Rase cam­pagne

Rase cam­pagne

rase cam­pagne

Car­net de l’instant

Cris d’ex­tase… Quelle cam­pagne ! Avec ses plaines embla­vées et ses che­mins boueux où la pierre affleure. Voi­ci la cam­pagne la moins ennuyeuse qui soit. Celle qui ne bouge pas et qui ne pro­met pas grand chose, qui ne fait pas de bruit et ne sort jamais du bois. Une cam­pagne telle qu’elle devrait tou­jours être.

Jamais la poli­tique ne m’au­ra autant ennuyé que cette année. Jamais je n’au­rais autant res­sen­ti de dégoût pour ce qui pour­rait res­sem­bler à un art et qui n’est à mon sens que l’ex­pres­sion la plus basse de la volon­té de puis­sance. En réa­li­té, ce dont la poli­tique est l’ob­jet finit par sor­tir tota­le­ment du champ de vision de la poli­tique ; l’in­té­rêt collectif.

Pour­tant, à de nom­breux égards, j’au­rais des rai­sons de ne pas en être dégoû­té. Mais c’est comme ça. Alors pour m’ex­traire des radars de cette rase cam­pagne, je bou­quine. Comme disait Socrate, il existe tant de choses dont je ne veux pas. Il est temps pour moi de com­men­cer à éclu­ser mes piles à lire. Elles sont désor­mais au nombre de cinq, entou­rant ma table de che­vet, tels les piliers d’un sanc­tuaire qui ne contien­drait rien d’autre que l’es­prit… Les piliers eux-mêmes seraient des objets de vénération.

Je lis actuel­le­ment Le der­nier ermite de Michael Fin­kel, l’in­croyable his­toire de Chris­to­pher Tho­mas Knight, cet homme qui a vécu seul dans les forêts du Maine, à quelques mètres seule­ment de la civi­li­sa­tion, mais dans une bulle invi­sible, ne croi­sant en tout et pour tout pen­dant les vingt-sept ans de sa réclu­sion volon­taire dans la nature qu’une seule per­sonne, avec qui il a échan­gé un “bon­jour”. Per­son­nage autant fas­ci­nant qu’ab­so­lu­ment com­mun, il étonne par cette atti­tude qui consiste à ne rien vou­loir, à n’a­voir pas de but, à sou­hai­ter s’ex­traire de la vie en communauté.

Éton­nam­ment, je me retrouve un peu dans la vie de cet ermite, met­tant par­fois moi-même un point d’hon­neur à ne pas recher­cher la com­pa­gnie, ce qui me pousse à évi­ter les contacts, à m’ex­traire, même men­ta­le­ment, des espaces com­muns, à évi­ter le regard des autres pour ne pas l’at­ti­rer. Je suis du genre à me conten­ter de cui­si­ner un stru­del et des made­leines au zeste d’o­range amère en écou­tant les suites pour vio­lon­celle de Bach, sans me poser plus de questions.

Sou­vent le lun­di matin, on me demande ce que j’ai fait de mon week-end. Que ce soit clair, je ne fais pas par­tie des per­sonnes qui font quelque chose le week-end, parce que je pré­fère ne rien faire plu­tôt que de faire n’im­porte quoi, ou faire des choses qu’on me repro­che­rait par la suite, ou de faire le clown. Je n’en­vi­sage pas mes week-ends sur les mar­chés. A la rigueur sur le mar­ché, mais guère plus. Mes week-ends sont consa­crés à moi, à ce que j’en fais, aux livres que je lis, au temps que je prends, au temps très lent des très petites choses.

Pho­to by Zugr on Uns­plash

Sen­tant le som­meil le gagner, il repo­sa son livre. Il pen­sait aux nuits de Reyk­ja­vik, si étran­ge­ment lim­pides, si étran­ge­ment claires, si étran­ge­ment sombres et gla­ciales. Nuit après nuit, ils sillon­naient la ville à bord d’une voi­ture de police et voyaient ce qui était caché aux autres : ils voyaient ceux que la nuit agi­tait et atti­rait, ceux qu’elle bles­sait et ter­ri­fiait. Lui-même n’é­tait pas un oiseau noc­turne, il lui avait fal­lu du temps pour consen­tir à quit­ter le jour et à entrer dans la nuit, mais main­te­nant qu’il avait fran­chi cette fron­tière, il ne s’en trou­vait pas plus mal. C’é­tait plu­tôt la nuit que la ville lui plai­sait. Quand, dans les rues enfin désertes et silen­cieuses, on n’en­ten­dait plus que le vent et le moteur de leur voiture.

