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Cata­combes du pour­tour méditerranéen

Cata­combes du pour­tour méditerranéen

Cata­combes autour de la mer

Une approche
médi­ter­ra­néenne
de la mort

Les cata­combes du pour­tour méditerranéen

Com­ment une géo­lo­gie de pierre tendre est deve­nue, d’un bout à l’autre de la mer, une même manière d’ha­bi­ter ses morts


On des­cend tou­jours de la même façon. Quelques marches taillées à même le banc de roche, une fraî­cheur qui monte à la ren­contre du visage avant même qu’on l’ait cher­chée, l’o­deur — cette odeur de cave, de pierre humide et de temps arrê­té, qui est la même à Rome, à Syra­cuse, à Sousse, à Milos. La lampe fait glis­ser sur les parois une lumière jaune qui n’é­tait pas pré­vue pour elle : ces cou­loirs ont été creu­sés pour la nuit, et la nuit leur va mieux. De part et d’autre, à hau­teur d’é­paule, la même gram­maire funé­raire se répète — des niches rec­tan­gu­laires enfi­lées comme les rayons d’une biblio­thèque dont on aurait reti­ré les livres, quelques arcs plus soi­gnés au-des­sus de tombes plus riches, çà et là une chambre plus vaste où une famille a vou­lu se tenir ensemble pour l’é­ter­ni­té. On avance cour­bé, l’é­paule frô­lant le tuf, et l’on com­prend très vite que ce n’est pas une archi­tec­ture : c’est une sous­trac­tion. Quel­qu’un est venu ici, la pioche à la main, et a enle­vé de la pierre jus­qu’à ce qu’il reste ce vide où loger les morts.

Le mot que nous employons pour ces vides est né d’un seul de ces lieux, sur la voie Appienne, à Rome. Entre la deuxième et la troi­sième borne mil­liaire, la route pas­sait par une dépres­sion du ter­rain, un creux visible encore aujourd’­hui, cri­blé d’an­ciennes car­rières de pouz­zo­lane. Les Romains appe­laient l’en­droit ad cata­cum­bas, du grec katà kym­bas, « près des creux » — une simple indi­ca­tion topo­gra­phique, sans le moindre rap­port avec la mort. C’est là que s’é­le­va plus tard la basi­lique Saint-Sébas­tien, au-des­sus d’un cime­tière sou­ter­rain qui gar­da long­temps le nom du lieu : coe­me­te­rium ad cata­cum­bas. Puis, par une de ces glis­sades dont les langues ont le secret, le nom d’un trou par­ti­cu­lier devint le nom de tous les trous : cata­combes. L’é­ty­mo­lo­gie exacte reste dis­cu­tée — cer­tains ont lu katà tym­bas, « par­mi les tombes », d’autres avouent leur igno­rance —, mais l’hy­po­thèse du creux tient, et elle a le mérite de dire l’es­sen­tiel. Avant d’être une affaire de croyance, la cata­combe est une affaire de roche.

C’est ce fil-là que je vou­drais suivre autour de la mer : non pas l’his­toire du chris­tia­nisme sou­ter­rain, qu’on a mille fois racon­tée, mais celle d’un geste — reti­rer de la pierre pour y cou­cher les morts — répé­té d’une rive à l’autre par­tout où la terre s’y prê­tait, et deve­nu, presque à l’in­su de ceux qui le pra­ti­quaient, une des plus fortes uni­tés de la Médi­ter­ra­née. Les hommes ne se sont pas pas­sé le mot. Ils ont trou­vé, cha­cun de son côté, la même pierre tendre sous leurs pieds.

La pierre avant la foi

Il faut com­men­cer par en bas, par la géo­lo­gie, comme Brau­del com­men­çait ses livres par les mon­tagnes et la mer avant d’en venir aux rois. Les cata­combes ne sont pas nées d’une idée : elles sont nées d’un sous-sol. On ne creuse de longues gale­ries stables, à mains nues, avec des outils de fer, que dans une roche assez tendre pour céder à la pioche et assez cohé­rente pour ne pas s’ef­fon­drer sur l’ou­vrier. Cette pierre existe, et son aire de répar­ti­tion des­sine, à peu de chose près, la carte des grandes cata­combes du monde antique.

À Rome, c’est le tuf — tufo —, cette roche vol­ca­nique poreuse née des érup­tions des monts Albains, et sur­tout la pouz­zo­lane, la cendre vol­ca­nique fine que les Romains extra­yaient pour leur ciment. Le sol de la cam­pagne romaine en est rem­pli ; il se laisse enta­mer par une simple ascia, la pioche courte des fos­soyeurs, et il tient. On a long­temps cru que les chré­tiens s’é­taient conten­tés de réuti­li­ser d’an­ciennes car­rières ; les fouilles ont mon­tré qu’ils avaient au contraire creu­sé eux-mêmes l’im­mense majo­ri­té de leurs gale­ries, la pioche mor­dant le banc vierge devant eux. À Naples, cent qua­rante kilo­mètres plus au sud, la roche change de cou­leur mais non de nature : c’est le tufo gial­lo, le tuf jaune napo­li­tain, dans lequel la col­line de Capo­di­monte s’ouvre comme un pain qu’on entame. À Syra­cuse, à Malte, à Sousse, c’est une autre famille de roches, les cal­caires tendres, cal­ca­ré­nites et « pierre à glo­bi­gé­rines », dépo­sés au fond d’an­ciennes mers et faciles à scier. Dans l’É­gée, l’île de Milos offre son tuf vol­ca­nique blanc, si aisé à per­cer que le hameau plan­té au-des­sus des cata­combes s’ap­pelle Try­pi­ti, « la per­cée ». Tou­jours, sous des noms dif­fé­rents, la même com­plai­sance de la terre.

Là où cette pierre manque, les cata­combes manquent aus­si, ou se raré­fient. L’I­ta­lie du Nord, plus dure et plus mouillée, n’en connaît presque pas — la plus sep­ten­trio­nale se cache dans l’île de Pia­no­sa, au large de la Tos­cane —, tan­dis que la plus méri­dio­nale, symé­trique, s’en­fonce sous Hadru­mète, en Afrique. Entre ces deux bornes tient tout un monde. On dira que la foi, elle, ne connaît pas la géo­lo­gie ; c’est vrai. Mais la manière dont cette foi a logé ses morts, elle, en dépend entiè­re­ment. Le chris­tia­nisme du Nord a enter­ré ses défunts en pleine terre et bâti au-des­sus des églises ; celui du pour­tour médi­ter­ra­néen, là où la roche le per­met­tait, les a glis­sés dans le flanc de la pierre. Une théo­lo­gie iden­tique, deux gestes que la litho­lo­gie sépare.

À cette contrainte de la roche s’en ajoute une seconde, juri­dique et tout aus­si ancienne : la loi romaine — reprise des Étrusques, par­ta­gée avec les Grecs et les Puniques — inter­di­sait d’en­se­ve­lir les morts à l’in­té­rieur de la ville, en deçà de cette limite sacrée qu’é­tait le pome­rium. Les morts s’a­li­gnaient donc le long des routes, au sor­tir des portes, dans une ban­lieue de tom­beaux. Voi­là pour­quoi les cata­combes de Rome s’ouvrent toutes le long des grandes voies — l’Ap­pienne, la Sala­ria, l’Ar­déa­tine, la Tibur­tine — et pour­quoi celles de Malte entourent la vieille cité de Melite, celles de Sousse la Hadru­mète romaine. Le mort médi­ter­ra­néen habite au bord du che­min ; il faut sor­tir de la ville des vivants pour entrer dans la sienne, et ce seuil, cette expul­sion douce des défunts vers la lisière, est un des traits les plus constants de toute la mer.

Res­tait à creu­ser. Ce fut l’af­faire d’un métier, celui des fos­sores, les fos­soyeurs, qui deviennent au IVᵉ siècle un véri­table corps spé­cia­li­sé. On les voit peints sur les parois qu’ils ont ouvertes, la pioche levée, torse nu, une lampe posée près d’eux — les seuls ouvriers de l’An­ti­qui­té qui nous aient lais­sé leur propre por­trait sur leur lieu de tra­vail. Ils taillaient le long cou­loir, y per­çaient de loin en loin des puits ver­ti­caux, les lumi­na­ria, qui ser­vaient à la fois à éva­cuer les déblais, à aérer et à lais­ser tom­ber un rai de jour dans la nuit du tuf. Ils inven­tèrent, ou plu­tôt fixèrent, un voca­bu­laire de tombes que l’on retrouve d’un bout à l’autre de la mer : le locu­lus, la simple niche hori­zon­tale creu­sée dans la paroi, refer­mée d’une plaque de marbre ou de terre cuite — la tombe du pauvre, la plus éga­li­taire ; l’arco­so­lium, plus soi­gné, sur­mon­té d’un arc, dont la dalle hori­zon­tale pou­vait ser­vir d’au­tel ; le cubi­cu­lum, petite chambre fami­liale où l’on se réunis­sait autour des siens. Trois formes, trois degrés de for­tune, et la même main de fos­soyeur der­rière toutes. À Rome, on compte près de soixante de ces cime­tières sou­ter­rains ; leurs gale­ries, mises bout à bout, se mesu­re­raient en cen­taines de kilo­mètres. On a par­lé, sans doute avec exa­gé­ra­tion, de mil­lions de tombes. Le chiffre importe moins que l’i­mage : sous la cam­pagne romaine court un néga­tif de la ville, une seconde Rome faite de vide.

Man­ger avec les morts

Une fois le mort cou­ché dans son locu­lus, tout n’é­tait pas fini — au contraire. La grande affaire des vivants, tout autour de la Médi­ter­ra­née antique, était de conti­nuer à fré­quen­ter leurs morts, et sin­gu­liè­re­ment de man­ger avec eux. Le refri­ge­rium, le « rafraî­chis­se­ment », dési­gnait ce repas funé­raire que la famille venait par­ta­ger sur la tombe, aux funé­railles puis à date fixe, le neu­vième jour, le qua­ran­tième, à chaque anni­ver­saire. On buvait, on ver­sait un peu de vin dans la terre pour le défunt, on lais­sait à sa por­tée du pain, du lait, du miel. Ce n’é­tait pas une inven­tion chré­tienne : c’é­tait un fond médi­ter­ra­néen très ancien, païen, que les juifs et les chré­tiens n’ont pas abo­li mais habi­té à leur manière.

Le plus éton­nant est de voir com­bien ce repas a lais­sé de traces dans la roche elle-même. À Malte, dans les cata­combes de Saint-Paul comme dans celles de Sainte-Agathe, à Rabat, on des­cend un esca­lier et l’on débouche dans une salle où deux tables rondes ont été taillées d’un seul tenant dans le cal­caire, entou­rées d’une ban­quette en pente qui imite le lit de table — le tri­cli­nium — des mai­sons romaines. On les appelle « tables d’a­gape ». Les convives s’y allon­geaient pour le ban­quet com­mé­mo­ra­tif, lit­té­ra­le­ment au milieu des tombes, cer­taines ban­quettes ayant elles-mêmes reçu des sépul­tures : on dînait le coude posé près des morts. Ce détail n’existe qu’à Malte sous cette forme — table et lit mono­li­thiques, dans une abside —, et il donne à l’île une signa­ture funé­raire à elle. On ajou­te­ra, par hon­nê­te­té, que la fonc­tion pré­cise de ces tables reste dis­cu­tée : repas des vivants, offrande sym­bo­lique aux morts, les deux peut-être. Le cal­caire, lui, ne dis­cute pas ; il porte la trace du geste.

Ailleurs, le même besoin a trou­vé d’autres formes. À Syra­cuse, dans l’im­mense réseau de Saint-Jean, on nour­ris­sait le mort à tra­vers trois trous per­cés dans la dalle qui le cou­vrait, par les­quels on fai­sait cou­ler du lait et du miel — une bouche de pierre pour un corps qui ne man­geait plus. À Alexan­drie, au fond du puits de Kôm el-Cho­ga­fa, une salle cir­cu­laire à ban­quettes attend encore les vivants qui reve­naient fes­toyer, qua­rante jours après la mort puis à chaque retour de la date. Par­tout, la même cho­ré­gra­phie : des­cendre, s’ins­tal­ler, boire, lais­ser un peu de nour­ri­ture, remon­ter. Le repas avec les morts est peut-être, avec le geste de creu­ser, ce qui unit le plus inti­me­ment les rives de la mer. On a beau­coup insis­té sur ce qui sépa­rait le païen, le juif et le chré­tien de la Médi­ter­ra­née tar­dive ; ils par­ta­geaient au moins cela, cette convic­tion têtue que les morts avaient encore faim, et qu’il fal­lait des­cendre les rejoindre à table.

Un même trou pour plu­sieurs dieux

De là vient l’un des faits les plus trou­blants de ces sous-sols : sous une même col­line, dans des gale­ries voi­sines et par­fois mêlées, se côtoient des morts de dieux dif­fé­rents. Les cata­combes ne sont pas des cime­tières confes­sion­nels étanches ; ce sont des palimp­sestes, où une reli­gion s’ins­talle volon­tiers dans le creux lais­sé par une autre.

À Rome même, Saint-Sébas­tien mêle à ses gale­ries chré­tiennes des mau­so­lées païens plus anciens, super­be­ment peints, ves­tiges du cime­tière qui exis­tait là avant que le nom de cata­cum­bas ne prenne son sens funé­raire. À Malte, le grand réseau de Rabat est né d’un noyau de tombes puniques et romaines élar­gies peu à peu, et l’on y a rele­vé, à côté des croix et des mono­grammes du Christ, la gra­vure d’un chan­de­lier à sept branches — une com­mu­nau­té juive dor­mait là, tout près des chré­tiens. Nulle part cette super­po­si­tion n’est plus nette qu’à Sant’An­tio­co, sur son île au sud-ouest de la Sar­daigne, l’an­tique Sul­ky. Les fos­soyeurs chré­tiens, à par­tir du IVᵉ siècle, n’y ont presque rien eu à creu­ser : il leur a suf­fi de vider et de relier entre elles les chambres d’une vaste nécro­pole punique, taillée dans le tuf par les Car­tha­gi­nois entre le VIᵉ et le IIIᵉ siècle avant notre ère. Ils ont per­cé les cloi­sons d’une tombe à l’autre, jus­qu’à obte­nir un cime­tière conti­nu là où il n’y avait eu que des caveaux sépa­rés. Et, fait rare, chré­tiens et juifs de Sul­ky ont réuti­li­sé au même moment, dans le même quar­tier, ces mêmes hypo­gées puniques — sur un mur, un Bon Pas­teur à demi effa­cé dans le lunette d’un arco­so­lium ; sur un autre, un chan­de­lier juif. Trois reli­gions, quinze siècles, un seul et même trou dans la roche : c’est toute la Médi­ter­ra­née qui tient là, dans la par­ci­mo­nie d’un peuple qui n’ai­mait pas creu­ser deux fois.

Cette éco­no­mie du réem­ploi pro­duit par­fois des œuvres d’une étran­ge­té sai­sis­sante. Il faut aller à Alexan­drie pour le voir. Le site de Kôm el-Cho­ga­fa — le nom arabe signi­fie « la butte aux tes­sons », à cause des mon­ceaux de pote­ries bri­sées que les visi­teurs y lais­saient — fut retrou­vé par le plus banal des hasards : un jour de 1900, un âne s’en­fon­ça dans le sol et dis­pa­rut dans un puits. On des­cen­dit le cher­cher, et l’on tom­ba sur l’un des plus vastes tom­beaux romains d’É­gypte, un esca­lier héli­coï­dal plon­geant sur trois niveaux à trente-cinq mètres de fond, le plus bas aujourd’­hui noyé sous les eaux. Ce qui rend le lieu unique, ce n’est pas sa taille — quelques cen­taines de corps — mais la fièvre de syn­cré­tisme qui le décore. On y voit le dieu cha­cal Anu­bis, égyp­tien de tou­jours, sculp­té dans une cui­rasse de légion­naire romain ; des cobras coif­fés du double dia­dème pha­rao­nique et flan­qués de thyrses grecs et de têtes de Méduse ; un mort cou­ché sur un lit funé­raire à l’é­gyp­tienne, veillé par Horus et Thot, mais taillé par une main qui avait appris son métier à Rome. Alexan­drie, ville des trois cultures, a fabri­qué là, au fond de la roche, l’i­mage la plus juste d’elle-même : un car­re­four où les dieux se mélangent sans se deman­der de comptes. Le Moyen Âge tenait ce puits pour l’une de ses sept mer­veilles ; on com­prend pourquoi.

Les Juifs de Rome et la mémoire de Jérusalem

Puisque la roche ne fait pas le tri des croyances, il faut s’ar­rê­ter à ceux que le récit chré­tien des cata­combes a long­temps lais­sés dans l’ombre : les juifs. Rome, capi­tale d’un empire, abri­tait depuis la Répu­blique une com­mu­nau­té juive nom­breuse, et cette com­mu­nau­té a creu­sé, elle aus­si, ses cime­tières sou­ter­rains. On en connaît au moins six ; deux seule­ment se visitent encore, la Vigna Ran­da­ni­ni sur l’Ap­pienne, décou­verte par acci­dent en 1859, et la double cata­combe de la Vil­la Tor­lo­nia, sur la via Nomen­ta­na, exhu­mée par hasard en 1919 lors­qu’on creu­sait sous la vil­la d’un prince. Cette der­nière est immense — plus de treize mille mètres car­rés, quelque quatre mille tombes — et fer­mée au public, autant pour sa fra­gi­li­té que pour les gaz, radon et gaz car­bo­nique, qui stag­nent dans ses galeries.

On y des­cend, quand on en a l’au­to­ri­sa­tion, dans un monde à la fois fami­lier et déca­lé. Les niches sont les mêmes qu’ailleurs, la pein­ture est celle, cou­rante, des ate­liers romains du Bas-Empire — guir­landes, oiseaux, rin­ceaux — ; puis, sou­dain, au-des­sus d’une tombe, un chan­de­lier à sept branches, un sho­far, une palme de lou­lav, un cédrat, la façade d’un coffre qui est l’Arche de la Torah. La méno­rah revient par­tout, obsé­dante, comme elle l’é­tait deve­nue depuis que l’arc de Titus l’a­vait mon­trée empor­tée en butin : sym­bole de deuil autant que de foi, mémoire d’un Temple détruit. On ima­gine le gra­veur. Il est pos­sible — rien ne le prouve, mais rien ne l’in­ter­dit — que tel homme qui a inci­sé ce chan­de­lier dans le tuf de Rome ait été ame­né cap­tif de Judée, et qu’il ait vu de ses yeux, à Jéru­sa­lem, l’ob­jet qu’il des­si­nait de mémoire dans son exil. Les ins­crip­tions, elles, hésitent : sur cer­taines pierres juives figure la for­mule païenne D M, Dis Mani­bus, « aux dieux mânes », gra­vée sans doute d’a­vance à l’a­te­lier avant l’a­chat, et qui montre à quel point ces com­mu­nau­tés vivaient dans la langue et les usages de tout le monde. On ne sait tou­jours pas, du reste, qui a « inven­té » la cata­combe à Rome, des juifs ou des chré­tiens ; les savants penchent aujourd’­hui pour un même moment, aux IIᵉ et IIIᵉ siècles, sans prio­ri­té assu­rée. Ce qui est sûr, c’est que la forme même de cer­taines tombes juives — ces kokhim, ces logettes creu­sées per­pen­di­cu­lai­re­ment à la paroi, dans les­quelles on enfon­çait le corps la tête la pre­mière — vient de l’O­rient, de Jéru­sa­lem et de la Gali­lée. La cata­combe romaine porte, jusque dans le des­sin de ses niches, la trace d’un voyage venu de l’autre bout de la mer.

Beit Shéa­rim, ou la mer qui porte les morts

Ce voyage, on peut en remon­ter le fil jus­qu’à sa source. Au pied de la Basse-Gali­lée, à une ving­taine de kilo­mètres de la côte, une col­line de cal­caire blanc et tendre est per­cée de plus de trente réseaux de cavernes funé­raires : c’est Beit Shéa­rim, « la mai­son des portes », le plus vaste cime­tière juif de toute l’An­ti­qui­té. Son his­toire tient à un homme et à une catas­trophe. La catas­trophe, c’est l’in­ter­dic­tion faite aux juifs, après la révolte de Bar-Kokh­ba en 135, d’être enter­rés à Jéru­sa­lem, sur le mont des Oli­viers, le lieu le plus dési­ré. L’homme, c’est Rab­bi Yehou­da ha-Nas­si, le patriarche qui pré­si­da le San­hé­drin et com­pi­la la Mich­na, et qui choi­sit, vers 220, de se faire ense­ve­lir ici. Dès lors, être cou­ché près de « Rab­bi » devint le plus grand des hon­neurs, et l’on se mit à appor­ter les morts.

Appor­ter : le mot est faible. On les embar­qua. Des juifs de toute la dia­spo­ra orien­tale — de Pal­myre, de Phé­ni­cie, de Bey­routh, d’An­tioche, d’É­gypte — firent trans­por­ter leurs défunts par bateau, le long de la côte, jus­qu’au petit port le plus proche, puis par la terre jus­qu’à la col­line, pour les cou­cher dans le même cal­caire que le patriarche. La Médi­ter­ra­née devient ici, lit­té­ra­le­ment, un cor­billard : la mer qui avait dis­per­sé le peuple ramène ses morts vers une seule col­line. On lit cette conver­gence sur les parois. Près de trois cents ins­crip­tions y ont été rele­vées, en grec pour la plu­part, quelques-unes en hébreu, d’autres en ara­méen — trois langues pour une seule espé­rance —, et l’on croise, taillés dans la roche, aus­si bien des chan­de­liers que, chose sur­pre­nante chez des juifs, des figures grecques et des roues du zodiaque, preuve que même dans la mort on par­lait la langue plas­tique de l’empire. Les archéo­logues qui explo­rèrent les grottes dans les années 1930 et 1950 trou­vèrent presque tout frac­tu­ré, les sar­co­phages éven­trés par des pilleurs anciens en quête de tré­sors ; ils iden­ti­fièrent pour­tant, par des ins­crip­tions bilingues, les tombes des fils de Rab­bi. Que ce soit là ou non le tom­beau réel du patriarche — aucune tra­di­tion conti­nue ne le garan­tis­sait, c’est la pioche des savants qui l’a sug­gé­ré — importe fina­le­ment moins que l’é­vi­dence du lieu : un point de la côte levan­tine où la mer dépo­sait ses morts comme elle dépose ses allu­vions, et d’où repar­tait, vers Rome et vers l’Oc­ci­dent, la forme des tombes que l’on retrou­ve­rait, quelques décen­nies plus tard, dans le tuf de l’Appienne.

Le sud chré­tien : Hadru­mète et la Bonne Bergerie

Tra­ver­sons la mer dans l’autre sens, vers l’A­frique. Sous la médi­na de Sousse, en Tuni­sie, court le plus grand ensemble de cata­combes chré­tiennes de tout le Magh­reb : les gale­ries de l’an­tique Hadru­mète, cinq kilo­mètres de cou­loirs, quelque deux cent qua­rante branches, près de quinze mille tombes creu­sées dans le cal­caire tendre entre le IIIᵉ et le Vᵉ siècle. La plus célèbre porte un nom qui dit tout de l’i­ma­ge­rie de ces lieux : la cata­combe du Bon Pas­teur, d’a­près le Christ-ber­ger por­tant sa bre­bis sur les épaules qu’on y a gra­vé. C’est là, dans les épi­taphes et les sym­boles de Sousse — le pois­son, la colombe, l’ancre, le ber­ger —, que l’on trouve le plus ancien art chré­tien d’A­frique du Nord, aujourd’­hui pour l’es­sen­tiel dépo­sé au musée de la ville.

L’his­toire de leur décou­verte a quelque chose de la comé­die colo­niale et de la fra­gi­li­té des choses sou­ter­raines. À la fin des années 1880, un colo­nel d’un bataillon de tirailleurs, en gar­ni­son près de Sousse, tom­ba par hasard sur une gale­rie ; il fal­lut attendre 1903 pour que l’ab­bé Ley­naud et le doc­teur Car­ton, munis enfin de fonds et de per­mis, en entre­prennent la fouille métho­dique et en dressent les pre­miers plans. Or ces gale­ries, res­tées scel­lées et intactes depuis quinze siècles, se dégra­dèrent presque aus­si­tôt qu’on les eut ouvertes : l’air, l’hu­mi­di­té, le suin­te­ment de l’eau se remirent à tra­vailler la pierre que l’ou­bli avait pro­té­gée. C’est la loi cruelle de tous ces lieux — j’y revien­drai. Ouvrir une cata­combe, c’est com­men­cer à la perdre.

Un fil relie d’ailleurs Hadru­mète à l’autre rive, et il vaut la peine d’être tiré. Lorsque le roi van­dale Gen­sé­ric, maître de Car­thage, entre­prit de per­sé­cu­ter les catho­liques au milieu du Vᵉ siècle, il embar­qua sur des navires quelques évêques et fidèles afri­cains et les jeta à la mer, dit-on, sans rames ni voiles. L’un d’eux, Gau­dio­sus, abor­da vivant sur les côtes de Cam­pa­nie et mou­rut à Naples, où il fut enter­ré hors les murs. Autour de sa tombe se déve­lop­pa une cata­combe qui porte son nom. Ain­si le même mou­ve­ment qui a peu­plé les hypo­gées d’A­frique en peu­plait d’autres en Ita­lie : les morts, et par­fois les vivants pro­mis à la mort, tra­ver­saient la mer, et le sous-sol d’une rive se rem­plis­sait des exi­lés de l’autre.

Naples, ou l’art de faire cou­ler les morts

Ce Gau­dio­sus nous ramène à Naples, qui mérite qu’on s’y attarde, car nulle autre ville n’a pous­sé aus­si loin, aus­si long­temps, le com­merce avec ses morts sou­ter­rains. Deux grandes cata­combes s’ouvrent dans le tuf jaune de ses col­lines. Celle de San Gen­na­ro, sous Capo­di­monte, remonte au IIᵉ siècle : née peut-être du caveau d’une seule famille, elle s’a­gran­dit déme­su­ré­ment après qu’on y eut trans­por­té, au Vᵉ siècle, les reliques de saint Jan­vier, le patron de la ville. On y des­cend dans une « basi­lique » sou­ter­raine à trois nefs, entiè­re­ment taillée dans le tuf, aux voûtes cou­vertes de fresques des Vᵉ et VIᵉ siècles — c’est l’une des plus belles choses de la Médi­ter­ra­née chré­tienne, et l’une des moins visitées.

Mais c’est la seconde, San Gau­dio­so, sous la basi­lique de San­ta Maria del­la Sani­tà, qui garde la plus décon­cer­tante des inven­tions napo­li­taines. Au XVIIᵉ siècle, les nobles et les ecclé­sias­tiques vou­lurent y être enter­rés, et l’on ima­gi­na pour eux une manière par­ti­cu­lière de pré­pa­rer les corps, la sco­la­tu­ra, l’é­gout­tage. On asseyait le défunt dans une niche taillée en forme de siège — un sco­la­toio, un sedi­toio, une can­ta­rel­la dans le par­ler napo­li­tain, d’un mot grec, kan­tha­ros, la coupe —, la tête calée dans un trou de la paroi, un vase dis­po­sé sous lui pour recueillir ce que le corps ren­dait en se des­sé­chant. Un homme s’en occu­pait, le schiat­ta­muor­to, dont le nom seul dit la besogne. Le temps venu, on lavait les os et on les dépo­sait dans leur tombe défi­ni­tive. De cette pra­tique la langue de Naples a tiré une malé­dic­tion, puozze scu­là — « puisses-tu t’é­gout­ter », c’est-à-dire mou­rir —, et une esthé­tique : sur les parois de San Gau­dio­so, on murait les défunts jus­qu’au cou, lais­sant seul le crâne saillir, et, à par­tir de ce crâne réel, un peintre des­si­nait le reste du corps entou­ré des insignes de son rang, épée, robe, outils du métier. Le mort, dans ce théâtre baroque, n’é­tait plus caché : il était mis en scène, moi­tié os, moi­tié fresque, dans une fami­lia­ri­té avec la pour­ri­ture que le reste de l’Eu­rope trou­ve­rait bien­tôt insupportable.

On tient là quelque chose de pro­fond, et de très médi­ter­ra­néen. Le chris­tia­nisme du Nord a peu à peu éloi­gné, asep­ti­sé, refou­lé ses morts. Naples, elle, est res­tée fidèle au fond antique du refri­ge­rium, à l’i­dée que les morts sont des voi­sins avec qui l’on négo­cie, que l’on soigne, à qui l’on parle. Le grand poème de Totò, ‘A livel­la, où deux morts se dis­putent la pré­séance dans la fosse jus­qu’à ce que la mort les éga­lise, serait né devant une fresque de San Gau­dio­so figu­rant la Mort triom­phant de tout. De la table d’a­gape romaine au crâne peint napo­li­tain, de l’ad cata­cum­bas de l’Ap­pienne à la can­ta­rel­la de la Sani­tà, c’est la même longue durée qui court sous la mer : une civi­li­sa­tion qui n’a jamais tout à fait accep­té de perdre ses morts de vue.

