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Le Mont Athos : mille ans de répu­blique monastique

Le Mont Athos : mille ans de répu­blique monastique

Le Mont Athos

Mille ans de répu­blique monastique

Le Mont Athos : mille ans de répu­blique monastique

 

Le canal de Xerxès

À Nea Roda, au fond du golfe, la route tra­verse une bande de terre si basse et si plate qu’on la fran­chit sans y pen­ser. Deux kilo­mètres de roseaux, de sel et de ter­rains vagues, des poteaux élec­triques, quelques serres. C’est l’isthme qui rat­tache la pres­qu’île de l’A­thos au reste de la Chal­ci­dique, et c’est ici qu’en 483 avant notre ère les ingé­nieurs de Xerxès ont creu­sé un canal pour évi­ter à sa flotte le contour­ne­ment du cap.

Héro­dote raconte l’af­faire avec la pré­ci­sion d’un homme qui a vu les lieux et le mépris d’un Grec pour la déme­sure perse : trois ans de tra­vaux, des équipes rele­vées par le fouet, un canal assez large pour que deux tri­rèmes puissent y ramer de front, et cette remarque en forme de haus­se­ment d’é­paules — Xerxès aurait pu faire tirer ses navires sur des rou­leaux à tra­vers l’isthme, mais il vou­lait un canal, pour la gran­deur et pour le souvenir.

Pen­dant vingt-cinq siècles on a tenu le récit pour une exa­gé­ra­tion d’é­cri­vain. Les pros­pec­tions géo­phy­siques menées à par­tir des années 1990 par une équipe anglo-grecque ont retrou­vé le fos­sé sous les allu­vions : une tran­chée d’une tren­taine de mètres de large, col­ma­tée assez vite après l’ex­pé­di­tion, mais réel­le­ment creu­sée, réel­le­ment navi­gable. Héro­dote avait rai­son, ce qui lui arrive plus sou­vent qu’on ne le dit.

La rai­son de tout ce tra­vail était vieille de neuf ans. En 492, la flotte de Mar­do­nios, qui lon­geait la côte pour atta­quer la Grèce par le nord, avait été prise par un vent du nord-est au large de l’A­thos et jetée contre les falaises. Héro­dote parle de trois cents navires per­dus et de vingt mille hommes, chiffres qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre, mais l’é­vé­ne­ment est cer­tain : les récifs du cap, les rafales qui tombent du mas­sif, l’ab­sence de mouillage sur trente kilo­mètres de côte sud. La mon­tagne avait man­gé une armée.

Quand on remonte la pres­qu’île en bateau depuis Oura­nou­po­li, on com­prend le pro­blème sans avoir besoin d’un manuel de navi­ga­tion. La côte est raide, boi­sée jus­qu’à la mer, entaillée de ravins sans plages. Les monas­tères appa­raissent à inter­valles, posés sur des replats ou accro­chés aux rochers, cha­cun avec sa petite jetée et son han­gar à barques, et l’on met plu­sieurs heures à com­prendre qu’il n’y a rien d’autre : pas de vil­lage, pas de port, pas de route qui vien­drait du conti­nent. À l’ex­tré­mi­té sud, le pic se lève d’un coup à 2 033 mètres, marbre gris et cal­caire, sans contre­fort ni gla­cis, avec cette manière bru­tale qu’ont cer­taines mon­tagnes grecques de sor­tir de l’eau comme si le relief avait été cou­pé au couteau.

Il faut ajou­ter à cela une der­nière anec­dote, parce qu’elle dit quelque chose du rap­port que les hommes ont entre­te­nu avec ce mor­ceau de rocher. Un archi­tecte — Vitruve l’ap­pelle Dino­crate, Plu­tarque le nomme Sta­si­crate — aurait pro­po­sé à Alexandre de sculp­ter l’A­thos tout entier à son effi­gie : le conqué­rant assis, tenant dans une main une ville de dix mille habi­tants, dans l’autre une vasque où vien­draient se déver­ser les tor­rents de la mon­tagne. Alexandre aurait refu­sé, en deman­dant si la ville aurait des terres pour se nour­rir. L’his­toire est pro­ba­ble­ment inven­tée, comme la plu­part des anec­dotes sur Alexandre, mais elle a la ver­tu de résu­mer trois mille ans d’at­ti­tude à l’é­gard du lieu : on a vou­lu le per­cer, le contour­ner, le tailler, le trans­for­mer en autre chose que lui-même. Ce qui a fini par s’y ins­tal­ler et par y durer est venu d’une tout autre direction.

Des ermites et un par­che­min de chèvre

Le pre­mier docu­ment connu qui concerne les moines de l’A­thos n’est pas un texte de spi­ri­tua­li­té. C’est un chry­so­bulle de Basile Ier, daté de 883, qui inter­dit aux fonc­tion­naires impé­riaux et aux ber­gers de Hié­ris­sos de faire paître leurs trou­peaux sur la pres­qu’île et de moles­ter les ascètes qui s’y trouvent. L’acte fon­da­teur de la Sainte Mon­tagne est un règle­ment de conflit de pâturage.

On ne sait presque rien de ces pre­miers occu­pants. La tra­di­tion les fait venir d’É­gypte et de Syrie, chas­sés par la conquête arabe ; d’autres récits invoquent la crise ico­no­claste, qui a effec­ti­ve­ment jeté sur les routes des com­mu­nau­tés entières de moines. Aucune de ces expli­ca­tions ne repose sur des sources contem­po­raines. Ce qui est sûr, c’est qu’au IXe siècle des hommes vivaient là, dis­per­sés dans les ravins, assez nom­breux pour que l’ad­mi­nis­tra­tion byzan­tine juge utile de légi­fé­rer à leur sujet, et assez orga­ni­sés pour qu’un siècle plus tard on trouve à Karyès, au centre de la pres­qu’île, un res­pon­sable élu que les textes appellent le Pro­tos, le premier.

Ces ermites vivaient de très peu : des châ­taignes, des herbes, un peu de pois­son, les aumônes des bateaux de pas­sage. Ils s’é­ta­blis­saient par deux ou trois autour d’un ancien, chan­geaient de cabane quand le voi­si­nage deve­nait trop dense, des­cen­daient à Karyès pour les grandes fêtes et pour vendre le pro­duit de leur tra­vail manuel. Le mot grec lavra désigne exac­te­ment cela : une ruelle, un cha­pe­let de cel­lules le long d’un sen­tier, une com­mu­nau­té sans mur ni règle écrite.

En 963, un homme change tout. Atha­nase, né à Tré­bi­zonde, orphe­lin éle­vé à Constan­ti­nople où il a fait une car­rière de pro­fes­seur brillante avant de rompre avec le monde, arrive sur la mon­tagne avec l’argent d’un ami deve­nu empe­reur. Nicé­phore Pho­cas venait de reprendre la Crète aux Arabes et de ceindre la cou­ronne ; il avait pro­mis de venir finir ses jours en moine auprès d’A­tha­nase, pro­messe qu’il n’a jamais tenue mais qu’il a payée en or. Avec cet or, Atha­nase construit la Grande Lavra : un mur d’en­ceinte, une église à cou­pole, un réfec­toire, un aque­duc, une tour. Une ins­ti­tu­tion, avec des comptes, un règle­ment, des horaires, un jar­din, des mules.

Les ermites l’ont très mal pris. Ils sont allés se plaindre à Constan­ti­nople que cet intrus construi­sait des bâti­ments somp­tueux, impor­tait des bœufs de labour et trans­for­mait le désert en exploi­ta­tion agri­cole — ce qui, à peu de chose près, était vrai. Jean Tzi­mis­kès, qui avait assas­si­né Nicé­phore pour prendre sa place, a tran­ché en 972 par un règle­ment que l’on appelle depuis le Tra­gos, « le bouc », parce qu’il est écrit sur une grande peau de chèvre. Le docu­ment existe tou­jours. Il est conser­vé au Pro­ta­ton de Karyès, rou­lé, noir­ci, por­tant les signa­tures des supé­rieurs de l’é­poque — le plus ancien texte consti­tu­tion­nel d’Eu­rope encore déte­nu par l’ins­ti­tu­tion qu’il régit.

Le Tra­gos est un com­pro­mis, et il l’est res­té. Il recon­naît les deux formes de vie, l’er­mite et le céno­bite, le soli­taire et le com­mu­nau­taire. Il confirme l’au­to­ri­té du Pro­tos et l’as­sem­blée de Karyès. Il fixe des limites au déve­lop­pe­ment maté­riel — inter­dic­tion des grands bateaux, contrôle des ventes de bois — que les monas­tères pas­se­ront ensuite mille ans à contour­ner. Un typi­kon ulté­rieur, pro­mul­gué par Constan­tin IX Mono­maque vers 1045, ajoute les dis­po­si­tions qui frappent le plus les visi­teurs modernes : inter­dic­tion du ter­ri­toire aux femmes, aux eunuques, aux ado­les­cents imberbes et aux ani­maux femelles. C’est l’ava­ton, la clause de non-entrée, encore en vigueur aujourd’­hui et sanc­tion­née par le droit grec.

L’in­ter­dit n’est pas une inven­tion atho­nite. On le trouve dans d’autres domaines monas­tiques byzan­tins, et il découle d’une logique simple : dans une com­mu­nau­té d’hommes qui ont fait vœu de chas­te­té, l’ab­sence phy­sique de la ten­ta­tion vaut mieux que la lutte contre elle. Ce qui dis­tingue l’A­thos, ce n’est pas la règle, c’est sa sur­vie. Par­tout ailleurs les clauses de ce genre sont tom­bées avec les ins­ti­tu­tions qui les por­taient. Ici la cou­tume a tra­ver­sé la conquête otto­mane, l’an­nexion grecque, la Consti­tu­tion de 1975 et l’en­trée dans la Com­mu­nau­té euro­péenne, dont l’acte d’adhé­sion de la Grèce, en 1981, com­porte une décla­ra­tion com­mune qui recon­naît expli­ci­te­ment le sta­tut spé­cial de la Mon­tagne. Il faut avoir en tête cette phrase glis­sée dans un trai­té euro­péen, entre deux articles sur les tarifs doua­niers, pour mesu­rer ce que le mot longue durée veut dire ici.

Vingt mai­sons

L’ar­chi­tec­ture ins­ti­tu­tion­nelle de l’A­thos s’est fixée len­te­ment puis n’a plus bou­gé. Vingt monas­tères sou­ve­rains, ni plus ni moins, dans un ordre hié­rar­chique immuable qui com­mence par la Grande Lavra et se ter­mine par Kons­ta­mo­ni­tou. Le der­nier admis, Sta­vro­ni­ki­ta, date de 1541 ; depuis, la liste est close. On peut fon­der une skite, une cel­lule, un ermi­tage, on ne peut plus fon­der de monas­tère. Toute construc­tion, tout ermite, tout arpent de terre relève obli­ga­toi­re­ment de l’une des vingt mai­sons, qui se par­tagent la pres­qu’île en vingt sec­teurs comme un cadastre médié­val qu’on n’au­rait jamais révisé.

Cette fixi­té a une consé­quence poli­tique que l’on sous-estime : elle rend impos­sible la conquête interne. Aucun monas­tère ne peut en absor­ber un autre, aucune vague de nou­veaux venus ne peut créer sa propre mai­son. Quand les Russes sont arri­vés par mil­liers au XIXe siècle, ils n’ont pu occu­per qu’une place — Saint-Pan­té­lé­imon, dix-neu­vième au clas­se­ment — et essai­mer dans des skites et des cel­lules qui res­taient juri­di­que­ment dépen­dantes de monas­tères grecs. Le tableau de 1541 a plus fait pour l’é­qui­libre de la Sainte Mon­tagne que tous les trai­tés du XXe siècle.

Les vingt mai­sons ne sont pas grecques. Hilan­dar est serbe depuis 1198, fon­dée par Ste­fan Neman­ja, prince de Ras­cie deve­nu moine sous le nom de Syméon, et par son fils Sava, qui ren­tre­ra au pays orga­ni­ser l’É­glise serbe. Zogra­phou est bul­gare. Saint-Pan­té­lé­imon est russe. Ivi­ron est géor­gienne — le nom vient d’I­bé­rie, la Géor­gie orien­tale — fon­dée vers 980 par des aris­to­crates cau­ca­siens dont l’un, Tor­ni­kios, avait quit­té le monas­tère pour aller com­man­der une armée géor­gienne contre le rebelle Bar­das Sklè­ros, et en était reve­nu avec du butin et de l’argent impé­rial. Les monas­tères rou­mains n’existent pas comme tels, mais les princes de Vala­chie et de Mol­da­vie ont finan­cé la moi­tié des bâti­ments qu’on voit aujourd’hui.

Karyès, la capi­tale, est un vil­lage d’une rue. Des mai­sons à encor­bel­le­ment, quelques maga­sins qui vendent de l’en­cens, des outils et des piles, l’é­glise du Pro­ta­ton au milieu, un bâti­ment admi­nis­tra­tif, un poste de police, un bureau de poste. La Sainte Com­mu­nau­té y siège : vingt repré­sen­tants, un par monas­tère, renou­ve­lés chaque année. L’exé­cu­tif, l’É­pis­ta­sie, compte quatre membres tirés à tour de rôle par­mi cinq groupes de quatre monas­tères, ce qui fait qu’un monas­tère don­né par­ti­cipe au gou­ver­ne­ment une année sur cinq et le pré­side une année sur vingt. Le sceau de la com­mu­nau­té est cou­pé en quatre mor­ceaux, un par membre de l’É­pis­ta­sie : aucun acte ne peut être scel­lé si les quatre hommes ne sont pas dans la même pièce. On a rare­ment conçu dis­po­si­tif plus simple pour empê­cher un pou­voir de se concentrer.

L’É­tat grec est repré­sen­té par un gou­ver­neur civil qui dépend du minis­tère des Affaires étran­gères — non de l’In­té­rieur, ce qui en dit long sur le sta­tut du lieu. La Mon­tagne relève spi­ri­tuel­le­ment du Patriar­cat œcu­mé­nique de Constan­ti­nople, c’est-à-dire d’une ins­ti­tu­tion ins­tal­lée à Istan­bul, dans un quar­tier du Fener, à six cents kilo­mètres de là. Qui­conque est admis comme novice dans l’un des vingt monas­tères acquiert auto­ma­ti­que­ment la natio­na­li­té grecque, quelle que soit son ori­gine. L’ar­ticle 105 de la Consti­tu­tion grecque garan­tit l’en­semble. Cela fait beau­coup de sou­ve­rai­ne­tés emboî­tées pour trois cent trente-six kilo­mètres car­rés de forêt.

Le plan qui a fait le tour du monde orthodoxe

Vus de la mer, les monas­tères res­semblent à des châ­teaux forts, et c’est exac­te­ment ce qu’ils sont. Un qua­dri­la­tère de bâti­ments hauts, sans ouver­ture au niveau du sol, une seule porte bar­dée de fer, une tour mas­sive dans un angle. La rai­son n’est pas sym­bo­lique. Du XIVe au XVIIIe siècle, la mer Égée a été un espace de course per­ma­nent — Cata­lans, Turcs, Génois, cor­saires bar­ba­resques, plus tard pirates grecs des îles — et un monas­tère plein d’ar­gen­te­rie litur­gique posé sur une côte déserte consti­tuait une cible évi­dente. La tour, le pyr­gos, ser­vait de coffre-fort et de der­nier refuge. On y mon­tait les reliques et les manus­crits, on tirait l’é­chelle, on atten­dait que ça passe.

À l’in­té­rieur, le plan est par­tout le même, et c’est là que l’A­thos a le plus dura­ble­ment mar­qué le monde ortho­doxe. Une cour, l’é­glise au milieu — le katho­li­kon —, le réfec­toire en face de la porte de l’é­glise, dans son axe, de sorte que la com­mu­nau­té sort de l’of­fice et entre direc­te­ment dans la salle à man­ger, le repas étant trai­té comme un pro­lon­ge­ment de la litur­gie. Entre les deux, la phiale, une vasque à ciel ouvert sous un bal­da­quin de colonnes, où l’on bénit l’eau. Autour, sur trois ou quatre niveaux, les cel­lules, les ate­liers, la biblio­thèque, l’in­fir­me­rie, les réserves. En contre­bas, sur la mer, l’arsa­nas : une jetée, un entre­pôt, une petite tour.

L’é­glise elle-même suit un type qu’on appelle atho­nite et qui naît à la Grande Lavra : une croix ins­crite clas­sique à laquelle on ajoute deux absides laté­rales, les cho­roi, pour loger les deux chœurs qui se répondent pen­dant les offices. Un nar­thex, sou­vent un second nar­thex, le litè, pour les vigiles. La forme est née d’un besoin acous­tique et rituel pré­cis, et elle s’est ensuite répan­due par­tout où l’in­fluence atho­nite est pas­sée : en Ser­bie sous les Neman­jić, dans les prin­ci­pau­tés danu­biennes, jus­qu’aux monas­tères russes du nord. Un plan d’é­glise conçu au Xe siècle pour deux chœurs de moines grecs a fini par déter­mi­ner la sil­houette de bâti­ments construits huit siècles plus tard à mille kilo­mètres de là.

La pein­ture a sui­vi le même che­min. Les fresques du Pro­ta­ton de Karyès, du tout début du XIVe siècle, attri­buées par la tra­di­tion à un peintre nom­mé Manuel Pan­se­li­nos dont on ne sait rien de cer­tain, comptent par­mi les som­mets de l’art byzan­tin tar­dif : des figures amples, char­nues, mode­lées par la lumière, très loin de la rai­deur qu’on prête à tort à l’i­co­no­gra­phie ortho­doxe. Deux siècles plus tard, Théo­phane le Cré­tois tra­vaille à la Grande Lavra en 1535 puis à Sta­vro­ni­ki­ta en 1546, dans une manière plus sèche, plus linéaire, qui devien­dra la réfé­rence de ce qu’on appelle l’é­cole cré­toise. Entre les deux, à Dio­ny­siou, un autre Cré­tois couvre le katho­li­kon d’une Apo­ca­lypse dont les anges tombent en dia­go­nale sur les murs.

Ces chan­tiers ne se sont jamais inter­rom­pus long­temps. On repeint, on recouvre, on gratte, on rajoute une cha­pelle, on refait une cou­pole après un incen­die. Simo­no­pe­tra, plan­tée sur un épe­ron à trois cent trente mètres au-des­sus de la mer, avec ses bal­cons de bois en encor­bel­le­ment sus­pen­dus au-des­sus du vide, a brû­lé au moins trois fois — dont une en 1580 et une en 1891 — et a été recons­truite à chaque fois sur le même rocher impos­sible, parce que dépla­cer le monas­tère de quelques cen­taines de mètres aurait été plus rai­son­nable et n’a jamais été envi­sa­gé une seconde.

Ce que les moines possédaient

Il faut main­te­nant quit­ter la pres­qu’île, parce que l’his­toire de l’A­thos ne s’est jamais jouée entiè­re­ment sur l’Athos.

Dès le XIe siècle, les monas­tères reçoivent des terres. Des empe­reurs, des géné­raux, des veuves, des fonc­tion­naires pro­vin­ciaux leur donnent des champs, des vignes, des mou­lins, des salines, des pêche­ries, des vil­lages entiers avec les pay­sans qui les cultivent. Ces biens, les méto­chia, sont dis­per­sés dans toute la Macé­doine, en Thrace, à Lem­nos, à Tha­sos, en Chal­ci­dique occi­den­tale, plus tard jus­qu’en Vala­chie, en Mol­da­vie, en Bes­sa­ra­bie et en Rus­sie méri­dio­nale. Un monas­tère atho­nite du XIVe siècle est une entre­prise fon­cière mul­ti­na­tio­nale dont le siège social se trouve dans un ravin sans route.

La ges­tion de ce patri­moine a pro­duit du papier, et ce papier a sur­vé­cu. C’est le fait le plus impor­tant de toute l’his­toire savante de l’A­thos, et il tient à une conjonc­tion impro­bable : les archives cen­trales de l’É­tat byzan­tin ont entiè­re­ment dis­pa­ru, mais les vingt monas­tères ont conser­vé leurs chartes, parce qu’ils en avaient besoin pour prou­ver leurs droits devant les empe­reurs byzan­tins, puis devant les cadis otto­mans, puis devant l’É­tat grec. Un titre de pro­prié­té ne se jette pas. Les docu­ments conser­vés à l’A­thos consti­tuent aujourd’­hui le seul ensemble cohé­rent d’ar­chives rela­tif au cœur de l’Em­pire byzantin.

Le dépouille­ment de ce tré­sor est une entre­prise fran­çaise, com­men­cée dans les années 1930 et pour­sui­vie depuis : les Archives de l’A­thos, série de volumes publiés à Paris sous la direc­tion de Paul Lemerle, puis de Jacques Lefort, Nico­las Oiko­no­mi­dès, Denise Papa­chrys­san­thou et quelques autres, monas­tère par monas­tère — Lavra, Ivi­ron, Vato­pé­di, Dio­ny­siou, Xéro­po­ta­mou, Docheia­riou, Chi­lan­dar. Des chry­so­bulles impé­riaux, des actes de vente, des tes­ta­ments, des juge­ments, des inven­taires, et sur­tout des prak­ti­ka, ces rele­vés fis­caux dres­sés par les agents du fisc lors du trans­fert d’un domaine.

Le prak­ti­kon est un objet extra­or­di­naire. Il énu­mère, feu par feu, les pay­sans dépen­dants d’un vil­lage : le nom du chef de famille, celui de sa femme, ceux des enfants avec leur âge approxi­ma­tif, le bétail, les arbres frui­tiers, la sur­face des par­celles, le mon­tant dû. Quand on pos­sède plu­sieurs rele­vés du même vil­lage à quelques décen­nies d’é­cart, on tient une source d’un genre que le Moyen Âge byzan­tin ne livre nulle part ailleurs : la démo­gra­phie d’une com­mu­nau­té rurale, ses nais­sances, ses dis­pa­ri­tions, son enri­chis­se­ment ou sa ruine.

Le vil­lage de Rado­li­bos, dans la plaine du Stry­mon, appar­te­nait à Ivi­ron. Il a été arpen­té en 1103 par des géo­mètres impé­riaux dont Lefort a recons­ti­tué les méthodes de cal­cul, puis à nou­veau au XIVe siècle. On connaît la taille des par­celles, la manière dont les héri­tages ont frag­men­té le finage, la pro­por­tion de veuves, le rythme des mariages, la courbe qui monte au XIIe siècle et s’ef­fondre au XIVe avec les guerres civiles, la peste et les raids turcs. Toute l’his­toire sociale de la pay­san­ne­rie byzan­tine tar­dive — le grand livre d’An­ge­li­ki Laiou en 1977, les tra­vaux de Lefort sur les vil­lages de Macé­doine — sort de ces liasses conser­vées par des moines qui vou­laient sim­ple­ment pou­voir prou­ver, le jour venu, que la terre était à eux.

C’est ici que l’ap­proche brau­dé­lienne cesse d’être une figure de style. Ce que ces archives donnent à voir, ce n’est pas l’é­vé­ne­ment, c’est la struc­ture : le ren­de­ment du blé, la taille des trou­peaux, l’âge au mariage, le poids de la fis­ca­li­té, la lente recons­ti­tu­tion des grands domaines aux dépens de la petite pro­prié­té pay­sanne. Les empe­reurs passent, les dynas­ties se rem­placent, l’Em­pire perd la moi­tié de son ter­ri­toire, et pen­dant ce temps un moine de l’A­thos reco­pie l’in­ven­taire de ses oliviers.

La lumière incréée

Au début du XIVe siècle, un jeune homme de bonne famille constan­ti­no­po­li­taine arrive sur la Mon­tagne. Gré­goire Pala­mas a une ving­taine d’an­nées, une for­ma­tion phi­lo­so­phique solide, un père qui sié­geait au conseil impé­rial, et il vient apprendre une tech­nique de prière.

Cette tech­nique est ancienne, trans­mise ora­le­ment, sans doc­trine expli­cite. On l’ap­pelle hésy­chia, le silence, la quié­tude. Elle consiste à répé­ter indé­fi­ni­ment une for­mule courte — « Sei­gneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi » — jus­qu’à ce que la prière des­cende du men­tal dans le cœur et conti­nue d’elle-même, y com­pris pen­dant le som­meil et le tra­vail. Les manuels atho­nites du temps y ajoutent des indi­ca­tions phy­siques : s’as­seoir sur un tabou­ret bas, incli­ner la tête vers la poi­trine, régler la res­pi­ra­tion sur les mots, fixer le regard vers le centre du corps.

Ces détails ont failli tout faire échouer. Un moine cala­brais nom­mé Bar­laam, for­mé en Ita­lie, très bon logi­cien et beau­coup trop spi­ri­tuel, a ridi­cu­li­sé les hésy­chastes en les trai­tant d’ompha­lo­psy­choi, ceux-qui-ont-l’âme-dans-le-nom­bril. Der­rière la moque­rie il y avait une ques­tion sérieuse : ces moines pré­ten­daient voir de leurs yeux, à l’is­sue de leur prière, la même lumière que les apôtres avaient vue sur le Tha­bor. Bar­laam objec­tait qu’on ne voit pas Dieu, que la lumière du Tha­bor était un phé­no­mène créé et pas­sa­ger, et qu’un homme qui pré­tend contem­pler l’in­créé blas­phème ou délire.