Arnal­dur Indriða­son, Les nuits de Reykjavik

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Eilean Leòd­hais agus Na Hea­radh (zone hébridienne)

Eilean Leòd­hais agus Na Hea­radh (zone hébridienne)

Eilean Leòd­hais agus Na Hearadh

Zone Hébri­dienne

Ce sont des îles, au nord-ouest de l’Écosse, les contre­forts de l’At­lan­tique, légè­re­ment décol­lées de la grande île, et elles portent des noms gaé­liques écos­sais ou anglais ; Ben­be­cu­la, Ber­ne­ray, South Uist, Bar­ra, Saint-Kil­da. La plus grande île est com­po­sée de deux topo­nymes : Lewis (Eilean Leòd­hais) et Har­ris (Na Hea­radh). Ce sont en fait deux îles col­lées, donc une seule île. La pre­mière est répu­tée pour ses figu­rines, la seconde pour la fabri­ca­tion du meilleur tweed du monde, un tis­su de laine croi­sée en che­vrons, qui fera les beaux jours de la culture anglo-saxonne.

Nous sommes ici dans un des finis­tères du monde, sous des lati­tudes et un cli­mat qui n’au­gurent qu’un ciel gris et un vent à décor­ner les bœufs. L’é­té, il fait rare­ment plus de 16°C et l’hi­ver, il y gèle rare­ment, comme si l’ar­chi­pel tout entier était des­ti­né à subir un hiver humide toute l’an­née, fouet­té par les embruns char­gés d’iode. Une cor­ne­muse entonne Ama­zing grace, l’hymne écos­sais qui résonne sur la lande ; nous y sommes, le décor est plan­té, avec tous ses clichés.

Pho­to d’en-tête Max Her­mans­son on Uns­plash, sui­vante par Pao­lo Chia­bran­do on Uns­plash.

Je sors à peine de la lec­ture d’un livre de Peter May, l’au­teur écos­sais de la suite chi­noise, un maître de la lit­té­ra­ture poli­cière. L’île des chas­seurs d’oi­seaux (The Black­house) est une œuvre magis­trale dont l’ac­tion se situe aux confins de l’île de Lewis, à Stor­no­way. Sur fond de drame per­son­nel, l’ins­pec­teur Fionn­lagh Macleoid va revivre un drame qu’il avait occul­té au plus pro­fond de sa mémoire. Mais ce n’est pas tant le sujet de l’his­toire qui m’a cap­ti­vé que cette his­toire de chas­seurs d’oiseaux.

L’île de Lewis est répu­tée pour sa chasse aux oiseaux, aux gugas. Le guga est le petit du fou de Bas­san, qu’on trouve sur une petite île située à 64 kilo­mètres au nord du point le plus sep­ten­trio­nal de l’île de Lewis, sur le pro­mon­toire rocheux de Sula Sgeir, un îlot d’à peine un sixième de kilo­mètre car­ré. Tous les ans, une poi­gnée d’hommes se rend sur l’île pour y chas­ser de quoi ali­men­ter la demande d’a­ma­teurs de pous­sins de l’île de Lewis. Si cette chasse ances­trale peut paraître bar­bare au pre­mier abord, c’est qu’elle l’est, et la conser­va­tion des cou­tumes n’est, à mon sens, pas une rai­son pour conti­nuer de per­pé­tuer des tra­di­tions imbéciles.

On trou­ve­ra sur Dai­ly­mo­tion un docu­men­taire un peu daté sur la chasse au guga et sur Atlas Obs­cu­ra quelques pistes sur les rai­sons culi­naires qui poussent ces hommes à se livrer à cette chasse qui consiste à déci­mer des popu­la­tions entières de pous­sins de fous de bas­sans sur une île sanc­tuaire, même si celle-ci est désor­mais est enca­drée par des quotas.

Pour le coup, s’il y a une chose qu’il faut rete­nir de l’île de Lewis (pour l’île de Har­ris, on retien­dra le tweed et ses fabriques de tis­sus pro­té­gées par une appel­la­tion contrô­lée depuis 1993), ce sont les très célèbres figu­rines de Lewis, connues éga­le­ment sous le nom de figu­rines de Uig, ou Fir-Tài­lisg en gaé­lique écos­sais (les pièces d’é­checs de Lewis). Ces pièces dont la plu­part ont été sculp­tées dans des dents de morses, mais aus­si dans des dents de baleine consti­tuent un ensemble de 93 pièces dont 78 sont des pièces de jeu d’é­checs. Datant du XIIè siècle, elles ont été trou­vées en 1831 aux alen­tours de la baie de Uig à envi­ron vingt cen­ti­mètres de la sur­face du sol, dans une mai­son en pierre sèche. Fabri­quées à Trond­heim en Nor­vège, dont Lewis était une colo­nie, ces pièces sont une des icônes liées à l’île de Lewis.

