Sorting by

×
La nuit du jas­min — Par­tie 2

La nuit du jas­min — Par­tie 2

La nuit
du jas­min

La nuit du jasmin

Cha­pitres 5 à 8

CHA­PITRE 5 — LE JEUNE HÉRITIER

Il arri­va le sur­len­de­main, par le bateau du matin.

Ceci­ly le vit depuis la ter­rasse — elle avait pris l’ha­bi­tude d’y prendre son petit-déjeu­ner, non pas pour le pam­ple­mousse décou­pé en étoile ni pour le thé tiède, mais parce que la ter­rasse était le poste d’ob­ser­va­tion le plus effi­cace de l’hô­tel, le lieu où tout conver­geait, où les lignes de force se croi­saient, où les masques glis­saient un ins­tant avant d’être rajus­tés. Chris­tie le lui avait dit la veille au soir : « Si vous vou­lez com­prendre un lieu, ne cher­chez pas les recoins sombres. Asseyez-vous là où tout le monde passe et regar­dez. Les gens se tra­hissent tou­jours dans les lieux publics — c’est jus­te­ment parce qu’ils croient être pro­té­gés par la foule qu’ils baissent la garde. »

Le bateau accos­ta au pon­ton de l’hô­tel — un pon­ton en bois que le cou­rant fai­sait grin­cer, relié à la ter­rasse par un esca­lier de pierre taillé dans le gra­nit rose de la falaise. Un homme en des­cen­dit. Grand, mince, les che­veux châ­tains ébou­rif­fés par le vent du fleuve, une che­mise kaki ouverte au col, des bottes de ter­rain pous­sié­reuses, un sac de toile jeté sur l’é­paule. Il avait cette beau­té anglaise par­ti­cu­lière qui ne doit rien à l’ef­fort — les pom­mettes hautes, le nez droit, les yeux d’un gris-bleu de mer du Nord — et cette démarche légè­re­ment déhan­chée des hommes qui ont pas­sé trop de temps sur des ter­rains instables.

Phi­lip Ashworth.

Ceci­ly posa sa tasse. Ses doigts, autour de l’anse, étaient deve­nus blancs.

Elle le recon­nut immé­dia­te­ment, bien sûr. On ne peut pas oublier quel­qu’un qu’on a vu tous les jours pen­dant six mois dans la pous­sière d’un chan­tier de fouilles, quel­qu’un avec qui on a par­ta­gé des repas, des aurores, des dis­cus­sions pas­sion­nées sur la stra­ti­gra­phie des niveaux méroï­tiques, quel­qu’un qu’on a peut-être — dans une autre vie, dans la cha­leur des nuits sou­da­naises — regar­dé un ins­tant de trop en se deman­dant ce que ce serait, et puis non, et puis le tra­vail, et puis Bla­ck­more, et puis la catastrophe.

Ash­worth avait vingt-cinq ans en 1933. L’as­sis­tant pré­fé­ré de Bla­ck­more. Le dis­ciple, le fils spi­ri­tuel, le jeune homme brillant à qui le maître pas­sait la main sur les sites les plus déli­cats. Ceci­ly l’a­vait aimé — non, c’é­tait trop dire. Elle l’a­vait trou­vé beau, intel­li­gent, drôle quand il se lais­sait aller, et pro­fon­dé­ment lâche. Parce qu’A­sh­worth était là. Il était sur le chan­tier quand Bla­ck­more avait sécu­ri­sé le tom­beau en l’ab­sence de Ceci­ly. Il avait vu les rele­vés de Ceci­ly entre les mains de Bla­ck­more. Il savait — il ne pou­vait pas ne pas savoir — que la décou­verte n’é­tait pas celle de son men­tor. Et il n’a­vait rien dit.

Le silence d’A­sh­worth était, dans la hié­rar­chie des tra­hi­sons, peut-être pire que le vol de Bla­ck­more. Bla­ck­more avait agi par ambi­tion — un mobile clair, presque res­pec­table dans sa bru­ta­li­té. Ash­worth avait agi par omis­sion, par confort, par cette forme de com­pli­ci­té pas­sive qui per­met aux hommes faibles de tra­ver­ser les catas­trophes sans jamais se salir les mains tout en pro­fi­tant du résultat.

Et main­te­nant il mon­tait l’es­ca­lier du Old Cata­ract avec la décon­trac­tion d’un homme qui n’a rien à se reprocher.

Beau­mont l’ac­cueillit dans le hall avec une cha­leur que Ceci­ly ne lui avait jamais vue — des poi­gnées de main, un sou­rire, un por­teur dépê­ché immé­dia­te­ment. Ash­worth avait de toute évi­dence une suite, pas une chambre 147 vue sur le jar­din. Il avait de l’argent, ou quel­qu’un qui en avait pour lui. Il avait une expé­di­tion à diri­ger. Il avait un nom — celui de Bla­ck­more, trans­mis par capil­la­ri­té comme un titre de noblesse.

Ceci­ly attendit.

Il la vit vingt minutes plus tard, en res­sor­tant sur la ter­rasse avec ce pas élas­tique qu’il avait tou­jours eu, celui d’un homme qui rebon­dit sur le monde au lieu de s’y enfon­cer. Il s’ar­rê­ta net. La cou­leur quit­ta son visage — non pas d’un coup, mais par vagues, comme une marée qui se retire, lais­sant à nu les rochers qu’on pré­fé­rait cacher.

— Ceci­ly.

Sa voix était exac­te­ment comme dans son sou­ve­nir. Un bary­ton léger, un peu rauque, avec cette modu­la­tion qui pou­vait pas­ser pour de la sin­cé­ri­té ou pour du théâtre — elle n’a­vait jamais su trancher.

— Phi­lip.

Il res­ta debout, indé­cis, une main posée sur le dos­sier d’une chaise comme s’il avait besoin de quelque chose pour ne pas tom­ber. Puis il s’as­sit en face d’elle, sans y être invi­té, et la regar­da avec une inten­si­té qui aurait pu être de la culpa­bi­li­té ou de l’é­mo­tion ou les deux — et c’é­tait exac­te­ment le pro­blème avec Ash­worth, c’a­vait tou­jours été le pro­blème : on ne savait jamais.

— Je ne savais pas que tu serais ici, dit-il.

— Moi non plus, je ne savais pas que tu serais ici. Et pour­tant nous voi­là tous les deux à Assouan, comme par hasard, au moment pré­cis où quel­qu’un s’ap­prête à rou­vrir le site de Gebel Bar­kal. C’est une coïn­ci­dence remarquable.

— Ce n’est pas une coïn­ci­dence. C’est moi qui dirige l’expédition.

— Je sais.

Un silence. Le ser­veur appor­ta un café pour Ash­worth — un café turc, remar­qua Ceci­ly, pas un thé anglais. Ash­worth avait tou­jours pré­fé­ré le café turc. C’é­tait un des rares détails authen­tiques qu’elle avait rete­nus de lui : ses goûts étaient sin­cères même quand le reste ne l’é­tait pas.

— Ceci­ly, dit-il en bais­sant la voix. Ce qui s’est pas­sé en 33…

— Tu veux en par­ler ici ? Sur la terrasse ?

— Je veux en par­ler quelque part. N’im­porte où. Ça fait quatre ans que je veux en parler.

— Quatre ans de silence. C’est long, pour quel­qu’un qui veut parler.

Le coup por­ta. Elle le vit dans ses yeux — un éclair de dou­leur, vite étouf­fé, rem­pla­cé par quelque chose de plus maî­tri­sé. Ash­worth était un homme qui contrô­lait ses expres­sions comme un musi­cien contrôle ses doigts, mais il n’a­vait jamais pu mas­quer com­plè­te­ment le pre­mier réflexe, cette frac­tion de seconde où la véri­té jaillis­sait avant que le masque ne retombe.

— Tu as rai­son, dit-il. J’ai été lâche. Je n’ai aucune excuse. Bla­ck­more était… Il était comme un père pour moi. Non — il était pire qu’un père. Il était le seul homme qui avait cru en moi quand per­sonne d’autre ne le fai­sait. Et quand j’ai com­pris ce qu’il avait fait, j’é­tais… coin­cé. Si je par­lais, je détrui­sais l’homme qui m’a­vait tout don­né. Si je ne par­lais pas, je détrui­sais toi.

— Et tu as choisi.

— Oui. J’ai choi­si. Et je vis avec depuis quatre ans.

Ceci­ly le regar­da. Elle cher­chait le men­songe — elle était deve­nue experte en men­songes, le pla­card du Bri­tish Museum avait au moins ser­vi à cela — mais elle ne le trou­vait pas. Ce qui ne vou­lait pas dire qu’il n’é­tait pas là. Les meilleurs men­songes sont ceux qui se croient sincères.

— La nou­velle expé­di­tion, dit-elle. Qui la finance ?

Ash­worth hési­ta. Pas long­temps — une seconde, peut-être deux — mais assez pour que Ceci­ly enre­gistre l’hésitation.

— Une fon­da­tion pri­vée. La Fon­da­tion Orsini.

— Le Comte Orsini-Donadoni.

— Tu le connais ?

— Je l’ai vu man­ger son petit-déjeu­ner avec sept sca­ra­bées en lapis-lazu­li dis­po­sés devant lui comme un jeu d’é­checs. Dif­fi­cile de ne pas le remarquer.

Ash­worth eut presque un sou­rire — un fan­tôme de sou­rire, vite disparu.

— Le Comte est… excen­trique. Mais il a les moyens et l’in­té­rêt. Il veut que le tom­beau de la Can­dace soit entiè­re­ment fouillé, docu­men­té, publié. Il dit que c’est une injus­tice que le monde méroï­tique soit si mal connu en Europe.

— C’est très philanthropique.

— Oui. Trop, peut-être. Je ne suis pas naïf, Ceci­ly. Je sais que les gens qui financent des fouilles veulent quelque chose en retour. Mais tant que je contrôle la métho­do­lo­gie et les publications…

— Tu contrôles les publi­ca­tions. Comme Bla­ck­more contrô­lait les publications.

Le mot tom­ba entre eux comme un caillou dans l’eau. Ash­worth pâlit davan­tage — ce qui sem­blait phy­si­que­ment impos­sible, il était déjà blanc comme le linge de table.

— Ce n’est pas la même chose, dit-il.

— Prouve-le.

Leurs regards se tinrent. Quelque chose cré­pi­tait dans l’air entre eux — pas de la haine, pas du désir, mais une sorte de cou­rant élec­trique qui pou­vait à tout moment deve­nir l’un ou l’autre.

Ce fut le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni qui bri­sa le moment. Il sur­git sur la ter­rasse — on ne pou­vait pas dire qu’il appa­rais­sait, le Comte sur­gis­sait, comme un per­son­nage de com­me­dia dell’arte qui entre en scène par une trappe — vêtu d’un cos­tume blanc si imma­cu­lé qu’il sem­blait lumi­nes­cent, une pochette de soie vio­lette, des chaus­sures bico­lores noir et blanc, et ses éter­nels sca­ra­bées dans une poche dont ils dépas­saient comme des confet­tis minéraux.

— Ash­worth, mon cher ! s’ex­cla­ma-t-il avec un accent qui pou­vait être ita­lien ou pou­vait être n’im­porte quoi d’autre pous­sé à tra­vers un prisme de théâ­tra­li­té. Vous êtes arri­vé ! Mer­veilleux ! Et qui est cette — par­don­nez-moi — magni­fique créature ?

Son domes­tique muet se tenait trois pas der­rière lui, immo­bile comme un meuble.

— Comte, dit Ash­worth avec une rai­deur polie, je vous pré­sente Miss Ceci­ly Graves. Elle est archéo­logue. Spé­cia­liste de la période méroïtique.

Le Comte prit la main de Ceci­ly et s’in­cli­na au-des­sus d’elle avec une galan­te­rie si exces­sive qu’elle en deve­nait presque paro­dique — et c’é­tait jus­te­ment là le génie du per­son­nage : on ne savait jamais si le Comte se moquait du monde ou s’il était véri­ta­ble­ment, pro­fon­dé­ment, irré­mé­dia­ble­ment baroque.

— Archéo­logue ! Quelle mer­veille ! Les femmes archéo­logues sont les seules femmes véri­ta­ble­ment dan­ge­reuses — elles savent déter­rer ce qu’on a pris soin d’en­ter­rer. C’est une com­pé­tence que beau­coup d’hommes redoutent. Moi, je l’ad­mire. Vien­drez-vous dîner ce soir ? J’ai convain­cu Mon­sieur Beau­mont de nous ouvrir le grand salon mau­resque pour un dîner pri­vé. Tout le monde sera là.

— Tout le monde ?

— Les gens qui comptent. C’est-à-dire les gens qui ont quelque chose à cacher.

Il rit de son propre mot — un rire de ténor, sonore, qui fit tour­ner les têtes sur toute la ter­rasse — et dis­pa­rut aus­si sou­dai­ne­ment qu’il était appa­ru, son domes­tique muet pivo­tant der­rière lui comme un satellite.

Ash­worth le regar­da par­tir avec une expres­sion que Ceci­ly connut bien — la même que celle d’un chat qui a vu pas­ser quelque chose de très gros et de très rapide et qui n’est pas sûr de ce que c’était.

— Tu vois ce que je veux dire, mur­mu­ra-t-il. Excentrique.

— Le mot est faible.

— Ceci­ly… Viens au dîner ce soir. Il y a des choses que je ne peux pas te dire ici, comme ça, entre le café et les toasts. Mais il y a des choses que je veux te dire.

— Comme quoi ?

— Comme le fait que le Comte n’est pas la seule rai­son pour laquelle cette expé­di­tion existe. Il y a autre chose. Quelque chose que Bla­ck­more n’a jamais publié, quelque chose qu’il gar­dait pour lui, et que j’ai trou­vé dans ses papiers après sa mort.

Il se leva, posa une main sur le dos­sier de sa chaise — ce geste d’an­crage, cette habi­tude de tou­jours tou­cher quelque chose de solide quand le ter­rain deve­nait instable — et dit :

— Il y a une deuxième chambre, Ceci­ly. Bla­ck­more le savait. Il a bou­ché l’ac­cès avant de par­tir. Je ne sais pas ce qu’il y a dedans, mais je sais qu’il avait peur de ce qu’il y avait trouvé.

Puis il tour­na les talons et ren­tra dans l’hô­tel, lais­sant Ceci­ly seule avec l’in­for­ma­tion la plus dan­ge­reuse qu’on lui ait don­née depuis quatre ans.

Une deuxième chambre.

Le tom­beau de la Can­dace avait un secret que même Bla­ck­more n’a­vait pas osé révéler.

*

Le dîner eut lieu dans le grand salon mau­resque, sous le dôme de vingt-trois mètres que Hen­ri Favar­ger avait conçu en s’ins­pi­rant des mos­quées mame­loukes du Caire. C’é­tait une salle qui ne res­sem­blait à rien d’autre au monde — quatre grands iwans dis­po­sés en croix, des murs scar­la­tés et blanc crème ornés d’a­ra­besques d’une finesse hal­lu­ci­nante, des mou­cha­ra­biehs en bois de cèdre qui fil­traient la lumière des can­dé­labres en la trans­for­mant en constel­la­tions mou­vantes, et au centre, sous le dôme, une table ovale dres­sée pour douze convives avec une argen­te­rie qui ren­voyait les flammes des bou­gies comme autant de petits incen­dies domestiqués.

Le Comte pré­si­dait. Beau­mont orches­trait le ser­vice avec la pré­ci­sion d’un chef d’or­chestre — les ser­veurs nubiens en livrée blanche se dépla­çaient sans bruit, des fan­tômes en gants de coton qui appa­rais­saient et dis­pa­rais­saient avec les plats comme par enchan­te­ment. Le menu était un exer­cice de diplo­ma­tie culi­naire : soupe de len­tilles à l’é­gyp­tienne, pois­son du Nil grillé au cumin, pigeon far­ci aux pignons, bak­la­va au miel d’As­souan. L’O­rient et l’Oc­ci­dent négo­ciaient dans les assiettes comme ils négo­ciaient par­tout ailleurs en Égypte — avec élé­gance et suspicion.

Ceci­ly était assise entre le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm et le Dr Kess­ler, ce qui lui don­nait d’un côté un géant silen­cieux qui sen­tait le schnaps et de l’autre un Autri­chien ner­veux qui remon­tait ses lunettes toutes les trente secondes. En face d’elle, Ash­worth, flan­qué du Comte à sa droite et de Faï­za al-Rashid à sa gauche. La can­ta­trice por­tait ce soir-là une robe de soie bor­deaux qui la fai­sait res­sem­bler à une prê­tresse antique — ses boucles d’o­reilles en or cap­taient la lumière des bou­gies et pro­je­taient des reflets mou­vants sur les murs. Les sœurs Car­mi­chael occu­paient un bout de la table, tou­jours côte à côte, leurs chaises rap­pro­chées comme si elles crai­gnaient que quel­qu’un ne s’in­sère entre elles. Et à l’autre bout, un peu en retrait, Aga­tha Chris­tie, son car­net posé sur ses genoux sous la nappe, un verre de vin à peine enta­mé devant elle, les yeux en mou­ve­ment perpétuel.

Ce fut le Comte qui lan­ça le pre­mier feu d’artifice.

— Savez-vous, dit-il en levant son verre de cham­pagne avec un geste de chef d’or­chestre, que le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas est peut-être maudit ?

Un silence tom­ba. Pas le silence gêné des conver­sa­tions mon­daines — un silence plus épais, plus atten­tif, char­gé d’électricité.

— Mau­dit ? répé­ta Kess­ler avec un sou­rire prudent.

— Mau­dit, confir­ma le Comte avec jubi­la­tion. Comme le tom­beau de Tou­tan­kha­mon — mais en pire, parce que la Can­dace n’é­tait pas un roi, elle était une reine guer­rière, et les malé­dic­tions des reines guer­rières sont tou­jours plus féroces que celles des rois. Elles ne se contentent pas de tuer — elles effacent. Elles font oublier. Qui­conque pro­fane leur repos perd son nom, sa mémoire, son iden­ti­té. Il devient personne.

Il but une gor­gée de cham­pagne et ajou­ta, avec un clin d’œil en direc­tion de Cecily :

— C’est fas­ci­nant, vous ne trou­vez pas ? Perdre son nom. Être effa­cé de l’his­toire. Je ne peux pas ima­gi­ner de châ­ti­ment plus terrible.

Ceci­ly sen­tit son sang se gla­cer. Était-ce une pro­vo­ca­tion ? Une allu­sion ? Le Comte savait-il ce que Bla­ck­more lui avait fait, ou ne fai­sait-il que jon­gler avec les mots comme il jon­glait avec ses scarabées ?

— Les malé­dic­tions sont des super­sti­tions, dit Ash­worth avec la fer­me­té de l’homme de science.

— Les super­sti­tions sont des véri­tés qui ont oublié leur nom, répon­dit le Comte. Comme les archéo­logues, parfois.

Un ange pas­sa — un ange por­teur de dynamite.

Ce fut à ce moment que Pru­dence Car­mi­chael, la petite ronde, ren­ver­sa son verre de vin. Le geste était si par­fai­te­ment syn­chro­ni­sé avec les mots du Comte que Ceci­ly se deman­da si c’é­tait un acci­dent ou une diver­sion. Le vin rouge s’é­ten­dit sur la nappe blanche comme une carte de géo­gra­phie incon­nue, et pen­dant les trente secondes que dura le bal­let des ser­veurs pour épon­ger le désastre, la ten­sion se dis­si­pa — ou plu­tôt se redis­tri­bua, chan­gea de forme, devint souterraine.

Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm, qui n’a­vait pas pro­non­cé un mot depuis le début du repas, choi­sit ce moment pour par­ler. Sa voix était comme lui — immense, lente, gra­ve­leuse, une voix de fjord.

— J’ai lu les car­nets de Bla­ck­more, dit-il.

Tout le monde se tut. Même les ser­veurs sem­blèrent ralentir.

— Après sa mort, pour­sui­vit Wen­ners­tröm en fixant son verre de schnaps comme s’il y lisait un texte ancien. Son exé­cu­teur tes­ta­men­taire m’a deman­dé d’é­va­luer ses papiers scien­ti­fiques pour l’u­ni­ver­si­té. J’ai pas­sé trois semaines à Cam­bridge, dans son bureau, à trier ses notes, ses rele­vés, ses correspondances.

Il leva les yeux et regar­da Ceci­ly. Droit dans les yeux. Sans ciller.

— Vos des­sins étaient encore dedans, Miss Graves. Vos rele­vés stra­ti­gra­phiques. Avec votre nom des­sus. Il n’a­vait même pas pris la peine de les effacer.

Le silence qui sui­vit n’é­tait plus de l’élec­tri­ci­té — c’é­tait du verre pilé.

— Pro­fes­seur… com­men­ça Ashworth.

— Je ne vous accuse de rien, jeune homme. Je constate. Les faits sont les faits. Les des­sins de Miss Graves étaient dans les archives de Bla­ck­more, signés de sa main à elle, datés de mars 1933. L’ar­ticle de Bla­ck­more a été publié en sep­tembre 1933. Je ne suis pas ins­pec­teur de police. Je suis phi­lo­logue. Mais même un phi­lo­logue sait lire une chronologie.

