La nuit du jasmin — Partie 4
La nuit
du jasmin
La nuit du jasmin
Chapitres 13 à 15
CHAPITRE 13 — LA TEMPÊTE
La tempête arriva sans prévenir, comme arrivent toutes les choses impossibles à Assouan.
Il ne pleut pas à Assouan. C’est un fait climatique, une certitude géographique, une loi de la nature que les habitants de la ville répètent avec la fierté de ceux qui vivent dans un endroit où même le ciel a renoncé à ses droits. Il ne pleut pas à Assouan — et pourtant, cette nuit-là, le ciel se déchira.
Le vent se leva d’abord. Pas le vent du désert, pas le khamsin chaud et chargé de sable — un vent différent, venu du sud, des montagnes du Soudan, un vent froid, brutal, qui s’engouffra dans les couloirs de l’hôtel par les fenêtres ouvertes et fit claquer les volets comme des mâchoires. Puis les nuages. Des nuages noirs, massifs, d’une densité obscène dans un ciel qui n’en avait jamais connu, qui s’amoncelèrent au-dessus d’Assouan en moins d’une heure, effaçant les étoiles, effaçant le Nil, effaçant le monde.
Et puis la pluie.
Une pluie torrentielle, verticale, rageuse, qui frappait la terrasse du Old Cataract avec une violence qui faisait vibrer les colonnes et rebondir l’eau sur le marbre en gerbes blanches. Les serveurs coururent sauver les nappes, les coussins, les lanternes. Les felouques en contrebas tirèrent sur leurs amarres comme des chevaux affolés. Le Nil — ce Nil paisible, ce Nil paresseux qui coulait depuis des millénaires avec la sérénité d’un dieu — se mit à bouillonner, à gonfler, à frapper les rochers de la cataracte avec un bruit qui n’était plus un grondement mais un rugissement.
L’hôtel se replia sur lui-même. Les fenêtres furent fermées, les volets clos, les portes verrouillées. Les clients se rassemblèrent dans les salons intérieurs — le bar, la salle de lecture, le grand salon mauresque — comme des animaux dans une arche. Le Comte commanda du champagne. Wennerström commanda du schnaps. Kessler commanda du cognac. Les sœurs Carmichael ne commandèrent rien — elles tricotaient, imperturbables, comme si la tempête était une émission de radio qu’elles avaient choisi de ne pas écouter.
Cecily et Christie se retrouvèrent dans la suite de Christie, avec le thé, les carnets, et toutes les pièces du puzzle étalées sur le bureau — le dossier de correspondance de Youssef, les notes de Cecily prises dans le tombeau, la tablette en ivoire que Cecily avait finalement décidé de montrer à Christie, et les deux colonnes annotées pendant les interrogatoires.
La tempête grondait dehors. Dedans, une autre tempête — plus silencieuse, plus méthodique — se mettait en mouvement.
— Reprenons depuis le début, dit Christie.
Elle avait cette voix qu’elle prenait quand elle construisait — pas la voix de la conversation, pas la voix de l’observation, mais une voix plus intérieure, plus concentrée, la voix du mécanisme qui s’assemble.
— Fait numéro un : en 1933, Blackmore vole la découverte de Cecily et publie sous son nom. Il extrait les artefacts les plus précieux du tombeau via le réseau Beaumont-Ferro. Fait numéro deux : Blackmore découvre la seconde chambre — la bibliothèque de la Candace — et la fait murer parce que le contenu est trop important pour être vendu et trop compromettant pour être publié. Fait numéro trois : en 1936, Blackmore écrit à Beaumont qu’il ne peut plus continuer. Un mois plus tard, Blackmore meurt empoisonné au datura — officiellement de fièvre. Fait numéro quatre : en 1937, quelqu’un envoie une lettre à Cecily pour la faire venir à Assouan. Lettre signée « M. ». Fait numéro cinq : le Comte — alias Giorgio Ferro — finance une nouvelle expédition pour rouvrir le site. Fait numéro six : Beaumont s’apprête à remettre à Cecily un dossier contenant les preuves originales du vol. Fait numéro sept : Beaumont est assassiné. Le dossier est vidé, le coffre-fort est nettoyé.
Elle posa son crayon.
— Ce sont les faits. Maintenant les questions. Qui a envoyé la lettre ? Qui a empoisonné Blackmore ? Et qui a tué Beaumont ?
— Trois crimes, dit Cecily. Trois questions. Peut-être trois coupables différents.
— Ou peut-être un seul. Poirot dirait : cherchez la personne qui bénéficie des trois actes. Qui bénéficie du vol de la découverte, de la mort de Blackmore, et du silence de Beaumont ?
Cecily réfléchit. Le vent hurlait contre les fenêtres. La pluie tambourinait sur les volets. Et dans sa tête, les noms tournaient comme les pièces d’un kaléidoscope, formant des motifs qui se défaisaient aussitôt.
— Le Comte bénéficie du trafic d’antiquités, dit-elle. Mais le meurtre de Beaumont lui complique la vie — sans Beaumont, il perd son intermédiaire. Et la mort de Blackmore lui fait perdre son archéologue. Le Comte n’a pas intérêt à tuer ses propres associés.
— Exact, dit Christie. Le Comte est un homme d’affaires. Les hommes d’affaires ne détruisent pas leurs actifs. Ils les exploitent.
— Ashworth bénéficie de la mort de Blackmore — il hérite de la réputation, de la chaire, de l’expédition. Mais il n’a pas de raison de tuer Beaumont — au contraire, Beaumont était le seul qui pouvait maintenir le système en place.
— Exact aussi. Ashworth est un héritier. Les héritiers ne tuent pas les gardiens du trésor.
— Kessler n’a pas de mobile évident. Wennerström non plus — c’est un mercenaire intellectuel, il travaille pour qui le paie.
— Ce qui nous laisse…
Christie hésita. Elle tenait son crayon en suspens au-dessus de la page, et Cecily reconnut l’expression — cette contraction des sourcils, ce plissement des lèvres — de quelqu’un qui voit quelque chose mais n’ose pas encore le dire.
— Les sœurs Carmichael, dit Cecily.
— Les sœurs Carmichael.
Un éclair zébra le ciel au-dessus d’Assouan. Le tonnerre suivit — une détonation si violente que les vitres tremblèrent et que quelque part dans l’hôtel, un verre se brisa. La tempête était au-dessus d’eux, maintenant, directement au-dessus, comme un dieu furieux qui tambourinait sur le toit du Old Cataract avec des poings de pluie et de foudre.
