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L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 2

L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 2

L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 2

CHA­PITRE 4 — LE GÉORGIEN

Gui­vi vint le cher­cher un soir sans prévenir.

C’é­tait un jeu­di — Caird s’en sou­vien­drait parce que c’é­tait le soir où il avait déci­dé de ne pas sor­tir, de res­ter dans sa chambre, de relire le car­net de Fenn pour la qua­trième fois en essayant d’en extraire un sens qui lui échap­pait encore. Il était assis sur le lit, le car­net ouvert sur les genoux, un crayon à la main, quand trois coups frap­pés à sa porte le firent sur­sau­ter si vio­lem­ment qu’il faillit ava­ler le crayon.

— Julian ! Ouvrez ! C’est une urgence !

La voix de Gui­vi. Impos­sible de la confondre avec une autre — ce gron­de­ment tec­to­nique, cette basse pro­fonde qui fai­sait vibrer le bois de la porte comme une mem­brane de tambour.

Caird cacha le car­net sous l’o­reiller — geste absurde, geste d’en­fant sur­pris avec un livre inter­dit — et ouvrit.

Gui­vi se tenait dans le cou­loir, magni­fique et ter­rible. Il por­tait un cos­tume noir à revers de soie, une che­mise d’un blanc éblouis­sant, et un nœud papillon qui pen­dait, défait, de chaque côté de son col comme les oreilles d’un chien triste. Ses joues étaient rouges. Ses yeux brillaient. Il tenait une bou­teille dans chaque main — de la vod­ka dans la gauche, quelque chose d’ambre et d’in­dé­fi­nis­sable dans la droite.

— L’ur­gence, dit Gui­vi, c’est que j’ai chan­té Boris Godou­nov ce soir et que j’ai été magni­fique et que per­sonne ne devrait être seul après avoir été magni­fique. Habillez-vous. On sort.

— Il est dix heures passées.

— Oui. Et alors ? La nuit com­mence. À Mos­cou, tout ce qui compte se passe après dix heures. Avant dix heures, c’est le théâtre. Après dix heures, c’est la vie.

Caird vou­lut pro­tes­ter. Il avait des rai­sons de res­ter — le car­net, la pru­dence, le bon sens. Mais Gui­vi avait déjà posé les deux bou­teilles sur la com­mode et fouillait dans l’ar­moire de Caird avec la désin­vol­ture d’un homme pour qui les notions de pro­prié­té pri­vée et d’es­pace per­son­nel étaient des curio­si­tés occi­den­tales dont il avait enten­du par­ler sans jamais les prendre au sérieux.

— Ceci, dit-il en sor­tant le seul cos­tume conve­nable de Caird — un tweed gris, ache­té à Savile Row trois ans plus tôt, qui avait la digni­té fati­guée des bons vête­ments anglais. Met­tez ceci. Et pas cette cra­vate. Cette cra­vate est une offense à Dieu. Vous n’a­vez pas de cra­vate rouge ? Non ? Les Anglais. Peuple admi­rable mais chro­ma­ti­que­ment désespérant.

Vingt minutes plus tard, ils étaient dans un taxi.

Pas une Vol­ga offi­cielle — un taxi ordi­naire, conduit par un homme mous­ta­chu qui recon­nut Gui­vi immé­dia­te­ment et faillit embou­tir un lam­pa­daire de joie. Ils rou­lèrent à tra­vers Mos­cou noc­turne. La ville était dif­fé­rente la nuit — les façades sta­li­niennes per­daient leur bru­ta­li­té et deve­naient, sous les réver­bères oran­gés, presque majes­tueuses. Les rues étaient presque vides. De temps en temps, une sil­houette pres­sée tra­ver­sait un car­re­four, col rele­vé, tête bais­sée, avec cette démarche carac­té­ris­tique du Mos­co­vite noc­turne — rapide sans cou­rir, dis­crète sans se cacher, une démarche de quel­qu’un qui sait qu’il vaut mieux ne pas être dehors trop long­temps après la tom­bée de la nuit.

Le taxi s’ar­rê­ta devant un immeuble sans signe dis­tinc­tif, dans une rue per­pen­di­cu­laire à l’Ar­bat. Pas d’en­seigne, pas de lumière visible depuis la rue. Gui­vi paya le chauf­feur avec une géné­ro­si­té qui fit briller les yeux de l’homme sous sa mous­tache, puis pous­sa une porte cochère qui don­nait sur une cour intérieure.

— Où sommes-nous ? deman­da Caird.

— Chez des amis.

Ils tra­ver­sèrent la cour — pavés irré­gu­liers, murs lépreux, une odeur de chou et de char­bon — et des­cen­dirent un esca­lier étroit vers un sous-sol. Gui­vi frap­pa un rythme par­ti­cu­lier sur une porte métal­lique. Elle s’ouvrit.

La cha­leur les frap­pa comme une vague.

C’é­tait un appar­te­ment — non, un ate­lier, un ancien local tech­nique trans­for­mé en quelque chose qui res­sem­blait à un salon, un bar et une salle de concert à la fois. Bas de pla­fond, enfu­mé, éclai­ré par des lampes recou­vertes de tis­sus colo­rés qui don­naient à l’air une teinte de cuivre. Il y avait une ving­taine de per­sonnes — assises sur des cous­sins, des chaises dépa­reillées, le rebord d’une vieille bai­gnoire recon­ver­tie en ban­quette. Des bou­teilles par­tout. Des verres. Des cen­driers débor­dants. Et de la musique — quel­qu’un jouait de la gui­tare dans un coin, un air lent, modal, qui n’é­tait ni russe ni occi­den­tal, quelque chose qui venait de plus loin et de plus profond.

Gui­vi fut accueilli comme un roi reve­nu d’exil.

Des cris. Des embras­sades. Des hommes qui se levaient pour le ser­rer dans leurs bras avec une fer­veur qui aurait été embar­ras­sante n’im­porte où ailleurs mais qui ici, dans ce sous-sol, avec cette lumière et cette fumée et cette musique, sem­blait par­fai­te­ment natu­relle. On leur mit des verres dans les mains. Quel­qu’un appor­ta un pla­teau de kha­cha­pou­ri — ce pain géor­gien four­ré de fro­mage fon­du qui brû­lait les doigts et récon­for­tait l’âme. Caird man­gea, but, et regarda.

Les visages. C’é­tait les visages qui le frap­paient. Pas des visages offi­ciels — pas les visages lisses et contrô­lés qu’il croi­sait au minis­tère ou dans le hall du Metro­pol. Des visages ouverts. Vivants. Fati­gués mais vivants. Des peintres, des musi­ciens, des écri­vains peut-être — il ne par­lait pas assez russe pour le savoir avec cer­ti­tude, mais il recon­nais­sait le type. Cette inten­si­té du regard. Cette façon de par­ler avec les mains. Cette urgence de dire quelque chose avant qu’on ne vous empêche de le dire.

— L’in­tel­li­gent­sia, mur­mu­ra Gui­vi en s’as­seyant à côté de lui sur un cous­sin qui pro­tes­ta sous son poids. Pas l’of­fi­cielle. L’autre. Celle qui peint ce qu’elle veut et non ce qu’on lui dit de peindre. Celle qui lit des livres inter­dits et écoute de la musique inter­dite et pense des pen­sées inter­dites. La vraie Rus­sie, Julian. Celle qu’on ne vous mon­tre­ra jamais dans les visites organisées.

— C’est ris­qué, dit Caird.

— Tout est ris­qué. Vivre est ris­qué. Chan­ter est ris­qué. Man­ger ce kha­cha­pou­ri est ris­qué — le fro­mage seul pour­rait tuer un homme faible. Mais on le fait quand même. Parce que sinon, qu’est-ce qu’on fait ? On reste dans sa chambre d’hô­tel à regar­der le plafond ?

Caird pen­sa au car­net sous son oreiller. Au pla­fond de la chambre 418. Il ne dit rien.

La soi­rée avan­ça comme les soi­rées avancent dans les sous-sols de Mos­cou — par vagues. Des moments d’exal­ta­tion col­lec­tive, de toasts et de chants, sui­vis de replis sou­dains, de conver­sa­tions à deux ou trois, voix basses, visages rap­pro­chés. Quel­qu’un réci­ta un poème — en russe, Caird ne com­prit pas les mots, mais il com­prit le rythme, la mon­tée, la chute, la dou­leur conte­nue dans les syl­labes comme un ani­mal dans une cage. L’as­sem­blée écou­tait dans un silence reli­gieux. Quand le poème fut fini, per­sonne n’ap­plau­dit. Ils hochèrent la tête. C’é­tait plus qu’un applaudissement.

Et puis Gui­vi chanta.

Pas un aria. Pas du Mous­sorg­ski ou du Tchaï­kovs­ki. Il chan­ta un chant géor­gien — seul, debout, les yeux fer­més, les bras le long du corps. Sa voix rem­plit le sous-sol comme de l’eau rem­plit une grotte. C’é­tait un chant ancien, poly­pho­nique, mais il le por­tait seul, alter­nant les registres dans sa gorge avec une vir­tuo­si­té qui défiait la phy­sio­lo­gie — la basse gron­dait dans sa poi­trine tan­dis que le bary­ton mon­tait vers quelque chose qui res­sem­blait à une plainte, ou à une prière, ou à un sou­ve­nir de quelque chose de per­du depuis si long­temps qu’on ne savait plus si c’é­tait un lieu, une per­sonne ou un monde entier.

Caird sen­tit ses yeux piquer. Il ne pleu­ra pas. Les Anglais ne pleurent pas dans les sous-sols de Mos­cou. Mais quelque chose en lui, quelque chose de ser­ré et de sec qu’il por­tait depuis des années — depuis Helen, depuis le silence de leur mai­son de Ken­sing­ton, depuis le matin où elle avait dit je ne sais plus qui tu es et où il avait com­pris qu’elle avait rai­son — quelque chose céda. Pas com­plè­te­ment. Juste une fis­sure. Assez pour lais­ser entrer un peu de lumière — ou un peu d’obs­cu­ri­té, c’é­tait la même chose.

Plus tard — une heure, deux heures, le temps avait ces­sé de fonc­tion­ner nor­ma­le­ment — Gui­vi et Caird se retrou­vèrent seuls dans un coin, assis côte à côte contre le mur, une bou­teille de tchat­cha — eau-de-vie géor­gienne, trans­pa­rente et traî­tresse — posée entre eux.

— Vous savez qui j’é­tais avant d’être chan­teur ? dit Guivi.

— Non.

— Per­sonne. Un gar­çon de Kutai­si. Mon père était for­ge­ron. Ma mère fai­sait du vin. J’ai gran­di dans une cour avec des poules et un noyer. Et un jour, le pro­fes­seur de musique de l’é­cole m’a enten­du chan­ter en classe et il est deve­nu blanc comme ce mur. Il a dit : ce gar­çon a le diable dans la gorge. Ma mère l’a giflé. Mais elle savait qu’il avait raison.

Il but une gor­gée de tchat­cha. Son visage avait chan­gé. La jovia­li­té était tou­jours là — elle ne quit­tait jamais tout à fait ce visage — mais en des­sous, comme une rivière sous la glace, il y avait autre chose. De la gra­vi­té. De la fatigue. L’u­sure d’un homme qui porte un masque depuis si long­temps qu’il ne sait plus tou­jours où finit le masque et où com­mence le visage.

— Sta­line, dit Guivi.

Le nom tom­ba dans le silence comme une pierre dans un puits.

— Sta­line était géor­gien. Vous le savez, bien sûr. Tout le monde le sait. Mais savez-vous ce que ça signi­fie ? Être géor­gien après Sta­line ? Pen­dant Staline ?

Caird secoua la tête.

— Ça signi­fie que le monstre avait votre accent. Qu’il man­geait les mêmes plats que vous. Qu’il chan­tait les mêmes chan­sons. Qu’il por­tait le même sang dans ses veines. Quand j’é­tais enfant, les gens de mon vil­lage étaient fiers — Sta­line est des nôtres, ils disaient. Et puis les gens ont com­men­cé à dis­pa­raître. Un oncle. Un voi­sin. Le frère d’un ami. Et les gens du vil­lage ont ces­sé de dire que Sta­line était des nôtres, mais ils n’ont pas dit le contraire non plus. Ils ont sim­ple­ment ces­sé de par­ler. C’est ça, la ter­reur, Julian. Ce n’est pas quand les gens crient. C’est quand les gens cessent de parler.

Il ser­vit deux verres de tchatcha.

— Mon père a été arrê­té en 1949. On ne m’a jamais dit pour­quoi. Il est reve­nu en 1955, après la mort du Géor­gien — c’est comme ça que je l’ap­pelle main­te­nant, le Géor­gien, je ne dis plus l’autre nom. Mon père est reve­nu et il n’a­vait plus de dents. Plus de dents et plus de mots. Il s’as­seyait dans la cour, sous le noyer, et il regar­dait les poules. C’est tout ce qu’il fai­sait. Regar­der les poules. Jus­qu’à sa mort.

Gui­vi leva son verre.

— À mon père, dit-il. Qui regar­dait les poules.

Caird leva le sien. Ils burent. La tchat­cha brû­la comme un serment.

— Pour­quoi me racon­tez-vous ça ? deman­da Caird.

Gui­vi le regar­da. Ses yeux dorés, dans la lumière cui­vrée du sous-sol, avaient une fixi­té que Caird ne leur connais­sait pas — comme si, der­rière le masque du bouf­fon, un autre homme regar­dait à tra­vers les mêmes yeux.

— Parce que vous êtes nou­veau. Parce que vous avez un visage hon­nête. Et parce que les gens qui ont un visage hon­nête à Mos­cou, il faut les pré­ve­nir vite, avant que Mos­cou ne leur apprenne à mentir.

— Me pré­ve­nir de quoi ?

— De ne faire confiance à personne.

Un silence.

— Y com­pris à vous ? dit Caird.

Gui­vi écla­ta de rire — son vrai rire, le rire sis­mique, celui qui fai­sait trem­bler les bouteilles.

— Sur­tout à moi ! Un Géor­gien qui chante au Bol­choï, qui voyage à l’é­tran­ger, qui mange du caviar et boit du cham­pagne pen­dant que son peuple mange des hari­cots — vous croyez qu’on peut être cet homme-là sans arran­ge­ments ? Sans com­pro­mis ? Je suis un homme libre, Julian, mais ma liber­té a un prix, et ce prix, je le paie à des gens que vous ne vou­lez pas connaître.

Caird ouvrit la bouche. La refer­ma. Ce que Gui­vi venait de dire était soit un aveu, soit un aver­tis­se­ment, soit les deux. Et dans les deux cas, la bonne réponse était le silence.

Ils res­tèrent assis là un long moment, sans par­ler, à écou­ter quel­qu’un jouer de la gui­tare à l’autre bout de la pièce — un air triste et beau, une de ces mélo­dies russes qui semblent avoir été com­po­sées par le vent lui-même.

Ils quit­tèrent le sous-sol vers trois heures du matin. La rue était déserte. Le froid avait empi­ré — un froid de loup, un froid qui mor­dait les oreilles et les doigts avec une méchan­ce­té per­son­nelle. Gui­vi mar­chait à grands pas, le col rele­vé, chan­ton­nant quelque chose d’i­nau­dible. Caird trot­ti­nait à côté, engour­di par l’al­cool et le froid et les mots de Gui­vi qui réson­naient dans sa tête comme des cloches.

Ne faire confiance à personne.

Sur­tout à moi.

Ils trou­vèrent un taxi — Dieu sait com­ment, à cette heure, dans cette rue — et ren­trèrent au Metro­pol. Le hall était presque vide. Un veilleur de nuit som­no­lait der­rière la récep­tion. Les lustres étaient éteints, sauf un, qui jetait un cercle de lumière pâle sur le sol de marbre.

Et dans ce cercle de lumière, assis dans un fau­teuil, un livre ouvert sur les genoux, un homme.

Il leva les yeux quand ils entrèrent. Un visage mince, angu­leux, des yeux gris — pas froids, pas chauds, gris comme le ciel de mars, gris comme le cra­chin qui tom­bait sur Mos­cou, gris comme l’es­pace entre deux cer­ti­tudes. Il por­tait un cos­tume sombre de bonne coupe et une cra­vate de soie bor­deaux. Il avait l’air d’un homme qui attend quel­qu’un — ou qui attend que quel­qu’un mérite d’être attendu.

— Bon­soir, dit-il en anglais. En anglais par­fait. En anglais d’Ox­ford — mieux qu’Ox­ford, un anglais qui avait été appris, poli, per­fec­tion­né jus­qu’à deve­nir une arme.

Gui­vi s’im­mo­bi­li­sa. Presque imper­cep­ti­ble­ment. Un quart de seconde de rai­deur dans les épaules, un éclat dans les yeux dorés, vite effa­cé. Puis le masque revint — le sou­rire, la cha­leur, la voix de tonnerre.

— Ser­gueï Niko­laïe­vitch ! Vous ne dor­mez donc jamais ?

— Rare­ment, dit l’homme. L’in­som­nie est une mala­die professionnelle.

Il se leva. Grand — pas autant que Gui­vi, mais grand, mince, une élé­gance de félin. Il ten­dit la main à Caird.

— Ser­gueï Vol­kons­ki. Je tra­vaille au minis­tère de la Culture. On m’a par­lé de votre mis­sion — la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny. Un pro­jet pas­sion­nant. J’es­père que nous aurons l’oc­ca­sion d’en discuter.

Sa poi­gnée de main était ferme sans être agres­sive. Sa voix était douce. Son regard était d’une immo­bi­li­té totale — pas un cil ne bou­geait, pas une pupille ne déviait. C’é­tait le regard d’un homme qui vous donne toute son atten­tion et qui, ce fai­sant, vous prend quelque chose sans que vous sachiez quoi.

— Enchan­té, dit Caird.

— Tout le plai­sir est pour moi. Bon­soir, Gui­vi Zou­ra­bi. Bon­soir, Mon­sieur Caird. Mars est long, n’est-ce pas ? Mais il finit toujours.

Il tour­na les talons et dis­pa­rut dans l’ascenseur.

Gui­vi ne dit rien pen­dant trente secondes. C’é­tait, de la part de Gui­vi, un silence assourdissant.

— Qui est-ce ? deman­da Caird.

— Il vous l’a dit. Minis­tère de la Culture.

— Et en réalité ?

Gui­vi le regar­da. Et pour la pre­mière fois de la soi­rée — pour la pre­mière fois depuis qu’ils se connais­saient — Caird vit de la peur dans les yeux du Géor­gien. Pas une peur panique, pas une peur d’a­ni­mal. Une peur ancienne. Une peur apprise dans l’en­fance, ins­crite dans les os, trans­mise de père en fils comme un héri­tage dont on ne veut pas mais qu’on ne peut pas refuser.

— En réa­li­té, dit Gui­vi, bonne nuit, Julian.

Et il mon­ta l’es­ca­lier sans se retourner.

Caird res­ta seul dans le hall. Le cercle de lumière du lustre éclai­rait le fau­teuil où Vol­kons­ki avait été assis. Le livre était encore là, posé sur l’ac­cou­doir. Caird s’ap­pro­cha. Regar­da le titre.

Ham­let. En anglais. L’é­di­tion Oxford Uni­ver­si­ty Press.

Avec un marque-page à l’acte III, scène 1.

To be or not to be.

Caird mon­ta se cou­cher avec le sen­ti­ment très net que quel­qu’un, quelque part dans cet hôtel — ou au-des­sus de cet hôtel, ou en des­sous, ou par­tout à la fois — venait de lui adres­ser un mes­sage. Et que ce mes­sage, comme tous les mes­sages qui comptent vrai­ment, disait exac­te­ment ce qu’il vou­lait dire et rien de plus.

Le jeu avait commencé.

Il avait com­men­cé depuis le début, bien sûr. Mais main­te­nant, Caird le savait.

CHA­PITRE 5 — MIREILLE

Le musée Pou­ch­kine sen­tait la pous­sière chaude et le bois ciré.

C’é­tait une odeur de sanc­tuaire — une odeur qui disait : ici le temps ne passe pas, ou passe autre­ment, au rythme des toiles et des sculp­tures plu­tôt qu’au rythme des hommes. Caird avait ren­dez-vous avec un conser­va­teur pour dis­cu­ter des condi­tions de prêt éven­tuelles entre musées bri­tan­niques et sovié­tiques — un à‑côté de sa mis­sion prin­ci­pale, une de ces tâches déco­ra­tives qu’on ajoute aux agen­das des atta­chés cultu­rels pour jus­ti­fier leur exis­tence. Le conser­va­teur n’é­tait pas venu. Ou plu­tôt, il avait envoyé un mot par l’in­ter­mé­diaire d’une secré­taire essouf­flée : empê­ché, repor­té, sin­cères excuses, la semaine pro­chaine peut-être.

La semaine pro­chaine peut-être. L’ex­pres­sion favo­rite de Moscou.

Caird, dés­œu­vré, déci­da de res­ter. Il n’a­vait rien de mieux à faire — ou plu­tôt, il avait quelque chose de mieux à faire, il avait le car­net de Fenn à déchif­frer, il avait la men­tion du Cygne qui le han­tait depuis trois jours, il avait la clef de la 418 qui pesait tou­jours dans sa poche et le visage de Vol­kons­ki qui reve­nait chaque nuit flot­ter der­rière ses pau­pières. Mais c’é­tait pré­ci­sé­ment pour cela qu’il devait res­ter ici, dans ce musée, au milieu de ces toiles, à ne rien faire de sus­pect. Parce que ne rien faire de sus­pect était deve­nu, sans qu’il s’en rende compte, sa pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale. Et le fait que ne rien faire de sus­pect soit deve­nu sa pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale signi­fiait qu’il était déjà, irré­mé­dia­ble­ment, en train de faire quelque chose de suspect.

Il errait dans les salles.

Le musée Pou­ch­kine n’a­vait pas la déme­sure de l’Er­mi­tage — il n’a­vait pas cette folie impé­riale, ces enfi­lades infi­nies, cet excès qui vous écra­sait. Il avait quelque chose de plus intime, de plus secret. Des salles de taille humaine. Des Rem­brandt qui vous regar­daient dans les yeux. Des Renoir qui sem­blaient avoir été peints la veille — ces chairs roses, ces lumières de jar­din, cette dou­ceur de vivre qui parais­sait obs­cène dans une ville où la dou­ceur de vivre était un concept aus­si exo­tique que les palmiers.

Et puis les icônes.

Caird s’ar­rê­ta devant une vitrine. Des icônes anciennes, XIVe ou XVe siècle — des visages dorés sur fond de bois sombre, des yeux immenses, fixes, sans pupille visible, qui vous trans­per­çaient avec une séré­ni­té ter­ri­fiante. Des saints. Des mar­tyrs. Des hommes et des femmes qui avaient souf­fert et que la souf­france avait ren­dus lumi­neux — c’é­tait en tout cas ce que la pein­ture vou­lait dire, cette idée byzan­tine que la dou­leur est un che­min vers la lumière. Caird, qui ne croyait en rien de par­ti­cu­lier, trou­va ces visages bou­le­ver­sants. Peut-être parce qu’ils avaient sur­vé­cu à tout — aux Mon­gols, aux tsars, aux révo­lu­tions, aux bom­bar­de­ments, aux musées — et qu’ils étaient encore là, à regar­der les vivants avec cette patience infi­nie des choses qui savent qu’elles dure­ront plus long­temps que nous.

— Vous aimez les icônes ?

Il se retourna.

Mireille Dar­rieux était debout der­rière lui, un car­net de notes sous le bras, un fou­lard noué autour du cou avec cette négli­gence étu­diée que seules les Fran­çaises maî­trisent — ce nœud qui semble fait au hasard et qui est en réa­li­té le pro­duit d’un cal­cul aus­si pré­cis qu’une tra­jec­toire balistique.