La réponse de Pala­mas a occu­pé quinze ans, plu­sieurs conciles et une bonne par­tie de l’éner­gie théo­lo­gique de l’Em­pire finis­sant. Elle repose sur une dis­tinc­tion entre l’es­sence divine, défi­ni­ti­ve­ment inac­ces­sible, et les éner­gies divines, incréées elles aus­si mais réel­le­ment com­mu­ni­cables à l’homme. La lumière du Tha­bor est une éner­gie, non une essence : on peut donc la voir sans voir Dieu. En 1340 ou 1341, les supé­rieurs atho­nites signent un texte qui sou­tient Pala­mas, le Tome hagio­rite, rédi­gé par lui. Trois conciles tenus à Constan­ti­nople en 1341, 1347 et 1351 tranchent en sa faveur. Bar­laam part en Ita­lie, se ral­lie à Rome et finit évêque de Gerace, où il don­ne­ra, dit-on, des leçons de grec à Pétrarque.

Il faut mesu­rer ce qui s’est pas­sé. Une pra­tique de moines illet­trés, trans­mise de vieillard à dis­ciple dans des cabanes de la côte sud, a été for­ma­li­sée en doc­trine, impo­sée à l’É­glise impé­riale par une série de conciles, et est deve­nue la théo­lo­gie offi­cielle de l’or­tho­doxie — qu’elle est res­tée jus­qu’à aujourd’­hui. La Sainte Mon­tagne n’é­tait plus seule­ment un refuge de fuyards du monde. C’é­tait le lieu où se déci­dait ce que l’O­rient chré­tien allait pen­ser de Dieu pen­dant les sept siècles suivants.

Le mou­ve­ment a aus­si four­ni des cadres. Les moines atho­nites du XIVe siècle sont par­tout : ils deviennent patriarches de Constan­ti­nople, métro­po­lites en Bul­ga­rie, en Ser­bie, en Rus­sie ; ils portent avec eux les manus­crits, le plan des églises, la manière de peindre, la litur­gie révi­sée. Cyprien, métro­po­lite de Kiev et de toute la Rus­sie à la fin du siècle, est un Bul­gare pas­sé par l’A­thos. Le réseau fonc­tionne d’au­tant mieux que les États ortho­doxes s’ef­fondrent les uns après les autres : la Mon­tagne sur­vit à ses pro­tec­teurs et devient, par défaut, l’ins­ti­tu­tion la plus stable du monde orthodoxe.

Une conquête négociée

L’his­toire poli­tique de l’A­thos entre 1200 et 1800 se résume à une leçon d’op­por­tu­nisme, et ceux qui la lui reprochent oublient ce que les alter­na­tives ont coû­té ailleurs.

En 1204, les croi­sés prennent Constan­ti­nople. La Chal­ci­dique tombe dans le royaume latin de Thes­sa­lo­nique, un évêque latin s’ins­talle, on tente d’im­po­ser l’o­bé­dience romaine. Les monas­tères écrivent à Inno­cent III, qui les prend sous sa pro­tec­tion et rap­pelle ses gens à l’ordre. Il n’empêche : des dépen­dances sont pillées, des moines mal­trai­tés. L’é­pi­sode a lais­sé une ran­cune durable, qu’on retrouve intacte sept cents ans plus tard dans les ban­de­roles noires d’Es­phig­mé­nou. Un siècle après, en 1307–1309, la Com­pa­gnie cata­lane — mer­ce­naires embau­chés par Byzance, non payés, retour­nés contre leur employeur — ravage la pres­qu’île, brûle des monas­tères et en fait dis­pa­raître plu­sieurs pour de bon.

Face aux Otto­mans, les moines ont fait le cal­cul inverse. Dès les années 1380, alors que Thes­sa­lo­nique est encore byzan­tine, des délé­ga­tions atho­nites vont trou­ver Murad Ier pour négo­cier une sou­mis­sion pré­ven­tive. Le geste est répé­té auprès de Murad II en 1424, quelques années avant la chute défi­ni­tive de la ville. Les Otto­mans acceptent : la pro­prié­té des monas­tères est confir­mée, le culte garan­ti, l’au­to­no­mie interne main­te­nue, en échange d’un impôt annuel — le haraç — et d’une loyau­té sans faille. Le sul­tan devient le pro­tec­teur de la Sainte Mon­tagne comme l’empereur l’était.

L’af­faire a bien fonc­tion­né pen­dant un siècle et demi. Elle s’est gâtée en 1568, quand Sélim II, à court d’argent, a confis­qué l’en­semble des biens monas­tiques de l’Em­pire et obli­gé les éta­blis­se­ments à les rache­ter. Les monas­tères atho­nites ont emprun­té pour payer, à des taux rui­neux, auprès de prê­teurs de Thes­sa­lo­nique et de Constan­ti­nople. Cer­tains ont mis un siècle à s’en remettre ; plu­sieurs ont aban­don­né la vie com­mu­nau­taire au pro­fit du régime dit idior­ryth­mique, où chaque moine gère son propre bud­get, mange chez lui et tra­vaille pour son compte — solu­tion pra­tique quand la caisse com­mune est vide, désas­treuse pour la discipline.

C’est alors que les dona­teurs du nord prennent le relais. Les princes de Vala­chie et de Mol­da­vie — Nea­goe Basa­rab, Petru Rareș, Vasile Lupu — construisent, res­taurent, dotent. Ils envoient des tonnes de cire, du blé, de l’argent mon­nayé, et rat­tachent à des monas­tères atho­nites des dizaines de cou­vents rou­mains dont les reve­nus remontent vers la Mon­tagne : au XIXe siècle, ces biens repré­sen­te­ront près du quart des terres culti­vables de la Vala­chie et de la Mol­da­vie, ce qui pro­vo­que­ra leur sécu­la­ri­sa­tion bru­tale par Cuza en 1863. Les tsars russes, d’I­van le Ter­rible à Pierre le Grand, envoient de leur côté des ambas­sades char­gées de four­rures et de roubles.

On peut lire cela comme une chro­nique d’au­mônes. C’est en réa­li­té la des­crip­tion d’un sys­tème : un centre reli­gieux dépour­vu de res­sources propres, ins­tal­lé sur un rocher sté­rile en ter­ri­toire musul­man, finan­cé par une péri­phé­rie ortho­doxe qui s’é­tend du Danube à la Vol­ga et qui a besoin de lui pour se pen­ser comme un monde. Brau­del appe­lait cela une éco­no­mie-monde. Celle-ci a fonc­tion­né pen­dant quatre cents ans avec des voi­liers, des mules et des lettres de change.

Un livre par­ti de la montagne

Au milieu du XVIIIe siècle, l’A­thos a essayé les Lumières. Une école supé­rieure, l’A­tho­nias, est fon­dée en 1749 sur une col­line au-des­sus de Vato­pé­di, et l’on confie sa direc­tion à Eugène Voul­ga­ris, l’un des meilleurs esprits du monde grec, tra­duc­teur de Locke et de Vol­taire, futur cor­res­pon­dant de Cathe­rine II. Il y enseigne les mathé­ma­tiques, la logique, la phy­sique moderne. L’ex­pé­rience dure dix ans. Les moines conser­va­teurs s’in­quiètent, les que­relles s’en­ve­niment, Voul­ga­ris démis­sionne en 1759 et part vers le nord. Le bâti­ment est aujourd’­hui une ruine que l’on aper­çoit du sentier.

Ce qui a réus­si, à la même époque, est venu du camp oppo­sé. Un groupe de moines qu’on a sur­nom­més les Kol­ly­vades, à pro­pos d’une que­relle sur le jour où l’on doit faire les offices des morts, entre­prend de reve­nir aux sources : com­mu­nion fré­quente, res­pect strict de la litur­gie, retour aux Pères. L’un d’eux, Nico­dème l’Ha­gio­rite, entre­prend avec Macaire de Corinthe de ras­sem­bler les textes ascé­tiques dis­po­nibles dans les biblio­thèques de la Mon­tagne — Évagre, Maxime le Confes­seur, Syméon le Nou­veau Théo­lo­gien, Gré­goire le Sinaïte, Pala­mas. L’an­tho­lo­gie paraît à Venise en 1782 sous le titre de Phi­lo­ca­lie, l’a­mour de la beauté.

Ce livre a fait un voyage remar­quable. Un moine ukrai­nien, Païs­sy Velit­ch­kovs­ki, qui avait séjour­né à l’A­thos avant de s’ins­tal­ler au monas­tère de Neamț en Mol­da­vie, en tra­duit une par­tie en sla­von ; la Dobro­to­liou­bié paraît à Mos­cou en 1793. Les start­sy d’Op­ti­no la dif­fusent au XIXe siècle. Un pèle­rin ano­nyme en fait le com­pa­gnon de route d’un récit qui devien­dra le plus lu de la spi­ri­tua­li­té russe. Dos­toïevs­ki connaît cette lit­té­ra­ture ; Tol­stoï aus­si. Au XXe siècle, les émi­grés russes de Paris — Loss­ky, Evdo­ki­mov, plus tard Sophro­ny, moine atho­nite deve­nu fon­da­teur d’un monas­tère dans l’Es­sex — la font pas­ser en fran­çais et en anglais. En 1961, un per­son­nage de Salin­ger lit Le Pèle­rin russe dans un appar­te­ment de l’Up­per East Side et essaie la prière du cœur entre deux cigarettes.

Un recueil com­pi­lé dans une biblio­thèque de la Chal­ci­dique par des moines hos­tiles aux Lumières, impri­mé dans une répu­blique mar­chande catho­lique, tra­duit en Mol­da­vie, publié en Rus­sie impé­riale, relu à Paris par des exi­lés et décou­vert par la contre-culture amé­ri­caine : la Sainte Mon­tagne n’a jamais été cou­pée de rien. Elle est un nœud dans un réseau, et elle l’a tou­jours été.

Le siècle russe

Vers 1830, l’A­thos sort épui­sé de la guerre d’in­dé­pen­dance grecque. Les moines s’é­taient sou­le­vés en 1821 ; les troupes otto­manes ont occu­pé la pres­qu’île pen­dant neuf ans, impo­sé des contri­bu­tions écra­santes, et la popu­la­tion monas­tique est tom­bée à quelques cen­taines d’hommes. Un demi-siècle plus tard, elle dépasse les sept mille. L’é­cart s’ex­plique en un mot : la Russie.

L’af­flux com­mence dans les années 1840 et s’ac­cé­lère après la guerre de Cri­mée. Des pay­sans, des sol­dats, des mar­chands rui­nés, des fils cadets débarquent par bateaux entiers. Une com­pa­gnie de navi­ga­tion russe assure la liai­son depuis Odes­sa. Saint-Pan­té­lé­imon, monas­tère grec en déclin, passe sous contrôle russe au terme d’un conflit interne des années 1870 et se met à construire : des ailes de six étages, des cou­poles vertes, une église à bulbes, une hôtel­le­rie pour des cen­taines de pèle­rins. En 1903, la mai­son compte 1 446 moines à elle seule. Les skites d’An­dreas et du Pro­phète-Élie res­semblent à des villes. Aux alen­tours de 1900, sur envi­ron sept mille cinq cents moines, plus de la moi­tié sont sujets du tsar.

Les Grecs y voient un pro­jet poli­tique, et ils n’ont pas tort. Le pan­sla­visme, la ques­tion macé­do­nienne, la riva­li­té pour l’hé­ri­tage otto­man font de la Mon­tagne un ter­rain d’in­fluence. Un moine russe qui achète une cel­lule à un monas­tère grec endet­té acquiert un pied-à-terre en ter­ri­toire stra­té­gique. Saint-Péters­bourg finance, encou­rage, décore.

Deux évé­ne­ments ont mis fin à tout cela en quatre ans.

Le pre­mier est théo­lo­gique, et il est étrange. À par­tir de 1912, une que­relle éclate par­mi les moines russes de l’A­thos sur la nature du nom de Dieu : un cou­rant, l’ono­ma­to­doxie, sou­tient que le Nom est Dieu lui-même, que le pro­non­cer c’est le rendre pré­sent. Le Saint-Synode de Rus­sie condamne. Les moines refusent. En 1913, le gou­ver­ne­ment impé­rial envoie un navire de guerre ; les marins prennent d’as­saut Saint-Pan­té­lé­imon et la skite Saint-André à la lance à incen­die, arrêtent huit cent qua­rante moines et les rapa­trient à Odes­sa dans les cales d’un trans­port. C’est la der­nière grande opé­ra­tion mili­taire russe sur la Sainte Mon­tagne, et elle a consis­té à dépor­ter des moines russes.

Le second est poli­tique. Les guerres bal­ka­niques de 1912–1913 amènent la flotte grecque devant Athos ; la ques­tion du sta­tut se pose devant les chan­cel­le­ries, et la Rus­sie pro­pose l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion du ter­ri­toire sous garan­tie des puis­sances ortho­doxes. Le 3 octobre 1913, les vingt monas­tères votent : dix-neuf se pro­noncent pour le rat­ta­che­ment à la Grèce, Saint-Pan­té­lé­imon s’abs­tient. Le trai­té de Lau­sanne, en 1923, confirme la sou­ve­rai­ne­té grecque. La Charte consti­tu­tion­nelle de 1926 en fixe les moda­li­tés, tou­jours en vigueur.

En 1917, la révo­lu­tion coupe le der­nier fil. Plus de bateaux, plus de sub­sides, plus de novices, plus de cour­rier. Les moines russes de l’A­thos vieillissent sur place, iso­lés, entre des bâti­ments pré­vus pour dix fois leur nombre, à balayer des cor­ri­dors vides et à enter­rer leurs anciens. Le régime sovié­tique n’au­to­rise aucun départ ; les auto­ri­tés grecques, méfiantes, n’ac­cordent guère de per­mis d’ins­tal­la­tion. En 1990, Saint-Pan­té­lé­imon compte trente-cinq moines. Le monas­tère le plus peu­plé de la Médi­ter­ra­née ortho­doxe était deve­nu un hos­pice de quinze vieillards et vingt hommes fati­gués dans un immeuble de trois cents chambres.

1971

Le point bas de toute l’his­toire atho­nite se situe au début des années 1970. On compte alors un peu plus de onze cents moines pour vingt monas­tères, dont plu­sieurs n’en abritent qu’une poi­gnée. La moyenne d’âge dépasse soixante ans. Des ailes entières sont fer­mées, les toi­tures s’ef­fondrent, les biblio­thèques prennent l’eau, les archives moi­sissent. La moi­tié des mai­sons vit encore sous le régime idior­ryth­mique, cha­cun pour soi, ce qui accé­lère la décom­po­si­tion. Les com­men­ta­teurs de l’é­poque, y com­pris bien­veillants, écrivent que la Sainte Mon­tagne en a pour vingt ans, trente au plus, et qu’il faut son­ger à en faire un musée.

Le retour­ne­ment a com­men­cé presque immé­dia­te­ment, et per­sonne ne l’a­vait prévu.

Il s’est pro­duit par trans­plan­ta­tion de com­mu­nau­tés entières. En 1973, Émi­lia­nos Vafei­dis, higou­mène d’un monas­tère des Météores où le tou­risme ren­dait la vie contem­pla­tive impos­sible, monte à Simo­no­pe­tra avec ses moines. Vasi­leios Gon­ti­ka­kis arrive à Sta­vro­ni­ki­ta en 1968 avec un groupe venu de Crète, puis passe à Ivi­ron en 1990. Éphrem s’ins­talle à Phi­lo­théou, d’où par­ti­ront ensuite les fon­da­tions amé­ri­caines de l’A­ri­zo­na. Joseph, dis­ciple d’un ermite célèbre de la côte sud, s’ins­talle avec sa confré­rie chy­priote à Vato­pé­di en 1987 et redresse en dix ans la deuxième mai­son de la hiérarchie.

Plu­sieurs de ces groupes se rat­tachent à un même homme, Joseph l’Hé­sy­chaste, mort en 1959 dans une cabane des Katou­na­kia, qui n’a jamais diri­gé de monas­tère et dont les dis­ciples ont fini par repeu­pler cinq ou six des vingt mai­sons. Un autre ermite, Païs­sios, mort en 1994 et cano­ni­sé en 2015, rece­vait dans sa cel­lule des files de visi­teurs venus de toute la Grèce. La renais­sance atho­nite est par­tie de trois ou quatre baraques en planches.

Les nou­veaux venus ne res­sem­blaient pas aux anciens. Ils étaient jeunes, sou­vent diplô­més — ingé­nieurs, méde­cins, juristes, pro­fes­seurs —, issus des villes, et arri­vaient au moment pré­cis où la Grèce sor­tait de la dic­ta­ture des colo­nels et entrait dans l’Eu­rope. Ils ont réta­bli par­tout la vie com­mu­nau­taire : la der­nière mai­son idior­ryth­mique bas­cule au céno­bi­tisme au début des années 1990, refer­mant une paren­thèse ouverte par la crise fis­cale de 1568. La popu­la­tion remonte : envi­ron mille cinq cents moines dans les années 1990, autour de deux mille aujourd’­hui, chiffre qui n’a plus bou­gé depuis une quin­zaine d’années.

L’ou­ver­ture du bloc de l’Est a ajou­té une vague nou­velle — Rou­mains, Serbes, Bul­gares, Russes, Géor­giens, Ukrai­niens — au point que le Patriar­cat œcu­mé­nique a deman­dé en 2014 de pla­fon­ner à dix pour cent la pro­por­tion de moines nés dans ces pays au sein des monas­tères de langue grecque. La démo­gra­phie de la Sainte Mon­tagne reste ce qu’elle a tou­jours été : une affaire diplomatique.

Le bull­do­zer, le calen­drier et la ban­de­role noire

La moder­ni­té est arri­vée par la piste fores­tière. Il n’y a tou­jours pas de route reliant l’A­thos au conti­nent — on n’entre que par la mer, depuis Oura­nou­po­li ou Ieris­sos — mais l’in­té­rieur de la pres­qu’île est aujourd’­hui qua­drillé de che­mins de terre où cir­culent des mini­bus et des 4x4 conduits par des moines en sou­tane retrous­sée. Les mules sub­sistent pour les cel­lules inac­ces­sibles. Le télé­phone por­table capte à peu près par­tout. Les monas­tères ont des groupes élec­tro­gènes, des pan­neaux solaires, des adresses élec­tro­niques et, pour cer­tains, des ser­vices de com­mu­ni­ca­tion assez habiles.

L’argent est venu de Bruxelles. À par­tir des années 1980, des pro­grammes euro­péens de sau­ve­garde du patri­moine ont finan­cé la res­tau­ra­tion des bâti­ments, la conso­li­da­tion des tours, la mise aux normes des biblio­thèques ; le clas­se­ment à l’U­nes­co, obte­nu en 1988 au titre mixte, cultu­rel et natu­rel, a accom­pa­gné le mou­ve­ment. On a mon­té des écha­fau­dages sur des façades qui n’en avaient pas vu depuis quatre siècles. Un centre spé­cia­li­sé ins­tal­lé à Thes­sa­lo­nique numé­rise les manus­crits — quinze mille codex envi­ron, la plus impor­tante col­lec­tion grecque manus­crite au monde après celles des grandes biblio­thèques natio­nales, et la plus riche réserve d’i­cônes byzan­tines existante.

Il a aus­si fal­lu que la Sainte Mon­tagne s’ex­plique. En 2003, une réso­lu­tion du Par­le­ment euro­péen sur l’é­ga­li­té des chances a deman­dé la levée de l’in­ter­dit qui frappe les femmes, au motif qu’il contre­vient au prin­cipe de libre cir­cu­la­tion. La Grèce a répon­du en invo­quant la décla­ra­tion com­mune annexée à son trai­té d’adhé­sion de 1981, et l’af­faire en est res­tée là. Le pro­to­cole d’adhé­sion à Schen­gen com­porte une clause ana­logue. On mesure la sin­gu­la­ri­té juri­dique du lieu : un ter­ri­toire de l’U­nion euro­péenne où le droit com­mu­nau­taire s’ar­rête à la coque du bateau.

À l’in­té­rieur, la répu­blique des moines a ses conflits, et ils sont violents.

Le plus ancien oppose la Sainte Com­mu­nau­té au monas­tère d’Es­phig­mé­nou, à la pointe nord de la pres­qu’île. Après la ren­contre du patriarche Athé­na­go­ras et de Paul VI en 1964 et la levée des ana­thèmes de 1054, ce monas­tère a ces­sé en 1972 de com­mé­mo­rer le patriarche pen­dant la litur­gie, l’ac­cu­sant d’hé­ré­sie œcu­mé­niste. Une ban­de­role noire pend depuis sur la façade, por­tant deux mots : Ortho­doxie ou mort. Or la Charte consti­tu­tion­nelle fait de la com­mé­mo­ra­tion du patriarche une obli­ga­tion légale. Les moines ont été décla­rés schis­ma­tiques en 2002, une confré­rie de rem­pla­ce­ment a été recon­nue en 2005, la jus­tice grecque a ordon­né l’ex­pul­sion, et rien ne s’est pro­duit. En 2013, à Karyès, la ten­ta­tive de sai­sie du bâti­ment que la com­mu­nau­té pos­sède dans la capi­tale a tour­né à l’af­fron­te­ment ; les pho­to­gra­phies d’un moine tenant un cock­tail Molo­tov ont fait le tour de la presse grecque. Depuis, plus de cent moines occupent le monas­tère du bord de mer, une ving­taine d’autres, seuls recon­nus, vivent dans une mai­son de Karyès à cent mètres du poste de police, et la situa­tion n’a pas bou­gé d’un pouce. En juillet 2025, l’hi­gou­mène de la confré­rie recon­nue a trou­vé sur sa porte une lettre de menaces de mort.

L’autre conflit a tou­ché à l’argent. En 2008, une série d’é­changes de ter­rains entre le monas­tère de Vato­pé­di et l’É­tat grec — des par­celles autour d’un lac de Macé­doine contre des immeubles publics valo­ri­sés bien au-des­sus, selon les enquê­teurs — a déclen­ché un scan­dale poli­tique qui a contri­bué à la chute du gou­ver­ne­ment Kara­man­lis, un an avant l’ef­fon­dre­ment finan­cier du pays. L’hi­gou­mène a pas­sé l’hi­ver 2011–2012 en déten­tion pro­vi­soire, la pro­cé­dure a duré des années. On a redé­cou­vert à cette occa­sion que les monas­tères atho­nites étaient tou­jours de très gros pro­prié­taires fon­ciers en Grèce conti­nen­tale, ce qui est vrai depuis le XIe siècle et n’a­vait jamais ces­sé de l’être.

Reste la ques­tion du temps, qui est peut-être le meilleur résu­mé du lieu. Les monas­tères suivent le calen­drier julien, en retard de treize jours sur le nôtre. Ils vivent à l’heure byzan­tine, où la jour­née com­mence au cou­cher du soleil : l’hor­loge est remise à zéro chaque soir, ce qui décale midi et minuit d’une quan­ti­té variable selon la sai­son. Chaque monas­tère règle sa pen­dule pour son propre compte, de sorte qu’entre deux mai­sons dis­tantes d’une heure de marche il peut y avoir plu­sieurs heures d’é­cart offi­ciel. Un pèle­rin qui veut arri­ver pour les vêpres doit cal­cu­ler. Les moines, eux, n’ont aucun mal : ils vivent dans le seul sys­tème horaire où la jour­née com­mence quand le soleil se couche, ce qui est après tout la conven­tion la plus ancienne du bas­sin méditerranéen.

Quatre-vingt-cinq mille

Le der­nier cha­pitre est en train de s’é­crire, et il res­semble à ce qui arrive par­tout ailleurs.

Le nombre de pèle­rins a explo­sé. Les règles sont pour­tant res­tées les mêmes depuis 1993 : cent visi­teurs ortho­doxes et dix non-ortho­doxes par jour, un per­mis nomi­na­tif, le dia­mo­ni­ti­rion, quatre jours de séjour, hommes seule­ment. Mais les clercs ortho­doxes ne sont pas comp­tés dans le quo­ta, les groupes se mul­ti­plient, et la pre­mière moi­tié de l’an­née 2025 a vu quatre-vingt-cinq mille entrées par les ports d’Ou­ra­nou­po­li et de Ieris­sos, sans comp­ter quelque quatre mille ouvriers de chan­tier munis de per­mis de tra­vail. Les Grecs viennent en tête, sui­vis par les Rou­mains — vingt et un mille, chiffre qui a sur­pris tout le monde —, les Serbes, les Bul­gares. Les Russes se sont effon­drés à quinze cents, effet direct de la rup­ture entre Mos­cou et Constan­ti­nople et de la guerre. Cinq cents Chi­nois se sont présentés.

En mai 2025, la Sainte Com­mu­nau­té a réagi comme n’im­porte quelle des­ti­na­tion sub­mer­gée : pla­fond de trois cents per­mis men­suels par monas­tère pour les étran­gers, excep­tion faite des Grecs et des Chy­priotes, et des Serbes, Bul­gares, Russes et Ukrai­niens qui se rendent dans leurs mai­sons natio­nales. Les skites sont limi­tées à deux cents pèle­rins par mois, les cel­lules à vingt. Il faut annon­cer sa venue la veille avant midi.