Faï­za al-Rashid posa ses cou­verts et dit, d’une voix basse et chaude comme du miel ver­sé sur du sable :

— Regi­nald n’a­vait pas de scru­pules. C’est ce qui le ren­dait fas­ci­nant et dan­ge­reux. Il m’a dit un jour — nous étions dans cette même salle, à cette même table, il y a trois ans — il m’a dit : « Le génie, ce n’est pas de trou­ver. Le génie, c’est de savoir que ce que les autres trouvent vous appar­tient de droit. »

Elle tour­na ses yeux immenses vers Cecily.

— Il le disait avec fier­té. Comme si voler était un talent supé­rieur à celui de trouver.

Ceci­ly ne bou­geait plus. Elle était pétri­fiée — non pas par l’é­mo­tion, mais par l’ac­cu­mu­la­tion sou­daine de véri­tés qui jaillis­saient de tous les côtés comme des sources dans le désert. Wen­ners­tröm savait. Faï­za savait. Ash­worth savait. Com­bien d’autres, autour de cette table, savaient ce que Bla­ck­more lui avait fait — et n’a­vaient rien dit ?

Le Comte leva son verre.

— Au tom­beau de la Can­dace, dit-il. Et à ceux qui ont le cou­rage de déter­rer la vérité.

Les verres se levèrent — méca­ni­que­ment, poli­ment, sans joie. Beau­mont, debout près de la porte, regar­dait la scène avec une immo­bi­li­té de sta­tue. Ses yeux croi­sèrent ceux de Ceci­ly et il fit un geste presque imper­cep­tible — un hoche­ment de tête, minus­cule, qui pou­vait vou­loir dire : oui, venez me voir demain. Ou qui pou­vait vou­loir dire : je suis désolé.

Ce fut à la fin du repas, alors que les convives se dis­per­saient dans les cou­loirs et les salons de l’hô­tel, que Ceci­ly croi­sa Howard Carter.

Il était appa­ru sans qu’elle l’ait vu entrer — un vieil homme sec, voû­té, le visage creu­sé par la mala­die et par cette forme par­ti­cu­lière d’a­mer­tume qui consume les hommes qui ont connu un seul moment de gloire abso­lue et qui passent le reste de leur vie à en por­ter le poids. Car­ter avait soixante-trois ans. Il avait décou­vert le tom­beau de Tou­tan­kha­mon quinze ans plus tôt, et depuis, le monde ne lui avait plus rien don­né que des dis­putes juri­diques, des accu­sa­tions de pillage et un can­cer qui le ron­geait de l’intérieur.

Il dînait seul, dans un coin du salon mau­resque, à une table que Beau­mont lui réser­vait en per­ma­nence. Un whis­ky, un plat de pois­son, un livre — tou­jours un livre, jamais d’ar­chéo­lo­gie, des romans poli­ciers pour la plu­part, ce qui aurait amu­sé Chris­tie si elle l’a­vait su.

Il inter­cep­ta Ceci­ly dans le cou­loir, d’une main posée sur son bras — une main déchar­née, cou­verte de taches brunes, mais dont la poigne était encore éton­nam­ment ferme.

— Vous êtes Graves, dit-il. La fille du tombeau.

— Je suis Ceci­ly Graves, oui.

— Je sais qui vous êtes. Je sais ce qu’on vous a fait. Tout le monde le sait, dans ce métier. Per­sonne n’en parle, parce que per­sonne ne parle jamais de rien dans ce métier. Nous sommes une pro­fes­sion de lâches élégants.

Il la regar­da avec des yeux qui avaient vu les tré­sors de Tou­tan­kha­mon et la mes­qui­ne­rie des hommes et qui ne fai­saient plus la dif­fé­rence entre les deux.

— Méfiez-vous des gens qui financent des fouilles, dit-il. Ils ne cherchent jamais ce qu’ils pré­tendent cher­cher. Et méfiez-vous de ce gar­çon — Ash­worth. Il a les yeux de Bla­ck­more. Pas le même visage, mais les mêmes yeux.

— Quels yeux ?

— Les yeux de quel­qu’un qui se regarde dans le miroir et ne se recon­naît pas.

Puis il lâcha son bras, tous­sa — une toux sèche, pro­fonde, qui venait de très loin à l’in­té­rieur — et retour­na à sa table, à son whis­ky et à son livre.

Ceci­ly res­ta dans le cou­loir, seule avec les ombres des mou­cha­ra­biehs et le mur­mure du Nil qui mon­tait par les fenêtres ouvertes.

Quelque part dans l’hô­tel, une porte se refer­ma. Un sca­ra­bée en lapis-lazu­li tom­ba sur le sol en marbre et rou­la sous un meuble sans que per­sonne ne le ramasse.

CHA­PITRE 6 — LES SOUTERRAINS

Le len­de­main matin, à six heures, Ceci­ly des­cen­dit cher­cher Beaumont.

Le hall du Old Cata­ract, à cette heure-là, était un monde dif­fé­rent. Les lustres étaient éteints, la lumière venait uni­que­ment des fenêtres orien­tales — une lumière oblique, dorée, presque solide, qui entrait en lames à tra­vers les mou­cha­ra­biehs et des­si­nait sur le sol de marbre des motifs géo­mé­triques qui se dépla­çaient avec la course du soleil comme les aiguilles d’une hor­loge silen­cieuse. L’air sen­tait la cire et l’en­caus­tique — les sols avaient été cirés pen­dant la nuit par les équipes de net­toyage, et l’hô­tel exha­lait cette odeur de luxe entre­te­nu, de soin maniaque, qui est la signa­ture olfac­tive des palaces qui prennent au sérieux la pré­ten­tion de sus­pendre le temps.

Beau­mont n’é­tait pas à la réception.

Ceci­ly atten­dit dix minutes, puis un jeune employé appa­rut — un gar­çon d’une ving­taine d’an­nées, en livrée blanche, l’air ensom­meillé — et lui dit que M. Beau­mont était « occu­pé en bas ». En bas. Ceci­ly ne savait pas qu’il y avait un « en bas » au Old Cata­ract. L’hô­tel, de l’ex­té­rieur, sem­blait posé direc­te­ment sur le gra­nit de la falaise, comme s’il avait pous­sé de la roche elle-même. Mais le gar­çon la condui­sit, par un esca­lier de ser­vice qu’elle n’a­vait jamais remar­qué — dis­si­mu­lé der­rière une porte en aca­jou qui se confon­dait avec les boi­se­ries du hall —, dans un monde sou­ter­rain dont elle n’a­vait pas soup­çon­né l’existence.

Les sous-sols du Old Cata­ract étaient un labyrinthe.

Des cou­loirs étroits, aux murs blan­chis à la chaux, éclai­rés par des ampoules nues qui pen­daient du pla­fond comme des fruits élec­triques. Des portes numé­ro­tées — buan­de­rie, cui­sine secon­daire, réserves, chambre froide, ate­lier de cou­ture, salle des machines. L’hô­tel, en sur­face, était un décor de théâtre — la ter­rasse, le salon mau­resque, le bar en aca­jou, tout cela n’exis­tait que pour le spec­tacle. Le vrai hôtel, l’hô­tel qui fonc­tion­nait, qui fai­sait tour­ner la machi­ne­rie invi­sible du luxe, était ici, dans ces boyaux de pierre où des dizaines d’employés nubiens tra­vaillaient à l’aube — des blan­chis­seuses qui triaient des mon­tagnes de draps, des cui­si­niers qui pré­pa­raient le pain du petit-déjeu­ner, des méca­ni­ciens qui entre­te­naient le sys­tème d’eau chaude avec la fer­veur de prêtres veillant sur un temple.

Beau­mont n’é­tait pas là non plus.

Mais Yous­sef Had­dad, oui.

Elle le trou­va dans un bureau au bout d’un cou­loir, der­rière une porte sans ins­crip­tion. Un bureau minus­cule — à peine trois mètres sur deux — mais qui conte­nait plus de mémoire au mètre car­ré que la biblio­thèque d’A­lexan­drie. Les murs étaient tapis­sés d’é­ta­gères, et les éta­gères crou­laient sous les registres. Des registres reliés en cuir, numé­ro­tés par année, empi­lés du sol au pla­fond — chaque registre conte­nant la liste des clients de l’hô­tel, leurs dates de séjour, leurs numé­ros de chambre, leurs habi­tudes, leurs demandes, et peut-être — Ceci­ly en eut l’in­tui­tion en voyant le regard de Yous­sef — bien plus que cela.

— M. Beau­mont est en retard, dit Yous­sef sans lever les yeux du car­net qu’il était en train de rem­plir de sa belle écri­ture serrée.

— Il m’a dit de venir tôt.

— M. Beau­mont dit beau­coup de choses. Il en fait la moi­tié. C’est d’ailleurs sa qua­li­té prin­ci­pale — on ne peut jamais lui repro­cher de n’a­voir rien promis.

Yous­sef refer­ma son car­net — len­te­ment, comme on referme un livre sacré — et regar­da Ceci­ly. Dans la lumière crue de l’am­poule nue, son visage avait une beau­té aus­tère qui fai­sait pen­ser aux por­traits royaux de la XXVe dynas­tie — les pha­raons kou­chites, ceux qui avaient régné sur l’É­gypte depuis la Nubie, depuis cette terre que les Euro­péens appe­laient « la fron­tière » et qui était en réa­li­té le centre de tout.

— Vous cher­chez la véri­té sur Bla­ck­more, dit-il. Ce n’est pas une question.

— Tout le monde semble savoir ce que je cherche.

— Tout le monde sait. C’est la malé­dic­tion de cet hôtel — il n’y a pas de secrets, il n’y a que des silences. Les gens qui viennent ici croient que leurs secrets sont pro­té­gés par les murs, les portes, les numé­ros de chambre. Mais les murs ont des oreilles — c’est un pro­verbe arabe — et les portes ont des ser­rures qui s’ouvrent des deux côtés.

Il ouvrit un tiroir de son bureau et en sor­tit un car­net à la reliure usée — pas le car­net du jour, un autre, plus ancien, plus fati­gué, dont les pages avaient la cou­leur de l’i­voire vieilli.

— 1933, dit-il. L’an­née de votre décou­verte. Bla­ck­more est arri­vé au Old Cata­ract le 2 avril — trois semaines après que vous avez trou­vé le tom­beau. Il est res­té onze jours. Chambre 312. Vue sur le Nil, évidemment.

Il tour­na les pages avec la déli­ca­tesse d’un res­tau­ra­teur de manuscrits.

— Pen­dant ces onze jours, il a reçu sept visi­teurs. Trois d’entre eux sont pas­sés par la récep­tion. Les quatre autres sont entrés par la porte de ser­vice — celle qui donne sur la route du souk — et sont mon­tés par l’es­ca­lier que vous venez de descendre.

— Qui étaient-ils ?

— Les trois offi­ciels : un repré­sen­tant du Dépar­te­ment des Anti­qui­tés, un pho­to­graphe du Caire, et un cer­tain M. Fer­ro — un Ita­lien, d’a­près le registre.

— Fer­ro.

— Oui. Fer­ro. Gior­gio Fer­ro. C’est le nom qui figure dans le registre. Suite 201.

Ceci­ly sen­tit quelque chose basculer.

— Orsi­ni-Dona­do­ni, murmura-t-elle.

Yous­sef ne confir­ma pas. Il ne nia pas non plus. Il se conten­ta de tour­ner une nou­velle page du car­net et de la lais­ser ouverte devant elle. Sur la page, de son écri­ture ser­rée, une note :

« 8 avril 1933. M. Bla­ck­more et M. Fer­ro : trois caisses expé­diées par felouque vers le sud. Poids esti­mé : 200 kg. Pas de bor­de­reau de douane. Le pas­seur : Tarek Ben Ali. »

Ceci­ly leva les yeux.

— Tarek ? Le jeune pas­seur ? Le felouquier ?

— Tarek n’é­tait pas si jeune à l’é­poque. Il avait dix-sept ans. Main­te­nant il en a vingt et un. Mais oui — c’est le même Tarek. Celui qui trans­porte les clients entre l’hô­tel et l’île Élé­phan­tine. Celui qui connaît le fleuve mieux que per­sonne. Et celui qui a accom­pa­gné Bla­ck­more dans ses der­nières expé­di­tions sur la rive ouest.

Yous­sef refer­ma le carnet.

— Tarek a vu quelque chose, dit-il. Il ne l’a jamais dit. Mais je le sais, parce que depuis 1933, Tarek refuse de navi­guer la nuit sur la rive ouest. Avant, il le fai­sait. Après, plus jamais. Un homme qui change ses habi­tudes sur le fleuve a vu quelque chose que le fleuve n’au­rait pas dû montrer.

— Pour­quoi me dites-vous tout cela ? deman­da Cecily.

— Parce que vous avez quelque chose que je veux.

— Quoi ?

— La véri­té sur pour­quoi Phi­lip Ash­worth pose des ques­tions sur les anciens employés de l’hô­tel. Il a deman­dé au gar­çon d’é­tage de la chambre 312 — celui qui ser­vait Bla­ck­more en 33 — de venir le voir. Le gar­çon a refu­sé. Il a peur. Je veux savoir de quoi Ash­worth a peur, lui.

Yous­sef se leva. Dans la lumière crue du bureau sou­ter­rain, il res­sem­blait à ce qu’il était peut-être depuis tou­jours : le vrai gar­dien de l’hô­tel. Pas Beau­mont — Beau­mont était la façade, le cos­tume, le sou­rire. Yous­sef était la mémoire. Et la mémoire, dans un lieu comme le Old Cata­ract, était le pou­voir le plus dan­ge­reux de tous.

— Trou­vez Tarek, dit-il. Il est au pon­ton tous les matins à sept heures. Dites-lui que Yous­sef vous envoie. Et dites-lui que les caisses de 1933 ne sont plus un secret.

Ceci­ly remon­ta l’es­ca­lier de ser­vice, tra­ver­sa le hall — le soleil avait mon­té, les pre­miers clients des­cen­daient pour le petit-déjeu­ner, le monde des appa­rences repre­nait ses droits — et sor­tit par la porte laté­rale qui menait au jar­din, puis au ponton.

*

Tarek était là.

Assis à l’ar­rière de sa felouque, les pieds dans l’eau, il répa­rait un cor­dage avec la concen­tra­tion silen­cieuse de ceux dont les mains savent faire des choses que l’es­prit n’a pas besoin de super­vi­ser. Il avait vingt et un ans et il en parais­sait à la fois quinze et qua­rante — un visage nubien aux traits fins, presque fémi­nins, la peau d’un noir pro­fond comme le basalte du désert, des yeux d’une dou­ceur trou­blante qui contras­tait avec la dure­té de ses mains de marin. Il por­tait une gala­bieh blanche et un tur­ban noir, et il sen­tait le Nil — cette odeur de limon, de roseau et de pierre humide qui est l’o­deur de l’É­gypte elle-même.

— Yous­sef m’en­voie, dit Ceci­ly en arabe.

Tarek leva les yeux. Son visage ne bou­gea pas — pas un muscle, pas un tres­saille­ment. Mais quelque chose chan­gea dans son regard, une porte qui s’ouvre d’un mil­li­mètre, juste assez pour qu’on aper­çoive ce qu’il y a derrière.

— Mon­tez, dit-il.

La felouque glis­sa sur le Nil comme un rêve qui se déplace. Tarek maniait la voile avec une aisance de dan­seur — un geste, un seul, suf­fi­sait pour cap­ter le vent et envoyer le bateau dans la direc­tion vou­lue. Le cou­rant fai­sait le reste. La pre­mière cata­racte gron­dait quelque part en amont, un gron­de­ment sourd et conti­nu qui était la basse conti­nue de toute vie à Assouan, le bat­te­ment de cœur du fleuve.

Ils pas­sèrent devant l’île Élé­phan­tine — si près que Ceci­ly pou­vait voir les enfants nubiens qui jouaient sur la rive, les mai­sons peintes en bleu et jaune, les chèvres qui brou­taient entre les ruines du temple de Khnoum. Puis Tarek vira vers la rive ouest et la felouque s’en­fon­ça dans un bras du fleuve plus étroit, plus calme, bor­dé de roseaux et de pal­miers doum dont les troncs four­chus se pen­chaient sur l’eau comme des bras tendus.

Ils accos­tèrent sur une berge de sable fin. Tarek atta­cha la felouque à un rocher et fit signe à Ceci­ly de le suivre. Ils mar­chèrent pen­dant dix minutes à tra­vers un pay­sage de déso­la­tion magni­fique — le sable, les rochers, les col­lines funé­raires qui mon­taient vers le ciel en vagues pétri­fiées — jus­qu’à un endroit que Ceci­ly recon­nut avec un coup au cœur.

Le cam­pe­ment de fouilles. Ou plu­tôt ce qu’il en restait.

Quatre ans de sable et de vent avaient presque tout effa­cé. Les tentes avaient dis­pa­ru, les tables de tri avaient dis­pa­ru, les tran­chées avaient été com­blées par les tem­pêtes suc­ces­sives. Il ne res­tait que les pierres du foyer — un cercle de pierres noir­cies où l’é­quipe fai­sait chauf­fer son thé le soir — et quelques piquets de bois qui dépas­saient du sable comme des os.

Mais Ceci­ly ne regar­dait pas le cam­pe­ment. Elle regar­dait le sol.

Là — à trois cents mètres au sud, exac­te­ment là où sa mémoire le pla­çait — la dépres­sion. L’a­no­ma­lie. L’en­droit où tout avait com­men­cé. Le sable avait com­blé l’en­trée de l’es­ca­lier, mais la forme était tou­jours visible — une légère conca­vi­té dans le ter­rain, à peine per­cep­tible, que n’im­porte qui d’autre aurait prise pour un acci­dent géologique.

Tarek l’ob­ser­vait.

— L’homme qui venait ici avant vous, dit-il dans un anglais lent, soi­gneu­se­ment arti­cu­lé, comme s’il choi­sis­sait chaque mot avec le soin qu’il met­tait à choi­sir ses cor­dages. Il venait la nuit. Tou­jours la nuit. Avec des hommes et des caisses. Trois fois, quatre fois. La der­nière nuit, il avait peur.

— Peur de quoi ?

Tarek ne répon­dit pas tout de suite. Il s’ac­crou­pit et, du bout des doigts, écar­ta le sable à la base d’un rocher. Il en sor­tit un mor­ceau de pote­rie — un tes­son grand comme la paume d’une main, de fac­ture méroï­tique, cou­vert d’inscriptions.

— Regar­dez, dit-il.

Ceci­ly prit le tes­son. Son cœur s’ar­rê­ta. Puis il repar­tit, plus vite, beau­coup plus vite.

Sur le tes­son, au milieu des ins­crip­tions méroï­tiques, quel­qu’un avait écrit au crayon — au crayon 2B, le même que le sien — deux lettres et une date :

C.G. — 14/III/33.

Ses ini­tiales. Sa date. Son écriture.

C’é­tait un des tes­sons qu’elle avait mar­qués le jour de la décou­verte, avant de les confier à Bla­ck­more. Un tes­son qu’elle avait tenu dans ses propres mains, quatre ans plus tôt, dans la lumière de cette même lampe à pétrole, et qui avait sur­vé­cu à la tra­hi­son, au vol, au sable et au temps.

La preuve.

Pas une preuve com­plète — un tes­son mar­qué au crayon ne suf­fi­sait pas à ren­ver­ser la répu­ta­tion d’un mort. Mais c’é­tait un début. Un caillou sur lequel poser le pied pour tra­ver­ser le torrent.

— Il y en a d’autres, dit Tarek. Enter­rés. Par­tout. L’homme n’a pas pu tout empor­ter. Le désert garde ce qu’on lui confie.

Ceci­ly ser­ra le tes­son contre elle. Le soleil frap­pait la rive ouest avec une vio­lence blanche. Le Nil cou­lait en contre­bas, indif­fé­rent, éter­nel. Et quelque part dans le sable, sous ses pieds, le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas atten­dait — avec sa deuxième chambre, avec ses secrets, avec la véri­té que Bla­ck­more avait ten­té d’emporter dans sa tombe.

Tarek la regar­dait. Ses yeux — ces yeux de dou­ceur trou­blante — avaient chan­gé. Il y avait quelque chose de dur, main­te­nant, quelque chose de réso­lu, comme un cou­rant qui change de direction.

— La der­nière nuit, dit-il. L’homme — Bla­ck­more — il est des­cen­du dans le tom­beau avec un autre homme. Ils sont res­tés long­temps. Quand ils sont remon­tés, Bla­ck­more trem­blait. L’autre homme por­tait quelque chose dans un sac. Quelque chose de lourd. Et Bla­ck­more a dit — je ne com­prends pas bien l’an­glais, mais je com­prends la peur — il a dit : « Il faut que per­sonne ne voie ça. Jamais. »

— Et l’autre homme ?

— L’autre homme a ri. Et il a dit : « Per­sonne ne ver­ra rien. C’est à ça que servent les hôtels. »

Le vent se leva. Le sable bou­gea. Et Ceci­ly com­prit — avec la clar­té gla­ciale d’une équa­tion qui se résout — que Beau­mont n’é­tait pas seule­ment le direc­teur de l’hô­tel. Il était le coffre-fort. Le gar­dien des choses qui ne devaient pas être vues. Et le ren­dez-vous qu’il lui avait don­né — « J’ai quelque chose qui vous appar­tient » — n’é­tait peut-être pas un acte de générosité.

C’é­tait peut-être un acte de désespoir.

Celui d’un homme qui porte un secret trop lourd et qui cherche quel­qu’un — n’im­porte qui — à qui le trans­mettre avant que le secret ne le tue.