— Daphné Carmichael, dit Christie. Depuis le début, quelque chose me dérange chez elle. Pas chez Prudence — Prudence est un satellite, une suivante, elle n’a de substance que celle que Daphné lui prête. Mais Daphné… Daphné a un regard que je connais. C’est le regard des gens qui protègent quelque chose — pas un secret, pas un trésor, mais un nom. Une réputation. L’honneur de quelqu’un qui n’est pas là.
— Blackmore, murmura Cecily.
— C’est mon intuition. Mais je n’ai pas de preuve. Et Poirot méprise les intuitions — il les appelle des « fantaisies de l’estomac ».
— Il y a un moyen de vérifier.
— Lequel ?
— Youssef. Youssef a les registres de l’hôtel depuis 1912. Si Daphné Carmichael est venue ici avant — sous un autre nom, à une autre époque — Youssef le saura.
Christie la regarda avec ce sourire carnassier qu’elle réservait aux moments où la chasse commençait vraiment.
— Allez‑y, dit-elle. Maintenant. Pendant la tempête. Personne ne remarquera votre absence — tout le monde est occupé à regarder le ciel tomber.
*
Cecily descendit dans les sous-sols pour la troisième fois.
L’escalier de service était désert. L’hôtel tout entier semblait s’être replié vers les étages supérieurs, vers les lumières et les salons, abandonnant les profondeurs aux ombres et au bruit lointain de la pluie qui s’infiltrait par les soupiraux. L’eau ruisselait le long des murs de chaux, formant de petites rivières sur le sol de pierre qui couraient vers les drains avec un murmure liquide.
Youssef était dans son bureau. Bien sûr. Youssef était toujours dans son bureau — comme si l’hôtel l’avait engendré là, dans cette pièce minuscule tapissée de registres, et qu’il ne l’avait jamais quittée.
— Carmichael, dit Cecily.
Youssef la regarda. Pas de surprise. Pas de question. Il se leva, se tourna vers ses étagères, et chercha — avec la précision d’un bibliothécaire dans une bibliothèque qu’il connaît par cœur — un registre qu’il posa sur le bureau.
— 1933, dit-il. Le registre de mars à juin.
Il l’ouvrit à une page marquée par un ruban de soie — un ruban qui n’avait rien d’accidentel, qui était là depuis longtemps, comme si Youssef avait toujours su que quelqu’un viendrait, un jour, poser cette question.
Sur la page, à la date du 28 mars 1933 — deux semaines après la découverte du tombeau — une entrée :
« Miss Dorothy Blackmore. Chambre 119. Séjour : 28 mars – 15 avril 1933. Accompagnée de Miss P. Hartwell. »
Dorothy Blackmore.
Cecily sentit le sol se dérober sous ses pieds — pas physiquement, mais ontologiquement, comme si la réalité se réarrangeait autour d’elle, les meubles, les murs, les registres, tout changeant de place en une seconde.
— Dorothy, dit-elle. Daphné. Le même prénom, anglicisé différemment. Dorothy Blackmore. La sœur de Reginald.
— La sœur, confirma Youssef. Elle est venue trois fois au Old Cataract. En 1933, en 1935, et cette année — sous le nom de Carmichael. Miss Hartwell est devenue Miss Prudence Carmichael. Même femme, même silhouette, même habitude de tricoter dans le hall.
— Pourquoi changer de nom ?
— Parce qu’après la mort de Blackmore, le nom de Blackmore était devenu dangereux. La sœur ne voulait pas qu’on l’associe à son frère — pas par honte, au contraire. Par protection. Elle protégeait la mémoire de Reginald. Sa réputation. Son héritage.
— Et Prudence ? Qui est Prudence Hartwell ?
— Pas une sœur. Pas une parente. J’ai fait des recherches — le télégraphe est lent mais efficace. Prudence Hartwell a travaillé au War Office de 1918 à 1931. Section des archives. Spécialiste du classement, de l’archivage et de la falsification de documents.
Le mot tomba dans le bureau souterrain comme une bombe à retardement.
— Falsification, répéta Cecily.
— C’est une compétence qui se monnaye, dit Youssef. Et qui se prête à toutes sortes d’usages — militaires, diplomatiques, et… archéologiques.
Cecily comprit. La chaîne se formait dans sa tête avec la clarté terrible d’un collier dont on retrouve les perles une à une. Dorothy Blackmore — Daphné Carmichael — était la sœur de Reginald. Elle connaissait le vol. Elle connaissait le trafic. Elle connaissait le réseau. Et quand Blackmore était mort, elle avait pris sa place — non pas dans le trafic lui-même, mais dans la protection du secret. Prudence Hartwell — son alliée, sa complice, son ombre — avait les compétences pour falsifier des documents, effacer des traces, fabriquer des preuves.
Et quand Beaumont avait menacé de tout révéler — de remettre à Cecily le dossier original — Daphné avait agi.
— Le couloir, murmura Cecily. Daphné était dans le couloir du premier étage à six heures du matin. Pas pour chercher la salle de lecture. Pour s’assurer que personne ne l’avait vue sortir du bureau de Beaumont.
— C’est une hypothèse, dit Youssef.
— C’est plus qu’une hypothèse. C’est la seule explication qui tient. Daphné connaissait Beaumont — elle était venue à l’hôtel trois fois, elle connaissait les lieux, elle connaissait les habitudes. Elle savait où était le bureau, elle savait où était le coffre-fort, elle savait que Beaumont gardait les documents de Blackmore. Et quand elle a appris — en espionnant ma conversation avec Beaumont dans le hall, peut-être, ou par un autre canal — qu’il s’apprêtait à les remettre, elle a agi.
— Et Blackmore ? demanda Youssef. Qui a empoisonné Blackmore ?
Cecily s’arrêta. Cette question-là était plus difficile — plus noire, plus vertigineuse. Parce que si Daphné avait tué Beaumont pour protéger la mémoire de son frère, qui avait intérêt à tuer Blackmore lui-même ?
— Le Comte, dit-elle lentement. Ferro. Blackmore voulait arrêter le trafic — sa lettre à Beaumont le dit clairement. Si Blackmore parlait, tout le réseau s’effondrait. Ferro avait plus à perdre que quiconque. Ferro avait les moyens — il connaissait le datura, il avait des contacts locaux, il pouvait administrer le poison pendant des semaines sans que personne ne soupçonne rien.
— Et la lettre ? Qui vous a envoyé la lettre signée « M. » ?