— Je ne savais pas que vous étiez là, dit Caird.

— Je suis tou­jours là. C’est mon bureau, en quelque sorte. J’ac­com­pagne la délé­ga­tion cultu­relle fran­çaise, et la délé­ga­tion cultu­relle fran­çaise passe sa vie dans les musées. Vous cher­chiez Gro­mov ? Le conservateur ?

— Oui. Empêché.

— Empê­ché. Mireille eut un sou­rire qui disait tout ce qu’elle ne disait pas. Gro­mov est tou­jours empê­ché quand il doit ren­con­trer un Bri­tan­nique. Ça pas­se­ra. Ou ça ne pas­se­ra pas. Dans les deux cas, inutile de s’inquiéter.

Elle s’ap­pro­cha de la vitrine. Regar­da les icônes.

— Savez-vous ce qui me fas­cine dans les icônes russes ? Ce n’est pas la beau­té. C’est le silence. Regar­dez ces visages — ils ne parlent pas. Ils ne jugent pas. Ils sont là, c’est tout. Dans un pays où tout le monde ment — où men­tir est une com­pé­tence de sur­vie, un sport natio­nal, un art — ces visages sont les seuls qui ne mentent pas. C’est pour ça que les Russes les aiment. Pas par pié­té. Par nos­tal­gie de la vérité.

Caird la regar­da. Elle avait dit cela sans affec­ta­tion, sans pose, avec le natu­rel d’une femme qui pense à voix haute et qui ne se sou­cie pas de l’ef­fet pro­duit. C’é­tait cette qua­li­té, chez Mireille, qui le désta­bi­li­sait — cette absence totale de cal­cul appa­rent. Dans un monde où tout était cal­cul, elle sem­blait être la seule per­sonne à dire exac­te­ment ce qu’elle pen­sait. Ce qui était soit admi­rable, soit dan­ge­reux, soit un cal­cul d’un niveau supé­rieur à tous les autres.

— Vous avez déjeu­né ? dit-elle.

— Non.

— Alors venez. Il y a un endroit.

L’en­droit était une sto­lo­vaya — une can­tine popu­laire, à trois rues du musée, dans un sous-sol dont l’en­trée était signa­lée par une flèche peinte à la main sur le mur. Lumière de néon. Tables de for­mi­ca. Des ouvriers, des étu­diants, des femmes en blouse qui man­geaient de la soupe de bet­te­rave avec la concen­tra­tion silen­cieuse de gens pour qui man­ger n’est pas un plai­sir mais un ravitaillement.

Mireille com­man­da pour deux — du bortsch, du pain noir, des kot­le­ty — ces bou­lettes de viande dont la com­po­si­tion exacte res­tait un mys­tère que la science sovié­tique elle-même n’a­vait pas per­cé — et un verre de kom­pot, ce breu­vage sucré à base de fruits cuits que les Russes buvaient comme les Anglais buvaient du thé, c’est-à-dire en toute cir­cons­tance et sans rai­son particulière.

Ils man­gèrent en silence d’a­bord. Le bortsch était brû­lant, épais, presque vio­let — un bortsch de can­tine, sans pré­ten­tion, mais qui réchauf­fait le corps avec une effi­ca­ci­té que les meilleurs res­tau­rants du Metro­pol ne pou­vaient pas éga­ler. Caird le nota. Il y avait deux Mos­cou — celle du Metro­pol, avec ses lustres et sa ver­rière et ses menus en fran­çais, et celle-ci, cette Mos­cou de for­mi­ca et de néon et de bortsch vio­let, et les deux avaient leur vérité.

— Julian, dit Mireille en posant sa cuillère. Je vais vous dire quelque chose et je vais le dire une seule fois.

Sa voix avait chan­gé. Tou­jours légère en sur­face — la légè­re­té était chez elle une seconde peau — mais en des­sous, une ten­sion, une gra­vi­té, comme un câble d’a­cier sous une nappe de soie.

— J’ai connu Dou­glas Fenn.

— Je sais. Vous l’a­vez mentionné.

— Je l’ai men­tion­né. Oui. Mais je ne vous ai pas dit com­ment je l’ai connu. Je l’ai connu bien. Très bien. C’est un euphé­misme et vous êtes assez intel­li­gent pour com­prendre ce qu’il signifie.

Caird com­prit. Il ne dit rien.

— Dou­glas était un homme extra­or­di­naire, dit Mireille. Brillant. Drôle. Cou­ra­geux — vrai­ment cou­ra­geux, pas le cou­rage de façade, le vrai, celui qui tremble et qui avance quand même. Il par­lait russe comme un Russe. Il aimait ce pays — pas le sys­tème, le pays, les gens, la musique, la folie de tout ça. Et il fai­sait des choses qu’il n’au­rait pas dû faire.

Elle allu­ma une ciga­rette. Ses doigts étaient par­fai­te­ment stables.

— Je ne sais pas exac­te­ment ce qu’il fai­sait. Je ne vou­lais pas savoir. C’est la pre­mière règle qu’on apprend à Mos­cou — ne pose pas de ques­tions dont tu ne veux pas entendre la réponse. Mais je sais qu’il voyait des gens. Des Russes. En dehors des cir­cuits offi­ciels. Et je sais qu’il avait peur. Les der­nières semaines, il avait peur. Il ne dor­mait plus. Il véri­fiait les fenêtres trois fois. Il écou­tait les murs. Il — il n’é­tait plus le même homme.

Elle tira sur sa ciga­rette. Souf­fla la fumée vers le pla­fond de néon.

— Et puis un matin, il est par­ti. Pas rap­pe­lé, Julian. Par­ti. Fui. Il m’a lais­sé un mot — trois lignes, pas de signa­ture, pas d’ex­pli­ca­tion. Juste : je pars, ne me cherche pas, fais atten­tion à toi. Et la qua­trième ligne disait : quel­qu’un va venir après moi. Aide-le si tu peux.

Elle le regar­da droit dans les yeux.

— Vous êtes le quel­qu’un, Julian.

Le bruit de la can­tine — les cuillères contre les bols, les conver­sa­tions étouf­fées, le sif­fle­ment de la machine à kom­pot — sem­blait venir de très loin, comme si un mur de verre venait de se dres­ser entre leur table et le reste du monde.

— Je ne sais pas ce qu’il fai­sait, répé­ta Caird.

C’é­tait vrai et faux. Il ne savait pas — pas avec cer­ti­tude. Mais il avait le car­net. Il avait les notes de Fenn. Il avait le nom du Cygne. Il avait les frag­ments d’une his­toire dont il com­men­çait à devi­ner la forme sans pou­voir encore en lire les détails.

Mireille l’é­tu­dia. Lon­gue­ment. Elle avait cette façon de regar­der les gens qui rap­pe­lait les icônes du musée — fixe, patiente, sans juge­ment appa­rent. Puis quelque chose dans son visage se déten­dit — non pas un sou­rire, mais une décision.

— D’ac­cord, dit-elle. Vous ne savez pas. Peut-être que c’est vrai. Peut-être que vous êtes exac­te­ment ce que vous sem­blez être — un homme envoyé ici pour orga­ni­ser une tour­née de théâtre, rien de plus. Dans ce cas, faites votre tra­vail et ren­trez à Londres et oubliez Dou­glas Fenn et oubliez cette conversation.

Elle écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier en aluminium.

— Mais si ce n’est pas le cas. Si vous avez trou­vé quelque chose — un mes­sage, une piste, n’im­porte quoi — alors écou­tez-moi bien. Dou­glas a essayé. Dou­glas a échoué. Il est par­ti parce qu’il a sen­ti que le piège se refer­mait et qu’il a choi­si de vivre plu­tôt que de finir dans une cel­lule de la Lou­bian­ka. C’é­tait la bonne déci­sion. Peut-être la seule bonne déci­sion qu’il ait prise ces der­niers mois.

Elle se pencha.

— Ne soyez pas Fenn, Julian. Fenn était brillant, et regar­dez où ça l’a mené. Vous n’êtes pas brillant — par­don­nez-moi, mais c’est un fait, et les faits sont vos amis en ce moment. Vous êtes autre chose. Vous êtes hon­nête. Vous avez un visage hon­nête et des yeux hon­nêtes et pro­ba­ble­ment un cœur hon­nête, et c’est à la fois votre plus grande qua­li­té et votre plus grand dan­ger, parce que les gens hon­nêtes à Mos­cou sont comme les agneaux dans un abat­toir — tout le monde les aime, mais pas pour les bonnes raisons.

Caird aurait dû être offen­sé. Il ne l’é­tait pas. Il y avait dans la fran­chise de Mireille quelque chose de si net, de si dépour­vu de cruau­té, que les mots les plus durs son­naient comme des gestes de soin. Elle ne le bles­sait pas. Elle le prévenait.

— Et l’homme de cette nuit ? dit Caird. Volkonski.

Mireille ne cil­la pas. Mais ses doigts, sur la table, se res­ser­rèrent d’un millimètre.

— Vous l’a­vez rencontré.

— Dans le hall. Il nous atten­dait, Gui­vi et moi. Trois heures du matin. Il lisait Hamlet.

— Bien sûr qu’il lisait Ham­let. Vol­kons­ki ne fait rien par hasard. S’il lisait Ham­let à trois heures du matin dans le hall du Metro­pol, c’est qu’il vou­lait que vous le voyiez lire Ham­let à trois heures du matin dans le hall du Metro­pol. C’est un homme qui trans­forme chaque geste en mes­sage. C’est son génie et c’est sa maladie.

— Qui est-il ?

— Offi­ciel­le­ment, minis­tère de la Culture. Offi­cieu­se­ment — Mireille bais­sa la voix d’un ton, ce qui dans une can­tine bruyante reve­nait à mur­mu­rer — KGB. Deuxième Direc­toire. Ren­sei­gne­ment inté­rieur et contre-espion­nage. L’homme char­gé de sur­veiller les étran­gers au Metro­pol. Et pro­ba­ble­ment — non, cer­tai­ne­ment — l’homme char­gé de vous sur­veiller vous.

Caird sen­tit quelque chose de froid se dépla­cer le long de sa colonne ver­té­brale. Pas de la peur. Pas encore. Une prise de conscience. Comme quand on marche dans un champ qu’on croyait pai­sible et qu’on aper­çoit sou­dain, à la limite de la vision, le pan­neau qui dit : mines.

— Il est dangereux ?

Mireille réflé­chit. Vrai­ment réflé­chit — pas le simu­lacre de réflexion des gens qui ont déjà leur réponse, mais le silence authen­tique de quel­qu’un qui cherche le mot juste.

— Il est intel­li­gent, dit-elle. Ce qui est pire. Un homme dan­ge­reux, on peut le fuir. Un homme intel­li­gent, on ne peut que l’in­té­res­ser ou l’en­nuyer, et dans les deux cas on perd. Si vous l’in­té­res­sez, il ne vous lâche­ra jamais. Si vous l’en­nuyez, il vous livre­ra à des gens moins sub­tils que lui. Dou­glas l’in­té­res­sait. C’est pour ça que Dou­glas avait un peu de marge. Un peu de temps. Assez pour sen­tir venir le coup et partir.

Elle se leva. Remit son fou­lard. Ramas­sa son car­net de notes.

— Je vous ai dit ce que j’a­vais à dire. Je ne le redi­rai pas. Si vous avez besoin de moi — vrai­ment besoin — je suis à l’am­bas­sade de France, chambre 214 au Metro­pol les soirs de semaine. Ne venez pas trop sou­vent. Ne venez pas à des heures régu­lières. Et ne venez jamais avec quelque chose sur vous que vous ne vou­driez pas qu’on trouve.

Elle posa sa main sur son bras. Un geste bref, léger, mais d’une cha­leur inattendue.

— Et Julian — soyez pru­dent avec Gui­vi. Je l’aime beau­coup. Mais Gui­vi sur­vit dans ce sys­tème depuis vingt ans, et per­sonne ne sur­vit dans ce sys­tème depuis vingt ans sans don­ner quelque chose en échange. Quelque chose de soi. Quelque chose qu’on ne récu­père jamais.

Elle sor­tit de la can­tine. Caird res­ta assis devant son bortsch refroi­di, dans la lumière crue du néon, entou­ré de gens qui man­geaient en silence.

Il pen­sa à Fenn. À un homme brillant qui avait eu peur et qui avait fui.

Il pen­sa à Vol­kons­ki. À un homme intel­li­gent qui lisait Ham­let à trois heures du matin et qui trans­for­mait chaque geste en message.

Il pen­sa à Gui­vi. À un homme qui chan­tait comme un dieu et qui payait sa liber­té à des gens qu’on ne vou­lait pas connaître.

Et il pen­sa à Mireille. À une femme qui disait la véri­té dans une ville de men­songes, et qui lui avait dit : ne soyez pas Fenn. Avec la voix de quel­qu’un qui avait aimé Fenn et qui ne vou­lait pas avoir à aimer un autre homme qui fini­rait de la même façon.

Le kom­pot avait refroi­di. Il le but quand même. Il était sucré — trop sucré, cette dou­ceur exces­sive des bois­sons sovié­tiques, comme si le sucre com­pen­sait tout ce qui man­quait d’autre.

Puis il sor­tit dans le froid de mars, remon­ta le col de son par­des­sus, et mar­cha vers le Metropol.

Mer­cre­di. C’é­tait demain, mercredi.

Le Cygne. L’é­tang du Patriarche. Elle s’y rend le mercredi.

Il accé­lé­ra le pas. Der­rière lui — mais il ne se retour­na pas, parce qu’il n’a­vait pas encore appris à se retour­ner — un homme en man­teau gris mar­chait au même rythme, à trente mètres, avec la patience d’un homme dont c’est le métier de mar­cher der­rière les autres.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI III

Le rap­port tenait sur une page.

Vol­kons­ki le lut debout, près de la fenêtre qu’il ne regar­dait jamais, en fumant la pre­mière ciga­rette de la jour­née — une Belo­mor­ka­nal, ces ciga­rettes sovié­tiques au tube de car­ton creux qui avaient le goût de papier brû­lé et de rési­gna­tion, et dont il n’ar­ri­vait pas à se défaire mal­gré les paquets de Dun­hill que le Fin­lan­dais Ket­tu­nen fai­sait pas­ser en contre­bande pour la moi­tié des diplo­mates de Moscou.

Sujet CAIRD. Mer­cre­di 13 mars. 06h12 — quitte chambre 307. Emprunte esca­lier de ser­vice. Monte au 4e étage. 06h14 — obser­vé dans cou­loir 4e étage, direc­tion chambre 418. 06h43 — redes­cend esca­lier de ser­vice. Retour chambre 307. Durée séjour 4e étage : 29 minutes. Note : sujet por­tait ves­ton à l’ar­ri­vée au 4e. Por­tait même ves­ton au retour. Poche inté­rieure gauche : appa­rence modi­fiée (volume accru). Esti­ma­tion : sujet a récu­pé­ré un objet de taille réduite. Nature inconnue.

Vol­kons­ki repo­sa le rapport.

Poche inté­rieure gauche. Volume accru.

Il sou­rit.

C’é­tait un sou­rire qu’il réser­vait à de rares occa­sions — pas un sou­rire de joie, pas un sou­rire social, mais le sou­rire inté­rieur et presque invo­lon­taire du joueur d’é­checs qui voit son adver­saire dépla­cer une pièce exac­te­ment là où il espé­rait qu’elle irait. Un sou­rire de confir­ma­tion. Le monde fonc­tion­nait comme il l’a­vait pré­vu. C’é­tait à la fois satis­fai­sant et un peu triste, parce que Vol­kons­ki, au fond de lui, aurait pré­fé­ré être sur­pris. Les sur­prises étaient rares dans son métier. Les confir­ma­tions étaient la norme. Et la norme, à la longue, avait un goût de cendre.

Donc Caird avait le carnet.

Vol­kons­ki en était presque cer­tain. Quand Fenn avait quit­té Mos­cou, l’é­quipe de net­toyage avait fouillé la chambre 418 — som­mai­re­ment, il fal­lait le dire, parce que l’ordre était venu d’en haut et que les ordres d’en haut, à la Lou­bian­ka, étaient exé­cu­tés avec une obéis­sance inver­se­ment pro­por­tion­nelle à leur intel­li­gence. On avait vidé les tiroirs, véri­fié le mate­las, ins­pec­té l’ar­moire. On n’a­vait pas regar­dé le faux pla­fond. Pour­quoi ? Parce que per­sonne n’a­vait pen­sé au faux pla­fond. Parce que les hommes qu’on envoyait fouiller les chambres d’hô­tel étaient des hommes habi­tués à cher­cher sous les mate­las et dans les tiroirs, et que leur ima­gi­na­tion s’ar­rê­tait là où s’ar­rê­taient les meubles.

Vol­kons­ki, lui, avait pen­sé au faux pla­fond. Dès le pre­mier jour. Mais il n’a­vait rien dit.

Pour­quoi ?

Il tira sur sa Belo­mor­ka­nal et consi­dé­ra la ques­tion avec l’hon­nê­te­té froide qu’il réser­vait à ses propres moti­va­tions — une hon­nê­te­té de chi­rur­gien, scal­pel en main, pen­chée sur le corps ouvert de ses propres intentions.

Pre­mière rai­son : le car­net de Fenn, entre les mains de Caird, était plus utile que le car­net de Fenn dans un coffre de la Lou­bian­ka. Dans le coffre, c’é­tait un objet mort — des noms, des dates, des frag­ments. Entre les mains de Caird, c’é­tait un appât. Un fil qu’on pou­vait tirer. Si Caird sui­vait les indices du car­net — s’il allait aux adresses, s’il contac­tait les noms — alors Caird deve­nait un ins­tru­ment. Sans le savoir. Sans le vou­loir. L’ins­tru­ment par­fait : un homme qui croit agir libre­ment et qui, ce fai­sant, des­sine la carte exacte du réseau que Fenn avait construit.

C’é­tait la rai­son offi­cielle. Celle qu’il met­trait dans son rap­port. Celle qui plai­rait au géné­ral Orlov.

Il y avait une deuxième rai­son. Plus trouble. Plus dif­fi­cile à formuler.

Vol­kons­ki vou­lait voir ce que Caird allait faire.

Non pas en tant qu’of­fi­cier de ren­sei­gne­ment. En tant qu’­homme. Il vou­lait savoir quel genre d’homme était Julian Caird — un lâche, un brave, un imbé­cile, un saint. Le dos­sier ne le disait pas. Les rap­ports de sur­veillance ne le disaient pas. Les trans­crip­tions des micros de la chambre 307 — que Vol­kons­ki lisait chaque matin avec l’at­ten­tion d’un cri­tique lit­té­raire, notant les sou­pirs, les silences, le bruit de Caird qui se levait la nuit pour aller aux toi­lettes, le frois­se­ment des pages d’un livre qu’il lisait avant de dor­mir — ne le disaient pas non plus. On pou­vait sur­veiller un homme vingt-quatre heures sur vingt-quatre et ne rien savoir de lui. Parce que ce qui défi­nis­sait un homme, ce n’é­tait pas ce qu’il fai­sait quand il se savait obser­vé. C’é­tait ce qu’il fai­sait au moment du choix.

Et le choix approchait.

Caird avait le car­net. Dans le car­net — Vol­kons­ki le savait, parce qu’il avait lu les anciennes trans­crip­tions des écoutes de Fenn, et que Fenn, mal­gré toute son intel­li­gence, avait par­lé dans son som­meil — dans le car­net il y avait men­tion d’un lieu de ren­dez-vous. Un café. Du côté des Étangs du Patriarche. Un endroit que les habi­tués appe­laient le Cygne.

Mer­cre­di.

Aujourd’­hui était mercredi.

Si Caird était un fonc­tion­naire obéis­sant, il rap­por­te­rait le car­net à l’am­bas­sade bri­tan­nique. Le car­net serait mis dans un coffre. L’am­bas­sade enver­rait un câble chif­fré à Londres. Londres ne répon­drait pas, ou répon­drait à côté. L’af­faire serait clas­sée. Caird conti­nue­rait à pré­pa­rer la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny et ren­tre­rait à Londres dans six semaines avec le sen­ti­ment confor­table d’a­voir fait son devoir.

Si Caird était un homme curieux — s’il avait cette faille que son dos­sier ne men­tion­nait pas mais que Vol­kons­ki devi­nait, cette inca­pa­ci­té à lais­ser les portes fer­mées, cette com­pul­sion de l’hor­lo­ger — alors il irait au Cygne. Seul. Cet après-midi.

L’im­bé­cile deve­nait intéressant.

Vol­kons­ki décro­cha le téléphone.

— Ici Vol­kons­ki. L’é­quipe sur le sujet Caird — je veux une fila­ture com­plète à par­tir de qua­torze heures. Oui, à pied. Deux hommes, rota­tion toutes les vingt minutes pour évi­ter le repé­rage. Et je veux un pho­to­graphe en cou­ver­ture aux Étangs du Patriarche. Bou­le­vard Malaya Bron­naya, angle Yer­mo­laïevs­ki. Cou­ver­ture stan­dard — tou­riste, pro­me­neur, n’im­porte quoi qui tient debout.

Il mar­qua une pause.

— Et si le sujet entre dans un éta­blis­se­ment — café, res­tau­rant, n’im­porte lequel — je veux savoir avec qui il s’as­soit. Chaque visage. Chaque mot si pos­sible. Non, pas d’in­ter­ven­tion. On regarde. On pho­to­gra­phie. On ne touche à rien.

Il rac­cro­cha.

On ne touche à rien.

C’é­tait sa marque de fabrique. Les autres offi­ciers du Direc­toire — les Gri­go­riev, les Petrov, les hommes de la vieille école, ceux qui avaient gran­di dans l’ombre de Beria et qui por­taient encore dans leurs méthodes la bru­ta­li­té du sta­li­nisme — ces hommes-là frap­paient d’a­bord et com­pre­naient ensuite. Arrê­tez-le, inter­ro­gez-le, il par­le­ra. Ils avaient sou­vent rai­son. Les gens par­laient. Sous la pres­sion, sous la peur, sous la dou­leur, les gens par­laient tou­jours. Mais ce qu’ils disaient sous la pres­sion n’é­tait pas tou­jours la véri­té — c’é­tait ce qu’ils croyaient que vous vou­liez entendre, ce qui n’é­tait pas du tout la même chose, et cette confu­sion entre l’a­veu et la per­for­mance était, selon Vol­kons­ki, la source de la plu­part des erreurs de ren­sei­gne­ment de l’ère soviétique.

Vol­kons­ki pré­fé­rait obser­ver. Lais­ser l’a­ni­mal se dépla­cer dans l’en­clos. Noter ses habi­tudes, ses fai­blesses, ses points d’eau. Et quand le moment venait — quand l’a­ni­mal avait suf­fi­sam­ment révé­lé la carte de son ter­ri­toire — seule­ment alors, avancer.

Il ouvrit le dos­sier de Fenn. Cher­cha la sec­tion sur les contacts iden­ti­fiés. La liste était longue — trop longue pour un atta­ché cultu­rel, ce qui en soi était un aveu. Mais un nom man­quait. Un nom que Vol­kons­ki cher­chait depuis des semaines.

Le Cygne.

Pas le café. La per­sonne. Celle que Fenn voyait au café. Celle pour qui Fenn pre­nait des risques. Celle qui, selon les frag­ments d’é­coute noc­turne, avait des docu­ments. Des docu­ments impor­tants. Assez impor­tants pour que Fenn perde le som­meil, puis les nerfs, puis Moscou.

Vol­kons­ki ne connais­sait pas son nom. Il savait seule­ment qu’elle exis­tait — une ombre dans l’ombre de Fenn, un fan­tôme dont il ne pos­sé­dait ni le visage ni l’i­den­ti­té. C’é­tait humi­liant. C’é­tait fas­ci­nant. C’é­tait la rai­son pour laquelle il n’a­vait pas fait arrê­ter Fenn quand il en avait encore le temps — parce qu’ar­rê­ter Fenn, c’é­tait perdre le fil qui menait au Cygne, et perdre le Cygne, c’é­tait perdre la partie.

