si vous ne savez pas exac­te­ment ce que vous pou­vez dire et ce que vous ne pou­vez pas dire, vous ris­quez de com­mettre une erreur qui pour­rait avoir des consé­quences très désa­gréables — non pas pour moi, car je suis pro­té­gé par le sta­tut diplo­ma­tique de Sa Majes­té, mais pour vous, qui n’êtes pro­té­gé par rien d’autre que votre bonne foi et votre accent bordelais.

Le fiacre rou­lait. Les façades de Péters­bourg défi­laient — jaune, vert, rose, bleu — avec cette mono­to­nie somp­tueuse qui était le style archi­tec­tu­ral de la ville. Des pas­sants mar­chaient sur les trot­toirs. Des voi­tures croi­saient la nôtre. Le monde conti­nuait, indif­fé­rent à ce qui se disait dans ce fiacre entre un Anglais qui n’é­tait pas ce qu’il pré­ten­dait et un Bor­de­lais qui ne com­pre­nait tou­jours pas ce qu’il fai­sait là.

— Que vou­lez-vous que je dise à Volkonski ?

— La véri­té, dit Crawley.

— La vérité ?

— La véri­té. Toute la véri­té. Que vous avez trou­vé un billet dans une bou­teille. Que vous l’a­vez lu. Que vous n’a­vez rien com­pris. Que vous l’a­vez gar­dé par curio­si­té. Et qu’on vous l’a volé. Dites tout. Ne cachez rien. N’in­ven­tez rien.

— Et le reste ?

— Quel reste ?

— Vous. La com­tesse. Le mot dans le train. Tout ce qu’on m’a dit, tout ce qu’on m’a pro­po­sé, tous ces gens qui m’ont appro­ché depuis mon arrivée.

Craw­ley eut un sou­rire. Un vrai sou­rire, cette fois — pas le sou­rire mon­dain du gent­le­man, pas le sou­rire cal­cu­lé de l’agent, mais un sou­rire humain, presque tendre, le sou­rire d’un homme qui appré­cie un autre homme parce que cet autre homme pose exac­te­ment les bonnes questions.

— Dites tout, répé­ta-t-il. Ne me pro­té­gez pas. Je n’ai pas besoin d’être pro­té­gé. Et la com­tesse non plus. Les seuls qui ont besoin d’être pro­té­gés dans cette affaire, Fau­gères, c’est vous. Et votre meilleure pro­tec­tion, croyez-moi, c’est votre sincérité.

— Ma sincérité ?

— Votre sin­cé­ri­té. Vol­kons­ki est un homme intel­li­gent. Il a vu des dizaines de men­teurs, des cen­taines de dis­si­mu­la­teurs, des mil­liers d’hommes qui avaient quelque chose à cacher. Il sait recon­naître un men­songe comme vous savez recon­naître un vin bou­chon­né — à l’o­deur, au pre­mier contact, avant même d’a­voir ana­ly­sé. Et la seule chose qui puisse le désta­bi­li­ser — la seule chose qu’il ne s’at­tend pas à trou­ver — c’est un homme qui dit la véri­té. Un homme qui n’a rien à cacher parce qu’il n’a rien fait. Un homme qui est exac­te­ment ce qu’il pré­tend être. Soyez cet homme, Fau­gères. Soyez le négo­ciant en vin. C’est votre arme.

Le fiacre s’ar­rê­ta. Nous étions rue Fon­tan­ka. Craw­ley des­cen­dit le pre­mier, me tint la por­tière — un geste d’une galan­te­rie absurde dans les cir­cons­tances — et me ser­ra la main.

— Bonne chance, dit-il. Et si les choses tournent mal — mais elles ne tour­ne­ront pas mal, pas avec un homme comme vous — si les choses tournent mal, deman­dez à voir l’am­bas­sa­deur de France. Insis­tez. Ne cédez pas. Les Fran­çais ont encore quelques droits dans cette ville, et les Russes, mal­gré tout, res­pectent les formes.

Il remon­ta dans le fiacre, qui repar­tit. Je res­tai seul devant le minis­tère de l’Intérieur.

*

Le bâti­ment était jaune. Jaune ocre, comme la moi­tié des bâti­ments de Péters­bourg, avec des colonnes blanches, des fenêtres régu­lières et un por­tail de fer for­gé qui s’ou­vrit sans bruit quand je m’ap­pro­chai, comme s’il m’at­ten­dait. Comme si tout le monde, dans cette ville, m’attendait.

Un hall. Un esca­lier de marbre. Un offi­cier en uni­forme qui véri­fia la convo­ca­tion, hocha la tête, et me gui­da à tra­vers un laby­rinthe de cou­loirs — des cou­loirs inter­mi­nables, iden­tiques, tapis­sés de vert, éclai­rés par des fenêtres hautes, avec des portes numé­ro­tées en chiffres dorés et le bruit de mes propres pas sur le par­quet qui réson­nait comme un tam­bour dans le silence.

Bureau 14. Troi­sième étage. La porte était fer­mée. L’of­fi­cier frap­pa — deux coups, secs — et une voix dit : entrez.

J’en­trai.

Le bureau de Vol­kons­ki était d’une sobrié­té qui me sur­prit. Je m’at­ten­dais — je ne sais pas pour­quoi — à quelque chose de plus mena­çant, de plus spec­ta­cu­laire, des murs cou­verts de por­traits du tsar, des cartes d’é­tat-major, des dos­siers empi­lés, des ins­tru­ments de tor­ture peut-être — mon ima­gi­na­tion, nour­rie de romans, avait ten­dance à dra­ma­ti­ser. Mais non. C’é­tait un bureau modeste, avec une table de bois sombre, deux chaises, une fenêtre don­nant sur la Fon­tan­ka, un samo­var sur un gué­ri­don, et, sur le mur, un seul tableau — un pay­sage de cam­pagne russe, des bou­leaux, un champ, un ciel bleu, quelque chose de si pai­sible, de si ordi­naire, de si inno­cent que sa pré­sence dans ce bureau était en elle-même une forme de menace, comme un sou­rire sur le visage d’un homme qui s’ap­prête à vous frapper.

Vol­kons­ki se leva. Il por­tait le même uni­forme que lors de sa visite — sobre, sombre, un seul bou­ton. Ses yeux pâles se posèrent sur moi avec cette atten­tion miné­rale qui était sa manière de voir.

— Mon­sieur Fau­gères. Asseyez-vous. Du thé ?

C’é­tait un ordre dégui­sé en ques­tion. Je m’as­sis. Il ver­sa le thé — du thé russe, cette fois, noir, fort, dans un verre à anse d’argent, avec un mor­ceau de sucre posé à côté sur une sou­coupe. Le thé était brû­lant. Le sucre était blanc. La Fon­tan­ka cou­lait der­rière la fenêtre avec une indif­fé­rence qui me parut personnelle.

— Mon­sieur Fau­gères, dit Vol­kons­ki. Je vais vous poser des ques­tions. Vous êtes libre d’y répondre ou non. Vous n’êtes pas en état d’ar­res­ta­tion. Vous n’êtes accu­sé de rien. Vous êtes un citoyen fran­çais en visite à Péters­bourg, et l’Em­pire russe res­pecte la sou­ve­rai­ne­té des nations amies. Cepen­dant — et il posa sa tasse avec une len­teur cal­cu­lée — cepen­dant, je vous recom­man­de­rais de répondre. Non pas parce que vous y êtes obli­gé, mais parce que le silence, dans cer­taines cir­cons­tances, est plus com­pro­met­tant que la parole.

— Posez vos ques­tions, dis-je.

— Avez-vous trou­vé un docu­ment dans vos bagages à votre arri­vée à Pétersbourg ?

— Oui.

Le mot sor­tit de ma bouche comme un bou­chon sort d’une bou­teille — avec un petit bruit, un petit pop, un petit sou­la­ge­ment. Oui. C’é­tait fait. C’é­tait dit. Craw­ley avait rai­son : la véri­té était une arme, et je venais de la dégainer.

Vol­kons­ki ne cil­la pas. Pas un mou­ve­ment de sur­prise, pas un fré­mis­se­ment. Il avait l’im­mo­bi­li­té d’un verre de vin qu’on vient de poser sur une table — par­fai­te­ment stable, par­fai­te­ment immo­bile, la sur­face sans un frisson.

— Où l’a­vez-vous trouvé ?

— Dans une bou­teille. Un saint-julien 1882. La bou­teille avait été ouverte et rebou­chée. Le docu­ment était rou­lé dans le gou­lot, dans un petit étui de cuir.

— Qu’a­vez-vous fait de ce document ?

— Je l’ai lu. Je n’ai rien com­pris. Je l’ai gar­dé. Puis on me l’a volé.

— Quand ?

— Pen­dant la dégus­ta­tion du 15 juin. Au Grand Hotel Europe. Il y avait trente per­sonnes dans le salon. N’im­porte laquelle aurait pu me le prendre.

— Et le conte­nu ? Que disait ce document ?

— Il par­lait d’une alliance navale. De Constan­ti­nople. Des Détroits. Et il y avait une men­tion : « Ne trans­mettre qu’en main propre. » Le reste était par­tiel­le­ment chif­fré. Je n’ai pas compris.

Vol­kons­ki me regar­da. Il me regar­da long­temps — dix secondes, peut-être quinze, un temps inter­mi­nable dans un bureau silen­cieux avec le bruit de la Fon­tan­ka der­rière la fenêtre et le sif­fle­ment du samo­var sur le gué­ri­don. Il me regar­da comme on regarde un vin qu’on ne com­prend pas — un vin dont on ne recon­naît ni le cépage ni le ter­roir, un vin qui déroute le palais parce qu’il ne res­semble à rien de connu.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il enfin. Dans mon métier, je ren­contre deux sortes de gens. Les men­teurs et les sin­cères. Les men­teurs sont faciles. Ils ont un récit, un plan, une construc­tion. On peut démon­ter leur his­toire comme on démonte un méca­nisme — pièce par pièce, rouage par rouage, jus­qu’à ce que tout s’ef­fondre. Les sin­cères sont plus dif­fi­ciles. Parce que la sin­cé­ri­té n’a pas de struc­ture. Elle n’a pas de plan. Elle est là, brute, désor­don­née, inco­hé­rente, comme la vie elle-même. Et le pro­blème avec la sin­cé­ri­té, mon­sieur Fau­gères — il se pen­cha vers moi, et ses yeux pâles se rap­pro­chèrent des miens, et je sen­tis dans son haleine l’o­deur du thé noir et de quelque chose d’autre, quelque chose de métal­lique, de miné­ral, l’o­deur de l’au­to­ri­té — le pro­blème avec la sin­cé­ri­té, c’est que dans mon pays, elle est plus sus­pecte que le men­songe. Un homme qui ment, je le com­prends. Il a quelque chose à pro­té­ger. Un homme qui dit la véri­té, je ne le com­prends pas. Qu’est-ce qu’il pro­tège ? Lui-même ? Quel­qu’un d’autre ? Ou est-ce que sa sin­cé­ri­té est elle-même un men­songe — le men­songe le plus raf­fi­né de tous, celui qui se déguise en vérité ?

Il se recu­la. Il but une gor­gée de thé. Il reprit :

— Vous me dites que vous êtes négo­ciant en vin. Que vous avez trou­vé un docu­ment par hasard. Que vous l’a­vez lu sans le com­prendre. Que vous l’a­vez gar­dé par curio­si­té. Et qu’on vous l’a volé. C’est un récit d’une sim­pli­ci­té abso­lue. D’une sim­pli­ci­té qui, dans ce bureau, à Péters­bourg, en 1886, est presque invrai­sem­blable. Parce que rien n’est simple ici. Rien n’est inno­cent. Rien n’est ce qu’il semble être. Et un négo­ciant en vin qui se trouve au centre d’une affaire d’es­pion­nage sans le savoir — c’est exac­te­ment le genre de per­son­nage qu’un ser­vice de ren­sei­gne­ment inven­te­rait pour faire pas­ser un docu­ment sans se faire remarquer.

— Sauf que je ne suis pas inven­té, dis-je.

— Prou­vez-le.

— Com­ment prouve-t-on qu’on existe ?

Vol­kons­ki eut un geste que je ne lui avais pas vu — un geste presque humain, presque spon­ta­né. Il se pas­sa la main sur le visage, du front au men­ton, comme un homme fati­gué, comme un homme qui a pas­sé trop de nuits à inter­ro­ger des men­teurs et qui ne sait plus quoi faire d’un homme qui dit la véri­té. Puis sa main retom­ba, et la façade se recons­ti­tua — le visage lisse, les yeux pâles, la cour­toi­sie mécanique.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il. Je vais vous dire ce que je crois. Je crois que vous êtes sin­cère. Je crois que vous êtes un négo­ciant en vin. Je crois que vous avez trou­vé ce docu­ment par hasard et que vous l’a­vez gar­dé par bêtise — par­don­nez-moi, mais il n’y a pas d’autre mot. Et je crois que quel­qu’un vous l’a volé, ce qui est regret­table, car nous aurions aimé le récupérer.

— Nous ?

— L’Em­pire russe. Le docu­ment que vous avez trou­vé — si sa des­crip­tion est exacte — est un pro­to­cole d’ac­cord concer­nant une alliance entre la France et la Rus­sie. Ce docu­ment devait être trans­mis de Paris à Péters­bourg par une voie dis­crète. Quel­qu’un — nous ne savons pas qui — a choi­si vos caisses de vin comme véhi­cule. C’é­tait ingé­nieux. C’é­tait éga­le­ment impru­dent. Et le fait que ce docu­ment se soit retrou­vé entre les mains d’un civil, lu par un homme qui n’a­vait aucune habi­li­ta­tion, et main­te­nant per­du — ce fait, mon­sieur Fau­gères, est un problème.

— Un pro­blème pour qui ?

— Pour tout le monde.

Il se leva. Il mar­cha jus­qu’à la fenêtre. Il regar­da la Fon­tan­ka. Son dos était droit, ses épaules étaient droites, son cou était droit — un homme sans cour­bure, sans sou­plesse, un homme fait de lignes et d’angles, un homme qui ne pliait pas.

— Vous pou­vez par­tir, mon­sieur Fau­gères, dit-il sans se retour­ner. Vous êtes libre de res­ter à Péters­bourg aus­si long­temps que vos affaires l’exigent. Ven­dez votre vin. Pro­fi­tez des Nuits Blanches. Mais je vous deman­de­rai une chose — une seule chose, et ce n’est pas un ordre, c’est un conseil, le conseil d’un homme qui connaît cette ville et qui sait ce qui arrive aux gens qui en savent trop sans appar­te­nir à personne.

— Quel conseil ?

Il se retour­na. Ses yeux pâles me cher­chèrent et me trouvèrent.

— Si quel­qu’un vous approche pour vous par­ler du docu­ment — n’im­porte qui, un Anglais, une Russe, un Ita­lien, un Fran­çais — ne dites rien. Pas un mot. Parce que vous n’a­vez plus le docu­ment, mon­sieur Fau­gères, mais vous avez encore votre mémoire. Et dans le monde où je vis, une mémoire est aus­si dan­ge­reuse qu’un docu­ment. Plus dan­ge­reuse, même, parce qu’un docu­ment peut être détruit. Une mémoire, c’est plus difficile.

Il me lais­sa un temps — le temps d’en­tendre ce qu’il ne disait pas, de com­prendre ce que ses mots conte­naient sans le for­mu­ler. Puis il sou­rit — ce sou­rire de por­ce­laine, ce sou­rire sans tem­pé­ra­ture — et dit :

— Votre pauillac était excellent, au fait. Le 1880. Vrai­ment remarquable.

*

Je sor­tis du minis­tère comme on sort d’une cave — ébloui. Non pas par la lumière, qui n’a­vait pas chan­gé, mais par ce que je venais d’en­tendre, par ce que je venais de com­prendre, par la clar­té bru­tale de ma situation.

J’é­tais libre. Libre de me pro­me­ner, libre de vendre mon vin, libre de dîner au res­tau­rant du Grand Hotel Europe et de boire du pauillac sous les lustres en cris­tal. Mais j’é­tais libre comme est libre un homme à qui on a dit : vous pou­vez aller où vous vou­lez, mais nous sau­rons tou­jours où vous êtes. Libre comme un pois­son dans un bocal — le bocal est grand, l’eau est claire, mais les parois sont là, invi­sibles, et le pois­son ne les voit que quand il s’y cogne.

Je mar­chai le long de la Fon­tan­ka. L’eau du canal était verte, opaque, avec des reflets de feuillage — les tilleuls étaient en fleur le long du quai, et leurs pétales tom­baient sur l’eau comme une neige tiède. Je pen­sai à Craw­ley. Je pen­sai à Vol­kons­ki. Je pen­sai à la com­tesse. Trois per­sonnes. Trois pays. Trois inté­rêts. Et au milieu, Fau­gères — le négo­ciant, le bou­chon, l’homme qui flot­tait sans savoir dans quel sens le cou­rant l’emportait.

Craw­ley m’a­vait dit : soyez sin­cère. Vol­kons­ki m’a­vait dit : la sin­cé­ri­té est sus­pecte. La com­tesse m’a­vait dit : vous êtes en dan­ger. Et tous les trois avaient rai­son, ce qui était le propre de Péters­bourg — une ville où les véri­tés contra­dic­toires coexis­taient avec la même tran­quilli­té que les palais et les tau­dis, les icônes et les espions, la lumière et l’insomnie.

Je ren­trai à l’hô­tel. Je mon­tai dans ma chambre. Je m’as­sis devant mes caisses — ces caisses qui m’a­vaient tra­hi, ces caisses qui avaient ser­vi de véhi­cule à un docu­ment que je n’a­vais pas deman­dé, ces caisses qui étaient la cause de tout et qui ne le savaient même pas, avec leur inno­cence de bois cloué et de paille sèche.

Et je fis ce que font les négo­ciants en vin quand ils ne savent plus quoi faire : j’ou­vris une bouteille.

Le der­nier sau­ternes. Le 1878. Celui que j’a­vais gar­dé pour la fin, celui que je n’a­vais pas ouvert à la dégus­ta­tion — non, c’est faux, je l’a­vais ouvert à la dégus­ta­tion, mais il en res­tait un fond, un fond pré­cieux, doré, siru­peux, que j’a­vais rebou­ché et gar­dé dans ma chambre comme on garde un trésor.

Je ver­sai ce qui res­tait dans un verre. Je le por­tai à mon nez. Et le sau­ternes — ce sau­ternes de 1878, ce vin de soleil et de brume, ce vin qui avait mis huit ans à deve­nir ce qu’il était et qui en met­trait encore vingt à deve­nir ce qu’il serait — le sau­ternes me parla.

Il me par­la de choses que les mots ne savent pas dire. D’a­bri­cot confit et de miel d’a­ca­cia. De fleur d’o­ran­ger et de cire d’a­beille. De cette pour­ri­ture noble — le botry­tis — qui est le miracle de Sau­ternes, cette moi­sis­sure qui détruit le rai­sin et qui le trans­fi­gure, qui le concentre, qui le réduit à son essence la plus pure, la plus sucrée, la plus dorée. Un vin né de la des­truc­tion. Un vin qui n’exis­tait que parce que quelque chose avait pour­ri, avait été atta­qué, avait été abî­mé — et qui, de cet abîme, avait tiré une beau­té que le rai­sin intact n’au­rait jamais connue.

Je bus. Len­te­ment. Gor­gée après gor­gée. Et je pen­sai que ma situa­tion res­sem­blait à du sau­ternes — quelque chose avait pour­ri, quelque chose avait été atta­qué, quelque chose avait été abî­mé. Mais peut-être — peut-être — de cet abîme naî­trait quelque chose que je ne pou­vais pas encore voir. Quelque chose de doré. Quelque chose de vrai.

Ou peut-être pas. Peut-être que tout fini­rait mal. Peut-être que Fau­gères le négo­ciant, Fau­gères le Bor­de­lais, Fau­gères le sin­cère, fini­rait dans une cel­lule de la for­te­resse Pierre-et-Paul ou dans un train pour la Sibé­rie ou sim­ple­ment oublié, effa­cé, comme ces gouttes de vin qu’on ren­verse sur une nappe et que le tis­su absorbe et qui dis­pa­raissent sans lais­ser de trace — ou presque.

Mais ce soir-là, dans cette chambre du Grand Hotel Europe, avec le der­nier verre de sau­ternes 1878 entre les mains et la lumière inter­mi­nable de Péters­bourg qui entrait par les rideaux comme une pro­messe ou comme une menace, je choi­sis de croire au sauternes.

Je choi­sis de croire que la beau­té naît de la destruction.

Et je choi­sis de rester.

CHA­PITRE 9

Le concert

19 juin 1886

C’est Beppe qui m’emmena au Mariinski.

Il débar­qua dans ma chambre à cinq heures de l’a­près-midi — sans frap­per, natu­rel­le­ment, Beppe ne frap­pait pas aux portes, il les ouvrait, avec cette cer­ti­tude des gens pour qui les portes n’existent pas — et me trou­va assis devant ma fenêtre, en bras de che­mise, un verre vide à la main et l’air d’un homme qui a ces­sé de com­prendre sa propre vie.

— Fau­gères ! cria-t-il. Pour­quoi cette tête d’en­ter­re­ment ? Vous avez l’air d’un ténor qui a per­du sa voix — non, pire — vous avez l’air d’un bary­ton qui n’en a jamais eu ! Debout ! Ce soir, on va à l’o­pé­ra ! Eugène Oné­guine ! Tchaï­kovs­ki ! Le Mariins­ki ! Et je ne veux pas d’ex­cuses, pas de « je suis fati­gué », pas de « j’ai mal à la tête », pas de « je suis mêlé à une affaire d’es­pion­nage inter­na­tio­nal qui me dépasse » — ah non, ça, vous ne l’a­vez pas dit, mais ça se voit, ça se voit sur votre visage, Fau­gères, vous avez le visage d’un homme qui porte un secret, et croyez-moi, le meilleur remède contre les secrets, c’est la musique !

Je pro­tes­tai. Fai­ble­ment. Comme on pro­teste contre un fleuve en crue — par prin­cipe, en sachant que c’est inutile. Beppe ne m’é­cou­ta pas. Il fouilla dans mon armoire — avec un sans-gêne qui aurait été insup­por­table chez n’im­porte qui d’autre mais qui, chez lui, était une forme de ten­dresse — et en sor­tit mon habit de soi­rée, que j’a­vais empor­té par pré­cau­tion et que je n’a­vais pas encore porté.

— Met­tez ça. Cra­vate blanche. Et cirez vos chaus­sures — on ne va pas au Mariins­ki avec des chaus­sures ternes, ce serait insul­ter Tchaï­kovs­ki, et Dieu sait que le pauvre homme a déjà été assez insul­té par la vie sans qu’un Bor­de­lais en rajoute.

Je m’ha­billai. Par épui­se­ment. Par curio­si­té. Par cette force d’i­ner­tie qui, quand on ne sait plus quoi faire, vous pousse à faire ce que les autres décident pour vous. Et parce que, au fond de moi — dans cette cave inté­rieure où un négo­ciant garde ses meilleures intui­tions — je sen­tais que cette soi­rée serait dif­fé­rente. Que quelque chose allait se pas­ser. Que le vin, après huit jours de fer­me­ture, allait se rouvrir.

*

Le théâtre Mariins­ki était, à sept heures du soir, un vaisseau.

Je ne dis pas cela par faci­li­té — je dis cela parce que c’est la pre­mière image qui me vint en le voyant, cette masse verte et blanche qui se dres­sait au bout de la place du Théâtre comme un navire à quai, avec ses colonnes pour mâts et ses lustres pour lan­ternes et son public pour équi­page, un équi­page en habit noir et en robes de soie qui mon­tait à bord par les grandes portes avec la solen­ni­té joyeuse des pas­sa­gers d’un paque­bot en par­tance pour un voyage dont ils ne connais­saient pas la des­ti­na­tion mais dont ils savaient — ils savaient d’a­vance — qu’il serait beau.

Beppe avait des places au pre­mier bal­con. Des places magni­fiques — au centre, juste au-des­sus de la fosse d’or­chestre, d’où l’on voyait la scène en entier et la salle en entier, ce qui dans un opé­ra russe est aus­si impor­tant que la scène, car la salle est elle-même un spec­tacle. Et quel spectacle.

Le Mariins­ki était bleu. Bleu et or. Un bleu pro­fond, velou­té, le bleu d’un saint-julien très mûr vu par trans­pa­rence — pas un bleu froid, pas un bleu de glace, mais un bleu chaud, un bleu de nuit d’é­té, un bleu qui enve­lop­pait comme un man­teau de soie. Et l’or — l’or des mou­lures, des bal­cons, des caria­tides, des guir­landes sculp­tées, des can­dé­labres — l’or était par­tout, dis­cret et omni­pré­sent, comme le sucre rési­duel dans un grand vin sec, invi­sible mais fon­da­men­tal, don­nant à l’en­semble cette richesse, cette ron­deur, cette plé­ni­tude qui dis­tinguent un grand théâtre d’une simple salle de spectacle.

Le lustre cen­tral — immense, un soleil de cris­tal sus­pen­du au pla­fond peint — brillait de ses mille bou­gies avec une lumière vivante, trem­blante, qui n’a­vait rien à voir avec la lumière élec­trique que j’a­vais vue dans cer­tains théâtres de Paris et qui me sem­blait, par com­pa­rai­son, froide et morte. Ici, la lumière dan­sait. Elle dan­sait sur les visages des femmes, sur les dia­mants, sur les uni­formes, sur les pro­grammes en papier crème que les spec­ta­teurs feuille­taient avec des mains gan­tées de blanc.

La com­tesse était là.

Je la vis avant qu’elle ne me vît — ou avant qu’elle ne mon­trât qu’elle m’a­vait vu, ce qui à Péters­bourg reve­nait au même. Elle était dans une loge, au deuxième bal­con, à gauche de la scène. Elle por­tait une robe noire — la pre­mière fois que je la voyais en noir, elle qui por­tait tou­jours des teintes claires, des gris perle, des bleus pâles — et ce noir chan­geait tout. Il la ren­dait plus grave, plus tran­chante, plus pré­sente. Le camée brillait à son cou comme un œil de nacre. Et à côté d’elle, dans la loge, il y avait un homme que je ne connais­sais pas — un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, le visage large, la barbe courte, l’air d’un fonc­tion­naire impor­tant, qui se pen­chait vers elle et lui par­lait à l’o­reille avec une fami­lia­ri­té qui me déplut sans que je pusse dire pourquoi.

— Qui est-ce ? deman­dai-je à Beppe en dési­gnant la loge d’un mou­ve­ment de tête.

Beppe plis­sa les yeux — il était myope, ce qu’il refu­sait d’ad­mettre, consi­dé­rant les lunettes comme un affront à la viri­li­té italienne.

— L’homme à côté de Var­va­ra Niko­laïev­na ? C’est le baron Osten-Sacken. Diplo­mate. Minis­tère des Affaires étran­gères. Un homme puis­sant, un homme ennuyeux, un homme qui ne com­prend rien à la musique et qui va à l’o­pé­ra parce que tout le monde y va, comme les pois­sons remontent le cou­rant — par ins­tinct, pas par goût.

Le baron Osten-Sacken. Diplo­mate. Minis­tère des Affaires étran­gères. Je notai le nom dans un coin de ma tête, à côté de tous les autres noms — Craw­ley, Vol­kons­ki, la baronne von quelque chose, Ches­tia­kov, Wirz — cette col­lec­tion de noms qui for­mait la carte de mon séjour à Péters­bourg, une carte dont je ne connais­sais pas encore la légende.

Puis les lumières bais­sèrent. Le lustre s’é­le­va len­te­ment vers le pla­fond — un mou­ve­ment majes­tueux, silen­cieux, comme une lune qui monte — et la salle se trou­va plon­gée dans une pénombre bleue, dorée, vibrante. Le chef d’or­chestre entra. Les applau­dis­se­ments cré­pi­tèrent. La baguette se leva.

Et la musique de Tchaï­kovs­ki commença.

*

Je ne connais­sais pas Eugène Oné­guine. Je ne connais­sais pas l’his­toire — un jeune homme bla­sé, une jeune femme amou­reuse, une lettre, un refus, un duel, des années per­dues, des retrou­vailles trop tar­dives. Je ne connais­sais pas la musique. Je ne connais­sais rien. J’é­tais vierge, comme on dit d’un verre qui n’a jamais conte­nu de vin — un verre propre, sans mémoire, prêt à rece­voir tout ce qu’on y verserait.

Et ce qu’on y ver­sa fut un miracle.

La musique de Tchaï­kovs­ki n’é­tait pas comme celle de Strauss. Strauss tour­nait, vire­vol­tait, vous pre­nait par la main et vous entraî­nait dans un mou­ve­ment per­pé­tuel dont on ne vou­lait pas sor­tir. Tchaï­kovs­ki ne tour­nait pas. Il creu­sait. Il des­cen­dait en vous comme une vrille, comme une racine, il trou­vait des endroits que vous ne connais­siez pas et que vous n’a­viez jamais visi­tés — des caves inté­rieures, des pro­fon­deurs que la vie quo­ti­dienne tient fer­mées — et il les ouvrait, et ce qui en sor­tait vous submergeait.

La scène de la lettre — quand Tatia­na écrit à Oné­guine, la nuit, seule, trem­blante d’a­mour et de honte — cette scène me fit l’ef­fet d’un vin qu’on n’a pas vu venir. La voix de la sopra­no — je ne savais pas son nom, une jeune femme brune, pas belle selon les cri­tères habi­tuels mais magni­fique par la voix, une voix qui avait la cou­leur d’un vieux bour­gogne, chaude, ambrée, avec des reflets sombres et une finale qui n’en finis­sait pas — cette voix chan­ta la lettre, et je compris.

Je com­pris que Tatia­na fai­sait exac­te­ment ce que j’a­vais fait. Elle avait mis par écrit quelque chose qu’elle n’au­rait pas dû écrire. Elle avait confié à un papier un secret qui était trop grand pour elle. Et ce papier — cette lettre — allait cir­cu­ler, être lu par le mau­vais des­ti­na­taire, pro­vo­quer des consé­quences qu’elle ne pou­vait pas pré­voir. Tatia­na et moi étions frère et sœur. Nous avions tous les deux été tra­his par un document.

Sauf que Tatia­na avait écrit le sien. Moi, je l’a­vais sim­ple­ment trou­vé dans une bou­teille de saint-julien.

Le pre­mier acte se ter­mi­na. Le rideau tom­ba. Les applau­dis­se­ments écla­tèrent. Les lumières remon­tèrent — le lustre redes­cen­dit len­te­ment du pla­fond comme un soleil qui se couche — et la salle reprit vie, les conver­sa­tions, les éven­tails, le frois­se­ment des robes, le bruit des jumelles d’o­pé­ra qu’on pose sur le velours des balustrades.

*

C’est pen­dant l’en­tracte que Craw­ley me trouva.

Il appa­rut dans le cou­loir du pre­mier bal­con — un cou­loir de velours rouge et de miroirs dorés où le public se pro­me­nait avec la len­teur céré­mo­nielle des pois­sons dans un aqua­rium — et me prit par le bras avec un geste qui res­sem­blait à celui de la com­tesse, cette même pres­sion légère, cette même direc­tion impli­cite, comme si tout le monde à Péters­bourg avait appris la même tech­nique pour gui­der les étran­gers égarés.

— Venez, dit-il. Il y a quel­qu’un que vous devez voir.

Il m’en­traî­na à tra­vers le foyer — une salle immense, tapis­sée de vert, avec des bustes de com­po­si­teurs dans des niches et un buf­fet où l’on ser­vait du cham­pagne dans des coupes en cris­tal — et me gui­da vers un coin dis­cret, der­rière un pilastre, où un homme attendait.

L’homme était petit, tra­pu, avec une barbe poivre et sel taillée en pointe et des yeux vifs der­rière des lunettes cer­clées d’or. Il por­tait un habit de soi­rée impec­cable, une rosette de la Légion d’hon­neur au revers, et il avait cette assu­rance tran­quille des hommes qui repré­sentent quelque chose de plus grand qu’eux-mêmes.

— Mon­sieur Fau­gères, dit Craw­ley. Per­met­tez-moi de vous pré­sen­ter mon­sieur Labou­laye. Pre­mier secré­taire de l’am­bas­sade de France.

Labou­laye me ser­ra la main. Sa poi­gnée de main était ferme, sèche, fran­çaise — la pre­mière poi­gnée de main fran­çaise que je ser­rais depuis mon départ de Bor­deaux, et cette fami­lia­ri­té me fit un bien que je n’au­rais pas cru possible.

— Mon­sieur Fau­gères, dit Labou­laye d’une voix basse mais nette, une voix de diplo­mate habi­tué à dire des choses impor­tantes dans des lieux bruyants. Je serai bref. Nous savons ce qui vous est arri­vé. Nous savons pour le docu­ment. Et nous savons que vous l’a­vez per­du — ce qui est regret­table, mais ce qui est fait est fait.

— Com­ment savez-vous tout cela ?

— Mon­sieur Craw­ley a eu l’a­ma­bi­li­té de nous tenir infor­més. L’An­gle­terre et la France ont des inté­rêts diver­gents dans cette affaire, mais elles ont un inté­rêt com­mun : qu’un citoyen fran­çais inno­cent ne soit pas broyé par les ser­vices russes.

Il jeta un regard autour de lui — le regard rapide, cir­cu­laire, des hommes qui véri­fient qu’on ne les écoute pas, même quand ils savent qu’on les écoute toujours.

— Le docu­ment que vous avez trou­vé était un pro­to­cole pré­li­mi­naire. Un brouillon. Il devait être trans­mis à notre ambas­sade par un canal dis­cret — vos caisses de vin, en l’oc­cur­rence, une idée d’un de nos agents à Paris qui a autant d’i­ma­gi­na­tion que de goût pour le bor­deaux. Le docu­ment n’est plus en votre pos­ses­sion, mais il n’est pas per­du pour tout le monde. Nous avons des rai­sons de croire qu’il est retour­né dans les bonnes mains.

— Quelles bonnes mains ?

— Les mains russes, mon­sieur Fau­gères. Ce docu­ment concer­nait une alliance entre la France et la Rus­sie. Il devait être trans­mis dis­crè­te­ment aux Russes, pas offi­ciel­le­ment — pas encore — mais par une voie laté­rale, pour tes­ter les eaux, pour voir com­ment Péters­bourg réagi­rait. Et les Russes l’ont main­te­nant. Ce qui est, en fin de compte, exac­te­ment ce que nous vou­lions. Le che­min a été plus tor­tueux que pré­vu, mais le résul­tat est le bon.

Je le regar­dai. Je regar­dai Craw­ley. Je regar­dai le foyer du Mariins­ki, les bustes de com­po­si­teurs, les coupes de cham­pagne, les femmes en robes de soie, les offi­ciers en uni­forme blanc, tout ce théâtre — car c’é­tait un théâtre dans un théâtre, un spec­tacle dans un spec­tacle — et je compris.

Je com­pris que j’a­vais été, depuis le début, un rouage. Un rouage qui s’i­gno­rait. Un rouage qui n’a­vait ser­vi à rien — ou plu­tôt qui avait ser­vi à tout, parce que c’est pré­ci­sé­ment parce que je ne savais rien, parce que je ne com­pre­nais rien, parce que j’é­tais sin­cè­re­ment, authen­ti­que­ment, déses­pé­ré­ment un négo­ciant en vin et rien d’autre, que le docu­ment avait fini par arri­ver à des­ti­na­tion. Ma sin­cé­ri­té avait été mon uti­li­té. Mon igno­rance avait été ma fonc­tion. Et ma naï­ve­té — cette naï­ve­té bor­de­laise que Craw­ley trou­vait char­mante et que Vol­kons­ki trou­vait sus­pecte — cette naï­ve­té avait été, para­doxa­le­ment, la meilleure cou­ver­ture qu’un ser­vice de ren­sei­gne­ment pût inven­ter, parce qu’elle n’é­tait pas une cou­ver­ture. Elle était la vérité.

— Et moi ? dis-je. Qu’est-ce que je fais, maintenant ?

Labou­laye eut un sou­rire — un sou­rire fran­çais, c’est-à-dire un sou­rire qui conte­nait de l’i­ro­nie, de l’af­fec­tion et une pointe de condes­cen­dance, le sou­rire d’un homme de Paris qui regarde un homme de pro­vince avec la cer­ti­tude tran­quille que Paris com­pren­dra tou­jours ce que la pro­vince ne com­prend pas.

— Vous finis­sez de vendre votre vin, mon­sieur Fau­gères. Vous pro­fi­tez du der­nier jour des Nuits Blanches. Et vous ren­trez à Bor­deaux avec un beau contrat et une belle his­toire que vous ne racon­te­rez jamais à personne.

— Jamais ?

— Jamais. Ce qui s’est pas­sé ici n’a pas eu lieu. Le docu­ment n’a pas exis­té. Et vous, mon­sieur Fau­gères, vous n’êtes jamais venu à Péters­bourg pour autre chose que pour vendre du vin. C’est clair ?

— C’est clair.

— Bien.

Il me ser­ra la main une deuxième fois. Puis il s’é­loi­gna dans la foule du foyer, sa rosette de la Légion d’hon­neur dis­pa­rais­sant entre les uni­formes et les robes comme un petit point rouge dans un verre de vin blanc — visible un ins­tant, puis englouti.

Craw­ley me regar­dait avec un sou­rire que je ne lui avais pas vu — un sou­rire qui n’é­tait ni non­cha­lant ni cal­cu­lé mais presque affec­tueux, le sou­rire d’un homme qui vient de voir un ami échap­per à un dan­ger que cet ami n’a pas tout à fait mesuré.

— Vous vous en êtes bien tiré, Fau­gères, dit-il.

— Je ne me suis tiré de rien. Je n’ai rien fait.

— Pré­ci­sé­ment. Vous n’a­vez rien fait. C’est exac­te­ment ce qu’il fal­lait faire. Et c’est beau­coup plus dif­fi­cile que vous ne le croyez.

La son­ne­rie reten­tit. L’en­tracte était fini. Le public reflua vers la salle. Craw­ley me ten­dit une coupe de cham­pagne — d’où venait cette coupe ? quand l’a­vait-il prise ? cet homme fai­sait appa­raître les choses comme un pres­ti­di­gi­ta­teur — et trin­qua avec moi.

— Au bor­deaux, dit-il. Et à la sincérité.

Nous bûmes. Le cham­pagne était fran­çais. Il était bon. Et pour la pre­mière fois depuis huit jours, je sen­tis quelque chose se des­ser­rer dans ma poi­trine — un nœud, une corde, une ten­sion — comme un bou­chon qu’on tire et qui cède enfin, avec ce petit bruit de libé­ra­tion qui est le plus beau son du monde pour un négo­ciant en vin.

*

Le deuxième acte fut le duel. Oné­guine tuant Lens­ki — le poète, l’a­mi, l’in­no­cent. La musique de Tchaï­kovs­ki fit ce qu’elle fait tou­jours avec la mort — elle la ren­dit belle, insup­por­ta­ble­ment belle, comme ces vignes qu’on arrache à l’au­tomne et dont les feuilles rouges et or sont plus belles mortes que vives. Beppe pleu­rait. Tout le bal­con pleu­rait. Même Craw­ley, à côté de moi, avait les yeux brillants — mais c’é­tait peut-être le champagne.

Le troi­sième acte fut les retrou­vailles. Oné­guine revoyant Tatia­na, des années plus tard, et com­pre­nant trop tard qu’il l’a­vait aimée, et l’ai­mant main­te­nant qu’il ne pou­vait plus l’a­voir, et écri­vant à son tour une lettre — la même lettre, retour­née, inver­sée, comme un miroir. Et Tatia­na refu­sant. Tatia­na disant non. Tatia­na choi­sis­sant le devoir et renon­çant à l’a­mour, et la musique accom­pa­gnant ce renon­ce­ment avec une gran­deur qui vous bri­sait le cœur non pas parce qu’elle était triste mais parce qu’elle était vraie — vraie comme un grand vin est vrai, sans arti­fice, sans maquillage, sans ce ver­nis que les mau­vais com­po­si­teurs mettent sur les émo­tions pour les rendre supportables.

Je regar­dai la com­tesse dans sa loge. Elle ne pleu­rait pas. Elle regar­dait la scène avec une inten­si­té immo­bile, les mains posées sur la balus­trade, le visage de marbre, et dans la lumière bleue du théâtre, elle res­sem­blait à Tatia­na elle-même — une femme qui savait quelque chose sur le renon­ce­ment et qui ne le par­ta­ge­rait avec personne.

Le rideau tom­ba. Le silence dura cinq secondes — cinq secondes de vide, de sus­pen­sion, de ce moment où la beau­té vous a frap­pé si fort que le corps ne sait plus réagir. Puis les applau­dis­se­ments explo­sèrent. Le théâtre entier se leva. Les bra­vos fusèrent — en russe, en fran­çais, en alle­mand, en ita­lien, Beppe cou­vrant tous les autres de sa voix de ténor qui criait « Bra­vo ! Magni­fi­co ! Sublime ! » avec une fer­veur qui mena­çait de faire trem­bler les fondations.

Tchaï­kovs­ki n’é­tait pas dans la salle. Ou s’il était dans la salle, il ne se mon­tra pas. Il était comme son per­son­nage — absent au moment du triomphe, invi­sible au moment où tout le monde le cher­chait. Peut-être était-il chez lui, seul, à écou­ter le silence qui suit la musique. Peut-être était-il au res­tau­rant du Grand Hotel Europe, der­rière son pal­mier, à man­ger son potage en écou­tant le bruit des assiettes. Peut-être était-il sur les quais de la Neva, à regar­der le fleuve cou­ler dans la lumière per­pé­tuelle, à cher­cher cette note, ce rythme, ce souffle que Beppe avait décrit — la matière pre­mière de la beau­té, qui se trouve par­tout et que seuls les génies savent entendre.

*

À la sor­tie du théâtre, la lumière était là.

Évi­dem­ment. Tou­jours. Encore. La lumière de onze heures du soir qui était la lumière de sept heures du matin qui était la lumière de tou­jours — cette lumière blonde, inépui­sable, qui trans­for­mait Péters­bourg en un rêve éveillé dont on ne pou­vait pas se réveiller parce qu’on n’a­vait jamais dormi.

Le public se dis­per­sait. Les fiacres atten­daient en file le long de la place. Les dames mon­taient dans les voi­tures avec des frou­frous de soie et des éclats de rire. Les offi­ciers allu­maient des ciga­rettes. Beppe, au milieu du trot­toir, racon­tait le duel d’O­né­guine à un cocher qui ne com­pre­nait pas un mot de fran­çais mais qui écou­tait avec la patience rési­gnée des cochers russes, habi­tués à tout entendre.

La com­tesse appa­rut sur les marches du théâtre. Seule. Le baron Osten-Sacken n’é­tait plus avec elle. Elle des­cen­dit les marches avec cette démarche exacte qui était sa signa­ture — ni rapide ni lente, chaque pas à sa place — et vint vers moi.

Elle ne dit rien. Elle me regar­da. Ses yeux gris-vert dans la lumière du soir avaient la cou­leur d’un graves blanc jeune — clairs, vifs, avec une aci­di­té qui tenait en éveil. Puis elle ouvrit son réti­cule — un petit sac de soie noire, dis­cret, fémi­nin — et en sor­tit quelque chose.

Un étui de cuir. Petit. Usé. Que je recon­nus immé­dia­te­ment, comme on recon­naît un vin au pre­mier nez — avant les mots, avant l’a­na­lyse, par le corps, par l’ins­tinct, par cette mémoire qui n’est pas dans la tête mais dans les mains.

— Tenez, dit-elle.

Je pris l’é­tui. Je l’ou­vris. Le billet était là. Alliance navale. Constan­ti­nople. Ne trans­mettre qu’en main propre. Les mêmes mots. Le même papier. Le même chiffre par­tiel. Tout était là.

— Com­ment ? dis-je.

— Ne posez pas de ques­tions aux­quelles vous ne vou­lez pas connaître la réponse.

— Je veux connaître la réponse.

Elle eut un sou­rire — pas le sou­rire mon­dain, pas le sou­rire mys­té­rieux, un sou­rire neuf, un sou­rire que je ne lui avais jamais vu, un sou­rire qui res­sem­blait à du soulagement.

— Je l’ai pris, dit-elle. Pen­dant la dégus­ta­tion. Quand Beppe a chan­té. Tout le monde regar­dait Beppe. Per­sonne ne regar­dait votre poche.

— Vous ?

— Moi.

— Pour­quoi ?

— Parce que si je ne l’a­vais pas pris, quel­qu’un d’autre l’au­rait fait. Craw­ley. La baronne. Le com­pa­gnon de la baronne, qui n’est pas un com­pa­gnon mais un agent autri­chien. N’im­porte lequel d’entre eux. Et je ne savais pas — je ne savais pas encore — entre quelles mains il devait finir. Alors je l’ai mis en sécu­ri­té. Le seul endroit sûr à Péters­bourg : sur moi.

Je la regar­dai. Je regar­dai l’é­tui de cuir dans ma main. Je regar­dai la place du Théâtre, les fiacres, les lumières, Beppe qui ges­ti­cu­lait, le ciel qui refu­sait de noircir.

— Et maintenant ?

— Main­te­nant, c’est fini. Le docu­ment a été copié. Les bonnes per­sonnes l’ont lu. Labou­laye vous a par­lé, n’est-ce pas ? — elle n’at­ten­dit pas ma réponse — ce qui devait arri­ver est arri­vé. L’o­ri­gi­nal n’a plus d’im­por­tance. Vous pou­vez le gar­der, le brû­ler, le mettre dans une bou­teille de pauillac et le ren­voyer à Bor­deaux. Il n’a plus de valeur.

— Il n’a plus de valeur, répétai-je.

— Plus aucune. C’est un bout de papier. Comme une éti­quette de vin dont on a bu la bou­teille — un sou­ve­nir, rien de plus.

Elle avait rai­son. Le billet que je tenais dans ma main — ce billet qui m’a­vait valu neuf jours d’an­goisse, d’es­pion­nage, de nuits blanches dans tous les sens du terme — ce billet n’é­tait plus qu’un mor­ceau de papier usé. Son conte­nu avait été absor­bé par les chan­cel­le­ries, digé­ré par les ser­vices secrets, trans­mis aux bonnes per­sonnes par les mau­vaises voies. Le conte­nant était vide. Comme une bou­teille bue.

Je remis l’é­tui dans ma poche. La même poche. La poche inté­rieure gauche de mon ves­ton. Et je sen­tis le poids — ce poids fami­lier, ce petit poids de cuir et de papier qui m’a­vait accom­pa­gné pen­dant neuf jours et qui, main­te­nant qu’il ne valait plus rien, pesait étran­ge­ment plus lourd que quand il valait tout.

— Mer­ci, dis-je.

— Ne me remer­ciez pas, Fau­gères. Je ne l’ai pas fait pour vous.

— Pour qui, alors ?

Elle ne répon­dit pas. Un fiacre s’ar­rê­ta devant elle. Elle mon­ta. Le cocher fouet­ta le che­val. La voi­ture s’é­loi­gna sur les pavés de la place, et la com­tesse ne se retour­na pas — elle ne se retour­nait jamais — et sa sil­houette noire dans la fenêtre du fiacre rape­tis­sa, rape­tis­sa, et finit par se fondre dans cette lumière inter­mi­nable qui ava­lait tout — les voi­tures, les gens, les secrets, les regrets — avec la même indif­fé­rence dorée.

Beppe arri­va der­rière moi, essouf­flé, le nœud papillon de tra­vers, les joues rouges.

— Fau­gères ! Quelle soi­rée ! Quel opé­ra ! Quelle musique ! — il posa sa main sur mon épaule, une main lourde, chaude, vivante — Et main­te­nant, mon ami, main­te­nant on va boire. Parce que après Tchaï­kovs­ki, il n’y a qu’une chose à faire : boire du vin et par­ler de la vie. Vous avez du pauillac ?

— J’ai du pauillac.

— Alors allons‑y. La nuit est jeune. — Il regar­da le ciel. — En fait, la nuit n’existe pas. Mais le pauillac, lui, existe. Et c’est tout ce qui compte.

Nous ren­trâmes à l’hô­tel à pied. Beppe chan­tait — dou­ce­ment, pour une fois, un air que je ne recon­nus pas, un air lent, mélan­co­lique, peut-être napo­li­tain, peut-être inven­té, un air qui avait la dou­ceur d’un sau­ternes tar­dif et la tris­tesse d’un adieu qu’on ne sait pas encore qu’on est en train de faire.

Et au-des­sus de nous, le ciel de Péters­bourg res­tait clair, par­fai­te­ment clair, avec cette teinte de nacre et d’or pâle qui n’ap­par­te­nait à aucune heure et qui appar­te­nait à toutes, et la ville glis­sait autour de nous comme un rêve dont on com­mence à sen­tir qu’il va finir, mais pas encore, pas tout de suite, pas avant le der­nier verre.

CHA­PITRE 10

Le départ

20 juin 1886

Le der­nier jour com­men­ça comme tous les autres — par la lumière.

Mais cette fois, je la regar­dai dif­fé­rem­ment. Je la regar­dai comme on regarde un vin qu’on goûte pour la der­nière fois — avec cette atten­tion aiguë, presque dou­lou­reuse, que donne la cer­ti­tude de ne plus jamais retrou­ver le même goût. La lumière entrait par les rideaux de ma chambre du Grand Hotel Europe avec sa dou­ceur habi­tuelle, blonde, insis­tante, et je res­tai allon­gé un long moment à la regar­der des­si­ner des rec­tangles dorés sur le par­quet, à écou­ter les bruits de l’hô­tel qui se réveillait — le cli­que­tis de l’as­cen­seur, le mur­mure des cou­loirs, le tin­te­ment loin­tain de la vais­selle du petit déjeu­ner — et je pen­sai : demain matin, ces bruits ne seront plus les miens.

Mon train par­tait à quatre heures de l’a­près-midi. Le train de Péters­bourg à Var­so­vie, puis Var­so­vie-Ber­lin, Ber­lin-Paris, Paris-Bor­deaux. Quatre jours de voyage. Quatre jours pour reve­nir de ce rêve.

Karim appor­ta le samo­var. Il le posa sur la table avec ses gestes habi­tuels — lents, pré­cis, défi­ni­tifs — et quand il se retour­na pour par­tir, je dis :

— Karim.

Il s’ar­rê­ta. Il ne se retour­na pas tout de suite. Puis il se retour­na, et pour la pre­mière fois — la pre­mière fois en dix jours — il me regar­da. Non pas avec ce regard pro­fes­sion­nel, ce regard de ser­veur qui voit les besoins sans voir l’homme. Il me regar­da avec autre chose. Ses yeux sombres — des yeux de Tatar, des yeux de steppe, des yeux qui avaient vu des choses que les yeux euro­péens ne voyaient pas — ses yeux me regar­dèrent avec ce que je ne peux appe­ler autre­ment que de la recon­nais­sance. Pas de la gra­ti­tude — je ne lui avais rien don­né. De la recon­nais­sance — il me recon­nais­sait. Après dix jours, il me recon­nais­sait enfin comme un être humain et non comme un numé­ro de chambre.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il.

