De bois. Éloge de l’in­sis­tance

De bois. Éloge de l’in­sis­tance

De bois

Eloge de l’in­sis­tance

Non, c’est déci­dé, je n’i­rai pas voter. Je pour­rais mais je n’i­rai pas. La rai­son est tel­le­ment simple que je ne sais même pas com­ment j’ai envi­sa­gé un seul ins­tant ne pas m’af­fran­chir de me plier au plus élé­men­taire des devoirs.

J’au­rais pu me dire qu’il était de mon devoir d’y aller, mais non. J’in­siste. Il se trouve que j’ha­bite une petite ville où les maires règnent en dynas­tie sur la ville aus­si loin que la mémoire des habi­tants puisse remon­ter. L’ac­tuel maire est aux res­pon­sa­bi­li­tés depuis 1997, depuis la mort de son pré­dé­ces­seur en fonc­tion alors qu’il en était le pre­mier adjoint. Lui-même était le pre­mier adjoint du pré­cé­dent qui avait régné pen­dant 30 années sur la bour­gade. Autant dire que si vous n’êtes pas du sérail, point d’a­ve­nir !

Et pour­quoi alors ne pas aller voter ? Ne pas voter, c’est lais­ser la pos­si­bi­li­té à quel­qu’un qu’on ne sou­haite pas voir prendre les com­mandes le faire, c’est lais­ser à d’autres, qui, en l’oc­cur­rence, ne sont pas dési­rables, prendre la res­pon­sa­bi­li­té de la poli­tique com­mu­nale. Tou­te­fois, dans ce cas pré­cis, aller voter revien­drait stric­te­ment au même. L’op­po­sant au maire actuel, un peu trop à droite à mon goût, est un ancien colis­tier dis­si­dent, tout aus­si un peu trop à droite pour moi. Bien malin celui qui peut voir la dif­fé­rence entre les deux pro­grammes, dont seule la séman­tique les dis­tingue.

Sur la liste du maire actuel, on sent tel­le­ment de jeu­nesse que l’on est en droit de se deman­der si la moi­tié ne pas­se­ra pas l’arme à gauche avant la fin du man­dat. Dans ces condi­tions, et pour toutes ces rai­sons, je ne vois pas l’in­té­rêt de me dépla­cer. D’au­tant que j’ai lar­ge­ment de quoi m’oc­cu­per chez moi.

Pho­to by Sarah Worth on Uns­plash

« Cer­tains veulent me voir comme quel­qu’un de cha­leu­reux, un peu lunaire, a‑t-il fait. Tout plein de la sagesse altruiste de l’er­mite. Débi­tant des for­mules dignes de for­tune cookies depuis mon repaire d’er­mite. »

Michael Fin­kel, Le der­nier ermite

Là où je suis, là où je vis, je suis entou­ré des bien­faits de la musique et de la lit­té­ra­ture. La situa­tion de ces der­niers jours qui s’ag­grave est une étrange situa­tion car elle nous plonge dans l’in­cer­ti­tude des jours à venir. Per­sonne ne sait ce qui va se pas­ser. Je ne sais pas si je vais conti­nuer à me dépla­cer pour aller tra­vailler où si je vais tra­vailler depuis chez moi. Je ne sais pas si je vais res­ter confi­né chez moi à attendre que ça se passe. Peut-être tom­be­rons-nous malades à notre tour, peut-être pas.

Tou­jours est-il que je ne suis pas très inquiet si tou­te­fois je devais res­ter chez moi. Je pour­rais m’exi­ler en Bre­tagne pour res­pi­rer le bon air de la mer. Je n’i­rai pas me battre dans les super­mar­chés, je n’a­chè­te­rai pas de paquets de pates au mar­ché noir, pas plus que je ne me rue­rai sur le sel et les œufs, ni sur les rou­leaux de papier toi­lettes. L’in­quié­tude rend les gens pire que des bêtes sau­vages.