Syra­cuse, la ville sous la ville

Reste la Sicile, char­nière de toute la Médi­ter­ra­née, et sa grande cité grecque deve­nue chré­tienne. Sous Syra­cuse s’é­tend le deuxième réseau de cata­combes du monde antique — seule Rome fait plus vaste. Celui de San Gio­van­ni compte à lui seul quelque vingt mille tombes, et son plan raconte une his­toire d’eau autant que de mort. Les fos­soyeurs chré­tiens n’ont pas creu­sé leurs pre­mières gale­ries dans le vide : ils ont sui­vi le tra­cé d’un vieil aque­duc grec, élar­gis­sant les canaux, trans­for­mant les citernes rondes en rotondes funé­raires assez amples pour rece­voir les plus beaux sar­co­phages de marbre. La ville des morts s’est logée dans le sque­lette hydrau­lique de la ville des vivants ; ce que les Grecs avaient creu­sé pour conduire l’eau, les chré­tiens l’ont creu­sé de nou­veau pour conduire leurs morts.

Au cœur du réseau, la crypte de San Mar­cia­no garde la mémoire du pre­mier évêque de Syra­cuse ; au VIᵉ siècle, quand on y trans­por­ta sa tombe, les murs com­men­cèrent à se cou­vrir de fresques, et par-des­sus l’en­semble on éle­va bien­tôt une église — Saint-Jean-l’É­van­gé­liste — dont la rosace de pierre blanche et le por­tique gothi­co-cata­lan émer­veillaient encore les voya­geurs du Grand Tour. C’est l’i­mage que je gar­de­rais volon­tiers pour finir ce tour de la mer : une église à ciel ouvert posée en équi­libre sur vingt mille tombes, la lumière de Sicile au-des­sus, la nuit du cal­caire en des­sous, et entre les deux la mince épais­seur de roche que les fos­soyeurs ont lais­sée, par pru­dence, pour ne pas faire tom­ber les vivants sur les morts.

L’ou­bli et la lampe

Il faut main­te­nant remon­ter, car toutes ces gale­ries ont par­ta­gé le même des­tin : elles ont été oubliées. Pas­sé l’An­ti­qui­té tar­dive, quand on ces­sa d’en­ter­rer sous terre pour bâtir des églises et des cime­tières à la sur­face, quand les inva­sions ren­dirent les fau­bourgs dan­ge­reux, on mura les entrées — sou­vent pour empê­cher le pillage des reliques, très recher­chées — et l’on per­dit le sou­ve­nir des lieux. À Rome, dès le IXᵉ siècle, la plu­part des cata­combes étaient deve­nues inac­ces­sibles ; trois seule­ment, dont Saint-Sébas­tien, res­tèrent tou­jours ouvertes et connues. Le reste dor­mit sous les vignes et les champs de la cam­pagne romaine pen­dant sept ou huit cents ans, si com­plè­te­ment effa­cé que, lors­qu’on les redé­cou­vrit, on ne sut plus quoi en penser.

C’est ce silence qui a nour­ri la plus tenace des légendes : celle des pre­miers chré­tiens réfu­giés dans les cata­combes, s’y cachant des per­sé­cu­teurs, y célé­brant en secret une Église sou­ter­raine. La lit­té­ra­ture roman­tique du XIXᵉ siècle en a fait des romans entiers. Or c’est faux, et il faut le dire net­te­ment : on ne s’est jamais caché dura­ble­ment dans les cata­combes, on n’y a pas vécu, on n’y a pas résis­té. Ces gale­ries étaient des cime­tières, connus des auto­ri­tés, régis par le droit funé­raire romain ; le mobi­lier litur­gique qu’on y voit — autels, sièges — n’a été ins­tal­lé qu’au IVᵉ siècle, une fois l’É­glise triom­phante, pour hono­rer les tombes des mar­tyrs et non pour s’y ter­rer. Le mythe de l’É­glise des cata­combes est une inven­tion de la nos­tal­gie ; les cata­combes, elles, ne furent jamais que ce qu’an­nonce leur nom, des creux pour les morts.

Leur redé­cou­verte fut l’œuvre de deux hommes, à trois siècles de dis­tance. Le pre­mier, Anto­nio Bosio, était un éru­dit né à Malte : en 1578, la mise au jour for­tuite d’une entrée sur la voie Sala­ria lui révé­la l’am­pleur du monde englou­ti sous Rome ; en 1593, il des­cen­dit dans le laby­rinthe de Domi­tilla, pre­mier homme à l’ex­plo­rer métho­di­que­ment ; il décou­vrit encore, en 1602, une cata­combe juive à Mon­te­verde. Son grand livre, Roma sot­ter­ra­nea, parut après sa mort. Le second, Gio­van­ni Bat­tis­ta de Ros­si, au XIXᵉ siècle, fit de cette explo­ra­tion une science ; on l’a sur­nom­mé le Chris­tophe Colomb des cata­combes, et c’est à lui que l’on doit d’a­voir com­pris qu’elles étaient l’œuvre patiente des fos­soyeurs, non le refuge des per­sé­cu­tés. Ailleurs, la redé­cou­verte tint moins du génie que du hasard : un âne à Alexan­drie, un colo­nel à Sousse, un coup de pioche sous une vil­la prin­cière à Rome. Ces mondes qui avaient tra­ver­sé les siècles à l’a­bri de la terre ne devaient leur sur­vie qu’à l’ou­bli ; les rou­vrir, c’é­tait les livrer de nou­veau à l’air, à l’eau, au temps. À Sousse, les parois intactes se sont mises à s’ef­fri­ter ; à la Vil­la Tor­lo­nia, on n’entre qu’a­vec pré­cau­tion, à cause du radon ; à Milos, les habi­tants de Try­pi­ti se servent encore de cer­taines grottes voi­sines comme d’é­tables et de res­serres, comme leurs ancêtres l’a­vaient fait avant les chrétiens.

Cette conti­nui­té-là est peut-être la plus émou­vante de toutes. À Sant’An­tio­co, les caveaux puniques deve­nus cata­combes chré­tiennes furent, bien plus tard, réoc­cu­pés par les pauvres de l’île, qui en firent des mai­sons tro­glo­dytes — les Is Grut­tas — habi­tées jusque dans les années 1970 : on a fait bouillir la soupe et dor­mi les enfants dans des chambres creu­sées pour des morts car­tha­gi­nois vingt-cinq siècles plus tôt. À Naples, les jeunes du quar­tier de la Sani­tà, réunis en coopé­ra­tive, ont arra­ché les cata­combes de San Gen­na­ro à l’a­ban­don et en vivent aujourd’­hui, guides de leur propre sous-sol. La roche tendre que les fos­soyeurs avaient choi­sie parce qu’elle cédait à la pioche conti­nue ain­si de ser­vir, de main en main, de croyance en croyance, de siècle en siècle. On ne creuse la Médi­ter­ra­née qu’une fois ; ensuite, on se contente d’ha­bi­ter les creux.

Je remonte l’es­ca­lier. La fraî­cheur reste un moment col­lée à la peau, puis la lumière la chasse — cette lumière blanche et dure des rivages du Sud, qui semble ne rien savoir de ce qu’il y a des­sous. C’est peut-être cela, au fond, la véri­té des cata­combes : sous chaque ville lumi­neuse de la mer, sous Rome, Naples, Syra­cuse, Alexan­drie, Sousse, dort une ville jumelle et obs­cure, taillée dans la même pierre, où l’on a ran­gé les morts comme on range des livres, en atten­dant qu’on ait besoin d’eux — ou qu’on les oublie. Les deux villes n’en font qu’une. Il suf­fit de des­cendre quelques marches pour pas­ser de l’une à l’autre, et de com­prendre que la Médi­ter­ra­née, si prompte à dis­per­ser les vivants, garde tous ses morts au même endroit : sous ses pieds, dans le creux de sa propre roche.


Repères

Le mot et le lieu. Cata­cum­bas, du grec katà kym­bas, « près des creux », dési­gnait d’a­bord un sec­teur de la voie Appienne (entre les 2ᵉ et 3ᵉ bornes mil­liaires), site de car­rières de pouz­zo­lane, où s’é­le­va la basi­lique Saint-Sébas­tien. L’é­ty­mo­lo­gie exacte reste débat­tue (kymbē, « creux, cavi­té », ou tym­bas, « par­mi les tombes »). Le nom du lieu s’est éten­du, à par­tir du haut Moyen Âge, à l’en­semble des cime­tières souterrains.

La géo­lo­gie. Tuf vol­ca­nique et pouz­zo­lane à Rome et en Cam­pa­nie ; tuf vol­ca­nique à Milos ; cal­caires tendres (cal­ca­ré­nite, « pierre à glo­bi­gé­rines ») à Syra­cuse, Malte, Sousse et Beit Shéa­rim. Loi du pome­rium : inter­dic­tion d’en­se­ve­lir dans la ville, d’où l’im­plan­ta­tion des nécro­poles le long des voies, hors les murs.

Le métier et les formes. Fos­sores (fos­soyeurs), corps spé­cia­li­sé au IVᵉ siècle ; puits d’aé­ra­tion et de lumière (lumi­na­ria). Voca­bu­laire des tombes : locu­lus (niche simple), arco­so­lium (tombe sur­mon­tée d’un arc), cubi­cu­lum (chambre fami­liale). Rites : refri­ge­rium et repas funé­raires ; tables d’a­gape mono­li­thiques de Malte (fonc­tion dis­cu­tée) ; ali­men­ta­tion du mort par des ori­fices à Syracuse.

Le mythe cor­ri­gé. Contrai­re­ment à une légende répan­due au XIXᵉ siècle (romans type Fabio­la), les cata­combes n’ont pas ser­vi de refuge ni de lieu de culte clan­des­tin aux chré­tiens per­sé­cu­tés : c’é­taient des cime­tières légaux, amé­na­gés en sanc­tuaires seule­ment après le IVᵉ siècle.

Les sites cités. Rome — une soixan­taine de cata­combes ; Saint-Sébas­tien (seule tou­jours acces­sible, tra­di­tion du trans­fert des reliques de Pierre et Paul en 258) ; cata­combes juives (six connues ; Vigna Ran­da­ni­ni, 1859 ; Vil­la Tor­lo­nia, 1919, ~13 000 m², ~4 000 tombes, fer­mée). Redé­cou­verte : Anto­nio Bosio (1578, 1593, 1602 ; Roma sot­ter­ra­nea, post­hume) ; G. B. de Ros­si (XIXᵉ s.). Naples — San Gen­na­ro (dès le IIᵉ s., tuf jaune) ; San Gau­dio­so (rite baroque de la sco­la­tu­ra ; scolatoi/cantarelle, du grec kan­tha­ros ; schiat­ta­muor­to ; expres­sion puozze scu­là). Syra­cuse — San Gio­van­ni (2ᵉ réseau après Rome, ~20 000 tombes, réem­ploi d’un aque­duc grec ; crypte de San Mar­cia­no). Malte — Saint-Paul et Sainte-Agathe à Rabat (ori­gine puni­co-romaine ; tables d’a­gape ; cité de Melite). Alexan­drie — Kôm el-Cho­ga­fa (« butte aux tes­sons » ; retrou­vée en 1900 ; 3 niveaux, ~35 m ; syn­cré­tisme égyp­to-gré­co-romain ; Anu­bis en cui­rasse romaine). Sousse (Hadru­mète) — ~5 km, ~15 000 tombes ; cata­combe du Bon Pas­teur ; plus ancien art chré­tien d’A­frique du Nord ; fouilles de l’ab­bé Ley­naud et du D. Car­ton (1903). Milos — cata­combes de Try­pi­ti (« la per­cée »), tuf vol­ca­nique ; plus impor­tant monu­ment paléo­chré­tien de Grèce. Sant’An­tio­co (Sul­ky, Sar­daigne) — hypo­gées puniques (VIᵉ–IIIᵉ s. av. J.-C.) réem­ployés par chré­tiens et juifs à par­tir du IVᵉ s. ; seules cata­combes de Sar­daigne ; réoc­cu­pa­tion tro­glo­dyte (Is Grut­tas) jus­qu’aux années 1970. Beit Shéa­rim (Basse-Gali­lée) — plus vaste nécro­pole juive de l’An­ti­qui­té ; >30 réseaux dans le cal­caire ; Rab­bi Yehou­da ha-Nas­si (m. v. 220) ; sépul­tures ame­nées par mer de toute la dia­spo­ra orien­tale ; ~300 ins­crip­tions (grec, hébreu, ara­méen) ; tombes en kokhim ; UNES­CO 2015.

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Le Mont Athos : mille ans de répu­blique monastique

Le Mont Athos : mille ans de répu­blique monastique

Le Mont Athos

Mille ans de répu­blique monastique

Le Mont Athos : mille ans de répu­blique monastique

 

Le canal de Xerxès

À Nea Roda, au fond du golfe, la route tra­verse une bande de terre si basse et si plate qu’on la fran­chit sans y pen­ser. Deux kilo­mètres de roseaux, de sel et de ter­rains vagues, des poteaux élec­triques, quelques serres. C’est l’isthme qui rat­tache la pres­qu’île de l’A­thos au reste de la Chal­ci­dique, et c’est ici qu’en 483 avant notre ère les ingé­nieurs de Xerxès ont creu­sé un canal pour évi­ter à sa flotte le contour­ne­ment du cap.

Héro­dote raconte l’af­faire avec la pré­ci­sion d’un homme qui a vu les lieux et le mépris d’un Grec pour la déme­sure perse : trois ans de tra­vaux, des équipes rele­vées par le fouet, un canal assez large pour que deux tri­rèmes puissent y ramer de front, et cette remarque en forme de haus­se­ment d’é­paules — Xerxès aurait pu faire tirer ses navires sur des rou­leaux à tra­vers l’isthme, mais il vou­lait un canal, pour la gran­deur et pour le souvenir.

Pen­dant vingt-cinq siècles on a tenu le récit pour une exa­gé­ra­tion d’é­cri­vain. Les pros­pec­tions géo­phy­siques menées à par­tir des années 1990 par une équipe anglo-grecque ont retrou­vé le fos­sé sous les allu­vions : une tran­chée d’une tren­taine de mètres de large, col­ma­tée assez vite après l’ex­pé­di­tion, mais réel­le­ment creu­sée, réel­le­ment navi­gable. Héro­dote avait rai­son, ce qui lui arrive plus sou­vent qu’on ne le dit.

La rai­son de tout ce tra­vail était vieille de neuf ans. En 492, la flotte de Mar­do­nios, qui lon­geait la côte pour atta­quer la Grèce par le nord, avait été prise par un vent du nord-est au large de l’A­thos et jetée contre les falaises. Héro­dote parle de trois cents navires per­dus et de vingt mille hommes, chiffres qu’il ne faut pas prendre au pied de la lettre, mais l’é­vé­ne­ment est cer­tain : les récifs du cap, les rafales qui tombent du mas­sif, l’ab­sence de mouillage sur trente kilo­mètres de côte sud. La mon­tagne avait man­gé une armée.

Quand on remonte la pres­qu’île en bateau depuis Oura­nou­po­li, on com­prend le pro­blème sans avoir besoin d’un manuel de navi­ga­tion. La côte est raide, boi­sée jus­qu’à la mer, entaillée de ravins sans plages. Les monas­tères appa­raissent à inter­valles, posés sur des replats ou accro­chés aux rochers, cha­cun avec sa petite jetée et son han­gar à barques, et l’on met plu­sieurs heures à com­prendre qu’il n’y a rien d’autre : pas de vil­lage, pas de port, pas de route qui vien­drait du conti­nent. À l’ex­tré­mi­té sud, le pic se lève d’un coup à 2 033 mètres, marbre gris et cal­caire, sans contre­fort ni gla­cis, avec cette manière bru­tale qu’ont cer­taines mon­tagnes grecques de sor­tir de l’eau comme si le relief avait été cou­pé au couteau.

Il faut ajou­ter à cela une der­nière anec­dote, parce qu’elle dit quelque chose du rap­port que les hommes ont entre­te­nu avec ce mor­ceau de rocher. Un archi­tecte — Vitruve l’ap­pelle Dino­crate, Plu­tarque le nomme Sta­si­crate — aurait pro­po­sé à Alexandre de sculp­ter l’A­thos tout entier à son effi­gie : le conqué­rant assis, tenant dans une main une ville de dix mille habi­tants, dans l’autre une vasque où vien­draient se déver­ser les tor­rents de la mon­tagne. Alexandre aurait refu­sé, en deman­dant si la ville aurait des terres pour se nour­rir. L’his­toire est pro­ba­ble­ment inven­tée, comme la plu­part des anec­dotes sur Alexandre, mais elle a la ver­tu de résu­mer trois mille ans d’at­ti­tude à l’é­gard du lieu : on a vou­lu le per­cer, le contour­ner, le tailler, le trans­for­mer en autre chose que lui-même. Ce qui a fini par s’y ins­tal­ler et par y durer est venu d’une tout autre direction.

Des ermites et un par­che­min de chèvre

Le pre­mier docu­ment connu qui concerne les moines de l’A­thos n’est pas un texte de spi­ri­tua­li­té. C’est un chry­so­bulle de Basile Ier, daté de 883, qui inter­dit aux fonc­tion­naires impé­riaux et aux ber­gers de Hié­ris­sos de faire paître leurs trou­peaux sur la pres­qu’île et de moles­ter les ascètes qui s’y trouvent. L’acte fon­da­teur de la Sainte Mon­tagne est un règle­ment de conflit de pâturage.

On ne sait presque rien de ces pre­miers occu­pants. La tra­di­tion les fait venir d’É­gypte et de Syrie, chas­sés par la conquête arabe ; d’autres récits invoquent la crise ico­no­claste, qui a effec­ti­ve­ment jeté sur les routes des com­mu­nau­tés entières de moines. Aucune de ces expli­ca­tions ne repose sur des sources contem­po­raines. Ce qui est sûr, c’est qu’au IXe siècle des hommes vivaient là, dis­per­sés dans les ravins, assez nom­breux pour que l’ad­mi­nis­tra­tion byzan­tine juge utile de légi­fé­rer à leur sujet, et assez orga­ni­sés pour qu’un siècle plus tard on trouve à Karyès, au centre de la pres­qu’île, un res­pon­sable élu que les textes appellent le Pro­tos, le premier.

Ces ermites vivaient de très peu : des châ­taignes, des herbes, un peu de pois­son, les aumônes des bateaux de pas­sage. Ils s’é­ta­blis­saient par deux ou trois autour d’un ancien, chan­geaient de cabane quand le voi­si­nage deve­nait trop dense, des­cen­daient à Karyès pour les grandes fêtes et pour vendre le pro­duit de leur tra­vail manuel. Le mot grec lavra désigne exac­te­ment cela : une ruelle, un cha­pe­let de cel­lules le long d’un sen­tier, une com­mu­nau­té sans mur ni règle écrite.

En 963, un homme change tout. Atha­nase, né à Tré­bi­zonde, orphe­lin éle­vé à Constan­ti­nople où il a fait une car­rière de pro­fes­seur brillante avant de rompre avec le monde, arrive sur la mon­tagne avec l’argent d’un ami deve­nu empe­reur. Nicé­phore Pho­cas venait de reprendre la Crète aux Arabes et de ceindre la cou­ronne ; il avait pro­mis de venir finir ses jours en moine auprès d’A­tha­nase, pro­messe qu’il n’a jamais tenue mais qu’il a payée en or. Avec cet or, Atha­nase construit la Grande Lavra : un mur d’en­ceinte, une église à cou­pole, un réfec­toire, un aque­duc, une tour. Une ins­ti­tu­tion, avec des comptes, un règle­ment, des horaires, un jar­din, des mules.

Les ermites l’ont très mal pris. Ils sont allés se plaindre à Constan­ti­nople que cet intrus construi­sait des bâti­ments somp­tueux, impor­tait des bœufs de labour et trans­for­mait le désert en exploi­ta­tion agri­cole — ce qui, à peu de chose près, était vrai. Jean Tzi­mis­kès, qui avait assas­si­né Nicé­phore pour prendre sa place, a tran­ché en 972 par un règle­ment que l’on appelle depuis le Tra­gos, « le bouc », parce qu’il est écrit sur une grande peau de chèvre. Le docu­ment existe tou­jours. Il est conser­vé au Pro­ta­ton de Karyès, rou­lé, noir­ci, por­tant les signa­tures des supé­rieurs de l’é­poque — le plus ancien texte consti­tu­tion­nel d’Eu­rope encore déte­nu par l’ins­ti­tu­tion qu’il régit.

Le Tra­gos est un com­pro­mis, et il l’est res­té. Il recon­naît les deux formes de vie, l’er­mite et le céno­bite, le soli­taire et le com­mu­nau­taire. Il confirme l’au­to­ri­té du Pro­tos et l’as­sem­blée de Karyès. Il fixe des limites au déve­lop­pe­ment maté­riel — inter­dic­tion des grands bateaux, contrôle des ventes de bois — que les monas­tères pas­se­ront ensuite mille ans à contour­ner. Un typi­kon ulté­rieur, pro­mul­gué par Constan­tin IX Mono­maque vers 1045, ajoute les dis­po­si­tions qui frappent le plus les visi­teurs modernes : inter­dic­tion du ter­ri­toire aux femmes, aux eunuques, aux ado­les­cents imberbes et aux ani­maux femelles. C’est l’ava­ton, la clause de non-entrée, encore en vigueur aujourd’­hui et sanc­tion­née par le droit grec.

L’in­ter­dit n’est pas une inven­tion atho­nite. On le trouve dans d’autres domaines monas­tiques byzan­tins, et il découle d’une logique simple : dans une com­mu­nau­té d’hommes qui ont fait vœu de chas­te­té, l’ab­sence phy­sique de la ten­ta­tion vaut mieux que la lutte contre elle. Ce qui dis­tingue l’A­thos, ce n’est pas la règle, c’est sa sur­vie. Par­tout ailleurs les clauses de ce genre sont tom­bées avec les ins­ti­tu­tions qui les por­taient. Ici la cou­tume a tra­ver­sé la conquête otto­mane, l’an­nexion grecque, la Consti­tu­tion de 1975 et l’en­trée dans la Com­mu­nau­té euro­péenne, dont l’acte d’adhé­sion de la Grèce, en 1981, com­porte une décla­ra­tion com­mune qui recon­naît expli­ci­te­ment le sta­tut spé­cial de la Mon­tagne. Il faut avoir en tête cette phrase glis­sée dans un trai­té euro­péen, entre deux articles sur les tarifs doua­niers, pour mesu­rer ce que le mot longue durée veut dire ici.

Vingt mai­sons

L’ar­chi­tec­ture ins­ti­tu­tion­nelle de l’A­thos s’est fixée len­te­ment puis n’a plus bou­gé. Vingt monas­tères sou­ve­rains, ni plus ni moins, dans un ordre hié­rar­chique immuable qui com­mence par la Grande Lavra et se ter­mine par Kons­ta­mo­ni­tou. Le der­nier admis, Sta­vro­ni­ki­ta, date de 1541 ; depuis, la liste est close. On peut fon­der une skite, une cel­lule, un ermi­tage, on ne peut plus fon­der de monas­tère. Toute construc­tion, tout ermite, tout arpent de terre relève obli­ga­toi­re­ment de l’une des vingt mai­sons, qui se par­tagent la pres­qu’île en vingt sec­teurs comme un cadastre médié­val qu’on n’au­rait jamais révisé.

Cette fixi­té a une consé­quence poli­tique que l’on sous-estime : elle rend impos­sible la conquête interne. Aucun monas­tère ne peut en absor­ber un autre, aucune vague de nou­veaux venus ne peut créer sa propre mai­son. Quand les Russes sont arri­vés par mil­liers au XIXe siècle, ils n’ont pu occu­per qu’une place — Saint-Pan­té­lé­imon, dix-neu­vième au clas­se­ment — et essai­mer dans des skites et des cel­lules qui res­taient juri­di­que­ment dépen­dantes de monas­tères grecs. Le tableau de 1541 a plus fait pour l’é­qui­libre de la Sainte Mon­tagne que tous les trai­tés du XXe siècle.

Les vingt mai­sons ne sont pas grecques. Hilan­dar est serbe depuis 1198, fon­dée par Ste­fan Neman­ja, prince de Ras­cie deve­nu moine sous le nom de Syméon, et par son fils Sava, qui ren­tre­ra au pays orga­ni­ser l’É­glise serbe. Zogra­phou est bul­gare. Saint-Pan­té­lé­imon est russe. Ivi­ron est géor­gienne — le nom vient d’I­bé­rie, la Géor­gie orien­tale — fon­dée vers 980 par des aris­to­crates cau­ca­siens dont l’un, Tor­ni­kios, avait quit­té le monas­tère pour aller com­man­der une armée géor­gienne contre le rebelle Bar­das Sklè­ros, et en était reve­nu avec du butin et de l’argent impé­rial. Les monas­tères rou­mains n’existent pas comme tels, mais les princes de Vala­chie et de Mol­da­vie ont finan­cé la moi­tié des bâti­ments qu’on voit aujourd’hui.

Karyès, la capi­tale, est un vil­lage d’une rue. Des mai­sons à encor­bel­le­ment, quelques maga­sins qui vendent de l’en­cens, des outils et des piles, l’é­glise du Pro­ta­ton au milieu, un bâti­ment admi­nis­tra­tif, un poste de police, un bureau de poste. La Sainte Com­mu­nau­té y siège : vingt repré­sen­tants, un par monas­tère, renou­ve­lés chaque année. L’exé­cu­tif, l’É­pis­ta­sie, compte quatre membres tirés à tour de rôle par­mi cinq groupes de quatre monas­tères, ce qui fait qu’un monas­tère don­né par­ti­cipe au gou­ver­ne­ment une année sur cinq et le pré­side une année sur vingt. Le sceau de la com­mu­nau­té est cou­pé en quatre mor­ceaux, un par membre de l’É­pis­ta­sie : aucun acte ne peut être scel­lé si les quatre hommes ne sont pas dans la même pièce. On a rare­ment conçu dis­po­si­tif plus simple pour empê­cher un pou­voir de se concentrer.

L’É­tat grec est repré­sen­té par un gou­ver­neur civil qui dépend du minis­tère des Affaires étran­gères — non de l’In­té­rieur, ce qui en dit long sur le sta­tut du lieu. La Mon­tagne relève spi­ri­tuel­le­ment du Patriar­cat œcu­mé­nique de Constan­ti­nople, c’est-à-dire d’une ins­ti­tu­tion ins­tal­lée à Istan­bul, dans un quar­tier du Fener, à six cents kilo­mètres de là. Qui­conque est admis comme novice dans l’un des vingt monas­tères acquiert auto­ma­ti­que­ment la natio­na­li­té grecque, quelle que soit son ori­gine. L’ar­ticle 105 de la Consti­tu­tion grecque garan­tit l’en­semble. Cela fait beau­coup de sou­ve­rai­ne­tés emboî­tées pour trois cent trente-six kilo­mètres car­rés de forêt.

Le plan qui a fait le tour du monde orthodoxe

Vus de la mer, les monas­tères res­semblent à des châ­teaux forts, et c’est exac­te­ment ce qu’ils sont. Un qua­dri­la­tère de bâti­ments hauts, sans ouver­ture au niveau du sol, une seule porte bar­dée de fer, une tour mas­sive dans un angle. La rai­son n’est pas sym­bo­lique. Du XIVe au XVIIIe siècle, la mer Égée a été un espace de course per­ma­nent — Cata­lans, Turcs, Génois, cor­saires bar­ba­resques, plus tard pirates grecs des îles — et un monas­tère plein d’ar­gen­te­rie litur­gique posé sur une côte déserte consti­tuait une cible évi­dente. La tour, le pyr­gos, ser­vait de coffre-fort et de der­nier refuge. On y mon­tait les reliques et les manus­crits, on tirait l’é­chelle, on atten­dait que ça passe.

À l’in­té­rieur, le plan est par­tout le même, et c’est là que l’A­thos a le plus dura­ble­ment mar­qué le monde ortho­doxe. Une cour, l’é­glise au milieu — le katho­li­kon —, le réfec­toire en face de la porte de l’é­glise, dans son axe, de sorte que la com­mu­nau­té sort de l’of­fice et entre direc­te­ment dans la salle à man­ger, le repas étant trai­té comme un pro­lon­ge­ment de la litur­gie. Entre les deux, la phiale, une vasque à ciel ouvert sous un bal­da­quin de colonnes, où l’on bénit l’eau. Autour, sur trois ou quatre niveaux, les cel­lules, les ate­liers, la biblio­thèque, l’in­fir­me­rie, les réserves. En contre­bas, sur la mer, l’arsa­nas : une jetée, un entre­pôt, une petite tour.

L’é­glise elle-même suit un type qu’on appelle atho­nite et qui naît à la Grande Lavra : une croix ins­crite clas­sique à laquelle on ajoute deux absides laté­rales, les cho­roi, pour loger les deux chœurs qui se répondent pen­dant les offices. Un nar­thex, sou­vent un second nar­thex, le litè, pour les vigiles. La forme est née d’un besoin acous­tique et rituel pré­cis, et elle s’est ensuite répan­due par­tout où l’in­fluence atho­nite est pas­sée : en Ser­bie sous les Neman­jić, dans les prin­ci­pau­tés danu­biennes, jus­qu’aux monas­tères russes du nord. Un plan d’é­glise conçu au Xe siècle pour deux chœurs de moines grecs a fini par déter­mi­ner la sil­houette de bâti­ments construits huit siècles plus tard à mille kilo­mètres de là.

La pein­ture a sui­vi le même che­min. Les fresques du Pro­ta­ton de Karyès, du tout début du XIVe siècle, attri­buées par la tra­di­tion à un peintre nom­mé Manuel Pan­se­li­nos dont on ne sait rien de cer­tain, comptent par­mi les som­mets de l’art byzan­tin tar­dif : des figures amples, char­nues, mode­lées par la lumière, très loin de la rai­deur qu’on prête à tort à l’i­co­no­gra­phie ortho­doxe. Deux siècles plus tard, Théo­phane le Cré­tois tra­vaille à la Grande Lavra en 1535 puis à Sta­vro­ni­ki­ta en 1546, dans une manière plus sèche, plus linéaire, qui devien­dra la réfé­rence de ce qu’on appelle l’é­cole cré­toise. Entre les deux, à Dio­ny­siou, un autre Cré­tois couvre le katho­li­kon d’une Apo­ca­lypse dont les anges tombent en dia­go­nale sur les murs.

