Ubud sto­ries #13 : Les sub­ak de Jati­lu­wih

Ubud sto­ries #13 : Les sub­ak de Jati­lu­wih

Les sub­ak de Jati­lu­wih

Ubud sto­ries #13

25 février 2014 : Les superbes rizières en esca­lier de Jati­lu­wih

Après la petite décon­fi­ture de la veille, je décide de prendre un peu le temps, de me lever tard et de faire quelques lon­gueurs dans la pis­cine, his­toire de délas­ser mon esprit, pour de bon.

Après midi, je décide de faire appel à un taxi, un autre, un bien, un fiable — celui d’hier est rayé de la liste de l’hôtel. Je ne parle pas baha­sa mais ce que j’entends au télé­phone me laisse com­prendre qu’un client qui se plaint n’aura pas l’occasion de se plaindre deux fois. C’est un ami de la jeune récep­tion­niste qui porte le doux nom de Ping­ki et un grand sou­rire sin­cère qui arrive. Un type d’une qua­ran­taine d’année avec les dents de tra­viole, qui parle tout dou­ce­ment et à l’air un peu hagard, mais sur­tout, très gen­til. Mon but de la jour­née, par­tir sur la route pour aller sur Jati­lu­wih, un superbe pay­sage val­lon­né de rizières en esca­lier dont la tech­nique de fabri­ca­tion est clas­sée au patri­moine mon­dial de l’UNESCO ; ce sont les fameux sub­ak.

Un sub­ak est un sys­tème d’ir­ri­ga­tion par­fai­te­ment éco­lo­gique, s’ap­puyant sur un sys­tème hydrau­lique com­mu­nau­taire, géné­ra­le­ment construit en aval d’un temple de l’eau. Le prin­cipe est d’une sim­pli­ci­té extrême et repose sur une phi­lo­so­phie typi­que­ment bali­naise, le Tri Hita Kara­na, les trois causes du bien-être (har­mo­nie entre êtres humains, har­mo­nie avec la nature, har­mo­nie avec les divi­ni­tés). L’eau jaillit là où se trouve le temple, gar­dé par les prêtres et s’é­coule dans les rizières, appor­tant le sub­strat néces­saire à la culture du riz, dont le bien­fait per­met aux hommes de se nour­rir.

La route est magni­fique, et j’ai lar­ge­ment le temps de regar­der puisque nous rou­lons en moyenne à 30 km/h. Quelques pointes à 80 pour dou­bler, mais sur Bali on roule dou­ce­ment en géné­ral. Lorsque nous arri­vons dans les mon­tagnes, les pay­sages se trans­forment et ce sont désor­mais des lacets qu’il faut enquiller, une suc­ces­sion de lacets et de routes droites au bord des­quelles on peut voir les tra­vailleurs des rizières dans leur quo­ti­dien. Wayan, mon chauf­feur, manque plu­sieurs fois d’écraser des poules ou des chiens. On sent que la popu­la­tion est pauvre, plus pauvre qu’au­tour d’U­bud. Il faut envi­ron 1h30 depuis Ubud pour rejoindre Jati­lu­wih, c’est l’oc­ca­sion de croi­ser sur la route des femmes aux alen­tours des vil­lages, por­tant leur panier tres­sé sur la tête.

Nous arri­vons sur les hau­teurs. Il faut payer 15.000 rou­pies (1 euro) pour entrer dans le parc. Il laisse la voi­ture en face d’un warung et m’indique le che­min pour accé­der aux rizières. Je croise beau­coup de gens qui tra­vaillent, des visages sou­riants pour la plu­part à qui je m’amuse à lan­cer des sela­mat sore auquel on me répond faci­le­ment et tou­jours avec le sou­rire. Les gens qui n’ont rien à vendre ont le sou­rire sin­cère puisque c’est celui qui ne demande rien…
Le che­min des rizières est superbe, on peut y voir les ter­rasses ser­pen­ter avec grâce le long des flancs de la mon­tagne, un riz aux feuilles déjà épaisses mas­quant l’eau qui baigne à ses pieds.