Ecou­tez Nik­las Pasch­burg jouer Duvet… Regar­dez si vous le pou­vez Para­site (기생충) de Bong Joon-ho, avec une plé­thore d’ex­cel­lents acteurs, Choi Woo-sik et la magni­fique Park So-dam… Lisez Le der­nier ermite de Michael Fin­kel, Der­niers mètres jus­qu’au cime­tière de Ant­ti Tuo­mai­nen ou Sequoias de Michel Mou­tot. Bref, quoi que vous fas­siez, ce sera tou­jours mieux que d’al­ler se battre pour un paquet de spa­ghet­tis, vous en sor­ti­rez gran­dis.

Quant à moi, je me pose la ques­tion de savoir si je vais croi­ser à nou­veau cette femme aux che­veux blonds et raides, aux jambes longues comme une jour­née d’é­té, que je vois tous les matins en par­tant tra­vailler, je me demande si je remon­te­rai un jour dans un avion ou si cela n’est qu’une relique du pas­sé dont il faut faire le deuil, je me demande si tout sera pareil ou si tout sera dif­fé­rent et com­ment les choses se passent dans ce petit vil­lage de pêcheurs au bord du Golfe de Thaï­lande et dans lequel je suis cer­tain qu’il y aura tou­jours du crabe au cur­ry vert. Les gens ont-ils peur là-bas aus­si ? Le flegme des Thaïs est-il enta­mé ou pro­noncent-ils tou­jours cette phrase qui veut dire que ce n’est pas si grave ? Et vous mes amis stan­bou­liotes, Sum­ru et Sıtkı, Meh­met et Emin ? Avez-vous peur de quelque chose ? Sen­tez-vous encore le vent du Bos­phore souf­fler sur votre ville ?

Un sou­rire, les che­veux ébour­ri­fés de mon fils qui se réveille, un peu de soleil et la pers­pec­tive que la jour­née soit belle… il n’y a rien de tel pour me rendre heu­reux.

[…] Il adhé­rait à une école de pen­sée. Il pra­ti­quait le stoï­cisme, phi­lo­so­phie grecque issue des idées socra­tiques, fon­dée au IIIè siècle av. J.-C. Les stoïques esti­maient que la maî­trise de soi et une exis­tence en har­mo­nie avec la nature étaient consti­tu­tives d’une vie ver­tueuse, et que l’on devait subir les épreuves sans se plaindre. La pas­sion doit être sou­mise à la rai­son ; les émo­tions vous égarent. « Dans les bois, je n’a­vais per­sonne à qui me plaindre, alors je ne me plai­gnais pas. »

Michael Fin­kel, Le der­nier ermite

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Après la tem­pête

Après la tem­pête

Après la tem­pête

Avant, pen­dant, après

Chaque nuit me fait peur. Je ne sais jamais ce que je vais trou­ver au petit matin, si je suis tou­jours en vie, je ne sais jamais si je vais trou­ver le monde tel qu’il était la veille, si un évé­ne­ment ne serait pas en train de chan­ger radi­ca­le­ment l’ordre du monde éta­bli. La nuit des atten­tats du Bata­clan, les choses ont dégrin­go­lé très rapi­de­ment et per­sonne ne pou­vait ima­gi­ner que le monde d’a­près serait dif­fé­rent, comme au len­de­main des atten­tats du 11 sep­tembre. Alors je me méfie. Je ne suis pas croyant, alors je ne prie aucun dieu, je m’en remets sim­ple­ment à l’har­mo­nie de l’u­ni­vers qui, par­fois, peut tan­guer.

J’ai un peu peur, à vrai dire, de ce que me réserve chaque matin.

J’ai un peu peur, tous les matins, de l’é­tat dans lequel je vais être, de ce que va me réser­ver ma jour­née.

Il se trouve que les choses changent rapi­de­ment. Un virus est en train de se répandre dans le monde. Si son mode de trans­mis­sion est connu, il semble insai­sis­sable, résis­tant à la logique et s’in­si­nuant là où ne l’at­tend pas. La météo, quant à elle, fait n’im­porte quoi. Il a fait une mati­née radieuse sous un soleil clair. L’a­près-midi, il est tom­bé un mélange d’eau et de neige, après des tor­nades d’eau gla­ciale. Les routes ont été inon­dées, les éva­cua­tions ne pou­vant plus absor­ber. Une céré­mo­nie des Césars comme une mas­ca­rade. Une ministre de la san­té qui ment comme elle res­pire et un hôpi­tal fran­çais qui ne fonc­tionne plus, pour des ques­tions de coût. Mais que se passe-t-il en ce moment ? Sommes-nous réel­le­ment entrés dans l’âge de Kali ?