Les moines ont d’autres sou­cis, plus pro­saïques. Il y a trop de véhi­cules sur les pistes, les acci­dents se mul­ti­plient, et la Sainte Com­mu­nau­té a deman­dé au gou­ver­ne­ment grec, lors d’une visite du Pre­mier ministre à l’é­té 2025, l’au­to­ri­sa­tion de dres­ser des contra­ven­tions — pou­voir dont la Charte de 1926 ne l’a pas dotée, ses rédac­teurs n’ayant pas pré­vu la ques­tion du sta­tion­ne­ment. Et il y a le feu. La pres­qu’île est cou­verte de forêt sur presque toute sa sur­face, châ­tai­gniers, chênes verts, arbou­siers, une masse de com­bus­tible que per­sonne n’ex­ploite plus vrai­ment et que les étés grecs assèchent un peu plus chaque année. Une base de drones a été ins­tal­lée cet été à la skite Saint-Démé­trios, une camé­ra à trois détec­teurs de fumée est en cours de mon­tage sur le sec­teur de Hilan­dar. Le com­man­dant des pom­piers de Karyès explique que le délai de détec­tion est le fac­teur décisif.

Hilan­dar sait de quoi il parle. Dans la nuit du 4 mars 2004, un feu par­ti d’un conduit défec­tueux a détruit plus de la moi­tié du monas­tère serbe, ailes d’ha­bi­ta­tion, hôtel­le­rie, réserves. Les moines ont sor­ti les icônes et les chartes à bout de bras. Le chan­tier de recons­truc­tion, finan­cé par l’É­tat serbe, dure depuis vingt-deux ans et n’est pas terminé.

Le bateau de la ligne repart d’Ou­ra­nou­po­li en fin d’a­près-midi. Depuis le pont, la côte occi­den­tale défile en sens inverse, les jetées, les han­gars, les tours ; le pic du sud reste long­temps visible, puis la brume de cha­leur le mange par la base et il ne reste qu’un tri­angle gris qui a l’air de flot­ter. Sur la crête, quelque part au-des­sus des forêts, une camé­ra tourne len­te­ment et cherche de la fumée.


Notes et sources

Géo­gra­phie et canal de Xerxès. Héro­dote, His­toires, VI, 44 (la flotte de Mar­do­nios) et VII, 22–24 (le per­ce­ment de l’isthme). Les pros­pec­tions géo­phy­siques conduites à par­tir des années 1990 par une équipe anglo-grecque autour de B. S. J. Isser­lin, pour­sui­vies au début des années 2000, ont confir­mé l’exis­tence et le tra­cé du canal. Alti­tude du som­met : 2 033 m. Super­fi­cie du ter­ri­toire auto­nome : envi­ron 336 km².

Le pro­jet de sta­tue d’A­lexandre est rap­por­té par Vitruve (De archi­tec­tu­ra, II, pré­face), qui nomme l’ar­chi­tecte Dino­crate, et par Plu­tarque (Vie d’A­lexandre, 72, et De la for­tune d’A­lexandre), qui l’ap­pelle Sta­si­crate. Stra­bon en donne une troi­sième ver­sion. À trai­ter comme un topos lit­té­raire, non comme un pro­jet réel.

Chro­no­lo­gie fon­da­trice. Chry­so­bulle de Basile Ier, 883. Pre­mière men­tion du Pro­tos et de Karyès, début du Xe siècle. Fon­da­tion de la Grande Lavra par Atha­nase l’A­tho­nite, 963 (cer­taines sources donnent 962). Tra­gos de Jean Ier Tzi­mis­kès, 972, conser­vé au Pro­ta­ton. Typi­kon de Constan­tin IX Mono­maque, vers 1045, qui codi­fie l’ava­ton. La date de 960 par­fois avan­cée pour l’au­to­no­mie atho­nite ne cor­res­pond à aucun acte connu.

Les ori­gines égyp­tiennes ou syriennes des pre­miers ermites relèvent de la tra­di­tion et ne sont attes­tées par aucune source contem­po­raine. À pré­sen­ter comme telles.

Archives. Archives de l’A­thos, série publiée à Paris depuis 1937 sous la direc­tion suc­ces­sive de Paul Lemerle, Jacques Lefort, Nico­las Oiko­no­mi­dès, Denise Papa­chrys­san­thou et leurs col­la­bo­ra­teurs, monas­tère par monas­tère. Sur Rado­li­bos : J. Lefort, « Le cadastre de Rado­li­bos (1103), les géo­mètres et leurs mathé­ma­tiques », Tra­vaux et Mémoires 8, 1981, et « Rado­li­bos : popu­la­tion et pay­sage », TM 9, 1985 ; le dos­sier figure dans les Actes d’I­vi­ron. Sur la pay­san­ne­rie : A. Laiou, Pea­sant Socie­ty in the Late Byzan­tine Empire, Prin­ce­ton, 1977 ; J. Lefort, Vil­lages de Macé­doine, Paris, 1982. Sur la fis­ca­li­té : N. Oiko­no­mi­dès, Fis­ca­li­té et exemp­tion fis­cale à Byzance (IXe-XIe s.), Athènes, 1996.

Hésy­chasme. Le Tome hagio­rite est daté de 1340 ou 1341 selon les édi­tions. Conciles de Constan­ti­nople de 1341, 1347 et 1351. Sur l’en­semble : J. Meyen­dorff, Intro­duc­tion à l’é­tude de Gré­goire Pala­mas, Paris, 1959. L’a­nec­dote des leçons de grec don­nées par Bar­laam à Pétrarque est tra­di­tion­nelle et discutée.

Période otto­mane. Les négo­cia­tions avec Murad Ier sont géné­ra­le­ment situées dans les années 1380 (1383 ou 1387 selon les auteurs) ; la confir­ma­tion sous Murad II est datée de 1424. La confis­ca­tion géné­rale des biens monas­tiques par Sélim II est de 1568–1569. Sécu­la­ri­sa­tion des biens atho­nites de Rou­ma­nie par Alexandre Jean Cuza : 1863.

Phi­lo­ca­lie. Édi­tion prin­ceps : Venise, 1782, par Nico­dème l’Ha­gio­rite et Macaire de Corinthe. Tra­duc­tion sla­vonne par­tielle de Païs­sy Velit­ch­kovs­ki, Dobro­to­liou­bié, Mos­cou, 1793. Récits d’un pèle­rin russe, texte ano­nyme du XIXe siècle. La réfé­rence à Salin­ger ren­voie à Fran­ny et Zooey, 1961.

Chiffres de popu­la­tion monas­tique. 1 446 moines à Saint-Pan­té­lé­imon en 1903 ; envi­ron 7 000 à 7 500 moines au total vers 1900, dont une majo­ri­té de sujets russes ; 35 moines à Saint-Pan­té­lé­imon en 1990. Le point bas géné­ral, géné­ra­le­ment situé en 1971–1972, est esti­mé à un peu plus de 1 100 moines ; le chiffre exact varie selon les décomptes. Popu­la­tion actuelle : envi­ron 2 000, chiffre stable. Demande patriar­cale de pla­fon­ne­ment à 10 % des moines nés dans l’ex-bloc sovié­tique : 2014.

Affaire des ono­ma­to­doxes. Inter­ven­tion mili­taire russe et arres­ta­tion d’en­vi­ron 840 moines : été 1913. Vote de la Sainte Com­mu­nau­té en faveur du rat­ta­che­ment à la Grèce : 3 octobre 1913, dix-neuf voix, Saint-Pan­té­lé­imon s’abstenant.

Sta­tut juri­dique. Charte consti­tu­tion­nelle du Mont Athos, 1926 ; article 105 de la Consti­tu­tion grecque. Décla­ra­tion com­mune n° 4 annexée à l’acte d’adhé­sion de la Grèce aux Com­mu­nau­tés euro­péennes, 1981 ; décla­ra­tion ana­logue lors de l’adhé­sion à Schen­gen. Réso­lu­tion du Par­le­ment euro­péen deman­dant la levée de l’ava­ton : jan­vier 2003, sans effet juri­dique. Ins­crip­tion à l’U­nes­co : 1988, site mixte.

Esphig­mé­nou. Rup­ture de com­mé­mo­ra­tion : 1972, à la suite de la ren­contre Athé­na­go­ras-Paul VI de 1964. Décla­ra­tion de schisme : 2002. Recon­nais­sance d’une nou­velle confré­rie : 2005. Affron­te­ments de Karyès : 2013. Envi­ron 115 à 118 moines occupent le monas­tère, une ving­taine consti­tuent la confré­rie recon­nue ins­tal­lée à Karyès. Lettre de menaces adres­sée à l’hi­gou­mène recon­nu : 8 juillet 2025. Situa­tion non résolue.

Vato­pé­di. Échanges de ter­rains révé­lés en 2008 ; déten­tion pro­vi­soire de l’hi­gou­mène durant l’hi­ver 2011–2012. La pro­cé­dure judi­ciaire s’est pro­lon­gée plu­sieurs années ; véri­fier l’is­sue défi­ni­tive avant publi­ca­tion si l’on sou­haite la mentionner.

Fré­quen­ta­tion. 85 000 entrées au pre­mier semestre 2025 selon les chiffres de la Sainte Com­mu­nau­té, plus envi­ron 4 000 per­mis de tra­vail ; répar­ti­tion annuelle 2025 : Grecs en tête (envi­ron 40 000), Rou­mains 21 000, Serbes 6 500, Ukrai­niens et Bul­gares 2 500 cha­cun, Russes envi­ron 1 500, Chi­nois envi­ron 500. Direc­tive de mai 2025 : pla­fond de 300 per­mis men­suels par monas­tère pour les pèle­rins étran­gers, avec excep­tions natio­nales. Quo­tas jour­na­liers en vigueur depuis 1993 : 100 ortho­doxes, 10 non-ortho­doxes, clercs ortho­doxes exemp­tés. Mesures de pré­ven­tion des incen­dies (base de drones à la skite Saint-Démé­trios, détec­teurs sur le sec­teur de Hilan­dar) : juillet 2026.

Incen­die de Hilan­dar : nuit du 4 mars 2004, plus de la moi­tié du com­plexe détruite ; recons­truc­tion finan­cée par l’É­tat serbe, tou­jours en cours.

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Un style à poulpes

Un style à poulpes

Un style à poulpes

Un motif tra­verse la Méditerranée

Le poulpe sur l’argile

Un motif tra­verse la Médi­ter­ra­née, 1500–400 avant notre ère

Vingt-sept cen­ti­mètres, deux assiettes collées

L’ob­jet tient dans les deux mains. Vingt-sept cen­ti­mètres de haut, pas davan­tage. Une gourde ronde et plate, avec un col court et deux petites anses au som­met — la forme exacte de ce qu’on appel­le­ra plus tard une gourde de pèle­rin, et qui exis­tait déjà, sans pèle­rins, mille cinq cents ans avant notre ère.

Elle vient de Palai­kas­tro, à l’ex­tré­mi­té orien­tale de la Crète, là où la côte se replie sur une plaine étroite et où l’on culti­vait l’o­li­vier. Elle est aujourd’­hui au musée d’Hé­rak­lion, sous verre, éclai­rée par le bas.

La façon dont elle a été fabri­quée mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle explique une par­tie du reste. Le potier a tour­né deux assiettes très plates en argile fine, puis, avant que l’ar­gile ne sèche com­plè­te­ment — au stade dit du cuir, quand la matière est encore souple mais ne s’af­faisse plus —, il les a assem­blées dos à dos. On voit encore, au centre de chaque face, le cercle lais­sé par le tour. Le col, les anses et le pied ont été ajou­tés à la main. La gourde était faite pour conte­nir un liquide qui valait la peine d’être ver­sé len­te­ment. De l’huile par­fu­mée, probablement.

Ensuite quel­qu’un a peint un poulpe dessus.

Pas un poulpe déco­ra­tif, pas un poulpe en frise, pas un poulpe réduit à un motif géo­mé­trique. Un poulpe entier, vu de face, mais nageant en dia­go­nale, comme s’il tra­ver­sait la panse du vase en biais. Les bras s’é­cartent et couvrent la tota­li­té de la sur­face dis­po­nible. Entre eux, le peintre a glis­sé des our­sins, des tri­tons, des rochers avec des algues. Il ne reste aucun vide. C’est le prin­cipe que les his­to­riens de l’art appellent, avec cette élé­gance latine dont ils ont le secret, l’hor­ror vacui — la peur du vide.

Le musée d’Hé­rak­lion attri­bue cette pièce à un arti­san qu’on ne connaît que par sa main, et qu’on a fini par bap­ti­ser le Maître du style marin. On lui donne aus­si une jarre à étrier trou­vée à Gour­nia, à une tren­taine de kilo­mètres de là. Deux objets, un tem­pé­ra­ment. C’est tout ce qu’on aura jamais de lui.

Le pro­blème du peintre : cou­vrir une sphère

Il faut pen­ser à ce que c’est, maté­riel­le­ment, que de déco­rer un vase.

La sur­face est convexe. Elle fuit dans toutes les direc­tions. Une scène rec­tan­gu­laire, celle qu’on pein­drait sur un mur, s’y déforme immé­dia­te­ment : les per­son­nages s’é­crasent aux extré­mi­tés, les lignes hori­zon­tales se courbent, la com­po­si­tion se dérobe dès qu’on tourne l’ob­jet d’un quart de tour. Pen­dant des siècles, la solu­tion cré­toise avait consis­té à cou­vrir les vases de spi­rales, de rosaces, de motifs qui n’ont ni haut ni bas et qui acceptent donc n’im­porte quelle cour­bure. Les céra­miques dites de Kamares, claires sur fond sombre, sont le som­met de cette logique — et elles ne repré­sentent presque rien.

Et puis, au Minoen récent IB, autour de 1500 avant notre ère, deux choses changent en même temps.

D’a­bord l’in­ver­sion chro­ma­tique : on passe au sombre sur fond clair. Cette conven­tion-là tien­dra en Grèce, à peu de chose près, pen­dant mille ans. Ensuite l’ap­pa­ri­tion d’un réper­toire figu­ra­tif entiè­re­ment marin : poulpes, argo­nautes, tri­tons, murex, étoiles de mer, our­sins. Les archéo­logues rangent cet ensemble dans ce qu’ils nomment la Tra­di­tion pala­tiale spé­ciale, et le style marin en est la branche la plus spectaculaire.

Un détail de ce réper­toire mérite qu’on s’y arrête. Par­mi les vases du style marin figure un rhy­ton de Zakros entiè­re­ment cou­vert de murex. Le murex n’est pas un coquillage comme les autres : c’est celui dont on extrait, glande par glande, le colo­rant qui devien­dra la pourpre — la tein­ture la plus chère de l’An­ti­qui­té, celle des Phé­ni­ciens de Tyr, celle des our­lets de séna­teurs et des man­teaux d’empereurs byzantins.

Or l’ar­chéo­lo­gie cré­toise a mis au jour des amas de coquilles bri­sées et des ins­tal­la­tions de tein­ture bien anté­rieurs à tout ce qu’on connaît au Levant : à Kom­mos dès le Minoen moyen, sur l’î­lot de Chrys­si, à Kou­pho­ni­si. Et à Palai­kas­tro même, sur les pentes du Kas­tri, il y a un dépôt de murex écra­sés que Bosan­quet avait déjà signa­lé au début du siècle dernier.

Autre­ment dit, dans le vil­lage où l’on pei­gnait la plus belle gourde à poulpe de l’âge du bronze, on cas­sait aus­si des coquillages par mil­liers pour en tirer du vio­let. Le même monde, la même odeur de marée, deux indus­tries qui se tournent le dos et qui puisent dans le même sac.

Ce que je trouve remar­quable, c’est que le poulpe est la seule créa­ture de la Médi­ter­ra­née qui résolve le pro­blème du peintre au lieu de le poser. Il n’a pas d’o­rien­ta­tion. Il n’a pas de dos. Ses bras sont huit lignes souples qui peuvent par­tir dans huit direc­tions sans que rien paraisse contraint. On peut l’é­ti­rer, l’en­rou­ler, le faire épou­ser un col ou une panse : il reste lui-même. Un tau­reau sur un vase rond est un tau­reau défor­mé. Un poulpe sur un vase rond est un poulpe.

Je ne pré­tends pas que ce soit la rai­son pour laquelle il a été choi­si. Sim­ple­ment, c’est une rai­son suf­fi­sante pour qu’il ait duré.

Une date qui refuse de se fixer

Il faut main­te­nant par­ler de Thé­ra, parce que tout le monde en parle, et parce que la ques­tion est moins réglée qu’on ne le croit.

À une cen­taine de kilo­mètres au nord de la Crète, le vol­can de San­to­rin a explo­sé. C’est l’un des plus grands évé­ne­ments érup­tifs de l’Ho­lo­cène. Il a ense­ve­li la ville d’A­kro­ti­ri sous qua­rante mètres de cendre et de ponce, et la cendre s’est dépo­sée jus­qu’en Ana­to­lie et en Égypte.

Reste à savoir quand.

Deux méthodes donnent deux réponses, et l’é­cart entre elles est d’à peu près un siècle. Les data­tions au radio­car­bone effec­tuées sur des légu­mi­neuses et des grains scel­lés sous les dépôts érup­tifs, ain­si que sur une branche d’o­li­vier prise dans la ponce, situent l’é­vé­ne­ment autour de 1600 avant notre ère, voire un peu avant. Les syn­chro­nismes archéo­lo­giques — c’est-à-dire les cor­res­pon­dances éta­blies entre les couches cré­toises, les objets chy­priotes, les niveaux égyp­tiens et levan­tins — plaident au contraire pour un évé­ne­ment plus tar­dif, autour de 1500.

Cent ans. À cette échelle, ce n’est presque rien, et c’est énorme : c’est la dif­fé­rence entre une catas­trophe qui pré­cède l’a­po­gée minoenne et une catas­trophe qui l’interrompt.

Le débat s’est dépla­cé récem­ment. Des mesures de radio­car­bone effec­tuées année par année sur des cernes d’arbres calen­dai­re­ment datés ont mon­tré un déca­lage par rap­port à la courbe de cali­bra­tion inter­na­tio­nale, ce qui ramène la four­chette vers le sei­zième siècle. En 2023, une étude por­tant sur un arbuste d’o­li­vier ense­ve­li à Thé­ra­sia est allée dans le même sens : milieu du sei­zième siècle. La branche d’o­li­vier de 2006, long­temps consi­dé­rée comme déci­sive, a par ailleurs été contes­tée — dater du bois d’o­li­vier est une opé­ra­tion dif­fi­cile, cet arbre pro­duit des cernes irré­gu­liers et par­fois discontinus.

Bref, on res­serre, on ne conclut pas.

Pour­quoi cela nous inté­resse ici : le style marin appar­tient au Minoen récent IB. L’é­rup­tion, elle, tombe à la fin du Minoen récent IA. Autre­ment dit, les plus beaux poulpes de Crète ont été peints après que la mon­tagne a sauté.

Un lec­teur du Per­ro­quet sué­dois avait pro­po­sé, il y a quelques années, une hypo­thèse sédui­sante : le tsu­na­mi consé­cu­tif à l’é­rup­tion aurait jeté sur les côtes des poulpes énormes, et le motif serait né de cette ren­contre. La chro­no­lo­gie ne lui donne pas tort sur l’ordre des évé­ne­ments. Elle ne lui donne pas rai­son non plus. Le poulpe figu­rait déjà, sous des formes plus timides, dans le réper­toire minoen anté­rieur ; et rien, dans les textes ou dans les images, ne relie expli­ci­te­ment le motif à la catastrophe.

Je note sim­ple­ment ceci, sans en tirer de thèse : une géné­ra­tion de peintres a pro­duit ses images les plus ten­dues, les plus satu­rées, les plus vivantes, dans les décen­nies qui ont sui­vi le plus grand désastre natu­rel connu de leur monde. Les his­to­riens de l’art se méfient de ce genre de coïn­ci­dence, et ils ont rai­son. Elle reste là quand même.

L’a­ni­mal qu’on avait sous les yeux

On oublie sou­vent que ces gens man­geaient des poulpes.

Ils les pêchaient à la nasse, au har­pon, à la main dans les trous de rocher. Ils les frap­paient contre la pierre pour atten­drir la chair, comme on le fait tou­jours dans les ports de la mer Égée. Ils savaient à quelle pro­fon­deur les trou­ver, en quelle sai­son, et ce que fait un poulpe quand on l’approche.

Cela se voit dans la pein­ture. Les grands yeux du poulpe de Palai­kas­tro, qui frappent tous les visi­teurs par leur air presque comique, ne sont pas une inven­tion déco­ra­tive : le poulpe a effec­ti­ve­ment des yeux dis­pro­por­tion­nés, laté­raux, avec une pupille hori­zon­tale, et il les tourne vers vous. Les ven­touses sont peintes sur toute la lon­gueur des bras, ce qu’au­cune pers­pec­tive réelle ne per­met­trait — mais c’est là un choix de savoir, pas d’i­gno­rance. Le peintre montre ce qu’il sait qui est là.

Il fau­dra attendre mille ans pour qu’un Grec écrive ce que tout le monde voyait. Aris­tote, dans l’His­toire des ani­maux, observe les cépha­lo­podes autour de Les­bos et note qu’ils changent de cou­leur, qu’ils émettent leur encre, que la seiche s’en sert non seule­ment par peur mais pour se dis­si­mu­ler — elle se montre devant son nuage puis recule dedans. Il dis­tingue les usages du poulpe, du cal­mar et de la seiche. Ce sont, dans toute la lit­té­ra­ture ancienne, quelques-unes des pages où l’on sent le plus net­te­ment quel­qu’un qui a regar­dé longtemps.

Cinq siècles après lui, Oppien, dans un poème didac­tique sur la pêche, écrit que per­sonne n’i­gnore l’art du poulpe, qui se rend sem­blable au rocher qu’il embrasse. Le mot qu’il emploie est technē. Un savoir-faire. Une technique.

Il y a là quelque chose que le Minoen de 1500 n’au­rait pas for­mu­lé ain­si mais qu’il connais­sait cer­tai­ne­ment : le poulpe est l’a­ni­mal qui imite. Celui qui devient la sur­face qu’il touche. Peindre un imi­ta­teur sur un vase, c’est-à-dire sur une sur­face qui prend elle-même la forme qu’on lui donne, n’est pas un geste inno­cent. Les Romains le com­pren­dront très bien, et met­tront des poulpes au centre de leurs mosaïques d’emble­ma­ta marins — à Pom­péi, le poulpe, la lan­gouste et la murène se dis­putent la place cen­trale d’un pave­ment, et le spec­ta­teur qui les regarde se sou­vient que le poulpe, lui, sait se faire pavement.

Le motif passe sur le continent

Les Mycé­niens l’ont vu, et ils l’ont voulu.

C’est un mou­ve­ment qu’on observe dans presque tous les domaines : la Crète pro­duit, le conti­nent copie, puis le conti­nent domine. À la fin du quin­zième siècle, Cnos­sos est détruit, l’in­fluence minoenne recule, et les ate­liers du Pélo­pon­nèse prennent la main sur les cir­cuits d’ex­por­ta­tion. Mais le poulpe, lui, passe.

L’ob­jet qui montre le mieux ce pas­sage est une amphore à trois anses conser­vée au Musée natio­nal d’A­thènes, trou­vée dans une tombe du cime­tière mycé­nien de Pro­sym­na, près d’Ar­gos. Elle date du quin­zième siècle. Elle appar­tient à la caté­go­rie des amphores dites pala­tiales, forme emprun­tée aux modèles cré­tois. Trois grands poulpes en couvrent la panse, avec des rochers et des algues. La main est mycé­nienne ; la gram­maire est encore entiè­re­ment crétoise.

Puis quelque chose se met à bou­ger, len­te­ment, dans le sens de la simplification.

Au Hel­la­dique récent IIIA, le réper­toire natu­ra­liste recule. La jarre à étrier devient une forme domi­nante. De nou­veaux motifs appa­raissent — le coquillage en volute, la fleur sty­li­sée — qui sont d’emblée des sché­mas, pas des obser­va­tions. Le style mycé­nien s’u­ni­for­mise sur une immense aire, de la Sicile au Levant, avec une régu­la­ri­té de pro­duc­tion presque industrielle.

Le poulpe sur­vit à cette nor­ma­li­sa­tion, mais il en sort trans­for­mé. Ce n’est plus l’a­ni­mal sai­si dans son mou­ve­ment. C’est un signe qui garde la mémoire d’un animal.

Comp­ter les bras

Il y a, au musée Get­ty, une jarre à étrier des îles grecques sur laquelle un poulpe est peint sans corps. Il n’a plus que six bras. Ses yeux sont deve­nus deux rosettes posées près de la base du vase. Le cata­logue emploie le mot dégé­né­ré, qui est un terme tech­nique et qui sonne quand même comme un jugement.

Ce genre de dérive est la règle. À par­tir du dou­zième siècle, on trouve des poulpes à sept bras, à six, à cinq, à quatre. On trouve des poulpes réduits à deux spi­rales symé­triques et à une paire de points. On trouve, sur cer­taines pièces tar­dives, des motifs qu’un œil non pré­ve­nu ne recon­naî­trait jamais comme des poulpes si l’on ne pou­vait pas remon­ter la série vase par vase jus­qu’à Palaikastro.

Un cas par­ti­cu­lier mérite d’être signa­lé, parce qu’il a pro­duit une petite contro­verse savante que j’aime bien. Le cercle des tombes A de Mycènes a livré des orne­ments funé­raires en feuille d’or en forme de poulpe. Tous ont sept bras. Un cher­cheur a pro­po­sé d’y voir la repré­sen­ta­tion d’une espèce réelle, Hali­phron atlan­ti­cus, le poulpe dit à sept bras — un ani­mal de haute mer, géla­ti­neux, dont les mâles dis­si­mulent leur hui­tième bras dans une poche située sous l’œil droit, ce qui leur donne effec­ti­ve­ment l’air d’en avoir sept. Un spé­cia­liste des cépha­lo­podes lui a répon­du, publi­ca­tion à l’ap­pui, que rien n’au­to­ri­sait cette iden­ti­fi­ca­tion : Hali­phron vit en pro­fon­deur, on ne le voit presque jamais, et la réduc­tion du nombre de bras est un phé­no­mène banal dans l’art égéen tardif.