Le pay­sage est splen­dide au pied de la mon­tagne qui elle, a la tête dans les nuages. Il fait un temps doux et humide, agré­men­té d’un petit vent agréable qui change des tem­pé­ra­tures par­fois acca­blantes. En sor­tant des rizières, je dis à Wayan que je sou­haite déjeu­ner quelque chose. Pas de pro­blème, il m’emmène vers une grande ter­rasse, une usine à tou­ristes pour Chi­nois, mais je décline et je lui dit que je veux aller déjeu­ner dans le warung devant lequel il s’est garé où deux jeunes filles semblent s’ennuyer ferme. Il semble de ne pas com­prendre, mais moi je me com­prends… Je m’assieds et com­mande un ayam sayur, du pou­let dans une soupe de légumes que je par­tage avec un chien qui n’attend que ça. Je lui donne les os qu’il fait cra­quer sous la dent.

Comme je suis par­ti tard, je ne reste fina­le­ment pas si long­temps que ça à errer dans les rizières de Jati­lu­wih, mais suf­fi­sam­ment pour res­sen­tir le calme qui se répand ici comme une onde magique. Le vert, omni­pré­sent, est comme une pré­sence ras­su­rante de la nature au beau milieu de cette île douce, par­fois âpre, où la dou­ceur de vivre peut se res­sen­tir par­tout, même dans les vil­lages les plus recu­lés et les plus pauvres. Une sorte de lan­gueur semble être la règle, peut-être à cause de la cha­leur étouf­fante de ces lieux humides où flotte une odeur à la fois végé­tale, source de vie, et mor­ti­fère, où les eaux n’ont pas grand-chose à faire que crou­pir.

En quit­tant la mon­tagne, la brume se dés­épais­sit, je tra­verse des vil­lages où cha­cun semble affai­ré dans le soir tom­bant. Le soleil rasant exa­cerbe les reliefs d’une vie simple au bord de la route, don­nant à voir des visages buri­nés par le soleil et une vie cham­pêtre pas­sée à tra­vailler aux champs. Quelque chose de doux m’en­ve­loppe, d’à la fois satis­fai­sant et de pro­fon­dé­ment calme. Je m’en­dors presque dans le van qui me ramène au vil­lage, à la petite vitesse qu’im­pose ces routes cabos­sées.

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Moment récol­té le 25 février 2014. Écrit le 20 juin 2020.
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Ubud sto­ries #12 : Bali sous un mau­vais jour, la cam­pagne et les rizières

Ubud sto­ries #12 : Bali sous un mau­vais jour, la cam­pagne et les rizières

Bali sous un mau­vais jour

Ubud sto­ries #12

24 février 2014 : La cam­pagne et les rizières de Bali

Qua­trième jour sur l’île des Dieux. J’ai pas­sé une mau­vaise nuit, j’au­rais dû me méfier. Une scia­tique lan­ci­nante m’a empê­ché de dor­mir une bonne par­tie de la nuit et je n’ai réus­si à faire pas­ser la dou­leur qu’à coup de para­cé­ta­mol. Au réveil, sur le muret devant la chambre, juste à côté de la petite mai­son des esprits en pierre vol­ca­nique, une offrande a été dépo­sée par des mains déli­cates, accom­pa­gnée d’un bâton­net d’en­cens qui dif­fuse dans l’air satu­ré d’hu­mi­di­té une douce fra­grance entê­tante.

Aujourd’­hui encore, j’ai com­man­dé un taxi pour la jour­née, pour un pro­gramme ambi­tieux puisque cette fois-ci, je compte me rendre jus­qu’au nord de l’île. Bali est une grande île où l’on peut rou­ler long­temps sur des petites routes de cam­pagne avant d’at­teindre sa des­ti­na­tion. Mais je suis confiant et me dit qu’une bonne virée me fera sor­tir un peu du centre de l’île. Même si l’on ima­gine que Bali est une île aux plages para­di­siaques, ce n’est pas for­cé­ment le cas et je vais m’en rendre compte aujourd’­hui.

