Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 15 août) : La Cap­pa­doce vue des airs et les cités sou­ter­raines de Tat­la­rin et Derin­kuyu

Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 15 août) : La Cap­pa­doce vue des airs et les cités sou­ter­raines de Tat­la­rin et Derin­kuyu

Épi­sode pré­cé­dent : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 14 août) : Çavuşin, Ava­nos, Mus­ta­fa­paşa et en dehors des routes tra­cées

Bul­le­tin météo de la jour­née (mer­cre­di) :

10h00 : 25°C / humi­di­té : 49% / vent 4 km/h
14h00 : 29°C / humi­di­té : 21% / vent 11 km/h
22h00 : 23°C / humi­di­té : 34% / vent 6 km/h

Ce matin est un jour par­ti­cu­lier. Je me lève à 4h00 dans la nuit turque pour faire quelque chose que je n’ai encore jamais fait. Dans un pre­mier temps, je cède à la grande faran­dole des tou­ristes en sui­vant leur mou­ve­ment, et dans un deuxième temps, je vais mon­ter dans une mont­gol­fière pour par­cou­rir la Cap­pa­doce depuis les airs. Je ne cache pas que chez moi, le ver­tige est une don­née aléa­toire. Inca­pable de pré­voir quand ça va se déclen­cher, je garde à la fois le — très bon — sou­ve­nir d’un jeune homme qui mar­chait au bord des falaises des gorges de l’Ar­dèche et le très mau­vais du jeune homme un peu plus âgé qui trans­pi­rait toute l’eau de son corps au pied des colosses de pho­no­lite de Bort-les-Orgues, comme en haut du bar­rage sur lequel avait tra­vaillé mon grand-père. Une ter­reur panique, tota­le­ment irra­tion­nelle s’é­tait alors empa­ré de moi et moi qui suis géné­ra­le­ment d’un natu­rel à ne pas me lais­ser sub­mer­ger par les émo­tions, j’a­vais dû me résoudre à faire demi-tour tel­le­ment les scé­na­rios catas­trophes com­men­çaient à prendre forme de manière tota­le­ment absurde. Même his­toire dans l’es­ca­lier métal­lique qui des­cend au centre du Gouffre de Padi­rac quelques années plus tard. Du coup, je n’ar­rive pas à savoir si mon­ter dans une mont­gol­fière est réel­le­ment une bonne idée. Mais j’ai réser­vé ma place, je dois par­tir.

Je des­cends à la récep­tion où je trouve un couple de jeunes Fran­çais habillés comme s’ils allaient à l’hip­po­drome de Long­champ. Ça sent le voyage de noces de bonne famille, petit ber­mu­da à motif et col Mar­tine. Le mini­bus vient me cher­cher vers 4h30 juste à l’en­trée de l’hô­tel, même pas un pas à faire. Je dors encore à moi­tié et dans l’obs­cu­ri­té je n’ar­rive pas à com­prendre quel che­min nous pre­nons ni où nous arri­vons, tou­jours est-il que je me retrouve dans un champ immense où les pre­miers bal­lons sont en train d’être gon­flés. Les mini­bus déversent tous ceux qui partent ce matin et je constate avec une cer­taine sur­prise et effa­re­ment aus­si que plus de la moi­tié des gens pré­sents ici sont des Chi­nois. Des tables sont ins­tal­lées en plein milieu du champ dans la pénombre de l’aube, des crois­sants et du café sur des nappes en papier, décor sur­réa­liste si l’on ne sait pas ce qu’il se trame ici. Dans une demi-heure, tout ce petit monde sera en l’air, même les Chi­nois qui eux ont le droit à des nouilles déshy­dra­tés au lieu des crois­sants et qui n’ar­rivent pas à se décol­ler du buf­fet.

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Pen­dant que les esto­macs se rem­plissent, je reste à côté des bal­lons cou­chés dans les phares des 4x4, à deux pas des flammes qui me chauffent le visage dans cette atmo­sphère encore un peu fraiche. Le jour se lève petit à petit, de manière presque pal­pable et déjà quelques uns des bal­lons sont debout, amar­rés, n’at­ten­dant plus que leur car­gai­son humaine. On me dirige vers les deux bal­lons sur les­quels est écrit en gros Cihan­gi­roğ­lu Bal­loons, sans oublier évi­dem­ment de me faire pas­ser devant un type avec un lec­teur de carte ban­caire qui réclame le prix non négli­geable du vol et que par décence, je tai­rai. On nous invite à mon­ter dans le bal­lon encore atta­ché en nous don­nant deux ou trois conseils pour l’at­ter­ris­sage, mais abso­lu­ment rien en cas de pro­blème. Cela dit, la ques­tion peut être vite élu­dée puis­qu’au cas où le bal­lon tombe, il n’y a pas grand chose à faire, sinon attendre que la nacelle touche le sol et espé­rer que le corps d’un autre amor­tisse sa propre masse. Pour ma part, je me retrouve coin­cé entre un vieux Chi­nois plus grand que moi et sa gre­luche qui a moins de la moi­tié de son âge. J’é­voque ce pas­sage main­te­nant pour évi­ter d’en repar­ler plus parce que ça reste pour moi un des moments les plus désa­gréables de ces vacances. Le type a pas­sé son temps à m’é­cra­ser les pieds, à prendre exac­te­ment les mêmes pho­tos que moi, me pous­sant par­fois pour que je rate mes pho­tos. J’ai haï le peuple chi­nois dans son ensemble pen­dant toute la durée du vol, en me disant que ce type n’é­tait qu’une raclure avec sa catin qu’il avait dû payer pour se marier et qu’il sera très content de reve­nir dans son pays pour faire des soi­rées dia­po avec ses col­lègues de tra­vail en se gar­ga­ri­sant d’a­voir dépen­sé si peu pour cette petite excur­sion. Je me suis quand-même mar­ré quand j’ai vu que le bal­lon le plus haut dans le ciel ce matin-là, était lar­dé d’i­déo­grammes chi­nois. Je me suis dit que ça devait être cultu­rel, tou­jours pas­ser devant les autres, faire mieux, plus, etc. Je me suis encore plus mar­ré quand le pilote du bal­lon nous a dit qu’il était mon­té trop haut et qu’il aurait du mal à redes­cendre… J’ai tou­jours un peu de mal avec ces gens qui ne font aucun effort pour connaître les habi­tants et dans le regard des­quels se lit la peur d’être sub­mer­gé par un autre peuple que le leur. Page tour­née.

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Le bal­lon s’en­vole tout dou­ce­ment et je com­mence à être pris d’an­goisse, tout sim­ple­ment parce que j’ai peur d’a­voir le ver­tige, mais tout semble se pas­ser très sage­ment ; je ne sais pas pour­quoi mais rien ne vient, le fait qu’il n’y ait aucun bruit autre que celui du brû­leur et la dou­ceur du dépla­ce­ment de cet étrange aéro­stat me rem­plit de bien être. Les pre­mières choses que je vois sous mes pieds sont des tombes musul­manes dans un cime­tière ouvert, puis très vite, c’est la ville entière de Çavuşin qui appa­raît. Je ne suis vrai­ment pas si loin que ça de mon point de départ et je découvre alors cette petite ville que je ne visi­te­rai que plus tard. L’air est encore gris, le soleil encore caché der­rière l’ho­ri­zon et le bal­lon prend de plus en plus de hau­teur. De là-haut, on découvre tout un tas de recoins tro­glo­dytes qu’on n’i­ma­gine même pas et dont on a peine à ima­gi­ner qu’on puisse y accé­der faci­le­ment.

Le mieux est encore de regar­der ce que ça donne en vidéo pour se rendre compte. Une vidéo de 11′24″ réglée au mil­li­mètre avec la très belle musique d’Omar Faruk Tek­bi­lek (From emp­ti­ness) sur l’al­bum Fata Mor­ga­na,

Le bal­lon passe à proxi­mi­té du pla­teau de Çavuşin et laisse voir cette pierre si belle tein­tée de cou­leurs spec­trales et à son pied, des ver­gers, des champs culti­vés où ne voit pas trop bien com­ment un trac­teur pour­rait accé­der. Nous sommes main­te­nant suf­fi­sam­ment hauts pour voir un bel hori­zon déga­gé. La han­tise de ce genre de jour­née serait de décol­ler dans les nuages. L’air se réchauffe dou­ce­ment et le soleil pointe le bout de son nez der­rière les mon­tagnes. C’est un ins­tant bref, mais qu’on a l’a­van­tage de vivre quelques secondes avant ceux qui sont res­tés à terre. Un moment pri­vi­lé­gié, de pure grâce, pen­dant lequel per­sonne ne parle, tout le monde se tient extrê­me­ment silen­cieux de peur peut-être de déran­ger l’astre dans son exer­cice mati­nal. Le spec­tacle est magni­fique, au-delà de ce qu’on peut ima­gi­ner et je com­prends mieux main­te­nant pour­quoi ces nuées de bal­lons ont trou­vé dans cette région un lieu pro­pice à la bal­lade.