Heu­reu­se­ment, j’ai une valise pleine de remèdes à la peur, pleine de toutes ces choses qui main­tiennent en vie. Heu­reu­se­ment, j’ai tout un tas de petits gri­gris qui pré­mu­nissent celui qui en est le pro­prié­taire des affres de la peur.

Ce sont ces chaus­settes en laine Bur­ling­ton sans âge, aux élas­tiques déten­dus que j’ai mises pour ne plus avoir froid aux pieds par cette froide jour­née d’hi­ver. Ce sont les petites made­leines au citron que je déguste avec les gor­gées d’un thé à la ber­ga­mote presque tiède. Ce sont les notes prises dans mon car­net que je relis avec déta­che­ment comme si ce n’é­tait pas moi qui les avait écrites. Ce sont les mélo­dies un peu tristes et mys­tiques d’Ar­vo Pärt, mais aus­si les pho­tos que j’ai prises il y a cinq ans en Indo­né­sie, dans les rues de Yogya­kar­ta, un chauf­feur de taxi, un temple hin­dou, une mos­quée, le temps de me lais­ser impré­gner. Ce sont aus­si les livres qui s’empilent et que je n’au­rais jamais le temps de lire, que je lais­se­rai à mon fils quand l’heure sera venue. C’est aus­si l’o­deur de ce kre­tek, sucré et odo­rant, qui me manque et avec lequel je risque de rechu­ter…

J’aime les tem­pêtes, le vent qui fouette les joues et la pluie qui tombe drue, j’aime lorsque la nature n’y tient plus et se déchaîne… Un arbre qui tombe, l’o­deur de l’iode sur ma peau, la terre qui four­mille, le ciel qui rou­geoie, l’u­ni­vers comme un acci­dent au beau milieu de nulle part…

Pour se récon­for­ter, la voix suave de la chan­teuse islan­daise Nan­na Bryndís Hil­marsdót­tir et le pia­no d’Ó­la­fur Arnalds. Par­ticles

Pho­to by Casey Hor­ner on Uns­plash

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Rase cam­pagne

Rase cam­pagne

rase cam­pagne

Car­net de l’ins­tant

Cris d’ex­tase… Quelle cam­pagne ! Avec ses plaines embla­vées et ses che­mins boueux où la pierre affleure. Voi­ci la cam­pagne la moins ennuyeuse qui soit. Celle qui ne bouge pas et qui ne pro­met pas grand chose, qui ne fait pas de bruit et ne sort jamais du bois. Une cam­pagne telle qu’elle devrait tou­jours être.

Jamais la poli­tique ne m’au­ra autant ennuyé que cette année. Jamais je n’au­rais autant res­sen­ti de dégoût pour ce qui pour­rait res­sem­bler à un art et qui n’est à mon sens que l’ex­pres­sion la plus basse de la volon­té de puis­sance. En réa­li­té, ce dont la poli­tique est l’ob­jet finit par sor­tir tota­le­ment du champ de vision de la poli­tique ; l’in­té­rêt col­lec­tif.

Pour­tant, à de nom­breux égards, j’au­rais des rai­sons de ne pas en être dégoû­té. Mais c’est comme ça. Alors pour m’ex­traire des radars de cette rase cam­pagne, je bou­quine. Comme disait Socrate, il existe tant de choses dont je ne veux pas. Il est temps pour moi de com­men­cer à éclu­ser mes piles à lire. Elles sont désor­mais au nombre de cinq, entou­rant ma table de che­vet, tels les piliers d’un sanc­tuaire qui ne contien­drait rien d’autre que l’es­prit… Les piliers eux-mêmes seraient des objets de véné­ra­tion.