Et main­te­nant, Caird tenait ce fil.

Vol­kons­ki écra­sa sa ciga­rette. Enfi­la son man­teau. Pas­sa devant le miroir du ves­tiaire et s’ar­rê­ta une seconde — un réflexe, pas de la vani­té, plu­tôt cette habi­tude de véri­fier que le masque était en place, que le visage qu’il offrait au monde était bien celui qu’il avait choi­si de por­ter ce jour-là. Un visage mince, rasé de près, les tempes gri­son­nantes. Des yeux gris. Un homme de qua­rante-six ans qui en parais­sait cin­quante ou trente-huit selon la lumière. Un homme dont le propre père n’au­rait peut-être pas recon­nu le fils — et c’é­tait vou­lu, c’é­tait le résul­tat de décen­nies de tra­vail sur soi, cette capa­ci­té à être per­sonne en par­ti­cu­lier, à pas­ser dans une pièce sans lais­ser de trace, à être oublié avant d’être parti.

Sauf par les gens qui comp­taient. Ceux-là ne l’ou­bliaient pas.

Il sor­tit de la Lou­bian­ka par la porte laté­rale. Four­kas­sovs­ki per­eou­lok. Le cra­chin de mars avait ces­sé. Le ciel était bas, gris, uni­forme — un pla­fond de nuages si dense qu’il sem­blait posé sur les toits, comme un cou­vercle sur une mar­mite. La ville cui­sait en des­sous. Len­te­ment. En silence.

Vol­kons­ki mar­cha vers le métro.

Il avait trois heures à attendre. Trois heures avant que Caird ne fasse son choix — res­ter au Metro­pol ou aller au Cygne. Obéir ou com­prendre. Être le manche du cou­teau ou deve­nir, mal­gré lui, contre lui, la lame.

En atten­dant, Vol­kons­ki ferait ce qu’il fai­sait tou­jours quand il atten­dait. Il lirait. Il avait dans la poche de son man­teau un livre — pas Ham­let cette fois, il avait lais­sé Ham­let au Metro­pol exprès, comme un mes­sage, comme un clin d’œil, comme un caillou blanc sur un che­min de forêt — non, cette fois c’é­tait autre chose. Un recueil de poèmes d’An­na Akh­ma­to­va. Édi­tion clan­des­tine, tapée à la machine, reliée à la main. Requiem. Le poème sur les femmes qui atten­daient devant les pri­sons de Lenin­grad, dans le froid, pen­dant la Ter­reur, pour avoir des nou­velles de leurs maris, de leurs fils, de leurs frères qui ne revien­draient pas.

Sa mère avait été l’une de ces femmes.

Il ouvrit le livre dans le métro. Lut. Et pen­dant qu’il lisait, une par­tie de son cer­veau — la par­tie qui ne dor­mait jamais, la par­tie qui cal­cu­lait, anti­ci­pait, com­bi­nait — pen­sait à Julian Caird qui, à cet ins­tant pré­cis, dans sa chambre du Metro­pol, était pro­ba­ble­ment en train de relire le car­net de Fenn et de se deman­der s’il avait le cou­rage de sortir.

Va au Cygne, pen­sa Vol­kons­ki. Va au Cygne, Anglais. Montre-moi que tu n’es pas seule­ment un manche en bois. Montre-moi que sous cette sur­face ordi­naire il y a quelque chose — de la curio­si­té, du cou­rage, de la bêtise, n’im­porte quoi qui ait du relief.

Montre-moi quelque chose que je puisse respecter.

Ou que je puisse utiliser.

Ou les deux.

CHA­PITRE 6 — LE CYGNE

Il faillit ne pas y aller.

Trois fois, au cours de la mati­née, il prit la déci­sion de ne pas y aller. La pre­mière fois devant le miroir de la salle de bains, en se rasant, quand la lame glis­sa et entailla le men­ton — une cou­pure minus­cule, un filet de sang rouge vif sur la mousse blanche, et cette pen­sée sou­daine : si tu ne peux même pas te raser sans te bles­ser, qu’est-ce qui te fait croire que tu peux jouer à l’es­pion dans une ville où les vrais espions finissent dans des cel­lules sans fenêtre ? La deuxième fois au petit déjeu­ner, sous la ver­rière, en regar­dant les ser­veurs poser les tasses de thé avec leurs gestes d’au­to­mates bien­veillants — la nor­ma­li­té de la scène, le récon­fort du rituel, et cette voix inté­rieure qui disait : reste ici, mange tes œufs, lis ton jour­nal, sois l’homme que tu es cen­sé être. La troi­sième fois dans le hall, devant la porte tam­bour, quand un cou­rant d’air gla­cé s’en­gouf­fra par le sas et lui mor­dit le visage comme un aver­tis­se­ment — le froid de Mos­cou qui disait : dehors c’est moi, et moi je ne par­donne rien.

Trois fois il déci­da de ne pas y aller.

Et puis il y alla.

Parce que c’est ain­si que Julian Caird fonc­tion­nait. La pru­dence venait d’a­bord — rai­son­nable, argu­men­tée, irré­fu­table. Puis la curio­si­té venait après, silen­cieuse, têtue, et la curio­si­té gagnait tou­jours. Non pas parce qu’elle était plus forte que la pru­dence. Mais parce que la pru­dence finis­sait par s’en­nuyer d’elle-même, et que la curio­si­té, elle, ne s’en­nuyait jamais.

Il sor­tit du Metro­pol à quinze heures.

Le ciel s’é­tait un peu levé. Pas déga­gé — Mos­cou en mars ne se déga­geait pas vrai­ment, elle ne fai­sait que des­ser­rer légè­re­ment sa poigne de gris — mais un gris plus clair, presque lumi­neux, un gris qui lais­sait devi­ner, très loin au-des­sus des nuages, l’exis­tence théo­rique du soleil. Caird remon­ta la rue Petrov­ka vers le nord, les mains dans les poches, le col rele­vé, mar­chant à un rythme qu’il vou­lait natu­rel — celui d’un homme qui se pro­mène, qui n’a nulle part où aller, qui regarde les vitrines sans les voir.

Il ne se retour­na pas.

C’é­tait un effort consi­dé­rable. Chaque muscle de son cou vou­lait pivo­ter, chaque ins­tinct lui criait : regarde der­rière toi, véri­fie, assure-toi que per­sonne ne suit. Mais Mireille avait dit quelque chose la veille — non, pas la veille, quelques jours plus tôt, au dîner, en pas­sant, entre deux gor­gées de vod­ka : le pre­mier réflexe d’un ama­teur, c’est de se retour­ner. Le pre­mier réflexe d’un pro­fes­sion­nel, c’est de ne jamais se retour­ner, parce que se retour­ner, c’est dire à celui qui vous suit : je sais que tu es là. Et savoir que l’autre sait, c’est perdre le seul avan­tage qu’on ait.

Caird n’é­tait ni un ama­teur ni un pro­fes­sion­nel. Il était un homme qui mar­chait dans une ville étran­gère avec un car­net volé dans la poche et une adresse en tête, et qui essayait de ne pas se retourner.

Il tra­ver­sa le bou­le­vard Tverskoï.

Mos­cou, à cette heure de l’a­près-midi, avait une beau­té fati­gante. Les trot­toirs étaient larges — déme­su­ré­ment larges, comme si la ville avait été conçue pour des foules qui ne venaient jamais. Des babou­ch­kas emmi­tou­flées mar­chaient par deux ou trois, solides, car­rées, indes­truc­tibles, avec ces visages de pomme cuite que prennent les femmes russes après soixante ans de cli­mat et de régime sovié­tique. Des étu­diants fumaient devant l’en­trée d’un ins­ti­tut. Un mili­cien en uni­forme gris souf­flait dans ses mains à un car­re­four, avec la mine décou­ra­gée d’un homme qui réa­lise que diri­ger la cir­cu­la­tion dans une ville où per­sonne ne res­pecte la cir­cu­la­tion est une acti­vi­té aus­si utile que vider l’o­céan avec une cuillère.

Et les arbres. Les tilleuls du bou­le­vard, nus, noirs, leurs branches dres­sées vers le ciel comme des bras de sup­pliants. Des arbres d’hi­ver — sans feuilles, sans pro­messe, sans grâce. Et pour­tant beaux. Beaux de cette beau­té russe qui ne cherche pas à plaire mais qui s’im­pose par la seule force de son endu­rance. Ces arbres avaient sur­vé­cu à tout. Aux tem­pêtes, aux guerres, aux pro­jets d’ur­ba­nisme sta­li­niens qui avaient rasé des quar­tiers entiers pour tra­cer des ave­nues triom­phales. Ils étaient encore là. Ils atten­daient le prin­temps avec la patience des choses qui savent que le prin­temps finit tou­jours par venir.

Caird tour­na dans Malaya Bronnaya.

La rue était plus étroite, plus intime. Des immeubles de quatre ou cinq étages, façades pas­tel déla­vées par les hivers — ocre, crème, un vert d’eau éteint. Des cours inté­rieures entre­vues par des portes cochères entrou­vertes. Et au bout de la rue, entre les bâti­ments, un éclat d’eau grise — les Étangs du Patriarche.

Il ralen­tit.

Les Étangs du Patriarche. L’en­droit le plus lit­té­raire de Mos­cou — celui où Boul­ga­kov avait ouvert Le Maître et Mar­gue­rite, où le diable en per­sonne s’é­tait assis sur un banc par une chaude soi­rée de mai pour annon­cer à deux écri­vains sovié­tiques que l’un d’eux mour­rait avant la fin de la jour­née. Caird avait lu le roman à Oxford — en anglais, dans une tra­duc­tion clan­des­tine qui cir­cu­lait dans les cercles de sla­vi­sants — et il se sou­ve­nait de cette ouver­ture avec la pré­ci­sion des choses qui vous marquent à vingt ans. Le diable sur un banc. La cha­leur. Les tilleuls en fleur. Et cette phrase : ne par­lez jamais à des inconnus.

Aujourd’­hui, pas de diable. Pas de tilleuls en fleur. Juste un étang gelé — ou presque gelé, la glace com­men­çait à se fis­su­rer par endroits, lais­sant appa­raître des veines d’eau noire — entou­ré de bancs vides et de réver­bères éteints. Quelques pro­me­neurs. Un vieil homme qui nour­ris­sait des pigeons avec des miettes de pain noir. Deux enfants qui glis­saient sur une plaque de glace avec des cris aigus.

Et sur le trot­toir d’en face, un café.

Pas d’en­seigne. Pas de nom visible. Une vitrine embuée der­rière laquelle on devi­nait des formes — des tables, des sil­houettes, la lueur oran­gée d’un éclai­rage inté­rieur. La porte était une porte ordi­naire, en bois peint, avec une poi­gnée de métal ter­ni. Rien qui indique un café. Rien qui invite à entrer. Mais Caird savait — parce que Kos­tia le lui avait dit, trois mots glis­sés au bar la veille au soir, entre deux verres, avec un natu­rel si par­fait qu’il avait presque oublié que c’é­tait une infor­ma­tion et non une conver­sa­tion : l’é­tang du Patriarche, en face du banc de Boul­ga­kov, la porte sans enseigne.

Kos­tia. Le bar­man qui fre­don­nait du Bru­beck en essuyant des verres. Celui dont Caird n’a­vait jamais deman­dé pour­quoi il savait ce genre de choses. Celui à qui il avait posé la ques­tion — vous connais­sez un endroit appe­lé le Cygne ? — sans réflé­chir, sur une impul­sion, parce que la vod­ka et la confiance sont des cou­sines ger­maines, et que Caird avait bu assez de l’une pour accor­der trop de l’autre.

Il pous­sa la porte.

L’in­té­rieur était petit. Dix tables peut-être, rondes, cou­vertes de nappes à car­reaux qui avaient été blanches et rouges dans une vie anté­rieure et qui étaient main­te­nant d’un rose gri­sâtre uni­forme. L’é­clai­rage venait de lampes murales à abat-jour de tis­su qui don­naient à l’air une teinte de thé. Ça sen­tait le café — du vrai café, pas le sub­sti­tut de chi­co­rée qu’on ser­vait dans les can­tines sovié­tiques, mais du café turc, épais, noir, pré­pa­ré dans un cezve de cuivre dont Caird enten­dait le gré­sille­ment der­rière le comp­toir. Et ça sen­tait autre chose — la ciga­rette, la laine mouillée, et cette odeur indé­fi­nis­sable des lieux où les gens viennent pour ne pas être vus.

La salle était à moi­tié pleine. Des couples silen­cieux. Un homme seul qui lisait un jour­nal. Deux femmes d’un cer­tain âge qui par­laient à voix basse en remuant leurs cuillères dans des tasses vides. Per­sonne ne leva les yeux quand Caird entra. C’é­tait le genre d’en­droit où ne pas regar­der les nou­veaux arri­vants était une forme de poli­tesse — ou de survie.

Il choi­sit une table au fond, dos au mur. Com­man­da un café. Attendit.

Le café arri­va — dans une petite tasse de por­ce­laine blanche, sans anse, brû­lant, avec un fond de marc épais comme de la boue. Il en but une gor­gée. C’é­tait fort, amer, avec un arrière-goût de car­da­mome qui lui rap­pe­la Le Caire — une autre vie, un autre poste, un autre lui-même. Il pen­sa à Helen. À la der­nière lettre qu’il lui avait envoyée — trois para­graphes polis, infor­ma­tifs, vides. Le temps à Mos­cou est froid. L’hô­tel est confor­table. Le tra­vail avance. Pas un mot vrai. Pas un mot qui res­semble à ce qu’il vivait réel­le­ment. Com­ment aurait-il pu ? Chère Helen, j’ai trou­vé le car­net d’un espion dans un faux pla­fond et je suis assis dans un café clan­des­tin en atten­dant une femme dont je ne connais pas le nom. Porte-toi bien. Embrasse Thomas.

Un quart d’heure pas­sa. Vingt minutes. La porte s’ou­vrait et se refer­mait — des gens entraient, com­man­daient, s’as­seyaient, repar­taient. Per­sonne ne s’ap­pro­chait de sa table. Caird com­men­ça à se sen­tir ridi­cule. Un Anglais seul dans un café mos­co­vite, atten­dant quelque chose qui ne vien­drait peut-être pas, qui n’a­vait peut-être jamais exis­té, qui n’é­tait peut-être que le fan­tasme d’un homme — Fenn — qui avait per­du la rai­son avant de perdre Moscou.

Et puis.

Il ne la vit pas entrer. C’est-à-dire — elle devait être entrée, elle avait dû pous­ser la porte comme tous les autres, mais Caird ne l’a­vait pas remar­quée, et ce n’est que lors­qu’il leva les yeux de sa tasse qu’il la vit, assise à la table voi­sine, comme si elle avait tou­jours été là, comme si elle fai­sait par­tie du mobi­lier, comme si le café lui-même l’a­vait sécrétée.

Une femme d’une qua­ran­taine d’an­nées. Peut-être moins — il était dif­fi­cile de dire, les femmes russes vieillis­saient autre­ment, le froid et les épreuves creu­saient les visages plus tôt mais d’une façon qui n’é­tait pas de la vieillesse, plu­tôt une den­si­té, une concen­tra­tion des traits. Che­veux bruns tirés en arrière, sans orne­ment. Un visage osseux, des pom­mettes hautes, un front large. Pas de maquillage. Des yeux — et c’est là que Caird sen­tit quelque chose bas­cu­ler en lui, un poids qui se déplace, un équi­libre qui se rompt — des yeux d’un vert très sombre, presque noir, des yeux d’une intel­li­gence si nue, si peu pro­té­gée, qu’ils en deve­naient dou­lou­reux à sou­te­nir. C’é­taient les yeux de quel­qu’un qui avait ces­sé depuis long­temps de se cacher der­rière son regard.

Elle por­tait un man­teau gris, strict, et tenait entre ses mains une tasse de café iden­tique à celle de Caird.

Ils se regardèrent.

Le silence entre eux n’é­tait pas un silence vide — c’é­tait un silence plein, ten­du, un silence de recon­nais­sance. Comme si cha­cun savait qui était l’autre sans avoir besoin de le véri­fier. Comme si le café, la table, l’heure, le mer­cre­di, la men­tion du Cygne dans le car­net de Fenn — tout cela avait conver­gé vers ce moment avec la pré­ci­sion d’un méca­nisme d’horlogerie.

— Vous n’êtes pas Dou­glas, dit-elle.

Sa voix était grave, posée, avec un accent anglais qui était bon sans être par­fait — un anglais appris dans les livres plu­tôt que dans la vie, un anglais de scien­ti­fique, pré­cis, fonc­tion­nel, dépour­vu d’é­lé­gance inutile.

— Non, dit Caird. Je suis —

— Ne me dites pas votre nom.

Il se tut.

— Je sais qui vous êtes. Le rem­pla­çant. Dou­glas m’a­vait dit que quel­qu’un vien­drait. Il ne savait pas qui. Il espé­rait que ce serait quel­qu’un de bien.

Elle but une gor­gée de café. Ses mains étaient par­fai­te­ment immo­biles — pas la fausse immo­bi­li­té de quel­qu’un qui se contrôle, mais l’im­mo­bi­li­té natu­relle de quel­qu’un qui a appris à éco­no­mi­ser chaque geste, chaque calo­rie, chaque mou­ve­ment super­flu. Une immo­bi­li­té de survivante.

— Vous avez trou­vé le car­net, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Et vous êtes venu ici. Un mercredi.

— Oui.

Elle le regar­da lon­gue­ment. Ses yeux verts par­cou­raient son visage avec une atten­tion cli­nique — le front, les yeux, la bouche, le men­ton cou­pé par le rasoir ce matin, les épaules, les mains. Elle le lisait. Comme on lit un texte. Comme on lit une radiographie.

— Vous n’êtes pas un espion, dit-elle.

— Non.

— Vous ne savez pas ce que vous faites ici.

— Pas entiè­re­ment, non.

Un silence. Puis quelque chose de tout à fait inat­ten­du — l’ombre d’un sou­rire. Pas un sou­rire joyeux. Un sou­rire de recon­nais­sance. Comme si l’hon­nê­te­té de Caird — cette hon­nê­te­té que tout le monde à Mos­cou iden­ti­fiait comme sa qua­li­té et son dan­ger — était exac­te­ment ce qu’elle espé­rait trouver.

— Bien, dit-elle. Un espion m’au­rait men­ti. Vous ne men­tez pas. C’est soit très cou­ra­geux, soit très impru­dent. Pro­ba­ble­ment les deux.

Elle posa sa tasse.

— Je ne vous dirai pas mon nom. Ce que je vais vous dire, je le dirai une seule fois. Écou­tez, ne pre­nez pas de notes, ne répé­tez rien dans votre chambre d’hô­tel — vos murs ont des oreilles et votre chambre est une cage de verre. Comprenez-vous ?

— Oui.

— Je suis scien­ti­fique. Je tra­vaille dans un ins­ti­tut de recherche dont vous n’a­vez pas besoin de connaître le nom. Les tra­vaux que nous y fai­sons sont — elle cher­cha le mot — sen­sibles. Ils concernent des choses que votre gou­ver­ne­ment vou­drait savoir. Et que mon gou­ver­ne­ment ne veut pas que votre gou­ver­ne­ment sache. C’est la situa­tion dans sa forme la plus simple.

Caird écou­tait. Il sen­tait le sang battre à ses tempes — pas de peur, pas encore, mais d’une concen­tra­tion si intense qu’elle res­sem­blait à de la fièvre. Chaque mot de cette femme se gra­vait en lui avec la net­te­té d’une ins­crip­tion sur du métal.

— Dou­glas m’a aidée. Pen­dant huit mois. Il a trans­mis des docu­ments — petits, dis­crets, en plu­sieurs fois. Mais il reste le plus impor­tant. Le der­nier lot. Celui que je n’ai pas pu lui don­ner avant son départ.

Elle se tut. Regar­da la salle. Per­sonne ne les obser­vait — ou si quel­qu’un les obser­vait, il le fai­sait avec une com­pé­tence qui dépas­sait ce que l’œil nu pou­vait détecter.

— Vous avez quelque chose qui m’ap­par­tient, dit-elle.

Caird com­prit. Le car­net. Elle par­lait du car­net — non, pas du car­net lui-même, mais de ce que le car­net repré­sen­tait. Le lien. Le canal. La main ten­due entre son monde et l’autre.

— Je ne sais pas si je peux vous aider, dit Caird.

C’é­tait la véri­té. Pure, nue, sans orne­ment. Il ne savait pas. Il ne savait rien — ni les pro­to­coles, ni les méthodes, ni les dan­gers réels. Il était un atta­ché cultu­rel avec un car­net volé et une ten­dance à faire confiance trop vite, et cette femme lui deman­dait quelque chose qui pou­vait la tuer, le tuer, ou les tuer tous les deux.

— Je ne vous demande pas de savoir, dit-elle. Je vous demande de vou­loir. Le savoir vien­dra après. Ou ne vien­dra pas. Mais le vou­loir, c’est maintenant.

Le café avait refroi­di. Le marc au fond de la tasse des­si­nait des formes — les Russes lisaient l’a­ve­nir dans le marc de café, Caird le savait, c’é­tait une super­sti­tion ancienne, une de ces pra­tiques que le maté­ria­lisme sovié­tique n’a­vait jamais réus­si à éra­di­quer parce qu’on ne peut pas éra­di­quer le besoin de savoir ce qui va arriver.

— Il y a un moyen, dit-elle. La tour­née de théâtre. Les malles de cos­tumes. Dou­glas avait tout pré­vu — les docu­ments pou­vaient être dis­si­mu­lés dans les doubles fonds des malles, trans­por­tés jus­qu’à l’am­bas­sade bri­tan­nique sous cou­vert de maté­riel scé­nique. C’est propre. C’est simple. C’est la seule fenêtre.

La fenêtre qui se ferme. La phrase du car­net de Fenn. Caird com­prit sou­dain ce qu’elle signi­fiait — pas une méta­phore, pas une expres­sion vague, mais un calen­drier. La tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny avait une date. Quand les malles repar­ti­raient, la fenêtre se fer­me­rait. Et cette femme res­te­rait de ce côté-là du mur, avec ses docu­ments, avec son secret, avec sa vie en sursis.

— Quand ? dit Caird.

— Les malles arrivent dans deux semaines. Elles repar­ti­ront trois semaines après la der­nière repré­sen­ta­tion. C’est tout le temps que nous avons.

Elle se leva. Bou­ton­na son man­teau. Ses gestes étaient d’une éco­no­mie abso­lue — pas un mou­ve­ment inutile, pas un regard super­flu. Une femme habi­tuée à ne rien gas­piller. Ni le temps, ni les mots, ni l’espoir.

— Mer­cre­di pro­chain. Même heure. Même endroit. Si vous venez, je com­pren­drai que vous accep­tez. Si vous ne venez pas, je com­pren­drai aussi.

Elle fit un pas vers la porte. Puis s’ar­rê­ta. Se retour­na à demi.

— Dou­glas disait que les Anglais sont des sen­ti­men­taux. Il disait que c’é­tait leur fai­blesse. Moi, je crois que c’est leur force. Un homme froid ne ris­que­rait rien pour une incon­nue. Un sen­ti­men­tal, peut-être.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma der­rière elle sans bruit. L’air froid de mars s’en­gouf­fra un ins­tant dans le café, puis la cha­leur reprit ses droits, et c’é­tait comme si per­sonne n’é­tait venu, comme si la table voi­sine avait tou­jours été vide, comme si les quinze der­nières minutes n’a­vaient pas eu lieu.

Caird res­ta assis.