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Sous mes pieds, des mou­tons énormes des­sinent des formes mou­vantes sur la terre sèche par leurs dépla­ce­ments. Les che­mi­nées des fées se dressent comme des doigts poin­tés vers nos âmes envo­lées et les pics de tuf sont autant d’a­ver­tis­se­ments qui disent de ne pas venir s’y frot­ter. Dans l’air pur et silen­cieux, on peut entendre les brû­leurs chauf­fer l’air des autres bal­lons.

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Le bal­lon monte haut et le pilote, Nigel, un amé­ri­cain venu ici exer­cer ses talents d’aé­ros­tier, nous annonce dans son anglais mâché que nous nous trou­vons actuel­le­ment à 1500 mètres d’al­ti­tude. Une simple ram­barde en osier tres­sé me sépare d’un vide qui pour­rait me ter­ro­ri­ser, mais je n’é­prouve qu’une simple dou­ceur, emmi­tou­flé dans mes ori­peaux d’é­té, le regard per­du à l’ho­ri­zon devant le spec­tacle qui ne cesse de bou­ger de quelques mil­li­mètres dans le vide. Des deux côtés, je peux voir clai­re­ment les contours des deux prin­ci­pales mon­tagnes qui entourent la Cap­pa­doce, le Hasan dağı et l’Erciyes dağı, et juste au-des­sous, les innom­brables petites val­lées creu­sées par l’eau qui s’est infil­trée depuis des mil­liers d’an­nées, dans les­quelles cer­tains bal­lons s’a­ven­turent pour aller voir au plus près. Cette mul­ti­tude de bal­lons est un spec­tacle à la fois gros­sier et impres­sion­nant. J’i­ma­gine que ce bal­let inces­sant qui crible les lieux de ces masses gon­flées d’air doit cer­tai­ne­ment aga­cer les habi­tants de la région pen­dant la haute sai­son. L’in­con­vé­nient de ces grosses bau­druches, c’est qu’il faut bien qu’elles se posent quelque part, et comme le dit très bien Nigel, we go where the wind takes us… Ce qui veut dire aus­si qu’on atter­rit là où on peut et là où le vent veut bien ces­ser de pos­sé­der la toile. Par­fois, on atter­rit dans des champs de par­ti­cu­liers. Mais c’est la ran­çon de la gloire.

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Le bal­lon redes­cend tout dou­ce­ment sans qu’on se rende vrai­ment compte de la vitesse ou de la dis­tance et en peu de temps, on se retrouve au ras du sol, en train de frô­ler des arbustes, des buis­sons, quelques pics de tuf qui ne demandent qu’à vio­len­ter la nacelle et plu­sieurs fois Nigel se retrouve à balan­cer de l’air chaud pour remon­ter au der­nier moment. Ce type est un as, il connaît son aéro­stat et le manœuvre au cen­ti­mètre comme s’il avait la direc­tion assis­tée sur une grosse cylin­drée. Le soleil rasant déchire les vagues de pierre blanche qu’on pour­rait croire tendre comme de la gui­mauve. Dans mes yeux, après Çavuşin, on passe près de la cita­delle de pierre natu­relle d’Üçhi­sar, on sur­vole la val­lée des pigeon­niers (Güver­cin­lik Vadi­si), cer­tai­ne­ment la plus connue des val­lées des envi­rons et enfin Göreme, avec son bourg ramas­sé dans sa val­lée, sur les toits duquel nous pou­vons poser nos regards indis­crets et silen­cieux ; nous pas­sons ici comme des cor­beaux mes­sa­gers qu’au­cun regard ne vient trou­bler.

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Dans un pre­mier champs, nous avions cru que le bal­lon finis­sait sa course, mais à peine la nacelle posée, la voi­ci sou­le­vée à nou­veau et nous repar­tons un peu plus loin. Deuxième essai, cette fois-ci est la bonne, la nacelle se pose vio­lem­ment après avoir arra­ché un buis­son d’é­pi­neux. Le voyage se ter­mine là. Nigel nous demande d’at­tendre que la nacelle soit bien posi­tion­née sur la remorque du camion qui nous a cou­ru après pour nous retrou­ver dans les champs de Göreme. Le bal­lon s’é­crase au sol et immé­dia­te­ment, une armée d’hommes en bleu s’af­faire à replier la car­casse dégon­flée. Nigel fume un clope, appa­rem­ment fier de lui, puis nous buvons un coup d’une espèce de pétillant sans alcool — rama­dan oblige — que je suis loin de pré­fé­rer à une bonne coupe de cham­pagne pour ce bap­tême de l’air hors du com­mun. Il est à peine 8h00 du matin et la jour­née est loin d’être ter­mi­née. Le mini­bus me ramène à l’hô­tel, où je prends à nou­veau un déjeu­ner copieux, avant d’al­ler dor­mir un peu pour rat­tra­per cette nuit un peu courte.

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Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 144 - Nigel Jeffrey Jovey

Après une bonne douche — voler dans les airs rem­plit de pous­sière — je reprends la voi­ture pour me diri­ger vers une petite ville qui se trouve bien après Nevşe­hir en allant vers l’ouest, ville que je tra­verse en essayant de trou­ver un dis­tri­bu­teur d’argent de la banque par­te­naire de la mienne, mais j’ai beau tour­ner, entrer dans les petites rues encom­brées et pous­sié­reuses, je n’ar­rive pas à trou­ver l’a­gence. La route jus­qu’à Tat­la­rin me réserve quelques sur­prises. C’est une petite route de cam­pagne qui n’ar­rête pas de tour­ner autour du tra­cé des champs et j’y ren­contre des femmes bien élé­gantes, voi­lées, assises sur un trac­teur, d’autres dans des car­rioles tirées par des ânes souf­fre­teux, trois hommes assis sur la même moto pous­sive, des ven­deurs de patates sur le bord de la route, loin de tout, au beau milieu de rien, à dix kilo­mètres de la pre­mière mai­son.

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 150 - Route de Tatlarin

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 152 - Route de Tatlarin

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 156 - Cité souterraine de Tatlarin

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 166 - Cité souterraine de Tatlarin

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 172 - Tatlarin

La petite ville de Tat­la­rin est per­due, rude et pauvre. C’est une petite ville de cam­pagne en dehors des cir­cuits tou­ris­tiques et lorsque je me gare devant la cité sou­ter­raine (Tat­la­rin yeraltı şeh­ri), qui est d’ailleurs très bien indi­quée (en turc), je me pose tout à coup la ques­tion de savoir si c’est ouvert. Par chance, je vois un type pos­té devant l’en­trée, ou plu­tôt, qui dort dans un recoin. C’est un grand bon­homme mous­ta­chu, racé, en cos­tume, che­mise impec­ca­ble­ment repas­sée, et chaus­sures de villes bri­quées, un spec­tacle un peu déton­nant dans ce décor pous­sié­reux et d’une pau­vre­té mani­feste. Il m’emmène d’a­bord dans l’é­glise de la cité. La pre­mière par­tie est inté­gra­le­ment recou­verte de pein­tures splen­dides, une cru­ci­fixion abî­mée recou­vrant la nef, la seconde est beau­coup plus sobre. Quelques vieilles ampoules à incan­des­cence illu­minent les par­ties les plus belles, lais­sant le reste dans une pénombre qui tranche avec la lumi­no­si­té du dehors.

Les deux pho­tos de l’in­té­rieur de cette église sont dis­po­nibles sur CNRS édi­tions.

Le guide referme la porte der­rière moi, lais­sant cette église du XIè siècle dans l’obs­cu­ri­té des siècles, là où il m’a été impos­sible de prendre la moindre pho­to à cause des inter­dic­tions écrites par­tout. Par­fois, je me mau­dis de voir que je ne peux rap­por­ter que des sou­ve­nirs gra­vés dans ma mémoire au lieu de faire comme ceux qui ne res­pectent pas les règles. Au moins ai-je ma conscience pour moi.
Il m’emmène dans une deuxième salle fer­mée par une porte blin­dée ; le cœur de l’an­tique cité creu­sée dans le roc.

