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Aux car­rières de la Méditerranée

Aux car­rières de la Méditerranée

Aux car­rières de la Méditerranée

D’où viennent les pierres des monu­ments antiques

Aux car­rières de la Méditerranée

D’où viennent les pierres des monu­ments antiques


On visite les monu­ments par l’en­droit, jamais par l’en­vers. On arrive au Par­thé­non par les Pro­py­lées, on entre dans la Grande Pyra­mide par le boyau que les pillards ont creu­sé, on lève la tête vers l’en­ta­ble­ment du temple de Bac­chus à Baal­bek en se deman­dant com­ment des hommes ont pu poser là-haut des blocs de cette taille — et l’on repart sans avoir jamais pen­sé au trou d’où la pierre était sor­tie. C’est pour­tant là, dans ce néga­tif du monu­ment, dans cette bles­sure ouverte au flanc d’une col­line et sou­vent oubliée à quelques kilo­mètres seule­ment du chef-d’œuvre, que com­mence l’his­toire. La car­rière est le lieu pre­mier, celui que per­sonne ne va voir, celui qui ne figure sur aucun iti­né­raire, et c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’elle mérite le voyage : parce qu’elle garde, dans ses gra­dins aban­don­nés, dans ses blocs à demi déga­gés et lais­sés pour compte, une mémoire plus hon­nête que le monu­ment lui-même. Le monu­ment ment un peu — il est fini, il est propre, il a été pen­sé pour durer et pour impres­sion­ner. La car­rière, elle, ne ment pas : on y voit l’ef­fort, l’hé­si­ta­tion, l’er­reur, le bloc fen­du qu’on a aban­don­né parce qu’un défaut invi­sible l’a tra­hi au der­nier coup de coin, et l’on com­prend, à cette échelle-là, ce que repré­sen­tait vrai­ment l’i­dée de bâtir en pierre.

Il faut d’a­bord se défaire d’une illu­sion : celle qui vou­drait que la pierre soit un maté­riau neutre, dis­po­nible, inter­chan­geable, que l’on choi­sit comme on choi­sit aujourd’­hui un car­re­lage. Rien n’est plus faux. La pierre est d’a­bord une contrainte géo­lo­gique, une don­née du ter­rain, quelque chose qui est là ou qui n’est pas là, et le pre­mier geste du bâtis­seur antique n’a pas été d’i­ma­gi­ner un monu­ment puis de cher­cher la pierre : il a été de regar­der ce que la terre lui offrait sous les pieds, et de bâtir avec cela. Puis, très len­te­ment, à mesure que les empires se consti­tuaient et que les routes se fia­bi­li­saient, un second geste est appa­ru — celui d’al­ler cher­cher au loin une pierre que l’on n’a­vait pas, non parce qu’on en avait besoin, mais parce qu’elle disait quelque chose. Et entre ces deux gestes, à Rome sur­tout, un troi­sième s’est glis­sé, plus dis­cret et plus moderne : celui d’or­ga­ni­ser l’ex­trac­tion à grande échelle, d’ex­pé­dier des blocs à demi taillés vers des ports loin­tains, de faire de la pierre non plus une trou­vaille ni un tro­phée mais une mar­chan­dise. Trois régimes, donc, qui coexistent et se che­vauchent tout au long de cette his­toire, et qu’il faut gar­der à l’es­prit en des­cen­dant, région par région, vers les trous d’où tout est sorti.

Égypte : le cal­caire, le gra­nite et le désert

Il n’existe pas de pays où la pierre soit à la fois aus­si pré­sente et aus­si diverse qu’en Égypte, et cela tient à une chose simple que l’on oublie en regar­dant les cartes : le Nil est un cou­teau qui a tran­ché à tra­vers des couches géo­lo­giques dif­fé­rentes, si bien qu’en des­cen­dant le fleuve on change de roche comme on change de lati­tude. Au nord, autour de Mem­phis et de ce qui devien­dra Le Caire, la val­lée est bor­dée de pla­teaux de cal­caire tendre. Plus au sud, vers Thèbes, le cal­caire cède au grès. Plus au sud encore, à Assouan, à la pre­mière cata­racte, le grès lui-même s’in­ter­rompt et le socle gra­ni­tique du conti­nent affleure bru­ta­le­ment, bar­rant le fleuve de ses écueils. Les Égyp­tiens n’ont pas eu à inven­ter cette dis­tri­bu­tion : ils l’ont lue, et ils ont bâti en conséquence.

Tou­rah, la car­rière de la belle pierre

Sur la rive orien­tale du Nil, en face de Gizeh, à une quin­zaine de kilo­mètres en amont, s’ouvre le flanc de cal­caire de Tou­rah, que les Anciens appe­laient la car­rière de la belle pierre, ou pierre blanche. Ce n’est pas un nom qui se donne à la légère. Le cal­caire de Tou­rah est plus fin, plus dense, plus blanc que le cal­caire médiocre du pla­teau de Gizeh lui-même, où l’on extra­yait sur place, à quelques cen­taines de mètres du chan­tier, la masse des blocs gros­siers qui consti­tuent le corps des pyra­mides. Ces blocs-là, on ne les trans­por­tait pas : on les tirait du sol immé­dia­te­ment voi­sin, on remon­tait à mesure que la car­rière des­cen­dait, et l’on com­prend, en mar­chant sur le pla­teau, que la pyra­mide et le trou qui l’a nour­rie ne sont que les deux faces d’un même geste, le plein et le vide d’une seule opé­ra­tion. Mais pour le pare­ment, pour cette peau de cal­caire lisse et écla­tante qui recou­vrait autre­fois les faces des pyra­mides et que le soleil devait faire briller à des lieues à la ronde, il fal­lait mieux, et l’on allait cher­cher à Tou­rah, de l’autre côté du fleuve, la pierre digne d’ha­biller le monument.

Le trans­port de ce cal­caire de pare­ment sui­vait le rythme du Nil. On extra­yait en gale­ries — Tou­rah est une car­rière sou­ter­raine, un laby­rinthe de salles et de piliers lais­sés en réserve pour sou­te­nir le pla­fond, à la dif­fé­rence des car­rières à ciel ouvert de Gizeh — et l’on des­cen­dait les blocs jus­qu’au fleuve, où l’on atten­dait la crue. C’est un point qu’il faut avoir en tête pour com­prendre toute l’é­co­no­mie de la pierre en Égypte : le Nil ne se conten­tait pas d’être une route, il était une route qui mon­tait et des­cen­dait selon les sai­sons, si bien que la logis­tique des chan­tiers était ryth­mée par la res­pi­ra­tion annuelle du fleuve. Pen­dant la crue, l’eau venait presque au pied des car­rières et des chan­tiers, les barges char­gées de plu­sieurs tonnes flot­taient là où, quelques mois plus tôt, il n’y avait que des champs — et le cal­caire de Tou­rah tra­ver­sait alors le fleuve, en tra­vers du cou­rant, pour aller revê­tir les faces de Khéops et de Khéphren.

De ce pare­ment, il ne reste presque rien : les califes du Moyen Âge y ont vu une car­rière com­mode, toute taillée, à ciel ouvert, et ont dépouillé les pyra­mides de leur peau blanche pour bâtir Le Caire. Seul le som­met de la pyra­mide de Khé­phren en garde encore un lam­beau, hors d’at­teinte, comme un échan­tillon oublié. La car­rière de Tou­rah, elle, a conti­nué à four­nir de la belle pierre pen­dant des mil­lé­naires — les Romains y ont extrait, les chré­tiens coptes y ont ins­tal­lé des ermi­tages dans les gale­ries aban­don­nées, et le nom même de Tou­rah, dit-on, vien­drait du latin, du mot qui a don­né nos car­rières. Une car­rière peut ain­si sur­vivre aux civi­li­sa­tions qui l’ont ouverte, chan­ger de mains, de langue, de dieu, tout en conti­nuant à faire la seule chose qu’elle sache faire : don­ner de la pierre.

Assouan, le gra­nite du sud

Il faut remon­ter le fleuve, très loin, huit cents kilo­mètres vers le sud, jus­qu’à la pre­mière cata­racte, pour trou­ver l’autre grande pierre de l’É­gypte, celle qui n’a rien à voir avec le cal­caire tendre du nord : le gra­nite d’As­souan, rose ou gris, dur comme peu de roches le sont, et qui a ser­vi à tout ce qui devait défier le temps — les sar­co­phages, les chambres funé­raires, les colosses, et sur­tout les obé­lisques, ces aiguilles mono­li­thiques dont cha­cune est un défi lan­cé à la fois à la car­rière et au transport.