Lorsque le chauf­feur de taxi arrive avec son van pour­ri, je me dis ins­tan­ta­né­ment que c’est un mar­gou­lin et qu’il doit y avoir une erreur. Une type habillé tout en noir, por­tant cato­gan et à la bouille qui me fait plus pen­ser à un Mao­ri qu’à un Indo­né­sien, accom­pagne l’autre, qu’on croi­rait sor­ti d’un mau­vais polar. Soit disant que c’est son cou­sin et qu’il est en for­ma­tion. Je pense plu­tôt à quelque chose comme un retrait de per­mis…

Il faut tou­jours une jour­née plus pour­rie que les autres dans un voyage. Eh bien ce fut celle-ci. Le pro­gramme de la jour­née consis­tait en une excur­sion com­pre­nant plu­sieurs étapes dont la plage de sable noir de Lovi­na (au final sans inté­rêt autre que le sable noir), le palais royal de Meng­wi (que je n’ai jamais vu), les sources chaudes sacrées de Ban­jar (que j’ai failli ne pas voir parce que le chauf­feur ne savait pas où c’était), les plan­ta­tions de café de Mun­duk (que je n’ai pas vues non plus parce que le chauf­feur ne savait vrai­ment pas où c’était), le temple Ulun-Danu, sur le lac Bera­tan à Bedu­gul (où fina­le­ment ce ne sont que les locaux qui viennent et qui n’a pas vrai­ment d’in­té­rêt et dont le pay­sage était plon­gé dans un brouillard à cou­per au cou­teau), les chutes d’eau de Git­git (pas fait non plus parce que j’ai sen­ti le plan mafia arri­ver gros comme une mai­son, soit disant qu’il fal­lait un guide pour des­cendre alors que ce n’est pas vrai) et enfin les rizières en ter­rasse de Pucang (que je n’ai vu que de loin, depuis la ter­rasse d’un hôtel désaf­fec­té, en par­tie,  parce qu’il fal­lait vrai­ment ren­trer à l’hô­tel — c’est sur­tout que le chauf­feur ne devait pas savoir par où y entrer).

Donc résul­tat des courses : jour­née pour­rie, pres­sé que ça se ter­mine, mais si ce chauf­feur qui s’appelle Ketut (comme la moi­tié de l’île parce que les hommes portent un pré­nom en fonc­tion de leur rang de nais­sance dans la famille) a cru pou­voir m’emmener dans ses plans à la con, il s’est plan­té et a donc cer­tai­ne­ment pas­sé une jour­née pire que la mienne parce que son manque à gagner en com­mis­sions a dû se réduire à peau de cha­grin.

OK, tout le monde veut sa part du gâteau, tout le monde veut gagner de l’argent, mais si tout le monde ne prend pas conscience que le monde n’est pas divi­sé en ceux qui sou­tirent et ceux qui crachent sans dis­cer­ne­ment, il va fal­loir remettre un peu d’ordre dans tout ça. Je ne me suis pas gêné pour dire à la récep­tion­niste de l’hô­tel que la jour­née avait été nulle et sans inté­rêt ; elle m’a dit qu’ils ne feraient plus appel à cet urlu­ber­lu.

J’ai tout de même vu de beaux endroits, des jolies rizières dans le soleil écla­tant, des routes défon­cées, des ponts au-des­sus de gouffres verts, des temples majes­tueux, des mos­quées vertes, j’ai même vu un enter­re­ment musul­man et un cime­tière chré­tien, un chien debout der­rière son maître sur un scoo­ter, des gens sou­rire, beau­coup de gens sou­rire, des sales gueules de truands, des petites averses, des grosses pluies, du brouillard tel­le­ment épais qu’on n’y voyait pas à dix mètres dans les petites routes de mon­tagne, des singes qui se tapaient des­sus pour un ram­bou­tan, tout un tas de petites choses qui ont fait que la jour­née n’était pas si ratée que ça, mais quand-même, pas aus­si bien que je l’aurais vou­lu.

Bref, ce n’est qu’un acci­dent et ce ne sera cer­tai­ne­ment pas la der­nière fois que je me fais avoir en voyage, mais je com­mence à connaître les com­bines de ces petites mafias. Heu­reu­se­ment, j’ai bien fini cette jour­née en allant voir un superbe spec­tacle de danse Legong par la troupe Sadha Budaya, en plein cœur du palais royal d’Ubud. Une très jolie pres­ta­tion avec des dan­seurs dont les atti­tudes me font pen­ser à du théâtre kabu­ki mâti­né de danses khmères.