Je ne tranche pas. La pro­po­si­tion reste sur la table, contes­tée. Ce qui m’in­té­resse, c’est qu’elle est le symp­tôme d’un vrai malaise : dès qu’un motif ancien s’é­carte du réel, nous cher­chons déses­pé­ré­ment un réel qui l’ex­pli­que­rait. Il est plus dif­fi­cile d’ad­mettre qu’un peintre du dou­zième siècle avant notre ère ait sim­ple­ment ces­sé de compter.

Le poulpe des­cend dans les tombes

Et c’est ici que l’his­toire change de nature.

À par­tir du Minoen récent IIIB, au trei­zième siècle, le poulpe cesse d’être un orne­ment de pres­tige pour deve­nir autre chose. On le trouve de plus en plus sou­vent sur les lar­nakes, ces cuves d’ar­gile en forme de bai­gnoire ou de coffre dans les­quelles les Cré­tois inhu­maient leurs morts. Un poulpe, par­fois deux, peints sur le flanc du cercueil.

Au même moment, un ate­lier de Cha­nia, sur la côte nord-ouest de l’île, se met à pro­duire de petites jarres à étrier déco­rées d’un ou deux poulpes, avec une inven­ti­vi­té qui contraste avec la mono­to­nie ambiante. Ces jarres deviennent l’une des formes les plus carac­té­ris­tiques de la fin de l’âge du bronze égéen.

La sta­tis­tique est élo­quente. Les jarres à étrier au poulpe ne repré­sentent qu’une part infime du mobi­lier trou­vé dans les habi­tats — quelques pour­cents. Elles sont, en écra­sante majo­ri­té, des objets de tombe.

Que fai­sait-on avec elles ? Une jarre à étrier sert à conte­nir et à ver­ser de l’huile. Dans un contexte funé­raire, cela signi­fie des onc­tions, des liba­tions, des gestes accom­plis au bord de la fosse et dont il ne reste que le réci­pient. L’ob­jet est dépo­sé avec le mort, visible, déco­ra­tif, coû­teux. C’est un objet de mons­tra­tion autant qu’un contenant.

Reste à savoir pour­quoi le poulpe.

Une hypo­thèse, avan­cée par l’ar­chéo­lo­gie ita­lienne, relie le motif à l’eau, au pas­sage et à la régé­né­ra­tion. Elle a pour elle une cohé­rence médi­ter­ra­néenne large : la mer comme lieu de tra­ver­sée, l’a­ni­mal capable de repous­ser un bras arra­ché, la créa­ture qui vit dans les creux du rocher — dans les trous, lit­té­ra­le­ment, comme les morts.

Elle a contre elle qu’au­cun texte ne la confirme. Le linéaire B, quand on le déchiffre, parle de rations d’orge, de trou­peaux et de noms de divi­ni­tés ; il ne dit rien des poulpes.

Je pré­fère m’en tenir à ce qui est véri­fiable et qui suf­fit à don­ner le ver­tige : pen­dant envi­ron trois siècles, dans une grande par­tie de l’É­gée, on a dépo­sé auprès des morts des vases por­tant l’i­mage d’un ani­mal capable de se glis­ser dans n’im­porte quelle ouver­ture, de chan­ger de cou­leur, et de refaire ce qu’on lui a coupé.

avec les jarres d’huile

Un motif ne voyage pas seul. Il voyage avec ce qui le porte.

Pour mesu­rer ce que cela veut dire concrè­te­ment, il faut se sou­ve­nir de ce qu’on a remon­té du fond de l’eau au large d’U­lu­bu­run, sur la côte lycienne. Un navire cou­lé dans le der­nier tiers du XIVe siècle, quelque part entre 1335 et 1305. Dix tonnes de cuivre chy­priote en lin­gots à peau de bœuf — trois cent cin­quante-quatre pièces, ran­gées en quatre files dans la cale. Une tonne d’é­tain, le rap­port exact qu’il faut pour faire du bronze. Cent qua­rante-neuf jarres cana­néennes, dont la plu­part conte­naient de la résine de téré­binthe. De l’i­voire d’hip­po­po­tame et d’é­lé­phant, des ron­dins d’é­bène venus d’A­frique, des lin­gots de verre bleu de cobalt, plu­sieurs jeux de poids de balance aux stan­dards proche-orien­taux, des tablettes à écrire en bois pliantes à char­nières d’i­voire, un sca­ra­bée d’or au car­touche de Néfer­ti­ti. Et, au milieu de tout cela, de la céra­mique mycé­nienne et chy­priote. Une seule coque conte­nait le cata­logue d’un monde.

C’est dans ces cales-là que les vases cir­culent. Non comme car­gai­son prin­ci­pale — le poids et la valeur sont dans le métal — mais comme fret d’ac­com­pa­gne­ment, cadeau, effet per­son­nel de mar­chand, embal­lage d’une huile par­fu­mée qui vaut plus cher que son réci­pient. Le poulpe voyage à titre secon­daire. C’est presque tou­jours ain­si que les images voyagent.

La jarre à étrier est le conte­neur stan­dard du com­merce égéen de l’huile. On en trouve par mil­liers autour de la Médi­ter­ra­née orien­tale, jus­qu’en Sicile et en Sar­daigne à l’ouest. Cer­taines, en Crète et sur le conti­nent, portent des ins­crip­tions peintes en linéaire B — des men­tions admi­nis­tra­tives, l’é­qui­valent d’une éti­quette d’ex­pé­di­tion. C’est un objet de logis­tique avant d’être un objet d’art.

Et voi­ci où on les retrouve.

À Ouga­rit, sur la côte syrienne, dans le port de Minet el-Bei­da, on a exhu­mé un rhy­ton égéen orné d’un poulpe peint. Le grand comp­toir levan­tin de la fin de l’âge du bronze, celui où l’on écri­vait en six langues et où l’on inven­tait un alpha­bet, avait dans ses mai­sons des vases venus de la mer Égée.

À Chypre, la céra­mique figu­ra­tive de la fin du bronze mêle pois­sons, hip­po­campes et poulpes, dans un réper­toire qui doit à la fois aux modèles mycé­niens, aux tra­di­tions orien­tales et aux usages locaux. L’i­co­no­gra­phie du pois­son y prend une valeur nette : vie, renais­sance, protection.

Sur la côte sud du Levant, au dou­zième siècle, appa­raît la céra­mique bichrome dite phi­lis­tine, dont les formes — le cra­tère, la jarre à étrier, la cruche à bec fil­trant — dérivent direc­te­ment des pro­to­types mycé­niens, tan­dis que le décor emprunte lar­ge­ment à Chypre. Les débats sur ce que cela signi­fie exac­te­ment — migra­tion, colo­ni­sa­tion, imi­ta­tion, appro­pria­tion — occupent l’ar­chéo­lo­gie levan­tine depuis qua­rante ans et ne sont pas près de se clore.

Et en Égypte, enfin, il faut évo­quer Tell el-Dab’a, l’an­cienne Ava­ris, dans le Del­ta. Des mil­liers de frag­ments de pein­tures murales y ont été mis au jour à par­tir des années 1990, dans un quar­tier pala­tial de la période thout­mo­side. La tech­nique est celle de la fresque sur enduit de chaux frais, incon­nue en Égypte avant Thout­mô­sis III et par­fai­te­ment attes­tée dans l’É­gée. Les conven­tions chro­ma­tiques sont minoennes — le bleu là où l’É­gypte met­trait du gris. Les motifs — sauts de tau­reau, grif­fons, frise de demi-rosettes — ren­voient à Cnos­sos, par­fois à l’é­chelle exacte des figures de la salle du trône.

L’ex­ca­va­teur en conclut que des artistes minoens ont tra­vaillé sur place. D’autres, dont Eric Cline, objectent qu’on ne peut pas le prou­ver et qu’il suf­fit d’in­vo­quer des arti­sans locaux pro­fon­dé­ment fami­liers de l’art égéen. Le débat reste ouvert, et il vaut mieux le pré­sen­ter comme tel.

Ce qu’on peut dire sans risque : au quin­zième siècle avant notre ère, dans un palais du Del­ta du Nil, quel­qu’un regar­dait des murs peints selon des conven­tions cré­toises. Le monde était plus petit qu’on ne l’i­ma­gine et plus grand qu’ils ne le pensaient.

il reste le poulpe

Puis tout tombe.

Vers 1200, les palais mycé­niens brûlent les uns après les autres. Ouga­rit dis­pa­raît. Hat­tu­sa est aban­don­née. Le sys­tème d’é­changes qui reliait l’É­gée, Chypre, le Levant et l’É­gypte cesse de fonc­tion­ner. On sait beau­coup de choses sur ce qui est détruit, très peu sur ce qui détruit.

Et dans les décen­nies qui suivent, dans un monde appau­vri, frag­men­té, sans admi­nis­tra­tion cen­trale, sans linéaire B, sans com­merce à longue dis­tance — le poulpe revient.

Les jarres à étrier au poulpe des dou­zième et onzième siècles consti­tuent l’un des rares groupes de céra­mique déco­ra­tive de qua­li­té pro­duits dans cette période. Elles sont grandes, ambi­tieuses, faites pour être vues. Elles appa­raissent au moment pré­cis où la plu­part des autres arts figu­ra­tifs de l’É­gée s’éteignent.

Une thèse consa­crée à ce cor­pus a mon­tré qu’on peut y dis­tin­guer des styles régio­naux nets : la Crète, le Dodé­ca­nèse, les Cyclades, l’At­tique déve­loppent cha­cun leurs conven­tions. Cette régio­na­li­sa­tion est en elle-même un docu­ment his­to­rique. Elle des­sine la carte d’un monde qui s’est défait en mor­ceaux et où chaque mor­ceau conti­nue, à sa manière, à peindre le même animal.

Il y a là un fait qui mérite qu’on s’y arrête sans en faire un sym­bole. Quand une civi­li­sa­tion perd ses palais, ses archives, ses cir­cuits, ses écri­tures, il lui reste des gestes. Un potier conti­nue de tour­ner. Un peintre conti­nue de tra­cer huit lignes qui partent d’un point. Il ne sait pro­ba­ble­ment plus d’où vient le motif ni ce qu’il vou­lait dire à Palai­kas­tro trois siècles plus tôt. Il le fait quand même, parce que c’est ce qu’on fait sur un vase.

Une vache, un poulpe, un car­ré creux

Le motif ne meurt pas avec l’âge du bronze. Il se réveille ailleurs, dans un contexte qui n’a plus rien à voir.

À Éré­trie, sur l’île d’Eu­bée, à la fin du sixième siècle avant notre ère, on frappe mon­naie. Les pre­mières émis­sions eubéennes sont contem­po­raines des pre­mières chouettes d’A­thènes. Sur l’a­vers, une vache qui se gratte le museau avec un sabot arrière — l’île était répu­tée pour son bétail. Sur le revers, dans un car­ré creux, un poulpe.

Il y res­te­ra. Le poulpe devient l’emblème civique d’É­ré­trie, et on le retrouve sur ses mon­naies pen­dant plus d’un siècle et demi.

À Syra­cuse, autre grande cité mari­time, on frappe des litrai d’argent ornées d’un poulpe dans les années 460, puis des bronzes où le poulpe figure au revers de la tête de la nymphe Aré­thuse. Le gra­veur syra­cu­sain observe l’a­ni­mal avec une exac­ti­tude qui n’a rien de mycé­nien : c’est un poulpe de natu­ra­liste, ramas­sé, bien pro­por­tion­né, les bras repliés.

Entre-temps, un potier de Corinthe a peint un poulpe sur un petit ary­balle à par­fum, vers 625–600. La forme n’a plus rien de cré­tois, le style non plus. Le motif, lui, a tenu neuf cents ans.

Je ne crois pas à une trans­mis­sion conti­nue et consciente. Il n’y a pas de lignée d’a­te­liers qui se seraient pas­sé le poulpe de géné­ra­tion en géné­ra­tion depuis Palai­kas­tro. Il y a une mer, un ani­mal abon­dant dans cette mer, des gens qui le pêchent et le mangent, et la pro­prié­té for­melle que j’é­vo­quais au début : huit bras conviennent admi­ra­ble­ment à un objet rond. Le motif se réin­vente chaque fois qu’on le laisse tran­quille assez longtemps.

L’in­con­nu

Reste, au bout de cette tra­ver­sée, une gêne qu’il faut nommer.

Nous appe­lons cela un sym­bole, et nous n’en savons rien. Nous par­lons de divi­ni­té marine, de régé­né­ra­tion, de pas­sage, parce que ce sont les caté­go­ries dont nous dis­po­sons et parce qu’un poulpe posé sur un cer­cueil demande une expli­ca­tion. Mais aucun Minoen, aucun Mycé­nien ne nous a lais­sé une phrase sur le sujet. Le cor­pus des textes de l’âge du bronze égéen est un cor­pus de comptabilité.

Ce qui sub­siste, c’est de la matière. De l’ar­gile fine tour­née très mince. Un pig­ment fer­ru­gi­neux qui vire au brun-noir à la cuis­son. Deux assiettes col­lées au stade du cuir. Un geste de pin­ceau, char­gé au départ, qui s’af­fine en s’é­loi­gnant du centre, exac­te­ment comme un bras de poulpe s’ef­file vers sa pointe.

Un jour de juillet, dans une crique de Crète orien­tale, j’ai vu un poulpe sor­tir d’une anfrac­tuo­si­té et se poser sur une pierre plate. En trois secondes, il a pris la cou­leur de la pierre. Il est res­té là, immo­bile, à peine visible, avec seule­ment un œil qui bougeait.

Je n’en tire aucune conclu­sion sur ce que pen­saient les gens de Palai­kas­tro. Je sais seule­ment qu’ils ont vu la même chose, dans la même eau, avec la même lumière, et qu’ils sont ren­trés à l’atelier.


Note de sources

Objets et attributions

  • Gourde du style marin de Palai­kas­tro, Minoen récent IB, h. 27 cm, Musée archéo­lo­gique d’Hé­rak­lion (inv. Π3383). Tech­nique d’as­sem­blage de deux plats tour­nés, décor de poulpe, our­sins, tri­tons, rochers et algues ; attri­bu­tion au « Maître du style marin », auquel est éga­le­ment don­née une jarre à étrier de Gour­nia. Notices du Musée d’Hé­rak­lion et de Smarthistory.
  • Amphore mycé­nienne à trois anses au décor de poulpes, XVe s. av. n.è., tombe 2 du cime­tière de Pro­sym­na, Musée natio­nal d’A­thènes, inv. Π 6725.
  • Jarre à étrier des îles à poulpe « dégé­né­ré » (six bras, yeux trans­for­més en rosettes), J. Paul Get­ty Museum.
  • Rhy­ton égéen à poulpe trou­vé à Minet el-Bei­da (Ouga­rit).
  • Ary­balle corin­thien à poulpe, v. 625–600 av. n.è., Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Art Museum.
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Byzance avant Constan­ti­nople : une modeste cité grecque du Bosphore

Byzance avant Constan­ti­nople : une modeste cité grecque du Bosphore

Byzance avant Constantinople

Une modeste cité grecque du Bosphore

Byzance avant Constan­ti­nople : une modeste cité grecque du Bosphore

On oublie tou­jours qu’a­vant d’être le nom­bril du monde, Byzance a été un port de pêcheurs accro­ché à un pro­mon­toire, entre deux mers qui ne vou­laient pas se res­sem­bler. Le Bos­phore, à cet endroit, se res­serre comme une gorge : quelques enca­blures séparent l’Eu­rope de l’A­sie, et le cou­rant y des­cend de la mer Noire avec une vigueur qui a long­temps décou­ra­gé les marins peu aguer­ris. C’est là, sur ce tri­angle de terre cer­né par la Corne d’Or et la Pro­pon­tide, qu’une poi­gnée de colons grecs a un jour plan­té un autel et tra­cé un sillon de fon­da­tion. Ils ne savaient pas qu’ils choi­sis­saient l’un des points les plus dis­pu­tés de la pla­nète. Ils cher­chaient sim­ple­ment un mouillage sûr et des pois­sons en abon­dance. Les deux se sont avé­rés exacts, et cela a suf­fi à faire d’eux, sans qu’ils s’en doutent, les pre­miers habi­tants d’une ville que l’his­toire ne lâche­rait plus.

La colo­nie que Delphes n’a­vait pas vou­lu nommer

La légende, rap­por­tée par plu­sieurs auteurs anciens et notam­ment par Stra­bon, veut que des colons de Mégare, cité modeste du Pélo­pon­nèse déjà connue pour sa pro­pen­sion à essai­mer des colo­nies sur les rives de la mer Noire et de la Pro­pon­tide, aient consul­té l’o­racle de Delphes avant de par­tir. La Pythie leur aurait indi­qué de s’ins­tal­ler « en face des aveugles ». For­mule sibyl­line, comme tou­jours chez elle, mais qui pren­drait tout son sens une fois les colons arri­vés sur place : sur la rive asia­tique du détroit se trou­vait déjà une colo­nie grecque, Chal­cé­doine, fon­dée quelques années plus tôt par d’autres Méga­riens. Or l’emplacement de Chal­cé­doine, pour­tant cor­rect, igno­rait super­be­ment les avan­tages du site d’en face — la pres­qu’île qui devien­drait Byzance, mieux pro­té­gée, mieux pla­cée pour sur­veiller le tra­fic mari­time, pour­vue d’un port natu­rel excep­tion­nel dans la Corne d’Or. Ceux qui avaient fon­dé Chal­cé­doine sans voir cela, disait la légende, ne pou­vaient être que des aveugles.

La tra­di­tion attri­bue la fon­da­tion à un cer­tain Byzas, fils du dieu Poséi­don et d’une nymphe locale selon cer­taines ver­sions, simple chef de l’ex­pé­di­tion méga­rienne selon d’autres, moins sou­cieuses de mytho­lo­gie. La date géné­ra­le­ment rete­nue par les auteurs anciens tourne autour de 660 avant notre ère, ce qui en ferait une fon­da­tion à peu près contem­po­raine de celles de Chal­cé­doine et d’autres colo­nies grecques du Pont-Euxin, dans cette grande vague de colo­ni­sa­tion qui, du VIIIe au VIe siècle, a essai­mé des cités grecques depuis l’Es­pagne jus­qu’au Caucase.

Mégare elle-même mérite qu’on s’y arrête un ins­tant, tant sa répu­ta­tion contre­dit l’am­pleur de son entre­prise colo­ni­sa­trice. Coin­cée entre Athènes et Corinthe, sur cet isthme étroit qui relie le Pélo­pon­nèse au reste de la Grèce conti­nen­tale, la cité pas­sait, chez les auteurs anciens, pour un lieu sans grand relief — Athènes en par­ti­cu­lier ne se pri­vait pas de moquer ses voi­sins méga­riens, qu’elle jugeait rustres et sans finesse, dans les comé­dies d’A­ris­to­phane notam­ment, où les Méga­riens font figure de pay­sans pauvres prêts à vendre jus­qu’à leurs propres filles dégui­sées en cochons pour quelques sacs de sel. Et pour­tant cette cité modeste, à l’é­troit sur son propre ter­ri­toire agri­cole insuf­fi­sant, a lan­cé au cours des VIIIe et VIIe siècles avant notre ère une poli­tique de colo­ni­sa­tion d’une ampleur remar­quable, essai­mant des éta­blis­se­ments le long des routes mari­times qui menaient vers la mer Noire : Chal­cé­doine d’a­bord, puis Byzance, mais aus­si Héra­clée du Pont, Chal­cé­doine encore une fois citée comme trem­plin vers d’autres fon­da­tions plus loin­taines comme Mésem­bria sur la côte bul­gare actuelle. Ce para­doxe d’une métro­pole obs­cure engen­drant des colo­nies appe­lées à un des­tin autre­ment plus consi­dé­rable n’est pas rare dans le monde grec archaïque — Corinthe elle-même, autre­ment plus puis­sante que Mégare, avait fon­dé Syra­cuse, appe­lée à éclip­ser lar­ge­ment sa fon­da­trice par la suite.

Les moti­va­tions de cette vague de colo­ni­sa­tion res­tent, comme sou­vent pour cette période mal docu­men­tée, affaire de recons­truc­tion his­to­rique plus que de cer­ti­tude abso­lue. On invoque géné­ra­le­ment la pres­sion démo­gra­phique sur des ter­ri­toires agri­coles exi­gus, la recherche de nou­veaux débou­chés com­mer­ciaux, par­fois aus­si des conflits internes aux cités d’o­ri­gine qui pous­saient cer­tains groupes à cher­cher for­tune ailleurs plu­tôt que de per­pé­tuer une que­relle sté­rile sur place. Pour Mégare, dont le ter­ri­toire mon­ta­gneux et pauvre ne pou­vait nour­rir qu’une popu­la­tion limi­tée, l’ou­ver­ture vers le Bos­phore et la mer Noire repré­sen­tait une oppor­tu­ni­té déci­sive : ces régions, encore lar­ge­ment inex­ploi­tées par les Grecs à cette date, offraient des terres fer­tiles, du pois­son en abon­dance, et sur­tout un accès direct aux routes com­mer­ciales qui, depuis la Scy­thie et les régions cau­ca­siennes, ache­mi­naient blé, four­rures, esclaves et métaux pré­cieux vers le monde méditerranéen.

On ne sait presque rien de la Byzance archaïque elle-même. Aucune fouille n’a per­mis d’ex­hu­mer grand-chose de cette période, la ville ayant été rebâ­tie, agran­die, détruite et recons­truite tant de fois que les strates les plus anciennes ont dis­pa­ru sous les palais, les églises et les mos­quées des siècles sui­vants. On ima­gine, faute de mieux, une bour­gade for­ti­fiée de quelques mil­liers d’âmes, vivant de la pêche — les bancs de thons qui des­cen­daient du Pont-Euxin à l’au­tomne ont fait, des siècles durant, la for­tune de la ville, au point que cer­taines mon­naies byzan­tines archaïques portent en effi­gie un thon sty­li­sé — et du contrôle, déjà, du tra­fic mari­time qui emprun­tait le détroit. Car c’est là toute l’af­faire : depuis l’An­ti­qui­té la plus recu­lée, qui­conque tient les rives du Bos­phore tient la route du blé pon­tique, cette céréale dont l’At­tique et bien d’autres cités grecques dépen­daient pour nour­rir leurs popu­la­tions. Byzance, minus­cule sur la carte, s’est trou­vée pla­cée, presque par hasard géo­gra­phique, au gou­lot d’é­tran­gle­ment d’un des grands cou­rants com­mer­ciaux du monde antique.

Cette pêche au thon, qu’on évoque sou­vent comme un détail pit­to­resque, mérite en réa­li­té qu’on s’y attarde, tant elle struc­ture dura­ble­ment l’é­co­no­mie et jus­qu’à l’i­ma­gi­naire de la ville. Les bancs de thons rouges, remon­tant du Pont-Euxin où ils se repro­duisent vers les eaux plus chaudes de la Pro­pon­tide et de la Médi­ter­ra­née à l’ap­proche de l’au­tomne, emprun­taient imman­qua­ble­ment le gou­let du Bos­phore, et les pêcheurs byzan­tins avaient déve­lop­pé, dès l’é­poque archaïque semble-t-il, des tech­niques de pêche par­ti­cu­liè­re­ment effi­caces tirant par­ti de cette confi­gu­ra­tion géo­gra­phique unique — des tours de guet ins­tal­lées sur les hau­teurs per­met­tant de repé­rer les bancs à l’ap­proche, des filets ten­dus en tra­vers du cou­rant aux endroits les plus pro­pices. Le pois­son séché et salé de Byzance, répu­té dans tout le monde grec, consti­tuait l’une des rares expor­ta­tions notables d’une ville par ailleurs dépour­vue de res­sources agri­coles suf­fi­santes pour nour­rir ne serait-ce que sa propre popu­la­tion, contrainte comme beau­coup de cités grecques côtières à impor­ter une par­tie sub­stan­tielle de son blé.

Géo­gra­phie d’un verrou

Il faut prendre le temps de décrire ce que repré­sen­tait, concrè­te­ment, cette posi­tion sur le Bos­phore, tant elle explique à elle seule l’es­sen­tiel du des­tin de la ville à tra­vers tous les siècles qui vont suivre. Le détroit, sur une tren­taine de kilo­mètres, relie la mer Noire à la mer de Mar­ma­ra, cette Pro­pon­tide des Anciens qui elle-même com­mu­nique avec la Médi­ter­ra­née par le détroit des Dar­da­nelles, l’an­cien Hel­les­pont où Xerxès avait fait jeter son pont de bateaux pour enva­hir la Grèce en 480. À l’en­droit où se dresse Byzance, le détroit se res­serre à moins d’un kilo­mètre de large par endroits, avec des cou­rants marins puis­sants, com­plexes, sou­vent contraires selon la pro­fon­deur — un cou­rant de sur­face des­cen­dant vers la Médi­ter­ra­née, un contre-cou­rant plus pro­fond remon­tant vers la mer Noire, phé­no­mène que les marins antiques connais­saient empi­ri­que­ment sans pou­voir se l’ex­pli­quer com­plè­te­ment, et qui ren­dait la navi­ga­tion dans le détroit périlleuse pour qui ne maî­tri­sait pas par­fai­te­ment ces subtilités.