Il regar­dait sa tasse vide. Le marc des­si­nait des formes qu’il ne savait pas lire. Il pen­sa à des choses — à Helen, à Tho­mas, à la mai­son de Ken­sing­ton, au jar­din où son fils jouait le same­di matin, aux hor­loges qu’il démon­tait enfant et qu’il ne savait pas tou­jours remon­ter. Il pen­sa à Fenn, qui était venu ici avant lui, qui avait bu le même café, qui avait regar­dé les mêmes yeux verts, et qui avait dit oui. Et puis il pen­sa à cette phrase — un sen­ti­men­tal, peut-être — et il sut, avec une cer­ti­tude qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’il avait jamais éprou­vé, que mer­cre­di pro­chain il serait là.

Il se leva. Paya. Sortit.

Le froid le frap­pa. L’é­tang du Patriarche brillait d’un gris de métal sous le ciel bas. Les enfants avaient dis­pa­ru. Le vieil homme aux pigeons aus­si. Il ne res­tait que les bancs vides, la glace qui cra­quait, et le sou­ve­nir de Boul­ga­kov — le diable assis sur un banc, un soir de mai, dans une autre époque, qui disait à deux hommes : ne par­lez jamais à des inconnus.

Caird venait de par­ler à une inconnue.

Il remon­ta Malaya Bron­naya vers le sud, les mains dans les poches, le cœur bat­tant un rythme nou­veau — pas de la peur, pas du cou­rage, quelque chose entre les deux, quelque chose qui n’a­vait pas de nom en anglais mais qui en russe, peut-être, se disait d’un seul mot.

Der­rière lui, à trente mètres, un homme en man­teau gris le sui­vait toujours.

Et quelque part dans Mos­cou, dans un wagon de métro, Ser­gueï Vol­kons­ki tour­nait les pages d’A­kh­ma­to­va et atten­dait le rap­port qui lui dirait si l’An­glais avait choi­si d’être un manche ou une lame.

CHA­PITRE 7 — EVTOUCHENKO

Le poète arri­va un same­di soir, et le Metro­pol chan­gea de température.

Caird le sen­tit avant de le voir — une vibra­tion dans l’air du res­tau­rant, un fré­mis­se­ment col­lec­tif, ce phé­no­mène étrange qui se pro­duit quand une célé­bri­té entre dans une pièce et que chaque per­sonne pré­sente, sans se retour­ner, sans lever les yeux, sait. Les ser­veurs se redres­sèrent d’un cen­ti­mètre. Le maître d’hô­tel sur­git de nulle part avec la vélo­ci­té d’un homme qui a pas­sé sa vie à sur­gir de nulle part au bon moment. Même les lustres sem­blèrent briller un peu plus fort, comme si le cris­tal lui-même vou­lait être à la hauteur.

Evgue­ni Evtou­chen­ko tra­ver­sa le res­tau­rant du Metro­pol comme on tra­verse une scène — c’est-à-dire en sachant exac­te­ment où se trouvent les projecteurs.

Grand. Très grand. Un mètre quatre-vingt-dix au moins, mince, le port de tête d’un dan­seur ou d’un prince en exil. Des che­veux blonds cen­drés reje­tés en arrière avec une négli­gence étu­diée. Un visage taillé à la serpe — pom­mettes saillantes, mâchoire longue, des yeux clairs qui balayaient la salle avec une rapi­di­té de radar. Il por­tait un cos­tume gris perle, une che­mise ouverte au col — pas de cra­vate, jamais de cra­vate, la cra­vate était un acces­soire bour­geois et Evtou­chen­ko était un poète du peuple, ce qui signi­fiait en pra­tique qu’il s’ha­billait mieux que la plu­part des bour­geois — et des chaus­sures qui n’é­taient cer­tai­ne­ment pas soviétiques.

Der­rière lui, comme des pla­nètes autour d’un soleil, cinq ou six per­sonnes — des hommes, des femmes, un mélange de visages russes et étran­gers, le genre de cor­tège que seuls les très célèbres et les très puis­sants traînent der­rière eux sans avoir l’air de s’en apercevoir.

Gui­vi se leva de table comme un ressort.

— Jev­gue­ni !

Le cri tra­ver­sa le res­tau­rant. Des têtes se tour­nèrent. Evtou­chen­ko pivo­ta, vit Gui­vi, et son visage s’é­clai­ra d’un sou­rire immense — un sou­rire de recon­nais­sance, de conni­vence, le sou­rire de deux hommes qui savent qu’ils sont les plus flam­boyants de la salle et qui en tirent une joie enfantine.

— Gui­vi Zou­ra­bo­vitch ! Vieille canaille géorgienne !

Ils s’embrassèrent au milieu du res­tau­rant avec une fer­veur qui fit vaciller une table. Gui­vi avait les larmes aux yeux — de vraies larmes ou des larmes de comé­dien, avec Gui­vi on ne savait jamais, les deux étaient éga­le­ment sin­cères. Evtou­chen­ko riait — un rire de gorge, sonore, le rire d’un homme qui sait que son rire est beau et qui le donne généreusement.

— Venez, venez, dit Gui­vi en l’en­traî­nant vers leur table. Il y a un Anglais. Un vrai. Avec du tweed et de la poli­tesse. Vous allez l’adorer.

Caird se leva. Mireille, à côté de lui, ne se leva pas — elle regar­dait la scène avec un demi-sou­rire qui disait : je connais ce numé­ro, je l’ai vu cent fois, et il me fas­cine encore. Ket­tu­nen, à l’autre bout de la table, avait posé son verre et obser­vait avec cette atten­tion tran­quille qui ne le quit­tait jamais — comme un homme qui prend des notes men­tales sur tout ce qui passe à portée.

— Julian Caird, dit Gui­vi. Atta­ché cultu­rel bri­tan­nique. Il pré­pare la venue de Sha­kes­peare à Mos­cou. Julian, voi­ci Evgue­ni Alexan­dro­vitch Evtou­chen­ko. Le plus grand poète vivant de Rus­sie. Ne le contre­di­sez pas sur ce point, il pour­rait deve­nir violent.

— Le plus grand poète vivant du monde, cor­ri­gea Evtou­chen­ko en ser­rant la main de Caird avec une poigne sur­pre­nante. Mais je suis modeste. Je n’in­siste pas.

Il s’as­sit. Ou plu­tôt, il s’ins­tal­la — il y avait chez cet homme une façon d’oc­cu­per l’es­pace qui trans­for­mait chaque chaise en trône, chaque table en estrade. Son cor­tège se dis­per­sa aux tables voi­sines avec l’ai­sance de gens habi­tués à orbi­ter. Un ser­veur appor­ta du cham­pagne — du cham­pagne sovié­tique, bien sûr, mais ser­vi avec une défé­rence qui le trans­for­mait presque en dom-pérignon.

— Sha­kes­peare ! dit Evtou­chen­ko en levant son verre. Ham­let à Mos­cou ! C’est magni­fique. Savez-vous que Pas­ter­nak a tra­duit Ham­let ? La meilleure tra­duc­tion de Ham­let jamais faite. Meilleure que l’o­ri­gi­nal, disent cer­tains. Les Anglais ne le savent pas, mais Sha­kes­peare sonne mieux en russe. Il a tou­jours été un peu russe, Sha­kes­peare. Ce sens du tra­gique. Cette folie. Ce besoin de tout dire même quand tout dire vous conduit à la mort.

Il par­lait comme il res­pi­rait — sans effort, sans pause, chaque phrase enchaî­née à la sui­vante par un fil invi­sible, une logique inté­rieure qui sau­tait d’une idée à l’autre avec l’a­gi­li­té d’un chat sur les toits. C’é­tait étour­dis­sant. C’é­tait magné­tique. C’é­tait épuisant.

Mireille l’ob­ser­vait avec une fas­ci­na­tion tem­pé­rée de prudence.

— Evgue­ni Alexan­dro­vitch, dit-elle. Com­ment se fait-il qu’un homme qui dit tout ce qu’il pense soit encore en vie dans ce pays ?

Evtou­chen­ko se tour­na vers elle. Ses yeux clairs se posèrent sur son visage avec une atten­tion sou­daine — l’at­ten­tion du joueur qui recon­naît un adver­saire digne.

— Parce que je suis utile, dit-il. C’est la seule rai­son pour laquelle qui­conque reste en vie dans ce pays. Sta­line gar­dait en vie les poètes qu’il aimait. Khroucht­chev garde en vie les poètes qui le diver­tissent. Et moi, je suis très diver­tis­sant. C’est ma forme de sur­vie. D’autres sur­vivent en se tai­sant. Moi, je sur­vis en par­lant si fort que le silence des autres passe inaperçu.

Il dit cela avec un sou­rire — mais sous le sou­rire, une dure­té. Un tran­chant. La conscience exacte de ce qu’il disait et de ce que ça coû­tait de le dire.

— Vous avez lu Babi Yar ? deman­da Caird.

Il ne savait pas pour­quoi il avait dit cela. Le poème lui était reve­nu d’un coup — Babi Yar, le poème qu’Ev­tou­chen­ko avait publié deux ans plus tôt, sur le mas­sacre de trente-trois mille Juifs par les nazis à Kiev, dans un ravin, en 1941. Un poème que per­sonne en URSS n’a­vait osé écrire parce que l’an­ti­sé­mi­tisme sovié­tique pré­fé­rait enter­rer les morts juifs une seconde fois sous le silence. Evtou­chen­ko l’a­vait écrit. Evtou­chen­ko l’a­vait lu devant des dizaines de mil­liers de per­sonnes. Et Evtou­chen­ko était encore là, assis au Metro­pol, buvant du champagne.

Le visage du poète chan­gea. Le sou­rire dis­pa­rut. Ce qui res­ta était plus nu, plus vrai — un visage d’homme qui se sou­vient de quelque chose qui lui a coûté.

— Vous l’a­vez lu, dit-il. En anglais, j’imagine.

— Oui.

— En anglais, c’est un poème. En russe, c’est un cri. La tra­duc­tion ne rend pas le cri. Aucune tra­duc­tion ne rend le cri. C’est le pro­blème des langues — elles trans­portent les mots mais pas le sang.

Il se tut un ins­tant. Autour de la table, le silence s’é­tait éten­du — même Gui­vi ne par­lait pas, ce qui était un évé­ne­ment météorologique.

— Savez-vous ce qui s’est pas­sé après Babi Yar ? dit Evtou­chen­ko. Chos­ta­ko­vitch m’a appe­lé. Chos­ta­ko­vitch — Dmi­tri Dmi­trie­vitch en per­sonne. Il m’a dit : votre poème, je veux le mettre en musique. Il en a fait le pre­mier mou­ve­ment de sa Trei­zième Sym­pho­nie. Et la Trei­zième a été jouée ici, à Mos­cou, une seule fois, devant un public gla­cé de ter­reur et d’é­mo­tion. On m’a dit ensuite que Khroucht­chev était furieux. On m’a dit que j’é­tais fini. On m’a dit beau­coup de choses. Et pour­tant — il ouvrit les bras dans un geste théâ­tral — me voi­ci. Buvant du cham­pagne au Metro­pol. La Rus­sie ne tue pas ses poètes. Elle les fait souf­frir, ce qui est pire. Mais elle ne les tue pas. Pas toujours.

Gui­vi leva son verre.

— Pas tou­jours, répé­ta-t-il d’une voix sourde. Pas toujours.

Et le toast qu’il por­ta — silen­cieux, sans mots, juste le verre levé et le regard per­du — était pour ceux que la Rus­sie avait tués. Man­del­stam. Babel. Meye­rhold. Les autres. Tous les autres.

Le dîner reprit. Le cham­pagne cou­la. Evtou­chen­ko racon­tait des his­toires — son voyage à Cuba, où il avait ren­con­tré Cas­tro et bu du rhum jus­qu’à l’aube. Sa tour­née en Amé­rique, où des étu­diants l’a­vaient por­té en triomphe et où le FBI l’a­vait sui­vi pen­dant trois semaines. Son ami­tié avec Neru­da, avec Fel­li­ni, avec des gens dont les noms tom­baient de ses lèvres comme des pièces d’or d’une bourse per­cée. Il était éblouis­sant. Il était insup­por­table. Il était les deux à la fois, et c’é­tait pré­ci­sé­ment ce qui ren­dait impos­sible de détour­ner le regard.

À un moment — entre la deuxième et la troi­sième bou­teille, dans cet espace flot­tant où l’al­cool dis­sout les pru­dences — Evtou­chen­ko se tour­na vers Caird et le regar­da. Vrai­ment. Pas le regard de sur­face, le regard social, le regard du poète-vedette qui dis­tri­bue son atten­tion comme des auto­graphes. Un regard pro­fond, fouilleur, un regard qui cher­chait quelque chose.

— Ham­let, dit-il.

— Par­don ?

— Vous. Vous êtes Ham­let. Je le vois. Cet air d’homme qui sait qu’il doit agir et qui ne sait pas com­ment. Cet air d’homme coin­cé entre ce qu’il veut faire et ce qu’on attend de lui. Ham­let est l’homme le plus moderne de la lit­té­ra­ture — pas parce qu’il hésite, mais parce qu’il sait que chaque choix est une perte. Choi­sir A, c’est perdre B. Choi­sir d’a­gir, c’est perdre l’in­no­cence. Choi­sir de ne pas agir, c’est perdre l’hon­neur. Ham­let est coin­cé — et vous, Julian, vous avez l’air coincé.

Il dit cela en sou­riant. Légè­re­ment. Comme une plai­san­te­rie. Mais ses yeux ne sou­riaient pas.

Caird sen­tit un froid qui n’a­vait rien à voir avec mars.

— Je ne suis pas Ham­let, dit-il.

— Non ? Tant mieux. Ham­let finit mal. Tout le monde finit mal, dans Ham­let. C’est une pièce où les vivants envient les morts — ce qui, main­te­nant que j’y pense, est une excel­lente des­crip­tion de Moscou.

Gui­vi écla­ta de rire. Mireille allu­ma une ciga­rette. Ket­tu­nen sou­riait — tou­jours le même sou­rire, régu­lier, inal­té­rable, le sou­rire d’un homme qui enre­gistre tout et ne laisse rien filtrer.

Plus tard, Evtou­chen­ko réci­ta un poème.

Pas Babi Yar. Quelque chose de plus intime, de plus récent — un poème qu’il n’a­vait pas encore publié, dit-il, un poème sur Mos­cou la nuit, sur les fenêtres éclai­rées et les vies der­rière les fenêtres, sur la soli­tude d’une ville de huit mil­lions d’ha­bi­tants dont cha­cun porte un secret. Il réci­ta debout, sans notes, les yeux mi-clos, et sa voix — cette voix de bary­ton clair, cette voix qui avait rem­pli des stades — se fit douce, presque mur­mu­rante, et le res­tau­rant du Metro­pol se tut, chaque table, chaque ser­veur, chaque bruit de vais­selle, tout se tut, et il n’y eut plus que cette voix et ces mots russes que Caird ne com­pre­nait pas mais dont il sen­tait le poids, la beau­té, la dou­leur, comme on sent la cha­leur d’un feu à tra­vers un mur.

Quand il eut fini, per­sonne n’ap­plau­dit. Comme dans le sous-sol de l’Ar­bat. Les Russes n’ap­plau­dis­saient pas les poèmes qui comp­taient. Ils hochaient la tête. Ils bais­saient les yeux. Ils buvaient.

Evtou­chen­ko se ras­sit. Vida son verre. Et dit, à mi-voix, pen­ché vers Caird :

— On m’a dit que vous aviez rem­pla­cé un homme qui s’ap­pe­lait Fenn.

Caird ne bou­gea pas. Chaque muscle de son corps se figea, mais il ne bou­gea pas — un réflexe qu’il ne se connais­sait pas, un réflexe que Mos­cou était en train de lui enseigner.

— On me dit beau­coup de choses, conti­nua Evtou­chen­ko. Je suis poète, et les poètes à Mos­cou sont comme les bars à New York — tout le monde vient y dépo­ser ses secrets. Je ne sais pas qui vous êtes, Julian. Je ne veux pas le savoir. Mais je vais vous dire une chose que per­sonne ne vous dira, parce que les gens ici ont peur de le dire et que moi, la peur, je la connais trop bien pour la res­pec­ter encore.

Il se rap­pro­cha. Son haleine sen­tait le cham­pagne et le tabac.

— Il y a des gens dans cette ville qui jouent aux échecs avec des pièces humaines. Les Russes le font. Les Anglais le font. Les Amé­ri­cains le font. Et les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces. Elles croient qu’elles jouent. Mais elles sont jouées. Fenn l’a com­pris trop tard. Ne le com­pre­nez pas trop tard.

Il se redres­sa. Le sou­rire revint — écla­tant, public, le sou­rire du poète-vedette.

— Mais ce soir, on boit ! À Sha­kes­peare ! À Ham­let ! Au Metro­pol ! Et à ce magni­fique cham­pagne sovié­tique qui, je le dis avec tout mon patrio­tisme, a le goût de vinaigre tiède !

Gui­vi hur­la de rire. Les tables voi­sines applau­dirent. Quel­qu’un com­man­da une autre bou­teille. La soi­rée reprit son cours — bruyante, vivante, dorée sous les lustres.

Mais Caird n’en­ten­dait plus rien.

Il enten­dait seule­ment la voix d’Ev­tou­chen­ko, comme un écho sous la ver­rière : les pièces humaines ne savent jamais qu’elles sont des pièces.

Mireille, en face de lui, le regar­dait. Elle avait enten­du, elle aus­si. Ses yeux disaient : je t’a­vais pré­ve­nu. Et autre chose que ses yeux disaient, quelque chose de plus doux, de plus inquiet : fais atten­tion, Julian. S’il te plaît, fais attention.

Il hocha la tête. Un geste minus­cule. Elle détour­na le regard.

Le dîner s’a­che­va tard. Evtou­chen­ko par­tit comme il était venu — en comète, traî­nant son cor­tège, lais­sant der­rière lui un sillage de bruit, d’éner­gie et de mots. Le res­tau­rant se vida. Les ser­veurs débar­ras­saient en silence. La ver­rière au-des­sus était noire, aveugle, un ciel de verre qui ne réflé­chis­sait que les der­nières lumières des lustres qu’on étei­gnait un par un.

Caird mon­ta seul. L’as­cen­seur de fer for­gé grin­ça. Au troi­sième, Zinaï­da n’é­tait pas là — sa rem­pla­çante de nuit, la femme au regard vitreux, lui ten­dit sa clef sans un mot.

Il entra dans la 307. S’as­sit sur le lit. Sor­tit le car­net de Fenn — il le gar­dait main­te­nant dans la dou­blure de son man­teau, un trou qu’il avait pra­ti­qué lui-même avec des ciseaux emprun­tés au concierge, une cachette d’a­ma­teur qui ne trom­pe­rait per­sonne mais qui le ras­su­rait comme un talisman.

Il l’ou­vrit à la der­nière page. Relut les mots de Fenn.

J’es­père que ce sera quel­qu’un d’as­sez naïf pour ne pas avoir peur et d’as­sez malin pour avoir peur au bon moment.

Caird fer­ma le car­net. Étei­gnit la lampe. S’al­lon­gea dans le noir.

Il avait peur.

C’é­tait le bon moment.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI IV

L’ap­par­te­ment sen­tait le whis­ky et le regret.

Vol­kons­ki mon­ta les quatre étages à pied — l’as­cen­seur était en panne, comme il l’é­tait tou­jours dans cet immeuble de la rue Pet­chat­ni­kov, un immeuble de bonne fac­ture construit dans les années trente pour les cadres du Par­ti, mais qui avait glis­sé depuis vers cette zone grise du parc immo­bi­lier mos­co­vite où les choses fonc­tion­naient à peu près, c’est-à-dire pas vrai­ment. Les marches étaient propres. Les murs avaient besoin de pein­ture. Sur chaque palier, une ampoule — une sur deux fonc­tion­nait. Vol­kons­ki comp­ta les étages par les ampoules : obs­cu­ri­té, lumière, obs­cu­ri­té, lumière. C’é­tait presque symbolique.

Il frap­pa.

Un long silence. Puis des pas — lents, irré­gu­liers, les pas d’un homme qui n’est pas tout à fait sûr de vou­loir ouvrir.

La porte s’entrebâilla.

— Ah. C’est vous.

Kim Phil­by avait les yeux rouges.

Pas les yeux rouges de quel­qu’un qui a pleu­ré — les yeux rouges de quel­qu’un qui boit depuis le milieu de l’a­près-midi et qui a ces­sé de comp­ter les verres quelque part entre le cin­quième et le hui­tième. Il por­tait un car­di­gan de laine grise sur une che­mise frois­sée, un pan­ta­lon de fla­nelle dont le pli avait depuis long­temps abdi­qué, et des pan­toufles qui avaient été écos­saises dans une autre vie. Ses che­veux — autre­fois blonds, élé­gants, coif­fés avec ce soin non­cha­lant qui était la signa­ture du gent­le­man anglais — étaient main­te­nant gris, en désordre, et col­lés sur les tempes par une trans­pi­ra­tion que le chauf­fage exces­sif de l’ap­par­te­ment ren­dait permanente.

— Entrez, dit-il. Si vous devez entrer.

L’ap­par­te­ment était celui d’un homme qui vit seul et qui a ces­sé de s’en sou­cier. Deux pièces et une cui­sine. Des livres par­tout — sur les éta­gères, sur le sol, empi­lés sur les chaises, entas­sés sous la table. Des livres anglais pour la plu­part, des Pen­guin orange aux dos cas­sés, des édi­tions de poche ache­tées Dieu sait où et Dieu sait quand. Et par­mi les livres, les bou­teilles. Du whis­ky — du John­nie Wal­ker Black Label, un luxe que le KGB four­nis­sait à Phil­by comme on four­nit du foin à un che­val : par néces­si­té, sans affec­tion. Du gin aus­si. Et de la vod­ka, bien sûr, parce qu’on ne vivait pas à Mos­cou sans vod­ka, mais la vod­ka était ran­gée dans la cui­sine, à part, comme si Phil­by refu­sait de mêler sa bois­son natio­nale d’a­dop­tion à ses bois­sons natales.

Vol­kons­ki s’as­sit dans le fau­teuil qu’on lui dési­gna — un fau­teuil anglais, impor­té, le seul meuble de l’ap­par­te­ment qui sem­blait avoir eu une vie avant Mos­cou. Phil­by s’af­fa­la dans l’autre, en face, de l’autre côté d’une table basse encom­brée de jour­naux — la Prav­da, l’Iz­ves­tia, le Times de Londres qui arri­vait avec trois jours de retard par la valise diplo­ma­tique et que Phil­by lisait comme un exi­lé lit des lettres de la maison.

— Whis­ky ? dit Philby.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Il avait déjà rem­pli deux verres. Le whis­ky avait cette cou­leur d’ambre fon­cé que prend le John­nie Wal­ker quand il est ser­vi sans eau et sans glace — pur, direct, sans la moindre conces­sion au confort.

Vol­kons­ki prit le verre. Il ne buvait pas beau­coup — l’al­cool était un outil, pas un plai­sir, et les outils, on les uti­lise quand on en a besoin, pas quand ils se pré­sentent. Mais refu­ser le whis­ky de Phil­by aurait été une erreur. Le whis­ky était le pro­to­cole. Le whis­ky était le lan­gage. Sans le whis­ky, Phil­by ne par­lait pas.

— Alors, dit Phil­by. Qu’est-ce que le Deuxième Direc­toire veut de moi cette fois ?

Son russe était cor­rect — il l’a­vait appris à Bey­routh, per­fec­tion­né à Mos­cou, et il le par­lait avec un accent bri­tan­nique qu’il n’a­vait jamais réus­si à perdre et qu’il ne cher­chait d’ailleurs pas à perdre, parce que son accent était la der­nière chose qui le reliait à ce qu’il avait été. Mais ils par­laient en anglais. Ils par­laient tou­jours en anglais. Vol­kons­ki parce qu’il aimait par­ler anglais — c’é­tait sa langue secrète, la langue dans laquelle il pen­sait quand il ne vou­lait pas pen­ser en russe. Phil­by parce que l’an­glais était tout ce qui lui restait.