Dans son Ana­base, Xéno­phon, au VIè siècle av. J.-C. décri­vait déjà ces habi­ta­tions rupestres.

Les habi­ta­tions étaient sous terre. Leur ouver­ture res­sem­blait à celle d’un puits, mais l’in­té­rieur était spa­cieux. Il y avait pour le bétail des entrées creu­sées en terre ; les gens des­cen­daient par une échelle. Dans ces habi­ta­tions, il y avait des chèvres, des mou­tons, des vaches, de la volaille et les petits de ces ani­maux. Tout le bétail était nour­ri de foin à l’in­té­rieur. Il y avait aus­si du blé, de l’orge, des légumes et du vin d’orge dans des cra­tères. Les grains d’orge même nageaient à la sur­face et il y avait dedans des cha­lu­meaux sans noeuds, les uns plus grand les autres plus petits. Quand on avait soif, il fal­lait prendre ces cha­lu­meaux entre les lèvres et aspi­rer. Cette bois­son était très forte, si l’on y ver­sait pas d’eau. Elle était fort agréable quand on en avait pris l’ha­bi­tude.

XÉNO­PHON, Ana­base, livre IV, cha­pitre V, tra­duc­tion P. Cham­bry, éd. Gar­nier

Si les habi­ta­tions affleu­rant sur les falaises de Tat­la­rin étaient visibles, l’en­trée de cette cité n’a été décou­verte qu’en 1975, en rai­son des ébou­lis qui mas­quaient son entrée. Depuis son ouver­ture en 1991, on peut admi­rer l’en­fi­lade de salles qui la com­posent. Les cou­loirs, par­fois pas plus hauts qu’un petit mètre, per­mettent d’at­teindre au plus pro­fond ces salles. La pre­mière semble être une salle de vie, large, spa­cieuse, avec une échelle qui per­met de rejoindre un sys­tème de ven­ti­la­tion qui remonte jus­qu’à la sur­face. Cel­lier, chambres, tout y est. On y voit même des toi­lettes. On peut éga­le­ment encore voir les meules qui ser­vaient à fer­mer les issues en cas d’at­taques, ce qui rend le lieu fon­ciè­re­ment oppres­sant. Un tout petit cou­loir qui tourne à angle droit par deux fois où je rampe der­rière mon guide m’emmène dans une seconde salle dont le pla­fond est à peine plus haut que moi. Il m’in­dique une bouche d’aé­ra­tion qui conti­nue pen­dant une tren­taine de mètres : l’ou­ver­ture fait 70cm de haut, mais là, c’est trop pour moi, je m’en­gouffre avec ma lampe torche, et avec le gou­lot qui se res­sert, je suis pris d’une crise d’an­goisse. Impos­sible de me retour­ner, je fais demi-tour le cul en l’air, à toute vitesse, la lampe torche coin­cée entre les dents… Mon guide se marre comme une baleine en mar­mon­nant quelques mots en turc. Je finis par me mar­rer aus­si, pas bien cer­tain que ce soit à cause de mon geste ou que ce soit un rire ner­veux. Je sors d’i­ci avec un cer­tain empres­se­ment.

Depuis l’es­pla­nade du par­king, je regarde la vie du vil­lage s’é­brouer ten­dre­ment avec l’in­dis­cré­tion du point de vue en hau­teur ; un camion char­gé de sacs de jute, qui doublent sa hau­teur, une jeune femme joue avec ses enfants dans la cour de sa mai­son. Cer­taines des mai­sons sont creu­sées dans le roc et n’af­fleurent que par les voûtes à moi­tié enfouies sous la terre.

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 180 - Nevşehir

Je reprends mon che­min vers Nevşe­hir sur une route défon­cée, un autre che­min que celui de l’al­ler, un revê­te­ment fait de pierres noires qui criblent le bas de caisse de la voi­ture dans un bruit de gre­naille aga­çant. Dans les champs, des courges spa­ghet­tis et des tour­ne­sols immenses. De retour aux abords de Nevşe­hir, je m’ar­rête quelques ins­tants sur les contre­forts d’un quar­tier aban­don­né où je peux voir clai­re­ment une église ortho­doxe avec son plan en croix grecque, aban­don­née elle aus­si, meur­trie par l’his­toire. Ici devaient vivre les popu­la­tions grecques dépla­cées. Le quar­tier n’a visi­ble­ment jamais été réin­ves­ti.

Je prends la route qui des­cend vers le sud, vers la ville de Derin­kuyu où se trouve une autre cité sou­ter­raine (Derin­kuyu yeraltı şeh­ri). Celle-ci est plus impres­sion­nante encore, elle s’é­tend sur 9 étages et des­cend à plus de 35 mètres sous le sol plat d’une ville au creux d’une val­lée ; c’est la plus grande de Tur­quie, ce qui fait qu’elle est éga­le­ment plus fré­quen­tée que celle de Tat­la­rin, mais tant pis, le dépla­ce­ment vaut le coup.

Cette cité avait une capa­ci­té maxi­male de 50 000 per­sonnes mais en abri­tait en moyenne 10 000, ce qui est abso­lu­ment énorme. On pense qu’un tun­nel caché devait rejoindre l’autre grande cité sou­ter­raine de Cap­pa­doce, celle de Kay­maklı, dis­tante de 9km de celle-ci. Un puits cen­tral per­met la cir­cu­la­tion de l’air, prin­ci­pal point de sur­vie des habi­tants. On trouve au der­nier sous-sol une immense salle capi­tu­laire, qui fai­sait office de monas­tère. L’am­biance y est oppres­sante quand on sait qu’on a toutes ces tonnes de rochers au-des­sus de nos têtes. La des­cente est éprou­vante pour les nerfs, la remon­tée, un sou­la­ge­ment.

Billet d'entrée - Derinkuyu yeraltı şehri

Billet d’en­trée — Derin­kuyu yeraltı şeh­ri

Plan de coupe de la cité souterraine de Derinkuyu

Plan de coupe de la cité sou­ter­raine de Derin­kuyu

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 187 - Cité souterraine de Derinkuyu

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 190 - Cité souterraine de Derinkuyu

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 196 - Cité souterraine de Derinkuyu

Je ne cache pas que je me sens mieux à l’ex­té­rieur, sous le soleil piquant. Tout près de la sor­tie de la cité, se trouve une grande et belle église ortho­doxe construite en croix grecque. Per­sonne ne se trouve dans l’en­clos autour, sauf une petite fille que j’ai vu deux minutes aupa­ra­vant qui avait essayé de me vendre une pou­pée en laine. Ce qui m’a éton­né chez elle, c’est son air farouche, ses che­veux blonds et ses grands yeux bleus mali­cieux. Cer­tai­ne­ment une gitane comme il en reste tant ici, au milieu des popu­la­tions, vivant dis­crè­te­ment leur vie nomade. Lorsque j’entre dans l’en­clos, je la sur­prends hon­teuse en train de pis­ser contre le mur l’é­glise.

Par le trou de la ser­rure de la grande porte en bronze, j’ar­rive à sai­sir l’in­té­rieur de l’é­glise déla­brée. Piliers ouvra­gés, fenêtres en forme de croix, c’est un lieu obs­cur et mys­té­rieux, mais encore char­gé d’é­mo­tions et de spi­ri­tua­li­té. Dom­mage que je ne puisse y entrer. Le sol est en revanche par­fai­te­ment ara­sé.

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 198 - Derinkuyu

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 204 - Derinkuyu

Je quitte la ville un peu trop vite à mon goût, n’ayant pas eu le temps de prendre le temps. Je m’ex­ta­sie devant le chant du muez­zin cra­ché par des hauts-par­leurs accro­chés aux poteaux d’é­clai­rage et devant une ancienne église recon­ver­tie en mos­quée. Ici, les mai­sons sont clai­re­ment de style grec, faites avec ses pierres blanches qu’on voit par­tout. A la sor­tie de la ville, je m’ar­rête dans une sta­tion essence aban­don­née pour pis­ser. Bien éle­vé, je vais dans les toi­lettes, enfin, ce qu’il en reste.