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Moment récol­té le 24 février 2014. Écrit le 13 juin 2020.
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Ubud sto­ries #11 : Gunung Kawi

Ubud sto­ries #11 : Gunung Kawi

Gunung Kawi

Ubud sto­ries #11

23 février 2014 : Gunung Kawi, un temple sacré au fond d’une val­lée

J’ai pas­sé une bonne par­tie de ma jour­née à Tam­pak­si­ring, au Pura Tir­ta Empul, à pro­fi­ter de cette belle jour­née sans pluie, sous un soleil de plomb que les sources ont réus­si à rafraî­chir un peu. Je saute à nou­veau dans mon taxi pour rou­ler à peine plus de cinq minutes vers le temple de Gunung Kawi (le mont aux poètes). La voi­ture s’ar­rête dans la rue d’un petit vil­lage qui ne dit abso­lu­ment pas où pour­rait se trou­ver l’en­trée du temple. Le chauf­feur me fait signe de prendre la rue à gauche et l’en­trée se trouve au bout de la rue. Je me demande pour­quoi il ne sou­haite visi­ble­ment pas aller plus loin…

La jour­née est déjà bien avan­cée et le soleil com­mence à être bas dans le ciel. Quelques bou­tiques dans des cahutes bran­lantes ferment déjà leurs portes. Il ne reste que celle d’une vieille dame qui me fait signe qu’elle dis­pose de bois­sons fraîches au fri­go et de crèmes gla­cées dans un congé­la­teur hors d’âge qui doit avoir du mal à pro­duire du froid avec cette tem­pé­ra­tures. La cha­leur m’a esso­ré et je lui prends des sodas et des bou­teilles d’eau que je fourre dans mon sac à dos, ne sachant pas ce qui m’at­tend dans les envi­rons.

Au bout de la rue se trouve un por­tail en pierre vol­ca­nique, comme un monu­ment cou­pé en deux, net, don­nant sur un monde incon­nu, un che­min qui s’en­fonce dans la végé­ta­tion en pente vers une val­lée cachée der­rière les rizières. Dès l’en­trée, on ne nous cache pas qu’il faut des­cendre plus de 200 marches pour arri­ver au temple, marches qu’il faut remon­ter une fois en bas… Alors je ne traine pas, je n’ai pas envie de me lais­ser sur­prendre par la nuit. Le spec­tacle qui s’offre à moi dès la des­cente est superbe… Des rizières en espa­liers s’é­tendent à perte de vue, déli­ca­te­ment cachées au pied des pal­miers. Des ouvrages d’art soi­gneu­se­ment entre­te­nus au beau milieu d’un écrin de ver­dure.

L’at­mo­sphère est lourde, humide, des insectes et sur­tout des libel­lules vire­voltent autour de moi et la des­cente m’oc­ca­sionne des suées dont je ne me sen­tais pas capable à cause de la rai­deur des marches. La fin du sen­tier donne sur un rocher fen­du en deux au tra­vers duquel on se fau­file en se deman­dant dans quel royaume magique on est en train de péné­trer. Une pan­carte nous indique que nous entrons dans un sanc­tuaire et que le sarong est de rigueur. Le che­min se ter­mine dans la val­lée d’une petite rivière, sur un site gran­diose où les parois rocheuses ont été sculp­tées de can­dis de chaque côté de la rivière, de manière symé­trique. Le sanc­tuaire bâti pour le roi Anak Wung­su date du XIè siècle ; d’un côté les can­dis sont dédiés à sa famille, notam­ment le roi Udaya­na, de l’autre à ses concu­bines. Au milieu, la rivière Pakri­san.

Le lieu est d’un calme presque lunaire et je me rends compte que je suis abso­lu­ment seul dans le temple, peut-être à cause de l’heure tar­dive, c’est du moins ce que je croyais, car lorsque je me suis appro­ché de la rivière, je suis tom­bé nez-à-nez, si je puis dire, avec un homme nu qui venait de se bai­gner dans la rivière. Pas gêné le moins du monde, il était en train de remettre son sarong d’un blanc imma­cu­lé sans se pré­oc­cu­per de moi.

Un souffle de vent léger a fait tres­sau­ter une sorte de petit mou­lin à vent agré­men­ter d’un petit per­son­nage qui frappe sur des tubes de bam­bous.