Ces chan­tiers ne se sont jamais inter­rom­pus long­temps. On repeint, on recouvre, on gratte, on rajoute une cha­pelle, on refait une cou­pole après un incen­die. Simo­no­pe­tra, plan­tée sur un épe­ron à trois cent trente mètres au-des­sus de la mer, avec ses bal­cons de bois en encor­bel­le­ment sus­pen­dus au-des­sus du vide, a brû­lé au moins trois fois — dont une en 1580 et une en 1891 — et a été recons­truite à chaque fois sur le même rocher impos­sible, parce que dépla­cer le monas­tère de quelques cen­taines de mètres aurait été plus rai­son­nable et n’a jamais été envi­sa­gé une seconde.

Ce que les moines possédaient

Il faut main­te­nant quit­ter la pres­qu’île, parce que l’his­toire de l’A­thos ne s’est jamais jouée entiè­re­ment sur l’Athos.

Dès le XIe siècle, les monas­tères reçoivent des terres. Des empe­reurs, des géné­raux, des veuves, des fonc­tion­naires pro­vin­ciaux leur donnent des champs, des vignes, des mou­lins, des salines, des pêche­ries, des vil­lages entiers avec les pay­sans qui les cultivent. Ces biens, les méto­chia, sont dis­per­sés dans toute la Macé­doine, en Thrace, à Lem­nos, à Tha­sos, en Chal­ci­dique occi­den­tale, plus tard jus­qu’en Vala­chie, en Mol­da­vie, en Bes­sa­ra­bie et en Rus­sie méri­dio­nale. Un monas­tère atho­nite du XIVe siècle est une entre­prise fon­cière mul­ti­na­tio­nale dont le siège social se trouve dans un ravin sans route.

La ges­tion de ce patri­moine a pro­duit du papier, et ce papier a sur­vé­cu. C’est le fait le plus impor­tant de toute l’his­toire savante de l’A­thos, et il tient à une conjonc­tion impro­bable : les archives cen­trales de l’É­tat byzan­tin ont entiè­re­ment dis­pa­ru, mais les vingt monas­tères ont conser­vé leurs chartes, parce qu’ils en avaient besoin pour prou­ver leurs droits devant les empe­reurs byzan­tins, puis devant les cadis otto­mans, puis devant l’É­tat grec. Un titre de pro­prié­té ne se jette pas. Les docu­ments conser­vés à l’A­thos consti­tuent aujourd’­hui le seul ensemble cohé­rent d’ar­chives rela­tif au cœur de l’Em­pire byzantin.

Le dépouille­ment de ce tré­sor est une entre­prise fran­çaise, com­men­cée dans les années 1930 et pour­sui­vie depuis : les Archives de l’A­thos, série de volumes publiés à Paris sous la direc­tion de Paul Lemerle, puis de Jacques Lefort, Nico­las Oiko­no­mi­dès, Denise Papa­chrys­san­thou et quelques autres, monas­tère par monas­tère — Lavra, Ivi­ron, Vato­pé­di, Dio­ny­siou, Xéro­po­ta­mou, Docheia­riou, Chi­lan­dar. Des chry­so­bulles impé­riaux, des actes de vente, des tes­ta­ments, des juge­ments, des inven­taires, et sur­tout des prak­ti­ka, ces rele­vés fis­caux dres­sés par les agents du fisc lors du trans­fert d’un domaine.

Le prak­ti­kon est un objet extra­or­di­naire. Il énu­mère, feu par feu, les pay­sans dépen­dants d’un vil­lage : le nom du chef de famille, celui de sa femme, ceux des enfants avec leur âge approxi­ma­tif, le bétail, les arbres frui­tiers, la sur­face des par­celles, le mon­tant dû. Quand on pos­sède plu­sieurs rele­vés du même vil­lage à quelques décen­nies d’é­cart, on tient une source d’un genre que le Moyen Âge byzan­tin ne livre nulle part ailleurs : la démo­gra­phie d’une com­mu­nau­té rurale, ses nais­sances, ses dis­pa­ri­tions, son enri­chis­se­ment ou sa ruine.

Le vil­lage de Rado­li­bos, dans la plaine du Stry­mon, appar­te­nait à Ivi­ron. Il a été arpen­té en 1103 par des géo­mètres impé­riaux dont Lefort a recons­ti­tué les méthodes de cal­cul, puis à nou­veau au XIVe siècle. On connaît la taille des par­celles, la manière dont les héri­tages ont frag­men­té le finage, la pro­por­tion de veuves, le rythme des mariages, la courbe qui monte au XIIe siècle et s’ef­fondre au XIVe avec les guerres civiles, la peste et les raids turcs. Toute l’his­toire sociale de la pay­san­ne­rie byzan­tine tar­dive — le grand livre d’An­ge­li­ki Laiou en 1977, les tra­vaux de Lefort sur les vil­lages de Macé­doine — sort de ces liasses conser­vées par des moines qui vou­laient sim­ple­ment pou­voir prou­ver, le jour venu, que la terre était à eux.

C’est ici que l’ap­proche brau­dé­lienne cesse d’être une figure de style. Ce que ces archives donnent à voir, ce n’est pas l’é­vé­ne­ment, c’est la struc­ture : le ren­de­ment du blé, la taille des trou­peaux, l’âge au mariage, le poids de la fis­ca­li­té, la lente recons­ti­tu­tion des grands domaines aux dépens de la petite pro­prié­té pay­sanne. Les empe­reurs passent, les dynas­ties se rem­placent, l’Em­pire perd la moi­tié de son ter­ri­toire, et pen­dant ce temps un moine de l’A­thos reco­pie l’in­ven­taire de ses oliviers.

La lumière incréée

Au début du XIVe siècle, un jeune homme de bonne famille constan­ti­no­po­li­taine arrive sur la Mon­tagne. Gré­goire Pala­mas a une ving­taine d’an­nées, une for­ma­tion phi­lo­so­phique solide, un père qui sié­geait au conseil impé­rial, et il vient apprendre une tech­nique de prière.

Cette tech­nique est ancienne, trans­mise ora­le­ment, sans doc­trine expli­cite. On l’ap­pelle hésy­chia, le silence, la quié­tude. Elle consiste à répé­ter indé­fi­ni­ment une for­mule courte — « Sei­gneur Jésus-Christ, Fils de Dieu, aie pitié de moi » — jus­qu’à ce que la prière des­cende du men­tal dans le cœur et conti­nue d’elle-même, y com­pris pen­dant le som­meil et le tra­vail. Les manuels atho­nites du temps y ajoutent des indi­ca­tions phy­siques : s’as­seoir sur un tabou­ret bas, incli­ner la tête vers la poi­trine, régler la res­pi­ra­tion sur les mots, fixer le regard vers le centre du corps.

Ces détails ont failli tout faire échouer. Un moine cala­brais nom­mé Bar­laam, for­mé en Ita­lie, très bon logi­cien et beau­coup trop spi­ri­tuel, a ridi­cu­li­sé les hésy­chastes en les trai­tant d’ompha­lo­psy­choi, ceux-qui-ont-l’âme-dans-le-nom­bril. Der­rière la moque­rie il y avait une ques­tion sérieuse : ces moines pré­ten­daient voir de leurs yeux, à l’is­sue de leur prière, la même lumière que les apôtres avaient vue sur le Tha­bor. Bar­laam objec­tait qu’on ne voit pas Dieu, que la lumière du Tha­bor était un phé­no­mène créé et pas­sa­ger, et qu’un homme qui pré­tend contem­pler l’in­créé blas­phème ou délire.

La réponse de Pala­mas a occu­pé quinze ans, plu­sieurs conciles et une bonne par­tie de l’éner­gie théo­lo­gique de l’Em­pire finis­sant. Elle repose sur une dis­tinc­tion entre l’es­sence divine, défi­ni­ti­ve­ment inac­ces­sible, et les éner­gies divines, incréées elles aus­si mais réel­le­ment com­mu­ni­cables à l’homme. La lumière du Tha­bor est une éner­gie, non une essence : on peut donc la voir sans voir Dieu. En 1340 ou 1341, les supé­rieurs atho­nites signent un texte qui sou­tient Pala­mas, le Tome hagio­rite, rédi­gé par lui. Trois conciles tenus à Constan­ti­nople en 1341, 1347 et 1351 tranchent en sa faveur. Bar­laam part en Ita­lie, se ral­lie à Rome et finit évêque de Gerace, où il don­ne­ra, dit-on, des leçons de grec à Pétrarque.

Il faut mesu­rer ce qui s’est pas­sé. Une pra­tique de moines illet­trés, trans­mise de vieillard à dis­ciple dans des cabanes de la côte sud, a été for­ma­li­sée en doc­trine, impo­sée à l’É­glise impé­riale par une série de conciles, et est deve­nue la théo­lo­gie offi­cielle de l’or­tho­doxie — qu’elle est res­tée jus­qu’à aujourd’­hui. La Sainte Mon­tagne n’é­tait plus seule­ment un refuge de fuyards du monde. C’é­tait le lieu où se déci­dait ce que l’O­rient chré­tien allait pen­ser de Dieu pen­dant les sept siècles suivants.

Le mou­ve­ment a aus­si four­ni des cadres. Les moines atho­nites du XIVe siècle sont par­tout : ils deviennent patriarches de Constan­ti­nople, métro­po­lites en Bul­ga­rie, en Ser­bie, en Rus­sie ; ils portent avec eux les manus­crits, le plan des églises, la manière de peindre, la litur­gie révi­sée. Cyprien, métro­po­lite de Kiev et de toute la Rus­sie à la fin du siècle, est un Bul­gare pas­sé par l’A­thos. Le réseau fonc­tionne d’au­tant mieux que les États ortho­doxes s’ef­fondrent les uns après les autres : la Mon­tagne sur­vit à ses pro­tec­teurs et devient, par défaut, l’ins­ti­tu­tion la plus stable du monde orthodoxe.

Une conquête négociée

L’his­toire poli­tique de l’A­thos entre 1200 et 1800 se résume à une leçon d’op­por­tu­nisme, et ceux qui la lui reprochent oublient ce que les alter­na­tives ont coû­té ailleurs.

En 1204, les croi­sés prennent Constan­ti­nople. La Chal­ci­dique tombe dans le royaume latin de Thes­sa­lo­nique, un évêque latin s’ins­talle, on tente d’im­po­ser l’o­bé­dience romaine. Les monas­tères écrivent à Inno­cent III, qui les prend sous sa pro­tec­tion et rap­pelle ses gens à l’ordre. Il n’empêche : des dépen­dances sont pillées, des moines mal­trai­tés. L’é­pi­sode a lais­sé une ran­cune durable, qu’on retrouve intacte sept cents ans plus tard dans les ban­de­roles noires d’Es­phig­mé­nou. Un siècle après, en 1307–1309, la Com­pa­gnie cata­lane — mer­ce­naires embau­chés par Byzance, non payés, retour­nés contre leur employeur — ravage la pres­qu’île, brûle des monas­tères et en fait dis­pa­raître plu­sieurs pour de bon.

Face aux Otto­mans, les moines ont fait le cal­cul inverse. Dès les années 1380, alors que Thes­sa­lo­nique est encore byzan­tine, des délé­ga­tions atho­nites vont trou­ver Murad Ier pour négo­cier une sou­mis­sion pré­ven­tive. Le geste est répé­té auprès de Murad II en 1424, quelques années avant la chute défi­ni­tive de la ville. Les Otto­mans acceptent : la pro­prié­té des monas­tères est confir­mée, le culte garan­ti, l’au­to­no­mie interne main­te­nue, en échange d’un impôt annuel — le haraç — et d’une loyau­té sans faille. Le sul­tan devient le pro­tec­teur de la Sainte Mon­tagne comme l’empereur l’était.

L’af­faire a bien fonc­tion­né pen­dant un siècle et demi. Elle s’est gâtée en 1568, quand Sélim II, à court d’argent, a confis­qué l’en­semble des biens monas­tiques de l’Em­pire et obli­gé les éta­blis­se­ments à les rache­ter. Les monas­tères atho­nites ont emprun­té pour payer, à des taux rui­neux, auprès de prê­teurs de Thes­sa­lo­nique et de Constan­ti­nople. Cer­tains ont mis un siècle à s’en remettre ; plu­sieurs ont aban­don­né la vie com­mu­nau­taire au pro­fit du régime dit idior­ryth­mique, où chaque moine gère son propre bud­get, mange chez lui et tra­vaille pour son compte — solu­tion pra­tique quand la caisse com­mune est vide, désas­treuse pour la discipline.

C’est alors que les dona­teurs du nord prennent le relais. Les princes de Vala­chie et de Mol­da­vie — Nea­goe Basa­rab, Petru Rareș, Vasile Lupu — construisent, res­taurent, dotent. Ils envoient des tonnes de cire, du blé, de l’argent mon­nayé, et rat­tachent à des monas­tères atho­nites des dizaines de cou­vents rou­mains dont les reve­nus remontent vers la Mon­tagne : au XIXe siècle, ces biens repré­sen­te­ront près du quart des terres culti­vables de la Vala­chie et de la Mol­da­vie, ce qui pro­vo­que­ra leur sécu­la­ri­sa­tion bru­tale par Cuza en 1863. Les tsars russes, d’I­van le Ter­rible à Pierre le Grand, envoient de leur côté des ambas­sades char­gées de four­rures et de roubles.

On peut lire cela comme une chro­nique d’au­mônes. C’est en réa­li­té la des­crip­tion d’un sys­tème : un centre reli­gieux dépour­vu de res­sources propres, ins­tal­lé sur un rocher sté­rile en ter­ri­toire musul­man, finan­cé par une péri­phé­rie ortho­doxe qui s’é­tend du Danube à la Vol­ga et qui a besoin de lui pour se pen­ser comme un monde. Brau­del appe­lait cela une éco­no­mie-monde. Celle-ci a fonc­tion­né pen­dant quatre cents ans avec des voi­liers, des mules et des lettres de change.

Un livre par­ti de la montagne

Au milieu du XVIIIe siècle, l’A­thos a essayé les Lumières. Une école supé­rieure, l’A­tho­nias, est fon­dée en 1749 sur une col­line au-des­sus de Vato­pé­di, et l’on confie sa direc­tion à Eugène Voul­ga­ris, l’un des meilleurs esprits du monde grec, tra­duc­teur de Locke et de Vol­taire, futur cor­res­pon­dant de Cathe­rine II. Il y enseigne les mathé­ma­tiques, la logique, la phy­sique moderne. L’ex­pé­rience dure dix ans. Les moines conser­va­teurs s’in­quiètent, les que­relles s’en­ve­niment, Voul­ga­ris démis­sionne en 1759 et part vers le nord. Le bâti­ment est aujourd’­hui une ruine que l’on aper­çoit du sentier.

Ce qui a réus­si, à la même époque, est venu du camp oppo­sé. Un groupe de moines qu’on a sur­nom­més les Kol­ly­vades, à pro­pos d’une que­relle sur le jour où l’on doit faire les offices des morts, entre­prend de reve­nir aux sources : com­mu­nion fré­quente, res­pect strict de la litur­gie, retour aux Pères. L’un d’eux, Nico­dème l’Ha­gio­rite, entre­prend avec Macaire de Corinthe de ras­sem­bler les textes ascé­tiques dis­po­nibles dans les biblio­thèques de la Mon­tagne — Évagre, Maxime le Confes­seur, Syméon le Nou­veau Théo­lo­gien, Gré­goire le Sinaïte, Pala­mas. L’an­tho­lo­gie paraît à Venise en 1782 sous le titre de Phi­lo­ca­lie, l’a­mour de la beauté.

Ce livre a fait un voyage remar­quable. Un moine ukrai­nien, Païs­sy Velit­ch­kovs­ki, qui avait séjour­né à l’A­thos avant de s’ins­tal­ler au monas­tère de Neamț en Mol­da­vie, en tra­duit une par­tie en sla­von ; la Dobro­to­liou­bié paraît à Mos­cou en 1793. Les start­sy d’Op­ti­no la dif­fusent au XIXe siècle. Un pèle­rin ano­nyme en fait le com­pa­gnon de route d’un récit qui devien­dra le plus lu de la spi­ri­tua­li­té russe. Dos­toïevs­ki connaît cette lit­té­ra­ture ; Tol­stoï aus­si. Au XXe siècle, les émi­grés russes de Paris — Loss­ky, Evdo­ki­mov, plus tard Sophro­ny, moine atho­nite deve­nu fon­da­teur d’un monas­tère dans l’Es­sex — la font pas­ser en fran­çais et en anglais. En 1961, un per­son­nage de Salin­ger lit Le Pèle­rin russe dans un appar­te­ment de l’Up­per East Side et essaie la prière du cœur entre deux cigarettes.

Un recueil com­pi­lé dans une biblio­thèque de la Chal­ci­dique par des moines hos­tiles aux Lumières, impri­mé dans une répu­blique mar­chande catho­lique, tra­duit en Mol­da­vie, publié en Rus­sie impé­riale, relu à Paris par des exi­lés et décou­vert par la contre-culture amé­ri­caine : la Sainte Mon­tagne n’a jamais été cou­pée de rien. Elle est un nœud dans un réseau, et elle l’a tou­jours été.

Le siècle russe

Vers 1830, l’A­thos sort épui­sé de la guerre d’in­dé­pen­dance grecque. Les moines s’é­taient sou­le­vés en 1821 ; les troupes otto­manes ont occu­pé la pres­qu’île pen­dant neuf ans, impo­sé des contri­bu­tions écra­santes, et la popu­la­tion monas­tique est tom­bée à quelques cen­taines d’hommes. Un demi-siècle plus tard, elle dépasse les sept mille. L’é­cart s’ex­plique en un mot : la Russie.

L’af­flux com­mence dans les années 1840 et s’ac­cé­lère après la guerre de Cri­mée. Des pay­sans, des sol­dats, des mar­chands rui­nés, des fils cadets débarquent par bateaux entiers. Une com­pa­gnie de navi­ga­tion russe assure la liai­son depuis Odes­sa. Saint-Pan­té­lé­imon, monas­tère grec en déclin, passe sous contrôle russe au terme d’un conflit interne des années 1870 et se met à construire : des ailes de six étages, des cou­poles vertes, une église à bulbes, une hôtel­le­rie pour des cen­taines de pèle­rins. En 1903, la mai­son compte 1 446 moines à elle seule. Les skites d’An­dreas et du Pro­phète-Élie res­semblent à des villes. Aux alen­tours de 1900, sur envi­ron sept mille cinq cents moines, plus de la moi­tié sont sujets du tsar.

Les Grecs y voient un pro­jet poli­tique, et ils n’ont pas tort. Le pan­sla­visme, la ques­tion macé­do­nienne, la riva­li­té pour l’hé­ri­tage otto­man font de la Mon­tagne un ter­rain d’in­fluence. Un moine russe qui achète une cel­lule à un monas­tère grec endet­té acquiert un pied-à-terre en ter­ri­toire stra­té­gique. Saint-Péters­bourg finance, encou­rage, décore.

Deux évé­ne­ments ont mis fin à tout cela en quatre ans.

Le pre­mier est théo­lo­gique, et il est étrange. À par­tir de 1912, une que­relle éclate par­mi les moines russes de l’A­thos sur la nature du nom de Dieu : un cou­rant, l’ono­ma­to­doxie, sou­tient que le Nom est Dieu lui-même, que le pro­non­cer c’est le rendre pré­sent. Le Saint-Synode de Rus­sie condamne. Les moines refusent. En 1913, le gou­ver­ne­ment impé­rial envoie un navire de guerre ; les marins prennent d’as­saut Saint-Pan­té­lé­imon et la skite Saint-André à la lance à incen­die, arrêtent huit cent qua­rante moines et les rapa­trient à Odes­sa dans les cales d’un trans­port. C’est la der­nière grande opé­ra­tion mili­taire russe sur la Sainte Mon­tagne, et elle a consis­té à dépor­ter des moines russes.

Le second est poli­tique. Les guerres bal­ka­niques de 1912–1913 amènent la flotte grecque devant Athos ; la ques­tion du sta­tut se pose devant les chan­cel­le­ries, et la Rus­sie pro­pose l’in­ter­na­tio­na­li­sa­tion du ter­ri­toire sous garan­tie des puis­sances ortho­doxes. Le 3 octobre 1913, les vingt monas­tères votent : dix-neuf se pro­noncent pour le rat­ta­che­ment à la Grèce, Saint-Pan­té­lé­imon s’abs­tient. Le trai­té de Lau­sanne, en 1923, confirme la sou­ve­rai­ne­té grecque. La Charte consti­tu­tion­nelle de 1926 en fixe les moda­li­tés, tou­jours en vigueur.

En 1917, la révo­lu­tion coupe le der­nier fil. Plus de bateaux, plus de sub­sides, plus de novices, plus de cour­rier. Les moines russes de l’A­thos vieillissent sur place, iso­lés, entre des bâti­ments pré­vus pour dix fois leur nombre, à balayer des cor­ri­dors vides et à enter­rer leurs anciens. Le régime sovié­tique n’au­to­rise aucun départ ; les auto­ri­tés grecques, méfiantes, n’ac­cordent guère de per­mis d’ins­tal­la­tion. En 1990, Saint-Pan­té­lé­imon compte trente-cinq moines. Le monas­tère le plus peu­plé de la Médi­ter­ra­née ortho­doxe était deve­nu un hos­pice de quinze vieillards et vingt hommes fati­gués dans un immeuble de trois cents chambres.

1971

Le point bas de toute l’his­toire atho­nite se situe au début des années 1970. On compte alors un peu plus de onze cents moines pour vingt monas­tères, dont plu­sieurs n’en abritent qu’une poi­gnée. La moyenne d’âge dépasse soixante ans. Des ailes entières sont fer­mées, les toi­tures s’ef­fondrent, les biblio­thèques prennent l’eau, les archives moi­sissent. La moi­tié des mai­sons vit encore sous le régime idior­ryth­mique, cha­cun pour soi, ce qui accé­lère la décom­po­si­tion. Les com­men­ta­teurs de l’é­poque, y com­pris bien­veillants, écrivent que la Sainte Mon­tagne en a pour vingt ans, trente au plus, et qu’il faut son­ger à en faire un musée.

Le retour­ne­ment a com­men­cé presque immé­dia­te­ment, et per­sonne ne l’a­vait prévu.

Il s’est pro­duit par trans­plan­ta­tion de com­mu­nau­tés entières. En 1973, Émi­lia­nos Vafei­dis, higou­mène d’un monas­tère des Météores où le tou­risme ren­dait la vie contem­pla­tive impos­sible, monte à Simo­no­pe­tra avec ses moines. Vasi­leios Gon­ti­ka­kis arrive à Sta­vro­ni­ki­ta en 1968 avec un groupe venu de Crète, puis passe à Ivi­ron en 1990. Éphrem s’ins­talle à Phi­lo­théou, d’où par­ti­ront ensuite les fon­da­tions amé­ri­caines de l’A­ri­zo­na. Joseph, dis­ciple d’un ermite célèbre de la côte sud, s’ins­talle avec sa confré­rie chy­priote à Vato­pé­di en 1987 et redresse en dix ans la deuxième mai­son de la hiérarchie.

Plu­sieurs de ces groupes se rat­tachent à un même homme, Joseph l’Hé­sy­chaste, mort en 1959 dans une cabane des Katou­na­kia, qui n’a jamais diri­gé de monas­tère et dont les dis­ciples ont fini par repeu­pler cinq ou six des vingt mai­sons. Un autre ermite, Païs­sios, mort en 1994 et cano­ni­sé en 2015, rece­vait dans sa cel­lule des files de visi­teurs venus de toute la Grèce. La renais­sance atho­nite est par­tie de trois ou quatre baraques en planches.

Les nou­veaux venus ne res­sem­blaient pas aux anciens. Ils étaient jeunes, sou­vent diplô­més — ingé­nieurs, méde­cins, juristes, pro­fes­seurs —, issus des villes, et arri­vaient au moment pré­cis où la Grèce sor­tait de la dic­ta­ture des colo­nels et entrait dans l’Eu­rope. Ils ont réta­bli par­tout la vie com­mu­nau­taire : la der­nière mai­son idior­ryth­mique bas­cule au céno­bi­tisme au début des années 1990, refer­mant une paren­thèse ouverte par la crise fis­cale de 1568. La popu­la­tion remonte : envi­ron mille cinq cents moines dans les années 1990, autour de deux mille aujourd’­hui, chiffre qui n’a plus bou­gé depuis une quin­zaine d’années.

L’ou­ver­ture du bloc de l’Est a ajou­té une vague nou­velle — Rou­mains, Serbes, Bul­gares, Russes, Géor­giens, Ukrai­niens — au point que le Patriar­cat œcu­mé­nique a deman­dé en 2014 de pla­fon­ner à dix pour cent la pro­por­tion de moines nés dans ces pays au sein des monas­tères de langue grecque. La démo­gra­phie de la Sainte Mon­tagne reste ce qu’elle a tou­jours été : une affaire diplomatique.

Le bull­do­zer, le calen­drier et la ban­de­role noire

La moder­ni­té est arri­vée par la piste fores­tière. Il n’y a tou­jours pas de route reliant l’A­thos au conti­nent — on n’entre que par la mer, depuis Oura­nou­po­li ou Ieris­sos — mais l’in­té­rieur de la pres­qu’île est aujourd’­hui qua­drillé de che­mins de terre où cir­culent des mini­bus et des 4x4 conduits par des moines en sou­tane retrous­sée. Les mules sub­sistent pour les cel­lules inac­ces­sibles. Le télé­phone por­table capte à peu près par­tout. Les monas­tères ont des groupes élec­tro­gènes, des pan­neaux solaires, des adresses élec­tro­niques et, pour cer­tains, des ser­vices de com­mu­ni­ca­tion assez habiles.

L’argent est venu de Bruxelles. À par­tir des années 1980, des pro­grammes euro­péens de sau­ve­garde du patri­moine ont finan­cé la res­tau­ra­tion des bâti­ments, la conso­li­da­tion des tours, la mise aux normes des biblio­thèques ; le clas­se­ment à l’U­nes­co, obte­nu en 1988 au titre mixte, cultu­rel et natu­rel, a accom­pa­gné le mou­ve­ment. On a mon­té des écha­fau­dages sur des façades qui n’en avaient pas vu depuis quatre siècles. Un centre spé­cia­li­sé ins­tal­lé à Thes­sa­lo­nique numé­rise les manus­crits — quinze mille codex envi­ron, la plus impor­tante col­lec­tion grecque manus­crite au monde après celles des grandes biblio­thèques natio­nales, et la plus riche réserve d’i­cônes byzan­tines existante.

Il a aus­si fal­lu que la Sainte Mon­tagne s’ex­plique. En 2003, une réso­lu­tion du Par­le­ment euro­péen sur l’é­ga­li­té des chances a deman­dé la levée de l’in­ter­dit qui frappe les femmes, au motif qu’il contre­vient au prin­cipe de libre cir­cu­la­tion. La Grèce a répon­du en invo­quant la décla­ra­tion com­mune annexée à son trai­té d’adhé­sion de 1981, et l’af­faire en est res­tée là. Le pro­to­cole d’adhé­sion à Schen­gen com­porte une clause ana­logue. On mesure la sin­gu­la­ri­té juri­dique du lieu : un ter­ri­toire de l’U­nion euro­péenne où le droit com­mu­nau­taire s’ar­rête à la coque du bateau.

À l’in­té­rieur, la répu­blique des moines a ses conflits, et ils sont violents.

Le plus ancien oppose la Sainte Com­mu­nau­té au monas­tère d’Es­phig­mé­nou, à la pointe nord de la pres­qu’île. Après la ren­contre du patriarche Athé­na­go­ras et de Paul VI en 1964 et la levée des ana­thèmes de 1054, ce monas­tère a ces­sé en 1972 de com­mé­mo­rer le patriarche pen­dant la litur­gie, l’ac­cu­sant d’hé­ré­sie œcu­mé­niste. Une ban­de­role noire pend depuis sur la façade, por­tant deux mots : Ortho­doxie ou mort. Or la Charte consti­tu­tion­nelle fait de la com­mé­mo­ra­tion du patriarche une obli­ga­tion légale. Les moines ont été décla­rés schis­ma­tiques en 2002, une confré­rie de rem­pla­ce­ment a été recon­nue en 2005, la jus­tice grecque a ordon­né l’ex­pul­sion, et rien ne s’est pro­duit. En 2013, à Karyès, la ten­ta­tive de sai­sie du bâti­ment que la com­mu­nau­té pos­sède dans la capi­tale a tour­né à l’af­fron­te­ment ; les pho­to­gra­phies d’un moine tenant un cock­tail Molo­tov ont fait le tour de la presse grecque. Depuis, plus de cent moines occupent le monas­tère du bord de mer, une ving­taine d’autres, seuls recon­nus, vivent dans une mai­son de Karyès à cent mètres du poste de police, et la situa­tion n’a pas bou­gé d’un pouce. En juillet 2025, l’hi­gou­mène de la confré­rie recon­nue a trou­vé sur sa porte une lettre de menaces de mort.