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 211 - Route de Derinkuyu

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 213 - Route de Derinkuyu

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 215 - Nevşehir

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 214 - Nevşehir

Je repasse par Nevşe­hir, je m’ar­rête encore, je prends en pho­to des barres d’im­meubles modernes lais­sées en jachère et qui pour le coup semblent aus­si incon­grues que ces mai­sons encore debout mais aban­don­nées. Les temps anciens et la moder­ni­té de cette région ne sont fina­le­ment que deux facettes d’une même iden­ti­té.

Un peu affa­mé, je rejoins Göreme où je m’ar­rête pour man­ger un peu au Cap­pa­do­cia Kebap Cen­ter, recom­man­dé par le Rou­tard. Ser­vice fran­che­ment désa­gréable, nour­ri­ture dégueu­lasse et chiche, c’est dans ce « res­tau­rant » que j’ai vu des Fran­çais s’in­sur­ger et quit­ter la table parce que le ser­veur refu­sait de leur ser­vir du vin, en plein rama­dan. Mau­dits Fran­çais qui col­portent notre répu­ta­tion dans le monde entier… Un ins­tant, je me suis pris à avoir honte de par­ler la même langue que ces gens.

Je repasse par l’hô­tel pour souf­fler un peu. Abdul­lah m’ac­cueille une fois encore avec ses grands bras dont il m’en­lace pour m’embrasser ; il m’in­vite à m’as­seoir sur la ter­rasse et me fait appor­ter un jus d’a­bri­cot (kayısı suyu) du jar­din. Ses abri­cots sont encore un peu jeunes et pas assez sucrés, mais j’a­dore son inten­tion et je lui demande de venir s’as­seoir avec moi. Nous échan­geons quelques mots en anglais, lui en turc ; avec les gestes, nous finis­sons par nous com­prendre. A l’ombre de la ter­rasse, un petit vent frais rafraî­chit ma peau cuite de soleil. Abdul­lah me demande où je vais après. Je lui dit que j’ai­me­rais bien voir la val­lée que j’ai vu des­cendre au pied de la cita­delle. Il me dit que c’est la Val­lée Blanche (Bağlı Dere) et m’in­dique en bre­douillant quelques mots d’an­glais, puis en deman­dant à Bukem de l’ai­der, com­ment m’y rendre. Je ne com­prends pas tout, mais après avoir gobé mon jus, je me remets en route.

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 216 - Bağlıdere Vadisi

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 218 - Bağlıdere Vadisi

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 223 - Bağlıdere Vadisi

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 232 - Bağlıdere Vadisi

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 236 - Bağlıdere Vadisi

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 238 - Bağlıdere Vadisi

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 242 - Bağlıdere Vadisi

Turquie - jour 20 - Cappadoce, dans les airs et sous terre - 245 - Bağlıdere Vadisi

Je me retrouve à prendre un che­min dont je ne sais pas où il peut me mener, sur les pla­teaux qui sur­plombent les petites val­lées de tuf creu­sé. Je trouve sur ces che­mins des poi­riers por­tant de tout petits fruits, des abri­co­tiers sur les­quels je me sers fru­ga­le­ment, dont les fruits regor­geant de sucre me font oublier le jus d’Ab­dul­lah. Je trouve des plantes por­tant des gousses gon­flées d’air, des fleurs d’un bleu pro­fond, deux tor­tues qui rentrent leurs membres sous leur cara­pace quand elles me voient arri­ver vers elle, des hiron­delles qui découpent le ciel, une terre aux cou­leurs ocres et vertes tota­le­ment incon­grues… Je ne sais pas où se trouve exac­te­ment la Bağlı Dere mais peu importe, je suis bien ici et je ter­mine cette jour­née en jouis­sant de cet ins­tant pré­cieux, four­bu de fatigue, rom­pu jus­qu’aux os, dans la lumière du soleil décli­nant.

C’est ce soir là que je fais la connais­sance de Biş­ra, la jeune ser­veuse de chez Özlem, où je déguste une fan­tas­tique tes­ti kebap, cuit et ser­vi dans son pot en terre fen­du en deux que le patron vient lui-même appor­ter avec sa manique et le manche du mar­teau avec lequel il fen­dille l’ou­ver­ture avec toute la théâ­tra­li­té dont il est capable. Biş­ra est une belle jeune fille à qui je ne don­ne­rais pas plus de vingt-ans et avec qui j’é­chan­ge­rai quelques mots lorsque je revien­drai en mai de l’an­née d’a­près.

C’est ce soir là que je me rends compte que tant qu’on dit mer­ci (teşekkür ede­rim) quand les plats arrivent, on nous répond cette étrange for­mule : Afiyet olsun, qu’on peut vite tra­duire par bon appé­tit, mais qui pré­cise qu’on puisse appré­cier ce qui vient de nous être ser­vi. Il ne faut donc pas s’é­ton­ner qu’on nous le répète à chaque fois qu’on remer­cie pour l’ar­ri­vée d’une cor­beille de pain ou d’une bière.

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Loca­li­sa­tion sur Google Maps :

Épi­sode sui­vant : Car­net de voyage en Tur­quie : Les val­lées aux églises de Çavuşin et la route des thermes de Bay­ram­hacı

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Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 14 août) : Çavuşin, Ava­nos, Mus­ta­fa­paşa et en dehors des routes tra­cées

Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 14 août) : Çavuşin, Ava­nos, Mus­ta­fa­paşa et en dehors des routes tra­cées

Épi­sode pré­cé­dent : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 13 août) : Üçhi­sar, Göreme et les églises rupestres

Bul­le­tin météo de la jour­née (mar­di) :

10h00 : 24°C / humi­di­té : 56% / vent 6 km/h
14h00 : 30°C / humi­di­té : 21% / vent 9 km/h
22h00 : 23°C / humi­di­té : 35% / vent 7 km/h

Au lever, je n’es­père qu’une seule chose, me remettre les pieds sous la table pour pro­fi­ter de ce petit déjeu­ner de prince, où l’on me pro­pose du mene­men et de l’omlet (comme ça se pro­nonce). Tan­dis que je suis en train de bâfrer, je fais la connais­sance d’Abdul­lah, le patron de l’hô­tel. Il se pré­sente ; Abdul­lah Şen ; c’est un grand bon­homme por­tant bésicles rondes, barbe de trois jours et che­veux poivre et sel. Son port et sa façon de s’ha­biller tra­hissent le bon vivant, une bonne culture et un cer­tain niveau de vie. J’ap­pren­drai par la suite qu’Ab­dul­lah est phar­ma­cien et qu’il dirige une liste élec­to­rale conser­va­trice laïque dans la ville d’Üçhi­sar. Au début, ses manières sont volu­biles, il parle fort et fait de grands gestes, ne manie que quelques mots d’an­glais et a l’in­tel­li­gence de m’ap­prendre quelques mots turcs puis­qu’il voit que je sai­sis bien. Dès le soir, lorsque je retourne à l’hô­tel, il me demande Nasılsın ? A quoi je réponds Iyiyim et à quoi je fini­rai par répondre à la fin du voyage Çok iyiyim. Je vois qu’il appré­cie et je compte sur lui pour apprendre quelques mots. Je dois avouer qu’au début, je pen­sais qu’Ab­dul­lah était un patron, un com­mer­cial, mais je me suis vite aper­çu qu’il avait sim­ple­ment le goût du ser­vice ren­du et que sa gen­tillesse avait un goût nature. Plu­sieurs fois je l’ai vu dans la jour­née assis avec ses employés devant la mai­son, sous la ton­nelle de vigne, en train de prendre du bon temps avec eux, de devi­ser sim­ple­ment comme on le fait dans ces pays où le temps n’a pas la même saveur. C’est ain­si que je me retrou­ve­rai aus­si assis avec lui en train de man­ger des fruits dont il m’ap­prend le nom en turc, abri­cots du jar­din (kayısı), noi­settes (fındık), rai­sin (üzüm). Jamais je n’ai quit­té l’hô­tel sans qu’il me donne une ou deux petites bou­teilles d’eau. Je me rends compte que je n’ai même pas pen­sé à prendre en pho­to les gens l’hô­tel, ni Abdul­lah, ni Bukem, ni Fatoş…