Ajou­tons à cela la Corne d’Or, cette baie pro­fonde et étroite qui s’en­fonce sur plu­sieurs kilo­mètres au nord-ouest de la pres­qu’île, offrant un mouillage natu­rel abri­té des vents et des cou­rants du détroit lui-même, pro­té­gé qui plus est par un relief qui per­met­tait, moyen­nant une chaîne ten­due en tra­vers de l’en­trée — dis­po­si­tif qui allait deve­nir célèbre bien des siècles plus tard lors des sièges byzan­tins et otto­mans de la ville —, d’in­ter­dire l’ac­cès à toute flotte enne­mie. Cette com­bi­nai­son d’un détroit stra­té­gique, d’un port natu­rel excep­tion­nel et d’un site aisé­ment défen­dable sur trois côtés par la mer explique pour­quoi tant de puis­sances, tour à tour, ont vou­lu tenir ce site, quand bien même la ville elle-même, prise iso­lé­ment, ne repré­sen­tait qu’un enjeu éco­no­mique et démo­gra­phique modeste com­pa­ré aux grandes cités du monde grec comme Athènes, Corinthe ou plus tard Alexandrie.

Sous la botte perse

Le VIe siècle finis­sant voit l’Em­pire perse aché­mé­nide étendre son emprise sur l’A­sie Mineure puis, par contre­coup, sur les cités grecques d’Eu­rope qui bordent les détroits. Byzance ne fait pas excep­tion. Lorsque Darius Ier, vers 513 avant notre ère, lance sa grande expé­di­tion contre les Scythes au nord du Danube, c’est pré­ci­sé­ment par le Bos­phore qu’il fait pas­ser son armée, en uti­li­sant un pont de bateaux construit, dit-on, par l’in­gé­nieur grec Man­dro­clès de Samos, un peu plus au nord de la ville elle-même, à l’en­droit le plus étroit du détroit. Héro­dote raconte l’é­pi­sode avec sa gour­man­dise habi­tuelle pour les détails tech­niques et les anec­dotes de cour, s’at­tar­dant lon­gue­ment sur la prouesse tech­nique que repré­sen­tait ce pont flot­tant assem­blé à par­tir de navires amar­rés bord à bord sur toute la lar­geur du détroit, recou­verts d’un plan­cher conti­nu per­met­tant à l’in­fant­te­rie et à la cava­le­rie perses de tra­ver­ser comme sur la terre ferme. Il rap­porte éga­le­ment, avec ce mélange d’ad­mi­ra­tion et d’i­ro­nie qui carac­té­rise son trai­te­ment des Perses tout au long de son Enquête, l’a­nec­dote selon laquelle Darius, après avoir fran­chi le détroit, aurait fait éri­ger deux stèles com­mé­mo­ra­tives sur les hau­teurs domi­nant le Bos­phore, l’une gra­vée en écri­ture grecque, l’autre en écri­ture cunéi­forme assy­rienne, énu­mé­rant les peuples qui com­po­saient son armée — geste de pro­pa­gande impé­riale autant que marque durable lais­sée dans un pay­sage qui allait, des siècles plus tard, se cou­vrir d’ins­crip­tions d’une tout autre nature. Mais ce qui nous inté­resse ici est plus pro­saïque : Byzance, à cette date, est déjà sous influence, sinon sous domi­na­tion directe, perse.

L’ex­pé­di­tion scythe de Darius elle-même se sol­de­ra par un échec rela­tif, l’ar­mée perse ne par­ve­nant pas à sou­mettre ces popu­la­tions nomades insai­sis­sables qui pra­ti­quaient déjà, deux mille ans avant que la tac­tique ne porte un nom savant, une forme de poli­tique de la terre brû­lée face à l’en­va­his­seur, se déro­bant sans cesse au contact plu­tôt que d’ac­cep­ter la bataille ran­gée que recher­chait Darius. Mais l’é­chec de cette expé­di­tion scythe n’af­fecte en rien la main­mise perse sur les régions tra­ver­sées lors de la marche d’al­ler et de retour, dont Byzance et l’en­semble de la région des détroits, qui res­tent sous admi­nis­tra­tion perse, inté­grées à cette vaste satra­pie que les Grecs appe­laient Thrace ou Hel­les­pon­tine Phry­gie selon les décou­pages admi­nis­tra­tifs aché­mé­nides suc­ces­sifs, pen­dant les décen­nies qui suivent, jus­qu’aux guerres médiques pro­pre­ment dites qui, à par­tir de 490 puis sur­tout de 480–479, allaient rebattre les cartes de toute la région égéenne.

La ville reste dans l’or­bite aché­mé­nide jus­qu’aux guerres médiques. En 478, au len­de­main de la vic­toire grecque de Pla­tées, c’est le régent spar­tiate Pau­sa­nias qui vient mettre le siège devant Byzance, alors tenue par une gar­ni­son perse, et qui finit par s’en empa­rer. L’é­pi­sode est racon­té par Thu­cy­dide dans le livre pre­mier de son His­toire de la guerre du Pélo­pon­nèse, et il vaut le détour car il donne à voir, pour la pre­mière fois avec quelque pré­ci­sion, le carac­tère du per­son­nage qui allait, pour peu de temps, deve­nir maître de la ville : Pau­sa­nias, vain­queur de Pla­tées et héros pan­hel­lé­nique, se serait pris de goût pour les manières perses au point de scan­da­li­ser ses propres alliés grecs, adop­tant le cos­tume mède, s’en­tou­rant d’une garde perse, et nouant, si l’on en croit Thu­cy­dide, une cor­res­pon­dance secrète avec le Grand Roi lui-même. Rap­pe­lé à Sparte pour s’ex­pli­quer, il fini­ra tra­gi­que­ment, mort de faim dans un temple où il s’é­tait réfu­gié — mais ceci est une autre his­toire, qui se joue loin de Byzance, même si la ville en a été, un temps, le théâtre.

Ce qu’il faut rete­nir de cet épi­sode, c’est que Byzance, dès le Ve siècle, appa­raît comme un poste avan­cé dis­pu­té entre grandes puis­sances, un lieu où l’on vient com­battre pour des rai­sons qui dépassent lar­ge­ment la ville elle-même. Elle n’est pas encore un enjeu en soi ; elle est un ver­rou que l’on veut tenir pour contrô­ler autre chose — le pas­sage vers la mer Noire, l’ac­cès au blé, la route vers la Scy­thie ou vers l’A­na­to­lie. Cette fonc­tion de ver­rou, cette voca­tion au strict et au stra­té­gique plu­tôt qu’au gran­diose, va défi­nir son des­tin pour des siècles.

Dans le sillage d’Athènes

Après le départ contraint de Pau­sa­nias, c’est Athènes qui recueille l’hé­ri­tage. Byzance entre dans la Ligue de Délos, cette alliance défen­sive diri­gée par Athènes contre la menace perse et qui, très vite, se trans­forme en un empire mari­time athé­nien à peine dégui­sé. La ville paie tri­but au tré­sor com­mun — deve­nu tré­sor athé­nien après le trans­fert du siège de la ligue de Délos à Athènes en 454 — et son impor­tance stra­té­gique en fait l’un des membres les plus sur­veillés de cette alliance. Car Athènes, plus que toute autre cité grecque, dépend du blé venu du Pont-Euxin, et qui­conque tient Byzance tient, d’une cer­taine manière, la tra­chée d’Athènes.

Les rela­tions entre Byzance et Athènes ne sont pour­tant pas un long fleuve tran­quille. En 440, la ville se révolte, dans le sillage de la révolte plus large de Samos contre la tutelle athé­nienne — Thu­cy­dide évoque briè­ve­ment l’é­pi­sode sans s’y attar­der, occu­pé qu’il est par le récit samien. Péri­clès en per­sonne, dit-on, doit inter­ve­nir pour rame­ner la ville dans le rang. Puis, pen­dant la longue guerre du Pélo­pon­nèse qui oppose Athènes à Sparte de 431 à 404, Byzance change plu­sieurs fois de camp, au gré des for­tunes mili­taires et des ambi­tions de ses élites locales, tan­tôt fidèle à Athènes, tan­tôt séduite par les pro­messes spartiates.

L’é­pi­sode le plus haut en cou­leur de cette période met en scène Alci­biade, ce per­son­nage flam­boyant et retors dont la car­rière tra­verse tous les camps de la guerre du Pélo­pon­nèse — allié d’A­thènes, puis de Sparte, puis de la Perse, puis à nou­veau d’A­thènes, sans jamais ces­ser d’ins­pi­rer une méfiance mêlée de fas­ci­na­tion. En 408, à la tête d’une flotte athé­nienne, Alci­biade reprend Byzance aux Spar­tiates après un siège com­pli­qué par les dis­sen­sions internes de la ville elle-même, où un par­ti pro-athé­nien finit par ouvrir les portes. Xéno­phon, dans ses Hel­lé­niques, qui prennent le relais de Thu­cy­dide res­té inache­vé, raconte l’é­pi­sode avec un luxe de détails sur les trac­ta­tions noc­turnes et les tra­hi­sons de palais qui donnent à cette his­toire byzan­tine un tour presque roma­nesque, comme si la ville, déjà, savait pro­duire ce genre de récits de coups d’É­tat feu­trés qui allaient deve­nir sa marque de fabrique tout au long de son his­toire, jus­qu’aux intrigues du Grand Palais des empe­reurs chrétiens.

Le détail le plus savou­reux de cet épi­sode concerne la gar­ni­son pélo­pon­né­sienne lais­sée sur place par Sparte pour tenir la ville : son com­man­dant, un cer­tain Clearque, avait quit­té Byzance peu avant pour aller lever des fonds ailleurs, lais­sant la place sous l’au­to­ri­té de subor­don­nés moins expé­ri­men­tés et sur­tout moins popu­laires auprès d’une popu­la­tion byzan­tine déjà lasse des exac­tions et des réqui­si­tions impo­sées par l’oc­cu­pant spar­tiate. C’est cette las­si­tude, plus que la seule habi­le­té mili­taire athé­nienne, qui explique la rapi­di­té avec laquelle le par­ti pro-athé­nien de la ville, une fois les troupes athé­niennes aux portes, par­vient à ouvrir dis­crè­te­ment l’une des portes de la cité pen­dant la nuit, per­met­tant à Alci­biade et ses hommes de s’in­tro­duire sans grand com­bat, pre­nant à revers la gar­ni­son pélo­pon­né­sienne qui se retrouve pié­gée entre les Athé­niens infil­trés à l’in­té­rieur et la popu­la­tion elle-même, retour­née contre elle. Clearque, reve­nu trop tard pour empê­cher la chute de la ville, ne pour­ra que consta­ter les dégâts, tan­dis qu’Al­ci­biade, fidèle à son sens consom­mé de la mise en scène poli­tique, se mon­tre­ra éton­nam­ment clé­ment envers les vain­cus spar­tiates, cher­chant à se ména­ger, comme tou­jours chez ce per­son­nage insai­sis­sable, toutes les portes de sor­tie pos­sibles pour l’avenir.

La défaite finale d’A­thènes en 404 fait à nou­veau bas­cu­ler Byzance dans l’or­bite spar­tiate, sous l’au­to­ri­té d’un har­moste — ces gou­ver­neurs mili­taires que Sparte ins­tal­lait dans les cités qu’elle contrô­lait, sou­vent avec une bru­ta­li­té qui contras­tait fâcheu­se­ment avec la pro­pa­gande spar­tiate de la libé­ra­tion des cités grecques face à l’im­pé­ria­lisme athé­nien. Puis, comme la puis­sance spar­tiate décline à son tour au IVe siècle, la ville oscille encore, entre alliance avec Athènes rede­ve­nue puis­sance mari­time dans la seconde confé­dé­ra­tion athé­nienne, ten­ta­tives d’in­dé­pen­dance, et pres­sions crois­santes venues du nord, où gran­dit une puis­sance nou­velle : la Macédoine.

Le siège de Phi­lippe et les chiens providentiels

En 340 avant notre ère, Phi­lippe II de Macé­doine, père d’A­lexandre, occu­pé à étendre métho­di­que­ment son emprise sur la Grèce, met le siège devant Byzance, qui refuse de se sou­mettre et sol­li­cite l’aide d’A­thènes. Le siège s’é­ter­nise, l’hi­ver approche, et c’est alors — si l’on en croit la tra­di­tion rap­por­tée notam­ment par Hésy­chios de Milet, un auteur byzan­tin bien plus tar­dif qui com­pile les légendes fon­da­trices de sa ville — qu’un inci­dent pro­vi­den­tiel sauve la cité : une nuit sombre et plu­vieuse, alors que les Macé­do­niens tentent une attaque sur­prise par la Corne d’Or en pro­fi­tant de l’obs­cu­ri­té, des chiens se mettent à aboyer fré­né­ti­que­ment, réveillant la gar­ni­son qui repousse l’as­saut. Cer­taines ver­sions de la légende ajoutent qu’une lumière sou­daine — un crois­sant de lune appa­rais­sant entre les nuages — vint éga­le­ment tra­hir les assaillants, ce qui expli­que­rait, selon une tra­di­tion tar­dive et sans doute lar­ge­ment rétros­pec­tive, l’a­dop­tion du crois­sant comme sym­bole de la ville, bien avant qu’il ne devienne, des siècles plus tard, l’emblème d’un tout autre pou­voir sur ces mêmes rives.

Il faut prendre ces récits pour ce qu’ils sont : des légendes patrio­tiques construites après coup, comme toutes les cités grecques savaient en fabri­quer pour expli­quer leurs bonnes for­tunes mili­taires. Ce qui est plus soli­de­ment éta­bli, c’est que Phi­lippe échoue effec­ti­ve­ment devant Byzance, contraint de lever le siège après l’in­ter­ven­tion d’une flotte de secours athé­nienne, corin­thienne et rho­dienne. C’est l’une des rares défaites de la car­rière mili­taire de Phi­lippe, et elle vaut à Byzance une répu­ta­tion de ville impre­nable qui la sui­vra long­temps — répu­ta­tion qui allait être cruel­le­ment démen­tie quelques siècles plus tard, mais on n’en est pas encore là.

Le siècle hel­lé­nis­tique : entre les géants

La mort d’A­lexandre en 323 et le par­tage de son empire entre ses géné­raux plongent tout le monde grec dans deux siècles de guerres inces­santes entre royaumes hel­lé­nis­tiques rivaux — Séleu­cides en Asie, Pto­lé­mées en Égypte, Anti­go­nides en Macé­doine, sans comp­ter les royaumes plus petits comme celui de Per­game ou celui, éphé­mère mais colo­ré, des Galates ins­tal­lés en Asie Mineure après leurs raids dévas­ta­teurs du IIIe siècle. Byzance, dans ce jeu de puis­sances, adopte une poli­tique que l’on pour­rait qua­li­fier de sur­vie pru­dente : elle cherche à pré­ser­ver son indé­pen­dance en jouant des riva­li­tés entre grands, en payant tri­but quand il le faut — notam­ment aux Galates, dont les raids répé­tés ont sérieu­se­ment affec­té les finances de la ville — et en culti­vant ses rela­tions com­mer­ciales avec l’en­semble du monde méditerranéen.

C’est de cette époque hel­lé­nis­tique que date l’un des épi­sodes les plus révé­la­teurs du tem­pé­ra­ment byzan­tin : vers 220 avant notre ère, épui­sée par les tri­buts qu’elle doit ver­ser aux Galates et cher­chant à ren­flouer ses caisses, la ville impose un péage aux navires qui empruntent le Bos­phore. La mesure déclenche la fureur de Rhodes, grande puis­sance com­mer­ciale mari­time dont les navires souffrent par­ti­cu­liè­re­ment de cette taxe, et pro­voque ce que les his­to­riens appellent la guerre de Byzance, un conflit bref mais âpre rela­té par Polybe dans ses His­toires. Rhodes finit par obte­nir gain de cause et le péage est levé, mais l’é­pi­sode illustre bien la posi­tion para­doxale de la ville : trop petite pour impo­ser sa loi aux grandes puis­sances com­mer­ciales de son temps, mais assise sur un ver­rou géo­gra­phique si stra­té­gique qu’elle peut, ponc­tuel­le­ment, faire sen­tir son poids bien au-delà de sa taille réelle.

L’ar­ri­vée de Rome

Le IIe siècle avant notre ère voit Rome s’im­mis­cer pro­gres­si­ve­ment dans les affaires grecques, d’a­bord comme arbitre sol­li­ci­té par les cités et royaumes hel­lé­nis­tiques épui­sés par leurs guerres inces­santes, puis comme puis­sance domi­nante à part entière. Byzance, avec ce sens aigu de l’a­dap­ta­tion qui semble être sa marque de fabrique depuis Pau­sa­nias et Alci­biade, se range assez tôt dans le camp romain, ce qui lui vaut, pen­dant long­temps, un sta­tut pri­vi­lé­gié de cité libre et alliée plu­tôt que de pro­vince sou­mise à un gou­ver­neur romain direct.

Ce sta­tut par­ti­cu­lier dure plu­sieurs siècles, pen­dant les­quels Byzance conserve une auto­no­mie muni­ci­pale rela­ti­ve­ment large, frappe sa propre mon­naie, gère ses propres affaires — tout en s’ac­quit­tant, en contre­par­tie, d’o­bli­ga­tions mili­taires et logis­tiques envers Rome, notam­ment liées à sa posi­tion sur la route qui mène vers l’O­rient et vers les fron­tières danu­biennes de l’Em­pire. La ville pro­fite de la paix romaine pour déve­lop­per son com­merce, son port, ses acti­vi­tés de pêche qui res­tent, à tra­vers tous les siècles, l’un des piliers de son éco­no­mie — au point que cer­tains auteurs anciens plai­santent sur l’o­deur de pois­son séché qui, disent-ils, imprègne dura­ble­ment les vête­ments de qui­conque séjourne à Byzance.

Le désastre sévérien

Cette période de tran­quilli­té prend fin bru­ta­le­ment à la fin du IIe siècle de notre ère, à l’oc­ca­sion d’une de ces guerres civiles romaines qui, pério­di­que­ment, ensan­glantent l’Em­pire lorsque plu­sieurs pré­ten­dants se dis­putent le trône impé­rial. À la mort de l’empereur Com­mode en 192, l’Em­pire sombre dans une année de chaos où plu­sieurs géné­raux se pro­clament tour à tour empe­reurs. Deux d’entre eux, Sep­time Sévère et Pes­cen­nius Niger, s’af­frontent pour la supré­ma­tie, et Byzance com­met l’er­reur fatale de son his­toire antique en choi­sis­sant le mau­vais camp : elle se range du côté de Niger, gou­ver­neur de Syrie, plu­tôt que de Sep­time Sévère, qui finit par l’emporter.

La ven­geance de Sep­time Sévère est ter­rible et à la mesure de l’hu­mi­lia­tion qu’il a dû res­sen­tir : Byzance, forte de ses for­ti­fi­ca­tions répu­tées impre­nables depuis l’é­chec de Phi­lippe de Macé­doine cinq siècles plus tôt, résiste à un siège d’une lon­gueur excep­tion­nelle — les sources anciennes, notam­ment Dion Cas­sius, parlent de près de trois années de siège, ce qui en ferait l’un des plus longs sièges de toute l’An­ti­qui­té médi­ter­ra­néenne. Cas­sius Dio, qui écrit son His­toire romaine quelques décen­nies seule­ment après les faits et qui a lui-même exer­cé des fonc­tions publiques sous les Sévères, décrit avec une pré­ci­sion presque cli­nique les tech­niques de siège déployées, les famines qui frappent la popu­la­tion assié­gée réduite, dit-on, à des expé­dients déses­pé­rés, et la chute finale de la ville en 195 ou 196 selon les data­tions rete­nues par les his­to­riens modernes.

Cas­sius Dio insiste par­ti­cu­liè­re­ment sur l’in­gé­nio­si­té défen­sive des assié­gés, qui auraient déve­lop­pé des machines de guerre inédites, des grap­pins mon­tés sur des bras arti­cu­lés capables de sai­sir les navires enne­mis appro­chant des murailles côté mer et de les bri­ser contre la muraille elle-même, ain­si que des plon­geurs entraî­nés à sabor­der dis­crè­te­ment les navires de la flotte assié­geante en per­çant leurs coques sous la ligne de flot­tai­son — autant de détails qui, vrais ou lar­ge­ment enjo­li­vés par la tra­di­tion, témoignent en tout cas de la répu­ta­tion de sophis­ti­ca­tion défen­sive dont jouis­sait la ville dans la mémoire col­lec­tive du monde romain. La famine, à mesure que le siège s’é­ter­nise, pousse la popu­la­tion assié­gée, si l’on en croit les sources, à des expé­dients qui touchent à l’an­thro­po­pha­gie dans les récits les plus sombres, infor­ma­tion à prendre avec la pru­dence qui s’im­pose face à ce genre de topos lit­té­raire fré­quent dans les récits de sièges antiques, des­ti­né autant à sou­li­gner l’hor­reur de la situa­tion qu’à rap­por­ter un fait stric­te­ment vérifié.

Une fois la ville tom­bée, la sanc­tion de Sep­time Sévère dépasse la simple répres­sion mili­taire : il fait exé­cu­ter les magis­trats et les prin­ci­paux sol­dats de la gar­ni­son, rase les for­ti­fi­ca­tions qui avaient tant résis­té, et sur­tout, geste d’une por­tée bien plus lourde de consé­quences, il rétro­grade Byzance du sta­tut de cité libre à celui de simple bour­gade dépen­dante admi­nis­tra­ti­ve­ment de la cité rivale de Périnthe, sur la rive euro­péenne de la Pro­pon­tide un peu plus à l’ouest. C’est la déchéance com­plète : la ville qui avait défié Phi­lippe de Macé­doine et négo­cié d’é­gal à égal avec Rhodes et Athènes se retrouve réduite au rang de dépen­dance admi­nis­tra­tive d’une cité voi­sine, ses rem­parts détruits, sa popu­la­tion déci­mée par le siège et les représailles.

La résur­rec­tion sous Cara­cal­la et Sévère Alexandre

L’his­toire, cepen­dant, ne s’ar­rête pas sur cette humi­lia­tion, et c’est là que se joue l’un des retour­ne­ments les plus signi­fi­ca­tifs pour la suite du récit. Cara­cal­la, fils et suc­ces­seur de Sep­time Sévère, entre­prend, dans les années qui suivent son avè­ne­ment en 211, de res­tau­rer par­tiel­le­ment ce que son père avait détruit. Les rai­sons de ce revi­re­ment res­tent débat­tues par­mi les his­to­riens modernes — cer­tains y voient l’in­fluence de sa mère Julia Dom­na, dont on sait par ailleurs le rôle cultu­rel qu’elle a joué à la cour sévé­rienne, d’autres une prise de conscience plus prag­ma­tique de l’im­por­tance stra­té­gique du site, que la sanc­tion pater­nelle avait peut-être punie avec un excès de zèle poli­tique au détri­ment des inté­rêts de long terme de l’Em­pire sur cette fron­tière orien­tale sensible.

Les rem­parts sont recons­truits, la ville retrouve pro­gres­si­ve­ment une acti­vi­té éco­no­mique et une popu­la­tion, sans pour autant retrou­ver immé­dia­te­ment son ancien sta­tut pri­vi­lé­gié de cité libre. C’est un empe­reur sui­vant, Sévère Alexandre, dans les années 220–230, qui achève cette réha­bi­li­ta­tion en res­ti­tuant à la ville l’es­sen­tiel de ses anciennes pré­ro­ga­tives muni­ci­pales. Byzance, au milieu du IIIe siècle, a donc tra­ver­sé le pire — un siège dévas­ta­teur, une des­truc­tion déli­bé­rée, une humi­lia­tion admi­nis­tra­tive — et s’en est rele­vée, retrou­vant peu à peu son rôle de port actif sur la route entre la Médi­ter­ra­née et la mer Noire, sans que rien, à ce stade, ne laisse pré­sa­ger le des­tin extra­or­di­naire qui l’at­tend encore un siècle plus tard.

Le troi­sième siècle, ou l’art de sur­vivre aux crises

Le IIIe siècle romain est, dans son ensemble, un siècle de crises pro­fondes pour l’Em­pire : usur­pa­tions mili­taires à répé­ti­tion, pres­sions bar­bares crois­santes sur toutes les fron­tières, effon­dre­ment moné­taire, épi­dé­mies. Byzance, à sa modeste échelle, tra­verse cette période mou­ve­men­tée sans connaître de nou­veau désastre com­pa­rable au siège sévé­rien, mais sans non plus jouer de rôle de pre­mier plan dans les grands évé­ne­ments du siècle. Elle pro­fite néan­moins, sans le savoir encore, d’un avan­tage géo­gra­phique qui va prendre une impor­tance crois­sante à mesure que le centre de gra­vi­té de l’Em­pire romain se déplace len­te­ment vers l’O­rient : les empe­reurs du IIIe siècle passent de plus en plus de temps sur les fron­tières danu­biennes et orien­tales, où se concentrent les prin­ci­pales menaces mili­taires — Goths au nord, Perses sas­sa­nides à l’est, cette nou­velle dynas­tie perse bien plus agres­sive que les Parthes qu’elle a rem­pla­cés en 224 — et Byzance, sur la route entre ces deux fronts, retrouve peu à peu une impor­tance logis­tique et stra­té­gique qu’elle n’a­vait plus connue depuis les guerres médiques.