La felouque les rame­na à l’hô­tel. Le Old Cata­ract se dres­sait sur sa falaise de gra­nit rose, mas­sif, immuable, ses balus­trades blanches lui­sant dans le soleil du matin comme les os d’un ani­mal pré­his­to­rique. Sur la ter­rasse, les petits-déjeu­ners avaient com­men­cé. On enten­dait le tin­te­ment des cuillères dans les tasses, le mur­mure des conver­sa­tions, le rire du Comte quelque part.

Tout était normal.

Tout était un mensonge.

Et demain matin, très tôt, Ceci­ly irait frap­per à la porte du bureau de Beau­mont pour rece­voir ce qu’il avait à lui donner.

Ce qu’elle ne savait pas encore — ce que per­sonne ne savait encore — c’est que demain matin, quand elle pous­se­rait cette porte, Beau­mont ne serait plus en mesure de don­ner quoi que ce soit à qui que ce soit.

Parce que les coffres-forts, quand ils s’ap­prêtent à s’ou­vrir, attirent les cambrioleurs.

Et cer­tains cam­brio­leurs ne laissent pas de témoins.

CHA­PITRE 7 — LA NUIT DU JASMIN

Ce soir-là, le Old Cata­ract sen­tait le jas­min comme jamais.

C’é­tait une de ces nuits d’As­souan où le désert, après avoir cuit toute la jour­née, relâ­chait sa cha­leur en vagues lentes qui por­taient les odeurs du jar­din jus­qu’aux étages — le jas­min, bien sûr, mais aus­si le datu­ra, le fran­gi­pa­nier, l’hi­bis­cus, et cette sen­teur plus pro­fonde, plus miné­rale, qui mon­tait du Nil et qui était peut-être sim­ple­ment l’o­deur de la terre en train de respirer.

Ceci­ly ne pou­vait pas dormir.

Le tes­son était posé sur sa table de nuit, à côté du sca­ra­bée funé­raire. Deux objets. Deux preuves. L’une venait du tom­beau, l’autre du sable. L’une por­tait le nom de la Can­dace, l’autre por­tait ses ini­tiales à elle. Et toutes les deux racon­taient la même his­toire — celle d’une femme dont on avait effa­cé le nom.

Elle tour­na dans sa chambre, ouvrit la fenêtre, lais­sa entrer la nuit. Le Nil était invi­sible mais audible — ce frois­se­ment conti­nu, ce mur­mure de ser­pent géant, et par moments, quand le vent tour­nait, le gron­de­ment loin­tain de la pre­mière cata­racte, comme un ton­nerre enter­ré sous l’eau.

Il était dix heures du soir quand elle sor­tit de sa chambre.

L’hô­tel, la nuit, était un autre monde. Les cou­loirs étaient éclai­rés par des appliques en cuivre dont la lumière tami­sée don­nait aux murs une teinte de vieil or. Les tapis étouf­faient les pas. Les portes étaient fer­mées mais pas muettes — der­rière l’une, on enten­dait le cré­pi­te­ment d’une radio qui dif­fu­sait de la musique cai­rote ; der­rière une autre, le cli­que­tis d’une machine à écrire ; der­rière une troi­sième, rien, un silence si com­plet qu’il en deve­nait suspect.

Ceci­ly des­cen­dit au pre­mier étage. Elle vou­lait trou­ver Chris­tie — lui racon­ter la visite à la rive ouest, le tes­son, les caisses de 1933, les mots de Tarek. Mais en pas­sant devant le salon de lec­ture — cette petite pièce lam­bris­sée de bois sombre où trois cana­pés Ches­ter­field en velours vert atten­daient des lec­teurs qui ne venaient jamais —, elle s’arrêta.

Des voix. Basses, ten­dues, à la limite du murmure.

Elle recon­nut la pre­mière immé­dia­te­ment : Ash­worth. La seconde lui prit un ins­tant — plus grave, plus lente, avec cet accent flot­tant qui pou­vait être n’im­porte quoi : le Comte.

— Ce n’est pas ce qui était pré­vu, disait Ashworth.

— Rien n’est jamais pré­vu, mon cher. C’est ce qui rend la vie intéressante.

— La Fon­da­tion devait finan­cer les fouilles. Point. Pas… le reste.

— Le reste est pré­ci­sé­ment ce qui rend les fouilles pos­sibles. Vous êtes naïf si vous croyez qu’on peut sépa­rer la science de l’argent. L’argent n’est jamais pur — il porte tou­jours une odeur. La ques­tion n’est pas de savoir si l’argent sent mau­vais, c’est de savoir si vous pou­vez sup­por­ter l’odeur.

Un silence. Puis Ash­worth, plus bas encore, presque inaudible :

— Beau­mont sait.

— Beau­mont sait beau­coup de choses. C’est son métier. Mais savoir et par­ler sont deux acti­vi­tés très dif­fé­rentes, et Beau­mont a tou­jours excel­lé dans l’art de pra­ti­quer la pre­mière sans jamais s’a­bais­ser à la seconde.

— Et si ça changeait ?

— Pour­quoi chan­ge­rait-il ? Il a autant à perdre que nous.

— Pas autant. Pas si la fille Graves obtient ce qu’elle cherche.

Un nou­veau silence, plus long. Ceci­ly sen­tit son cœur cogner si fort qu’elle crai­gnit qu’ils ne l’en­tendent à tra­vers la porte.

— La fille Graves, dit le Comte — et sa voix avait chan­gé, elle n’é­tait plus théâ­trale, elle était froide, cou­pante, une voix que Ceci­ly n’a­vait jamais enten­due chez lui —, la fille Graves est un pro­blème que nous n’a­vions pas anti­ci­pé. Mais les pro­blèmes non anti­ci­pés sont les seuls qui valent la peine d’être résolus.

Des pas. Le bruit d’un fau­teuil qu’on quitte. Ceci­ly recu­la dans l’ombre d’une alcôve — une de ces niches déco­ra­tives que Favar­ger avait creu­sées dans les murs, ornées de vases en cuivre mar­te­lé — et retint son souffle. Le Comte sor­tit du salon de lec­ture, sui­vi de son domes­tique muet qui sem­blait avoir atten­du der­rière la porte comme un chien de garde. Ash­worth sor­tit trente secondes plus tard, seul, le visage fer­mé, les mâchoires ser­rées. Il prit la direc­tion oppo­sée et mon­ta l’es­ca­lier sans se retourner.

Ceci­ly atten­dit que le cou­loir soit vide, puis elle sor­tit de l’alcôve.

Ses mains trem­blaient. Pas de peur — pas encore. De cette forme d’ex­ci­ta­tion gla­ciale que l’ar­chéo­logue res­sent quand le sol com­mence à céder sous la truelle et que l’ombre d’une forme se des­sine dans la terre : quelque chose est là, juste en des­sous, et ce quelque chose va tout changer.

Elle trou­va Chris­tie dans sa suite — ou plu­tôt, Chris­tie lui ouvrit la porte avant même qu’elle ait frap­pé, comme si elle l’attendait.

— Entrez, dit-elle. J’ai com­man­dé du thé. Je com­mande tou­jours du thé quand les choses deviennent inté­res­santes. C’est un réflexe bri­tan­nique dont je n’ar­rive pas à me défaire.

La suite de Chris­tie était plus grande que la chambre de Ceci­ly — deux pièces, un petit salon et une chambre, vue sur le Nil. Le bureau était cou­vert de feuillets manus­crits, de car­nets, de crayons taillés avec une pré­ci­sion maniaque. Sur un gué­ri­don, une machine à écrire por­table — une Reming­ton noire, com­pacte — atten­dait d’être nour­rie. Les fenêtres étaient ouvertes et la nuit d’As­souan entrait dans la pièce avec ses odeurs de jas­min et de fleuve.

— Asseyez-vous, dit Chris­tie. Et racon­tez-moi ce que vous n’ar­ri­vez pas à dormir.

Ceci­ly s’as­sit et racon­ta. Tout. La visite aux sou­ter­rains, le car­net de Yous­sef, les caisses de 1933, le nom de Fer­ro dans le registre — Gior­gio Fer­ro, le vrai nom du Comte. La tra­ver­sée en felouque avec Tarek. Le cam­pe­ment en ruines. Le tes­son mar­qué de ses ini­tiales. Et les mots de Tarek : « La der­nière nuit, il avait peur. »

Chris­tie écou­ta sans inter­rompre. Elle ne pre­nait pas de notes — pas cette fois. Ses yeux étaient fer­més, la tête légè­re­ment incli­née, et Ceci­ly com­prit qu’elle ne se conten­tait pas d’é­cou­ter : elle construi­sait. Elle assem­blait les pièces dans sa tête avec la même pré­ci­sion qu’elle assem­blait les cha­pitres de ses romans, chaque élé­ment à sa place, chaque fil relié aux autres par des nœuds invisibles.

Quand Ceci­ly eut fini, Chris­tie rou­vrit les yeux.

— Trois choses, dit-elle en comp­tant sur ses doigts — un geste qui avait quelque chose de char­mant, d’en­fan­tin, comme une maî­tresse d’é­cole qui réca­pi­tule la leçon. Pre­miè­re­ment : le Comte n’est pas le Comte. Il est Gior­gio Fer­ro. Ce qui veut dire que son inté­rêt pour les fouilles n’est pas phi­lan­thro­pique — c’est com­mer­cial. Il veut des arte­facts, pas des publi­ca­tions scien­ti­fiques. Deuxiè­me­ment : Beau­mont est le maillon faible. Il sait tout, il a faci­li­té tout, et main­te­nant quel­qu’un — vous — menace de faire remon­ter la véri­té à la sur­face. La ques­tion est : que va-t-il faire ? Se pro­té­ger en vous aidant, ou se pro­té­ger en vous fai­sant taire ? Et troisièmement…

Elle s’in­ter­rom­pit. Son regard était deve­nu très fixe, très concen­tré — le regard du pré­da­teur qui vient de repé­rer un mou­ve­ment dans l’herbe.

— Troi­siè­me­ment : qui vous a envoyé la lettre ?

— Je ne sais pas.

— Réflé­chis­sez. La lettre est signée « M. ». Qui, dans cette his­toire, porte un nom com­men­çant par M ?

Ceci­ly cher­cha. Les noms défi­lèrent — Ash­worth, Bla­ck­more, Car­ter, Chris­tie, Orsi­ni-Dona­do­ni, Kess­ler, Wen­ners­tröm, Faï­za, Beau­mont, Yous­sef, Tarek…

— Per­sonne, dit-elle.

— Exac­te­ment. Ce qui veut dire deux choses : soit « M » est une ini­tiale de nom que nous n’a­vons pas encore ren­con­tré — quel­qu’un qui n’est pas dans l’hô­tel, ou qui n’y est pas encore. Soit « M » n’est pas une ini­tiale de nom. C’est autre chose. Un code. Un pseu­do­nyme. Un jeu.

— Poi­rot aurait une idée ?

Chris­tie sou­rit — mais cette fois, le sou­rire n’a­vait rien de timide. Il était carnassier.

— Poi­rot dirait : quand vous ne com­pre­nez pas une lettre, ne cher­chez pas le sens des mots. Cher­chez le sens du papier. D’où vient-il ? Com­ment a‑t-il voya­gé ? Qui a tou­ché l’en­ve­loppe avant vous ?

— Le cachet pos­tal est d’Assouan.

— Ce qui veut dire que la per­sonne qui l’a envoyée était ici — ou vou­lait que vous croyiez qu’elle était ici. Avez-vous gar­dé l’enveloppe ?

— Oui.

— Appor­tez-la-moi demain. Je veux la regar­der. L’en­ve­loppe dit tou­jours plus que la lettre — c’est une règle que Poi­rot m’a apprise et que je n’ai jamais eu l’oc­ca­sion de démentir.

Elles burent le thé en silence. La nuit d’As­souan pres­sait contre les fenêtres comme un ani­mal vivant. Quelque part dans l’hô­tel, quel­qu’un mar­chait — des pas légers, rapides, dans le cou­loir du pre­mier étage. Puis un bruit de porte. Puis le silence.

— Encore une chose, dit Ceci­ly. J’ai enten­du Ash­worth et le Comte par­ler. Ce soir, dans le salon de lec­ture. Ash­worth a dit : « Beau­mont sait. » Et le Comte a dit que c’é­tait « un problème ».

Chris­tie posa sa tasse.

— Quand quel­qu’un dit qu’un homme qui sait est un pro­blème, dit-elle avec une len­teur qui gla­ça Ceci­ly, il n’y a que deux solu­tions au pro­blème. Le faire taire ou le faire dis­pa­raître. La pre­mière est tem­po­raire. La seconde est définitive.

Elle regar­da la nuit par la fenêtre — le Nil invi­sible, les étoiles, le désert.

— Poi­rot dirait : allez voir Beau­mont dès la pre­mière heure demain. Ne le lais­sez pas chan­ger d’a­vis. Ce qu’il a à vous don­ner, pre­nez-le avant que quel­qu’un d’autre ne le prenne.

Ceci­ly se leva. À la porte, elle se retourna.

— Mrs. Christie…

— Aga­tha. Si nous allons par­ta­ger des secrets, autant par­ta­ger nos prénoms.

— Aga­tha. Pour­quoi m’aidez-vous ?

Chris­tie la regar­da un long moment. Puis elle dit, avec une hon­nê­te­té si nue qu’elle en était presque douloureuse :

— Parce que je suis en train d’é­crire un roman sur une femme à qui l’on vole tout sur un bateau du Nil, et que je viens de ren­con­trer une femme à qui l’on a tout volé sur les rives du Nil. Et que la réa­li­té, quand elle imite la fic­tion, a tou­jours quelque chose à m’ap­prendre. C’est égoïste. Mais au moins, c’est honnête.

Ceci­ly sou­rit — un vrai sou­rire, le pre­mier depuis longtemps.

— Bonne nuit, Agatha.

— Bonne nuit, Ceci­ly. Et fer­mez votre porte à clé.

*

Ceci­ly fer­ma sa porte à clé.

Elle se désha­billa, se cou­cha, et res­ta long­temps les yeux ouverts dans le noir. Le ven­ti­la­teur tour­nait. Le jas­min entrait par la fenêtre. Le sca­ra­bée et le tes­son veillaient sur la table de nuit comme deux sentinelles.

Quelque part dans l’hô­tel — peut-être au rez-de-chaus­sée, peut-être dans les sou­ter­rains — un coffre-fort s’ou­vrit et se refer­ma. Un bruis­se­ment de papier. Un frois­se­ment de tis­su. Puis des pas — des pas qui ne fai­saient pas de bruit, ou si peu que seul le bâti­ment lui-même pou­vait les entendre, dans ses murs, dans ses fon­da­tions, dans sa mémoire de gra­nit rose.

Et dans son bureau, Arthur Beau­mont était encore éveillé.

Il était assis der­rière son bureau, face au por­trait du roi Fouad qui cachait le coffre-fort, et il regar­dait un dos­sier ouvert devant lui. Un dos­sier en car­ton brun, épais de trois cen­ti­mètres, sur lequel quel­qu’un avait écrit au sty­lo-plume, d’une écri­ture ronde et soi­gneuse : « Gebel Bar­kal — 1933 — Docu­ments ori­gi­naux — C. Graves. »

Beau­mont regar­da le dos­sier pen­dant longtemps.

Puis il se leva, ouvrit le coffre-fort der­rière le por­trait, en sor­tit d’autres docu­ments — des bor­de­reaux d’ex­pé­di­tion, des reçus, des pho­to­gra­phies — et les ajou­ta au dos­sier. Il refer­ma le coffre-fort. Il refer­ma le dos­sier. Il posa ses deux mains à plat sur le car­ton brun et fer­ma les yeux.

Il avait le visage d’un homme qui s’ap­prête à faire quelque chose qu’il aurait dû faire il y a quatre ans. Quelque chose de simple et de ter­rible. Quelque chose qui allait détruire des répu­ta­tions, com­pro­mettre des arran­ge­ments, bri­ser des alliances — et, peut-être, le libé­rer enfin du poids qui l’é­cra­sait depuis le jour où il avait aidé Regi­nald Bla­ck­more à voler le des­tin d’une jeune femme.

Il mur­mu­ra quelque chose — un mot, un seul, que per­sonne n’entendit.

Puis il ran­gea le dos­sier dans le tiroir de son bureau, tour­na la clé, glis­sa la clé dans la poche inté­rieure de sa veste, et se leva pour aller dormir.

Il ne savait pas que c’é­tait sa der­nière nuit.

La nuit du jas­min. La nuit où le Old Cata­ract sen­tait si bon que per­sonne — pas même Yous­sef, pas même les murs — n’a­vait sen­ti l’o­deur de ce qui se pré­pa­rait dans l’ombre.

CHA­PITRE 8 — LE CORPS

Six heures du matin. Le soleil n’é­tait pas encore levé sur Assouan mais le ciel avait déjà chan­gé — cette trans­for­ma­tion imper­cep­tible de l’obs­cu­ri­té, ce pas­sage du noir abso­lu à un bleu très sombre, presque vio­let, qui annon­çait l’aube comme un mur­mure annonce un cri.

Ceci­ly des­cen­dit l’escalier.

Elle n’a­vait pas dor­mi — ou si peu que ça ne comp­tait pas. Trois heures, peut-être quatre, d’un som­meil peu­plé de tom­beaux, de felouques et de sca­ra­bées qui mar­chaient sur les murs avec un bruit de pattes minus­cules. Elle s’é­tait réveillée en sur­saut à cinq heures, le cœur bat­tant, avec la cer­ti­tude qu’il fal­lait y aller main­te­nant. Pas à sept heures, pas après le petit-déjeu­ner — main­te­nant. Avant que l’hô­tel ne se réveille, avant que les masques ne se remettent en place, avant que quel­qu’un ne change d’avis.

Le hall était désert. Pas tout à fait — un gar­çon de nuit som­no­lait der­rière le comp­toir de la récep­tion, et quelque part dans les pro­fon­deurs de l’hô­tel, les bruits de la cui­sine mati­nale avaient com­men­cé : le choc des cas­se­roles, le sif­fle­ment de la vapeur, l’o­deur du pain qui mon­tait par les esca­liers de ser­vice comme une prière. Mais le monde des clients dor­mait encore, et le hall, dans cette lumière d’a­vant l’aube, avait la majes­té silen­cieuse d’un temple abandonné.

Le bureau de Beau­mont était au rez-de-chaus­sée, au bout d’un cou­loir qui par­tait du hall vers l’aile ouest de l’hô­tel — un cou­loir que les clients ne fré­quen­taient jamais, réser­vé à l’ad­mi­nis­tra­tion, bor­dé de portes closes et de pho­to­gra­phies enca­drées qui racon­taient l’his­toire de l’hô­tel : l’i­nau­gu­ra­tion en 1900, les pre­miers clients en habits de soi­rée posant devant des pal­miers, le bar­rage d’As­souan en construc­tion, Chur­chill sur la ter­rasse avec un cigare et un sou­rire de conquérant.

Ceci­ly avan­ça. Ses pas étaient étouf­fés par le tapis — un tapis rouge sombre, usé par des décen­nies de pas­sages, qui avait gar­dé en mémoire, peut-être, les pas de tous ceux qui avaient mar­ché sur lui.

La porte du bureau était au fond du cou­loir. Une porte en aca­jou, comme toutes les portes du Old Cata­ract, avec une poi­gnée en lai­ton et une plaque dis­crète : « Direction. »

La porte était entrouverte.

Ceci­ly s’ar­rê­ta. Son ins­tinct — cet ins­tinct d’ar­chéo­logue, cette capa­ci­té à sen­tir quand quelque chose n’é­tait pas à sa place — se mit en alerte. Beau­mont était un homme de pré­ci­sion. Un homme qui ne lais­sait rien au hasard, rien d’ou­vert, rien de désordre. Sa porte n’é­tait jamais entrou­verte. Elle était fer­mée ou elle était ouverte, comme le coffre-fort der­rière le por­trait, comme les comptes de l’hô­tel, comme le visage de Beau­mont lui-même : contrô­lé, net, hermétique.

Elle pous­sa la porte.

Le bureau de Beau­mont était une pièce rec­tan­gu­laire, plus grande qu’elle ne l’a­vait ima­gi­né, avec une fenêtre qui don­nait sur le Nil — pas le Nil pano­ra­mique de la ter­rasse, mais un frag­ment plus intime, une vue en biais sur les rochers de la cata­racte et, au-delà, sur l’île de Kit­che­ner avec son jar­din bota­nique. Le mobi­lier était colo­nial — un bureau mas­sif en teck, un fau­teuil en cuir vert, des éta­gères rem­plies de registres et de clas­seurs, un tapis per­san dont les cou­leurs avaient été adou­cies par des années de lumière fil­trant à tra­vers les per­siennes. Au mur, face au bureau, le por­trait du roi Fouad — jeune, mous­ta­chu, le regard impé­rial — dans un cadre doré légè­re­ment de travers.

Et dans le fau­teuil, face à la fenêtre, Arthur Beaumont.

Il était assis très droit. C’est la pre­mière chose que Ceci­ly remar­qua — cette rigi­di­té, cette pos­ture impec­cable, comme si même dans le som­meil, ou dans ce qu’elle prit d’a­bord pour le som­meil, Beau­mont refu­sait de se lais­ser aller. Ses mains étaient posées sur les accou­doirs. Sa tête était légè­re­ment incli­née vers la droite, comme s’il regar­dait quelque chose par la fenêtre — le Nil, peut-être, ou les rochers, ou l’aube qui montait.