L’autre conflit a tou­ché à l’argent. En 2008, une série d’é­changes de ter­rains entre le monas­tère de Vato­pé­di et l’É­tat grec — des par­celles autour d’un lac de Macé­doine contre des immeubles publics valo­ri­sés bien au-des­sus, selon les enquê­teurs — a déclen­ché un scan­dale poli­tique qui a contri­bué à la chute du gou­ver­ne­ment Kara­man­lis, un an avant l’ef­fon­dre­ment finan­cier du pays. L’hi­gou­mène a pas­sé l’hi­ver 2011–2012 en déten­tion pro­vi­soire, la pro­cé­dure a duré des années. On a redé­cou­vert à cette occa­sion que les monas­tères atho­nites étaient tou­jours de très gros pro­prié­taires fon­ciers en Grèce conti­nen­tale, ce qui est vrai depuis le XIe siècle et n’a­vait jamais ces­sé de l’être.

Reste la ques­tion du temps, qui est peut-être le meilleur résu­mé du lieu. Les monas­tères suivent le calen­drier julien, en retard de treize jours sur le nôtre. Ils vivent à l’heure byzan­tine, où la jour­née com­mence au cou­cher du soleil : l’hor­loge est remise à zéro chaque soir, ce qui décale midi et minuit d’une quan­ti­té variable selon la sai­son. Chaque monas­tère règle sa pen­dule pour son propre compte, de sorte qu’entre deux mai­sons dis­tantes d’une heure de marche il peut y avoir plu­sieurs heures d’é­cart offi­ciel. Un pèle­rin qui veut arri­ver pour les vêpres doit cal­cu­ler. Les moines, eux, n’ont aucun mal : ils vivent dans le seul sys­tème horaire où la jour­née com­mence quand le soleil se couche, ce qui est après tout la conven­tion la plus ancienne du bas­sin méditerranéen.

Quatre-vingt-cinq mille

Le der­nier cha­pitre est en train de s’é­crire, et il res­semble à ce qui arrive par­tout ailleurs.

Le nombre de pèle­rins a explo­sé. Les règles sont pour­tant res­tées les mêmes depuis 1993 : cent visi­teurs ortho­doxes et dix non-ortho­doxes par jour, un per­mis nomi­na­tif, le dia­mo­ni­ti­rion, quatre jours de séjour, hommes seule­ment. Mais les clercs ortho­doxes ne sont pas comp­tés dans le quo­ta, les groupes se mul­ti­plient, et la pre­mière moi­tié de l’an­née 2025 a vu quatre-vingt-cinq mille entrées par les ports d’Ou­ra­nou­po­li et de Ieris­sos, sans comp­ter quelque quatre mille ouvriers de chan­tier munis de per­mis de tra­vail. Les Grecs viennent en tête, sui­vis par les Rou­mains — vingt et un mille, chiffre qui a sur­pris tout le monde —, les Serbes, les Bul­gares. Les Russes se sont effon­drés à quinze cents, effet direct de la rup­ture entre Mos­cou et Constan­ti­nople et de la guerre. Cinq cents Chi­nois se sont présentés.

En mai 2025, la Sainte Com­mu­nau­té a réagi comme n’im­porte quelle des­ti­na­tion sub­mer­gée : pla­fond de trois cents per­mis men­suels par monas­tère pour les étran­gers, excep­tion faite des Grecs et des Chy­priotes, et des Serbes, Bul­gares, Russes et Ukrai­niens qui se rendent dans leurs mai­sons natio­nales. Les skites sont limi­tées à deux cents pèle­rins par mois, les cel­lules à vingt. Il faut annon­cer sa venue la veille avant midi.

Les moines ont d’autres sou­cis, plus pro­saïques. Il y a trop de véhi­cules sur les pistes, les acci­dents se mul­ti­plient, et la Sainte Com­mu­nau­té a deman­dé au gou­ver­ne­ment grec, lors d’une visite du Pre­mier ministre à l’é­té 2025, l’au­to­ri­sa­tion de dres­ser des contra­ven­tions — pou­voir dont la Charte de 1926 ne l’a pas dotée, ses rédac­teurs n’ayant pas pré­vu la ques­tion du sta­tion­ne­ment. Et il y a le feu. La pres­qu’île est cou­verte de forêt sur presque toute sa sur­face, châ­tai­gniers, chênes verts, arbou­siers, une masse de com­bus­tible que per­sonne n’ex­ploite plus vrai­ment et que les étés grecs assèchent un peu plus chaque année. Une base de drones a été ins­tal­lée cet été à la skite Saint-Démé­trios, une camé­ra à trois détec­teurs de fumée est en cours de mon­tage sur le sec­teur de Hilan­dar. Le com­man­dant des pom­piers de Karyès explique que le délai de détec­tion est le fac­teur décisif.

Hilan­dar sait de quoi il parle. Dans la nuit du 4 mars 2004, un feu par­ti d’un conduit défec­tueux a détruit plus de la moi­tié du monas­tère serbe, ailes d’ha­bi­ta­tion, hôtel­le­rie, réserves. Les moines ont sor­ti les icônes et les chartes à bout de bras. Le chan­tier de recons­truc­tion, finan­cé par l’É­tat serbe, dure depuis vingt-deux ans et n’est pas terminé.

Le bateau de la ligne repart d’Ou­ra­nou­po­li en fin d’a­près-midi. Depuis le pont, la côte occi­den­tale défile en sens inverse, les jetées, les han­gars, les tours ; le pic du sud reste long­temps visible, puis la brume de cha­leur le mange par la base et il ne reste qu’un tri­angle gris qui a l’air de flot­ter. Sur la crête, quelque part au-des­sus des forêts, une camé­ra tourne len­te­ment et cherche de la fumée.


Notes et sources

Géo­gra­phie et canal de Xerxès. Héro­dote, His­toires, VI, 44 (la flotte de Mar­do­nios) et VII, 22–24 (le per­ce­ment de l’isthme). Les pros­pec­tions géo­phy­siques conduites à par­tir des années 1990 par une équipe anglo-grecque autour de B. S. J. Isser­lin, pour­sui­vies au début des années 2000, ont confir­mé l’exis­tence et le tra­cé du canal. Alti­tude du som­met : 2 033 m. Super­fi­cie du ter­ri­toire auto­nome : envi­ron 336 km².

Le pro­jet de sta­tue d’A­lexandre est rap­por­té par Vitruve (De archi­tec­tu­ra, II, pré­face), qui nomme l’ar­chi­tecte Dino­crate, et par Plu­tarque (Vie d’A­lexandre, 72, et De la for­tune d’A­lexandre), qui l’ap­pelle Sta­si­crate. Stra­bon en donne une troi­sième ver­sion. À trai­ter comme un topos lit­té­raire, non comme un pro­jet réel.

Chro­no­lo­gie fon­da­trice. Chry­so­bulle de Basile Ier, 883. Pre­mière men­tion du Pro­tos et de Karyès, début du Xe siècle. Fon­da­tion de la Grande Lavra par Atha­nase l’A­tho­nite, 963 (cer­taines sources donnent 962). Tra­gos de Jean Ier Tzi­mis­kès, 972, conser­vé au Pro­ta­ton. Typi­kon de Constan­tin IX Mono­maque, vers 1045, qui codi­fie l’ava­ton. La date de 960 par­fois avan­cée pour l’au­to­no­mie atho­nite ne cor­res­pond à aucun acte connu.

Les ori­gines égyp­tiennes ou syriennes des pre­miers ermites relèvent de la tra­di­tion et ne sont attes­tées par aucune source contem­po­raine. À pré­sen­ter comme telles.

Archives. Archives de l’A­thos, série publiée à Paris depuis 1937 sous la direc­tion suc­ces­sive de Paul Lemerle, Jacques Lefort, Nico­las Oiko­no­mi­dès, Denise Papa­chrys­san­thou et leurs col­la­bo­ra­teurs, monas­tère par monas­tère. Sur Rado­li­bos : J. Lefort, « Le cadastre de Rado­li­bos (1103), les géo­mètres et leurs mathé­ma­tiques », Tra­vaux et Mémoires 8, 1981, et « Rado­li­bos : popu­la­tion et pay­sage », TM 9, 1985 ; le dos­sier figure dans les Actes d’I­vi­ron. Sur la pay­san­ne­rie : A. Laiou, Pea­sant Socie­ty in the Late Byzan­tine Empire, Prin­ce­ton, 1977 ; J. Lefort, Vil­lages de Macé­doine, Paris, 1982. Sur la fis­ca­li­té : N. Oiko­no­mi­dès, Fis­ca­li­té et exemp­tion fis­cale à Byzance (IXe-XIe s.), Athènes, 1996.

Hésy­chasme. Le Tome hagio­rite est daté de 1340 ou 1341 selon les édi­tions. Conciles de Constan­ti­nople de 1341, 1347 et 1351. Sur l’en­semble : J. Meyen­dorff, Intro­duc­tion à l’é­tude de Gré­goire Pala­mas, Paris, 1959. L’a­nec­dote des leçons de grec don­nées par Bar­laam à Pétrarque est tra­di­tion­nelle et discutée.

Période otto­mane. Les négo­cia­tions avec Murad Ier sont géné­ra­le­ment situées dans les années 1380 (1383 ou 1387 selon les auteurs) ; la confir­ma­tion sous Murad II est datée de 1424. La confis­ca­tion géné­rale des biens monas­tiques par Sélim II est de 1568–1569. Sécu­la­ri­sa­tion des biens atho­nites de Rou­ma­nie par Alexandre Jean Cuza : 1863.

Phi­lo­ca­lie. Édi­tion prin­ceps : Venise, 1782, par Nico­dème l’Ha­gio­rite et Macaire de Corinthe. Tra­duc­tion sla­vonne par­tielle de Païs­sy Velit­ch­kovs­ki, Dobro­to­liou­bié, Mos­cou, 1793. Récits d’un pèle­rin russe, texte ano­nyme du XIXe siècle. La réfé­rence à Salin­ger ren­voie à Fran­ny et Zooey, 1961.

Chiffres de popu­la­tion monas­tique. 1 446 moines à Saint-Pan­té­lé­imon en 1903 ; envi­ron 7 000 à 7 500 moines au total vers 1900, dont une majo­ri­té de sujets russes ; 35 moines à Saint-Pan­té­lé­imon en 1990. Le point bas géné­ral, géné­ra­le­ment situé en 1971–1972, est esti­mé à un peu plus de 1 100 moines ; le chiffre exact varie selon les décomptes. Popu­la­tion actuelle : envi­ron 2 000, chiffre stable. Demande patriar­cale de pla­fon­ne­ment à 10 % des moines nés dans l’ex-bloc sovié­tique : 2014.

Affaire des ono­ma­to­doxes. Inter­ven­tion mili­taire russe et arres­ta­tion d’en­vi­ron 840 moines : été 1913. Vote de la Sainte Com­mu­nau­té en faveur du rat­ta­che­ment à la Grèce : 3 octobre 1913, dix-neuf voix, Saint-Pan­té­lé­imon s’abstenant.

Sta­tut juri­dique. Charte consti­tu­tion­nelle du Mont Athos, 1926 ; article 105 de la Consti­tu­tion grecque. Décla­ra­tion com­mune n° 4 annexée à l’acte d’adhé­sion de la Grèce aux Com­mu­nau­tés euro­péennes, 1981 ; décla­ra­tion ana­logue lors de l’adhé­sion à Schen­gen. Réso­lu­tion du Par­le­ment euro­péen deman­dant la levée de l’ava­ton : jan­vier 2003, sans effet juri­dique. Ins­crip­tion à l’U­nes­co : 1988, site mixte.

Esphig­mé­nou. Rup­ture de com­mé­mo­ra­tion : 1972, à la suite de la ren­contre Athé­na­go­ras-Paul VI de 1964. Décla­ra­tion de schisme : 2002. Recon­nais­sance d’une nou­velle confré­rie : 2005. Affron­te­ments de Karyès : 2013. Envi­ron 115 à 118 moines occupent le monas­tère, une ving­taine consti­tuent la confré­rie recon­nue ins­tal­lée à Karyès. Lettre de menaces adres­sée à l’hi­gou­mène recon­nu : 8 juillet 2025. Situa­tion non résolue.

Vato­pé­di. Échanges de ter­rains révé­lés en 2008 ; déten­tion pro­vi­soire de l’hi­gou­mène durant l’hi­ver 2011–2012. La pro­cé­dure judi­ciaire s’est pro­lon­gée plu­sieurs années ; véri­fier l’is­sue défi­ni­tive avant publi­ca­tion si l’on sou­haite la mentionner.

Fré­quen­ta­tion. 85 000 entrées au pre­mier semestre 2025 selon les chiffres de la Sainte Com­mu­nau­té, plus envi­ron 4 000 per­mis de tra­vail ; répar­ti­tion annuelle 2025 : Grecs en tête (envi­ron 40 000), Rou­mains 21 000, Serbes 6 500, Ukrai­niens et Bul­gares 2 500 cha­cun, Russes envi­ron 1 500, Chi­nois envi­ron 500. Direc­tive de mai 2025 : pla­fond de 300 per­mis men­suels par monas­tère pour les pèle­rins étran­gers, avec excep­tions natio­nales. Quo­tas jour­na­liers en vigueur depuis 1993 : 100 ortho­doxes, 10 non-ortho­doxes, clercs ortho­doxes exemp­tés. Mesures de pré­ven­tion des incen­dies (base de drones à la skite Saint-Démé­trios, détec­teurs sur le sec­teur de Hilan­dar) : juillet 2026.

Incen­die de Hilan­dar : nuit du 4 mars 2004, plus de la moi­tié du com­plexe détruite ; recons­truc­tion finan­cée par l’É­tat serbe, tou­jours en cours.

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Palimp­sestes sacrés : ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

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Palimp­sestes sacrés

Ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

La patience de la pierre

Il existe une caté­go­rie de bâti­ments qui ne se laissent jamais réduire à une seule his­toire. On y entre pour prier un dieu et l’on y devine, sous la chaux, sous les tapis, der­rière les rideaux, la trace obs­ti­née d’un autre. Basi­liques deve­nues mos­quées, mos­quées deve­nues cathé­drales, syna­gogues deve­nues églises puis musées, cha­pelles pro­tes­tantes deve­nues syna­gogues puis mos­quées : ces édi­fices conver­tis forment une famille étrange et dis­per­sée, d’Is­tan­bul à Cor­doue, de Damas à Londres, d’A­thènes à Ayodhya.

Le mot qui leur convient le mieux est celui que les paléo­graphes emploient pour les manus­crits grat­tés et réécrits : palimp­seste. Sur un par­che­min trop coû­teux pour être jeté, on effa­çait le texte ancien afin d’en copier un nou­veau ; mais l’ef­fa­ce­ment n’é­tait jamais par­fait, et les siècles, ou les lampes à ultra­vio­lets, finis­saient par faire remon­ter l’é­cri­ture pre­mière sous la seconde. Les édi­fices conver­tis fonc­tionnent exac­te­ment ain­si. Le mih­rab de Cor­doue affleure sous la cathé­drale, la Déi­sis byzan­tine sous les médaillons cal­li­gra­phiés de Sainte-Sophie, les ins­crip­tions hébraïques sous les autels de Tolède, la devise latine des hugue­nots sur la façade d’une mos­quée de l’East End londonien.

Ces bâti­ments racontent moins l’his­toire des reli­gions que celle des empires. Car un sanc­tuaire ne change presque jamais de culte par conver­sion des cœurs : il change de culte par bas­cule du pou­voir. Le calen­drier des grandes conver­sions archi­tec­tu­rales est un calen­drier mili­taire et migra­toire — 706 à Damas, 1236 à Cor­doue, 1453 à Constan­ti­nople, 1492 et 1391 en Espagne, 1570 à Chypre, 1832 à Alger, 1962 en sens inverse, 2020 à Istan­bul encore. Chaque date est celle d’une conquête, d’une recon­quête, d’un exode ou d’une déco­lo­ni­sa­tion. L’ar­chi­tec­ture sacrée est le tro­phée le plus visible qu’un vain­queur puisse s’ap­pro­prier : plus durable qu’un dra­peau, plus élo­quent qu’un traité.

Et pour­tant — c’est le para­doxe que cet inven­taire vou­drait faire sen­tir — la conver­sion, si vio­lente soit-elle sym­bo­li­que­ment, est sou­vent ce qui sauve le bâti­ment. La chaux otto­mane a pré­ser­vé les mosaïques byzan­tines mieux que ne l’au­rait fait l’a­ban­don ; la consé­cra­tion chré­tienne a main­te­nu debout la salle hypo­style de Cor­doue quand tant de mos­quées d’al-Anda­lus furent rasées ; l’u­sage cultuel conti­nu a pro­té­gé des édi­fices que la désaf­fec­tion aurait livrés aux car­rières de pierre. Le Par­thé­non, lui, a été détruit pré­ci­sé­ment pen­dant qu’il ser­vait — de poudrière.

Voi­ci donc un inven­taire, for­cé­ment incom­plet, de ces monu­ments à double ou triple fond. Il com­mence là où il doit com­men­cer : sous la plus grande cou­pole de l’An­ti­qui­té tardive.

I. Sainte-Sophie d’Is­tan­bul : le paradigme

Tout com­mence, et tout revient tou­jours, à Sainte-Sophie. Non qu’elle soit la pre­mière église conver­tie en mos­quée — Damas l’a pré­cé­dée de sept siècles —, mais parce qu’elle est deve­nue le modèle, la réfé­rence obli­gée, le mot de passe de toutes les que­relles ulté­rieures. Quand on dis­cute aujourd’­hui du sta­tut de la Mez­qui­ta de Cor­doue ou de l’é­glise de Cho­ra, c’est tou­jours, expli­ci­te­ment ou non, par rap­port à elle.

La Grande Église (537‑1453)

L’é­di­fice actuel est la troi­sième Sainte-Sophie. La pre­mière, inau­gu­rée en 360 sous Constance II, brû­la lors des émeutes qui sui­virent l’exil de Jean Chry­so­stome en 404 ; la deuxième, consa­crée en 415 par Théo­dose II, brû­la à son tour pen­dant la sédi­tion Nika de jan­vier 532, qui faillit coû­ter son trône à Jus­ti­nien. L’empereur, ayant noyé la révolte dans le sang de l’Hip­po­drome, déci­da de recons­truire plus grand que tout ce qui avait jamais exis­té. Il confia le chan­tier non à des archi­tectes de métier mais à deux savants, le phy­si­cien Anthé­mius de Tralles et le géo­mètre Isi­dore de Milet — le choix dit assez l’am­bi­tion : il s’a­gis­sait de résoudre un pro­blème que la tra­di­tion construc­tive ne savait pas résoudre, poser une cou­pole de trente et un mètres de dia­mètre sur un plan basi­li­cal, à cin­quante-cinq mètres du sol, por­tée par quatre pen­den­tifs et une cou­ronne de qua­rante fenêtres qui la font paraître sus­pen­due. Cinq ans et dix mois de tra­vaux, dix mille ouvriers selon les sources, des colonnes de por­phyre et de marbre vert antique rap­por­tées de tout l’Em­pire. À la consé­cra­tion, le 27 décembre 537, Jus­ti­nien aurait pro­non­cé le mot fameux : « Salo­mon, je t’ai vain­cu. » La phrase est pro­ba­ble­ment une inven­tion pos­té­rieure — elle appa­raît dans un récit tar­dif —, mais elle dit exac­te­ment ce que le bâti­ment vou­lait dire.

La cou­pole s’ef­fon­dra par­tiel­le­ment dès 558, ébran­lée par deux séismes ; Isi­dore le Jeune, neveu du pre­mier, la rebâ­tit plus haute de quelques mètres, telle qu’on la voit aujourd’­hui, répa­rée et rapié­cée après chaque trem­ble­ment de terre (989, 1346). Pen­dant plus de neuf siècles, la Mega­lè Ekk­lè­sia — la Grande Église, on ne disait pas autre chose — fut la cathé­drale du patriar­cat, le lieu du cou­ron­ne­ment des empe­reurs, le centre litur­gique de l’or­tho­doxie. C’est sous sa cou­pole que les envoyés du prince Vla­di­mir de Kiev, vers 987, ne sur­ent plus, selon la Chro­nique des temps pas­sés, « s’ils étaient au ciel ou sur la terre » — et la Rus­sie devint ortho­doxe. C’est sur son ambon que fut dépo­sée, le 16 juillet 1054, la bulle d’ex­com­mu­ni­ca­tion du car­di­nal Hum­bert : le schisme entre Rome et Constan­ti­nople a pour décor Sainte-Sophie. Et c’est elle que les croi­sés de la qua­trième croi­sade pillèrent métho­di­que­ment en avril 1204, ins­tal­lant, dit Nicé­tas Cho­nia­tès, une pros­ti­tuée sur le trône patriarcal.

La mos­quée impé­riale (1453–1934)

Le mar­di 29 mai 1453, au terme de cin­quante-trois jours de siège, Constan­ti­nople tombe. Meh­med II, vingt et un ans, entre dans la ville et se rend direc­te­ment à Sainte-Sophie, où s’é­tait réfu­giée une foule de fidèles. Les chro­ni­queurs — Dou­kas côté grec, Tur­sun Beg côté otto­man — rap­portent qu’il arrê­ta le pillage de l’é­di­fice, y fit mon­ter un muez­zin pour l’ap­pel à la prière, et y accom­plit lui-même la pre­mière prière. La conver­sion fut donc immé­diate, le jour même de la conquête : geste juri­dique autant que reli­gieux, car dans le droit de la guerre isla­mique clas­sique, la prin­ci­pale église d’une ville prise d’as­saut reve­nait au vain­queur. Sainte-Sophie devint Aya­so­fya Camii, mos­quée impé­riale, dotée d’un waqf, une fon­da­tion pieuse qui assu­rait son entretien.

Les Otto­mans ne l’ont pas défi­gu­rée : ils l’ont adop­tée, entre­te­nue, conso­li­dée — et, à leur manière, conti­nuée. Un pre­mier mina­ret de bois, puis quatre mina­rets de pierre, dont deux dus à Sinan, le plus grand archi­tecte de l’Em­pire, qui ajou­ta aus­si les contre­forts mas­sifs sans les­quels l’é­di­fice ne serait sans doute plus debout. Un mih­rab fut pla­cé dans l’ab­side, légè­re­ment désaxé vers La Mecque — l’é­di­fice, lui, reste orien­té vers Jéru­sa­lem, et cette tor­sion de quelques degrés, visible dans l’a­li­gne­ment des tapis, est peut-être le plus élo­quent résu­mé de toute cette his­toire. Les mosaïques figu­ra­tives furent pro­gres­si­ve­ment recou­vertes de chaux et de plâtre — pro­gres­si­ve­ment : les voya­geurs occi­den­taux du XVIe siècle en voyaient encore beau­coup —, ce qui, para­doxe bien connu des res­tau­ra­teurs, les pro­té­gea de la lumière, des retouches et des ico­no­clasmes. Au XIXe siècle, le sul­tan Abdül­me­cid confia aux frères Gas­pare et Giu­seppe Fos­sa­ti, archi­tectes tes­si­nois, une grande res­tau­ra­tion (1847–1849) au cours de laquelle les mosaïques furent briè­ve­ment déga­gées, rele­vées en des­sins — pré­cieuse docu­men­ta­tion —, puis recou­vertes à nou­veau ; c’est de cette cam­pagne que datent les huit immenses médaillons cir­cu­laires cal­li­gra­phiés par Kazas­ker Mus­ta­fa İzz­et Efen­di, por­tant les noms d’Al­lah, du Pro­phète, des quatre pre­miers califes et des deux petits-fils de Maho­met — sept mètres et demi de dia­mètre, les plus grandes cal­li­gra­phies du monde islamique.

Le musée (1934–2020)

Le 24 novembre 1934, le conseil des ministres de la jeune Répu­blique turque, sous la signa­ture de Mus­ta­fa Kemal, décide la trans­for­ma­tion de la mos­quée en musée. Geste laïc, cohé­rent avec l’a­bo­li­tion du cali­fat (1924) et la fer­me­ture des confré­ries ; geste diplo­ma­tique aus­si, au moment où la Tur­quie kéma­liste cherche sa place dans le concert des nations et veut offrir au monde un sym­bole d’ou­ver­ture. Dès 1931, Atatürk avait auto­ri­sé l’A­mé­ri­cain Tho­mas Whit­te­more et son Byzan­tine Ins­ti­tute à déga­ger les mosaïques : réap­pa­rurent alors la Déi­sis du XIIIe siècle — ce Christ au regard las entre la Vierge et le Bap­tiste, l’un des som­mets abso­lus de la pein­ture byzan­tine —, la Théo­to­kos de l’ab­side (867), les pan­neaux impé­riaux des gale­ries, Constan­tin et Jus­ti­nien offrant à la Vierge la ville et l’é­glise. Pen­dant quatre-vingt-six ans, Sainte-Sophie fut ce lieu unique au monde où le Pan­to­cra­tor et le nom d’Al­lah se regar­daient sous la même cou­pole, où l’on pou­vait lire d’un seul regard mille cinq cents ans d’his­toire sans qu’au­cune strate n’ef­face l’autre. Pour beau­coup de visi­teurs — et pour l’U­NES­CO, qui ins­cri­vit les zones his­to­riques d’Is­tan­bul au patri­moine mon­dial en 1985 —, ce sta­tut de musée était deve­nu consub­stan­tiel au monument.

La mos­quée, à nou­veau (depuis 2020)

Il ne l’é­tait pas pour tout le monde. La recon­ver­sion de Sainte-Sophie fut une reven­di­ca­tion constante des milieux isla­mistes et natio­na­listes turcs depuis les années 1950 — le poète Necip Fazıl Kısakü­rek en avait fait un cri de ral­lie­ment. Le 10 juillet 2020, le Conseil d’É­tat turc annu­la le décret de 1934, jugeant que l’é­di­fice, pro­prié­té inalié­nable du waqf de Meh­med II, ne pou­vait être affec­té qu’à l’u­sage vou­lu par son fon­da­teur ; le pré­sident Erdoğan signa dans l’heure le décret de réou­ver­ture au culte. Le 24 juillet 2020 — date choi­sie : anni­ver­saire du trai­té de Lau­sanne —, la pre­mière prière du ven­dre­di ras­sem­bla des dizaines de mil­liers de fidèles. Les pro­tes­ta­tions furent nom­breuses — l’U­NES­CO, la Grèce, le patriar­cat œcu­mé­nique, le pape Fran­çois se disant « très affli­gé » —, sans effet.

Le régime actuel du monu­ment est un com­pro­mis éla­bo­ré par touches suc­ces­sives. Les mosaïques du naos sont voi­lées de rideaux pen­dant les prières, décou­vertes en dehors ; depuis jan­vier 2024, les cir­cuits sont sépa­rés — entrée gra­tuite pour le culte au rez-de-chaus­sée, entrée payante pour les visi­teurs étran­gers, can­ton­nés à la gale­rie supé­rieure. Et depuis avril 2025, l’é­di­fice connaît la plus vaste cam­pagne de res­tau­ra­tion de son his­toire : conso­li­da­tion anti­sis­mique du dôme et des mina­rets, rem­pla­ce­ment des cou­ver­tures de plomb, avec une pla­te­forme d’a­cier de plus de qua­rante mètres de haut por­tée par quatre piliers inté­rieurs, conçue pour per­mettre la pour­suite simul­ta­née du culte, des visites et du chan­tier. Après le séisme dévas­ta­teur de 2023 dans le sud du pays, et dans l’at­tente du « grand trem­ble­ment de terre » annon­cé sur la faille nord-ana­to­lienne, la Tur­quie blinde son monu­ment le plus célèbre. Sainte-Sophie aura donc été église pen­dant 916 ans, mos­quée pen­dant 481 ans, musée pen­dant 86 ans, et mos­quée à nou­veau. Aucun autre bâti­ment au monde ne porte un tel curriculum.

II. Saint-Sau­veur-in-Cho­ra : la réplique sismique

À deux kilo­mètres de là, contre les murailles de Théo­dose, dans le quar­tier d’E­dir­ne­kapı, l’é­glise Saint-Sau­veur-in-Cho­ra a sui­vi la tra­jec­toire de Sainte-Sophie avec un temps de retard, à chaque étape, comme une réplique suit un séisme : mos­quée un demi-siècle après elle, musée un quart de siècle après elle, mos­quée à nou­veau un mois après elle.

Le nom d’a­bord, qui est un petit poème théo­lo­gique. « In Cho­ra » — en tè chô­ra, « à la cam­pagne » — parce que le monas­tère pri­mi­tif, fon­dé au VIe siècle, se trou­vait hors les murs de Constan­tin ; quand la muraille de Théo­dose englobe le site, le nom demeure, mais les Byzan­tins, qui ne résis­taient jamais à un jeu de mots sacré, le retournent : dans les mosaïques de l’é­glise, le Christ est appe­lé chô­ra tôn zôn­tôn, « le Pays des vivants », et la Vierge chô­ra tou achô­rè­tou, « le Récep­tacle de l’In­con­te­nable ». L’é­di­fice hors les murs devient la méta­phore de Dieu conte­nu dans un corps.

L’é­glise actuelle est pour l’es­sen­tiel une recons­truc­tion du XIe siècle (Marie Dou­kai­na, belle-mère d’A­lexis Ier Com­nène), rema­niée au XIIe. Mais ce qui fait d’elle l’un des lieux majeurs de l’art uni­ver­sel date des années 1315–1321, quand Théo­dore Méto­chite — grand logo­thète, c’est-à-dire pre­mier ministre d’An­dro­nic II, et l’un des esprits les plus savants de son temps — la res­taure et la dote d’un décor com­plet de mosaïques et de fresques. Il s’y fit repré­sen­ter au-des­sus de la porte du naos, age­nouillé, coif­fé d’un énorme tur­ban rayé, offrant la maquette de son église au Christ : le por­trait du dona­teur le plus célèbre de Byzance. Les deux nar­thex déroulent en mosaïque les cycles de la vie de la Vierge et de l’en­fance du Christ, avec une grâce nar­ra­tive, un sens du pay­sage et du mou­ve­ment qui annoncent — cer­tains disent : égalent — Giot­to, exac­te­ment contem­po­rain. Et dans la cha­pelle funé­raire laté­rale, le parec­clé­sion, la fresque de l’A­nas­ta­sis montre un Christ en blanc, auréo­lé d’une man­dorle étoi­lée, arra­chant Adam et Ève à leurs sar­co­phages avec une vio­lence de dan­seur, les portes de l’En­fer gisant bri­sées sous ses pieds. Méto­chite finit sa vie moine dans son propre monas­tère, rui­né par une dis­grâce poli­tique — enter­ré sous ses fresques.