À Assouan, la car­rière n’est pas un trou : c’est un affleu­re­ment, un chaos de roche à nu où le gra­nite sort de terre et où les car­riers tra­vaillaient à même la masse, à ciel ouvert, sous un soleil qui, à cette lati­tude, ne par­donne rien. Et il y a là, res­té sur place, le plus extra­or­di­naire témoin de tout le tra­vail de la pierre antique : l’o­bé­lisque inache­vé, un mono­lithe de plus de mille tonnes, déga­gé sur trois de ses faces, encore atta­ché à la roche mère par sa base, et aban­don­né parce qu’une fis­sure est appa­rue en cours d’ex­trac­tion. On peut mar­cher le long de ce géant cou­ché, des­cendre dans la tran­chée que les car­riers ont creu­sée tout autour pour le déga­ger, poser la main sur les traces lais­sées par les boules de dolé­rite avec les­quelles ils mar­te­laient patiem­ment le gra­nite — car on ne taillait pas ce gra­nite au ciseau, il est trop dur, on le pilon­nait, on l’u­sait, on l’at­ta­quait par une armée d’hommes frap­pant des heures durant avec des masses de pierre plus dure encore. La fis­sure qui a condam­né cet obé­lisque a sans doute condam­né aus­si des années de tra­vail. Il gît là, inutile et magni­fique, et c’est le plus beau docu­ment qui soit sur ce que repré­sen­tait l’am­bi­tion de la pierre : non pas la maî­trise tran­quille du bâtis­seur, mais un pari tou­jours à la mer­ci d’un défaut invi­sible dans la roche.

Le trans­port des obé­lisques depuis Assouan tient de l’é­po­pée logis­tique. On les des­cen­dait au fleuve, on les char­geait sur des barges spé­cia­le­ment conçues, larges et plates, et on pro­fi­tait du cou­rant qui, ici, va du sud vers le nord — heu­reux hasard qui fait que la pesan­teur du fleuve tra­vaille dans le sens du trans­port, de la car­rière vers les grands chan­tiers de Thèbes et de Mem­phis. La reine Hat­chep­sout a fait repré­sen­ter sur les murs de son temple de Deir el-Baha­ri le trans­port de deux obé­lisques colos­saux, cou­chés bout à bout sur une barge immense remor­quée par une flot­tille de bateaux à rames : c’est l’un des rares docu­ments où une civi­li­sa­tion ait pris la peine de mon­trer non le monu­ment ache­vé mais le voyage de la pierre, l’ef­fort brut du dépla­ce­ment, comme si l’ex­ploit du trans­port valait qu’on le grave autant que la beau­té du résultat.

Gebel Sil­si­leh, la porte de grès

Entre Thèbes et Assouan, le Nil se res­serre en un défi­lé où les col­lines de grès viennent presque tou­cher l’eau des deux côtés : c’est Gebel Sil­si­leh, la mon­tagne de la chaîne, ain­si nom­mée parce qu’une légende vou­lait qu’on ten­dît là une chaîne en tra­vers du fleuve. Ce res­ser­re­ment géo­lo­gique, où le grès affleure au bord même de l’eau, en a fait la grande car­rière de grès de l’É­gypte, celle qui a four­ni la pierre des temples de Kar­nak et de Louxor, c’est-à-dire de la plus vaste concen­tra­tion archi­tec­tu­rale que l’An­ti­qui­té ait pro­duite. Le grès n’a pas le pres­tige du gra­nite ni la finesse du beau cal­caire : c’est une pierre de construc­tion, tendre à tailler, facile à extraire en gros blocs régu­liers, et l’on com­prend qu’elle ait ser­vi à éle­ver ces forêts de colonnes qui font de Kar­nak un lieu où l’on se perd. La proxi­mi­té de l’eau était ici déci­sive : à Gebel Sil­si­leh, on extra­yait lit­té­ra­le­ment au bord du fleuve, si bien que le bloc à peine déga­gé pou­vait être char­gé sans presque avoir à par­cou­rir de dis­tance sur terre — et c’est cette éco­no­mie de trans­port, cette coïn­ci­dence entre le gise­ment et la voie d’eau, qui a fait la for­tune du site sur près de deux mille ans d’exploitation.

Les car­rières de Gebel Sil­si­leh gardent, gra­vés dans leurs parois, des dizaines de stèles et d’ins­crip­tions lais­sées par les équipes de car­riers et par les fonc­tion­naires qui super­vi­saient l’ex­trac­tion. On y lit des noms, des dates, des actions de grâces, des prières au fleuve — car ouvrir la pierre était aus­si un acte qui enga­geait les dieux, et l’on ne sai­gnait pas la mon­tagne sans un mot pour se conci­lier les puis­sances. C’est une chose qu’on oublie devant nos car­rières indus­trielles : pour l’homme antique, la car­rière était un lieu char­gé, presque un sanc­tuaire à l’en­vers, un endroit où l’on pre­nait à la terre ce qu’elle ne redon­ne­rait pas, et il fal­lait accom­pa­gner ce pré­lè­ve­ment de gestes rituels.

Wadi Ham­ma­mat, la pierre du désert

Il faut main­te­nant quit­ter le fleuve, tour­ner le dos à l’eau et s’en­fon­cer vers l’est, dans le désert Orien­tal, cette zone mon­ta­gneuse et aride qui sépare la val­lée du Nil de la mer Rouge. Là, au fond d’un oued des­sé­ché qui ser­vait de route cara­va­nière entre Cop­tos et la côte, s’ouvre le Wadi Ham­ma­mat, d’où l’on extra­yait une roche sombre, verte ou grise, dure et com­pacte, que les géo­logues appellent grau­wacke ou schiste sili­ceux et que les Égyp­tiens réser­vaient à des usages pré­cieux : sta­tues, sar­co­phages, palettes rituelles, objets où la cou­leur pro­fonde et le grain fin de la pierre fai­saient mer­veille. Le Wadi Ham­ma­mat n’est pas une car­rière comme les autres : c’est un lieu de bout du monde, une entaille dans la mon­tagne au milieu du néant, où l’on n’al­lait pas par com­mo­di­té mais parce que cette pierre-là, verte et sourde, ne se trou­vait nulle part ailleurs.

Ce qui rend le Wadi Ham­ma­mat unique, c’est qu’on y a lais­sé, gra­vée dans la roche, la plus ancienne carte géo­lo­gique connue au monde. Un papy­rus, dit papy­rus des mines, des­sine le tra­cé de l’oued, les mon­tagnes, l’emplacement de la car­rière et celui des mines d’or voi­sines — car ce désert était dou­ble­ment pré­cieux, il don­nait la belle pierre sombre et il don­nait l’or. On mesure là une chose : les Égyp­tiens ne se conten­taient pas d’ex­ploi­ter ces gise­ments loin­tains, ils les car­to­gra­phiaient, ils les admi­nis­traient, ils y envoyaient des expé­di­tions orga­ni­sées comme des cam­pagnes mili­taires, avec leurs por­teurs d’eau, leurs appro­vi­sion­ne­ments, leurs chefs et leurs scribes. Aller cher­cher la pierre au fond du désert Orien­tal n’é­tait pas un tra­vail de car­rier mais une entre­prise d’É­tat, pla­ni­fiée depuis la val­lée, et dont le suc­cès repo­sait sur une logis­tique de l’eau et du ravi­taille­ment aus­si ten­due que celle d’une armée en campagne.

Mons Por­phy­rites et Mons Clau­dia­nus, l’empire dans le désert

Bien plus tard, quand l’É­gypte fut deve­nue une pro­vince romaine, ce même désert Orien­tal révé­la aux nou­veaux maîtres deux gise­ments qui allaient deve­nir par­mi les plus pres­ti­gieux de tout l’Em­pire, et dont l’ex­ploi­ta­tion reste l’un des cha­pitres les plus éton­nants de l’his­toire de la pierre. Le pre­mier est le Mons Por­phy­rites, la mon­tagne de por­phyre, où l’on extra­yait cette roche rouge pourpre mou­che­tée de blanc que les Romains ont éle­vée au rang de pierre impé­riale par excel­lence. Le por­phyre est dur, presque impos­sible à tra­vailler, d’un rouge sombre qui évoque le sang et la pourpre — la cou­leur du pou­voir — et l’on n’en trou­vait, dans tout le monde connu, qu’à cet endroit pré­cis du désert égyp­tien, une mon­tagne per­due à des jours de marche de la val­lée et de la mer. Que les empe­reurs aient jugé bon d’or­ga­ni­ser l’ex­trac­tion et le trans­port d’une pierre si dif­fi­cile, depuis un lieu si inac­ces­sible, dit tout du prix qu’ils atta­chaient à ce rouge : le por­phyre n’é­tait pas une pierre de construc­tion, c’é­tait un attri­but, une manière de maté­ria­li­ser dans la roche l’ex­clu­si­vi­té du pou­voir impé­rial. On en fit des colonnes, des vasques, des sar­co­phages d’empereurs, et sa rare­té fut si bien gar­dée qu’a­près l’An­ti­qui­té, la car­rière étant oubliée et son empla­ce­ment per­du, on ne sut plus pro­duire de por­phyre pen­dant plus de mille ans : on se conten­ta de décou­per et de rem­ployer, à l’in­fi­ni, les blocs antiques, comme si l’on pui­sait dans un stock que nul ne savait plus reconstituer.

