Prendre le temps et gar­der la lumière

Prendre le temps et gar­der la lumière

Prendre le temps

Et gar­der la lumière

Une étude très sérieuse des minutes qui passent

Au coeur d’un hiver qui res­semble à un automne, la nuit la plus longue est déjà pas­sée par là, un peu ven­teuse, un peu plu­vieuse par inter­mit­tence ; rien de très sérieux. La lumière du soleil illu­mi­nait hier matin le pignon de la mai­son de la voi­sine en cares­sant le cré­pi. Ce matin, il n’est plus ques­tion de ça, la nature semble avoir envie de faire grise mine. Mais il n’empêche que le temps s’est arrê­té, tout est silen­cieux, non pas triste, mais au contraire lumi­neux et por­teur de joie.

Quand j’é­tais gamin, les hivers étaient sou­vent froids, la neige fai­sait son appa­ri­tion même si on ne l’at­ten­dait pas ; je me sou­viens que mon grand-père m’a­vait emme­né chez le coif­feur (je por­tais à l’é­poque une coupe indé­fi­nis­sable à laquelle je ne com­pre­nais rien et qu’il fal­lait entre­te­nir) et qu’à notre retour, il était tom­bé trente cen­ti­mètres de neige dans ces rues qui n’a­vaient pas l’ha­bi­tude d’en voir. Alors nous avons fait un bon­homme de neige énorme, les mains recou­vertes de moufles qui ne sor­taient jamais du pla­card, ce qui n’empêchait nul­le­ment les doigts de geler, rouges et humides, engour­dis sous le tis­su qui ne ser­vait qu’à pro­té­ger de la mor­sure du froid, mais pas de l’hu­mi­di­té. Les pieds en pre­naient pour leur grade, ils finis­saient géné­ra­le­ment dans une bas­sine d’eau chaude à attendre que la vie coule à nou­veau dans les veines.

C’est un temps qui est loin­tain désor­mais et qui s’é­loigne de plus en plus. Pas de tris­tesse, pas de nos­tal­gie, une nos­tal­gie qui ne ser­vi­rait qu’à dif­fu­ser l’ai­greur d’une vie qui a dis­pa­ru. Les moments de la vie changent, on perd sou­vent beau­coup mais on gagne sou­vent autant, les époques se suc­cèdent et celles qui ont dis­pa­ru sont le ter­reau des pro­chaines ; il faut alors se lais­ser por­ter, se lais­ser gui­der sans bar­gui­gner.

La lumière est là pour tra­hir l’obs­cu­ri­té de jours qui ne durent pas assez long­temps.

Le vent finit par chas­ser les nuages, lais­sant place à une coton­nade tein­tée de bleu, fra­gile et mou­vante. Un autre jour passe, une per­cée lumi­neuse dans un ciel de plomb ; les feuilles d’eu­ca­lyp­tus dégou­linent d’eau froide et se teintent d’o­range. Il est temps de prendre le temps.

Fai­sons comme si rien n’é­tait, détour­nons le regard. Voi­ci venu le temps où la cana­pé est mon meilleur ami, mon refuge. Un plaid en polaire, les jambes recro­que­villées, blot­ti sous des épais­seurs moel­leuses, sur des cous­sins empi­lés, je me laisse aller à rêver, sans même prendre le temps de lire.

Dans ce billet, il y en a pour plus de 36 heures de vidéos.

Pho­to d’en-tête © Domi­nik Dom­brows­ki sur Uns­plash.