C’é­tait la pre­mière fois qu’il pro­non­çait mon nom. Sa voix — que je n’a­vais presque jamais enten­due — était grave, calme, avec une dou­ceur inat­ten­due, comme ces vins du Rous­sillon qu’on croit rus­tiques et qui vous sur­prennent par leur finesse.

— Bon voyage, dit-il.

Et il incli­na la tête — pas le demi-cen­ti­mètre régle­men­taire, non, une vraie incli­nai­son, un vrai salut, le salut d’un homme à un homme — puis il sor­tit, et la porte se refer­ma der­rière lui avec un clic doux qui res­sem­blait au bruit d’un bou­chon qu’on repose déli­ca­te­ment sur le gou­lot d’une bou­teille qu’on a fini de servir.

*

Je pas­sai la mati­née à faire mes malles.

C’est un exer­cice que j’ai tou­jours aimé — ran­ger, plier, embal­ler, caser chaque objet dans l’es­pace qui lui est des­ti­né, comme on range des bou­teilles dans une caisse. Il y a quelque chose de ras­su­rant dans l’ordre des bagages. Quelque chose qui dit : le monde peut être mis en boîte. Le monde peut être trans­por­té. Le monde peut voya­ger d’un endroit à un autre sans se briser.

Mes caisses. Mes fidèles caisses. Il en res­tait quatre — les deux autres avaient été vidées pen­dant la dégus­ta­tion et ren­voyées à Ches­tia­kov avec les bou­teilles vides comme preuve de la quan­ti­té consom­mée. Les quatre res­tantes conte­naient encore une ving­taine de bou­teilles — des échan­tillons que je rap­por­tais, des bou­teilles qui avaient voya­gé jus­qu’à Péters­bourg et qui repar­ti­raient sans avoir été ouvertes, ayant fait le tra­jet pour rien, comme ces figu­rants d’o­pé­ra qui tra­versent la scène sans chanter.

Et puis il y avait la bou­teille. Le saint-julien 1882. La bou­teille pro­fa­née, celle qui avait tout déclen­ché, celle dont le bou­chon avait été tiré par une main incon­nue pour y glis­ser un docu­ment qui avait failli me coû­ter — quoi ? ma liber­té ? ma vie ? je n’en savais rien, et je pré­fé­rais ne pas le savoir. La bou­teille était vide — je l’a­vais bue, ou plu­tôt elle s’é­tait vidée d’elle-même, par oxy­da­tion, par cette lente dégra­da­tion que subissent les vins mal rebou­chés. Il ne res­tait que le fla­con, le verre vert sombre avec son éti­quette à moi­tié décol­lée, et cette odeur de vin tour­né qui mon­tait du gou­lot comme un sou­ve­nir qu’on pré­fé­re­rait oublier.

Je gar­dai la bou­teille. Je ne sais pas pour­quoi. Par sen­ti­men­ta­li­té peut-être. Ou par cette habi­tude de négo­ciant qui ne jette jamais une bou­teille, même vide, parce qu’une bou­teille vide reste un conte­nant, et qu’un conte­nant peut tou­jours servir.

*

À midi, je des­cen­dis régler ma note.

Wirz était à la récep­tion. Il me regar­da appro­cher avec cette expres­sion que j’a­vais appris à connaître — l’ex­pres­sion du récep­tion­niste suisse qui sait tout, qui voit tout, et qui ne dit rien, ou plu­tôt qui dit exac­te­ment ce qu’il faut dire au moment où il faut le dire, ni plus ni moins, avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger de Genève.

— Mon­sieur Fau­gères. Vous nous quittez.

— Je vous quitte.

— Ce fut un plai­sir de vous avoir par­mi nous.

Il pré­pa­ra la note. La note était rai­son­nable — l’hô­tel n’é­tait pas don­né, mais il n’é­tait pas aus­si cher que je l’a­vais craint, et le contrat Ches­tia­kov cou­vrait lar­ge­ment les frais. Je payai. Wirz tam­pon­né le reçu. Puis il leva les yeux — et là encore, comme Karim, quelque chose chan­gea dans son regard. Le récep­tion­niste s’ef­fa­ça. L’homme apparut.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il à voix basse. Le Grand Hotel Europe accueille beau­coup de voya­geurs. Beau­coup de voya­geurs très divers. Cer­tains viennent pour les affaires. Cer­tains viennent pour le plai­sir. Cer­tains viennent pour des rai­sons que nous ne connais­sons pas et que nous ne cher­chons pas à connaître. Mais vous — et il hési­ta, un quart de seconde, une hési­ta­tion de Suisse, c’est-à-dire une hési­ta­tion presque invi­sible — vous êtes le pre­mier qui soit venu uni­que­ment pour le vin. Et je crois que le vin vous a bien servi.

Il me ten­dit la main. Je la ser­rai. Et je com­pris — trop tard, comme tou­jours — que Wirz n’a­vait jamais été mon enne­mi, que ses ques­tions n’a­vaient pas été des inter­ro­ga­toires mais des aver­tis­se­ments, que le récep­tion­niste suisse, dans sa neu­tra­li­té de façade, avait été le seul habi­tant de cet hôtel à ne vou­loir rien de moi, abso­lu­ment rien, sinon que je reparte entier.

*

À une heure, je cher­chai la comtesse.

Elle n’é­tait pas au res­tau­rant. Elle n’é­tait pas au bar. Elle n’é­tait pas dans le hall. Je deman­dai à la récep­tion — un autre employé, pas Wirz, Wirz avait dis­pa­ru avec la dis­cré­tion de tous les gens de cet hôtel qui appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient comme les per­son­nages d’un rêve — et on me dit que la com­tesse Doro­kho­va avait quit­té l’hô­tel le matin même. Sans lais­ser d’adresse.

Sans lais­ser d’adresse.

Je remon­tai dans ma chambre. Et là, sur le tapis, devant la porte, je trou­vai une enveloppe.

Une enve­loppe blanche, sans cachet, sans armoi­ries. Mon nom — Fau­gères — écrit à la main, d’une écri­ture que je recon­nus immé­dia­te­ment : pen­chée, rapide, élé­gante, l’é­cri­ture d’une femme qui a l’ha­bi­tude d’é­crire des choses impor­tantes en peu de mots.

J’ou­vris l’en­ve­loppe. Un car­ton. Quelques lignes :

Cher Fau­gères,

Je pars ce matin pour Mos­cou. Ne cher­chez pas à me retrou­ver — vous n’y arri­ve­riez pas, et de toute façon ce n’est pas ain­si que fonc­tionnent les choses entre nous. Il n’y a pas de « entre nous ». Il y a eu dix jours, une lumière qui ne s’é­tei­gnait pas, du vin, de la musique, un docu­ment qui n’au­rait pas dû exis­ter, et un Bor­de­lais qui n’au­rait pas dû être là. C’est tout. C’est beaucoup.

Vous m’a­vez deman­dé un jour de quel côté j’é­tais. La réponse est : du côté du vin. Ce n’est pas une méta­phore. Le vin est la seule chose, dans cette affaire, qui ait été authen­tique du début à la fin. Tout le reste — moi com­prise — était un jeu. Le vin, non. Le vin était vrai.

Retour­nez à Bor­deaux. Ven­dez votre pauillac. Pen­sez à moi quand vous boi­rez du sau­ternes — pas sou­vent, juste de temps en temps, quand la lumière sera dorée et que la soi­rée sera longue et que vous vous deman­de­rez si tout cela a vrai­ment eu lieu.

Tout cela a vrai­ment eu lieu.

V.

Je relus trois fois. Puis je pliai le car­ton et le glis­sai dans la poche inté­rieure gauche de mon ves­ton — la même poche — à côté de l’é­tui de cuir qui ne valait plus rien et qui pesait main­te­nant le poids de toute cette histoire.

*

À deux heures, je déjeu­nai avec Beppe.

C’é­tait notre der­nier repas. Beppe le savait, et il fit ce que font les Ita­liens quand ils sont tristes — il man­gea beau­coup et par­la encore plus. Il com­man­da du caviar, du sau­mon, de l’es­tur­geon, un kou­li­biac, trois sortes de fro­mage, un des­sert aux fruits rouges, et il arro­sa le tout avec le der­nier pauillac 1878 que j’a­vais gar­dé, pré­ci­sé­ment pour cette occa­sion — pour un der­nier repas avec quel­qu’un qui méri­tait un grand vin.

— Fau­gères, dit-il entre deux bou­chées de kou­li­biac, les yeux brillants, le men­ton lui­sant de beurre. Vous par­tez. C’est triste. Mais c’est la vie — les gens partent, les trains partent, les bateaux partent, tout part, tout s’en va, tout dis­pa­raît. Sauf la musique et le vin. La musique et le vin ne partent jamais. Vous les empor­tez avec vous, dans votre tête, dans votre cœur, dans votre ventre, et ils res­tent là, comme des amis fidèles, comme des sou­ve­nirs qu’on n’a pas besoin de cher­cher parce qu’ils viennent vous trou­ver tout seuls, la nuit, quand vous êtes seul et que le monde est silencieux.

Il leva son verre de pauillac. Je levai le mien. Nous trinquâmes.

— À Péters­bourg, dis-je.

— À Péters­bourg, dit-il. Et à Bor­deaux. Et à Naples. Et à toutes les villes du monde où il y a un opé­ra, un bar et un ami.

Nous bûmes. Le pauillac 1878 était magni­fique — son der­nier verre, sa der­nière appa­ri­tion, sa finale, et il la fit en beau­té, avec cette ampleur, cette géné­ro­si­té, cette cha­leur des grands vins qui donnent tout ce qu’ils ont jus­qu’à la der­nière goutte et qui, même quand le verre est vide, laissent dans l’air un par­fum qui refuse de disparaître.

Beppe se leva. Il me prit dans ses bras — une étreinte d’ours, de cyclone, de force natu­relle — et me ser­ra contre lui avec une vio­lence qui me cou­pa le souffle et qui était, je le com­pris, sa manière de dire adieu, la seule manière qu’il connais­sait, car Beppe ne savait pas faire les choses à moi­tié, ni les embras­sades, ni les chants, ni les deuils.

— Si vous venez un jour à Naples, dit-il, les yeux humides, venez avec du saint-émi­lion. Et je vous ferai entendre la plus belle musique du monde — pas Tchaï­kovs­ki, pas Ver­di, non — la musique de Naples le soir, quand les bateaux rentrent et que les femmes chantent depuis les bal­cons et que la mer est si calme qu’on dirait un verre de vin posé sur une table et que per­sonne ne boit parce qu’il est trop beau.

Il par­tit. Je res­tai seul dans le res­tau­rant. Le verre de pauillac était vide. Le res­tau­rant se vidait. Et le soleil — éter­nel, têtu, magni­fique — entrait par les fenêtres avec la même lumière qu’il y a dix jours, quand j’é­tais arri­vé dans cette ville et que je ne savais pas encore ce qui m’attendait.

*

À trois heures, je des­cen­dis mes bagages. Un por­teur — silen­cieux, effi­cace, tatar — les char­gea sur un cha­riot et les emme­na vers le fiacre qui atten­dait devant l’hô­tel. Je tra­ver­sai le hall une der­nière fois. Je regar­dai les colonnes de marbre, les pal­miers en pot, le grand esca­lier, les fau­teuils de cuir où Beppe avait ron­flé tant de fois, le bar où Craw­ley et moi avions par­ta­gé un pauillac 1878 le pre­mier soir, l’as­cen­seur dans lequel j’é­tais mon­té et des­cen­du cent fois en dix jours. Je regar­dai tout cela avec l’at­ten­tion d’un homme qui sait qu’il regarde pour la der­nière fois — cette atten­tion qui grave les images dans la mémoire avec la pré­ci­sion d’un burin, qui fixe les cou­leurs, les sons, les odeurs, et qui les conserve pour tou­jours, comme un grand vin conserve dans sa bou­teille le soleil et la pluie d’une année révolue.

Le Grand Hotel Europe. Mon hôtel. Mon théâtre. Mon piège et ma pro­tec­tion. L’en­droit où j’a­vais été un négo­ciant en vin, un cour­rier mal­gré lui, un sus­pect, un inno­cent, un amou­reux peut-être — quoique ce der­nier mot fût trop fort, ou pas assez, ou pas le bon, car ce que j’a­vais res­sen­ti pour la com­tesse n’é­tait pas de l’a­mour au sens bor­de­lais du terme, cette chose ordon­née, rai­son­nable, qui mène au mariage et aux enfants, mais quelque chose de plus russe, de plus flot­tant, de plus étrange — un sen­ti­ment sans nom, comme ces vins de cépages oubliés qu’on retrouve par­fois dans de vieilles vignes et qu’au­cun ampé­lo­graphe ne sait identifier.

Je sor­tis.

*

À la gare de Var­so­vie, Vol­kons­ki m’attendait.

Il se tenait sur le quai, en cos­tume civil — pas d’u­ni­forme aujourd’­hui, un cos­tume gris, bien cou­pé, avec un cha­peau de feutre qu’il sou­le­va en me voyant, un geste d’une cour­toi­sie si par­faite qu’il en deve­nait iro­nique, ou sin­cère, ou les deux à la fois, car avec Vol­kons­ki on ne savait jamais, et c’é­tait pro­ba­ble­ment le but.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il. Je suis venu vous dire au revoir.

— C’est aimable.

— C’est mon métier. Je dis au revoir aux gens qui partent. Comme je dis bon­jour aux gens qui arrivent. C’est une ques­tion de symétrie.

Il mar­chait à côté de moi le long du quai. Le train était là — le même train qu’à l’ar­ri­vée, ou un train iden­tique, avec les mêmes wagons verts, les mêmes rideaux aux fenêtres, la même vapeur qui mon­tait de la loco­mo­tive comme une haleine de dra­gon. Des por­teurs char­geaient mes caisses dans le four­gon à bagages. D’autres voya­geurs mon­taient — des familles, des mili­taires, des mar­chands, des femmes avec des enfants, tout ce monde qui cir­cule entre les villes et les pays comme le vin cir­cule entre les ton­neaux et les bouteilles.

— Mon­sieur Fau­gères, dit Vol­kons­ki. Je vais vous dire quelque chose que je ne dis pas sou­vent, parce que je n’ai pas sou­vent l’oc­ca­sion de le dire, et parce que les gens à qui je le dis ne me croient géné­ra­le­ment pas. Mais je vais le dire quand même, parce que vous êtes un homme qui appré­cie la sin­cé­ri­té, et parce que — et il eut un geste, ce geste presque humain que je lui avais déjà vu, cette main pas­sée sur le visage du front au men­ton — parce que vous le méritez.

Il s’ar­rê­ta. Il me regar­da. Ses yeux pâles — ces yeux de vin blanc trop vieux, ces yeux trans­pa­rents qui ne cachaient rien ou qui cachaient tout — ses yeux me regar­dèrent avec quelque chose que je n’y avais jamais vu et que je n’y rever­rais jamais.

— J’ai appré­cié votre vin, dit-il. Et j’ai appré­cié votre com­pa­gnie. Vous êtes un homme hon­nête, mon­sieur Fau­gères. C’est une qua­li­té rare. Dans mon pays, c’est une qua­li­té presque incon­nue. Et dans mon métier, c’est une qua­li­té dan­ge­reuse. Mais c’est une qua­li­té que je res­pecte, parce qu’elle est vraie, et que dans un monde de faus­saires, la véri­té a une valeur que les faus­saires eux-mêmes recon­naissent — à contre­cœur, mais ils la reconnaissent.

Il ten­dit la main. Je la ser­rai. Sa poi­gnée de main était la même qu’au pre­mier jour — sèche, brève, cali­brée. Mais il la retint une demi-seconde de plus. Une demi-seconde. Le temps d’un aveu.

— Si vous reve­nez à Péters­bourg, dit-il, appor­tez du pauillac. Le 1880. Celui que vous m’a­vez fait goû­ter. C’est un vin qui me manquera.

Il lâcha ma main. Il recu­la d’un pas. Il remit son cha­peau sur sa tête — un geste d’une pré­ci­sion mili­taire, le bord du cha­peau exac­te­ment paral­lèle à la ligne des sour­cils — et incli­na la tête.

— Bon voyage, mon­sieur Fau­gères. Et oubliez-nous. Si vous le pouvez.

Il se retour­na et s’é­loi­gna le long du quai. Sa sil­houette grise se fon­dit dans la foule des voya­geurs, des por­teurs, des sol­dats, et dis­pa­rut, comme dis­pa­raissent toutes les choses de Péters­bourg — sans bruit, sans drame, par dis­so­lu­tion dans la lumière.

*

Le train s’é­bran­la à quatre heures précises.

Je m’é­tais ins­tal­lé dans un com­par­ti­ment de pre­mière classe — un luxe que je ne me serais pas offert en temps nor­mal, mais le contrat Ches­tia­kov le per­met­tait, et j’a­vais besoin de calme, de silence et d’es­pace pour digé­rer ces dix jours. Le com­par­ti­ment était petit, propre, avec une ban­quette de velours vert, une tablette rabat­table, un rideau de den­telle à la fenêtre et un miroir ovale dans lequel je vis, en m’as­seyant, le visage d’un homme que je recon­nus à peine.

Pas que j’eusse chan­gé phy­si­que­ment. J’a­vais le même visage qu’en arri­vant — les mêmes yeux, le même nez, la même barbe de trois jours que je n’a­vais pas pris la peine de raser. Mais quelque chose avait chan­gé dans l’ex­pres­sion — quelque chose d’im­per­cep­tible, comme ce voile d’oxy­da­tion sur le saint-julien, cette patine que le temps et l’é­preuve déposent sur les visages comme sur les vins, et qui n’est pas de la fatigue ni de la vieillesse mais de la profondeur.

Le train prit de la vitesse. Péters­bourg défi­la à la fenêtre — les fau­bourgs, les usines, les jar­dins, les dat­chas — puis la ville dis­pa­rut, et la cam­pagne russe revint, les bou­leaux, les prai­ries, les fleurs sau­vages, cette immen­si­té verte et blonde qui s’é­ten­dait jus­qu’à l’ho­ri­zon avec la patience d’un pays qui a tout le temps du monde.

Je sor­tis l’é­tui de cuir de ma poche. Je l’ou­vris. Je regar­dai le billet une der­nière fois. Alliance navale. Constan­ti­nople. Ne trans­mettre qu’en main propre. Des mots qui avaient failli chan­ger ma vie — ou qui l’a­vaient chan­gée, mais pas de la manière pré­vue, pas dans le sens diplo­ma­tique, pas dans le sens poli­tique. Dans un sens plus intime, plus per­son­nel, plus impos­sible à formuler.

Je refer­mai l’é­tui. Je le glis­sai dans une de mes caisses — dans la caisse numé­ro trois, entre deux bou­teilles de saint-émi­lion, là où per­sonne ne le cher­che­rait jamais, là où il dor­mi­rait pen­dant des années, peut-être pour tou­jours, dans l’obs­cu­ri­té et le silence d’une caisse de vin, entou­ré de bou­teilles qui ne savaient pas ce qu’elles gardaient.

*

Puis je sor­tis le mot de la com­tesse. Je le relus. Pen­sez à moi quand vous boi­rez du sau­ternes. Pas sou­vent, juste de temps en temps, quand la lumière sera dorée et que la soi­rée sera longue.

Je pliai le mot. Je le ran­geai dans ma poche — la poche inté­rieure gauche, tou­jours la même, déci­dé­ment cette poche avait un des­tin. Et je regar­dai par la fenêtre.

La Rus­sie s’é­loi­gnait. Les bou­leaux défi­laient, de plus en plus vite, blancs et verts, droits et souples, innom­brables. Le soleil était haut — tou­jours haut, tou­jours là, tou­jours cette lumière inter­mi­nable qui avait été ma com­pagne, mon enne­mie, mon insom­nie et ma révé­la­tion pen­dant dix jours. Mais le train allait vers l’ouest. Vers le cou­chant. Vers des pays où le soleil se cou­chait le soir et se levait le matin, où les nuits étaient noires et les jours avaient des bords, où le temps se décou­pait en tranches nettes — aube, midi, cré­pus­cule, nuit — au lieu de cou­ler en une seule nappe de lumière ininterrompue.

J’al­lais retrou­ver la nuit. J’al­lais retrou­ver le noir, les étoiles, le som­meil. J’al­lais retrou­ver Bor­deaux, les quais de Char­trons, le bureau, Dubreuil, les clients, les com­mandes, les caisses, les bou­teilles — tout ce qui fai­sait ma vie avant Péters­bourg et qui refe­rait ma vie après Péters­bourg, comme un vin qu’on a décan­té dans un autre réci­pient et qu’on remet dans sa bou­teille d’o­ri­gine : le même vin, le même conte­nant, mais entre les deux, il y a eu l’air, la lumière, le contact avec le monde.

Je pen­sai à Craw­ley. Il était pro­ba­ble­ment au bar du Grand Hotel Europe, un jour­nal sur les genoux, un verre de quelque chose à la main, à obser­ver le pro­chain voya­geur qui aurait quelque chose d’in­ha­bi­tuel dans ses bagages. Je pen­sai à Beppe. Il était pro­ba­ble­ment en train de chan­ter quelque part — au Mariins­ki, dans un res­tau­rant, dans la rue, peu impor­tait, Beppe chan­tait comme les oiseaux volent, par nature, par néces­si­té, parce que ne pas chan­ter était pour lui une forme de mort. Je pen­sai à Vol­kons­ki. Il était pro­ba­ble­ment dans son bureau du minis­tère, la Fon­tan­ka der­rière la fenêtre, le samo­var sur le gué­ri­don, les yeux pâles posés sur un nou­veau dos­sier, un nou­veau sus­pect, un nou­veau mys­tère. Je pen­sai à Karim. Il était pro­ba­ble­ment dans un cou­loir de l’hô­tel, silen­cieux, invi­sible, omni­scient, por­tant un pla­teau avec une théière et deux verres, frap­pant à une porte sans frap­per, entrant sans entrer, exis­tant sans exister.

Et je pen­sai à la com­tesse. Var­va­ra Niko­laïev­na. Dans un train pour Mos­cou, peut-être. Ou pas à Mos­cou du tout — peut-être était-ce un men­songe, comme presque tout ce qu’elle avait dit, ou comme presque rien de ce qu’elle avait dit, car avec elle, le men­songe et la véri­té étaient si inti­me­ment mêlés qu’on ne pou­vait pas sépa­rer l’un de l’autre sans détruire les deux, comme on ne peut pas sépa­rer l’al­cool de l’eau dans un vin sans détruire le vin.

Pen­sez à moi quand vous boi­rez du sauternes.

J’y pen­se­rais. Pas sou­vent. Juste de temps en temps. Quand la lumière serait dorée et que la soi­rée serait longue et que le sau­ternes aurait la cou­leur de ses yeux dans la lumière des nuits blanches — ce gris-vert qui deve­nait gris-mauve au bord de la Neva, ce gris-or qui deve­nait gris-ambre à l’o­pé­ra, toutes ces cou­leurs qui n’exis­taient que dans cette ville et qui n’exis­te­raient plus jamais.

Le train rou­lait. La Rus­sie recu­lait. Le soleil, enfin, com­men­çait à des­cendre — non pas à se cou­cher encore, pas si tôt, pas si vite, mais à des­cendre, à s’in­cli­ner, à amor­cer ce mou­ve­ment que je n’a­vais pas vu depuis dix jours et qui me parut aus­si bou­le­ver­sant qu’un miracle : le soleil des­cen­dait. La lumière chan­geait. L’ombre s’al­lon­geait. Le soir approchait.

Et dans ma poche, le mot de la com­tesse pesait le poids exact d’un sou­ve­nir — léger, presque rien, un bout de car­ton avec quelques mots, et pour­tant plus lourd que tout le reste, plus lourd que les caisses, plus lourd que les contrats, plus lourd que le billet diplo­ma­tique dans son étui de cuir, parce que les sou­ve­nirs ne pèsent pas leur poids de papier mais leur poids de vie, et que la vie, comme le vin, ne se mesure pas en volume mais en intensité.

Le train rou­lait vers l’ouest. Vers Bor­deaux. Vers les vignes. Vers ma vie d’a­vant, qui serait désor­mais ma vie d’a­près, avec, entre les deux, un espace de dix jours — dix jours de lumière, de vin, de musique et d’ombres dans les cou­loirs — que per­sonne ne connaî­trait jamais, que per­sonne ne croi­rait jamais, et qui res­te­rait en moi, enfoui, secret, vivant, comme reste vivant dans une cave obs­cure un très vieux sau­ternes dont le pro­prié­taire a oublié l’exis­tence mais dont le vin, lui, n’a rien oublié.

Péters­bourg est un pre­mier cru, avais-je pen­sé le pre­mier soir.

Je ne m’é­tais pas trompé.

Read more
Les Nuits Blanches de Mon­sieur Fau­gères  — Troi­sième partie

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Fau­gères — Deuxième partie

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Deuxième par­tie

CHA­PITRE 4

Les ombres dans les couloirs

13 juin 1886

Il y a un moment, dans la vie d’un vin, qu’on appelle la fer­me­ture. C’est ce moment où un vin jeune, après avoir été ouvert et brillant en bouche, se referme sou­dain, se replie sur lui-même, cesse de don­ner ses arômes, et devient muet. Il n’est pas mort. Il n’est pas mau­vais. Il est sim­ple­ment fer­mé — comme une porte der­rière laquelle on entend des bruits mais qu’on ne peut pas ouvrir. Les connais­seurs savent qu’il faut attendre. Le vin se rou­vri­ra, plus tard, plus riche, plus pro­fond. Mais pen­dant la fer­me­ture, on est seul face au silence.

C’est ce qui m’ar­ri­va le qua­trième jour.

Je ne sau­rais pas dire à quel moment exac­te­ment le sen­ti­ment chan­gea — peut-être au petit déjeu­ner, quand je remar­quai que le gar­çon qui me ser­vait n’é­tait plus le même que la veille, un nou­veau, un jeune homme blond au visage trop lisse qui me sou­riait un peu trop et qui rem­plis­sait ma tasse sans que je le lui demande, avec une atten­tion si sou­te­nue qu’elle en deve­nait sus­pecte. Ou peut-être plus tôt, en ouvrant ma porte, quand je vis sur le tapis du cou­loir, à peine visible, l’empreinte humide d’une semelle — une seule, devant ma porte, comme si quel­qu’un s’é­tait arrê­té là, avait hési­té, puis était repar­ti. Ou peut-être était-ce une idée. Peut-être que Péters­bourg me ren­dait fou, comme cette lumière qui ne ces­sait pas ren­dait tout le monde un peu fou, et que je com­men­çais à voir des ombres là où il n’y avait que le per­son­nel d’un hôtel bien tenu.

Mais je ne crois pas. Mon métier m’a appris à faire confiance à mon nez, et mon nez me disait que quelque chose avait tourné.

*

Craw­ley était au bar. À onze heures du matin, il était déjà au bar — ou encore au bar, il était pos­sible qu’il n’en fût jamais par­ti — assis à la même place que le pre­mier soir, lisant le même jour­nal anglais, ou peut-être un autre, ils se res­semblent tous. Son tweed avait chan­gé : il por­tait main­te­nant un cos­tume de lin crème, plus adap­té à la sai­son, mais sa mous­tache était la même, blonde, mili­taire, impec­cable, et ses yeux gris avaient cette même expres­sion de non­cha­lance cal­cu­lée qui m’a­vait frap­pé dès le pre­mier soir.

— Fau­gères ! dit-il en me voyant, avec une cha­leur qui, pour un Anglais, équi­va­lait à une acco­lade. Asseyez-vous. Com­ment se porte le commerce ?

— Le com­merce se porte bien, dis-je en m’as­seyant. Ches­tia­kov m’a pris cin­quante caisses de pauillac.

— Splen­dide. Les Russes boivent trop, mais au moins ils boivent bien. C’est leur seule ver­tu modé­rée — non, je retire cela, ce n’est pas modé­ré du tout.

Il com­man­da du thé — du thé anglais, qu’il avait fait mon­ter Dieu sait com­ment dans cet empire du samo­var — et m’en ser­vit une tasse avec des gestes d’une pré­ci­sion rituelle, le lait d’a­bord, puis le thé, exac­te­ment deux minutes d’in­fu­sion, ni une de plus ni une de moins. Je bus par poli­tesse. C’é­tait infâme — une eau chaude vague­ment tein­tée qui n’a­vait ni le carac­tère du thé russe ni la fran­chise d’un mau­vais café — mais je ne dis rien, car il y a des choses qu’on ne dit pas à un Anglais sur son thé, comme il y a des choses qu’on ne dit pas à un Fran­çais sur son vin.

Puis Craw­ley posa sa tasse, croi­sa les jambes, et dit d’un ton qui n’a­vait pas chan­gé d’un demi-degré :

— Dites-moi, Fau­gères. Vous n’a­vez rien trou­vé d’in­ha­bi­tuel dans vos affaires, par hasard ?

Je le regar­dai. Il me regar­dait. Der­rière sa non­cha­lance, quelque chose venait de se rai­dir — un muscle, un nerf, une inten­tion — comme le corps d’un chat qui aper­çoit un oiseau et qui ne bouge pas encore mais qui a ces­sé de ne pas bouger.

— Mes affaires ? dis-je.

— Vos caisses. Vos bou­teilles. Le vin voyage dans des conte­nants, les conte­nants voyagent dans des trains, les trains sont des lieux où des choses se passent. Il arrive que des objets appa­raissent là où on ne les atten­dait pas.

Il avait dit cela avec la même légè­re­té que s’il avait par­lé de la météo ou du prix des icônes. Mais les mots — les mots étaient des pierres. Des objets appa­raissent là où on ne les atten­dait pas. C’é­tait exac­te­ment ce qui s’é­tait passé.

— Non, dis-je. Rien d’inhabituel.

Craw­ley me regar­da une demi-seconde de trop. C’est un temps très court, une demi-seconde, mais dans le com­merce des vins comme dans le com­merce des secrets — et je com­men­çais à soup­çon­ner que les deux se pra­ti­quaient dans les mêmes lieux et avec les mêmes méthodes — une demi-seconde de trop est un aveu. Craw­ley savait que je men­tais. Et je savais qu’il savait. Et il savait que je savais qu’il savait. C’é­tait un emboî­te­ment de savoirs qui aurait don­né le ver­tige à un phi­lo­sophe allemand.

— Très bien, dit-il. Si jamais il se pas­sait quelque chose d’in­ha­bi­tuel — n’im­porte quoi, une visite impré­vue, une pro­po­si­tion étrange, un papier trou­vé dans un endroit inat­ten­du — je vous recom­man­de­rais vive­ment de m’en par­ler. L’An­gle­terre est amie de la France. Nous avons en com­mun un goût pour le bon vin et une méfiance saine envers les empires trop grands.

— Quel empire ?

— Celui dans lequel vous êtes assis, mon cher.

Il sou­rit, reprit son jour­nal, et se remit à lire comme si la conver­sa­tion n’a­vait jamais eu lieu. Je res­tai là un moment, ma tasse de thé anglais à la main, à regar­der ce pro­fil impas­sible, cette mous­tache blonde, et à me deman­der si Arthur Craw­ley ache­tait véri­ta­ble­ment des icônes ou s’il ache­tait autre chose — des infor­ma­tions, des loyau­tés, des silences.

Je déci­dai qu’il ache­tait pro­ba­ble­ment les deux.

*

L’a­près-midi, je reçus une visite.

J’é­tais dans ma chambre, occu­pé à rédi­ger une lettre à mon asso­cié Dubreuil, res­té à Bor­deaux pour gérer les affaires cou­rantes — une lettre ennuyeuse, pleine de chiffres et de pré­vi­sions, le genre de prose qui fait dor­mir debout, et que j’é­cri­vais pré­ci­sé­ment pour me rac­cro­cher à quelque chose de nor­mal, de solide, de bor­de­lais, dans cette ville où plus rien ne l’é­tait — quand on frap­pa à la porte.

Trois coups. Espa­cés. Nets. Pas les coups de Karim — Karim ne frap­pait pas, Karim entrait, comme le vent entre, sans pré­ve­nir et sans s’ex­cu­ser. Pas les coups d’un groom non plus — les grooms frap­paient vite, deux coups pres­sés, presque timides. Ces coups-là étaient autre chose. Ils avaient une auto­ri­té tran­quille, une patience qui disait : je frap­pe­rai autant de fois qu’il le fau­dra, et vous fini­rez par ouvrir.

J’ou­vris.

L’homme qui se tenait dans l’en­ca­dre­ment de la porte avait le visage le plus cour­tois que j’aie jamais vu. C’est le pre­mier mot qui me vint — cour­tois — et c’est le mot qui res­ta, bien après que tout le reste eut chan­gé. Un visage mince, rasé de près, avec des pom­mettes slaves et des yeux bleu très pâle, presque trans­pa­rents, qui vous regar­daient avec une atten­tion si abso­lue qu’on avait l’im­pres­sion d’être lu, non pas regar­dé mais lu, page après page, ligne après ligne, comme un livre qu’on ouvre et qu’on feuillette avec méthode.

Il por­tait un uni­forme — un uni­forme mili­taire, sobre, bien cou­pé, sans la pro­fu­sion d’ai­guillettes et de médailles que je voyais par­tout dans les rues. Une veste sombre, des bou­tons argen­tés, un col droit. Pas un uni­forme qui cher­chait à impres­sion­ner. Un uni­forme qui cher­chait à ne pas être remar­qué, ce qui était infi­ni­ment plus impressionnant.

— Mon­sieur Fau­gères ? dit-il en fran­çais, d’une voix douce, posée, sans accent per­cep­tible — un fran­çais si par­fait qu’il en était presque sus­pect, comme un vin qui serait trop équi­li­bré, trop irré­pro­chable, et dont on se deman­de­rait ce qu’il cache.

— C’est moi.

— Capi­taine Vol­kons­ki. Andreï Pav­lo­vitch Vol­kons­ki. Je suis au ser­vice de Sa Majes­té Impé­riale, dans une capa­ci­té que je ne vous ennuie­rai pas à détailler. Puis-je entrer ?

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ou plu­tôt c’é­tait une ques­tion dont la réponse avait été déci­dée avant qu’elle ne fût posée. Le capi­taine Vol­kons­ki entra dans ma chambre comme l’eau entre dans un verre — sans effort, sans bruit, en occu­pant exac­te­ment l’es­pace qu’il fal­lait occu­per et pas un cen­ti­mètre de plus.

Il regar­da autour de lui. Ses yeux — ces yeux pâles, trans­lu­cides, miné­raux — balayèrent la pièce avec une vitesse qui démen­tait leur appa­rente dou­ceur. Le lit. Le bureau. La lettre à Dubreuil. Les rideaux. La vue sur la Mikhaï­lovs­kaïa. Et les caisses. Oh, les caisses. Son regard s’y posa une frac­tion de seconde — une frac­tion de seconde seule­ment, pas plus longue que le bat­te­ment d’une pau­pière — mais je le vis, et il sut que je le vis, et un imper­cep­tible mou­ve­ment de sa lèvre supé­rieure — un fré­mis­se­ment, pas un sou­rire, quelque chose de plus sub­til qu’un sou­rire, l’ombre d’un sou­rire qui ne naî­trait jamais — me dit qu’il avait pris note de ma vigilance.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il en s’as­seyant sans y être invi­té — déci­dé­ment, à Péters­bourg, tout le monde s’as­seyait sans y être invi­té, c’é­tait une habi­tude natio­nale ou peut-être une stra­té­gie — je suis venu pour une rai­son très simple. J’ai appris que vous étiez négo­ciant en vins, et il se trouve que je m’in­té­resse au vin.

— Tout le monde s’in­té­resse au vin, à Péters­bourg, dis-je.

— Péters­bourg est une ville de goût, dit-il avec cette dou­ceur inva­riable. Nous aimons les belles choses — la musique, la pein­ture, le vin. Le tsar Alexandre Alexan­dro­vitch lui-même est un connais­seur. Il boit du bour­gogne, hélas — un choix que les par­ti­sans du bor­deaux comme vous et moi pou­vons regret­ter — mais il a le palais fin.

Il me sou­rit. C’é­tait un sou­rire d’une per­fec­tion méca­nique — les lèvres s’é­ti­raient, les dents appa­rais­saient, les plis se for­maient aux coins des yeux, tout était en place, et pour­tant quelque chose man­quait. Je cher­chai quoi. C’é­tait la cha­leur. Le sou­rire de Vol­kons­ki était un sou­rire sans tem­pé­ra­ture — ni chaud ni froid, un sou­rire neutre, un sou­rire suisse, si l’on veut, sauf que la Suisse n’a jamais pro­duit de capi­taines aus­si inquiétants.

— J’ai­me­rais goû­ter vos vins, dit-il. Si vous le permettez.

Com­ment refu­ser ? Je sor­tis une bou­teille — un pauillac 1880, que je n’a­vais pas encore ouverte — et je la débou­chai avec mes gestes habi­tuels, en pro­fes­sion­nel, le tire-bou­chon plan­té droit, la trac­tion lente, le bou­chon qui vient en sou­pi­rant. Je ver­sai deux verres. Vol­kons­ki prit le sien, le huma, goûta.

Et je dus recon­naître — à regret, car j’au­rais pré­fé­ré qu’il fût un bar­bare — qu’il goû­tait bien. Très bien même. Il avait la tech­nique d’un homme qui a été for­mé, qui a appris, peut-être dans les salons de l’a­ris­to­cra­tie péters­bour­geoise où le vin fran­çais cou­lait comme la Neva au prin­temps. Il goû­ta, gar­da le vin en bouche cinq secondes exac­te­ment, ava­la — il n’u­ti­li­sait pas de cra­choir, ce qui pou­vait signi­fier qu’il appré­ciait véri­ta­ble­ment le vin ou qu’il n’a­vait pas l’ha­bi­tude des dégus­ta­tions pro­fes­sion­nelles, ou les deux — et hocha la tête.

— Remar­quable, dit-il. Le ter­roir est là. On sent les graves, la cha­leur du mil­lé­sime, cette ron­deur qui est la marque du 1880. Vous avez un très beau pro­duit, mon­sieur Faugères.

— Mer­ci.

— Et com­bien de caisses avez-vous appor­tées avec vous ?

— Six.

— Six caisses. Soixante-douze bou­teilles. C’est un beau char­ge­ment. Rien ne manque ?

— Pour­quoi man­que­rait-il quelque chose ?

— Oh, je ne sais pas. Les trains, le voyage, les douanes. Il arrive que des choses dis­pa­raissent. Ou que des choses apparaissent.

Il but une seconde gor­gée. Son regard, par-des­sus le verre, ne me quit­ta pas. Ces yeux pâles — j’y pen­sai plus tard, dans mon lit, en cher­chant le som­meil dans cette lumière mau­dite — ces yeux avaient la cou­leur exacte d’un vin blanc trop vieux, un blanc qui a per­du sa jeu­nesse et sa cou­leur et qui ne garde plus que la trans­pa­rence, une trans­pa­rence qui ne cache rien parce qu’elle n’a plus rien à cacher, ou qui cache tout parce qu’on ne peut rien voir à tra­vers elle.

— Tout est en ordre, dis-je. Soixante-douze bou­teilles. Rien de plus, rien de moins.

— Par­fait, dit Vol­kons­ki. Parfait.

Il repo­sa son verre. Il se leva. Il bou­ton­na sa veste — un seul bou­ton, le bou­ton du milieu, avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger — et me ten­dit la main. Sa poi­gnée de main était sèche, brève, cali­brée. Pas un gramme de pres­sion de trop. Pas un gramme de trop peu.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il sur le seuil. Péters­bourg est une ville mer­veilleuse, sur­tout pen­dant les Nuits Blanches. Tout y est pos­sible. Tout y est lumi­neux. Mais la lumière, voyez-vous, a un incon­vé­nient que les gens oublient sou­vent : elle ne laisse aucun endroit où se cacher.

Il sou­rit — ce sou­rire sans cha­leur, ce sou­rire de por­ce­laine — incli­na la tête, et dis­pa­rut dans le cou­loir. Ses pas ne firent aucun bruit. Comme Karim. Mais Karim était silen­cieux par nature. Vol­kons­ki était silen­cieux par métier.

*

Je res­tai seul dans ma chambre, le verre de pauillac à la main, le cœur bat­tant un peu plus vite qu’il n’au­rait dû. Je bus le vin. Il était bon. Il était même très bon — ce pauillac 1880 avait cette géné­ro­si­té des années solaires, cette ampleur, cette fran­chise — mais pour la pre­mière fois de ma vie, je ne goû­tai pas plei­ne­ment ce que je buvais. Il y avait un voile. Comme ce voile d’oxy­da­tion sur le saint-julien vio­lé — quelque chose qui s’in­ter­po­sait entre le vin et moi, entre le plai­sir et sa récep­tion, et ce quelque chose était la peur.

Non — pas la peur. Pas encore. Quelque chose de plus sub­til. Une inquié­tude. Un dépla­ce­ment. Comme quand on est dans une pièce et que tous les meubles ont été dépla­cés d’un cen­ti­mètre — rien de visible, rien de mesu­rable, mais on sent que quelque chose a bou­gé, que l’es­pace n’est plus exac­te­ment le même, que l’air a été res­pi­ré par quel­qu’un d’autre.

Je posai le verre. Je sor­tis le billet. Je le relus. Alliance navale. Constan­ti­nople. Ne trans­mettre qu’en main propre.

Trois per­sonnes m’a­vaient main­te­nant posé la même ques­tion sous des formes dif­fé­rentes : Wirz le récep­tion­niste, Craw­ley l’An­glais, Vol­kons­ki le capi­taine. Avez-vous trou­vé quelque chose d’in­ha­bi­tuel ? Et une qua­trième — la com­tesse — m’a­vait mis en garde sans me dire contre quoi.

Je comp­tai sur mes doigts. J’é­tais à Péters­bourg depuis trois jours. J’a­vais ven­du cin­quante caisses de pauillac. J’a­vais bu du thé anglais, de la vod­ka russe, du cham­pagne médiocre et un saint-julien pro­fa­né. J’a­vais dîné avec une com­tesse, une bombe ita­lienne et l’ombre de Tchaï­kovs­ki. J’a­vais reçu la visite d’un offi­cier de la police secrète qui goû­tait le vin comme un ange et sou­riait comme un reptile.

Et j’a­vais dans ma poche un papier qui ne m’ap­par­te­nait pas, que je ne com­pre­nais pas, et que tout le monde sem­blait chercher.

La situa­tion, me dis-je en regar­dant mes caisses — mes fidèles caisses, mes sol­dats de bois cloué, ma seule cer­ti­tude dans cette ville de masques — la situa­tion res­sem­blait de plus en plus à un vin que je n’a­vais pas com­man­dé, qu’on m’a­vait ser­vi par erreur, et qu’il était trop tard pour ren­voyer en cuisine.

Je fis la seule chose rai­son­nable qui me res­tait : je des­cen­dis au bar.

Craw­ley n’y était plus. Beppe non plus. Il n’y avait qu’un bar­man tatar, impas­sible comme tous les Tatars de cet hôtel, et un vieux mon­sieur en redin­gote qui dor­mait dans un fau­teuil, le Times de Londres posé sur les genoux comme une couverture.

Je com­man­dai un verre de mon propre pauillac — je l’a­vais lais­sé au bar après la soi­rée avec Craw­ley, et le bar­man l’a­vait conser­vé, pro­pre­ment rebou­ché, der­rière le comp­toir. Je bus len­te­ment. Le vin me par­la, comme le vin parle tou­jours quand on lui laisse le temps — il me par­la de Pauillac, de l’es­tuaire, des vignes en rangs ser­rés qui des­cendent vers la Gironde, de cette odeur de mer et de graves chauf­fées par le soleil, de mon père qui m’a­vait appris à lire un bou­chon et un visage avec la même patience. Le vin me rame­na chez moi, le temps d’un verre.

Puis je le repo­sai, et j’é­tais de nou­veau à Péters­bourg. Seul, avec un papier dans la poche et des ombres dans les couloirs.

La lumière du soir entrait par les vitres du bar, blonde, inal­té­rable, et le vieux mon­sieur en redin­gote ron­flait dou­ce­ment dans son fau­teuil, et le bar­man tatar essuyait des verres avec des gestes d’une len­teur hyp­no­tique, et dehors, sur la Pers­pec­tive Nevs­ki, la ville tour­nait sans fin dans sa nuit de lumière, comme un manège dont per­sonne ne trou­vait le bou­ton d’arrêt.

CHA­PITRE 5

Pav­lovsk

14 juin 1886

La com­tesse vint me cher­cher à trois heures de l’a­près-midi. Elle por­tait une robe bleu pâle — la cou­leur du ciel de Péters­bourg quand il consent à être bleu, c’est-à-dire rare­ment — et un cha­peau de paille orné d’un ruban qui aurait été ridi­cule sur n’im­porte qui d’autre mais qui, sur elle, avait l’air d’une décla­ra­tion de guerre faite avec élé­gance. Elle me trou­va dans le hall, assis dans un des grands fau­teuils de cuir, en train de ne rien faire, ce qui est un art que j’a­vais per­fec­tion­né au cours de mes trois jours à Péters­bourg, faute d’en maî­tri­ser aucun autre.

— Fau­gères, dit-elle. Nous allons à Pavlovsk.

Ce n’é­tait pas une invi­ta­tion. C’é­tait un enlè­ve­ment. Elle avait déjà com­man­dé le fiacre, réser­vé les places dans le train, et pré­vu — me dit-elle avec un sou­rire qui n’ad­met­tait aucune réplique — que nous dîne­rions là-bas, dans le parc, après le concert. Je n’a­vais qu’à me lever et la suivre, ce que je fis avec cette doci­li­té que les hommes prennent pour de la galan­te­rie et qui n’est en réa­li­té que de la stupéfaction.

Le fiacre nous condui­sit à la gare de Tsars­koïe Selo — un bâti­ment modeste pour Péters­bourg, c’est-à-dire qu’il n’a­vait que des colonnes doriques et non corin­thiennes, et que le hall ne conte­nait qu’un seul lustre au lieu de sept. Le train était déjà là, cra­chant sa vapeur avec l’im­pa­tience d’un che­val qui pié­tine. C’é­tait un train spé­cial, me dit la com­tesse — un train de concert, affré­té pour la sai­son par la Com­pa­gnie du che­min de fer de Tsars­koïe Selo, qui trans­por­tait chaque après-midi d’é­té la bonne socié­té péters­bour­geoise vers Pav­lovsk où des concerts en plein air se tenaient dans le parc depuis trente ans.

Trente ans. Johann Strauss lui-même avait inau­gu­ré ces concerts. Il avait joué là pen­dant onze sai­sons, de 1856 à 1869, puis il était reve­nu spo­ra­di­que­ment, et cette année — 1886 — on disait que c’é­tait la der­nière. Le roi de la valse vieillis­sait. Il avait soixante ans. Mais il diri­geait encore avec cette fougue vien­noise que rien ne sem­blait pou­voir éteindre, et tout Péters­bourg vou­lait le voir une der­nière fois, comme on veut goû­ter les der­nières bou­teilles d’un mil­lé­sime qui ne revien­dra pas.

*

Le tra­jet durait une demi-heure. Une demi-heure de cam­pagne russe.

Je n’a­vais pas vu la cam­pagne depuis mon arri­vée. Je n’a­vais vu que la ville — ses pierres, ses canaux, ses façades — et j’a­vais oublié qu’il exis­tait autre chose. Mais quand le train quit­ta les fau­bourgs et que la fenêtre ne fut plus qu’arbres, qu’­herbe, que ciel, quelque chose se dénoua en moi, comme se dénoue une corde qu’on tire depuis trop longtemps.

Des bou­leaux. Des bou­leaux par mil­liers, par mil­lions, ser­rés les uns contre les autres comme des spec­ta­teurs dans un théâtre, leurs troncs blancs et lisses mon­tant tout droit vers un ciel immense, et leur feuillage d’un vert tendre, presque jaune, trem­blant dans la lumière avec une ner­vo­si­té de jeunes filles. Entre les bou­leaux, des prai­ries d’un vert si vif qu’il en deve­nait inso­lent — un vert qu’au­cune vigne du Médoc n’au­rait tolé­ré, un vert d’herbe gor­gée d’eau et de soleil nor­dique, avec des fleurs sau­vages, des mar­gue­rites, des bou­tons-d’or, des taches mauves dont j’i­gno­rais le nom et qui constel­laient les prés comme des écla­bous­sures de pein­ture. Des dat­chas en bois peint — vertes, bleues, rouges, jaunes — appa­rais­saient entre les arbres, avec leurs véran­das ouvrées et leurs jar­dins minus­cules où des femmes en fichu éten­daient du linge et des enfants cou­raient pieds nus. Une rivière, par­fois, un ruis­seau plu­tôt, sinuait dans les champs avec la non­cha­lance d’un ani­mal qui n’a nulle part où aller.

— C’est beau, dis-je, et c’é­tait la chose la plus inutile et la plus vraie que je pus dire.

— C’est le mois de juin, dit la com­tesse. Le seul mois où la Rus­sie est tendre.

Elle regar­dait par la fenêtre, et son visage, dans la lumière qui tra­ver­sait la vitre, avait per­du sa mon­da­ni­té — elle res­sem­blait à ce qu’elle devait être quand per­sonne ne la regar­dait, c’est-à-dire à une femme que la beau­té des choses ren­dait vul­né­rable. Je détour­nai les yeux, par pudeur, et regar­dai les autres passagers.

Le wagon était un salon rou­lant. Des ban­quettes de velours gre­nat, des rideaux de den­telle, des appliques en cuivre. La clien­tèle était celle qu’on aurait trou­vée dans le hall du Grand Hotel Europe si on l’a­vait mise sur des rails : des dames en robes d’é­té, des offi­ciers en grand uni­forme, des vieillards dis­tin­gués avec des cannes à pom­meau d’argent, des jeunes gens à l’air artiste — che­veux longs, cra­vates laval­lière, gilets fan­tai­sie — qui par­laient trop fort en russe et riaient comme si le monde entier était une farce inven­tée pour leur amu­se­ment. Il y avait aus­si des familles avec des enfants, des gou­ver­nantes anglaises au visage sévère, des nour­rices en cos­tume tra­di­tion­nel — des sara­fanes bro­dés, des kokoch­niks sur la tête — et, dans un coin, un pope à barbe noire qui lisait son bré­viaire avec une concen­tra­tion qui fri­sait l’in­cons­cience, car il ne voyait mani­fes­te­ment rien du pay­sage qui défilait.

Et il y avait Beppe.

Je ne l’a­vais pas vu mon­ter. Il sur­git d’un autre wagon au moment où le train ralen­tis­sait à l’ap­proche de Pav­lovsk, débou­lant dans notre com­par­ti­ment comme un bou­let de canon revê­tu d’un habit de lin blanc et d’un pana­ma trop grand.

— Fau­gères ! Mon ami bor­de­lais ! Var­va­ra Niko­laïev­na ! Che gior­na­ta magni­fi­ca ! Nous allons entendre Strauss — le vieux Strauss, l’u­nique, l’ir­rem­pla­çable — et je vous pré­viens, je vais pleu­rer, je pleure tou­jours quand j’en­tends Strauss, c’est une fai­blesse, une fai­blesse misé­rable, mais les Ita­liens pleurent, c’est notre métier, les Fran­çais font le vin, les Russes font la révo­lu­tion, et les Ita­liens pleurent, c’est l’ordre natu­rel des choses !