— Mon­sieur Beau­mont, dit Cecily.

Pas de réponse.

— Mon­sieur Beau­mont, répé­ta-t-elle, plus fort.

Le silence avait une qua­li­té par­ti­cu­lière — non pas l’ab­sence de son, mais la pré­sence de quelque chose d’autre, quelque chose de lourd, de défi­ni­tif, qui rem­plis­sait la pièce comme un gaz invisible.

Ceci­ly fit un pas. Puis un autre. Le tapis per­san absor­bait ses pas comme il avait absor­bé tous les pas, tous les secrets, toutes les véri­tés qui avaient tra­ver­sé cette pièce.

Elle contour­na le bureau.

Et elle vit.

Le coupe-papier en forme d’o­bé­lisque était plan­té dans la gorge de Beau­mont — enfon­cé jus­qu’à la garde, avec une pré­ci­sion qui n’a­vait rien d’ac­ci­den­tel. C’é­tait un bel objet, Ceci­ly eut le temps de le pen­ser — absur­de­ment, irréel­le­ment — un objet en bronze doré, une réplique minia­ture de l’o­bé­lisque inache­vé d’As­souan, le genre de bibe­lot qu’on vend aux tou­ristes dans les bou­tiques du souk mais en plus fin, en plus lourd, un objet de bureau qui avait trou­vé un autre usage.

Le sang avait cou­lé — pas beau­coup, éton­nam­ment peu, un filet sombre qui avait tra­cé une ligne sur le col blanc de la che­mise de Beau­mont et qui avait séché en une croûte presque noire. Les yeux de Beau­mont étaient ouverts. Ils regar­daient la fenêtre — le Nil, les rochers, l’aube. Son visage avait une expres­sion que Ceci­ly mit un moment à iden­ti­fier, parce que c’é­tait la der­nière expres­sion qu’elle aurait atten­due sur le visage d’un homme assassiné.

De la résignation.

Arthur Beau­mont était mort avec la séré­ni­té d’un homme qui savait que ça arriverait.

Sur le bureau, devant lui, un dos­sier ouvert. Un dos­sier en car­ton brun sur lequel Ceci­ly lut — avec un ver­tige qui faillit la faire tom­ber — « Gebel Bar­kal — 1933 — Docu­ments ori­gi­naux — C. Graves. » Le dos­sier était ouvert mais il était vide. Les pages qui s’y trou­vaient avaient été arra­chées — pas pro­pre­ment, pas soi­gneu­se­ment, avec une vio­lence qui avait déchi­ré le car­ton aux endroits où les feuillets avaient été rete­nus par des attaches. Quel­qu’un avait ouvert le dos­sier, arra­ché le conte­nu, et lais­sé la coquille vide comme un sar­co­phage profané.

Le coffre-fort der­rière le por­trait du roi Fouad était ouvert. La porte métal­lique pen­dait comme une mâchoire béante. L’in­té­rieur était vide — pas un papier, pas un objet, rien. Net­toyé. Vidé. Comme si le coffre-fort n’a­vait jamais rien contenu.

Les clés. Ceci­ly cher­cha des yeux la veste de Beau­mont — il l’a­vait posée sur le dos­sier de sa chaise, pliée avec cette mania­que­rie qui était sa signa­ture. Elle fouilla les poches. Rien. La clé du tiroir du bureau avait dis­pa­ru. Quel­qu’un l’a­vait prise — sur le corps, ou dans la veste, ou avant la mort, peut-être, pen­dant que Beau­mont dor­mait, ou pen­dant que le coupe-papier…

Ceci­ly recu­la. Ses jambes trem­blaient. Son esto­mac se retour­na — pas à cause du sang, elle avait vu pire sur les chan­tiers de fouilles, des osse­ments bri­sés, des crânes fra­cas­sés par le temps, la mort ancienne ne la trou­blait pas. C’é­tait la mort fraîche. La mort qui sen­tait encore le fer et le jas­min. La mort qui avait les yeux ouverts et qui regar­dait le Nil avec l’ex­pres­sion d’un homme qui savait.

Elle sor­tit du bureau. Le cou­loir était tou­jours vide. Les pho­to­gra­phies enca­drées regar­daient droit devant elles — Chur­chill avec son cigare, les pal­miers, le bar­rage. Ceci­ly s’ap­puya contre le mur et res­pi­ra. Une fois, deux fois, trois fois. Puis elle fit la seule chose sen­sée qu’elle pou­vait faire.

Elle mon­ta frap­per à la porte d’A­ga­tha Christie.

Chris­tie ouvrit en robe de chambre, les che­veux défaits, les yeux encore brouillés par le som­meil. Elle regar­da Ceci­ly et le som­meil dis­pa­rut d’un coup — rem­pla­cé par cette acui­té ins­tan­ta­née, ce pas­sage ful­gu­rant de l’or­di­naire à l’ex­tra­or­di­naire, qui était peut-être le vrai génie de Christie.

— Beau­mont, dit Cecily.

— Mort ?

— Mort.

Chris­tie ne deman­da pas com­ment. Elle ne deman­da pas quand. Elle enfi­la des chaus­sures, attra­pa son car­net — par réflexe, comme un méde­cin attrape sa sacoche — et sui­vit Ceci­ly dans l’escalier.

Elles des­cen­dirent ensemble, deux femmes en silence dans les cou­loirs encore endor­mis d’un hôtel qui ne savait pas encore qu’il avait per­du son gar­dien. Quand elles arri­vèrent devant la porte du bureau, Chris­tie s’ar­rê­ta un ins­tant, la main sur le cham­branle, et dit :

— Poi­rot dirait qu’il faut regar­der qui n’est pas surpris.

Puis elle entra.

Elle exa­mi­na la scène avec un calme qui aurait été effrayant s’il n’a­vait pas été, Ceci­ly le com­prit, pro­fes­sion­nel. Chris­tie ne regar­dait pas le corps comme une per­sonne nor­male regarde un mort — avec hor­reur, avec pitié, avec fas­ci­na­tion mor­bide. Elle le regar­dait comme un texte. Elle lisait la pièce comme elle lisait un cha­pitre — la posi­tion du corps, l’angle du coupe-papier, le dos­sier vide, le coffre-fort béant, l’ab­sence de lutte, l’ex­pres­sion du visage.

— Il connais­sait son assas­sin, dit-elle.

— Com­ment le savez-vous ?

— Pas de lutte. Pas de ren­ver­se­ment de meubles. Pas de désordre — sauf le dos­sier et le coffre-fort, qui ont été vidés métho­di­que­ment. Il était assis dans son fau­teuil. Il n’a pas essayé de se lever. Ce qui veut dire qu’il ne se sen­tait pas mena­cé — ou qu’il ne pou­vait pas se lever.

Elle se pen­cha — pas vers le corps, vers le bureau.

— Deux tasses, dit-elle.

Ceci­ly regar­da. Sur le coin du bureau, deux tasses à café. En por­ce­laine blanche, avec le mono­gramme du Old Cata­ract — un C entre­la­cé de feuilles de lotus. L’une était à moi­tié pleine. L’autre était vide, mais un anneau brun mar­quait l’in­té­rieur, la trace d’un café bu jus­qu’à la der­nière goutte.

— Son visi­teur a bu le café, dit Chris­tie. Beau­mont n’a pas fini le sien. Ce qui veut dire que quelque chose l’a inter­rom­pu — ou que quelque chose dans le café l’a empê­ché de le terminer.

Elle se redressa.

— Ne tou­chez à rien. Il faut pré­ve­nir la police. Mais avant…

Elle ouvrit son car­net et, avec une rapi­di­té qui tenait du pro­dige, des­si­na un plan de la pièce — le bureau, le fau­teuil, le corps, les tasses, le dos­sier, le coffre-fort, la fenêtre, la porte. Un plan pré­cis, coté, anno­té, qui avait la clar­té d’un rele­vé archéo­lo­gique. Ceci­ly la regar­da faire avec un mélange d’ad­mi­ra­tion et de stupeur.

— Vous avez déjà fait ça, dit-elle.

— Dans ma tête, des cen­taines de fois. En vrai, c’est la pre­mière. Et j’es­père que c’est la dernière.

Chris­tie refer­ma son carnet.

— Main­te­nant, il faut agir vite. Deux choses. Pre­miè­re­ment : qui avait accès à ce cou­loir cette nuit ? Les employés de nuit, le gar­çon de récep­tion, et qui­conque connais­sait la dis­po­si­tion de l’hô­tel — ce qui inclut tous les habi­tués. Deuxiè­me­ment : les docu­ments qui étaient dans ce dos­sier por­taient votre nom. Quel­qu’un les a volés pour empê­cher la véri­té de sor­tir. Ce qui veut dire que votre quête vient de deve­nir beau­coup plus dan­ge­reuse — parce que quel­qu’un, dans cet hôtel, est prêt à tuer pour que cette véri­té reste enterrée.

Elle regar­da Ceci­ly avec une inten­si­té qui n’a­vait plus rien de littéraire.

— Poi­rot vous dirait de faire confiance à per­sonne. Moi, je vous dis de faire confiance à votre ins­tinct. Vous êtes archéo­logue — vous savez lire les couches, les sédi­ments, les traces que les gens laissent der­rière eux sans le vou­loir. Faites la même chose avec les vivants. Lisez-les comme vous lisez la terre.

La lumière de l’aube avait fran­chi la fenêtre et tom­bait sur le visage de Beau­mont. Dans cette lumière, le sang sur son col pre­nait des reflets d’ambre — presque beaux, presque abs­traits, comme un motif déco­ra­tif sur une pote­rie ancienne.

Quelque part dans l’hô­tel, le pre­mier muez­zin d’As­souan com­men­ça son appel.

Le Old Cata­ract se réveillait.

Et il allait se réveiller avec un mort dans son bureau, un coffre-fort vide, un dos­sier éven­tré, et une gale­rie de sus­pects dont cha­cun — cha­cun sans excep­tion — avait une rai­son de vou­loir que les tom­beaux ne parlent pas.

*

L’A­ga Khan fut le pre­mier informé.

Non pas parce que quel­qu’un avait déci­dé de le pré­ve­nir, mais parce que l’A­ga Khan, comme tous les sou­ve­rains, pos­sé­dait ce sixième sens qui lui per­met­tait de sen­tir le désordre dans l’air avant même qu’il ne se mani­feste. Il des­cen­dit de sa suite à six heures trente, vêtu d’un cos­tume gris perle d’une coupe par­faite, le visage calme, les mains croi­sées der­rière le dos, et dit au gar­çon de nuit — qui était main­te­nant livide et tremblant :

— Où est le corps ?

Le gar­çon bégaya. L’A­ga Khan le regar­da avec la patience infi­nie des hommes qui ont diri­gé des mil­lions de fidèles et qui savent que la panique est un luxe que seuls les gens sans res­pon­sa­bi­li­té peuvent se permettre.

— Le bureau de Beau­mont, dit-il. Bien. Fer­mez la porte. Pré­ve­nez la police. Et ser­vez le petit-déjeu­ner comme d’ha­bi­tude. Un hôtel qui s’ef­fondre à la pre­mière crise ne mérite pas de por­ter le nom de Cataract.

Puis il se tour­na vers Ceci­ly et Chris­tie, qui se tenaient dans le hall comme deux conspi­ra­trices prises en fla­grant délit, et ajou­ta, avec un sou­rire qui n’at­tei­gnait pas ses yeux :

— Mes­dames. Je sup­pose que vous avez des choses à me raconter.

Ils s’ins­tal­lèrent dans le salon de lec­ture — celui-là même où, quelques heures plus tôt, Ash­worth et le Comte avaient eu leur conver­sa­tion. L’A­ga Khan écou­ta le récit de Ceci­ly avec la même atten­tion totale que Chris­tie la veille — mais d’une qua­li­té dif­fé­rente. Chris­tie écou­tait pour com­prendre. L’A­ga Khan écou­tait pour déci­der. Il hocha la tête à inter­valles régu­liers, posa deux ques­tions — « La porte était-elle for­cée ? » (non) et « Le coupe-papier était-il un objet du bureau ou un objet appor­té ? » (du bureau, Ceci­ly en était presque sûre) — et quand elle eut fini, il dit :

— La police d’As­souan est com­pé­tente pour les vols de cha­meaux et les dis­putes de mar­ché. Elle n’est pas com­pé­tente pour ceci. Mais elle vien­dra, elle pose­ra des ques­tions, elle vou­dra fer­mer l’hô­tel, et il fau­dra l’en empê­cher — parce que si l’hô­tel ferme, les sus­pects s’é­par­pillent, et si les sus­pects s’é­par­pillent, la véri­té s’évapore.

Il regar­da Christie.

— Mrs. Chris­tie. Vous écri­vez des romans poli­ciers. Avez-vous jamais pen­sé que vos com­pé­tences pour­raient ser­vir à autre chose qu’à diver­tir les lec­teurs des gares ?

Chris­tie rou­git — une rou­geur brève, presque imper­cep­tible, qui tra­his­sait la timi­di­té sous l’ar­mure de l’observatrice.

— Je ne suis pas détec­tive, Votre Altesse.

— Non. Mais vous savez com­ment les détec­tives pensent. Et cette jeune femme — il dési­gna Ceci­ly — sait com­ment les archéo­logues fouillent. L’une pense en men­songes, l’autre pense en couches. Ensemble, vous avez une chance de trou­ver ce que la police ne trou­ve­ra pas.

Il se leva.

— Je vais m’oc­cu­per de la police. Vous, occu­pez-vous de la vérité.

Et il sor­tit, sui­vi d’un sillage de digni­té et d’eau de Cologne, lais­sant Ceci­ly et Chris­tie seules dans le salon de lec­ture avec un meurtre à résoudre, un dos­sier volé à retrou­ver, et une dou­zaine de sus­pects qui, à cet ins­tant pré­cis, pre­naient leur petit-déjeu­ner sur la ter­rasse du Old Cata­ract comme si le monde n’a­vait pas basculé.

Chris­tie ouvrit son carnet.

— Bien, dit-elle. Poi­rot com­men­ce­rait par les ali­bis. Mais sur­tout par les mobiles. Qui avait besoin que cet homme se taise ?

Elle tra­ça une ligne ver­ti­cale au milieu de la page. D’un côté, elle écri­vit « Savait » ; de l’autre, « Avait peur ».

— Com­men­çons, dit-elle.

Et le Nil, en contre­bas, conti­nua de cou­ler, indif­fé­rent, éter­nel, comme il avait cou­lé du temps des pha­raons et des reines guer­rières, comme il cou­le­rait long­temps après que tous les secrets de cet hôtel auraient été enter­rés ou révé­lés ou oubliés.

Lire la suite…

Read more
La nuit du jas­min — Par­tie 2

La nuit du jas­min — Par­tie 1

La nuit
du jas­min

La nuit du jasmin

Cha­pitres 1 à 4

CHA­PITRE 1 — L’ARRIVÉE

Le train cra­chait du sable.

Pas de la fumée, non — du sable. Un sable fin, cou­leur d’os, qui s’in­fil­trait par les inter­stices des fenêtres et se dépo­sait sur les ban­quettes en velours râpé comme une pous­sière de mort très douce. Ceci­ly Graves n’a­vait pas dor­mi. Qua­torze heures depuis Le Caire, qua­torze heures dans ce wagon de pre­mière classe qui n’a­vait de pre­mière que le nom, et pen­dant qua­torze heures elle avait regar­dé le désert se trans­for­mer — d’a­bord les champs du Del­ta, verts et gor­gés d’eau, puis les terres ocre de la Moyenne-Égypte, puis rien, un néant de pierre et de lumière, et enfin, à mesure qu’on des­cen­dait vers le sud, cette impres­sion que le monde se sim­pli­fiait, se rédui­sait à ses élé­ments pre­miers : la roche, le ciel, le fleuve.

Le fleuve. Quand il était appa­ru, à la hau­teur de Louxor, Ceci­ly avait détour­né les yeux. Elle ne vou­lait pas le voir. Pas encore. Le Nil à cet endroit-là était trop large, trop calme, trop indif­fé­rent à tout ce qu’elle trans­por­tait de rage et de cha­grin com­pri­més dans sa petite valise en cuir fati­gué et dans sa poi­trine plus fati­guée encore.

Elle avait trente-deux ans et elle se sen­tait vieille comme les pierres.

La gare d’As­souan sur­git dans la lumière comme une hal­lu­ci­na­tion — un bâti­ment colo­nial d’une blan­cheur aveu­glante posé au milieu de nulle part, avec ses arcades mau­resques et son quai enva­hi par les mar­chands de dattes, les por­teurs en gala­bieh, les gamins pieds nus qui cou­raient entre les jambes des voya­geurs en criant des mots qu’elle ne com­pre­nait plus. Elle avait par­lé arabe, autre­fois. Assez pour négo­cier avec les ouvriers sur le chan­tier, assez pour com­man­der un thé, assez pour com­prendre les insultes que les fel­lahs adres­saient aux archéo­logues anglais quand ils croyaient ne pas être enten­dus. Mais quatre ans d’exil à Londres avaient effa­cé tout cela — quatre ans de biblio­thèques silen­cieuses, de portes fer­mées, de lettres res­tées sans réponse, de conver­sa­tions qui s’ar­rê­taient net quand elle entrait dans une pièce.

On ne par­donne pas, dans le monde de l’ar­chéo­lo­gie bri­tan­nique, à ceux qui accusent un mort.

Sur­tout quand le mort s’ap­pelle Regi­nald Blackmore.

Elle des­cen­dit du train avec sa valise et un car­ton à des­sins qu’elle n’a­vait pas lâché de tout le voyage, même pour aller aux toi­lettes. Ce car­ton conte­nait ses rele­vés — les copies, pas les ori­gi­naux, puisque les ori­gi­naux avaient dis­pa­ru dans les archives de Bla­ck­more après sa mort. Des rele­vés topo­gra­phiques, des coupes stra­ti­gra­phiques, des cro­quis de tes­sons de pote­rie méroï­tique, et sur­tout — sur­tout — le des­sin au crayon qu’elle avait fait de l’en­trée du tom­beau le jour où elle l’a­vait trou­vée. Le jour le plus impor­tant de sa vie. Le 14 mars 1933. Elle se sou­ve­nait de la date comme on se sou­vient d’une nais­sance ou d’un assassinat.

Le soleil d’As­souan la frap­pa comme une gifle. Ce n’é­tait pas la cha­leur du Caire — moite, épaisse, mêlée de gaz d’é­chap­pe­ment et de graisse de cui­sine. C’é­tait une cha­leur sèche, abso­lue, miné­rale, qui vous aspi­rait l’eau du corps en quelques secondes et vous lais­sait la peau ten­due comme un par­che­min. Décembre, et pour­tant le ther­mo­mètre devait dépas­ser les trente degrés. Elle se sou­ve­nait de cela aussi.

Un calèche l’at­ten­dait — non, per­sonne ne l’at­ten­dait. Elle héla un cocher qui som­no­lait sous un figuier, négo­cia un prix qu’elle savait exor­bi­tant et se lais­sa conduire à tra­vers les rues d’As­souan. La ville avait chan­gé. Ou peut-être n’a­vait-elle pas chan­gé du tout et c’é­tait Ceci­ly qui la regar­dait autre­ment. Les souks sen­taient tou­jours le cumin, l’en­cens et le cuir tan­né. Les mos­quées dres­saient tou­jours leurs mina­rets blancs contre le ciel d’un bleu si pro­fond qu’il en deve­nait noir. Les Nubiens mar­chaient tou­jours avec cette grâce lente et sou­ve­raine qui fai­sait res­sem­bler les Euro­péens à des insectes agi­tés. Mais quelque chose avait bou­gé — des dra­peaux par­tout, des por­traits du jeune roi Farouk dans les vitrines des bou­tiques, un air d’ef­fer­ves­cence natio­nale qui élec­tri­sait les conver­sa­tions dans les cafés.

La calèche grim­pa la colline.

Et l’hô­tel apparut.

Le Old Cata­ract se dres­sait au som­met d’une falaise de gra­nit rose comme un vais­seau échoué entre le désert et le fleuve. Ceci­ly arrê­ta de res­pi­rer. Elle avait oublié — non, elle n’a­vait pas oublié, elle avait refu­sé de se sou­ve­nir — à quel point cet endroit était absurde et magni­fique. La façade vic­to­rienne, mas­sive, presque bru­tale, avec ses balus­trades de pierre et ses volets en bois sombre, plan­tée là au bord du Nil comme un mor­ceau d’An­gle­terre arra­ché à ses brumes et jeté en plein soleil afri­cain. Et en contre­bas, la pre­mière cata­racte — les rochers noirs qui affleu­raient dans le cou­rant, l’eau qui se bri­sait en écume blanche entre les blocs de gra­nit, les felouques qui lou­voyaient entre les obs­tacles avec une aisance de dan­seurs, et de l’autre côté, l’île Élé­phan­tine, verte et silen­cieuse, avec ses pal­miers et ses ruines.

Elle paya le cocher et res­ta un moment debout devant l’en­trée. Les por­tiers nubiens en cos­tume blanc et tar­bouche rouge la regar­daient avec cette poli­tesse imper­tur­bable qui est la marque des grands hôtels — une poli­tesse qui ne juge pas, ou qui juge si dis­crè­te­ment qu’on ne s’en aper­çoit jamais.

Elle entra.