Le matin, je retourne à Göreme pour ter­mi­ner la visite du musée en plein-air. Il se trouve qu’à la sor­tie du musée se trouve une der­nière église, pour laquelle mon billet fonc­tionne encore et qui, paraît-il, vaut le coup d’œil. C’est la Tokalı Kilise, l’é­glise à la boucle, la plus grande de Göreme. Mal­heu­reu­se­ment (ou heu­reu­se­ment), elle est en pleine res­tau­ra­tion et des quatre pièces et de la crypte, je ne pour­rais voir que les par­ties les moins inté­res­santes. La voûte cou­leur lapis-lazu­li est presque entiè­re­ment invi­sible, mais ce que je vois est réel­le­ment impres­sion­nant. La hau­teur de cette voûte déjà, pas­sa­ble­ment plus haute que les autres, en font une église dont les dimen­sions se rap­prochent plus de bâti­ments exté­rieurs, et les cou­leurs, écla­tantes, des bleus puis­sants, des verts pro­fonds, des rouges san­guins. Il y aus­si ces colonnes puis­santes et hautes qu’on ne voit nulle part ailleurs. C’est un endroit à mi-che­min entre la beau­té d’une église tra­di­tion­nelle et le mys­tère d’une tombe égyp­tienne…

Tokalı Kilise - Photo Ker & Downey http://kerdowney.com

Tokalı Kilise — Pho­to © Ker & Dow­ney

Je file ensuite vers le nord, vers la petite ville de Çavuşin, que je ne fais que frô­ler puisque je m’ar­rête sur le par­king de l’église de Nicé­phore Pho­cas, à deux pas de la route entre Göreme et Ava­nos. Nicé­phore II Pho­cas (Νικηφόρος Β΄ Φωκᾶς) est un géné­ral byzan­tin, né en 912 et mort en 969, qui fini­ra empe­reur de Byzance. Homme valeu­reux, on l’a­du­le­ra sur­tout pour avoir repous­sé à maintes reprises les Arabes dont les coups de bou­toir pour conqué­rir cette par­tie de l’A­na­to­lie furent mis à mal par sa téna­ci­té. C’est en par­tie dans cette atmo­sphère que les Chré­tiens se sont ter­rés dans les val­lées et les habi­ta­tions tro­glo­dy­tiques de la Cap­pa­doce.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 004 - Çavuşin - Eglise de Nicéphore Phocas

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 011 - Çavuşin - Eglise de Nicéphore Phocas

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 017 - Çavuşin - Eglise de Nicéphore Phocas - Lézard

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 028 - Çavuşin - Eglise de Nicéphore Phocas

L’é­glise de Nicé­phore Pho­cas est construite à flanc de falaise et fait par­tie d’un ensemble plus grand com­pre­nant un monas­tère et un réfec­toire qu’on peut encore visi­ter aujourd’­hui. Dans cette superbe église qu’on ne peut pho­to­gra­phier (j’ai tou­jours un peu de mal à com­prendre com­ment on arrive à retrou­ver sur inter­net des pho­tos de lieu qu’il est inter­dit de pho­to­gra­phier, sur­tout quand trois gardes-chiourmes mous­ta­chus vous regardent d’un air méfiant), les dimen­sions et le pro­gramme ico­no­gra­phique sont com­pa­rables à ce qu’on trouve dans la Tokalı Kilise, même si l’ar­chi­tec­ture en est moins impres­sion­nante. Les cou­leurs à domi­nantes vertes sont un peu endom­ma­gées, mais on peut lire encore ses fresques, où l’on peut voir le por­trait de l’empereur Pho­cas mais aus­si les por­traits de l’empereur Constan­tin et d’Hé­lène tenant la Vraie Croix.

Pho­to © Antoine Sipos

Ce qu’on peut voir à l’en­trée de l’é­glise, c’est le reste d’une par­tie de cette même église qui s’est effon­drée avec la falaise. C’est mal­heu­reu­se­ment le sort qui attend l’en­semble des églises de cette région si rien n’est fait à grande échelle. Si les cou­leurs sont encore si vives, c’est parce que l’ef­fon­dre­ment n’est pas si ancien que ça. Il reste tou­te­fois une grande par­tie du monas­tère, dans lequel on peut mon­ter et avoir une belle vue d’en­semble de la val­lée. De l’ex­té­rieur, on peut admi­rer les motifs d’ocre rouge ou terre de sienne des ouver­tures. A mi-che­min entre l’é­poque chré­tienne et la période musul­mane, on ne sait plus vrai­ment où se situent les motifs, car cer­tains ont été des­si­nés par ceux qui trans­for­mèrent ces églises en pigeon­niers, ou par­fois en ruches.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 034 - Çavuşin - Eglise de Nicéphore Phocas

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 036 - Çavuşin - Cheminées de fées

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 038 - Çavuşin - Eglise de Nicéphore Phocas

Je fais le tour de ce piton rocher pour aller voir les che­mi­nées de fée qu’on aper­çoit depuis la route. Le pay­sage est envoû­tant, soli­taire, pous­sié­reux. J’aime la cha­leur douce qui se dégage de ces pay­sages qui passent une par­tie de l’an­née ense­ve­lis sous la neige.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 042 - Avanos - Mosquée

Je reprends la route sans pas­ser dans le vil­lage de Çavuşin (qui ne pro­nonce tcha­vou­chine) et je file vers Ava­nos. La ville d’A­va­nos a l’air assez grande sur la carte, mais ce n’est en réa­li­té qu’un gros vil­lage, une ville moderne construite au pied d’un ancien vil­lage à flanc de col­line, sur­plom­bant le cours majes­tueux du fleuve nour­ri­cier, le Kızılır­mak (keu­zeu­leur­mak, lit­té­ra­le­ment : rivière rouge) dont le nom tra­hit le fait qu’il char­rie des tonnes de terre d’un rouge pro­fond, que les potiers de la région exploitent direc­te­ment pour leur pro­duc­tion. Trop peu pro­fond, il n’est pas navi­gable, mais c’est le plus long fleuve de Tur­quie, avec ses 1150km. J’ai mis un peu de temps à com­prendre qu’en turc, il y avait deux mots pour décrire la cou­leur rouge ; Kızıl et Kırmızı, et j’a­voue que la dif­fé­rence n’est pas évi­dente à per­ce­voir. Kızıl évoque ce qui est rouge par réfé­rence : le fleuve rouge, la mer rouge, l’ar­mée rouge, les bri­gades rouges. Kırmızı évoque ce qui est rouge par nature : un oiseau rouge, une peau rouge, un pois­son rouge.

Le plus gros de la ville s’é­tend au sud de la rivière, dans d’im­menses zones pavillon­naires très “classes moyennes” tan­dis que le centre est beau­coup plus authen­tique et tra­di­tio­na­liste. Autant dire que si les tou­ristes s’ar­rêtent ici pour appré­cier les pote­ries d’ins­pi­ra­tion hit­tite et les kilim, peu d’entre eux en pro­fitent pour prendre un repas. Lorsque je revien­drai un soir dîner ici, ce sera un peu com­pli­qué et cocasse. La mos­quée de la ville est toute récente, avec son toit de plomb tout neuf et brillant sous le soleil haut. Sur la place prin­ci­pale du vil­lage (je per­siste) s’é­grènent les échoppes des potiers et des bar­biers. Je gare la voi­ture ici, au milieu de la place. J’ai cru remar­quer qu’il fal­lait payer le sta­tion­ne­ment mais je ne vois per­sonne. Je remarque qu’un type assis devant le maga­sin de kilims en siffle un autre, qui lui-même en appelle un autre et arri­vant à suivre la scène, je com­prends que celui à qui je dois payer est celui qui s’a­vance vers moi.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 048 - Avanos -Mehmet Körükçü le potier

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 050 - Avanos -Mehmet Körükçü le potier

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 052 - Avanos -Mehmet Körükçü le potier

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 053 - Avanos -Mehmet Körükçü le potier

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 058 - Avanos -Mehmet Körükçü le potier et son fils Oğuz