Au pied d’une des falaises se trouve un monas­tère avec des cel­lules creu­sées à même la roche, un endroit char­gé de sens où l’on peut presque sen­tir la pré­sence des moines qui ont vécu ici. Il est utile de pré­ci­ser que le temple est hau­te­ment sym­bo­lique pour les boud­dhistes et les hin­douistes, car le roi Udaya­na, hin­douiste s’est marié à la prin­cesse de Java, alors boud­dhiste ; c’est ici le car­re­four où se rejoignent deux reli­gions qui ne s’en­tendent pas tou­jours.

Mal­heu­reu­se­ment, je n’ai que peu de temps avant que la fin du jour n’en­ve­loppe le pay­sage et m’empêche de remon­ter les 200 marches escar­pées, je dois quit­ter cet endroit magique et retrou­ver mon chauf­feur de taxi.

Dans la rue qui donne sur le temple, une épaisse fumée emplit l’air, une fumée âcre qui prend à la gorge et qui donne une cou­leur étrange aux rues du petit vil­lage. Le soleil qui ne va pas tar­der à dis­pa­raître darde ses rayons au tra­vers des feuilles de pal­mier et au tra­vers de la fumée des herbes sèches que les habi­tants font brû­ler sur le seuil de leur mai­son. Moment magique au détour du por­tail d’une mai­son ; une jeune fille fait ses gammes sur un métal­lo­phone assise à côté de son pro­fes­seur. L’air satu­ré d’o­deurs végé­tales, la lumière jaune d’une fin de jour­née magni­fique, le son d’un game­lan, le visage d’une jeune fille… Cette jour­née reste gra­vée dans ma mémoire comme une des plus belles que j’ai pas­sées en Indo­né­sie.

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Moment récol­té le 23 février 2014. Écrit le 11 juin 2020.
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Ubud sto­ries #10 : Pura Tir­ta Empul à Tam­pak­si­ring

Ubud sto­ries #10 : Pura Tir­ta Empul à Tam­pak­si­ring

Pura Tir­ta Empul

Ubud sto­ries #10

23 février 2014 : Pura Tir­ta Empul, un temple aux eaux sacrées

Il faut envi­ron une demi-heure pour relier Goa Gajah à la ville de Tam­pak­si­ring où se trouve le lieu le plus emblé­ma­tique et cer­tai­ne­ment le plus connu de Bali. Nous sommes ici dans le vil­lage de Manu­kaya où l’on trouve ce lieu étrange et envoû­tant que sont les sources sacrées du Pura Tir­ta Empul (lit­té­ra­le­ment, temple des eaux sacrées). Sa renom­mée inter­na­tio­nale vient sur­tout du fait que c’est un des lieux que l’on peut décou­vrir dans le film Eat, Pray, Love avec Julia Roberts, mais que l’on se ras­sure, il y a bien long­temps qu’elle ne s’y trouve plus. On peut donc visi­ter tran­quille­ment le temple qui, même s’il attire beau­coup de tou­ristes, reste un lieu de prière hau­te­ment sacré pour les Bali­nais et rela­ti­ve­ment calme.

Impos­sible d’en­trer ici sans sarong, sauf si l’on s’ap­pelle Barack ou Michelle Oba­ma et si tou­te­fois vous aviez l’ou­tre­cui­dance de ne pas en avoir, on vous en prête un dès l’en­trée du temple contre une petite dona­tion pour l’en­tre­tien du temple.

Sur les hau­teurs du com­plexe, on peut voir une des 6 rési­dences pré­si­den­tielles, Ista­na Tam­pak­si­ring, construite sur les ordres du pré­sident Soe­kar­no. Le temple lui-même prend son ori­gine au Xè siècle sous la dynas­tie War­ma­de­wa autour d’un bas­sin des­ti­né à conte­nir les eaux cris­tal­lines d’une source sou­ter­raine qui jaillit à petit bouillon du pied de la mon­tagne. C’est autour de ce bas­sin qu’ont été construit une série d’autres bas­sins en contre­bas où l’eau se déverse par pres­sion.