Il faut dire un mot de ces Galates dont le nom revient si sou­vent dans l’his­toire byzan­tine du IIIe siècle avant notre ère, tant leur irrup­tion a mar­qué dura­ble­ment la mémoire et les finances de la cité. Ces tri­bus cel­tiques, venues d’Eu­rope cen­trale à la suite de vagues migra­toires com­plexes qui avaient déjà mis à sac Delphes elle-même en 279, avaient fini par s’ins­tal­ler au cœur de l’A­na­to­lie, dans une région qui pren­drait pré­ci­sé­ment d’elles le nom de Gala­tie, non loin d’ailleurs de la future Ancyre, aujourd’­hui Anka­ra. Leurs raids régu­liers sur les cités grecques d’A­sie Mineure et de la région des détroits, dont Byzance, obli­geaient ces der­nières à com­po­ser avec cette menace récur­rente par le ver­se­ment de tri­buts régu­liers, sorte de ran­çon pro­tec­trice qui pesait lour­de­ment sur des bud­gets muni­ci­paux déjà ten­dus. Ce n’est que pro­gres­si­ve­ment, à mesure que le royaume de Per­game affir­mait sa puis­sance sous la dynas­tie atta­lide et infli­geait aux Galates plu­sieurs défaites déci­sives au cours du IIIe siècle, que cette pres­sion s’at­té­nue, sans jamais tota­le­ment dis­pa­raître avant l’in­ter­ven­tion romaine directe dans la région au siècle suivant.

Le com­merce byzan­tin de cette période hel­lé­nis­tique, par ailleurs, mérite qu’on s’y attarde un ins­tant, car il illustre bien la posi­tion d’in­ter­mé­diaire obli­gé qu’oc­cu­pait la ville entre deux mondes éco­no­miques dis­tincts. D’un côté, la mer Noire et ses régions péri­phé­riques four­nis­saient blé, en quan­ti­tés consi­dé­rables des­ti­nées notam­ment à l’ap­pro­vi­sion­ne­ment d’A­thènes et d’autres cités égéennes struc­tu­rel­le­ment défi­ci­taires en céréales, mais aus­si pois­son salé pro­duit en abon­dance sur les rives sep­ten­trio­nales du Pont-Euxin, four­rures et esclaves venus des steppes scythes, et divers métaux extraits des régions cau­ca­siennes et ana­to­liennes. De l’autre côté, la Médi­ter­ra­née orien­tale et l’en­semble du monde hel­lé­nis­tique ren­voyaient vers ces mêmes régions pon­tiques huile d’o­live, vin, pro­duits manu­fac­tu­rés et objets de luxe dont les élites locales de la région pon­tique, hel­lé­ni­sées à des degrés divers selon les endroits, étaient par­ti­cu­liè­re­ment friandes. Byzance, sur cet axe d’é­change, pré­le­vait sa part par les taxes por­tuaires et les droits de pas­sage, acti­vi­té lucra­tive mais qui expo­sait aus­si la ville, comme on l’a vu avec l’é­pi­sode du conflit rho­dien, aux foudres de ceux qui esti­maient ces pré­lè­ve­ments excessifs.

C’est aus­si à cette époque que la ville com­mence à accueillir, comme tant d’autres cités de l’O­rient romain, les pre­mières com­mu­nau­tés chré­tiennes, dont l’his­toire reste mal docu­men­tée pour cette période anté­rieure à Constan­tin, mais dont on sait, par des sources plus tar­dives, qu’elles exis­taient et qu’elles ont connu, comme ailleurs dans l’Em­pire, les per­sé­cu­tions pério­diques décré­tées par cer­tains empe­reurs, notam­ment sous Dio­clé­tien à la toute fin du IIIe et au tout début du IVe siècle — la der­nière grande per­sé­cu­tion avant que le chris­tia­nisme ne bas­cule, en l’es­pace d’une géné­ra­tion à peine, du sta­tut de reli­gion pros­crite à celui de reli­gion offi­ciel­le­ment tolé­rée puis pri­vi­lé­giée par le pou­voir impérial.

Ce qu’é­tait la ville, avant que tout change

Il faut, avant de refer­mer ce cha­pitre anté­rieur à Constan­tin, ten­ter de se repré­sen­ter ce qu’é­tait réel­le­ment cette ville au tour­nant du IVe siècle, dans les toutes der­nières années de son exis­tence en tant que simple cité pro­vin­ciale par­mi d’autres. Les sources archéo­lo­giques res­tent limi­tées, la ville constan­ti­nienne et ses déve­lop­pe­ments ulté­rieurs ayant recou­vert et lar­ge­ment effa­cé les ves­tiges anté­rieurs, mais on peut néan­moins esquis­ser un tableau à par­tir des textes et des quelques élé­ments maté­riels disponibles.

Byzance occu­pait l’ex­tré­mi­té de la pres­qu’île, là où se dres­se­rait plus tard l’a­cro­pole du palais impé­rial et l’é­glise Sainte-Sophie. Elle était ceinte de murailles recons­truites après le désastre sévé­rien, moins impo­santes sans doute que les futures murailles théo­do­siennes qui feraient la répu­ta­tion défen­sive de Constan­ti­nople pen­dant un mil­lé­naire, mais suf­fi­santes pour une cité de cette taille. Le port de la Corne d’Or, cette échan­crure pro­fonde et abri­tée qui fait toute la valeur du site, accueillait l’es­sen­tiel du tra­fic com­mer­cial et de la pêche qui res­tait, comme depuis les ori­gines, l’un des piliers de l’é­co­no­mie locale — les thons du Bos­phore, migrant entre mer Noire et Médi­ter­ra­née selon les sai­sons, conti­nuaient de faire la for­tune, modeste mais réelle, des pêcheurs de la ville.

La popu­la­tion, dif­fi­cile à esti­mer avec pré­ci­sion, devait tour­ner autour de quelques dizaines de mil­liers d’ha­bi­tants tout au plus — rien de com­pa­rable, évi­dem­ment, avec les futures dimen­sions de Constan­ti­nople une fois celle-ci éri­gée en capi­tale impé­riale et peu­plée de force par les mesures admi­nis­tra­tives de Constan­tin et de ses suc­ces­seurs. On y par­lait grec, langue de toute la par­tie orien­tale de l’Em­pire romain, même si le latin res­tait la langue de l’ad­mi­nis­tra­tion impé­riale et de l’ar­mée. On y pra­ti­quait les cultes tra­di­tion­nels du monde gré­co-romain — on sait, par quelques ins­crip­tions et par des men­tions d’au­teurs anciens, l’exis­tence de temples dédiés à Zeus, à Poséi­don natu­rel­le­ment, dieu tuté­laire de cette cité mari­time et père mythique de son fon­da­teur, à Aphro­dite, et sans doute à d’autres divi­ni­tés dont le culte s’est per­du avec le reste de la docu­men­ta­tion anté­rieure à Constan­tin — aux côtés, déjà, d’une com­mu­nau­té chré­tienne dont on devine l’exis­tence sans pou­voir en mesu­rer pré­ci­sé­ment l’am­pleur à cette date.

Éco­no­mi­que­ment, la ville vivait de cette com­bi­nai­son carac­té­ris­tique des cités por­tuaires antiques : pêche, com­merce de tran­sit lié à sa posi­tion sur la route du Bos­phore, arti­sa­nat local, sans dis­po­ser d’un arrière-pays agri­cole par­ti­cu­liè­re­ment riche qui aurait pu sou­te­nir une crois­sance démo­gra­phique impor­tante par ses propres moyens. C’est pré­ci­sé­ment cette limite struc­tu­relle — l’ab­sence d’un hin­ter­land agri­cole suf­fi­sant — qui explique pour­quoi Constan­tin, lors­qu’il choi­si­ra ce site pour y fon­der sa nou­velle capi­tale, devra mettre en place tout un sys­tème com­plexe d’ap­pro­vi­sion­ne­ment en blé égyp­tien ache­mi­né par mer, sans lequel la ville nou­velle n’au­rait jamais pu nour­rir la popu­la­tion consi­dé­rable qu’elle allait rapi­de­ment accueillir.

Dieux, mon­naies et alma­nachs civiques

Un mot doit encore être dit du fonc­tion­ne­ment ins­ti­tu­tion­nel et reli­gieux de cette cité pro­vin­ciale, tel qu’on peut le recons­ti­tuer à par­tir des ins­crip­tions et des mon­naies qui nous sont par­ve­nues, bien plus nom­breuses et bavardes que les ves­tiges archi­tec­tu­raux dis­pa­rus sous les construc­tions ulté­rieures. Byzance, comme toute cité grecque digne de ce nom, frap­pait sa propre mon­naie de bronze et par­fois d’argent, dont les types moné­taires racontent, à leur manière modeste, l’i­den­ti­té que la ville se don­nait à elle-même : on y trouve fré­quem­ment repré­sen­tés Poséi­don, pro­tec­teur natu­rel de cette cité mari­time et père mythique de Byzas selon cer­taines ver­sions de la légende fon­da­trice, une proue de navire rap­pe­lant la voca­tion por­tuaire de la cité, et bien sûr ce fameux thon sty­li­sé, emblème récur­rent qui tra­verse les siècles sur les mon­naies byzan­tines et qui témoigne, mieux que n’im­porte quel texte, de l’im­por­tance struc­tu­relle de la pêche dans l’i­den­ti­té éco­no­mique de la ville.

L’or­ga­ni­sa­tion civique elle-même sui­vait, pour l’es­sen­tiel, les modèles ins­ti­tu­tion­nels com­muns aux cités grecques de rang moyen inté­grées à l’Em­pire romain : un conseil, une assem­blée du peuple aux pré­ro­ga­tives déjà lar­ge­ment réduites par rap­port à l’é­poque clas­sique, des magis­trats annuels char­gés de l’ad­mi­nis­tra­tion cou­rante, et par-des­sus tout cela, l’au­to­ri­té crois­sante du gou­ver­neur de la pro­vince romaine dont dépen­dait Byzance, la Thrace puis, selon les réor­ga­ni­sa­tions admi­nis­tra­tives suc­ces­sives de l’Em­pire, d’autres décou­pages pro­vin­ciaux dont le détail a varié au fil des siècles. La ville entre­te­nait par ailleurs, comme beau­coup de cités grecques de cette période, un culte impé­rial dédié à la per­sonne et à la fonc­tion de l’empereur régnant, super­po­sé aux cultes tra­di­tion­nels sans les rem­pla­cer, dans cette logique d’ac­cu­mu­la­tion reli­gieuse propre au monde antique où l’on ajou­tait volon­tiers de nou­veaux cultes sans néces­sai­re­ment en aban­don­ner d’anciens.

Sur le plan intel­lec­tuel, Byzance ne pou­vait évi­dem­ment riva­li­ser avec les grands centres cultu­rels du monde grec que res­taient Athènes, Alexan­drie ou Per­game, mais elle n’é­tait pas non plus tota­le­ment dépour­vue de vie savante. On sait, par quelques men­tions éparses chez des auteurs pos­té­rieurs, l’exis­tence à Byzance d’é­coles de rhé­to­rique de rang hono­rable, fré­quen­tées par des étu­diants venus de toute la région, et la ville semble avoir entre­te­nu, au moins de manière inter­mit­tente, des liens avec les grands cou­rants phi­lo­so­phiques de son temps, sans qu’au­cun phi­lo­sophe de pre­mier plan n’en soit véri­ta­ble­ment ori­gi­naire avant l’é­poque byzan­tine pro­pre­ment dite. C’est un peu le lot de ces cités de second rang, riches d’une iden­ti­té propre et d’une his­toire mou­ve­men­tée, mais qui res­tent, sur le plan cultu­rel, dans l’ombre por­tée des très grandes métro­poles intel­lec­tuelles de la Médi­ter­ra­née antique — posi­tion qui allait se ren­ver­ser de manière spec­ta­cu­laire et défi­ni­tive une fois que Constan­tin aurait fait de ce port de pêcheurs la capi­tale d’un empire.

Le seuil

En 324, Constan­tin, désor­mais seul maître de l’Em­pire romain après sa vic­toire sur son der­nier rival Lici­nius pré­ci­sé­ment dans cette région — la bataille déci­sive s’est dérou­lée non loin de là, à Chry­so­po­lis, sur la rive asia­tique du Bos­phore, presque en face de Byzance elle-même — porte son regard sur cette modeste cité qu’il connaît déjà bien pour y avoir mené une par­tie de sa cam­pagne mili­taire contre Lici­nius. Les rai­sons de son choix, lar­ge­ment débat­tues par les his­to­riens depuis des siècles, mêlent sans doute des consi­dé­ra­tions stra­té­giques bien réelles — la posi­tion sur les détroits, la proxi­mi­té des fron­tières danu­bienne et orien­tale où se concentrent les prin­ci­pales menaces mili­taires de l’é­poque, la dis­tance salu­taire par rap­port à une Rome dont le Sénat et les tra­di­tions païennes encombrent un peu le nou­veau pou­voir impé­rial chré­tien qui s’af­firme — et des moti­va­tions plus dif­fi­ciles à cer­ner, tenant peut-être à une forme de sen­si­bi­li­té per­son­nelle de l’empereur pour ce site où s’est jouée sa vic­toire finale.

Ce que l’on sait avec cer­ti­tude, c’est que le 8 novembre 324, ou selon d’autres tra­di­tions un peu plus tard, Constan­tin trace lui-même, à la manière antique des fon­da­teurs de cités qui des­si­naient au pas les limites de leur future fon­da­tion, le péri­mètre d’une ville consi­dé­ra­ble­ment agran­die par rap­port à l’an­cienne Byzance, incor­po­rant la tota­li­té de la pres­qu’île et bien au-delà. Six années de tra­vaux plus tard, le 11 mai 330, la ville nou­velle est offi­ciel­le­ment consa­crée sous le nom de Nou­velle Rome, même si l’u­sage, plus rapi­de­ment que les inten­tions offi­cielles, allait la bap­ti­ser Constan­ti­nople, la ville de Constan­tin, nom qu’elle por­te­rait pen­dant plus de onze siècles jus­qu’à sa chute finale en 1453.

La modeste Byzance n’existe déjà plus, en un sens, dès cet ins­tant — englou­tie dans les pro­por­tions déme­su­rées de la cité nou­velle, ses vieux temples voi­si­nant bien­tôt avec des églises chré­tiennes construites à une échelle qu’au­cune cité pro­vin­ciale n’au­rait pu envi­sa­ger, sa popu­la­tion noyée dans l’af­flux de nou­veaux habi­tants atti­rés par les lar­gesses impé­riales et les pers­pec­tives de la nou­velle capi­tale. Mais quelque chose, mal­gré tout, sub­siste de cette longue his­toire anté­rieure : le tra­cé même des murailles, qui suit en par­tie l’an­cien péri­mètre avant de s’é­tendre bien au-delà ; le nom même de Byzance, qui conti­nue­ra d’être uti­li­sé, notam­ment par les his­to­riens modernes pour dési­gner l’en­semble de la civi­li­sa­tion qui s’é­pa­noui­ra sur ce site pen­dant plus d’un mil­lé­naire ; et cette voca­tion pro­fonde, ins­crite dans la géo­gra­phie même du lieu depuis l’é­poque de Byzas et des colons méga­riens, à tenir le ver­rou entre deux mers et deux conti­nents, voca­tion que ni les Perses, ni les Athé­niens, ni les Spar­tiates, ni Phi­lippe de Macé­doine, ni même la fureur ven­ge­resse de Sep­time Sévère n’é­taient par­ve­nus à effa­cer durablement.

On se prend à ima­gi­ner ce qu’au­rait pen­sé Byzas, s’il avait pu contem­pler, depuis quelque pro­mon­toire céleste, la ville que ses modestes colons méga­riens avaient fon­dée sur la foi d’un oracle sibyl­lin. Onze siècles avant que les canons otto­mans ne viennent à bout des der­nières murailles théo­do­siennes, sept siècles avant même que Constan­tin ne pose son regard sur ce site, la ville n’é­tait encore qu’un port de pêcheurs cer­né de for­ti­fi­ca­tions modestes, dis­pu­té par des puis­sances qui la trai­taient tour à tour en enjeu stra­té­gique et en simple mon­naie d’é­change. Elle avait connu la des­truc­tion et la résur­rec­tion, l’hu­mi­lia­tion et l’or­gueil retrou­vé, l’ou­bli et le retour en grâce. Rien, dans cette longue suite d’é­pi­sodes somme toute assez ordi­naires pour une cité grecque de rang moyen prise dans les tour­ments de l’his­toire médi­ter­ra­néenne, ne lais­sait devi­ner que ce pro­mon­toire allait deve­nir, pour plus d’un mil­lé­naire, l’un des centres du monde. Et c’est peut-être cela, au fond, la vraie leçon de cette his­toire anté­rieure à Constan­ti­nople : que les grandes des­ti­nées se nouent sou­vent ailleurs que dans la conscience de ceux qui les vivent, dans la géo­gra­phie patiente d’un détroit plu­tôt que dans la volon­té des hommes qui, tour à tour, en dis­putent la pos­ses­sion sans en soup­çon­ner l’avenir.

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Mis­tra, la der­nière capi­tale byzan­tine dans le Péloponnèse

Mis­tra, la der­nière capi­tale byzan­tine dans le Péloponnèse

Mis­tra

La der­nière capi­tale byzan­tine dans le péloponnèse

Mis­tra, la der­nière capi­tale byzan­tine dans le Péloponnèse

On arrive à Mis­tra par le mau­vais côté, c’est-à-dire par le bon. La route qui monte de Sparte tra­verse d’a­bord une plaine que l’on n’at­ten­dait pas si verte : des oran­gers en rangs ser­rés, des oli­viers gris qui bougent à peine, des câpriers accro­chés aux murets, et sur tout cela une lumière de fin d’a­près-midi qui pose les ombres bien à plat. La ville moderne de Sparte est un damier sans grâce, tiré au cor­deau par les Bava­rois du roi Othon dans les années 1830, et l’on com­prend vite qu’elle ne retien­dra per­sonne. Elle sert d’an­ti­chambre. Ce qui retient, c’est la muraille grise qui ferme l’ho­ri­zon à l’ouest : le Tay­gète, un mur de cal­caire haut de deux mille quatre cents mètres, encore pou­dré de neige au prin­temps, et contre lequel toute la région semble s’être ados­sée pour réfléchir.

Mis­tra est là, à mi-pente, accro­chée à un contre­fort du mas­sif comme un nid de guêpes à une poutre. De loin on ne dis­tingue d’a­bord qu’une confu­sion ocre et grise, des pans de mur, des toits de tuiles rondes, quelques cou­poles, et tout en haut, déta­chée sur le ciel, la sil­houette angu­leuse d’un châ­teau. Puis l’œil s’ha­bi­tue et démêle les églises des mai­sons, les rem­parts des ravins, le palais des cou­vents. La ville des­cend la col­line en cas­cade, sur trois niveaux, et l’on met un moment à admettre qu’il n’y vit plus per­sonne, ou presque : une poi­gnée de reli­gieuses, quelques gar­diens, des chats. Le reste appar­tient aux herbes et aux corneilles.

On pour­rait y mon­ter un jour de juin, à l’heure où l’on ferait mieux de res­ter cou­ché. Les cigales tiennent leur note conti­nue, cette scie qui ne s’ar­rête jamais et qu’on finit par ne plus entendre. Le bitume rend la cha­leur qu’il avait bue tout le jour. Sur le bas-côté, un vieil homme vend des oranges dans des cageots, à l’ombre d’un mûrier, et ne lève pas les yeux au pas­sage des gens qui vont et viennent. Il a rai­son : les tou­ristes vont vers les pierres, jamais vers les oranges.

Une capi­tale née d’un malentendu

Il y a quelque chose de comique dans l’o­ri­gine de Mis­tra, et il faut le dire d’emblée pour ne pas céder trop vite à la fer­veur. Cette ville, qui allait deve­nir le der­nier foyer de la civi­li­sa­tion grecque médié­vale, la matrice d’une renais­sance phi­lo­so­phique et le lieu où l’on pro­cla­ma le der­nier empe­reur des Romains, a été fon­dée par un che­va­lier fran­çais qui cher­chait sim­ple­ment un bon endroit pour sur­veiller les paysans.

Il s’ap­pe­lait Guillaume II de Vil­le­har­douin, prince d’A­chaïe, l’un de ces barons francs ins­tal­lés dans le Pélo­pon­nèse à la suite de la qua­trième croi­sade, celle qui avait détour­né ses lances vers Constan­ti­nople au lieu de Jéru­sa­lem et pillé la ville chré­tienne en 1204. Les Francs avaient décou­pé la Grèce en fiefs comme on découpe une tarte, et Vil­le­har­douin régnait sur la Morée — le nom que le Moyen Âge don­nait à la pres­qu’île, peut-être à cause de ses mûriers, peut-être pour d’autres rai­sons que les éru­dits se dis­putent encore. En 1249, cher­chant à tenir en res­pect les mon­ta­gnards du Magne, ces gens du sud qui n’a­vaient jamais obéi à per­sonne et n’en­ten­daient pas com­men­cer, il fit bâtir un châ­teau sur ce piton iso­lé. Le lieu s’ap­pe­lait Myzi­thras, du nom d’un fro­mage local, dit-on, une sorte de brousse que l’on fai­sait dans les ber­ge­ries alen­tour. Une capi­tale d’empire tirant son nom d’un fro­mage : Bou­vier aurait aimé le détail, qui remet chaque chose à sa hauteur.

Le châ­teau tint bon, mais son bâtis­seur non. Dix ans plus tard, à la bataille de Péla­go­nia, en Macé­doine, Vil­le­har­douin fut cap­tu­ré par les troupes de l’empereur byzan­tin Michel VIII Paléo­logue, qui venait de recon­qué­rir Constan­ti­nople sur les Latins et remet­tait la main sur son monde mor­ceau par mor­ceau. La ran­çon fut lourde : pour recou­vrer sa liber­té, le prince franc dut céder trois for­te­resses, les plus dures de la région — Monem­va­sie, la roche du Magne, et Mis­tra. En 1262, la cita­delle pas­sa donc aux Grecs. Les Byzan­tins, qui avaient per­du presque tout leur ancien empire, tenaient de nou­veau un pied dans le Pélo­pon­nèse, et ils n’al­laient plus le lâcher.

De cette poi­gnée de main for­cée entre un che­va­lier rui­né et un empe­reur retors naquit tout le reste. Les Grecs, se sen­tant en sécu­ri­té der­rière les rem­parts francs, quit­tèrent la vieille Lacé­dé­mone de la plaine — trop expo­sée — et vinrent se blot­tir sous le châ­teau. La ville se construi­sit à l’en­vers de la logique ordi­naire : non pas autour d’un port ou d’un car­re­four, mais autour d’une peur. On bâtit d’a­bord en haut, près du don­jon, puis on des­cen­dit à mesure que la popu­la­tion gran­dis­sait et que la confiance reve­nait. Un siècle plus tard, Mis­tra comp­tait peut-être vingt mille âmes, ce qui pour l’é­poque était consi­dé­rable, et elle était deve­nue la seconde ville de ce qu’il res­tait de l’Em­pire romain d’Orient.

Le des­po­tat de Morée

Ce qu’il en res­tait n’é­tait pas grand-chose. Il faut se repré­sen­ter l’Em­pire byzan­tin de ces der­niers siècles comme un man­teau autre­fois somp­tueux dont il ne sub­siste que des lam­beaux : Constan­ti­nople et ses fau­bourgs, quelques îles, un bout de Thrace, et là-bas au sud, iso­lée, presque cou­pée du centre, cette pro­vince du Pélo­pon­nèse que l’on éri­gea en des­po­tat. Le des­pote — le mot ne dit rien du tyran qu’il dési­gne­ra plus tard, il signi­fie seule­ment « maître », « sei­gneur » — était en géné­ral un fils ou un frère cadet de l’empereur. On envoyait à Mis­tra les princes de second rang, ceux qui n’hé­ri­te­raient pas du trône de la Ville, et qui trou­vaient là un royaume de consolation.

C’est une situa­tion curieuse, et féconde. Loin de la capi­tale, loin des com­plots de cour et de la pres­sion turque qui se res­ser­rait année après année autour du Bos­phore, ces cadets régnaient sur une pro­vince riche, agri­cole, mar­chande, ouverte par ses ports au com­merce véni­tien et génois. Ils avaient de l’argent, du temps, et cette mélan­co­lie par­ti­cu­lière des hommes qui savent que le monde qu’ils habitent est en train de finir. De cette com­bi­nai­son — l’ai­sance, le loi­sir, et la conscience de la fin — sor­tit tout ce que Mis­tra a pro­duit de plus beau. Les des­potes bâtirent, embel­lirent, pro­té­gèrent les lettres et la pein­ture. Ils firent venir des maîtres. Ils firent de leur exil un foyer.

Le para­doxe est celui de tous les cré­pus­cules qui brûlent : jamais l’art byzan­tin ne fut plus vivant, plus inven­tif, plus proche de sai­sir la chair et le mou­ve­ment, qu’au moment où l’Em­pire s’é­tei­gnait. Les his­to­riens appellent cela la renais­sance des Paléo­logue, du nom de la dynas­tie régnante. On peut y voir un der­nier sur­saut, le geste d’un homme qui, sen­tant venir le froid, allume tout ce qui peut brû­ler. Les fresques de Mis­tra sont ce feu-là.

Les églises et les fresques

On entre dans le site par le bas ou par le haut, selon qu’on veut mon­ter ou des­cendre. On gare la voi­ture en haut, près du châ­teau, pour avoir la pente dans le bon sens et gar­der les jambes pour le retour. Le gar­dien, à l’en­trée, tend un billet sans un mot et retourne à sa chaise et à son tran­sis­tor, d’où sort une voix de femme chan­tant un rébé­ti­ko, ces com­plaintes de port et de haschich que la Grèce a long­temps eu honte d’ai­mer. La musique suit un moment sur le sen­tier, puis les cigales le recouvre.