— Un Bri­tan­nique, dit Vol­kons­ki. Au Metro­pol. Julian Caird. Atta­ché culturel.

— Cultu­rel.

Phil­by pro­non­ça le mot avec un sou­rire — un sou­rire d’un autre âge, un sou­rire de Cam­bridge, un sou­rire qui conte­nait qua­rante ans de men­songe et de mépris pour ceux qui croyaient aux apparences.

— Ils envoient encore des atta­chés cultu­rels. C’est tou­chant. Comme si la culture avait jamais eu quoi que ce soit à voir avec quoi que ce soit.

Il but. Repo­sa le verre. Le verre lais­sa un cercle humide sur la Pravda.

— Que vou­lez-vous savoir ?

— Tout ce que vous pou­vez me dire sur la façon dont le MI6 uti­lise les postes cultu­rels comme cou­ver­ture. Les méthodes. Les pro­to­coles. Les signaux.

Phil­by rit. Un rire sec, court, qui res­sem­blait au bruit d’une branche qui casse.

— Les méthodes. Vous me deman­dez les méthodes. Comme si les méthodes n’a­vaient pas chan­gé depuis mon temps. J’ai quit­té le Ser­vice en — quand était-ce ? — en 51. Il y a douze ans. Douze ans, Ser­gueï Niko­laïe­vitch. Douze ans pen­dant les­quels le MI6 a eu tout le loi­sir de chan­ger ses méthodes pré­ci­sé­ment parce que je les connais­sais. Si vous croyez qu’ils uti­lisent encore les mêmes pro­cé­dures qu’à mon époque, vous les sous-esti­mez. Et sous-esti­mer le MI6 est la seule erreur que je n’ai jamais commise.

Vol­kons­ki ne répon­dit pas. Il atten­dit. Il savait que Phil­by, mal­gré les pro­tes­ta­tions, mal­gré le cynisme, mal­gré le whis­ky, par­le­rait. Parce que Phil­by avait besoin de par­ler. Parce que par­ler du Ser­vice était la seule chose qui le reliait encore à l’homme qu’il avait été — un homme brillant, un homme au centre de tout, un homme qui tenait les fils. Et non pas cet homme-ci — ce fan­tôme en pan­toufles écos­saises dans un appar­te­ment de la rue Pet­chat­ni­kov, oublié par ses maîtres sovié­tiques qui ne savaient plus quoi faire de lui main­te­nant qu’ils l’a­vaient, négli­gé par les col­lègues du KGB qui le mépri­saient autant qu’ils l’a­vaient uti­li­sé, aban­don­né par ses amis anglais qui l’a­vaient aimé et qui ne pour­raient jamais lui pardonner.

Phil­by parla.

— Les postes cultu­rels. Oui. C’est une vieille cou­ver­ture. Solide, parce qu’elle per­met des contacts natu­rels avec les locaux — artistes, intel­lec­tuels, gens du milieu cultu­rel qui ont sou­vent accès à des cercles inté­res­sants. L’at­ta­ché cultu­rel peut aller n’im­porte où, ren­con­trer n’im­porte qui, et la seule jus­ti­fi­ca­tion dont il a besoin est un pro­gramme de concert ou une expo­si­tion de pein­ture. C’est élé­gant. C’est la spé­cia­li­té anglaise — l’élégance.

Il se res­ser­vit du whis­ky. Vol­kons­ki nota que la bou­teille était à moi­tié vide et qu’il était cinq heures de l’après-midi.

— Mais votre homme — com­ment dites-vous ? Caird ? — s’il est ce que vous dites, un simple atta­ché cultu­rel, alors il n’est pro­ba­ble­ment pas un agent. Le MI6 ne confie pas d’o­pé­ra­tions aux atta­chés cultu­rels. Ils les uti­lisent comme cou­ver­ture, oui — mais la cou­ver­ture et l’agent ne sont pas la même per­sonne. L’at­ta­ché fait son tra­vail d’at­ta­ché. L’agent fait son tra­vail d’agent. Et sou­vent, l’at­ta­ché ne sait même pas qu’il sert de couverture.

— Et si l’at­ta­ché a héri­té, mal­gré lui, de l’o­pé­ra­tion d’un prédécesseur ?

Phil­by s’im­mo­bi­li­sa. Son verre à mi-che­min entre la table et ses lèvres. Ses yeux — des yeux bleus déla­vés, des yeux qui avaient vu trop de choses et qui en por­taient la fatigue comme une croûte — se fixèrent sur Vol­kons­ki avec une acui­té sou­daine. L’al­cool, pen­dant une seconde, reflua, et der­rière les yeux rouges, der­rière le car­di­gan et les pan­toufles, quelque chose appa­rut — l’an­cien Phil­by, le Phil­by d’a­vant, l’in­tel­li­gence meur­trière, la machine à calculer.

— Ah, dit-il. C’est donc ça. Fenn.

Vol­kons­ki ne confir­ma pas. Il n’en avait pas besoin.

— Fenn était bon, dit Phil­by. Meilleur que la plu­part. Je ne l’ai jamais ren­con­tré — on ne me pré­sente per­sonne, ici, je suis le lépreux du ren­sei­gne­ment, l’homme que tout le monde uti­lise et que per­sonne n’in­vite — mais j’ai lu des choses. Des bribes. Ce qui filtre. Fenn avait un réseau. Petit, dis­cret, effi­cace. Et quand il est par­ti — rap­pe­lé, dis­pa­ru, par­ti, peu importe le mot — il a lais­sé le réseau en place. Orphelin.

Il but.

— Et vous pen­sez que Caird a ramas­sé le réseau. Sans le savoir. Ou en le sachant à peine. Et vous vous deman­dez s’il est assez intel­li­gent pour être dan­ge­reux ou assez stu­pide pour être utile.

Vol­kons­ki sou­rit. C’é­tait exac­te­ment la question.

— Je vais vous dire une chose sur les Anglais, dit Phil­by. Et je peux la dire parce que j’en suis un — j’en suis un, Ser­gueï Niko­laïe­vitch, mal­gré tout, mal­gré ce que j’ai fait, mal­gré cet appar­te­ment, mal­gré ce whis­ky sovié­tique dégui­sé en John­nie Wal­ker, je suis anglais, et si vous me cou­pez je saigne du thé.

Une pause. Un sou­pir qui venait de loin — de plus loin que Mos­cou, de plus loin que Bey­routh, de Cam­bridge peut-être, de ces pelouses vertes et de ces conver­sa­tions de jeunes hommes qui croyaient chan­ger le monde et qui n’a­vaient chan­gé qu’eux-mêmes.

— Les Anglais sont des sen­ti­men­taux, dit-il. C’est leur fai­blesse. C’est par là qu’on les prend. Pas par l’argent — les Anglais n’ont pas d’argent et s’en moquent. Pas par l’i­déo­lo­gie — les Anglais n’ont pas d’i­déo­lo­gie, ils ont des opi­nions, ce qui est très dif­fé­rent. Par le sen­ti­ment. Par l’at­ta­che­ment. Par la loyau­té per­son­nelle. Un Anglais ne tra­hit pas pour une cause. Il tra­hit pour une per­sonne. Parce que quel­qu’un qu’il aime lui a deman­dé. Parce que quel­qu’un en qui il a confiance lui a dit que c’é­tait juste.

Phil­by regar­dait son verre.

— Je le sais, dit-il, parce que c’est ce qui m’est arrivé.

Le silence dans l’ap­par­te­ment devint épais. Les livres sur les éta­gères sem­blaient écou­ter. Le radia­teur gar­gouillait. Quelque part dans l’im­meuble, une porte claqua.

Vol­kons­ki but une gor­gée de whis­ky. Il la lais­sa brû­ler len­te­ment dans sa gorge. Et il regar­dait Phil­by — cet homme assis en face de lui qui avait été le plus grand espion du siècle et qui n’é­tait plus qu’un Anglais en exil qui buvait du whis­ky dans un appar­te­ment trop chaud et qui par­lait de sen­ti­men­ta­li­té comme un prêtre défro­qué parle de Dieu.

— Alors si votre Caird est un sen­ti­men­tal, dit Phil­by, et s’il a trou­vé quel­qu’un pour qui il est prêt à ris­quer quelque chose — une femme, un ami, une idée, n’im­porte quoi qui ait un visage humain — alors vous ne l’ar­rê­te­rez pas avec la peur. La peur ne marche pas avec les sen­ti­men­taux. La peur les rend plus obs­ti­nés. Plus stu­pides. Plus dan­ge­reux. Parce qu’ils ont quelque chose à perdre, et les gens qui ont quelque chose à perdre font des choses que les gens rai­son­nables ne feraient jamais.

Il finit son verre.

— C’est par là qu’on les prend, répé­ta-t-il. Et c’est par là qu’on les perd.

Vol­kons­ki se leva. Il avait ce qu’il était venu cher­cher — non pas des infor­ma­tions, pas des méthodes, pas des pro­to­coles. Quelque chose de plus pré­cieux. Un por­trait. Un Anglais vu par un autre Anglais. Un sen­ti­men­tal recon­nu par un sen­ti­men­tal. Phil­by était le miroir dans lequel Caird se reflé­tait sans le savoir — l’a­ve­nir pos­sible, le ter­mi­nus, l’homme seul dans l’ap­par­te­ment trop chaud avec ses bou­teilles et ses livres et le sou­ve­nir d’a­voir été quelqu’un.

— Mer­ci, Harold, dit Volkonski.

C’é­tait le vrai pré­nom de Phil­by — Harold Adrian Rus­sell Phil­by, dit Kim. Per­sonne ne l’ap­pe­lait Harold. C’é­tait un geste d’in­ti­mi­té — ou de cruau­té, les deux étant par­fois indistinguables.

Phil­by le rac­com­pa­gna à la porte. Sur le seuil, il s’ar­rê­ta. Sa main sur la poi­gnée trem­blait — pas beau­coup, juste assez pour que Vol­kons­ki le voie. Le trem­ble­ment d’un homme qui boit trop. Ou le trem­ble­ment d’un homme qui se retient de dire quelque chose.

— Ser­gueï Nikolaïevitch.

— Oui ?

— Quand vous aurez Caird — et vous l’au­rez, ils finissent tous par être pris, c’est la règle du jeu, même moi j’ai été pris, je me suis sim­ple­ment arran­gé pour être pris du bon côté — quand vous l’au­rez, ne le détrui­sez pas. C’est un conseil. Pas un ordre. Je ne donne plus d’ordres à personne.

Ses yeux bleus, dans la lumière du palier — une des ampoules qui fonc­tion­naient — eurent un éclat bref, fugace, comme le reflet d’un soleil sur une fenêtre fermée.

— Les sen­ti­men­taux méritent mieux que ça. Même quand ils se trompent. Sur­tout quand ils se trompent.

La porte se referma.

Vol­kons­ki des­cen­dit les quatre étages. Obs­cu­ri­té, lumière, obs­cu­ri­té, lumière. Dans la rue, le cra­chin de mars avait repris — cette chose sans nom, ni pluie ni neige. Il mar­cha. Il ne pen­sait pas à Caird. Il pen­sait à Phil­by. À cet homme qui avait tra­hi tout ce qu’il aimait et qui aimait encore tout ce qu’il avait tra­hi. À cette phrase : si vous me cou­pez je saigne du thé. À ce trem­ble­ment de la main sur la poi­gnée de la porte.

Et il pen­sait à son père.

Niko­laï Vol­kons­ki. Ancien offi­cier du régi­ment Semio­novs­ki. Mort dans un camp sans tombe. Un homme qui avait aimé la Rus­sie — pas l’URSS, pas le sys­tème, la Rus­sie, le pays, les bou­leaux, les chants, la neige — et que la Rus­sie avait ava­lé comme elle ava­lait tout ce qui l’aimait.

Phil­by aimait l’An­gle­terre. Son père aimait la Rus­sie. Et les deux avaient été dévo­rés par l’ob­jet de leur amour.

Et lui, Ser­gueï Vol­kons­ki — qu’aimait-il ?

La ques­tion res­ta sans réponse. Elle res­tait tou­jours sans réponse. C’é­tait sa forme per­son­nelle de sur­vie — ne rien aimer, ou aimer si peu, si dis­crè­te­ment, que per­sonne ne pour­rait jamais le prendre par là. Par le sen­ti­ment. Par l’at­ta­che­ment. Par cette faille que Phil­by avait décrite avec une pré­ci­sion de chi­rur­gien — la faille des sentimentaux.

Vol­kons­ki n’é­tait pas un sentimental.

Du moins le croyait-il.

Il mon­ta dans le métro. Sor­tit le recueil d’A­kh­ma­to­va. L’ou­vrit au hasard. Tom­ba sur un vers qu’il connais­sait par cœur mais qui, ce soir, dans ce wagon, après ce whis­ky, après ces yeux bleus déla­vés et ce trem­ble­ment de main, le frap­pa comme un poing :

Et je prie non pour moi seule,

Mais pour tous ceux qui se tenaient là avec moi.

Il refer­ma le livre.

Le métro rou­lait sous Mos­cou. Au-des­sus, la ville conti­nuait — les fenêtres éclai­rées, les vies secrètes, les espions et les poètes et les sen­ti­men­taux et les monstres, tous mélan­gés, tous pris dans la même machine, tous en train de jouer un jeu dont per­sonne ne connais­sait les règles et dont per­sonne ne gagne­rait la partie.

Et quelque part au Metro­pol, Julian Caird dor­mait dans sa chambre 307 avec le car­net de Fenn cou­su dans la dou­blure de son man­teau et la cer­ti­tude nou­velle et ter­rible qu’il avait peur, et que la peur était le signe qu’il était enfin en train de deve­nir quelqu’un.

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L’hor­lo­ger de Mos­cou — Par­tie 1

L’hor­lo­ger de
Mos­cou

L’hor­lo­ger de Moscou

Par­tie 1

Metro­pol, Mos­cou — Mars 1963

CHA­PITRE 1 — L’ARRIVÉE

L’a­vion tous­sa deux fois avant de se poser, comme s’il hési­tait lui aussi.

Julian Caird regar­da par le hublot et ne vit rien. Un ciel de cendre, une piste mouillée, des bâti­ments bas qui auraient pu être n’im­porte où — une usine, une caserne, un pur­ga­toire admi­nis­tra­tif. Che­re­me­tie­vo. Le mot même avait quelque chose de trop long, de trop slave, qui lui res­tait en tra­vers de la gorge comme un arête de pois­son. Il se leva, enfi­la son par­des­sus, véri­fia machi­na­le­ment la poche inté­rieure — pas­se­port, accré­di­ta­tion, la lettre de l’am­bas­sade — et sui­vit le mou­ve­ment vers la sortie.

Le froid le gifla.

Pas un froid anglais, ce froid mouillé et poli qui vous laisse le temps de bou­ton­ner votre col. Non. Un froid sec, immé­diat, qui vous entre dans les os par effrac­tion. Mars à Mos­cou. On lui avait dit : le pire mois. Ni l’hi­ver franc, ni le prin­temps — une zone grise où la ville attend, engour­die, lasse de sa propre patience. La neige au sol n’é­tait plus blanche. Elle avait cette cou­leur de vieux jour­nal que prend la neige quand elle a trop duré.

Un homme l’at­ten­dait au pied de la pas­se­relle. Petit, le crâne rasé sous une chap­ka de four­rure syn­thé­tique, un sou­rire pro­fes­sion­nel col­lé sur les lèvres.

— Mon­sieur Caird ? Bien­ve­nue à Mos­cou. Je suis Gri­go­ri, du bureau de liai­son culturelle.

Il avait un anglais pré­cis, appris quelque part, avec des voyelles trop rondes et un soin exces­sif por­té à chaque consonne. L’an­glais de quel­qu’un qui a étu­dié la langue comme on étu­die un mécanisme.

Caird ser­ra la main ten­due. Elle était sèche et froide.

— Le tra­jet jus­qu’à l’hô­tel pren­dra qua­rante minutes envi­ron. Peut-être davan­tage. Les routes sont… capri­cieuses, en cette saison.

La voi­ture — une Vol­ga noire, évi­dem­ment noire, tout était noir ou gris dans ce pays — s’en­ga­gea sur une route bor­dée de bou­leaux dénu­dés. Caird regar­dait défi­ler le pay­sage et pen­sait à Dou­glas Fenn.

Fenn. Son pré­dé­ces­seur. L’homme qu’il remplaçait.

On ne lui avait presque rien dit. Whi­te­hall avait cette façon de ne rien dire qui res­sem­blait à un art — des phrases com­plètes, gram­ma­ti­ca­le­ment irré­pro­chables, qui une fois dépliées ne conte­naient rien. Fenn a été rap­pe­lé. Rai­sons per­son­nelles. Vous pren­drez le relais pour la pré­pa­ra­tion de la tour­née du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny. Rien de com­pli­qué. De la logis­tique, des sou­rires, des dîners. Vous serez très bien au Metropol.

Et cette phrase, glis­sée par Har­ring­ton au moment de le rac­com­pa­gner à la porte du bureau, avec ce ton déta­ché qui chez les hommes de Whi­te­hall signale tou­jours l’es­sen­tiel : Caird, ne cher­chez pas à com­prendre ce que fai­sait Fenn. Faites sim­ple­ment ce qu’on vous demande.

Ce qui, natu­rel­le­ment, don­nait à Julian Caird une envie féroce de com­prendre ce que fai­sait Fenn.

C’é­tait sa malé­dic­tion. Cette curio­si­té qui n’é­tait même pas de l’in­tel­li­gence — plu­tôt une inca­pa­ci­té à lais­ser les choses tran­quilles. Enfant, il démon­tait les hor­loges. Adulte, il démon­tait les silences. Et les silences, contrai­re­ment aux hor­loges, on ne sait jamais com­ment les remonter.

La Vol­ga entra dans Mos­cou par le nord.

La ville se révé­la par couches, comme un oignon qu’on pèle dans le mau­vais sens. D’a­bord les barres d’im­meubles — ces khroucht­chev­ki empi­lés par cen­taines, iden­tiques, beiges, avec leurs fenêtres minus­cules der­rière les­quelles des mil­lions de vies se jouaient sans témoins. Puis les ave­nues s’é­lar­girent, prirent de l’am­pleur, de la majes­té bru­tale. Des façades sta­li­niennes ornées de colonnes et de bas-reliefs glo­ri­fiant le tra­vail. Des sta­tues d’ou­vriers en bronze bran­dis­sant des outils avec une convic­tion que per­sonne, visi­ble­ment, ne par­ta­geait plus dans la rue.

Et sou­dain, au détour d’un virage — le Kremlin.

Caird le vit de biais, à tra­vers la vitre embuée. Les murs rouges. Les tours. Les cou­poles dorées des cathé­drales der­rière les rem­parts. Quelque chose de mas­sif et de fée­rique à la fois, comme un châ­teau de conte qui aurait été recons­truit par des ingé­nieurs mili­taires. Il sen­tit son ventre se ser­rer. Non pas de peur. De quelque chose de plus étrange — la conscience sou­daine d’être très loin, et très seul, et au cœur de quelque chose d’immense.

— Voi­là, dit Gri­go­ri. Le Metropol.

La voi­ture s’ar­rê­ta devant une façade qui lui cou­pa le souffle.

Il s’at­ten­dait à un hôtel. Ce qu’il vit res­sem­blait davan­tage à un palais hal­lu­ci­né. Art nou­veau, mais d’un art nou­veau slave, exces­sif, oni­rique — des céra­miques immenses sur la façade, des motifs flo­raux enla­cés de figures mytho­lo­giques, et au centre, domi­nant tout, un pan­neau monu­men­tal de mosaïque repré­sen­tant une prin­cesse loin­taine, les bras ouverts, le regard per­du dans un au-delà que per­sonne dans la rue ne pre­nait la peine de contem­pler. Le bâti­ment tout entier avait l’air d’un rêve qu’on aurait oublié de démon­ter au réveil.

Caird pous­sa la porte tambour.

L’in­té­rieur le sai­sit autre­ment. Un hall immense, lumi­neux mal­gré le jour gris, avec des colonnes de marbre, des balus­trades ouvra­gées, et par­tout cette odeur — indé­fi­nis­sable, propre aux grands hôtels d’une autre époque — mélange de cire, de tabac refroi­di, de par­fum lourd et de quelque chose d’autre, quelque chose de spé­ci­fi­que­ment russe qu’il ne sau­rait jamais nom­mer. Du thé peut-être. Ou de la mélancolie.

La récep­tion était tenue par une femme blonde aux lèvres sévères qui exa­mi­na son pas­se­port comme s’il s’a­gis­sait d’un docu­ment compromettant.

— Chambre 307, dit-elle. Troi­sième étage.

Elle lui ten­dit une clef — une vraie clef de lai­ton, lourde, atta­chée à un médaillon por­tant le numé­ro de la chambre. Pas de carte magné­tique, pas de moder­ni­té. Au Metro­pol, les ser­rures avaient soixante ans et fonc­tion­naient très bien.

— On vous a lais­sé ceci.

Une enve­loppe. Blanche, ano­nyme, fer­mée. Caird la prit. Elle était légère.

— Qui l’a déposée ?

La femme blonde eut un haus­se­ment d’é­paules d’une élo­quence remar­quable. Il pou­vait signi­fier je ne sais pas, ou je sais mais je ne vous le dirai pas, ou encore pour­quoi posez-vous des ques­tions aux­quelles vous ne vou­lez pas vrai­ment la réponse ? Caird appren­drait vite que le haus­se­ment d’é­paules était à Mos­cou un lan­gage à part entière.

L’as­cen­seur était une cage de fer for­gé, lent, solen­nel, qui mon­tait avec des cra­que­ments de vieux navire. Au troi­sième, la porte s’ou­vrit sur un cou­loir long et silen­cieux, éclai­ré par des appliques tami­sées. Et là — assise der­rière un petit bureau, à l’angle du cou­loir — une femme.

La dejour­naya.

Elle devait avoir soixante ans, peut-être plus. Un visage large, fer­mé, sculp­té par quelque chose de plus dur que le temps — l’his­toire, sans doute. Des yeux petits, très bleus, très fixes. Elle ne sou­rit pas. Elle ne se leva pas. Elle regar­da Caird de la tête aux pieds comme on inven­to­rie un colis, puis prit la clef qu’il lui ten­dait — car ici, on ne gar­dait pas sa clef, c’é­tait la dejour­naya qui la gar­dait pour vous, qui savait donc à chaque ins­tant si vous étiez dans votre chambre ou non, et qui, acces­soi­re­ment, avait le pou­voir d’y entrer quand elle le voulait.

— Zinaï­da, dit-elle. C’est tout.

Deux mots. Pas un de plus. Caird hocha la tête et gagna sa chambre.

La 307 était plus vaste qu’il ne l’a­vait ima­gi­né. De hauts pla­fonds mou­lu­rés, un par­quet sombre qui cra­quait sous chaque pas, des rideaux de velours bor­deaux tirés sur les fenêtres. Il les ouvrit. La vue lui arra­cha un sou­rire — le pre­mier depuis son départ de Londres. En face, de l’autre côté de la place du Théâtre, le Bol­choï. Ses colonnes blanches, son fron­ton clas­sique, le qua­drige de bronze au som­met. Un théâtre qui res­sem­blait à un temple. Ou un temple qui avait déci­dé de deve­nir théâtre.

Il s’as­sit sur le lit. Le mate­las était ferme, presque hos­tile. Il ouvrit l’enveloppe.