En 1511, un demi-siècle après la conquête, le grand vizir Atik Ali Pacha conver­tit l’é­glise en mos­quée : Kariye Camii. Un mina­ret rem­place le clo­cher, les mosaïques sont voi­lées de chaux et de boi­se­ries — sans achar­ne­ment par­ti­cu­lier ; les voya­geurs en signalent régu­liè­re­ment des frag­ments visibles. En 1948, l’é­di­fice ferme pour une longue res­tau­ra­tion menée par le Byzan­tine Ins­ti­tute et Dum­bar­ton Oaks, qui dégage l’en­semble du décor ; en 1958, il rouvre comme musée, sur le modèle de Sainte-Sophie. Puis, en août 2020, un mois après sa grande sœur, un décret pré­si­den­tiel le recon­ver­tit en mos­quée. Suivent quatre ans de tra­vaux et de flou, et la réou­ver­ture au culte le 6 mai 2024, célé­brée par le pré­sident Erdoğan depuis Anka­ra. Le com­pro­mis rete­nu res­semble à celui de Sainte-Sophie, en plus favo­rable au visi­teur : l’es­pace de prière est amé­na­gé dans le naos, dont les trois mosaïques sont mas­quées par des rideaux imi­tant le marbre, mais l’es­sen­tiel du décor — les nar­thex, le parec­clé­sion — reste acces­sible ; depuis août 2024, les visi­teurs étran­gers acquittent un droit d’en­trée, les fidèles entrent libre­ment. Les his­to­riens de l’art retiennent leur souffle : les fresques paléo­logues comptent par­mi les sur­faces peintes les plus fra­giles d’Eu­rope, et l’hu­mi­di­té de mil­liers de visi­teurs et de fidèles n’est pas leur alliée.

III. Istan­bul, l’in­ven­taire discret

La capi­tale otto­mane est à elle seule un réper­toire presque com­plet du genre — on y compte plu­sieurs dizaines d’é­glises byzan­tines conver­ties, des plus illustres aux plus humbles, et cha­cune raconte une variante de la même histoire.

L’é­glise des Saints-Serge-et-Bac­chus, d’a­bord, éle­vée vers 530 par Jus­ti­nien et Théo­do­ra avant même Sainte-Sophie, à quelques pas du palais impé­rial : un octo­gone ins­crit dans un qua­dri­la­tère irré­gu­lier, coif­fé d’une cou­pole à pans, avec un enta­ble­ment sculp­té por­tant encore l’ins­crip­tion dédi­ca­toire en l’hon­neur du couple impé­rial et de saint Serge. Sa paren­té for­melle avec la Grande Église lui vaut depuis des siècles son sur­nom turc, Küçük Aya­so­fya Camii, la « Petite Sainte-Sophie ». Elle fut conver­tie vers 1506–1513 par Hüseyin Ağa, chef des eunuques blancs du palais de Baye­zid II, dont le türbe s’a­dosse à l’é­di­fice. C’est aujourd’­hui une mos­quée de quar­tier pai­sible, blan­chie, aimée des connais­seurs pré­ci­sé­ment parce que les foules l’ignorent.

L’é­glise de la Théo­to­kos Pam­ma­ka­ris­tos — la Vierge « Toute-Bien­heu­reuse » — offre un cas plus sin­gu­lier : après la conquête, elle ne fut pas conver­tie immé­dia­te­ment mais devint, de 1456 à 1587, le siège même du patriar­cat œcu­mé­nique, que Meh­med II avait main­te­nu et réins­tal­lé. C’est dans son enceinte que le sul­tan venait, dit-on, s’en­tre­te­nir avec le patriarche Gen­na­dios Scho­la­rios de théo­lo­gie com­pa­rée. En 1591, Mou­rad III la conver­tit en mos­quée sous le nom de Fethiye Camii, « mos­quée de la Conquête », pour com­mé­mo­rer ses vic­toires sur la Perse — le patriar­cat, chas­sé, finit par s’ins­tal­ler au Pha­nar, où il demeure. Le parec­clé­sion funé­raire, aux mosaïques dorées du XIVe siècle (un Pan­to­cra­tor entou­ré des pro­phètes, un Bap­tême admi­rable), a été res­tau­ré et fonc­tionne comme musée, tan­dis que la nef prin­ci­pale sert au culte : le bâti­ment est aujourd’­hui, à lui seul, moi­tié mos­quée, moi­tié musée.

Le monas­tère du Pan­to­cra­tor, deve­nu Zey­rek Camii, est la plus vaste église byzan­tine d’Is­tan­bul après Sainte-Sophie : trois églises acco­lées, bâties entre 1118 et 1136 par l’empereur Jean II Com­nène et l’im­pé­ra­trice Irène, nécro­pole de la dynas­tie — Manuel Ier y repo­sait sous une dalle de pierre noire cen­sée être celle de l’Onc­tion du Christ. Conver­tie après 1453 et nom­mée d’a­près le savant Mol­la Zey­rek qui y ensei­gna, elle a retrou­vé, au terme d’une res­tau­ra­tion ache­vée dans les années 2010, ses volumes et son pave­ment d’o­pus sec­tile. Le Myre­laion, petite église pala­tine éle­vée vers 920 par Romain Ier Léca­pène au-des­sus d’une rotonde antique trans­for­mée en citerne, est deve­nu Bodrum Camii — la « mos­quée de la Cave ». Et l’A­rap Camii, dans Gala­ta, ajoute une couche que per­sonne n’at­tend : c’est une église gothique — San Dome­ni­co, bâtie par les Domi­ni­cains génois vers 1325, avec son clo­cher-porche à l’i­ta­lienne deve­nu mina­ret car­ré. Conver­tie sous Baye­zid II, elle fut affec­tée, selon la tra­di­tion qui lui vaut son nom de « mos­quée des Arabes », aux musul­mans d’al-Anda­lus réfu­giés à Istan­bul après 1492 : une mos­quée gothique pour les exi­lés d’Es­pagne, dans une ville prise aux Grecs — trois déra­ci­ne­ments sous un même toit.

Le contre-exemple confirme la règle : Sainte-Irène, la deuxième église de Jus­ti­nien, ne fut jamais conver­tie en mos­quée. Enclose dès la conquête dans la pre­mière cour du palais de Top­kapı, elle ser­vit d’ar­se­nal et de dépôt des tro­phées mili­taires, puis de pre­mier musée otto­man au XIXe siècle, et aujourd’­hui de salle de concert à l’a­cous­tique fameuse. Elle n’a donc ni mina­ret, ni mih­rab, ni mosaïques déga­gées — l’i­co­no­clasme byzan­tin du VIIIe siècle avait déjà fait le vide, ne lais­sant dans l’ab­side qu’une immense croix noire sur fond d’or, invo­lon­taire mani­feste d’art minimal.

IV. Damas : quatre reli­gions en couches

Si Sainte-Sophie est le para­digme de la conver­sion, la Grande Mos­quée des Omeyyades de Damas en est la ver­sion stra­ti­gra­phique — non pas un édi­fice conver­ti, mais un site conver­ti quatre fois, où chaque reli­gion a bâti dans les murs de la précédente.

Au com­men­ce­ment, un sanc­tuaire ara­méen dédié à Hadad, dieu de l’o­rage, attes­té dès le IXe siècle avant notre ère. Les Romains le recons­truisent en temple colos­sal de Jupi­ter Damas­cé­nien — l’un des plus grands sanc­tuaires du Proche-Orient, dont l’en­ceinte exté­rieure, le péri­bole, et les pro­py­lées monu­men­taux encadrent tou­jours la mos­quée actuelle : le fidèle qui entre aujourd’­hui par le souk al-Hami­diyya passe sous les colonnes corin­thiennes du temple païen. À la fin du IVe siècle, Théo­dose ferme le temple et y ins­talle une cathé­drale dédiée à saint Jean-Bap­tiste, dont Damas conserve, dit-on, la tête — relique majeure de la chré­tien­té orientale.

En 635, Damas se rend aux armées arabes par trai­té, et non d’as­saut : nuance juri­dique capi­tale, car elle garan­tit aux chré­tiens la conser­va­tion de leurs églises. S’en­suit une situa­tion extra­or­di­naire, docu­men­tée par les chro­ni­queurs arabes : pen­dant envi­ron soixante-dix ans, chré­tiens et musul­mans se par­tagent l’en­ceinte sacrée, les uns conser­vant leur cathé­drale, les autres priant dans une par­tie de la cour. Deux cultes, un seul mur d’en­ceinte — l’ar­ran­ge­ment dura trois générations.

En 705–706, le calife al-Walid Ier, au faîte de la puis­sance omeyyade, décide d’y bâtir la mos­quée de l’Em­pire. Il négo­cie avec les chré­tiens la ces­sion de la cathé­drale — rachat contre com­pen­sa­tion et garan­tie des autres églises de la ville, disent cer­taines sources ; confis­ca­tion à peine dédom­ma­gée, disent d’autres —, la fait démo­lir et élève en une dizaine d’an­nées l’é­di­fice fon­da­teur de l’ar­chi­tec­ture reli­gieuse isla­mique : une vaste cour à por­tiques, une salle de prière à trois nefs paral­lèles au mur qibla, cou­pée d’un tran­sept axial à cou­pole — sché­ma qui sera imi­té de Cor­doue à l’A­sie cen­trale. Les murs se couvrent de mosaïques à fond d’or, exé­cu­tées par des arti­sans de tra­di­tion byzan­tine : des pay­sages de rêve, rivières, villes, palais et arbres immenses, sans une seule figure humaine ou ani­male — le para­dis cora­nique tra­duit dans la langue pic­tu­rale de Constan­ti­nople. Le pan­neau dit du Bara­da, du nom de la rivière de Damas, en est le frag­ment le plus célèbre.

Et voi­ci le détail ver­ti­gi­neux : au milieu de la salle de prière se dresse tou­jours un édi­cule à cou­pole qui abrite, selon la tra­di­tion, le chef de saint Jean-Bap­tiste — Yahya ibn Zaka­riya pour l’is­lam, qui le vénère comme pro­phète. Les fidèles musul­mans prient autour, les pèle­rins chré­tiens s’y recueillent ; en mai 2001, Jean-Paul II s’y arrê­ta, pre­mière visite d’un pape dans une mos­quée. Le mina­ret sud-est porte le nom de mina­ret de Jésus : la tra­di­tion damas­cène veut que ce soit là que ‘Issa redes­cen­dra à la fin des temps. Le bâti­ment n’a pas seule­ment chan­gé de culte : il les a empi­lés, et il en garde tous les étages ouverts.

V. Cor­doue : la cathé­drale dans la mosquée

La Grande Mos­quée de Cor­doue inverse le sens de cir­cu­la­tion habi­tuel de cette his­toire : ici, c’est l’is­lam qui bâtit et le chris­tia­nisme qui conver­tit — et le résul­tat est le plus étrange monu­ment com­po­site d’Europe.

La mos­quée des Omeyyades d’Oc­ci­dent (786‑1236)

Le fon­da­teur est un sur­vi­vant. Abd al-Rah­man Ier, prince omeyyade échap­pé au mas­sacre de sa dynas­tie par les Abbas­sides en 750, tra­verse le Magh­reb en fugi­tif et refonde à Cor­doue, en 756, un émi­rat indé­pen­dant. Trente ans plus tard, en 785–786, il entre­prend la grande mos­quée — sur un site que la tra­di­tion dit occu­pé par la basi­lique wisi­go­thique Saint-Vincent, que les musul­mans auraient d’a­bord par­ta­gée avec les chré­tiens, comme à Damas, avant de la rache­ter. Le récit est sus­pect de cal­quer pré­ci­sé­ment le pré­cé­dent damas­cène, et les fouilles menées sous le pave­ment, qui ont livré des ves­tiges d’é­poque wisi­go­thique, ne per­mettent pas de tran­cher for­mel­le­ment s’il s’a­gis­sait de la cathé­drale elle-même ; mais qu’un lieu de culte chré­tien ait pré­cé­dé la mos­quée est pro­bable — le palimp­seste com­mence avant elle.

La mos­quée pri­mi­tive — onze nefs per­pen­di­cu­laires au mur qibla — invente d’emblée son motif de gloire : des arcades à deux étages, arcs outre­pas­sés en bas, arcs en plein cintre en haut, alter­nant cla­veaux de brique rouge et de pierre blanche, por­tées par un rem­ploi mas­sif de colonnes et cha­pi­teaux romains et wisi­go­thiques. Solu­tion d’in­gé­nieur (gagner de la hau­teur avec des colonnes trop courtes, en s’ins­pi­rant peut-être des aque­ducs romains), deve­nue l’une des images les plus recon­nais­sables de l’art uni­ver­sel : la « forêt de colonnes ». Trois agran­dis­se­ments suc­ces­sifs la portent aux dimen­sions d’une des plus vastes mos­quées du monde : Abd al-Rah­man II vers 833–848, puis sur­tout al-Hakam II en 961–976, qui lui donne son chef-d’œuvre — la tra­vée du mih­rab, écrin de cou­poles ner­vu­rées et de mosaïques à fond d’or exé­cu­tées, disent les sources arabes, par un mosaïste et des cubes de verre envoyés par l’empereur byzan­tin à la demande du calife : Byzance déco­rant Cor­doue, comme elle avait déco­ré Damas. Le mih­rab n’est pas une niche mais une petite pièce octo­go­nale entière, pré­cé­dée d’un arc outre­pas­sé our­lé d’ins­crip­tions cora­niques dorées. Enfin Alman­zor, le dic­ta­teur mili­taire, double presque la sur­face vers 987–988 par un agran­dis­se­ment laté­ral, plus vaste et plus pauvre — huit nefs ajou­tées vers l’est, celles-là mêmes où un incen­die s’est décla­ré en août 2025.

La cathé­drale (depuis 1236)

Le 29 juin 1236, Fer­di­nand III de Cas­tille entre dans Cor­doue recon­quise ; la mos­quée est consa­crée le jour même cathé­drale Sainte-Marie. Mais — fait remar­quable — elle n’est pas détruite : pen­dant près de trois siècles, les chré­tiens se contentent d’in­sé­rer des cha­pelles dans la trame hypo­style, dont la cha­pelle royale mudé­jare et la pre­mière Capil­la Mayor, en réuti­li­sant l’es­pace plu­tôt qu’en le niant. La lucarne du lucer­naire d’al-Hakam devient cha­pelle de Vil­la­vi­cio­sa ; les arcs entre­croi­sés cali­faux servent de retable naturel.

Tout change au début du XVIe siècle. L’é­vêque Alon­so Man­rique veut une vraie cathé­drale, à tran­sept et chœur, plan­tée au centre de la salle de prière. Le conseil muni­ci­pal s’y oppose avec véhé­mence — au point de mena­cer de mort les ouvriers qui y tra­vaille­raient : les Cor­douans défen­dant la mos­quée contre leur évêque, l’é­pi­sode mérite d’être médi­té. L’af­faire monte jus­qu’à Charles Quint, qui tranche en faveur du cha­pitre ; les tra­vaux com­mencent en 1523 sous Hernán Ruiz l’An­cien. La tra­di­tion prête à l’empereur, décou­vrant plus tard le résul­tat, la phrase fameuse : « Vous avez détruit ce qui était unique au monde pour construire ce qu’on trouve par­tout. » Elle est presque cer­tai­ne­ment apo­cryphe — aucune source contem­po­raine —, mais elle dit exac­te­ment ce que des géné­ra­tions de visi­teurs ont res­sen­ti devant ce vais­seau gothi­co-pla­te­resque à stalles d’a­ca­jou sur­gis­sant de la forêt d’ar­cades rouges et blanches. À moins qu’on ne retourne le juge­ment : c’est pré­ci­sé­ment parce qu’on y a plan­té une cathé­drale que la mos­quée n’a jamais été rasée, contrai­re­ment à celles de Séville, Gre­nade, Tolède ou Valence. Le gref­fon a sau­vé l’arbre.

La que­relle contemporaine

La Mez­qui­ta-Cate­dral — son nom offi­ciel tou­ris­tique, que l’É­glise s’ef­force de réduire à « Cathé­drale de Cor­doue » — est aujourd’­hui l’ob­jet d’une que­relle mémo­rielle à trois étages. Étage cultuel : depuis les années 2000, des voix musul­manes, dont la Jun­ta Islá­mi­ca espa­gnole, demandent la pos­si­bi­li­té d’y prier, au moins ponc­tuel­le­ment ; refus constant de l’é­vê­ché, confir­mé par le Vati­can, et inci­dents épi­so­diques quand des visi­teurs passent outre. Étage patri­mo­nial : en 2006, pro­fi­tant d’une réforme de 1998 sur les imma­tri­cu­la­tions fon­cières, l’é­vê­ché a fait ins­crire l’é­di­fice à son nom au registre de la pro­prié­té pour une taxe déri­soire, déclen­chant une contro­verse tou­jours ouverte sur la pro­prié­té d’un monu­ment que beau­coup d’Es­pa­gnols estiment public. Étage sécu­ri­taire, enfin : l’in­cen­die du 8 août 2025, par­ti d’une cha­pelle de la nef d’Al­man­zor uti­li­sée comme local de sto­ckage — une balayeuse méca­nique ou une bat­te­rie, selon les pre­mières enquêtes —, a détruit la toi­ture d’une cha­pelle avant d’être maî­tri­sé dans la nuit ; les dégâts, réels mais très loca­li­sés, ont relan­cé le débat sur la ges­tion du site par le cha­pitre, deux mil­lions de visi­teurs annuels et des cha­pelles patri­mo­niales ser­vant de débar­ras. Le monu­ment a rou­vert dès le len­de­main. Huit siècles après la conver­sion, la Mez­qui­ta reste un dos­sier brû­lant — cette fois au sens propre.

Séville, le corollaire

À Séville, la même his­toire a connu le dénoue­ment inverse. La grande mos­quée almo­hade (1172–1198) fut d’a­bord conver­tie telle quelle après la recon­quête de 1248 ; mais en 1401, le cha­pitre déci­da de la rem­pla­cer par une cathé­drale gothique — la plus vaste du monde en son temps —, avec, selon la tra­di­tion capi­tu­laire, cette déli­bé­ra­tion deve­nue pro­ver­biale : bâtis­sons une église telle que ceux qui la ver­ront ache­vée nous tiennent pour fous. De la mos­quée sub­sistent pour­tant trois mor­ceaux essen­tiels : la cour des ablu­tions deve­nue Patio de los Naran­jos, la porte du Par­don avec ses van­taux de bronze à ins­crip­tions cou­fiques — on entre tou­jours dans la cathé­drale de Séville par une porte almo­hade —, et sur­tout le mina­ret, chef-d’œuvre de brique de la fin du XIIe siècle, jumeau de la Kou­tou­bia de Mar­ra­kech et de la tour Has­san de Rabat, coif­fé au XVIe siècle d’un cam­pa­nile Renais­sance et de la sta­tue-girouette de la Foi qui lui donne son nom : la Giral­da. Le mina­ret conver­ti en clo­cher est deve­nu l’emblème de la ville — au point que Séville sans la Giral­da est pro­pre­ment impen­sable, c’est-à-dire que Séville chré­tienne est impen­sable sans son signe islamique.

VI. Tolède : les syna­gogues sans juifs

Tolède conserve deux des très rares syna­gogues médié­vales d’Eu­rope encore debout — et aucune des deux n’est res­tée syna­gogue. C’est tout le para­doxe de la ville-musée du judaïsme espa­gnol : son patri­moine juif n’a sur­vé­cu que converti.

San­ta María la Blan­ca, d’a­bord — le nom même est une conver­sion. Éle­vée vers 1180, sous le règne d’Al­phonse VIII (une ins­crip­tion aujourd’­hui dis­pa­rue don­nait cette date ; cer­tains his­to­riens penchent pour un rema­nie­ment au XIIIe siècle), c’é­tait la grande syna­gogue de la ville, due sans doute au finan­ce­ment de digni­taires juifs de la cour cas­tillane. Or c’est archi­tec­tu­ra­le­ment une mos­quée : une salle hypo­style à cinq nefs, des piliers octo­go­naux blan­chis à la chaux, des arcs outre­pas­sés, des cha­pi­teaux de stuc aux pommes de pin, des frises d’en­tre­lacs — le voca­bu­laire almo­hade au com­plet, mis en œuvre par des arti­sans mudé­jars pour une com­mu­nau­té juive en terre chré­tienne. Trois reli­gions dans un seul bâti­ment dès sa construc­tion : Tolède résu­mée en une salle d’une blan­cheur de rêve. Au début du XVe siècle — vers 1411, dans le sillage des pré­di­ca­tions anti­juives de Vincent Fer­rier et après le grand pogrom de 1391 qui avait rava­gé les juderías d’Es­pagne —, la syna­gogue est sai­sie et consa­crée église San­ta María la Blan­ca. Elle ser­vit ensuite de refuge pour femmes repen­ties, de caserne, d’en­tre­pôt ; elle appar­tient tou­jours à l’ar­chi­dio­cèse de Tolède, qui la gère comme monu­ment visi­table, et les demandes de la com­mu­nau­té juive espa­gnole d’en récu­pé­rer l’u­sage, for­mu­lées à plu­sieurs reprises, sont res­tées sans suite.

La syna­gogue du Trán­si­to, à quelques rues de là, est l’autre ver­sant du même des­tin — plus somp­tueux, plus docu­men­té, plus tra­gique. Elle fut bâtie vers 1357 par Samuel ha-Levi Abu­la­fia, tré­so­rier du roi Pierre Ier de Cas­tille, au som­met de sa puis­sance : une salle unique de pro­por­tions nobles, cou­verte d’une char­pente à lace­ries, dont le mur orien­tal porte un retable de stucs poly­chromes où s’en­tre­lacent psaumes en hébreu, louanges au roi Pierre, bla­sons de Cas­tille et décor végé­tal de pur style nas­ride — Gre­nade et Jéru­sa­lem mêlées dans le même plâtre, à trente kilo­mètres du front de la Recon­quis­ta. Samuel ha-Levi finit arrê­té par son roi et mort sous la tor­ture vers 1360 ; sa syna­gogue lui sur­vé­cut, jus­qu’au décret d’ex­pul­sion de 1492. Don­née alors à l’ordre mili­taire de Cala­tra­va, elle devint église et prieu­ré sous le vocable de Saint-Benoît, puis, l’u­sage d’y célé­brer la fête du Trán­si­to de la Vierge (sa Dor­mi­tion) lui lais­sant son nom actuel, ermi­tage, archives, et enfin, au XXe siècle, Musée séfa­rade natio­nal — inau­gu­ré comme tel en 1964, réor­ga­ni­sé en 1971. Les juifs de Tolède n’ont pas retrou­vé leur syna­gogue : ils y sont exposés.

Le tri­angle tolé­dan se referme sur un troi­sième édi­fice, minus­cule et déci­sif : la mos­quée Bab al-Mar­dum, aujourd’­hui ermi­tage du Cris­to de la Luz. C’est l’un des très rares bâti­ments du cali­fat de Cor­doue conser­vés intacts : neuf mètres sur neuf, neuf tra­vées cou­vertes cha­cune d’une cou­pole ner­vu­rée dif­fé­rente — un échan­tillon­nage de voûtes cali­fales en réduc­tion —, et sur la façade une ins­crip­tion cou­fique en brique, datée de 999, don­nant le nom du com­man­di­taire, Ahmad ibn Hadi­di, et de l’ar­chi­tecte, Musa ibn Ali : cas raris­sime d’é­di­fice médié­val signé. Vers 1183–1187, la petite mos­quée est don­née aux che­va­liers de Saint-Jean et conver­tie en cha­pelle par l’a­jout d’une abside mudé­jare — bâtie en brique, dans la même tech­nique, par les mêmes mains ou presque : la conver­sion la plus douce qui soit, un quart de cercle chré­tien gref­fé sur un cube omeyyade. La légende locale, elle, fait s’a­ge­nouiller à cet endroit le che­val du Cid entrant dans Tolède, devant une lampe murée qui aurait brû­lé pen­dant des siècles devant un Christ caché : la Luz du nom actuel. Les his­to­riens n’en demandent pas tant ; la brique leur suffit.

VII. Athènes : le Par­thé­non, temple, église, mosquée

On l’ou­blie sys­té­ma­ti­que­ment : le Par­thé­non a pas­sé plus de temps comme église chré­tienne que comme temple d’A­thé­na. Ache­vé en 438 avant notre ère, fer­mé au culte païen à la fin du IVe siècle de notre ère, il fut conver­ti vers le VIe siècle en église de la Théo­to­kos — la Pana­gia Athi­nio­tis­sa, Notre-Dame d’A­thènes. La conver­sion se paya d’a­mé­na­ge­ments lourds : orien­ta­tion inver­sée (l’en­trée pas­sa à l’ouest), abside cre­vant le fron­ton orien­tal, baies per­cées, fresques dans le pro­naos, clo­cher. Athènes, ville modeste de l’Em­pire byzan­tin, fit de son temple une cathé­drale qui le res­ta huit siècles — byzan­tine, puis latine après 1204, quand les ducs francs d’A­thènes y ins­tal­lèrent le rite catho­lique sous le vocable de Notre-Dame. Un graf­fi­ti gra­vé sur une colonne signale la mort de l’ar­che­vêque Michel Cho­nia­tès, le frère de l’his­to­rien ; les voya­geurs du Moyen Âge décrivent une église fameuse pour sa lampe inextinguible.

Après la conquête otto­mane de 1456, la cathé­drale devint mos­quée, dotée d’un mina­ret dres­sé contre l’angle sud-ouest — les gra­vures du XVIIe siècle le montrent dépas­sant du toit du temple. Et c’est en tant que mos­quée, dou­blée d’une pou­drière où les Otto­mans assié­gés avaient entas­sé leurs muni­tions en pariant que les chré­tiens n’o­se­raient pas tirer sur un monu­ment, que le Par­thé­non fut éven­tré : le 26 sep­tembre 1687, une bombe véni­tienne de l’ar­mée de Moro­si­ni tra­ver­sa le toit et fit explo­ser la poudre, souf­flant la cel­la, jetant à bas des colonnes entières, tuant trois cents per­sonnes. Le Par­thé­non intact avait tra­ver­sé vingt et un siècles et trois reli­gions ; il ne sur­vé­cut pas à un siège entre chré­tiens et musul­mans. Une petite mos­quée à cou­pole fut ensuite rebâ­tie à l’in­té­rieur même des ruines — on la voit sur les pre­mières pho­to­gra­phies de l’A­cro­pole —, démon­tée après l’in­dé­pen­dance grecque, comme le mina­ret, comme la tour franque, comme tout ce qui n’é­tait pas Péri­clès. Car le Par­thé­non que nous admi­rons, ruine pure, marbre nu sur ciel bleu, est une inven­tion du XIXe siècle : l’ar­chéo­lo­gie natio­nale grecque a « net­toyé » le rocher de deux mille ans de vie post-clas­sique pour res­ti­tuer un ori­gi­nal qui n’exis­tait plus. La conver­sion la plus radi­cale du monu­ment fut la der­nière : sa conver­sion en symbole.

En contre­bas, la ville basse garde les répliques de cette his­toire : la mos­quée Fethiye (1456–1458, recons­truite au XVIIe siècle) sur l’a­go­ra romaine, bâtie sur les restes d’une basi­lique byzan­tine, deve­nue après l’in­dé­pen­dance caserne, pri­son, dépôt archéo­lo­gique, et res­tau­rée en 2017 comme espace d’ex­po­si­tion — une mos­quée muséi­fiée dans un pays qui n’a ren­du au culte presque aucune des siennes ; et la mos­quée Tzis­ta­ra­kis (1759), sur Monas­ti­ra­ki, trans­for­mée en musée d’art popu­laire. Athènes est res­tée jus­qu’en 2020 la seule capi­tale de l’U­nion euro­péenne sans mos­quée offi­cielle en fonc­tion : le poids des conver­sions pas­sées se mesure aus­si à ces absences.

VIII. Chypre : les cathé­drales gothiques au minaret

Nulle part la conver­sion n’a pro­duit d’i­mages plus étranges qu’à Chypre, où le gothique le plus fran­çais qui soit prie aujourd’­hui vers La Mecque.

À Nico­sie, la cathé­drale Sainte-Sophie fut com­men­cée vers 1209 sous les Lusi­gnan, ces croi­sés poi­te­vins deve­nus rois de Chypre, et consa­crée en 1326 : un vais­seau du plus pur gothique d’Île-de-France trans­por­té en Médi­ter­ra­née orien­tale, où les rois de la dynas­tie rece­vaient leur cou­ronne. Lors de la conquête otto­mane de 1570, elle fut conver­tie sans délai : mobi­lier détruit, tom­beaux retour­nés en dalles de pave­ment, chaux sur les murs, et deux mina­rets plan­tés sur les tours occi­den­tales inache­vées — sil­houette invrai­sem­blable, moi­tié Reims, moi­tié Istan­bul, qui domine tou­jours la vieille ville. Rebap­ti­sée mos­quée Seli­miye en 1954, en l’hon­neur du sul­tan conqué­rant Selim II, elle demeure le prin­ci­pal lieu de culte musul­man de Nico­sie-Nord. À l’in­té­rieur, tout le para­doxe tient dans l’o­rien­ta­tion : la nef gothique file vers l’ab­side, à l’est litur­gique chré­tien, mais le mih­rab exige la direc­tion de La Mecque, au sud-est — les tapis sont donc posés en biais par rap­port aux piliers, et les fidèles prient en dia­go­nale dans le vais­seau des rois de Chypre. Aucun mani­feste théo­lo­gique ne dira jamais mieux que cet angle.