Le che­min des­cend entre des murs ébou­lés, sous des figuiers sau­vages qui poussent dans les fis­sures. Le sol est fait de dalles dis­jointes, glis­santes là où les mil­lions de pas les ont polies. Il faut regar­der où l’on marche, ce qui contra­rie le désir de tout regar­der à la fois. On avance donc les yeux bais­sés, on lève la tête, on s’ar­rête, on repart. Le corps prend le rythme du lieu, qui est celui d’une lente red­di­tion à la pente et à la chaleur.

Les églises sont la rai­son d’être de Mis­tra pour qui­conque s’in­té­resse à la pein­ture. Il y en a une demi-dou­zaine, et cha­cune conserve, sous la pous­sière des siècles et les bles­sures de l’a­ban­don, des fresques que l’on ne ver­ra nulle part ailleurs dans cet état et de cette qua­li­té. Les Otto­mans, qui occu­pèrent long­temps la ville, ne les ont pas détruites — l’is­lam n’ai­mait pas les images, mais il badi­geon­nait plus qu’il ne mar­te­lait, et la chaux pro­tège ce qu’elle cache. Beau­coup de ces pein­tures nous sont par­ve­nues pré­ci­sé­ment parce qu’on les avait enfouies.

La Métro­pole, l’an­cienne cathé­drale dédiée à saint Démé­trios, est la plus basse et la plus ancienne des grandes églises. On y des­cend par une cour ombra­gée où un puits ancien réunit encore, l’é­té, quelques chats et le peu d’air frais du lieu. À l’in­té­rieur, la pénombre met un moment à livrer les fresques : des saints ali­gnés dans leurs niches, un Juge­ment der­nier au por­tail, et sur­tout, incrus­té dans le dal­lage, un disque de marbre por­tant l’aigle bicé­phale des Paléo­logue. Les guides s’ar­rêtent là et baissent la voix. C’est ici, disent-ils, que fut cou­ron­né le der­nier empe­reur de Byzance.

Il faut prendre la chose avec la pru­dence qu’elle mérite. Le 6 jan­vier 1449, Constan­tin Paléo­logue, jusque-là des­pote de Morée, fut effec­ti­ve­ment pro­cla­mé empe­reur à Mis­tra, dans cette cathé­drale, par une céré­mo­nie civile — car la que­relle reli­gieuse qui déchi­rait alors les Grecs, entre par­ti­sans et adver­saires de l’u­nion avec Rome, ren­dait impos­sible un vrai sacre patriar­cal. Il par­tit ensuite pour Constan­ti­nople, où il régne­rait quatre ans avant de mou­rir sur les rem­parts. Que ce disque de marbre marque exac­te­ment l’en­droit où il se tint, c’est une belle his­toire à laquelle rien n’o­blige de croire tout à fait. Elle a la forme des légendes qui se déposent sur les lieux comme le cal­caire sur les fontaines.

Plus haut, le monas­tère du Bron­to­chion aligne deux églises. La plus récente, l’A­phen­ti­ko — la Vierge Hode­ge­tria —, du début du XIVe siècle, garde des fresques d’une élé­gance froide et savante, des scènes bibliques trai­tées avec une science de la com­po­si­tion qui tra­hit des maîtres venus de la capi­tale. On y voit, chose rare, des docu­ments peints : des chry­so­bulles impé­riaux repro­duits sur les murs, ces actes offi­ciels par les­quels les empe­reurs confir­maient les pro­prié­tés du monas­tère. Les moines, pru­dents, avaient fait gra­ver leurs titres de pro­prié­té là où le feu et l’hu­mi­di­té auraient plus de mal à les atteindre que dans un coffre. La foi et le nota­riat coha­bi­taient sans gêne.

Mais c’est plus bas, à la Pan­ta­nas­sa et à la Per­iblep­tos, que la pein­ture atteint son som­met et bas­cule vers autre chose. La Pan­ta­nas­sa — « la reine de tout » — est la der­nière grande église bâtie à Mis­tra, consa­crée en 1428, œuvre d’un digni­taire nom­mé Jean Fran­go­pou­los dont on ne sait presque rien sinon qu’il avait du goût. Son archi­tec­ture mêle sans com­plexe le byzan­tin et le gothique : les Francs étaient pas­sés par là, et l’on retrouve leurs ogives et leurs clo­chers dans une église ortho­doxe, comme un accent étran­ger dans une phrase par ailleurs pure. Les fresques du niveau supé­rieur, des années 1430, sont ce que l’art byzan­tin a pro­duit de plus proche de la vie. Les per­son­nages bougent, se penchent, s’a­gitent ; les archi­tec­tures s’ouvrent en pers­pec­tives auda­cieuses ; les pay­sages, chose inouïe pour cette pein­ture qui igno­rait d’or­di­naire le décor, déploient des col­lines, des arbres, des ani­maux. La Résur­rec­tion de Lazare, l’En­trée à Jéru­sa­lem, la Nati­vi­té : on y sent une main libre, presque ita­lienne, qui a ces­sé d’o­béir au canon pour regar­der le monde. Nous sommes à quelques années à peine de Masac­cio à Flo­rence, et l’on se prend à rêver de ce que cette pein­ture serait deve­nue si l’his­toire lui en avait lais­sé le temps.

Les nonnes de la Pantanassa

La Pan­ta­nas­sa est la seule église de Mis­tra encore vivante. Une petite com­mu­nau­té de reli­gieuses y demeure, der­nières habi­tantes de la ville morte, et elles reçoivent le visi­teur avec une hos­pi­ta­li­té qui n’a rien de tou­ris­tique. Quand je suis entré dans leur cour, l’une d’elles arro­sait des géra­niums en pots, une vieille femme sèche et vive, tout en noir, qui m’a fait signe d’at­tendre et a dis­pa­ru. Elle est reve­nue avec un pla­teau : un verre d’eau fraîche et un lou­koum pou­dré de sucre, offerts sans un mot d’une langue com­mune, seule­ment des gestes et un sou­rire qui man­quait de quelques dents.

On sous-estime tou­jours ce que peut un verre d’eau au bon moment. J’a­vais la bouche sèche, la nuque cuite, et cette petite céré­mo­nie — l’eau, le sucre, l’ombre du figuier de la cour — m’a ren­du à moi-même plus sûre­ment que toutes les fresques. Les moniales entre­tiennent un ouvroir où elles brodent, et vendent leurs nap­pe­rons et leurs signets pour trois fois rien, dans une pièce fraîche qui sent la cire et le vieux tis­su. J’ai ache­té un signet bro­dé d’une croix mal­adroite dont je n’a­vais aucun usage, et que j’ai gar­dé, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne ser­vait à rien. C’est sou­vent aux objets inutiles qu’on tient le plus.

Ces femmes vivent au milieu d’un musée, entre des murs clas­sés à l’U­NES­CO, sous des fresques que le monde entier vient pho­to­gra­phier, et elles y mènent la même exis­tence patiente et réglée que leurs devan­cières y menaient il y a six siècles. Elles n’ont pas l’air de trou­ver cela remar­quable. Le lieu, pour elles, n’est pas un ves­tige : c’est une mai­son. Cette conti­nui­té tran­quille, au cœur de tant de ruines, est peut-être ce qui reste de plus émou­vant à Mis­tra. Pen­dant que les empires tom­baient, quel­qu’un conti­nuait d’ar­ro­ser les géraniums.

La Per­iblep­tos, un peu à l’é­cart, ados­sée au rocher qu’elle uti­lise comme mur, garde le cycle de fresques le plus com­plet de la ville, du XIVe siècle. On y des­cend dans une pénombre presque totale, et l’œil met long­temps à per­ce­voir la Divine Litur­gie qui court sur les parois, la Dor­mi­tion de la Vierge, le Christ pan­to­cra­tor au creux de la cou­pole qui vous fixe d’en haut. La grotte, l’obs­cu­ri­té, l’o­deur d’hu­mi­di­té et de vieille pierre : on est ici plus près de la fer­veur que de l’his­toire de l’art. Un rai de lumière tom­bait d’une fente et allu­mait, au hasard, le pied d’un saint, un pli de man­teau, un fond d’or. Le reste res­tait dans l’ombre, et il fal­lait le deviner.

Plé­thon

Si Mis­tra n’é­tait qu’un ensemble de belles églises sur une belle col­line, elle méri­te­rait le détour sans exi­ger davan­tage. Mais il s’est pas­sé là, dans les der­nières décen­nies de la ville byzan­tine, quelque chose de plus rare et de plus trou­blant qu’un chef-d’œuvre de pein­ture : la sur­vi­vance, ou la résur­rec­tion, d’un monde de pen­sée qu’on croyait mort depuis mille ans. Cela tient presque tout entier à un homme, un vieillard obs­ti­né et génial nom­mé Georges Gémiste, qui prit le sur­nom de Pléthon.

Le sur­nom n’est pas inno­cent : Plé­thon fait écho à Pla­ton, et l’homme enten­dait bien qu’on l’en­tende. Né à Constan­ti­nople vers 1355, for­mé aux lettres grecques et — chose plus étrange — pas­sé par la cour d’An­dri­nople où il aurait étu­dié auprès d’un maître juif ver­sé dans la phi­lo­so­phie arabe et per­sane, Gémiste vint s’ins­tal­ler à Mis­tra dans sa vieillesse, sous la pro­tec­tion des des­potes, et y tint quelque chose comme une école. Il ensei­gnait Pla­ton. Mais sous le man­teau du com­men­taire phi­lo­so­phique, il nour­ris­sait une idée qui aurait pu le faire brû­ler : la convic­tion que le chris­tia­nisme était une erreur, une paren­thèse, et qu’il fal­lait reve­nir aux dieux anciens.

Il faut mesu­rer l’au­dace. Dans un empire chré­tien assié­gé, à deux pas d’une cathé­drale, un vieux savant écri­vait en secret un livre — le Trai­té des Lois, cal­qué sur Pla­ton — où il pro­po­sait rien de moins qu’une reli­gion nou­velle, ou plu­tôt très ancienne : un poly­théisme réfor­mé, un pan­théon de dieux grecs réin­ter­pré­tés en prin­cipes cos­miques, avec ses prières, son calen­drier, ses rites. Plé­thon rêvait d’un Pélo­pon­nèse régé­né­ré, débar­ras­sé du chris­tia­nisme comme d’une super­sti­tion impor­tée, reve­nu à la sagesse de ses ancêtres hel­lé­niques, gou­ver­né selon la rai­son. C’é­tait le songe d’un homme qui voyait son monde mou­rir et qui, plu­tôt que de le pleu­rer, remon­tait par-des­sus mille ans de croix pour renouer avec Sparte et Athènes. Que ce rêve fût irréa­li­sable ne l’en­lai­dit pas ; il le rend seule­ment plus poignant.

En 1438–1439, âgé de plus de quatre-vingts ans, Plé­thon fit le voyage d’I­ta­lie. L’empereur emme­nait avec lui une délé­ga­tion de savants grecs au concile de Fer­rare puis de Flo­rence, où l’on ten­tait déses­pé­ré­ment de réunir les Églises d’O­rient et d’Oc­ci­dent dans l’es­poir que le pape enver­rait des secours contre les Turcs. L’u­nion se fit sur le papier et ne ser­vit à rien. Mais pen­dant que les théo­lo­giens s’é­pui­saient à dis­cu­ter de la pro­ces­sion du Saint-Esprit, le vieux Plé­thon, dans les marges du concile, don­na aux éru­dits flo­ren­tins des leçons sur Pla­ton dont l’Oc­ci­dent latin, nour­ri d’A­ris­tote depuis des siècles, avait per­du jus­qu’au souvenir.

Ces leçons firent l’ef­fet d’une étin­celle sur de la paille sèche. Cosme de Médi­cis, qui écou­tait, en fut à ce point remué qu’il conçut le pro­jet d’une aca­dé­mie où l’on res­sus­ci­te­rait la phi­lo­so­phie de Pla­ton. Quelques années plus tard, il confia au jeune Mar­sile Ficin la tâche de tra­duire l’œuvre entière de Pla­ton en latin, et l’A­ca­dé­mie pla­to­ni­cienne de Flo­rence vit le jour. De là sor­ti­rait une part entière de la Renais­sance : la relec­ture néo­pla­to­ni­cienne du monde, la digni­té de l’homme selon Pic de la Miran­dole, une manière neuve de pen­ser la beau­té et l’a­mour. Tout cela plonge une de ses racines dans les leçons d’un vieillard grec venu d’une petite ville accro­chée au Taygète.

Plé­thon mou­rut à Mis­tra en 1452, à près de cent ans, un an avant la chute de Constan­ti­nople qu’il n’eut pas à voir. Son grand livre subit le sort que l’on devine : Gen­nade Scho­la­rios, deve­nu patriarche sous les Turcs, le jugea impie et le fit brû­ler, ne lais­sant sur­vivre que des frag­ments. La reli­gion nou­velle mou­rut avec son inven­teur. Mais l’his­toire réser­vait à ses os un der­nier voyage, et c’est le détail que je pré­fère dans toute cette affaire.

En 1465, un condot­tiere ita­lien, Sigis­mond Mala­tes­ta, sei­gneur de Rimi­ni, mena cam­pagne dans le Pélo­pon­nèse contre les Otto­mans. Cet homme violent, excom­mu­nié, brû­lé en effi­gie par un pape qui l’ap­pe­lait l’en­ne­mi de Dieu, était aus­si un let­tré, un admi­ra­teur pas­sion­né de Plé­thon dont il avait enten­du les leçons. Pas­sant à Mis­tra, il fit exhu­mer les restes du phi­lo­sophe et les empor­ta dans ses bagages, comme on rap­porte une relique. Il les fit murer dans un sar­co­phage à la façade exté­rieure du Tem­pio Mala­tes­tia­no, l’é­trange église-pan­théon qu’il s’é­tait fait bâtir à Rimi­ni, temple païen dégui­sé en cha­pelle, où reposent aus­si ses maî­tresses et ses huma­nistes. Une ins­crip­tion latine y explique qu’on a rap­por­té d’O­rient la dépouille du plus grand phi­lo­sophe de son temps, afin qu’il repose par­mi les hommes libres. Ain­si le rêveur qui vou­lait rendre la Grèce à ses dieux dort aujourd’­hui dans un mur d’I­ta­lie, sous une devise huma­niste, rame­né par un mer­ce­naire excom­mu­nié. Les cendres des idées voyagent par des che­mins que per­sonne ne prévoit.

La chute et l’abandon

Constan­ti­nople tom­ba le 29 mai 1453. Constan­tin XI, l’homme pro­cla­mé sur le disque de marbre de Mis­tra, mou­rut ce jour-là dans la brèche, l’é­pée à la main, sans qu’on retrou­vât jamais son corps avec cer­ti­tude — ce qui suf­fit à faire naître la légende de l’empereur endor­mi qui revien­dra un jour déli­vrer la Ville. Le des­po­tat de Morée lui sur­vé­cut sept ans à peine. Deux frères se le par­ta­geaient, Démé­trios et Tho­mas Paléo­logue, et ils employèrent ces années non à pré­pa­rer la défense mais à se faire la guerre, avec une apti­tude à la dis­corde qui laisse pan­tois quand on sait ce qui pesait sur eux. Le sul­tan Meh­med II, qui n’at­ten­dait qu’un pré­texte, entra dans le Pélo­pon­nèse et prit Mis­tra en 1460. La ville se ren­dit sans grand com­bat. Le der­nier mor­ceau de l’Em­pire romain s’é­tei­gnait dans une que­relle de famille.

Elle ne mou­rut pas pour autant. Sous les Turcs, Mis­tra res­ta une ville impor­tante, pros­père même, répu­tée pour sa soie — les mûriers, encore eux, dont les feuilles nour­rissent les vers. Les Véni­tiens l’oc­cu­pèrent un temps, de 1687 à 1715, dans l’une de ces guerres qui se dis­pu­taient les restes de l’O­rient, puis les Otto­mans revinrent. La ville vécut ain­si, ni tout à fait grecque ni tout à fait turque, de plus en plus mêlée, pen­dant deux siècles encore. Ce qui la tua ne fut pas une bataille mais l’his­toire lente.

Au début du XIXe siècle, dans le fra­cas de la guerre d’in­dé­pen­dance grecque, Mis­tra fut pillée, incen­diée, à demi vidée. Et quand le jeune royaume de Grèce, en 1834, déci­da de refon­der Sparte dans la plaine, sur son site antique, pour des rai­sons autant sym­bo­liques que pra­tiques — on vou­lait renouer avec la gloire des Anciens, pas avec le Moyen Âge byzan­tin —, il condam­na Mis­tra du même coup. Les habi­tants des­cen­dirent s’ins­tal­ler dans la ville neuve, plus com­mode, mieux des­ser­vie. La cité de la col­line se vida par le bas, exac­te­ment à l’in­verse du mou­ve­ment qui l’a­vait peu­plée cinq siècles plus tôt. En quelques décen­nies, il ne res­ta plus que les églises, les rem­parts, quelques reli­gieuses, et le silence.

C’est cet aban­don, para­doxa­le­ment, qui l’a sau­vée. Une ville morte ne se trans­forme pas ; elle se conserve. Là où Sparte antique n’est plus qu’un champ de fon­da­tions ara­sées, Mis­tra a gar­dé ses rues, ses mai­sons, ses palais, ses fresques sous la chaux pro­tec­trice des mos­quées. On y marche dans une ville byzan­tine à peu près com­plète, ce qui n’existe nulle part ailleurs, pas même à Constan­ti­nople dévo­rée par Istan­bul. Le Tay­gète a mon­té la garde sur un fossile.

Le kas­tro

Il faut finir par le haut, quitte à s’y reprendre à deux fois pour les jambes. Le sen­tier qui mène au châ­teau franc — le kas­tro, celui-là même que Vil­le­har­douin fit bâtir en 1249 — grimpe raide au-des­sus de la ville, entre des rochers où poussent le thym, la sauge sau­vage et ces char­dons argen­tés que la séche­resse rend presque bleus. La cha­leur, à cette heure, tom­bait un peu. Des lézards filaient sous les pierres à mon approche. J’en­ten­dais, très loin en bas, un chien aboyer dans la plaine, et le bruit por­tait dans l’air immo­bile avec une net­te­té d’aquarelle.

Le châ­teau lui-même n’a pas grand-chose à mon­trer : des cour­tines ébou­lées, des citernes vides, une porte, des salles ouvertes au ciel. Ce que l’on vient cher­cher là-haut, ce n’est pas l’ar­chi­tec­ture, c’est le point de vue. De la plus haute muraille, on embrasse tout d’un regard : la ville byzan­tine qui déroule ses toits et ses cou­poles à ses pieds, la plaine de Sparte qua­drillée d’o­li­viers et d’o­ran­gers, le lit blanc de l’Eu­ro­tas qui ser­pente vers le sud, et à l’ho­ri­zon les mon­tagnes bleues du Par­non, de l’autre côté de la val­lée. À l’ouest, dans le dos, le Tay­gète ferme tout, énorme, indif­fé­rent, qui était là avant les Francs, avant les Byzan­tins, avant Sparte, et qui sera là après nous.

Je me suis assis un moment sur une pierre chaude, à l’ombre d’un pan de mur, et j’ai lais­sé le pay­sage faire son tra­vail, qui est de vous rendre à votre juste taille. En bas, on ne voyait bou­ger que le vent dans les cyprès et, minus­cule, une reli­gieuse tra­ver­sant la cour de la Pan­ta­nas­sa avec un arro­soir. Les des­potes avaient vu ce même pay­sage. Plé­thon l’a­vait vu, du haut de ses quatre-vingt-dix ans, en médi­tant ses dieux impos­sibles. Constan­tin l’a­vait vu avant de par­tir mou­rir à Constan­ti­nople. Il n’a pas chan­gé. Les hommes se sont suc­cé­dé sur cette col­line, cha­cun croyant que son temps était le der­nier, et à chaque fois le Tay­gète a repris la garde.

Le palais des des­potes, en contre­bas, res­tau­ré depuis peu, dresse de nou­veau sa longue façade à arcades, un des rares palais civils byzan­tins qui sub­sistent au monde. On l’a rele­vé pierre à pierre, avec ce soin appli­qué et un peu froid des res­tau­ra­tions modernes qui rendent les murs mais pas la vie. Vu d’en haut, il res­sem­blait à ce qu’il est : un décor pour une pièce dont on a per­du le texte et les acteurs.

Je suis redes­cen­du par le même che­min, plus len­te­ment, parce que la des­cente sur ces dalles polies exige plus de pru­dence que la mon­tée. Le gar­dien avait éteint son tran­sis­tor. Le ven­deur d’o­ranges, en bas, rem­bal­lait ses cageots. J’en ai ache­té un filet, davan­tage pour rompre son silence que par soif, et il m’a ren­du la mon­naie en comp­tant les pièces à voix haute, en grec, comme on récite. Les oranges étaient tièdes d’être res­tées au soleil, sucrées, un peu fari­neuses. Je les ai man­gées assis sur le capot de la voi­ture, en regar­dant le châ­teau virer à l’ocre puis au rose à mesure que le soleil des­cen­dait der­rière le Tay­gète, et je n’ai pen­sé à rien de par­ti­cu­lier, ce qui est la meilleure façon de quit­ter un tel endroit.

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Trois tom­beaux et pas un seul corps

Trois tom­beaux et pas un seul corps

Trois tombes

Et pas un seul corps

Trois tom­beaux et pas un seul corps

Cléo­pâtre à Tapo­si­ris, Alexandre à Siwa, Phi­lippe à Hié­ra­po­lis : trois fouilles, quinze ans après.


Kath­leen Mar­ti­nez était avo­cate péna­liste à Saint-Domingue quand elle a déci­dé de trai­ter la dis­pa­ri­tion d’une femme morte depuis deux mille ans comme une affaire non réso­lue. Elle le dit elle-même, sans se for­cer : elle n’a jamais eu de pre­mière for­ma­tion d’ar­chéo­logue, sa dis­ci­pline c’est le droit cri­mi­nel, et elle a pris Cléo­pâtre comme on prend un dos­sier. Un corps qui manque, des témoins qui se contre­disent, une scène de crime qu’on n’a jamais loca­li­sée. La méthode vaut ce qu’elle vaut ; le résul­tat, vingt ans plus tard, c’est qu’une juriste cari­béenne creuse tou­jours à trente kilo­mètres à l’ouest d’A­lexan­drie pen­dant que les égyp­to­logues de métier haussent les épaules et regardent ailleurs, vers la ville même, sous les immeubles, là où la logique vou­drait qu’on cherche.

J’a­vais écrit sur ces tom­beaux il y a une quin­zaine d’an­nées, une brève, trois décou­vertes annon­cées coup sur coup, le ton du bul­le­tin d’a­gence. En repre­nant le sujet je me rends compte que le temps a fait le tri que je n’a­vais pas fait. Les trois affaires n’ont pas le même poids et ne l’ont jamais eu. Il y en a une qui tient debout, une qui s’est effon­drée sans bruit, et une qui conti­nue de creu­ser sans avoir rien prou­vé, ce qui est peut-être la posi­tion la plus hon­nête. Ce qu’elles ont en com­mun tient en une phrase : dans aucun des trois cas on n’a remis la main sur le mort. La Médi­ter­ra­née tient mal ses archives. Elle enre­gistre tout et perd les dossiers.

On croit que la mer garde. Elle prend, plu­tôt, et rend par bribes, une amphore ici, une colonne là, jamais l’ob­jet qu’on vou­lait. Les grands mys­tères de sépul­ture, sur ces rivages, ne sont pas des énigmes de ser­rure — un caveau scel­lé qu’on fini­rait par for­cer — mais des pro­blèmes de comp­ta­bi­li­té : des corps entrés au registre et jamais sol­dés, des lignes qui ne se referment pas. Trois de ces lignes courent d’A­lexan­drie à l’A­na­to­lie. Je vou­drais les suivre dans l’ordre où le hasard des annonces me les avait ser­vies, en cor­ri­geant au pas­sage le cré­dit que je leur avais accor­dé sans y regar­der de près.

Tapo­si­ris Magna

Le lieu s’ap­pelle Tapo­si­ris Magna, ce qui veut dire à peu près « le grand tom­beau d’O­si­ris ». Un temple plan­té sur la langue de terre entre la mer et le lac Mariout, fon­dé au IIIᵉ siècle avant notre ère sous Pto­lé­mée II Phi­la­delphe, un ancêtre de Cléo­pâtre. Long­temps on l’a tenu pour secon­daire, une escale reli­gieuse sur la côte, rien qui jus­ti­fie qu’on y passe une car­rière. Aujourd’­hui, quand on arrive par la route côtière, il y a la cha­leur blanche, le sel qui craque sous les semelles, le géné­ra­teur du chan­tier qui tousse quelque part der­rière les murs effon­drés, et cette femme qui, depuis 2004, retourne la terre avec une obs­ti­na­tion que les manuels ne pré­voient pas.