On entre dans le temple par la cour exté­rieure, le Jaba Pura, et le Can­di Ben­tar, le grand por­tail sculp­té pro­té­gé, comme tous les temples bali­nais, par les Dwa­ra­pa­la, ces figures mons­trueuses, gri­ma­çantes et armées qui ne sont là que pour empê­cher les mau­vais esprits d’en­trer dans le sanc­tuaire. Le bas­sin le plus impres­sion­nant de la cour inté­rieure est le Jaba Ten­gah, ce bas­sin dont l’eau jaillit au tra­vers de trente trompes ornées de svas­ti­ka où les Bali­nais viennent se puri­fier en se lais­sant cou­ler l’eau sur la tête selon le rituel du melu­kat, tout en don­nant en offrandes de la nour­ri­ture et des fleurs dans des petits paniers car­rés tres­sés en feuilles de lamier. Les croyants com­mencent à se puri­fier, tout habillés et de l’eau jus­qu’à la taille, sous le pre­mier jet situé à gauche et défilent sous les vingt-neuf autres trompes (sauf sous les deux qui sont réser­vés à la puri­fi­ca­tion des morts et donc, inter­dits aux vivants), ce qui peut prendre un cer­tain temps, mais le temps ici n’a pas la même valeur pour tous. Les Bali­nais qui viennent ici y passent géné­ra­le­ment la jour­née en famille. La der­nière du temple, le Jeroan, la plus sacrée, est un ensemble de petits temples abri­tés construits autour du bas­sin de la source, dans lequel il est inter­dit de péné­trer.

Un peu en retrait, dans le Jeroan, un homme jeune tout vêtu de blanc sous un petit temple en toit de bran­chages fait tin­ter une clo­chette dans une atti­tude médi­ta­tive qui force le res­pect et l’admiration. Der­rière lui, deux femmes se recueillent dans une pos­ture d’offrandes. Un moment à la fois trou­blant et plein d’une sagesse confon­dante, à mille lieues de l’agitation d’Ubud. On peut presque sen­tir le souffle de Vish­nu, maître de lieux.

Dans le bas­sin de la source sacrée, on peut voir l’eau d’une clar­té aveu­glante jaillir de terre, agi­tant les herbes et les algues qui poussent tout autour dans un silence assour­dis­sant.

Ce temple est un endroit magique, qui per­met autant de goû­ter au calme de l’en­droit que de ren­con­trer les Bali­nais endi­man­chés, en famille, l’oc­ca­sion de voir des visages sereins, des femmes vêtues de leurs plus beaux atours, mais aus­si des enfants par dizaines, habillés comme un jour de fête, comme cette grand-mère avec ses petits-enfants, cette homme au visage concen­tré et cette petite fille qui pose près de la gueule d’un monstre, qui fait la fier­té de ses parents en ce jour par­ti­cu­lier.

A l’ar­rière du temple haut, j’ob­serve depuis mon pro­mon­toire les sarongs sécher à l’ombre des grands arbres ; un mobile à eau fait réson­ner les bam­bous qui s’en­tre­choquent. Un moment de calme incroyable dans une rela­tive fraî­cheur, à l’a­bri du tumulte, un endroit qu’on n’a pas vrai­ment envie de quit­ter.

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Moment récol­té le 23 février 2014. Écrit le 6 juin 2020.
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Ubud sto­ries #9 : Goa Gajah, la cave de l’é­lé­phant

Ubud sto­ries #9 : Goa Gajah, la cave de l’é­lé­phant

Goa Gajah
La cave de

l’é­lé­phant

Ubud sto­ries #9

23 février 2014 : Une caverne dans la gueule d’un monstre

Le som­meil, le manque cruel de som­meil avec la fatigue du voyage encore pré­sente. Voi­là com­ment com­mence cette nou­velle jour­née. J’ai les cuisses endo­lo­ries, le front rou­gi par le soleil et le nez rous­si. Mais cela n’entache pas ma bonne humeur, bien au contraire. Ces petites contra­rié­tés font elles aus­si par­tie du voyage, elles vous rap­pellent que vous avez un corps et que vous ne pou­vez faire autre­ment que de le traî­ner der­rière vous comme un sac à patates.

Je déjeune d’un café fort qui me fait pen­ser au café turc, le fond de la tasse bar­bouillé de marc, et d’un mie goreng, une des spé­cia­li­tés indo­né­siennes, un plat de pâtes frites aux légumes et à la viande. Comme sou­vent avec ce genre de plat, je manque de m’é­touf­fer en fai­sant le brave ; cro­quer à pleines dents dans un piment frais n’est jamais vrai­ment une bonne idée. Un papillon noir et blanc et une libel­lule viennent me tenir com­pa­gnie sous le kiosque. J’ob­serve les ficus repens et les lézards qui courent sur les murs. Un gars de l’hô­tel me dit que dans sa langue, on dit cicak (djid­jak), ce qui cor­res­pond cer­tai­ne­ment à l’i­mage de la bes­tiole qui court dans toutes les direc­tions.