Je monte jusque dans le vieux pays où l’on peut appré­cier les pote­ries de Meh­met Körük­çü dans sa petite échoppe humide. Meh­met est un homme déli­cieux qui parle quelques mots de fran­çais et adore racon­ter ce qu’il fait. Ce que je ne sais pas encore, c’est que Meh­met, parce que je suis reve­nu le voir au mois de mai sui­vant, devien­dra un ami avec qui j’ai pas­sé beau­coup de temps et grâce à qui j’ai pu connaître d’autres per­sonnes à Istan­bul, avec qui je suis encore en contact aujourd’­hui. Meh­met fait visi­ter son ate­lier, explique qu’il va cher­cher lui-même sa terre avec son trac­teur sur les hau­teurs d’A­va­nos, qu’il la fait sécher dans son ate­lier, qu’il la bou­dine tout seul et qu’il la fait cuire ici même, plu­sieurs fois par an. Il offre le thé, pose beau­coup de ques­tions, remonte ses lunettes, sou­rit de toutes ses dents du bon­heur, me regarde en me sou­riant, avec ses yeux en amande qui tra­hissent ses ori­gines d’A­sie Cen­trale. Meh­met est un des­cen­dant de guer­rier tur­co-mon­gol, ça se voit sur sa figure, ce n’est pas un Ana­to­lien, il parle un fran­çais haché, prend le temps d’ex­pli­quer com­ment on tourne ; je le prends en pho­to, nous rigo­lons tous les deux, il me parle de son frère à Istan­bul, Emin, de sa vie ici, me pré­sente son fils Oğuz (pro­non­cer o‑ouz) qui tra­vaille avec lui quand il n’est pas au lycée, qui découpe des pho­to­phores pour en faire de belles den­telles de terre. Je reste long­temps avec lui, le temps que plu­sieurs per­sonnes passent, le temps de plu­sieurs verres de thé qu’il fait chauf­fer sur une plaque élec­trique. Il se passe quelque chose entre nous et je lui pro­mets de reve­nir le voir avant de repar­tir, et dès que je revien­drai dans les parages.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 061 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 063 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu - Sarıhan Kervansaray

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 064 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu - Sarıhan Kervansaray

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 068 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu - Sarıhan Kervansaray

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 072 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu - Sarıhan Kervansaray

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 075 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu - Sarıhan Kervansaray

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 077 - Avanos - Yeni Kayseri Yolu - Sarıhan Kervansaray

Ne sachant pas vrai­ment où je vais, je prends la route vers l’est, n’ayant pas vrai­ment de but. J’en­quille la D300 qui est cen­sée se diri­ger vers Kay­se­ri, et je tombe sur un grand bâti­ment aus­tère dont je recon­nais immé­dia­te­ment le style seld­jou­kide. Un bâti­ment de pierre jaune dans un décor de sable jaune. Les Sel­çuk­lu viennent du Tur­kes­tan et ont colo­ni­sé la Cap­pa­doce jus­qu’à Konya. Je m’ar­rête pour étu­dier les lignes pures des octa­èdres qui com­posent les tours d’angles ain­si que la tour cen­trale. Ce bâti­ment est un des der­niers cara­van­sé­rails (ker­van saray, litt. palais des cara­vanes) de la région, et même si l’on voit qu’il a été res­tau­ré récem­ment, il conserve toute sa superbe. La cou­leur de sa pierre lui a don­né son nom qui du coup sonne comme un pléo­nasme. Sarı han, c’est le cara­van­sé­rail jaune, han étant le nom qu’on donne aux cours inté­rieures qu’on peut trou­ver par­tout dans les vieux quar­tiers d’Is­tan­bul, qu’on peut tra­duire par auberge, car géné­ra­le­ment les com­mer­çants iti­né­rants pou­vaient s’y res­tau­rer et y dor­mir. Par exten­sion, le han est deve­nu cara­van­sé­rail. Sur ses murs, d’é­normes lézards se réchauffent au soleil, tan­dis qu’un gros chien à l’o­reille éti­que­tée comme celle d’une vache tente de trou­ver de l’ombre au pied de la muraille. Cer­tains de ces lézards ont la peau lar­dée de piquants, d’autres ont une queue verte déme­su­rée ; sur les murs dansent des dizaines de ces bes­tioles qui détalent dès que j’en approche. Dans ce cara­van­sé­rail, on peut voir aujourd’­hui la sema, la céré­mo­nie des der­viches tour­neurs. Je me suis juré que je retour­ne­rai ici un jour pour voir ce spec­tacle.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 079 - Ürgüp Yolu

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 082 - Ürgüp Yolu

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 087 - Ürgüp Yolu

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 091 - Ürgüp Yolu

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 092 - Ürgüp Yolu

La route conti­nue vers Kay­se­ri, mais je fais demi-tour pour retour­ner sur Ava­nos et j’en­quille une route qui des­cend retourne vers le sud, passe par un lieu-dit, une ancienne ville por­tait le nom évo­ca­teur d’Aktepe (litt. la col­line blanche). C’est un immense pla­teau où le soleil se réflé­chit, dans une lumière qui fait plis­ser les yeux et qui se pour­suit par une val­lée (Devrent vadi­si) assez étrange, faite de pics et de che­mi­nées de fée allant de l’ocre au blanc, en pas­sant par le rose, le vio­let et le vert, à perte de vue. Ici aus­si un jour je revien­drai regar­der le soleil se cou­cher sur cette Cap­pa­doce sau­vage. J’i­ma­gine aus­si qu’il serait indis­pen­sable de reve­nir ici en plein hiver, sous une neige épaisse et duve­teuse.

J’ar­rive ensuite à Ürgüp, pour le coup est une ville énorme com­pa­rée à Ava­nos. En réa­li­té, elle n’est pas tel­le­ment plus éten­due, mais plus connue, et c’est un centre tou­ris­tique impor­tant (pour les Turcs sur­tout), une grande ville com­mer­çante, où on ne peut voir que quelques habi­ta­tions tro­glo­dytes, mais pas com­plè­te­ment dénuée de charme. Il y fait bon pas­ser en tout cas. Le temps de m’ar­rê­ter cinq minutes pour me ravi­tailler au super­mar­ché, quelques conne­ries, des tranches de pastır­ma et des pis­taches, et me voi­là déjà repar­ti pour rejoindre Mus­ta­fa­paşa.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 096 - Mustafapaşa

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 099 - Mustafapaşa - Ayos Konstantin ve Helena Kilisesi

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 101 - Mustafapaşa

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 105 - Mustafapaşa

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 113 - Mustafapaşa

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 122 - Mustafapaşa - Medersa Şakir Mehmet Paşa

Cette petite ville, l’an­cienne Sina­sos, un vil­lage pour le coup, porte un nom qui ne laisse pas son­ger que jus­qu’aux échanges de popu­la­tion entre la Grèce et la Tur­quie (en 1924) vou­lus par Atatürk, que la ville était presque inté­gra­le­ment habi­tée par des Grecs ortho­doxes.
Sur la place du vil­lage, on trouve une église basse, construite en contre­bas de la route, une église por­tant le patro­nyme de Constan­tin et Hélène (Ayos Kons­tan­tin ve Hele­na Kili­se­si), ornée de feuilles de vignes et de sym­boles paléo­chré­tiens.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 129 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 128 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 133 - Monastère Ayios Nikolaos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 139 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 138 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Une route monte dans un recoin de la ville après une sorte de por­tail de pierre consti­tué de trois arches, de part et d’autre de laquelle se dressent des habi­ta­tions, pour nombre d’entre elles déser­tées, comme si quelque chose avait fait fuir les gens qui vivaient là, il y a long­temps appa­rem­ment. Beau­coup s’é­croulent, d’autres ont leur ouver­tures murées par de gros blocs mal dégros­sis. La route semble s’en­fon­cer dans la cam­pagne, par­mi les champs, mais un pan­neau attire mon atten­tion, indi­quant en anglais trois églises (Sinas­sos, St Nicho­las, St Ste­fa­nos), dont le nom me laisse croire en de nou­veaux tré­sors cachés, à l’a­bri des regards. La jour­née est bien avan­cée et tout est déjà fer­mé, mais si j’en crois mon guide tou­ris­tique, seule une d’entre elles est ouverte et gar­dée en temps nor­mal. Pour aller voir les autres, il faut en deman­der la clef au pro­prié­taire.
Avant d’al­ler voir le monas­tère Saint Nico­las qui s’é­tend der­rière un enclos où l’en­trée est signa­lée par une ins­crip­tion en grec, je pro­fite du soleil bas pour admi­rer le pay­sage de tuf qui prend des teintes vio­la­cées, presque roses, sous un man­teau de terre jaune d’ocre virant en quelques endroits à un vert fadasse ; des cou­leurs qu’on croit d’or­di­naire impos­sible pour la terre. L’on­du­la­tion créée par la pluie fait pen­ser à des ani­maux, peut-être des cha­meaux, dont les bosses seraient enche­vê­trées, et donne aux lieux un je-ne-sais-quoi d’or­ga­nique.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 146 - lieuMustafapaşa - Vallée de Sinassos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 134 - Monastère Ayios Nikolaos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 136 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 145 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Le monas­tère Saint Nico­las est construit autour d’un grand cône à l’in­té­rieur duquel se trouve l’é­glise, fer­mée en cette heure tar­dive. Flan­quée d’un fron­ton récent, où alors récem­ment res­tau­ré, l’en­clos est fer­mé par un bâti­ment qu’on pour­rait pen­ser être les salles conven­tuelles des moines ; le sol est jon­ché de tombes faites de dalles plates à la tête des­quelles poussent un rameau de plantes mai­gri­chonnes au feuillage tirant vers le pourpre. Je ne ver­rai pas plus aujourd’­hui de ce monu­ment qui me semble récent et qui tra­hit la pré­sence grecque jus­qu’à il y a peu.
A l’en­trée de la val­lée, l’é­glise de Saint Ste­fa­nos. Toute petite, fer­mée par une grille, on ne dis­cerne dans le cône de tuf dans lequel elle est dis­si­mu­lée que son arcade prin­ci­pale et le dôme décré­pi, les parois encore blanches recou­vertes des graf­fi­tis de ceux qui sont pas­sés par là.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 147 - Mustafapaşa - Vallée de Sinassos