La com­tesse et moi échan­geâmes un regard — un de ces regards qui n’ont besoin de rien d’autre, ni mots ni gestes, un regard qui disait sim­ple­ment : oui, il est comme ça, et oui, c’est irré­pa­rable — et le train s’arrêta.

*

Pav­lovsk.

Le parc de Pav­lovsk est, je crois, le plus bel endroit où j’aie jamais mis les pieds. Je le dis avec la par­tia­li­té d’un homme qui venait de pas­ser quatre jours enfer­mé dans une ville de pierre et qui décou­vrait sou­dain que le monde n’é­tait pas fait que de façades et de trot­toirs. Mais je le dis aus­si avec la sin­cé­ri­té d’un homme qui connaît les beaux pay­sages — j’ai gran­di entre la Garonne et la Dor­dogne, j’ai vu les vignes de Saint-Émi­lion au cou­cher du soleil et les prés de l’Entre-deux-Mers au prin­temps — et le parc de Pav­lovsk les sur­pas­sait tous.

C’é­tait un jar­din anglais — ou un jar­din russe qui imi­tait un jar­din anglais qui imi­tait la nature, avec cette mul­ti­pli­ca­tion de l’ar­ti­fice qui finit par pro­duire quelque chose de plus natu­rel que la nature elle-même. Des allées sinueuses ser­pen­taient entre des mas­sifs de lilas et de roses. Des pelouses immenses, vertes comme l’es­pé­rance, des­cen­daient en pente douce vers une rivière — la Sla­vian­ka — qui cou­lait pares­seu­se­ment entre des saules et des ponts de pierre. Des temples grecs, des colonnes, des sta­tues, des bancs de marbre étaient dis­po­sés dans le pay­sage avec cette fausse négli­gence des grands jar­di­niers, qui placent chaque objet à l’en­droit exact où le regard le cherche sans le savoir. Et par­tout, des tilleuls — des tilleuls cen­te­naires, immenses, dont les branches for­maient des voûtes au-des­sus des allées et dont les fleurs déga­geaient ce par­fum que j’a­vais déjà sen­ti sur la Fon­tan­ka mais qui ici, en pleine cam­pagne, dans la cha­leur de l’a­près-midi, attei­gnait une inten­si­té qua­si insou­te­nable, comme un vin qu’on aurait concen­tré dix fois, cent fois, un nec­tar de tilleul qui mon­tait au cer­veau et vous ren­dait ivre de douceur.

Le kiosque à musique se trou­vait au cœur du parc — un bâti­ment de bois peint en blanc, avec un toit en pagode et une ter­rasse ouverte, entou­ré de chaises et de bancs dis­po­sés en demi-cercle sur l’herbe. C’é­tait là que Strauss diri­geait. C’é­tait là que, depuis trente ans, la musique vien­noise se mêlait aux par­fums russes, que les valses tour­naient sous les bou­leaux, et que deux cultures que tout sépa­rait — la Gemüt­li­ch­keit autri­chienne et l’âme russe — se retrou­vaient dans le lan­gage uni­ver­sel des archets et des cuivres.

Il y avait déjà du monde. Beau­coup de monde. Des cen­taines de per­sonnes s’ins­tal­laient sur l’herbe, sur les chaises, sur les bancs, cer­tains ayant appor­té des plaids et des paniers de pique-nique, d’autres se conten­tant de s’as­seoir sur le sol avec cette désin­vol­ture aris­to­cra­tique des gens qui ne craignent pas les taches d’herbe parce qu’ils ont des domes­tiques pour les en débar­ras­ser. Des mar­chands ambu­lants ven­daient des glaces, de la limo­nade, des piroj­ki chauds. Des enfants jouaient à se pour­suivre entre les arbres. Un pho­to­graphe, sous son voile noir, immor­ta­li­sait une famille entière — père, mère, sept enfants, deux gou­ver­nantes et un chien — avec cette len­teur solen­nelle qui trans­forme le moindre por­trait en ins­tant d’éternité.

La com­tesse me prit par le bras — un geste natu­rel, presque dis­trait, comme si elle m’a­vait tou­jours pris par le bras — et me gui­da vers des chaises réser­vées au troi­sième rang, devant le kiosque. Beppe nous sui­vait, com­men­tant tout ce qu’il voyait avec une voix qui por­tait à cin­quante mètres.

— Regar­dez cette femme, Fau­gères, regar­dez-la — une beau­té, une beau­té tra­gique, elle a l’air de Des­dé­mone juste avant que cet imbé­cile d’O­tel­lo ne la fasse taire — et ce mon­sieur, là, avec les favo­ris, il res­semble à mon impre­sa­rio de Milan, en moins hon­nête si c’est pos­sible, ce qui est beau­coup dire — et ces arbres ! ces arbres magni­fiques ! en Ita­lie, nous avons des cyprès, qui sont beaux mais ver­ti­caux, tou­jours ver­ti­caux, comme des doigts levés vers le ciel pour accu­ser quel­qu’un, tan­dis que vos bou­leaux russes sont souples, pen­chés, indul­gents, des arbres qui par­donnent — oh, regar­dez, l’or­chestre s’installe !

L’or­chestre s’ins­tal­lait. Une qua­ran­taine de musi­ciens — vio­lons, altos, vio­lon­celles, contre­basses, flûtes, cla­ri­nettes, cors, trom­pettes, un tri­angle, un tam­bour, une harpe — pre­naient place sur l’es­trade avec cette agi­ta­tion ordon­née qui pré­cède tou­jours la musique, les archets qui se lèvent, les par­ti­tions qui s’ouvrent, les notes d’ac­cord qui montent dans l’air comme des oiseaux hési­tants. Puis le silence se fit.

Et Johann Strauss mon­ta sur le podium.

*

Je ne connais­sais pas Strauss. J’a­vais enten­du des valses, bien sûr — on entend des valses par­tout, dans les bals, dans les fêtes, dans les guin­guettes de la Garonne — mais je ne savais pas que les valses venaient de quelque part, qu’elles avaient un père, un créa­teur, un homme de chair et de sang qui les avait rêvées avant de les écrire. Et voi­ci que cet homme se tenait devant moi, à dix mètres, en plein soleil de Pavlovsk.

Il était grand, mince, voû­té — une sil­houette de héron. Les che­veux noirs, très noirs, cer­tai­ne­ment teints, bou­clés sur les tempes avec une coquet­te­rie qui aurait été ridi­cule chez un homme de soixante ans si elle n’a­vait été rache­tée par l’au­to­ri­té du regard — un regard sombre, vif, mobile, qui par­cou­rait l’or­chestre et le public avec la même vélo­ci­té. Il por­tait une redin­gote noire, un gilet blanc, et il tenait son archet de chef — car il diri­geait à l’ar­chet, à la vien­noise, en jouant du vio­lon en même temps qu’il condui­sait — avec cette fami­lia­ri­té amou­reuse des musi­ciens qui ne dis­tinguent plus leur ins­tru­ment de leur propre corps.

Il salua. Briè­ve­ment. Un mou­ve­ment de tête, pas plus. Puis il leva l’archet.

Et la musique commença.

C’é­tait Le Beau Danube bleu. Je ne le savais pas encore — je ne connais­sais pas le titre, je ne connais­sais pas la mélo­die, je ne connais­sais rien — mais dès les pre­mières mesures, quelque chose se pas­sa en moi que je ne peux décrire qu’a­vec le voca­bu­laire de mon métier.

Ima­gi­nez un vin. Un très grand vin. Un vin que vous n’a­vez jamais goû­té et dont vous ne connais­sez ni le nom ni le ter­roir. On vous le sert. Vous le por­tez à vos lèvres. Et dès la pre­mière gor­gée, avant même que le cer­veau ait eu le temps d’a­na­ly­ser, de clas­ser, de nom­mer — avant les mots — le corps sait. Le corps recon­naît la gran­deur. Les papilles se sou­lèvent. La gorge s’ouvre. Le cœur accé­lère. Et une joie inex­pli­cable, une joie qui vient de très loin, d’a­vant la nais­sance, d’a­vant le lan­gage, vous enva­hit comme une marée.

C’est ce qui m’ar­ri­va avec la valse de Strauss.

La mélo­die mon­ta des vio­lons avec une len­teur trom­peuse — quelques notes hési­tantes, mur­mu­rées, comme un par­fum qu’on croit avoir ima­gi­né — puis elle prit corps, s’é­lar­git, gagna les altos et les vio­lon­celles, et sou­dain la valse était là, pleine, entière, tour­noyante, et le parc de Pav­lovsk tout entier tour­nait avec elle, les tilleuls, les bou­leaux, les pro­me­neurs, les enfants, le ciel, et moi aus­si, moi aus­si je tour­nais, assis sur ma chaise, je tour­nais inté­rieu­re­ment, empor­té par cette musique qui avait la sim­pli­ci­té des choses par­faites et l’é­vi­dence des choses nécessaires.

Strauss jouait et diri­geait en même temps. Son corps oscil­lait, son archet des­si­nait dans l’air des cercles et des spi­rales, et la musique obéis­sait à cha­cun de ses gestes, comme le vin obéit à la terre qui le porte — non pas doci­le­ment, non pas ser­vi­le­ment, mais avec cette com­pli­ci­té pro­fonde qui est le signe des vieux couples, des vieilles ami­tiés, des vieilles amours. On sen­tait que Strauss et sa musique vivaient ensemble depuis si long­temps qu’ils ne fai­saient plus qu’un seul être, une seule res­pi­ra­tion, un seul mouvement.

La com­tesse avait fer­mé les yeux. Beppe pleu­rait — il avait dit qu’il pleu­re­rait et il pleu­rait, avec une hon­nê­te­té d’en­fant, les larmes cou­lant sur ses joues rondes sans qu’il fît le moindre geste pour les essuyer. Autour de nous, le public écou­tait avec cette immo­bi­li­té atten­tive, cette gra­vi­té que j’a­vais déjà vue chez Ches­tia­kov quand il goû­tait un vin, cette capa­ci­té russe à se sou­mettre entiè­re­ment à la beau­té, sans résis­tance, sans iro­nie, sans cette dis­tance que les Fran­çais mettent entre eux et leurs émo­tions comme un écran de politesse.

La valse finit. Les applau­dis­se­ments furent un ton­nerre. Strauss salua — tou­jours aus­si briè­ve­ment, le même mou­ve­ment de tête — et enchaî­na. Pol­ka. Marche. Une autre valse. Encore une pol­ka. La musique ne s’ar­rê­tait pas, elle cou­lait, elle cou­lait comme un vin qu’on verse et qui ne finit jamais, et le soleil des­cen­dait — mais non, il ne des­cen­dait pas, il glis­sait, il se dépla­çait laté­ra­le­ment, pas­sant de l’ouest au nord-ouest avec cette tra­jec­toire oblique des soleils du nord qui ne plongent pas mais qui contournent l’ho­ri­zon, le frôlent, le caressent, et finissent par remon­ter sans avoir jamais disparu.

*

C’est pen­dant l’en­tracte que les choses changèrent.

La com­tesse m’en­traî­na vers un groupe de per­sonnes qui se tenaient sous un tilleul, un peu à l’é­cart du public. Il y avait là un homme en civil, grand, maigre, le front dégar­ni, avec des lunettes à mon­ture dorée et une bar­biche poivre et sel — un diplo­mate, me dit la com­tesse, sans pré­ci­ser de quelle ambas­sade. Un autre homme, plus jeune, en uni­forme de la marine, le teint hâlé, les mains fortes — un offi­cier de la flotte de la Bal­tique, dit-elle, comme si cela devait m’in­té­res­ser. Et une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, petite, ronde, cou­verte de bijoux comme un arbre de Noël, qui par­lait fran­çais avec un accent ger­ma­nique et qui se révé­la être la baronne quelque chose — un nom en von que j’ou­bliai aus­si­tôt et qui n’a­vait d’im­por­tance que parce que la baronne, elle, ne m’ou­blia pas.

La com­tesse me pré­sen­ta. Fau­gères. Négo­ciant en vins. Bor­deaux. Les trois me regar­dèrent avec un inté­rêt que je ne méri­tais pas — un inté­rêt qui n’a­vait rien à voir avec le vin et tout à voir avec autre chose, cet autre chose que je por­tais dans ma poche inté­rieure et dont je com­men­çais à com­prendre qu’il était la véri­table rai­son pour laquelle je me trou­vais sous ce tilleul, dans ce parc, en com­pa­gnie de ces gens.

Le diplo­mate me ser­ra la main. Trop long­temps. L’of­fi­cier de marine me regar­da dans les yeux. Trop fixe­ment. La baronne sou­rit. Trop largement.

— Mon­sieur Fau­gères, dit le diplo­mate. On nous dit que vos vins sont remarquables.

— J’es­père qu’ils le sont.

— J’es­père que nous aurons l’oc­ca­sion d’y goû­ter. De goû­ter… à tout ce que vous avez apporté.

Il avait mis une pause avant « à tout ce que vous avez appor­té ». Une pause infime. Une bulle d’air dans une phrase lisse. La même tech­nique que Wirz, que Craw­ley, que Vol­kons­ki. Déci­dé­ment, Péters­bourg était une ville où les gens fai­saient des pauses dans les phrases comme on met des silences dans la musique — pour dire ce que les mots ne disent pas.

Je répon­dis quelque chose — je ne me sou­viens plus quoi, une bana­li­té de négo­ciant, quelque chose sur les mil­lé­simes ou les ter­roirs — et la conver­sa­tion déri­va vers d’autres sujets. La baronne par­la de l’o­pé­ra. L’of­fi­cier par­la de la flotte. Le diplo­mate ne par­la pas — il écou­tait, avec cette atten­tion pro­fes­sion­nelle des gens dont le métier est de trans­for­mer les mots des autres en informations.

Pen­dant tout ce temps, la com­tesse me tenait le bras. Je sen­tais sa main à tra­vers l’é­toffe de ma veste — une pres­sion légère, constante, comme celle d’un guide qui vous tient le bras dans une forêt obs­cure pour que vous ne tré­bu­chiez pas. Elle me gui­dait. Elle m’a­vait ame­né ici, elle m’a­vait pré­sen­té à ces gens, et elle me gui­dait à tra­vers cette conver­sa­tion comme on guide un aveugle à tra­vers une pièce pleine de meubles.

Je com­men­çai à me deman­der si la com­tesse était de mon côté.

Je com­men­çai à me deman­der s’il y avait des côtés.

*

Le concert reprit. Strauss joua encore — des pol­kas, des marches, une valse que la com­tesse iden­ti­fia comme les Contes de la forêt vien­noise, et dont le titre seul me fit sou­rire, car j’é­tais dans une forêt, sous des arbres, et si ce n’é­tait pas Vienne mais Pav­lovsk, la musique ne sem­blait pas faire la dif­fé­rence. Elle tour­nait, vire­vol­tait, s’en­rou­lait autour des tilleuls comme du lierre sonore, et le parc entier dan­sait — non pas les gens, les gens étaient assis — mais les feuilles, la lumière, les ombres sur l’herbe, tout dan­sait, tout val­sait, et je com­pris pour­quoi les Russes avaient adop­té Strauss comme l’un des leurs : parce que la valse et l’âme russe avaient quelque chose en com­mun, cette capa­ci­té à tour­ner, à tour­ner sans fin, sans rai­son, sans but, sim­ple­ment pour la beau­té du mou­ve­ment, sim­ple­ment parce que tour­ner est plus beau que s’arrêter.

À la fin du concert, le soleil était tou­jours là. Il était sept heures du soir. Huit heures. Neuf heures. Le soleil ne s’en allait pas. Il avait pris la cou­leur d’un vieil or — un sau­ternes de vingt ans, me dis-je, un sau­ternes qui aurait mûri jus­qu’à deve­nir ambré, pro­fond, avec cette lumière inté­rieure que seuls les très grands liquo­reux pos­sèdent. Le parc bai­gnait dans cet ambre. Les visages étaient dorés. Les tilleuls étaient dorés. Les fleurs étaient dorées. Même les bruits — les rires, les conver­sa­tions, le tin­te­ment des verres de limo­nade — avaient quelque chose de doré, comme si la lumière impré­gnait non seule­ment la vue mais aus­si l’ouïe, le tou­cher, le goût.

Nous dînâmes sur l’herbe. Beppe avait fait appor­ter par Dieu sait quel miracle un panier conte­nant du caviar, du pain noir, du beurre, des cor­ni­chons, du pou­let froid et trois bou­teilles de cham­pagne fran­çais — du vrai cette fois, pas du russe. La com­tesse éten­dit un plaid écos­sais — d’où venait ce plaid ? avait-elle tout pré­vu ? — et nous nous ins­tal­lâmes sous un tilleul, les pieds dans l’herbe, le cham­pagne à la main, et pen­dant un moment, pen­dant un long moment, je fus heureux.

Je fus heu­reux comme on est heu­reux dans les rêves — d’un bon­heur qui ne s’ex­plique pas, qui ne se jus­ti­fie pas, qui est sim­ple­ment là, comme la lumière était là, comme le par­fum des tilleuls était là, et dont on sait, même au moment où on le vit, qu’il ne dure­ra pas, qu’il est en train de pas­ser, que chaque seconde qui s’é­coule l’é­loigne un peu plus, et que c’est pré­ci­sé­ment cette fra­gi­li­té qui le rend si intense.

Beppe chan­tait — dou­ce­ment, pour une fois, un air napo­li­tain qui avait la dou­ceur d’une ber­ceuse. La com­tesse écou­tait, les yeux mi-clos, un sou­rire au coin des lèvres. Le cham­pagne pétillait dans les verres. Et la lumière, la lumière de Pav­lovsk, la lumière de dix heures du soir en juin, enve­lop­pait tout cela dans une gaze d’or pâle qui ren­dait le monde trans­pa­rent, irréel, suspendu.

C’est alors que je vis Volkonski.

Il se tenait à une cin­quan­taine de mètres, debout sous un bou­leau, les mains dans le dos. Il ne me regar­dait pas. Il regar­dait la rivière, ou les arbres, ou le ciel, ou rien. Il por­tait un cos­tume civil — pas d’u­ni­forme — et il avait l’air d’un pro­me­neur ordi­naire, d’un homme qui pro­fite du soir dans un parc. Mais il était là. Il était là, et je le savais, et il savait que je le savais, et cette connais­sance réci­proque était comme un fil ten­du entre nous, invi­sible et vibrant, un fil que la dis­tance ne cou­pait pas.

La com­tesse sui­vit mon regard.

— Ne le regar­dez pas, dit-elle à voix basse, sans ces­ser de sourire.

— Vous le connaissez ?

— Tout le monde le connaît. Per­sonne ne le connaît.

Elle but une gor­gée de cham­pagne. Beppe conti­nuait de chan­ter, incons­cient de tout, per­du dans sa Naples inté­rieure. Le soleil refu­sait de se coucher.

*

Le train du retour par­tait à onze heures. Onze heures du soir, et la lumière était celle de six heures de l’a­près-midi dans n’im­porte quel pays nor­mal — mais la Rus­sie n’é­tait pas un pays nor­mal, et juin à Péters­bourg n’é­tait pas un mois nor­mal, et je n’é­tais plus un homme normal.

Nous mon­tâmes dans le wagon. La com­tesse s’ins­tal­la près de la fenêtre. Beppe, épui­sé par ses propres émo­tions, s’en­dor­mit avant même que le train ne démarre — assis, la tête pen­chée en arrière, la bouche ouverte, ron­flant avec cette puis­sance de ténor qui trans­for­mait le moindre souffle en spec­tacle. Le wagon se rem­plit — dames, offi­ciers, artistes, gou­ver­nantes, le même monde qu’à l’al­ler, mais fati­gué main­te­nant, alan­gui, amol­li par la musique et le cham­pagne et la lumière, comme un vin qu’on a lais­sé trop long­temps dans le verre et qui com­mence à s’ou­vrir, à se livrer, à perdre ses défenses.

Le train démar­ra. Les bou­leaux recom­men­cèrent à défi­ler. La com­tesse fer­ma les yeux. Je regar­dai le pay­sage — mais il n’y avait plus de pay­sage, il n’y avait plus que de la lumière, cette lumière hori­zon­tale qui rasait les champs et les forêts et qui don­nait à chaque bou­leau, à chaque brin d’herbe, à chaque dat­cha per­due dans les arbres, une ombre inter­mi­nable, une ombre qui s’é­ti­rait vers l’est comme si chaque objet du monde poin­tait du doigt la direc­tion d’où le soleil aurait dû dis­pa­raître et n’a­vait pas disparu.

C’est dans les der­nières minutes du tra­jet, alors que les pre­miers immeubles de Péters­bourg appa­rais­saient à la fenêtre, que la chose se produisit.

Un bruit. Un frois­se­ment. Quelque chose qu’on glisse. Je bais­sai les yeux.

Sous la porte du com­par­ti­ment — il y avait une porte, avec un espace de deux cen­ti­mètres entre le bas de la porte et le plan­cher — quel­qu’un avait glis­sé un mor­ceau de papier. Un petit papier plié en deux, sans enve­loppe. Je le ramas­sai. La com­tesse dor­mait — ou fai­sait sem­blant de dor­mir, com­ment savoir ? Beppe ron­flait. Per­sonne ne m’a­vait vu.

J’ou­vris le papier. C’é­tait un mot, écrit en fran­çais, d’une écri­ture rapide, incli­née, ner­veuse — une écri­ture qui n’é­tait pas celle du billet diplo­ma­tique, une écri­ture dif­fé­rente, plus humaine, plus pressée :

Ne mon­trez le docu­ment à per­sonne. Votre vie peut en dépendre. Lais­sez-le dans votre chambre, sous le mate­las, demain matin avant dix heures. On vien­dra le chercher.

Pas de signa­ture. Pas de nom. Rien.

Je relus trois fois. Puis je pliai le papier, le glis­sai dans ma poche — dans la même poche que le billet, si bien que les deux papiers se tou­chaient main­te­nant, le docu­ment offi­ciel et la mise en garde ano­nyme, comme deux incon­nus qui se retrouvent assis côte à côte dans un train et qui ne se parlent pas mais qui savent qu’ils vont au même endroit.

Le train entra en gare. La com­tesse ouvrit les yeux — ins­tan­ta­né­ment, sans tran­si­tion, comme si elle n’a­vait jamais dor­mi. Beppe se réveilla en sur­saut, pous­sa un cri qui fit sur­sau­ter la gou­ver­nante anglaise du com­par­ti­ment voi­sin, et décla­ra qu’il avait rêvé de Verdi.

Nous des­cen­dîmes sur le quai. La ville était là, dorée, immuable, infa­ti­gable. Des fiacres atten­daient. Des gens mar­chaient. Le soleil n’a­vait pas bou­gé, ou si peu.

— Bonne nuit, mon­sieur Fau­gères, dit la com­tesse en mon­tant dans son fiacre.

— Bonne nuit, dis-je.

Mais il n’y avait pas de nuit. Il n’y avait jamais de nuit. Et dans ma poche, deux papiers se tou­chaient dans l’obs­cu­ri­té de la dou­blure, seule obs­cu­ri­té qui exis­tât encore dans cette ville de lumière perpétuelle.

CHA­PITRE 6

La dégus­ta­tion

15 juin 1886

Je ne mis pas le billet sous le matelas.

Je veux qu’on com­prenne bien cela, parce que c’est le moment pré­cis où j’ai ces­sé d’être un négo­ciant en vin qui se trou­vait par hasard mêlé à une affaire qui ne le regar­dait pas, et où je suis deve­nu — com­ment dire ? — un homme qui avait choi­si de ne pas obéir. Ce n’é­tait pas du cou­rage. Le cou­rage sup­pose qu’on mesure le dan­ger et qu’on décide de l’af­fron­ter. C’é­tait autre chose. C’é­tait de l’en­tê­te­ment. L’en­tê­te­ment d’un Bor­de­lais à qui un incon­nu donne des ordres et qui se dit : non. Non, je ne met­trai pas ce papier sous le mate­las. Non, je ne le don­ne­rai pas à quel­qu’un que je ne connais pas. Non, je ne ferai pas ce qu’on me dit de faire dans un pays où je ne com­prends rien, dans une langue que je ne parle pas, pour des rai­sons qu’on ne m’ex­plique pas. Je suis Fau­gères. Je suis négo­ciant en vin. Et un négo­ciant en vin ne laisse jamais un incon­nu mettre la main sur sa mar­chan­dise — fût-elle un bout de papier plu­tôt qu’une bouteille.

Voi­là. C’é­tait aus­si simple que ça. Aus­si bor­de­lais que ça.

Je gar­dai le billet dans ma poche, et je me consa­crai à ce que je savais faire : orga­ni­ser une dégustation.

*

L’i­dée m’é­tait venue pen­dant la nuit — cette nuit qui n’en était pas une, cette clar­té inter­mi­nable où les pen­sées tournent dans le crâne comme des chauves-sou­ris dans un gre­nier éclai­ré. J’a­vais six caisses de vin. J’a­vais un contrat avec Ches­tia­kov, mais Ches­tia­kov n’é­tait qu’un début. Si je vou­lais vrai­ment ouvrir le mar­ché russe à la Mai­son Fau­gères, il fal­lait frap­per un grand coup — il fal­lait que le tout-Péters­bourg goûte mes vins, en parle, s’en sou­vienne. Et quoi de mieux qu’une dégus­ta­tion au Grand Hotel Europe ? Le décor était là. La clien­tèle était là. Il ne man­quait que le vin — et le vin, c’é­tait moi.

Wirz, le récep­tion­niste suisse, m’ai­da à orga­ni­ser l’é­vé­ne­ment avec cette effi­ca­ci­té hel­vé­tique qui trans­forme le moindre pro­jet en méca­nisme d’hor­lo­ge­rie. On me prê­ta un des salons pri­vés du pre­mier étage — le salon Gor­ki, comme on l’ap­pel­le­rait plus tard, une pièce lam­bris­sée de bois clair avec de grandes fenêtres don­nant sur la Mikhaï­lovs­kaïa, un par­quet ciré, un lustre modeste mais élé­gant, et une table de chêne longue comme un jour sans nuit, par­faite pour y ali­gner des bou­teilles. Wirz fit impri­mer des car­tons d’in­vi­ta­tion — en fran­çais et en russe — et les fit dis­tri­buer aux prin­ci­paux clients de l’hô­tel, aux impor­ta­teurs de la ville, et à quelques per­son­na­li­tés dont il avait la liste et que je soup­çon­nai d’a­voir été sélec­tion­nées avec un cri­tère qui n’é­tait pas uni­que­ment œnologique.

La dégus­ta­tion était pré­vue à cinq heures de l’a­près-midi — l’heure idéale, après la pro­me­nade et avant le dîner, quand le palais est éveillé mais pas encore fati­gué, quand l’ap­pé­tit com­mence à se mani­fes­ter sans être encore pres­sant, et quand la lumière de Péters­bourg — cette éter­nelle lumière — entre par les fenêtres avec l’angle par­fait pour illu­mi­ner un verre de vin sans l’éblouir.

J’a­vais sélec­tion­né mes bou­teilles avec le soin d’un géné­ral qui choi­sit ses troupes. En pre­mière ligne, les pauillac — le 1878 et le 1880, mes deux che­vaux de bataille, robustes, fiables, capables de séduire les palais les plus exi­geants. En deuxième ligne, les saint-émi­lion et les saint-julien — plus souples, plus immé­diats, pour ceux que la puis­sance du pauillac inti­mi­de­rait. Et en réserve, prête à inter­ve­nir au moment déci­sif, la bou­teille que je n’a­vais pas encore ouverte, celle que je gar­dais pour la fin comme un argu­ment ultime : le sau­ternes de 1878.

À quatre heures et demie, tout était prêt. Les bou­teilles étaient débou­chées — celles qui devaient l’être, les rouges, pour lais­ser le vin res­pi­rer. Les verres étaient ali­gnés — de beaux verres, que Wirz avait fait mon­ter de la réserve, des verres en cris­tal à pied fin, pas les verres tra­pus du res­tau­rant. Des cra­choirs en cuivre étaient dis­po­sés à inter­valles régu­liers. Du pain blanc, cou­pé en petits mor­ceaux, était posé sur des assiettes pour net­toyer le palais entre les vins. Et j’a­vais fait pré­pa­rer, sur un car­ton posé devant chaque bou­teille, une fiche de dégus­ta­tion — en fran­çais — avec le nom du cru, le mil­lé­sime, le ter­roir, et quelques mots de ma main sur le carac­tère de chaque vin.

J’é­tais prêt. Pour la pre­mière fois depuis mon arri­vée à Péters­bourg, j’é­tais sur mon ter­rain. Les espions, les com­tesses, les billets diplo­ma­tiques et les capi­taines de la police secrète n’exis­taient plus. Il n’y avait que moi, mes bou­teilles, et le public.

Le public arriva.

*

Il arri­va comme arrive le public à Péters­bourg — c’est-à-dire en retard, en masse, et en par­lant fort.

Ches­tia­kov fut le pre­mier. Il entra dans le salon avec la majes­té d’un navire de guerre entrant dans un port, salua d’un signe de tête, et prit posi­tion devant les bou­teilles de pauillac avec la mine concen­trée d’un homme qui s’ap­prête à faire un tra­vail sérieux. Il était accom­pa­gné d’un autre impor­ta­teur, un cer­tain Likhat­chev, petit, ner­veux, le nez rouge — le nez d’un homme qui goûte trop et ne recrache pas assez — qui se jeta sur le saint-émi­lion avant même que j’aie eu le temps de le présenter.

Puis vinrent deux couples de l’hô­tel — des Alle­mands, rigides et métho­diques, qui goû­tèrent chaque vin dans l’ordre en pre­nant des notes dans un car­net, et des Amé­ri­cains, bruyants et enthou­siastes, qui trou­vèrent tout « abso­lu­te­ly won­der­ful » et com­man­dèrent immé­dia­te­ment six bou­teilles de tout, ce qui n’é­tait pas le but de la dégus­ta­tion mais qui ne se refuse pas.

Puis un groupe d’of­fi­ciers — trois ou quatre, en uni­forme blanc, les mous­taches cirées, qui goû­tèrent le vin debout, le verre dans une main et le sabre dans l’autre, comme si dégus­ter et com­battre exi­geaient la même pos­ture. L’un d’eux — un colo­nel, à en juger par ses épau­lettes — me décla­ra que le pauillac 1878 était « un vin qui avait du sang » et que c’é­tait un com­pli­ment, me pré­ci­sa-t-il avec un sérieux qui excluait toute plaisanterie.

Puis la baronne — la baronne de Pav­lovsk, celle aux bijoux, celle au nom en von que j’a­vais oublié et que je n’a­vais tou­jours pas rete­nu. Elle entra accom­pa­gnée d’un mon­sieur silen­cieux dont elle ne pré­ci­sa pas le sta­tut et qui ne goû­ta rien mais obser­va tout, comme une camé­ra humaine.

Puis Craw­ley.

Craw­ley entra avec la non­cha­lance d’un homme qui entre chez lui — ou qui entre par­tout comme s’il était chez lui, ce qui est la défi­ni­tion même de l’An­glais à l’é­tran­ger. Il por­tait un cos­tume de lin bleu marine, une cra­vate bor­deaux — coïn­ci­dence ou décla­ra­tion ? — et il se diri­gea vers les bou­teilles avec l’ai­sance d’un habi­tué, les exa­mi­na une par une, lut mes fiches de dégus­ta­tion, et hocha la tête avec une appro­ba­tion silen­cieuse qui, venant d’un Anglais, équi­va­lait à une ovation.

— Très beau tra­vail, Fau­gères, me dit-il. Vous avez le sens de la mise en scène.

— Ce n’est pas de la mise en scène. C’est du vin.

— Mon cher, en Rus­sie, tout est mise en scène. Même le vin.

Il prit un verre de pauillac et alla s’ins­tal­ler dans un fau­teuil près de la fenêtre, d’où il pou­vait obser­ver l’en­semble de la salle sans avoir l’air d’ob­ser­ver quoi que ce soit. Sa posi­tion. Sa spécialité.

Puis Beppe.

L’en­trée de Beppe dans un salon de dégus­ta­tion est un évé­ne­ment que je décon­seille à qui­conque souffre du cœur, des nerfs ou des oreilles. Il arri­va — non, il défer­la — par la porte du salon avec un cri de joie qui fit sur­sau­ter les Alle­mands, ren­ver­sa presque le gué­ri­don où étaient posées les fiches de dégus­ta­tion, embras­sa Ches­tia­kov sur les deux joues — Ches­tia­kov, qui fai­sait deux fois sa taille et qui fut embras­sé comme un enfant par un oura­gan — et se plan­ta devant les bou­teilles de saint-émi­lion avec la convoi­tise d’un homme qui aper­çoit un objet d’amour.

— Du saint-émi­lion ! s’ex­cla­ma-t-il. Du saint-émi­lion 1882 ! Fau­gères, vous êtes un saint, un bien­fai­teur de l’hu­ma­ni­té, un Chris­tophe Colomb du palais — car de même que Colomb a décou­vert l’A­mé­rique, vous m’a­vez fait décou­vrir le saint-émi­lion, et je vous en serai éter­nel­le­ment recon­nais­sant, même si l’é­ter­ni­té, comme disait mon pro­fes­seur de chant à Naples, un homme magni­fique mais alcoo­lique, même si l’é­ter­ni­té est un concept dif­fi­cile à main­te­nir après la troi­sième bouteille !

Il goû­ta le saint-émi­lion. Il fer­ma les yeux. Il por­ta la main à son cœur. Il décla­ra que c’é­tait le vin de Dieu — non, le vin de l’a­mour — non, le vin de l’a­mour de Dieu — et il en rede­man­da immédiatement.

*

À cinq heures et demie, le salon était plein. Vingt-cinq per­sonnes, peut-être trente — je per­dis le compte. Le bruit des conver­sa­tions mon­tait avec la régu­la­ri­té d’une marée. Le vin cou­lait. Les verres se rem­plis­saient, se vidaient, se rem­plis­saient encore. Le pain dis­pa­rais­sait. Les cra­choirs res­taient déses­pé­ré­ment vides — per­sonne, à Péters­bourg, ne recra­chait le vin, c’eût été consi­dé­ré comme un affront per­son­nel au vigne­ron, au tsar et pro­ba­ble­ment à Dieu lui-même.

Et moi, au milieu de tout cela, j’é­tais heu­reux. J’é­tais dans mon élé­ment. Je par­lais de mes vins avec cette pas­sion que Dubreuil, mon asso­cié, qua­li­fiait de « mala­dive » mais qui n’é­tait rien d’autre que de l’a­mour — l’a­mour d’un homme pour ce qu’il fait, pour ce qu’il connaît, pour ce qu’il porte en lui depuis l’en­fance. Je décri­vais les ter­roirs — les graves de Pauillac, les argiles de Saint-Émi­lion, les croupes cal­caires de Sau­ternes — avec des mots qui venaient de loin, des mots que mon père uti­li­sait, et son père avant lui, des mots qui n’ap­par­te­naient à aucun dic­tion­naire mais à une tra­di­tion orale aus­si ancienne que la vigne elle-même. Les Russes écou­taient. Ils écou­taient avec cette atten­tion totale, cette capa­ci­té d’a­ban­don que j’a­vais déjà remar­quée au concert de Pav­lovsk — ils ne goû­taient pas seule­ment le vin, ils goû­taient les mots, l’his­toire, le récit, et le vin n’en était que meilleur parce qu’il avait une histoire.

Je vis Ches­tia­kov, dans un coin, qui goû­tait le sau­ternes 1878 les yeux fer­més, et quand il les rou­vrit, il y avait dans son regard cette expres­sion que seuls les grands ama­teurs connaissent — non pas la sur­prise, mais la confir­ma­tion, la cer­ti­tude d’être en pré­sence de quelque chose de vrai.

Je vis Craw­ley, dans son fau­teuil, qui obser­vait la salle par-des­sus son verre de pauillac, et dont le regard, comme un phare, balayait len­te­ment les visages, s’ar­rê­tait, repar­tait, s’ar­rê­tait de nou­veau, enregistrant.

Je vis la baronne, qui ne goû­tait rien mais qui par­lait à tout le monde, pas­sant d’un groupe à l’autre comme un papillon de bijoux, et dont le com­pa­gnon silen­cieux res­tait immo­bile près de la porte, les bras croi­sés, comme un gardien.

Je vis les offi­ciers, qui avaient aban­don­né toute rete­nue pro­fes­sion­nelle et qui riaient main­te­nant à gorge déployée, les joues rouges, les mous­taches humides, le colo­nel ayant décla­ré que le saint-julien 1882 était « un vin de cava­le­rie » et ses subor­don­nés approu­vant avec la dis­ci­pline de rigueur.

Et je vis — trop tard — que Beppe, qui en était à son cin­quième verre de saint-émi­lion, avait atteint ce point cri­tique de l’i­vresse où un ténor ita­lien cesse d’être un convive et devient un phé­no­mène météorologique.

*

La chose com­men­ça par un fre­don­ne­ment. Un simple fre­don­ne­ment, à peine audible, que Beppe émet­tait en regar­dant son verre avec la ten­dresse d’un père regar­dant son nou­veau-né. Puis le fre­don­ne­ment se fit plus pré­cis. Des notes appa­rurent. Une mélo­die se for­ma — le début de La don­na è mobile, encore elle, sa chan­son fétiche, son cri de guerre.

— Beppe, dit la com­tesse, qui était arri­vée à un moment que je n’a­vais pas remar­qué et qui se tenait main­te­nant près de moi, un verre de graves blanc à la main. Beppe, non.

Mais c’é­tait comme dire « non » à la Neva au moment de la débâcle. Beppe ne pou­vait pas plus s’empêcher de chan­ter qu’un fleuve ne peut s’empêcher de cou­ler. La mélo­die mon­ta. Le fre­don­ne­ment devint mur­mure. Le mur­mure devint voix. La voix devint ins­tru­ment. Et sou­dain, sans tran­si­tion, sans aver­tis­se­ment, sans la moindre consi­dé­ra­tion pour les nerfs des Alle­mands ou la digni­té des offi­ciers, Beppe chanta.

Il chan­ta à pleine voix, debout au milieu du salon, le verre de saint-émi­lion dans une main et l’autre main sur le cœur, les yeux fer­més, la tête reje­tée en arrière, et sa voix — mon Dieu, cette voix — emplit la pièce, emplit les cou­loirs, emplit pro­ba­ble­ment l’hô­tel entier, avec la puis­sance d’un orgue de cathé­drale et la ten­dresse d’une décla­ra­tion d’amour.

Ce fut la débandade.

La baronne ren­ver­sa son verre — un verre qui ne conte­nait que de l’eau, mais qu’elle ren­ver­sa néan­moins avec un cri de sur­prise qui se per­dit dans le tor­rent vocal de Beppe. Le colo­nel faillit ava­ler son cra­choir. Les Alle­mands se rai­dirent comme si on venait de décla­rer la guerre. Les Amé­ri­cains applau­dirent — les Amé­ri­cains applau­dissent tout, c’est leur charme et leur malé­dic­tion. Et Ches­tia­kov — Ches­tia­kov le colosse, Ches­tia­kov l’im­per­tur­bable — Ches­tia­kov se mit à rire.

Un rire énorme, caver­neux, tec­to­nique, qui mon­tait de ses pro­fon­deurs comme un gron­de­ment de vol­can et qui écla­ta dans la pièce avec une joie si pure, si mas­sive, si irré­sis­tible que tout le monde rit avec lui — les offi­ciers, les impor­ta­teurs, les Amé­ri­cains, même les Alle­mands, même la baronne, même le com­pa­gnon silen­cieux de la baronne qui, pour la pre­mière et der­nière fois de la soi­rée, lais­sa échap­per un sourire.

Beppe ter­mi­na son air, salua — tou­jours cette même révé­rence pro­fonde qui mena­çait de le faire bas­cu­ler en avant — et récla­ma un sixième verre de saint-émilion.

C’est à ce moment-là que je mis la main dans ma poche.

Et que le billet n’y était plus.

*

Le froid. Un froid de cave — non, un froid de tombe. Un froid qui n’a­vait rien à voir avec la tem­pé­ra­ture de la pièce, qui était tiède, presque chaude, encom­brée de corps et de voix et de vapeurs d’al­cool. Un froid inté­rieur, un froid d’es­to­mac, un froid de ver­tige, le genre de froid qu’on res­sent quand on ouvre une bou­teille qu’on croyait pré­cieuse et qu’on découvre qu’elle est bou­chon­née — ce moment atroce où tout bas­cule, où la pro­messe se ren­verse en catastrophe.

Je fouillai ma poche. La poche inté­rieure gauche de mon ves­ton. La poche où je gar­dais le billet depuis cinq jours. La poche que je tapo­tais vingt fois par jour pour m’as­su­rer qu’il était là, comme on tapote la poche d’un por­te­feuille ou le bras d’un enfant qu’on tient par la main. La poche était vide.

Non — pas tout à fait vide. Le deuxième papier — le mot ano­nyme du train, celui qui disait Ne mon­trez le docu­ment à per­sonne — était encore là. Mais le billet, l’é­tui de cuir, le docu­ment chif­fré, l’Al­liance navale, Constan­ti­nople — disparu.

Je res­pi­rai. Je regar­dai autour de moi. Le salon était une ruche. Trente per­sonnes par­laient, riaient, buvaient, se congra­tu­laient. N’im­porte laquelle de ces trente per­sonnes aurait pu, au cours de la der­nière heure, me frô­ler, me bous­cu­ler, me tou­cher le bras — Dieu sait qu’on m’a­vait tou­ché le bras, ser­ré la main, tapé l’é­paule, les Russes sont un peuple tac­tile, ils vous touchent quand ils parlent, quand ils rient, quand ils boivent, quand ils res­pirent — et n’im­porte laquelle de ces trente per­sonnes aurait pu, dans cette inti­mi­té de foule, glis­ser une main dans ma poche inté­rieure et en extraire un petit étui de cuir sans que je m’en aperçoive.

Mais qui ?

Craw­ley, qui m’a­vait ser­ré la main en arri­vant et qui n’a­vait pas quit­té son fau­teuil depuis — mais qui avait pu ne pas être dans son fau­teuil pen­dant les trois minutes où Beppe avait chan­té, car pen­dant ces trois minutes tout le monde avait regar­dé Beppe et per­sonne n’a­vait regar­dé per­sonne d’autre ?

La baronne, qui m’a­vait tou­ché le bras en pas­sant devant moi pour aller vers le saint-julien — un geste bref, natu­rel, mon­dain, le genre de geste der­rière lequel on peut cacher n’im­porte quoi ?

Le com­pa­gnon silen­cieux de la baronne, qui s’é­tait tenu près de la porte pen­dant toute la séance mais qui, à un moment, avait tra­ver­sé la salle pour se ser­vir un verre d’eau, et qui en tra­ver­sant la salle avait pu me frôler ?

L’un des offi­ciers, dans la bous­cu­lade joyeuse qui avait sui­vi le chant de Beppe ?

La com­tesse elle-même, qui m’a­vait tou­ché le bras — tou­jours le bras, mais pas le même côté, pas le côté de la poche, quoique — quoique j’eusse pu me trom­per de côté, dans la confusion ?

Ou bien — et cette pen­sée était la plus ver­ti­gi­neuse de toutes — quel­qu’un que je n’a­vais pas vu, quel­qu’un qui n’a­vait pas été invi­té, quel­qu’un qui s’é­tait glis­sé dans le salon pen­dant le tumulte de Beppe et qui en était res­sor­ti avec mon billet, invi­sible, silen­cieux, comme Karim, comme Vol­kons­ki, comme toutes ces ombres de Péters­bourg qui ne fai­saient pas de bruit.

Je posai mon verre. Mes mains ne trem­blaient pas — le corps des Fau­gères ne tremble pas, c’est une carac­té­ris­tique fami­liale, nous pou­vons débou­cher une bou­teille au milieu d’un trem­ble­ment de terre — mais à l’in­té­rieur, tout trem­blait. Tout vibrait. Le sol avait bou­gé sous mes pieds, et je ne savais pas encore s’il s’é­tait ouvert.

*

La dégus­ta­tion prit fin vers huit heures. Le salon se vida len­te­ment, comme un verre qu’on vide gor­gée par gor­gée. Les Alle­mands par­tirent les pre­miers, avec la ponc­tua­li­té d’un peuple qui a des horaires à res­pec­ter même en vacances. Les Amé­ri­cains par­tirent les der­niers, après avoir com­man­dé douze bou­teilles sup­plé­men­taires et m’a­voir invi­té à dîner à New York, invi­ta­tion que j’ac­cep­tai sans y croire. Les offi­ciers par­tirent en groupe, le colo­nel ayant décla­ré que le vin de Fau­gères serait ser­vi à la table du régi­ment, ce qui repré­sen­tait une com­mande poten­tielle de deux cents bou­teilles et aurait dû me rem­plir de joie.

Mais je n’é­tais pas joyeux. Je n’é­tais pas triste non plus. J’é­tais vide. Vide comme la poche qui ne conte­nait plus le billet. Vide comme le saint-julien ouvert et rebou­ché dont tout cela avait commencé.

Ches­tia­kov me ser­ra la main en par­tant — une poi­gnée de main d’ours, cha­leu­reuse, qui faillit me broyer les phalanges.

— Vous avez fait un beau tra­vail, Fau­gères, dit-il. Vos vins par­le­ront pour vous dans toute la ville. On en reparlera.

Il ne savait pas à quel point il avait rai­son. On en reparlerait.

Craw­ley pas­sa devant moi en sor­tant, et me glis­sa à l’o­reille, avec cette désin­vol­ture qui était sa forme de gravité :

— Vous avez l’air contra­rié, Fau­gères. Per­du quelque chose ?

Il ne me lais­sa pas le temps de répondre. Il était déjà dans le cou­loir, sa sil­houette de lin bleu marine dis­pa­rais­sant au tour­nant comme un fan­tôme bien habillé.

La com­tesse res­ta. Beppe aus­si, mais Beppe s’é­tait endor­mi — une fois de plus — dans un fau­teuil du salon, un verre de saint-émi­lion intact posé sur l’ac­cou­doir, ron­flant avec cette régu­la­ri­té de métro­nome qui était sa contri­bu­tion per­son­nelle à la musique européenne.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? deman­da la comtesse.

Je la regar­dai. Elle me regar­dait. Ses yeux gris-vert — la Neva sous le soleil — me scru­taient avec une atten­tion qui n’a­vait rien de mon­dain. Elle avait sen­ti. Elle avait sen­ti que quelque chose avait chan­gé, comme un musi­cien sent qu’une note a été jouée faux dans un orchestre de cin­quante instruments.

— Rien, dis-je. La fatigue.

— Vous men­tez mal, Fau­gères. C’est ce qui vous rend attachant.

Elle sou­rit. Puis elle fit un geste que je n’at­ten­dais pas : elle posa sa main sur ma main. Pas sur mon bras — sur ma main. Un geste plus intime, plus direct, plus vrai. Sa main était fraîche — tou­jours un peu fraîche, comme une cave bien tenue — et ses doigts se refer­mèrent sur les miens avec une pres­sion légère qui disait : je sais. Je ne sais pas quoi exac­te­ment. Mais je sais.

— Faites-moi confiance, dit-elle.

— Pour­quoi le ferais-je ?

— Parce que vous n’a­vez per­sonne d’autre.

Elle avait rai­son. Dans cette ville de masques, de lumière et de doubles fonds, je n’a­vais per­sonne d’autre. J’a­vais mes bou­teilles, j’a­vais mon bon sens de Bor­de­lais, et j’a­vais cette femme dont je ne savais pas si elle me pro­té­geait ou si elle m’at­ti­rait dans un piège, et dont je ne savais même pas si la ques­tion avait un sens dans un pays où la pro­tec­tion et le piège étaient pro­ba­ble­ment la même chose, vue de deux angles différents.

— Le billet a dis­pa­ru, dis-je.

Je n’a­vais pas pré­vu de le dire. Les mots sor­tirent tout seuls, comme le vin sort d’une bou­teille mal bou­chée — par pres­sion interne, parce qu’il y a trop de ten­sion à l’in­té­rieur et que le conte­nant ne suf­fit plus. La com­tesse ne cil­la pas. Pas un mou­ve­ment de sur­prise, pas un éclair dans le regard, rien. Comme si elle savait déjà.

— Je sais, dit-elle.

— Vous savez ?

— Je sais qu’il a dis­pa­ru. Je ne sais pas qui l’a pris. Pas encore.

Elle reti­ra sa main. Elle se leva. Elle lis­sa sa robe — un geste machi­nal, fémi­nin, qui n’a­vait rien à voir avec les plis de la soie et tout à voir avec le besoin de reprendre contenance.

— Dor­mez, Fau­gères. Demain sera un long jour.

Elle sor­tit. Beppe ron­flait. Les bou­teilles vides s’a­li­gnaient sur la table comme des sol­dats après la bataille — debout, mais épui­sés, vidés de leur sub­stance, ne gar­dant plus que la forme. Le salon sen­tait le vin, le tabac, le par­fum des dames et cette odeur de cire d’a­beille qui mon­tait du par­quet chauf­fé par les pas.

Je ran­geai mes bou­teilles. Je rebou­chai celles qui n’a­vaient pas été finies — deux pauillac, un saint-julien — avec les gestes lents et méca­niques d’un homme qui fait les choses par habi­tude quand l’es­prit est ailleurs. Je por­tai les caisses dans ma chambre, avec l’aide d’un groom qui ne dit pas un mot et que je soup­çon­nai d’être, comme tout le monde dans cet hôtel, plus qu’un groom.

Puis je m’as­sis sur mon lit. Ma poche était vide. Ma tête était pleine. Et la lumière, éter­nelle, incom­pré­hen­sible, entrait par les rideaux comme un espion qui n’a même plus la décence de se cacher.

Dehors, Péters­bourg ne dor­mait pas. Péters­bourg ne dor­mait jamais. Et quelque part dans cette ville de palais et de men­songes, quel­qu’un tenait un petit étui de cuir conte­nant un papier qui par­lait d’al­liance navale et de Constan­ti­nople, et ce quel­qu’un savait main­te­nant ce que Fau­gères, le négo­ciant en vin de Bor­deaux, n’au­rait jamais dû savoir.

La ques­tion n’é­tait plus de savoir qui avait le billet.

La ques­tion était de savoir ce qu’on allait faire de Faugères.

CHA­PITRE 7

La Neva

16–17 juin 1886

Les deux jours qui sui­virent se fon­dirent l’un dans l’autre comme deux vins qu’on mélange par acci­dent — un assem­blage invo­lon­taire, brouillé, dont on ne peut plus sépa­rer les com­po­sants et dont on ne sait plus, au goût, ce qui appar­tient à l’un et ce qui appar­tient à l’autre. Je ne sais plus si c’est le 16 que je mar­chai pen­dant sept heures dans Péters­bourg ou le 17. Je ne sais plus si c’est le matin ou le soir que j’en­trai chez Faber­gé. Je ne sais plus si la com­tesse me dit ces mots — vous êtes en dan­ger — sur les quais de la Neva à deux heures du matin le pre­mier jour ou le second. Il n’y avait plus de jours. Il n’y avait plus de nuits. Il n’y avait plus qu’une cou­lée de lumière inin­ter­rom­pue dans laquelle le temps avait ces­sé de se décou­per en tranches et s’é­ta­lait comme une nappe de vin ren­ver­sée sur une table blanche — sans bords, sans limites, sans forme.