Ces pièces mas­sives, avec leurs grands yeux ronds comme des billes, ont la par­ti­cu­la­ri­tés d’être très grandes pour des pièces d’é­chec (envi­ron 8cm de haut pour le roi), et très sim­pli­fiées en ce qui concerne les pions (de simples pierres tom­bales sty­li­sées) ; elles pro­viennent de plu­sieurs jeux incom­plets, prin­ci­pa­le­ment consti­tués de pièces majeures. Elles sont par­ti­cu­liè­re­ment expres­sives ; les rois ont leur épée posée sur les genoux, les reines ont la main posée sur le visage dans une atti­tude médi­ta­tive. Les pièces d’angles, celles qu’on pren­drait pour des tours aujourd’­hui, sont repré­sen­tées par des guer­riers vêtus de peau de bête ; ce sont les « ber­ser­kr », les guer­riers-fauves, ren­dus fous par les pri­va­tions, véri­tables machines de guerre condi­tion­nées pour tuer…

Pour en reve­nir aux reines, elles ont toutes cette atti­tude son­geuse et d’une moro­si­té abys­sale. Si dans les jeux antiques, la reine ne pou­vait se dépla­cer qu’en dia­go­nale, elle fini­ra par deve­nir la pièce la plus puis­sante de l’é­chi­quier et ce n’est que grâce à elle que le roi est pro­té­gé ; c’est dire à quelle point la reine, dans la sym­bo­lique euro­péenne, prend une dimen­sion puis­sante sur le jeu politique.

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Boreaa­li­nen vyö­hyke (zone boréale)

Boreaa­li­nen vyö­hyke (zone boréale)

Boreaa­li­nen vyöhyke

Zone boréale

Le boréal est entré dans ma vie par plu­sieurs angles dif­fé­rents. Le pre­mier aura été la décou­verte de l’au­teur danois Jørn Riel, aujourd’­hui âgé de 88 ans et qui a écrit la série des racon­tars arc­tiques qui ont émaillé mes nuits d’é­tu­diants de beaux sou­ve­nirs et d’his­toires humaines fas­ci­nantes, que je n’ai tou­jours pas fini de lire, me les réser­vant comme de pré­cieux tré­sors, des cadeaux qu’on ne déballe pas tous à la fois. L’homme vit aujourd’­hui en Malai­sie, pour décon­ge­ler, dit-il. Et puis par cette porte ouverte sont entrés les très beaux textes de Jean Malau­rie (97 ans), Ulti­ma Thu­lé, Les der­niers rois de Thu­lé, des oeuvres magis­trales qui m’ont aus­si ouvert les portes de ceux de Paul-Émile Vic­tor, puis bien d’autres encore après. Le der­nier en date est un polar, écrit par Son­ja Del­zongle, un thril­ler très dur, qui m’a don­né des cau­che­mars et qui porte le simple nom de Boréal, et que j’ai ache­té à cause de la belle cou­ver­ture aux teintes vert pas­tel et de la pho­to d’un ours sur la ban­quise. Petite parenthèse.

Pho­to d’en-tête Wim Pau­wels on Uns­plash

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le boréal va mal. Il est loin de nous, loin des yeux, loin du cœur, mais ce n’est pas pour autant qu’il ne dit rien de notre monde qui va mal.

Un des symp­tômes de ce mal, c’est le Zacha­riæ Iss­trøm. C’est un immense gla­cier groën­lan­dais de 91 780 km2, dont la vitesse d’é­cou­le­ment a plus que dou­blé ces cinq der­nières années. Sa fonte, ain­si que celle d’un autre gla­cier, le Nio­ghalvf­jerd­sf­jor­den, qui se trouve sur le même sous-conti­nent gla­cé, n’au­rait qu’une inci­dence mineure sur l’a­ve­nir de l’hu­ma­ni­té : l’é­lé­va­tion du niveau de la mer de plus d’un mètre… Une paille, avec les consé­quences qu’on ima­gine. Lire l’ar­ticle sur Le monde.