Non loin de là s’ou­vrait le Mons Clau­dia­nus, où l’on extra­yait un gra­nite gris, mou­che­té, d’une grande dure­té, dont Rome fit un usage spec­ta­cu­laire : les colonnes mono­li­thiques du Pan­théon, ces fûts gris de qua­rante pieds de haut qui sou­tiennent le por­tique, viennent de ce désert égyp­tien, extraites là, des­cen­dues à dos d’hommes et de bêtes vers le Nil, embar­quées, trans­por­tées à tra­vers toute la Médi­ter­ra­née jus­qu’à Ostie, remon­tées jus­qu’à Rome. Le site du Mons Clau­dia­nus est aujourd’­hui l’un des mieux conser­vés qui soit, parce que le désert a tout figé : on y trouve encore le vil­lage des ouvriers, les rampes, les colonnes aban­don­nées en cours de trans­port, et sur­tout des mil­liers de tes­sons cou­verts d’ins­crip­tions — les ostra­ca — qui nous racontent la vie quo­ti­dienne de cette com­mu­nau­té per­due au bout du monde, les rations, les cor­vées, les lettres, les com­mandes. On y devine une popu­la­tion mêlée, des ouvriers qua­li­fiés, des sol­dats, des condam­nés, tout un petit monde tenu là par la seule volon­té impé­riale de tirer de cette mon­tagne un gra­nite dont Rome, à l’autre bout de la mer, n’a­vait aucun besoin vital et qu’elle vou­lait pour­tant, pour la seule rai­son qu’il était dif­fi­cile, loin­tain, et donc magnifique.

Grèce : le marbre et la lumière

Pas­ser de l’É­gypte à la Grèce, c’est chan­ger de pierre reine. L’É­gypte est le pays du cal­caire, du grès et du gra­nite ; la Grèce est le pays du marbre, et c’est là, dans les car­rières de l’At­tique et des Cyclades, que la pierre a pour la pre­mière fois été tra­vaillée non seule­ment comme maté­riau mais comme chair, comme sur­face capable de rete­nir la lumière et de rendre la peau, le pli du vête­ment, le muscle. Le marbre grec n’est pas une pierre par­mi d’autres : c’est le sup­port d’une civi­li­sa­tion qui a fait de la repré­sen­ta­tion du corps humain le centre de son art, et cela n’au­rait pas été pos­sible sans les gise­ments excep­tion­nels que le sol grec offrait.

Le Pen­té­lique, la car­rière au-des­sus d’Athènes

Le Par­thé­non est en marbre du Pen­té­lique, et le Pen­té­lique est une mon­tagne que l’on voit depuis l’A­cro­pole. C’est un fait qu’il faut lais­ser un ins­tant s’ins­tal­ler : le marbre dont sont faits les monu­ments les plus célèbres de l’Oc­ci­dent venait d’une car­rière située à une quin­zaine de kilo­mètres seule­ment du chan­tier, sur le flanc d’une mon­tagne visible depuis le site même où on l’a employé. La car­rière et le monu­ment se regar­daient. On extra­yait là-haut, sur les pentes du mont Pen­té­lique, un marbre blanc d’une qua­li­té rare, à grain fin, qui pré­sente une par­ti­cu­la­ri­té chi­mique remar­quable : il contient des traces de fer qui, sous l’ef­fet de l’oxy­da­tion, donnent au marbre expo­sé aux intem­pé­ries une patine dorée, chaude, miel­lée, si bien que les colonnes du Par­thé­non ne sont pas d’un blanc froid mais tirent, à cer­taines heures, vers l’ocre et le miel. Ce que la lumière fait au Par­thé­non, c’est la car­rière qui l’a ren­du pos­sible, par la pré­sence de ce fer dans la roche — et il y a là une leçon dis­crète sur la manière dont la géo­lo­gie d’un gise­ment se pro­longe, des mil­lé­naires plus tard, dans la cou­leur d’un monu­ment à l’heure du couchant.

Le trans­port du marbre pen­té­lique posait un pro­blème inverse de celui des obé­lisques égyp­tiens : il fal­lait des­cendre. La car­rière est en alti­tude, le chan­tier en contre­bas, et l’on avait amé­na­gé sur le flanc de la mon­tagne une voie de glis­se­ment, une rampe le long de laquelle on fai­sait des­cendre les blocs, rete­nus par des sys­tèmes de frei­nage, dont on voit encore les traces. Il n’y avait pas de fleuve ici, pas de barge, pas de crue sal­va­trice : seule­ment la pente, la trac­tion ani­male, et l’in­gé­nio­si­té de rampes et de traî­neaux. Les gra­dins d’ex­trac­tion du Pen­té­lique sont encore visibles, taillés dans le flanc de la mon­tagne comme un esca­lier de géant, et l’on y trouve, là aus­si, des blocs aban­don­nés, des amorces de colonnes res­tées sur place, tous ces témoins du tra­vail inter­rom­pu qui font d’une car­rière un lieu plus émou­vant, à sa manière, que le monu­ment achevé.

Paros, le marbre translucide

Il faut prendre la mer, gagner les Cyclades, abor­der l’île de Paros pour trou­ver l’autre grand marbre grec, celui que les sculp­teurs pré­fé­raient à tous les autres. Le marbre de Paros, le lych­ni­tès comme on l’ap­pe­lait — le marbre de la lampe — est un marbre d’une blan­cheur et d’une trans­lu­ci­di­té excep­tion­nelles, un marbre dans lequel la lumière pénètre de quelques mil­li­mètres avant d’être ren­voyée, ce qui donne aux sta­tues qui en sont faites cette qua­li­té de peau vivante, presque dia­phane, qu’au­cun autre marbre n’at­teint. Son nom même dit son étran­ge­té : on l’ex­tra­yait en gale­ries sou­ter­raines, à la lampe, dans le noir, parce que les meilleurs bancs se trou­vaient en pro­fon­deur — et il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux dans l’i­dée de ces car­riers des­cen­dant sous terre, à la lumière trem­blante des lampes à huile, pour arra­cher à l’obs­cu­ri­té une pierre dont la ver­tu était pré­ci­sé­ment de cap­ter et de rendre la lumière.

Le marbre de Paros fut expor­té dans toute la Médi­ter­ra­née, non comme pierre de construc­tion — trop pré­cieux pour cela — mais comme maté­riau de sculp­ture, réser­vé aux sta­tues, aux reliefs, à ce qui devait être beau de près. C’est un pre­mier exemple de cette pierre de pres­tige qui voyage pour ce qu’elle est : on ne fait pas venir du marbre de Paros parce qu’on manque de pierre, on le fait venir parce qu’au­cune autre pierre ne rend la chair comme celle-ci, et le sculp­teur d’A­thènes ou de la loin­taine Sicile qui com­mande un bloc parien paie non le poids ni le trans­port mais la qua­li­té rare d’une matière qui n’existe qu’i­ci. La car­rière de Paros, dans ses gale­ries obs­cures, pro­dui­sait ain­si une pierre dont la des­ti­na­tion était de par­tir, de se dis­per­ser sur les rivages, de deve­nir, ailleurs, des dieux et des hommes de marbre.

L’Hy­mette, Naxos et les pierres discrètes

Autour de ces deux gloires, l’At­tique et les Cyclades offraient d’autres marbres, moins célèbres, aux usages plus modestes ou plus spé­cia­li­sés. L’Hy­mette, la mon­tagne qui borde Athènes au sud-est — celle dont le miel était répu­té — don­nait un marbre gris-bleu­té, vei­né, moins noble que le pen­té­lique, employé pour des usages cou­rants, des dal­lages, des archi­tec­tures secon­daires. Naxos, la plus grande des Cyclades, pro­dui­sait un marbre à gros grain, brillant, un peu rude, dont les Grecs archaïques firent pour­tant des colosses — on y voit encore, aban­don­nés dans les car­rières, des kou­roi géants res­tés cou­chés là où un défaut ou un acci­dent avait inter­rom­pu leur taille, ces sta­tues inache­vées qui sont, comme l’o­bé­lisque d’As­souan, les docu­ments les plus par­lants sur l’am­bi­tion et le risque du tra­vail de la pierre. Ces marbres secon­daires rap­pellent une chose que les grands monu­ments font oublier : la pierre de pres­tige, celle qui voyage et qu’on célèbre, ne repré­sente qu’une infime part de tout ce qui s’ex­tra­yait : l’im­mense majo­ri­té de la pierre antique était une pierre ordi­naire, locale, employée sans façon pour les besoins cou­rants d’une cité, et dont per­sonne n’a jamais son­gé à chan­ter la provenance.