À Fama­gouste, la cathé­drale Saint-Nico­las (bâtie pour l’es­sen­tiel entre 1298 et 1312 envi­ron, sur le modèle avoué de Reims) ser­vait au second cou­ron­ne­ment des Lusi­gnan : rois de Chypre à Nico­sie, ils venaient y ceindre la cou­ronne — deve­nue pure­ment sym­bo­lique — de Jéru­sa­lem, face à la mer qui les sépa­rait de la Terre sainte per­due. Après le ter­rible siège de 1571, elle devint mos­quée, et porte depuis 1954 le nom du géné­ral conqué­rant : Lala Mus­ta­fa Pacha. Un seul mina­ret, cette fois, sur la tour nord d’une façade que les his­to­riens de l’art comptent par­mi les plus belles créa­tions du gothique rayon­nant hors de France. Devant le par­vis pousse un ficus que la tra­di­tion locale dit plan­té à l’é­poque de la construc­tion — le seul témoin qui ait tout vu sans jamais chan­ger de religion.

IX. Inver­sions : quand les mos­quées deviennent églises

Le mou­ve­ment inverse existe, et il suit les mêmes lois : là où la croix a recon­quis le crois­sant, les mos­quées ont chan­gé de main comme les églises ailleurs.

L’exemple le plus sai­sis­sant est hon­grois. Sur la place cen­trale de Pécs, l’an­cienne mos­quée du pacha Gazi Kasim, éle­vée au milieu du XVIe siècle pen­dant l’oc­cu­pa­tion otto­mane — la plus grande construc­tion otto­mane sub­sis­tant en Hon­grie —, est aujourd’­hui l’é­glise parois­siale du centre-ville : après la reprise de la ville en 1686, les Jésuites la consa­crèrent au culte catho­lique. Le mina­ret fut abat­tu, mais le cube à cou­pole demeure, avec son mih­rab, ses fenêtres otto­manes et des ins­crip­tions cora­niques déga­gées sur les murs mêmes où l’on dit la messe ; le som­met de la cou­pole porte, réunis, la croix et le crois­sant. C’est l’exact symé­trique de Nico­sie : une com­mu­nau­té qui prie son dieu dans la mai­son de l’autre, et qui a fini par l’assumer.

Les Bal­kans post-otto­mans offrent toute la gamme, du réem­ploi à la des­truc­tion. À Thes­sa­lo­nique, la Rotonde — mau­so­lée cir­cu­laire éle­vé vers 300 pour l’empereur Galère, conver­ti en église peut-être dès le Ve siècle et paré de mosaïques paléo­chré­tiennes par­mi les plus anciennes et les plus belles qui soient —, devint mos­quée en 1591 ; après le retour de la ville à la Grèce en 1912, elle fut ren­due au culte ortho­doxe puis affec­tée aux Anti­qui­tés. Elle est aujourd’­hui un monu­ment-musée où quelques litur­gies sont célé­brées dans l’an­née, et son mina­ret, conser­vé, est le der­nier de Thes­sa­lo­nique — une ville qui en comp­tait des dizaines. En Espagne même, le cas d’Al­mo­nas­ter la Real, dans la sier­ra de Huel­va, mérite le détour : une petite mos­quée rurale du Xe siècle, conver­tie en ermi­tage après la Recon­quis­ta, si peu trans­for­mée qu’elle demeure l’une des mos­quées médié­vales les mieux conser­vées de la pénin­sule — sau­vée, une fois encore, par sa conversion.

Alger, enfin, condense en un seul édi­fice les deux sens de l’his­toire. La mos­quée Ket­chaoua, dans la basse Cas­bah, recons­truite somp­tueu­se­ment en 1794 par le dey Has­san Pacha, fut sai­sie en décembre 1832, deux ans après la prise d’Al­ger, et consa­crée cathé­drale Saint-Phi­lippe — la conver­sion, menée manu mili­ta­ri mal­gré les enga­ge­ments de 1830 sur le res­pect des cultes, mar­qua dura­ble­ment les mémoires algé­riennes. Pen­dant cent trente ans, la cathé­drale d’Al­ger fut donc une mos­quée habillée en église néo-byzan­tine, agran­die, flan­quée de deux tours. En 1962, dans les pre­mières semaines de l’in­dé­pen­dance, elle rede­vint mos­quée — l’un des gestes sym­bo­liques inau­gu­raux de l’Al­gé­rie nou­velle. Res­tau­rée dans les années 2010 avec le concours de l’a­gence de coopé­ra­tion turque TIKA — l’hé­ri­tage otto­man veillant sur son bien —, elle a rou­vert au culte en 2018. Mos­quée, cathé­drale, mos­quée : Ket­chaoua est le Sainte-Sophie du Magh­reb, en miroir.

Le même mou­ve­ment de 1962 empor­ta les syna­gogues d’Al­gé­rie, vidées par le départ mas­sif des juifs vers la France : la Grande Syna­gogue d’Al­ger devint la mos­quée Ibn Fares ; celle d’O­ran — immense vais­seau néo-byzan­tin vou­lu par Simon Kanoui, com­men­cé en 1880, inau­gu­ré en 1918, l’une des plus vastes syna­gogues d’A­frique du Nord — devint en 1975 la mos­quée Abdal­lah Ben Salem. Le choix du nom est un dis­cret palimp­seste sup­plé­men­taire : Abdal­lah ibn Salam était un rab­bin de Médine conver­ti à l’is­lam du vivant du Pro­phète. La syna­gogue conver­tie porte le nom d’un juif conver­ti — l’é­di­fice et son saint patron ont la même biographie.

X. Brick Lane, Londres : le bâti­ment qui suit ses habitants

Toutes les conver­sions ne sont pas des conquêtes. À l’angle de Brick Lane et de Four­nier Street, dans l’East End lon­do­nien, un sobre bâti­ment géor­gien de brique brune résume trois siècles d’im­mi­gra­tion — sans qu’une seule armée y soit pour rien.

Il fut construit en 1743 comme temple pro­tes­tant, La Neuve Église, par les hugue­nots fran­çais réfu­giés à Londres après la révo­ca­tion de l’é­dit de Nantes : tis­se­rands de soie de Spi­tal­fields, dont les mai­sons à grandes fenêtres d’a­te­lier bordent encore Four­nier Street. Quand leur com­mu­nau­té se fon­dit dans la socié­té anglaise, le bâti­ment pas­sa en 1809 à la Lon­don Socie­ty for Pro­mo­ting Chris­tia­ni­ty Among­st the Jews — une socié­té mis­sion­naire vouée à la conver­sion des juifs, iro­nie dont l’his­toire allait se sou­ve­nir —, puis devint cha­pelle métho­diste en 1819. En 1898, il fut acquis par la Mach­zike Hadath, la congré­ga­tion ortho­doxe rigo­riste des immi­grants juifs d’Eu­rope orien­tale qui avaient fait de l’East End le plus grand quar­tier juif d’Eu­rope occi­den­tale : la cha­pelle hugue­note devint la Grande Syna­gogue de Spi­tal­fields, répu­tée pour la rigueur de son rite. Puis les juifs de l’East End, pros­pé­rant, par­tirent vers les ban­lieues nord de Londres ; la syna­gogue décli­na, fer­ma, et le bâti­ment fut rache­té par la com­mu­nau­té ban­gla­daise — ori­gi­naire pour l’es­sen­tiel du Syl­het — qui avait pris le relais dans les mêmes rues, les mêmes ate­liers, sou­vent les mêmes métiers du tex­tile. En 1976, il rou­vrit comme Brick Lane Jamme Mas­jid, la grande mos­quée du quar­tier, dotée en 2010 d’un mina­ret d’a­cier contemporain.

Sur la façade de Four­nier Street, un cadran solaire de 1743 porte tou­jours la devise latine des hugue­nots : Umbra sumus — « nous sommes des ombres », abré­gé d’Ho­race, pul­vis et umbra sumus, nous sommes pous­sière et ombre. Les tis­se­rands cal­vi­nistes l’a­vaient gra­vée en pen­sant à la briè­ve­té de la vie ; elle est deve­nue, sans qu’on y touche, l’é­pi­graphe des quatre com­mu­nau­tés suc­ces­sives. Aucun édi­fice au monde ne dit mieux que la conver­sion n’est pas tou­jours un tro­phée : ici, le bâti­ment n’a fait que suivre doci­le­ment les popu­la­tions qui pas­saient, comme une mai­son de famille change de famille. Même la fonc­tion sociale est res­tée : accueillir, dans la même salle, les der­niers arrivés.

XI. Jéru­sa­lem et Hébron : le par­tage impos­sible et le par­tage réel

En Terre sainte, la conver­sion des sanc­tuaires n’est jamais close, parce que les reven­di­ca­tions ne le sont pas.

L’es­pla­nade que les juifs appellent mont du Temple et les musul­mans Haram al-Sha­rif, le Noble Sanc­tuaire, est le cas limite de tout ce dos­sier : sur la pla­te­forme héro­dienne du Second Temple, détruit par Titus en 70, les califes omeyyades éle­vèrent à la fin du VIIe siècle le Dôme du Rocher (691) et la mos­quée al-Aqsa. Les croi­sés, après 1099, conver­tirent le pre­mier en église — le Tem­plum Domi­ni, une croix à son som­met — et firent de la seconde le palais royal puis le siège de l’ordre du Temple, qui lui doit son nom ; Sala­din, en 1187, ren­dit l’en­semble à l’is­lam, fit des­cendre la croix et remon­ter le crois­sant. Depuis, le sta­tu quo — codi­fié à l’é­poque otto­mane, recon­duit après 1967 sous la garde jor­da­nienne — réserve le culte sur l’es­pla­nade aux seuls musul­mans, les juifs priant en contre­bas, au mur occi­den­tal, ves­tige du mur de sou­tè­ne­ment héro­dien. Chaque ten­ta­tive d’en modi­fier un para­mètre, si minime soit-il, a valeur de séisme régional.

À Hébron, en revanche, le par­tage n’est pas une hypo­thèse mais une réa­li­té quo­ti­dienne, née d’une tra­gé­die. Le tom­beau des Patriarches — l’en­ceinte monu­men­tale bâtie par Hérode sur la grotte de Mak­pé­la, où la tra­di­tion des trois mono­théismes fait repo­ser Abra­ham, Sara, Isaac, Rébec­ca, Jacob et Léa — fut suc­ces­si­ve­ment enclos héro­dien, église byzan­tine, mos­quée (al-Ibra­hi­mi, « d’A­bra­ham »), église croi­sée au XIIe siècle, puis mos­quée à nou­veau après Sala­din, avec des céno­taphes dra­pés que se trans­mirent les siècles. Après 1967, les juifs y eurent à nou­veau accès pour la prière, pour la pre­mière fois depuis des siècles ; après le mas­sacre de 1994, où un extré­miste juif abat­tit vingt-neuf fidèles musul­mans en prière, le bâti­ment fut phy­si­que­ment divi­sé : une par­tie syna­gogue, une par­tie mos­quée, sépa­rées par des murs et des contrôles, chaque com­mu­nau­té dis­po­sant de l’en­semble quelques jours par an, à tour de rôle, pour ses grandes fêtes. Un seul toit, deux calen­driers, des cloi­sons : c’est la ver­sion la plus lit­té­rale, la plus dou­lou­reuse aus­si, du par­tage d’un sanctuaire.

Et pour mémoire, dans la vieille ville de Jéru­sa­lem, l’é­glise Sainte-Anne — le plus pur vais­seau roman de Terre sainte, bâti par les croi­sés vers 1140 sur le lieu sup­po­sé de la nais­sance de la Vierge — fut conver­tie par Sala­din en 1192 en madra­sa, la Sala­hiyya : l’ins­crip­tion arabe de fon­da­tion court tou­jours au-des­sus du por­tail roman. En 1856, le sul­tan otto­man l’of­frit à Napo­léon III en remer­cie­ment de l’al­liance de Cri­mée ; ren­due au culte catho­lique et confiée aux Pères Blancs, elle est aujourd’­hui domaine natio­nal fran­çais. Église, madra­sa, église : la boucle, ici, s’est refer­mée par la diplomatie.

XII. Tré­bi­zonde, İzn­ik, Ayod­hya : le pré­sent du palimpseste

Le phé­no­mène n’ap­par­tient pas au pas­sé ; il est en cours, sous nos yeux, sur trois continents.

En Tur­quie, la recon­ver­sion de Sainte-Sophie et de Cho­ra n’est que la par­tie la plus visible d’une série : la Sainte-Sophie de Tré­bi­zonde, superbe église impé­riale des Grands Com­nènes (XIIIe siècle) sur la mer Noire, musée depuis 1964, a été rou­verte au culte musul­man en 2013, ses fresques mas­quées par des faux pla­fonds et des rideaux dans la zone de prière ; la Sainte-Sophie d’İzn­ik — l’an­tique Nicée, l’é­glise même où sié­gea en 787 le sep­tième concile œcu­mé­nique, celui qui réta­blit le culte des images — a été recon­ver­tie en mos­quée en 2011. La liste des « Sainte-Sophie » rede­ve­nues mos­quées se lit comme un programme.

En Inde, la tra­jec­toire inverse a connu son paroxysme à Ayod­hya. La mos­quée de Babur, la Babri Mas­jid, éle­vée en 1528–1529, se dres­sait sur un site que la tra­di­tion hin­doue vénère comme le lieu de nais­sance du dieu Rama — et où des cou­rants natio­na­listes affir­maient qu’un temple avait été détruit pour la bâtir. Le 6 décembre 1992, une foule de mili­tants hin­douistes la démo­lit à mains nues en quelques heures, déclen­chant des vio­lences inter­com­mu­nau­taires qui firent envi­ron deux mille morts. En 2019, la Cour suprême indienne attri­bua le site à une fon­da­tion hin­doue, tout en qua­li­fiant la démo­li­tion d’illé­gale et en accor­dant aux musul­mans un ter­rain de com­pen­sa­tion ; le 22 jan­vier 2024, le Pre­mier ministre Naren­dra Modi consa­cra en per­sonne le temple de Ram Man­dir éle­vé sur l’emplacement de la mos­quée détruite. Ici, nulle réuti­li­sa­tion, nul palimp­seste : la strate pré­cé­dente a été effa­cée phy­si­que­ment avant réécri­ture — le contre-modèle exact de Damas ou de Cor­doue, et le rap­pel que la conver­sion des sanc­tuaires, au XXIe siècle, peut encore coû­ter des vies par milliers.

L’Eu­rope occi­den­tale, enfin, a inven­té une variante sécu­la­ri­sée du phé­no­mène : ses églises se vident, et se conver­tissent — non à un autre dieu, mais à l’ab­sence de dieu, ou à ses suc­cé­da­nés. Églises deve­nues mos­quées de quar­tier aux Pays-Bas et en France, cha­pelles deve­nues librai­ries — le Boe­khan­del Domi­ni­ca­nen de Maas­tricht, ins­tal­lé dans une église domi­ni­caine du XIIIe siècle, est régu­liè­re­ment cité par­mi les plus belles librai­ries du monde —, salles d’es­ca­lade, hôtels, lofts. Le méca­nisme est le même qu’à Brick Lane : le bâti­ment suit la socié­té. Sim­ple­ment, la socié­té ne prie plus.

XIII. Conclu­sion : la réma­nence des pierres

Au terme de cet inven­taire, trois enseignements.

Le pre­mier est une loi presque sans excep­tion : la conver­sion suit la force — conquête, recon­quête, expul­sion, exode, déco­lo­ni­sa­tion. On cher­che­rait en vain, dans toute cette liste, un sanc­tuaire ayant chan­gé de reli­gion par simple évo­lu­tion des convic­tions de ses fidèles ; même Brick Lane, la plus paci­fique des tra­jec­toires, suit des migra­tions qui furent elles-mêmes filles de per­sé­cu­tions — dra­gon­nades, pogroms, misère. L’ar­chi­tec­ture sacrée est un sis­mo­graphe du pou­voir : il suf­fit de dater les conver­sions pour écrire l’his­toire mili­taire de la Méditerranée.

Le deuxième est un para­doxe de conser­va­tion : la conver­sion pro­tège sou­vent mieux que le res­pect. La chaux otto­mane a sau­vé les mosaïques byzan­tines ; la cathé­drale plan­tée dans la Mez­qui­ta a sau­vé la Mez­qui­ta ; l’er­mi­tage a sau­vé la mos­quée d’Al­mo­nas­ter, l’é­glise de Pécs a sau­vé la mos­quée de Gazi Kasim, et le culte conti­nu a main­te­nu debout, chauf­fés, cou­verts, répa­rés, des édi­fices que l’a­ban­don aurait rui­nés en deux géné­ra­tions. Les vraies des­truc­tions sont le fait des sites dis­pu­tés sans par­tage pos­sible — le Par­thé­non-pou­drière, la Babri Mas­jid — ou des monu­ments res­tés sans usage. Entre la pro­fa­na­tion et l’ou­bli, la pro­fa­na­tion conserve.

Le troi­sième tient dans une ques­tion que posent, cha­cun à sa manière, les rideaux de Sainte-Sophie, le chœur de Cor­doue, les tapis en biais de Nico­sie : à qui appar­tient un tel bâti­ment ? Au culte qui l’oc­cupe, dit le droit du sol et sou­vent le droit tout court. À la civi­li­sa­tion qui l’a conçu, disent les his­to­riens de l’art. À l’hu­ma­ni­té entière, dit l’U­NES­CO, qui a inven­té pour cela la notion de patri­moine mon­dial — et qui constate, de recon­ver­sion en recon­ver­sion, les limites de sa juri­dic­tion. Les que­relles contem­po­raines montrent que la ques­tion n’est pas close, et qu’elle ne le sera sans doute jamais : un sanc­tuaire conver­ti est une fron­tière qui passe à l’in­té­rieur d’un bâti­ment, et les fron­tières ne dorment que d’un œil.

Res­tent les pierres, qui ont tran­ché depuis long­temps à leur façon : elles gardent le sou­ve­nir. Le péri­bole de Jupi­ter autour de la mos­quée de Damas, la qibla désaxée sous la cou­pole de Jus­ti­nien, les psaumes hébreux sous les voûtes de Cala­tra­va, l’ins­crip­tion de Sala­din sur le por­tail roman de Sainte-Anne, la devise des hugue­nots sur la mos­quée du Ben­gale lon­do­nien. Umbra sumus : les cultes passent comme des ombres sur le cadran ; le cadran reste, et conti­nue de don­ner l’heure à tout le monde.

Repères chro­no­lo­giques

Sainte-Sophie, Istan­bul — basi­lique consa­crée en 537 ; mos­quée le 29 mai 1453 ; musée par décret du 24 novembre 1934 ; mos­quée à nou­veau depuis le 24 juillet 2020 ; grande res­tau­ra­tion anti­sis­mique enga­gée en avril 2025.

Saint-Sau­veur-in-Cho­ra, Istan­bul — monas­tère fon­dé au VIe siècle, église recons­truite aux XIe-XIIe siècles, décor de Méto­chite vers 1315–1321 ; mos­quée en 1511 ; musée en 1958 ; recon­ver­tie par décret en août 2020, rou­verte au culte le 6 mai 2024.

Saints-Serge-et-Bac­chus (Petite Sainte-Sophie), Istan­bul — église vers 530 ; mos­quée vers 1506–1513.

Pam­ma­ka­ris­tos / Fethiye Camii, Istan­bul — église du XIIe siècle ; siège du patriar­cat de 1456 à 1587 ; mos­quée en 1591 ; parec­clé­sion aujourd’­hui musée.

Grande Mos­quée des Omeyyades, Damas — temple de Hadad ; temple de Jupi­ter ; cathé­drale Saint-Jean-Bap­tiste (fin IVe siècle-706) ; mos­quée depuis 706.

Mez­qui­ta, Cor­doue — mos­quée fon­dée en 785–786, agran­die jus­qu’en 988 ; cathé­drale depuis le 29 juin 1236 ; chœur insé­ré à par­tir de 1523 ; incen­die loca­li­sé le 8 août 2025.

Grande mos­quée / cathé­drale, Séville — mos­quée almo­hade 1172–1198 ; cathé­drale gothique éle­vée à par­tir du XVe siècle ; mina­ret deve­nu la Giralda.

San­ta María la Blan­ca, Tolède — syna­gogue vers 1180 ; église vers 1411.

Syna­gogue du Trán­si­to, Tolède — syna­gogue en 1357 ; église de l’ordre de Cala­tra­va après 1492 ; Musée séfa­rade depuis 1964.

Bab al-Mar­dum / Cris­to de la Luz, Tolède — mos­quée datée 999 ; cha­pelle vers 1183–1187.

Par­thé­non, Athènes — temple ache­vé en 438 av. J.-C. ; église vers le VIe siècle ; mos­quée après 1456 ; explo­sion du 26 sep­tembre 1687 ; ruine « puri­fiée » au XIXe siècle.

Sainte-Sophie / Seli­miye, Nico­sie — cathé­drale com­men­cée vers 1209 ; mos­quée depuis 1570.

Saint-Nico­las / Lala Mus­ta­fa Pacha, Fama­gouste — cathé­drale du début du XIVe siècle ; mos­quée depuis 1571.

Rotonde, Thes­sa­lo­nique — mau­so­lée de Galère vers 300 ; église paléo­chré­tienne ; mos­quée en 1591 ; monu­ment depuis 1912.

Mos­quée de Gazi Kasim, Pécs — mos­quée du XVIe siècle ; église catho­lique depuis 1686.

Ket­chaoua, Alger — mos­quée recons­truite en 1794 ; cathé­drale Saint-Phi­lippe en décembre 1832 ; mos­quée à nou­veau depuis 1962, rou­verte après res­tau­ra­tion en 2018.

Grande syna­gogue d’O­ran — com­men­cée en 1880, inau­gu­rée en 1918 ; mos­quée Abdal­lah Ben Salem depuis 1975.

Brick Lane, Londres — cha­pelle hugue­note en 1743 ; cha­pelle métho­diste en 1819 ; syna­gogue Mach­zike Hadath en 1898 ; mos­quée Jamme Mas­jid depuis 1976.

Sainte-Anne, Jéru­sa­lem — église croi­sée vers 1140 ; madra­sa Sala­hiyya en 1192 ; ren­due au culte catho­lique après 1856.

Tom­beau des Patriarches, Hébron — enceinte héro­dienne ; église byzan­tine ; mos­quée ; église croi­sée ; mos­quée ; espace divi­sé entre mos­quée et syna­gogue depuis 1994.

Sainte-Sophie de Tré­bi­zonde — église du XIIIe siècle ; mos­quée après 1461 ; musée en 1964 ; mos­quée à nou­veau depuis 2013.

Babri Mas­jid / Ram Man­dir, Ayod­hya — mos­quée de 1528–1529 ; démo­lie le 6 décembre 1992 ; temple consa­cré le 22 jan­vier 2024.

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Tous les empe­reurs romains d’O­rient #2

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Tous les
empereurs
romains
d’O­rient #2

Une his­toire de l’O­rient venue d’Occident

Le rasoir

Empe­reurs d’O­rient, II : de Nicée à Mis­tra, 1204–1461

İzn­ik fait des car­reaux. C’est une petite ville turque au bord d’un lac plat, on y vend des assiettes à tou­ristes sous les pla­tanes, et il y a autour d’elle une muraille romaine de cinq kilo­mètres, avec ses tours et ses portes triples, qui enferme aujourd’­hui des ver­gers. On entre en ville par un arc de triomphe. Il n’y a rien derrière.

C’est ici que l’Em­pire romain s’est réfu­gié pen­dant cin­quante-sept ans. Ici qu’il a tenu sa cour, frap­pé sa mon­naie, nom­mé son patriarche, refu­sé obs­ti­né­ment de s’ap­pe­ler autre­ment que romain. Le lac four­nis­sait le pois­son. La plaine four­nis­sait le blé. Un empe­reur romain a fait, dans ces jar­dins, de l’é­le­vage de volailles.

Le fer avait ser­vi mille ans. Dans le second acte, il ne sert plus qu’une fois — mais si fort que la dynas­tie qui en naît pas­se­ra un siècle et demi à s’en excu­ser, et ne sau­ra plus jamais faire mal à personne.

I. Les cin­quante-sept ans de Nicée

Constan­tin Las­ca­ris (1204–1205). Une nuit. Pen­dant que les Latins entrent par la Corne d’Or, la foule et les prêtres tirent un homme dans Sainte-Sophie et veulent le cou­ron­ner ; il refuse, ou il accepte, les sources se contre­disent, et de toute façon il n’y a plus de ville à rece­voir. Il sort et il meurt quelque part. Cer­tains le comptent comme Constan­tin XI, ce qui décale toute la numé­ro­ta­tion jus­qu’au der­nier — les manuels s’en débrouillent mal encore aujourd’hui.

Théo­dore Ier Las­ca­ris (1205–1221). Seize ans. Le frère. Il tra­verse en barque, arrive en Asie avec sa femme et rien d’autre, et trouve une Ana­to­lie où trois Grecs se dis­putent des ruines. Il en fait un État. À Antioche du Méandre, il tue le sul­tan de Roum en com­bat sin­gu­lier — un empe­reur romain, une épée, un sul­tan, à che­val, comme dans un livre — et per­sonne n’y croi­rait si le fait n’é­tait attes­té des deux côtés.

Jean III Dou­kas Vatat­zès (1221–1254). Trente-trois ans, et le meilleur admi­nis­tra­teur que la mai­son ait pro­duit. Il inter­dit l’im­por­ta­tion des soie­ries ita­liennes : que la cour s’ha­bille de ce qu’elle pro­duit. Il fait plan­ter, il fait éle­ver, il tient des comptes. Un jour il offre à sa femme une cou­ronne payée sur le reve­nu de ses basses-cours, et lui dit en la lui posant que ce sont les œufs qui l’ont ache­tée, et qu’elle vaut mieux pour cela que celles d’a­vant. On l’a fait saint après sa mort — pas pour cette phrase, mais elle y a contri­bué. À la fin, l’é­pi­lep­sie le prend et il meurt en Magné­sie, dans le pays où il avait tout planté.

Théo­dore II Las­ca­ris (1254–1258). Quatre ans. Le fils. Épi­lep­tique lui aus­si, phi­lo­sophe, écri­vain, méfiant jus­qu’à la mala­die : il croit qu’on l’en­sor­celle, il fait aveu­gler et empri­son­ner la moi­tié de sa noblesse. Mort à trente-six ans.

Jean IV Las­ca­ris (1258–1261). Sept ans à l’avènement.

Voi­là. C’est cet enfant-là.

Le régent est un Paléo­logue, un aris­to­crate char­mant, brillant, qui a déjà chan­gé de camp deux fois et qui s’est fait cou­ron­ner co-empe­reur en pro­met­tant sur toutes les reliques dis­po­nibles de rendre le pou­voir au petit à sa majo­ri­té. En juillet 1261, un déta­che­ment passe par une poterne mal gar­dée et reprend Constan­ti­nople sans presque com­battre — cin­quante-sept ans d’at­tente, et ça se règle en une nuit d’é­té par une porte que quel­qu’un a oublié de fer­mer. Michel Paléo­logue entre dans la ville à pied, der­rière une icône, et se fait cou­ron­ner à Sainte-Sophie.

Jean IV n’est pas du voyage. On le laisse en Anatolie.

Le 25 décembre 1261, jour de Noël et jour de ses onze ans, des hommes entrent dans sa chambre et lui brûlent les yeux. On l’en­ferme dans une for­te­resse au bord de la Mar­ma­ra. Il y vivra encore qua­rante-quatre ans.

Le patriarche Arsène excom­mu­nie l’empereur. Michel demande une péni­tence ; le vieil homme répond qu’il n’y en a pas pour cela, qu’il fau­drait rendre les yeux. On dépose le patriarche. L’É­glise se casse en deux pour trente ans sur cette seule affaire — les arsé­nites, on les appel­le­ra, et ils tien­dront jus­qu’à ce que leur der­nier meure.

Trente ans plus tard, le fils de Michel, deve­nu empe­reur, pren­dra un bateau, tra­ver­se­ra, entre­ra dans la cel­lule, et deman­de­ra par­don à un vieil aveugle qui ne savait plus très bien qui il était. C’est le seul geste de ce genre dans quinze cents ans de liste, et il n’a rien réparé.

Encart. Les autres, ceux qui étaient assis dessus

Pen­dant que Nicée élève des poules, il y a bien quel­qu’un à Constan­ti­nople. Un Empire latin, avec des barons de Flandre et de Cham­pagne qui se par­tagent la Roma­nie sur une carte, et qui dure cin­quante-sept ans dans une ville qu’ils ont vidée eux-mêmes.

Bau­douin Ier de Flandre (1204–1205), pris par les Bul­gares à Andri­nople un an après son cou­ron­ne­ment, mort dans une tour de Tar­no­vo. Hen­ri de Flandre (1206–1216), son frère, le seul capable, mort peut-être empoi­son­né. Pierre de Cour­te­nay (1216–1217), cou­ron­né à Rome parce qu’on ne le lais­sait pas l’être ailleurs, cap­tu­ré en Épire en allant prendre pos­ses­sion de son empire, mort en pri­son sans avoir jamais vu sa capi­tale. Yolande de Hai­naut (1217–1219), régente. Robert de Cour­te­nay (1221–1228), qui aban­donne tout et meurt en Morée. Bau­douin II (1228–1261), empe­reur à onze ans, sous la régence de Jean de Brienne (1229–1237), un vieux roi de Jéru­sa­lem sans royaume qu’on avait fait venir faute de mieux.