Je lis actuel­le­ment Le der­nier ermite de Michael Fin­kel, l’in­croyable his­toire de Chris­to­pher Tho­mas Knight, cet homme qui a vécu seul dans les forêts du Maine, à quelques mètres seule­ment de la civi­li­sa­tion, mais dans une bulle invi­sible, ne croi­sant en tout et pour tout pen­dant les vingt-sept ans de sa réclu­sion volon­taire dans la nature qu’une seule per­sonne, avec qui il a échan­gé un “bon­jour”. Per­son­nage autant fas­ci­nant qu’ab­so­lu­ment com­mun, il étonne par cette atti­tude qui consiste à ne rien vou­loir, à n’a­voir pas de but, à sou­hai­ter s’ex­traire de la vie en com­mu­nau­té.

Éton­nam­ment, je me retrouve un peu dans la vie de cet ermite, met­tant par­fois moi-même un point d’hon­neur à ne pas recher­cher la com­pa­gnie, ce qui me pousse à évi­ter les contacts, à m’ex­traire, même men­ta­le­ment, des espaces com­muns, à évi­ter le regard des autres pour ne pas l’at­ti­rer. Je suis du genre à me conten­ter de cui­si­ner un stru­del et des made­leines au zeste d’o­range amère en écou­tant les suites pour vio­lon­celle de Bach, sans me poser plus de ques­tions.

Sou­vent le lun­di matin, on me demande ce que j’ai fait de mon week-end. Que ce soit clair, je ne fais pas par­tie des per­sonnes qui font quelque chose le week-end, parce que je pré­fère ne rien faire plu­tôt que de faire n’im­porte quoi, ou faire des choses qu’on me repro­che­rait par la suite, ou de faire le clown. Je n’en­vi­sage pas mes week-ends sur les mar­chés. A la rigueur sur le mar­ché, mais guère plus. Mes week-ends sont consa­crés à moi, à ce que j’en fais, aux livres que je lis, au temps que je prends, au temps très lent des très petites choses.

Pho­to by Zugr on Uns­plash

Sen­tant le som­meil le gagner, il repo­sa son livre. Il pen­sait aux nuits de Reyk­ja­vik, si étran­ge­ment lim­pides, si étran­ge­ment claires, si étran­ge­ment sombres et gla­ciales. Nuit après nuit, ils sillon­naient la ville à bord d’une voi­ture de police et voyaient ce qui était caché aux autres : ils voyaient ceux que la nuit agi­tait et atti­rait, ceux qu’elle bles­sait et ter­ri­fiait. Lui-même n’é­tait pas un oiseau noc­turne, il lui avait fal­lu du temps pour consen­tir à quit­ter le jour et à entrer dans la nuit, mais main­te­nant qu’il avait fran­chi cette fron­tière, il ne s’en trou­vait pas plus mal. C’é­tait plu­tôt la nuit que la ville lui plai­sait. Quand, dans les rues enfin désertes et silen­cieuses, on n’en­ten­dait plus que le vent et le moteur de leur voi­ture.

Arnal­dur Indriða­son, Les nuits de Reyk­ja­vik

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Eilean Leòd­hais agus Na Hea­radh (zone hébri­dienne)

Eilean Leòd­hais agus Na Hea­radh (zone hébri­dienne)

Eilean Leòd­hais agus Na Hea­radh

Zone Hébri­dienne

Ce sont des îles, au nord-ouest de l’Écosse, les contre­forts de l’At­lan­tique, légè­re­ment décol­lées de la grande île, et elles portent des noms gaé­liques écos­sais ou anglais ; Ben­be­cu­la, Ber­ne­ray, South Uist, Bar­ra, Saint-Kil­da. La plus grande île est com­po­sée de deux topo­nymes : Lewis (Eilean Leòd­hais) et Har­ris (Na Hea­radh). Ce sont en fait deux îles col­lées, donc une seule île. La pre­mière est répu­tée pour ses figu­rines, la seconde pour la fabri­ca­tion du meilleur tweed du monde, un tis­su de laine croi­sée en che­vrons, qui fera les beaux jours de la culture anglo-saxonne.

Nous sommes ici dans un des finis­tères du monde, sous des lati­tudes et un cli­mat qui n’au­gurent qu’un ciel gris et un vent à décor­ner les bœufs. L’é­té, il fait rare­ment plus de 16°C et l’hi­ver, il y gèle rare­ment, comme si l’ar­chi­pel tout entier était des­ti­né à subir un hiver humide toute l’an­née, fouet­té par les embruns char­gés d’iode. Une cor­ne­muse entonne Ama­zing grace, l’hymne écos­sais qui résonne sur la lande ; nous y sommes, le décor est plan­té, avec tous ses cli­chés.