Cecily regarda Youssef. Youssef la regarda. Et dans le silence du bureau souterrain, sous les grondements de la tempête qui faisait trembler les murs de l’hôtel, une évidence se forma — si simple, si évidente, qu’elle en était presque invisible.
— M., dit Cecily. M. pour Méroé. M. pour Mémoire. M. pour…
Elle s’interrompit. Youssef ne dit rien. Mais ses yeux — ces yeux qui avaient tout vu, tout noté, tout retenu depuis vingt-cinq ans — eurent un éclat qui n’était ni de la confirmation ni du déni.
C’était de la satisfaction.
La satisfaction d’un homme dont le plan, après des mois de patience, commençait enfin à porter ses fruits.
— Vous, dit Cecily. C’est vous qui m’avez envoyé la lettre.
Youssef ne confirma pas. Il ne nia pas. Il ferma le registre de 1933, le rangea sur l’étagère, et dit — avec la simplicité de ceux qui ont attendu très longtemps pour dire la vérité :
— M. Beaumont m’avait dit de donner les archives à la personne qui sait ce que vaut un nom. Mais M. Beaumont était trop lâche pour faire venir cette personne lui-même. Alors je l’ai fait.
Il croisa les mains sur le bureau.
— L’hôtel garde tout, Miss Graves. Les noms, les dates, les secrets. L’hôtel sait qui est entré, qui est sorti, qui a menti. L’hôtel est la mémoire que les hommes n’ont pas le courage d’être. Et quand la mémoire devient insupportable, il faut la transmettre — à quelqu’un qui saura quoi en faire.
La tempête hurla. Les murs tremblèrent. Et Cecily Graves, debout dans le bureau souterrain du concierge du Old Cataract, comprit enfin pourquoi elle était venue à Assouan.
Pas pour la vengeance. Pas pour la justice. Pour la mémoire.
La mémoire d’une reine enterrée sous le sable. La mémoire d’une femme dont on avait effacé le nom. Et la mémoire d’un hôtel qui n’avait jamais oublié.
CHAPITRE 14 — LE SALON MAURESQUE
La tempête cessa à l’aube, comme elle avait commencé — d’un coup, sans transition, sans ce decrescendo graduel que les tempêtes européennes ont la politesse de fournir. Un moment, le ciel hurlait ; le moment d’après, le silence — un silence si parfait, si absolu, qu’il semblait avoir été inventé par la tempête elle-même, comme un musicien invente le silence après la dernière note.
Le soleil revint. Le Nil scintillait. Les rochers de la cataracte fumaient dans la lumière rasante. Et le Old Cataract, lavé par la pluie, brillait sur sa falaise de granit rose comme un palais qu’on vient de sortir de l’eau.
Cecily n’avait pas dormi. Elle avait passé la nuit avec Christie, dans la suite de la romancière, à assembler les dernières pièces. Elles avaient bu six théières. Elles avaient noirci quarante pages de notes. Et quand l’aube était venue, elles avaient un récit — complet, cohérent, terrible — qui liait le vol de 1933, la mort de Blackmore, le meurtre de Beaumont, et la bibliothèque secrète de la Candace dans une seule toile dont chaque fil menait à un nom.
— Il faut les rassembler, dit Christie. Tous. Dans une seule pièce. Et il faut que ce soit vous qui parliez, Cecily — pas moi, pas Safwan, vous. Parce que c’est votre histoire. C’est votre nom qu’on a volé. C’est votre droit de le reprendre.
— Poirot ne serait pas d’accord. Poirot voudrait parler lui-même.
— Poirot est un homme. Il a besoin d’être le héros de ses propres histoires. Vous n’avez pas ce besoin. Vous avez quelque chose de plus précieux — la vérité.
Elle sourit — un sourire sans timidité, sans ironie, un sourire de femme qui regarde une autre femme et qui la voit.
— D’ailleurs, ajouta-t-elle, Poirot serait le premier à admettre que les meilleurs dénouements sont ceux où le coupable est démasqué non pas par le détective, mais par la victime.
*
Le rassemblement eut lieu à dix heures du matin, dans le grand salon mauresque.
Ce fut l’Aga Khan qui en décida — avec cette autorité naturelle que personne ne contestait, pas même Safwan, pas même le Comte, pas même Daphné Carmichael. Il envoya des billets à chaque convive — écrits de sa propre main, sur du papier à en-tête du Old Cataract, avec cette formulation polie qui est la forme la plus impérative de l’invitation :
« Votre présence est souhaitée ce matin à dix heures dans le grand salon mauresque pour une communication de Miss Cecily Graves concernant les événements récents. Son Altesse l’Aga Khan vous prie de bien vouloir accéder à cette requête. »
Personne ne refusa. Personne ne pouvait refuser — pas quand l’Aga Khan « priait ».
Ils étaient tous là.
Le Comte Orsini-Donadoni, en costume crème, ses quatre scarabées restants alignés dans la poche de sa veste comme des soldats au garde-à-vous, son domestique muet debout derrière sa chaise. Philip Ashworth, pâle, les mains posées sur les genoux avec une rigidité qui trahissait la tension sous le calme apparent. Le Professeur Wennerström, immense, silencieux, son verre de schnaps posé devant lui à dix heures du matin — une entorse aux conventions qu’il ne prenait plus la peine de dissimuler. Le Dr Kessler, ses lunettes remontées pour la centième fois, ses doigts jouant avec un bouton de sa veste comme avec un chapelet. Faïza al-Rashid, en noir, les yeux immenses derrière ses lunettes de soleil, un sphinx de soie et de silence. Howard Carter, surgis de son coin habituel, le visage creusé, un livre posé sur ses genoux comme un bouclier. Et les sœurs Carmichael — Daphné la grande sèche et Prudence la petite ronde — assises côte à côte, leurs mains pour une fois immobiles, sans tricot, sans ouvrage, nues et croisées sur leurs jupes comme des mains de prière.
L’Aga Khan présidait, assis dans le fauteuil central sous le dôme, avec la posture d’un juge qui n’a pas besoin de maillet pour imposer le silence. L’inspecteur Safwan se tenait près de la porte, son carnet à la main, son adjoint filiforme à ses côtés. Et Agatha Christie était dans l’ombre — assise en retrait, sur une chaise qu’elle avait elle-même placée contre le mur, invisible, effacée, exactement là où Poirot ne se serait jamais mis mais où elle avait choisi d’être : non pas au centre, mais à la périphérie, là où l’on voit tout sans être vu.
Cecily se leva.