Le hall du Old Cata­ract était un men­songe archi­tec­tu­ral d’une beau­té sidé­rante. L’ex­té­rieur disait l’Em­pire bri­tan­nique — solide, car­ré, conqué­rant. L’in­té­rieur disait l’O­rient — les mou­cha­ra­biehs en bois sculp­té, les ara­besques dorées, les lan­ternes de cuivre qui pro­je­taient des constel­la­tions de lumière sur les murs, le sol en marbre vei­né de rose, et ce par­fum — ce par­fum d’en­cens, de cire d’a­beille et de fleurs de jas­min séchées qui était la signa­ture olfac­tive de l’hô­tel, son âme invi­sible, ce qui res­tait quand on fer­mait les yeux.

— Miss Graves.

La voix venait du fond du hall. Arthur Beau­mont se tenait der­rière le comp­toir de la récep­tion comme un capi­taine sur sa pas­se­relle. Grand, sec, les che­veux gris cou­pés court, une mous­tache taillée au mil­li­mètre, un cos­tume en lin crème sans un pli mal­gré la cha­leur. Il avait le visage tan­né de ceux qui vivent sous le soleil d’É­gypte depuis si long­temps qu’ils sont deve­nus un peu Égypte eux-mêmes — la peau cou­leur de terre cuite, les yeux plis­sés en per­ma­nence, une éco­no­mie de gestes qui res­sem­blait à de la sagesse mais qui n’é­tait peut-être que de l’épuisement.

— Mon­sieur Beaumont.

— Cela fait longtemps.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. C’é­tait un constat, et dans ce constat il y avait tout — la mémoire de ce qu’elle avait été la der­nière fois qu’elle avait fran­chi cette porte, une jeune archéo­logue pro­met­teuse, invi­tée aux dîners, cour­ti­sée par les expé­di­tions, et la vision de ce qu’elle était main­te­nant, une femme seule avec une valise fati­guée et un car­ton à des­sins ser­ré contre elle comme un bouclier.

— Quatre ans, dit Cecily.

— Chambre 147. Deuxième étage. Vue sur le jardin.

Pas vue sur le Nil. Les chambres avec vue sur le Nil coû­taient trois fois plus cher et Beau­mont le savait. Il savait tout. C’é­tait sa fonc­tion, son pou­voir, sa malé­dic­tion peut-être — être le gar­dien d’un lieu qui voyait pas­ser les vies des autres sans jamais vivre la sienne.

Il fit un signe dis­cret et un jeune por­teur nubien prit la valise de Ceci­ly. Elle mon­ta l’es­ca­lier — le grand esca­lier en bois sombre avec sa rampe sculp­tée de motifs flo­raux, cet esca­lier qu’elle avait mon­té des dizaines de fois dans une autre vie — et quelque chose se ser­ra dans sa gorge. Non pas de la nos­tal­gie. Quelque chose de plus dur, de plus tran­chant. De la déter­mi­na­tion, peut-être. Ou de la terreur.

La chambre 147 était petite mais propre. Un lit en fer for­gé, une armoire en aca­jou, un bureau, un fau­teuil, un ven­ti­la­teur au pla­fond qui tour­nait avec la len­teur d’un der­nier souffle. Et la fenêtre. Ceci­ly s’en approcha.

Le jar­din, oui. Des bou­gain­vil­liers, des hibis­cus, un pal­mier dat­tier. Mais au-delà du jar­din, si l’on se pen­chait un peu — et Ceci­ly se pen­cha — on aper­ce­vait un frag­ment du Nil, une lame d’argent entre les feuillages, et au-delà, la rive ouest. La rive des morts. La rive où, quelque part dans le sable, sous un amon­cel­le­ment de pierres et de silence, dor­mait le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas, reine guer­rière de Méroé, celle qui avait fait plier les légions d’Au­guste, celle dont la tombe por­tait dans les registres offi­ciels le nom de Regi­nald Bla­ck­more comme si c’é­tait lui qui l’a­vait tirée de l’oubli.

Ceci­ly posa le car­ton à des­sins sur le bureau.

Elle sor­tit de sa poche une lettre qu’elle avait lue si sou­vent que le papier com­men­çait à se désa­gré­ger aux pliures. Une seule feuille, une écri­ture qu’elle ne connais­sait pas, une signa­ture réduite à une ini­tiale — M. — et ces mots :

« Le site de Gebel Bar­kal sera rou­vert en jan­vier 1938 par une expé­di­tion pri­vée. Si la véri­té vous inté­resse encore, venez à Assouan avant la fin de l’an­née. Des­cen­dez au Old Cata­ract. Attendez. »

Attendre. C’é­tait tout ce qu’on lui deman­dait. Attendre dans cet hôtel qui sen­tait le jas­min et les secrets. Attendre que quelque chose remonte à la sur­face — un objet, un aveu, une preuve, quelque chose.

Le soleil décli­nait. La lumière dans la chambre vira du blanc au doré, puis du doré à l’ambre, puis l’ambre com­men­ça à rou­gir et Ceci­ly com­prit que le cré­pus­cule d’As­souan n’a­vait pas chan­gé non plus — il res­tait ce spec­tacle insen­sé, cette ago­nie magni­fique du jour qui trans­for­mait le Nil en cuivre fon­du, les rochers en braise, le ciel en plaie ouverte.

Quelque part dans l’hô­tel, quel­qu’un jouait du pia­no. Un noc­turne de Cho­pin, joué len­te­ment, avec des hési­ta­tions, comme si le pia­niste cher­chait les notes dans un sou­ve­nir très ancien.

Ceci­ly s’as­sit sur le lit et fer­ma les yeux.

Elle était revenue.

CHA­PITRE 2 — LA TERRASSE

Le matin frap­pa à sa fenêtre comme un visi­teur impoli.

Ceci­ly avait dor­mi par frag­ments — des mor­ceaux de som­meil arra­chés à une nuit peu­plée de bruits qu’elle avait oubliés. Le chant d’un muez­zin à quatre heures, d’a­bord loin­tain puis rejoint par un deuxième, un troi­sième, un qua­trième, jus­qu’à ce que toute la ville d’As­souan semble vibrer d’une seule voix grave et lan­ci­nante. Puis le silence, un silence si com­plet qu’on enten­dait le Nil cou­ler en contre­bas, un frois­se­ment d’eau contre la pierre, un mur­mure de géant endor­mi. Puis les oiseaux — des dizaines, des cen­taines d’oi­seaux qui s’é­veillaient d’un coup comme si quel­qu’un avait don­né un signal, et le jar­din sous sa fenêtre était deve­nu une volière démente. Et enfin, avec le pre­mier rayon de soleil, la cha­leur, ins­tan­ta­née, impla­cable, qui s’ins­tal­lait dans la chambre comme un ani­mal familier.

Elle se leva, se lava le visage à l’eau tiède du broc — l’eau cou­rante du Old Cata­ract avait tou­jours eu un goût de fer et de cal­caire qui rap­pe­lait qu’on était au bord d’un fleuve et non d’une rivière —, enfi­la une robe en coton clair qu’elle n’a­vait pas por­tée depuis quatre ans, la robe d’As­souan, la robe des chan­tiers, et descendit.

La ter­rasse du Old Cata­ract était l’en­droit le plus civi­li­sé et le plus étrange du monde.

On y pre­nait le petit-déjeu­ner face à un pano­ra­ma qui ren­dait caduque toute conver­sa­tion. Le Nil, à cet endroit, n’é­tait plus un fleuve — c’é­tait une mer inté­rieure semée d’îles, de rochers, de bancs de sable dorés, avec les felouques qui glis­saient des­sus comme des oiseaux blancs aux ailes déployées. L’île Élé­phan­tine occu­pait le centre du pay­sage, mas­sive et verte, avec les ruines du temple de Khnoum à sa pointe sud et les mai­sons nubiennes aux cou­leurs écla­tantes — bleu, jaune, orange — qui sem­blaient peintes par un enfant joyeux. Au-delà, la rive ouest, nue, lunaire, les col­lines de sable où dor­maient les tom­beaux des nobles de l’An­cien Empire. Et au-des­sus de tout cela, le ciel — ce ciel d’As­souan qui n’a pas de fond, qui ne s’ar­rête nulle part, un ciel de ver­tige pur.

Mais per­sonne, sur la ter­rasse, ne regar­dait le paysage.

Tout le monde se regardait.

C’é­tait la règle non écrite du Old Cata­ract : le spec­tacle n’é­tait pas le Nil. Le spec­tacle, c’é­taient les autres.

Ceci­ly s’ins­tal­la à une petite table en fer for­gé, légè­re­ment en retrait, un poste d’ob­ser­va­tion idéal. Un ser­veur nubien en veste blanche et gants de coton lui appor­ta du thé, des toasts, de la confi­ture d’a­bri­cot et un demi-pam­ple­mousse rose qu’il avait décou­pé en étoile avec une pré­ci­sion chi­rur­gi­cale. Elle le remer­cia en arabe — le mot lui revint tout seul, Chou­kran, comme un réflexe d’un autre temps — et l’homme sou­rit avec une sur­prise polie.

Puis elle regarda.

À la table la plus en vue, la plus proche de la balus­trade qui sur­plom­bait le Nil, un homme en cos­tume blanc imma­cu­lé pre­nait son petit-déjeu­ner avec la solen­ni­té d’un prêtre offi­ciant un rituel. Il était mince, d’âge indé­ter­mi­né — quelque part entre cin­quante et l’é­ter­ni­té —, les che­veux noirs gomi­nés en arrière, un visage allon­gé et oli­vâtre où brillaient des yeux d’une noir­ceur d’encre. Devant lui, dis­po­sés en demi-cercle à côté de son assiette, sept sca­ra­bées en lapis-lazu­li, cha­cun de la taille d’un pouce, posés sur un car­ré de velours noir. Il les dépla­çait de temps en temps, comme des pièces d’é­checs, sans rai­son appa­rente. Un domes­tique se tenait debout der­rière sa chaise — un homme mas­sif, au crâne rasé, qui ne bou­geait pas, ne par­lait pas, ne sem­blait même pas res­pi­rer. C’é­tait, appren­drait Ceci­ly, le Comte Orsini-Donadoni.

Deux tables plus loin, deux femmes d’un cer­tain âge — l’une grande et sèche, l’autre petite et ronde, comme un point d’ex­cla­ma­tion à côté d’un point — tri­co­taient en tan­dem face au Nil. Elles ne regar­daient jamais leur ouvrage. Leurs yeux, petits, vifs, mobiles comme ceux des lézards, balayaient la ter­rasse sans inter­rup­tion, enre­gis­traient tout, ne man­quaient rien. Elles por­taient des cha­peaux à larges bords qui auraient été à la mode dix ans plus tôt, des robes en liber­ty fanée, et des expres­sions de par­faite béa­ti­tude qui ne trom­paient per­sonne. De temps en temps, l’une mur­mu­rait quelque chose à l’autre, et l’autre répon­dait par un mou­ve­ment de tête presque imper­cep­tible, comme un signal codé. Daph­né et Pru­dence Car­mi­chael. Ceci­ly ne les connais­sait pas encore — mais elle sen­tit, avec l’ins­tinct que quatre ans d’hu­mi­lia­tion avaient aigui­sé comme un cou­teau, qu’il fal­lait se méfier de ces deux-là.

À une table d’angle, un homme immense — immense en lar­geur et en hau­teur, un monu­ment humain — étu­diait un frag­ment de papy­rus éta­lé à côté de son assiette avec une loupe en or dont le manche était gra­vé de runes. Il avait une barbe blonde qui lui des­cen­dait jus­qu’à la poi­trine, des yeux d’un bleu si pâle qu’ils sem­blaient déco­lo­rés par le soleil, et des mains de géant qui mani­pu­laient le papy­rus avec une déli­ca­tesse de sage-femme. Un verre de quelque chose qui n’é­tait pas du jus d’o­range — à sept heures du matin — était posé à côté de son coude. Le Pro­fes­seur Axel Wen­ners­tröm. Ceci­ly le recon­nut immé­dia­te­ment. Il avait vieilli — mais les géants ne vieillissent pas vrai­ment, ils s’é­rodent, comme les falaises. La der­nière fois qu’elle l’a­vait vu, c’é­tait sur le chan­tier de Gebel Bar­kal, en 1933. Il déchif­frait des ins­crip­tions méroï­tiques à dix mètres de l’en­droit où elle avait trou­vé l’en­trée du tombeau.

Il avait été là. Il savait.

Il leva les yeux de son papy­rus et croi­sa son regard. Quelque chose pas­sa dans ses iris déla­vés — de la recon­nais­sance, peut-être, ou de la gêne, ou cette forme par­ti­cu­lière de lâche­té intel­lec­tuelle qui consiste à savoir la véri­té et à la consi­dé­rer comme un pro­blème secon­daire. Il incli­na la tête, un salut minus­cule, et replon­gea dans son papyrus.

Ceci­ly nota men­ta­le­ment : Wen­ners­tröm est ici. Wen­ners­tröm boit du schnaps au petit-déjeu­ner. Wen­ners­tröm m’a recon­nue et ne veut pas me parler.

Un bruis­se­ment de soie noire des­cen­dit l’es­ca­lier qui menait à la ter­rasse. Tous les regards conver­gèrent — y com­pris ceux des sœurs Car­mi­chael, y com­pris ceux du Comte, y com­pris ceux du Pro­fes­seur qui leva sa loupe comme si la femme qui des­cen­dait était elle-même un arte­fact à déchiffrer.

Faï­za al-Rashid por­tait une robe longue en soie noire qui aurait été aus­tère sur n’im­porte qui d’autre mais qui, sur elle, deve­nait une décla­ra­tion de guerre. Des lunettes noires, immenses, qui man­geaient la moi­tié de son visage. Des che­veux d’un noir de jais tirés en arrière en un chi­gnon ser­ré. Des boucles d’o­reilles en or — deux crois­sants de lune qui cap­taient la lumière et la ren­voyaient comme des signaux de phare. Elle tra­ver­sa la ter­rasse sans regar­der per­sonne et s’ins­tal­la à une table iso­lée, à l’ombre d’un bou­gain­vil­lier, avec la len­teur cal­cu­lée d’une actrice qui sait que le silence est plus effi­cace que n’im­porte quelle réplique. Le ser­veur se pré­ci­pi­ta. Elle com­man­da en arabe — un arabe du Caire, musi­cal, légè­re­ment dédai­gneux — un café turc, rien d’autre.

Ceci­ly ne savait pas encore qui elle était. Mais elle enten­drait sa voix le soir même, mon­tant depuis un bal­con du pre­mier étage — un chant ancien, une mélo­die nubienne qui sem­blait venir du fond des âges, por­tée par une voix si pure, si déchi­rante, qu’elle ferait taire jus­qu’au Nil.

Un qua­trième per­son­nage atti­ra son atten­tion — et celui-ci, elle faillit ne pas le voir. C’est d’ailleurs ce qui la frap­pa d’a­bord : l’art de ne pas être vue. Une femme d’une cin­quan­taine d’an­nées, petite, presque quel­conque, assise dans un coin de la ter­rasse avec un car­net et un crayon, écri­vait sans lever la tête. Elle por­tait une robe simple, beige, un cha­peau de paille, des chaus­sures plates. Rien de remar­quable. Et pour­tant — et Ceci­ly mit un moment à com­prendre ce qui l’in­tri­guait — ses yeux. Quand cette femme levait la tête, ce qui arri­vait à inter­valles régu­liers, ses yeux fai­saient le tour de la ter­rasse en trois secondes exac­te­ment, avec une pré­ci­sion de méca­nisme d’hor­lo­ge­rie, et dans ces trois secondes Ceci­ly eut la cer­ti­tude abso­lue que rien — ni le dépla­ce­ment d’un sca­ra­bée en lapis-lazu­li, ni le mou­ve­ment d’une aiguille à tri­co­ter, ni la cou­leur du verre de Wen­ners­tröm — ne lui avait échappé.

Puis les yeux redes­cen­daient sur le car­net et le crayon repre­nait son travail.

Ceci­ly la regar­da longtemps.

Ce fut Yous­sef Had­dad qui réso­lut l’é­nigme. Il appa­rut à côté de sa table comme s’il s’é­tait maté­ria­li­sé dans l’air — ce qui était, Ceci­ly le décou­vri­rait, sa manière habi­tuelle de se dépla­cer. Le concierge en chef du Old Cata­ract était un homme d’en­vi­ron cin­quante-cinq ans, nubien, d’une min­ceur de félin et d’une élé­gance qui ne devait rien aux vête­ments — bien que son cos­tume fût impec­cable, d’un gris anthra­cite qui absor­bait la lumière au lieu de la ren­voyer. Son visage avait la beau­té aus­tère des sta­tues de la XXVe dynas­tie — les pha­raons nubiens, ceux dont per­sonne ne par­lait, ceux que l’É­gypte offi­cielle pré­fé­rait oublier. Il sou­riait rare­ment, et quand il sou­riait, c’é­tait avec par­ci­mo­nie, comme quel­qu’un qui éco­no­mise une mon­naie rare.

— Miss Graves, dit-il. Bien­ve­nue. Nous vous avions gar­dé un souvenir.

Le nous était celui de l’hô­tel. Pas des employés, pas de la direc­tion — de l’hô­tel lui-même, comme si le bâti­ment avait une mémoire propre.

— Je ne savais pas que les hôtels avaient de la mémoire, dit Cecily.

— Celui-ci a plus de mémoire que de chambres, répon­dit Yous­sef. Et plus de secrets que de mémoire.

Il lais­sa un silence, puis, avec un geste presque imper­cep­tible du men­ton en direc­tion de la femme au carnet :

— Vous avez remar­qué Mrs. Christie.

Ceci­ly sen­tit quelque chose se contrac­ter dans sa poi­trine. Aga­tha Chris­tie. La femme au car­net, la femme aux yeux de radar, la femme qui écri­vait dans son coin avec l’in­vi­si­bi­li­té d’un pré­da­teur — c’é­tait Aga­tha Chris­tie. L’au­teur de ces romans que Ceci­ly avait dévo­rés pen­dant ses années d’exil lon­do­nien, ces archi­tec­tures de men­songes et de révé­la­tions qui l’a­vaient main­te­nue en vie dans les soi­rées les plus sombres, quand la rage contre Bla­ck­more deve­nait si épaisse qu’elle ne pou­vait plus respirer.

— Elle est ici depuis trois mois, pour­sui­vit Yous­sef. Elle écrit un roman. Un meurtre sur le Nil, paraît-il. Elle passe ses jour­nées à obser­ver les clients. Je crois qu’elle nous vole nos secrets pour les mettre dans ses livres.

Il dit cela sans reproche — presque avec fier­té, comme si être volé par Aga­tha Chris­tie était un honneur.

— Et les autres ? deman­da Ceci­ly en balayant la ter­rasse du regard.

Yous­sef prit une ins­pi­ra­tion si légère qu’on aurait pu la confondre avec un soupir.

— Le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni est arri­vé il y a une semaine. Trois malles, un domes­tique muet, et une pas­sion décla­rée pour la paléon­to­lo­gie. Per­sonne ne l’a vu fouiller quoi que ce soit, mais il com­mande beau­coup de cham­pagne. Les demoi­selles Car­mi­chael sont ici depuis deux mois — elles disent écrire un guide de voyage, mais le guide ne semble avoir ni début ni fin. Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm est un habi­tué — il vient chaque hiver pour étu­dier ses papy­rus. Il boit trop, mais sa loupe ne tremble jamais. Madame al-Rashid est arri­vée hier — une can­ta­trice, dit-on. Du Caire. Un scan­dale, dit-on aus­si, mais les scan­dales du Caire ne voyagent pas bien jus­qu’à Assouan.

Il fit une pause et ajou­ta, plus bas :

— Son Altesse l’A­ga Khan arrive demain. Et Mr. Car­ter est atten­du en fin de semaine.

— Howard Carter ?

— Lui-même. Il est vieux, malade et furieux. Mais il vient toujours.

Yous­sef s’in­cli­na et dis­pa­rut aus­si silen­cieu­se­ment qu’il était appa­ru, absor­bé par l’ombre d’un cou­loir comme si l’hô­tel l’a­vait avalé.

Ceci­ly res­ta seule avec son thé refroi­di et le pano­ra­ma insen­sé. Le soleil mon­tait. La ter­rasse se rem­plis­sait. D’autres convives appa­rais­saient — des couples anglais en vête­ments de safa­ri qui n’a­vaient visi­ble­ment jamais vu un désert, un homme d’af­faires alle­mand qui lisait le Völ­ki­scher Beo­bach­ter avec une concen­tra­tion osten­ta­toire, une famille fran­çaise dont les trois enfants cou­raient entre les tables en criant pen­dant que la mère fumait une ciga­rette avec l’ex­pres­sion de quel­qu’un qui regrette cha­cune de ses déci­sions de vie.

Mais Ceci­ly ne voyait plus qu’une chose. Aga­tha Chris­tie avait levé les yeux de son car­net et la regar­dait. Pas fur­ti­ve­ment — fixe­ment. Avec une inten­si­té tran­quille, dénuée de toute gêne, comme un ento­mo­lo­giste qui vient de repé­rer un spé­ci­men inhabituel.

Leurs regards se croisèrent.

Chris­tie sou­rit — un sou­rire bref, un peu timide, presque enfan­tin, qui contras­tait vio­lem­ment avec la pré­ci­sion chi­rur­gi­cale de son obser­va­tion — et se replon­gea dans son carnet.