Télé­scar­got

J’ai décou­vert il y a quelques temps une occu­pa­tion qui va par­ti­cu­liè­re­ment bien à l’hi­ver, sans pré­ten­tion et par­ti­cu­liè­re­ment en vogue en Nor­vège : la slow TV (en fran­çais, télé­scar­got). La chaîne nor­vé­gienne NRK (Norsk riks­kring­kas­ting) s’en est fait la spé­cia­liste. En 2009, elle dif­fuse le tra­jet une vidéo cap­tée à l’a­vant d’un train par­cou­rant 500 kilo­mètres en 7 heures entre Oslo et Ber­gen ; un suc­cès ter­rible puisque 1 Nor­vé­gien sur 4 a regar­dé l’é­mis­sion. Depuis, on a vu fleu­rir ce type d’ex­pé­rience un peu par­tout : un feu de che­mi­née pen­dant toute une nuit (avec rajout d’une bûche), un concours natio­nal de tri­cot pen­dant lequel on peut voir la tonte et le filage de la laine, ou encore, issu du web de la fin des années 90, les web­cam islan­daises (live from Ice­land) qui scrutent la vie tré­pi­dante d’une dou­zaine de lieux tou­ris­tiques comme aux abords du vol­can Öræ­fa­jö­kull. Pas­cal Leclerc, lui, par­court le monde à moto et capte à la sau­vette des dizaines d’heures de la vie simple qui s’é­coule, un concept qui me parle tout par­ti­cu­liè­re­ment et que j’ai déjà expé­ri­men­té notam­ment en Tur­quie et en Thaï­lande sans savoir que cela por­tait déjà un nom.

Tokyo à l’en­vers

La palme revient à deux jeunes Fran­çais (Simon Bouis­son et Ludo­vic Zui­li). Pen­dant neuf heures, on voit Ludo­vic mar­cher d’une étrange manière dans les rues de Tokyo, tan­dis que toutes les per­sonnes qu’il croise marchent à l’en­vers. En réa­li­té, c’est lui qui marche à l’en­vers et les cap­ta­tions sont inver­sées. Une exé­prience esthé­tique qu’il faut prendre le temps de regar­der (j’a­voue, je ne suis pas allé au bout…), à l’heure où tout va trop vite, où tout est trop expli­cite ; une manière de retrou­ver des sen­sa­tions per­dues.

Pro­jet phare : Amii­na

Dans cette quête du temps long, j’ai décou­vert une pure mer­veille. Amii­na est un groupe islan­dais com­po­sé de Edda Rún Ólaf­sdót­tir, Hil­dur Ársælsdót­tir, María Huld Mar­kan Sig­fus­dot­tir, et Sólrún Sumar­liðadót­tir. Oui, car en Islande, les femmes ont pour nom de famille le pré­nom de leur père et par­fois de leur mère. Ain­si, Sólrún est la fille de Sumar­liða. Il n’y a pas de lignée fami­liale en Islande, et c’est très bien comme ça…

Amii­na est un groupe de cordes, dans lequel on trouve régu­liè­re­ment le thé­ré­mine, cet ins­tru­ment très étrange, un des pre­miers ins­tru­ments de musique élec­tro­nique inven­té dans les années 20 par Lev Ser­gueïe­vitch Ter­men. Le son est pro­duit à par­tir d’un signal élec­trique engen­dré par un oscil­la­teur hété­ro­dyne à tubes élec­tro­niques, et cet ins­tru­ment a la par­ti­cu­la­ri­té de ne pas être tou­ché par celui qui en joue ; seule la posi­tion des mains fait varier la fré­quence des notes, créant des sons très souples, tout en ron­deur.

Amii­na a joué ses propres com­po­si­tions écrites pour être jouées dans des phares ou des lieux exi­gus ; c’est ain­si que l’al­bum The ligh­thouse pro­ject a vu le jour entre 2009 et 2013. Un album de toute beau­té, aux sono­ri­tés simples et cha­leu­reuses. L’in­té­gra­li­té de l’al­bum est dis­po­nible sur You­tube, cha­pi­trée. Seule­ment vingt-deux minutes de bon­heur cris­tal­lin. Mon titre pré­fé­ré ; Bíó­la­gið…

Regar­der pas­ser les rennes

La NRK ose tout et c’est même à ça qu’on la recon­naît. Pen­dant plus de huit heures, on peut suivre la trans­hu­mance des rennes avec le peuple Sami. Fas­ci­nant.