Elle se tenait debout face à eux, au centre du salon mauresque, sous le dôme de vingt-trois mètres que Favarger avait conçu pour impressionner les rois et les empereurs. Elle n’avait pas de notes. Elle n’avait pas de dossier. Elle avait sa voix, sa mémoire, et quatre ans de rage silencieuse qui s’étaient transformés, au cours de cette semaine à Assouan, en quelque chose de plus froid, de plus tranchant, de plus juste.
— Le 14 mars 1933, dit-elle, j’ai découvert le tombeau de la Candace Amanirenas à Gebel Barkal. J’étais l’assistante du Professeur Reginald Blackmore. J’ai trouvé l’entrée. J’ai dessiné les fresques. J’ai identifié le site. Et Blackmore m’a tout volé.
Le silence qui suivit n’était pas du silence. C’était de la pierre. Du granit. La matière même dont l’hôtel était bâti.
— Je ne suis pas ici pour demander des excuses, poursuivit Cecily. Les excuses ne m’intéressent pas. Je suis ici pour dire la vérité — toute la vérité — sur ce qui s’est passé à Gebel Barkal, sur ce qui s’est passé dans cet hôtel, et sur ce qui a conduit à la mort d’Arthur Beaumont.
Elle commença par le commencement. Le vol de 1933. Le réseau de trafic d’antiquités — Beaumont comme intermédiaire, Ferro comme acheteur, Blackmore comme fournisseur. Elle exposa la mécanique avec la précision d’une archéologue qui dégage un squelette : chaque os à sa place, chaque articulation visible, la structure entière du mensonge rendue lisible par la méthode.
Le Comte écoutait sans ciller. Son visage était un masque — le même masque d’amusement détaché qu’il portait depuis le premier jour, le même sourire de commedia dell’arte, la même distance ironique. Mais ses mains — Cecily le remarqua — ne bougeaient plus. Les mains du Comte, d’habitude si expressives, si gestuelles, étaient posées sur les accoudoirs de son fauteuil avec l’immobilité de mains en cire.
— Le Comte Orsini-Donadoni n’existe pas, dit Cecily. Le vrai nom de cet homme est Giorgio Ferro. Ancien marchand d’art à Florence, condamné en 1928 pour faux et usage de faux — la vente de copies de tableaux Renaissance présentées comme des originaux. Il a quitté l’Italie, changé de nom, inventé un titre de noblesse, et recyclé ses compétences dans le trafic d’antiquités égyptiennes. La Fondation Orsini est une coquille vide. L’expédition de Gebel Barkal est une opération de pillage déguisée en mission scientifique.
Le Comte — Ferro — ne bougea pas. Mais son domestique, Giacomo, fit un pas en arrière, comme si le sol venait de se dérober sous ses pieds.
Ashworth était livide. Il regardait le Comte avec une expression de stupeur horrifiée — la stupeur de quelqu’un qui vient de comprendre dans quel lit il a dormi.
— Vous saviez ? murmura-t-il.
— Je ne savais pas, dit le Comte. Enfin — je ne savais pas tout. Je savais que l’argent avait une odeur. Je vous l’avais dit.
— Monsieur Ferro, dit Safwan depuis la porte, avec la gravité de quelqu’un qui prononce un nom pour la première fois. Vous serez interrogé séparément après cette réunion.
Le Comte haussa les épaules — un geste d’une élégance infinie, même dans la défaite.
— Comme vous voudrez, inspecteur. Je suis un homme civilisé. Les hommes civilisés ne fuient pas devant les conséquences — ils les accueillent avec champagne.
Cecily poursuivit.
— En 1936, Blackmore a découvert la seconde chambre du tombeau — une bibliothèque contenant les archives diplomatiques et militaires de la Candace Amanirenas. Un trésor de savoir d’une valeur inestimable, trop important pour être vendu, trop compromettant pour être publié. Blackmore a fait murer la chambre et a écrit à Beaumont qu’il voulait arrêter. Un mois plus tard, Blackmore est mort — empoisonné au datura, lentement, méthodiquement, sur plusieurs semaines.
Elle regarda le Comte.
— Je crois que c’est vous, Monsieur Ferro, qui avez empoisonné Blackmore. Vous aviez le mobile — Blackmore menaçait de tout révéler. Vous aviez les moyens — le datura se trouve sur tous les marchés d’Assouan, et vous avez séjourné en Haute-Égypte pendant toute la période où Blackmore a été empoisonné. Et vous aviez l’occasion — vous le voyiez régulièrement, vous dîniez ensemble, vous partagiez des repas dans cet hôtel même.
Le Comte ouvrit la bouche — puis la referma. Pour la première fois depuis que Cecily le connaissait, Giorgio Ferro n’avait rien à dire.
— Mais ce n’est pas vous qui avez tué Arthur Beaumont, dit Cecily.
Et elle se tourna vers les sœurs Carmichael.
Le salon mauresque devint très silencieux. Pas le silence de la surprise — le silence de l’inévitable. Comme si tout le monde, sans le savoir, avait toujours su que c’était là que l’histoire menait.
— Miss Carmichael, dit Cecily. Ou devrais-je dire Miss Blackmore. Dorothy Blackmore. Sœur de Reginald.
Daphné Carmichael ne broncha pas. Pas un tressaillement, pas un cillement. Son visage resta ce qu’il avait toujours été — une falaise. Lisse, verticale, impénétrable. Mais ses yeux — ses yeux de lézard, ses yeux qui voyaient à travers les murs — eurent un éclat qui n’était ni de la peur ni de la colère.
C’était de la reconnaissance. La reconnaissance de quelqu’un qui, après des années de mascarade, se voit enfin identifié.
— Vous êtes venue au Old Cataract en 1933, sous votre vrai nom, deux semaines après le vol de ma découverte, poursuivit Cecily. Vous étiez accompagnée de Prudence Hartwell — votre complice, ancienne archiviste du War Office, spécialiste de la falsification de documents. Vous êtes revenue en 1935. Et cette année, sous le nom de Carmichael, pour surveiller la réouverture du site — et pour vous assurer que le secret de votre frère reste enterré.
Daphné ne dit rien. Prudence, à côté d’elle, avait commencé à trembler — un tremblement léger, continu, qui partait de ses mains et remontait jusqu’aux épaules, comme un courant électrique.