Pho­to d’en-tête Max Her­mans­son on Uns­plash, sui­vante par Pao­lo Chia­bran­do on Uns­plash.

Je sors à peine de la lec­ture d’un livre de Peter May, l’au­teur écos­sais de la suite chi­noise, un maître de la lit­té­ra­ture poli­cière. L’île des chas­seurs d’oi­seaux (The Black­house) est une œuvre magis­trale dont l’ac­tion se situe aux confins de l’île de Lewis, à Stor­no­way. Sur fond de drame per­son­nel, l’ins­pec­teur Fionn­lagh Macleoid va revivre un drame qu’il avait occul­té au plus pro­fond de sa mémoire. Mais ce n’est pas tant le sujet de l’his­toire qui m’a cap­ti­vé que cette his­toire de chas­seurs d’oi­seaux.

L’île de Lewis est répu­tée pour sa chasse aux oiseaux, aux gugas. Le guga est le petit du fou de Bas­san, qu’on trouve sur une petite île située à 64 kilo­mètres au nord du point le plus sep­ten­trio­nal de l’île de Lewis, sur le pro­mon­toire rocheux de Sula Sgeir, un îlot d’à peine un sixième de kilo­mètre car­ré. Tous les ans, une poi­gnée d’hommes se rend sur l’île pour y chas­ser de quoi ali­men­ter la demande d’a­ma­teurs de pous­sins de l’île de Lewis. Si cette chasse ances­trale peut paraître bar­bare au pre­mier abord, c’est qu’elle l’est, et la conser­va­tion des cou­tumes n’est, à mon sens, pas une rai­son pour conti­nuer de per­pé­tuer des tra­di­tions imbé­ciles.

On trou­ve­ra sur Dai­ly­mo­tion un docu­men­taire un peu daté sur la chasse au guga et sur Atlas Obs­cu­ra quelques pistes sur les rai­sons culi­naires qui poussent ces hommes à se livrer à cette chasse qui consiste à déci­mer des popu­la­tions entières de pous­sins de fous de bas­sans sur une île sanc­tuaire, même si celle-ci est désor­mais est enca­drée par des quo­tas.

Pour le coup, s’il y a une chose qu’il faut rete­nir de l’île de Lewis (pour l’île de Har­ris, on retien­dra le tweed et ses fabriques de tis­sus pro­té­gées par une appel­la­tion contrô­lée depuis 1993), ce sont les très célèbres figu­rines de Lewis, connues éga­le­ment sous le nom de figu­rines de Uig, ou Fir-Tài­lisg en gaé­lique écos­sais (les pièces d’é­checs de Lewis). Ces pièces dont la plu­part ont été sculp­tées dans des dents de morses, mais aus­si dans des dents de baleine consti­tuent un ensemble de 93 pièces dont 78 sont des pièces de jeu d’é­checs. Datant du XIIè siècle, elles ont été trou­vées en 1831 aux alen­tours de la baie de Uig à envi­ron vingt cen­ti­mètres de la sur­face du sol, dans une mai­son en pierre sèche. Fabri­quées à Trond­heim en Nor­vège, dont Lewis était une colo­nie, ces pièces sont une des icônes liées à l’île de Lewis.

Ces pièces mas­sives, avec leurs grands yeux ronds comme des billes, ont la par­ti­cu­la­ri­tés d’être très grandes pour des pièces d’é­chec (envi­ron 8cm de haut pour le roi), et très sim­pli­fiées en ce qui concerne les pions (de simples pierres tom­bales sty­li­sées) ; elles pro­viennent de plu­sieurs jeux incom­plets, prin­ci­pa­le­ment consti­tués de pièces majeures. Elles sont par­ti­cu­liè­re­ment expres­sives ; les rois ont leur épée posée sur les genoux, les reines ont la main posée sur le visage dans une atti­tude médi­ta­tive. Les pièces d’angles, celles qu’on pren­drait pour des tours aujourd’­hui, sont repré­sen­tées par des guer­riers vêtus de peau de bête ; ce sont les « ber­ser­kr », les guer­riers-fauves, ren­dus fous par les pri­va­tions, véri­tables machines de guerre condi­tion­nées pour tuer…