Pen­dant plus de 11 heures, on peut éga­le­ment regar­der la croi­sière d’un bateau à vapeur sur le canal du Télé­mark.

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Pipes d’o­pium #8

Pipes d’o­pium #8

Où il est ques­tion d’une ville sainte qui se trans­forme en bor­del, d’un Ita­lien au Japon, d’un Hon­grois au Viet­nam, d’un Bre­ton en Chine et d’une Chi­noise qui res­semble à une Islan­daise…

Pre­mière pipe d’o­pium. Finir une belle lec­ture, pas­sion­nante et âpre, de celles que l’on n’ou­blie pas et qu’on rede­mande. Il devient suf­fi­sam­ment rare pour moi de trou­ver une lec­ture dans laquelle me lover que lorsque cela m’ar­rive, je fais tout pour faire durer le plai­sir. Encore quelques lignes heu­reuses qui sont comme des petites feuilles de papier de soie qui fini­ront bien par s’en­vo­ler au vent d’hi­ver.

Le soir, Lhas­sa se méta­mor­phose. « Les eaux heu­reuses » de la rivière Kyi­chu bruissent. Nées des gla­ciers, elles séparent, à Lhas­sa, la quié­tude du Bar­khor de l’or­gie de la nuit. Car, une fois fran­chi le pont Yum­tok Sam­pa qui paraît-il était jadis orné de tur­quoise, « peint en rouge et cou­vert d’un toit en tuiles vertes », les élans bachiques et le sexe payant pré­valent.
Le jour, l’île de Jama­ling­ka res­semble à un quar­tier ordi­naire de Pékin où les cabines de mas­sage, dis­co­thèques et karao­kés rem­pla­ce­raient les hutong. La nuit, ces centres deviennent les hauts lieux de la pros­ti­tu­tion à Lhas­sa. Le gré­sille­ment des enseignes fluo­res­centes des karao­kés brise le silence d’une irri­tante et entê­tante mélo­pée, ce que la pudeur du jour avait omis de révé­ler quelques heures plus tôt. Je m’at­tarde le soir dans un lieu qui est de jour le théâtre de mes soli­taires errances, empor­tée dans la lumière impure de la lune, un peu angois­sée aus­si de ne pas avoir suf­fi­sam­ment vu pour aujourd’­hui. Le rouge des pan­neaux com­mer­ciaux se reflètent sur les trot­toirs et les murs. Les ombres se font chi­noises. Il est minuit pas­sé.

Elo­die Ber­nard, Le vol du paon mène à Lhas­sa
Gal­li­mard, 2010

Deuxième pipe d’o­pium. Adol­fo Far­sa­ri. Voi­ci un drôle de bon­homme, Ita­lien de son état, ins­tal­lé au Japon après une car­rière mili­taire où il alla batailler en Amé­rique pen­dant la Guerre de Séces­sion, il est sur­tout connu pour avoir été pré­cur­seur de la pho­to­gra­phie de stu­dio au pays du Soleil Levant, avec ses pho­tos un peu kitch, très scé­na­ri­sées dans un cadre léché. S’il contri­bua à faire connaître les mœurs de la socié­té tra­di­tion­nelle japo­naise en Europe, il fut aus­si celui qui mon­tra un visage réa­liste des pay­sages japo­nais de la fin du XIXe siècle grâce à ses cli­chés albu­mi­nés colo­rés. Voir sur Fli­ckr une belle col­lec­tion de cli­chés de l’ar­tiste.

Mais avant tout, Adol­fo Far­sa­ri, c’est pour moi la pho­to du Dai­but­su (Grand Boud­dha shin­to) du Kōto­ku-in de Kama­ku­ra.