— Quand Beaumont a annoncé son intention de me remettre les preuves du vol — le dossier original, les documents du coffre-fort, tout ce qui pouvait détruire la réputation de votre frère —, vous avez agi. Vous vous êtes introduite dans son bureau dans la nuit. Vous connaissiez les lieux — vous étiez venue trois fois. Vous avez apporté du café — du café dans lequel vous aviez versé du datura, la même substance qui avait tué votre frère. Beaumont a bu. Il s’est endormi. Et vous avez pris le coupe-papier sur son bureau — l’obélisque en bronze — et vous l’avez planté dans sa gorge.
Le silence.
La tempête avait nettoyé le ciel. Par les fenêtres du salon mauresque, on voyait le Nil — bleu, immense, indifférent. Le soleil entrait par les moucharabiehs et projetait des constellations de lumière sur le sol, sur les murs, sur les visages.
— Puis vous avez vidé le dossier et le coffre-fort, poursuivit Cecily. Vous avez pris tous les documents — les preuves originales de ma découverte, les bordereaux d’expédition, les photographies, tout. Et vous les avez donnés à Prudence — qui savait quoi en faire. Parce que Prudence ne détruit pas les documents. Prudence les transforme. C’est son métier.
Elle regarda Prudence. La petite femme ronde avait cessé de trembler. Ses yeux étaient remplis de larmes — des larmes silencieuses, continues, qui coulaient sur ses joues comme la pluie de la nuit sur les murs de l’hôtel.
— Vous avez été vue dans le couloir à six heures du matin, dit Cecily en se tournant vers Daphné. Pas parce que vous « cherchiez la salle de lecture ». Parce que vous reveniez du bureau de Beaumont, après avoir nettoyé les traces, après vous être assurée que le dossier était vide et le coffre-fort ouvert — pour faire croire à un cambriolage, pour diriger les soupçons vers le Comte ou vers un intrus extérieur.
— Et le parfum, ajouta Christie depuis l’ombre.
Tout le monde se tourna vers elle. La romancière n’avait pas bougé de sa chaise contre le mur, mais sa voix, douce et précise, porta à travers le salon comme un murmure amplifié par le dôme.
— Giacomo — le domestique du Comte — a été enfermé dans la cave des sous-sols par quelqu’un qu’il n’a pas vu. Mais il a senti un parfum. Un parfum qu’il connaissait sans pouvoir le nommer. J’ai demandé à Giacomo, ce matin, de sentir les foulards de chaque femme de l’hôtel. Il a identifié le vôtre, Miss Carmichael. Lavande anglaise et musc. Le parfum que Giacomo a senti dans la cave.
— Vous l’avez enfermé, dit Cecily, parce qu’il vous avait vue dans les sous-sols. Il se promenait — les domestiques se promènent, ils n’ont pas d’horaires comme les clients. Et il vous a vue, dans les couloirs souterrains, peut-être en train de chercher la cave de Beaumont, peut-être en train de repérer les lieux. Vous ne pouviez pas le laisser parler — même par écrit. Alors vous l’avez enfermé.
Daphné Carmichael leva la tête.
Son visage n’avait pas changé. Toujours la falaise. Toujours la verticalité. Mais quelque chose s’était modifié dans la qualité de son immobilité — ce n’était plus de la résistance, c’était de la résignation. Le même regard que celui de Beaumont dans la mort. Le regard de quelqu’un qui savait que ça arriverait.
— Mon frère, dit-elle.
Sa voix était sèche, nette, sans tremblement. La voix d’une femme qui a pris sa décision il y a longtemps et qui n’a pas l’intention de la regretter.
— Mon frère n’était pas un grand homme. Je le sais. Il était vaniteux, ambitieux, et il a fait quelque chose d’impardonnable en vous volant votre découverte, Miss Graves. Je ne prétends pas le contraire.
Elle croisa les mains sur ses genoux.
— Mais c’était mon frère. Mon petit frère. J’ai quinze ans de plus que lui. Je l’ai élevé après la mort de notre mère. Je l’ai vu grandir, étudier, devenir archéologue. Je l’ai vu briller — et je l’ai vu échouer, et briller à nouveau, et échouer encore. Et quand il a trouvé ce tombeau — votre tombeau, Miss Graves, je sais que c’était le vôtre —, j’ai vu quelque chose dans ses yeux que je n’avais jamais vu. De la joie. Une joie pure, totale, enfantine. La joie d’un homme qui croit avoir enfin fait quelque chose qui justifie son existence.
Elle s’interrompit. Le salon était pétrifié. Personne ne respirait.
— Je savais que c’était un mensonge. Il me l’a dit — pas tout de suite, des mois plus tard, un soir à Londres, après trop de whisky. Il m’a dit : « La découverte n’est pas de moi, Dorothy. Elle est de Graves. Mais si je rends le mérite, je perds tout. Et je ne peux pas tout perdre. Pas encore. » Et j’ai fait ce que font les sœurs aînées depuis la nuit des temps — j’ai protégé le mensonge. Pas parce que je le trouvais juste. Parce que je ne pouvais pas supporter de voir mon frère détruit.
Elle regarda Cecily. Et dans ce regard, Cecily vit — pour la première fois — non pas un monstre, non pas une ennemie, mais une femme. Une femme qui avait aimé quelqu’un de plus que la vérité.
— Quand Beaumont a menacé de tout révéler, j’ai compris que la destruction de Reginald continuerait après sa mort. Son nom serait sali, sa carrière effacée, ses publications retirées. Il ne resterait rien de lui — rien que la honte. Et je ne pouvais pas… Je ne pouvais pas accepter que mon frère devienne rien.
Sa voix ne tremblait toujours pas. Mais ses mains, sur ses genoux, s’étaient serrées si fort que les jointures étaient blanches.
— Alors oui, dit-elle. J’ai tué Beaumont. J’ai pris les documents. J’ai nettoyé le coffre-fort. J’ai fait tout ce que Miss Graves a décrit, exactement comme elle l’a décrit. Et je ne le regrette pas. Parce que protéger les morts est la seule chose que les vivants puissent encore faire pour eux.
Le silence dura longtemps. Puis Prudence Hartwell — Prudence Carmichael — laissa échapper un sanglot. Un seul. Un sanglot déchirant, animal, qui monta du fond de sa poitrine et se brisa contre les murs du salon mauresque comme une vague contre un rocher.
— Dorothy…, murmura-t-elle.
— Tais-toi, Prudence, dit Daphné sans dureté. C’est fini.
L’inspecteur Safwan s’avança. Il avait le visage d’un homme qui vient d’obtenir ce qu’il ne croyait pas pouvoir obtenir — des aveux complets, circonstanciés, donnés avec une dignité qui lui glaçait le sang.