Ceci­ly por­ta la tasse de thé froid à ses lèvres.

Sur la ter­rasse du Old Cata­ract, un matin de décembre 1937, un sca­ra­bée en lapis-lazu­li venait de chan­ger de place, une aiguille à tri­co­ter venait de man­quer une maille pour la pre­mière fois en deux mois, un géant sué­dois venait de rem­plir son verre de schnaps à ras bord, une can­ta­trice en noir venait de reti­rer ses lunettes de soleil pour révé­ler des yeux immenses et rava­gés, et quelque part dans les entrailles de l’hô­tel, un concierge nubien venait d’ou­vrir un car­net à la reliure usée et d’y ins­crire, de sa belle écri­ture serrée :

« Miss Graves est reve­nue. Pré­ve­nir M. Beaumont. »

Le Nil cou­lait. Les felouques pas­saient. L’hô­tel respirait.

Et per­sonne, encore, n’é­tait mort.

CHA­PITRE 3 — LE FAN­TÔME DE BLACKMORE

Regi­nald Bla­ck­more était mort depuis un an et il n’a­vait tou­jours pas la décence de la lais­ser tranquille.

Ceci­ly pas­sa la mati­née dans sa chambre, le car­ton à des­sins ouvert sur le bureau, ses rele­vés éta­lés devant elle comme les pièces d’un pro­cès qu’elle ins­trui­sait seule depuis quatre ans. Elle les connais­sait par cœur — chaque trait, chaque cote, chaque anno­ta­tion grif­fon­née dans la marge avec ce crayon à papier 2B qu’elle uti­li­sait sur le ter­rain parce qu’il ne bavait pas sous la cha­leur. Et pour­tant elle les regar­dait encore, comme on regarde le visage d’un dis­pa­ru sur une pho­to­gra­phie, en cher­chant un détail qu’on aurait man­qué, un mes­sage caché dans l’ex­pres­sion, un indice que le pas­sé n’au­rait pas fini de livrer.

Le tom­beau de la Can­dace Ama­ni­re­nas. Ceci­ly fer­ma les yeux et se lais­sa glis­ser en arrière, dans le sable, dans le temps.

Mars 1933. Elle avait vingt-huit ans. Elle tra­vaillait comme assis­tante sur la mis­sion de Gebel Bar­kal — un site au nord du Sou­dan, à la fron­tière de la Haute-Égypte, où les pyra­mides de Méroé se dres­saient dans le désert comme les dents noires d’un monstre enfoui. La mis­sion était diri­gée par Regi­nald Bla­ck­more, de l’U­ni­ver­si­té de Cam­bridge. Bla­ck­more avait cin­quante-deux ans, une répu­ta­tion solide sans être écla­tante, un charme de renard et cette ambi­tion dévo­rante, presque phy­sique, qu’ont les hommes qui sentent que le temps leur échappe. Il vou­lait une grande décou­verte. Il en avait besoin. Sa car­rière stag­nait, les finan­ce­ments se taris­saient, ses rivaux à Oxford publiaient des articles brillants tan­dis que lui s’en­li­sait dans des fouilles mineures qui ne don­naient rien.

Ceci­ly, elle, ne cher­chait pas la gloire. Elle cher­chait la véri­té — ce qui, dans le monde de l’ar­chéo­lo­gie bri­tan­nique des années trente, était consi­dé­ré comme un handicap.

C’est elle qui avait remar­qué l’a­no­ma­lie stra­ti­gra­phique à trois cents mètres au sud du site prin­ci­pal. Une dépres­sion dans le ter­rain, presque invi­sible, que les géo­logues avaient clas­sée comme natu­relle. Mais Ceci­ly avait l’œil — cet œil que cer­tains archéo­logues pos­sèdent comme d’autres pos­sèdent l’o­reille abso­lue, cette capa­ci­té à lire le pay­sage comme un texte, à voir dans les ondu­la­tions du sable les traces de ce que les hommes avaient bâti puis oublié. Elle avait pas­sé trois semaines à étu­dier la dépres­sion, à prendre des mesures, à des­si­ner des coupes, et le 14 mars 1933, elle avait trou­vé l’entrée.

Un esca­lier de pierre, taillé dans le grès, qui des­cen­dait dans l’obscurité.

Elle se sou­ve­nait de la sen­sa­tion exacte. Pas de l’ex­ci­ta­tion — c’é­tait venu après. D’a­bord, il y avait eu la peur. Cette peur ances­trale, irrai­son­née, qu’on éprouve quand on ouvre une porte qui est res­tée fer­mée pen­dant deux mille ans. L’air qui mon­tait de l’es­ca­lier était froid — gla­cial, même — et il sen­tait quelque chose que Ceci­ly ne pou­vait décrire qu’en uti­li­sant un mot absurde : il sen­tait le temps. Le temps lui-même, comme une sub­stance, comme une matière pal­pable, un mélange de pous­sière miné­rale, de résine séchée, de bois décom­po­sé et de quelque chose d’autre, quelque chose de doux et d’ef­frayant qui était peut-être tout sim­ple­ment l’ab­sence de vie.

Elle était des­cen­due seule. Pro­to­cole vio­lé, règle enfreinte, impru­dence totale — et elle s’en fichait. Sa lampe à pétrole pro­je­tait des ombres mou­vantes sur les murs du cor­ri­dor et les ombres des­si­naient des sil­houettes qui sem­blaient mar­cher à côté d’elle, une pro­ces­sion fan­tôme. Au bout du cor­ri­dor, une chambre. Pas immense — peut-être quatre mètres sur cinq — mais entiè­re­ment peinte. Les murs étaient cou­verts de fresques d’une beau­té à cou­per le souffle : des scènes de bataille, une reine sur un char, des archers, des enne­mis romains recon­nais­sables à leurs casques et leurs glaives, et au centre du mur du fond, plus grande que nature, la Can­dace elle-même — une femme mas­sive, puis­sante, repré­sen­tée avec cette fran­chise phy­sique que l’art méroï­tique ne cher­chait pas à adou­cir. Elle avait des bras larges, un ventre rond, un visage de guer­rière au regard fixe, et elle tenait dans sa main gauche la tête cou­pée d’un sol­dat romain.

Ama­ni­re­nas. La reine borgne qui avait défié Auguste.

Ceci­ly avait pleu­ré. Debout dans le tom­beau, seule avec les morts, elle avait pleu­ré sans bruit et sans honte. Puis elle avait sor­ti son car­net et elle avait dessiné.

Quand elle était remon­tée, la nuit tom­bait sur le désert. Elle avait cou­ru — cou­ru comme une enfant — jus­qu’au cam­pe­ment, et elle avait tout racon­té à Bla­ck­more. Tout. L’es­ca­lier, le cor­ri­dor, la chambre, les fresques, la Can­dace. Elle lui avait mon­tré ses cro­quis, ses mesures, ses hypo­thèses. Elle avait les joues en feu et les mains qui trem­blaient et elle était la plus heu­reuse des femmes.

Bla­ck­more avait écou­té. Il avait regar­dé les des­sins. Il avait hoché la tête. Puis il avait dit, avec ce sou­rire — ce sou­rire qu’elle met­trait des années à déchif­frer et qui n’é­tait pas un sou­rire de joie mais de calcul :

— Magni­fique tra­vail, Ceci­ly. Magni­fique. Nous en repar­le­rons demain.

Le len­de­main, il l’a­vait envoyée au Caire pour une pré­ten­due urgence admi­nis­tra­tive. Quand elle était reve­nue, dix jours plus tard, le site avait été sécu­ri­sé, pho­to­gra­phié, cata­lo­gué — par Bla­ck­more et son équipe. Le nom de Ceci­ly n’ap­pa­rais­sait nulle part. Et six mois plus tard, le Jour­nal of Egyp­tian Archaeo­lo­gy publiait l’ar­ticle qui allait faire de Regi­nald Bla­ck­more une légende : « Dis­co­ve­ry of the Tomb of Can­dace Ama­ni­re­nas at Gebel Bar­kal ». Par Regi­nald H. Bla­ck­more, Uni­ver­si­té de Cam­bridge. Pas de co-auteur. Pas de men­tion. Pas même un remerciement.

Ceci­ly avait pro­tes­té. Elle avait écrit au jour­nal, à l’u­ni­ver­si­té, à la Royal Archaeo­lo­gi­cal Socie­ty. On l’a­vait écou­tée poli­ment. On avait haus­sé les sour­cils. Le Pro­fes­seur Bla­ck­more était un homme de la plus haute res­pec­ta­bi­li­té — n’é­tait-il pas exa­gé­ré, pour une jeune assis­tante, de reven­di­quer une décou­verte de cette impor­tance ? N’a­vait-elle pas, peut-être, confon­du le tra­vail de ter­rain avec l’in­ter­pré­ta­tion scien­ti­fique ? Et d’ailleurs, où étaient ses preuves ?

Ses preuves. Ses rele­vés ori­gi­naux — ceux qu’elle avait remis à Bla­ck­more le soir même de la décou­verte — avaient dis­pa­ru. Il ne res­tait que les copies qu’elle avait faites avant de les don­ner, des copies incom­plètes, sans les anno­ta­tions de ter­rain, sans les pho­to­gra­phies — car l’ap­pa­reil pho­to­gra­phique appar­te­nait à l’ex­pé­di­tion, c’est-à-dire à Blackmore.

Le monde aca­dé­mique l’a­vait broyée en silence. Pas de pro­cès public, pas de scan­dale — juste une porte qui se ferme, une invi­ta­tion qui n’ar­rive pas, un poste qui se vola­ti­lise, un nom qu’on cesse de pro­non­cer. En six mois, Ceci­ly Graves était pas­sée de jeune archéo­logue pro­met­teuse à per­sonne gra­ta nulle part. Elle était ren­trée à Londres. Elle avait trou­vé un emploi de cata­lo­gueuse au Bri­tish Museum — un pla­card, un bureau sans fenêtre, des tes­sons de pote­rie à éti­que­ter du matin au soir. Le purgatoire.

Et Bla­ck­more était deve­nu célèbre. Confé­rences, dis­tinc­tions, articles dans le Times. Le décou­vreur de la Can­dace. L’homme qui avait fait recu­ler les fron­tières de la connais­sance. Il rayonnait.

Puis il était mort.

En novembre 1936, à Khar­toum, offi­ciel­le­ment d’une fièvre sou­da­naise. Il avait cin­quante-cinq ans. La nécro­lo­gie du Times fai­sait deux colonnes. Celle du Jour­nal of Egyp­tian Archaeo­lo­gy, quatre pages. On l’en­ter­rait sous les louanges avec la même géné­ro­si­té qu’on l’a­vait enter­ré sous la terre.

Ceci­ly avait lu la nécro­lo­gie dans son bureau sans fenêtre et elle avait res­sen­ti — quoi ? Pas de la satis­fac­tion. Pas du sou­la­ge­ment. Quelque chose de pire : un vide. La fin de toute pos­si­bi­li­té de jus­tice. On ne fait pas le pro­cès d’un mort. On ne confronte pas un fan­tôme. La véri­té était enter­rée avec Bla­ck­more, scel­lée sous le marbre de sa répu­ta­tion, et Ceci­ly était condam­née à res­ter dans son pla­card pour l’éternité.

Jus­qu’à la lettre.

Elle la reprit, la relut une fois de plus. L’é­cri­ture était angu­leuse, légè­re­ment pen­chée vers la gauche — une écri­ture de gau­cher, peut-être, ou de quel­qu’un qui écri­vait dans une posi­tion incon­for­table. Le papier était du papier à lettres ordi­naire, sans en-tête, sans fili­grane. L’en­ve­loppe por­tait un cachet pos­tal d’As­souan. La date : octobre 1937. Et cette signa­ture — M. — qui ne disait rien et pou­vait dire n’im­porte quoi.

Qui savait ? C’é­tait la ques­tion qui tour­nait dans la tête de Ceci­ly depuis des semaines. Qui savait ce que Bla­ck­more avait fait ? Qui avait des preuves ? Et sur­tout — qui avait inté­rêt à ce que la véri­té éclate main­te­nant, un an après sa mort, au moment pré­cis où une nou­velle expé­di­tion allait rou­vrir le site ?

On frap­pa à sa porte.

Ceci­ly ran­gea la lettre dans la poche de sa robe et ouvrit. Le cou­loir était vide. Mais sur le sol, devant sa porte, quel­qu’un avait dépo­sé un objet enve­lop­pé dans un mor­ceau de tis­su. Elle le ramas­sa, refer­ma la porte, posa le paquet sur le bureau et l’ouvrit.

C’é­tait un scarabée.

Pas un sca­ra­bée en lapis-lazu­li comme ceux du Comte — un vrai sca­ra­bée funé­raire, en stéa­tite émaillée de bleu-vert, de la taille d’une noix. Un sca­ra­bée de cœur, celui qu’on pla­çait sur la poi­trine des morts pour que leur cœur ne témoigne pas contre eux au tri­bu­nal d’O­si­ris. Il était vieux — très vieux. Méroï­tique, à en juger par le style des hié­ro­glyphes gra­vés sur le plat. Et sur ces hié­ro­glyphes, Ceci­ly lut — avec cette aisance qui ne s’é­tait jamais effa­cée mal­gré les années d’exil — le nom de la Can­dace Amanirenas.

Quel­qu’un venait de dépo­ser devant sa porte un arte­fact volé du tombeau.

Ses mains trem­blèrent. Pas de peur — de fureur. Parce que cet objet n’au­rait jamais dû se trou­ver dans un hôtel. Il aurait dû être dans un musée, dans une vitrine, accom­pa­gné d’un car­tel por­tant son nom à elle — Ceci­ly Graves, archéo­logue, décou­vreuse du tom­beau. Au lieu de quoi il avait été pillé, extrait, trans­por­té illé­ga­le­ment, et dépo­sé sur son seuil comme un mes­sage — ou comme une menace.

Elle des­cen­dit dans le hall avec le sca­ra­bée ser­ré dans son poing. Beau­mont était à son poste, der­rière le comp­toir, le visage aus­si lisse qu’une porte fermée.

— Quel­qu’un a dépo­sé un objet devant ma chambre, dit Cecily.

— Quel genre d’objet ?

— Le genre qui devrait être dans un musée.

Beau­mont la regar­da un long moment. Il y avait quelque chose dans ses yeux — pas de la sur­prise, non. Quelque chose de plus ancien, de plus lourd. De la rési­gna­tion, peut-être. Ou de la peur.

— Miss Graves, dit-il d’une voix très basse. L’hô­tel reçoit beau­coup de visi­teurs. Cer­tains apportent des objets aux­quels ils ne devraient pas tou­cher. Ce n’est pas mon affaire de fouiller leurs bagages.

— Mais c’est votre affaire de savoir qui se pro­mène dans vos cou­loirs à…

Elle s’in­ter­rom­pit. Beau­mont avait bais­sé les yeux sur le sca­ra­bée qu’elle tenait ouvert dans sa paume, et son visage avait chan­gé. Ce n’é­tait plus de la rési­gna­tion. C’é­tait de la recon­nais­sance. Il connais­sait cet objet.

— Venez me voir demain matin, dit-il. Tôt. Avant le petit-déjeu­ner. J’ai quelque chose qui vous appartient.

Puis il se détour­na et fit signe au por­tier de s’oc­cu­per d’un couple d’A­mé­ri­cains qui fran­chis­sait la porte d’en­trée, char­gé de malles comme s’ils démé­na­geaient un continent.

Ceci­ly remon­ta dans sa chambre. Le sca­ra­bée pesait dans sa main comme une pro­messe — ou comme une bombe à retardement.

C’est dans le cou­loir du deuxième étage, juste avant de tour­ner vers sa porte, qu’elle croi­sa le Doc­teur Émile Kess­ler. Il sor­tait d’une chambre voi­sine avec sa sacoche de méde­cin et cet air de dis­trac­tion aimable qui sem­blait être son état per­ma­nent. Un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, mince, les che­veux châ­tains mêlés de gris, des lunettes rondes cer­clées d’or qui glis­saient constam­ment sur son nez et qu’il remon­tait avec l’in­dex comme un tic — un geste qui pou­vait pas­ser pour de la ner­vo­si­té mais qui était peut-être sim­ple­ment la marque d’un homme qui avait accep­té de ne jamais être tout à fait ajus­té au monde.

— Oh, dit-il en s’ar­rê­tant net, comme si la pré­sence d’un autre être humain dans un cou­loir d’hô­tel était un évé­ne­ment remar­quable. Vous êtes nouvelle.

— J’é­tais là avant vous, répon­dit Ceci­ly sans sourire.

— Pos­sible, pos­sible. Je ne remarque pas grand-chose avant mon troi­sième café. Kess­ler. Doc­teur Émile Kess­ler. Autri­chien de nais­sance, citoyen de nulle part par néces­si­té, méde­cin par voca­tion, et joueur de back­gam­mon par désespoir.

Il avait un accent — pas un accent épais de Vienne, mais quelque chose de plus sub­til, un léger tré­bu­che­ment sur les consonnes dures de l’an­glais, comme si sa langue mater­nelle tirait en arrière.

— Vous êtes méde­cin ici ? deman­da Cecily.

— Je soigne les tou­ristes qui ont trop pris le soleil et les diplo­mates qui ont trop pris le whis­ky. C’est à peu près la même chose, en termes de symp­tômes. Et vous ?

— Archéo­logue.

— Ah. Vous cher­chez des choses mortes.

— On peut dire ça.

Kess­ler remon­ta ses lunettes, la regar­da avec une atten­tion sou­daine qui contras­tait avec sa légè­re­té affi­chée, et dit — très dou­ce­ment, comme s’il par­lait à lui-même autant qu’à elle :

— Je connais­sais un archéo­logue, autre­fois. Bla­ck­more. Regi­nald Bla­ck­more. Un homme char­mant. Enfin — char­mant comme un cobra est char­mant. Il est venu ici plu­sieurs fois. La der­nière fois, il était malade. Il ne vou­lait pas que je l’exa­mine, mais j’ai insis­té — c’est ma malé­dic­tion, j’in­siste tou­jours. Et ce que j’ai vu…

Il s’in­ter­rom­pit. Ses yeux, der­rière les lunettes, s’é­taient assombris.

— Bla­ck­more n’est pas mort de fièvre, Miss… ?

— Graves. Ceci­ly Graves.

— Miss Graves. Bla­ck­more n’est pas mort de fièvre. Les fièvres ne laissent pas ce genre de marques.

Puis il s’ex­cu­sa, mur­mu­ra quelque chose à pro­pos d’un ren­dez-vous avec l’A­ga Khan pour une par­tie de back­gam­mon, et dis­pa­rut dans l’es­ca­lier avec cette démarche hési­tante de ceux qui ne savent jamais s’ils vont vers quelque chose ou s’ils fuient quelque chose d’autre.

Ceci­ly res­ta seule dans le cou­loir. La cha­leur de l’a­près-midi pesait sur l’hô­tel comme un cou­vercle. Les volets étaient fer­més, la lumière fil­trait en lames dorées à tra­vers les per­siennes, et dans ce demi-jour, le cou­loir du deuxième étage du Old Cata­ract res­sem­blait à ce qu’il était peut-être depuis tou­jours : un tom­beau hori­zon­tal peu­plé de vivants qui mar­chaient entre les murs sans savoir ce qui était enfoui sous leurs pieds.

Elle entra dans sa chambre, posa le sca­ra­bée sur la table de nuit et s’al­lon­gea sur le lit.

Bla­ck­more n’est pas mort de fièvre.

Les fièvres ne laissent pas ce genre de marques.

Le ven­ti­la­teur tour­nait. Les ombres tour­naient. Assouan tour­nait autour de l’hô­tel comme un fleuve autour d’une île.

Et le fan­tôme de Regi­nald Bla­ck­more, quelque part dans cette cha­leur, sou­riait de ce sou­rire qu’elle avait mis quatre ans à déchiffrer.

CHA­PITRE 4 — LA ROMANCIÈRE

Le cré­pus­cule tom­ba comme un rideau de théâtre — pas len­te­ment, pas gra­duel­le­ment, mais d’un coup, avec cette bru­ta­li­té magni­fique des cou­chers de soleil équa­to­riaux qui trans­forment le monde en bra­sier pen­dant dix minutes exac­te­ment avant de l’a­ban­don­ner à la nuit.

Ceci­ly était sur la terrasse.

Elle ne savait pas très bien pour­quoi. Elle aurait pu res­ter dans sa chambre, relire ses notes, exa­mi­ner le sca­ra­bée, dres­ser la liste de ses ques­tions et de ses soup­çons. Mais quelque chose l’a­vait atti­rée dehors — le même ins­tinct qui l’a­vait gui­dée vers la dépres­sion dans le sable, quatre ans plus tôt. L’ins­tinct de l’ar­chéo­logue : quand le sol vibre d’une manière par­ti­cu­lière, c’est qu’il y a quelque chose en dessous.

La ter­rasse vibrait.

Le Nil virait au cuivre. Les felouques ren­traient, leurs voiles latines abais­sées comme des ailes fati­guées. L’île Élé­phan­tine pre­nait des teintes de mala­chite et d’or. Sur la rive ouest, les col­lines funé­raires se décou­paient en noir contre un ciel de sang. Et au-des­sus de tout cela, le mau­so­lée de l’A­ga Khan — un petit dôme blanc per­ché sur la crête de la col­line, soli­taire, par­fait, absurde.