Adol­fo Far­sa­ri — Dai­but­su de Kama­ku­ra

Troi­sième pipe d’o­pium. Rév Miklós, un Hon­grois au Viet­nam.

Voi­ci un pho­to­graphe dont je ne sais pas grand-chose, mais qui exé­cu­ta en 1959 une série de pho­tos à Hanoï, sur­tout des scènes de rue, dans un envi­ron­ne­ment de pro­fu­sion et de détails, que sa pho­to un peu gra­nu­leuse rend presque pal­pable. Le Viet­nam en 1959, un autre monde…

Qua­trième pipe d’o­pium. Vic­tor Sega­len. Qui se sou­vient de lui ? Qui se sou­vient de cet homme né à Brest et mort à Huel­goat en 1919 à 41 ans ? Qui se sou­vient qu’il fut méde­cin, poète, roman­cier, essayiste, archéo­logue et sur­tout sino­logue ? Qui se sou­vient qu’on le retrou­va mort qua­rante-huit heures après qu’il fût par­ti se pro­me­ner en forêt, au gouffre de Huel­goat, maquillant cer­tai­ne­ment son sui­cide en une banale bles­sure ? Le visage aigui­sé et plan­té d’une mous­tache brous­sailleuse, le regard per­çant et ouvert, légè­re­ment éteint à la lumière de la pré­sence au monde, comme si déjà on per­ce­vait en lui que son esprit vaga­bon­dait dans les ailleurs qu’il sillon­na en d’autre temps. Peut-être était-il en Poly­né­sie, ou peut-être en Chine, peu importe. Il n’é­tait pas vrai­ment là. Des Stèles qu’il rap­por­te­ra de Chine, on trouve une écri­ture mys­tique et salu­taire, à la fois her­mé­tique et claire. Dans les pages d’Élodie Ber­nard encore, je trouve de lui un poème solaire, quelque chose qui n’a pas vrai­ment besoin d’être com­men­té, et qui, comme par hasard, évoque pour Élo­die Ber­nard l’é­trange ambiance mor­ti­fère qui règne à Lhas­sa.

Lève, voix antique, et pro­fond Vent des Royaumes.
Relent du pas­sé ; odeur des moments défunts.
Long écho sans mur et goût salé des embruns
Des âges ; reflux assaillant comme les Huns.

Mais tu ne viens pas de leurs plaines malé­fiques :
Tu n’es point comme eux pou­dré de sable et de brique,
Tu ne des­cends pas des pla­teaux géo­gra­phiques
Ni des ailleurs, — des autre­fois : du fond du temps.

Non point char­gé d’eau, tu n’as pas désal­té­ré
Des gens au désert : tu vas sans but, igno­ré
Du pôle, igno­rant le méri­dion doré
Et ne passes point sur les palmes et les baumes.

Tu es riche et lourd et suave et frais, pour­tant.
Une fois encor, des­cends avec la sagesse
Ancienne, et mal­gré mon dégoût et ma mol­lesse
Viens res­sus­ci­ter tout de ta grande caresse.

Cin­quième pipe d’o­pium. 丁薇 (Ding Wei). Elle est Chi­noise, pas très sou­riante, son clip est super bizarre, mais voi­là la nou­velle vague chi­noise qui arrive. Rete­nez son nom, Ding Wei…