Pho­to by Eric Welch on Uns­plash

Dans le livre de Son­ja Del­zongle, sans vou­loir dévoi­ler l’in­trigue, il est ques­tion d’une gigan­tesque faille qui se creuse dans l’in­land­sis du Groën­land. La réa­li­té dépasse alors la fic­tion puis­qu’on vient de décou­vrir (avant l’é­cri­ture du bou­quin) le canyon ter­restre le plus pro­fond du monde, non pas au Groën­land mais sous la glace de l’An­tar­tique, très exac­te­ment sous le gla­cier Den­man. Avec une pro­fon­deur de 3500 mètres sous le niveau de la mer, il dépasse la pro­fon­deur du canyon de Col­ca au Pérou.

Ce même relief abri­te­rait éga­le­ment celui du point le plus bas de la sur­face ter­restre non recou­vert d’eau (bien qu’il soit recou­vert par de la glace) — Géo.

En Islande, pays des glaces, pays des gla­ciers, on vient de rendre hom­mage au pre­mier gla­cier dis­pa­ru du pays. Une plaque com­mé­mo­ra­tive posée en août 2019 fait état de la dis­pa­ri­tion du gla­cier, en forme de lettre au futur (Bréf til framtíða­rin­nar), pré­ve­nant que d’i­ci 200 ans, tous les gla­ciers du pays auront dis­pa­ru. L’Okjö­kull n’est plus désor­mais qu’une petite calotte recou­vrant le vol­can Ok et décla­ré mort par le gla­cio­logue Oddur Sigurðs­son. Les pho­tos satel­lites qu’on peut trou­ver sur le web sont édi­fiantes ; entre 1986 et 2019, le gla­cier a tout sim­ple­ment disparu…

Cer­tains ont cru que le Groen­land était leur ter­rain de jeu per­son­nel et qu’ils pou­vaient s’y ins­tal­ler en fai­sant fi de tout. Ain­si les États-Unis ont colo­ni­sé le nord-ouest de cette terre gla­cée pour construire la plus grande base mili­taire entiè­re­ment creu­sée dans la glace, Camp Cen­tu­ry. Ins­tal­lée entre 1959 et 1967, le but de cette ville sou­ter­raine était de pou­voir sto­cker près de 600 ogives nucléaires au plus près des côtes de l’URSS. Si l’exis­tence de la base ain­si que du pro­jet n’ont été révé­lés qu’en 1997, on sait à pré­sent que l’ins­tal­la­tion est vic­time du réchauf­fe­ment des zones gla­ciaires et qu’elle risque d’être mise à nu si la glace conti­nue de fondre. Ce ne serait pas si grave si n’y étaient pas sto­ckés 200 000 litres de fuel et plus encore d’eaux usées et c’est sans comp­ter les fuites liées à l’a­ban­don du réac­teur nucléaire qui appro­vi­sion­nait la base en élec­tri­ci­té. La ville sou­ter­raine étant enfouie sous plus de trente mètres de glaces, on ima­gine par­fai­te­ment le risque de pol­lu­tion qu’en­trai­ne­rait la dis­per­sion de liquides hau­te­ment toxiques dans le sous-sol… Mais qu’on se ras­sure, les Amé­ri­cains ne se sentent abso­lu­ment pas concer­nés par les erreurs de leurs ainés et ne comptent pas inves­tir le moindre dol­lar dans la dépol­lu­tion du site.

Pour en savoir plus, voir cette vidéo sur Camp Cen­tu­ry sur Dai­ly­mo­tion.

Pour se ras­su­rer sur les inten­tions des êtres humains au regard des terres gla­cées, lais­sez-moi vous faire décou­vrir ces cairns que construisent les peuples inuit et yupik le long de la cein­ture allant de l’A­las­ka au Groen­land. Le mot inuk­shuk (au plu­riel inuk­suit) défi­nit une forme qui aurait la capa­ci­té d’a­gir comme un être humain. La construc­tion de pierre qui porte aujourd’­hui ce nom est plu­tôt consi­dé­rée par les Inuits comme inunn­guaq (plu­riel : inunn­guait) ; ce qui res­semble à un être humain, et le terme Inuk­su­ga­lait désigne le lieu « où il y a beau­coup d’i­nuk­suit ». Mais que sont ces empilements ?