A la récep­tion de l’hô­tel, j’ar­rive à négo­cier un taxi à la jour­née pour 300 000 rou­pies, ce qui doit cor­res­pondre à une ving­taine d’eu­ros. En fait de taxi, c’est un gros van cli­ma­ti­sé ; ce qui ne sera pas un luxe vue la tem­pé­ra­ture qu’il fait. Ce n’est pas tant la mor­sure du soleil qui rend l’at­mo­sphère insup­por­table mais sur­tout l’hu­mi­di­té écra­sante. J’ai déjà ma petite idée des endroits où je veux me rendre et ma pre­mière des­ti­na­tion sera Goa Gajah, la cave de l’é­lé­phant.

La cave de l’é­lé­phant est située à la sor­tie d’U­bud, à 5 kilo­mètres du centre, déjà dans la nature envi­ron­nant la petite ville de Bedu­luh. En à peine 10 minutes, je suis arri­vé, même pas le temps de se rafraî­chir dans le van. C’est un site sans pré­ten­tion, presque caché, fiché en sur­plomb d’une petite rivière.

La réa­li­té his­to­rique concer­nant l’é­di­fi­ca­tion de cet endroit n’a, comme sou­vent dans les mythes hin­dous, que peu d’im­por­tance. On raconte que c’é­tait peut-être l’er­mi­tage d’un moine boud­dhiste ou alors une grotte creu­sée par le géant Kebo Iwo à coups d’ongles.

Ce n’est pas vrai­ment un temple. Ici on trouve une grotte, des bains et une rivière jon­chée de pierres taillées en désordre. La grotte elle-même est taillée dans la roche et l’en­trée se fait par la bouche de Boma, gar­dien du lieu, per­son­nage ter­ri­fiant des­ti­né à repous­ser les esprits, car le lieu est sacré à plu­sieurs rai­sons. Ici se trouve la sta­tue de Ganesh (qui donne son à la cave) mais éga­le­ment les trois lin­gams (लिङ्गं) de Shi­va, des repré­sen­ta­tions phal­liques épaisses taillées dans une pierre noire que cer­tains ont cares­sé de leurs doigts enduits de cendres. Des offrandes ont été dépo­sées au pied des cailloux et des bâtons d’en­cens brûlent dans une semi-obs­cu­ri­té ren­dant l’at­mo­sphère chaude abso­lu­ment suf­fo­cante. Je ne peux res­ter que quelques ins­tants à l’in­té­rieur de peur de m’é­va­nouir, ne sachant si c’est à cause de la cha­leur ou d’un sen­ti­ment étrange empli de mys­tères.

Le bas­sin de Patir­taan que l’on trouve au pied de la cave est une construc­tion com­pre­nant un ensemble de sta­tues de femmes à la poi­trine opu­lente déver­sant de l’eau depuis des vases qu’elles portent sur le ventre, par lequel on accède en des­cen­dant une volée de marches glis­santes. On raconte que l’eau sacrée de ces bains ont la ver­tu de conser­ver la jeu­nesse. Je prends dans mes mains un peu de cette eau pour res­ter jeune ; je res­sens sur­tout son effet béné­fique sur la peau de mon visage recou­verte de sueur avec cette tem­pé­ra­ture écra­sante.

En sui­vant un petit che­min, on rejoint une rivière à l’eau claire abri­tée du soleil par les fron­dai­sons de grands arbres aux racines puis­santes for­mant des ser­pen­tins de bois s’en­fon­çant dans une terre pous­sié­reuse ; ce sont les fameux banians, ces arbres sacrés repré­sen­tant la connais­sance suprême. Le lieu est incroya­ble­ment calme, per­sonne à l’ho­ri­zon, seule­ment le vent dans les hautes branches et le doux rou­cou­le­ment d’une tour­te­relle qui dévale le cours de la rivière ; je me laisse ber­cer quelques ins­tants par cette impres­sion de bien-être en me repo­sant au pied des arbres, écou­tant le ron­ron de l’eau, avant de reprendre la route.

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Moment récol­té le 23 février 2014. Écrit le 5 juin 2020.
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