Sixième pipe d’o­pium. Alors voi­là, nous y sommes, c’est la der­nière ligne droite. L’an­née du coq de feu se replie comme une feuille de papier dont on n’a plus besoin et qui va bien­tôt finir dans les cendres. L’an­née du chien s’ouvre tout dou­ce­ment, avec plai­sir, comme la papillote d’un cho­co­lat qu’on effeuille ten­dre­ment pour ne pas le désha­biller d’un seul coup. Depuis le début de l’an­née, le nombre d’heures d’en­so­leille­ment est tel­le­ment faible sur Paris qu’on en est à se deman­der si le soleil revien­dra un jour. Hier soir, j’é­tais per­du dans mes lec­tures du Grand Nord et je me disais que je pré­fé­rais encore subir des tem­pé­ra­tures de ‑30°C dans la neige dure et le ciel qui n’ap­pa­raît clair que quelques heures par jour plu­tôt que ce maré­cage boueux dans lequel nous vivons actuel­le­ment. Je n’ose même pas mettre les pieds au jar­din tel­le­ment l’hu­mi­di­té s’in­filtre par­tout. Je devais plan­ter des bulbes d’aulx et de tulipes mais le cou­rage m’a man­qué pour sor­tir. La lumière tendre d’Ayut­thaya me manque. La cha­leur moite me manque. Je n’en peux plus de ce froid humide…

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Pipes d’o­pium #4

Pipes d’o­pium #4

Pre­mière pipe d’o­pium. Cette pho­to-là, une pho­to mythique. Elle repré­sente l’é­cri­vain Nico­las Bou­vier et son ami de tou­jours, Thier­ry Ver­net. Bou­vier est mort en 1998, Ver­net en 1993. La femme pré­sente sur la pho­to, c’est Flo­ris­tel­la Ste­pha­ni, celle qui devien­dra l’é­pouse de Ver­net. Cette pho­to fait par­tie de ma vie, elle repré­sente quelque chose que je ne connais pas et que j’ai du mal à fixer parce que je n’en sais rien. Ni quand elle a été prise, ni dans quel lieu et encore moins dans quelles cir­cons­tances. On pour­rait la croire mise en scène mais quelque chose me dit que non. C’est comme un apar­té dans une moment de vie, un ins­tant volé. Bou­vier avec sa gueule d’ange amai­gri et bar­bu, la moi­tié du visage dans l’ombre d’une lumière qui se love dans son dos, comme s’il refu­sait de s’y plier… Cette pho­to, je la rat­tache au livre Le pois­son-scor­pion, qui raconte sa lente des­cente mor­telle aux enfers lors de son séjour à Galle, au 22, Hos­pi­tal Street, dans une île qui s’ap­pe­lait encore Cey­lan.

… Pour­quoi dans toutes nos langues occi­den­tales dit-on «tom­ber amou­reux»? Mon­ter serait plus juste. L’a­mour est ascen­sion­nel comme la prière. Ascen­sion­nel et éper­du.
Nico­las Bou­vier, Le pois­son-scor­pion, 1982

Deuxième pipe d’o­pium. Le Viet­nam et l’ou­bli de Viet Thanh Nguyen. Une simple rap­pel que le Viet­nam d’au­jourd’­hui est encore cri­blé des souf­frances du pas­sé et l’on a du mal à se remé­mo­rer les images men­tales d’un pays tra­ver­sé il y a peu sans avoir pré­sent à l’es­prit les cica­trices qui ont du mal à se refer­mer. Elles finissent par se refer­mer, mais le sang conti­nue de cou­ler.

Lo Manh Hung — Sai­gon — 1968. Pho­to jour­na­liste âgé de 12 ans.