Leur forme clai­re­ment anthro­po­morphe a réso­lu­ment une fonc­tion liée à la chasse. Si on peut faci­le­ment ima­gi­ner que c’est une sorte de totem, il n’en est rien. L’i­nuk­shut sert en réa­li­té d’é­pou­van­tail à l’at­ten­tion des cari­bous pour les atti­rer dans des culs de sac ; les chas­seurs sont géné­ra­le­ment cachés der­rière les hommes de pierre et attendent les ani­maux qui se font pié­ger. Les inuk­suit pou­vait éga­le­ment ser­vir de cache à nour­ri­ture, de borne de ter­ri­toire ou de pan­neau direc­tion­nel, le bras le plus long indi­quant la direc­tion du vil­lage le plus proche.

Aujourd’­hui, l’i­nuk­shuk fait office de sym­bole pour une nation qui cherche ses repères, autant que son auto­no­mie, puisque c’est la forme sty­li­sée qu’on trouve sur le dra­peau du ter­ri­toire fédé­ral cana­dien du Nuna­vut, mais aus­si du Nunat­sia­vut, l’as­so­cia­tion des Inuits du Labra­dor.

Voi­ci la légende de la créa­tion du pre­mier inukshuk :

Il y a très long­temps, un petit gar­çon aimé de ses parents, choyé, pro­té­gé, par son père qui était un grand chas­seur, et sa mère si douce… Il se retrou­va pour­tant très aigri à la nais­sance de sa petite sœur, car elle devînt l’ob­jet de toute l’at­ten­tion de ses parents, et le petit gar­çon, triste, éner­vé et plein de ran­cœur, déci­da de par­tir, seul.

Sur le che­min, il ren­con­tra un cha­man. Mais ce der­nier n’é­tait pas un “anga­kok” (cha­man en langue inuit) bon pour les humains. Il ensei­gna donc au gar­çon per­du, l’art du cha­ma­nisme pour se ven­ger des Hommes. Les années pas­sèrent et le petit gar­çon gran­dit, et avec lui la haine qu’il por­tait désor­mais aux Hommes. Il apprit à maî­tri­ser la magie du grand cha­man, et réveilla le grand vent du Nord, qui souf­fla en tem­pête et sou­le­va un ter­rible bliz­zard… Il vou­lait ain­si faire dis­pa­raître toutes les habi­ta­tions et les vil­lages des Hommes. Mais face à cet oura­gan blanc qui mor­dait sa famille, qui l’a­vait tant aimé, il fût pris de remords.

Mon­té au som­met de la plus haute col­line, il ouvrit grand les bras pour lut­ter contre vent gla­cial du Nord. Le com­bat dura toute la nuit. Et au petit matin, la tem­pête avait ces­sée… mais le jeune gar­çon lui, avait été chan­gé en pierre. C’est ain­si qu’ap­pa­rût le tout pre­mier Inukshuk.

Il est temps de refer­mer la page boréale de ce blog, dans un hiver qui res­semble à un prin­temps et qui n’an­nonce rien de bon pour les mois pro­chains, pour la terre, pour le jar­din. Je nour­ris un rêve secret, celui de rejoindre un jour les terres gla­cées des régions arc­tiques, bien au-delà du cercle polaire et au-des­sus encore des gla­ciers de l’Is­lande. Il y a trois lieux qui m’en­chantent et qui sont pour moi comme des nir­va­nas où j’ai­me­rais un jour poser le pied.

Les îles Lofo­ten, un archi­pel au nord de la Nor­vège et au large de Bodø, où les falaises tombent à pic dans une mer noire, où sub­sistent encore quelques vil­lages de pêcheurs et où les noms des îles se finissent tous en -øya (Austvågøya, Gim­søya, etc.).

J’ai­me­rais aus­si vivre quelques semaines à Trom­sø, encore plus au nord de la Nor­vège, la ville de plus de cin­quante mille habi­tants la plus sep­ten­trio­nale du monde. Plus de 6000 étu­diants y étu­dient la gla­cio­lo­gie et la cli­ma­to­lo­gie arc­tique, et selon les périodes de l’an­née, dans l’obs­cu­ri­té de la nuit polaire… Enchâs­sée dans un dédale de fjords aux eaux pro­fondes et de mon­tagnes ennei­gées, la ville est un refuge, loin des côtes de la haute mer et des vents impétueux.

J’ai­me­rais connaître le pays sâme fin­lan­dais (Sáp­mi), plus connu sous le nom de Lapo­nie, plus à l’est que Trom­sø, pour y admi­rer les aurores boréales et y voir, dit-on, le blanc le plus blanc du monde. Il n’y a rien qui me ferait plus plai­sir au monde que faire la connais­sance de ce peuple encore un peu pré­ser­vé, dont on dit que les jeunes filles ont les yeux clairs et les che­veux de la cou­leur de la neige.