— Miss Blackmore, dit-il. Vous êtes en état d’arrestation pour le meurtre d’Arthur Beaumont, directeur du Old Cataract Hotel.
Daphné se leva. Elle se leva comme elle faisait tout — droite, sèche, impeccable. Elle boutonna sa veste, ajusta son chapeau, et dit :
— Puis-je prendre mon sac, inspecteur ? Il est dans ma chambre.
— Un agent vous accompagnera.
Elle hocha la tête. Puis, avant de se diriger vers la porte, elle se tourna vers Cecily une dernière fois.
— Votre tombeau, Miss Graves. Votre nom. Votre découverte. Je n’ai jamais contesté cela. Et pour ce que ça vaut — ce qui n’est probablement pas grand-chose, venant de moi — je suis désolée.
Elle sortit, encadrée par Safwan et son adjoint, avec la démarche d’une femme qui marche vers quelque chose qu’elle a toujours su inévitable. Prudence la suivit, en larmes, ses mains vides, sans tricot, sans ouvrage, nues et tremblantes comme celles d’un enfant qu’on arrache à sa mère.
Le salon mauresque se vida lentement. Le Comte fut escorté vers une autre pièce par un policier. Ashworth resta assis, le visage dans les mains. Wennerström vida son schnaps d’un trait. Kessler remonta ses lunettes une dernière fois et sortit sans un mot. Carter hocha la tête — un hochement lent, fatigué, qui pouvait vouloir dire « je savais » ou « c’est toujours la même histoire » ou simplement « je suis vieux et le monde ne change pas ».
Faïza al-Rashid passa devant Cecily et lui prit la main — un geste bref, chaud, silencieux. Puis elle monta à son balcon et, quelques minutes plus tard, sa voix s’éleva dans l’air lavé par la tempête. Un chant nubien. Pas une complainte — un hymne. Un chant de mémoire. Un chant pour les rois et les reines dont les noms avaient été effacés et qui, dans la voix d’une cantatrice en disgrâce, retrouvaient enfin leur place dans le monde.
Cecily resta seule dans le salon mauresque avec Christie.
La romancière se leva de sa chaise dans l’ombre, s’approcha de Cecily, et posa une main sur son épaule.
— Vous avez été magnifique, dit-elle.
— J’ai été juste.
— C’est la même chose. C’est exactement la même chose.
Elles restèrent un moment dans le silence du salon. La lumière des moucharabiehs dansait sur les murs. Le Nil, en contrebas, reprenait son cours éternel. Et quelque part dans les murs du Old Cataract, dans le granit rose de la falaise, dans les registres de Youssef, dans les inscriptions de la Candace, la mémoire continuait de faire son travail — patient, implacable, indifférent aux mensonges des hommes.
Les tombeaux ne parlent pas, pensa Cecily. Mais les gens qui les écoutent finissent toujours par parler pour eux.
CHAPITRE 15 — LE FLEUVE
Trois jours passèrent.
Trois jours d’une douceur irréelle, comme si Assouan, après la tempête et les aveux, avait décidé de se montrer sous son vrai visage — celui d’une ville qui a vu passer les empires et les catastrophes et qui a appris, au fil des millénaires, que tout finit par se dissoudre dans la lumière et le courant du fleuve.
Daphné Blackmore fut emmenée au Caire par le train du matin, encadrée par deux policiers en civil que Safwan avait choisis pour leur discrétion plutôt que pour leur carrure. Elle monta dans le wagon de première classe avec la même raideur impeccable qu’elle avait eue en quittant le salon mauresque — le chapeau droit, le dos vertical, les yeux fixés devant elle comme si le paysage n’existait pas. Prudence Hartwell monta dans le wagon suivant, les yeux rouges, les mains vides, sans tricot, sans ouvrage, amputée de la seule chose qui lui avait donné un rôle dans le monde. Elle serait interrogée au Caire, peut-être inculpée comme complice, peut-être relâchée — Safwan n’était pas sûr, et Cecily ne voulait pas le savoir.
Le Comte — Giorgio Ferro — disparut.
Pas par la porte. Pas par le train. Pas par le Nil. Il disparut comme il était apparu — dans un nuage de théâtralité, un sillage de parfum et de mensonge, sans laisser d’adresse. Le matin suivant les aveux, sa suite était vide. Le lit n’avait pas été défait. Les scarabées en lapis-lazuli avaient disparu — les quatre restants. Giacomo, le domestique muet, était introuvable. Sur le bureau de la suite 201, un seul objet : une bouteille de champagne, non ouverte, avec un carton sur lequel Ferro avait écrit, de sa belle écriture italienne :
« Pour Miss Graves. Avec mes compliments. Le monde est plein de tombeaux — seuls les meilleurs voleurs savent lesquels ouvrir. G.F. »
Safwan lança un avis de recherche. L’avis ne donnerait rien — Cecily le savait, Christie le savait, l’Aga Khan le savait. Les hommes comme Ferro ne se font pas attraper. Ils changent de nom, de ville, de continent. Ils se réinventent. Ils réapparaissent, des années plus tard, sous une autre identité, dans un autre palace, avec d’autres scarabées. C’est leur malédiction et leur talent — être éternellement en fuite, éternellement en scène, éternellement nulle part.
Le Professeur Wennerström resta. Il resta parce qu’il n’avait nulle part où aller — ou plutôt, parce que les endroits où il aurait pu aller ne voulaient plus de lui. L’université d’Uppsala, informée de ses liens avec la Fondation Orsini, avait suspendu son affiliation. Il n’avait plus de chaire, plus de titre, plus de revenus. Mais il avait quelque chose d’autre — quelque chose qu’il avait gardé, malgré tout, malgré la lâcheté et le schnaps et les papiers brûlés.
Il avait les carnets de Blackmore.
Le lendemain des aveux, il vint trouver Cecily dans sa chambre. Il frappa — un coup, un seul, comme un homme qui n’a le courage de frapper qu’une fois — et quand elle ouvrit, il se tenait dans le couloir, immense, voûté, un paquet sous le bras, avec l’expression d’un chien qui rapporte un objet volé.
— J’ai menti, dit-il. Pas sur tout. Mais sur l’essentiel. Je n’ai pas brûlé les carnets de Blackmore. J’ai brûlé les lettres de la Fondation — les documents compromettants, ceux qui me liaient à Ferro. Mais les carnets de terrain de Blackmore — ceux que j’ai trouvés à Cambridge, ceux qui contiennent vos dessins signés, vos relevés, vos annotations — je les ai gardés.