Nous ne pou­vions pas oublier le goût de cara­mel du café gla­cé au sucre gra­nu­lé ; les bols de soupe aux nouilles que l’on man­geait accrou­pi sur le trot­toir ; les notes de gui­tare pin­cées par un ami pen­dant qu’on se balan­çait sur des hamacs, à l’ombre des coco­tiers ; les matchs de foot­ball joués pieds et torse nus dans les ruelles, les squares, les parcs et les prés ; les col­liers de perles de la brume du matin autour des mon­tagnes ; la moi­teur labiale des huîtres ouvertes sur une plage gra­ve­leuse ; le mur­mure d’un amou­reux tran­si pro­non­çant les mots les plus envoû­tants de notre langue, anh oi ; le cris­se­ment du riz que l’on bat­tait ; les tra­vailleurs qui dor­maient sur leurs vélo­taxis dans la rue, réchauf­fés par le seul sou­ve­nir de leurs familles ; les réfu­giés qui dor­maient sur tous les trot­toirs de toutes les villes ; les patients ser­pen­tins à mous­tiques qui se consu­maient len­te­ment ; la sua­vi­té et la fer­me­té d’une mangue à peine cueillie ; les filles qui refu­saient de nous par­ler et dont nous nous lan­guis­sions d’au­tant plus ; les hommes qui étaient morts ou qui avaient dis­pa­ru ; les rues et les mai­sons éven­trées par les bombes ; les ruis­seaux où l’on nageait, tout nus et rigo­lards ; l’en­droit secret où on espion­nait les nymphes en train de se bai­gner et de bar­bo­ter avec l’in­no­cence des oiseaux ; les ombres pro­je­tées par la flamme d’une bou­gie sur les murs des huttes en clayon­nage ; le tin­te­ment ato­nal des clo­chettes des vaches sur les routes boueuses et les che­mins de cam­pagne ; l’a­boie­ment d’un chien famé­lique dans un vil­lage aban­don­né ; la puan­teur appé­tis­sante du durian frais que l’on man­geait en pleu­rant ; le spec­tacle des orphe­lins hur­lant près des cadavres de leur père et mère ; la moi­teur des che­mises l’a­près-midi, la moi­teur des amants après l’a­mour ; les moments dif­fi­ciles ; les coui­ne­ments hys­té­riques des cochons essayant de sau­ver leur peau, pour­sui­vis par les vil­la­geois ; les col­lines embra­sées par le cré­pus­cule ; la tête cou­ron­née de l’au­rore émer­geant des draps de la mer ; la main chaude de notre mère. Bien que cette liste pût s’al­lon­ger indé­fi­ni­ment, l’i­dée était la sui­vante : la seule chose impor­tante qu’on ne pour­rait jamais oublier, c’est qu’on ne pou­vait jamais oublier.

Viet Thanh Nguyen, Le sym­pa­thi­sant
Bel­fond, 2017

Troi­sième pipe d’o­pium. Hasui Kawase. En plein Shin-han­ga (新版画), renou­veau pic­tu­ral japo­nais du début du XXè siècle, Hasui Kwase en est un des plus fer­vents repré­sen­tants. Il a publié plus de 600 estampes, dont cer­taines ont été détruites pen­dant un trem­ble­ment de terre. Ce qui est éton­nant, c’est que regar­dée de loin, ces estampes res­semblent à de vul­gaires des­sins qu’on pour­rait croire colo­riés au feutre. Ce n’est que lors­qu’on s’en approche qu’on découvre à la fois la sub­ti­li­té du tra­vail exé­cu­té, mais éga­le­ment la patine que le temps a dépo­sé sur ces œuvres. On peut retrou­ver la qua­si-tota­li­té des œuvres de Hasui Kawase sur Ukiyo‑e.org.

Qua­trième pipe d’o­pium. Ala­ba­ma Shakes, Gimme all your love… La voix et la pré­sence de Brit­ta­ny Howard… une chan­teuse comme on n’en fait plus, la force et la dou­ceur…

Cin­quième pipe d’o­pium. Cette fois-ci on n’en compte que cinq. C’est comme ça, ça se pré­sente comme ça. C’est comme un poi­son dont on a fina­le­ment réus­si à se défaire, une pol­lu­tion qu’on a fini par jeter à la rivière. Des petits bouts de paroles d’une chan­son, pris sépa­ré­ment, col­lés les uns avec les autres. Aujourd’­hui, le brouillard recouvre la val­lée, on ne voit que les feuilles dorées des bou­leaux sur leur tronc lumi­neux et la rosée gout­ter, tom­ber sur le tapis de feuilles cra­moi­sies, et comme par un effet de balan­cier, j’ai tout effa­cé…