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 148 - Mustafapaşa

Le pay­sage tout autour est splen­dide et on a du mal à croire qu’il peut y avoir du monde qui vient jus­qu’i­ci admi­rer ces petites églises retran­chées. D’au­tant que le che­min ne mène nulle part et se perd dans les cir­con­vo­lu­tions qu’on pour­rait croire creu­sées par une rivière depuis long­temps assé­chée. Un âne brait tout seul, atta­ché à une corde courte autour d’un arbre, une grosse bourre de poils lui pen­dant sous le ventre.
Les mai­sons sur les flancs de la val­lée, toutes déser­tées, sont per­chées de manière impro­bable dans un triste fatras de tous per­cés dans la pierre et de murs mon­tés à la va-vite. On a du mal à ima­gi­ner des gens vivant ici, dans ces habi­ta­tions ouvertes aux quatre vents dans ces régions mon­ta­gneuses où les hivers peuvent se mon­trer rigou­reux et sou­vent ennei­gés. Par­tout dans la ville, ces motifs d’or­ne­ments accro­chés aux lin­teaux, sous les fenêtres, des formes de coquilles qui font par­fois pen­ser à un ersatz d’art isla­mique, mais qui vient en réa­li­té en droite ligne de l’hé­ri­tage grec.

Je m’ar­rête quelques ins­tants dans la ville pour ache­ter deux très belles nappes en tis­sus épais,  une rouge et une bleue, nappe ou jeté de cana­pé, c’est du pareil au même. Le vieil homme qui tient la bou­tique a la même tête que son fils, pas fran­che­ment turque… Le fils me dit que son père s’ap­pelle Cavit (dja­vit), et que c’est la trans­crip­tion turque de David, un pré­nom qui ne sonne pas fon­ciè­re­ment musul­man…

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 156 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 157 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 158 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 159 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

La lumière décroit et je sais que dans ces régions de mon­tagne le soleil tombe brus­que­ment, la nuit encore plus et je suis loin de mon point d’at­tache, alors je reprends un peu à contre-cœur la route. Je remonte sur Ürgüp, seule route que je connais pour reve­nir sur mes pas, et par un heu­reux hasard, je tombe sur un pan­neau que je n’ai pas vu dans l’autre sens, pour la simple et bonne rai­son qu’il n’y en a pas quand on vient d’Ürgüp. Un simple pan­neau indique Pan­carlık Kili­se­si. J’a­voue être intri­gué par ce nom dont je sais qu’il signi­fie bet­te­rave. Il fait encore un peu jour, alors j’y vais. Un je-ne-sais-quoi de fris­son me par­court l’é­paule, quelque chose qui ne pour­rait me faire recu­ler pour rien au monde et qui me pousse en avant. Un vent ter­rible souffle dans cette val­lée. Je tombe sur un autre pan­neau, au pied d’une grosse pro­tu­bé­rance de tuf, por­tant le nom de Sarı­ca. Un petit par­king en contre­bas, un che­min qui par­court l’é­pine dor­sale sur un che­min de revê­te­ment qu’on sent récent et je tombe devant l’en­trée d’une église (fer­mée bien évi­dem­ment) mais dont je pressent qu’on a tout fait pour la main­te­nir en bon état. Un coup de lumière à l’in­té­rieur me révèle sur un sol propre et nive­lé, de très jolies cou­leurs, des rouges sang appli­qués sur les murs sous forme de motifs ornant des arcades nettes et des cha­pi­teaux fine­ment tra­vaillés. Un pan­neau annonce que la Sarı­ca kilise a été récem­ment réno­vée, un revê­te­ment imper­méable pro­té­geant le cône sous lequel elle se trouve des infil­tra­tions qui pour­raient conti­nuer à rava­ger l’é­glise.
En contre­bas, un champ noir­ci. Quelque chose a brû­lé ici, sous l’ef­fet d’une volon­té ou par la grâce de la séche­resse. Au bout de quelques minutes je m’a­per­çois que les deux pro­émi­nences face à moi ne sont pas que de simple cônes de tuf, mais ce sont encore des églises, creu­sées, dont on peut voir les colonnes et les arcades ouvertes, lieux de culte éven­trés par le vent, rava­gés par le temps, c’est Byzance à ciel ouvert. Je prends un malin plai­sir à m’im­pré­gner du lieu sous une lumière rosée, un chape de char­bon à l’ho­ri­zon déco­rée d’une guir­lande de fes­tons oscil­lant entre le rose et le jaune dans une coton­nade de nuages moel­leux, cou­vrant le pay­sage d’une onde rou­geoyante tan­dis que le vent souffle de plus belle et finit par faire mal aux oreilles. Au loin, un champ brûle. Poli­tique de la terre brû­lée ? Je n’ar­rive pas à savoir si c’est une pra­tique cou­rante ici où si quelque chose déclenche ces incen­dies sur ces terres pous­sié­reuses et sèches.

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 163 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 162 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 165 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 174 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 176 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 181 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 184 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 187 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 195 - Mustafapaşa - Eglises de Sarıca

Je visite les deux petites églises, dra­ma­ti­que­ment éro­dée par l’eau qui est venue dans les moindres inter­stices, ron­ger les parois et les poly­chro­mies lais­sées au vent ; autant dire qu’elles n’en ont plus pour long­temps. C’est à la fois le drame et la belle par­ti­cu­la­ri­té de ces églises… A l’a­bri de la lumière, les cou­leurs ont gar­dé tout leur mor­dant et leur fraî­cheur, mais la roche qui per­met ceci est aus­si friable et instable qu’elle accroche par­fai­te­ment le pig­ment. Dans quelques années, l’eau aura tout ron­gé, et à part quelques pièces dignes d’in­té­rêt, elles ne seront pas pro­té­gées et lais­sées dans cet état jus­qu’à ce qu’elles finissent dis­soutes comme un cachet d’as­pi­rine dans un verre d’eau…

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 203 - Mustafapaşa - Pancarlık Vadisi ve Kilisesi

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 207 - Mustafapaşa - Pancarlık Vadisi ve Kilisesi

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 208 - Mustafapaşa - Pancarlık Vadisi ve Kilisesi

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 210 - Mustafapaşa - Pancarlık Vadisi ve Kilisesi

Turquie - jour 19 - De Çavusin à Mustafapasa - 211 - Mustafapaşa - Pancarlık Vadisi ve Kilisesi

Je reprends la voi­ture et je conti­nue mon che­min un peu plus loin. je vois des pan­neaux indi­quant d’autres églises : Kepez, Kara­kuş… que je ne visi­te­rai pas. Je des­cends vers le lieu que poin­tait le pan­neau à l’en­trée de la val­lée, Pan­carlık. L’é­glise aux bet­te­raves est fer­mée à cette heure-ci, il fau­dra que je revienne un autre jour pour la voir. Je m’ex­ta­sie sur la petite cabane qui se trouve à l’en­trée et qui doit abri­ter le gar­dien pour ses jour­nées de visite. Un lieu char­mant. Un petit cana­pé devant une table, le tout orien­té vers le monas­tère dépen­dant de l’é­glise, sous un auvent de for­tune, un porte cartes pos­tales où se débattent au vent une dizaine de cartes dif­fé­rentes, aux cou­leurs pas­sés, lais­sées là. Der­rière, une cabane d’où dépasse un tuyau de poêle, des bon­bonnes d’eau, un petit pan­neau cloué sur la poutre indique le prix de l’en­trée : 4.00 TL, très pré­ci­sé­ment. A côté du cana­pé, une pelle qui a ser­vi à faire un tas de déchets, une âtre creu­sée dans la pierre porte une grille sous laquelle des paquets de ciga­rettes vides ser­vi­ront à amor­cer le feu pour pré­pa­rer le thé dans la théière qui, elle, attend sage­ment sur la grille. J’aime ces lieux vivants qui racontent la vie d’une jour­née, même lorsque les occu­pants ont tout lais­sé là et s’en sont allés chez eux, comp­tant sur la bien­veillance des visi­teurs éven­tuels pour ne rien van­da­li­ser. J’aime ces lieux qu’on peut tra­duire en gestes du quo­ti­dien.