Il posa le paquet sur le bureau de Cecily. Un paquet enveloppé dans du papier kraft, lourd, rectangulaire, de la taille d’une pile de livres.
— Trois carnets, dit-il. Mars à juin 1933. Tout est dedans. Vos dessins, votre écriture, vos dates. Les preuves originales que Beaumont avait copiées et que Daphné Blackmore a détruites. Sauf que celles-ci ne sont pas des copies. Ce sont les originaux.
Cecily ouvrit le paquet. Les carnets étaient là — reliés en toile cirée noire, marqués « R.H.B. — Gebel Barkal — 1933 » au dos, cornés par le sable et le temps. Elle ouvrit le premier. Et sur la troisième page, entre un relevé topographique et une note sur les vents dominants, elle vit son propre dessin — le croquis de l’escalier de pierre, daté du 14 mars 1933, signé « C. Graves » dans le coin inférieur droit, avec cette écriture penchée et nerveuse qu’elle reconnut comme on reconnaît sa propre respiration.
Ses yeux brûlèrent. Elle ne pleura pas — elle avait fini de pleurer pour Gebel Barkal, elle avait pleuré tout ce qu’il y avait à pleurer, dans le tombeau en 1933, dans le placard du British Museum, dans les nuits sans sommeil de son exil. Mais ses yeux brûlèrent, et Wennerström le vit, et il détourna le regard avec la pudeur de ceux qui savent qu’ils ont participé au désastre.
— Pourquoi maintenant ? demanda Cecily.
— Parce que la lâcheté a une date d’expiration. Et la mienne vient d’expirer.
Il sortit sans ajouter un mot, et Cecily entendit ses pas s’éloigner dans le couloir — des pas de géant, lents, lourds, les pas d’un homme qui venait d’alléger sa conscience du poids de quatre années de silence.
*
Howard Carter partit le lendemain.
Il ne dit au revoir à personne — ou plutôt, il ne dit au revoir qu’à Cecily. Il la croisa dans le hall, à l’aube, son unique valise à la main, son chapeau sur la tête, le visage creusé par la maladie mais éclairé par quelque chose qui ressemblait, de loin, à de la paix.
— Graves, dit-il.
— Mr. Carter.
— J’ai lu des articles sur le royaume de Méroé dans le Journal of Egyptian Archaeology. Pas assez d’articles. Pas assez bons. Quand vous publierez le vôtre — et vous le publierez, parce que vous êtes archéologue et que c’est ce que font les archéologues —, envoyez-le-moi. J’aimerais le lire avant de mourir.
— Vous n’allez pas mourir.
— Bien sûr que si. Tout le monde meurt, Graves. C’est la seule chose que les tombeaux nous apprennent. La question n’est pas de mourir — c’est de savoir ce qu’on laisse derrière soi. Blackmore a laissé un mensonge. Vous, vous laisserez la vérité. C’est la seule différence qui compte.
Il toussa — cette toux sèche, profonde, qui venait de l’intérieur — serra sa valise et sortit du Old Cataract pour la dernière fois. Il mourrait l’année suivante, à Londres, dans son appartement d’Albert Court, seul avec ses souvenirs de Toutankhamon et cette amertume qui avait été le prix de sa gloire.
Cecily le regarda partir et pensa : les découvreurs de tombeaux finissent toujours seuls. C’est le tribut. Le tribut que le passé exige de ceux qui le dérangent.
*
Le Dr Kessler resta aussi. Il resta parce que l’Autriche, en décembre 1937, n’était plus un endroit où un médecin juif pouvait rentrer en toute sécurité. L’Anschluss n’avait pas encore eu lieu, mais son ombre s’étendait déjà sur Vienne comme un nuage qu’on voyait venir sans pouvoir l’arrêter. Kessler le sentait — dans les lettres de ses collègues, dans les silences de ses amis, dans cette nervosité particulière de l’exilé qui sait que la porte se referme derrière lui.
Il continua de jouer au backgammon avec l’Aga Khan tous les après-midi. Il continua de soigner les touristes qui avaient trop pris le soleil. Et il continua de remonter ses lunettes toutes les trente secondes, comme si l’ajustement perpétuel de ses verres était sa manière de maintenir le monde en place.
— Vous avez été très courageux, dit-il à Cecily le matin où elle commença à préparer son départ. Raconter la vérité devant tous ces gens. Accuser quelqu’un de meurtre. C’est un acte de courage que beaucoup d’hommes n’auraient pas eu.
— Ce n’était pas du courage, dit Cecily. C’était de la nécessité.
— La nécessité est la mère du courage. C’est une phrase de personne — je viens de l’inventer. Mais elle a le mérite d’être vraie.
Il remonta ses lunettes une dernière fois et ajouta, avec ce sourire triste qui était sa signature :
— Si vous avez besoin d’un médecin, un jour, en Égypte, vous savez où me trouver. Je serai ici. Dans cet hôtel. À jouer au backgammon et à attendre que le monde décide ce qu’il veut faire de moi.
*
L’Aga Khan fit ce que font les souverains : il arrangea les choses.
En trois jours, avec la discrétion d’un diplomate et l’efficacité d’un chef d’État, il contacta le directeur du Service des Antiquités égyptiennes, le rédacteur en chef du Journal of Egyptian Archaeology, et deux professeurs d’archéologie à l’Université du Caire. Il leur envoya les carnets de Blackmore — en copie, les originaux restant en possession de Cecily —, la correspondance Ferro-Blackmore-Beaumont que Youssef avait conservée, et un résumé de la découverte de la seconde chambre rédigé par Ashworth et contresigné par Cecily.
L’attribution du tombeau de la Candace Amanirenas serait révisée. Le nom de Cecily Graves apparaîtrait comme découvreuse principale. Un article — le vrai article, celui qui aurait dû être publié en 1933 — serait rédigé conjointement par Cecily et Ashworth, sous l’autorité scientifique du Service des Antiquités. La seconde chambre — la bibliothèque de la Candace — ferait l’objet d’une mission officielle, financée par des fonds publics cette fois, sans Fondation Orsini, sans coquille vide, sans trafiquants en costume blanc.
La Candace aurait enfin droit à sa vérité.
Et Cecily aurait enfin droit à son nom.
*
Le dernier soir, Cecily dîna sur la terrasse avec Christie.