Endor­mez-vous avant qu’on ne vous endorme…

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Oku­no-in, der­nière rési­dence de deux-cent-mille moines

Oku­no-in, der­nière rési­dence de deux-cent-mille moines

Nous sommes à Koya-san, un vieux vil­lage caché dans les mon­tagnes de la pré­fec­ture de Wakaya­ma, au Japon. Dans cette forêt ances­trale se trouve un lieu iso­lé, caché sous des arbres plu­sieurs fois cen­te­naires, un lieu sacré du culte shintō, objet de mul­tiples pèle­ri­nages. Ici, sous les arbres, reposent les corps de près de deux-cent-mille moines depuis près de mille-cinq-cents ans, atten­dant pai­si­ble­ment la résur­rec­tion du Boud­dha. C’est un lieu de toute beau­té, où les vivants viennent rejoindre les morts dans une com­mu­nion avec la nature ; cer­tains le trouvent effrayant, d’autres viennent ici admi­rer les sta­tues recou­vertes de mousse et de mor­ceaux de tis­sus qu’on appelle Jizō bosat­su (地蔵菩薩), dont la voca­tion est d’ai­der les âmes per­dues à retrou­ver leur salut. Les étoffes confec­tion­nés comme des bavoirs pour enfants sont autant de pro­tec­tions contre le froid et les agres­sions de l’ex­té­rieur. Jizō bosat­su n’est ni un dieu, ni un Boud­dha, mais plu­tôt un saint dans un corps d’en­fant, un bod­hi­satt­va. C’est une croyance direc­te­ment issue de l’Inde, pro­té­geant les enfants et les voya­geurs, mais plus lar­ge­ment les âmes de cha­cun et en l’oc­cur­rence, celle des moines, dont le nom ori­gi­nel est Kshi­ti­garb­ha. Sa pré­sence ici n’est pas ano­dine ; le terme san­krit signi­fie « matrice de la terre », et son but est de gui­der les âmes pen­dant la période de souf­france allant du Pari­nirvāṇa à l’ar­ri­vée du Boud­dha réin­car­né (Mai­treya) qui advien­dra lorsque l’en­sei­gne­ment du Boud­dha Sha­kya­mu­ni (Dhar­ma) aura dis­pa­ru sur Terre. C’est pour cette rai­son que les moines reposent ici et qu’ils sont pro­té­gés par ces sta­tues aux­quelles on voue un culte si res­pec­tueux. Les petites sta­tues sont far­dés de rouge ou de rose sur les joues, et portent par­fois des bon­nets ; ce sont comme de petits enfants dont on prend soin.

Koya-san n’est pas qu’un simple lieu de pèle­ri­nage, c’est l’é­pi­centre d’une forme ances­trale de boud­dhisme tan­trique (vaj­rayā­na) et éso­té­rique, le Shin­gon (眞言), dont l’en­sei­gne­ment se nomme mik­kyō (密教), véhi­cule des secrets ou tan­trisme de la main droite (sans pra­tiques sexuelles).

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Pho­to © Mitch Huang

Lieu miné­ral par excel­lence, rem­pli de stèles man­gées par la mousse, de lan­ternes cen­sées appor­ter lumière et récon­fort dans le monde des appa­rences, lieu de recueille­ment devant la quan­ti­té d’âmes qui reposent ici dans l’es­poir d’une nou­velle ère, lieu où la pierre se confond avec la pro­fonde force tel­lu­rique qui se dégage de l’es­pace, le cime­tière d’O­ku­noin est une des étapes du Kōya­san chōi­shi-michi (高野山町石道), ins­crit au Patri­moine mon­dial de l’U­nes­co dans l’en­semble des Sites sacrés et che­mins de pèle­ri­nage dans les monts Kii. Le mont Kōya (高野山) lui-même est le centre de rayon­ne­ment du Shin­gon, insuf­flé par le moine Kūkai (空海, VIIIè-IXè siècle), com­por­tant dans son exten­sion pas moins de 117 temples.