Je ne dor­mais plus. Ou je dor­mais par frag­ments — vingt minutes ici, une heure là, des som­meils de sur­face dont je remon­tais comme on remonte d’une plon­gée trop brève, le cœur bat­tant, les yeux grands ouverts sur cette lumière qui ne ces­sait pas, qui ne fai­blis­sait même pas, qui était tou­jours là, blonde, impi­toyable, souriante.

Le billet avait dis­pa­ru. Je n’a­vais plus rien. Plus de docu­ment, plus de preuve, plus de rai­son d’être au centre de cette affaire. J’au­rais dû en être sou­la­gé — un homme qu’on a déles­té d’un far­deau devrait mar­cher plus léger. Mais c’est le contraire qui se pro­dui­sit. Le billet, tant que je l’a­vais eu, m’a­vait don­né une fonc­tion. J’é­tais le por­teur. Celui qui déte­nait quelque chose. Main­te­nant que je n’a­vais plus rien, j’é­tais deve­nu autre chose — un témoin. Un homme qui avait lu un docu­ment qu’il n’au­rait pas dû lire, qui avait vu des mots qu’il n’au­rait pas dû voir, et dont la mémoire, désor­mais, était le seul exem­plaire res­tant de ce qu’il avait lu.

C’é­tait pire. Infi­ni­ment pire. On peut voler un papier. On ne peut pas voler une mémoire.

Sauf à sup­pri­mer l’homme qui la porte.

*

Je sor­tis de l’hôtel.

Ce fut un acte de déses­poir autant que de curio­si­té — le déses­poir de celui qui tourne en rond dans sa chambre et la curio­si­té de celui qui n’a encore rien vu de la ville où il se trouve, car depuis six jours je n’a­vais vu de Péters­bourg que le Grand Hotel Europe, la Pers­pec­tive Nevs­ki, le res­tau­rant Ches­tia­kov et le parc de Pav­lovsk. Il était temps de mar­cher. De mar­cher sans but, sans plan, sans direc­tion — comme un vin qu’on décante et qu’on laisse cou­ler où il veut, sans cher­cher à le gui­der, sans lui impo­ser de forme.

Péters­bourg m’avala.

Il n’y a pas d’autre mot. La ville m’a­va­la comme un fleuve avale un bou­chon — elle m’emporta, me fit tour­ner, me pous­sa dans des direc­tions que je n’a­vais pas choi­sies, me dépo­sa dans des endroits que je n’a­vais pas pré­vus, et quand je rele­vai la tête, des heures plus tard, je ne savais plus où j’é­tais, ni depuis com­bien de temps je mar­chais, ni com­ment rentrer.

Je me sou­viens de frag­ments. Des mor­ceaux de ville, comme des mor­ceaux de verre cas­sé — brillants, aigus, impos­sibles à rassembler.

La cathé­drale Saint-Isaac. J’y entrai par la grande porte, et la noir­ceur — la pre­mière vraie noir­ceur depuis mon arri­vée — me tom­ba des­sus comme une cou­ver­ture. Après six jours de lumière per­pé­tuelle, l’obs­cu­ri­té de la cathé­drale était un choc phy­sique, une gifle de ténèbres. Mes yeux mirent un temps fou à s’a­dap­ter. Puis, len­te­ment, les choses appa­rurent. Les colonnes de mala­chite — vertes, vei­nées, immenses, comme des troncs d’arbres pétri­fiés arra­chés à quelque forêt pré­his­to­rique. Les colonnes de lapis-lazu­li — bleues, pro­fondes, du bleu d’un vin qu’on regar­de­rait à tra­vers un vitrail. Les icônes en mosaïque, les dorures, les fresques au pla­fond — des saints, des anges, des nuées — et cette odeur d’en­cens, de cire fon­due et de pierre froide qui est l’o­deur de toutes les églises du monde mais qui ici, dans cette église qui n’é­tait pas une église mais un monu­ment à la déme­sure russe, pre­nait une pro­fon­deur que je n’a­vais jamais sen­tie, comme si l’en­cens avait eu le temps de vieillir pen­dant des siècles dans cette obs­cu­ri­té et de déve­lop­per des arômes que la lumière du jour aurait détruits.

Je res­tai là un moment. Long­temps, peut-être. Debout dans la nef, la tête levée, à regar­der les saints me regar­der depuis leurs mosaïques dorées avec des yeux qui ne cil­laient pas plus que ceux de Vol­kons­ki. Puis je res­sor­tis, et la lumière me reprit.

Les canaux. Je mar­chai le long des canaux — le canal Gri­boïe­dov, je crois, ou peut-être la Moï­ka, je ne savais plus — et les canaux de Péters­bourg ne res­sem­blaient à rien de ce que j’a­vais vu, ni aux canaux de Venise qui sont des ruelles d’eau, ni aux canaux de Bruges qui sont des miroirs, ni au canal du Midi que j’a­vais lon­gé une fois à che­val entre Tou­louse et Car­cas­sonne. Les canaux de Péters­bourg étaient des cou­loirs de pierre, rec­ti­lignes, bor­dés de quais de gra­nit, avec des façades de palais qui tom­baient dans l’eau comme des falaises peintes — jaune, vert, rose, bleu — et des ponts en arc qui enjam­baient le cou­rant avec l’é­lé­gance de dan­seurs figés en plein saut. L’eau était sombre, hui­leuse, lente. Elle char­riait des reflets de façades et de ciel, et par­fois une barque pas­sait, silen­cieuse, avec un bate­lier debout à l’ar­rière qui ramait avec une perche, et le sillage de la barque bri­sait les reflets en mille mor­ceaux qui se refor­maient der­rière elle, comme si la réa­li­té avait la capa­ci­té de se recons­ti­tuer après avoir été détruite.

Le quar­tier des arti­sans. Je m’y per­dis — ou je m’y trou­vai, c’est selon. Des rues étroites, des cours inté­rieures avec du linge qui séchait entre les fenêtres, des ate­liers de menui­sier, de cor­don­nier, de for­ge­ron, d’où mon­taient des bruits de mar­teau, de scie, d’en­clume, et des odeurs de colle, de cuir, de métal chaud qui me rap­pe­lèrent Bor­deaux — non pas le Bor­deaux des quais de Char­trons où je tra­vaillais, mais le Bor­deaux des arrière-cours de Saint-Michel, ce quar­tier popu­laire où mon père m’emmenait le dimanche matin et où les arti­sans tra­vaillaient à ciel ouvert, les mains noires, les tabliers de cuir, avec cette digni­té du tra­vail bien fait qui est la même par­tout, à Bor­deaux, à Péters­bourg, au bout du monde.

Et Faber­gé.

*

J’y arri­vai par hasard. Ou par des­tin. Ou par cette logique secrète des villes qui vous mène tou­jours là où vous deviez aller sans le savoir. La bou­tique — si l’on peut appe­ler bou­tique un lieu qui res­sem­blait davan­tage à un écrin géant — se trou­vait sur la Pers­pec­tive Nevs­ki, presque en face de l’hô­tel, et je pas­sais devant elle depuis six jours sans la voir, ce qui en dit long sur l’é­tat dans lequel j’étais.

FABER­GÉ. Le nom était ins­crit en lettres dorées au-des­sus de la porte — des lettres d’une modes­tie sus­pecte, car tout le monde à Péters­bourg savait ce que ce nom signi­fiait, et ceux qui ne le savaient pas n’a­vaient pas besoin de le savoir, puis­qu’ils ne pou­vaient de toute façon rien s’of­frir de ce qui se trou­vait der­rière cette porte.

J’en­trai. Non pas pour ache­ter — mes moyens de négo­ciant ne me per­met­taient pas d’a­che­ter un cen­ti­mètre car­ré de ce que ven­dait Faber­gé — mais pour regar­der, comme on entre dans un musée, comme on entre dans une cave de grands crus clas­sés qu’on ne pour­ra jamais boire : pour le plai­sir des yeux, pour l’é­du­ca­tion du regard, pour cette joie par­ti­cu­lière qu’il y a à être en pré­sence de la per­fec­tion même quand on ne peut pas la posséder.

L’in­té­rieur était feu­tré, dis­cret, presque aus­tère — rien de la sur­charge dorée que j’a­vais vue par­tout dans Péters­bourg. Des vitrines de verre et d’a­ca­jou, éclai­rées par des lampes à gaz dont la flamme avait été réglée pour don­ner une lumière douce, ni trop vive ni trop faible, exac­te­ment la lumière qu’il fal­lait pour que les pierres pré­cieuses brillent sans aveu­gler. Et dans ces vitrines — mon Dieu, ce qu’il y avait dans ces vitrines.

Des œufs. C’est ce que je vis d’a­bord — des œufs de la taille d’un poing, en or émaillé, en argent guillo­ché, incrus­tés de dia­mants, de rubis, de saphirs, avec des méca­nismes internes qui fai­saient s’ou­vrir l’œuf comme une fleur et révé­laient, à l’in­té­rieur, un oiseau méca­nique, une cou­ronne minia­ture, un por­trait sur ivoire, une sur­prise — tou­jours une sur­prise, car chaque œuf conte­nait un secret, et le secret était plus pré­cieux que l’écrin.

Mais il y avait aus­si des ani­maux — des ani­maux sculp­tés dans des pierres dures, des élé­phants en jade, des gre­nouilles en néphrite, des ours en obsi­dienne, des pois­sons en agate, chaque ani­mal d’un réa­lisme si sai­sis­sant que je m’at­ten­dais presque à les voir bou­ger. Et des fleurs — des bou­quets de fleurs en pierres pré­cieuses, des mar­gue­rites en dia­mant et émail, des muguets en perles et or vert, des pis­sen­lits en fils d’or si fins qu’ils trem­blaient dans l’air et sem­blaient sur le point de s’en­vo­ler au pre­mier souffle.

Je regar­dai long­temps. Un ven­deur — dis­cret, gris, aus­si poli que Vol­kons­ki mais avec quelque chose de plus humain dans le sou­rire — me lais­sa regar­der sans m’im­por­tu­ner, avec cette intel­li­gence des grands com­mer­çants qui savent que le regard pré­pare l’a­chat, même quand l’a­chat n’au­ra jamais lieu.

Et je pen­sai — c’é­tait une pen­sée de négo­ciant, une pen­sée de pro­fes­sion­nel — que Faber­gé fai­sait avec les pierres ce que je fai­sais avec le vin. Il pre­nait une matière brute — de l’or, de l’é­mail, des gemmes — et il la trans­for­mait en émo­tion. Il créait de la beau­té à par­tir de la terre. Il met­tait du rêve dans un objet. Et cet objet, comme un grand vin, ne ser­vait à rien d’u­tile — on ne pou­vait pas man­ger un œuf Faber­gé, ni boire un bou­quet de dia­mants — mais il ser­vait à l’es­sen­tiel : il rap­pe­lait aux hommes que la beau­té existe, qu’elle a un prix, et que ce prix vaut la peine d’être payé.

Je sor­tis sans rien ache­ter. Mais j’a­vais vu quelque chose qui m’a­vait don­né du cou­rage — ou du moins quelque chose qui res­sem­blait à du cou­rage et qui était peut-être sim­ple­ment de l’é­mer­veille­ment, ce qui revient au même quand on est seul dans une ville étran­gère avec des ombres à ses trousses.

*

La deuxième nuit — mais quelle nuit, quelle nuit sans nuit, quel jour sans fin, quelle cou­lée de lumière inces­sante — je me retrou­vai sur les quais de la Neva.

Je ne sais pas com­ment j’y arri­vai. Je me sou­viens d’a­voir dîné seul, dans ma chambre, d’un pla­teau appor­té par Karim — du pois­son, du pain noir, un verre de mon propre pauillac, le der­nier verre de la bou­teille ouverte pour Vol­kons­ki, et je le bus en pen­sant aux yeux pâles du capi­taine, à sa cour­toi­sie méca­nique, à sa phrase sur la lumière qui ne laisse aucun endroit où se cacher. Puis je me sou­viens d’être sor­ti, d’a­voir tra­ver­sé le hall — Wirz n’é­tait pas à la récep­tion, un autre employé, un jeune homme à lunettes que je ne connais­sais pas — et d’a­voir mar­ché vers le fleuve.

Il devait être une heure du matin. Peut-être deux. L’hor­loge du temps n’a­vait plus de sens. La lumière avait chan­gé — non pas dimi­nué, jamais dimi­nué, mais chan­gé de tex­ture, comme un vin qui passe du rubis au gre­nat avec l’âge. Elle était deve­nue plus dense, plus épaisse, avec des reflets roses et mauves à l’ho­ri­zon, comme si le ciel hési­tait entre le cré­pus­cule et l’aube et ne par­ve­nait pas à choi­sir. Les ombres avaient allon­gé — des ombres immenses, infi­nies, qui s’é­ti­raient sur les quais de gra­nit comme des créa­tures sans corps — mais elles n’a­vaient pas noir­ci. Elles étaient bleu fon­cé, presque vio­lettes. Des ombres de vin.

La Neva était large. Immen­sé­ment large. Plus large que la Garonne, plus large que la Loire, plus large que n’im­porte quel fleuve que j’a­vais vu — un fleuve qui res­sem­blait davan­tage à un bras de mer, à un lac en mou­ve­ment, à une plaine liquide. Son eau était grise, lisse, et elle cou­lait sans bruit, sans remous, avec cette len­teur majes­tueuse des très grands fleuves qui n’ont rien à prou­ver. De l’autre côté — loin, très loin, comme un mirage — la for­te­resse Pierre-et-Paul dres­sait sa flèche dorée dans le ciel rose, et la lumière du soleil invi­sible frap­pait cette flèche et la fai­sait briller comme une aiguille d’or plan­tée dans un cous­sin de soie.

Les quais étaient presque déserts. Presque. Car à Péters­bourg, en juin, les quais ne sont jamais tout à fait déserts. Il y avait des couples — des couples de pro­me­neurs, main dans la main, qui mar­chaient len­te­ment le long de l’eau avec cette ten­dresse que la lumière per­pé­tuelle don­nait à tout, même aux gestes les plus banals. Il y avait des étu­diants — des jeunes gens en cas­quette, assis sur les marches de gra­nit, qui fumaient et dis­cu­taient avec cette fièvre intel­lec­tuelle qui est le pri­vi­lège de la jeu­nesse et le tour­ment de ceux qui l’ont per­due. Il y avait un pêcheur, seul, immo­bile, sa ligne ten­due vers l’eau, qui sem­blait avoir été posé là par Dieu ou par le hasard et qui ne bou­ge­rait plus jamais.

Et il y avait la comtesse.

*

Elle m’at­ten­dait. Je ne sais pas com­ment elle savait que je vien­drais — je ne le savais pas moi-même — mais elle m’at­ten­dait, debout sur le quai, face au fleuve, les mains posées sur la balus­trade de gra­nit, sa sil­houette décou­pée contre le ciel rose comme une figure de proue. Elle por­tait un man­teau léger — il fai­sait frais, la fraî­cheur des nuits blanches, cette fraî­cheur qui n’est pas du froid mais l’ab­sence de cha­leur, une tem­pé­ra­ture neutre, sus­pen­due, comme si l’air lui-même ne savait plus s’il fai­sait jour ou nuit — et ses che­veux étaient défaits, lâchés sur ses épaules, ce que je ne lui avais jamais vu, et qui chan­geait tout, abso­lu­ment tout, car la com­tesse aux che­veux libres n’é­tait plus la com­tesse du res­tau­rant, ni la com­tesse de Pav­lovsk, ni la com­tesse de la dégus­ta­tion. C’é­tait une femme. Sim­ple­ment une femme, debout au bord d’un fleuve, à deux heures du matin, dans une ville qui ne dor­mait pas.

— Vous ne dor­mez pas non plus, dis-je.

— Per­sonne ne dort en juin à Péters­bourg, dit-elle. C’est le mois des insom­niaques. Le mois de ceux qui cherchent quelque chose et ne le trouvent pas.

— Qu’est-ce que vous cherchez ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Elle regar­dait le fleuve. Son visage, dans cette lumière d’entre-deux — ni jour ni nuit, ni aube ni cré­pus­cule — avait une pâleur que je ne lui connais­sais pas, une pâleur de nacre, de cire, de marbre, et ses yeux gris-vert sem­blaient avoir absor­bé la cou­leur de la Neva et être deve­nus eux-mêmes de l’eau, de l’eau en mou­ve­ment, de l’eau qui coule et qu’on ne peut pas retenir.

— Fau­gères, dit-elle. Il faut que je vous dise quelque chose.

— Dites.

— Le billet que vous aviez dans votre poche — celui que vous avez trou­vé dans la bou­teille de saint-julien — ce billet n’a pas été mis là par hasard. Il a été mis là pour vous. Pas pour vous per­son­nel­le­ment — vous êtes un acci­dent, un hasard, un homme qui se trou­vait au mau­vais endroit au mau­vais moment avec les bonnes bou­teilles — mais pour vos caisses. Quel­qu’un, à Paris ou à Bor­deaux, a glis­sé ce docu­ment dans une de vos bou­teilles parce que les caisses de vin d’un négo­ciant bor­de­lais sont le der­nier endroit où la police secrète russe irait cher­cher un docu­ment diplo­ma­tique. Vous étiez un cour­rier. Un cour­rier qui s’ignorait.

— Qui ? deman­dai-je. Qui a fait cela ?

— Je ne sais pas. Pas encore. Ce que je sais, c’est que le docu­ment devait arri­ver à quel­qu’un à Péters­bourg — quel­qu’un de l’am­bas­sade de France, pro­ba­ble­ment — et que ce quel­qu’un ne l’a pas reçu, parce que vous l’a­vez trou­vé le pre­mier, et parce que vous l’a­vez gar­dé, et parce que vous êtes un Bor­de­lais têtu qui ne fait pas ce qu’on lui dit.

— Et main­te­nant que le billet a disparu ?

— Main­te­nant, dit-elle, et sa voix chan­gea — elle des­cen­dit d’un demi-ton, comme un vio­lon­celle qui passe du majeur au mineur — main­te­nant, plu­sieurs per­sonnes savent que vous l’a­vez eu. Craw­ley le sait. Vol­kons­ki le sait. D’autres le savent que vous ne connais­sez pas. Et le pro­blème, Fau­gères, le pro­blème n’est pas le billet. Le billet est un bout de papier. Il peut être copié, réécrit, retrans­mis. Le pro­blème, c’est vous.

— Moi ?

— Vous l’a­vez lu. Vous connais­sez le conte­nu. Vous êtes le seul civil, le seul homme sans affi­lia­tion, sans pro­tec­tion diplo­ma­tique, sans réseau, qui a lu un docu­ment clas­si­fié concer­nant un accord naval entre la France et la Rus­sie. Et dans le monde où ces choses-là se négo­cient — le monde de Craw­ley, le monde de Vol­kons­ki, le monde de la baronne — un homme qui sait quelque chose et qui n’ap­par­tient à per­sonne est un danger.

Le mot tom­ba entre nous comme une pierre dans l’eau de la Neva — sans bruit, mais avec des cercles qui s’é­lar­girent lentement.

— Vous êtes en dan­ger, Faugères.

Je regar­dai le fleuve. L’eau cou­lait, lente, imper­tur­bable. Sur l’autre rive, la flèche de la for­te­resse Pierre-et-Paul brillait tou­jours, dorée, exacte, indif­fé­rente. Un bateau pas­sa — un cha­land à fond plat, char­gé de bois, qui glis­sait vers l’a­val avec la rési­gna­tion d’un ani­mal de trait. Le bate­lier, debout à l’ar­rière, fumait une pipe et ne nous regar­dait pas.

— Qu’est-ce que je dois faire ? demandai-je.

— Rien. C’est exac­te­ment ce que vous devez faire. Ne faites rien. Ne par­lez à per­sonne. Ne cher­chez pas le billet. N’ac­cep­tez aucune pro­po­si­tion — ni de Craw­ley, ni de Vol­kons­ki, ni de la baronne, ni de qui­conque. Ven­dez votre vin. Occu­pez-vous de vos affaires. Soyez Faugères.

— C’est un plan ?

— C’est le seul plan qui vous gar­de­ra en vie.

Elle dit cela avec une dou­ceur qui gla­çait. Pas la dou­ceur de la com­tesse mon­daine qui par­lait de sau­ternes et de Tour­gue­niev — une dou­ceur plus ancienne, plus grave, la dou­ceur d’une femme qui avait vu des choses que les femmes ne devraient pas voir et qui avait appris à par­ler de la mort avec la même poli­tesse qu’elle par­lait du temps qu’il fait.

— Et vous ? dis-je. De quel côté êtes-vous ?

Elle me regar­da. Dans la lumière rose des nuits blanches, ses yeux n’é­taient plus gris-vert mais gris-mauve, gris-lilas, une cou­leur qui n’exis­tait que dans cette lumière et qui n’exis­te­rait plus jamais.

— Du vôtre, dit-elle. Pour l’instant.

Pour l’ins­tant. Deux mots qui conte­naient un monde. Deux mots qui disaient tout ce que la com­tesse ne disait pas — que les alliances à Péters­bourg étaient pro­vi­soires, que les loyau­tés avaient une date de péremp­tion, que même la sin­cé­ri­té était un emprunt qu’il fau­drait rem­bour­ser un jour.

— Mer­ci, dis-je, parce que je ne trou­vai rien d’autre à dire.

Elle eut un geste — un geste étrange, inat­ten­du, presque enfan­tin — elle leva la main et tou­cha ma joue. Pas une caresse. Un constat. Comme si elle véri­fiait que j’é­tais réel, que j’é­tais bien là, que je n’é­tais pas un mirage de plus dans cette ville qui en était pleine.

— Ren­trez dor­mir, dit-elle. Si vous pouvez.

— Vous ne ren­trez pas ?

— Non. Je vais mar­cher. La Neva est belle à cette heure-ci. Et j’ai des choses à réfléchir.

Elle s’é­loi­gna le long du quai. Sa sil­houette dimi­nua len­te­ment — le man­teau léger, les che­veux défaits, cette démarche qui n’é­tait ni rapide ni lente mais exacte, comme tout chez elle, d’une exac­ti­tude qui vous lais­sait croire que chaque pas avait été cal­cu­lé, mesu­ré, et qu’elle savait pré­ci­sé­ment où elle allait, même quand elle mar­chait dans la direc­tion opposée.

Je res­tai seul sur le quai. Le fleuve cou­lait. La lumière tenait. Le pêcheur n’a­vait pas bou­gé. Les étu­diants étaient par­tis. Les couples aus­si. Il ne res­tait que moi, le fleuve, et la flèche dorée de la for­te­resse qui poin­tait vers un ciel qui refu­sait de deve­nir noir.

Je pen­sai à Bor­deaux. À la Garonne, qui est un fleuve modeste, un fleuve de vigne­rons, un fleuve qui s’é­lar­git à l’es­tuaire et se perd dans l’At­lan­tique avec la dis­cré­tion d’un homme qui quitte une fête sans dire au revoir. Je pen­sai à mon bureau des Char­trons, à la vue sur les quais, aux mâts des bateaux qui dépas­saient des toits comme des doigts levés. Je pen­sai à mes vignes — je n’a­vais pas de vignes, je n’é­tais que négo­ciant, mais je les consi­dé­rais comme miennes, ces vignes du Médoc et de Saint-Émi­lion dont je ven­dais les fruits, ces rangs ser­rés qui des­cen­daient vers la rivière, ces ceps tor­dus qui avaient l’air mort en hiver et qui renais­saient au prin­temps avec cette obs­ti­na­tion qui est la seule forme de cou­rage que je comprenne.

Je pen­sai que j’au­rais vou­lu être là-bas. Mais j’é­tais ici. Et ici, la lumière ne ces­sait pas, et le fleuve ne ces­sait pas, et le dan­ger ne ces­sait pas, et la com­tesse s’é­loi­gnait le long du quai avec mes secrets et les siens, et Péters­bourg tour­nait autour de moi comme une valse de Strauss dont je ne connais­sais pas les pas et dont il était trop tard pour sortir.

Je ren­trai à l’hô­tel. Le hall était désert. Le jeune homme à lunettes dor­mait der­rière le comp­toir, la tête posée sur le registre. L’as­cen­seur atten­dait, porte ouverte, comme une bouche qui bâille.

Je mon­tai dans ma chambre. Je ne véri­fiai pas mes caisses. Pour la pre­mière fois, je ne véri­fiai pas mes caisses. Elles étaient là, fidèles, immo­biles, et je les regar­dai comme on regarde de vieux amis qu’on ne peut plus pro­té­ger et qui ne peuvent plus nous protéger.

Je m’al­lon­geai sur le lit. La lumière entra par les rideaux. Je fer­mai les yeux.

Et pour la pre­mière fois depuis mon arri­vée à Péters­bourg, je rêvai. Je rêvai de la Garonne. De vignes en fleur. D’un vin que je n’a­vais jamais goû­té et dont le nom, dans le rêve, son­nait comme un nom russe — un vin qui avait la cou­leur des yeux de la com­tesse et le goût de quelque chose que je n’au­rais jamais dû connaître.

Lire la suite…

Read more
Les Nuits Blanches de Mon­sieur Fau­gères  — Troi­sième partie

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Fau­gères — Pre­mière partie

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Les Nuits Blanches de Mon­sieur Faugères

Pre­mière partie

Grand Hotel Europe, Saint-Pétersbourg

Juin 1886

CHA­PITRE PREMIER

L’ar­ri­vée

10 juin 1886

Je tiens à le dire d’emblée, pour que les choses soient claires et qu’on ne vienne pas ensuite m’ac­cu­ser d’a­voir cher­ché quoi que ce soit : je n’é­tais venu en Rus­sie que pour vendre du vin.

Six caisses. Douze bou­teilles par caisse. Soixante-douze bou­teilles de bor­deaux — des pauillac, des saint-julien, des saint-émi­lion et, dans la der­nière caisse, enve­lop­pé dans de la paille comme un nour­ris­son royal, un sau­ternes de 1878 dont la seule men­tion du mil­lé­sime m’embuait les yeux. Voi­là ce que j’emportais avec moi dans ce train qui n’en finis­sait pas de tra­ver­ser l’Eu­rope, et voi­là tout ce que je deman­dais à la Rus­sie : qu’elle les goûte, qu’elle les aime, et qu’elle les achète. Le reste — les espions, les com­tesses, le capi­taine Vol­kons­ki et cette lumière de fou qui refu­sait de quit­ter le ciel — le reste, je n’a­vais rien demandé.

Mais je m’avance.

Le train est arri­vé à la gare de Var­so­vie un mar­di soir, à dix heures, et c’est la pre­mière chose qui m’a frap­pé à la gorge : il fai­sait jour. Non pas ce reste de lueur oran­gée qu’on voit par­fois en été du côté de Pauillac quand le soleil traîne au-des­sus de l’es­tuaire avant de consen­tir à se cou­cher — non. Il fai­sait jour comme il fait jour à quatre heures de l’a­près-midi un jour de juin à Bor­deaux. Un jour plein, large, impu­dent. Les gens sur le quai ne sem­blaient pas s’en éton­ner. Ils por­taient des man­teaux légers, des cha­peaux clairs, et mar­chaient avec cette len­teur par­ti­cu­lière des gens qui savent que la nuit ne vien­dra pas.

J’ai pen­sé : ces gens sont fous.

J’ai pen­sé aus­si : je suis très fatigué.

Trois jours de train. Ber­lin, Var­so­vie, Vil­na, puis ces plaines infi­nies où les bou­leaux défi­laient avec une régu­la­ri­té de métro­nome et où je m’é­tais deman­dé si la Rus­sie n’é­tait pas tout sim­ple­ment un immense rideau de bou­leaux der­rière lequel il n’y avait rien. J’a­vais dor­mi en poin­tillé, man­gé du hareng fumé dans des gares dont je ne savais pas pro­non­cer les noms, et bu un thé ser­vi dans un verre enchâs­sé dans un sup­port en métal argen­té — le pod­sta­kan­nik, comme on me l’ap­prit plus tard — qui avait la cou­leur d’un vin rosé trop pâle et le goût d’un sous-bois après la pluie. Pas mau­vais, en somme. Mais pas du vin.

Sur le quai de la gare de Var­so­vie — j’ap­pris ensuite que c’é­tait le nom de la gare, ce qui me parut une plai­san­te­rie ou une pro­vo­ca­tion, les Russes n’ayant pas pré­ci­sé­ment des rap­ports sereins avec la Pologne — un por­teur s’empara de mes malles avec une vigueur qui m’ef­fraya et un cocher m’at­ten­dait, envoyé par l’hô­tel. Il por­tait une cas­quette à galon et une barbe qui des­cen­dait jus­qu’au ster­num. Il ne par­lait pas fran­çais. Il ne par­lait peut-être aucune langue connue. Il char­gea mes bagages, fit cla­quer ses rênes, et le fiacre s’ébranla.

Et Péters­bourg m’apparut.

Je ne suis pas un homme de mots, on le com­pren­dra. Je suis un homme de nez, de palais, de papilles. Mon voca­bu­laire est celui des chais et des vignes : je sais dire robe, tanin, lon­gueur en bouche, finale, attaque, char­pente, cuisse. Je sais dire qu’un vin est soyeux, qu’il est rond, qu’il a du grain, qu’il tient en bouche comme une pro­messe. Mais pour décrire ce que j’ai vu ce soir-là depuis mon fiacre — ou plu­tôt cette nuit-là, puis­qu’il était dix heures et demie du soir et que le ciel avait la cou­leur d’un sau­ternes jeune, doré, lumi­neux, refu­sant de fon­cer — je n’ai pas les mots justes. Je n’ai que les miens.

La Pers­pec­tive Nevs­ki était un fleuve.

Non — la Pers­pec­tive Nevs­ki était un vin. Un grand vin ser­vi dans un verre déme­su­ré. La robe : cette lumière blonde qui bai­gnait les façades ocre, jaune paille, crème, abri­cot, comme si toute la ville avait été trem­pée dans un fût de chêne neuf. L’at­taque : cette lar­geur, cette ampleur — l’a­ve­nue devait faire qua­rante mètres de large, bor­dée de palais, d’é­glises, de vitrines illu­mi­nées, et elle filait tout droit vers un hori­zon qu’on ne voyait pas, ava­lée par sa propre immen­si­té. Le corps : la foule, les calèches, les mili­taires en uni­formes cha­mar­rés, les dames en robes claires, les mar­chands, les mou­jiks, les étu­diants, les men­diants, les chiens, les tram­ways à che­vaux — tout cela mêlé, bras­sé, et pour­tant har­mo­nieux, comme les arômes d’un vin com­plexe qui ne se contre­disent pas mais se répondent. Et la finale : ce par­fum de tilleul qui entrait par la fenêtre du fiacre et qui se mêlait à une odeur de fleuve, de pierre chaude, de pous­sière et de quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable — quelque chose de vague­ment sucré, vague­ment métal­lique, que je n’i­den­ti­fiai que bien plus tard comme l’o­deur de Péters­bourg elle-même.

J’ai pen­sé : cette ville est un pre­mier cru.

Le fiacre tour­na dans une rue plus étroite — la Mikhaï­lovs­kaïa, appris-je ensuite — et s’ar­rê­ta devant une façade jaune et blanc de quatre étages, ornée de colonnes et de cor­niches, qui avait l’as­su­rance tran­quille des bâti­ments qui savent qu’ils sont beaux. Au-des­sus de l’en­trée, en lettres dorées : ГРАНД ОТЕЛЬ ЕВРОПА. Je ne lisais pas le russe, mais le por­tier qui se pré­ci­pi­ta vers le fiacre m’en don­na la tra­duc­tion d’un seul geste — il ouvrit la porte avec la majes­té d’un cham­bel­lan ouvrant les portes de Ver­sailles, et je com­pris que j’é­tais arri­vé au Grand Hotel Europe.

Le hall. Com­ment décrire ce hall ? Ima­gi­nez qu’on ait pris un châ­teau du Médoc — disons Lafite, disons Mar­gaux — qu’on l’ait agran­di dix fois, qu’on ait rem­pla­cé les ton­neaux par des colonnes de marbre et les bar­riques par des lustres en cris­tal, et qu’on ait invi­té le monde entier à s’y ins­tal­ler pour la soi­rée. Des marbres blancs et verts cou­vraient le sol. Un esca­lier monu­men­tal mon­tait vers les étages avec une courbe pares­seuse. Il y avait un ascen­seur — un ascen­seur ! — dont la cage en fer for­gé res­sem­blait à une volière pour oiseaux de luxe. Des pal­miers en pot. Des fau­teuils de cuir pro­fonds comme des confes­sion­naux. Et par­tout, par­tout, cette lumière — non pas la lumière des lustres, qui brû­laient timi­de­ment comme s’ils se savaient inutiles, mais la lumière du dehors, cette lumière de dix heures du soir qui entrait par les grandes fenêtres et refu­sait de partir.

Le per­son­nel était extra­or­di­naire. Je le sus immé­dia­te­ment, par ins­tinct pro­fes­sion­nel — je sais recon­naître le ser­vice, ayant moi-même ser­vi des mil­liers de clients dans mes chais des Char­trons. Le récep­tion­niste par­lait fran­çais avec un accent qui n’é­tait pas russe mais suisse — j’ap­pris que la direc­tion était suisse, ce qui expli­quait cette effi­ca­ci­té mâti­née de neu­tra­li­té. Les grooms por­taient des ves­tons à bou­tons dorés. Et les ser­veurs — ah, les ser­veurs ! — étaient des Tatars, me dit-on. Des Tatars de Cri­mée ou de Kazan, grands, maigres, le visage impas­sible, vêtus de livrées rouges et de pan­ta­lons larges ren­trés dans des bottes souples. Ils se dépla­çaient sans bruit, comme des chats, et vous appor­taient un verre de thé ou un cous­sin pour le dos avant même que vous n’ayez for­mu­lé le sou­hait d’en avoir un. On me dit que dans toute l’his­toire de l’hô­tel, seules quelques cuillères avaient dis­pa­ru. Je n’eus aucune peine à le croire.

Ma chambre était au troi­sième étage. Fenêtres sur la Mikhaï­lovs­kaïa. Un lit immense — les Russes dorment dans des lits qui pour­raient conte­nir une famille entière, peut-être est-ce à cause des hivers. Une armoire en aca­jou. Un bureau. Un lava­bo en por­ce­laine avec de l’eau cou­rante — chaude et froide, ce que je trou­vai pro­di­gieux. Et sur­tout, ô miracle de la tech­nique moderne, un éclai­rage élec­trique : des ampoules, véri­tables ampoules, qui dif­fu­saient une lumière jaune et trem­blo­tante, moins belle que celle du dehors mais infi­ni­ment plus docile. J’ap­puyai sur l’in­ter­rup­teur plu­sieurs fois, comme un enfant, allu­mé-éteint, allu­mé-éteint, fas­ci­né par cette obéis­sance ins­tan­ta­née de la lumière à mon doigt.

Puis je m’oc­cu­pai de mes caisses.

On me les avait mon­tées avec un soin qui me ras­su­ra. Six caisses de bois cloué, mar­quées au pochoir : MAI­SON FAU­GÈRES — NÉGO­CIANT EN VINS — BOR­DEAUX. Je les ins­pec­tai une à une, sou­le­vant les cou­vercles, véri­fiant les pailles, comp­tant les bou­teilles. Tout était en ordre. Les saint-julien dor­maient sage­ment. Les pauillac n’a­vaient pas bou­gé. Le sau­ternes de 1878, dans sa caisse capi­ton­née, trô­nait avec la digni­té d’un infant d’Es­pagne. Je respirai.

J’au­rais dû me cou­cher. Mon corps récla­mait le som­meil avec l’in­sis­tance d’un créan­cier. Mais com­ment dor­mir ? La lumière entrait par les rideaux — des rideaux épais, de bonne qua­li­té, bor­deaux jus­te­ment, quelle iro­nie — et les tra­ver­sait comme s’ils n’exis­taient pas. Je tirai les doubles rideaux. La lumière entra quand même, nar­quoise, insis­tante, cette lumière de minuit qui avait la nuance exacte d’un rosé de Pro­vence — pâle, blonde, à peine ambrée, avec des reflets de pêche du côté de l’ouest, là où le soleil fai­sait sem­blant de se cou­cher sans y consen­tir véritablement.

Je m’ha­billai et des­cen­dis au bar.

Le bar du Grand Hotel Europe, à minuit, un soir de juin 1886. Je revois la scène avec une net­te­té qui ne doit rien à l’al­cool — je n’a­vais encore rien bu — et tout à cette lumière extra­or­di­naire qui ren­dait chaque détail plus pré­cis, plus décou­pé, comme si le monde refu­sait de deve­nir flou. Le bar était une pièce lam­bris­sée de bois sombre — chêne, me sem­bla-t-il, un bon chêne bien sec — avec un comp­toir en aca­jou, des tabou­rets de cuir, des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient les reflets des bou­teilles ali­gnées sur les éta­gères. Il y avait du monde. Il y avait du monde à minuit. Des hommes en habit, des femmes en robe du soir, des offi­ciers en uni­forme blanc, un groupe de ce qui sem­blait être des Japo­nais — des Japo­nais à Péters­bourg ! — et, seul à une table du fond, un homme en tweed qui lisait un jour­nal anglais avec cette concen­tra­tion appuyée des gens qui veulent abso­lu­ment qu’on remarque qu’ils ne regardent personne.

C’est lui qui m’a­dres­sa la parole. Je m’é­tais ins­tal­lé au comp­toir et j’a­vais com­man­dé — réflexe imbé­cile — un verre de bor­deaux. Le bar­man m’a­vait ser­vi un liquide sombre dans lequel je recon­nus, avec un pin­ce­ment au cœur, un vin qui avait peut-être été un médoc dans une vie anté­rieure mais qui avait depuis connu des épreuves que je pré­fé­rais ne pas ima­gi­ner. Je le repo­sai après une gor­gée avec la déli­ca­tesse d’un méde­cin repo­sant un patient sur son lit de mort, et c’est à ce moment que la voix me par­vint, en fran­çais, avec un accent anglais qui écor­chait les voyelles comme un séca­teur mal affûté :

— Vous êtes Français.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. L’homme en tweed s’é­tait maté­ria­li­sé sur le tabou­ret voi­sin sans que je l’aie vu bou­ger. Il avait un visage long, des yeux gris, une mous­tache blonde taillée avec une pré­ci­sion mili­taire, et ce teint rosé des Anglais qui ont pas­sé trop de temps dans des clubs et pas assez au soleil. Il regar­dait mon verre avec une expres­sion qui hési­tait entre la com­pas­sion et l’amusement.

— Fau­gères, dis-je en lui ten­dant la main. Édouard Fau­gères. Négo­ciant en vins, Bordeaux.

— Craw­ley, répon­dit-il en me ser­rant la main avec une fer­me­té cali­brée. Arthur Craw­ley. Je suis ici pour les icônes.

— Les icônes ?

— Les icônes russes. J’en fais col­lec­tion. Des mer­veilles, vous savez — des fonds d’or, des visages de saints qui vous regardent comme s’ils savaient quelque chose que vous igno­rez. Fas­ci­nant. Un peu comme votre vin, j’i­ma­gine — il faut le nez.

Je déci­dai immé­dia­te­ment que j’ai­mais bien cet Anglais. Il avait cette manière très bri­tan­nique de par­ler de tout avec la même non­cha­lance polie, comme si rien au monde ne méri­tait véri­ta­ble­ment qu’on s’y excite mais que tout méri­tait qu’on s’y inté­resse. Je lui pro­po­sai de goû­ter autre chose que le breu­vage que le bar ser­vait sous le nom de bor­deaux, et je fis mon­ter de ma chambre — par un groom qui prit l’es­ca­lier au galop comme si sa vie en dépen­dait — une bou­teille de mon pauillac 1878.

Ce qui sui­vit fut peut-être le seul moment de mon séjour à Péters­bourg où je fus par­fai­te­ment, com­plè­te­ment, incon­tes­ta­ble­ment heureux.

Le bou­chon céda avec ce sou­pir dis­cret qui est la marque des grands vins — pas de bruit, pas de résis­tance, juste une exha­la­tion, comme si le vin consen­tait enfin à res­pi­rer après huit ans de patience. Je ver­sai. La robe dans la lumière de minuit — cette lumière ! — était d’un rubis pro­fond tirant sur le gre­nat, avec des reflets auburn sur les bords, comme les che­veux d’une femme qu’on ver­ra plus tard dans cette his­toire mais que je ne connais­sais pas encore. Le nez mon­tait len­te­ment, en couches suc­ces­sives : d’a­bord le cas­sis, puis le cèdre, puis quelque chose de fumé et de doux qui était la signa­ture même de Pauillac, ce mélange de gra­viers chauds et de brise marine que seul l’es­tuaire de la Gironde sait produire.

Craw­ley goû­ta. Il fer­ma les yeux — ce qui est tou­jours bon signe, j’ai remar­qué que les gens qui gardent les yeux ouverts en goû­tant un vin ne le goûtent pas vrai­ment, ils le regardent, ce qui n’est pas la même chose — et quand il les rou­vrit, il y avait dans son regard cette expres­sion de gra­vi­té tendre que je ne voyais d’or­di­naire que chez les vrais amateurs.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-il, je crois que vous et moi allons deve­nir amis.

— C’est le vin qui fait ça, dis-je.

— Non. C’est l’homme qui apporte le vin.

Nous bûmes len­te­ment, en par­lant de choses qui n’a­vaient aucune impor­tance — le tra­jet en train, les hôtels, les habi­tudes russes, cette lumière invrai­sem­blable. Craw­ley connais­sait Péters­bourg, il y venait chaque année pour la sai­son, et il me racon­ta la ville avec des mots d’a­ma­teur d’art — les palais comme des tableaux, les canaux comme des cadres, les gens comme des per­son­nages. Je lui par­lai de Bor­deaux, des Char­trons, de l’es­tuaire, des vignes qui des­cendent vers la Garonne, et il m’é­cou­ta avec cette poli­tesse atten­tive qui est la forme anglaise de la curiosité.

À deux heures du matin, nous en étions au troi­sième verre, le bar s’é­tait vidé de moi­tié — mais pas com­plè­te­ment, il y avait encore du monde à deux heures du matin, c’est un pays impos­sible — et Craw­ley me dit cette chose que je ne com­pris que beau­coup plus tard :

— Péters­bourg est une ville où tout le monde sur­veille tout le monde, et où per­sonne ne voit rien. C’est ce qui la rend si charmante.

Il sou­rit. Je sou­ris. Nous trin­quâmes. La lumière dehors avait à peine chan­gé — un ton plus bas peut-être, un sau­ternes qui serait pas­sé au tokay, du doré à l’am­bré — et quelque part dans la ville, une hor­loge son­na deux coups que per­sonne n’écouta.

Je remon­tai dans ma chambre à trois heures. Je tirai les rideaux. La lumière, imper­tur­bable, entra quand même. Je me cou­chai tout habillé sur ce lit immense, les yeux ouverts dans cette clar­té qui refu­sait de mou­rir, et je pen­sai à mes caisses, à mon vin, à ce pays étrange où le soleil ne savait pas se cou­cher et où les Anglais vous par­laient d’i­cônes en buvant du pauillac.

Je ne savais pas encore que dans l’une de mes caisses, entre un saint-julien et un saint-émi­lion, quel­qu’un avait glis­sé un papier qui allait trans­for­mer mon voyage d’af­faires en quelque chose dont je n’a­vais pas le mot — pas en fran­çais, pas en russe, pas dans aucune langue que je connusse.

Je m’en­dor­mis — si on peut appe­ler dor­mir cette som­no­lence fié­vreuse et lumi­neuse où le corps s’a­ban­donne mais où l’es­prit conti­nue de déri­ver, comme un bou­chon sur la Neva — et je rêvai de vignes qui pous­saient le long de la Pers­pec­tive Nevs­ki, avec des grappes de rai­sin doré que per­sonne ne ven­dan­geait parce que le soleil, là-bas aus­si, refu­sait de se coucher.

Demain, je ven­drais du vin.

C’é­tait la der­nière pen­sée rai­son­nable que j’eus à Pétersbourg.

CHA­PITRE 2

La bou­teille ouverte

11 juin 1886

Je fus réveillé par un bruit que je ne recon­nus pas immé­dia­te­ment. Ce n’é­tait ni le chant du coq — il n’y a pas de coqs à Péters­bourg, ou s’il y en a, ils ont renon­cé à com­prendre quand com­mence le matin — ni la cloche de l’é­glise Saint-Michel qui, à Bor­deaux, me tirait du lit à sept heures avec une ponc­tua­li­té de curé. C’é­tait un bruit de samo­var. Un chuin­te­ment régu­lier, métal­lique et doux, accom­pa­gné d’un léger tin­te­ment de por­ce­laine, et quand j’ou­vris les yeux, Karim était là.

Je ne l’a­vais pas enten­du entrer. Je ne l’en­ten­drais jamais entrer. Karim — j’ap­pris son nom un peu plus tard, quand le récep­tion­niste suisse me dit « Karim s’oc­cu­pe­ra de vous » avec le ton de quel­qu’un qui vous annonce que la Pro­vi­dence a été assi­gnée à votre étage — Karim se tenait près de la table, par­fai­te­ment immo­bile, le samo­var déjà en place, une tasse, une sou­coupe, un sucre, une ser­viette pliée en tri­angle. Il por­tait la livrée rouge des ser­veurs tatars, un pan­ta­lon large ren­tré dans des bottes de cuir souple, et son visage avait cette impas­si­bi­li­té abso­lue des gens qui ont déci­dé une fois pour toutes que l’u­ni­vers ne méri­tait ni sur­prise ni com­men­taire. Ses yeux — noirs, un peu bri­dés, d’une fixi­té miné­rale — ne me regar­daient pas exac­te­ment. Ils me consi­dé­raient. Comme un maître d’hô­tel consi­dère un cou­vert : est-il bien mis ? manque-t-il quelque chose ? faut-il intervenir ?

— Bon­jour, dis-je stupidement.

Karim incli­na la tête d’un demi-cen­ti­mètre. Pas un mil­li­mètre de plus. C’é­tait, je le com­pris avec le temps, le maxi­mum de cha­leur émo­tion­nelle dont il était capable à l’in­ten­tion d’un être humain. Il ver­sa le thé. Le liquide tom­ba de haut, en arc brun, dans la tasse, avec une pré­ci­sion d’or­fèvre. Puis il se reti­ra — non, il ne se reti­ra pas, il ces­sa d’être là, ce qui n’est pas la même chose. La porte ne fit aucun bruit. L’air ne bou­gea pas. Sim­ple­ment, là où il y avait eu un Tatar en livrée rouge, il y avait main­te­nant un espace vide qui gar­dait vague­ment la forme de sa pré­sence, comme le creux que laisse un corps dans un matelas.

Je bus le thé. Il était brû­lant, amer, et d’une fran­chise qui me plut — un thé qui ne cher­chait pas à plaire, qui ne se dégui­sait pas en autre chose que ce qu’il était, du thé noir ser­vi fort dans un verre ser­ti d’argent. Je le bus en regar­dant par la fenêtre. La Mikhaï­lovs­kaïa bai­gnait dans une lumière de miel. En face, un parc — le square des Arts, appris-je plus tard — avec des arbres immenses dont les feuilles fai­saient un bruit de frois­se­ments. Au fond du square, un bâti­ment jaune et blanc qui res­sem­blait à un palais ita­lien éga­ré sous les lati­tudes boréales. Tout avait cette net­te­té exces­sive des matins sans nuit, cette pré­ci­sion un peu cruelle des choses qui n’ont pas été adou­cies par l’obscurité.

Quelle heure était-il ? Huit heures, me dit ma montre. Huit heures du matin, et le soleil était déjà haut, ou encore haut, ou tou­jours haut — je ne savais plus. Le temps, à Péters­bourg en juin, avait ces­sé d’être une ligne droite. Il était deve­nu une boucle, un ruban de Möbius, un fleuve qui ne savait plus dans quel sens couler.

Je déci­dai de m’oc­cu­per de choses concrètes.

Mes caisses étaient ali­gnées le long du mur, là où les grooms les avaient dépo­sées la veille. Six caisses. Le rituel du matin — mon rituel, celui que je pra­ti­quais dans mes chais des Char­trons avant chaque expé­di­tion, avant chaque livrai­son, avec la minu­tie d’un phar­ma­cien véri­fiant ses fioles : ouvrir, ins­pec­ter, comp­ter, refer­mer. Je com­men­çai par la caisse numé­ro un. Pauillac 1878. Douze bou­teilles, cou­chées sur la paille, le col vers la gauche — tou­jours vers la gauche, c’est une manie, je n’en démords pas. Douze bou­teilles. Tout en ordre.

Caisse numé­ro deux. Saint-émi­lion 1880. Un mil­lé­sime hon­nête, pas le plus grand, mais qui avait une ron­deur, une géné­ro­si­té char­nue qui plai­sait aux Russes — les Russes aiment les vins ronds, j’a­vais fait mes recherches, ils aiment ce qui est plein, ce qui emplit la bouche, ce qui ne lésine pas. Douze bou­teilles. Col vers la gauche. Paille en bon état. Je pas­sai ma main sous chaque bou­teille, par habi­tude, pour véri­fier que rien n’a­vait bou­gé. Rien n’a­vait bougé.

Caisse numé­ro trois. Caisse numé­ro quatre. Saint-julien 1882, un vin que j’ai­mais par­ti­cu­liè­re­ment — ner­veux, élé­gant, avec une finale de réglisse et de vio­lette qui durait une éter­ni­té. Tout en ordre. Le monde était en ordre.

Caisse numé­ro cinq.

Je le vis tout de suite.

La troi­sième bou­teille en par­tant de la droite avait été dépla­cée. Ce n’é­tait presque rien — un cen­ti­mètre, peut-être moins — mais je connais mes caisses comme un ber­ger connaît ses bêtes, et cette bou­teille n’é­tait plus exac­te­ment là où je l’a­vais pla­cée. Le col avait pivo­té d’un quart de tour. La paille autour d’elle était légè­re­ment tas­sée, comme si quel­qu’un avait sou­le­vé la bou­teille puis l’a­vait repo­sée avec soin — avec un soin qui tra­his­sait pré­ci­sé­ment l’in­ten­tion de ne rien déranger.

Je la sor­tis de la caisse. C’é­tait un saint-julien 1882, même mil­lé­sime que la caisse pré­cé­dente mais d’un autre châ­teau — je ne don­ne­rai pas le nom, par dis­cré­tion com­mer­ciale et parce que cette his­toire a déjà fait assez de tort à ma répu­ta­tion de négo­ciant sérieux. Je la tins devant la lumière de la fenêtre. La robe était intacte, le niveau cor­rect. Mais le bouchon.

Le bou­chon.

On avait tiré le bou­chon et on l’a­vait remis en place.