Le Nil avait retrouvé sa couleur d’avant la tempête — ce bleu profond, presque noir, qui virait au cuivre dans les dernières minutes du crépuscule. Les felouques rentraient, leurs voiles latines abaissées. L’île Éléphantine flottait dans la lumière comme un rêve qu’on n’arrive pas à quitter. Le mausolée de l’Aga Khan brillait sur la crête de la colline — un point blanc, solitaire, parfait.
Le joueur de oud était de retour. Il jouait un air que Cecily ne reconnut pas — quelque chose de lent, de sinueux, de profondément triste et profondément beau, un air qui semblait venir du fleuve lui-même, comme si le Nil avait une voix et que cette voix passait par les doigts du musicien.
Christie avait commandé du sherry. Cecily avait commandé un gin tonic — le premier qu’elle finissait depuis son arrivée.
— Vous allez rester ? demanda Christie.
— Quelques semaines. Pour superviser le début des travaux dans la seconde chambre. Puis je rentrerai à Londres pour rédiger l’article.
— Et le British Museum ?
— Je donnerai ma démission. Le placard sans fenêtre a assez duré.
Christie sourit. Ce sourire qu’elle avait — bref, timide, presque coupable — et qui était peut-être la chose la plus authentique chez une femme dont le métier était d’inventer des fictions.
— Je finis mon roman, dit-elle. Celui que j’écris depuis que je suis ici. Il se passe sur un bateau — pas dans un hôtel. Un bateau sur le Nil. Il y aura un meurtre, évidemment. Il y a toujours un meurtre.
— Quelqu’un que je connais ?
— Personne. Tout le monde. Poirot résoudra l’affaire, comme toujours. Mais je crois que, cette fois, il la résoudra un peu différemment — avec moins de certitude, peut-être. Avec plus de… vertige.
Elle regarda le Nil.
— Vous m’avez appris quelque chose, Cecily. Quelque chose que Poirot ne m’avait jamais appris. Poirot résout des énigmes. Vous, vous déterrez des vérités. Ce n’est pas la même chose. Les énigmes ont des solutions. Les vérités n’en ont pas — elles ont des conséquences. Et les conséquences continuent longtemps après que le détective a fermé son carnet.
— Poirot aurait été fier, dit Cecily.
Christie rit — un rire court, surpris, presque juvénile. Le même rire que le premier soir, sur cette même terrasse, quand elles ne se connaissaient pas encore et que le jasmin sentait si fort qu’il semblait inventer l’air.
— Poirot aurait été furieux, corrigea-t-elle. Furieux de ne pas avoir été au centre. Furieux que ce soit une archéologue, et non un détective belge à moustache, qui ait résolu l’affaire. Mais oui — au fond, très au fond, derrière la moustache et la vanité — il aurait été fier.
Elles trinquèrent. Le sherry et le gin tonic se touchèrent avec un tintement clair qui se perdit dans le murmure du Nil.
Au-dessus d’elles, depuis son balcon, Faïza al-Rashid commença à chanter.
Un air différent de tous ceux que Cecily avait entendus. Pas une complainte. Pas un hymne. Quelque chose d’intermédiaire — un chant qui n’avait pas de nom dans les catégories de la musique occidentale, un chant qui était à la fois triste et joyeux, ancien et neuf, un chant qui parlait d’une reine dont le nom avait été effacé des pierres et qui, après deux mille ans de silence, venait d’être prononcé à nouveau par la bouche d’une vivante.
Amanirenas. Candace. Reine de Méroé. Celle qui avait défié Auguste. Celle qui avait tenu une tête coupée dans sa main gauche et un traité de paix dans sa main droite. Celle qui avait bâti un État, commandé des armées, négocié avec Rome, et fait graver sa mémoire dans la pierre pour que quelqu’un — un jour, peut-être, dans deux mille ans — descende dans son tombeau et lise ce qu’elle avait à dire.
Et ce quelqu’un, c’était Cecily.
Christie ferma son carnet. Elle le posa sur la table, à côté de son verre de sherry, et regarda le Nil avec l’expression de quelqu’un qui vient d’écrire le dernier mot d’un roman — non pas la satisfaction de la fin, mais le vertige du vide qui suit, ce moment où l’histoire vous quitte et où vous restez seul avec le silence.
— Bonne nuit, Cecily.
— Bonne nuit, Agatha.
Christie se leva et rentra dans l’hôtel. Cecily resta seule sur la terrasse.
La nuit tombait. Les lanternes s’allumaient. Les étoiles apparaissaient une à une, comme des souvenirs qui remontent à la surface. Le joueur de oud avait cessé de jouer. Les felouques avaient disparu. Le Nil coulait, noir, immense, éternel.
En contrebas, une dernière felouque glissait vers le sud. Tarek était assis à la barre, le visage tourné vers l’hôtel illuminé. Il ne waved pas. Il ne cria pas. Il fit ce qu’il faisait toujours — il leva la voile, attrapa le vent, et laissa le courant l’emporter.
Cecily le regarda s’éloigner.
Elle avait dans sa chambre les carnets de Blackmore avec ses dessins signés. La tablette en ivoire de la Candace. Le scarabée funéraire. Le tesson marqué de ses initiales. Et trente pages de croquis de la bibliothèque secrète — la mémoire d’une reine inscrite dans la pierre, attendant d’être lue, d’être publiée, d’être rendue au monde.
Elle avait son nom.
Elle rit. Un rire bref, inattendu, qui monta de sa poitrine comme un oiseau qu’on libère — le premier vrai rire depuis quatre ans, depuis le matin du 14 mars 1933, depuis l’escalier de pierre dans le grès, depuis la lampe à pétrole et les fresques et la Candace aux bras larges qui la regardait d’un seul œil comme pour dire : te voilà enfin.
La voix de Faïza s’éleva une dernière fois dans la nuit d’Assouan. Un mot, un seul, tenu sur une note si haute et si pure qu’il sembla rester suspendu dans l’air après que la voix se fut tue — un mot nubien que Cecily ne comprenait pas mais dont elle sentait le sens dans sa chair, dans ses os, dans cette partie d’elle-même qui avait toujours su que les tombeaux ne parlent pas, que les morts ne reviennent pas, que les noms effacés ne réapparaissent pas d’eux-mêmes — et que c’est pour cela, précisément pour cela, qu’il faut des vivants assez obstinés pour descendre dans le noir, poser la main sur la pierre, et lire.
Le Nil coulait.
L’hôtel veillait.
Et la Candace, dans son tombeau de sable et de mémoire, souriait peut-être — de ce sourire de reine qu’aucun empire, aucun siècle, aucun mensonge, n’avait jamais réussi à effacer.
FIN