À l’in­té­rieur, une clef — plus petite que celle de sa chambre, en acier, sans médaillon — et un bout de papier plié. L’é­cri­ture était fine, pen­chée, ner­veuse. Une écri­ture d’homme pressé.

Room 418. Ask for nothing.

Rien d’autre. Pas de signa­ture. Pas de date. Mais Caird recon­nut quelque chose dans cette écri­ture — un trem­ble­ment, une urgence — qui ne res­sem­blait pas à une blague. Il retour­na le papier. Vierge. Il regar­da la clef. Petite, ordi­naire, le genre de clef qui ouvre le genre de porte qu’on ne remarque pas.

Room 418. Qua­trième étage. Au-des­sus de lui.

Ask for nothing. Ne deman­dez rien.

Il ran­gea la clef et le mot dans la poche inté­rieure de sa veste, à côté de son pas­se­port. Puis il res­ta assis un long moment, dans le silence de la chambre 307, à écou­ter les bruits du Metro­pol — les tuyaux qui chan­taient dans les murs, un rire loin­tain quelque part dans les étages, le gron­de­ment sourd de la ville der­rière les vitres.

Il ne savait pas encore que ce silence avait des oreilles.

Que tout, au Metro­pol, en avait.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI I

Le dos­sier pesait moins de cent grammes.

Ser­gueï Niko­laïe­vitch Vol­kons­ki le sou­pe­sa dans sa main avant de l’ou­vrir, comme il le fai­sait tou­jours — un tic, une super­sti­tion de métier. Il croyait au poids des choses. Les dos­siers légers étaient les plus dan­ge­reux. Les dos­siers lourds, bour­rés de rap­ports, de trans­crip­tions, de pho­to­gra­phies, signi­fiaient qu’on savait déjà tout et qu’il ne res­tait qu’à frap­per. Les dos­siers légers signi­fiaient l’in­con­nu. Et l’in­con­nu, dans son métier, c’é­tait le seul véri­table ennemi.

Cent grammes. Presque rien.

Il ouvrit.

CAIRD, Julian Edward. Né le 14 mars 1924 à Chel­ten­ham, Glou­ces­ter­shire. Fils de Harold Caird, pro­vi­seur d’é­cole secon­daire, et de Mar­ga­ret Caird née Faw­ley, sans pro­fes­sion. Études à Oxford — St John’s Col­lege, lettres clas­siques. Ser­vice mili­taire 1943–1946, Royal Corps of Signals, grade de lieu­te­nant, affec­té en Ita­lie puis en Autriche. Aucune dis­tinc­tion par­ti­cu­lière. Aucune note dis­ci­pli­naire. Aucun inci­dent. Entré au Forei­gn Office en 1948, sec­tion cultu­relle. Postes suc­ces­sifs : Anka­ra, Vienne, Le Caire. Marié à Helen Caird née Pem­ber­ton en 1951. Un fils, Tho­mas, né en 1953. Arri­vé à Mos­cou le 7 mars 1963 en rem­pla­ce­ment de Dou­glas R. Fenn, rappelé.

Vol­kons­ki refer­ma le dos­sier et allu­ma une cigarette.

Son bureau de la Lou­bian­ka don­nait sur une cour inté­rieure qu’il ne regar­dait jamais. Tout le monde, dans ce bâti­ment, évi­tait les fenêtres. Réflexe ancien, trans­mis de géné­ra­tion en géné­ra­tion d’of­fi­ciers — on ne regarde pas la cour de la Lou­bian­ka, parce que la cour de la Lou­bian­ka vous regarde en retour. Des choses s’é­taient pas­sées dans cette cour dont les murs se sou­ve­naient mieux que les hommes. Vol­kons­ki tra­vaillait ici depuis onze ans et ne s’y était jamais habi­tué. On ne s’ha­bi­tuait pas à la Lou­bian­ka. On s’y résignait.

Julian Caird. Un homme ordinaire.

Oxford, d’ac­cord. Mais St John’s — pas King’s, pas Tri­ni­ty. Un col­lege res­pec­table, sans éclat. Lettres clas­siques — pas le pro­fil d’un agent du MI6. Ita­lie, Autriche pen­dant la guerre — rien qui sug­gère un recru­te­ment par les ser­vices. Anka­ra, Vienne, Le Caire — des postes cultu­rels, des postes de second rang. Un homme qu’on envoie orga­ni­ser des expo­si­tions et ser­rer des mains. Un homme à qui on dit soyez aimable et qui l’est.

Alors pour­quoi.

Pour­quoi envoyer cet homme-là pour rem­pla­cer Dou­glas Fenn.

Parce que Fenn, lui — Vol­kons­ki rou­vrit un second dos­sier, plus épais celui-là, beau­coup plus épais — Fenn n’a­vait rien d’or­di­naire. Fenn était un ani­mal. Trois langues cou­ram­ment, dont un russe appris Dieu sait où qui avait des inflexions de Lenin­grad. Des contacts au minis­tère de la Culture qu’il n’au­rait jamais dû avoir. Une capa­ci­té à se faire aimer qui dépas­sait les attri­bu­tions d’un simple atta­ché cultu­rel. Et puis cette dis­pa­ri­tion — non, ce départ, il fal­lait dire départ — si sou­dain, si propre, sans un mot à ses contacts mos­co­vites, sans un geste d’a­dieu. Comme un homme qui entend un bruit dans la nuit et qui sort par la fenêtre avant même de savoir ce qui a fait ce bruit.

Fenn avait sen­ti quelque chose. Ou quel­qu’un l’a­vait prévenu.

Et main­te­nant, à la place de Fenn, ce Julian Caird. Ce visage sans aspé­ri­tés. Ce par­cours sans acci­dent. Cet homme de qua­rante ans qui res­sem­blait, sur la pho­to d’i­den­ti­té jointe au dos­sier, à exac­te­ment ce qu’il pré­ten­dait être — un fonc­tion­naire bri­tan­nique de rang moyen, ni beau ni laid, le genre de visage qu’on oublie en le regardant.

Vol­kons­ki tira sur sa ciga­rette et consi­dé­ra deux hypothèses.

Hypo­thèse une : Londres avait envoyé Caird pré­ci­sé­ment parce qu’il était inof­fen­sif. Un homme propre pour net­toyer les traces de Fenn. Un visage neutre pour cal­mer le jeu. Les Anglais fai­saient sou­vent cela — après un agent trop brillant, ils envoyaient un employé trop terne, le temps que les eaux se referment.

Hypo­thèse deux : Caird n’é­tait pas ce qu’il sem­blait être. Le dos­sier léger était un écran. L’ab­sence de signes dis­tinc­tifs était elle-même le signe dis­tinc­tif. Les meilleurs agents — Vol­kons­ki le savait, son métier le lui avait appris dans la chair — les meilleurs agents étaient ceux dont on ne pou­vait rien dire. Les hommes sans relief. Les hommes qu’on oublie en les regardant.

Il y avait une troi­sième hypo­thèse, bien sûr. Celle que Vol­kons­ki n’ai­mait pas, parce qu’elle était la plus pro­bable et la moins inté­res­sante : Caird était exac­te­ment ce qu’il parais­sait être, un homme ordi­naire jeté dans une par­tie qui le dépas­sait, et Londres l’a­vait envoyé sans se sou­cier de ce qui lui arri­ve­rait. Un pion avan­cé d’une case. Sacrifiable.

Vol­kons­ki écra­sa sa ciga­rette dans le cen­drier — un cen­drier de bronze mas­sif, héri­té du pré­cé­dent occu­pant du bureau, un cer­tain colo­nel Rich­kov dont per­sonne ne par­lait plus et dont le nom avait été effa­cé de tous les orga­ni­grammes en 1956.

Il décro­cha le téléphone.

— Ici Vol­kons­ki. Je veux une écoute per­ma­nente de la chambre 307 du Metro­pol. Et une cou­ver­ture pho­to­gra­phique des entrées de l’hô­tel, vingt-quatre heures. Non, pas prio­ri­té maxi­male. Prio­ri­té deux. On observe. On ne touche à rien.

Il rac­cro­cha.

Prio­ri­té deux. Ce qui signi­fiait : cet homme m’in­té­resse mais je ne sais pas encore pour­quoi. Et je ne suis pas homme à frap­per avant de savoir pourquoi.

Il se leva, enfi­la son man­teau — un man­teau de bonne coupe, trop bonne pour un salaire d’of­fi­cier du Deuxième Direc­toire, mais Vol­kons­ki avait ses arran­ge­ments, comme tout le monde à Mos­cou, et les siens étaient sim­ple­ment plus élé­gants que ceux des autres — et sor­tit dans le cou­loir de la Loubianka.

Les cou­loirs de la Lou­bian­ka étaient longs, silen­cieux, et sen­taient le dés­in­fec­tant. On y croi­sait des hommes en uni­forme ou en civil qui mar­chaient vite, les yeux bais­sés, avec cette démarche par­ti­cu­lière qu’ont les gens qui tra­vaillent dans un endroit où d’autres gens ont été tués. Pas une démarche de peur — plu­tôt de dis­cré­tion. Comme si le bruit des talons sur le lino­léum pou­vait réveiller quelque chose qu’il valait mieux lais­ser dormir.

Vol­kons­ki sor­tit par la porte laté­rale, celle qui don­nait sur Four­kas­sovs­ki per­eou­lok, et mar­cha vers la sta­tion de métro.

Il pen­sait à Julian Caird.

Un homme qui arrive à Mos­cou en mars. Qui des­cend au Metro­pol. Qui rem­place un homme dan­ge­reux sans savoir, appa­rem­ment, que cet homme était dangereux.

Oui, pen­sa Vol­kons­ki. Il faut que je voie cet homme de près.

Il faut que je com­prenne s’il est un cou­teau, ou la main qui tient le cou­teau, ou sim­ple­ment le manche — en bois, inerte, qui ne sait même pas qu’il fait par­tie de l’arme.

CHA­PITRE 2 — LA VERRIÈRE

Il des­cen­dit à sept heures, parce qu’on lui avait dit que le res­tau­rant ouvrait à sept heures, et qu’il était anglais, et que les Anglais res­pectent les horaires des res­tau­rants comme ils res­pectent les horaires des trains — c’est-à-dire avec une foi aveugle qui confine au sacerdoce.

Le res­tau­rant du Metro­pol était vide.

Pas tout à fait vide. Un ser­veur au fond de la salle arran­geait des cou­verts avec la len­teur métho­dique d’un homme qui sait que per­sonne ne vien­dra avant au moins une heure. Un autre, plus jeune, essuyait des verres der­rière le bar en fre­don­nant quelque chose que Caird ne recon­nut pas tout de suite — puis si, les pre­mières mesures de Take Five, de Bru­beck, sif­flées entre les dents comme une prière clandestine.

Mais sur­tout, il y avait la verrière.

Caird leva la tête et res­ta debout, stu­pide, la bouche légè­re­ment entrou­verte, comme un pro­vin­cial dans une cathé­drale. Le pla­fond du res­tau­rant n’é­tait pas un pla­fond — c’é­tait un ciel de verre et d’a­cier, une immense cou­pole Art nou­veau dont les vitraux fil­traient la lumière mou­rante de mars en la trans­for­mant en quelque chose de liquide, d’am­bré, d’ir­réel. Des motifs géo­mé­triques et flo­raux s’en­tre­mê­laient dans les arma­tures de fer, et les lustres — des lustres de cris­tal, énormes, absurdes, des lustres qui avaient éclai­ré des ban­quets bol­che­viques et des récep­tions sta­li­niennes et des dîners de diplo­mates et de géné­raux — pen­daient au-des­sous comme des méduses fossilisées.

C’é­tait beau. D’une beau­té exces­sive, presque agres­sive. Une beau­té qui ne deman­dait pas la permission.

Caird choi­sit une table près de la fenêtre, com­man­da un verre de vin — du vin géor­gien, le seul dis­po­nible, un rouge épais qui avait le goût de terre et de cerise noire — et attendit.

Mos­cou, il l’ap­pren­drait vite, était une ville où l’on atten­dait beau­coup. On atten­dait les auto­ri­sa­tions, les tra­duc­tions, les coups de télé­phone, les voi­tures, le prin­temps. On atten­dait que quel­qu’un vous dise que vous pou­viez faire ce que vous étiez venu faire. Et en atten­dant, on buvait. Du thé. De la vod­ka. Du vin géor­gien. On buvait et on obser­vait, et on essayait de com­prendre les règles d’un jeu dont per­sonne ne vous expli­quait les règles.

Le res­tau­rant se rem­plit lentement.

D’a­bord deux hommes en cos­tume sombre, sovié­tiques sans aucun doute — cette façon de s’as­seoir le dos très droit, de ne pas regar­der autour d’eux, de par­ler bas. Puis un couple d’Al­le­mands de l’Est, recon­nais­sables à leurs chaus­sures — il y avait quelque chose dans les chaus­sures est-alle­mandes, quelque chose de trop car­ré, de trop fonc­tion­nel, qui tra­his­sait le bloc aus­si sûre­ment qu’un accent. Puis un groupe plus bruyant, quatre hommes aux visages larges, aux gestes amples, qui com­man­dèrent du cham­pagne sovié­tique avec l’as­su­rance de gens qui savent que le cham­pagne sovié­tique est mau­vais mais qui s’en moquent éper­du­ment parce que le geste seul compte.

Et puis il arriva.

Caird l’en­ten­dit avant de le voir. Une voix de basse, pro­fonde, caver­neuse, qui réson­na sous la ver­rière comme un coup de canon tiré dans une église. La voix disait quelque chose en géor­gien à un ser­veur ter­ro­ri­sé, puis bas­cu­la en russe, puis en un fran­çais approxi­ma­tif mais enthou­siaste, tout cela dans la même phrase, sans reprendre son souffle, comme un fleuve qui refuse de choi­sir son lit.

Gui­vi Matchavariani.

Il était immense. Pas seule­ment grand — immense, au sens où cer­tains hommes occupent l’es­pace au-delà de leur propre corps. Large d’é­paules, le ventre géné­reux, une tête de lion cou­ron­née de boucles noires et grises, un nez monu­men­tal, des yeux d’un mar­ron presque doré qui brillaient d’une joie per­pé­tuelle — ou d’une folie per­pé­tuelle, les deux étant dif­fi­ciles à dis­tin­guer chez les Géor­giens. Il por­tait un cos­tume qui avait dû être élé­gant vingt kilos plus tôt, une che­mise blanche ouverte sur une poi­trine velue, et des chaus­sures ita­liennes qui juraient avec tout le reste.

Il tra­ver­sa le res­tau­rant comme un navire fend la mer — les gens s’é­car­taient, les ser­veurs le saluaient, l’air lui-même sem­blait se dépla­cer pour lui faire de la place.

Et il se diri­gea droit vers Caird.

— Vous ! dit-il en anglais, avec un accent qui trans­for­mait le mot en une excla­ma­tion joyeuse. Vous êtes l’An­glais. On m’a dit qu’il y avait un nou­vel Anglais. Je m’as­sieds avec vous. Non, ne dites rien, je m’assieds.

Il s’as­sit. La chaise grinça.

— Gui­vi Mat­cha­va­ria­ni. Ténor. Bol­choï. Vous connais­sez l’o­pé­ra ? Vous aimez l’o­pé­ra ? Peu importe, vous allez aimer l’o­pé­ra. Quand Gui­vi chante, tout le monde aime l’o­pé­ra, même les sourds, même les Anglais. C’est un fait scien­ti­fique. Gar­çon ! Du vin. Pas cette chose qu’ils servent ici — du vrai vin. Du kindz­ma­rau­li. Vous avez du kindz­ma­rau­li ? Non ? Alors du khvan­ch­ka­ra. Non plus ? Alors de la vod­ka, et que Dieu ait pitié de cet hôtel.

Caird, qui n’a­vait pas pro­non­cé un mot, sourit.

C’é­tait le genre d’homme devant lequel toute résis­tance était inutile. Un phé­no­mène natu­rel. On ne dis­cute pas avec une ava­lanche — on se laisse empor­ter et on espère être encore entier de l’autre côté.

La vod­ka arri­va. Gui­vi rem­plit deux verres à ras bord, leva le sien et pro­non­ça un toast d’une solen­ni­té sai­sis­sante — quelque chose à pro­pos des amis qu’on n’a pas encore ren­con­trés et du vin qu’on n’a pas encore bu, un toast qui com­men­ça comme une prière et finit comme une chan­son. Caird but. La vod­ka lui incen­dia la gorge. Gui­vi rit — un rire de trem­ble­ment de terre.

— Bien ! Vous n’êtes pas mort. C’est bon signe. L’an­cien Anglais, Fenn, lui, buvait comme un Géor­gien. Ce qui est un com­pli­ment. Un très grand com­pli­ment. Où est-il pas­sé, votre Fenn ?

— Rap­pe­lé à Londres, dit Caird.

Gui­vi le regar­da. Ses yeux dorés se plissèrent.

— Rap­pe­lé. Oui. C’est ce qu’on dit.

Il n’a­jou­ta rien. C’é­tait la pre­mière fois que quel­qu’un à Mos­cou fai­sait suivre le mot rap­pe­lé d’un silence, et ce silence en disait plus que toutes les réponses possibles.

Puis la porte du res­tau­rant s’ou­vrit de nou­veau, et Gui­vi chan­gea de sujet comme on change de vitesse — bru­ta­le­ment, joyeu­se­ment, sans regar­der dans le rétroviseur.

— Ah ! Mireille !

Elle tra­ver­sait le res­tau­rant dans leur direc­tion — une femme d’une tren­taine d’an­nées, brune, les che­veux cou­pés court, une démarche qui avait quelque chose de Pari­sien dans les hanches et quelque chose de mili­taire dans les épaules. Pas belle au sens clas­sique — le nez un peu long, la bouche un peu grande — mais il y avait dans son visage une viva­ci­té, une inso­lence au repos, qui accro­chait le regard et refu­sait de le lâcher.

— Mireille Dar­rieux, dit Gui­vi en se levant pour l’embrasser sur les deux joues avec une fer­veur qui fit vaciller la table. La plus dan­ge­reuse Fran­çaise de Mos­cou. Mireille, voi­ci le nou­vel Anglais. Com­ment il s’ap­pelle, je ne sais pas. Je ne lui ai pas deman­dé. Les noms, ça vien­dra après la troi­sième vodka.

— Julian Caird, dit Caird en se levant.

Elle lui ser­ra la main. Poigne ferme, regard direct, un sou­rire qui n’é­tait ni cha­leu­reux ni froid — un sou­rire d’évaluation.

— Atta­ché cultu­rel, dit-elle. Comme Fenn.

— Oui.

— Vous par­lez russe ?

— Pas encore.

— Fenn par­lait russe. Très bien. Trop bien, disaient certains.

Elle s’as­sit, com­man­da un verre de vin blanc — il n’y en avait pas, elle sou­pi­ra avec un fata­lisme théâ­tral et se rabat­tit sur la vod­ka — et allu­ma une cigarette.

— Vous êtes là pour la tour­née du RSC, c’est ça ? Ham­let à Mos­cou. Il y a quelque chose de déli­cieu­se­ment absurde là-dedans. Les Russes adorent Ham­let. Ils pensent que c’est une pièce sur eux. Ils ont pro­ba­ble­ment raison.

Gui­vi approu­va d’un grognement.

— Ham­let est géor­gien, dit-il avec une convic­tion abso­lue. Un prince qui hésite, qui boit, qui parle trop et qui finit par tuer tout le monde. C’est un Géor­gien. J’en suis sûr.

Mireille écla­ta de rire — un rire franc, presque mas­cu­lin, qui fit tour­ner des têtes.

Caird les regar­dait tous les deux et sen­tait quelque chose se des­ser­rer en lui. Depuis son arri­vée, tout avait été gris, contrô­lé, mesu­ré — le froid, Gri­go­ri, la récep­tion­niste, Zinaï­da, l’en­ve­loppe mys­té­rieuse. Et voi­là que sur­gis­saient ces deux-là, bruyants, vivants, exces­sifs, comme une brèche de cou­leur dans un mur de béton. Il vou­lait leur faire confiance. Immé­dia­te­ment. Sans véri­fi­ca­tion. C’é­tait plus fort que lui — cette ten­dance à croire que les gens qui vous font rire ne peuvent pas vous faire de mal.

C’é­tait, bien sûr, exac­te­ment le genre de croyance qui vous tuait à Moscou.

Le dîner se déploya. Gui­vi com­man­da pour tout le monde — des zakous­ki, ces entrées russes qui arrivent par dizaines et ne finissent jamais : harengs mari­nés, bet­te­raves râpées, cham­pi­gnons à la crème, piroj­ki dorés, caviar d’au­ber­gine, et un pain noir si dense qu’on aurait pu bâtir une mai­son avec. La table dis­pa­rut sous les plats. D’autres bou­teilles appa­rurent. Gui­vi por­tait des toasts de plus en plus longs et de plus en plus obs­curs — à la mémoire d’un oncle mort en Abkha­zie, à la san­té d’un che­val qu’il avait aimé dans son enfance, à l’a­mi­tié fran­co-géor­gienne qui, affir­mait-il, remon­tait aux Croisades.

Mireille tra­dui­sait quand Gui­vi bas­cu­lait en géor­gien, cor­ri­geait son fran­çais quand il deve­nait trop créa­tif, et glis­sait entre les toasts des remarques d’une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale sur la vie mos­co­vite — qui était qui, qui sur­veillait qui, quels res­tau­rants étaient fré­quen­tables, quels chauf­feurs étaient des indi­ca­teurs, com­ment obte­nir du beurre frais dans une ville où le beurre frais avait la valeur d’un diamant.

— Et sur­tout, dit-elle en se pen­chant vers Caird avec un sérieux sou­dain, ne dites jamais rien d’im­por­tant dans votre chambre. Jamais. Les murs ici ne sont pas des murs — ce sont des tympans.

Caird hocha la tête. Il le savait déjà. Tout le monde le savait. Mais l’en­tendre dire avec ce natu­rel, entre deux bou­chées de pir­roj­ki, ren­dait la chose à la fois plus réelle et plus absurde.

C’est alors qu’un homme s’ap­pro­cha de leur table.

— Par­don­nez-moi de vous interrompre.

Accent scan­di­nave. Che­veux blonds cou­pés ras, visage rond et sou­riant, une sil­houette épaisse ser­rée dans un cos­tume qui ten­tait d’être décon­trac­té sans y par­ve­nir tout à fait. Il tenait un verre de cognac armé­nien et avait l’air d’un homme qui attend depuis un moment le bon moment pour inter­ve­nir — et qui a déci­dé que ce moment était maintenant.

— Toi­vo Ket­tu­nen. Je suis fin­lan­dais. Homme d’af­faires. Import-export. Bois, papier, ce genre de choses ennuyeuses. Mais je suis au Metro­pol depuis trois semaines et j’ai appris qu’i­ci, les gens ennuyeux ne sur­vivent pas long­temps. Alors je fais des efforts.

Gui­vi lui fit de la place avec un geste impérial.

— Asseyez-vous, Fin­lan­dais ! Tout homme qui boit seul dans un res­tau­rant est soit un espion soit un poète, et dans les deux cas il a besoin de compagnie.

Ket­tu­nen rit — un rire poli, contrô­lé, qui n’a­vait rien à voir avec celui de Gui­vi. Il s’as­sit, posa son verre, et posa son regard sur Caird avec une curio­si­té tranquille.

— Vous êtes le nou­veau Bri­tan­nique. On parle déjà de vous.

— On parle de moi ?

— Au Metro­pol, tout le monde parle de tout le monde. C’est le sport natio­nal de l’hô­tel. Avec les échecs et la paranoïa.

Mireille souf­fla sa fumée vers le plafond.

— Toi­vo connaît tout le monde et tout le monde connaît Toi­vo. C’est un mys­tère fin­lan­dais. Les Fin­lan­dais sont cen­sés être silencieux.