Pour en reve­nir aux reines, elles ont toutes cette atti­tude son­geuse et d’une moro­si­té abys­sale. Si dans les jeux antiques, la reine ne pou­vait se dépla­cer qu’en dia­go­nale, elle fini­ra par deve­nir la pièce la plus puis­sante de l’é­chi­quier et ce n’est que grâce à elle que le roi est pro­té­gé ; c’est dire à quelle point la reine, dans la sym­bo­lique euro­péenne, prend une dimen­sion puis­sante sur le jeu poli­tique.

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Boreaa­li­nen vyö­hyke (zone boréale)

Boreaa­li­nen vyö­hyke (zone boréale)

Boreaa­li­nen vyö­hyke

Zone boréale

Le boréal est entré dans ma vie par plu­sieurs angles dif­fé­rents. Le pre­mier aura été la décou­verte de l’au­teur danois Jørn Riel, aujourd’­hui âgé de 88 ans et qui a écrit la série des racon­tars arc­tiques qui ont émaillé mes nuits d’é­tu­diants de beaux sou­ve­nirs et d’his­toires humaines fas­ci­nantes, que je n’ai tou­jours pas fini de lire, me les réser­vant comme de pré­cieux tré­sors, des cadeaux qu’on ne déballe pas tous à la fois. L’homme vit aujourd’­hui en Malai­sie, pour décon­ge­ler, dit-il. Et puis par cette porte ouverte sont entrés les très beaux textes de Jean Malau­rie (97 ans), Ulti­ma Thu­lé, Les der­niers rois de Thu­lé, des oeuvres magis­trales qui m’ont aus­si ouvert les portes de ceux de Paul-Émile Vic­tor, puis bien d’autres encore après. Le der­nier en date est un polar, écrit par Son­ja Del­zongle, un thril­ler très dur, qui m’a don­né des cau­che­mars et qui porte le simple nom de Boréal, et que j’ai ache­té à cause de la belle cou­ver­ture aux teintes vert pas­tel et de la pho­to d’un ours sur la ban­quise. Petite paren­thèse.

Pho­to d’en-tête Wim Pau­wels on Uns­plash

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le boréal va mal. Il est loin de nous, loin des yeux, loin du cœur, mais ce n’est pas pour autant qu’il ne dit rien de notre monde qui va mal.

Un des symp­tômes de ce mal, c’est le Zacha­riæ Iss­trøm. C’est un immense gla­cier groën­lan­dais de 91 780 km2, dont la vitesse d’é­cou­le­ment a plus que dou­blé ces cinq der­nières années. Sa fonte, ain­si que celle d’un autre gla­cier, le Nio­ghalvf­jerd­sf­jor­den, qui se trouve sur le même sous-conti­nent gla­cé, n’au­rait qu’une inci­dence mineure sur l’a­ve­nir de l’hu­ma­ni­té : l’é­lé­va­tion du niveau de la mer de plus d’un mètre… Une paille, avec les consé­quences qu’on ima­gine. Lire l’ar­ticle sur Le monde.

Pho­to by Eric Welch on Uns­plash

Dans le livre de Son­ja Del­zongle, sans vou­loir dévoi­ler l’in­trigue, il est ques­tion d’une gigan­tesque faille qui se creuse dans l’in­land­sis du Groën­land. La réa­li­té dépasse alors la fic­tion puis­qu’on vient de décou­vrir (avant l’é­cri­ture du bou­quin) le canyon ter­restre le plus pro­fond du monde, non pas au Groën­land mais sous la glace de l’An­tar­tique, très exac­te­ment sous le gla­cier Den­man. Avec une pro­fon­deur de 3500 mètres sous le niveau de la mer, il dépasse la pro­fon­deur du canyon de Col­ca au Pérou.

Ce même relief abri­te­rait éga­le­ment celui du point le plus bas de la sur­face ter­restre non recou­vert d’eau (bien qu’il soit recou­vert par de la glace) — Géo.