Rome et l’I­ta­lie : du tuf local au marbre du monde

Rome pré­sente le cas le plus inté­res­sant, parce qu’on y voit, sur quelques siècles, une cité pas­ser d’un régime de la pierre à un autre, du tuf local aux marbres du monde entier, et parce que cette évo­lu­tion accom­pagne exac­te­ment la trans­for­ma­tion d’une ville en capi­tale d’empire. La pierre de Rome raconte l’his­toire de Rome.

Les tufs, la pierre des origines

La Rome des ori­gines, la Rome royale et répu­bli­caine, est une ville de tuf. Les col­lines sur les­quelles elle est bâtie sont d’o­ri­gine vol­ca­nique, et le sol livrait à ciel ouvert ou en gale­ries diverses varié­tés de tuf — cette roche tendre, légère, poreuse, facile à tailler, née des cendres des anciens vol­cans du Latium — que l’on désigne sous des noms comme le tuf de l’A­niene, le pepe­ri­no des monts Albains, le grot­ta oscu­ra. Ces pierres n’ont rien de noble : elles sont grises, ternes, elles s’ef­fritent, elles vieillissent mal. Mais elles étaient là, sous les pieds, dans les col­lines mêmes de la ville et à sa proche péri­phé­rie, et c’est avec elles qu’on a bâti la Rome pri­mi­tive, les pre­miers temples, les pre­mières murailles — la muraille dite ser­vienne, dont il reste des pans, est en grot­ta oscu­ra, extrait des car­rières que Rome contrô­lait au nord. Le tuf est la pierre de néces­si­té par excel­lence : on ne l’a pas choi­si, on l’a pris parce qu’il était là, et toute l’ar­chi­tec­ture des débuts porte la marque de cette contrainte géo­lo­gique, de cette obli­ga­tion de faire avec ce que le ter­rain vol­ca­nique du Latium offrait.

Tivo­li et le travertin

À une tren­taine de kilo­mètres de Rome, près de Tivo­li, les eaux char­gées de cal­caire d’an­ciennes sources ont dépo­sé, au fil des mil­lé­naires, une roche par­ti­cu­lière : le tra­ver­tin, ce cal­caire concré­tion­né, crème et beige, cri­blé de petites cavi­tés qui lui donnent son aspect recon­nais­sable. Le tra­ver­tin de Tivo­li — le lapis tibur­ti­nus qui a don­né son nom à la pierre — est plus dur, plus durable, plus beau que les tufs de la ville, et son exploi­ta­tion à grande échelle marque un pre­mier pas hors du stric­te­ment local : on va cher­cher un peu plus loin une pierre meilleure. C’est en tra­ver­tin qu’est bâti le Coli­sée, cette mon­tagne de pierre claire dont les arcades super­po­sées ont défi­ni pour des siècles l’i­dée même de l’ar­chi­tec­ture monu­men­tale. Le tra­ver­tin reste une pierre de la région romaine — Tivo­li n’est pas au bout du monde — mais il repré­sente déjà un choix, une pré­fé­rence, l’i­dée qu’on peut aller cher­cher, à por­tée rai­son­nable, une pierre plus digne du rang qu’on veut se don­ner. Entre le tuf pris sous les pieds et le tra­ver­tin extrait à trente kilo­mètres, il y a tout l’é­cart entre subir la géo­lo­gie et com­men­cer à la choisir.

Car­rare, le marbre de l’empire

Puis vient Auguste, et avec Auguste le marbre. La for­mule est célèbre — il aurait dit avoir trou­vé Rome de briques et l’a­voir lais­sée de marbre — et elle cor­res­pond à un fait maté­riel pré­cis : c’est sous Auguste que s’ouvrent véri­ta­ble­ment à grande échelle les car­rières de marbre blanc de Luni, dans les Alpes Apuanes de Tos­cane, ce marbre que l’on appel­le­ra plus tard le marbre de Car­rare et qui devien­dra, pour l’Oc­ci­dent, le marbre par excel­lence, celui de Michel-Ange et de tant d’autres. Jusque-là, Rome impor­tait son marbre blanc de Grèce, du Pen­té­lique ou des îles, à grands frais ; l’ex­ploi­ta­tion sys­té­ma­tique de Luni lui donne enfin un marbre blanc à elle, sur son propre sol, en quan­ti­té suf­fi­sante pour habiller une capi­tale. Les Alpes Apuanes, ces mon­tagnes qui dominent la côte tyr­rhé­nienne au nord de Pise, sont lit­té­ra­le­ment blanches de marbre — vues de loin, leurs som­mets semblent ennei­gés en plein été, tant les fronts de taille et les ébou­lis de déchets mar­mo­réens couvrent leurs flancs — et l’ex­ploi­ta­tion, com­men­cée sous Auguste, ne s’est jamais inter­rom­pue depuis, si bien que ces mon­tagnes portent, gra­vée sur deux mille ans, la trace conti­nue de l’ap­pé­tit occi­den­tal pour le marbre blanc.

Le marbre de Car­rare change d’é­chelle par rap­port à tout ce qui pré­cède : il n’est plus une pierre de pres­tige rare et loin­taine comme le por­phyre, ni une pierre locale de néces­si­té comme le tuf, mais une pierre de qua­li­té pro­duite en masse, à demeure, pour les besoins d’une capi­tale en expan­sion per­ma­nente. Des­cen­du des mon­tagnes par des rampes ver­ti­gi­neuses jus­qu’au petit port de Luni, embar­qué, dis­tri­bué dans tout l’Em­pire occi­den­tal, il inau­gure une logis­tique de la pierre à l’é­chelle indus­trielle qui pré­fi­gure ce que nous ver­rons à son som­met avec le marbre du Pro­con­nèse. Rome, en ouvrant Car­rare, ne se contente plus de cher­cher la belle pierre : elle orga­nise sa production.

Les marbres colo­rés, le monde appor­té à Rome

Mais l’his­toire de la pierre à Rome ne serait pas com­plète sans les marbres colo­rés, ces pierres venues des quatre coins de l’Em­pire que Rome a fait conver­ger vers elle comme un tro­phée géo­lo­gique. Le por­phyre rouge d’É­gypte, le gra­nite gris du Mons Clau­dia­nus, le marbre jaune de Numi­die, le marbre vei­né de vio­let de Phry­gie, le vert antique de Thes­sa­lie, le marbre blanc et noir, les brèches, les albâtres — Rome a ras­sem­blé dans ses monu­ments un échan­tillon­nage de toutes les belles pierres du monde connu, et cette col­lec­tion avait un sens poli­tique très clair. Faire venir à Rome, à grands frais, une colonne de por­phyre égyp­tien ou un fût de gra­nite du désert, c’é­tait rendre visible, dans la matière même du monu­ment, l’é­ten­due de la domi­na­tion romaine : chaque marbre colo­ré était un mor­ceau de pro­vince appor­té au centre, un frag­ment d’empire pétri­fié. Le pave­ment d’une salle romaine où alternent le jaune de Numi­die, le rouge d’É­gypte, le vert de Grèce et le blanc de Car­rare est une carte de l’Em­pire, une géo­gra­phie de la conquête tra­duite en pierre polie. On ne fai­sait pas venir ces marbres parce qu’on en man­quait — Car­rare suf­fi­sait ample­ment à bâtir — mais parce qu’ils disaient, mieux que tout dis­cours, l’u­ni­ver­sa­li­té du pou­voir romain.

Ana­to­lie : le marbre standardisé

L’A­sie Mineure — l’A­na­to­lie — fut, sous l’Em­pire romain puis sous Byzance, la région des grandes car­rières impé­riales de marbre, celles où l’or­ga­ni­sa­tion de l’ex­trac­tion attei­gnit un degré de sophis­ti­ca­tion qui annonce l’in­dus­trie moderne. C’est ici, plus que par­tout ailleurs, qu’ap­pa­raît clai­re­ment ce troi­sième régime de la pierre dont il faut suivre l’é­mer­gence : ni la pierre de néces­si­té locale, ni la pierre de pres­tige unique, mais la pierre stan­dar­di­sée, pro­duite en série, expé­diée en blocs à demi finis vers des mar­chés loin­tains selon une logique de pro­duc­tion de masse.