— Nous le sommes, dit Ket­tu­nen. Mais à Mos­cou, le silence attire l’at­ten­tion. Alors j’ai appris à par­ler. C’est de la survie.

Il y avait quelque chose dans cet homme — une affa­bi­li­té trop régu­lière, trop constante, comme un métro­nome — qui met­tait Caird légè­re­ment mal à l’aise. Mais légè­re­ment seule­ment. Et Caird avait cette habi­tude de ne pas écou­ter ses malaises légers. De les ran­ger dans un tiroir. De se dire : ce n’est rien.

La soi­rée avan­ça. La ver­rière au-des­sus d’eux était deve­nue noire — le ciel de mars, opaque, sans étoiles — et les lustres de cris­tal avaient pris le relais, nim­bant le res­tau­rant d’une lumière dorée qui adou­cis­sait les visages et les angles. Gui­vi chan­tait main­te­nant, dou­ce­ment, pour leur table seule­ment — un chant géor­gien poly­pho­nique qu’il por­tait seul, en fai­sant les deux voix, la basse et le bary­ton, alter­nant dans sa gorge comme deux fleuves qui coulent en sens inverse. C’é­tait d’une beau­té étrange, presque dou­lou­reuse. Mireille avait posé sa ciga­rette. Ket­tu­nen avait fer­mé les yeux. Et Caird sen­tait mon­ter en lui quelque chose qu’il n’at­ten­dait pas — de l’é­mo­tion, pure, irra­tion­nelle, ce pin­ce­ment au ster­num que vous donne la beau­té quand elle vous prend par surprise.

Il ne vit pas le jeune homme der­rière le bar qui le regardait.

Kos­tia. Vingt-cinq ans peut-être, brun, les pom­mettes hautes, un visage de renard intel­li­gent. Il essuyait un verre — le même verre depuis dix minutes — et obser­vait la table de Caird avec l’at­ten­tion calme d’un chat devant un aqua­rium. Kos­tia voyait tout. C’é­tait son métier, son talent, et peut-être sa malé­dic­tion. Il voyait le Géor­gien qui jouait au bouf­fon et qui cachait quelque chose der­rière chaque éclat de rire. Il voyait la Fran­çaise qui était trop libre pour être inof­fen­sive. Il voyait le Fin­lan­dais dont le sou­rire ne chan­geait jamais de forme, quel que fût le sujet. Et il voyait l’An­glais — cet homme neuf, cette page blanche, ce visage ouvert — et il pen­sait, avec la luci­di­té un peu triste des bar­men et des insomniaques :

Celui-là, ils vont le dévorer.

Le res­tau­rant se vidait. Gui­vi por­ta un der­nier toast — à Mos­cou, cette ville impos­sible, cette ville que per­sonne n’aime et que per­sonne ne quitte. Ils mon­tèrent ensemble dans l’as­cen­seur de fer for­gé. Gui­vi des­cen­dit au deuxième, Mireille au troi­sième en même temps que Caird.

— Bon­soir, Julian, dit-elle. Et bien­ve­nue dans l’aquarium.

Elle dis­pa­rut dans le cou­loir. Caird mar­cha vers sa chambre. Zinaï­da était à son poste. Elle ne le regar­da pas. Ou plu­tôt — elle le regar­da sans tour­ner la tête, ce qui était une com­pé­tence que seules les dejour­naya du Metro­pol pos­sé­daient, cette vision péri­phé­rique de rapace qui n’a­vait besoin d’au­cun mou­ve­ment pour tout englober.

Caird récu­pé­ra sa clef. Entra dans la 307. S’as­sit sur le lit.

Dans sa poche, la petite clef de la 418 pesait son poids d’a­cier et de silence.

Room 418. Ask for nothing.

Demain, pen­sa-t-il. Demain j’i­rai voir.

Il étei­gnit la lampe. Dans l’obs­cu­ri­té, la ver­rière du res­tau­rant brillait encore der­rière ses pau­pières — ce ciel de verre, ces lustres, ce chant géor­gien qui mon­tait comme une fumée — et il s’en­dor­mit avec le sen­ti­ment étrange et doux que le Metro­pol, mal­gré tout, mal­gré les murs qui écoutent et les yeux qui sur­veillent, mal­gré Zinaï­da et les Vol­ga noires et le froid de mars, le Metro­pol était un endroit où l’on pou­vait, peut-être, pen­dant quelques heures, se sen­tir vivant.

C’é­tait exac­te­ment ce que l’hô­tel vou­lait qu’il croie.

CHA­PITRE 3 — LA CHAMBRE 418

Il atten­dit deux jours.

Deux jours à faire ce qu’on lui avait deman­dé de faire — visi­ter le Bol­choï avec un fonc­tion­naire du minis­tère de la Culture qui par­lait de Sha­kes­peare comme d’un cou­sin éloi­gné dont on était vague­ment fier, ins­pec­ter les loges, les cou­lisses, les espaces de sto­ckage où les malles du Royal Sha­kes­peare Com­pa­ny seraient entre­po­sées. Deux jours à ser­rer des mains, à sou­rire, à boire du thé dans des bureaux sur­chauf­fés où des por­traits de Lénine vous obser­vaient depuis le mur avec cette expres­sion d’im­pa­tience bien­veillante que les por­trai­tistes sovié­tiques avaient éle­vée au rang d’art natio­nal. Deux jours de logis­tique, de for­mu­laires en triple exem­plaire, de tam­pons vio­lets sur des docu­ments dont il ne com­pre­nait pas la moitié.

Et pen­dant ces deux jours, la clef.

Elle était dans la poche inté­rieure de sa veste, contre sa poi­trine, et il la sen­tait à chaque mou­ve­ment — ce petit poids d’a­cier, ce petit froid métal­lique qui pul­sait comme un second cœur. Room 418. Ask for nothing. Il y pen­sait le matin en se rasant devant le miroir embué de la salle de bains — un miroir ancien, légè­re­ment défor­mant, qui lui ren­voyait un visage plus mince et plus inquiet que celui qu’il croyait avoir. Il y pen­sait au déjeu­ner sous la ver­rière, quand Mireille lui racon­tait les intrigues de l’am­bas­sade de France avec une verve qui fri­sait l’im­pru­dence. Il y pen­sait le soir, dans le noir de la chambre 307, en écou­tant les tuyaux chan­ter leur com­plainte métallique.

Le troi­sième matin, il n’y tint plus.

Il se leva tôt. Six heures. Le Metro­pol à six heures du matin était un ani­mal endor­mi — les cou­loirs sen­taient l’en­caus­tique fraîche, quelque part une porte cla­quait, l’as­cen­seur dor­mait au rez-de-chaus­sée. Caird s’ha­billa, sor­tit dans le cou­loir. Zinaï­da n’é­tait pas à son poste. Son rem­pla­çante — une femme plus jeune, le regard vitreux de celle qui finit un ser­vice de nuit — lui remit sa clef sans lever les yeux.

Il mon­ta à pied.

L’es­ca­lier de ser­vice du Metro­pol était un monde à part. Là où les par­ties com­munes étaient marbre et dorure, l’es­ca­lier était béton et fer peint, éclai­ré par des ampoules nues qui jetaient une lumière jau­nâtre. Les marches étaient usées en leur centre par des décen­nies de pas — les pas des femmes de chambre, des por­teurs de bagages, des tech­ni­ciens, de tous ces gens invi­sibles qui fai­saient fonc­tion­ner la machine. Et d’autres pas aus­si, peut-être. Des pas noc­turnes. Des pas qui ne vou­laient pas être vus.

Qua­trième étage.

Le cou­loir res­sem­blait à celui du troi­sième — même moquette bor­deaux fati­guée, mêmes appliques, même silence. Mais quelque chose était dif­fé­rent. Une impres­sion. Une absence. Le poste de la dejour­naya était vide — pas de femme assise, pas de registre, pas de clefs accro­chées au tableau. L’é­tage sem­blait désaf­fec­té. Pas aban­don­né — entre­te­nu, propre — mais vidé de sa sub­stance. Comme un théâtre entre deux représentations.

Caird comp­ta les portes. 411, 412, 413. Les numé­ros en lai­ton brillaient fai­ble­ment dans la pénombre. 414, 415. Il mar­chait len­te­ment, en posant les pieds avec soin, cette pré­cau­tion absurde du cou­pable qui ne sait pas encore de quoi il est cou­pable. 416, 417.

418.

La porte était iden­tique aux autres. Bois sombre, poi­gnée de lai­ton, le numé­ro vis­sé à hau­teur d’yeux. Rien ne la dis­tin­guait. Aucun pan­neau de tra­vaux, aucune chaîne, aucun signe indi­quant qu’elle était dif­fé­rente. Et pour­tant elle l’é­tait. Caird le sen­tait dans ses os — cette porte n’é­tait pas comme les autres portes, de la même façon que cer­tains silences ne sont pas comme les autres silences.

Il sor­tit la clef.

Sa main ne trem­blait pas. Il nota ce fait avec un déta­che­ment sur­pris, comme s’il s’ob­ser­vait de l’ex­té­rieur — tiens, ma main ne tremble pas, inté­res­sant, qu’est-ce que cela dit de moi, suis-je plus cou­ra­geux que je ne le croyais ou sim­ple­ment trop stu­pide pour avoir peur ?

La clef entra. Tour­na. Un déclic.

Il pous­sa.

La chambre 418 était petite. Plus petite que la sienne — une chambre simple, sans la hau­teur de pla­fond ni les mou­lures de la 307. Un lit étroit recou­vert d’un couvre-lit gris. Une table de nuit. Un bureau. Une chaise. Les rideaux étaient tirés. L’air avait cette qua­li­té par­ti­cu­lière des pièces fer­mées depuis long­temps — immo­bile, légè­re­ment acide, comme si les molé­cules elles-mêmes s’é­taient las­sées de bouger.

Pas de valise. Pas d’ef­fets per­son­nels. Pas de traces d’occupation.

Et pour­tant — Caird s’im­mo­bi­li­sa sur le seuil, tous les sens en alerte — quel­qu’un avait vécu ici. Récem­ment. Il le sen­tait. Non pas une odeur, non pas un objet oublié, mais une empreinte. La façon dont le couvre-lit était tiré — trop soi­gneu­se­ment, avec cette minu­tie exces­sive qui tra­hit le net­toyage. La chaise, légè­re­ment déca­lée par rap­port au bureau, comme si on l’a­vait repla­cée sans se sou­ve­nir de son angle exact. Le tapis au pied du lit, dont les fibres étaient écra­sées à un endroit pré­cis — la marque d’un homme qui se levait chaque matin du même côté.

Fenn. C’é­tait la chambre de Fenn.

Pas sa chambre offi­cielle — celle-là devait être ailleurs, pro­ba­ble­ment au même étage que celle de Caird, enre­gis­trée, connue, sur­veillée. Celle-ci était l’autre. La chambre secrète. La chambre où Fenn venait faire ce qu’il ne pou­vait pas faire sous les yeux de Zinaï­da et des micros.

Caird fer­ma la porte der­rière lui. Le déclic réson­na dans le silence comme un coup de feu tiré sous l’eau.

Il com­men­ça à chercher.

Métho­di­que­ment d’a­bord — les tiroirs du bureau, vides. La table de nuit, vide. Sous le mate­las, rien. Sous le lit, rien. Dans l’ar­moire — une armoire étroite, en bois sombre, qui sen­tait le camphre — rien. Der­rière les rideaux, rien. Il tâta les murs, cher­chant une latte mobile, un pan­neau amo­vible. Rien. Fenn avait bien net­toyé. Ou quel­qu’un avait net­toyé pour lui.

Presque rien.

Caird s’as­sit sur la chaise. Regar­da la pièce. Pen­sa. Fenn était un homme intel­li­gent — Mireille l’a­vait dit, Gui­vi l’a­vait sous-enten­du, même Whi­te­hall, dans son silence élo­quent, l’a­vait confir­mé. Un homme intel­li­gent qui laisse une clef et un mot — Room 418, ask for nothing — ne laisse pas une chambre vide. Il laisse quelque chose. Mais il le laisse là où seul quel­qu’un d’as­sez curieux pour venir jus­qu’i­ci et d’as­sez patient pour cher­cher pour­rait le trouver.

Ask for nothing. Ne deman­dez rien.

Ne deman­dez rien à per­sonne. Mais cherchez.

Caird leva les yeux.

Le pla­fond. Bas, blanc, sans mou­lures. Un faux pla­fond — ces dalles de fibres miné­rales posées sur une arma­ture métal­lique, une moder­ni­sa­tion sovié­tique qui jurait avec le reste de l’hô­tel. Et dans le coin gauche, au-des­sus de l’ar­moire, une dalle légè­re­ment déca­lée. Un mil­li­mètre peut-être. Rien qu’on remar­que­rait si on n’a­vait pas pas­sé dix minutes à regar­der la pièce comme un pro­blème à résoudre.

Il grim­pa sur la chaise. Puis sur le bureau, en s’ai­dant du mur. Ses doigts attei­gnirent la dalle. Il la sou­le­va. Der­rière — un espace, trente cen­ti­mètres de vide entre le faux pla­fond et le vrai, cette zone d’ombre où courent les tuyaux et les câbles. Il glis­sa la main.

Ses doigts tou­chèrent quelque chose.

Un objet rec­tan­gu­laire, souple. Il le sai­sit. Le sortit.

Un car­net.

Petit — la taille d’un pas­se­port, peut-être un peu plus large. Cou­ver­ture de cuir noir, usée aux angles. Un élas­tique le main­te­nait fer­mé. Caird des­cen­dit du bureau, s’as­sit sur le lit, et ouvrit le car­net avec des gestes lents, comme on ouvre un livre dont on sait qu’il ne pour­ra pas être refermé.

L’é­cri­ture de Fenn. La même que sur le mot — fine, pen­chée, ner­veuse, mais ici plus ser­rée, plus dense, comme si l’es­pace man­quait et les mots se pres­saient les uns contre les autres.

Les pre­mières pages étaient des notes — des adresses, des numé­ros de télé­phone, des noms. Des noms russes pour la plu­part, écrits en carac­tères latins avec des trans­crip­tions pho­né­tiques entre paren­thèses. Cer­tains étaient bar­rés. D’autres sou­li­gnés. L’un d’eux — un cer­tain Arka­di — était entou­ré de trois cercles, comme si Fenn avait tour­né autour de ce nom avec son sty­lo, hési­tant, reve­nant, tour­nant encore.

Plus loin, les notes deve­naient plus per­son­nelles. Des frag­ments — pas un jour­nal intime, plu­tôt un car­net de bord, le genre de chose qu’un marin tien­drait dans une mer dont il ne connaît pas les récifs.

14 jan­vier. Ren­con­tré K. à l’en­droit habi­tuel. Ner­veux. Dit que les choses s’ac­cé­lèrent. Parle d’une fenêtre qui se ferme. Je ne sais pas s’il exa­gère ou si je minimise.

22 jan­vier. Le Cygne, 16h. Elle était là. Calme, comme tou­jours. Trop calme. Les gens calmes dans ce pays sont soit très cou­ra­geux, soit déjà morts à l’in­té­rieur. Elle m’a don­né le pre­mier lot. Rien vu qui res­semble à une fila­ture. Mais est-ce qu’on voit jamais ?

3 février. Londres ne répond pas. Ou répond à côté. J’ai l’im­pres­sion de par­ler dans un télé­phone dont per­sonne n’a bran­ché l’autre bout.

15 février. Quel­qu’un est entré dans ma chambre (la vraie, pas celle-ci). Rien dépla­cé, rien pris. Mais je sais. On sait tou­jours. C’est dans l’air. Dans l’angle d’un objet. Je deviens peut-être para­noïaque. Ou peut-être que la para­noïa est la seule forme de luci­di­té qui reste dans cette ville.

Et puis, vers la fin du car­net, cette entrée — la der­nière, datée du 27 février, quatre jours avant l’ar­ri­vée de Caird :

Le Cygne, encore. Elle a les docu­ments. Tous. C’est plus gros que ce que je pen­sais. Il faut une extrac­tion propre et je n’ai plus le temps. Je pars. On m’en­voie quel­qu’un — je ne sais pas qui. J’es­père que ce sera quel­qu’un d’as­sez naïf pour ne pas avoir peur et d’as­sez malin pour avoir peur au bon moment. J’es­père sur­tout que ce sera quel­qu’un qui trou­ve­ra ce car­net. Si vous le lisez : le Cygne est un café près de l’é­tang du Patriarche. Elle s’y rend le mer­cre­di. Ne lui deman­dez rien. Elle vien­dra à vous. Faites-lui confiance. C’est la seule per­sonne à Mos­cou à qui vous pou­vez faire confiance.

Caird refer­ma le carnet.

Ses mains, nota-t-il, trem­blaient maintenant.

Il res­ta assis sur le lit de la chambre 418, le car­net sur les genoux, et sen­tit le sol se déro­ber sous lui — non pas d’un coup, mais len­te­ment, comme une plaque de glace qui se fis­sure cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, et vous savez que vous allez tom­ber, et vous savez que l’eau en des­sous est noire et froide, mais vous ne pou­vez pas bou­ger parce que bou­ger c’est accé­lé­rer la chute.

Il devait rap­por­ter ce car­net à l’am­bas­sade. C’é­tait la chose rai­son­nable. La chose pru­dente. La chose que tout fonc­tion­naire du Forei­gn Office digne de ce nom ferait sans hésiter.

Il ne le fit pas.

Il glis­sa le car­net dans la poche inté­rieure de sa veste — à côté de son pas­se­port, à côté de la clef — et quit­ta la chambre 418 en refer­mant der­rière lui avec le soin méti­cu­leux d’un homme qui vient de com­mettre un acte dont il ne mesure pas encore les conséquences.

Dans le cou­loir du qua­trième, le silence était total.

Il redes­cen­dit par l’es­ca­lier de ser­vice. Au troi­sième, il retrou­va le monde des vivants — une femme de chambre qui pous­sait un cha­riot, l’o­deur du petit déjeu­ner qui mon­tait du res­tau­rant, le mur­mure de la ville qui s’é­veillait der­rière les fenêtres.

Et Zinaï­da.

Elle était reve­nue à son poste. Droite, immo­bile, les mains posées à plat sur le bureau comme deux ani­maux au repos. Elle le regar­da arri­ver du bout du cou­loir. Leurs yeux se croi­sèrent. Le visage de Zinaï­da ne chan­gea pas — il ne chan­geait jamais — mais Caird eut la cer­ti­tude fou­droyante, irra­tion­nelle, impos­sible à prou­ver, qu’elle savait. Qu’elle savait d’où il venait. Qu’elle savait ce qu’il avait dans sa poche. Qu’elle savait tout ce qui se pas­sait dans cet hôtel, à chaque étage, à chaque heure, depuis des années, et qu’elle gar­dait ce savoir der­rière ce visage de pierre comme on garde un tré­sor dans un coffre dont on a jeté la clef.

— Bon­jour, mon­sieur, dit-elle en russe.

Caird ne par­lait pas russe. Mais il comprit.

— Bon­jour, répondit-il.

Il prit sa clef. Entra dans sa chambre. Fer­ma la porte. S’a­dos­sa au battant.

Le car­net pesait contre sa poi­trine. Le poids de la vie de quel­qu’un d’autre. Le poids d’une his­toire dans laquelle il venait d’en­trer sans y avoir été invi­té — ou peut-être si, peut-être que tout, depuis le début, depuis la lettre de Whi­te­hall, depuis l’a­vion qui tous­sait en se posant, depuis Gri­go­ri et sa Vol­ga noire, peut-être que tout n’a­vait été qu’une invitation.

Et lui, Julian Caird, avec sa ten­dance à ouvrir les portes qu’il aurait fal­lu lais­ser fer­mées, avec sa curio­si­té d’hor­lo­ger et sa confiance de som­nam­bule, il avait accepté.

INTER­LUDE VOL­KONS­KI II

Le Bol­choï jouait La Dame de pique.

Vol­kons­ki avait pris sa place habi­tuelle — loge laté­rale, deuxième rang, côté cour. Pas les meilleures places. Les meilleures étaient réser­vées aux membres du Comi­té cen­tral, aux géné­raux en retraite déco­rée, aux épouses de ministres qui venaient pour être vues et qui s’en­dor­maient au deuxième acte. Vol­kons­ki pré­fé­rait le côté. De là, on voyait la scène en biais — un angle qui défor­mait légè­re­ment les pers­pec­tives, qui don­nait aux chan­teurs des ombres plus longues et aux décors une pro­fon­deur trom­peuse. Un angle d’es­pion, en somme. Il sou­rit à cette pen­sée. Puis ces­sa de sou­rire, parce que sou­rire seul dans une loge du Bol­choï atti­rait l’at­ten­tion, et atti­rer l’at­ten­tion était la seule chose qu’un offi­cier du Deuxième Direc­toire ne devait jamais faire.

L’or­chestre atta­qua l’ouverture.

Tchaï­kovs­ki. La Dame de pique. L’his­toire d’un homme qui se perd par obses­sion — obses­sion d’un secret, obses­sion d’une femme, obses­sion d’un jeu dont il ne maî­trise pas les règles. Her­mann, l’of­fi­cier sans for­tune qui veut arra­cher à la vieille com­tesse le secret des trois cartes. Trois, sept, as. La for­mule magique. Le rac­cour­ci vers la vic­toire. Et bien sûr, Her­mann perd. Her­mann perd parce que le secret n’existe pas, ou parce qu’il existe mais qu’il ne peut être pos­sé­dé que par ceux qui n’en ont pas besoin.

Vol­kons­ki connais­sait cet opé­ra par cœur. Son père le lui avait fait écou­ter pour la pre­mière fois à l’âge de neuf ans, sur un gra­mo­phone à mani­velle, dans l’ap­par­te­ment com­mu­nau­taire de Tagan­ka où ils vivaient à trois familles — son père, sa mère, lui-même, et cinq autres per­sonnes dont les noms s’é­taient effa­cés de sa mémoire comme des ins­crip­tions sur une pierre expo­sée à la pluie.

Son père.

Niko­laï Andreïe­vitch Vol­kons­ki. Ancien offi­cier de l’ar­mée impé­riale, régi­ment Semio­novs­ki — ce détail que son père pro­non­çait avec une fier­té muette, les lèvres ser­rées, comme si le nom du régi­ment était un bijou qu’il cachait dans sa bouche. Niko­laï Vol­kons­ki avait sur­vé­cu à la Révo­lu­tion par miracle, à la guerre civile par ruse, aux purges des années trente par une com­bi­nai­son d’in­vi­si­bi­li­té et de chance qui tenait du pro­dige. Il avait chan­gé de nom trois fois, de ville cinq fois, de métier huit fois. Il avait été comp­table, biblio­thé­caire, pro­fes­seur de mathé­ma­tiques dans une école de pro­vince, gar­dien de nuit dans une usine tex­tile. Des métiers de fan­tôme. Des métiers d’homme qui ne veut pas être vu.

Et puis, en 1948, la chance s’é­tait épuisée.

Quel­qu’un — un voi­sin, un col­lègue, un ancien cama­rade de régi­ment deve­nu infor­ma­teur, on ne sau­rait jamais — avait par­lé. L’ar­res­ta­tion avait eu lieu un mar­di, à cinq heures du matin, comme toutes les arres­ta­tions. Deux hommes en man­teau de cuir. Son père avait eu le temps de poser la main sur la tête de Ser­gueï — il avait treize ans — et de dire quelque chose que Ser­gueï n’a­vait pas enten­du, ou avait enten­du et avait oublié, ou avait enten­du et se for­çait à oublier parce que s’en sou­ve­nir était au-des­sus de ses forces.

Camp de tra­vail. Quelque part en Sibé­rie. Mort en 1951. Les cir­cons­tances n’a­vaient jamais été com­mu­ni­quées. Il n’y avait pas de tombe.