En Islande, pays des glaces, pays des gla­ciers, on vient de rendre hom­mage au pre­mier gla­cier dis­pa­ru du pays. Une plaque com­mé­mo­ra­tive posée en août 2019 fait état de la dis­pa­ri­tion du gla­cier, en forme de lettre au futur (Bréf til framtíða­rin­nar), pré­ve­nant que d’i­ci 200 ans, tous les gla­ciers du pays auront dis­pa­ru. L’Okjö­kull n’est plus désor­mais qu’une petite calotte recou­vrant le vol­can Ok et décla­ré mort par le gla­cio­logue Oddur Sigurðs­son. Les pho­tos satel­lites qu’on peut trou­ver sur le web sont édi­fiantes ; entre 1986 et 2019, le gla­cier a tout sim­ple­ment dis­pa­ru…

Cer­tains ont cru que le Groen­land était leur ter­rain de jeu per­son­nel et qu’ils pou­vaient s’y ins­tal­ler en fai­sant fi de tout. Ain­si les États-Unis ont colo­ni­sé le nord-ouest de cette terre gla­cée pour construire la plus grande base mili­taire entiè­re­ment creu­sée dans la glace, Camp Cen­tu­ry. Ins­tal­lée entre 1959 et 1967, le but de cette ville sou­ter­raine était de pou­voir sto­cker près de 600 ogives nucléaires au plus près des côtes de l’URSS. Si l’exis­tence de la base ain­si que du pro­jet n’ont été révé­lés qu’en 1997, on sait à pré­sent que l’ins­tal­la­tion est vic­time du réchauf­fe­ment des zones gla­ciaires et qu’elle risque d’être mise à nu si la glace conti­nue de fondre. Ce ne serait pas si grave si n’y étaient pas sto­ckés 200 000 litres de fuel et plus encore d’eaux usées et c’est sans comp­ter les fuites liées à l’a­ban­don du réac­teur nucléaire qui appro­vi­sion­nait la base en élec­tri­ci­té. La ville sou­ter­raine étant enfouie sous plus de trente mètres de glaces, on ima­gine par­fai­te­ment le risque de pol­lu­tion qu’en­trai­ne­rait la dis­per­sion de liquides hau­te­ment toxiques dans le sous-sol… Mais qu’on se ras­sure, les Amé­ri­cains ne se sentent abso­lu­ment pas concer­nés par les erreurs de leurs ainés et ne comptent pas inves­tir le moindre dol­lar dans la dépol­lu­tion du site.

Pour en savoir plus, voir cette vidéo sur Camp Cen­tu­ry sur Dai­ly­mo­tion.

Pour se ras­su­rer sur les inten­tions des êtres humains au regard des terres gla­cées, lais­sez-moi vous faire décou­vrir ces cairns que construisent les peuples inuit et yupik le long de la cein­ture allant de l’A­las­ka au Groen­land. Le mot inuk­shuk (au plu­riel inuk­suit) défi­nit une forme qui aurait la capa­ci­té d’a­gir comme un être humain. La construc­tion de pierre qui porte aujourd’­hui ce nom est plu­tôt consi­dé­rée par les Inuits comme inunn­guaq (plu­riel : inunn­guait) ; ce qui res­semble à un être humain, et le terme Inuk­su­ga­lait désigne le lieu « où il y a beau­coup d’i­nuk­suit ». Mais que sont ces empi­le­ments ?

Leur forme clai­re­ment anthro­po­morphe a réso­lu­ment une fonc­tion liée à la chasse. Si on peut faci­le­ment ima­gi­ner que c’est une sorte de totem, il n’en est rien. L’i­nuk­shut sert en réa­li­té d’é­pou­van­tail à l’at­ten­tion des cari­bous pour les atti­rer dans des culs de sac ; les chas­seurs sont géné­ra­le­ment cachés der­rière les hommes de pierre et attendent les ani­maux qui se font pié­ger. Les inuk­suit pou­vait éga­le­ment ser­vir de cache à nour­ri­ture, de borne de ter­ri­toire ou de pan­neau direc­tion­nel, le bras le plus long indi­quant la direc­tion du vil­lage le plus proche.