Le Pro­con­nèse, la carrière-usine

Dans la mer de Mar­ma­ra, cette petite mer inté­rieure qui sépare la Médi­ter­ra­née de la mer Noire, une île — le Pro­con­nèse, aujourd’­hui Mar­ma­ra, qui a don­né son nom à la mer et, par elle, au mot marbre lui-même dans cer­taines langues — était presque entiè­re­ment consti­tuée d’un marbre gris-bleu vei­né, d’une qua­li­té hon­nête sans être excep­tion­nelle, mais dis­po­nible en quan­ti­tés qua­si illi­mi­tées et, sur­tout, situé au bord de l’eau. Cette conjonc­tion — un gise­ment immense et un accès mari­time direct — fit du Pro­con­nèse la plus grande car­rière de l’An­ti­qui­té tar­dive, une véri­table usine à ciel ouvert dont la pro­duc­tion ali­men­tait tout l’O­rient romain et byzantin.

Ce qui dis­tingue le Pro­con­nèse, c’est le mode de pro­duc­tion. On n’y extra­yait pas des blocs à la com­mande, taillés sur mesure pour tel ou tel monu­ment : on y pro­dui­sait en série des élé­ments archi­tec­tu­raux stan­dar­di­sés — cha­pi­teaux ébau­chés, fûts de colonnes, sar­co­phages à demi creu­sés, plaques de revê­te­ment — que l’on expor­tait à l’é­tat semi-fini, à charge pour l’a­te­lier des­ti­na­taire de les ache­ver selon ses besoins. C’est une révo­lu­tion invi­sible : la car­rière du Pro­con­nèse ne four­nit plus une pierre, elle four­nit un pro­duit, pré­for­mé, cali­bré, prêt à être fini n’im­porte où dans le monde byzan­tin. Un sar­co­phage pro­con­né­sien à demi ébau­ché pou­vait être expé­dié vers un port loin­tain et n’y rece­voir sa déco­ra­tion qu’à l’ar­ri­vée, en fonc­tion du client — exac­te­ment la logique d’une pro­duc­tion stan­dar­di­sée qui délo­ca­lise la fini­tion. On a retrou­vé, un peu par­tout dans le bas­sin orien­tal et jus­qu’au fond des mers dans les épaves de navires cou­lés avec leur car­gai­son, ces élé­ments pro­con­né­siens à demi finis, ces cha­pi­teaux ébau­chés qui n’at­tei­gnirent jamais leur des­ti­na­tion, et qui docu­mentent mieux qu’au­cun texte la nature indus­trielle de cette production.

C’est ce marbre gris-bleu du Pro­con­nèse qui revêt une grande part de Sainte-Sophie à Constan­ti­nople : les colonnes, les plaques de pla­cage aux veines assem­blées en miroir, tout ce jeu de sur­faces mar­brées qui fait la splen­deur de l’in­té­rieur de la basi­lique de Jus­ti­nien puise lar­ge­ment dans les car­rières de l’île voi­sine, à quelques heures de navi­ga­tion à peine. La proxi­mi­té entre la car­rière du Pro­con­nèse et la capi­tale byzan­tine — une petite tra­ver­sée de la mer de Mar­ma­ra — explique en par­tie l’am­pleur de l’ex­ploi­ta­tion : Constan­ti­nople avait sous la main, à por­tée de barge, une réserve de marbre qua­si inépui­sable, et elle en a usé sans comp­ter, pour ses églises, ses palais, ses colonnes hono­ri­fiques. Le Pro­con­nèse est le cas où la géo­gra­phie, l’é­chelle du gise­ment et l’or­ga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion se conjuguent pour pro­duire quelque chose de radi­ca­le­ment nou­veau : une pierre non plus rare et char­gée de sens, mais abon­dante, cali­brée, presque ano­nyme, la pierre d’un empire qui bâtit beau­coup et vite.

Doci­mium, le marbre pourpre de Phrygie

Au cœur de l’A­na­to­lie, loin des côtes cette fois, à Doci­mium en Phry­gie, on extra­yait un marbre d’une tout autre nature : le pavo­naz­zet­to, un marbre blanc tra­ver­sé de veines vio­lettes et pourpres, d’un effet spec­ta­cu­laire, que les Romains clas­saient par­mi les marbres les plus pré­cieux. Son nom moderne — qui évoque la queue du paon — dit assez l’é­clat de ses veines colo­rées. Contrai­re­ment au Pro­con­nèse, Doci­mium n’é­tait pas au bord de l’eau : la car­rière se trouve à l’in­té­rieur des terres, sur le haut pla­teau ana­to­lien, et le trans­port de ses blocs jus­qu’à la mer, puis par mer jus­qu’à Rome, repré­sen­tait un effort et un coût consi­dé­rables — ce qui, pré­ci­sé­ment, clas­sait le pavo­naz­zet­to par­mi les pierres de pres­tige, celles dont la valeur tient en par­tie à la dif­fi­cul­té de leur ache­mi­ne­ment. On retrouve ici la logique du por­phyre égyp­tien : plus une belle pierre vient de loin et coûte cher à trans­por­ter, plus elle dit le pou­voir de celui qui peut se l’of­frir. Doci­mium était une car­rière impé­riale, exploi­tée direc­te­ment pour le compte de l’empereur, et son marbre vei­né de pourpre habillait les monu­ments les plus pres­ti­gieux de Rome, appor­tant dans la capi­tale, avec sa cou­leur presque royale, un peu de l’exo­tisme du pla­teau phrygien.

La coexis­tence, dans une même région, du Pro­con­nèse indus­triel et du Doci­mium pres­ti­gieux montre bien que ces régimes de la pierre ne se suc­cèdent pas sim­ple­ment dans le temps mais coexistent dans l’es­pace : au même moment, l’A­na­to­lie expor­tait le marbre banal et cali­bré de son île de Mar­ma­ra et le marbre rare et coû­teux de son pla­teau inté­rieur, l’un pour bâtir en masse, l’autre pour signi­fier le rang — et un même chan­tier impé­rial pou­vait employer les deux, le pro­con­né­sien pour la struc­ture, le pavo­naz­zet­to pour l’or­ne­ment précieux.

Afrique du Nord : le marbre jaune de Numidie

Sur les hauts pla­teaux de ce qui est aujourd’­hui la Tuni­sie, près de l’an­tique Simit­thus — Chem­tou —, une col­line entière était consti­tuée d’un marbre jaune d’or, vei­né de rose et de rouge, que les Romains nom­maient le marbre de Numi­die et que les mar­chands appe­laient le gial­lo anti­co, le jaune antique. C’est l’un des plus beaux marbres colo­rés de toute l’An­ti­qui­té, une pierre solaire, chaude, dont la cou­leur allait du jaune pâle au jaune pro­fond vei­né de pourpre, et qui fut si pri­sée à Rome qu’on l’employa dans les monu­ments les plus pres­ti­gieux, du pave­ment des grandes salles aux colonnes des temples.

La car­rière de Chem­tou a ceci de remar­quable qu’elle nous est par­ti­cu­liè­re­ment bien connue, parce que le site a été fouillé en détail et qu’il conserve, autour de la col­line exploi­tée, tout l’ap­pa­reil de l’ex­trac­tion romaine : les fronts de taille, les rampes, les zones de sto­ckage, et sur­tout un camp où tra­vaillait une main-d’œuvre en par­tie com­po­sée de condam­nés, car le tra­vail de la car­rière — dur, dan­ge­reux, épui­sant — était l’une des peines aux­quelles Rome condam­nait ses réprou­vés. Envoyé à la car­rière : la for­mule était une condam­na­tion, et der­rière la beau­té dorée du gial­lo anti­co qui orne les palais de Rome, il faut savoir lire le tra­vail for­cé de ceux qui l’ar­ra­chaient à la col­line numide sous le soleil d’A­frique. Cette dimen­sion-là, la car­rière la porte comme le monu­ment ne la porte jamais : le monu­ment ache­vé efface la main-d’œuvre, lisse l’ef­fort, tan­dis que la car­rière, avec ses bara­que­ments, ses ins­crip­tions, ses gra­dins taillés à la sueur des condam­nés, garde la mémoire du prix humain de la belle pierre.