Pour un pro­fane, c’eût été invi­sible. Pour moi, c’é­tait un cri. Le bou­chon dépas­sait d’un demi-mil­li­mètre de trop, et sa sur­face, habi­tuel­le­ment lisse là où elle ren­contre le verre, por­tait des micro-grif­fures — les grif­fures d’un tire-bou­chon qu’on a enfon­cé et reti­ré. On avait ouvert ma bou­teille. On avait ouvert ma bou­teille et on l’a­vait rebou­chée. Quel­qu’un, dans ce train ou dans cet hôtel, entre Bor­deaux et Péters­bourg, entre la France et la Rus­sie, avait eu l’in­dé­cence, l’im­pu­dence, l’im­par­don­nable audace d’ou­vrir une de mes bouteilles.

Je res­sen­tis cette colère par­ti­cu­lière, froide et ver­ti­cale, que seule une atteinte au vin peut pro­vo­quer chez un négo­ciant bor­de­lais. Ce n’é­tait pas une colère d’homme d’af­faires — le vin ne valait que quelques francs. C’é­tait une colère de prin­cipe. On ne touche pas aux bou­teilles d’au­trui. C’est une loi qui devrait être ins­crite dans toutes les consti­tu­tions de tous les pays du monde, y com­pris la Rus­sie, qui, à ma connais­sance, n’a­vait pas de consti­tu­tion mais aurait dû en avoir une rien que pour y ins­crire cet article fondamental.

Je tirai le bou­chon. Il vint faci­le­ment — trop faci­le­ment, confir­mant qu’il avait été tiré récem­ment. Je por­tai le gou­lot à mon nez. Le vin sen­tait le saint-julien. Il n’a­vait pas tour­né. On ne l’a­vait pas bu, ou à peine — le niveau était presque nor­mal. On ne l’a­vait donc pas ouvert pour le boire. On l’a­vait ouvert pour y mettre quelque chose, ou pour en reti­rer quelque chose, ou pour…

Je retour­nai la bou­teille au-des­sus du lava­bo en por­ce­laine. Le vin cou­la, gre­nat sombre, et avec le vin, quelque chose glis­sa — quelque chose de rigide et de léger, enve­lop­pé dans un étui de cuir fin, de la taille d’un doigt, qui tom­ba dans la vasque avec un petit bruit mat.

Je fer­mai le robi­net. J’es­suyai l’é­tui avec ma ser­viette de toi­lette. C’é­tait un cylindre de cuir brun, cou­su très fin, fer­mé par un cor­don. Je défis le cor­don. À l’in­té­rieur, rou­lé ser­ré, un feuillet de papier — un papier mince, presque trans­lu­cide, du vélin de très bonne qua­li­té, le genre de papier sur lequel on écrit des choses qu’on ne veut pas voir se dégrader.

Je le déroulai.

L’é­cri­ture était petite, ser­rée, régu­lière — une écri­ture de fonc­tion­naire ou de mili­taire, habi­tuée à dire beau­coup dans peu d’es­pace. Le texte était en par­tie en fran­çais — un fran­çais admi­nis­tra­tif, raide, plein de for­mules — et en par­tie dans un sys­tème de chiffres et de lettres que je ne com­pris pas. Ce que je com­pris, en revanche, c’é­taient les quelques mots qui appa­rais­saient en clair, comme des îlots de sens dans un océan d’opacité :

Alliance.

Flotte.

Constan­ti­nople.

Pro­to­cole secret.

Rati­fi­ca­tion avant le prin­temps 1887.

Et plus bas, d’une autre écri­ture, plus rapide, au crayon :

Pour les yeux de S*** uniquement.

Je res­tai un moment debout devant le lava­bo, le papier dans une main, l’é­tui de cuir dans l’autre, la bou­teille de saint-julien sacri­fiée égout­tant ses der­nières larmes gre­nat dans la vasque. Le soleil de Péters­bourg entrait par la fenêtre et éclai­rait la scène avec cette impu­deur que j’al­lais apprendre à connaître — rien ne se cache, à Péters­bourg en juin, tout est éclai­ré, exhi­bé, offert, et c’est jus­te­ment pour cela que per­sonne ne voit rien.

Je ne com­pre­nais rien à ce docu­ment. Je ne savais pas ce que Constan­ti­nople venait faire dans un saint-julien 1882. Je ne savais pas qui était S***. Je ne savais pas ce que signi­fiait un pro­to­cole secret ni pour­quoi il devait être rati­fié avant le prin­temps 1887. J’é­tais négo­ciant en vin. Mon pro­to­cole à moi, c’é­tait : goû­ter, vendre, expé­dier, encais­ser. Mes alliances, c’é­taient celles que je nouais avec les res­tau­ra­teurs et les impor­ta­teurs. Ma flotte, c’é­taient les navires qui empor­taient mes bar­riques par le port de la Lune vers les quatre coins du monde.

Je relus le docu­ment. Les chiffres res­tèrent des chiffres. Les mots en clair res­tèrent en clair, et ils ne me disaient rien de bon. Alliance. Flotte. Constan­ti­nople. Ces mots-là appar­te­naient à un voca­bu­laire que je ne pra­ti­quais pas — le voca­bu­laire des chan­cel­le­ries, des ambas­sades, des cabi­nets noirs, des gens qui décident du sort du monde dans des bureaux feu­trés en buvant du mau­vais thé. Pas le mien.

Je pliai le papier, le glis­sai dans l’é­tui de cuir, et mis l’é­tui dans la poche inté­rieure de mon ves­ton. Je ne sau­rais pas dire exac­te­ment pour­quoi je ne le jetai pas. Peut-être un ins­tinct de négo­ciant — on ne jette pas ce qu’on ne com­prend pas, on le met de côté en atten­dant de com­prendre. Peut-être aus­si cette intui­tion obs­cure que ce petit rou­leau de vélin, glis­sé dans ma bou­teille par des mains incon­nues, avait une valeur — une valeur que je ne pou­vais pas chif­frer, ce qui, pour un homme de com­merce, est la défi­ni­tion exacte du danger.

J’a­vais un ren­dez-vous à onze heures. Un cer­tain Ches­tia­kov, impor­ta­teur, dont le comp­toir de la Pers­pec­tive Ligovs­ki four­nis­sait les meilleures tables de Péters­bourg. Mon cor­res­pon­dant bor­de­lais, Duval-Leroy, m’a­vait écrit une lettre d’in­tro­duc­tion que je gar­dais dans ma ser­viette en cuir avec mes tarifs, mes fiches de dégus­ta­tion et une carte de la ville que je n’ar­ri­vais pas à lire parce que tous les noms de rues étaient en carac­tères cyril­liques, c’est-à-dire dans un alpha­bet qui res­sem­blait au nôtre comme un vin de table res­semble à un pre­mier cru — il y a des lettres, oui, mais elles ne disent pas la même chose.

Je sor­tis de l’hô­tel à dix heures. Le por­tier m’ap­pe­la un fiacre avec ce même geste sou­ve­rain que la veille, et je mon­tai en me disant que j’a­vais une heure devant moi et que je pou­vais bien la consa­crer à regar­der cette ville qui, à dix heures du matin, en ce mois de juin, sous ce ciel d’un bleu si pâle qu’il sem­blait avoir été lavé à grande eau, offrait au regard quelque chose que je n’a­vais vu nulle part ailleurs.

Je deman­dai au cocher de pas­ser par la Pers­pec­tive Nevski.

La Pers­pec­tive Nevs­ki le matin — mais je ne dirai plus « le matin » ni « le soir », ces mots n’ont pas de sens ici, je dirai « à dix heures » ou « à trois heures » et cha­cun com­pren­dra que la lumière, dehors, était tou­jours la même lumière triom­phante et légè­re­ment dérai­son­nable — la Pers­pec­tive Nevs­ki, donc, à dix heures, était un spec­tacle qui méri­tait qu’on y consa­crât cette heure.

Tout y était en mou­ve­ment. Les calèches, les char­rettes, les tram­ways à che­vaux — on m’a­vait dit que la ville aurait bien­tôt des tram­ways élec­triques, comme le reste, les Russes élec­tri­fiaient tout avec une fer­veur de conver­tis — les ven­deurs de kvas qui tenaient à bout de bras des cruches en terre ver­nis­sée, les mar­chands de piroj­ki dont l’o­deur de pâte chaude et de viande se mêlait à celle des tilleuls, les gamins qui criaient les jour­naux, les sol­dats en uni­forme blanc qui mar­chaient par groupes de trois avec cette rai­deur magni­fique de la dis­ci­pline impé­riale. Il y avait des maga­sins dont les vitrines riva­li­saient avec celles de Paris — un joaillier, un cha­pe­lier, un maga­sin de four­rures qui expo­sait un man­teau d’her­mine d’une blan­cheur si pure que je m’ar­rê­tai pour le regar­der, oubliant que j’é­tais en juin et qu’il fai­sait vingt-deux degrés. Il y avait des églises — non, des cathé­drales — qui sur­gis­saient entre les immeubles comme des hal­lu­ci­na­tions : l’une d’elles, à colon­nade, res­sem­blait à Saint-Pierre de Rome en plus petit ; une autre, que j’a­per­çus au détour d’un canal, était coif­fée de bulbes mul­ti­co­lores, rouges, bleus, verts, dorés, striés, tor­sa­dés, comme si un pâtis­sier génial avait déco­ré un gâteau pour un tsar dément. Je sus plus tard que c’é­tait l’é­glise du Sau­veur-sur-le-Sang-Ver­sé, construite à l’en­droit même où l’empereur Alexandre II avait été assas­si­né cinq ans plus tôt par une bombe. Une église bâtie sur du sang. La Rus­sie ne fait rien comme les autres.

Le fiacre tour­na dans une rue plus calme — des tilleuls, des façades pas­tel, un canal dont l’eau verte reflé­tait les bâti­ments avec une fidé­li­té de miroir. Puis la Pers­pec­tive Ligovs­ki, plus com­mer­çante, plus bruyante, avec des enseignes en cyril­lique et en fran­çais — le fran­çais était par­tout, à Péters­bourg, comme un par­fum rési­duel de ce siècle où toute l’Eu­rope avait par­lé notre langue, et je res­sen­tis une bouf­fée de fier­té que je tem­pé­rai aus­si­tôt en me rap­pe­lant que je n’é­tais pas là pour la gloire de la France mais pour celle du bor­deaux, ce qui, à mes yeux, reve­nait au même.

Ches­tia­kov m’at­ten­dait dans un bureau qui sen­tait le tabac turc et le bois ciré. C’é­tait un homme consi­dé­rable — et j’emploie cet adjec­tif dans son sens le plus phy­sique. Il devait peser cent vingt kilos, peut-être davan­tage, et cette masse n’a­vait rien de flasque : c’é­tait une masse com­pacte, solide, joviale, comme un fût de chêne rem­pli à ras bord. Sa barbe, noire et four­nie, com­men­çait sous les yeux et des­cen­dait en cas­cades jus­qu’au milieu de la poi­trine. Ses mains étaient immenses. Sa voix, quand il me salua en fran­çais — un fran­çais rocailleux, gut­tu­ral, qui trans­for­mait les « r » en rou­le­ments de ton­nerre — fit vibrer les vitres.

— Fau­gères ! Mon ami bor­de­lais ! Entrez, entrez, asseyez-vous ! Du thé ? Non — du vin ! Nous allons goûter !

Il avait déjà pré­pa­ré des verres. Je sor­tis de ma ser­viette trois bou­teilles que j’a­vais empor­tées — un pauillac, un saint-émi­lion, un graves — et je les ali­gnai sur son bureau avec le soin d’un géné­ral dis­po­sant ses troupes. Ches­tia­kov les regar­da avec un res­pect qui me tou­cha. Il y avait dans ses yeux cette même gra­vi­té que j’a­vais vue chez Craw­ley la veille — la gra­vi­té des gens qui savent que le vin n’est pas un com­merce mais un sacerdoce.

Nous goû­tâmes.

Ches­tia­kov goû­tait comme per­sonne. Il ne se conten­tait pas de por­ter le verre à ses lèvres — il englou­tis­sait le vin, le fai­sait rou­ler dans sa bouche immense, fer­mait les yeux, les rou­vrait, fron­çait les sour­cils, hochait la tête, puis émet­tait un juge­ment qui avait la conci­sion d’un ver­dict de cour d’assises :

— Celui-là, oui.

— Celui-là, peut-être.

— Celui-là, non. Trop maigre. Les Russes n’aiment pas les vins maigres. Les Russes aiment la chair sur les os.

Le graves fut décla­ré trop maigre. Le pauillac fut décla­ré magni­fique. Le saint-émi­lion fut décla­ré « inté­res­sant, comme une femme qu’on ne connaît pas encore ». Je notai men­ta­le­ment qu’il fau­drait reve­nir avec des vins plus char­nus, plus ronds, plus russes.

Ches­tia­kov com­man­da du thé — du vrai thé, cette fois, accom­pa­gné de piroj­ki, de hareng mari­né, de concombres salés et d’un bloc de beurre jaune comme un lin­got d’or. Nous man­geâmes en par­lant affaires. Les chiffres qu’il me don­na étaient impres­sion­nants : Péters­bourg consom­mait des quan­ti­tés pha­rao­niques de vin fran­çais, les grands res­tau­rants n’ac­cep­taient que du bor­deaux et du bour­gogne, la cour impé­riale elle-même pas­sait des com­mandes qui auraient suf­fi à vider les chais de la moi­tié du Médoc. Je cal­cu­lai men­ta­le­ment, je mul­ti­pliai, j’ad­di­tion­nai, et le résul­tat me don­na le ver­tige — un ver­tige agréable, un ver­tige de vigne­ron devant une récolte exceptionnelle.

— Vous res­te­rez com­bien de temps ? deman­da Chestiakov.

— Dix jours, dis-je. Jus­qu’au vingt.

— Dix jours ! s’ex­cla­ma-t-il en abat­tant sa paume sur le bureau, ce qui fit trem­bler les bou­teilles et sau­ter un piroj­ki hors de son assiette. Dix jours pen­dant les Nuits Blanches ! Vous allez deve­nir fou, mon ami. Tout le monde devient fou. C’est la lumière. La lumière mange le som­meil. Le som­meil mange la rai­son. Et quand il n’y a plus de rai­son — il tapo­ta sa tempe d’un doigt épais — il ne reste que la Russie.

Il rit. C’é­tait un rire énorme, caver­neux, qui mon­tait du ventre et rem­plis­sait la pièce comme un vin puis­sant rem­plit un verre. Je ris aus­si, sans savoir exac­te­ment de quoi, mais gagné par cette bonne humeur conta­gieuse qui est, je crois, la marque des Russes quand ils ne sont pas en train d’être tragiques.

Je quit­tai Ches­tia­kov à une heure de l’a­près-midi avec la cer­ti­tude d’a­voir trou­vé un asso­cié — ou du moins un allié. Il m’a­vait pro­mis d’or­ga­ni­ser une dégus­ta­tion pour ses meilleurs clients, il m’a­vait don­né les noms de trois res­tau­ra­teurs à voir, et il m’a­vait ser­ré la main avec une force qui me lais­sa les doigts engour­dis pen­dant un quart d’heure.

Je ren­trai à l’hô­tel à pied — c’é­tait une erreur, ou un bon­heur, je ne sais plus. La ville m’at­tra­pa. Je n’a­vais pas pré­vu de me perdre mais Péters­bourg est une ville qui ne vous laisse pas aller en ligne droite, qui vous détourne par un pont, par un reflet dans un canal, par une façade qui vous arrête, par un pas­sage sous une arche qui débouche sur une cour inté­rieure où des enfants jouent sous des draps blancs éten­dus entre les fenêtres. Je mar­chai. Je mar­chai long­temps. Je tra­ver­sai des ponts — il y en avait par­tout, des ponts de pierre, de fer, de bois, qui enjam­baient des canaux aux eaux sombres et lentes. Je lon­geai la Fon­tan­ka, la Moï­ka, d’autres rivières dont je ne retins pas les noms. Je pas­sai devant un palais rose — rose ! un palais rose ! — devant un théâtre à colonnes, devant un mar­ché cou­vert d’où sor­taient des odeurs de pois­son, de cham­pi­gnons secs et de pain noir.

Et la lumière, tou­jours la lumière. Cette lumière de début d’a­près-midi qui, à Bor­deaux, aurait été ver­ti­cale, écra­sante, et qui ici res­tait oblique, douce, rasante, comme si le soleil n’ar­ri­vait jamais au zénith mais tour­nait autour de la ville en la cares­sant de côté, pei­gnant des ombres longues sur les trot­toirs et fai­sant briller les cou­poles dorées avec l’é­clat d’un vin blanc jeune dans un verre de cristal.

Je pen­sai au billet dans ma poche.

Non — je n’y pen­sai pas. C’est le billet qui pen­sa à moi. Il pesait dans ma poche inté­rieure avec une insis­tance de chose vivante, comme si le petit cylindre de cuir avait une volon­té propre, un désir de se rap­pe­ler à mon atten­tion. Je mar­chai, et il pesait. Je m’ar­rê­tai devant une vitrine, et il pesait. Je m’as­sis sur un banc du jar­din d’É­té — un parc magni­fique, plan­té de tilleuls cen­te­naires, par­se­mé de sta­tues de marbre blanc qui repré­sen­taient des dieux grecs ayant l’air vague­ment sur­pris de se retrou­ver si loin de la Médi­ter­ra­née — et il pesait encore.

Alliance. Flotte. Constan­ti­nople. Pro­to­cole secret.

Je n’é­tais pas un imbé­cile. J’é­tais un négo­ciant bor­de­lais, ce qui sup­pose une cer­taine connais­sance du monde — on ne vend pas du vin en Rus­sie, en Angle­terre, en Alle­magne, au Bré­sil et aux Indes sans avoir une idée de la carte du monde et des forces qui la des­sinent. Je savais — vague­ment, comme on sait ces choses quand on lit Le Figa­ro au café le matin entre deux ren­dez-vous — que la France et la Rus­sie se rap­pro­chaient, que l’An­gle­terre sur­veillait ce rap­pro­che­ment avec la ner­vo­si­té d’un pro­prié­taire qui voit son voi­sin agran­dir sa mai­son, et que Constan­ti­nople — le Bos­phore, les Détroits, l’ac­cès à la Médi­ter­ra­née — était le point de fric­tion, le nœud, l’en­droit du monde où les ambi­tions des uns heur­taient les ambi­tions des autres avec une régu­la­ri­té de marée.

Un pro­to­cole secret entre la France et la Rus­sie, donc. Si c’é­tait bien de cela qu’il s’a­gis­sait. Si ce papier n’é­tait pas un faux, une plai­san­te­rie, le brouillon d’un roman d’a­ven­tures écrit par un voya­geur oisif. Mais l’é­cri­ture ne res­sem­blait pas à celle d’un plai­san­tin. Elle avait cette séche­resse admi­nis­tra­tive, cette absence totale d’or­ne­ment, qui est la signa­ture des docu­ments offi­ciels dans tous les pays du monde.

Et on l’a­vait glis­sé dans ma bouteille.

Ma bou­teille. C’é­tait cela qui me ren­dait furieux — non pas le docu­ment, non pas ses impli­ca­tions géo­po­li­tiques que je ne mesu­rais qu’à peine, mais l’of­fense faite au vin. On avait choi­si une de mes bou­teilles. On avait per­cé mon bou­chon, enfon­cé ce cylindre de cuir dans le col, rebou­ché la bou­teille, et on s’é­tait dit : voi­là, per­sonne ne vien­dra cher­cher un secret d’É­tat dans une caisse de bor­deaux. C’é­tait insul­tant pour le vin et flat­teur pour le plan — car il fal­lait admettre que l’i­dée était brillante. Qui soup­çon­ne­rait un négo­ciant bor­de­lais ? Qui fouille les caisses de vin ?

Quel­qu’un, visi­ble­ment. Car quel­qu’un avait mis ce billet dans ma bou­teille — ce qui signi­fiait que quel­qu’un savait qu’il y était.

Je me levai du banc du jar­din d’É­té. Une sta­tue de Minerve me regar­da par­tir avec une indif­fé­rence de marbre. Les enfants jouaient autour de la fon­taine. Un offi­cier à che­val pas­sa au trot sur l’al­lée de gra­vier, la mous­tache au vent, le sabre cli­que­tant contre la selle. Quelque part, un orchestre de plein air jouait une valse — Strauss ? un autre ? — et les notes arri­vaient par bouf­fées, por­tées par le vent de la Neva, mêlées au bruit des feuilles et au rire des promeneurs.

Je remon­tai la Pers­pec­tive Nevs­ki vers l’hô­tel. Mes pas étaient plus rapides qu’à l’al­ler. Je ne regar­dais plus les vitrines. Le billet pesait dans ma poche comme un caillou dans une chaus­sure — on peut mar­cher avec, oui, mais on ne pense à rien d’autre.

Au Grand Hotel Europe, le por­tier m’ou­vrit avec la même majes­té que d’ha­bi­tude. Le hall était frais, mar­bré, ponc­tué de pal­miers. Quelques clients lisaient des jour­naux dans les fau­teuils pro­fonds. Le récep­tion­niste suisse me remit ma clé et un mes­sage : « Mr. Craw­ley vous attend au bar à six heures. » Six heures. J’a­vais le temps. Je mon­tai dans ma chambre.

Mes caisses étaient là. Mais quelque chose — encore cette intui­tion de négo­ciant, cette sen­si­bi­li­té aux détails, cette mémoire de l’a­gen­ce­ment des choses — quelque chose avait chan­gé. La caisse numé­ro trois, celle des saint-émi­lion, avait été légè­re­ment dépla­cée. D’un cen­ti­mètre. Peut-être deux. Quel­qu’un y avait touché.

Pas Karim. Karim ne tou­chait pas aux caisses — il les contour­nait avec cette défé­rence dis­tante qu’il accor­dait à tout ce qui appar­te­nait au client. Pas le groom — il n’a­vait aucune rai­son de mon­ter. Quel­qu’un d’autre, alors. Quel­qu’un qui était entré dans ma chambre pen­dant que je par­cou­rais la ville, qui avait exa­mi­né mes caisses, qui cher­chait peut-être le billet que j’a­vais dans ma poche.

Je m’as­sis sur le lit. Le lit immense, le lit russe, le lit qui conte­nait la Rus­sie entière. Je sor­tis le billet de ma poche. Je le relus. Les mêmes mots : alliance, flotte, Constan­ti­nople. Le même chiffre impé­né­trable. Le même « Pour les yeux de S*** uniquement. »

Qui était S*** ?

Et qui était venu fouiller mes caisses ?

Je remis le billet dans ma poche, ôtai mes chaus­sures, et m’al­lon­geai. Le pla­fond de la chambre était orné d’une mou­lure en plâtre repré­sen­tant des guir­landes de fruits — des rai­sins, notai-je avec amu­se­ment, des grappes de rai­sins en stuc, dorées à la feuille, qui pen­daient au-des­sus de mon lit comme un clin d’œil du destin.

À six heures, je des­cen­drais retrou­ver Craw­ley. Peut-être lui par­le­rais-je du billet. Peut-être pas. Je ne savais pas encore. Ce que je savais, c’est que mes bou­teilles n’é­taient plus seule­ment des bou­teilles, que ma chambre n’é­tait plus seule­ment une chambre, et que mon voyage d’af­faires venait de bas­cu­ler dans quelque chose dont je ne connais­sais pas le nom — quelque chose qui sen­tait la diplo­ma­tie, l’in­trigue, et le cuir fin d’un étui qu’on avait cou­su très ser­ré pour pro­té­ger un secret que per­sonne, appa­rem­ment, n’a­vait réus­si à garder.

Dehors, le soleil de Péters­bourg pour­sui­vait sa ronde. Il était six heures moins le quart. Il fai­sait aus­si clair qu’à midi.

Je des­cen­dis au bar.

CHA­PITRE 3

La com­tesse

12 juin 1886

Le res­tau­rant du Grand Hotel Europe était, à huit heures du soir, un théâtre.

Je ne dis pas cela par méta­phore — quoique la méta­phore soit exacte. Je le dis au sens propre : il y avait une scène, des décors, des acteurs, des spec­ta­teurs, et un livret que tout le monde sem­blait connaître sauf moi. La scène, c’é­tait la salle elle-même — immense, haute de pla­fond, avec des colonnes corin­thiennes, des mou­lures dorées, des lustres en cris­tal qui pen­daient comme des grappes de dia­mant, et des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient l’es­pace à l’in­fi­ni, de sorte qu’on avait l’im­pres­sion de dîner non pas dans une salle de res­tau­rant mais à l’in­té­rieur d’un bijou. Les décors, c’é­taient les nappes blanches, l’ar­gen­te­rie étin­ce­lante, les verres en cris­tal de Bohême — de beaux verres, je le notai avec l’œil du pro­fes­sion­nel, des verres à pied long et à calice éva­sé qui lais­se­raient le vin res­pi­rer — et, sur chaque table, un petit bou­quet de roses blanches dont le par­fum se mêlait à celui des plats. Les acteurs, c’é­tait la clien­tèle. Et quelle clientèle.

J’a­vais pas­sé la jour­née enfer­mé dans ma chambre, à relire le billet — tou­jours aus­si incom­pré­hen­sible — et à sur­veiller mes caisses avec la vigi­lance d’un ber­ger qui a flai­ré le loup. Per­sonne n’é­tait venu. Karim avait appor­té le déjeu­ner — un potage, du pois­son, un des­sert — avec son silence habi­tuel, et je l’a­vais regar­dé comme on regarde tout le monde désor­mais à Péters­bourg, c’est-à-dire avec un soup­çon dont je n’é­tais pas fier mais que je ne pou­vais pas empê­cher. Karim avait posé le pla­teau, incli­né la tête de son demi-cen­ti­mètre régle­men­taire, et ces­sé d’exis­ter. Rien dans son atti­tude ne tra­his­sait quoi que ce soit. Mais rien, dans cette ville, ne tra­his­sait quoi que ce soit. C’é­tait jus­te­ment le problème.

À huit heures, n’en pou­vant plus de soli­tude et de para­noïa, j’é­tais des­cen­du au restaurant.

On m’ins­tal­la à une table pour un cou­vert, près d’une fenêtre qui don­nait sur la place des Arts. Dehors, la sta­tue de Pou­ch­kine — le poète natio­nal, m’a­vait expli­qué Craw­ley, une sorte de Vic­tor Hugo en plus beau et en plus mort — se dres­sait dans la lumière du soir, qui était exac­te­ment la même que la lumière du matin et la lumière de l’a­près-midi, c’est-à-dire dorée, inter­mi­nable et légè­re­ment démente. Des pro­me­neurs tour­naient autour de la sta­tue comme des pla­nètes autour d’un soleil de bronze.

Je com­man­dai. Le menu était en fran­çais — Dieu mer­ci — et pro­po­sait des mer­veilles que je ne connais­sais pas : ster­let à la mos­co­vite, kou­li­biac de sau­mon, bortsch gla­cé, bli­nis au caviar. Je pris le ster­let, parce que je ne savais pas ce qu’é­tait un ster­let et que j’ai tou­jours pen­sé qu’on apprend davan­tage en man­geant ce qu’on ne connaît pas. On m’ap­por­ta un pois­son déli­cat, fin, presque trans­lu­cide, ser­vi dans une sauce au cham­pagne qui avait la cou­leur de l’ambre et le goût d’une conver­sa­tion réus­sie — riche sans être lourde, élé­gante sans être fade, avec une pointe finale d’a­ci­di­té qui relan­çait l’in­té­rêt. Je com­man­dai un verre de cha­blis — pas un bor­deaux, car je ne pou­vais pas décem­ment boire le vin des concur­rents, et je ne vou­lais pas tou­cher à mes propres bou­teilles dans un lieu public. Le cha­blis était hon­nête. Frais, miné­ral, un peu ser­ré. Un vin de gar­çon de café, pas un vin de négociant.

C’est au milieu du ster­let que je la vis.

Elle était assise à la table voi­sine — seule, comme moi, ce qui était déjà remar­quable, car une femme seule dans le res­tau­rant du Grand Hotel Europe à huit heures du soir était soit une étran­gère qui ne connais­sait pas les usages, soit une Russe qui les connais­sait si bien qu’elle pou­vait se per­mettre de les igno­rer. Elle appar­te­nait de toute évi­dence à la seconde caté­go­rie. Tout en elle disait : je suis exac­te­ment là où j’ai déci­dé d’être, et si cela vous dérange, c’est votre problème.

Je la regar­dai — avec la dis­cré­tion d’un homme qui sait regar­der les choses belles sans les bru­ta­li­ser, comme on regarde un vin dans un verre en le fai­sant tour­ner dou­ce­ment — et voi­ci ce que je vis.

Un visage. Un visage qui n’é­tait pas beau selon les cri­tères de Bor­deaux — les traits étaient trop mar­qués, les pom­mettes trop hautes, la mâchoire trop volon­taire — mais qui était beau selon des cri­tères que je ne connais­sais pas encore et que j’ap­pren­drais ici, dans cette ville, dans cette lumière : des cri­tères russes, qui veulent qu’un visage soit non pas joli mais frap­pant, non pas har­mo­nieux mais mémo­rable. Des yeux gris-vert — la cou­leur exacte de la Neva sous le soleil, cette nuance entre l’a­cier et l’é­me­raude que les peintres n’ar­rivent pas à fixer — des yeux qui regar­daient le monde avec un mélange d’a­mu­se­ment et de défi. Des che­veux châ­tain fon­cé, rele­vés en un chi­gnon dont quelques mèches s’é­chap­paient avec une négli­gence trop par­faite pour être invo­lon­taire. Une robe de soie gris perle, sans bijoux, sauf un camée au cou — un pro­fil de femme sculp­té dans un fond d’o­nyx, minus­cule et pré­cieux, comme une confi­dence murmurée.

Et des mains. De longues mains fines qui tenaient un verre de vin blanc avec une assu­rance qui me plut immé­dia­te­ment — pas par le pied, comme le font les novices qui ont peur de cas­ser le verre, ni par le calice, comme le font les bar­bares qui réchauffent le vin avec leurs paumes, mais par la base du calice, exac­te­ment à la jonc­tion du pied et de la coupe, là où les doigts ne touchent rien et contrôlent tout. Cette femme savait tenir un verre. C’é­tait, pour un négo­ciant, le début de quelque chose.

Elle dut sen­tir mon regard, car elle tour­na la tête vers moi et dit, en fran­çais, d’une voix qui avait la tex­ture d’un velours un peu usé — chaude, un peu rauque, avec cette très légère vibra­tion que les chan­teuses appellent le grain :

— Vous êtes français.

Déci­dé­ment, c’est ain­si qu’on m’a­bor­dait dans cette ville. Je por­tais donc la France sur le visage, comme une enseigne de taverne.

— Fau­gères, dis-je. Édouard Fau­gères. Bordeaux.

— Bor­deaux, répé­ta-t-elle, et le mot dans sa bouche prit une sono­ri­té nou­velle, comme si en le pro­non­çant avec son accent russe elle l’a­vait trem­pé dans quelque chose de plus sombre et de plus sucré. Vous êtes dans le vin.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Elle avait dû voir la façon dont je tenais mon propre verre — les négo­ciants se recon­naissent entre eux comme les musi­ciens se recon­naissent, par de petits gestes que les autres ne voient pas.

— Et vous ? demandai-je.

— Moi, dit-elle avec un sou­rire qui décou­vrit des dents très blanches et très légè­re­ment de tra­vers — cette imper­fec­tion qui rend un visage vivant — je suis dans tout le reste.

Elle se pré­sen­ta : com­tesse Var­va­ra Niko­laïev­na Doro­kho­va. Le titre glis­sa entre ses lèvres avec une désin­vol­ture qui sug­gé­rait soit qu’il ne valait rien, soit qu’il valait tel­le­ment que le men­tion­ner était une for­ma­li­té. Elle m’in­vi­ta à m’as­seoir à sa table, ce que je fis après une hési­ta­tion d’une demi-seconde — le temps de me deman­der si c’é­tait conve­nable, et de me répondre que je n’é­tais pas à Bordeaux.

Ce qui sui­vit fut une conver­sa­tion comme je n’en avais pas eu depuis des années — peut-être jamais. La com­tesse par­lait du vin comme une ama­trice éclai­rée — elle connais­sait les crus, les mil­lé­simes, les ter­roirs, elle avait bu du lafite chez le prince Yous­sou­pov et du mar­gaux chez l’am­bas­sa­deur de France, et elle avait des opi­nions tran­chées sur le sau­ternes (trop sucré selon elle) que je m’employai à contes­ter avec une fer­veur qui l’a­mu­sa. Mais elle par­lait aus­si de musique — elle connais­sait per­son­nel­le­ment Tchaï­kovs­ki, disait-elle, un homme char­mant et mal­heu­reux — et de pein­ture, et de poli­tique, et de la France qu’elle avait visi­tée trois fois, et de Tour­gue­niev qu’elle avait croi­sé ici même, dans ce res­tau­rant, quelques années plus tôt, un vieillard magni­fique qui dînait seul et qui écri­vait des mots sur sa serviette.

Elle par­lait en me regar­dant droit dans les yeux, ce qui à Bor­deaux aurait été consi­dé­ré comme de l’ef­fron­te­rie et qui ici, à Péters­bourg, sem­blait être la manière nor­male de conver­ser — comme si bais­ser les yeux eût été une insulte à l’in­ter­lo­cu­teur. Et elle posait des ques­tions. Beau­coup de ques­tions. Sur mon voyage, mes affaires, mon hôtel, ma chambre — ma chambre, c’é­tait étrange, pour­quoi s’in­té­res­sait-elle à ma chambre ? — mes habi­tudes, mes pro­jets. Je répon­dais avec la fran­chise d’un homme qui n’a rien à cacher — car je n’a­vais rien à cacher, n’est-ce pas ? j’é­tais négo­ciant en vin, mes caisses étaient dans ma chambre, mes échan­tillons chez Ches­tia­kov, et le petit étui de cuir dans ma poche inté­rieure n’a­vait rien à voir avec moi.

Ce n’est que plus tard, en remon­tant dans ma chambre, que je me ren­dis compte qu’elle m’a­vait posé trois fois la même ques­tion sous des formes dif­fé­rentes : est-ce que j’a­vais trou­vé tout en ordre dans mes bagages en arrivant ?

Mais je m’a­vance encore. Car avant la fin du dîner, il y eut Beppe.

*

L’en­trée de Beppe au res­tau­rant du Grand Hotel Europe res­te­ra gra­vée dans ma mémoire comme un évé­ne­ment sis­mique — un évé­ne­ment d’une bru­ta­li­té joyeuse, d’une extra­va­gance totale, qui trans­for­ma en une seconde la salle entière de théâtre en cirque.

La porte du res­tau­rant s’ou­vrit — non, la porte du res­tau­rant fut pous­sée, repous­sée, cla­quée contre le mur avec une vio­lence qui fit tin­ter les lustres — et un homme appa­rut. Petit, rond, les che­veux noirs bou­clés en désordre, le visage rouge, les yeux exor­bi­tés, vêtu d’un habit de soi­rée trop ser­ré qui sem­blait sur le point d’ex­plo­ser à chaque res­pi­ra­tion, il se tenait sur le seuil avec la pos­ture d’un géné­ral vain­queur entrant dans une ville conquise, les bras écar­tés, la poi­trine gon­flée, le men­ton levé vers un public imaginaire.

— BUO­NA­SE­RA ! ton­na-t-il d’une voix qui fit vibrer les vitres.

Le res­tau­rant se figea. Four­chettes sus­pen­dues. Verres immo­bi­li­sés à mi-course. Cent paires d’yeux conver­gèrent vers le seuil. Un ser­veur tatar — pas Karim, un autre, plus jeune, moins pré­pa­ré aux cata­clysmes — lais­sa tom­ber une cuillère à soupe.

L’homme s’a­van­ça dans la salle avec une démarche de paque­bot — rou­lant légè­re­ment des hanches, balayant tout sur son pas­sage par la seule force de sa pré­sence. Il par­lait sans inter­rup­tion, dans un mélange d’i­ta­lien, de fran­çais et de russe approxi­ma­tif, s’a­dres­sant tan­tôt à un ser­veur, tan­tôt à une table, tan­tôt au pla­fond lui-même, comme si les mou­lures dorées étaient un public qu’il fal­lait aus­si séduire.

— Beppe Dona­tel­lo, chu­cho­ta la com­tesse en se pen­chant vers moi. Ténor. Il chante au Mariins­ki cette sai­son. Ros­si­ni, je crois. Peut-être Ver­di. C’est un phénomène.

C’é­tait un phé­no­mène. Beppe — car c’est ain­si que tout le monde l’ap­pe­lait, du por­tier au direc­teur, comme si son nom de famille était super­flu — Beppe tra­ver­sa la salle en dis­tri­buant des salu­ta­tions comme un pape dis­tri­bue des béné­dic­tions, ser­ra la main d’un colo­nel qui ne lui avait rien deman­dé, com­pli­men­ta une dame sur son cha­peau en des termes si hyper­bo­liques qu’elle rou­git jus­qu’aux oreilles, et finit par avi­ser notre table — ou plu­tôt par avi­ser la com­tesse, qu’il recon­nut avec un cri de joie qui aurait pu cou­vrir un orchestre de cin­quante musiciens.

— Var­va­ra Niko­laïev­na ! Bel­lis­si­ma ! La plus belle femme de Péters­bourg — non ! de Rus­sie ! — non ! d’Eu­rope ! — non, ne me contre­di­sez pas, c’est la véri­té, Dieu m’est témoin, et Dieu ne ment jamais, sauf quand il pleut à Naples, mais nous ne sommes pas à Naples, nous sommes dans cette ville magni­fique où le soleil ne se couche jamais, comme mon amour pour vous, cara, il ne se couche jamais non plus !

La com­tesse accueillit cette ava­lanche avec un calme qui m’im­pres­sion­na — elle sou­rit, lui ten­dit la main, et le présenta.

— Mon­sieur Fau­gères, de Bor­deaux. Il est dans le vin.

Beppe se tour­na vers moi avec la sou­dai­ne­té d’un pro­jec­teur de théâtre, et je me retrou­vai sous le feu de deux yeux noirs, brillants, humides, qui me scru­tèrent avec une inten­si­té déraisonnable.

— Le vin ! s’ex­cla­ma-t-il. Le vin de Bor­deaux ! Mais c’est le sang du Christ, mon­sieur, le sang du Christ amé­lio­ré par les Fran­çais — et quand je dis amé­lio­ré, je veux dire que le Christ lui-même, s’il avait goû­té un saint-émi­lion, aurait renon­cé à la cru­ci­fixion et se serait ins­tal­lé dans le Médoc pour le res­tant de l’éternité !

Je ne sus pas quoi répondre. Je crois que c’est la phrase la plus extra­or­di­naire qu’on ait jamais pro­non­cée en ma pré­sence, et j’en ai enten­du beaucoup.

Beppe s’as­sit — sans y être invi­té, cela va sans dire — com­man­da du cham­pagne — russe, qu’il trou­va exé­crable et but néan­moins en quan­ti­té — et entre­prit de racon­ter sa vie, ses amours, ses triomphes et ses mal­heurs avec une élo­quence tor­ren­tielle qui ne lais­sait place à aucune inter­rup­tion. Il avait chan­té à Milan, à Vienne, à Londres, à Ber­lin. Il avait été aimé par des duchesses et détes­té par des cri­tiques. Il avait été rap­pe­lé sept fois à la Sca­la — sept fois ! — et sif­flé une fois à Venise, ce qu’il consi­dé­rait comme un hon­neur plus grand que tous les rap­pels du monde, car on ne siffle que les grands artistes, les médiocres étant sim­ple­ment ignorés.

— Et vous, Fau­gères, dit-il sou­dain en poin­tant vers moi un doigt accu­sa­teur, vous qui êtes dans le vin — car le vin, com­pre­nez-le bien, est le frère jumeau de la musique : ils naissent tous les deux de la terre, ils ont besoin de temps pour mûrir, ils rendent les hommes heu­reux et les femmes sen­ti­men­tales, et ils ne sup­portent pas la médio­cri­té — vous, donc, vous connais­sez Tchaïkovski ?

— Je ne connais pas Tchaï­kovs­ki, dis-je.

— Eh bien, regar­dez der­rière vous.

Je me retour­nai. Dans un coin du res­tau­rant, à une table à demi dis­si­mu­lée par un pal­mier en pot — comme s’il avait vou­lu dis­pa­raître der­rière la végé­ta­tion — un homme dînait seul. Il était mince, presque frêle, avec une barbe gri­son­nante taillée court, des yeux sombres et inquiets, et les mains les plus extra­or­di­naires que j’aie jamais vues : longues, fines, ner­veuses, elles ne ces­saient de bou­ger, jouant avec la four­chette, tapo­tant la nappe, redes­si­nant dans l’air des formes invi­sibles, comme si elles enten­daient une musique que le reste du corps n’en­ten­dait pas encore. Il man­geait peu. Il buvait de l’eau. Et il regar­dait autour de lui avec cette expres­sion que j’a­vais vue chez cer­tains ani­maux — les chiens de chasse, les rapaces — cette atten­tion vive, presque dou­lou­reuse, qui capte tout, enre­gistre tout, et ne laisse rien s’échapper.

— Pio­tr Ilitch, dit Beppe avec une ten­dresse inat­ten­due, comme si pro­non­cer ce nom l’a­vait sou­dain ren­du doux. Le plus grand. Plus grand que Ver­di — et ne dites à per­sonne que j’ai dit cela, on me reti­re­rait ma natio­na­li­té. Il vient ici sou­vent. Il mange seul. Il écoute.

— Il écoute quoi ?

— Tout. Il écoute les conver­sa­tions, les rires, le bruit des assiettes, les pas des ser­veurs, le tin­te­ment des verres. Il écoute le res­tau­rant comme vous, Fau­gères, vous humez un vin. Il cherche quelque chose — une note, un rythme, un souffle. Et quand il l’a trou­vé, il rentre chez lui et il écrit. Tout ce que vous enten­dez dans sa musique — cette joie qui est tou­jours un peu triste, cette tris­tesse qui est tou­jours un peu belle — tout cela vient de là. Des res­tau­rants. Des gares. Des jar­dins publics. Des bruits du monde.

Je regar­dai Tchaï­kovs­ki. Il ne nous avait pas vus — ou s’il nous avait vus, il ne l’a­vait pas mon­tré, ce qui dans cette ville reve­nait au même. Il man­geait son potage avec des gestes lents, pré­cis, et de temps en temps il levait la tête et son regard balayait la salle, rapide, enre­gis­trant, comme un appa­reil pho­to­gra­phique qui pren­drait des images à une vitesse invisible.

Je pen­sai : cet homme écoute le monde comme je goûte un vin. Nous fai­sons le même métier. Sauf que son résul­tat à lui est immor­tel, et le mien se boit.

*

Le dîner conti­nua. Beppe com­man­da une deuxième bou­teille de cham­pagne, puis une troi­sième, et vers la fin de la troi­sième il se leva pour chan­ter. Non pas qu’on le lui eût deman­dé — per­sonne ne deman­dait rien à Beppe, les choses lui venaient natu­rel­le­ment, comme l’o­rage vient au ciel. Il se leva, posa sa ser­viette avec une solen­ni­té de prêtre, fer­ma les yeux, et chanta.

C’é­tait un air de Ver­di. La don­na è mobile, si je me sou­viens bien — cette mélo­die qui com­mence comme une plai­san­te­rie et finit comme un aveu. La voix de Beppe — cette voix ! — emplit le res­tau­rant comme un liquide emplit un verre : elle mon­ta d’a­bord dou­ce­ment, occu­pa les pre­miers cen­ti­mètres de la salle, s’é­ten­dit, gagna les murs, attei­gnit le pla­fond, et finit par occu­per tout l’es­pace dis­po­nible, ne lais­sant plus de place pour rien d’autre — ni pour le bruit des assiettes, ni pour les conver­sa­tions, ni pour le chuin­te­ment du samo­var. Il n’y avait plus que cette voix, chaude, dorée, puis­sante, exces­sive, magni­fique, qui trem­blait un peu sur les notes hautes — non par fai­blesse mais par émo­tion, par trop-plein, comme un verre rem­pli à ras bord qui tremble avant de déborder.

Le res­tau­rant écou­ta dans un silence stu­pé­fait. Les ser­veurs tatars eux-mêmes — ces hommes qui avaient fait de l’im­pas­si­bi­li­té un sacer­doce — s’im­mo­bi­li­sèrent, pla­teaux en l’air, comme des sta­tues en livrée rouge.

Quand il eut fini, le silence dura trois secondes. Puis les applau­dis­se­ments écla­tèrent — vigou­reux, sin­cères, russes, c’est-à-dire déme­su­rés — et Beppe salua en s’in­cli­nant si bas que son front faillit tou­cher la nappe.

Je cher­chai Tchaï­kovs­ki du regard. Il avait dis­pa­ru. Sa table était vide, sa ser­viette pliée, son potage inache­vé. Seul res­tait un verre d’eau à moi­tié plein dans lequel la lumière du soir met­tait un reflet d’or.

— Il est par­ti, dit la com­tesse en sui­vant mon regard.

— Pour­quoi ?

Elle eut un sou­rire étrange — un sou­rire qui n’é­tait pas tout à fait un sou­rire mais plu­tôt l’ombre d’une pen­sée qui pas­sait sur son visage comme un nuage sur un lac.

— Parce que la musique des autres le rend triste. Pas triste de jalou­sie — triste parce que ça lui rap­pelle que la beau­té existe et qu’on ne peut pas la retenir.

Je regar­dai la com­tesse. Elle avait dit cela d’une voix chan­gée — plus grave, plus nue, débar­ras­sée de cette légè­re­té mon­daine qui habillait ses phrases habi­tuelles. Pen­dant un ins­tant, je vis une autre femme sous la com­tesse — quel­qu’un de plus pro­fond, de plus sombre, de plus vrai.

Puis l’ins­tant pas­sa. Elle reprit son verre, sou­rit, et dit :

— Encore un peu de cha­blis, mon­sieur Faugères ?

*

À minuit — mais quel minuit, quel mot absurde pour dési­gner cette heure qui res­sem­blait à toutes les autres, bai­gnée de la même lumière blonde, peu­plée des mêmes pro­me­neurs sur la place des Arts — la com­tesse me sou­hai­ta bonne nuit. Beppe était endor­mi dans un fau­teuil du hall, ron­flant avec la puis­sance d’un orgue de cathé­drale, et deux grooms le contem­plaient avec un mélange de fas­ci­na­tion et de ter­reur, ne sachant pas s’il fal­lait le réveiller ou appe­ler les pompiers.

Je rac­com­pa­gnai la com­tesse jus­qu’au pied de l’es­ca­lier. Elle logeait au deuxième étage — un étage au-des­sous de moi — et en pre­nant congé elle me tou­cha le bras, un geste bref, léger, qui n’a­vait l’air de rien et qui avait l’air de tout.

— Mon­sieur Fau­gères, dit-elle. Si quel­qu’un vous pro­pose de faire quelque chose d’in­ha­bi­tuel — un voyage, une tran­sac­tion, un échange de quoi que ce soit — ne le faites pas tout de suite. Venez d’a­bord m’en parler.

— Pour­quoi ?

— Parce que vous êtes fran­çais. Et les Fran­çais à Péters­bourg ont besoin qu’on leur explique cer­taines choses.

Elle mon­ta l’es­ca­lier sans se retour­ner. Le bruit de ses pas sur le marbre — un bruit clair, régu­lier, décrois­sant — fut la seule musique de cette fausse nuit.

Je remon­tai dans ma chambre. Je véri­fiai mes caisses — intactes, cette fois. Je sor­tis le billet de ma poche et le relus. Alliance navale. Constan­ti­nople. Ne trans­mettre qu’en main propre. Les mots n’a­vaient pas chan­gé, mais leur poids avait aug­men­té. Ils pesaient main­te­nant le poids de la main de la com­tesse sur mon bras, le poids de la ques­tion de Wirz, le poids des caisses dépla­cées, le poids de cette ville entière qui sem­blait savoir quelque chose que je ne savais pas.

Je ran­geai le billet. Je me désha­billai. Je me cou­chai. La lumière, fidèle, infa­ti­gable, entra par les rideaux comme une com­pagne qu’on n’a pas invi­tée mais qui s’ins­talle quand même.

Et dans le fau­teuil du hall, cinq étages plus bas, Beppe ron­flait tou­jours, cou­vrant de sa voix de ténor endor­mi tous les bruits de la nuit qui n’exis­tait pas.

Lire la suite…

Read more
L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 4

L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 4

L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 4

CHA­PITRE 11 — LE CHOIX

Cinq jours.

Caird les vécut comme on vit les der­niers jours avant une opé­ra­tion chi­rur­gi­cale — avec une luci­di­té exces­sive, une atten­tion maniaque aux détails, et le sen­ti­ment que chaque geste, chaque conver­sa­tion, chaque repas pou­vait être le der­nier d’une série dont on ne connais­sait pas la lon­gueur. Il se sur­prit à regar­der les choses dif­fé­rem­ment. La ver­rière du res­tau­rant, le matin, avec ses vitraux qui fil­traient la lumière de mars — il la regar­dait comme un homme qui dit adieu à une cathé­drale. Le visage de Zinaï­da à son poste — il le regar­dait comme on regarde un visage qu’on veut gra­ver dans sa mémoire pour les jours où la mémoire sera tout ce qui restera.

Il conti­nuait son tra­vail. Les malles arri­vèrent le 25, comme pré­vu — douze caisses de bois cer­clées de métal, estam­pillées ROYAL SHA­KES­PEARE COM­PA­NY en lettres blanches, déchar­gées sur le quai de la gare de Lenin­grad par des manu­ten­tion­naires qui fumaient des papi­ro­sa et juraient en russe avec une créa­ti­vi­té qui impres­sion­na même le chauf­feur. Caird super­vi­sa le trans­fert vers le Bol­choï. Il véri­fia les caisses. Il comp­ta les numé­ros. La malle numé­ro 7 — Cos­tumes Acte III — était là, au milieu des autres, iden­tique, ano­nyme. Il la tou­cha en pas­sant. Le bois était froid sous sa paume. Rien ne la dis­tin­guait. C’é­tait une malle par­mi les malles, un conte­neur par­mi les conte­neurs. Et pour­tant, en la tou­chant, Caird sen­tit battre quelque chose — une pul­sa­tion, un poten­tiel, comme si la malle elle-même savait ce qu’elle allait porter.

C’é­tait absurde, bien sûr. Les malles ne savent rien. Mais Mos­cou ren­dait tout le monde un peu fou, et la folie de Caird consis­tait à prê­ter de l’in­ten­tion aux objets — aux clefs, aux car­nets, aux malles — comme si le monde inani­mé par­ti­ci­pait au com­plot et avait choi­si son camp.

Le soir du 26 — deux jours avant — il dîna sous la verrière.

Gui­vi était là. Mireille était là. Ket­tu­nen, pour une fois, n’é­tait pas là — par­ti à Hel­sin­ki pour affaires, avait-il dit, et Caird se deman­da si ces affaires étaient des affaires de bois et de papier ou des affaires d’une autre nature, et si la porte fin­lan­daise que Ket­tu­nen lui avait pro­po­sée était encore ouverte, là-bas, à sept cents kilo­mètres, comme un plan B qui atten­dait patiem­ment qu’on ait besoin de lui.