Aujourd’­hui, l’i­nuk­shuk fait office de sym­bole pour une nation qui cherche ses repères, autant que son auto­no­mie, puisque c’est la forme sty­li­sée qu’on trouve sur le dra­peau du ter­ri­toire fédé­ral cana­dien du Nuna­vut, mais aus­si du Nunat­sia­vut, l’as­so­cia­tion des Inuits du Labra­dor.

Voi­ci la légende de la créa­tion du pre­mier inuk­shuk :

Il y a très long­temps, un petit gar­çon aimé de ses parents, choyé, pro­té­gé, par son père qui était un grand chas­seur, et sa mère si douce… Il se retrou­va pour­tant très aigri à la nais­sance de sa petite sœur, car elle devînt l’ob­jet de toute l’at­ten­tion de ses parents, et le petit gar­çon, triste, éner­vé et plein de ran­cœur, déci­da de par­tir, seul.

Sur le che­min, il ren­con­tra un cha­man. Mais ce der­nier n’é­tait pas un “anga­kok” (cha­man en langue inuit) bon pour les humains. Il ensei­gna donc au gar­çon per­du, l’art du cha­ma­nisme pour se ven­ger des Hommes. Les années pas­sèrent et le petit gar­çon gran­dit, et avec lui la haine qu’il por­tait désor­mais aux Hommes. Il apprit à maî­tri­ser la magie du grand cha­man, et réveilla le grand vent du Nord, qui souf­fla en tem­pête et sou­le­va un ter­rible bliz­zard… Il vou­lait ain­si faire dis­pa­raître toutes les habi­ta­tions et les vil­lages des Hommes. Mais face à cet oura­gan blanc qui mor­dait sa famille, qui l’a­vait tant aimé, il fût pris de remords.

Mon­té au som­met de la plus haute col­line, il ouvrit grand les bras pour lut­ter contre vent gla­cial du Nord. Le com­bat dura toute la nuit. Et au petit matin, la tem­pête avait ces­sée… mais le jeune gar­çon lui, avait été chan­gé en pierre. C’est ain­si qu’ap­pa­rût le tout pre­mier Inuk­shuk.

Il est temps de refer­mer la page boréale de ce blog, dans un hiver qui res­semble à un prin­temps et qui n’an­nonce rien de bon pour les mois pro­chains, pour la terre, pour le jar­din. Je nour­ris un rêve secret, celui de rejoindre un jour les terres gla­cées des régions arc­tiques, bien au-delà du cercle polaire et au-des­sus encore des gla­ciers de l’Is­lande. Il y a trois lieux qui m’en­chantent et qui sont pour moi comme des nir­va­nas où j’ai­me­rais un jour poser le pied.

Les îles Lofo­ten, un archi­pel au nord de la Nor­vège et au large de Bodø, où les falaises tombent à pic dans une mer noire, où sub­sistent encore quelques vil­lages de pêcheurs et où les noms des îles se finissent tous en -øya (Austvågøya, Gim­søya, etc.).

J’ai­me­rais aus­si vivre quelques semaines à Trom­sø, encore plus au nord de la Nor­vège, la ville de plus de cin­quante mille habi­tants la plus sep­ten­trio­nale du monde. Plus de 6000 étu­diants y étu­dient la gla­cio­lo­gie et la cli­ma­to­lo­gie arc­tique, et selon les périodes de l’an­née, dans l’obs­cu­ri­té de la nuit polaire… Enchâs­sée dans un dédale de fjords aux eaux pro­fondes et de mon­tagnes ennei­gées, la ville est un refuge, loin des côtes de la haute mer et des vents impé­tueux.

J’ai­me­rais connaître le pays sâme fin­lan­dais (Sáp­mi), plus connu sous le nom de Lapo­nie, plus à l’est que Trom­sø, pour y admi­rer les aurores boréales et y voir, dit-on, le blanc le plus blanc du monde. Il n’y a rien qui me ferait plus plai­sir au monde que faire la connais­sance de ce peuple encore un peu pré­ser­vé, dont on dit que les jeunes filles ont les yeux clairs et les che­veux de la cou­leur de la neige.

Pho­to ci-des­sous © Eri­ka Lar­sen

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