Le gial­lo anti­co voya­geait de Chem­tou vers la côte, était embar­qué à Tha­bra­ca — l’ac­tuelle Tabar­ka — et tra­ver­sait la Médi­ter­ra­née jus­qu’à Rome, encore une fois selon cette logique du marbre de pres­tige qui par­court des cen­taines de milles marins pour sa seule cou­leur. Numi­die, Égypte, Phry­gie, Grèce : les belles pierres colo­rées de Rome des­sinent une géo­gra­phie pré­cise du pres­tige, une carte des lieux loin­tains d’où l’on fai­sait venir, à grands frais, de quoi éblouir dans la capi­tale — et cha­cune de ces car­rières, à Chem­tou comme au Mons Por­phy­rites, fut un lieu de labeur au bout du monde dont la pro­duc­tion entière était des­ti­née à par­tir, à quit­ter le sol qui l’a­vait pro­duite pour aller signi­fier, ailleurs, la puis­sance de ceux qui n’y avaient jamais mis les pieds.

Levant : le cal­caire et le colossal

Il faut finir à l’est, sur les rivages du Levant, où la pierre reprend un carac­tère plus local mais atteint des dimen­sions qui défient l’en­ten­de­ment. Ici, pas de marbre pré­cieux expor­té au loin : le Levant est un pays de cal­caire, une pierre hon­nête, pré­sente en abon­dance, dont on a fait un usage local — mais un usage qui, à Baal­bek, a pro­duit les plus grands blocs de pierre jamais taillés et dépla­cés par l’homme.

Baal­bek, la démesure

Dans la plaine de la Bekaa, au Liban, le sanc­tuaire romain de Baal­bek — l’an­tique Hélio­po­lis — pré­sente un fait qui a nour­ri des siècles de spé­cu­la­tions : le podium du temple de Jupi­ter com­porte, à sa base, trois blocs de cal­caire d’une taille inouïe, le Tri­li­thon, cha­cun pesant envi­ron huit cents tonnes, mis en place à plu­sieurs mètres de hau­teur. Com­ment a‑t-on pu extraire, dépla­cer, puis sur­éle­ver des blocs de ce poids ? La ques­tion a nour­ri toutes les rêve­ries, des plus sérieuses aux plus folles, et l’on com­prend le ver­tige devant ces trois pierres : rien, dans l’i­dée qu’on se fait des moyens antiques, ne semble à la mesure de tels blocs.

La réponse, comme sou­vent, est dans la car­rière. Elle est là, à quelques cen­taines de mètres du temple, en contre­bas, et l’on y trouve — res­tés sur place — d’autres blocs de cette taille, dont le fameux Hajar al-Hibla, la pierre de la femme enceinte, un mono­lithe de plus de mille tonnes encore atta­ché à la roche mère par un côté, et deux autres, décou­verts plus récem­ment, plus énormes encore. Ces géants aban­don­nés dans la car­rière de Baal­bek règlent en par­tie l’é­nigme : ils montrent que les Romains extra­yaient ces blocs sur place, tout près du chan­tier, pré­ci­sé­ment pour n’a­voir à les dépla­cer que sur une courte dis­tance et en des­cente, du niveau de la car­rière vers le podium en contre­bas. La déme­sure des blocs n’é­tait pos­sible que parce que la car­rière était juste là, à côté, en sur­plomb — c’est la proxi­mi­té qui rend le colos­sal envi­sa­geable. Éloi­gnez la car­rière de quelques kilo­mètres, et jamais on n’au­rait osé des blocs de huit cents tonnes ; c’est parce que la belle assise de cal­caire affleu­rait à deux pas du temple, un peu plus haut que lui, que les archi­tectes romains ont pu se per­mettre cette sur­en­chère, cette volon­té d’employer les plus gros blocs pos­sibles pour asseoir le temple sur un socle qui défiât les siècles. La car­rière de Baal­bek est le lieu où se lit le mieux cette véri­té toute simple : la géo­gra­phie de la pierre com­mande l’au­dace de l’ar­chi­tec­ture, et le colos­sal n’est jamais que la ren­contre d’une bonne pierre et de sa proxi­mi­té au chantier.

Jéru­sa­lem, la pierre de la ville

Il faut finir par Jéru­sa­lem, où la pierre n’a pas la déme­sure de Baal­bek mais où elle est plus qu’ailleurs iden­ti­fiée à la ville elle-même. Jéru­sa­lem est bâtie en cal­caire de Jéru­sa­lem, cette pierre blonde et dorée, extraite des col­lines de Judée sur les­quelles et autour des­quelles la ville s’est construite, et dont la cou­leur chaude, qui prend le soleil cou­chant, est deve­nue indis­so­ciable de l’i­mage de la ville sainte. Le grand œuvre de la pierre à Jéru­sa­lem, ce sont les sub­struc­tions du Second Temple, l’es­pla­nade colos­sale qu’­Hé­rode fit construire pour por­ter le sanc­tuaire, dont le Mur occi­den­tal — le Mur des Lamen­ta­tions — n’est qu’un pan de sou­tè­ne­ment. Les assises héro­diennes de ce mur sont faites de blocs de cal­caire local d’une taille consi­dé­rable, ajus­tés au mil­li­mètre sans mor­tier, avec ce bos­sage carac­té­ris­tique — le pour­tour taillé net enca­drant un centre en relief — qui signe l’ar­chi­tec­ture d’Hé­rode. La pierre venait des car­rières mêmes de la ville, à quelques cen­taines de mètres, extraite du cal­caire des col­lines de Judée, et l’on peut encore voir, sous la ville moderne, dans les car­rières sou­ter­raines qu’on appelle par­fois la caverne de Sédé­cias, l’im­mense salle d’où l’on tirait la pierre du Temple.

À Jéru­sa­lem, la pierre est locale au sens le plus fort : elle n’est pas seule­ment extraite à proxi­mi­té, elle est la ville, elle en donne la cou­leur, elle en consti­tue à la fois le sol, les fon­da­tions et les murs, si bien que la cité et sa car­rière ne font qu’un — on bâtis­sait Jéru­sa­lem avec Jéru­sa­lem, avec le cal­caire même des col­lines sur les­quelles elle s’é­le­vait. Il y a là une forme de coïn­ci­dence par­faite entre le lieu et sa matière, une iden­ti­té de la ville et de sa pierre qui contraste avec toute l’his­toire du marbre voya­geur : à l’autre extré­mi­té du spectre du por­phyre égyp­tien appor­té à Rome, Jéru­sa­lem incarne la pierre de néces­si­té por­tée à son point d’ac­com­plis­se­ment, la pierre si inti­me­ment liée à son lieu qu’elle en devient le nom, la cou­leur et l’âme.

La mémoire des carrières

Il reste, au terme de ce par­cours, à mesu­rer l’é­cart entre les trois gestes qui com­mandent toute cette his­toire. Le pre­mier, le plus ancien et le plus uni­ver­sel, c’est le geste de néces­si­té : on bâtit avec ce que le sol offre, on prend le tuf sous les col­lines de Rome, le cal­caire des pla­teaux de Judée, le grès du défi­lé de Gebel Sil­si­leh, parce que ces pierres sont là et que le poids énorme de la pierre de construc­tion rend tout trans­port loin­tain dérai­son­nable. C’est le régime domi­nant, celui qui a bâti l’im­mense majo­ri­té de tout ce qui fut jamais construit, et il obéit à une loi simple : la géo­lo­gie locale décide de l’ar­chi­tec­ture, et le bâtis­seur com­pose avec ce que la terre lui donne sous les pieds.

Le second geste, plus tar­dif et plus rare, c’est le geste de pres­tige : on va cher­cher au loin, à grands frais, une pierre dont on n’a nul besoin maté­riel, mais qui dit quelque chose — le por­phyre rouge du désert égyp­tien, le pavo­naz­zet­to vio­let de Phry­gie, le gial­lo anti­co doré de Numi­die, tous ces marbres colo­rés que Rome fai­sait conver­ger vers elle depuis les confins de l’Em­pire. Ces pierres-là ne sont pas des maté­riaux, ce sont des signes ; leur valeur tient pré­ci­sé­ment à ce qu’elles coûtent, à ce qu’elles viennent de loin, à ce que les pos­sé­der sup­pose un pou­voir capable d’or­ga­ni­ser leur extrac­tion dans des déserts inac­ces­sibles et leur trans­port sur des cen­taines de milles marins. Le marbre colo­ré d’une salle romaine est une carte de la domi­na­tion, un mor­ceau de chaque pro­vince appor­té au centre, et der­rière l’é­clat de ces pierres il y a tou­jours, tapi, le tra­vail for­cé de ceux qui les arra­chaient au sol, les condam­nés de Chem­tou, les ouvriers per­dus du Mons Claudianus.