Pho­to ci-des­sous © Eri­ka Larsen

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Íslenskt svæði (zone islandaise)

Íslenskt svæði (zone islandaise)

Íslenskt svæði

(zone islan­daise)

L’é­trange lumière blanche venue d’Islande

Je n’ai jamais eu l’op­por­tu­ni­té de la voir de mes propres yeux, mais il paraît que l’é­trange lumière venue d’Is­lande a quelque chose de magique qu’on ne peut, bien évi­dem­ment, voir qu’à des lati­tudes où la nuit dure long­temps, bien que plus que la valeur d’une nuit humaine. Est-ce que l’Is­lande en dehors de l’hi­ver est une Islande heu­reuse ? Un jour, je le sau­rais cer­tai­ne­ment, j’en ai la convic­tion. Peut-être même que j’y pas­se­rai plus de temps que néces­saire, là-haut ou peut-être au large de la Nor­vège, à Hen­ning­svær, dans l’ar­chi­pel de Lofo­ten… Va savoir.

Je suis entré dans la nou­velle année en reve­nant du Viet­nam. En réa­li­té, j’ai fait un rêve, dans lequel j’é­tais dans une par­tie du Viet­nam que je ne connais pas ; le sud. Cer­tai­ne­ment Hô-Chi-Minh-Ville, mais rien n’est moins cer­tain. Tout ce que je sais, c’est qu’il y fai­sait chaud et humide et que j’é­tais à mille lieues de chez moi, ce qui en cette période de l’an­née, dans un cas comme dans l’autre, est tout sim­ple­ment impos­sible. Il en résulte que la longue nuit qui a don­né nais­sance à ce rêve s’est ter­mi­née dans un bien-être facile à recon­naître. Je suis retour­né aux lumières de mon inté­rieur, ne sou­hai­tant pas en sor­tir en atten­dant que la nou­velle année arrive ; j’ai allu­mé des bou­gies et pro­fi­té de ma jour­née en ne fai­sant rien d’autre que bou­qui­ner. Un soleil clair dans un beau ciel lumi­neux, clin­quant, lais­sait pré­sa­ger que la nuit qui allait nous emme­ner en 2020 allait être froide, ce qui arri­va effec­ti­ve­ment. J’ai lais­sé une bou­teille de Cham­pagne sur le per­ron, pour qu’elle soit à la tem­pé­ra­ture de dehors, ce qui est à mon sens la meilleure condi­tion pour plei­ne­ment en appré­cier la saveur. Trop froid, dirons les connais­seurs qui le pré­fèrent à 8°C, mais les connais­seurs ne me connaissent pas et ne savent pas que j’aime le Cham­pagne bien froid.

Mes nuits sont longues, res­semblent à celle d’un ani­mal hiber­nant, des nuits boréales, frag­men­tées sou­vent ; je fais des tours de cadrants comme si je ten­tais de battre un record de mar­motte ; j’ai rare­ment été aus­si peu actif, ce qui signi­fie que j’at­teins un point d’é­qui­libre par­fait, puis­qu’il est le signe avant-cou­reur d’autre chose.

J’ai dans la tête des petites musiques qui traînent et qui me suivent toute la jour­née. Mais je lis aus­si des polars, genre lit­té­raire que j’au­rais trai­té il y a quelques années de cela de sous-genre, mais c’é­tait sans avoir encore décou­vert les œuvres de Ragnar Jónas­sonn et d’Arnal­dur Indriðason.

Et puis, il y a Björk. Björk mais aus­si tous les autres qui viennent de l’île boréale magique, celle qui s’ap­pelle terre de glace ; Óla­fur Arnalds, Sigur Rós, Múm, Amii­na, Jóhann Jóhanns­son, Ásgeir Traus­ti… autant de créa­ti­vi­té dans un aus­si petit pays paraît presque sus­pect. Seule­ment 332 000 habi­tants, dont 128 000 dans la capi­tale Reyk­ja­vik (la baie des fumées) et une toute jeune pre­mière ministre, Katrín Jakobsdót­tir, 43 ans et un sou­rire à se dam­ner… 