Bau­douin II passe sa vie à men­dier en Europe. Il vend les reliques de la cha­pelle du palais à Louis IX, qui bâtit la Sainte-Cha­pelle pour les loger — la cou­ronne d’é­pines part comme ça, et elle est tou­jours à Paris. Il vend le plomb des toits. Il met son propre fils en gage chez des ban­quiers véni­tiens. Quand la ville tombe en 1261, il s’en­fuit en che­mise et passe le reste de ses jours à pro­po­ser aux cours d’Oc­ci­dent un empire qu’il n’a plus.

II. Le rasoir seul

Michel VIII a fait ce qu’au­cun Byzan­tin n’a­vait osé depuis mille ans : il a muti­lé un enfant légi­time et il est res­té. La règle a tenu quand même, mais autre­ment. À par­tir d’i­ci, plus per­sonne dans cette famille n’a­veugle per­sonne. On dépose, on ton­sure, on exile dans une île, on se par­donne, on recom­mence. Le fer est ran­gé. Il reste le rasoir, et le rasoir n’empêche rien.

Michel VIII Paléo­logue (1259–1282). Vingt-trois ans. Il a repris la ville, et il passe le reste de sa vie à empê­cher qu’on la lui reprenne : Charles d’An­jou pré­pare une croi­sade contre lui, alors Michel achète le pape en signant l’u­nion des Églises à Lyon, ce que son peuple refuse en bloc, et finance en sous-main l’in­sur­rec­tion sici­lienne des Vêpres — le plus beau coup diplo­ma­tique du siècle, mené depuis un palais en ruine par un homme excom­mu­nié des deux côtés à la fois. Il meurt en Thrace, en cam­pagne, l’hi­ver. Son fils n’ose pas lui don­ner de funé­railles chré­tiennes : le corps de l’homme qui a ren­du Constan­ti­nople aux Romains passe la nuit dehors, sous un tas de terre, sans un prêtre.

Andro­nic II (1282–1328). Qua­rante-six ans, le plus long des Paléo­logues. Un homme pieux et culti­vé qui répu­die l’u­nion et fait tout le reste de tra­vers. Il désarme la flotte pour éco­no­mi­ser — les marins passent chez les Turcs et les Génois, et l’Em­pire, qui vit de la mer, n’au­ra plus jamais de mer. Il loue une com­pa­gnie cata­lane qui gagne toutes ses batailles puis se retourne et ravage la Thrace pen­dant cinq ans. L’hy­per­père, la mon­naie d’or que le monde accep­tait depuis Constan­tin, cesse d’être en or. Son petit-fils le dépose ; il se fait moine, prend le nom d’An­toine, et meurt aveugle — de vieillesse, cette fois. Per­sonne n’y était pour rien.

Michel IX (1294–1320). Co-empe­reur vingt-six ans, jamais seul. Il meurt de cha­grin à Thes­sa­lo­nique en appre­nant que son fils cadet a été tué par erreur dans une embus­cade que le fils aîné avait ten­due devant la mai­son d’une femme.

Andro­nic III (1328–1341). Le fils aîné en ques­tion. Treize ans. Il a pas­sé sept ans à faire la guerre à son grand-père pour ça — trois guerres civiles, un pays cou­pé en deux, et rien au bout. Il est bon, pour­tant : il refait une petite flotte, reprend Chios, Les­bos, l’É­pire, réforme la jus­tice. Il meurt à qua­rante-cinq ans d’une fièvre.

Jean V (1341–1391, en mor­ceaux). Cin­quante ans de règne nomi­nal, dont il aura pas­sé la moi­tié à être dépo­sé par sa famille. Empe­reur à neuf ans.

Jean VI Can­ta­cu­zène (1347–1354). L’a­mi du père, le régent, le plus riche homme de l’Em­pire, et un très grand per­son­nage entré dans l’his­toire par la mau­vaise porte. La cour l’é­carte, il se pro­clame empe­reur, la guerre civile dure six ans, la peste noire arrive au milieu, et il gagne — en ame­nant les Turcs, qui prennent pied en Europe à Gal­li­po­li et ne repar­ti­ront jamais. Il finit par com­prendre ce qu’il a fait. Il abdique, se fait moine sous le nom de Joa­saph, et passe ses trente der­nières années à écrire l’his­toire de son propre règne pour expli­quer qu’il n’a­vait pas le choix. C’est un livre magni­fique et il ne convainc per­sonne, à com­men­cer par lui.

Mathieu Can­ta­cu­zène (1353–1357). Le fils. Co-empe­reur pour rien, cap­tu­ré par les Serbes, il abdique et va finir en Morée auprès de son frère.

Alors Jean V reprend sa place et fait ce qu’il peut, c’est-à-dire men­dier. Il part en Hon­grie ; rien. Il part à Rome en 1369 et se conver­tit per­son­nel­le­ment au catho­li­cisme, seul, sans enga­ger son Église ni son peuple — un empe­reur romain change de reli­gion à titre pri­vé, en espé­rant une armée qui ne vien­dra pas. Il repasse par Venise, où ses créan­ciers le retiennent : l’empereur d’O­rient, débi­teur insol­vable, consi­gné dans une auberge du Lido. Son fils aîné, à Constan­ti­nople, refuse de payer. Son fils cadet vend ce qu’il peut et vient le chercher.

Andro­nic IV (1376–1379). Le fils aîné. Trois ans, obte­nus en s’al­liant aux Génois et aux Otto­mans contre son père, qu’il empri­sonne avec son frère dans la tour d’A­ne­mas. Le père s’é­vade, se réal­lie aux Otto­mans à son tour, et le dépose.

Jean VII (1390). Cinq mois. Le fils d’An­dro­nic IV, donc le petit-fils de Jean V, qu’il dépose à son tour avec des troupes otto­manes. Son oncle le chasse cinq mois plus tard. On lui par­don­ne­ra, et il fini­ra gou­ver­neur loyal de Thes­sa­lo­nique — dans cette famille, à ce stade, tout le monde a dépo­sé tout le monde et per­sonne n’a plus le cœur de sévir.

Jean V meurt en 1391, quelques mois après avoir reçu du sul­tan Baye­zid l’ordre de démo­lir les for­ti­fi­ca­tions qu’il venait de faire répa­rer. Il a obéi. C’est peut-être ce qui l’a tué.

Manuel II (1391–1425). Trente-quatre ans, le fils cadet, celui qui était allé cher­cher son père à Venise. Un homme d’une digni­té que la situa­tion rend presque comique : il com­mence son règne comme vas­sal, obli­gé de suivre l’ar­mée du sul­tan en cam­pagne et de l’ai­der à prendre les der­nières villes grecques d’A­sie. Puis Baye­zid met le siège devant Constan­ti­nople, et Manuel part en Occi­dent cher­cher du secours.

Il voyage trois ans. Venise, Milan, Paris, Londres. Il passe le Noël de 1400 chez Hen­ri IV d’An­gle­terre, au manoir d’El­tham ; on joute en son hon­neur, on lui trouve grande allure, on note sa barbe blanche et sa robe. Les Anglais sont émus. Per­sonne ne bouge. Il rentre en 1403 et découvre que le pro­blème s’est réglé sans lui : un Mon­gol nom­mé Tamer­lan a écra­sé Baye­zid en Ana­to­lie et l’a mis en cage. L’Em­pire gagne cin­quante ans de sur­vie grâce à un homme qui n’a­vait jamais enten­du par­ler de lui.

Andro­nic V (1403–1407). Le fils de Jean VII, asso­cié au trône par son grand-oncle. Il meurt à sept ans. C’est la der­nière fois qu’un enfant figure sur cette liste, et il n’au­ra rien fait du tout.

Jean VIII (1425–1448). Vingt-trois ans. Il hérite d’un empire qui est la ville, plus Mis­tra, plus quelques îles. Il repart en Occi­dent — c’est deve­nu la poli­tique étran­gère de la mai­son — et signe à Flo­rence, en 1439, l’u­nion des Églises, en cédant sur tout. Les Grecs qui l’ac­com­pagnent signent, sauf un. Ils rentrent à Constan­ti­nople et découvrent que per­sonne ne veut d’eux ; cer­tains rétractent leur signa­ture dès le débar­que­ment. Le grand-duc Lou­kas Nota­ras lâche la phrase qui res­te­ra : mieux vaut voir dans la ville le tur­ban du sul­tan que la mitre du car­di­nal. Jean VIII meurt sans enfant, bri­sé, en lais­sant à ses frères le soin de se dis­pu­ter ce qui reste.

Constan­tin XI Paléo­logue Dra­ga­sès (1449–1453).

Il est cou­ron­né à Mis­tra, dans le Pélo­pon­nèse, parce qu’il n’y avait pas d’argent pour une céré­mo­nie dans la capi­tale et parce que le patriarche unio­niste aurait déclen­ché une émeute. Il est le seul empe­reur romain cou­ron­né hors de Rome et hors de Constan­ti­nople, et le der­nier des cent vingt.

Il a quatre ans. Le 2 avril 1453, quatre-vingt mille hommes se pré­sentent devant la muraille de Théo­dose ; il en a sept mille pour vingt kilo­mètres de rem­part, dont deux mille étran­gers. On fait la chaîne dans la Corne d’Or. Meh­met fait pas­ser ses navires par-des­sus la col­line, sur des ron­dins grais­sés, en une nuit. Le canon d’Or­ban tire sept fois par jour et on rebouche à la terre et aux ton­neaux. Cela dure cin­quante-trois jours.

La der­nière nuit, il y a une litur­gie à Sainte-Sophie où les deux Églises, unio­nistes et ortho­doxes, com­mu­nient ensemble pour la pre­mière et la der­nière fois — c’est la seule fois où l’u­nion a exis­té, et elle a duré une nuit. L’empereur y assiste, demande par­don à ceux qu’il aurait offen­sés, et remonte sur le rempart.

Au matin du 29 mai, quand la brèche est faite à la porte Saint-Romain, il retire la pourpre pour qu’on ne le recon­naisse pas, dit qu’il n’y a plus d’empire à por­ter, et charge. On ne l’a jamais retrou­vé. On a pré­sen­té au sul­tan une tête et des bottes ; per­sonne n’a jamais pu cer­ti­fier. C’est le seul empe­reur de cette liste qu’on n’a pas pu enta­mer, parce qu’on n’a pas mis la main dessus.

Les Grecs ont inven­té, dans les semaines qui ont sui­vi, qu’un ange l’a­vait pris à la porte, l’a­vait chan­gé en marbre et cou­ché dans une grotte sous la Porte Dorée, en atten­dant. Ils y croyaient encore au XIXe siècle. C’é­tait une façon très ancienne de dire que le corps manquait.

III. Ceux qui ont conti­nué sans savoir que c’é­tait fini

En 1204, l’Em­pire ne s’est pas cas­sé en deux mais en cinq. Nicée a gagné, et l’on retient Nicée. Il faut comp­ter les autres, parce qu’ils ont duré, et parce que cer­tains ont duré plus long­temps que la ville elle-même.

Tré­bi­zonde (1204–1461)

Deux petits-fils d’An­dro­nic Ier — celui de l’hip­po­drome — arrivent sur la côte de la mer Noire trois semaines avant la chute de Constan­ti­nople, avec des cava­liers géor­giens prê­tés par leur tante la reine Tamar. Ils s’ins­tallent sur une bande de rivage entre la mon­tagne et l’eau, larges de quelques kilo­mètres, et ils tiennent deux cent cin­quante-sept ans. C’est le der­nier bout de l’Em­pire romain à s’éteindre.

Alexis Ier (1204–1222) et David (1204–1212), les fon­da­teurs, frères. Andro­nic Ier Gidos (1222–1235), le gendre. Jean Ier Axou­chos (1235–1238), qui meurt d’une chute de che­val en jouant au polo. Manuel Ier (1238–1263), le plus grand, qui tra­verse l’o­rage mon­gol en payant tri­but et en gar­dant tout. Andro­nic II (1263–1266). Georges (1266–1280), tra­hi par ses propres nobles dans la mon­tagne et livré. Jean II (1280–1297), dépo­sé un moment par sa sœur Théo­do­ra (1284) — une usur­pa­tion de quelques mois dont per­sonne ne sait rien. Alexis II (1297–1330). Andro­nic III (1330–1332), qui fait tuer ses frères. Manuel II (1332), huit mois, un enfant. Basile (1332–1340). Irène Paléo­logue (1340–1341), sa veuve. Anne (1341, puis 1341–1342). Jean III (1342–1344). Michel (1344–1349).

Ces années-là, à Tré­bi­zonde, on dépose un empe­reur par an. Deux familles de la ville se battent dans les rues, on brûle les quar­tiers, on étrangle dans les tours. Puis Alexis III (1349–1390) arrive et règne qua­rante et un ans dans une paix com­plète, en mariant ses filles à tous les émirs tur­co­mans de l’ar­rière-pays — c’est la poli­tique étran­gère la plus effi­cace du siècle, et elle repose entiè­re­ment sur la beau­té célèbre des prin­cesses de Tré­bi­zonde, qui fait le tour du monde connu jusque dans les chro­niques espagnoles.

Manuel III (1390–1417), vas­sal de Tamer­lan, qui lui four­nit des navires. Alexis IV (1417–1429), assas­si­né par son fils. Jean IV (1429–1459), le par­ri­cide, qui voit tom­ber Constan­ti­nople et com­prend qu’il est seul ; il cherche des alliances jus­qu’en Perse et fait construire. David (1459–1461), son frère.

En 1461, Meh­met arrive par la mon­tagne avec l’ar­mée et par la mer avec la flotte. David négo­cie, rend la ville sans com­bat, obtient des terres en Thrace. Deux ans plus tard on l’ac­cuse de cor­res­pon­dance, et on lui pro­pose de se conver­tir. Il refuse. On l’exé­cute avec ses fils et un neveu, la nuit, à Constan­ti­nople ; on inter­dit qu’on les enterre. Une femme les a enter­rés quand même.

C’est le 1er novembre 1463. C’est la date à laquelle l’Em­pire romain finit, si l’on veut être exact, et per­sonne ne l’a jamais retenue.

L’É­pire (1205–1359)

Michel Ier Com­nène Dou­kas (1205–1215), fon­da­teur, poi­gnar­dé dans son som­meil par un ser­vi­teur. Théo­dore (1215–1230), le demi-frère, qui cap­ture un empe­reur latin, se fait cou­ron­ner à Thes­sa­lo­nique, marche sur Constan­ti­nople et la rate — il croise les Bul­gares à Klo­kot­nit­sa, perd tout, et Jean Asen lui fait cre­ver les yeux. Il vivra vingt ans encore, aveugle, à com­plo­ter depuis l’ar­rière-bou­tique pour ses fils, et il y réus­si­ra à moi­tié : c’est le seul aveugle de cette liste à avoir conti­nué de gou­ver­ner par per­sonne inter­po­sée. Manuel (1230–1237). Michel II (1230–1268), le fils du fon­da­teur. Nicé­phore Ier (1268–1297). Tho­mas Ier (1297–1318), assas­si­né par son neveu. Nico­las Orsi­ni (1318–1323), un Ita­lien de Cépha­lo­nie, assas­si­né par son frère. Jean II Orsi­ni (1323–1335), empoi­son­né par sa femme. Nicé­phore II (1335–1338, puis 1356–1359), tué en com­bat­tant les Alba­nais. Fin.

La Thes­sa­lie (1268–1318)

Jean Ier Dou­kas (1268–1289), Constan­tin (1289–1303), Jean II (1303–1318). Trois hommes, cin­quante ans, un pays de mon­tagnes. Le der­nier meurt sans fils et les Cata­lans prennent le reste.

La Morée (1349–1460)

Le seul endroit où la fin fut belle. Mis­tra, sur son cône de mon­tagne au-des­sus de la plaine de Sparte, devient au der­nier siècle ce que Constan­ti­nople n’est plus : une ville qui pense. Plé­thon y enseigne Pla­ton à des gens qui iront le por­ter à Flo­rence, et c’est de ce vil­lage-là, à trois cents kilo­mètres de tout, que part une par­tie de ce qu’on appel­le­ra la Renaissance.

Manuel Can­ta­cu­zène (1349–1380), le fils de Jean VI, trente et un ans de paix. Mathieu Can­ta­cu­zène (1380–1383), l’an­cien empe­reur, recy­clé. Démé­trios Ier Can­ta­cu­zène (1383). Théo­dore Ier Paléo­logue (1383–1407), qui vend la Morée aux Hos­pi­ta­liers puis la reprend quand la popu­la­tion refuse. Théo­dore II (1407–1443). Constan­tin (1443–1448), le futur Constan­tin XI, qui y bâtit un mur en tra­vers de l’isthme et le voit tom­ber en cinq jours. Démé­trios II (1448–1460) et Tho­mas (1448–1460), les deux der­niers frères, qui passent douze ans à se faire la guerre pen­dant que Constan­ti­nople tombe, jus­qu’à ce que Meh­met vienne les sépa­rer. Démé­trios est dépo­sé et exi­lé ; Tho­mas s’en­fuit à Rome avec la tête de saint André dans une caisse, et la vend au pape.

Son fils André Paléo­logue, der­nier héri­tier légi­time du trône romain, vivra pauvre à Rome et ven­dra ses droits impé­riaux au roi de France Charles VIII, puis, l’af­faire ayant échoué, aux rois catho­liques d’Es­pagne. Le titre d’empereur romain d’O­rient est donc, en droit, quelque part dans un car­ton à Madrid.

Théo­do­ros (1204–1475)

Il reste un der­nier endroit. Une prin­ci­pau­té grecque en Cri­mée, dans les mon­tagnes au-des­sus de Sébas­to­pol, sur un pla­teau où l’on ne monte que par un che­min. Elle a duré jus­qu’en 1475 — vingt-deux ans de plus que Constan­ti­nople. Les Otto­mans ont mis six mois à prendre le rocher. Le der­nier prince, Alexandre, a été emme­né et décapité.

Il y a encore là-haut des mai­sons creu­sées dans le cal­caire, une citerne, une église écrou­lée, et une vue de cent kilo­mètres sur une mer que les gens de cet endroit appe­laient encore, à la fin, la mer des Romains.

Mis­tra

On monte à Mis­tra le matin, avant la cha­leur. C’est un cône de cal­caire au flanc du Tay­gète, cou­vert d’une ville morte : des cou­vents, un palais à salle vide, des ruelles de galets si raides qu’on glisse, des figuiers qui ont fait leur tra­vail. En bas, la plaine de Sparte, les oli­viers, une route. Per­sonne n’ha­bite ici depuis 1953, quand on a démé­na­gé les der­niers vers le vil­lage neuf.

Dans la cathé­drale, en bas de la pente, il y a dans le sol une dalle de marbre avec un aigle bicé­phale gra­vé. La tra­di­tion dit que Constan­tin s’est tenu là pour être cou­ron­né, le 6 jan­vier 1449, sans patriarche, sans foule, sans musique, par un fonc­tion­naire venu de la ville avec un docu­ment. Ce n’est pro­ba­ble­ment pas la bonne dalle. Les gar­diens le savent et laissent dire.

C’est un aigle à deux têtes, et il regarde des deux côtés, ce qui était l’i­dée : l’O­rient et l’Oc­ci­dent, la même chose, un seul corps. Le corps a mis mille cent vingt-trois ans à se défaire et il s’est défait par les deux bouts en même temps.

On redes­cend. Il y a un café en bas, à l’ombre, et un homme qui vend de l’eau. Il fait chaud avant neuf heures. Sur le mur du café, à côté du réfri­gé­ra­teur, il y a une carte plas­ti­fiée de l’Em­pire à son apo­gée, sous Jus­ti­nien, avec toute la Médi­ter­ra­née en rose.

Per­sonne ne la regarde. Elle est là pour les Allemands.

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Tous les empe­reurs romains d’O­rient #2

Tous les empe­reurs romains d’O­rient #1

Tous les
empe­reurs
romains

d’O­rient #1

Une his­toire de l’O­rient venue d’Occident

Le fer et le rasoir

Empe­reurs d’O­rient, I : de Constan­tin à la nuit de 1204

Il reste du monas­tère de Stou­dios quatre murs et un sol. On y entre par une porte de grillage, dans un quar­tier d’Is­tan­bul où les chats sont maigres et où per­sonne ne monte, et l’on tombe sur une basi­lique sans toit dont le pave­ment de marbre conti­nue de des­si­ner, sous l’herbe sèche, des cercles et des tresses que plus per­sonne ne foule. C’est le plus vieux bâti­ment chré­tien de la ville. Il a ser­vi mille ans.

Ce n’é­tait pas seule­ment une mai­son de prière. C’é­tait le ves­tiaire de l’Em­pire. On y ame­nait les hommes dont on ne vou­lait plus, on leur pas­sait le rasoir sur le crâne, on leur don­nait une robe brune, et l’af­faire était réglée sans qu’il fût besoin de creu­ser une fosse. Un empe­reur ton­su­ré n’est plus un empe­reur : le canon l’in­ter­dit, et le canon, à Constan­ti­nople, tient mieux qu’un mur.

Quand le rasoir ne suf­fi­sait pas, on avait le fer.

C’est la grande inven­tion de l’O­rient, et l’Oc­ci­dent ne l’a jamais com­prise. À Rome, on tuait. Dans le cou­loir, dans le bain, sous la tente : cent hommes, cent trous. Ici on retire. On ôte à un homme le nez, les yeux, la langue, les che­veux, la viri­li­té — quelque chose, n’im­porte quoi, pour­vu que l’ob­jet soit ensuite impropre à l’u­sage. Un empe­reur doit être entier ; c’est écrit nulle part et res­pec­té par­tout. Il suf­fit donc d’entamer.

Reste que les Byzan­tins, en mille ans, n’ont jamais réus­si à véri­fier com­plè­te­ment leur propre règle. Elle a fui trois fois. Et c’est cette fuite, plus que le reste, qui rend la liste lisible.

I. Avant le fer

Pen­dant trois cents ans, on pro­cède encore à la romaine.

Constan­tin Ier (306–337). Il fonde la ville en 330 sur un pro­mon­toire ven­teux, en tra­çant lui-même le péri­mètre à la lance, et quand ses offi­ciers s’é­tonnent qu’il aille si loin, il répond qu’il avance der­rière quel­qu’un qu’ils ne voient pas. Il meurt à Nico­mé­die d’une fièvre, bap­ti­sé de la veille.

Constance II (337–361). Vingt-quatre ans. Un homme de conciles et de soup­çons, arien, silen­cieux. Fièvre, en Cili­cie, en mar­chant contre son cousin.

Julien (361–363). Vingt mois. Le cou­sin en ques­tion. Il rouvre les temples et prend un jave­lot dans le foie sous Ctésiphon.

Jovien (363–364). Huit mois. Le bra­se­ro, la chambre fer­mée, le matin.

Valens (364–378). Qua­torze ans. Il n’est pas tué : il dis­pa­raît. Andri­nople, une cabane, un incen­die, aucun corps. C’est la pre­mière fois que l’Em­pire perd un empe­reur sans avoir rien à enter­rer, et il fau­dra du temps pour s’habituer.

Théo­dose Ier (379–395). Le der­nier à régner sur les deux moi­tiés. Œdème, Milan, janvier.

Arca­dius (395–408). Treize ans, l’O­rient seul, et rien. On ne sait même pas de quoi il meurt. Il aura pas­sé sa vie entre sa femme et ses eunuques, et c’est sous lui, sans qu’il l’ait déci­dé, que l’O­rient prend l’ha­bi­tude de sur­vivre à l’Occident.

Théo­dose II (408–450). Qua­rante-deux ans, empe­reur à sept, et deux choses qui dure­ront plus long­temps que lui : le Code qui porte son nom, et la muraille. Trois lignes de défense, un fos­sé, quatre-vingt-seize tours — la ville devient inex­pug­nable et le res­te­ra mille ans, à un jour près. Il tombe de che­val au bord du Lycos et se casse la colonne.

Mar­cien (450–457). Sept ans. Un sol­dat qu’on a marié à la sœur du mort. Il convoque Chal­cé­doine, où l’on fixe pour tou­jours les deux natures du Christ, ce qui coû­te­ra à l’Em­pire l’É­gypte et la Syrie deux siècles plus tard. Il meurt d’une goutte deve­nue gan­grène : c’est le pied qui l’emporte.

Léon Ier (457–474). Dix-sept ans. Fait roi par le géné­ral Aspar, il passe ses années à s’en défaire — et finit par l’é­gor­ger, lui et ses fils, dans le palais. Dysenterie.

Léon II (474). Le petit-fils. Sept ans, dix mois de règne, une mala­die d’en­fant. Il aura eu le temps de cou­ron­ner son père.

Zénon (474–475, puis 476–491). L’I­sau­rien, mon­ta­gnard mal léché, qu’on n’aime pas et qui dure. C’est chez lui qu’ar­rivent, en 476, les insignes d’Oc­ci­dent ren­voyés par Odoacre avec un mot poli. Il les range. Il n’y a plus qu’un empe­reur au monde et c’est un homme dont per­sonne à la cour ne veut par­ta­ger la table. On raconte qu’il fut enter­ré vivant pen­dant une crise d’é­pi­lep­sie et qu’on l’en­ten­dit crier ; c’est pro­ba­ble­ment faux, et l’on com­prend que ça ait plu.

Basi­lis­cus (475–476). Vingt mois d’u­sur­pa­tion, le temps que Zénon revienne. On l’emmure en Cap­pa­doce avec sa femme et ses enfants — pas de fer, pas de corde : une citerne sèche, et l’hi­ver. C’est la pre­mière fois qu’on invente une façon de tuer sans avoir à en répondre.

Anas­tase Ier (491–518). Vingt-sept ans, un fonc­tion­naire aux yeux vai­rons, l’un noir l’autre bleu, qui laisse le tré­sor plein comme aucun autre. Il meurt à quatre-vingt-huit ans pen­dant un orage, et la rumeur dit la foudre. Elle n’aime pas les comptables.

II. Le siècle latin

Jus­tin Ier (518–527). Un pay­san de Bede­ria­na mon­té à pied à Constan­ti­nople avec son pain dans un sac. Anal­pha­bète, dit-on, ou presque : il signait à tra­vers un pochoir. Il meurt de démence à quatre-vingts ans, après avoir fait venir son neveu.

Jus­ti­nien Ier (527–565). Trente-huit ans. Le neveu ne dort pas — on l’ap­pelle l’empereur qui ne dort jamais, on le voit mar­cher dans les cou­loirs la nuit. Il reprend l’A­frique, l’I­ta­lie, le sud de l’Es­pagne ; il fait rédi­ger le Code qui sera le droit de l’Eu­rope jus­qu’à nous ; il fait bâtir Sainte-Sophie en cinq ans et entre dedans en disant qu’il a bat­tu Salo­mon. Il fait aus­si mas­sa­crer trente mille per­sonnes dans l’hip­po­drome en une jour­née. La peste emporte un tiers de ses sujets et lui, non. Il meurt vieux, dans son lit, seul, et le monde qu’il a recol­lé se décol­le­ra en une génération.

Jus­tin II (565–578). Le second neveu. La démence de nou­veau, et cette fois docu­men­tée : il mord ses ser­vi­teurs, on le pro­mène en le tirant sur un cha­riot dans le palais, on fait jouer de l’orgue pour le cal­mer. Dans un inter­valle de luci­di­té, il adopte un géné­ral et lui adresse le plus beau dis­cours du tiroir — n’i­mite pas ce que j’ai fait, regarde où j’en suis, vois ce que je suis devenu.

Tibère II Constan­tin (578–582). Quatre ans. Il vide le tré­sor d’A­nas­tase en libé­ra­li­tés, ce qui le rend ado­rable et ruine tout. Mort de causes incon­nues, peut-être d’un plat de mûres.

Mau­rice (582–602). Vingt ans. Un bon empe­reur, éco­nome, ce qui est une faute pro­fes­sion­nelle. L’ar­mée du Danube se révolte pour une his­toire de solde et de quar­tiers d’hi­ver. On le prend à Chal­cé­doine et on égorge ses cinq fils devant lui, du plus jeune au plus vieux ; à chaque coup il répète que le Sei­gneur est juste et que ses juge­ments sont droits. Puis c’est son tour. C’est la der­nière mort pro­pre­ment romaine de cette liste : totale, sans reste, sans retour possible.

Pho­cas (602–610). Le cen­tu­rion qui a fait ça. Huit ans de ter­reur, la Perse qui prend tout, l’Em­pire qui recule jus­qu’au Bos­phore. Quand Héra­clius débarque, on lui amène Pho­cas enchaî­né et nu. Est-ce ain­si que tu as gou­ver­né ? demande le vain­queur. Tu feras mieux ? répond l’autre. On le démembre.

III. Le pre­mier nez

Héra­clius (610–641). Trente et un ans, une des vies les plus dures du siècle. Il trouve un empire per­du — les Perses à Chal­cé­doine, la Vraie Croix empor­tée à Cté­si­phon, Jéru­sa­lem prise — et il fait la seule chose qu’au­cun empe­reur n’a­vait ten­tée depuis Julien : il part lui-même, avec l’ar­mée, six ans dans le Cau­case, et il gagne. Il rap­porte la Croix sur son dos par la porte Dorée. Six ans plus tard, des cava­liers sor­tis d’un désert dont per­sonne n’a­vait enten­du par­ler prennent la Syrie en une bataille, et le vieil homme, œdé­ma­teux, pho­bique de l’eau au point qu’on lui construit un pont de bateaux cou­vert de bran­chages pour tra­ver­ser le Bos­phore, regarde la Syrie s’en aller en disant adieu. Il change la langue de l’Em­pire : le latin s’en va, le grec entre, et l’on ne dit plus impe­ra­tor mais basi­leus. Il meurt en 641 dans une hydro­pi­sie qui l’a ren­du monstrueux.