Le troi­sième geste, enfin, le plus moderne dans son esprit, c’est le geste de pro­duc­tion : on orga­nise l’ex­trac­tion à l’é­chelle indus­trielle, on pro­duit en série des élé­ments cali­brés qu’on expé­die à demi finis vers des mar­chés loin­tains — le marbre gris du Pro­con­nèse, ses colonnes ébau­chées, ses sar­co­phages à moi­tié creu­sés, dis­tri­bués dans tout l’O­rient byzan­tin selon une logique qui n’est plus celle du tro­phée mais celle de la mar­chan­dise. Ce troi­sième régime annonce quelque chose de notre monde : la pierre y devient ano­nyme, cali­brée, déta­chée de son lieu d’o­ri­gine, pro­duit d’une chaîne dont la car­rière n’est plus que le pre­mier maillon.

Ce que ces car­rières gardent, dans leurs gra­dins aban­don­nés et leurs blocs res­tés cou­chés, c’est la trace de ces trois gestes et du tra­vail qui les a ren­dus pos­sibles — tra­vail qu’au­cun monu­ment ache­vé ne montre jamais. Le Par­thé­non ne dit rien des rampes du Pen­té­lique ni des blocs aban­don­nés sur ses gra­dins ; le Pan­théon ne dit rien du désert égyp­tien où ses colonnes furent extraites, ni des ostra­ca qui racontent la vie des ouvriers du Mons Clau­dia­nus ; le temple de Jupi­ter à Baal­bek ne dit rien du Hajar al-Hibla res­té cou­ché dans sa car­rière, ce frère man­qué du Tri­li­thon qui ne fut jamais posé. Aller à la car­rière plu­tôt qu’au monu­ment, c’est choi­sir l’en­vers de l’his­toire, le lieu de l’ef­fort et non celui du triomphe, la bles­sure ouverte au flanc de la col­line plu­tôt que la façade lisse offerte à l’ad­mi­ra­tion. Et l’on en revient avec cette convic­tion que le plus émou­vant, dans toute cette pierre, n’est pas ce qui fut ache­vé mais ce qui fut inter­rom­pu — l’o­bé­lisque fen­du d’As­souan, les kou­roi cou­chés de Naxos, les cha­pi­teaux à demi taillés dor­mant au fond de la mer de Mar­ma­ra, tous ces témoins du geste sus­pen­du qui, mieux que les monu­ments par­faits, nous rendent la pré­sence des hommes qui, un jour, sous le soleil, ont com­men­cé à sai­gner la montagne.

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La route de Mek­nès à Volu­bi­lis ne pré­vient pas. On roule une tren­taine de kilo­mètres au nord de la ville impé­riale, entre des champs d’orge et des oli­viers ali­gnés comme une troupe au repos, et rien n’an­nonce que l’on approche d’un bout du monde. Puis la plaine se relève dou­ce­ment vers le mas­sif du Zerhoun, la terre passe du blond au roux, et sur un replat, à contre-jour, une ran­gée de colonnes se détache du ciel. Elles n’ont pas la solen­ni­té qu’on leur prête sur les cartes pos­tales. Elles res­semblent plu­tôt à une phrase inter­rom­pue, lais­sée là par quel­qu’un qui devait reve­nir la finir et n’est jamais revenu.

J’ar­rive en fin d’a­près-midi, l’heure où les guides rem­ballent et où les cars de Fès ont déjà repris la natio­nale. Le gar­dien du par­king som­nole sous un euca­lyp­tus. Un ven­deur de figues de Bar­ba­rie épluche ses fruits avec un cou­teau qui a beau­coup ser­vi, et il me les tend sans un mot, comme on tend le tabac. Au-delà de la bar­rière, le site s’ouvre sur une pente d’herbe rase où traînent des fûts de colonnes cou­chés, des seuils de portes, des mor­ceaux de cor­niche que per­sonne n’a pris la peine de redres­ser. Des cigognes ont construit leur nid en haut d’un cha­pi­teau ; elles claquent du bec dans le soir avec un bruit de cas­ta­gnettes, et ce bruit sec est la pre­mière chose qui vous entre vrai­ment dans le corps, ici, avant même les pierres.

Le nom du lieu est déjà un voyage. Les Romains l’ont appe­lé Volu­bi­lis, mot latin qui désigne ce qui tourne, ce qui s’en­roule, et aus­si une petite fleur grim­pante, le lise­ron. Mais les Romains n’ont fait que lati­ni­ser un mot plus ancien. Les Ber­bères disaient Oua­li­li, du nom du lau­rier-rose qui pousse en abon­dance le long de l’oued Khou­mane, en contre­bas. Deux langues, deux fleurs, et sous les deux la même racine tenace. Plus tard les Arabes réta­bli­ront Wali­la sur leurs pre­mières mon­naies, et les pay­sans du XIXe siècle, qui ne savaient plus rien de Rome, bap­ti­se­ront ces ruines Ksar Faraoun, le châ­teau de Pha­raon — car pour eux toute gran­deur englou­tie ne pou­vait venir que d’É­gypte, du fond des temps, d’un roi qu’on ne nomme plus. Le lieu a donc chan­gé de nom à chaque fois qu’il a chan­gé de maître, et à chaque fois le nom est res­té un peu, comme une couche de pein­ture qu’on recouvre sans jamais tout à fait la faire disparaître.

La route depuis Meknès

Il faut mar­cher len­te­ment, à Volu­bi­lis, parce que le sol lui-même est un texte. On avance sur des dalles qui ont por­té des san­dales, des sabots, des roues cer­clées de fer, et par endroits l’or­nière est encore là, creu­sée dans la pierre par le pas­sage patient des char­rettes. La grande artère, le decu­ma­nus maxi­mus, remonte tout droit de l’arc de triomphe à la porte de Tan­ger, et de part et d’autre s’a­lignent les façades des mai­sons de notables, réduites à hau­teur de genou, avec çà et là un seuil plus haut que les autres, un pas de porte usé en son milieu, la trace d’un gond. On enjambe des siècles sans y pen­ser. Un lézard file entre deux pierres. Le vent qui des­cend du Zerhoun sent la menthe sau­vage et la pous­sière chaude, et il faut un moment pour com­prendre que cette odeur-là, exac­te­ment, un mar­chand d’huile a dû la res­pi­rer un soir d’é­té il y a dix-huit cents ans, en fer­mant sa boutique.

L’arc de Cara­cal­la domine l’en­semble. On l’a rele­vé au siècle der­nier, un peu trop pro­pre­ment peut-être, et il a cette rai­deur des choses res­tau­rées qui ont per­du l’ha­bi­tude de vieillir. Il a été dres­sé en 217, par le gou­ver­neur de la pro­vince, en l’hon­neur de l’empereur Cara­cal­la et de sa mère Julia Dom­na — deux Syriens mon­tés sur le trône du monde, célé­brés ici, au der­nier confin occi­den­tal de l’empire, par une cité qui n’a­vait sans doute jamais vu l’un ni l’autre. C’est tout le ver­tige de Rome tenu dans un seul monu­ment : un arc bâti au bout du Maroc pour saluer une impé­ra­trice de Homs, sur ordre d’un fonc­tion­naire dont le nom ne dit plus rien à per­sonne. La dédi­cace par­lait de pié­té et de recon­nais­sance. L’an­née même où l’on gra­vait ces mots, Cara­cal­la était assas­si­né en Orient et sa mère se lais­sait mou­rir. L’arc, lui, ne l’a jamais su. Il conti­nue de saluer dans le vide, et une cigogne y a fait son nid.

Plus haut, le Capi­tole et la basi­lique forment le cœur civique de la ville. La basi­lique, avec sa double ran­gée de colonnes et ses absides, ser­vait de tri­bu­nal et de bourse ; c’est là qu’on plai­dait, qu’on signait, qu’on se que­rel­lait pour des ques­tions de bor­nage et d’hé­ri­tage, sous des voûtes qui ne sont plus que ciel. Le Capi­tole, temple de la triade — Jupi­ter, Junon, Minerve —, se dresse sur son podium au som­met d’un esca­lier que l’on gra­vit encore, et de là-haut, en se retour­nant, on embrasse toute la plaine du Rharb qui s’é­tire vers l’ouest jus­qu’à une ligne d’ho­ri­zon où l’on devine, sans le voir, l’At­lan­tique. C’est une vue de fin du monde connu. Der­rière, il n’y avait plus que des tri­bus insou­mises, des mon­tagnes, et cet océan que les Anciens tenaient pour la limite des choses vivables.

Le roi qui lisait le grec

Mais avant d’être romaine, Volu­bi­lis fut la ville d’un roi comme on n’en fait plus.