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Pho­to © Mitch Huang

Pho­to d’en-tête © Al Case

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Le conte de la prin­cesse Kaguya d’I­sao Taka­ha­ta

Le conte de la prin­cesse Kaguya d’I­sao Taka­ha­ta

Il est sor­ti comme ça, tout dis­crè­te­ment, une semaine où les navets étaient à l’hon­neur, et c’est à peine si on en a enten­du par­ler. Isao Taka­ha­ta vient de sor­tir son der­nier film en France, Le conte de la prin­cesse Kaguya (Kaguya-hime). Contrai­re­ment à ses pré­cé­dents films, celui-ci n’est pas une ani­ma­tion colo­rée dans le droit style du stu­dio Ghi­bli comme on a pu le voir dans Pom­po­ko par exemple, un de ses films les plus colo­rés, à la fois enga­gé et très tra­di­tio­na­liste, mais un chef‑d’œuvre épu­ré à l’ex­trême ; tout ici est des­si­né au fusain, image par image et colo­ré au pas­tel, puis mon­té dans une volon­té claire de faire au plus simple. Les habi­tués des ani­ma­tions Ghi­bli y per­dront peut-être leur latin, mais ce qui en res­sort est un film qui fina­le­ment s’af­fran­chit vrai­ment du conte pour enfant et reste cruel comme savent l’être les contes tra­di­tion­nels japo­nais.

Le conte de la princesse Kaguya (Kaguya hime no monogatari)

Un cou­peur de bam­bou trouve un jour dans la bam­bou­se­raie du vil­lage, une toute petite fille à l’in­té­rieur d’une grosse pousse. Il la recueille et très vite elle gran­dit, beau­coup plus rapi­de­ment qu’une petite fille nor­male, et son père adop­tif, convain­cu que cette fillette lui a été envoyée pour qu’il en fasse une prin­cesse, va l’ex­traire de sa pau­vre­té et du vil­lage dans lequel elle gran­dit pour qu’elle devienne la plus grande prin­cesse de la cour. A l’aide d’or et de tis­sus qu’il trouve éga­le­ment dans la bam­bou­se­raie, il va la faire se parer des plus beaux atours du Japon afin qu’elle puisse trou­ver le plus beau par­ti de la région. Seule­ment, la jeune fille reste une petite fille de la cam­pagne et elle ne songe qu’à s’a­mu­ser et à cou­rir en tous sens. Devant la pres­sion de son père, elle fini­ra par abdi­quer et à faire ce qu’on attend d’elle.

Isao Takahata par Nicolas Guérin

Isao Taka­ha­ta par Nico­las Gué­rin

Dans ce film un peu long (ce qui me fait dire aus­si que 2h17 c’est un peu long pour une ani­ma­tion pour des enfants), on est fina­le­ment assez trou­blé de voir à quel point cette jeune fille aux pou­voirs sur­na­tu­rels résiste dans un pre­mier temps, abdique ensuite, pour fina­le­ment se rendre compte que son atti­tude désin­volte n’a fait que semer le trouble et la mort autour d’elle. Pour­tant, il est impos­sible de lui repro­cher quoi que ce soit, tant elle est belle et mutine. Celle qui devien­dra la prin­cesse Kaguya fini­ra par refu­ser la mis­sion qui était la sienne et ne pour­ra faire autre­ment que de retour­ner de là où elle vient.
Loin de la farce bur­lesque de Pom­po­ko ou du tra­gique allé­go­rique du Tom­beau des lucioles, ce film reste comme une perle fine, dont le des­sin empor­té est comme un pied-de-nez à la haute tech­no­lo­gie uti­li­sée en dépit du bon sens. Un très beau film qui néces­site une écoute silen­cieuse.

Une ver­sion du conte du Cou­peur de bam­bou.

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