Les ser­veurs allu­maient les lan­ternes. De petites flammes oran­gées appa­rais­saient sur les tables comme des lucioles domes­ti­quées. Le bar en aca­jou, à l’in­té­rieur, ren­voyait des reflets d’ambre et de miel. Quel­qu’un jouait du oud dans un coin — un musi­cien nubien assis en tailleur sur un cous­sin, les yeux fer­més, les doigts cou­rant sur les cordes avec la même aisance qu’un scribe sur un papyrus.

Ceci­ly com­man­dait un gin tonic — on peut dire beau­coup de choses sur l’Em­pire bri­tan­nique, mais il avait au moins expor­té cette com­bi­nai­son par­faite du genièvre et de la qui­nine — quand la voix monta.

Elle venait du pre­mier étage. D’un bal­con qu’on ne voyait pas depuis la ter­rasse, caché par les bou­gain­vil­liers et les volets entrou­verts. Une voix de femme, seule, sans accom­pa­gne­ment, qui chan­tait une mélo­die que Ceci­ly ne recon­nut pas — quelque chose d’an­cien, d’an­té­rieur à la musique arabe clas­sique, quelque chose qui sem­blait venir d’a­vant les mots, d’a­vant les langues, d’un temps où le chant n’é­tait pas de l’art mais de la néces­si­té. Une com­plainte nubienne. Un chant du fleuve. Une voix si pure, si tra­gi­que­ment belle, que la ter­rasse entière se figea.

Le joueur de oud s’ar­rê­ta. Les ser­veurs s’im­mo­bi­li­sèrent, leurs pla­teaux en sus­pens. Le Comte Orsi­ni-Dona­do­ni posa son verre de cham­pagne. Les sœurs Car­mi­chael ces­sèrent de tri­co­ter. Le Pro­fes­seur Wen­ners­tröm fer­ma les yeux. Même les felouques, en contre­bas, sem­blaient ralen­tir, comme si le Nil lui-même écoutait.

Faï­za al-Rashid chantait.

Elle chan­tait l’his­toire d’une reine enter­rée avec ses secrets, une reine dont le nom avait été effa­cé des pierres par ceux qui l’a­vaient tra­hie, et dont la voix conti­nuait de réson­ner la nuit dans le désert, por­tée par le vent, pour que quel­qu’un — un jour, peut-être, dans mille ans — l’en­tende enfin et la rap­pelle à la lumière.

Ceci­ly sen­tit ses yeux brû­ler. Ce n’é­tait pas de la musique. C’é­tait un miroir.

— Elle a une voix qui oblige à dire la véri­té, dit quel­qu’un à côté d’elle. C’est pour ça qu’ils l’ont chas­sée du Caire.

Ceci­ly tour­na la tête. Aga­tha Chris­tie s’é­tait assise à la table voi­sine — ou y était depuis le début, invi­sible comme à son habi­tude, camou­flée par l’ombre d’un bou­gain­vil­lier et un verre de sher­ry. Elle por­tait la même robe beige que le matin, le même cha­peau de paille posé sur la table à côté de son éter­nel car­net. Mais dans la lumière des lan­ternes, son visage avait chan­gé — il était plus doux, plus ouvert, comme si le cré­pus­cule d’As­souan avait fait fondre quelque chose en elle.

— Par­don ? dit Cecily.

— Faï­za al-Rashid. On dit qu’elle a chan­té la véri­té sur quel­qu’un d’im­por­tant lors d’un concert au Caire — un ministre, ou un géné­ral, quel­qu’un qui ne sup­por­tait pas qu’on le démasque en public. C’est une habi­tude ancienne, chez les can­ta­trices arabes — glis­ser des véri­tés dans les orne­ments mélo­diques, comme des lames dans de la soie. L’au­dience com­prend. Le cou­pable com­prend. Et per­sonne ne peut rien prouver.

Chris­tie par­lait d’une voix calme, légè­re­ment hési­tante, avec un accent des Home Coun­ties qui contras­tait avec la pré­ci­sion de ses obser­va­tions. Elle n’a­vait rien de l’as­su­rance des écri­vains célèbres que Ceci­ly avait croi­sés dans les dîners lon­do­niens — ces hommes bar­dés de cer­ti­tudes qui par­laient d’eux-mêmes comme s’ils dic­taient leurs mémoires. Chris­tie res­sem­blait plu­tôt à quel­qu’un qui s’ex­cuse d’être intéressante.

— Vous êtes Aga­tha Chris­tie, dit Cecily.

— Mal­heu­reu­se­ment.

— Pour­quoi malheureusement ?

— Parce que quand les gens savent qui vous êtes, ils com­mencent à sur­veiller leurs gestes. Ils ont peur de finir dans un livre. Ce qui est absurde — les gens réels sont tou­jours moins inté­res­sants que les per­son­nages inven­tés. Les per­son­nages inven­tés ont la cour­toi­sie de ne pas men­tir au hasard.

Elle sou­rit — ce même sou­rire bref et presque timide que Ceci­ly avait aper­çu le matin — et ajouta :

— Vous, par exemple. Vous men­tez. Mais pas au hasard. Vous men­tez de manière très orga­ni­sée, ce qui est beau­coup plus intéressant.

— Je ne vous ai encore rien dit.

— Jus­te­ment. Vous êtes sur la ter­rasse du Old Cata­ract un soir de décembre, seule, avec un gin tonic que vous n’a­vez pas tou­ché et des yeux qui regardent la rive ouest comme si vous cher­chiez quelque chose de très pré­cis dans le noir. Vous êtes anglaise, vous êtes jeune, vous êtes ici sans com­pa­gnon, sans groupe, sans invi­ta­tion — ce qui veut dire que vous n’êtes pas tou­riste. Vos mains ont des cal­lo­si­tés qui ne viennent pas du jar­di­nage — elles viennent du manie­ment d’ou­tils, de pin­ceaux, de truelles peut-être. Et ce matin, quand Yous­sef vous a dit mon nom, quelque chose a chan­gé dans votre pos­ture — pas de la sur­prise, pas de l’ad­mi­ra­tion, mais de la recon­nais­sance. Vous recon­nais­sez les gens qui observent parce que vous êtes vous-même une obser­va­trice. Ce qui me dit que vous êtes pro­ba­ble­ment archéologue.

Ceci­ly la dévisagea.

— Vous faites ça avec tout le monde ?

— Seule­ment avec les gens qui m’in­té­ressent. Les autres, je les laisse à Poirot.

— Et Poi­rot, qu’est-ce qu’il dirait de moi ?

Chris­tie pen­cha la tête, comme si elle consul­tait un inter­lo­cu­teur invisible.

— Poi­rot dirait : cette jeune femme ment sur la rai­son de sa pré­sence ici. Elle pré­tend — ou pré­ten­dra, quand on le lui deman­de­ra — être venue pour le cli­mat, ou pour la nos­tal­gie, ou pour visi­ter des amis. Mais elle est venue pour quelque chose de pré­cis, quelque chose qu’elle a per­du et qu’elle espère retrou­ver. Et elle a peur — non pas de ne pas le trou­ver, mais de ce qu’elle décou­vri­ra en le cherchant.

Le chant de Faï­za s’é­tait tu. Le silence qui sui­vit était si com­plet qu’on enten­dait le cré­pi­te­ment des lan­ternes et, très loin, le cla­po­tis du Nil contre les rochers de la cataracte.

— Vous avez rai­son, dit Ceci­ly. Sur tout.

Elle ne savait pas pour­quoi elle disait cela. Elle avait pré­vu de ne faire confiance à per­sonne — c’é­tait la pre­mière règle, la seule règle, celle qu’elle s’é­tait répé­tée pen­dant tout le voyage. Ne fais confiance à per­sonne. L’hô­tel est un ter­rain miné. Chaque sou­rire est un piège possible.

Mais Aga­tha Chris­tie n’é­tait pas un piège. Chris­tie était — Ceci­ly le com­prit avec une clar­té sou­daine — exac­te­ment ce qu’elle parais­sait : une femme qui regar­dait le monde avec une curio­si­té sans cruau­té, qui démon­tait les men­songes non pas pour bles­ser mais pour com­prendre, et qui écri­vait des his­toires de meurtre parce que le meurtre était le seul acte humain assez violent pour for­cer la véri­té à sor­tir de sa cachette.

— Je suis archéo­logue, dit Ceci­ly. J’é­tais archéo­logue. On m’a volé une décou­verte. L’homme qui me l’a volée est mort. Et quel­qu’un m’a fait venir ici en me disant que je pour­rais prou­ver la vérité.

Chris­tie ne dit rien. Elle ne prit pas de notes. Elle ne deman­da pas de détails. Elle écou­ta — et son écoute avait une qua­li­té que Ceci­ly n’a­vait jamais ren­con­trée : une atten­tion totale, dépour­vue de juge­ment, qui don­nait à celui qui par­lait l’im­pres­sion d’être non pas obser­vé mais accueilli.

Puis Chris­tie dit, très doucement :

— Vous savez, dans mes romans, la per­sonne qui a le meilleur mobile est rare­ment le cou­pable. Et la per­sonne qui semble la plus inno­cente est presque tou­jours impli­quée d’une manière ou d’une autre. Ce qui veut dire que si quel­qu’un vous a fait venir ici, la ques­tion n’est pas ce que cette per­sonne veut vous don­ner — c’est ce qu’elle veut obte­nir de vous.

Ceci­ly sen­tit un fris­son — et ce n’é­tait pas le vent du désert, qui s’é­tait levé avec la nuit et souf­flait sur la ter­rasse en por­tant des odeurs de sable chaud et de tamaris.

— Vous pen­sez que c’est un piège ?

— Je pense que tout est tou­jours un piège. La ques­tion est de savoir quel genre de piège. Il y a les pièges qui se referment sur vous. Et il y a les pièges qui se referment sur quel­qu’un d’autre, et pour les­quels vous n’êtes que l’appât.

Elle prit une gor­gée de son sher­ry et regar­da le Nil, qui avait viré au noir.

— Poi­rot dirait : atten­tion aux gens qui veulent vous aider. Ce sont les plus dan­ge­reux. Pas parce qu’ils mentent, mais parce qu’ils croient sin­cè­re­ment que leur aide est dés­in­té­res­sée — et rien n’est plus aveu­glant que la sincérité.

— Même vous ? deman­da Cecily.

Chris­tie eut un rire — un rire court, sur­pris, presque juvénile.

— Sur­tout moi. Je suis roman­cière. Je fais sem­blant pour gagner ma vie. La seule dif­fé­rence entre un roman­cier et un men­teur, c’est que le roman­cier prévient.

Elles res­tèrent silen­cieuses un moment. Le joueur de oud avait repris, mais plus dou­ce­ment, un air mélan­co­lique qui s’en­rou­lait autour des colonnes de la ter­rasse comme de la fumée. Le Nil était deve­nu invi­sible — on ne le devi­nait plus qu’au son, ce mur­mure conti­nu, ce souffle de ser­pent géant glis­sant dans le noir.

— Si je vous raconte tout, dit Ceci­ly, qu’est-ce que vous ferez ?

— Ce que je fais tou­jours, répon­dit Chris­tie. J’é­cou­te­rai. Je pose­rai des ques­tions. Et si quel­qu’un finit par mou­rir — ce qui, dans mon expé­rience, arrive presque tou­jours quand il y a trop de secrets réunis dans un même lieu —, j’es­saie­rai de com­prendre pourquoi.

Ceci­ly la regar­da. La roman­cière était petite, presque insi­gni­fiante, assise dans l’ombre d’un bou­gain­vil­lier avec son sher­ry et son car­net. Mais ses yeux — ces yeux de radar, ces yeux d’hor­lo­gère qui démon­taient le monde en trois secondes — brillaient dans la lumière des lan­ternes avec quelque chose qui res­sem­blait à de la faim.

— D’ac­cord, dit Cecily.

Et elle com­men­ça à raconter.

Au-des­sus d’elles, depuis son bal­con invi­sible, Faï­za al-Rashid recom­men­ça à chan­ter. Un air dif­fé­rent cette fois — pas une com­plainte nubienne, mais quelque chose qu’on aurait pu prendre pour une ber­ceuse si les paroles n’a­vaient pas par­lé de sang, de sable et d’une reine dont per­sonne ne vou­lait se souvenir.

Loin en contre­bas, sur le Nil noir, une felouque glis­sait sans bruit. Tarek était assis à la barre, le visage tour­né vers l’hô­tel illu­mi­né. Il regar­dait la ter­rasse. Il voyait les deux femmes assises l’une en face de l’autre, pen­chées dans la lumière des lan­ternes comme deux conspi­ra­trices. Il ne pou­vait pas entendre leurs mots.

Mais il savait — avec cette cer­ti­tude tran­quille des gens du fleuve, de ceux qui lisent les cou­rants et les silences — que quelque chose venait de com­men­cer qui ne s’ar­rê­te­rait plus.

Il tira sur sa corde et la felouque s’en­fon­ça dans la nuit.

Lire la suite…

Read more
Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 5

 

La fin de l’été.

On lui don­na une heure pour récu­pé­rer ses affaires au Shepheard’s.

Un offi­cier l’ac­com­pa­gna. Dans le taxi, Dor­lange regar­dait défi­ler les rues du Caire — les mêmes rues qu’il avait par­cou­rues avec Nehad, la nuit, il y avait si peu de temps. Tout lui sem­blait étran­ger main­te­nant, comme un décor qu’on aurait démon­té et remon­té à l’i­den­tique, mais dont quelque chose aurait changé.

À l’hô­tel, rien n’a­vait bou­gé. La ter­rasse, les suf­fra­gis, les offi­ciers qui buvaient. Hatha­way était à sa table, évi­dem­ment, en train d’ex­pli­quer à un jeune capi­taine com­ment on aurait dû mener la campagne.

Dor­lange mon­ta à sa chambre. Ses affaires étaient là, intactes — les che­mises dans l’ar­moire, le livre sur la table de nuit, la valise sous le lit. Il fit ses bagages en cinq minutes. Il n’y avait pas grand-chose à emballer.

En redes­cen­dant, il croi­sa Ele­ni dans le couloir.

Elle por­tait une robe noire, cette fois. Ses che­veux étaient défaits. Elle avait l’air d’a­voir vieilli de dix ans.

— Vous par­tez, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une question.

— Oui.

— Pour où ?

— L’A­frique. Le Sud.

Elle hocha la tête. Elle ne deman­da pas pourquoi.

— C’est mieux, dit-elle. Il n’y a plus rien ici. Pour personne.

Elle le regar­da. Ses yeux fati­gués, son visage de femme qui avait trop perdu.

— Pre­nez soin de vous, Dor­lange. Où que vous alliez.

Elle ten­dit la main, tou­cha sa joue mal rasée. Une seconde. Puis elle s’é­loi­gna, dis­pa­rut dans sa chambre.

Dor­lange des­cen­dit l’escalier.

* * *

Dans le hall, Dur­rell l’attendait.

— Alors, dit-il. Vous partez.

— Vous êtes au courant.

— Je suis au cou­rant de tout. C’est mon métier.

Il avait son sou­rire d’a­vant, son sou­rire de séduc­teur iro­nique. Mais quelque chose avait chan­gé dans ses yeux.

— Je suis content qu’ils ne vous aient pas fusillé. Sin­cè­re­ment. Vous n’êtes pas un mau­vais type, Dor­lange. Juste un type qui s’est trom­pé de guerre.

— Et vous ? Vous ne vous êtes jamais trompé ?

— Tous les jours. Mais je me trompe du bon côté. C’est la seule dif­fé­rence qui compte.

Il lui ten­dit la main. Dor­lange la serra.

— Une der­nière chose, dit Dur­rell. Nehad.

Dor­lange sen­tit quelque chose se nouer dans sa gorge.

— Quoi, Nehad ?

— Elle n’a pas été arrê­tée. Elle est par­tie avant. Quel­qu’un l’a prévenue.

— Qui ?

— Je ne sais pas. Peut-être quel­qu’un qui tenait à elle. Peut-être un amant. Peut-être quel­qu’un qui se sen­tait coupable.

Il sou­rit.

— Le Caire est une ville étrange, Dor­lange. Les gens y font des choses qu’ils ne s’ex­pliquent pas eux-mêmes.

Il tour­na les talons et s’é­loi­gna vers le Long Bar.

* * *

Dor­lange sor­tit sur la terrasse.

C’é­tait la fin de l’a­près-midi. La lumière était dorée, presque tendre. Les para­sols pro­je­taient des ombres longues sur les tables. Des offi­ciers buvaient, des femmes riaient, des ser­veurs pas­saient avec des pla­teaux. La même scène qu’à son arri­vée, deux mois plus tôt. Comme si rien ne s’é­tait passé.

Il res­ta là un moment, sa valise à la main, à regarder.

Il pen­sa à tout ce qu’il avait vécu ici. Les nuits avec Nehad, les ruelles de Khan el-Kha­li­li, le mau­so­lée de la Cité des Morts. Les mes­sages trans­mis, les tra­hi­sons com­mises. L’a­mour — si c’é­tait de l’a­mour — et la peur. Tout ça se mélan­geait main­te­nant, for­mait une masse confuse qu’il n’ar­ri­vait pas à démêler.

Avait-il été un héros ou un salaud ? Un résis­tant ou un col­la­bo ? Il ne savait pas. Peut-être les deux. Peut-être ni l’un ni l’autre. Peut-être juste un homme per­du dans une guerre trop grande pour lui, qui avait fait ce qu’il avait pu, mal, et qui s’en allait main­te­nant avec sa honte et ses souvenirs.

L’of­fi­cier qui l’ac­com­pa­gnait s’approcha.

— Il faut y aller, monsieur.

Dor­lange hocha la tête.

Il tra­ver­sa la ter­rasse, des­cen­dit les marches, mon­ta dans le taxi qui l’at­ten­dait. Par la vitre arrière, il regar­da le She­pheard’s s’é­loi­gner — la façade blanche, les bal­cons de fer for­gé, les para­sols sur la terrasse.

Il ne revien­drait jamais.

* * *

Trois mois plus tard, en octobre 1942, les Bri­tan­niques lan­cèrent la bataille d’El-Ala­mein. Rom­mel fut repous­sé. Le Caire était sauvé.

Anouar el-Sadate fut empri­son­né jus­qu’à la fin de la guerre. Il devint pré­sident de l’É­gypte en 1970 et signa les accords de paix avec Israël. Il fut assas­si­né en 1981.

Le She­pheard’s Hotel fut incen­dié lors des émeutes du Caire en jan­vier 1952. Il ne res­ta rien de la ter­rasse, du Long Bar, des mou­cha­ra­biehs. Un nou­vel hôtel fut construit sur un autre empla­ce­ment, mais ce n’é­tait plus le même.

On ne sait pas ce qu’il advint de Nehad.

On ne sait pas ce qu’il advint de Dorlange.

Read more
Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 4

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 4

 

Août arri­va comme une fièvre.

La cha­leur était deve­nue une chose solide, un mur qu’on tra­ver­sait pour aller d’un endroit à l’autre. Les gens ne mar­chaient plus — ils se traî­naient, s’ar­rê­taient à l’ombre, repar­taient. Au She­pheard’s, les ven­ti­la­teurs tour­naient jour et nuit mais ne ser­vaient à rien. Les draps étaient trem­pés dès le réveil. On buvait de l’eau tiède, du thé tiède, du whis­ky tiède. On atten­dait le soir.

Les nou­velles du front avaient chan­gé. Rom­mel s’é­tait arrê­té. Les lignes s’é­taient sta­bi­li­sées à El-Ala­mein. Les Anglais par­laient de contre-offen­sive, de ren­forts amé­ri­cains, de tanks neufs qui arri­vaient d’É­gypte du Sud. L’at­mo­sphère au She­pheard’s s’é­tait déten­due — on riait plus fort, on buvait plus gai. La peur s’éloignait.

Mais pour Dor­lange, la peur ne fai­sait que commencer.

Il sen­tait quelque chose chan­ger autour de lui. Des regards qui duraient trop long­temps. Des conver­sa­tions qui s’ar­rê­taient quand il appro­chait. Mül­ler, le Suisse, qui lui sou­riait avec une cha­leur nou­velle, sus­pecte. Dur­rell qui ne plai­san­tait plus, qui l’é­vi­tait presque.

Un matin, au petit-déjeu­ner, deux offi­ciers bri­tan­niques qu’il n’a­vait jamais vus s’as­sirent à une table voi­sine. Ils ne le regar­dèrent pas une seule fois. Ils res­tèrent une heure, burent du thé, par­tirent. Le len­de­main, ils étaient là de nou­veau. Même table, même manège.

Dor­lange com­prit qu’il était surveillé.

* * *

Il essaya de joindre Nehad. Impossible.

Elle ne chan­tait plus au caba­ret — elle avait arrê­té deux semaines plus tôt, sans expli­ca­tion. Il ne savait pas où elle habi­tait. Il ne savait rien d’elle, en fait. Un pré­nom, une voix, un corps qu’il n’a­vait jamais tou­ché. Des nuits à mar­cher dans des ruelles, à trans­mettre des mes­sages dont il igno­rait le conte­nu. C’é­tait tout.

Il retour­na à Khan el-Kha­li­li, cher­cha l’é­choppe de thé où elle l’a­vait emme­né. Il la trou­va fer­mée, le rideau de fer bais­sé. Le vieux au nar­gui­lé avait disparu.