Pre­nez quelques ins­tants, déten­dez-vous et ima­gi­nez-vous assis sur un fau­teuil en face de l’At­lan­tique nord, il fait froid et sec, le pay­sage est blanc et ven­teux, mais incroya­ble­ment calme. Il n’y a rien d’autre que la nature et vous, et vous écou­tez Boga par le groupe Amii­na, sur l’al­bum Kurr… Et là, il n’y a plus rien d’autre, à part l’Islande…

Pho­to d’en-tête © Jon Flo­brant on Uns­plash

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Cou­leurs de l’au­tomne inté­rieur. Un automne avec James Lee Burke (et avec les autres)

Cou­leurs de l’au­tomne inté­rieur. Un automne avec James Lee Burke (et avec les autres)

Cou­leurs de l’au­tomne intérieur

Un automne avec James Lee Burke

L’a­près-11 novembre

11 novembre, on com­mence à entrer dans le dur. L’au­tomne ne se cache plus, la lumière rasante du soleil dis­pa­raît à 14h30 der­rière le toit de la mai­son des voi­sins, lais­sant ain­si le jar­din dans une semi-ombre ter­ri­fiante, qui dit aus­si que les beaux jours sont der­rière nous. J’ai pro­fi­té de mon same­di pour ramas­ser les pre­mières feuilles d’é­rable, net­toyer les mas­sifs et ren­trer les toiles des hamacs. Les alo­ca­sias ont trou­vé refuge à la place qu’ils avaient cédé près des fenêtres, afin de pas­ser un hiver serein.

On dit que l’au­tomne indien dure long­temps sous les lati­tudes cana­diennes. Si j’en crois la carte des cou­leurs autom­nales au Qué­bec, la sai­son est déjà ter­mi­née. Eton­nam­ment, ici, l’au­tomne se pro­longe, les feuilles ne sont pas encore toutes tom­bées. Le mar­ron­nier de la rési­dence d’en-face a ter­mi­né de cata­pul­ter ses fruits sur les voi­tures garées en-des­sous et ses feuilles pal­mées ont depuis bien long­temps com­men­cé à griller, vic­times de la séche­resse ; elles n’ont pas eu le temps de prendre leurs belles teintes. Mon érable est encore bien vert, tirant vers un jaune doré léger, tan­dis que mon sumac flam­boie de vives teintes rouges. Dans la rési­dence, de beaux grands arbres tirent sur le jaune d’or, et pen­dant ce temps-là, sur les feuilles per­sis­tantes des méta­kés (pseu­do­sa­sa japo­ni­ca) et du magno­lia gran­di­flo­ra, ruis­sèlent les gouttes d’eau que la pluie fine vient dépo­ser sur une nature dégoulinante.

On entre bien dans le dur. Il n’y a plus beau­coup de place pour le doute, ni pour la lumière. C’est à se deman­der si les arbres ne perdent pas leurs feuilles pour lais­ser place à la lumière. Il n’en demeure pas moins que l’au­tomne est une sai­son superbe, qui pré­pare à la rigueur de l’hiver.

Claire-Fon­taine, New-Bruns­wick. Pho­to © Shawn Har­quail

Une sai­son intérieure

Je pro­fite de mon inté­rieur douillet, des petites lumières que j’al­lume en pleine jour­née pour appor­ter un peu de gai­té tan­dis que dehors il pleut depuis que je me suis levé ; il sem­ble­rait que ça ne veuille pas s’ar­rê­ter de tom­ber, mais peu importe, je n’a­vais pas déci­dé de sortir.

Je suis en train de relire Le bra­sier de l’ange (Bur­ning angel) de James Lee Burke. Res­té trop long­temps sur ma table de nuit sans avoir été ouvert, il a pris le moi­si, je ne me rap­pe­lais plus le début ; en le reli­sant, des tour­nures de phrases entières me reviennent en mémoire, des noms de per­son­nages, des situa­tions que je pen­sais venir de ses ouvrages pré­cé­dents. James Lee Burke, c’est un écri­vain de polars d’une grande jus­tesse, dont la manière de racon­ter a la flui­di­té d’un grand écri­vain amé­ri­cain, le tout ser­vi par une tra­duc­tion digne et fidèle. L’é­cri­ture est tou­jours en ten­sion, comme écar­te­lée au-des­sus du vide, et donne envie à chaque page de conti­nuer l’a­ven­ture, dans une Loui­siane élec­trique et rava­gée par un mal fiévreux.