Le dîner fut étrange. Pas par ce qui se dit — les conver­sa­tions furent légères, presque gaies, Gui­vi racon­tait l’his­toire d’un bary­ton du Bol­choï qui avait oublié ses paroles au milieu d’un aria et qui avait impro­vi­sé en géor­gien, ce que per­sonne dans le public n’a­vait remar­qué parce que per­sonne dans le public ne par­lait géor­gien. Mireille riait. Les ser­veurs allaient et venaient avec leurs pla­teaux char­gés de zakous­ki. La ver­rière était noire au-des­sus d’eux, le ciel de mars invi­sible, et les lustres fai­saient leur tra­vail de lustres — trans­for­mer la nuit en or.

Non, ce qui était étrange, c’é­tait le silence entre les mots. Les regards. Les pauses. Comme si cha­cun des trois savait quelque chose que les deux autres savaient aus­si, et que per­sonne ne nom­mait, et que cette chose innom­mée flot­tait au-des­sus de la table comme un fan­tôme poli qui atten­dait qu’on le présente.

Après le dîner, Gui­vi pro­po­sa une marche.

— Mar­cher ? dit Caird. Il est onze heures du soir.

— Et alors ? Les meilleurs pas sont ceux qu’on fait après onze heures. Les rues sont vides. La ville se tait. On entend enfin ce qu’elle dit vraiment.

Ils sor­tirent. Mireille res­ta — elle avait un câble à rédi­ger pour l’am­bas­sade, dit-elle, mais en les regar­dant par­tir, son visage eut une expres­sion que Caird ne lui connais­sait pas. Une expres­sion de quel­qu’un qui regarde deux per­sonnes s’é­loi­gner et qui ne sait pas si elle les rever­ra ensemble.

Mos­cou noc­turne. Le froid avait recu­lé — pas vain­cu, recu­lé, il était encore là, tapi dans les ombres et les ruelles, mais il avait per­du sa mor­sure de loup. L’air avait une dou­ceur rela­tive — rela­tive à Mos­cou, c’est-à-dire qu’on ne ris­quait plus d’en­ge­lure en dix minutes, seule­ment en vingt. Des flaques d’eau de fonte brillaient sur les trot­toirs. La neige, dans les parcs et le long des bou­le­vards, avait cette tex­ture gra­nu­leuse de vieille neige qui va bien­tôt mou­rir — pas encore de l’eau, plus vrai­ment de la glace, quelque chose entre les deux, une matière en tran­si­tion, comme tout le reste.

Ils mar­chèrent vers le jar­din Alexandre, le long des murs du Kremlin.

Les murs rouges, la nuit, étaient noirs. Les tours se décou­paient contre le ciel — un ciel qui, pour la pre­mière fois depuis l’ar­ri­vée de Caird, mon­trait des étoiles. Quelques-unes seule­ment, pâles, hési­tantes, comme des invi­tés qui arrivent en avance à une fête et qui ne savent pas encore si elles sont les bien­ve­nues. Mais elles étaient là. Et leur pré­sence chan­geait tout — le ciel n’é­tait plus un cou­vercle, il était un espace, une pro­fon­deur, une pro­messe de quelque chose au-delà du gris.

Gui­vi mar­chait en silence. C’é­tait si inha­bi­tuel que Caird, pen­dant les cinq pre­mières minutes, véri­fia dis­crè­te­ment que c’é­tait bien Gui­vi à côté de lui et non un sosie muet envoyé par quelque obs­cure agence pour le déstabiliser.

— Julian, dit enfin Guivi.

— Oui.

— Je ne vais pas vous deman­der ce que vous allez faire. Je ne veux pas le savoir. Si je le sais, je devrai choi­sir entre le dire et ne pas le dire, et les deux choix me coû­te­ront quelque chose que je n’ai pas envie de payer.

Ils mar­chèrent encore. Le gra­vier du jar­din cris­sait sous leurs pas. Au-des­sus d’eux, les murs du Krem­lin s’é­le­vaient comme une falaise — vingt mètres de brique, sept cents ans d’his­toire, et der­rière ces murs, quelque part dans un bureau ou un cou­loir ou une chambre à cou­cher, un homme ou des hommes qui déci­daient du sort de mil­lions d’autres hommes sans jamais sor­tir de cette enceinte.

— Mais je vais vous racon­ter une his­toire, dit Gui­vi. L’his­toire de mon oncle Vakh­tang. Mon oncle Vakh­tang vivait à Tbi­lis­si et il fai­sait du vin. Le meilleur vin de Géor­gie — ce qui veut dire le meilleur vin du monde, mais je suis par­tial. Vakh­tang avait une vigne sur les col­lines au-des­sus de la ville, et chaque automne il récol­tait le rai­sin et le pres­sait dans des kve­vris — ces grandes jarres d’ar­gile qu’on enterre dans le sol. C’est la méthode ancienne, la méthode géor­gienne, qui date de huit mille ans. Huit mille ans, Julian. Quand les Anglais vivaient encore dans des grottes, les Géor­giens fai­saient du vin.

Un sou­rire dans la voix. Le fan­tôme de la jovia­li­té habi­tuelle — mais assour­di, conte­nu, comme un orchestre qui joue pianissimo.

— Un jour, en 1947, un fonc­tion­naire du Par­ti est venu voir Vakh­tang. Il lui a dit : cama­rade, vos kve­vris sont archaïques. La pro­duc­tion sovié­tique moderne uti­lise des cuves en acier. Vous devez aban­don­ner vos kve­vris et uti­li­ser les cuves. C’est un ordre. Vakh­tang a regar­dé le fonc­tion­naire. Il a regar­dé ses kve­vris. Il a regar­dé le ciel. Et il a dit : non.

Gui­vi s’ar­rê­ta de marcher.

— Non. C’est tout. Un mot. Le mot le plus dan­ge­reux de la langue russe — plus dan­ge­reux que n’im­porte quel juron, n’im­porte quelle insulte, n’im­porte quel blas­phème. Non. Le fonc­tion­naire est deve­nu blanc. Per­sonne ne disait non. Pas en 1947. Pas à un fonc­tion­naire du Par­ti. Dire non, c’é­tait invi­ter la mort à dîner.

Ils étaient arrê­tés au pied d’une tour du Krem­lin. L’é­toile rouge au som­met brillait fai­ble­ment — un rubis dans la nuit.

— Et qu’est-il arri­vé ? dit Caird.

— Rien. Vakh­tang a conti­nué à faire son vin dans ses kve­vris. Le fonc­tion­naire n’est jamais reve­nu. Peut-être qu’il a été muté. Peut-être qu’il est mort. Peut-être qu’il a com­pris que cer­taines choses sont plus anciennes que les ordres et qu’on ne peut pas les détruire avec un tam­pon et un for­mu­laire. Vakh­tang a fait du vin jus­qu’à l’âge de quatre-vingt-sept ans. Il est mort dans sa vigne, un matin d’oc­tobre, pen­dant les ven­danges. Assis contre un kve­vri. Le soleil sur le visage. C’est la meilleure mort que j’aie jamais enten­du raconter.

Gui­vi se tour­na vers Caird. Son visage, dans la lumière pâle des réver­bères, avait per­du toute trace de jovia­li­té. Ce qui res­tait était nu — le visage d’un homme qui avait sur­vé­cu à la ter­reur, à la honte, au com­pro­mis, et qui por­tait tout cela comme on porte un man­teau trop lourd qu’on ne peut pas enle­ver parce qu’il fait trop froid dehors.

— Dans la vie, dit-il, il y a ceux qui chantent et ceux qui regardent. Moi, j’ai chan­té. J’ai chan­té pour le sys­tème, j’ai chan­té pour les géné­raux, j’ai chan­té pour les comi­tés et les com­mis­sions et les céré­mo­nies. J’ai chan­té parce que c’est ce que je sais faire, et parce que chan­ter me gar­dait en vie, et parce que je suis lâche — oui, lâche, ne me regar­dez pas avec ces yeux, la lâche­té n’est pas un péché quand c’est le prix de la survie.

Sa voix était des­cen­due d’un ton. La basse pro­fonde vibrait dans l’air froid comme un violoncelle.

— Mais Vakh­tang, lui, n’a pas chan­té. Vakh­tang a dit non. Et Vakh­tang est mort heureux.

Il posa sa main sur l’é­paule de Caird. Une main lourde, chaude, qui pesait comme une bénédiction.

— Toi, Julian — vous avez regar­dé assez long­temps. Main­te­nant il faut choi­sir. Chan­ter ou dire non. Je ne vous dirai pas lequel est le bon choix, parce que je ne le sais pas. Mais je sais ceci : quel que soit le choix, il faut le faire debout. Pas à genoux. Pas en cou­rant. Debout. Comme Vakh­tang devant son kvevri.

Il reti­ra sa main. Reprit la marche. Et après dix pas de silence, le masque revint — d’un coup, comme un rideau de théâtre qui tombe — et Gui­vi recom­men­ça à par­ler, de l’o­pé­ra, d’un sopra­no qu’il avait aimé à Naples, d’un res­tau­rant de Tbi­lis­si où le khin­ka­li était si bon qu’il fal­lait pleu­rer en le man­geant, et Caird le lais­sa par­ler, parce que le bavar­dage de Gui­vi, après ce qu’il venait de dire, était un acte de géné­ro­si­té — le bruit après le signal, le baume après la brûlure.

Ils ren­trèrent au Metro­pol vers minuit.

Mireille les atten­dait dans le hall. Elle n’a­vait pas rédi­gé de câble. Elle les atten­dait, c’est tout, assise dans un fau­teuil — pas celui de Vol­kons­ki, un autre, plus près de l’en­trée — avec un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas.

Gui­vi mon­ta. L’as­cen­seur grin­ça. Caird et Mireille res­tèrent seuls dans le hall, dans le cercle de lumière du der­nier lustre.

— Assieds-toi, dit-elle.

Caird s’as­sit.

— Tu vas le faire, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

Elle hocha la tête. Len­te­ment. Ses yeux étaient secs — par­fai­te­ment secs — mais quelque chose dans son visage disait que la séche­resse était un effort, une dis­ci­pline, un choix de ne pas lais­ser l’eau monter.

— Je ne peux pas t’ai­der, dit-elle. Tu le sais. Je suis fran­çaise. Si je suis impli­quée, c’est un inci­dent diplo­ma­tique entre trois pays au lieu de deux. Mon ambas­sa­deur me ferait rapa­trier dans l’heure. Et je ne te serais d’au­cune uti­li­té depuis Paris.

— Je sais.

— Mais je peux faire une chose.

Elle ouvrit son sac. En sor­tit un objet — petit, rec­tan­gu­laire, enve­lop­pé dans un mou­choir de soie. Elle le posa sur la table basse entre eux.

— Ouvre.

Caird ouvrit le mou­choir. À l’in­té­rieur, un pas­se­port. Fran­çais. Au nom de Michel Dar­ras. La pho­to­gra­phie était celle de Caird — prise quand, com­ment, il ne le sau­rait jamais — avec des lunettes à mon­ture noire qu’il ne por­tait pas et une mous­tache des­si­née avec un soin qui tra­his­sait la main d’un professionnel.

— Où avez-vous —

— Ne pose pas de ques­tions dont tu ne veux pas entendre la réponse. C’est la règle numé­ro un. Si les choses tournent mal — si tu as besoin de quit­ter l’hô­tel, de quit­ter Mos­cou, de deve­nir quel­qu’un d’autre pen­dant quelques heures — tu as ça. Ce n’est pas par­fait. Ça ne tien­drait pas devant un contrôle appro­fon­di. Mais pour pas­ser une porte, prendre un taxi, gagner du temps — ça suffira.

Caird regar­da le pas­se­port. Michel Dar­ras. Un Fran­çais à lunettes et mous­tache. Un homme qui n’exis­tait pas.

— Pour­quoi ? dit-il.

Mireille le regar­da. Et dans ses yeux — ces yeux vifs, mor­dants, qui voyaient tout et ne lais­saient rien pas­ser — quelque chose céda. Pas une larme. Pas un trem­ble­ment. Quelque chose de plus dis­cret. Un aveu.

— Parce que Dou­glas est par­ti. Dou­glas est par­ti et je n’ai pas pu l’empêcher et je n’ai pas pu l’ai­der et je suis res­tée ici avec un mot de trois lignes et le sou­ve­nir d’un homme que j’ai­mais et qui a choi­si de vivre plu­tôt que de res­ter. Je ne le lui reproche pas. Vivre est un choix hono­rable. Mais toi, tu restes. Et quel­qu’un qui reste mérite qu’on lui donne au moins une porte de sor­tie, même si cette porte est un faux pas­se­port dans un mou­choir de soie.

Elle se leva. Lis­sa sa jupe. Renoua son fou­lard — ce geste fran­çais, cette élé­gance méca­nique qui fonc­tion­nait même à minuit, même au cœur de la peur.

— Bonne nuit, Julian. Et le 28 — sois pru­dent. Sois pru­dent comme tu ne l’as jamais été. Sois pru­dent comme un homme qui a quelque chose à retrou­ver de l’autre côté.

Elle mon­ta. L’as­cen­seur grin­ça une seconde fois. Caird res­ta seul dans le hall.

Le der­nier lustre brillait. Le sol de marbre réflé­chis­sait sa lumière — un cercle doré sur du blanc, comme une auréole posée par terre. Et Caird, assis dans ce cercle, tenait dans sa main gauche un faux pas­se­port fran­çais et dans sa poche droite le car­net d’un homme qui avait fui, et il pen­sa — avec une clar­té qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il avait connu, une clar­té de cris­tal, une clar­té de nuit étoi­lée au-des­sus du Krem­lin — que pour la pre­mière fois de sa vie, il savait exac­te­ment qui il était.

Pas un espion. Pas un héros. Pas un fonc­tion­naire. Pas une pièce sur un échiquier.

Un homme.

Un homme qui avait peur et qui allait le faire quand même. Un homme qui ne savait pas men­tir et qui allait tra­ver­ser la nuit la plus dan­ge­reuse de sa vie sans men­tir, sans tri­cher, sans deve­nir quel­qu’un d’autre. Un homme ordi­naire — comme son dos­sier le disait, comme Vol­kons­ki l’a­vait noté, comme le monde entier le croyait — un homme ordi­naire qui allait faire une chose extra­or­di­naire, non pas parce qu’il était cou­ra­geux, mais parce qu’une femme avait une fille de douze ans qui aimait les mathé­ma­tiques, et que cette rai­son-là, cette rai­son minus­cule, cette rai­son qui ne tien­drait pas dans un rap­port de ren­sei­gne­ment ni dans un câble diplo­ma­tique ni dans un cours d’his­toire, cette rai­son-là suffisait.

Il mon­ta. Troi­sième étage. Cou­loir de pénombre.

Zinaï­da était à son poste.

Il s’ap­pro­cha. Prit sa clef. Et sans savoir pour­quoi — sans cal­cul, sans rai­son, par un ins­tinct qui venait d’un endroit plus pro­fond que la pen­sée — il dit :

— Spas­si­bo, Zinaï­da. Za vsio.

Mer­ci, Zinaï­da. Pour tout.

Les trois der­niers mots en russe — za vsio — il les avait appris en secret, le matin même, en deman­dant à Kos­tia com­ment on disait pour tout en russe. Trois syl­labes. Un cadeau minus­cule. Une reconnaissance.

Zinaï­da ne sou­rit pas. Pas cette fois. Ce qu’elle fit était autre chose — elle hocha la tête, d’un mou­ve­ment lent, grave, céré­mo­nieux, un hoche­ment de tête qui res­sem­blait à un salut. Le salut qu’on adresse à quel­qu’un qui part pour un voyage dont on ne sait pas s’il revien­dra. Le salut des femmes russes — ces femmes qui ont pas­sé leur vie à regar­der des hommes par­tir et à espé­rer qu’ils reviendraient.

— Spo­koï­noï not­chi, dit-elle. Bonne nuit.

Et c’é­tait la pre­mière fois qu’elle lui sou­hai­tait bonne nuit.

Caird entra dans la 307. Fer­ma la porte. S’al­lon­gea. Et le som­meil — ce som­meil lourd, pro­fond, des hommes qui ont choi­si — vint immé­dia­te­ment, comme un ami qui atten­dait depuis long­temps qu’on lui ouvre la porte.

Demain, le 27. Répé­ti­tions au Bol­choï. Rou­tine. Normalité.

Après-demain, le 28.

La malle numé­ro 7.

La nuit.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI VI

Le nom arri­va à seize heures.

Un cour­sier — un jeune homme en uni­forme dont le visage disait qu’il ne savait pas ce qu’il por­tait et qu’il ne vou­lait pas le savoir — posa l’en­ve­loppe sur le bureau de Vol­kons­ki et repar­tit sans un mot. Vol­kons­ki regar­da l’en­ve­loppe. Tam­pon du ser­vice d’i­den­ti­fi­ca­tion. Men­tion CONFI­DEN­TIEL en lettres rouges. Le papier était épais, rigide, le genre de papier que l’ad­mi­nis­tra­tion sovié­tique réser­vait aux choses qui comp­taient — les pro­mo­tions, les condam­na­tions, les identités.

Il ouvrit.

Deux pho­to­gra­phies agra­fées à une fiche. Les pho­to­gra­phies étaient meilleures que les pré­cé­dentes — prises de plus près, avec un appa­reil plus per­for­mant, lors du second ren­dez-vous au café du Cygne. Le visage de la femme y appa­rais­sait avec une net­te­té qui la ren­dait sou­dain réelle — non plus un fan­tôme, non plus une ombre, mais une per­sonne. Des pom­mettes hautes. Des yeux clairs sur la pho­to noir et blanc — verts, avait noté l’agent de sur­veillance, verts comme ceux d’un chat. Des che­veux tirés en arrière. Un visage sans maquillage, sans orne­ment, un visage qui ne cher­chait pas à plaire mais qui, par sa seule archi­tec­ture, sa seule gra­vi­té, rete­nait le regard.

La fiche.

SOU­KHA­NO­VA, Iri­na Andreïev­na. Née le 3 mai 1922, Lenin­grad. Père : Andreï Vla­di­mi­ro­vitch Sou­kha­nov, pro­fes­seur de phy­sique à l’U­ni­ver­si­té de Lenin­grad, arrê­té en 1938, décé­dé en déten­tion (camp de Vor­kou­ta), réha­bi­li­té en 1956. Mère : Nata­lia Ser­gueïev­na Sou­kha­no­va née Kor­sak, décé­dée en 1942 (siège de Lenin­grad). For­ma­tion : facul­té de phy­sique, Uni­ver­si­té de Mos­cou, 1945. Doc­to­rat, 1949. Affec­ta­tion actuelle : Ins­ti­tut de recherche n°——

Vol­kons­ki ces­sa de lire.

Il connais­sait cet ins­ti­tut. Tout le monde au Direc­toire connais­sait cet ins­ti­tut — ou plu­tôt, tout le monde savait que cet ins­ti­tut exis­tait et que sa seule men­tion dans une conver­sa­tion suf­fi­sait à faire bais­ser les voix d’un ton. Un ins­ti­tut de recherche nucléaire. Pas le plus grand, pas le plus célèbre — pas Arza­mas-16, pas la cité fer­mée où les bombes pre­naient forme — mais un ins­ti­tut satel­lite, spé­cia­li­sé dans les cal­culs, les simu­la­tions, les modé­li­sa­tions théo­riques. Un ins­ti­tut où tra­vaillaient des phy­si­ciens, des mathé­ma­ti­ciens, des gens dont le cer­veau était clas­sé secret d’État.

Iri­na Andreïev­na Sou­kha­no­va. Phy­si­cienne. Fille d’un homme mort au Gou­lag. Mère morte pen­dant le siège de Leningrad.

Vol­kons­ki repo­sa la fiche.

Il com­pre­nait main­te­nant. Il com­pre­nait tout — non pas les détails de l’o­pé­ra­tion, pas encore, pas les malles ni les doubles fonds ni les gar­diens de nuit, mais l’es­sen­tiel. Le pour­quoi. Cette femme dont le père avait été broyé par le sys­tème et dont la mère était morte de faim dans une ville assié­gée — cette femme avait déci­dé, un jour, de rendre les coups. Pas par vio­lence. Pas par ven­geance. Par la seule arme qu’elle pos­sé­dait — son intel­li­gence. Ses connais­sances. Les chiffres, les sché­mas, les don­nées qu’elle por­tait dans sa tête et qu’elle avait déci­dé de don­ner à l’autre côté, non pas par amour de l’autre côté mais par dégoût du sien.

Vol­kons­ki connais­sait ce dégoût. Il le por­tait en lui comme un organe sup­plé­men­taire — logé quelque part entre le cœur et l’es­to­mac, un organe qui ne ser­vait à rien sauf à pro­duire de la bile et de la luci­di­té. Le dégoût de ser­vir un sys­tème qui avait tué son père. Le dégoût de por­ter un uni­forme dont les bou­tons étaient faits avec le métal fon­du des chaînes d’autres hommes. Le dégoût — et c’é­tait le plus dif­fi­cile à sup­por­ter — de ne rien faire.

Iri­na Sou­kha­no­va, elle, fai­sait quelque chose.

Il allu­ma une ciga­rette. Pas une Belo­mor­ka­nal — une Dun­hill, une des ciga­rettes de contre­bande que Ket­tu­nen four­nis­sait, avec leur tabac blond et leur filtre et leur goût de quelque chose de propre, de net, de libre. Il fuma en regar­dant la fiche. Le visage de la femme sur la pho­to­gra­phie le regar­dait en retour — ces yeux verts sur le papier gris, cette intel­li­gence nue, cette absence totale de peur visible qui était soit du cou­rage soit de la rési­gna­tion soit les deux.

Une fille. La fiche men­tion­nait une fille. Sou­kha­no­va, Katia Igo­riev­na, née en 1951. Douze ans. Sco­la­ri­sée à l’é­cole n°47 du dis­trict de Léningrad.

Douze ans.

Vol­kons­ki écra­sa sa cigarette.

Il prit une feuille de papier. Son sty­lo — un Par­ker, anglais, un autre luxe qu’il s’au­to­ri­sait, parce que les sty­los sovié­tiques étaient une insulte à l’é­cri­ture et que Vol­kons­ki, quoi qu’il fît, le fai­sait avec un ins­tru­ment digne de l’acte.

Rap­port au Géné­ral Orlov. Objet : iden­ti­fi­ca­tion de l’agent « Cygne ».

Il écri­vit.

Le sujet a été iden­ti­fié comme SOU­KHA­NO­VA, Iri­na Andreïev­na, phy­si­cienne, affec­tée à l’Ins­ti­tut de recherche n°——. L’a­na­lyse des don­nées de sur­veillance confirme des contacts régu­liers avec le sujet CAIRD via un point de ren­dez-vous situé bou­le­vard Malaya Bron­naya. La nature des docu­ments sus­cep­tibles d’être trans­mis est de classification——

Il s’ar­rê­ta.

Posa le stylo.

Relut ce qu’il avait écrit.

C’é­tait un bon rap­port. Pro­fes­sion­nel. Com­plet. Le genre de rap­port qui met­tait en mou­ve­ment une machine — la machine des arres­ta­tions, des inter­ro­ga­toires, des pro­cès à huis clos, des sen­tences pro­non­cées dans des salles sans fenêtre. La machine qui avait broyé le père de Sou­kha­no­va. La machine qui avait broyé le père de Vol­kons­ki. La même machine. Les mêmes murs. Les mêmes salles. Peut-être les mêmes juges — vieux main­te­nant, mais tou­jours en poste, parce que les juges sovié­tiques ne mou­raient jamais vrai­ment, ils se trans­met­taient de géné­ra­tion en géné­ra­tion comme une mala­die héréditaire.

Si Vol­kons­ki remet­tait ce rap­port, Iri­na Sou­kha­no­va serait arrê­tée dans les vingt-quatre heures. Son appar­te­ment serait fouillé. Ses docu­ments sai­sis. Sa fille — Katia, douze ans, école n°47 — serait inter­ro­gée, peut-être pla­cée en ins­ti­tu­tion, peut-être confiée à l’É­tat, peut-être oubliée dans le sys­tème comme des mil­liers d’autres enfants de traîtres avaient été oubliés avant elle.

Et Caird serait arrê­té aus­si. Décla­ré per­so­na non gra­ta. Expul­sé, pro­ba­ble­ment — les Bri­tan­niques n’é­taient pas des citoyens sovié­tiques, on ne les envoyait pas au Gou­lag, on les ren­voyait chez eux avec une note diplo­ma­tique et un inci­dent que les jour­naux du monde entier com­men­te­raient pen­dant trois jours avant de pas­ser à autre chose.

Caird sur­vi­vrait. Sou­kha­no­va, non.

Vol­kons­ki se leva. Mar­cha jus­qu’à la fenêtre. Pour la pre­mière fois en onze ans, il regar­da la cour.

La cour de la Lou­bian­ka. Un rec­tangle de béton enca­dré par les murs du bâti­ment — quatre étages de fenêtres aveugles, de briques jau­nâtres, de gout­tières rouillées. Un sol gris, lisse, sans arbre, sans banc, sans rien. Un espace vide. Mais pas vide de mémoire. Cet espace avait été un lieu d’exé­cu­tion. Pen­dant les années trente, pen­dant les années qua­rante. Des hommes et des femmes avaient été ame­nés ici, dans cette cour, et ils n’en étaient pas res­sor­tis. Le sol avait été net­toyé. Les murs avaient été repeints. Mais le lieu se sou­ve­nait. Les lieux se sou­viennent tou­jours. C’est leur malé­dic­tion et leur dignité.

Son père avait peut-être été là.

Niko­laï Andreïe­vitch Vol­kons­ki. Arrê­té un mar­di. Cinq heures du matin. Trans­fé­ré — où ? Ici, peut-être. À la Lou­bian­ka. Dans ce bâti­ment où son fils, qua­rante ans plus tard, avait un bureau avec une fenêtre qu’il ne regar­dait jamais.

Jus­qu’à aujourd’hui.

Vol­kons­ki retour­na à son bureau. Prit la feuille. La relut.

Puis il la déchira.

Len­te­ment. Métho­di­que­ment. En lanières d’a­bord, puis en petits car­rés, puis en confet­tis. Il les ras­sem­bla dans le cen­drier de bronze — le cen­drier du colo­nel Rich­kov, cet homme dont le nom avait été effa­cé de tous les orga­ni­grammes — et y mit le feu avec son bri­quet. Le papier brû­la vite. Une flamme courte, jaune, qui consu­ma les mots et le nom de Sou­kha­no­va et le numé­ro de l’ins­ti­tut et le mot clas­si­fi­ca­tion et tout le reste. Il ne res­ta que de la cendre. Une poudre grise, légère, qui res­sem­blait à de la neige de mars.

Il prit une autre feuille.

Rap­port au Géné­ral Orlov. Objet : sujet CAIRD — mise à jour opérationnelle.

La sur­veillance du sujet CAIRD se pour­suit confor­mé­ment à la recom­man­da­tion B (main­tien de l’ob­ser­va­tion active). Le sujet conti­nue ses acti­vi­tés offi­cielles de pré­pa­ra­tion de la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny. Les contacts avec l’agent non iden­ti­fié du point de ren­dez-vous n’ont pas repris depuis la der­nière occur­rence. L’i­den­ti­fi­ca­tion de l’agent est en cours mais n’a pas encore abou­ti. Le ser­vice d’i­den­ti­fi­ca­tion signale que les pho­to­gra­phies dis­po­nibles sont de qua­li­té insuf­fi­sante pour une cor­res­pon­dance fiable dans les fichiers.

Men­songe.

Chaque mot. Chaque phrase. Un men­songe construit avec la pré­ci­sion d’un hor­lo­ger — un hor­lo­ger, oui, comme Caird, comme cet Anglais qui démon­tait les choses, sauf que Vol­kons­ki, lui, les mon­tait. Il mon­tait un méca­nisme de faux — un rap­port qui ne dirait rien, qui ferait gagner du temps, qui lais­se­rait Sou­kha­no­va dans l’ombre et Caird dans la lumière et la machine dans l’i­gno­rance, quelques jours de plus, quelques heures de plus, le temps que l’o­pé­ra­tion se fasse ou ne se fasse pas.

C’é­tait une trahison.

Pas une micro-tra­hi­son cette fois. Pas un mil­li­mètre de dévia­tion. Un kilo­mètre. Un gouffre. Le genre de tra­hi­son qui, si elle était décou­verte, le mène­rait exac­te­ment là où son père avait été mené — dans une cour, der­rière des murs, dans le silence.

Vol­kons­ki signa le rap­port. Glis­sa la fiche de Sou­kha­no­va dans le dos­sier — non pas le dos­sier offi­ciel, qui irait à Orlov, mais un second dos­sier, per­son­nel, qu’il gar­dait dans le tiroir fer­mé à clef de son bureau. Le tiroir conte­nait d’autres choses — un pas­se­port péri­mé, une pho­to­gra­phie de son père en uni­forme du régi­ment Semio­novs­ki, et un exem­plaire du Requiem d’A­kh­ma­to­va, l’é­di­tion clan­des­tine, tapée à la machine, reliée à la main.

Il ran­gea la fiche à côté du Requiem. Fer­ma le tiroir. Tour­na la clef.

Et je prie non pour moi seule, mais pour tous ceux qui se tenaient là avec moi.

Le télé­phone sonna.

— Vol­kons­ki ? Ici Orlov. Votre rap­port sur l’Anglais.

— Il sera sur votre bureau dans une heure, cama­rade général.

— Il me le faut main­te­nant. Le 28, il y a un évé­ne­ment au Bol­choï — une récep­tion pour la délé­ga­tion du RSC. Je veux savoir si votre Anglais va faire quelque chose de stupide.

— Mon éva­lua­tion est qu’il ne fera rien de stu­pide, cama­rade géné­ral. C’est un fonc­tion­naire. Un homme ordinaire.

Un silence. Le silence d’Or­lov — dif­fé­rent de celui de Vol­kons­ki, plus lourd, plus ani­mal, le silence d’un homme qui réflé­chit avec son esto­mac plu­tôt qu’a­vec son cerveau.

— Ordi­naire. Vous en êtes sûr.

— Autant qu’on puisse l’être.

— Bien. Ne le per­dez pas de vue. Si quoi que ce soit change — quoi que ce soit — je veux le savoir immé­dia­te­ment. Pas de bavures, Ser­gueï Niko­laïe­vitch. Le mot est venu d’en haut. Pas de bavures.

La ligne coupa.

Pas de bavures.

Vol­kons­ki rac­cro­cha. Res­ta assis. Le cen­drier de bronze fumait encore — un filet de fumée grise mon­tait des cendres du pre­mier rap­port, le rap­port vrai, le rap­port détruit, et cette fumée avait quelque chose de sacré, quelque chose d’un encens brû­lé devant un autel invisible.

Il venait de trahir.

Pour la pre­mière fois de sa car­rière. Pour la pre­mière fois de sa vie. Lui, Ser­gueï Niko­laïe­vitch Vol­kons­ki, offi­cier du Deuxième Direc­toire prin­ci­pal du KGB, fils d’un homme mort au Gou­lag, por­teur d’un nom aris­to­cra­tique dans un pays qui avait abo­li l’a­ris­to­cra­tie, lec­teur d’A­kh­ma­to­va et de le Car­ré et de Sha­kes­peare, buveur de whis­ky chez Phil­by, fumeur de Dun­hill dans un bureau de la Lou­bian­ka — lui venait de choisir.

Pas de choi­sir l’Ouest. Pas de choi­sir l’An­gle­terre. Pas de choi­sir Caird.

De choi­sir Katia Sou­kha­no­va. Douze ans. École n°47. Pre­mière de sa classe en mathématiques.

Il se leva. Enfi­la son man­teau. Sor­tit de la Lou­bian­ka par la porte laté­rale. Four­kas­sovs­ki per­eou­lok. Le soir tom­bait sur Mos­cou — pas le gris habi­tuel, pas le cou­vercle de nuages. Un ciel ouvert. Des nuages roses à l’ouest, au-des­sus de l’Ar­bat, éclai­rés par un soleil qu’on ne voyait pas mais qui était là, der­rière l’ho­ri­zon, qui lut­tait, qui insis­tait, qui n’a­vait pas renoncé.

Mars finis­sait.

Demain, le 28. La nuit.

Vol­kons­ki mar­cha vers le métro. Dans sa poche, le rap­port men­son­ger, propre, signé, prêt à être remis. Dans son tiroir, à la Lou­bian­ka, la fiche de Sou­kha­no­va dor­mait à côté du Requiem.

Et dans sa poi­trine — quelque part entre le cœur et cet organe sup­plé­men­taire qu’il appe­lait le dégoût — quelque chose de nou­veau. Quelque chose de léger. Quelque chose qui res­sem­blait, si on ne regar­dait pas de trop près, si on ne le nom­mait pas, si on le lais­sait exis­ter en silence —

À de l’espoir.

CHA­PITRE 12 — LE METRO­POL, DER­NIÈRE NUIT

Le 28 mars com­men­ça comme tous les jours de mars — gris, lent, indif­fé­rent aux drames qui se jouaient sous ses nuages.

Caird se réveilla à six heures. Il res­ta cou­ché quelques secondes, les yeux au pla­fond, à écou­ter les tuyaux du Metro­pol chan­ter leur com­plainte mati­nale. Puis il se leva. Se rasa. S’ha­billa. Le cos­tume gris. La cra­vate sombre. Les chaus­sures noires — celles qui avaient conte­nu le mes­sage, et dont la semelle inté­rieure gar­dait encore, lui sem­blait-il, la mémoire de ce petit papier plié en quatre qui avait chan­gé le cours de sa vie. Le car­net de Fenn dans la dou­blure du man­teau. Le faux pas­se­port de Mireille dans la poche inté­rieure gauche de sa veste, contre son cœur.

Il des­cen­dit prendre le petit déjeuner.

La ver­rière du Metro­pol, le matin, bai­gnait dans une lumière de serre — tiède, dif­fuse, végé­tale presque, comme si le verre au-des­sus fil­trait non pas la lumière du jour mais une lumière plus ancienne, une lumière d’un autre siècle, celle qui avait éclai­ré les pre­miers clients de l’hô­tel en 1905, quand le Metro­pol avait ouvert ses portes sur un monde qui croyait encore à sa propre éternité.

Caird man­gea. Des œufs, du pain noir, du thé. Il man­gea avec une atten­tion qu’il n’a­vait jamais por­tée à la nour­ri­ture — le goût du pain, sa den­si­té, l’a­mer­tume du thé noir, la cha­leur de la tasse entre ses mains. Chaque sen­sa­tion était ampli­fiée, comme si ses nerfs avaient été reca­li­brés pen­dant la nuit pour cap­ter davan­tage, pour enre­gis­trer plus, pour impri­mer dans la mémoire du corps ce que la mémoire de l’es­prit ris­quait de perdre.

Il pas­sa la jour­née au Bolchoï.

Rou­tine. Réunions. Le régis­seur Pan­kov et ses plans d’oc­cu­pa­tion de la scène. Un fonc­tion­naire du minis­tère de la Culture et ses ques­tions sur le pro­gramme de la tour­née — Ham­let, Le Songe d’une nuit d’é­té, Richard III, dans cet ordre, et le fonc­tion­naire avait tiqué sur Richard III, parce qu’un roi bos­su et tyran­nique qui accède au pou­voir par le meurtre n’é­tait pas, selon lui, le meilleur mes­sage à envoyer au public sovié­tique, et Caird avait dû expli­quer avec une diplo­ma­tie de funam­bule que Sha­kes­peare ne fai­sait pas de poli­tique, ce qui était bien sûr le plus grand men­songe jamais pro­non­cé à pro­pos de Sha­kes­peare, mais qui satis­fit le fonc­tion­naire parce que les fonc­tion­naires, à Mos­cou comme ailleurs, pré­fèrent les men­songes confor­tables aux véri­tés compliquées.

Il visi­ta les sous-sols.

Offi­ciel­le­ment — pour véri­fier les condi­tions de sto­ckage des malles. Il des­cen­dit l’es­ca­lier de béton avec Pan­kov, tra­ver­sa un cou­loir éclai­ré au néon, et débou­cha dans une vaste salle voû­tée — les entrailles du Bol­choï, un laby­rinthe de pierres et de briques qui datait de la recons­truc­tion de 1856, et qui sen­tait la pous­sière, l’hu­mi­di­té, et cette odeur indé­fi­nis­sable des vieux théâtres — un mélange de bois peint, de colle, de sueur ancienne et de rêve.

Les malles étaient là. Douze caisses ali­gnées contre le mur, sous des ampoules nues. Caird les par­cou­rut des yeux. La numé­ro 7 — Cos­tumes Acte III — était au centre. Il la tou­cha en pas­sant. Comme la pre­mière fois. Mais cette fois, sa main s’at­tar­da. Une seconde. Deux. Il sen­tit sous ses doigts le grain du bois, les clous, la sangle de métal. Et il sen­tit autre chose — la pré­sence invi­sible du double fond, cette cavi­té secrète qui atten­dait, vide, patiente, comme une bouche ouverte.

La porte 4 était au bout du cou­loir. Une porte métal­lique, lourde, qui don­nait sur une ruelle — la ruelle Kopyevs­ki, l’en­trée des artistes. Caird la pous­sa. L’air froid de mars s’en­gouf­fra. La ruelle était étroite, pavée, bor­dée de murs aveugles. Per­sonne. Il nota la dis­po­si­tion — la porte, le cou­loir, la salle des malles, la dis­tance entre les trois. Trente mètres. Peut-être moins. Dix minutes. C’est ce qu’elle avait dit. Dix minutes.

Il remon­ta. Sou­rit à Pan­kov. Dis­cu­ta cos­tumes et acces­soires. Fut l’homme qu’il était cen­sé être — l’at­ta­ché cultu­rel, le fonc­tion­naire, l’homme ordi­naire. Le masque tenait. Il ne savait plus si c’é­tait un exploit ou une habitude.

Le soir, il dîna au Metropol.

Gui­vi avait orga­ni­sé une fête.

Pas une fête offi­cielle — une fête de Gui­vi, ce qui était une caté­go­rie à part, un phé­no­mène natu­rel qui ne répon­dait à aucune règle connue de l’hos­pi­ta­li­té inter­na­tio­nale. Il avait réqui­si­tion­né trois tables sous la ver­rière, com­man­dé des quan­ti­tés de nour­ri­ture et de vin qui auraient suf­fi à nour­rir un régi­ment géor­gien — ce qui, compte tenu de l’ap­pé­tit des régi­ments géor­giens, repré­sen­tait une quan­ti­té consi­dé­rable — et invi­té tout le monde. Les chan­teurs du Bol­choï. Des diplo­mates. Des jour­na­listes accré­di­tés. Mireille. Ket­tu­nen, ren­tré d’Hel­sin­ki avec dans ses valises des bou­teilles de vod­ka fin­lan­daise et des nou­velles du monde exté­rieur. Et d’autres encore — des visages que Caird ne connais­sait pas, des Russes, des étran­gers, des gens de pas­sage et des gens de tou­jours, toute cette faune du Metro­pol que Gui­vi bras­sait avec la géné­ro­si­té d’un homme pour qui la soli­tude est le seul péché mortel.

La rai­son offi­cielle de la fête : la veille de l’ou­ver­ture de la sai­son de prin­temps au Bol­choï. La rai­son offi­cieuse : Gui­vi n’a­vait pas besoin de rai­son. Gui­vi était sa propre raison.

Le dîner fut magnifique.

Magni­fique et ter­rible. Parce que Caird savait — et cette connais­sance empoi­son­nait chaque bou­chée, chaque verre, chaque éclat de rire — que c’é­tait peut-être le der­nier. Le der­nier dîner sous la ver­rière. Le der­nier toast de Gui­vi. Le der­nier regard de Mireille. La der­nière soi­rée où il serait encore l’homme qu’il avait été — Julian Caird, atta­ché cultu­rel, homme ordi­naire, homme libre.

Après ce soir, il serait autre chose. Quoi exac­te­ment, il ne le savait pas. Un cri­mi­nel aux yeux de Mos­cou. Un héros aux yeux de Londres — ou peut-être pas, peut-être que Londres nie­rait tout, comme Londres niait tou­jours tout, avec cette élé­gance de papier peint qui était la signa­ture de Whi­te­hall. Un sou­ve­nir pour les gens de cet hôtel. Un dos­sier dans un tiroir de la Loubianka.

Gui­vi por­ta un toast. Long, baroque, magni­fique — un toast à l’a­mi­tié entre les peuples, entre les chan­teurs et les poètes et les diplo­mates et les bar­men, un toast qui com­men­ça par une invo­ca­tion aux dieux géor­giens du vin et qui finit par une cita­tion de Rous­ta­vé­li, le poète médié­val géor­gien que Gui­vi citait en toute cir­cons­tance et qui, selon Gui­vi, avait tout dit sur tout avant que le reste du monde n’ap­prenne à parler.

Mireille leva son verre en silence. Ses yeux croi­sèrent ceux de Caird. Un regard bref, intense, char­gé. Puis elle détour­na les yeux et rit à quelque chose que quel­qu’un avait dit, et le moment pas­sa, et la fête continua.

Ket­tu­nen s’ap­pro­cha à un moment.

— Belle soi­rée, dit-il.

— Oui.

— La porte est tou­jours ouverte. Si vous en avez besoin.

— Mer­ci, Toivo.

Le Fin­lan­dais hocha la tête. Retour­na à sa table. Son sou­rire, pour une fois, avait chan­gé de forme — un infime relâ­che­ment, une cha­leur qu’on ne lui connais­sait pas. Comme si le métro­nome, pour une mesure, avait bat­tu un rythme humain.

Au bar, Kos­tia essuyait des verres. Il ne regar­dait pas Caird. Il ne regar­dait rien. Il fre­don­nait — un air de Col­trane, cette fois, A Love Supreme, les pre­mières notes, mon­tantes, insis­tantes, comme une prière qui refuse d’être igno­rée. Caird l’en­ten­dit à tra­vers le bruit de la fête, à tra­vers les toasts et les rires et le tin­te­ment des verres, et ces notes furent comme un fil ten­du dans le chaos — un fil qu’il pou­vait suivre, un fil qui menait quelque part.

La fête s’a­che­va vers onze heures. Le res­tau­rant se vida. Les ser­veurs débar­ras­sèrent. Les lustres s’é­tei­gnirent, un par un, comme chaque soir, comme chaque nuit.

Caird mon­ta à sa chambre. Chambre 307. Troi­sième étage. Zinaï­da à son poste.

Il prit sa clef. Leurs regards se croi­sèrent. Zinaï­da ne dit rien. Ne sou­rit pas. Mais ses yeux — ces yeux très bleus, très fixes, ces yeux de rapace — eurent quelque chose. Un éclat. Une per­mis­sion. Comme si la vieille femme, depuis son bureau, depuis son poste de vigie où elle avait pas­sé dix-sept ans de sa vie à regar­der des hommes aller et venir dans les cou­loirs du Metro­pol, comme si elle lui disait, sans un mot, sans un geste : allez.

Caird entra dans la 307. S’as­sit sur le lit. Regar­da sa montre. Vingt-trois heures quinze. Il avait qua­rante-cinq minutes.

Il res­ta assis dans le noir.

Il pen­sa à Tho­mas. Neuf ans. Les trains. Les cartes. Les his­toires du soir. Il pen­sa à Helen — pas à la Helen de main­te­nant, celle du silence et de la dis­tance, mais à la Helen d’a­vant, celle du rire, celle du jar­din de Ken­sing­ton, celle qui disait je t’aime avec une sim­pli­ci­té qui le bou­le­ver­sait parce qu’il n’a­vait jamais su le dire avec la même faci­li­té. Il pen­sa à son père, Harold Caird, pro­vi­seur d’é­cole, un homme doux et métho­dique qui ran­geait ses crayons par taille et qui croyait que l’é­du­ca­tion était la réponse à toutes les ques­tions du monde. Un homme qui n’au­rait pas com­pris ce que son fils s’ap­prê­tait à faire — ou peut-être que si, peut-être que Harold Caird, avec ses crayons ran­gés et sa foi dans l’é­du­ca­tion, aurait com­pris mieux que per­sonne, parce que ce que Julian allait faire ce soir n’é­tait, au fond, qu’un acte d’é­du­ca­tion. Trans­mettre. Faire pas­ser un savoir d’un endroit où il était enfer­mé à un endroit où il serait libre. Ouvrir une porte. Démon­ter une hor­loge. La remon­ter autrement.

Vingt-trois heures quarante-cinq.

Caird se leva. Enfi­la son man­teau — pas pour le car­net cette fois, pour le froid. Ouvrit la porte de la chambre. Le cou­loir était plon­gé dans sa pénombre habi­tuelle. Zinaï­da était à son poste. Il pas­sa devant elle. Posa la clef sur le bureau. Ne dit rien. Elle ne dit rien. Le silence entre eux était com­plet — et suffisant.

Il des­cen­dit par l’es­ca­lier de service.

Le Metro­pol, à minuit, était le même ani­mal endor­mi que toutes les nuits — les mêmes cra­que­ments, les mêmes souffles, les mêmes ombres. Mais cette nuit, Caird les per­ce­vait dif­fé­rem­ment. Chaque marche était un pas vers quelque chose d’ir­ré­ver­sible. Chaque palier était un seuil. L’es­ca­lier de béton et de fer peint n’é­tait plus un pas­sage — c’é­tait une des­cente, au sens propre et figu­ré, une des­cente dans les pro­fon­deurs du Metro­pol et de lui-même.

Il attei­gnit le rez-de-chaus­sée. Tra­ver­sa un cou­loir de ser­vice — lino­léum, ampoules nues, odeur de les­sive. Pas­sa devant les cui­sines fer­mées, les réserves, les bureaux de l’ad­mi­nis­tra­tion. Au fond, une porte — la porte de ser­vice laté­rale, celle qui don­nait sur la ruelle entre le Metro­pol et le bâti­ment voisin.

La porte était ouverte.

Pas ouverte comme une porte qu’on a oublié de fer­mer. Ouverte comme une porte qu’on a lais­sée ouverte pour quel­qu’un. Le loquet était levé. La ser­rure déver­rouillée. Quel­qu’un — Kos­tia ? un autre maillon ? — avait pré­pa­ré le chemin.

Caird sor­tit.

Le froid de la nuit. Mais un froid dif­fé­rent — plus doux, plus humide, un froid qui sen­tait la terre mouillée et la neige qui fond. L’air avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des nuits de fin d’hi­ver — une clar­té, une trans­pa­rence, comme si l’at­mo­sphère elle-même se net­toyait, se débar­ras­sait du gris, se pré­pa­rait pour quelque chose de neuf.

La ruelle était déserte. Il mar­cha vite — pas en cou­rant, pas en flâ­nant, le pas d’un homme qui sait où il va et qui n’a pas de temps à perdre. Deux cents mètres jus­qu’à la place du Théâtre. Le Bol­choï était là, en face, ses colonnes blanches éclai­rées par les réver­bères. Il contour­na le bâti­ment par la gauche. La ruelle Kopyevs­ki. Étroite. Sombre. Les murs du Bol­choï d’un côté, un immeuble admi­nis­tra­tif de l’autre. Personne.

La porte 4.

Métal­lique. Peinte en gris. Un numé­ro 4 au pochoir. Et dans l’en­tre­bâille­ment — une lumière. Faible. Jaune. La lumière d’une lampe de gardien.

Caird pous­sa la porte.

Un homme l’attendait.

Petit, tra­pu, la cin­quan­taine, un visage de pomme de terre cou­vert de rides et de poils, des yeux minus­cules mais vifs — des yeux d’a­ni­mal noc­turne, habi­tués à l’obs­cu­ri­té et à la patience. Il por­tait un uni­forme de gar­dien — veste bleue, cas­quette, un trous­seau de clefs à la cein­ture qui tin­tait à chaque mouvement.

— Iou­ri, dit l’homme. Et rien d’autre.

Caird hocha la tête. Iou­ri le regar­da — un regard d’é­va­lua­tion, rapide, pro­fes­sion­nel — puis se retour­na et mar­cha. Caird le sui­vit. Le cou­loir. Les néons. L’es­ca­lier de béton qui des­cen­dait vers les sous-sols. L’o­deur de pous­sière et de bois peint. Et au bout — la salle voû­tée. Les malles.

Iou­ri s’ar­rê­ta devant la numé­ro 7. Sor­tit un outil de sa poche — un pied-de-biche minia­ture, un objet d’ar­ti­san, pati­né par l’u­sage. En trois gestes pré­cis, il fit sau­ter les agrafes du cou­vercle. Le cou­vercle se sou­le­va. À l’in­té­rieur — des cos­tumes. Des dizaines de cos­tumes, pliés, embal­lés dans du papier de soie. Les cos­tumes de l’acte III de Ham­let — les robes de Ger­trude, le pour­point de Clau­dius, les voiles d’O­phé­lie. Du tis­su, de la soie, du velours. Un monde de fic­tion empi­lé dans une caisse de bois.

Iou­ri sou­le­va les cos­tumes. En des­sous — le fond de la malle. Il glis­sa ses doigts le long du bord, trou­va une join­ture invi­sible, et tira. Le double fond se sou­le­va — une plaque de bois mince, par­fai­te­ment ajus­tée, qui révé­la un espace vide. Plat. De la taille d’un livre.

Puis Iou­ri sor­tit de sous sa veste un paquet. Enve­lop­pé dans du papier kraft. Plat. Rec­tan­gu­laire. Il le ten­dit à Caird.

Caird le prit.

Le paquet pesait moins qu’il ne l’a­vait ima­gi­né. Léger. Presque rien. Des feuilles de papier, des sché­mas peut-être, des don­nées — le poids de la connais­sance, qui est tou­jours plus léger qu’on ne croit et plus lourd qu’on ne peut porter.

Il le posa dans le double fond. Le paquet s’a­jus­ta exac­te­ment — comme s’il avait été mesu­ré pour cet espace, comme si la malle et le paquet avaient été faits l’un pour l’autre, deux moi­tiés d’un même objet réunies après une séparation.

Iou­ri remit la plaque. Les cos­tumes par-des­sus. Les voiles d’O­phé­lie en der­nier — cette coïn­ci­dence, ce hasard, cette iro­nie que per­sonne n’a­vait pré­vue et qui pour­tant sem­blait écrite d’a­vance. Les voiles d’O­phé­lie recou­vrant les secrets d’une phy­si­cienne. Sha­kes­peare pro­té­geant la science. La fic­tion sau­vant la vérité.

Iou­ri refer­ma le cou­vercle. Remit les agrafes. Trois gestes. L’ou­til dis­pa­rut dans sa poche. La malle numé­ro 7 était de nou­veau une malle par­mi les malles. Ano­nyme. Muette. Identique.

— Allez, dit Iouri.

Le pre­mier mot depuis son nom. Un mot de congé. Un mot qui disait : c’est fait, main­te­nant par­tez, dis­pa­rais­sez, rede­ve­nez ce que vous étiez avant d’en­trer ici.

Caird remon­ta. Le cou­loir. L’es­ca­lier. La porte 4. La ruelle Kopyevs­ki. L’air froid. Les étoiles — plus nom­breuses que tout à l’heure, comme si le ciel, pen­dant ces dix minutes, avait déci­dé de se montrer.