Il est tard à pré­sent, les lumières des villes alen­tours com­mencent à poindre dans la soli­tude de cette val­lée iso­lée. Je prends une pho­to de la voi­ture dans ce pay­sage de rêve, qui achève cette jour­née fabu­leuse, pleine de sur­prises et de rebon­dis­se­ments, des jour­nées comme j’ai­me­rais en vivre des cen­taines par an, des jour­nées qui rem­plissent l’âme.

Je finis ma jour­née au Fırın Express à Göreme, d’un ada­na kebap (le plus épi­cé de tous) et d’un jus de cerise (vişne suyu). J’ai remar­qué que cer­taines per­sonnes qui vivent ici ne disent pas gueu­ré­mé, mais gueu­rèm. Peut-être l’in­fluence du fran­çais, seconde langue mater­nelle de la Cap­pa­doce.

Ce soir, je me couche tôt, car demain, je me lève à 4h00…

Voir les 211 pho­tos de cette jour­née sur Fli­ckr.

Loca­li­sa­tion sur Google maps :

  1. Eglise de Nicé­phore Pho­cas à Çavuşin
  2. Ava­nos, ate­lier de Meh­met
  3. Sarı­han Ker­van­sa­ray
  4. Aktepe
  5. Devrent vadi­si
  6. Mus­ta­fa­paşa
  7. Val­lée des églises à Mus­ta­fa­paşa (monas­tère Saint-Nico­las)
  8. Pan­carlık et Sarı­ca (l’emplacement n’est pas tout à fait exact, j’ai déjà eu du mal à retrou­ver le lieu sur place une deuxième fois, alors sur une carte satel­lite, hein…)

Liens :

  1. Vidéo (en turc, déso­lé) sur le Sarı­han Ker­van­sa­ray
  2. Site sur la conser­va­tion de la Sarı­ca Kilise
  3. Site (en turc, encore) sur le patri­moine de la val­lée de Pan­carlık

Épi­sode sui­vant : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 15 août) : La Cap­pa­doce vue des airs et les cités sou­ter­raines de Tat­la­rin et Derin­kuyu

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Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 13 août) : Üçhi­sar, Göreme et les églises rupestres

Dans la vapeur blanche des jours sans vent (car­net de voyage en Tur­quie — 13 août) : Üçhi­sar, Göreme et les églises rupestres

Épi­sode pré­cé­dent : Dans la vapeur blanche des jours sans vent (Car­net de voyage en Tur­quie – 12 août) : Retour à Anta­lya, en pas­sant par le Mont Chi­mère (Yanar­taş) et l’arrivée à Nevşe­hir

Bul­le­tin météo de la jour­née (lun­di) :

10h00 : 24°C / humi­di­té : 46% / vent 9 km/h
14h00 : 29°C / humi­di­té : 22% / vent 6 km/h
22h00 : 22°C / humi­di­té : 8% / vent 2 km/h

Turquie - jour 18 - Üchisar et Göreme - 003 - Üçhisar

Der­niers kilo­mètres sur la route qui mène à la Cap­pa­doce. Je viens de dépas­ser Aksa­ray (Saray : palais ; Ak : blanc) et je me dis que je n’ai fina­le­ment qu’une très vague idée de ce que je vais pou­voir décou­vrir ici. L’ar­ri­vée d’in­ter­net a ceci de confor­table qu’on peut com­men­cer à voya­ger avant même de par­tir, mais je dois confes­ser que je ne suis pas du tout dans cette optique. Je n’ai que quelques images floues de ce qu’est la Cap­pa­doce, des images que je ne tente pas de faire dur­cir plus que ça, tant j’ai envie de me lais­ser sur­prendre par l’é­cart entre le fan­tasme et la réa­li­té. Je ne fan­tasme qu’a­vec ce que j’en ai lu sur le Guide Bleu, mon com­pa­gnon de route et une fois encore, ce que donne à voir ou à ima­gi­ner ces guides ne sont qu’une vision très frag­men­taire et très éloi­gnée des émo­tions qui peuvent nous assaillir sur le ter­rain. J’a­voue être angois­sé, de la même manière que j’é­tais angois­sé lorsque je suis arri­vé à Anta­lya, pétri de doutes, apeu­ré par l’in­con­nu qui s’ouvre devant moi, sur la réserve lorsque je ne suis plus en ter­rain connu, prêt à me lais­ser vio­len­ter par ce qui m’at­tend. (more…)

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His­toire de Byzance (Chro­nique de Jean Sky­lit­zès de Madrid)

His­toire de Byzance (Chro­nique de Jean Sky­lit­zès de Madrid)

Ce manus­crit grec (Gr. Vitr.26–2) sur par­che­min datant du XIè siècle est l’un des manus­crits les plus pré­cieux de la Biblio­thèque natio­nale d’Es­pagne, pré­cieux pour la richesse de son enlu­mi­nure. Le tra­vail réa­li­sé par Ioannes Scy­lit­za (Jean Sky­lit­zès, Ἰωάννης ὁ Σκυλίτζης), est l’his­toire des empe­reurs byzan­tins entre 811 et 1057, cou­vrant les évé­ne­ments du cou­ron­ne­ment de Michel Ier Rhan­ga­bé (Μιχαήλ Α΄ Ραγκαβέ) en 811 jus­qu’au règne de Michel VI en 1056–1057. Le manus­crit contient 577 minia­tures réa­li­sées par plu­sieurs artistes. La plu­part des scènes sont accom­pa­gnées d’une légende qui explique leur signi­fi­ca­tion et les minia­tures illus­trent les pas­sages dans le texte, et offrent une vision des for­te­resses, de scènes de guerre, de scènes de vie à la cour, des des­crip­tions des châ­ti­ments cor­po­rels (et Dieu sait que les Byzan­tins étaient raf­fi­nés dans ce domaine), ain­si que d’autres scènes plus élé­gantes de nature reli­gieuse, telles que les bap­têmes et l’or­di­na­tion des patriarches. Les pre­mières enlu­mi­nures, dans des tons clairs, se dis­tinguent par leur sim­pli­ci­té et leur réa­lisme. Elles sont sui­vies par des scènes plus com­plexes des­si­nés avec des lignes dures, par­fois avec les traits gro­tesques du natu­ra­lisme, puis par de grandes com­po­si­tions de concep­tion vigou­reuse et vivante, avec des cos­tumes simples, des corps bien mode­lés, et un réa­lisme popu­laire. Le manus­crit a pro­ba­ble­ment été écrit à Palerme, en Sicile. Il appar­te­nait au monas­tère de San Sal­va­dor de Faro de Mes­sine jus­qu’à la fin du XVIè siècle, puis a été dépla­cé à la cathé­drale de Mes­sine. En 1690, il devint la pro­prié­té des ducs de Uce­da, jus­qu’à ce que Phi­lippe V confisque le conte­nu de la riche biblio­thèque ducale, avant d’en­trer à Biblio­thèque natio­nale de Madrid.

Le texte en grec ancien, agré­men­té des 577 minia­tures de toute beau­té (même si cer­taines sont abî­mées et sou­vent vio­lentes dans les repré­sen­ta­tions), est dis­po­nible en ligne sur World Digi­tal Libra­ry ou sur le site de la BNE (Biblio­te­ca Digi­tal Hispá­ni­ca). Outre sa grande valeur, c’est un docu­ment ines­ti­mable concer­nant la vie à Byzance à cette époque. C’est géné­ra­le­ment cette réfé­rence que l’on uti­lise pour illus­trer le feu gré­geois, ce mélange incen­diaire qui fit trem­bler toux ceux qui dai­gnaient appro­cher Constan­ti­nople par voie de mer, notam­ment pen­dant les guerres ara­bo-byzan­tines.

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