Il retour­na à la Cité des Morts, cher­cha le mau­so­lée où il avait ren­con­tré Sadate. Il ne le retrou­va pas. Toutes les ruelles se res­sem­blaient, toutes les tombes se res­sem­blaient. Il erra pen­dant des heures, s’é­ga­ra, finit par trou­ver un taxi qui le rame­na au Shepheard’s.

Dans le hall, Mül­ler l’attendait.

— Vous avez l’air fati­gué, Dor­lange. Ces pro­me­nades noc­turnes vous épuisent.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— Non, bien sûr.

Mül­ler sou­rit. Son sou­rire de tou­jours, poli, impénétrable.

— Vous savez, dit-il, Le Caire est une petite ville. Tout le monde connaît tout le monde. Et tout le monde parle. C’est comme ça.

Il posa une main sur l’é­paule de Dor­lange. Une main légère, amicale.

— Si j’é­tais vous, je ferais atten­tion. Les temps changent. Ce qui était pos­sible hier ne le sera plus demain.

Il s’é­loi­gna, de sa démarche de grand oiseau. Dor­lange res­ta plan­té dans le hall, le cœur battant.

* * *

Trois jours plus tard, Sadate fut arrêté.

Dor­lange l’ap­prit par Dur­rell, de tous les gens. Dur­rell qui s’as­sit à sa table, au Long Bar, sans y être invi­té, et qui com­man­da deux gins.

— Votre ami, dit-il. L’of­fi­cier égyp­tien. Ils l’ont pris cette nuit.

Dor­lange ne répon­dit pas. Il sen­tait le sang quit­ter son visage.

— Vous ne saviez pas ? Allons. Tout le monde sait que vous le connais­siez. Tout le monde sait ce que vous faisiez.

— Je ne fai­sais rien.

— Bien sûr que non.

Dur­rell but une gor­gée de gin. Il avait l’air fati­gué, lui aus­si. Fati­gué et triste.

— Écou­tez, Dor­lange. Je vous aime bien. Vous êtes un type inté­res­sant, à votre façon. Mais vous avez joué à un jeu dan­ge­reux, et main­te­nant c’est fini. Sadate va par­ler. Ils parlent tous, à la fin. Et quand il par­le­ra, votre nom sortira.

— Qu’est-ce que vous me suggérez ?

— De par­tir. Cette nuit, si pos­sible. Demain au plus tard. Pre­nez un train pour le Sud, Louxor, Assouan, n’im­porte où. Dis­pa­rais­sez quelques mois. Le temps que les choses se tassent.

Dor­lange regar­da Dur­rell. Son visage de séduc­teur fati­gué, ses yeux qui ne riaient plus.

— Pour­quoi vous me dites ça ?

— Parce que je ne suis pas un salaud. Contrai­re­ment à ce que vous pen­sez. Et parce que cette guerre dure­ra encore long­temps, et qu’on aura peut-être besoin de types comme vous, plus tard. Du bon côté.

Il finit son gin, se leva.

— Une der­nière chose. La chan­teuse. Nehad. Ne la cher­chez plus.

— Pour­quoi ?

— Parce qu’elle n’existe plus. Elle n’a jamais exis­té. Vous comprenez ?

Il par­tit sans se retourner.

* * *

Dor­lange ne par­tit pas.

Il aurait dû. Il le savait. Mais quelque chose le rete­nait — la fatigue, l’or­gueil, l’es­poir absurde que Dur­rell se trom­pait. Ou autre chose. Un désir de savoir. De com­prendre ce qui s’é­tait passé.

Nehad. Qui était-elle vraiment ?

Il pas­sa la nuit à retour­ner les pos­si­bi­li­tés dans sa tête. Elle l’a­vait choi­si, appro­ché, séduit — pas avec son corps, non, ils n’a­vaient jamais cou­ché ensemble, mais avec autre chose, quelque chose de plus fort. Elle l’a­vait emme­né vers Sadate, vers la conspi­ra­tion. Elle avait fait de lui un traître.

Pour­quoi ?

Parce qu’elle croyait à la cause ? Parce qu’elle le mani­pu­lait depuis le début ? Parce qu’elle tra­vaillait pour quel­qu’un d’autre — les Anglais, les Alle­mands, elle-même ?

Il ne savait pas. Il ne sau­rait jamais.

Le len­de­main matin, on frap­pa à sa porte.

Deux hommes en civil. Visages fer­més, cos­tumes frois­sés. Ils ne se pré­sen­tèrent pas.

— Mon­sieur Dor­lange ? Veuillez nous suivre.

* * *

Ils l’emmenèrent dans un bâti­ment près du Nil. Des bureaux, des cou­loirs, des portes fer­mées. On le fit attendre dans une pièce vide, avec une table et deux chaises. Il atten­dit trois heures. Per­sonne ne vint.

Puis un homme entra. Petit, gras, le crâne dégar­ni. Un Anglais, à l’accent.

— Mon­sieur Dor­lange. Je suis le major Hen­dricks. Ren­sei­gne­ment militaire.

Il s’as­sit en face de Dor­lange, posa un dos­sier sur la table.

— Vous êtes dans une situa­tion déli­cate. Très déli­cate. Vous le savez, n’est-ce pas ?

Dor­lange ne répon­dit pas.

— Nous avons arrê­té plu­sieurs per­sonnes cette semaine. Des offi­ciers égyp­tiens, des civils. Des gens qui com­plo­taient avec l’en­ne­mi. Votre nom est sor­ti. Plu­sieurs fois.

Il ouvrit le dos­sier, feuille­ta des pages.

— Vous avez ren­con­tré un cer­tain Anouar el-Sadate. Vous avez par­ti­ci­pé à des réunions clan­des­tines. Vous avez trans­mis des mes­sages par radio à des agents allemands.

Il leva les yeux.

— Ce sont des faits, mon­sieur Dor­lange. Pas des sup­po­si­tions. Des faits.

Le silence. Dor­lange enten­dait le sang battre dans ses tempes.

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Ce que nous voulons ?

Hen­dricks sou­rit. Un sou­rire de boucher.

— Nous vou­lons tout. Tout ce que vous savez. Les noms, les adresses, les réseaux. Com­ment vous avez été recru­té. Par qui. Pour qui vous tra­vailliez vraiment.

— Je ne tra­vaillais pour personne.

— Allons, mon­sieur Dor­lange. Nous savons que vous avez des contacts à Bey­routh. Nous savons que vous avez tra­vaillé pour Vichy. Nous savons beau­coup de choses.

Il se pen­cha en avant.

— La ques­tion est simple : vou­lez-vous coopé­rer, ou vou­lez-vous finir devant un pelo­ton d’exé­cu­tion ? Parce que c’est ce qui arrive aux espions, mon­sieur Dor­lange. Même aux espions français.

* * *

Dor­lange parla.

Pas tout de suite. Il résis­ta une heure, deux heures, répé­ta qu’il ne savait rien, qu’on l’a­vait mani­pu­lé, qu’il n’é­tait qu’un pion. Hen­dricks l’é­cou­tait sans bron­cher, pre­nait des notes, posait les mêmes ques­tions encore et encore.

Et puis Dor­lange craqua.

Ce fut la fatigue, peut-être. Ou la peur. Ou le sen­ti­ment que tout était fini de toute façon, que rien de ce qu’il dirait ne chan­ge­rait rien. Il par­la de Nehad, de Sadate, des réunions à Zama­lek, de la radio au Bir­ka. Il don­na des noms qu’il connais­sait à peine, des adresses qu’il n’é­tait pas sûr de se rap­pe­ler. Il par­la pen­dant des heures.

Quand ce fut fini, Hen­dricks refer­ma son dossier.

— Bien, dit-il. C’est un début.

— Qu’est-ce qui va m’arriver ?

— Ça dépend. De ce que vous nous avez dit, de ce que vous ne nous avez pas dit. De votre uti­li­té future.

Il se leva.

— Pour l’ins­tant, vous allez res­ter ici. Quelques jours, quelques semaines, on ver­ra. Vous serez bien trai­té. Mieux que vous ne le méritez.

Il sor­tit. La porte se refer­ma. Dor­lange res­ta seul, dans la pièce vide, avec le bruit du ven­ti­la­teur et le goût amer de sa propre lâche­té dans la bouche.

* * *

Il res­ta deux semaines dans ce bâtiment.

Une cel­lule, en fait — petite, propre, avec un lit et un lava­bo. On lui appor­tait des repas, des livres, des jour­naux. Per­sonne ne lui par­lait. Il ne savait pas si c’é­tait le jour ou la nuit, si Rom­mel avan­çait ou recu­lait, si le monde conti­nuait à tourner.

Il pen­sait à Nehad.

Il la revoyait dans le caba­ret, sa robe rouge, sa voix qui entrait par la peau. Il la revoyait à Khan el-Kha­li­li, mar­chant devant lui dans les ruelles. À Zama­lek, debout près de la porte, ses yeux qui ne cil­laient pas. Dans l’ap­par­te­ment du Bir­ka, à côté de la radio.

Qui était-elle ? Une patriote ? Une espionne ? Une femme qui l’a­vait aimé, à sa façon ?

Il ne savait pas. Il cher­chait dans ses sou­ve­nirs un indice, un signe, quelque chose qui lui aurait dit la véri­té. Il ne trou­vait rien. Elle était res­tée opaque jus­qu’au bout, un mys­tère qu’il n’a­vait jamais percé.

Et main­te­nant elle avait dis­pa­ru. Peut-être arrê­tée, peut-être en fuite, peut-être morte. Il ne sau­rait jamais.

* * *

Un matin, Hen­dricks revint.

— Bonne nou­velle, Dor­lange. Vous êtes libre.

Dor­lange le regar­da sans comprendre.

— Libre ?

— Rela­ti­ve­ment. Vous allez quit­ter l’É­gypte. Nous vous met­tons dans un avion pour Khar­toum, puis pour Braz­za­ville. La France Libre. Vous serez leur pro­blème, pas le nôtre.

— Pour­quoi ?

— Parce que vous n’êtes pas assez impor­tant pour qu’on vous fusille. Et parce que de Gaulle a besoin de tous les Fran­çais qu’il peut trou­ver, même les minables dans votre genre.

Il sou­rit.

— Consi­dé­rez ça comme une seconde chance. Vous n’en méri­tez pas une, mais la guerre est ain­si faite.

* * *

Lire la suite (et fin)…

Read more
Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 5 (fin)

Une sai­son au She­pheard’s — Par­tie 3

Une sai­son au Shepheard’s

Une sai­son au Shepheard’s

Par­tie 3

 

Elle l’emmena à la Cité des Morts.

Le taxi les dépo­sa à la lisière du quar­tier, là où la ville s’ar­rê­tait et où com­men­çait autre chose. Des tombes, d’a­bord — des mau­so­lées, des dômes, des pierres blanches sous la lune. Puis des mai­sons, basses, col­lées aux tombes, construites entre elles, contre elles, par­fois dedans. Des lumières aux fenêtres. Des gens qui vivaient là, par­mi les morts.

Dor­lange n’a­vait jamais vu ça.

— Les Anglais ne viennent pas ici, dit Nehad. Ils ont peur.

— Peur de quoi ?

— De tout. Des morts, des vivants, de ce qu’ils ne com­prennent pas. C’est pour ça qu’ils perdront.

Ils mar­chèrent dans des ruelles étroites, entre des murs de pierre. Par­fois une porte s’ou­vrait, on aper­ce­vait une cour, une femme qui cui­si­nait, des enfants qui jouaient. La vie ordi­naire, au milieu des tombes. Dor­lange avait l’im­pres­sion de mar­cher dans un rêve — un de ces rêves où l’on sait qu’on rêve mais où l’on ne peut pas se réveiller.

Nehad s’ar­rê­ta devant un mau­so­lée plus grand que les autres. Un dôme, un por­tail de bois sculp­té, des ver­sets du Coran gra­vés dans la pierre. Elle frap­pa trois coups, atten­dit, frap­pa encore.

La porte s’ouvrit.

Un homme les fit entrer. À l’in­té­rieur, des lampes à pétrole, des tapis sur le sol, des cous­sins. Une dizaine de per­sonnes étaient assises en cercle. Dor­lange recon­nut Sadate, au fond, ados­sé à un pilier. Les autres, il ne les connais­sait pas — des jeunes, sur­tout, en cos­tume ou en uni­forme, avec des visages tendus.

— Asseyez-vous, dit Sadate.

Dor­lange s’as­sit. Nehad res­ta debout, près de la porte.

— Vous savez pour­quoi vous êtes ici ?

— Non.

— Vous mentez.

Sadate sou­rit. Ce sou­rire mince qui ne réchauf­fait rien.

— Vous êtes ici parce que vous êtes Fran­çais. Parce que la France a été humi­liée, occu­pée, tra­hie. Parce que vous savez ce que c’est de vivre sous la botte d’un autre. Parce que vous nous comprenez.

Il se pen­cha en avant.

— Et parce que vous avez des contacts. À Bey­routh. Des gens qui peuvent faire pas­ser des mes­sages. Des infor­ma­tions, des hommes, de l’argent.

Dor­lange sen­tit quelque chose se gla­cer dans sa poitrine.

— Com­ment savez-vous ça ?

— Je sais beau­coup de choses. Je sais que vous n’êtes pas négo­ciant. Je sais que vous avez tra­vaillé pour Vichy, puis que vous avez chan­gé de camp. Ou fait sem­blant. Je sais que vous êtes au Caire pour une rai­son que vous ne dites pas. Et je sais que les Anglais com­mencent à s’in­té­res­ser à vous.

Dor­lange regar­da Nehad. Elle ne cil­lait pas.

— Qu’est-ce que vous vou­lez ? demanda-t-il.

— Une chose simple. Nous avons des amis, en Libye, de l’autre côté des lignes. Des Alle­mands. Ils veulent nous aider. Mais les com­mu­ni­ca­tions sont dif­fi­ciles. Nous avons besoin d’un inter­mé­diaire. Quel­qu’un qui ne soit pas Egyp­tien. Quel­qu’un que les Anglais ne sur­veillent pas encore de trop près.

— Vous vou­lez que je passe des mes­sages aux Allemands ?

— Je veux que vous nous aidiez à libé­rer l’Égypte.

Le silence, après ça. Dor­lange enten­dait son propre cœur, le gré­sille­ment des lampes, la res­pi­ra­tion des hommes autour de lui. Dehors, un chien aboyait quelque part entre les tombes.

— Et si je refuse ?

Sadate haus­sa les épaules.

— Vous êtes libre. Vous pou­vez par­tir, retour­ner à votre hôtel, boire vos whis­kys, attendre la fin de la guerre. Per­sonne ne vous fera de mal. Mais vous savez des choses, main­te­nant. Des choses qui peuvent être dan­ge­reuses. Pour vous.

Il n’a­vait pas besoin de préciser.

Dor­lange pen­sa au She­pheard’s, à la ter­rasse, aux flo­cons noirs qui tom­baient du ciel. Il pen­sa à Dur­rell qui l’ob­ser­vait. Il pen­sa à sa chambre moite, à sa vie d’a­vant qui n’exis­tait plus, à tout ce qu’il avait perdu.

Il regar­da Nehad. Elle le regar­dait. Ses yeux, dans la lumière des lampes, brillaient d’un éclat étrange.

— D’ac­cord, dit-il.

* * *

Les semaines qui sui­virent furent les plus étranges de sa vie.

En sur­face, rien ne chan­gea. Dor­lange conti­nuait de vivre au She­pheard’s, de prendre ses repas dans la grande salle, de boire sur la ter­rasse. Il par­lait avec Dur­rell, évi­tait Mül­ler, saluait Ele­ni d’un signe de tête. Il jouait son rôle de pen­sion­naire oisif, de Fran­çais à la dérive.

Mais la nuit, il deve­nait quel­qu’un d’autre.

Nehad venait le cher­cher après minuit. Ils pre­naient des taxis, chan­geaient de voi­ture, mar­chaient. Elle l’emmenait dans des appar­te­ments, des arrière-bou­tiques, des caves. Il ren­con­trait des gens — des offi­ciers, des fonc­tion­naires, des étu­diants. Il trans­met­tait des mes­sages, rece­vait des enve­loppes, appre­nait des noms qu’il oubliait aussitôt.

Il ne com­pre­nait pas tout ce qu’il fai­sait. C’é­tait peut-être mieux ainsi.

Une nuit, Nehad l’emmena au Birka.

Il connais­sait le quar­tier de répu­ta­tion — le quar­tier des bor­dels, près de Clot Bey. Les sol­dats aus­tra­liens y des­cen­daient le soir, cher­chaient des filles, se bat­taient, se fai­saient détrous­ser. Les Anglais y envoyaient la police mili­taire pour ramas­ser les épaves.

Nehad mar­chait vite, le visage cou­vert. Dor­lange la sui­vait. Les rues étaient étroites, mal éclai­rées, pleines de types ivres et de femmes far­dées. Des musiques sor­taient des mai­sons — des gra­mo­phones, des tam­bours, des voix. Ça puait la bière, le haschisch, la sueur.

Ils entrèrent dans un immeuble déla­bré, mon­tèrent deux étages. Nehad frap­pa à une porte. Un homme ouvrit — petit, ner­veux, le crâne rasé.

— C’est lui ? deman­da-t-il en arabe.

Nehad répon­dit quelque chose. L’homme les fit entrer.

L’ap­par­te­ment était minus­cule, cras­seux. Un mate­las par terre, une table, deux chaises. Sur la table, une radio — une vraie radio émet­trice, avec des cadrans et des fils.

— Il faut trans­mettre un mes­sage, dit Nehad. Ce soir.

Dor­lange regar­da la radio. Il regar­da l’homme. Il regar­da Nehad.

— Vous savez ce que ça veut dire, si on nous trouve ici ?

— Oui.

— La cour mar­tiale. Le pelo­ton d’exécution.

— Oui.

Elle le regar­dait de ses yeux qui ne cil­laient pas.

— Vous avez peur ?

Il avait peur. Bien sûr qu’il avait peur. Mais il y avait autre chose aus­si, quelque chose qu’il n’ar­ri­vait pas à nom­mer — une exci­ta­tion, une fièvre, le sen­ti­ment d’être enfin vivant après des années de sommeil.

— Non, dit-il.

L’homme s’as­sit devant la radio, com­men­ça à taper un mes­sage en morse. Dor­lange le regar­dait faire. Les points, les traits, le gré­sille­ment de l’ap­pa­reil. Quelque part dans le désert, de l’autre côté des lignes, quel­qu’un rece­vait ces signaux.

Quand ce fut fini, l’homme étei­gnit la radio, la démon­ta, ran­gea les pièces dans un sac.

— Par­tez, dit-il. Sépa­ré­ment. Ne reve­nez pas ici.

* * *

Cette nuit-là, en ren­trant au She­pheard’s, Dor­lange trou­va Ele­ni sur la terrasse.

Elle était seule, comme tou­jours. Une ciga­rette à la main, un verre devant elle. La ter­rasse était déserte à cette heure — quatre heures du matin, le silence avant l’aube.

— Vous ne dor­mez pas, dit Dorlange.

— Vous non plus.

Il s’as­sit à sa table. Elle ne pro­tes­ta pas.

— Vous sen­tez bizarre, dit-elle. Comme quel­qu’un qui revient de loin.

— Je me promenais.

— À quatre heures du matin.

— J’aime mar­cher la nuit.

Elle sou­rit. Un sou­rire fati­gué, sans illusion.

— Vous men­tez, dit-elle. Mais ça ne fait rien. Tout le monde ment, ici. C’est la seule façon de survivre.

Elle but une gor­gée de son verre. Du cognac, à l’odeur.

— Vous savez ce que j’ai­mais, à Salo­nique ? Les matins. Le soleil sur la mer, les pêcheurs qui ren­traient, l’o­deur du café. Mon mari et moi, on s’as­seyait sur le bal­con, on ne disait rien, on regar­dait. C’é­tait avant la guerre. Avant tout.

Elle écra­sa sa cigarette.

— Mon mari est mort à Alexan­drie. Une crise car­diaque, dans le taxi qui nous emme­nait au port. Il est mort la main dans ma main, sans un mot. Je l’ai enter­ré dans un cime­tière que je ne retrou­ve­rai jamais.

Dor­lange ne dit rien. Il n’y avait rien à dire.

— Et main­te­nant je suis ici, dit Ele­ni. Dans cet hôtel absurde, avec ces Anglais absurdes, à attendre que le monde finisse. Ou qu’il recom­mence. Je ne sais plus très bien.

Elle le regar­da. Ses yeux, dans l’obs­cu­ri­té, brillaient de quelque chose qui res­sem­blait à de la fièvre.

— Vous êtes dif­fé­rent des autres, Dor­lange. Je ne sais pas pour­quoi, mais vous êtes dif­fé­rent. Vous por­tez quelque chose. Un secret, une dou­leur, je ne sais pas. Ça se voit.

Elle posa sa main sur la sienne. Une main froide, sèche.

— Faites atten­tion à vous. Cette ville mange les gens comme vous.

Elle se leva, ren­tra dans l’hô­tel. Dor­lange res­ta sur la ter­rasse, à regar­der le ciel pâlir. Quelque part, le pre­mier appel à la prière mon­tait de la ville.

Il pen­sa à Nehad, à la radio dans l’ap­par­te­ment cras­seux, aux mes­sages qui par­taient vers le désert. Il pen­sa à Sadate et à ses yeux d’aigle. Il pen­sa à Ele­ni et à sa main froide.

Il était en train de se perdre. Il le savait. Et il ne fai­sait rien pour l’empêcher.

* * *

Lire la suite…

Read more