Dix minutes. Elle avait dit dix minutes. Et il avait fal­lu exac­te­ment dix minutes.

Il contour­na le Bol­choï. La place du Théâtre était vide — non, pas vide. Un chat tra­ver­sait les pavés avec la démarche sou­ve­raine des chats qui savent que la nuit leur appar­tient. Et au-delà du chat, au-delà de la place, le Metro­pol. Ses fenêtres. Ses lumières éteintes. Sa façade Art nou­veau, ses céra­miques, sa prin­cesse loin­taine qui ouvrait les bras vers un au-delà que per­sonne ne voyait.

Caird mar­cha vers l’entrée.

Et c’est là qu’il le vit.

Dans le hall. Assis dans le fau­teuil. Le même fau­teuil que la pre­mière nuit — celui du cercle de lumière, celui du der­nier lustre. Un livre ouvert sur les genoux. Le même livre, peut-être — ou un autre, quelle impor­tance, les livres de Vol­kons­ki étaient inter­chan­geables, ils étaient tous le même message.

Ser­gueï Vol­kons­ki leva les yeux.

Caird s’ar­rê­ta.

Ils se regardèrent.

Le hall du Metro­pol était vide. Le veilleur de nuit avait dis­pa­ru — ou avait été congé­dié, ou s’é­tait éclip­sé, ou n’a­vait jamais exis­té. Il n’y avait que le lustre, le cercle de lumière, le sol de marbre, les deux hommes, et entre eux un silence si dense qu’on pou­vait y entendre battre les cœurs.

Vol­kons­ki por­tait son man­teau de bonne coupe. Son visage mince, angu­leux, ses yeux gris. Pas un pli dans le cos­tume. Pas un che­veu dépla­cé. Impec­cable, comme tou­jours. Mais quelque chose — dans la ligne des épaules, dans l’angle de la tête, dans la façon dont ses mains repo­saient sur le livre — quelque chose disait la fatigue. L’u­sure. Le poids d’une déci­sion prise et de ses consé­quences qui approchaient.

Caird fit un pas. Puis un autre. Il tra­ver­sa le hall. Ses chaus­sures réson­naient sur le marbre — un bruit régu­lier, presque musi­cal, le bruit d’un homme qui marche droit.

Il s’ar­rê­ta devant Volkonski.

Vol­kons­ki le regar­da. De bas en haut. Len­te­ment. Comme la pre­mière fois — ce regard d’une immo­bi­li­té totale, ce regard qui pre­nait quelque chose sans qu’on sache quoi. Mais cette fois, il y avait autre chose dans ce regard. Pas de la menace. Pas de la curio­si­té. Quelque chose que Caird ne put nom­mer sur le moment mais qu’il nom­me­rait plus tard, des années plus tard, dans le calme de sa mai­son de Ken­sing­ton, en y repen­sant pour la mil­lième fois.

De la reconnaissance.

Un homme recon­nais­sant un autre homme. Un soli­taire recon­nais­sant un soli­taire. Un sen­ti­men­ta­liste recon­nais­sant un sen­ti­men­ta­liste. Mal­gré les murs, mal­gré les blocs, mal­gré les uni­formes et les dra­peaux et les idéo­lo­gies et les dos­siers et les écoutes et les fila­tures et les rap­ports et les men­songes et les tra­hi­sons — mal­gré tout cela, deux hommes qui, l’es­pace d’un ins­tant, se voyaient.

— Bon­soir, Mon­sieur Caird, dit Volkonski.

Sa voix était douce. Comme tou­jours. Mais vidée de quelque chose — de l’i­ro­nie, peut-être, ou de la dis­tance, ou de ce ver­nis pro­fes­sion­nel qui était sa signa­ture. Ce qui res­tait était nu. Simple. La voix d’un homme qui parle à un autre homme.

— Mars est bien­tôt fini, dit-il.

La phrase qu’il avait dite la pre­mière nuit. Les mêmes mots. Mais le sens avait chan­gé. La pre­mière nuit, c’é­tait une menace dégui­sée en poli­tesse — une façon de dire : je vous vois, je vous sur­veille, le temps joue pour moi. Ce soir, c’é­tait autre chose. Un constat. Un sou­la­ge­ment, peut-être. Mars est bien­tôt fini — l’hi­ver est bien­tôt fini — cette épreuve est bien­tôt finie. Pour vous. Pour moi. Pour nous deux.

Caird sou­tint son regard.

— Bon­soir, Mon­sieur Volkonski.

Un silence.

— Bonne nuit, dit Volkonski.

Il ne l’ar­rê­ta pas.

Pas cette nuit.

Caird tra­ver­sa le hall. Prit l’es­ca­lier — pas l’as­cen­seur, l’es­ca­lier, parce qu’il avait besoin de sen­tir ses jambes, de comp­ter les marches, de savoir qu’il mon­tait, qu’il s’é­le­vait, qu’il quit­tait les pro­fon­deurs pour retrou­ver la surface.

Troi­sième étage. Le cou­loir. Zinaïda.

Elle était là. Droite. Immo­bile. Comme tou­jours. Comme depuis le pre­mier jour. Les mains posées à plat sur le bureau. Les yeux bleus. Le visage de pierre.

Caird s’ap­pro­cha. Prit sa clef. Et Zinaï­da — pour la deuxième fois seule­ment en trois semaines — parla.

— Spo­koï­noï not­chi, dit-elle. Bonne nuit.

Et quelque chose dans sa voix — une inflexion, un souffle, un trem­ble­ment infime — disait : c’est fait. Je sais. C’est fait.

Caird entra dans la 307. Fer­ma la porte. S’a­dos­sa au battant.

C’é­tait fait.

Les docu­ments étaient dans la malle numé­ro 7. Sous les cos­tumes de l’acte III. Sous les voiles d’O­phé­lie. Et demain, et les jours sui­vants, et les semaines sui­vantes, les malles res­te­raient dans les sous-sols du Bol­choï, gar­dées par Iou­ri, gar­dées par la rou­tine, gar­dées par l’in­dif­fé­rence des bureau­cra­ties qui ne véri­fient jamais ce qu’elles ont déjà tam­pon­né. Et quand la tour­née serait finie, les malles repar­ti­raient — par le train, par la Fin­lande, par la mer — vers Londres. Et quel­qu’un les ouvri­rait. Et quel­qu’un trou­ve­rait le paquet. Et quel­qu’un saurait.

Et quelque part à Mos­cou, une femme aux yeux verts ren­tre­rait chez elle, dans un appar­te­ment qu’il n’a­vait jamais vu, et aide­rait sa fille de douze ans à faire ses devoirs de mathématiques.

Caird se lais­sa glis­ser le long de la porte. S’as­sit par terre. Le par­quet était froid sous ses mains. Le Metro­pol res­pi­rait autour de lui — les tuyaux, les murs, les mur­mures. Et pour la pre­mière fois depuis son arri­vée à Mos­cou, Julian Caird pleura.

Pas long­temps. Pas beau­coup. Les Anglais ne pleurent pas beau­coup. Mais assez. Assez pour que quelque chose se vide, se libère, se remette en place. Comme une hor­loge qu’on a démon­tée et qu’on remonte, et qui recom­mence à battre — pas comme avant, pas exac­te­ment, mais elle bat, et c’est suffisant.

Dehors, l’hor­loge du Krem­lin son­na une heure. Mos­cou dor­mait. La neige fondait.

Mars était bien­tôt fini.

ÉPI­LOGUE — AVRIL

Il par­tit un mardi.

Le pre­mier mar­di d’a­vril. Le ciel était blanc — pas gris, blanc, un blanc lumi­neux, presque aveu­glant, un blanc de page vierge. La neige avait fon­du. Pas toute — il en res­tait des plaques dans les coins d’ombre, le long des murs nord, dans les recoins des parcs où le soleil n’ar­ri­vait pas encore. Mais l’es­sen­tiel avait dis­pa­ru. Les trot­toirs étaient mouillés, brillants, et dans les flaques d’eau on voyait le reflet du ciel, et le ciel, pour la pre­mière fois depuis que Caird était arri­vé, res­sem­blait à un ciel — pas à un couvercle.

La tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny avait com­men­cé quatre jours plus tôt. Ham­let au Bol­choï. Caird avait assis­té à la pre­mière — au troi­sième rang, à côté d’un diplo­mate danois qui ron­flait pen­dant le mono­logue de l’acte III et de Gui­vi qui pleu­rait silen­cieu­se­ment pen­dant la scène de la mort d’O­phé­lie. Le public mos­co­vite avait reçu la pièce avec cette inten­si­té par­ti­cu­lière des spec­ta­teurs russes — un silence abso­lu pen­dant la repré­sen­ta­tion, puis une ova­tion debout de vingt minutes, avec des fleurs, des cris, des larmes. Les Russes aimaient Ham­let. Ils avaient tou­jours aimé Ham­let. Parce que Ham­let était un homme qui vivait dans un pays où quelque chose était pour­ri, et qui le savait, et qui ne pou­vait pas le dire, et qui mou­rait de ne pas pou­voir le dire.

La malle numé­ro 7 était dans les sous-sols. Intou­chée. Ano­nyme. Les doua­niers n’a­vaient pas fouillé — pour­quoi auraient-ils fouillé ? C’é­taient des cos­tumes. Du velours. De la soie. Les voiles d’O­phé­lie. La culture était la meilleure cou­ver­ture du monde, parce que per­sonne ne soup­çonne la beauté.

Caird fit ses valises le matin du départ. La chambre 307 se vida len­te­ment — les cos­tumes dans la pen­de­rie, la trousse de toi­lette dans la salle de bains, le fla­con d’eau de cologne de Helen, les livres sur la table de nuit. Chaque objet reti­ré lais­sait une trace — un rec­tangle plus clair sur le bois de l’é­ta­gère, un pli dans le couvre-lit, l’empreinte d’une pré­sence qui s’ef­face. Il y a une mélan­co­lie spé­ci­fique aux chambres d’hô­tel qu’on quitte — la mélan­co­lie d’un lieu qui vous a conte­nu pen­dant un temps et qui, dans quelques heures, contien­dra quel­qu’un d’autre, et qui ne se sou­vien­dra de vous que par ces traces infimes que le pro­chain occu­pant ne remar­que­ra pas.

Il des­cen­dit sa valise lui-même. Refu­sa l’aide du por­teur. Il avait besoin de ce poids — le poids phy­sique, le poids concret, le poids d’un homme qui emporte ses affaires et qui laisse der­rière lui des choses qu’il ne peut pas mettre dans une valise.

Le hall. La der­nière tra­ver­sée. Les colonnes de marbre. Le sol qui brillait. La porte tam­bour qui tour­nait, comme elle tour­nait depuis 1905, sans se sou­cier de qui entrait et de qui sortait.

Gui­vi l’at­ten­dait à la réception.

Il por­tait un cos­tume neuf — noir, à revers de soie, une che­mise d’un blanc éblouis­sant. Il avait les yeux rouges. Pas de l’al­cool — pas seule­ment de l’al­cool. Autre chose.

— Julian, dit-il.

Il le prit dans ses bras. Une étreinte d’ours, mas­sive, écra­sante, qui sen­tait l’eau de cologne et le tabac et le vin géor­gien et quelque chose d’in­dé­fi­nis­sable qui était l’o­deur de Gui­vi lui-même — l’o­deur d’un homme qui vivait avec une inten­si­té que la plu­part des hommes n’at­teignent que dans leurs rêves.

— Tu vas me man­quer, Anglais, dit-il dans l’o­reille de Caird. Toi et ton tweed et ta poli­tesse et ta manie de faire confiance aux gens. Tu vas me man­quer terriblement.

Caird ser­ra Gui­vi en retour. Il ne trou­va pas de mots. Les mots étaient insuf­fi­sants — comme tou­jours avec Gui­vi, les mots étaient en des­sous de ce qu’il fal­lait dire.

Gui­vi se recu­la. Fouilla dans sa poche. En sor­tit une petite bou­teille — de la tchat­cha, l’eau-de-vie géor­gienne, la même qu’ils avaient bue dans le sous-sol de l’Arbat.

— Pour le voyage, dit-il. Et pour les soirs où tu te sen­ti­ras seul. Bois un verre et pense à Gui­vi. Et pense au père de Gui­vi qui regar­dait les poules. Et pense à Vakh­tang et à ses kve­vris. Et pense à Mos­cou. Et reviens. Reviens un jour.

— Je revien­drai, dit Caird.

Il ne savait pas si c’é­tait vrai. Il ne savait pas si la vie — si Londres, si Whi­te­hall, si les dos­siers et les rap­ports et les consé­quences — lui per­met­trait de reve­nir. Mais il le dit parce que c’é­tait la chose juste à dire, et parce que les choses justes, même quand elles ne sont pas vraies, ont leur propre vérité.

Mireille n’é­tait pas là.

Elle avait lais­sé un mot à la récep­tion. Une enve­loppe blanche, ano­nyme, qui rap­pe­lait une autre enve­loppe — celle de Fenn, le pre­mier jour, la clef de la 418. Caird l’ou­vrit dans la voi­ture, plus tard, à l’a­bri des regards.

Trois lignes. L’é­cri­ture de Mireille — nette, pen­chée, élégante.

Julian — je ne suis pas venue parce que je ne sais pas dire au revoir. C’est un défaut fran­çais. Ou un défaut de femme qui a déjà dit trop d’a­dieux à trop d’hommes qui par­taient. Garde le pas­se­port. On ne sait jamais. Et si tu passes par Paris un jour, ne viens pas me cher­cher. Je te trouverai.

Pas de signa­ture. Une tache d’encre à la fin — un point final man­qué, un sty­lo res­té trop long­temps sur le papier. Un geste invo­lon­taire qui disait plus que les mots.

Ket­tu­nen était là. Bien sûr. Ket­tu­nen était tou­jours là.

Il ser­ra la main de Caird avec une poigne ferme et un sou­rire qui, pour une fois, n’é­tait pas le sou­rire du métro­nome. Un sou­rire plus court. Plus vrai. Le sou­rire d’un homme qui dit adieu à quel­qu’un qu’il respecte.

— Bonne route, Julian. La Fin­lande est tou­jours là. À sept cents kilo­mètres. Si jamais.

— Mer­ci, Toivo.

— Pas de quoi. C’est mon métier. Les portes.

Il s’é­loi­gna. Dis­pa­rut dans le res­tau­rant. Le sou­rire régu­lier revint dès qu’il tour­na le dos — comme un masque qu’on remet en place. Mais Caird avait vu l’autre sou­rire. Et cet autre sou­rire, il le garderait.

Kos­tia n’é­tait pas au bar. Le bar était fer­mé à cette heure — le matin, le bar dor­mait, les bou­teilles dor­maient, les verres dor­maient. Mais en pas­sant devant le comp­toir, Caird vit quelque chose. Un verre posé sur le bois sombre. Retour­né. Et sous le verre, un bout de papier.

Il le prit. Le déplia.

Un seul mot, en lettres majus­cules : MONK.

Round Mid­night. Le mor­ceau qui avait tout chan­gé pour Kos­tia, un soir à Sara­tov, l’o­reille contre le haut-par­leur du Rodi­na. Le mor­ceau qui disait que la liber­té existe. Pas le mot. La chose.

Caird glis­sa le papier dans sa poche. À côté du faux pas­se­port de Mireille. À côté du car­net de Fenn.

Il remon­ta au troi­sième. Une der­nière fois. Le cou­loir. La pénombre. Les appliques tamisées.

Zinaï­da.

Elle était à son poste. Comme tou­jours. Comme le pre­mier jour. Les mains posées à plat. Les yeux bleus. Le visage de pierre qui avait sur­vé­cu à Sta­line, à la guerre, à tout.

Caird s’ap­pro­cha. Posa la clef de la chambre 307 sur le bureau. Pour la der­nière fois.

— Au revoir, Zinaïda.

Elle le regar­da. Long­temps. Plus long­temps que jamais. Et quelque chose pas­sa dans ses yeux — non pas un sou­rire cette fois, non pas une émo­tion visible, mais un mou­ve­ment, un dépla­ce­ment dans les pro­fon­deurs, comme un pois­son qui passe au fond d’un lac très clair.

— Do svi­da­niya, dit-elle. Au revoir.

Et puis, si bas que Caird dut rete­nir sa res­pi­ra­tion pour l’entendre :

— Vy khoró­chi tchelovék.

Il ne com­prit pas les mots. Pas sur le moment. Ce n’est que dans l’a­vion, deux heures plus tard, en les recons­ti­tuant de mémoire et en les cher­chant dans un dic­tion­naire de poche ache­té à l’aé­ro­port, qu’il trou­va leur sens.

Vous êtes un homme bien.

La Vol­ga noire l’at­ten­dait devant l’hô­tel. Pas la même que celle de l’ar­ri­vée — une autre, avec un autre chauf­feur, mais les Vol­ga noires étaient inter­chan­geables, comme les jours de mars, comme les fonc­tion­naires, comme les men­songes. Il mon­ta. La por­tière cla­qua. La voi­ture démarra.

Par la vitre arrière, le Metro­pol rape­tis­sait. La façade Art nou­veau. Les céra­miques. La prin­cesse loin­taine de Vrou­bel, les bras ouverts. L’hô­tel s’é­loi­gnait — ou plu­tôt, c’é­tait Caird qui s’é­loi­gnait, et l’hô­tel res­tait, comme il res­tait depuis soixante ans, comme il res­te­rait après — paque­bot immo­bile, navire de pierre et de verre et de secrets, ancré dans le centre de Mos­cou comme un vais­seau qui a renon­cé à prendre la mer.

La voi­ture tra­ver­sa Moscou.

La ville était mécon­nais­sable. Non pas que les bâti­ments aient chan­gé — les mêmes façades, les mêmes ave­nues, les mêmes sta­tues de bronze. Mais la lumière avait chan­gé. Avril. Le mot seul conte­nait une pro­messe. La lumière de Mos­cou en avril était une lumière de conva­les­cence — pâle, fra­gile, hési­tante, mais lumière quand même, vraie lumière, lumière de soleil et non plus de néon. Les tilleuls du bou­le­vard Tvers­koï avaient des bour­geons — minus­cules, ser­rés, comme des poings fer­més qui s’ap­prê­taient à s’ou­vrir. Les flaques d’eau de fonte brillaient. Des enfants mar­chaient vers l’é­cole. Des femmes por­taient des fleurs — les pre­mières fleurs, des tulipes, des jon­quilles, rame­nées Dieu sait d’où, par quel miracle de logis­tique et de désir, et tenues dans des mains qui sem­blaient ne pas croire tout à fait à ce qu’elles tenaient.

Che­re­me­tie­vo. L’aé­ro­port. Le même bâti­ment bas, les mêmes halls de béton, la même bureau­cra­tie. Mais en sens inverse — le contrôle des pas­se­ports, la douane, la file d’at­tente. Un doua­nier exa­mi­na son pas­se­port — le vrai, le bri­tan­nique, celui au nom de Julian Edward Caird — avec cette len­teur métho­dique qui était la signa­ture de l’ad­mi­nis­tra­tion sovié­tique, cette façon de tour­ner chaque page comme si chaque page conte­nait un piège. Puis le tam­pon. Le bruit mat du caou­tchouc sur le papier. Et le geste — le geste qui disait : vous pou­vez partir.

Il pou­vait partir.

Dans la salle d’embarquement, il s’as­sit près d’une fenêtre. La piste était mouillée, brillante. Des avions — des Tupo­lev, des Ilyu­shin, des machines sovié­tiques au fuse­lage argen­té — rou­laient len­te­ment vers les pistes de décol­lage avec la gra­vi­té de pachydermes.

Il ne savait pas si la femme du Cygne avait réus­si. Il ne savait pas si Iri­na Andreïev­na Sou­kha­no­va — dont il ne connais­sait pas le nom, dont il ne connaî­trait peut-être jamais le nom — était en sécu­ri­té ou en dan­ger ou déjà dans une cel­lule de la Lou­bian­ka. Il ne savait pas si le paquet dans la malle numé­ro 7 attein­drait Londres ou s’il serait inter­cep­té quelque part entre Mos­cou et la Fin­lande, dans un entre­pôt, dans un wagon, dans les mains d’un doua­nier plus conscien­cieux que les autres.

Il ne savait pas ce que Vol­kons­ki avait écrit dans son rap­port. Il ne savait pas pour­quoi Vol­kons­ki ne l’a­vait pas arrê­té. Il ne savait pas si l’homme aux yeux gris, assis dans son fau­teuil avec son livre, avait choi­si de le lais­ser pas­ser — et si oui, pour­quoi, et à quel prix.

Il ne savait pas si Kos­tia serait inquié­té. Si Zinaï­da serait inter­ro­gée. Si Iou­ri le gar­dien de nuit conti­nue­rait à gar­der ses nuits et ses secrets. Si Gui­vi chan­te­rait encore long­temps au Bol­choï, avec sa voix de trem­ble­ment de terre et son cœur de contre­ban­dier. Si Mireille res­te­rait à Mos­cou, avec son fou­lard et sa fran­chise, à dire des choses dan­ge­reuses dans des can­tines de formica.

Il ne savait rien de tout cela.

Ce qu’il savait — la seule chose qu’il savait avec cer­ti­tude — c’est qu’il avait fait quelque chose. Pas une grande chose. Pas une chose héroïque. Une chose humaine. Il avait ouvert une porte. Il avait démon­té une hor­loge et l’a­vait remon­tée autre­ment. Il avait por­té un paquet de la taille d’un livre d’un endroit à un autre, et ce geste minus­cule, ce geste de dix minutes dans un sous-sol du Bol­choï, conte­nait peut-être — peut-être — la pos­si­bi­li­té d’un monde légè­re­ment dif­fé­rent. Ou peut-être pas. On ne savait jamais. On ne savait jamais rien, à Mos­cou. On fai­sait les choses et on espérait.

L’a­vion décolla.

Mos­cou bas­cu­la sous l’aile — les immeubles, les ave­nues, les parcs, les boucles de la Mos­ko­va, le Krem­lin et ses murs rouges, et quelque part dans ce laby­rinthe de pierre et de béton et de neige fon­dante, le Metro­pol, invi­sible d’i­ci, trop petit pour être vu, mais là, tou­jours là, avec ses murs qui écoutent et ses lustres qui brillent et ses dejour­naya qui veillent.

Puis les nuages.

Mos­cou disparut.

Et Julian Caird, atta­ché cultu­rel, homme ordi­naire, homme qui ne savait pas men­tir et qui avait tra­ver­sé la nuit la plus longue de sa vie sans men­tir, Julian Caird fer­ma les yeux et pen­sa à une phrase que quel­qu’un avait dite — Phil­by, peut-être, rap­por­tée par quel­qu’un d’autre, mur­mu­rée dans un hall d’hô­tel ou dans un appar­te­ment trop chaud ou dans un sous-sol enfu­mé de l’Arbat :

Les sen­ti­men­taux sont les meilleurs espions, parce qu’ils ont quelque chose à perdre.

Il avait quelque chose à perdre. Il avait tou­jours eu quelque chose à perdre. Et c’é­tait pour cela qu’il avait fait ce qu’il avait fait — non pas mal­gré la peur, mais avec elle, en elle, à tra­vers elle.

L’a­vion mon­tait. Le soleil appa­rut au-des­sus des nuages — un soleil d’a­vril, jaune, rond, plein, un soleil qui n’a­vait rien de russe et rien d’an­glais, un soleil qui appar­te­nait à tout le monde et à personne.

Caird ouvrit les yeux. Regar­da la lumière.

Et quelque part en des­sous, sous les nuages, sous la neige qui fon­dait, sous les murs et les secrets et les silences, Mos­cou continuait.

FIN

Read more
L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 4

L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 3

L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 3

CHA­PITRE 8 — LA FISSURE

Il le sen­tit avant de le voir.

Ce n’é­tait rien de tan­gible — pas un objet dépla­cé, pas une porte for­cée, pas une empreinte de pas sur le tapis. C’é­tait plus sub­til que cela. Plus insi­dieux. Une alté­ra­tion de l’air. Un chan­ge­ment dans la chi­mie invi­sible de la chambre 307, comme si les molé­cules elles-mêmes avaient été déran­gées par une pré­sence étran­gère et n’a­vaient pas encore retrou­vé leur place.

Caird refer­ma la porte der­rière lui et res­ta debout, immo­bile, le man­teau encore sur les épaules.

Il reve­nait du Bol­choï. Une réunion tech­nique — la der­nière avant l’ar­ri­vée des malles du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny, pré­vue dans dix jours. Il avait pas­sé trois heures avec un régis­seur sovié­tique nom­mé Pan­kov qui lui avait expli­qué en détail, avec sché­mas à l’ap­pui, les dimen­sions exactes des espaces de sto­ckage en sous-sol, les pro­to­coles de déchar­ge­ment, les for­mu­laires doua­niers. Trois heures de logis­tique pure. Trois heures pen­dant les­quelles Caird avait pris des notes, posé des ques­tions, sou­ri aux bonnes per­sonnes, et s’é­tait com­por­té exac­te­ment comme un atta­ché cultu­rel devait se com­por­ter — c’est-à-dire avec un inté­rêt poli et une com­pé­tence modeste. Et pen­dant ces trois heures, sa chambre avait été visitée.

Il ne bou­gea pas pen­dant une longue minute.

Puis, métho­di­que­ment, il inspecta.

Le lit d’a­bord. Fait. Les draps tirés au cor­deau. Le couvre-lit lis­sé. Nor­mal — la femme de chambre pas­sait chaque matin. Mais l’o­reiller. L’o­reiller était à droite. Caird dor­mait à gauche. Il posait tou­jours son oreiller à gauche — un de ces réflexes de dor­meur que per­sonne ne remarque sauf celui qui dort. La femme de chambre le savait — depuis deux semaines qu’il était là, elle avait eu le temps d’ap­prendre la géo­gra­phie de son som­meil. Elle n’au­rait pas mis l’o­reiller à droite.

Quel­qu’un d’autre l’a­vait fait.

L’ar­moire ensuite. Ses cos­tumes étaient là — le tweed, le gris fon­cé, le bla­zer bleu marine. Sus­pen­dus dans l’ordre habi­tuel. Mais le bla­zer. Le bla­zer avait les bou­tons face à gauche. Caird ran­geait tou­jours ses vestes les bou­tons face à droite. C’é­tait un détail micro­sco­pique — le genre de détail qu’un homme nor­mal ne remar­que­rait pas, qu’un homme sain d’es­prit ne remar­que­rait pas. Mais Caird n’é­tait plus un homme sain d’es­prit. Mos­cou l’a­vait chan­gé. En deux semaines, la ville avait trans­for­mé sa curio­si­té d’hor­lo­ger en quelque chose de plus aigui­sé, de plus mala­dif — une hyper­vi­gi­lance de chat errant, cette atten­tion aux détails qui est le pre­mier symp­tôme de la para­noïa et le der­nier rem­part contre le danger.

La salle de bains. Sa trousse de toi­lette. Tout était en place — le rasoir, la mousse, la brosse à dents, le fla­con d’eau de cologne que Helen lui avait offert pour Noël et qu’il n’u­ti­li­sait jamais mais qu’il empor­tait par­tout, par super­sti­tion conju­gale. Tout en place. Mais le fla­con d’eau de cologne avait été ouvert. Le bou­chon était légè­re­ment dévis­sé — un quart de tour. Quel­qu’un avait véri­fié ce qu’il contenait.

Le man­teau.

Caird ôta son man­teau. Le prit à deux mains. Tâta la dou­blure. Le car­net était là — il sen­tait sa forme rec­tan­gu­laire à tra­vers le tis­su, dans la poche secrète qu’il avait décou­pée aux ciseaux. Il glis­sa la main. Sor­tit le carnet.

Le car­net était là.

Mais.

Il l’ou­vrit. Tour­na les pages. Les pre­mières — les noms, les numé­ros de télé­phone, les adresses — étaient intactes. Le jour­nal de Fenn — les entrées datées, les frag­ments — intact aus­si. La der­nière page — Room 418, le Cygne, elle vien­dra à vous — intacte.

Non. Pas intacte.

Il le vit à la troi­sième lec­ture. La page entre l’en­trée du 15 février et celle du 27 février. Il y avait eu une page entre les deux — il en était sûr, il avait lu le car­net assez de fois pour en connaître la topo­gra­phie comme un car­to­graphe connaît son ter­ri­toire. Une page. Et cette page n’é­tait plus là. Pas arra­chée — cou­pée. Pro­pre­ment. Avec une lame fine. Le bord était net, presque invi­sible. Il fal­lait écar­ter les pages pour voir la tranche man­quante, ce fan­tôme de papier qui avait été là et qui ne l’é­tait plus.

On avait pris une page du carnet.

Pas le car­net entier. Une page. Ce qui signi­fiait que celui qui était entré — celui qui avait dépla­cé l’o­reiller, retour­né le bla­zer, ouvert l’eau de cologne — n’a­vait pas vou­lu prendre le car­net. Il avait vou­lu prendre une infor­ma­tion. Une seule. Et il avait vou­lu que Caird sache qu’il l’a­vait prise.

Ou peut-être pas. Peut-être que la coupe était cen­sée être invi­sible. Peut-être que l’o­reiller dépla­cé et le bla­zer retour­né étaient de simples mal­adresses — le tra­vail d’un homme pres­sé, ou d’un homme négligent, ou d’un homme qui n’i­ma­gi­nait pas que Caird remar­que­rait ces détails.

Ou peut-être que tout était inten­tion­nel. L’o­reiller. Le bla­zer. La page cou­pée. Un mes­sage. Un mes­sage qui disait : nous savons. Nous savons où tu caches tes secrets. Nous pou­vons les prendre quand nous vou­lons. Et nous te lais­sons le reste pour que tu conti­nues à jouer, parce que ton jeu nous amuse, ou nous sert, ou les deux.

Caird s’as­sit sur le lit.

Ses mains trem­blaient. Pas un trem­ble­ment violent — un fré­mis­se­ment, une vibra­tion fine, comme celle d’un dia­pa­son qu’on vient de frap­per. Il ser­ra les poings. Les ouvrit. Les ser­ra de nouveau.

Il devait appe­ler Londres.

Le télé­phone du Metro­pol était sur la table de nuit — un appa­reil noir, lourd, à cadran rota­tif, qui avait pro­ba­ble­ment été fabri­qué à la même époque que les lustres du res­tau­rant. Caird le regar­da comme on regarde un ani­mal dont on ne sait pas s’il mord. Appe­ler Londres depuis cette ligne, c’é­tait appe­ler Londres devant un public — chaque mot enre­gis­tré, chaque silence noté, chaque hési­ta­tion ana­ly­sée. Les murs ont des oreilles. Les télé­phones aussi.

Il décro­cha quand même.

Le stan­dard de l’am­bas­sade bri­tan­nique répon­dit après six son­ne­ries. On le trans­fé­ra. Deux minutes d’at­tente. Puis la voix de Har­ring­ton — Peter Har­ring­ton, pre­mier secré­taire, son contact offi­ciel, un homme dont la voix avait la tex­ture du papier peint : terne, lisse, et conçue pour recou­vrir ce qui se trou­vait en dessous.

— Caird. Com­ment allez-vous ?

— Ma chambre a été fouillée.

Un silence. Pas un silence cho­qué — un silence de cal­cul. Vol­kons­ki aurait recon­nu ce silence. C’é­tait le même que le sien.

— Fouillée. Vous en êtes certain ?

— Oui.

— Des objets manquants ?

Caird hési­ta. Dire la véri­té — le car­net, la page cou­pée — sur une ligne sur­veillée, c’é­tait se désha­biller devant un amphi­théâtre. Ne rien dire, c’é­tait men­tir à son propre camp. Il choi­sit le milieu — ce ter­rain vague entre le men­songe et la véri­té que les diplo­mates appellent la prudence.

— Rien de valeur. Mais quel­qu’un est entré.

— Caird, écou­tez-moi. Ce genre de chose arrive. Régu­liè­re­ment. C’est de la rou­tine sovié­tique — ils fouillent les chambres des étran­gers, ils véri­fient, ils montrent qu’ils peuvent entrer. C’est un rap­pel. Pas une menace. Conti­nuez votre tra­vail. Pré­pa­rez la tour­née. Ne faites rien d’autre.

Ne faites rien d’autre. La même phrase qu’a­vant son départ. La même injonc­tion lisse, le même ton de papier peint. Caird sen­tit mon­ter en lui quelque chose qui res­sem­blait à de la colère — pas une colère brû­lante, pas une colère d’homme tra­hi, mais une colère froide, la colère de celui qui com­prend qu’il n’ob­tien­dra jamais de réponse parce que les réponses, dans ce monde, ne sont pas des choses qu’on donne. Ce sont des choses qu’on arrache.

— Har­ring­ton.

— Oui ?

— Dou­glas Fenn. Que fai­sait-il exactement ?

Le silence, cette fois, dura plus long­temps. Trois secondes. Quatre. Une éter­ni­té, en temps diplomatique.

— Caird, je ne sais pas de quoi vous par­lez. Fenn était atta­ché cultu­rel. Comme vous. Il a été rap­pe­lé pour rai­sons per­son­nelles. Si vous avez des pré­oc­cu­pa­tions concer­nant la sécu­ri­té de votre chambre, je peux en faire men­tion dans mon rap­port hebdomadaire.

Men­tion dans son rap­port heb­do­ma­daire. C’est-à-dire : rien. Un mot dans une pile de mots. Un for­mu­laire dans un tiroir de formulaires.

— Bonne soi­rée, Caird. Et vrai­ment — ne vous inquié­tez pas.

La ligne cou­pa. Caird repo­sa le com­bi­né. Le télé­phone noir le regar­dait de son cadran rond, comme un œil cyclope, et Caird eut la cer­ti­tude que quelque part, dans un bureau, quel­qu’un venait de trans­crire cette conver­sa­tion mot pour mot, et que ce quel­qu’un était en train de la lire à quel­qu’un d’autre, et que ce quel­qu’un d’autre souriait.

Il res­ta assis un long moment.

La lumière décli­nait. Mars à Mos­cou — le jour mou­rait tôt, sans spec­tacle, sans ces cou­chers de soleil flam­boyants qu’on voit sous d’autres lati­tudes. Le ciel pas­sait sim­ple­ment du gris clair au gris fon­cé, puis au noir, comme un écran qu’on éteint par degrés. La fenêtre de la 307 don­nait sur la place du Théâtre. Le Bol­choï, en face, allu­mait ses lumières — les colonnes blanches pre­naient une teinte dorée, le qua­drige de bronze se décou­pait en ombre chi­noise contre le ciel, et il y avait dans cette image quelque chose de mélan­co­lique et de majes­tueux qui ser­rait le cœur.

On frap­pa à la porte.

Caird sur­sau­ta. Glis­sa le car­net sous le mate­las — un réflexe, pas une stra­té­gie — et ouvrit.

Toi­vo Ket­tu­nen se tenait dans le cou­loir, sou­riant. Tou­jours sou­riant. Ce sou­rire de métro­nome, régu­lier, infa­ti­gable, qui ne chan­geait jamais de forme ni d’in­ten­si­té. Il por­tait un cos­tume bleu marine et tenait deux verres de cognac arménien.

— J’ai pen­sé que vous aime­riez de la com­pa­gnie, dit-il.

Caird le regar­da. Il n’a­vait pas envie de com­pa­gnie. Il avait envie de silence, d’obs­cu­ri­té, et de quelques heures pen­dant les­quelles per­sonne ne le sur­veille­rait, ne le sui­vrait, ne fouille­rait ses affaires. Mais refu­ser la com­pa­gnie de Ket­tu­nen aurait été sus­pect — et Caird était en train d’ap­prendre, à son corps défen­dant, que la nor­ma­li­té était son seul camouflage.

— Entrez, dit-il.

Ket­tu­nen entra. S’as­sit dans le fau­teuil près de la fenêtre. Ten­dit un verre à Caird. Le cognac avait la cou­leur du miel sombre et l’o­deur de quelque chose de très ancien — des chais armé­niens, du chêne du Cau­case, un soleil qui n’exis­tait pas à Moscou.

— Vous avez l’air fati­gué, dit Kettunen.

— Mars est long.

— Oui. Mars est tou­jours long à Mos­cou. C’est le mois le plus cruel — quel­qu’un a dit ça, un poète, il me semble. Mais il par­lait d’a­vril. À Mos­cou, c’est mars.

Ils burent en silence. Le cognac était bon — meilleur que le cham­pagne sovié­tique, meilleur que la vod­ka, meilleur que tout ce que Caird avait bu depuis son arri­vée. C’é­tait le genre de cognac qui vous rap­pe­lait que le monde ne se rédui­sait pas à Mos­cou, qu’il exis­tait quelque part des col­lines enso­leillées où des hommes fai­saient pous­ser du rai­sin et le trans­for­maient en ceci — cette cha­leur dorée, cette conso­la­tion liquide.

— Julian, dit Ket­tu­nen. Je vais vous dire quelque chose, et je vais le dire direc­te­ment, parce que je suis fin­lan­dais et que les Fin­lan­dais ne savent pas par­ler autrement.

Caird leva les yeux.

— Je sais que vous avez des ennuis.

Le mot — ennuis — flot­ta dans la pièce comme une fumée.

— Je n’ai pas d’en­nuis, dit Caird.

— Bien sûr que non. Vous n’a­vez pas d’en­nuis et votre chambre n’a pas été fouillée et per­sonne ne vous suit dans la rue et le car­net dans votre man­teau n’existe pas.

Le silence qui sui­vit fut le plus long que Caird eût jamais enten­du. Plus long que le silence de Har­ring­ton au télé­phone. Plus long que le silence de Gui­vi après la ren­contre avec Vol­kons­ki. Un silence dans lequel tout ce que Caird croyait secret — le car­net, la fila­ture, la chambre fouillée — se révé­lait sou­dain trans­pa­rent, visible, su.

— Com­ment savez-vous pour le car­net ? dit Caird.

Sa voix ne trem­blait pas. Il fut sur­pris de ce calme — un calme qui ne venait pas du cou­rage mais de l’é­pui­se­ment. Il avait dépas­sé le stade de la peur. Il était dans cette zone au-delà de la peur où les choses deviennent sim­ple­ment claires, comme un pay­sage après la pluie.

Ket­tu­nen posa son verre.

— Je sais beau­coup de choses. C’est mon métier. Pas le bois et le papier — ça, c’est ma cou­ver­ture. Mon vrai métier, c’est de savoir des choses. Et de faire cir­cu­ler les choses entre les gens qui en ont besoin. La Fin­lande est un cou­loir, Julian. Un cou­loir entre l’Est et l’Ouest. Et moi, je suis une porte dans ce cou­loir. Les gens passent par moi quand ils ne peuvent pas pas­ser par les voies officielles.

Il dit cela sans emphase. Sans mys­tère. Avec la même cour­toi­sie tran­quille qu’il met­tait à offrir des cognacs et à com­men­ter le temps qu’il fai­sait. Comme si être un inter­mé­diaire entre les deux blocs était une pro­fes­sion aus­si banale que plom­bier ou comptable.

— Ce que je vais vous pro­po­ser n’est pas une obli­ga­tion, dit-il. C’est une option. Un filet de sécu­ri­té. Si les choses tournent mal — et les choses, à Mos­cou, tournent tou­jours mal à un moment ou à un autre — je peux vous aider à sor­tir du pays. Rapi­de­ment. Dis­crè­te­ment. Par Hel­sin­ki. La fron­tière fin­lan­daise est à sept cents kilo­mètres. J’ai fait le tra­jet de nom­breuses fois, dans les deux sens, avec des gens qui avaient des rai­sons de par­tir vite.

Caird le regar­dait. Le sou­rire de Ket­tu­nen n’a­vait pas chan­gé — tou­jours le même, tou­jours régu­lier — mais pour la pre­mière fois, Caird vit ce qu’il y avait der­rière ce sou­rire. Non pas de la dupli­ci­té. Non pas du cal­cul. De la com­pé­tence. La com­pé­tence calme et ter­ri­fiante d’un homme qui a fait de la fron­tière entre la vie et la mort un tra­jet professionnel.

— Je ne vais nulle part, dit Caird.

— Je sais. Pas main­te­nant. Mais gar­dez l’offre. On ne sait jamais quand on aura besoin d’une porte.

Ket­tu­nen se leva. Bou­ton­na sa veste. Ramas­sa les deux verres — le sien vide, celui de Caird à moi­tié plein — avec le geste natu­rel d’un homme qui ne laisse jamais de traces.

— Une der­nière chose, dit-il sur le seuil. L’homme qui vous sur­veille — Vol­kons­ki — est meilleur que vous ne le pen­sez. Et plus com­plexe. Ne le pre­nez pas pour un simple fonc­tion­naire. Il y a quelque chose en lui qui hésite. Je ne sais pas quoi. Mais cette hési­ta­tion est peut-être la seule chose qui vous protège.

Il sor­tit. La porte se refer­ma avec un clic doux.

Caird res­ta debout au milieu de la chambre 307. La place du Théâtre brillait der­rière la fenêtre. Le Bol­choï res­plen­dis­sait. Quelque part sous la ver­rière, en bas, les ser­veurs dres­saient les tables pour le dîner, et les lustres s’al­lu­maient un par un, et le Metro­pol repre­nait son rôle — ce rôle qu’il jouait depuis soixante ans, celui du grand hôtel où tout le monde est bien­ve­nu et où per­sonne n’est en sécurité.

Il récu­pé­ra le car­net sous le mate­las. Le regar­da. Cette page man­quante. Cette coupe nette. Ce mes­sage silencieux.

Quel­qu’un, quelque part, savait tout.

Et pour­tant, per­sonne ne l’a­vait arrê­té. Per­sonne ne l’a­vait convo­qué. Per­sonne ne lui avait dit : nous savons ce que vous faites, ces­sez immé­dia­te­ment. On le lais­sait faire. On le lais­sait se pro­me­ner, aller au Cygne, par­ler à la femme sans nom, gar­der le car­net. On le lais­sait libre — et cette liber­té était la chose la plus ter­ri­fiante de toutes, parce qu’elle ne pou­vait signi­fier qu’une chose : il ser­vait un des­sein qui le dépas­sait. Il était utile. Utile à quel­qu’un. Et tant qu’il serait utile, on ne le tou­che­rait pas.

Mais quand il ces­se­rait de l’être.

Il ran­gea le car­net dans la dou­blure du man­teau. Enfi­la le man­teau. Des­cen­dit dîner.

Sous la ver­rière, Gui­vi l’at­ten­dait. Mireille aus­si. Les lustres brillaient. Le vin géor­gien cou­lait. Et le Metro­pol, ce navire immo­bile dans la glace de mars, conti­nuait sa tra­ver­sée — portes ouvertes, lumières allu­mées, sou­rire aux lèvres — vers une des­ti­na­tion que per­sonne, pas même ses murs, pas même ses oreilles, ne connais­sait avec certitude.

CHA­PITRE 9 — LA NUIT DE MARS

Le som­meil ne vint pas.

Caird res­ta cou­ché dans le noir de la chambre 307, les yeux ouverts, à écou­ter Mos­cou res­pi­rer. La ville res­pi­rait — il en avait la cer­ti­tude main­te­nant, après deux semaines, la cer­ti­tude que Mos­cou n’é­tait pas un assem­blage de pierre et de béton mais un orga­nisme, un ani­mal immense cou­ché dans la plaine, dont le souffle mon­tait à tra­vers les tuyaux et les murs et les plan­chers sous forme de gar­gouille­ments, de sif­fle­ments, de cra­que­ments — le lan­gage noc­turne d’une ville qui ne dor­mait jamais tout à fait.

Minuit. Une heure. Deux heures.

Il avait comp­té les quarts d’heure au son de l’hor­loge du Krem­lin — ces carillons qui tra­ver­saient la nuit mos­co­vite avec une ponc­tua­li­té impé­riale, comme si le temps lui-même obéis­sait aux ordres du pou­voir. Les carillons arri­vaient assour­dis par la dis­tance et par les doubles fenêtres du Metro­pol, trans­for­més en une vibra­tion grave, presque sub­li­mi­nale, qu’on sen­tait dans la poi­trine plus qu’on ne l’en­ten­dait dans les oreilles.

À deux heures vingt, il renonça.

Il s’ha­billa dans le noir. Pas entiè­re­ment — pan­ta­lon, che­mise, le car­di­gan en cache­mire que Helen lui avait offert pour ses qua­rante ans, un vête­ment qu’il aimait d’un amour irra­tion­nel parce qu’il était doux et parce qu’il avait été choi­si par quel­qu’un qui, à l’é­poque du choix, l’ai­mait encore. Les chaus­sures, non. Il des­cen­drait en chaus­settes. Il y avait quelque chose dans le fait de des­cendre au bar d’un grand hôtel en chaus­settes qui disait : je suis un homme inof­fen­sif, un insom­niaque, un errant noc­turne, je ne suis pas un espion, les espions portent des chaussures.

Le cou­loir du troi­sième étage était éclai­ré par une seule applique — les autres avaient été éteintes pour la nuit, plon­geant le cou­loir dans une pénombre de sous-marin. La moquette bor­deaux absor­bait ses pas. Il avan­çait en silence, par habi­tude main­te­nant, cette habi­tude de fan­tôme que le Metro­pol ensei­gnait à tous ses habi­tants — mar­cher sans bruit, ouvrir les portes sans les faire cla­quer, exis­ter sans déran­ger l’air.

Le poste de Zinaïda.

Elle était là.

Bien sûr qu’elle était là. Zinaï­da était tou­jours là. Caird avait fini par se deman­der si elle dor­mait jamais — si elle n’é­tait pas une exten­sion de l’hô­tel lui-même, un organe, une fonc­tion, comme les tuyaux ou les lustres ou les murs qui écou­taient. Elle était assise der­rière son petit bureau, droite, les mains posées à plat sur la sur­face de bois, et elle le regar­dait appro­cher avec ses yeux de rapace — ces yeux très bleus, très fixes, qui ne cil­laient pas, qui ne jugeaient pas, qui enregistraient.

— La clef, dit-elle.

Caird la lui ten­dit. Leurs doigts se frô­lèrent. La main de Zinaï­da était sèche et fraîche, une main de femme qui avait tra­vaillé toute sa vie — lavé du linge, por­té des seaux, tour­né des clefs, peut-être aus­si tenu un fusil, qui savait, les femmes de sa géné­ra­tion avaient fait la guerre, beau­coup d’entre elles, et elles n’en par­laient pas plus que les hommes n’en par­laient, c’est-à-dire jamais.

— Le bar est encore ouvert, dit Zinaïda.

C’é­tait la phrase la plus longue qu’elle lui eût jamais adres­sée. Six mots. Un cadeau.

Caird des­cen­dit.

L’es­ca­lier prin­ci­pal du Metro­pol, la nuit, était un lieu de beau­té spec­trale. Les lustres du hall étaient éteints sauf un — tou­jours un, le même, celui qui jetait son cercle de lumière pâle sur le sol de marbre, comme un pro­jec­teur oublié sur une scène vide. Les colonnes de marbre pre­naient dans cette lumière une blan­cheur lunaire. Les balus­trades ouvra­gées pro­je­taient des ombres qui res­sem­blaient à de la den­telle noire. Et le silence — ce silence par­ti­cu­lier des grands hôtels après minuit, quand le bruit des clients a ces­sé et que seul reste le mur­mure de l’é­di­fice lui-même, ses souffles, ses plaintes, ses confi­dences de vieux navire — le silence était si dense qu’on pou­vait presque le toucher.

Le bar était au fond du hall, dans un recoin que les archi­tectes Art nou­veau avaient des­si­né comme une alcôve — un espace sépa­ré du reste par des colonnes et un rideau de velours sombre, éclai­ré par deux lampes basses qui don­naient à l’air une cou­leur d’ambre. Quelques tables rondes, des fau­teuils de cuir, un comp­toir de bois sombre der­rière lequel les bou­teilles s’a­li­gnaient comme des sol­dats au garde-à-vous.

Et Kos­tia.

Le bar­man était là, comme si l’i­dée de ne pas être là ne lui avait jamais tra­ver­sé l’es­prit. Il essuyait un verre — le même geste, tou­jours le même geste, ce mou­ve­ment cir­cu­laire du tor­chon sur le cris­tal qui était moins un net­toyage qu’une médi­ta­tion, un man­tra de bar­man. Il leva les yeux quand Caird s’as­sit au comptoir.

— Insom­nie ? dit-il.

— Oui.

— La spé­cia­li­té de Mos­cou. On exporte du bois, du pétrole, et de l’in­som­nie. Vodka ?

— S’il vous plaît.

Kos­tia ser­vit. Pas dans un petit verre — dans un verre à eau, modé­ré­ment rem­pli, avec ce geste pré­cis du bar­man qui sait exac­te­ment com­bien un homme a besoin de boire pour trou­ver le som­meil sans trou­ver le coma. Il posa le verre devant Caird et reprit son essuyage.

Ils étaient seuls. Le bar, à cette heure, n’ac­cueillait plus que les insom­niaques et les déses­pé­rés — deux caté­go­ries qui, à Mos­cou, se recou­paient lar­ge­ment. Un homme dor­mait dans un fau­teuil au fond de la salle, le men­ton sur la poi­trine, un verre vide devant lui. Un autre, plus loin, écri­vait quelque chose dans un car­net — un jour­na­liste peut-être, ou un espion, ou un poète, les trois métiers se confon­dant à Mos­cou dans une même zone d’ombre.

Caird but. La vod­ka fit son tra­vail — ce tra­vail bru­tal et effi­cace de la vod­ka russe, qui n’a pas la sub­ti­li­té du whis­ky ni l’é­lé­gance du vin mais qui pos­sède une ver­tu que les autres alcools n’ont pas : l’hon­nê­te­té. La vod­ka ne pré­tend pas être autre chose que ce qu’elle est. Un feu. Un oubli. Un passage.

— Kos­tia.

— Oui ?

— Vous tra­vaillez ici depuis com­bien de temps ?

— Quatre ans. Avant, j’é­tais au Natio­nal. Avant le Natio­nal, j’é­tais à l’é­cole de musique. Avant l’é­cole de musique, j’é­tais un enfant à Sara­tov qui écou­tait la radio et qui rêvait.

Il dit cela en essuyant son verre, sans lever les yeux, avec cette éco­no­mie de moyens qui était sa signa­ture — des phrases courtes, posées, qui allaient droit au but comme des pierres lan­cées sur de l’eau calme.

— La radio, dit Caird.

— Voice of Ame­ri­ca. Willis Cono­ver. L’é­mis­sion de jazz. Tous les soirs, à minuit, sur les ondes courtes. Mon père avait un vieux poste Rodi­na — un poste qui cap­tait les fré­quences étran­gères, ce qui était illé­gal, bien sûr, mais mon père disait que les choses illé­gales qui rendent heu­reux sont moins graves que les choses légales qui rendent triste. Mon père était un phi­lo­sophe. Un phi­lo­sophe de Sara­tov, ce qui est la forme la plus dan­ge­reuse de philosophie.

Un sou­rire — bref, lumi­neux, le sou­rire d’un jeune homme qui parle de son père avec une ten­dresse que même Mos­cou n’a­vait pas réus­si à éteindre.