Le rai­son­ne­ment de Mar­ti­nez part de la théo­lo­gie, pas de la stra­ti­gra­phie. Cléo­pâtre se vou­lait l’in­car­na­tion vivante d’I­sis, l’é­pouse d’O­si­ris, celle qui ras­semble les mor­ceaux du dieu démem­bré. Un temple d’O­si­ris por­tant dans son nom même le mot tom­beau, à l’é­cart de la capi­tale, à l’a­bri des regards romains : voi­là, selon elle, le seul endroit où une reine qui se croit déesse pou­vait vou­loir pas­ser son éter­ni­té. Ajou­tez le contexte. Actium est per­du, Octave des­cend sur l’É­gypte, Antoine s’est ouvert le ventre sur une fausse nou­velle, la reine sait qu’elle sera exhi­bée à Rome der­rière le char du vain­queur. Cacher son corps, le sous­traire à ce triomphe, devient un der­nier acte poli­tique. Plu­tarque, lui, écrit noir sur blanc qu’An­toine et Cléo­pâtre reposent ensemble dans son mau­so­lée, à Alexan­drie. On n’y a jamais rien trou­vé. Alexan­drie a beau jeu : elle s’est effon­drée dans la mer en 365, un séisme puis un raz-de-marée, la ville basse englou­tie, le palais royal sous l’eau salée. Ce qu’on cherche là est peut-être deve­nu illi­sible avant même qu’on pense à le chercher.

On oublie, à force de sta­tues et de films, la bru­ta­li­té de la scène finale. Une reine de trente-neuf ans enfer­mée dans son propre mau­so­lée, un vain­queur qui la veut vivante pour la traî­ner dans Rome, et elle qui pré­fère le venin — aspic ou poi­son, on n’en sau­ra rien — à cette der­nière parade. Sous­traire son corps au triomphe d’Oc­tave, c’é­tait lui refu­ser sa prise la plus pré­cieuse ; qu’on ait ensuite caché la dépouille, loin, sous un temple sans éclat, n’au­rait donc rien d’in­vrai­sem­blable. Le mobile est excellent. Le pro­blème est qu’un mobile n’est pas une tombe, et Mar­ti­nez, qui le sait mieux que per­sonne pour avoir plai­dé, conti­nue de le confondre avec un man­dat de fouille.

À Tapo­si­ris, en vingt ans, l’é­quipe a sor­ti de terre de quoi entre­te­nir la fièvre sans jamais la satis­faire. Des mon­naies à l’ef­fi­gie de Cléo­pâtre, plus de trois cents pièces de bronze et d’argent où l’on recon­naît le pro­fil dur de la reine, ce nez que les por­trai­tistes n’ont pas flat­té. Des sta­tues royales déca­pi­tées, un roi pto­lé­maïque coif­fé du némès, la tête ailleurs. Des frag­ments d’al­bâtre. Autour du sanc­tuaire, une nécro­pole entière — une ving­taine de tombes creu­sées dans le cal­caire, près de deux cents sque­lettes, une dou­zaine de momies : le genre de cime­tière qu’on n’a­mé­nage pas au pied d’un temple négli­geable. Des momies de haut rang, deux d’entre elles cou­vertes d’a­mu­lettes d’or, enfouies de façon à sug­gé­rer qu’on les vou­lait près de quel­qu’un de plus grand encore. En décembre 2024, un buste de marbre blanc, une jeune femme au dia­dème, que Mar­ti­nez a aus­si­tôt dit être Cléo­pâtre et que d’autres archéo­logues ont trou­vé qu’il ne lui res­sem­blait en rien. C’est le motif récur­rent de cette fouille : chaque trou­vaille res­serre le cercle et aucune ne le referme. On approche, on n’at­teint pas.

Deux décou­vertes plus récentes ont relan­cé la chose. En 2022, sous les ruines du temple, un tun­nel. Mille trois cent cinq mètres taillés dans le grès, deux mètres de haut, treize mètres sous la sur­face, en par­tie noyé, filant droit vers la mer. Les ingé­nieurs l’ont com­pa­ré au tun­nel d’Eu­pa­li­nos à Samos, cette mer­veille de géo­mé­trie du VIᵉ siècle avant notre ère qu’on perce des deux bouts sans se man­quer au milieu. Puis, en 2025, un port. Mar­ti­nez est allée cher­cher Robert Bal­lard, l’homme qui a retrou­vé le Tita­nic, et ses plon­geurs ont rele­vé au large, par une dou­zaine de mètres de fond, des sols polis, des colonnes, des ancres, des amphores pto­lé­maïques, les restes d’un mouillage englou­ti par le même effon­dre­ment qui a noyé Alexan­drie. Le récit qu’elle en tire est roma­nesque et cohé­rent : le corps de la reine ame­né par mer, débar­qué à ce port, por­té sous terre par le tun­nel jus­qu’au sanc­tuaire, scel­lé loin des Romains. C’est une belle his­toire. Elle n’a tou­jours pas de tombe, et pas de corps.

Car l’é­cole adverse a ses argu­ments, et ils pèsent lourd. La plu­part des égyp­to­logues conti­nuent de cher­cher Cléo­pâtre là où Plu­tarque la couche et où elle a régné : dans le quar­tier royal d’A­lexan­drie, celui-là même que le séisme et la mon­tée des eaux ont fait glis­ser sous la baie. Depuis une tren­taine d’an­nées, les plon­geurs de l’ar­chéo­lo­gie sous-marine en relèvent les sphinx, les colonnes, les blocs de gra­nit rose au fond du port, tout un décor pto­lé­maïque cou­ché dans la vase. Si la reine dort quelque part, c’est peut-être là, à quelques mètres de fond, et pour tou­jours illi­sible — ce qui expli­que­rait à la fois qu’on ne la trouve pas et qu’on rechigne à aller la cher­cher à trente kilo­mètres de là. Entre une tombe englou­tie qu’on ne fouille­ra jamais pro­pre­ment et une tombe hypo­thé­tique qu’on fouille sans fin, la dis­ci­pline n’a même pas à tran­cher : elle constate qu’au­cune des deux ne rend de corps.

La com­mu­nau­té savante reste sur sa réserve, et sa réserve est rai­son­nable. Le port et le tun­nel prouvent que Tapo­si­ris fut bien plus qu’une cha­pelle de bord de route ; ils ne prouvent pas qu’une reine y dort. Les mon­naies attestent un lien entre le lieu et le règne, pas une sépul­ture. On peut pas­ser vingt ans à démon­trer qu’un endroit méri­tait une reine sans jamais démon­trer qu’il en a reçu une. Reste que Mar­ti­nez a l’en­du­rance de son idée fixe, et que l’i­dée fixe, en archéo­lo­gie, est un outil comme un autre. Elle creuse encore. Il faut lui recon­naître ça : de tous ceux qui figurent dans cet article, elle est la seule à tra­vailler tou­jours sur le ter­rain, la seule dont l’af­faire soit ouverte plu­tôt que clas­sée ou enterrée.

Siwa

Le corps d’A­lexandre, lui, a déjà voya­gé plus qu’au­cun vivant de son siècle, et c’est jus­te­ment parce qu’il a tant voya­gé qu’on ne sait plus où il s’est arrêté.

Il meurt à Baby­lone en juin 323 avant notre ère, trente-deux ans, d’une fièvre que les méde­cins de vingt-trois siècles n’ont pas su nom­mer, palu­disme, typhoïde, poi­son, on choi­si­ra selon l’hu­meur. On l’embaume. On le couche dans un sar­co­phage d’or, rem­pli de miel et d’a­ro­mates selon les ver­sions les plus belles, et l’on construit pour lui, deux ans durant, un char funèbre que Dio­dore de Sicile a décrit avec une gour­man­dise d’in­ven­taire : un temple rou­lant à colonnes ioniques, tiré à tra­vers l’A­sie vers la Macé­doine natale. Le convoi n’ar­ri­ve­ra jamais chez lui. Pto­lé­mée, un des géné­raux, futur maître de l’É­gypte, inter­cepte le cor­tège en route et le détourne vers Mem­phis. Déte­nir le corps du conqué­rant, c’est héri­ter d’un peu de sa légi­ti­mi­té ; le vol du cadavre est un coup d’É­tat par relique.

De Mem­phis, entre 298 et 283, on trans­fère la dépouille à Alexan­drie, la ville qu’il avait fon­dée et où l’u­sage vou­lait qu’un fon­da­teur repose dans ses murs. On l’ins­talle dans un mau­so­lée qu’on appelle le Sôma, « le corps », et il y reste des siècles, expo­sé, visible, célèbre. Le sar­co­phage d’or finit fon­du — un Pto­lé­mée à court d’argent mon­naie l’or de son ancêtre — et Stra­bon, qui vit dans la ville dans les années 20 avant notre ère, note qu’on l’a rem­pla­cé par un cer­cueil de verre, pour qu’on voie tou­jours le mort à tra­vers la paroi. Défilent alors les curieux de pou­voir. César vient s’y recueillir. Auguste, en 30, dépose une cou­ronne d’or sur la tête embau­mée, se penche pour mieux voir et, dit-on, casse un mor­ceau du nez ; quand on lui pro­pose d’al­ler voir aus­si les Pto­lé­mées, il répond qu’il est venu voir un roi, pas des cadavres. Cali­gu­la, plus tard, emporte la cui­rasse pour la por­ter lui-même. Puis la trace se perd. Vers la fin du IVᵉ siècle, quand Théo­dose inter­dit les cultes païens et qu’on démo­lit les vieux sanc­tuaires, le Sôma dis­pa­raît des sources comme on efface une adresse. Per­sonne ne dit qu’on l’a détruit. Per­sonne ne dit qu’on l’a dépla­cé. Il cesse sim­ple­ment d’être men­tion­né, et ce silence dure encore.

C’est dans ce blanc que s’en­gouffre Siwa. L’oa­sis a une bonne rai­son mytho­lo­gique. C’est là qu’en 331, au terme d’une marche dans le désert où la légende lui donne des cor­beaux pour guides et des pluies mira­cu­leuses pour l’eau, l’o­racle d’Am­mon a recon­nu Alexandre pour fils de Zeus. Il en est res­sor­ti per­sua­dé de sa propre divi­ni­té, et le bruit cou­rut plus tard qu’il aurait sou­hai­té qu’on le rende un jour à ce sable, près de ce père. La rai­son est sédui­sante et ne prouve rien. Dans les années 1980, une archéo­logue grecque, Lia­na Sou­valt­zi, en fait le cœur d’une convic­tion. Elle reprend en 1989 les fouilles d’un édi­fice dorique à El Mara­qi, au sud-ouest de l’oa­sis, un bâti­ment décrit dès le XIXᵉ siècle par les voya­geurs, un plan étrange de pièces enfi­lées. En 1995, le gou­ver­ne­ment égyp­tien annonce la décou­verte du tom­beau d’A­lexandre. La nou­velle fait le tour du monde. Sou­valt­zi parle de trois ins­crip­tions grecques, dont l’une, attri­buée à Pto­lé­mée, dirait qu’on a trans­por­té là le corps du roi, et men­tion­ne­rait même un empoi­son­ne­ment. Elle relève des rosaces à huit pétales, emblème de la royau­té macé­do­nienne, un monu­ment colos­sal de douze mille mètres car­rés dont elle dégage cinq mille, et des cou­leurs — un bleu accro­ché à la pierre depuis vingt-trois siècles — qui donnent à ses com­mu­ni­qués un air de certitude.

Et puis rien. Aucun sar­co­phage. Aucune tombe à l’in­té­rieur de ce que Sou­valt­zi appelle un tom­beau. Un monu­ment, oui, immense, grec peut-être, mais vide au sens le plus lit­té­ral : il n’y a pas de mort dedans. Les égyp­to­logues accueillent l’an­nonce avec un scep­ti­cisme qui vire vite au refus, contestent que l’ar­chi­tec­ture soit macé­do­nienne, doutent même qu’il s’a­gisse d’une sépul­ture. La com­mu­nau­té grecque d’A­lexan­drie, qui tient mor­di­cus à gar­der son conqué­rant chez elle, lui bat froid. Les auto­ri­tés égyp­tiennes, dans une reprise en main géné­rale des chan­tiers étran­gers, sus­pendent son per­mis. Sou­valt­zi conti­nue de plai­der sa cause, avec l’a­mer­tume de qui se croit vic­time d’une cabale plu­tôt que d’une absence de preuve, et publie encore, des années après, des appels où l’on sent l’en­tê­te­ment d’une convic­tion que le ter­rain n’a jamais nour­rie. Pen­dant ce temps, la recherche sérieuse est redes­cen­due à Alexan­drie même. Une archéo­logue grecque, Cal­liope Lim­neos-Papa­kos­ta, y creuse depuis des années sous la ville moderne et a fini par tou­cher les couches de fon­da­tion de la cité antique, celles d’A­lexandre lui-même — une pre­mière, de quoi don­ner la chair de poule, dit l’un de ses confrères. Elle n’a pas trou­vé le tom­beau. Mais elle cherche là où le fon­da­teur devait, par la cou­tume grecque, repo­ser dans l’en­ceinte de sa ville, et non dans un désert où seule une ins­crip­tion contes­tée l’a jamais conduit.

De toutes les pistes réunies ici, celle de Siwa est la plus fra­gile, et elle l’é­tait déjà quand j’en par­lais autre­fois sur le même pied que les autres, ce qui était une erreur de ma part. On ne met pas dans la même colonne un chan­tier qui creuse encore faute de conclure et un chan­tier qu’on a fer­mé faute de trouver.

Venise

Il faut pour­tant suivre le corps d’A­lexandre encore un peu, parce qu’il a une der­nière fugue, et que celle-là finit dans une basi­lique de lagune.

L’hy­po­thèse est d’un Bri­tan­nique, Andrew Michael Chugg, qui l’a défen­due dans deux livres au début des années 2000. Elle part d’un fait bien attes­té et d’une coïn­ci­dence trou­blante. Le fait : en 828, deux mar­chands véni­tiens, Buo­no da Mala­moc­co et Rus­ti­co da Tor­cel­lo, enlèvent d’A­lexan­drie le corps que l’on tient pour celui de saint Marc l’É­van­gé­liste, mar­ty­ri­sé dans la ville au Iᵉʳ siècle. Les auto­ri­tés musul­manes contrôlent les car­gai­sons ; les deux com­pères dis­si­mulent la dépouille sous des quar­tiers de porc, sachant qu’au­cun ins­pec­teur pieux n’i­ra fouiller là-dedans. La ruse marche, le bateau appa­reille, et Venise reçoit avec pompe une relique d’a­pôtre qui vaut, en ce siècle, une charte de légi­ti­mi­té divine, de quoi riva­li­ser avec Rome et Constan­ti­nople. On bâtit San Mar­co par-dessus.

La coïn­ci­dence, main­te­nant. En 1963, lors de tra­vaux dans les fon­da­tions de l’ab­side de la basi­lique, tout près de la crypte où le corps fut d’a­bord dépo­sé, on dégage un lourd bloc de pierre sculp­tée. On y lit un bou­clier orné d’une étoile à huit branches — l’é­toile argéade, celle de la mai­son de Phi­lippe II, le père d’A­lexandre —, des cné­mides, une épée qu’on dit macé­do­nienne, la trace d’une longue lance qui pour­rait être une sarisse. La pierre est aujourd’­hui au cloître de Sant’A­pol­lo­nia, au musée dio­cé­sain. En 1998, un archéo­logue ita­lien, Euge­nio Poli­to, en iden­ti­fie le style comme macé­do­nien, sans savoir où Chugg vou­lait en venir, ce qui donne à l’af­faire un témoin qu’on ne peut soup­çon­ner de com­plai­sance. Le rai­son­ne­ment se déplie alors avec une logique de roman : et si le corps qu’on a sous­trait sous le porc n’é­tait pas celui de l’É­van­gé­liste, mais celui du conqué­rant ? À la fin du IVᵉ siècle, quand Théo­dose fait la chasse aux cultes païens et que le Sôma s’é­teint des sources, la momie la plus véné­rée du monde antique se trouve pré­ci­sé­ment dans la ville où l’on mar­ty­ri­sa Marc. Rebap­ti­ser le païen en saint pour lui épar­gner le zèle des chré­tiens, ce serait le sau­ver une pre­mière fois. L’emmener à Venise, quatre siècles plus tard, le sau­ver une seconde. Un détail de calen­drier plaît à Chugg : Jean Chry­so­stome, Père de l’É­glise, écrit à la fin du IVᵉ siècle que plus per­sonne ne sait où repose Alexandre — la phrase tombe pré­ci­sé­ment à l’ins­tant où, dans cette hypo­thèse, le corps aurait tro­qué son nom contre celui d’un mar­tyr. Chugg a défen­du tout cela dans deux livres, au début des années 2000, et expo­sé ses cor­res­pon­dances devant les uni­ver­si­taires réunis à Padoue en 2006, où on l’a écou­té avec l’at­ten­tion polie qu’on réserve aux thèses trop belles pour être tout à fait crédibles.

On ajoute, pour faire bonne mesure, le sar­co­phage de Nec­ta­né­bo II. Ce bloc de pierre égyp­tien, récu­pé­ré par les Bri­tan­niques après la défaite fran­çaise à Alexan­drie en 1801 et expo­sé au Bri­tish Museum, fut d’a­bord pris pour le cer­cueil d’A­lexandre avant que les hié­ro­glyphes ne tra­hissent son vrai pro­prié­taire, un pha­raon du IVᵉ siècle avant notre ère qui ne s’en ser­vit jamais. Les sol­dats de Sa Majes­té l’a­vaient rap­por­té à Londres comme un tro­phée, sûrs de tenir la caisse du conqué­rant ; il a fal­lu qu’un savant déchiffre les signes pour que le tro­phée se dégonfle. Deux sou­ve­rains, deux exils, une même auge de pierre pour n’en cou­cher aucun. Cer­tains sup­posent que Pto­lé­mée y dépo­sa pro­vi­soi­re­ment Alexandre, le temps de lui construire mieux — ce qui expli­que­rait ces récits égyp­tiens où Alexandre passe pour le fils de Nec­ta­né­bo. Chugg pense que la pierre de Venise pour­rait être un frag­ment du Sôma lui-même, voya­geant avec la momie sous une fausse identité.

Tout cela est invé­ri­fiable et l’É­glise, qui vénère tou­jours Marc sous le maître-autel, n’ou­vri­ra pas le tom­beau pour tran­cher un pari d’his­to­rien. J’a­vais expé­dié cette his­toire, autre­fois, en deux lignes et une date fausse — je situais le trans­fert au IVᵉ siècle quand il est du IXᵉ. Elle mérite mieux, non parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle a la forme par­faite de ce que pro­duit un corps introu­vable : chaque siècle lui invente une nou­velle cachette, et la plus impro­bable est sou­vent la mieux racon­tée. Le mort d’A­lexandre a fini par deve­nir une matière lit­té­raire. On ne le retrou­ve­ra sans doute jamais ; on conti­nue­ra de le déplacer.

Hié­ra­po­lis

Reste la seule affaire solide, et il faut mon­ter pour l’at­teindre — au sens propre, sur une col­line de cal­caire blanc au-des­sus de la val­lée du Méandre, en Ana­to­lie, là où les sources chaudes ont sculp­té ces ter­rasses de tra­ver­tin qu’on appelle Pamuk­kale, le châ­teau de coton. L’an­cienne Hié­ra­po­lis. On y vient aujourd’­hui pour trem­per les pieds dans une eau tiède et bleu­tée entre des colonnes ; on oublie que la ville est bâtie sur une faille active, que la terre y a trem­blé, que ses eaux char­gées de chaux ont pétri­fié une par­tie de la nécro­pole, cimen­tant les tom­beaux dans une gangue blanche. C’est un endroit qui fabrique de la pierre à par­tir de l’eau, et qui donc, à sa manière, conserve mieux ses morts que la mer d’A­lexan­drie ne conserve les siens. Au petit matin, avant les cars, la lumière rase les vasques et l’eau fume ; on entend le cla­pot tiède et, plus haut, le vent dans les colonnes de la nécro­pole nord, cette longue ave­nue de tom­beaux où les Romains d’A­sie venaient prendre les eaux et, très sou­vent, mourir.

Le tom­beau qu’on y cher­chait est celui de Phi­lippe, l’un des Douze, l’a­pôtre qui évan­gé­li­sa l’A­sie Mineure. Une lettre de Poly­crate d’É­phèse au pape Vic­tor Ier, vers 190, cent ans à peine après les faits, dit qu’il mou­rut à Hié­ra­po­lis avec deux de ses filles vieillies dans la vir­gi­ni­té ; les éru­dits tiennent ce témoi­gnage pour fiable, ce qui est rare. La tra­di­tion le fait cru­ci­fier la tête en bas, vers 80, à quatre-vingt-cinq ans pas­sés — d’autres le font mou­rir de vieillesse, l’a­pôtre a droit à ses variantes. Les Actes de Phi­lippe, un texte apo­cryphe et tar­dif, l’en­voient prê­cher en Phry­gie avec l’a­pôtre Bar­thé­le­my et sa propre sœur, Mariamne, et décrivent une Hié­ra­po­lis recon­nais­sable à ses eaux brû­lantes et à sa faille — détail géo­lo­gique qui retient l’at­ten­tion, car il colle au ter­rain. On tient ces récits pour bro­dés, mais bro­dés autour d’un fil qui, ici, ne casse pas. On savait qu’il y avait sur la col­line un mar­ty­rium octo­go­nal, un bâti­ment de pèle­ri­nage, et l’on cher­chait la tombe en son centre, là où la logique la plaçait.

La mis­sion ita­lienne fouille le site depuis 1957, ouverte par Pao­lo Ver­zone ; Fran­ces­co D’An­dria, de l’u­ni­ver­si­té du Salen­to, la dirige depuis 2000. Il a lui-même long­temps cru que la tombe était sous le mar­ty­rium. En 2011, après des décen­nies de vaine patience, il change d’a­vis parce que le ter­rain l’y oblige. En déga­geant une église res­tée jusque-là incon­nue, à une qua­ran­taine de mètres du mar­ty­rium, son équipe met au jour une tombe romaine du Iᵉʳ siècle, autour de laquelle l’é­glise avait été construite au IVᵉ ou Vᵉ siècle. Le pèle­ri­nage entier — la rue pro­ces­sion­nelle, le pont, les bains d’im­mer­sion où l’on se puri­fiait avant de mon­ter — s’or­ga­ni­sait autour d’elle. Tous les indices convergent : c’est bien le tom­beau de Phi­lippe, à l’en­droit exact que la topo­gra­phie du culte dési­gnait, une fois qu’on avait ces­sé de le cher­cher là où on croyait devoir le cher­cher. Un petit tam­pon à pain du VIᵉ siècle, retrou­vé sur place, montre d’ailleurs deux édi­fices côte à côte, le mar­ty­rium à cou­pole et l’é­glise basse : les pèle­rins d’a­lors savaient qu’il fal­lait dis­tin­guer les deux bâti­ments, ce que les fouilleurs du XXᵉ siècle avaient fini par oublier. Il aura suf­fi de relire une miche gra­vée pour retrou­ver une adresse per­due depuis quinze cents ans.

Et il est vide. D’An­dria l’ad­met sans détour : les reliques n’y sont plus. On les aurait trans­fé­rées à Constan­ti­nople à la fin du VIᵉ siècle, pour les mettre à l’a­bri, puis peut-être por­tées à Rome, dans l’é­glise des Saints-Apôtres. La tombe la mieux iden­ti­fiée des trois, la seule qu’on puisse dire authen­ti­fiée, est aus­si une tombe dont le corps est par­ti il y a mille quatre cents ans. On a retrou­vé l’a­dresse. Le loca­taire avait déménagé.

Coda

Voi­là donc l’é­tat des lieux, quinze ans après la brève que j’a­vais bâclée. À Tapo­si­ris, une avo­cate creuse tou­jours un temple qui mérite une reine sans lui avoir encore don­né de reine. À Siwa, un monu­ment vide porte le nom d’un roi qu’au­cune preuve n’y a jamais cou­ché, et le chan­tier est clos. À Venise, une momie de saint traîne der­rière elle le fan­tôme d’un conqué­rant qu’on ne déter­re­ra pas pour savoir. À Hié­ra­po­lis, une tombe d’a­pôtre par­fai­te­ment située attend un occu­pant qu’on a empor­té sous Jus­tin II. Trois fouilles, une seule conclu­sion tenable, et pas un corps au bout.

Il y a une leçon là-dedans mais je me méfie des leçons, alors je m’en tiens à une obser­va­tion. Ces morts-là étaient trop grands pour res­ter en place. On les a dépla­cés vivants — les conquêtes, l’exil, la fuite —, on a conti­nué de les dépla­cer morts, par pié­té, par vol, par poli­tique, par peur du vain­queur ou du fana­tique, et le dépla­ce­ment a fini par les dis­soudre. La sépul­ture était cen­sée fixer quel­qu’un pour l’é­ter­ni­té ; elle n’au­ra fixé que le lieu, et encore, pas tou­jours. Ce qui sub­siste, ce n’est pas le corps, c’est l’i­ti­né­raire. Une momie qui va de Baby­lone à Mem­phis à Alexan­drie et peut-être à Venise. Une reine qu’on cherche par mer et par tun­nel, sous un temple qui porte le mot tom­beau dans son nom. Un apôtre qui monte de Gali­lée jus­qu’à une col­line de chaux, s’y fait clouer à l’en­vers, puis repart vers le Bos­phore en pièces déta­chées avant qu’on retrouve enfin son adresse gra­vée sur une miche de pain.

Le soir tombe sur Pamuk­kale, les cars vident leurs der­niers tou­ristes, l’eau vire au gris sous les ter­rasses, et quelque part sous Alexan­drie le lac Mariout conti­nue de gar­der ses secrets en croyant les perdre. Je referme le dos­sier sans l’a­voir refer­mé. C’est le propre des affaires sur les­quelles il n’y a pas de corps : on n’y met jamais le point final, on cesse sim­ple­ment d’écrire.

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