L’or­chestre jouait. Sur scène, Her­mann entrait dans la chambre de la com­tesse. La vieille femme dor­mait dans son fau­teuil. Her­mann la sup­pliait de lui révé­ler le secret. Le sopra­no trem­blait de ter­reur et de beauté.

Vol­kons­ki regar­dait sans voir.

Il pen­sait à la ques­tion qui l’a­vait conduit ici — non pas au Bol­choï, mais au Deuxième Direc­toire, au KGB, à cette vie de sur­veillance et de men­songe qui était deve­nue la sienne. La ques­tion était simple, et il ne l’a­vait jamais réso­lue : pourquoi.

Pour­quoi le fils d’un homme détruit par le sys­tème avait-il choi­si de ser­vir ce même système.

Il y avait des réponses faciles. La sur­vie — un gar­çon por­tant le nom de Vol­kons­ki, avec un père au Gou­lag, n’a­vait que deux options : dis­pa­raître ou deve­nir indis­pen­sable. Ser­gueï avait choi­si la seconde. Il avait étu­dié l’an­glais avec une rage froide, puis le fran­çais, puis les méthodes de ren­sei­gne­ment. Il avait gra­vi les éche­lons avec la patience métho­dique d’un homme qui sait que chaque pro­mo­tion est une couche d’ar­mure sup­plé­men­taire. Plus on mon­tait dans le sys­tème, moins le sys­tème pou­vait vous atteindre. C’é­tait le para­doxe sovié­tique — le seul endroit sûr était le cœur de la bête.

Il y avait aus­si une autre réponse, plus trouble. Vol­kons­ki aimait son métier. Il aimait la méca­nique fine du ren­sei­gne­ment — le jeu, l’a­na­lyse, la patience. Il aimait lire les gens comme on lit des par­ti­tions. Il aimait la sen­sa­tion de pou­voir — non pas le pou­voir brut, celui des géné­raux et des secré­taires du Par­ti, mais le pou­voir invi­sible, celui de savoir. Savoir que la femme du vice-ministre des Affaires étran­gères avait un amant. Savoir que l’at­ta­ché mili­taire amé­ri­cain jouait aux cartes et per­dait. Savoir que le cor­res­pon­dant du Times avait pleu­ré dans sa chambre d’hô­tel un soir de novembre. Savoir, c’é­tait pos­sé­der le monde sans que le monde le sache.

Et main­te­nant, Julian Caird.

Le rap­port de la jour­née était arri­vé sur son bureau à dix-huit heures. Caird avait pas­sé deux jours au Bol­choï et au minis­tère de la Culture. Nor­mal. Pré­vi­sible. Il avait dîné au res­tau­rant du Metro­pol avec le ténor Mat­cha­va­ria­ni, la Fran­çaise Dar­rieux et le Fin­lan­dais Ket­tu­nen. Inté­res­sant mais pas sur­pre­nant — au Metro­pol, les étran­gers se regrou­paient comme des nau­fra­gés sur un radeau.

Mais ce matin.

Ce matin, Caird était mon­té au qua­trième étage. L’agent de sur­veillance — un jeune, trop jeune peut-être, affec­té au hall — l’a­vait vu emprun­ter l’es­ca­lier de ser­vice à six heures douze. Il était redes­cen­du à six heures qua­rante-trois. Trente et une minutes au qua­trième étage. Un étage offi­ciel­le­ment en tra­vaux. Un étage où per­sonne n’a­vait de rai­son de se rendre.

Un étage où se trou­vait la chambre 418.

Vol­kons­ki connais­sait la chambre 418. Bien sûr qu’il la connais­sait. Il savait que Fenn y allait. Il avait choi­si de ne pas inter­ve­nir — de lais­ser Fenn croire que sa cachette était sûre, parce qu’un homme qui se croit en sécu­ri­té fait des erreurs, et les erreurs sont le pain quo­ti­dien du ren­sei­gne­ment. Le pro­blème, c’est que Fenn n’a­vait pas fait d’er­reurs. Fenn était par­ti avant que le piège ne se referme, et la chambre 418 avait été net­toyée — par les ser­vices de l’hô­tel, sur ins­truc­tion, le len­de­main du départ.

Net­toyée. Mais avait-elle été vidée ?

Si Caird était mon­té, c’est qu’il avait une rai­son. Ou une clef. Ou les deux.

Sur scène, Her­mann retour­nait la der­nière carte. La dame de pique. Le mau­vais choix. La folie. L’or­chestre mon­tait vers la catas­trophe avec cette urgence magni­fique que Tchaï­kovs­ki seul savait créer — ce sen­ti­ment que la beau­té et la des­truc­tion sont la même chose vue sous deux angles différents.

Vol­kons­ki sor­tit un petit car­net de sa poche — pas sans res­sem­blance, par une iro­nie qu’il n’au­rait pas goû­tée, avec celui que Caird venait de trou­ver — et nota trois mots.

Caird. 418. Mercredi.

Mer­cre­di. Le jour où Fenn, selon les anciens rap­ports de sur­veillance, avait l’ha­bi­tude de quit­ter l’hô­tel en fin d’a­près-midi pour une des­ti­na­tion que les fila­tures n’a­vaient jamais réus­si à confir­mer avec cer­ti­tude. Quelque part du côté des Étangs du Patriarche. Si Caird avait trou­vé quelque chose dans la 418 — un car­net, un mes­sage, des ins­truc­tions — il irait peut-être au même endroit.

Et Vol­kons­ki serait là.

L’o­pé­ra finis­sait. Her­mann se poi­gnar­dait. Le chœur chan­tait la rédemp­tion. Le public applau­dis­sait. Vol­kons­ki applau­dit aus­si, avec cette poli­tesse méca­nique des habi­tués, et quit­ta sa loge avant que les lumières ne se ral­lument, parce qu’il n’ai­mait pas être vu dans la lumière crue des entractes et des fins de spectacle.

Dans le ves­tiaire, en enfi­lant son man­teau, il croi­sa un visage qu’il connais­sait — le géné­ral Orlov, Direc­toire des opé­ra­tions exté­rieures, un homme aux joues lourdes et aux yeux de pois­son qui fai­sait sem­blant de ne pas le recon­naître et qui, en pas­sant près de lui, mur­mu­ra sans bou­ger les lèvres :

— Votre Anglais. Pas de bavures, Ser­gueï Niko­laïe­vitch. Pas de bavures.

Vol­kons­ki hocha la tête sans répondre.

Dehors, Mos­cou était noire et gla­cée. La place du Théâtre brillait sous les réver­bères. En face — de l’autre côté de la place, éclai­ré comme un gâteau de mariage — le Metro­pol. Ses fenêtres. Ses secrets. Et quelque part der­rière l’une de ces fenêtres, un Anglais qui venait de trou­ver un car­net et qui ne savait pas encore ce que ce car­net allait lui coûter.

Vol­kons­ki rele­va son col et mar­cha vers la sta­tion de métro.

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SG‑3, le puits qui vou­lait per­cer la Terre

SG‑3, le puits qui vou­lait per­cer la Terre

SG‑3

Le puits qui vou­lait
per­cer la Terre

Il y a dans le Grand Nord russe un endroit où l’on a ten­té de com­mettre un geste insen­sé : creu­ser la Terre non pas pour en extraire du pétrole ou des dia­mants, mais sim­ple­ment pour voir jusqu’où elle consen­ti­rait à se lais­ser trans­per­cer. L’endroit s’appelle la pénin­sule de Kola, une éten­due déso­lée balayée par des vents qui sentent l’océan et l’infini, avec ses forêts maigres et ses sols qui craquent sous le gel. C’est là que fut entre­pris le pro­jet SG‑3, que les géo­logues appellent aujourd’hui encore, avec un mélange de res­pect et d’incrédulité, le forage super­pro­fond de Kola.

On est en 1970. La guerre froide bat son plein, les Amé­ri­cains et les Sovié­tiques se toisent comme deux enfants capri­cieux qui veulent cha­cun le plus gros jouet. Les pre­miers ont plan­té leur dra­peau sur la Lune, les seconds veulent à tout prix mon­trer qu’ils savent faire autre chose qu’envoyer des cos­mo­nautes dans une boîte de conserve orbi­tale. Alors pour­quoi ne pas retour­ner le pro­blème ? Puisqu’on nous empêche de grim­per plus haut, creu­sons plus bas. À défaut d’un pas de géant pour l’humanité, ce sera un trou gigan­tesque dans la croûte terrestre.

Au début, cela paraît presque enfan­tin : on enfonce un tube, on fait tour­ner une foreuse, et la terre s’écarte, docile. Mais très vite, le sol se rebelle. Plus on s’enfonce, plus la roche devient capri­cieuse, se frac­ture, se tord, s’échauffe. C’est comme si la pla­nète, cette vieille bête géo­lo­gique, refu­sait obs­ti­né­ment qu’on lui palpe les entrailles. Mais les ingé­nieurs sovié­tiques ne sont pas du genre à se lais­ser impres­sion­ner. Ils bri­colent, innovent, inventent des foreuses tou­jours plus solides, et chaque mètre gagné devient une vic­toire sur la matière.

Douze kilo­mètres plus tard, la vic­toire paraît déri­soire. On a foré pen­dant vingt-deux ans pour atteindre 12 262 mètres, un chiffre sec, mais qui a pour­tant le goût d’un exploit. Car per­sonne n’est jamais allé aus­si loin dans la croûte ter­restre. Et qu’y a‑t-on trou­vé ? Rien qui se vende au mar­ché noir. Pas d’or, pas de lave, pas de portes de l’enfer. Seule­ment des frag­ments de roches vieilles de deux mil­liards et demi d’années, des traces d’eau empri­son­nées depuis l’aube du monde, et, cerise sur le cer­cueil, des micro­fos­siles d’organismes marins réduits en pous­sière, qui rap­pellent qu’avant les pins rabou­gris et les vents gla­cés de la Kola, il y avait ici une mer chaude et bruis­sante de vie.

La décou­verte la plus trou­blante n’est pour­tant pas ce pas­sé fos­sile, mais la cha­leur. On pen­sait trou­ver 100 °C. On en trou­va près du double. 180 °C, un four natu­rel qui fit cla­quer les foreuses comme des allu­mettes. Les ingé­nieurs durent aban­don­ner, vain­cus par un enne­mi invi­sible et pour­tant banal : la cha­leur. La Terre, polie par tant d’assaillants, avait cette fois refer­mé son poing incan­des­cent sur leurs ambitions.

Aujourd’hui, le site du SG‑3 res­semble à une base lunaire oubliée. Des bâti­ments sovié­tiques ron­gés par la rouille, des vitres bri­sées, des esca­liers qui grincent. Et au milieu de tout cela, une simple plaque de métal ronde, sou­dée au sol, comme la trappe d’un sous-marin échoué. Des­sous, il y a un vide, un conduit étroit qui plonge dans 12 kilo­mètres d’obscurité, avant de s’interrompre bru­ta­le­ment. C’est un gouffre invi­sible, une absence maté­ria­li­sée. Un trou qui ne montre rien, mais qui dit tout.

Les rumeurs, elles, n’ont jamais ces­sé de cou­rir. Dans les années 90, cer­tains jour­naux sen­sa­tion­na­listes affir­mèrent que des micros avaient cap­té des cris remon­tant des pro­fon­deurs — les lamen­ta­tions d’âmes en peine, preuve que le SG‑3 avait per­fo­ré la voûte des enfers. On rit aujourd’hui de ces his­toires, mais elles disent bien quelque chose : ce trou, parce qu’il est absurde, appelle l’imaginaire. La science n’y a trou­vé que des pierres, l’homme y a pro­je­té ses fantasmes.

Alors à quoi bon, deman­de­ra-t-on ? À quoi bon creu­ser, si ce n’est pour se heur­ter à la cha­leur, à l’échec, à la déri­sion ? La réponse est simple : pour savoir. La curio­si­té est un vice char­mant, qui pousse l’humanité à se cogner par­tout. On veut voir der­rière la mon­tagne, au-delà des étoiles, et sous la peau de la Terre. Le SG‑3 n’a rien don­né de concret, mais il a offert cette leçon : nous avons tou­ché du doigt les limites de notre savoir. Nous savons désor­mais que nous ne savons pas — et qu’il fau­dra beau­coup d’ingéniosité, et peut-être un peu de folie sup­plé­men­taire, pour espé­rer aller plus loin.

Le SG‑3 est aujourd’hui un monu­ment déri­soire et magni­fique à la fois : un trou dans le sol, une cica­trice dans le gra­nit, mais aus­si un miroir ten­du à notre vani­té. Une ten­ta­tive de conver­sa­tion avec une Terre qui n’a pas envie de répondre. Une ques­tion lais­sée sans réponse, plan­tée dans le sol comme une aiguille inutile.

Et pour­tant, il est ras­su­rant de savoir qu’il existe encore des endroits où l’homme a buté, où la matière a dit non. Cela nous rap­pelle que la pla­nète, mal­gré nos satel­lites et nos cartes, garde ses secrets. Et qu’au fond, elle ne nous appar­tient pas.

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Par­fois, il est ques­tion de Dieu, par­fois non

Par­fois, il est ques­tion de Dieu, par­fois non

Par­fois,
il est ques­tion de Dieu

Par­fois non…

Le hasard n’existe pas, m’a-t-on déjà dit plu­sieurs fois. Il n’existe pas, n’existent que des cor­res­pon­dances. Le monde entier ne peut être que le fait du hasard, d’un chaos sans ordre régi par des lois pré-éta­blies, pas plus qu’il ne peut être fait d’une déter­mi­na­tion ori­gi­nelle qui pré­ten­drait que tout est pré­vu, orga­ni­sé, et donc se pré­vau­drait d’un com­men­ce­ment et d’une fin qui sont déter­mi­nables par avance, mêmes si les cri­tères qui le consti­tuent sont émi­nem­ment complexes.

Seule­ment des cor­res­pon­dances. C’est ain­si qu’au fil de mes lec­tures, je récolte les fils d’une seule et même bobine, et même si par­fois je suis le seul à éta­blir des rap­ports, le prin­ci­pal c’est que, pour moi, cela garde sa cohérence.

Pho­to © Fusion of horizons

Eglise de la Theo­to­kos Pam­ma­ka­ris­tos (Θεοτόκος ἡ Παμμακάριστος, — Très sainte mère de Dieu, en turc : Fethiye Camii – mos­quée de la conquête)

Ευλογήσατε τον Κυρίον

by Greek Byzan­tine Choir | Mathi­ma­ta Mais­to­ros Koukouzele

Par­mi toutes les célé­bri­tés que le Pera Palas peut s’e­nor­gueillir d’a­voir héber­gées, deux figurent émergent, par leur renom­mée autant que par la marque qu’elles ont lais­sées à l’hô­tel, cha­cune nim­bée de mys­tère. La pre­mière est bien sûr Mus­ta­fa Kemal Atatürk, fon­da­teur de la Tur­quie moderne. Il avait ses habi­tudes à la chambre 101, lorsque, avant la guerre d’in­dé­pen­dance, au moment où la Tur­quie était occu­pée, il se sen­tait plus pro­té­gé dans la foule d’un hôtel que chez lui. Sa chambre, aujourd’­hui bap­ti­sée « Musée Atatürk », est ouverte aux visi­teurs et per­met d’ad­mi­rer trente-sept de ses objets per­son­nels, par­mi les­quels du linge, des lunettes de soleil, des pan­toufles et un tapis de prière en soie bro­dé de fil d’or, d’o­ri­gine indienne, offert par un maha­rad­jah de pas­sage. A la mort d’A­tatürk, le tapis atti­ra toutes les atten­tions, non seule­ment parce qu’il consti­tuait un objet de qua­li­té, mais parce que sa com­po­si­tion appa­rais­sait comme une pré­dic­tion. Sur le tapis est tis­sée une montre, dont l’heure indique neuf heures sept. Or, le 10 novembre 1938, au palais Dol­ma­bah­çe, Atatürk est mort à neuf heures cinq. Il y a plus : le tapis repré­sente dix chry­san­thèmes. Et voi­là que deux autres indices appa­raissent. « Chry­san­thème », en turc, se dit kasım­patı , et kasım veut dire « novembre »… Il y en avait dix… et Atatürk est mort le 10 novembre. A neuf heures cinq plu­tôt que neuf heures sept. Com­ment expli­quer ce mys­tère ? A mon sens, (il ne s’a­git là que de simples hypo­thèses), de deux choses l’une : soit le tout consti­tue un extra­or­di­naire ensemble de coïn­ci­dences, ce qui peut arri­ver, soit le maha­rad­jah aurait dû com­man­der son tapis en Suisse (ou dans le Jura fran­çais, soyons ouverts) et l’heure aurait été exacte.

Dic­tion­naire amou­reux d’Is­tan­bul, Metin Ardi­ti
Plon, Gras­set, 2022

J’ai cette sale habi­tude de tou­jours lire plu­sieurs livres en même temps, de lire tout ce qui me passe sous la main, de sur­jouer mon propre uni­vers, et dans cet autre livre que je suis en train de lire, Pour­quoi Byzance ?, du grand médié­viste fran­çais, spé­cia­liste du monde byzan­tin, Michel Kaplan, je trouve ce texte qui fait appel à l’ac­tua­li­té avec une force frap­pante (le livre a été publié en 2016). Je n’ai gar­dé qu’une petite par­tie de cette longue démons­tra­tion qui démontre que l’his­toire de la Rus­sie est émaillée de l’é­mer­gence d’au­to­crates, qui, tous autant qu’ils sont, que ce soit Ivan IV le Ter­rible, Pierre le Grand, Nico­las II, ou même Pou­tine, repré­sentent tous les héri­tiers d’un pou­voir byzan­tin qui a lais­sé des traces aus­si bien dans les manières de s’im­po­ser et de gou­ver­ner que dans cette pos­ture en tant que repré­sen­tant de Dieu sur terre. Le mot Tsar, ou Czar, celui qui est lieu­te­nant de Dieu sur terre, vient direc­te­ment du latin par l’in­ter­mé­diaire du grec, du mot César, qui a éga­le­ment don­né le terme alle­mand Kai­ser. Sa démons­tra­tion est édi­fiante, mais cette révé­la­tion l’est encore plus et sonne aujourd’­hui pré­ci­sé­ment comme un revers de l’his­toire qui devrait… rendre à César…

Au début du XIè siècle, les rela­tions poli­tiques et com­mer­ciales se dis­tendent entre Constan­ti­nople et Kiev, car le com­merce de Constan­ti­nople se tourne de plus en plus vers l’Oc­ci­dent. Mais les rela­tions intel­lec­tuelles et sur­tout reli­gieuses res­tent intenses entre Kiev et Constan­ti­nople. Jus­qu’au milieu du XIè siècle, les titu­laires de la métro­pole de Kiev, créée peu après le bap­tême col­lec­tif, sont envoyés de Constan­ti­nople ; par la suite, ils sont de plus en plus sou­vent russes, mais l’Em­pe­reur byzan­tin gar­dait la pos­si­bi­li­té de pour­voir le poste. La Rus­sie est donc née à Kiev et fai­sait alors non pas par­tie de l’Em­pire byzan­tin, qui ne pré­ten­dait pas contrô­ler la prin­ci­pau­té, mais de l’oikou­mène byzan­tin, cette com­mu­nau­té à voca­tion uni­ver­selle qui était l’un des fon­de­ments idéo­lo­giques de la puis­sance byzan­tine. La cathé­drale de Kiev, dont la déno­mi­na­tion de Sainte-Sophie ne doit évi­dem­ment rien au hasard, fut construite à par­tir de 1037 sur un plan byzan­tin amé­na­gé (cinq nefs et treize cou­poles) ; elle est déco­rée de mosaïques byzan­tines, fabri­quées à Constan­ti­nople et mon­tées sur place. Elle échap­pa de peu à la des­truc­tion que lui pro­met­tait Sta­line, qui céda à l’ins­tante demande de Romain Rol­land de conser­ver ce chef‑d’œuvre, témoi­gnage de la pre­mière splen­deur russe. […]
Quant aux rela­tions de l’Église russe actuelle avec Vla­di­mir Vla­di­mi­ro­vitch Pou­tine, cha­cun juge­ra et l’His­toire ensuite ; mais il semble bien que la même idéo­lo­gie de l’au­to­cra­tie soit à l’œuvre. En matière d’ab­so­lu­tisme et d’ar­bi­traire, Basile II appa­raît en com­pa­rai­son comme un amateur.

Michel Kaplan, Pour­quoi Byzance ?
Gal­li­mard, 2016

Et pour en ter­mi­ner avec Dieu (tiens, ça me rap­pelle quelque chose), je viens de lire cet article de Télé­ra­ma sur un repor­ter de guerre dont j’aime le style, Omar Ouah­mane, qu’on entend fré­quem­ment sur les radios de Radio France :

Je suis 100% athée ! Une fois qu’on a réglé la ques­tion de Dieu, on peut se concen­trer sur les hommes. J’ai vu trop de guerre, trop de sang. Com­ment croire que Dieu existe ? Il est par­ti en RTT ? Moi, je ne fais pas le même pari que Pas­cal. Ça doit être mon côté prise de risque.

Télé­ra­ma n°3772 du 27 avril 2022

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La connais­sance per­due de la préhistoire

La connais­sance per­due de la préhistoire

On n’a pas for­cé­ment idée à quel point le monde moderne n’est ni plus ni moins que la néga­tion des connais­sances ances­trales acquises après de nom­breuses expé­riences gran­deur nature qui en ont cer­tai­ne­ment tué plus d’un… Nous avons per­du le cor­pus de ces savoirs infimes qui ont fait pro­gres­ser l’homme pré­his­to­rique jus­qu’à ce que nous sommes aujourd’­hui, même si, sur le fond, l’homme de Nean­der­tal qui vivait ici il y 200 000 ans n’est ni plus ni moins que le même homme qui foule aujourd’­hui le béton des grandes villes, avec une intel­li­gence diver­si­fiée, pas for­cé­ment plus évo­luée, mais dif­fé­rem­ment dis­tri­buée. Jean Clottes, encore, nous apprend une de ces ruses de cha­man, telle qu’on n’en aurait même pas l’idée…

Les bois touf­fus de la taï­ga où se trou­vait la sta­tue regor­geaient de mous­tiques, des taons et de mou­che­rons, en nuages épais et agres­sifs. Nos amis sibé­riens nous avaient aver­tis et nous étions pré­pa­rés (vête­ments longs, gants, voi­lettes pro­té­geant la tête et le cou, répul­sifs). Eux ne l’é­taient pas et, géné­ra­le­ment, ne prê­taient pas atten­tion aux mous­tiques, si abon­dants l’é­té en Sibé­rie. Cette fois, néan­moins, ils se pro­té­gèrent, d’une manière inat­ten­due, à l’i­ni­tia­tive de Lazo. Il se diri­gea vers une grosse four­mi­lière et tapa fort, deux ou trois fois, sur son som­met, la main à plat. Puis, il pla­ça sa main juste au-des­sus, à deux ou trois cen­ti­mètres, bien hori­zon­ta­le­ment, et atten­dit. Je me deman­dais ce qui se pas­sait, puis je com­pris : les four­mis agres­sées émet­taient de l’a­cide for­mique et il s’en impré­gnait. Il se pas­sa ensuite la main sur les bras, puis sur son autre main et sur le visage qui furent ain­si pro­té­gés. Les autres firent de même. Lazo, pour me mon­trer l’ef­fi­ca­ci­té du pro­cé­dé, ten­dit sa main nue autour de laquelle tour­billon­naient les insectes sans qu’au­cun ne s’y pose. Nombre d’as­tuces de ce genre ont dû se perdre depuis la Préhistoire !

Jean Clottes, Pour­quoi l’art préhistorique ?
Folio Essais, Gal­li­mard 2011

Cha­man Men­ta­wai — Pho­to d’en-tête © Fran­çois de Halleux

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