— J’a­vais qua­torze ans la pre­mière nuit où j’ai enten­du du jazz. C’é­tait un mor­ceau de The­lo­nious Monk. Round Mid­night. Vous connaissez ?

— Oui.

— Round Mid­night. Minuit pile. Et c’é­tait minuit pile quand je l’ai enten­du — la coïn­ci­dence par­faite, le titre et le moment, la musique et l’heure. J’ai mis mon oreille contre le haut-par­leur du Rodi­na et j’ai écou­té Monk jouer ces notes — ces notes tor­dues, ces notes qui tombent à côté du rythme et qui, en tom­bant à côté, trouvent quelque chose de plus vrai que le rythme — et j’ai compris.

— Com­pris quoi ?

Kos­tia posa le verre. Le tor­chon. Ses mains à plat sur le comp­toir — un geste qui rap­pe­lait étran­ge­ment celui de Zinaï­da, comme si le Metro­pol ensei­gnait à tous ses occu­pants la même pos­ture, la même façon de poser les mains quand les mots deviennent importants.

— Que la liber­té existe. Pas la liber­té qu’on pro­met dans les dis­cours — cette liber­té-là est un men­songe, un embal­lage vide, un mot qu’on imprime sur les ban­de­roles et qu’on accroche au-des­sus des rues pour que les gens qui marchent en des­sous croient qu’ils sont libres. Non. La vraie liber­té. Celle qui est dans les notes de Monk. Celle qui dit : je joue ce que je veux, comme je veux, et si ça ne rentre pas dans la case, tant pis pour la case. C’est ça, le jazz. C’est la seule musique qui dit la véri­té, parce que c’est la seule musique qui accepte l’er­reur. En musique clas­sique, une fausse note est une faute. En jazz, une fausse note est une porte.

Il se tut. Puis reprit le verre. Reprit le tor­chon. Reprit le geste circulaire.

— Mais ici, dit-il, les portes sont surveillées.

Caird le regar­da. Ce gar­çon — parce que c’é­tait encore un gar­çon, vingt-cinq ans, peut-être vingt-six, un âge où, en Angle­terre, on com­mence à peine à com­prendre le monde, et où, en Rus­sie, on a déjà com­pris que le monde ne veut pas être com­pris — ce gar­çon était plus lucide que la plu­part des hommes que Caird avait ren­con­trés dans sa vie. Plus lucide que Har­ring­ton et ses silences de papier peint. Plus lucide que les fonc­tion­naires de Whi­te­hall et leurs phrases vides. Peut-être aus­si lucide que Vol­kons­ki — mais d’une luci­di­té dif­fé­rente, une luci­di­té d’en bas, une luci­di­té de bar­man, la luci­di­té de celui qui voit les choses depuis le comp­toir où les gens viennent boire et par­ler et oublier qu’ils sont surveillés.

— Kos­tia, dit Caird.

— Oui ?

— Pour­quoi m’aidez-vous ?

Le mot — aider — n’a­vait pas été pro­non­cé entre eux aupa­ra­vant. Kos­tia lui avait dit le nom du café, l’emplacement du Cygne, entre deux verres, comme si c’é­tait une infor­ma­tion ano­dine. Mais ce n’é­tait pas ano­din. Rien, au Metro­pol, n’é­tait anodin.

Kos­tia ne répon­dit pas tout de suite. Il finit d’es­suyer le verre. Le posa sur l’é­ta­gère. En prit un autre. Recommença.

— Je ne vous aide pas, dit-il. Je ne sais pas ce que vous faites et je ne veux pas le savoir. Je suis bar­man. Les bar­men entendent des choses, voient des choses, savent des choses. Mais les bar­men ne font rien. Les bar­men sont neutres. Comme la Suisse, mais avec de meilleur alcool.

Un temps.

— Mais je vais vous dire quelque chose. Pas un conseil. Une obser­va­tion. L’ob­ser­va­tion d’un bar­man qui a pas­sé quatre ans à regar­der les gens entrer et sor­tir de cet hôtel.

Il posa le verre.

— Vous croyez que vous êtes le chas­seur. Vous avez trou­vé un car­net, vous avez sui­vi une piste, vous avez ren­con­tré quel­qu’un. Vous pen­sez que vous agis­sez. Que vous déci­dez. Que vous êtes l’au­teur de votre propre his­toire. Mais vous ne l’êtes pas. Vous êtes le gibier. Depuis le pre­mier jour. Depuis le moment où vous avez posé le pied dans cet hôtel, vous êtes le gibier — et le gibier ne voit pas le chas­seur, le gibier ne voit que la forêt, et la forêt a l’air pai­sible, et c’est pour ça que le gibier conti­nue d’avancer.

Ses yeux de renard brillaient dans la lumière d’ambre du bar. Pas de cruau­té dans ce regard. Pas de malice. Une luci­di­té presque tendre — la luci­di­té d’un homme qui voit un autre homme mar­cher vers un piège et qui ne peut pas le rete­nir mais qui peut, au moins, lui dire qu’il marche.

— Sauf que le gibier aus­si peut mordre, dit-il. Un cerf accu­lé donne des coups de bois. Un renard pris dans un piège ronge sa propre patte. Le gibier n’est pas impuis­sant. Il est juste mal infor­mé. Et le jour où le gibier com­prend qu’il est le gibier — ce jour-là, tout change. Parce que le chas­seur s’at­tend à une proie, pas à un adver­saire. Et un adver­saire, même petit, même faible, même en chaus­settes dans un bar à trois heures du matin, c’est autre chose qu’une proie.

Caird bais­sa les yeux. Ses chaus­settes. Kos­tia avait remar­qué ses chaus­settes. Bien sûr qu’il les avait remar­quées. Kos­tia remar­quait tout.

— Un autre verre ? dit Kostia.

— Non. Merci.

— Alors bonne nuit. Et Julian —

— Oui ?

— Demain, quand vous retour­ne­rez dans votre chambre, véri­fiez la semelle inté­rieure de votre chaus­sure gauche. Celle de ville. La noire. Je dis ça comme ça. En passant.

Caird le regar­da. Kos­tia avait repris son essuyage. Son visage était rede­ve­nu neutre — le visage du bar­man, le masque pro­fes­sion­nel, l’homme qui ne sait rien et ne dit rien et qui, si on l’in­ter­ro­geait, jure­rait n’a­voir eu avec le Bri­tan­nique de la 307 que des conver­sa­tions sur le temps qu’il fai­sait et la qua­li­té de la vodka.

Caird se leva. Quit­ta le bar. Tra­ver­sa le hall — le cercle de lumière du der­nier lustre, les ombres de den­telle, le silence de cathé­drale. Mon­ta l’escalier.

Au troi­sième étage, le cou­loir était plon­gé dans sa pénombre de sous-marin. L’ap­plique unique jetait sa lumière jaune. Et là, à son poste, Zinaïda.

Caird mar­cha vers elle. Elle tenait sa clef — prête, comme si elle savait à la seconde près quand il remon­te­rait, comme si les murs lui avaient dit : il arrive.

Il ten­dit la main. Elle posa la clef dans sa paume. Leurs regards se croisèrent.

Et Zinaï­da parla.

Pas la phrase habi­tuelle — bon­jour mon­sieur, bon­soir mon­sieur, la clef mon­sieur. Autre chose. Trois mots, en russe, pro­non­cés si bas que Caird dut se pen­cher pour les entendre. Trois mots souf­flés comme un secret — comme si les murs, pour une fois, ne devaient pas entendre, comme si Zinaï­da, pour la pre­mière et peut-être la der­nière fois, choi­sis­sait de par­ler en des­sous des oreilles du Metropol.

— Ostoró­j­no, gos­podín. Ostorójno.

Caird ne par­lait pas russe. Mais il y a des mots qu’on com­prend dans toutes les langues — des mots dont le son porte le sens, dont les syl­labes contiennent l’ur­gence, dont la musique dit ce que le dic­tion­naire dirait si on avait le temps de le consulter.

Faites atten­tion, mon­sieur. Faites attention.

Et puis — le sourire.

Pas un sou­rire large. Pas un sou­rire joyeux. Un trem­ble­ment. Une fis­sure dans le masque de pierre. Une contrac­tion infime des muscles autour de la bouche qui dura un quart de seconde — peut-être moins, peut-être un dixième de seconde, un bat­te­ment de cœur — et qui chan­gea tout le visage. Qui fit appa­raître, sous les rides, sous la dure­té, sous les soixante ans de silence et d’o­béis­sance et de déjour­naya et de clefs remises et reprises et remises encore, quelque chose d’hu­main. De ter­ri­ble­ment, de dou­lou­reu­se­ment humain.

Ce sou­rire disait : je vous vois. Je sais ce que vous faites. Je sais ce que vous ris­quez. Et je ne peux rien faire pour vous — je suis une vieille femme der­rière un bureau, dans un hôtel où tout est écou­té, où chaque mot que je pro­nonce peut être le der­nier — mais je peux vous don­ner ceci. Cette seconde. Ce sou­rire. Ce mot. Ostorójno.

Caird prit la clef.

— Spas­si­bo, murmura-t-il.

Le seul mot de russe qu’il connais­sait. Merci.

Zinaï­da hocha la tête. Son visage s’é­tait refer­mé. La pierre avait repris ses droits. Elle était de nou­veau la dejour­naya du troi­sième étage du Metro­pol — immo­bile, impé­né­trable, éternelle.

Caird entra dans la 307. Fer­ma la porte. Ne s’as­sit pas. Ne s’al­lon­gea pas.

Il alla direc­te­ment à l’ar­moire. Sor­tit ses chaus­sures de ville. Les noires. Prit la gauche. Retour­na la semelle intérieure.

Des­sous, col­lé au cuir par un mor­ceau de ruban adhé­sif, un papier plié en quatre. Minus­cule. De la taille d’un timbre-poste.

Il le déplia.

Une écri­ture qu’il ne connais­sait pas — ni celle de Fenn, ni celle de Kos­tia, une écri­ture incon­nue, petite, ser­rée, en anglais.

Les malles arrivent le 25. Le char­ge­ment se fait au sous-sol du Bol­choï, porte 4, entre 6h et 8h du matin. Le gar­dien de nuit s’ap­pelle Iou­ri. Il est des nôtres. Le double fond de la malle numé­ro 7 — celle mar­quée « Cos­tumes Acte III » — a été pré­pa­ré. Taille suf­fi­sante pour les docu­ments. Fenêtre : une nuit. Une seule.

Pas de signa­ture. Pas de nom. Mais quel­qu’un — quel­qu’un qui n’é­tait pas Fenn, quel­qu’un qui n’é­tait pas la femme du Cygne, quel­qu’un d’autre, un maillon invi­sible dans une chaîne dont Caird ne voyait que les deux extré­mi­tés — avait glis­sé ce papier dans sa chaus­sure. Dans sa chambre. Pen­dant qu’il était au Bolchoï.

Ce qui signi­fiait que celui qui avait fouillé sa chambre n’é­tait peut-être pas le KGB. Ou pas seule­ment le KGB. Ou que le KGB et quel­qu’un d’autre avaient fouillé la même chambre le même jour, cha­cun cher­chant des choses dif­fé­rentes, cha­cun lais­sant ses propres traces — l’un dépla­çant l’o­reiller et cou­pant une page, l’autre glis­sant un mes­sage dans une chaussure.

La chambre 307 était un car­re­four. Un nœud. Un lieu où les fils se croi­saient sans se voir.

Caird relu le mes­sage. Le relut encore. Puis — les mains stables, le cœur bat­tant, le cer­veau d’une clar­té de cris­tal — il le déchi­ra en mor­ceaux minus­cules, alla dans la salle de bains, et fit cou­ler l’eau. Les mor­ceaux tour­billon­nèrent, se défirent, disparurent.

Il se regar­da dans le miroir. Le miroir ancien, légè­re­ment défor­mant, qui lui ren­voyait un visage plus mince et plus inquiet qu’au pre­mier jour. Mais pas seule­ment plus mince et plus inquiet. Dif­fé­rent. Quelque chose avait chan­gé dans ce visage — autour des yeux, dans la ligne de la mâchoire, dans la façon dont le regard se posait sur son propre reflet. Ce n’é­tait plus le visage d’un homme qui observe. C’é­tait le visage d’un homme qui a décidé.

Le gibier venait de com­prendre qu’il était le gibier.

Et le gibier, pour la pre­mière fois, avait déci­dé de mordre.

Il étei­gnit la lumière. S’al­lon­gea. Et le som­meil, qui l’a­vait fui toute la nuit, vint enfin — lourd, pro­fond, le som­meil des hommes qui ont ces­sé de se poser des ques­tions et qui, pour le meilleur ou pour le pire, ont choisi.

Dehors, l’hor­loge du Krem­lin son­na quatre heures. Mos­cou dor­mait sous sa croûte de neige grise. Le Metro­pol res­pi­rait dans le noir. Et quelque part, dans le cou­loir du troi­sième étage, Zinaï­da veillait — droite, immo­bile, les mains posées à plat sur le bureau — et per­sonne, per­sonne au monde, ne savait à quoi elle pensait.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI V

Vol­kons­ki vivait seul.

L’ap­par­te­ment était dans un immeuble de Tchis­tye Prou­dy — les Étangs Propres, un quar­tier qui por­tait bien son nom, propre, ordon­né, bor­dé de tilleuls, avec des immeubles de brique construits dans les années qua­rante pour les cadres méri­tants de la nomenk­la­tu­ra. Pas le luxe — le luxe n’exis­tait pas en Union sovié­tique, ou plu­tôt il exis­tait mais ne s’ap­pe­lait pas ain­si, il s’ap­pe­lait confort, ou avan­tage, ou recon­nais­sance du Par­ti, des mots qui dési­gnaient la même chose sans l’o­deur de déca­dence bour­geoise. Trois pièces, une cui­sine, une salle de bains avec de l’eau chaude trois jours sur quatre. Les murs étaient blancs. Les meubles étaient fonc­tion­nels. La seule conces­sion au super­flu était les livres — des éta­gères entières, du sol au pla­fond, dans le salon et dans la chambre et même dans le cou­loir, des livres en russe, en anglais, en fran­çais, empi­lés, ran­gés, débor­dants, comme si les mots impri­més étaient la seule forme de com­pa­gnie que Vol­kons­ki jugeait tolérable.

Et la musique.

Il posa l’ai­guille sur le disque avec le geste déli­cat du chi­rur­gien — un vinyle usé, un micro­sillon Melo­diya dont la pochette de car­ton était cor­née par les années. Chos­ta­ko­vitch. Le Qua­tuor à cordes numé­ro 8, opus 110. Celui que Chos­ta­ko­vitch avait com­po­sé en trois jours, à Dresde, en 1960, dans un état de déses­poir si pro­fond qu’il avait dit ensuite : je l’ai écrit à ma propre mémoire.

Les pre­mières notes emplirent l’appartement.

Do, mi bémol, ré, si. D‑S-C‑H. Les ini­tiales de Dmi­tri Chos­ta­ko­vitch, tra­duites en notes de musique — un auto­por­trait sonore, un mono­gramme de dou­leur, qui reve­nait tout au long de l’œuvre comme un bat­te­ment de cœur. Le pre­mier mou­ve­ment était lent, d’une len­teur de cor­tège funèbre, et les cordes se tres­saient en une plainte si nue, si dépouillée, qu’elle en deve­nait insou­te­nable — non pas parce qu’elle était triste, mais parce qu’elle était vraie, et que la véri­té, en musique comme en toute chose, est plus dif­fi­cile à sup­por­ter que le mensonge.

Vol­kons­ki s’as­sit dans son fau­teuil. Le seul fau­teuil de l’ap­par­te­ment — un fau­teuil de cuir brun, large, défon­cé, qui avait appar­te­nu à un pro­fes­seur de l’u­ni­ver­si­té de Mos­cou dont Vol­kons­ki avait héri­té les meubles en même temps que l’ap­par­te­ment, sans connaître son nom ni son des­tin, ce qui était une forme très sovié­tique de suc­ces­sion. Il avait un verre de thé — un sta­kan dans son sup­port de métal, le thé noir et fort des nuits de tra­vail — et le dos­sier Caird sur les genoux.

Le dos­sier n’é­tait plus léger.

En trois semaines, il avait enflé — rap­ports de sur­veillance, trans­crip­tions d’é­coutes, pho­to­gra­phies, ana­lyses. Cent grammes étaient deve­nus cinq cents. L’homme ordi­naire avait pro­duit une masse d’in­for­ma­tions qui, mise bout à bout, des­si­nait le por­trait d’un homme en train de deve­nir quel­qu’un d’autre. Vol­kons­ki feuille­ta les pages. Les der­nières pho­to­gra­phies d’a­bord — Caird mar­chant sur Malaya Bron­naya, le col rele­vé, les mains dans les poches. Caird entrant dans le café sans enseigne. Caird assis en face d’une femme. Les cli­chés étaient gra­nu­leux — pris de loin, à tra­vers une vitre, avec un télé­ob­jec­tif dont la mise au point lais­sait à dési­rer. Mais on voyait. On voyait le visage de la femme.

Vol­kons­ki regar­da ce visage.

Il ne le connais­sait pas.

C’é­tait la chose la plus trou­blante — la plus humi­liante, la plus fas­ci­nante — du dos­sier entier. Trois semaines de sur­veillance. Des dizaines d’a­gents mobi­li­sés. Des heures d’é­coute. Et la femme du Cygne — la cible ultime, le noyau de l’o­pé­ra­tion Fenn, le fan­tôme que Vol­kons­ki chas­sait depuis des mois — res­tait sans iden­ti­té. Les pho­to­gra­phies avaient été envoyées au ser­vice d’i­den­ti­fi­ca­tion. Rien. Pas de cor­res­pon­dance dans les fichiers. Pas de visage connu. Une femme de qua­rante ans, brune, des pom­mettes hautes, qui appa­rais­sait dans un café le mer­cre­di et qui dis­pa­rais­sait ensuite dans Mos­cou comme une goutte d’eau dans l’océan.

Elle était bonne. Très bonne. Meilleure que Fenn, peut-être. Fenn avait lais­sé des traces — le car­net, la chambre 418, les habi­tudes. Elle, rien. Une ombre sans nom. Un cygne.

Le Chos­ta­ko­vitch avan­çait. Le troi­sième mou­ve­ment — un alle­gret­to féroce, bru­tal, un déchaî­ne­ment de cordes qui son­nait comme un bom­bar­de­ment. Chos­ta­ko­vitch avait dit que ce mou­ve­ment évo­quait les bom­bar­de­ments de Dresde. Mais Vol­kons­ki y enten­dait autre chose — la fureur froide d’un homme pris au piège, la révolte d’un artiste coin­cé entre le génie et le sys­tème, entre la véri­té de sa musique et le men­songe de sa vie. Chos­ta­ko­vitch avait sur­vé­cu à Sta­line. Chos­ta­ko­vitch avait com­po­sé des hymnes au régime pour ne pas mou­rir. Et entre les hymnes, il avait com­po­sé ceci — ces qua­tuors où il disait tout ce qu’il ne pou­vait pas dire ailleurs, ces confes­sions musi­cales que le Par­ti ne com­pre­nait pas parce que le Par­ti n’a­vait pas d’o­reilles pour la véri­té quand elle était abstraite.

Vol­kons­ki posa le dos­sier. Fer­ma les yeux.

Il pen­sait à Caird.

Le rap­port de la nuit était arri­vé à vingt-deux heures. Caird était des­cen­du au bar. Avait par­lé avec le bar­man — Kos­tia Niko­laïev, vingt-cinq ans, employé de l’hô­tel, pas de fiche connue au Direc­toire, pas de liens iden­ti­fiés avec des réseaux étran­gers. Leur conver­sa­tion avait duré vingt-sept minutes. Le micro du bar — dis­si­mu­lé dans le sup­port à bou­teilles, un dis­po­si­tif ancien, capri­cieux, qui cap­tait mieux les bruits de vais­selle que les voix humaines — n’a­vait sai­si que des frag­ments. Jazz. Liber­té. Quelque chose sur un gibier et un chas­seur. L’agent de trans­crip­tion avait noté : conver­sa­tion appa­rem­ment infor­melle, aucun conte­nu opé­ra­tion­nel identifié.

Aucun conte­nu opé­ra­tion­nel identifié.

Vol­kons­ki sou­rit dans le noir. L’agent de trans­crip­tion était un imbé­cile. Un gibier et un chas­seur — c’é­tait tout sauf infor­mel. C’é­tait le bar­man qui disait à l’An­glais : je sais ce que vous êtes. Et l’An­glais qui écou­tait. Qui com­pre­nait. Qui — peut-être — com­men­çait à se réveiller.

Et puis Caird était remon­té. Avait par­lé avec la dejour­naya — Zinaï­da Pav­lov­na Moro­zo­va, soixante-deux ans, employée du Metro­pol depuis 1946, aucun anté­cé­dent poli­tique notable. L’agent de sur­veillance du cou­loir — pas de micro, les cou­loirs n’é­taient pas sono­ri­sés, une lacune que Vol­kons­ki avait signa­lée trois fois sans résul­tat — avait obser­vé un bref échange ver­bal. Trois ou quatre mots. Non iden­ti­fiés. L’agent notait que la dejour­naya avait sem­blé — le mot était sou­li­gné, sem­blé — sourire.

Sem­blé sourire.

Vol­kons­ki connais­sait Zinaï­da de répu­ta­tion. Tout le monde au Direc­toire connais­sait les dejour­naya du Metro­pol — elles étaient, en théo­rie, des infor­ma­trices, des yeux du sys­tème, pla­cées à chaque étage pour sur­veiller les allées et venues des clients. En théo­rie. En pra­tique, les dejour­naya étaient des femmes qui fai­saient leur tra­vail, remet­taient leurs rap­ports — brefs, fac­tuels, d’une séche­resse bureau­cra­tique qui ne disait rien — et gar­daient pour elles-mêmes ce qu’elles obser­vaient vrai­ment. Les dejour­naya du Metro­pol étaient les véri­tables maî­tresses de l’hô­tel. Elles savaient tout. Elles disaient ce qu’elles vou­laient. Et ce qu’elles ne vou­laient pas dire, per­sonne — pas le KGB, pas le direc­teur de l’hô­tel, pas le Polit­bu­ro lui-même — ne pou­vait les for­cer à le dire. Parce qu’elles étaient vieilles, et que les vieilles femmes en Rus­sie sont les seules per­sonnes véri­ta­ble­ment intou­chables. On pou­vait arrê­ter un géné­ral. On ne pou­vait pas arrê­ter une babouchka.

Zinaï­da avait sou­ri à Caird. Cela signi­fiait quelque chose. Vol­kons­ki ne savait pas encore quoi. Mais il notait.

Le Chos­ta­ko­vitch en était au der­nier mou­ve­ment. Le lar­go — une des­cente lente, rési­gnée, une musique qui renon­çait. Les cordes s’é­tei­gnaient une à une, comme des bou­gies qu’on souffle. Et le motif D‑S-C‑H reve­nait, de plus en plus faible, de plus en plus loin­tain, jus­qu’au silence final — un silence qui n’é­tait pas un silence de fin mais un silence de seuil, le silence qui se tient entre la der­nière note jouée et la pre­mière note qu’on n’en­ten­dra jamais.

Vol­kons­ki rou­vrit les yeux.

Le thé avait refroi­di. L’ap­par­te­ment était silen­cieux. Sur les éta­gères, les livres atten­daient dans leurs ran­gées ser­rées — Tol­stoï, Dos­toïevs­ki, Pou­ch­kine, Sha­kes­peare, Gra­ham Greene, John le Car­ré. Vol­kons­ki avait lu les romans d’es­pion­nage de le Car­ré avec l’at­ten­tion cri­tique d’un pro­fes­sion­nel — et avec une admi­ra­tion qu’il n’au­rait jamais avouée à per­sonne. Le Car­ré com­pre­nait. Il com­pre­nait que l’es­pion­nage n’é­tait pas une affaire d’ac­tion mais de patience. Pas de cou­rage mais de doute. Pas de cer­ti­tude mais d’am­bi­guï­té. Le Car­ré com­pre­nait que les espions n’é­taient pas des héros mais des hommes — des hommes fati­gués, des hommes com­pro­mis, des hommes qui avaient ces­sé de croire à ce qu’ils fai­saient mais qui conti­nuaient de le faire parce que s’ar­rê­ter était pire que continuer.

Vol­kons­ki se recon­nais­sait dans ces livres. C’é­tait un aveu qu’il ne se fai­sait qu’à lui-même, dans le silence de cet appar­te­ment, à trois heures du matin, avec Chos­ta­ko­vitch qui venait de mou­rir sur le tourne-disque et un dos­sier sur les genoux.

Il reprit le dos­sier. La der­nière page. Sa propre écri­ture — un brouillon de rap­port des­ti­né au géné­ral Orlov.

Sujet CAIRD — éva­lua­tion inter­mé­diaire. Le sujet a pris contact avec un agent non iden­ti­fié (dos­sier pho­to joint, iden­ti­fi­ca­tion en cours). Le sujet est en pos­ses­sion de docu­ments lais­sés par son pré­dé­ces­seur FENN. Le sujet pré­sente un pro­fil psy­cho­lo­gique carac­té­ris­tique : idéa­lisme, loyau­té per­son­nelle, vul­né­ra­bi­li­té aux liens émo­tion­nels. Recommandation…

La recom­man­da­tion. C’é­tait là que la main de Vol­kons­ki s’é­tait arrê­tée. Trois heures plus tôt, devant cette même page, le sty­lo en l’air.

Il y avait deux recom­man­da­tions possibles.

Recom­man­da­tion A : arres­ta­tion du sujet Caird. Sai­sie des docu­ments. Inter­ro­ga­toire. Iden­ti­fi­ca­tion de l’agent du Cygne par exploi­ta­tion des infor­ma­tions obte­nues. Pro­cé­dure stan­dard. Résul­tat garan­ti. Rapide, propre, efficace.

Recom­man­da­tion B : main­tien de la sur­veillance. Lais­ser Caird pour­suivre ses contacts. Le suivre jus­qu’au bout de l’o­pé­ra­tion — les malles, le trans­fert, l’ex­fil­tra­tion des docu­ments — et inter­ve­nir au der­nier moment, quand tous les maillons de la chaîne seraient visibles. Plus ris­qué. Plus long. Mais le résul­tat serait supé­rieur — non pas un homme et un car­net, mais un réseau entier. La femme du Cygne. Les inter­mé­diaires. Les com­plices à l’in­té­rieur du sys­tème. Le gar­dien de nuit du Bol­choï. Peut-être le bar­man du Metro­pol. Peut-être d’autres encore, des noms qu’on ne connais­sait pas, des visages qu’on n’a­vait pas encore photographiés.

C’é­tait la rai­son pro­fes­sion­nelle de choi­sir B. La rai­son que le géné­ral Orlov com­pren­drait. La rai­son qui tien­drait dans un rapport.

Mais il y avait une autre rai­son. Celle que Vol­kons­ki ne met­trait dans aucun rap­port. Celle qu’il ne for­mu­lait qu’i­ci, dans le silence de son appar­te­ment, avec le fan­tôme de Chos­ta­ko­vitch dans les enceintes et le reflet de son propre visage dans la fenêtre noire.

Il ne vou­lait pas arrê­ter Caird.

Pas encore. Pas main­te­nant. Pas comme ça.

Il éprou­vait pour cet homme quelque chose qu’il n’a­vait pas éprou­vé depuis long­temps — depuis si long­temps qu’il avait oublié le nom de ce sen­ti­ment, s’il en avait un. Pas de l’a­mi­tié. Pas de la sym­pa­thie. Quelque chose de plus aus­tère. Du res­pect, peut-être. Ou de la recon­nais­sance. La recon­nais­sance d’un homme soli­taire pour un autre homme soli­taire — parce que Caird, mal­gré ses dîners sous la ver­rière et ses soi­rées avec le Géor­gien et sa Fran­çaise, était seul. Fon­da­men­ta­le­ment seul. Un homme loin de sa femme, loin de son fils, loin de tout ce qu’il connais­sait, jeté dans un jeu qu’il n’a­vait pas choi­si, et qui au lieu de fuir — comme Fenn avait fui, comme tout homme rai­son­nable aurait fui — res­tait. Res­tait et avan­çait. Avec sa peur. Avec ses chaus­settes. Avec sa confiance d’i­diot et son cou­rage d’amateur.

Et Vol­kons­ki, qui avait pas­sé sa vie à détruire des hommes comme Caird — à les iden­ti­fier, les pié­ger, les retour­ner, les bri­ser — Vol­kons­ki se décou­vrait inca­pable de signer la recom­man­da­tion A. Non pas par fai­blesse. Par quelque chose de pire que la fai­blesse. Par ce sen­ti­ment que Phil­by avait nom­mé et que Vol­kons­ki avait cru ne pas posséder.

Le sen­ti­ment.

L’at­ta­che­ment.

Il prit le sty­lo. Écrivit :

Recom­man­da­tion : main­tien de la sur­veillance active. Pro­lon­ga­tion de la phase d’ob­ser­va­tion. Objec­tif : iden­ti­fi­ca­tion com­plète du réseau Fenn via les contacts du sujet Caird. Inter­ven­tion dif­fé­rée jus­qu’à conso­li­da­tion des élé­ments. Prio­ri­té : la femme non iden­ti­fiée du point de rendez-vous.

Il relut. C’é­tait propre. C’é­tait pro­fes­sion­nel. C’é­tait défen­dable. Orlov accep­te­rait — Orlov vou­lait des résul­tats spec­ta­cu­laires, des réseaux entiers déman­te­lés, pas des arrests iso­lées de fonc­tion­naires bri­tan­niques de second rang. La recom­man­da­tion B ser­vait les inté­rêts du Directoire.

Et elle lais­sait Caird en liberté.

Un peu plus longtemps.

Un peu plus.

Vol­kons­ki signa le rap­port. Le glis­sa dans l’en­ve­loppe. Posa l’en­ve­loppe sur la table.

Puis il se leva, alla jus­qu’au tourne-disque, et repo­sa l’ai­guille au début. Le Qua­tuor numé­ro 8. Do, mi bémol, ré, si. D‑S-C‑H. La plainte recom­men­ça. Lente. Vraie. Insupportable.

Il retour­na au fau­teuil. Fer­ma les yeux.

Et dans le silence entre les notes, dans cet espace infi­ni­té­si­mal où la musique res­pire avant de reprendre, Ser­gueï Niko­laïe­vitch Vol­kons­ki admit quelque chose qu’il n’a­vait admis devant per­sonne — pas devant Orlov, pas devant Phil­by, pas devant le miroir du ves­tiaire de la Loubianka.

Il espé­rait que Caird réussirait.

C’é­tait une tra­hi­son. Une micro-tra­hi­son, invi­sible, inté­rieure, un mil­li­mètre de dévia­tion dans une ligne qui aurait dû être droite. Mais les mil­li­mètres, dans son métier, fai­saient des kilo­mètres. Et les espoirs secrets, dans son monde, étaient les seules armes que per­sonne ne pou­vait confisquer.

Il espé­rait.

Dehors, Mos­cou dor­mait. La neige grise sur les toits. Les tilleuls nus le long des bou­le­vards. Les fenêtres éteintes. Et quelque part, au cœur de cette ville immense et froide et ter­rible et belle, un Anglais en car­di­gan dor­mait du som­meil des hommes qui ont déci­dé, et un offi­cier du KGB écou­tait Chos­ta­ko­vitch en espé­rant — en secret, en silence, en tra­hi­son — que la déci­sion de l’An­glais serait la bonne.

CHA­PITRE 10 — LE PIÈGE

Le mer­cre­di revint comme reviennent les mer­cre­dis à Mos­cou — gris, ponc­tuel, indifférent.

Caird avait pas­sé la semaine à pré­pa­rer. Non pas l’o­pé­ra­tion — il n’y avait rien à pré­pa­rer, le mes­sage dans la chaus­sure avait tout dit, les malles, la porte 4, le gar­dien Iou­ri, la malle numé­ro 7, une nuit, une seule. Non, ce qu’il avait pré­pa­ré, c’é­tait lui-même. Son visage. Son allure. Sa façon de tra­ver­ser le hall du Metro­pol le matin, de sou­rire au maître d’hô­tel, de dis­cu­ter logis­tique au Bol­choï avec le régis­seur Pan­kov, de dîner sous la ver­rière avec Gui­vi et Mireille comme si rien n’a­vait chan­gé. Le camou­flage de la nor­ma­li­té. Le masque de l’homme qui n’a rien à cacher — le plus dif­fi­cile de tous les masques, parce qu’il exige de res­sem­bler à ce qu’on était avant d’a­voir quelque chose à cacher, et que ce qu’on était avant est un pays dont on ne retrouve plus la carte.

Il avait bien joué. Ou du moins le croyait-il. Gui­vi ne sem­blait rien soup­çon­ner — mais Gui­vi était un acteur, et les acteurs ne montrent que ce qu’ils veulent mon­trer. Mireille l’a­vait regar­dé avec une atten­tion accrue — ses yeux s’at­tar­daient sur lui une demi-seconde de trop, comme si elle cher­chait sur son visage le signe d’une déci­sion prise. Ket­tu­nen avait été Ket­tu­nen — sou­riant, affable, pré­sent sans insis­ter, avec cette dis­cré­tion de pro­fes­sion­nel qui était peut-être la forme la plus sophis­ti­quée de surveillance.

Et Vol­kons­ki.

Caird ne l’a­vait pas revu depuis la nuit du hall. Mais il sen­tait sa pré­sence — dif­fuse, constante, comme un chan­ge­ment de pres­sion atmo­sphé­rique. Vol­kons­ki n’a­vait pas besoin d’être visible pour être là. Il était dans les regards des ser­veurs qui s’at­tar­daient un peu trop long­temps. Dans le bruit presque imper­cep­tible d’un déclic télé­pho­nique quand Caird décro­chait le com­bi­né de la 307. Dans l’ombre d’un homme en man­teau gris, tou­jours à trente mètres, tou­jours patient, qui le sui­vait dans les rues de Mos­cou comme une ombre fidèle.

Mer­cre­di. Quinze heures.

Il sor­tit du Metropol.

Le même tra­jet que la pre­mière fois — Petrov­ka, le bou­le­vard Tvers­koï, Malaya Bron­naya. Les mêmes tilleuls nus. Les mêmes babou­ch­kas indes­truc­tibles. Le même ciel de mars, ce cou­vercle de nuages qui com­men­çait pour­tant — Caird le nota avec un sur­saut d’es­poir irra­tion­nel — à se fis­su­rer. Des déchi­rures dans le gris. Des trouées de bleu pâle. Le prin­temps ne venait pas encore, mais il envoyait des éclaireurs.

L’é­tang du Patriarche avait chan­gé. La glace s’é­tait reti­rée — pas com­plè­te­ment, il res­tait des plaques grises le long des berges, mais le centre de l’é­tang était libre, et l’eau appa­rais­sait, noire, immo­bile, réflé­chis­sant le ciel comme un miroir sale. Des canards étaient reve­nus — deux ou trois, timides, méfiants, qui nageaient en cercles pru­dents comme s’ils n’é­taient pas sûrs que Mos­cou méri­tait leur retour.

Le café sans enseigne. La porte de bois. La poi­gnée de métal terni.

Caird entra.

Elle était déjà là.

Même table. Même man­teau gris. Même tasse de café. Même immo­bi­li­té de sur­vi­vante. Mais quelque chose avait chan­gé dans son visage — une ten­sion autour des yeux, un res­ser­re­ment des mâchoires, l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui porte un poids et qui sait que le moment de le poser approche.

Caird s’as­sit. Com­man­da un café. Atten­dit qu’il arrive. Le ser­veur — un vieil homme au tablier dou­teux qui se dépla­çait avec la len­teur d’un gla­cier et la dis­cré­tion d’un conspi­ra­teur — posa la tasse et s’éloigna.

— Vous êtes reve­nu, dit-elle.

— Je suis revenu.

— Alors vous avez décidé.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat. Elle lisait la déci­sion sur son visage — sur ce visage que tout le monde à Mos­cou sem­blait capable de lire, ce visage trans­pa­rent, ce visage d’homme hon­nête qui ne savait pas men­tir et qui, para­doxa­le­ment, s’é­tait retrou­vé au cœur d’un monde où le men­songe était la langue maternelle.

— Oui, dit Caird. J’ai décidé.

Elle hocha la tête. Un mou­ve­ment lent, mesu­ré. Pas de sou­la­ge­ment visible. Pas de gra­ti­tude. Le sou­la­ge­ment et la gra­ti­tude étaient des luxes qu’elle ne pou­vait pas s’of­frir — pas main­te­nant, pas dans ce café, pas avec ce qui res­tait à faire.

— Les malles arrivent le 25, dit-elle.

— Je sais.

Elle le regar­da. Ses yeux verts — ces yeux d’une intel­li­gence nue qui l’a­vaient frap­pé la pre­mière fois — se plis­sèrent légèrement.

— Vous savez. Comment ?

— Un mes­sage. Dans ma chambre.

— Dans votre chambre.

Un silence. Elle but une gor­gée de café. Repo­sa la tasse avec une pré­ci­sion mil­li­mé­trique, exac­te­ment au centre de la sou­coupe, comme si la géo­mé­trie de ce geste était une façon de contrô­ler l’incontrôlable.

— Il y a d’autres per­sonnes, dit-elle. Des gens que vous ne connais­sez pas et que vous ne connaî­trez jamais. Des gens à l’in­té­rieur du sys­tème — à l’in­té­rieur de l’hô­tel, à l’in­té­rieur du théâtre, à l’in­té­rieur de machines que vous ne soup­çon­nez pas. Dou­glas les connais­sait. Cer­tains. Pas tous. Per­sonne ne les connaît tous. C’est le prin­cipe. Chaque maillon ne voit que le maillon sui­vant. Vous êtes un maillon, Julian. Pas le pre­mier. Pas le der­nier. Mais en ce moment, le plus exposé.

Elle dit son pré­nom — Julian — pour la pre­mière fois. Le mot avait dans sa bouche une sono­ri­té étrange, presque tendre, comme si le fait de nom­mer quel­qu’un créait un lien qu’elle ne vou­lait pas créer mais qu’elle ne pou­vait plus éviter.

— Les docu­ments, dit Caird. Que contiennent-ils ?

Elle hési­ta. C’é­tait la pre­mière hési­ta­tion qu’il voyait chez elle — une frac­ture d’une seconde dans cette sur­face lisse, cette maî­trise absolue.

— Des don­nées. Tech­niques. Sur des pro­grammes que votre gou­ver­ne­ment connaît de nom mais pas de conte­nu. Des chiffres, des sché­mas, des résul­tats d’es­sais. Des choses qui, entre les bonnes mains, pour­raient chan­ger l’é­qui­libre. Pas l’é­qui­libre du monde — ce serait pré­ten­tieux. L’é­qui­libre de la peur. Et l’é­qui­libre de la peur, c’est ce qui empêche les deux côtés d’ap­puyer sur le bouton.

L’é­qui­libre de la peur. Caird com­prit. Il com­prit sans avoir besoin de détails, sans avoir besoin de noms de pro­grammes ou de for­mules ou de sché­mas. Il com­prit parce que c’é­tait 1963, et qu’un an plus tôt le monde avait failli finir à Cuba, et que la peur — la grande peur, la peur nucléaire, la peur qui trans­for­mait chaque jour en sur­sis — était la seule chose que les deux blocs avaient en commun.

— Pour­quoi ? dit-il.

La ques­tion la plus simple. La plus difficile.

— Pour­quoi je fais ça ? Elle eut un sou­rire — pas le demi-sou­rire de la pre­mière ren­contre, un sou­rire plus triste, plus com­plet. Parce que j’ai une fille. Elle a douze ans. Elle s’ap­pelle — non. Je ne vous dirai pas son nom. Mais elle a douze ans et elle aime les mathé­ma­tiques et elle pose des ques­tions aux­quelles je ne peux pas répondre. Des ques­tions sur le monde. Sur la véri­té. Sur pour­quoi les choses sont comme elles sont. Et je ne peux pas lui répondre parce que les réponses vraies sont inter­dites et que les réponses per­mises sont des men­songes. Et je me suis dit — un jour, il y a deux ans, en la regar­dant faire ses devoirs de mathé­ma­tiques à la table de la cui­sine — je me suis dit : je ne veux pas que ma fille vive dans un monde où la véri­té est inter­dite. Et si je ne peux pas chan­ger le monde, je peux au moins faire en sorte que les gens qui ont le pou­voir de le chan­ger aient accès aux bonnes informations.

Elle se tut.

— C’est naïf, dit-elle. Je le sais. C’est naïf de croire que des docu­ments trans­mis à une ambas­sade étran­gère par l’in­ter­mé­diaire d’un atta­ché cultu­rel en chaus­sures de tweed vont chan­ger quoi que ce soit. Mais la naï­ve­té est par­fois la seule forme de cou­rage qui reste quand toutes les autres ont été confisquées.

Un atta­ché cultu­rel en chaus­sures de tweed. Elle avait dit cela avec une pointe d’hu­mour — la pre­mière, la seule — et Caird sen­tit quelque chose se fis­su­rer en lui, non pas de la tris­tesse mais de la gra­ti­tude, la gra­ti­tude de se trou­ver face à quel­qu’un qui, dans cette ville de men­songes et de peur et de masques, pou­vait encore faire une plai­san­te­rie. Même une petite. Même triste. C’é­tait un signe de vie.

— Voi­ci com­ment cela va se pas­ser, dit-elle.

Et elle expliqua.

Le 25 mars, les malles du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny arri­ve­raient par train depuis Lenin­grad — elles avaient tran­si­té par la Fin­lande, puis par la fron­tière sovié­tique, un tra­jet que Caird avait lui-même orga­ni­sé dans le cadre de ses fonc­tions offi­cielles. Les malles seraient entre­po­sées dans les sous-sols du Bol­choï, porte 4, sous la res­pon­sa­bi­li­té de l’ad­mi­nis­tra­tion du théâtre. Le gar­dien de nuit — Iou­ri — assu­re­rait la sur­veillance entre vingt-deux heures et six heures du matin. Iou­ri était un homme de confiance. Un maillon.

La nuit du 28 mars — trois jours après l’ar­ri­vée des malles, assez de temps pour que la rou­tine s’ins­talle, pas assez pour que la vigi­lance aug­mente — Caird devrait se rendre au Bol­choï. Par l’en­trée des artistes, côté ruelle Kopyevs­ki. La porte serait ouverte. Iou­ri serait là. La malle numé­ro 7 — mar­quée « Cos­tumes Acte III » — avait un double fond. L’es­pace était suf­fi­sant pour un paquet de la taille d’un livre.

— Le paquet sera chez Iou­ri, dit-elle. Vous n’au­rez pas à le trans­por­ter dans la rue. C’est la par­tie la plus dan­ge­reuse — le trans­port — et nous l’a­vons éli­mi­née. Vous arri­vez, vous ouvrez la malle, vous pla­cez le paquet dans le double fond, vous refer­mez. Dix minutes. Pas plus.

Dix minutes. Le temps d’un café. Le temps d’une ciga­rette. Le temps de chan­ger le cours de quelque chose — ou de ne rien chan­ger du tout, c’é­tait le risque, c’é­tait tou­jours le risque, on ne savait jamais si ce qu’on fai­sait comp­tait vrai­ment ou si c’é­tait un geste dans le vide, une bou­teille lan­cée dans un océan que per­sonne ne traverserait.

— Et ensuite ? dit Caird.

— Ensuite, rien. Les malles repar­ti­ront avec la com­pa­gnie à la fin de la tour­née. Elles pas­se­ront la douane — les doua­niers ne fouillent pas les malles de cos­tumes du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny, c’est un accord diplo­ma­tique, c’est la rai­son pour laquelle ce plan fonc­tionne. Les malles arri­ve­ront à Londres. Quel­qu’un les ouvri­ra. Quel­qu’un trou­ve­ra les docu­ments. Et cette per­sonne sau­ra quoi en faire.

— Et vous ?

Elle le regar­da. Et dans ses yeux verts, pour la pre­mière fois, Caird vit quelque chose qui res­sem­blait à de la peur. Non — pas de la peur. De l’ac­cep­ta­tion. L’ac­cep­ta­tion d’un risque qu’elle avait pesé, mesu­ré, tour­né dans tous les sens, et qu’elle avait choi­si de prendre en sachant que le prix, si elle per­dait, serait total.

— Moi, je reste. Ma fille est ici. Ma vie est ici. Je ne pars pas.

— Mais si on vous —

— Si on me trouve, dit-elle avec une dou­ceur ter­ri­fiante, si on me trouve, alors c’est que les choses auront mal tour­né, et dans ce cas, les docu­ments seront déjà à Londres ou ne seront nulle part, et dans les deux cas, ce que vous aurez fait aura eu un sens. Ou pas. On ne choi­sit pas le sens des choses. On choi­sit seule­ment de les faire.

Le café refroi­dis­sait. Le ser­veur au tablier dou­teux avait dis­pa­ru. Les autres clients — les ombres, les sil­houettes, ces pré­sences ano­nymes qui peu­plaient le Cygne comme des figu­rants dans un film dont on ne connais­sait pas le scé­na­rio — étaient par­tis. Ils étaient seuls.

— Julian.

— Oui.

— Il y a quelque chose que je ne vous ai pas dit. Que Dou­glas ne savait pas. Que per­sonne ne sait, sauf moi.

Elle posa ses mains à plat sur la table. Ce geste — encore ce geste, le même que Zinaï­da, le même que Kos­tia, ce geste russe qui ancrait les mains quand les mots deve­naient lourds.

— Vous n’a­vez jamais été un acci­dent. Vous n’a­vez jamais été un rem­pla­çant de for­tune envoyé au hasard. Dou­glas croyait que si — il croyait que Londres vous avait choi­si au hasard, un homme ordi­naire pour un poste ordi­naire. Mais ce n’est pas vrai. On vous a choi­si. Pré­ci­sé­ment vous. Parce que vous êtes ce que vous êtes — un homme qui ouvre les portes, un homme à qui les gens font confiance, un homme qui ne sait pas men­tir et qui, pour cette rai­son exacte, est le meilleur mes­sa­ger pos­sible. Per­sonne ne soup­çonne un homme qui ne sait pas men­tir. C’est le camou­flage parfait.

Caird sen­tit le sol se dérober.

Non pas d’un coup — len­te­ment, par degrés, comme la pre­mière fois dans la chambre 418. La glace qui se fis­sure. L’eau noire en des­sous. Mais cette fois, c’é­tait pire. Parce que cette fois, ce n’é­tait pas le sol de Mos­cou qui se déro­bait sous lui. C’é­tait le sol de sa propre vie. C’é­tait la cer­ti­tude — qu’il avait por­tée comme un man­teau depuis son départ de Londres — d’être un homme libre, un homme qui choi­sis­sait, un homme qui déci­dait de son propre mou­ve­ment. Et cette cer­ti­tude venait de s’effondrer.

On l’a­vait choi­si. Pas Mos­cou — Londres. Pas le KGB — Whi­te­hall. Ses propres gens. Har­ring­ton avec sa voix de papier peint. Les hommes silen­cieux der­rière les bureaux. Ils l’a­vaient envoyé ici en sachant. En sachant qu’il trou­ve­rait le car­net. En sachant qu’il irait au Cygne. En sachant qu’il dirait oui — parce que c’est ce que font les hommes comme Julian Caird. Les sen­ti­men­taux. Les hon­nêtes. Les ouverts. On ne leur dit rien, et ils font tout. On les met devant une porte, et ils l’ouvrent. On leur donne une hor­loge, et ils la démontent.

Evtou­chen­ko avait rai­son. Les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces.

— Com­ment savez-vous cela ? dit Caird. Sa voix était calme. Éton­nam­ment calme.

— Parce que celui qui m’a recru­tée — il y a long­temps, avant Dou­glas, avant vous — m’a dit un jour : quand le moment vien­dra, nous enver­rons quel­qu’un de bien. Pas un espion. Pas un pro­fes­sion­nel. Quel­qu’un de bien. Parce que les pro­fes­sion­nels se font repé­rer, et les espions se font retour­ner, mais les gens de bien — les gens de bien, on ne peut rien faire d’eux, sauf les lais­ser être ce qu’ils sont.

Elle se leva.

— Le 28 mars. Le Bol­choï. La ruelle Kopyevs­ki. Vingt-trois heures.

Elle bou­ton­na son man­teau. Ses gestes, cette fois, étaient moins éco­nomes que d’ha­bi­tude — une légère hési­ta­tion dans les doigts, un trem­ble­ment au niveau du der­nier bou­ton. Elle était humaine. Sous la maî­trise, sous l’in­tel­li­gence, sous l’im­mo­bi­li­té de sur­vi­vante — humaine. Et effrayée. Et cou­ra­geuse. Et seule.

— Je ne vous rever­rai peut-être pas, dit-elle. Si tout se passe bien, il n’y aura pas de rai­son. Et si tout se passe mal —

Elle ne finit pas la phrase. Les phrases qu’on ne finit pas sont par­fois les plus complètes.

— Votre fille, dit Caird. Com­ment va-t-elle en mathématiques ?

La femme sans nom le regar­da. Et quelque chose pas­sa entre eux — quelque chose qui n’a­vait pas de nom dans les manuels d’es­pion­nage, quelque chose que ni le MI6 ni le KGB n’a­vaient pré­vu ni anti­ci­pé ni ins­tru­men­ta­li­sé — quelque chose de pure­ment humain. Un sou­rire. Un vrai sou­rire. Le pre­mier vrai sou­rire que Caird voyait sur ce visage.

— Elle est pre­mière de sa classe, dit-elle.

Et elle sortit.

Caird res­ta assis. Le café était froid. L’é­tang du Patriarche, visible à tra­vers la vitre embuée, brillait sous le ciel qui se déchi­rait — des trouées de bleu, de plus en plus larges, comme si mars, enfin, lâchait prise. Les canards nageaient. L’eau noire reflé­tait un mor­ceau de ciel.

Il pen­sa à Tho­mas. Son fils. Neuf ans. Qui aimait les trains et les cartes et les his­toires que son père lui racon­tait le soir avant de dor­mir — des his­toires inven­tées, des his­toires d’ex­plo­ra­teurs et de navires et de pays loin­tains. Des his­toires qui, main­te­nant qu’il y pen­sait, étaient peut-être les seules choses vraies qu’il eût jamais dites.

Il se leva. Paya. Sortit.

Le froid l’ac­cueillit — mais un froid dif­fé­rent, un froid qui avait per­du de sa méchan­ce­té, un froid de fin de règne. Le prin­temps n’é­tait pas là, mais l’hi­ver avait ces­sé de se battre. Quelque chose, dans l’air, avait changé.

Le 28 mars. Cinq jours.

Caird mar­cha vers le Metro­pol. Il ne regar­da pas der­rière lui. Il n’en avait plus besoin. Il savait que l’homme en man­teau gris était là. Il savait que Vol­kons­ki savait. Il savait que tout le monde savait — et que per­sonne, pour l’ins­tant, ne bougeait.

C’é­tait le moment le plus étrange de tous — ce moment où le gibier et le chas­seur marchent dans la même direc­tion, à trente mètres l’un de l’autre, et où ni l’un ni l’autre ne peut se résoudre à accé­lé­rer le pas.

Lire la suite…

Read more