Et là, immé­dia­te­ment, le fer.

Constan­tin III (641). Quatre mois. Tuber­cu­leux, ou empoi­son­né par sa belle-mère — la cour tran­che­ra dans un sens et l’his­toire dans aucun.

Héra­clo­nas (641). Six mois. Le demi-frère, quinze ans, pous­sé par sa mère Mar­tine. Le Sénat les dépose tous les deux et invente ce jour-là la pro­cé­dure : on coupe la langue de Mar­tine, on coupe le nez d’Hé­ra­clo­nas, on les met sur un bateau pour Rhodes. Per­sonne, avant, n’a­vait fait ça à un empe­reur. À par­tir de cette date, presque tous les autres le connaî­tront de près.

Pour­quoi le nez. Parce qu’on ne peut pas le cacher. Un homme sans yeux peut vivre au fond d’un couvent ; un homme sans nez ne peut pas être accla­mé. Le visage impé­rial est la seule chose que le peuple connaisse — il est sur les pièces, sur les portes, à l’en­trée des tri­bu­naux — et l’en­ta­mer, c’est le reti­rer de la cir­cu­la­tion. C’est de la numis­ma­tique appliquée.

Constant II (641–668). Vingt-sept ans, petit-fils d’Hé­ra­clius. Il fait tuer son frère, ce qui lui vaut d’être appe­lé le nou­veau Caïn, et quitte Constan­ti­nople pour ne jamais y reve­nir : il s’ins­talle à Syra­cuse et rêve de rebâ­tir un empire par l’ouest. Un cham­bel­lan l’as­somme dans son bain avec le seau à savon.

Constan­tin IV (668–685). Dix-sept ans. Il tient les cinq années du pre­mier siège arabe et brûle la flotte omeyyade avec un pro­duit dont la recette se per­dra — un liquide qui prend feu sur l’eau, qu’on pro­jette par des siphons de bronze, et dont trois hommes seule­ment, à chaque géné­ra­tion, connaissent le mélange. Il fait aus­si cou­per le nez de ses deux frères pour cla­ri­fier la suc­ces­sion. Dysenterie.

Jus­ti­nien II (685–695, puis 705–711). Le seul homme de cette liste à avoir gagné contre la règle.

Le fils de Constan­tin IV, seize ans, arro­gant, bâtis­seur, insup­por­table. En 695, une révolte le prend, et l’on applique le pro­to­cole : le nez, la langue peut-être, et un bateau pour Cher­so­nèse, en Cri­mée, au bout du monde connu. Il a vingt-six ans. Il devrait dis­pa­raître ici.

Il ne dis­pa­raît pas. Il tra­verse la mer d’A­zov, se fait rece­voir par le kha­gan des Kha­zars, épouse sa sœur — qu’il rebap­tise Théo­do­ra, pour l’i­dée —, apprend qu’on veut le vendre, étrangle de ses mains les deux envoyés, prend un bateau de pêche, longe la côte dans une tem­pête où le pilote le sup­plie de pro­mettre à Dieu qu’il par­don­ne­ra s’il sur­vit, et répond que si jamais il en épargne un seul, que Dieu le noie tout de suite. Il arrive chez les Bul­gares. Il en revient en 705 avec quinze mille cava­liers, trouve un aque­duc désaf­fec­té sous la muraille de Théo­dose, et rentre chez lui par le tuyau.

Il porte, dit-on, un nez d’or. Une pro­thèse, qu’il ajuste en public. Il fait ame­ner les deux empe­reurs qui ont régné pen­dant son absence dans l’hip­po­drome, s’as­sied, pose un pied sur la nuque de cha­cun, et laisse le peuple crier pen­dant qu’on chante le psaume — tu mar­che­ras sur l’as­pic et le basi­lic. Puis il les déca­pite. Il règne encore six ans, atroces, à envoyer des flottes brû­ler la ville qui l’a­vait exi­lé. En 711, l’ar­mée se retourne enfin ; on lui coupe la tête et on la pro­mène en Occi­dent, comme un objet de foire.

Le nez d’or est peut-être une légende. Mais quel­qu’un, un jour, l’a inven­té, et depuis mille trois cents ans per­sonne n’a pu le reti­rer de l’histoire.

Léonce (695–698). Trois ans. Celui qui avait cou­pé le nez de Jus­ti­nien. On lui coupe le nez, à son tour, et on l’en­ferme au monas­tère de Dal­ma­tos. Jus­ti­nien le fera sor­tir en 705 pour l’hippodrome.

Tibère III Apsi­mar (698–705). Sept ans. Un ami­ral. Même pied, même nuque, même jour.

IV. Les vingt-deux ans où l’on ne tient plus rien

Phi­lip­pi­cos Bar­da­nès (711–713). Vingt mois. Armé­nien, culti­vé, mono­thé­lite. Ses propres troupes l’a­veuglent pen­dant un ban­quet — on le sort de table, on le fait dans une pièce voi­sine, et l’on rap­porte le plat. Il meurt au monas­tère des Dalmates.

Anas­tase II (713–715). Vingt mois. Un secré­taire, un homme de plume éle­vé par des sol­dats mécon­tents de la plume pré­cé­dente. Il abdique et se fait moine à Thes­sa­lo­nique, ce qui aurait dû suf­fire — mais il res­sort quatre ans plus tard pour ten­ter sa chance. On l’exé­cute en 719. C’est la démons­tra­tion : la ton­sure ne tient que si l’homme y croit.

Théo­dose III (715–717). Deux ans. Un per­cep­teur des impôts d’A­dra­myt­tion, choi­si par des marins ivres qui cher­chaient un nom. Il ne vou­lait pas, il s’é­tait caché dans une forêt, on l’a trou­vé. Il abdique dès que quel­qu’un de sérieux arrive, se fait moine à Éphèse, et vit vieux. Le seul homme de ce siècle qui ait com­pris quelque chose.

V. Les Isauriens

Léon III (717–741). Vingt-quatre ans. Il arrive au pou­voir la semaine où quatre-vingt mille Arabes campent sous la muraille et où leur flotte tient le Bos­phore ; un an plus tard il n’en reste rien, et l’Eu­rope ne sau­ra jamais très bien ce qu’elle doit à cet hiver-là. Il fait décro­cher l’i­mage du Christ au-des­sus de la porte du palais, ce qui déclenche un siècle de guerre civile sur la ques­tion de savoir si l’on peut peindre Dieu. Hydropisie.

Arta­vasde (741–743). Deux ans d’u­sur­pa­tion. Son gendre. On l’a­veugle avec ses deux fils dans l’hip­po­drome, un jour de courses, entre deux départs.

Constan­tin V (741–775). Trente-quatre ans, et le plus détes­té des morts natu­relles. Ico­no­claste furieux, il fait aus­si lever la peste sur les icônes et gagner toutes ses batailles. Les moines l’ont sur­nom­mé Copro­nyme — celui qui s’ap­pelle merde — parce qu’il aurait sali les fonts bap­tis­maux à trois semaines. Un empire entier a rete­nu ce nom pen­dant douze siècles. Mort natu­relle, en campagne.

Léon IV le Kha­zar (775–780). Cinq ans. Fils d’une prin­cesse kha­zare. Fièvre, et une his­toire de cou­ronne volée dans une église qu’il aurait mise sur sa tête.

Constan­tin VI (780–797). Dix-sept ans, sous la main de sa mère. Il essaie de s’en défaire, elle revient, il répu­die sa femme, l’É­glise se déchire pour un adul­tère, et le 15 août 797 des hommes entrent dans la Chambre Pourpre — la salle tapis­sée de por­phyre où nais­saient les enfants d’empereurs — et lui crèvent les yeux, sur ordre de sa mère, dans la pièce même où elle l’a­vait mis au monde. Il meurt de ses bles­sures. On ne sait pas quand.

Irène (797–802). Cinq ans. Athé­nienne, orphe­line, arri­vée dans un concours de beau­té impé­rial et repar­tie avec l’Em­pire. Elle réta­blit les icônes à Nicée et signe basi­leus — au mas­cu­lin, empe­reur, pas impé­ra­trice. Char­le­magne, appre­nant que le trône d’O­rient est occu­pé par une femme, en conclut qu’il est vacant et se fait cou­ron­ner à Rome le jour de Noël 800 : c’est cette phrase-là, dans le pro­to­cole d’une chan­cel­le­rie, qui fabrique l’Oc­ci­dent. Elle est dépo­sée en 802 et exi­lée à Les­bos, où elle file la laine pour vivre. Morte l’an­née suivante.

VI. La coupe

Nicé­phore Ier (802–811). Neuf ans. L’an­cien ministre des Finances, arri­vé par le froid des chiffres. Il marche sur les Bul­gares, brûle la capi­tale de Krum, refuse la paix qu’on lui offre trois fois, et se laisse enfer­mer dans un défi­lé du Bal­kan où la seule sor­tie est une palis­sade. L’ar­mée entière y reste. Krum fait scier le crâne de l’empereur, le fait dou­bler d’argent, et boit dedans à ses fêtes en fai­sant cir­cu­ler la coupe par­mi les boyards.

C’est un objet, quelque part, dans une tente en Bul­ga­rie, et l’on n’en a plus jamais enten­du par­ler. De tout ce billet, c’est la chose que j’ai­me­rais le plus tenir.

Stau­ra­kios (811). Deux mois. Le fils, sor­ti du défi­lé avec la colonne ver­té­brale tran­chée. Il règne para­ly­sé, on le porte, il rêve à voix haute d’é­ta­blir une répu­blique. Sa sœur et son beau-frère le déposent ; il se fait moine et meurt six mois plus tard de ses plaies.

Michel Ier Rhan­ga­bé (811–813). Vingt mois. Le beau-frère. Bat­tu à Ver­si­ni­kia parce que son aile gauche a pré­fé­ré par­tir. Il abdique de lui-même, se fait moine, castre ses fils par pru­dence pour qu’on ne les reprenne pas, et vit encore trente-deux ans dans une île de la Marmara.

Léon V l’Ar­mé­nien (813–820). Sept ans. L’aile gauche en ques­tion. Il réta­blit l’i­co­no­clasme, gou­verne bien, et découvre la veille de Noël qu’un ami d’en­fance conspire. Il le fait enchaî­ner ; sa femme obtient qu’on attende la fête. Au matin, à Sainte-Sophie, pen­dant les matines, des hommes dégui­sés en chantres sortent de der­rière les stalles. Léon a l’i­dée d’ar­ra­cher une croix de l’au­tel et de s’en défendre. On lui coupe le bras qui la tient, puis la tête. La messe reprend.

VII. Les Amoriens

Michel II le Bègue (820–829). Neuf ans. L’a­mi d’en­fance. On va le cher­cher dans son cachot, encore avec les fers, et l’on pro­cède au cou­ron­ne­ment en cher­chant la clé — le seul empe­reur cou­ron­né en chaînes de l’his­toire. Il perd la Crète et la Sicile, qui ne revien­dront pas. Mort dans son lit.

Théo­phile (829–842). Treize ans. Le der­nier ico­no­claste, et le plus sédui­sant : il se déguise pour aller au mar­ché véri­fier les prix, il rend la jus­tice à che­val tous les ven­dre­dis, il fait construire un arbre d’or à oiseaux méca­niques et des lions qui rugissent par souf­flet, pour ter­ri­fier les ambas­sa­deurs. Il perd Amo­rion, la ville de sa famille, et n’en revient pas. Dysenterie.

Michel III (842–867). Vingt-cinq ans, l’I­vrogne — mais c’est le vain­queur qui a écrit le mot. Sa mère Théo­do­ra réta­blit les icônes, ce qui clôt le siècle du débat ; son oncle Bar­das fonde l’u­ni­ver­si­té ; c’est sous lui que Cyrille et Méthode partent chez les Slaves avec un alpha­bet dans les bagages, ce qui aura plus de consé­quences que la moi­tié des règnes de cette liste. Il ramasse dans une écu­rie un pale­fre­nier macé­do­nien capable de plier des fers à che­val, en fait son favo­ri, puis son co-empe­reur. Le pale­fre­nier le fait poi­gnar­der dans sa chambre.

VIII. Les Macédoniens

Basile Ier (867–886). Dix-neuf ans. Le pale­fre­nier. Illet­tré, superbe, fon­da­teur de la dynas­tie la plus longue et la plus brillante. Il refait le droit, reprend l’I­ta­lie du Sud, et meurt à la chasse : sa cein­ture s’ac­croche aux bois d’un cerf qui le traîne sur seize milles. Un garde le libère en tran­chant la cein­ture, et Basile, ago­ni­sant, le fait exé­cu­ter pour avoir tiré l’é­pée devant l’empereur.

Léon VI le Sage (886–912). Vingt-six ans. Fils de Basile, ou de Michel III — la ville en dis­cu­tait, et lui aus­si. Il écrit des lois, des ser­mons, un trai­té de tac­tique navale. Il enterre trois femmes sans avoir de fils, épouse la qua­trième mal­gré l’in­ter­dit for­mel de son Église, et se retrouve inter­dit d’en­trer dans Sainte-Sophie par la porte prin­ci­pale ; il reste dans le nar­thex, dehors, sous la pluie, empe­reur du monde et debout devant sa propre porte.

Alexandre (912–913). Treize mois. Le frère, qui avait atten­du vingt-cinq ans. Il défait tout ce qu’il peut, insulte les Bul­gares, et meurt d’un malaise sur un ter­rain de jeu de balle.

Constan­tin VII Por­phy­ro­gé­nète (913–959). Le fils de la qua­trième femme, celui qu’on disait bâtard, empe­reur à sept ans et écar­té pen­dant trente. Il en pro­fite pour écrire — sur l’ad­mi­nis­tra­tion de l’Em­pire, sur les pro­vinces, sur les céré­mo­nies, un livre entier pour dire com­ment on entre dans une salle et à quel moment on chante. C’est grâce à ce dés­œu­vré qu’on sait à peu près tout ce qu’on sait. Il gou­verne enfin qua­torze ans et meurt d’une fièvre en Bithy­nie, peut-être aidé.

Romain Ier Léca­pène (920–944). Vingt-quatre ans. L’a­mi­ral armé­nien qui s’é­tait mis là pour pro­té­ger l’en­fant et qui n’est jamais repar­ti. Il fait des lois pour empê­cher les puis­sants d’a­che­ter la terre des pauvres, ce qui est le seul com­bat que Byzance ait mené contre elle-même. Ses propres fils le déposent, l’emmènent sur l’île de Pro­té, et le ton­surent. Chris­tophe (921–931), l’aî­né, était mort avant. Étienne et Constan­tin Léca­pène (924–945), les cadets, croient avoir gagné : qua­rante jours plus tard, le por­phy­ro­gé­nète les fait ton­su­rer et expé­dier dans la même île que leur père — qui les accueille en riant, dit-on, et leur demande qui les a envoyés.

Romain II (959–963). Quatre ans. Beau, chas­seur, indo­lent. Mort à vingt-quatre ans, épui­sé, dit-on, ou aidé par sa femme.

Nicé­phore II Pho­cas (963–969). Six ans. Un ascète en cui­rasse, qui dort par terre sous une peau d’ours dans le palais et porte le cilice de son oncle moine. Il reprend la Crète, Antioche, la Cili­cie. Il aug­mente les impôts, déva­lue la mon­naie, et la ville qu’il a sau­vée le hue dans la rue. Sa femme, Théo­pha­no, laisse une porte ouverte et une cor­beille des­cendre le long du mur ; son neveu et amant entre par là. Nicé­phore, réveillé sur sa peau d’ours, prend un coup de pied dans la bouche, se fait traî­ner par la barbe, et demande qu’on épargne l’i­mage de la Vierge.

Jean Ier Tzi­mis­kès (969–976). Sept ans. Le neveu. Un très petit homme, très rapide, armé­nien, qui expie en fon­dant des hos­pices et en gagnant tout : les Rus’ de Svia­to­slav reje­tés au-delà du Danube, la Bul­ga­rie annexée, Damas au tri­but, Bey­routh, Byblos. Il meurt au retour, du typhus ou d’un poi­son — l’eu­nuque Basile en avait les moyens et la raison.

Basile II (976‑1025). Qua­rante-neuf ans, le plus long règne de toute l’his­toire romaine, Auguste com­pris. Il com­mence à dix-huit ans entou­ré de géné­raux qui le prennent pour un enfant ; il passe treize ans à les cas­ser un par un. Il ne se marie pas. Il n’a pas d’en­fant. Il ne boit pas. Il vit sous la tente, s’ha­bille comme un offi­cier, et fait la guerre aux Bul­gares pen­dant trente ans — jus­qu’à Klei­dion, en 1014, où il prend quinze mille pri­son­niers, les aveugle tous, laisse un œil à un homme sur cent pour gui­der les autres, et les ren­voie chez eux. Le tsar Samuel voit reve­nir sa colonne et tombe mort deux jours plus tard. On l’ap­pel­le­ra le Bul­ga­roc­tone. À sa mort, l’Em­pire va de l’Ar­mé­nie à l’A­dria­tique et le tré­sor déborde ; il n’a pas de suc­ces­seur, et il n’a rien pré­pa­ré, ce qui est la seule chose qu’il n’ait pas gagnée.

Constan­tin VIII (1025–1028). Trois ans. Le frère, soixante-cinq ans, qui a atten­du un demi-siècle et n’a rien fait d’autre pen­dant ce temps que man­ger et regar­der les courses. Aveugle faci­le­ment, par mol­lesse plus que par cruau­té. Il n’a que des filles.

Zoé (1028–1050). Cin­quante ans, trois maris, un fils adop­tif, et le pou­voir chaque fois don­né à l’homme qu’elle épouse. Elle a cin­quante ans à son pre­mier mariage. Elle passe sa vieillesse dans un appar­te­ment sur­chauf­fé à dis­til­ler des parfums.

Romain III Argyre (1028–1034). Six ans. Un séna­teur à qui l’on donne le choix entre épou­ser Zoé ou perdre les yeux. Il divorce, il épouse, il essaie d’a­voir un fils avec une femme de cin­quante ans, il échoue, il perd inté­rêt. On le retrouve dans son bain, la tête sous l’eau. La cour en tire ses conclu­sions et se tait.

Michel IV le Paphla­go­nien (1034–1041). Sept ans. Un chan­geur de mon­naie, épi­lep­tique, amant de Zoé qu’elle épouse le len­de­main de l’en­ter­re­ment — le patriarche, réveillé la nuit, accepte de bénir. Bon empe­reur mal­gré tout. Malade, il abdique et meurt au monas­tère qu’il avait fait construire, en s’y traî­nant à pied.

Michel V le Cal­fat (1041–1042). Quatre mois. Le neveu, fils d’un cal­fat de navires, adop­té par Zoé pour la forme. Il exile sa mère adop­tive dans une île. Le len­de­main, la ville se lève — pas l’ar­mée, pas le Sénat : la ville, les com­mer­çants, les femmes — et ne se recouche pas avant qu’on ait rame­né Zoé. Michel se réfu­gie au Stou­dios, dans la basi­lique dont je par­lais au début, agrip­pé à l’au­tel. On l’en arrache et on l’a­veugle dehors, sur la place, devant tout le monde. Il pleure. La foule compte les coups.

Théo­do­ra (1042, puis 1055–1056). La sœur de Zoé, cloî­trée trente ans, sor­tie de son couvent par la foule un jour de 1042, remise au couvent, puis res­sor­tie à soixante-douze ans pour régner seule quinze mois avec une com­pé­tence que per­sonne n’at­ten­dait. Der­nière des Macédoniens.

Constan­tin IX Mono­maque (1042–1055). Treize ans. Le troi­sième mari, un homme char­mant, dépen­sier, qui vit ouver­te­ment avec sa maî­tresse pen­dant que Zoé la nomme offi­ciel­le­ment Sébaste. Sous son règne, en 1054, deux délé­ga­tions d’É­glise s’ex­com­mu­nient mutuel­le­ment à Sainte-Sophie pour une his­toire de mots ajou­tés au Cre­do, et la chré­tien­té se casse en deux pour mille ans. Per­sonne, sur le moment, ne le remarque.

Michel VI Brin­gas (1056–1057). Un an. Un vieux logo­thète. Les géné­raux d’O­rient se révoltent, le patriarche lui explique gen­ti­ment qu’il vaut mieux par­tir. Il se fait moine.

IX. Les Dou­kas, et l’homme aveu­glé pour rien

Isaac Ier Com­nène (1057–1059). Deux ans. Il essaie de cou­per dans les dépenses, se fâche avec le patriarche, prend une fièvre à la chasse et abdique en croyant mou­rir. Il ne meurt pas. Il vit encore un an et demi au Stou­dios comme por­tier, à ouvrir la porte aux visi­teurs qu’il avait reçus en pourpre.

Constan­tin X Dou­kas (1059–1067). Huit ans. Un juriste. Il désarme l’Em­pire pour éco­no­mi­ser, congé­die les fron­ta­liers, laisse rouiller. Maladie.

Romain IV Dio­gène (1068–1071). Trois ans, et la jour­née qui change tout. Un géné­ral qu’on marie à la veuve pour parer au plus pres­sé ; il part avec ce qui reste de l’ar­mée, tombe sur les Turcs à Man­zi­kert, se bat toute la jour­née, et découvre en fin d’a­près-midi que son arrière-garde — un Dou­kas — est ren­trée sans lui. Fait pri­son­nier, il est trai­té par Alp Ars­lan avec une cour­toi­sie qui fait pleu­rer les chro­ni­queurs : le sul­tan le relève, l’in­vite à sa table, le ren­voie contre ran­çon. Il rentre chez lui et trouve un autre empe­reur en place. On le bat, on le prend, et on l’a­veugle — mal, en public, par un juif inex­pé­ri­men­té qu’on avait été cher­cher, et l’homme meurt quelques semaines plus tard de ses orbites infec­tées, sur l’île de Pro­té, en deman­dant qu’on ne dise pas à sa femme.

L’Em­pire perd l’A­na­to­lie cette année-là. Il ne la repren­dra jamais. Et il l’a per­due moins à la bataille qu’à la façon dont il a trai­té l’homme qui l’a­vait livrée.

Michel VII Dou­kas (1071–1078). Sept ans. Le beau-fils. Un éru­dit qui passe son temps à comp­ter des syl­labes pen­dant que la mon­naie s’ef­fondre — on l’ap­pelle Para­pi­na­kès, celui qui vous retire le quart du bois­seau, à cause du prix du pain. Dépo­sé, moine, puis évêque d’É­phèse, où il finit tranquille.

Nicé­phore III Bota­nia­tès (1078–1081). Trois ans. Un vieux géné­ral. Dépo­sé sans un mot, monas­tère. On lui demande s’il regrette : il répond que la seule chose qui lui pèse est l’abs­ti­nence de viande.

X. Les Comnènes

Alexis Ier (1081–1118). Trente-sept ans. Il ramasse une ruine et la remet debout à la force des mains : les Nor­mands, les Pet­ché­nègues écra­sés en une mati­née à Lébou­nion, les Turcs conte­nus. C’est lui qui écrit à l’Oc­ci­dent pour deman­der des mer­ce­naires et qui voit arri­ver, deux ans plus tard, cent mille croi­sés, des évêques, des char­rettes et des enfants — le plus grand mal­en­ten­du diplo­ma­tique du Moyen Âge. Sa fille Anne Com­nène écri­ra sa vie en quinze livres ; c’est la pre­mière femme his­to­rienne d’Eu­rope, et elle a un point de vue.

Jean II (1118–1143). Vingt-cinq ans. Le meilleur, disent tous ceux qui ont comp­té. Il ne perd pas une bataille, il ne fait exé­cu­ter per­sonne de tout son règne — un fait unique dans ce billet. Il meurt d’une flèche empoi­son­née qu’il s’est plan­tée dans la main en chas­sant le san­glier en Cili­cie. Une égratignure.

Manuel Ier (1143–1180). Trente-sept ans. Le der­nier grand, et le plus occi­den­tal : il orga­nise des tour­nois, aime les Latins, épouse une Alle­mande puis une Antio­chienne, tient les croi­sés en res­pect, place la Hon­grie sous tutelle. À Myrio­ke­pha­lon, en 1176, il se laisse enfer­mer dans un défi­lé comme Nicé­phore Ier trois siècles et demi plus tôt ; il en sort, mais il écrit lui-même que ce fut son Man­zi­kert. Après lui, tout va très vite.

Alexis II (1180–1183). Trois ans. Douze ans, marié à une fille de France de neuf ans. Étran­glé à la corde d’arc par son grand-oncle, qui l’o­blige d’a­bord à signer sa propre condam­na­tion, puis épouse la veuve — la petite Fran­çaise a onze ans et lui soixante-cinq.

Andro­nic Ier (1183–1185). Deux ans. Un aven­tu­rier magni­fique de soixante-cinq ans, qui a pas­sé sa vie à s’é­va­der de pri­sons, à séduire ses cou­sines et à chan­ger de camp du Cau­case à la Pales­tine. Il gou­verne en per­sé­cu­tant les riches et en plai­sant aux pauvres, jus­qu’à ce que la ville se retourne. On le livre à la foule de l’hip­po­drome pen­dant trois jours : on lui arrache les dents, les che­veux, la barbe, une main, un œil ; on le pro­mène sur un cha­meau, on lui jette de l’eau bouillante ; deux Latins finissent par lui ouvrir le ventre par pitié ou par jeu. Il aurait répé­té Kyrie elei­son et pour­quoi bri­ser le roseau bri­sé. Rome n’a jamais fait ça. Byzance non plus, avant ce jour-là.

XI. Les Anges, ou l’u­sage domes­tique du fer

Il faut suivre, parce que c’est un vau­de­ville et qu’il finit très mal.

Isaac II Ange (1185–1195, puis 1203–1204). Dix ans, puis six mois. Un homme faible et gai, qui perd la Bul­ga­rie et la Serbie.

Alexis III Ange (1195–1203). Huit ans. Son frère aîné. Il le dépose et l’a­veugle — et cette fois c’est pour de bon : Isaac fini­ra ses jours sans yeux, à la mer­ci de tout le monde.

Alexis IV Ange (1203–1204). Six mois. Le fils d’I­saac. Il s’é­chappe, court en Occi­dent, tombe sur une croi­sade en panne de paie­ment à Venise, et leur pro­pose un mar­ché : rame­nez mon père et moi sur le trône, et je vous donne deux cent mille marcs d’argent plus l’u­nion des Églises. Les Véni­tiens acceptent. La flotte se détourne. En juillet 1203, Alexis III s’en­fuit avec le tré­sor ; on res­sort le vieil Isaac aveugle de sa cel­lule pour le remettre sur le trône, et l’on cou­ronne le fils à côté de lui. Puis il faut payer. Il n’y a rien. Alexis IV fait fondre les icônes.

Nico­las Cana­bus (1204). Trois jours. Un jeune noble que la foule, excé­dée, va cher­cher mal­gré lui à Sainte-Sophie et cou­ronne de force. Il refuse trois jours durant. Il n’au­ra pas régné une heure.

Alexis V Dou­kas Mur­zuphle (1204). Deux mois. Sour­cils joints — c’est ce que veut dire le sur­nom. Il étrangle Alexis IV dans son cachot, avec une corde, de ses mains ; le vieil Isaac meurt le même jour, de peur ou d’aide. Il orga­nise la défense, tient un peu, s’en­fuit quand les échelles atteignent les tours. Il se réfu­gie auprès d’A­lexis III, son beau-père, qui l’ac­cueille, le loge — et lui fait cre­ver les yeux. Les Latins le rat­trapent quelques mois plus tard, aveugle, sur une route. Ils le jugent, décident qu’un traître doit tom­ber de haut, et le poussent du som­met de la colonne de Théo­dose, en public, dans le forum.

Le 12 avril 1204, les hommes de la qua­trième croi­sade entrent par la Corne d’Or. Ils pillent trois jours. Ils ins­tallent une pros­ti­tuée sur le trône du patriarche et lui font chan­ter des chan­sons. Ils fondent les che­vaux de bronze, sauf quatre, qui partent pour Venise et y sont encore. Ils brûlent, dans les trois incen­dies de ces jour­nées-là, plus de livres qu’il n’en res­tait dans tout le reste du monde.

La ville tenait depuis huit cent soixante-qua­torze ans. Aucun enne­mi n’a­vait fran­chi la muraille de Théo­dose : ni les Perses, ni les Avars, ni les Arabes deux fois, ni les Bul­gares, ni les Rus’. Elle est prise par des chré­tiens venus dépan­ner leur trésorerie.


Sur le sol du Stou­dios, l’a­près-midi, il y a un car­ré de lumière qui se déplace. Les chats dorment des­sus, se lèvent quand il s’en va, le rat­trapent plus loin. Mille ans d’hommes sont pas­sés dans cette pièce pour qu’on leur rase le crâne et qu’on leur dise que c’é­tait fini, et la seule chose qui bouge encore ici est cette tache chaude que suivent des bêtes.

L’Em­pire n’est pas mort en 1204. Il se relève, et le second billet dira com­ment. Mais il en revient comme ces hommes qu’on ren­voyait dans les îles : entier, à peu près, mar­chant droit, et pri­vé de quelque chose qu’au­cun chro­ni­queur n’a réus­si à nommer.

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