Puis se pro­duit quelque chose qui vous rap­pelle que nous avons tous dégrin­go­lé du même arbre.
Ima­gi­nez un homme enfer­mé dans un coffre de voi­ture, les poi­gnets atta­chés dans le dos, il a le nez qui coule à cause de la pous­sière et des épais relents d’huile de la roue de secours. Les feux stop de la voi­ture s’al­lument, illu­mi­nant briè­ve­ment l’in­té­rieur du coffre, puis la voi­ture s’en­gage sur une route de cam­pagne et les gra­villons claquent comme des coups de cara­bine sous les ailes. Mais un chan­ge­ment se pro­duit, un coup de chance auquel l’homme n’ar­rive pas à croire : la voi­ture ren­contre une ornière, le loquet du coffre se libère mais reste accro­ché de façon à ce que la porte ne se redresse pas bru­ta­le­ment dans le rétro­vi­seur du conduc­teur.
L’air qui s’en­gouffre par l’ou­ver­ture sent la pluie, les arbres et les fleurs mouillés ; l’homme entend des cen­taines de gre­nouilles qui coassent à l’u­nis­son. Il se pré­pare, appuie la semelle de ses ten­nis contre le loquet, le libère, puis il roule par-des­sus le rebord du coffre, dégrin­gole en se cognant au pare-choc et rebon­dit comme un pneu en caou­tchouc au milieu de la route. Sa poi­trine se vide de son souffle et un long sif­fle­ment, comme l’on venait de la faire tom­ber d’une grande hau­teur ; les pierres arrachent des mor­ceaux de chair à son visage, lui entaillent les coudes comme à la meule, y lais­sant des ronds rouges de la taille de dol­lars d’argent.
Trente mètres plus loin, la voi­ture s’est immo­bi­li­sée après un déra­page, la porte du coffre bat­tant l’air. L’homme ligo­té patauge au tra­vers des typhas jus­qu’au creux d’un mari­got en bor­dure de la route, les jambes entra­vées par les fila­ments de jacinthes mortes sous la sur­face, la vase se referme autour de ses che­villes comme du ciment mou.
Devant lui, il voit les bou­quets inon­dés de cyprès et de saules, la couche d’algues vertes sur l’eau morte, les ombres qui l’en­ve­loppent et le pro­tègent comme une grande cape. Les fila­ments de jacinthes lui font l’ef­fet de fils de fer autour de ses jambes ; il tré­buche, tombe sur un genou. Un nuage mar­ron de cham­pi­gnons de vase l’en­toure. Il avance, péni­ble­ment, tré­buche encore, tirant sur la corde à linge qui lui noue les poi­gnets, le cœur en train d’ex­plo­ser dans sa poi­trine.
Ses pour­sui­vants sont sur ses talons main­te­nant ; son dos le tire et tres­saute comme si on en avait arra­ché la peau à la pince. Puis il se demande si le hur­le­ment qu’il entend sort de sa propre gorge ou de celle d’un ragon­din tout là-bas sur le lac.
Ils ne tirent qu’une seule balle. Elle le tra­verse comme un pieu de glace, juste au-des­sus du rein. Lors­qu’il ouvre les yeux, il est sur un banc de sable, allon­gé sur un tapis de branches de saules écra­sées, les jambes dans l’eau. Le bruit de la déto­na­tion du pis­to­let résonne encore à ses oreilles. L’homme qui patauge en avan­çant vers lui n’est qu’une sil­houette, la ciga­rette aux lèvres.

La lumière revient un peu sur les coups de midi, la pluie s’est arrê­tée et la course des nuages chasse les plus épais, les plus char­gés. Il est temps pour moi de reprendre ma lec­ture… J’ai retrou­vé toute la série des livres de Dave Robi­cheaux, j’ai réins­tal­lé sur mon PC de bureau un vieux jeu auquel je jouais à la fin des années 90 grâce à un ému­la­teur et une machine vir­tuelle, j’ai comme l’im­pres­sion de bidouiller avec mon PC comme je le fai­sais il y a vingt ans, j’é­coute ma play­list islan­daise en buvant du thé dans lequel je trempe des bis­cuits à la can­nelle pen­dant que d’autres se caillent les meules sous la pluie, raides comme des piquets… Je pense aux morts de ma famille, que, contrai­re­ment à beau­coup d’autres, je connais parce que j’ai pris le temps d’in­ter­ro­ger mes grands-parents, depuis mon inté­rieur douillet. Je connais cha­cun de mes arrières-grands-parents et leurs faits d’armes en 14–18, parce que j’ai la mémoire vive. En fait, je vis ma nos­tal­gie en recréant des ambiances, avant d’ou­blier com­ment c’é­tait d’être nostalgique…

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