Il faut remon­ter aux der­nières convul­sions de la Répu­blique. Après la chute de Car­thage, Rome avait lais­sé sub­sis­ter au Magh­reb des royaumes clients, ces Numi­dies ber­bères dont les sou­ve­rains jouaient leur sur­vie sur le fil des alliances romaines. Le père, Juba Ier, avait misé sur Pom­pée contre César, et per­du ; vain­cu à Thap­sus, il s’é­tait don­né la mort. Son fils, un enfant de quatre ou cinq ans, fut emme­né à Rome et exhi­bé au triomphe de César, tout petit der­rière le char du vain­queur. On aurait pu le tuer. On l’é­le­va. Il gran­dit dans la mai­son de César, puis dans l’en­tou­rage d’Oc­ta­vie, la sœur d’Au­guste, au milieu des biblio­thèques et des maîtres grecs, et cet orphe­lin d’un roi afri­cain devint l’un des hommes les plus culti­vés de son siècle.

Juba II — c’est ain­si qu’on l’ap­pelle — fut un savant avant d’être un sou­ve­rain. Il écri­vit en grec des trai­tés de géo­gra­phie, d’his­toire, d’his­toire natu­relle ; il décri­vit l’A­ra­bie, l’A­frique, les sources du Nil, les pro­prié­tés des plantes ; il envoya une expé­di­tion aux Cana­ries, qu’il bap­ti­sa Îles For­tu­nées, et rap­por­ta de ces confins atlan­tiques la des­crip­tion d’un chien mons­trueux qui don­na, dit-on, son nom aux Cana­ries. Pline l’An­cien le cite à tout bout de champ. C’é­tait un roi de cabi­net, un éru­dit qu’Au­guste, en 25 avant notre ère, ins­tal­la sur le trône recons­ti­tué de Mau­ré­ta­nie — l’im­mense royaume qui cou­vrait le nord du Maroc actuel et une part de l’Al­gé­rie. Pour capi­tale, il choi­sit Cae­sa­rea, sur la côte, l’ac­tuelle Cher­chell. Mais Volu­bi­lis fut l’une de ses rési­dences, sa ville de l’in­té­rieur, au pied de ces col­lines fer­tiles où l’o­li­vier prospérait.

Et il ne régna pas seul. Auguste lui don­na pour épouse une femme dont le des­tin, à lui seul, contient tout un monde effon­dré : Cléo­pâtre Sélé­né, fille de Cléo­pâtre d’A­lexan­drie et de Marc Antoine. Elle avait un frère jumeau nom­mé Alexandre Hélios — le Soleil et la Lune, ain­si les avait vou­lus leur mère, qui pen­sait grand. À dix ans, orphe­line des deux plus célèbres sui­ci­dés de l’his­toire, elle avait été traî­née elle aus­si dans un triomphe romain, enchaî­née d’or devant la foule, puis recueillie et éle­vée par Octa­vie — la même Octa­vie, épouse tra­hie d’An­toine, qui éle­va sans un mot les enfants de la femme pour qui son mari l’a­vait quit­tée. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant là-des­sus. Dans la même mai­son romaine gran­dis­saient le fils du roi ber­bère vain­cu et la fille de la reine d’É­gypte vain­cue, deux enfants de la défaite, deux otages dorés, et Auguste eut l’i­dée de les marier et de leur don­ner un royaume à l’autre bout du monde connu. Ain­si la fille de Cléo­pâtre finit reine à Volu­bi­lis, au pied du Zerhoun, à des mil­liers de lieues du Nil, régnant sur des Ber­bères et des colons romains, frap­pant sa propre mon­naie où son pro­fil grec porte encore, sous la légende, le sou­ve­nir d’Alexandrie.

De leur fils, Pto­lé­mée, l’his­toire ne retien­dra qu’une fin. Deve­nu roi à son tour, « allié et ami du peuple romain », il eut le tort de sur­vivre à son uti­li­té. On raconte que Cali­gu­la, le voyant paraître aux jeux dans un man­teau de pourpre qui éclip­sa le sien, en conçut une jalou­sie mor­telle. Il le fit assas­si­ner en l’an 40. C’é­tait la fin des rois. La mort de Pto­lé­mée déclen­cha la révolte d’un de ses affran­chis, Aede­mon, et il fal­lut trois légions pour en venir à bout. Volu­bi­lis, elle, choi­sit Rome. Elle se ran­gea du côté des légions, en paya le prix du sang, et en fut récom­pen­sée : Claude en fit un muni­cipe, ses habi­tants reçurent la citoyen­ne­té, et le royaume dis­pa­ru fut cou­pé en deux pro­vinces. La par­tie occi­den­tale devint la Mau­ré­ta­nie Tin­gi­tane, du nom de Tin­gi, Tan­ger. Volu­bi­lis en fut l’une des grandes villes inté­rieures, et le fanal romain le plus avan­cé vers le couchant.

Les pres­soirs et les dieux

D’où venait la for­tune de tout cela ? De l’huile. On l’ou­blie devant la beau­té des mosaïques, mais Volu­bi­lis fut d’a­bord une ville qui pres­sait des olives, et qui les pres­sait par mil­liers de litres. Les fouilles ont déga­gé plus d’une cin­quan­taine de pres­soirs, avec leurs contre­poids de pierre, leurs bas­sins de décan­ta­tion, leurs jarres. Chaque grande demeure avait le sien, sou­vent deux ou trois, et l’on com­prend en mar­chant que ces palais cou­verts de mosaïques n’é­taient pas seule­ment des rési­dences de plai­sir : c’é­taient des exploi­ta­tions, des usines domes­tiques d’où sor­tait l’or liquide qui par­tait vers Rome par les ports de la côte. La richesse a ici une odeur, et c’est celle du marc d’olive.

Autour de cette pros­pé­ri­té s’or­ga­ni­sait une vie de pro­vince soi­gnée, presque douce. On trouve les thermes à chaque coin de la ville, publics et pri­vés, avec leurs salles éta­gées — la froide, la tiède, la chaude —, leurs foyers sou­ter­rains, leurs conduits de terre cuite qui cou­raient sous les dalles pour faire mon­ter l’air brû­lant sous les pieds des bai­gneurs. Il fal­lait de l’eau, beau­coup d’eau, et les ingé­nieurs romains étaient allés la cher­cher dans la mon­tagne pour l’a­me­ner par un aque­duc jus­qu’aux fon­taines des car­re­fours et aux bas­sins des mai­sons. On devine, à suivre le tra­cé des cana­li­sa­tions, tout un peuple d’es­claves et d’af­fran­chis occu­pés à entre­te­nir cette machine hydrau­lique, à ali­men­ter les fours, à por­ter les seaux — car der­rière les mosaïques d’Or­phée il y avait des cui­sines, des latrines à plu­sieurs places où l’on bavar­dait comme au café, des remises, des cours où l’on égor­geait la volaille. C’est le charme dis­cret de Volu­bi­lis que de lais­ser voir cet envers domes­tique aus­si bien que l’en­droit somp­tueux : la meule à grain d’un bou­lan­ger à côté du seuil orné, la bou­tique étroite ouverte sur la rue, le comp­toir de pierre où l’on ser­vait le vin cou­pé d’eau. On y res­pire moins la gran­deur d’un empire que la patience d’une petite ville labo­rieuse, occu­pée à pres­ser ses olives, à chauf­fer ses bains et à faire, tant bien que mal, comme à Rome.

Cette huile et ces bains ont payé les mosaïques. Elles sont l’autre visage de Volu­bi­lis, le plus fra­gile, et on les découvre à même le sol, à ciel ouvert, pro­té­gées seule­ment du regard par de maigres cor­de­lettes. Il faut se pen­cher, plis­ser les yeux dans la lumière rasante du soir, et alors les figures affleurent, comme des choses qui remontent len­te­ment du fond d’une eau claire.

Voi­ci Orphée dans sa mai­son, assis au centre d’un cercle d’a­ni­maux, sa lyre à la main, char­mant les bêtes de la créa­tion — le lion, le san­glier, l’é­lé­phant, l’oi­seau — dans une com­po­si­tion rayon­nante qui tour­nait autre­fois sous les pieds des convives. Voi­ci, ailleurs, les douze Tra­vaux d’Her­cule répar­tis en médaillons, le héros nu venant à bout du lion, de l’hydre, du san­glier, des oiseaux, du tau­reau, avec une naï­ve­té vigou­reuse de des­sin qui n’a rien per­du de sa force. Voi­ci Bac­chus décou­vrant Ariane endor­mie sur le rivage. Voi­ci le rapt d’Hy­las, le bel éphèbe entraî­né dans l’eau par des nymphes trop amou­reuses. Et voi­ci, dans la mai­son dite au cor­tège de Vénus, Diane sur­prise au bain par Actéon : la déesse se retourne, furieuse d’être vue, et l’im­pru­dent chas­seur a déjà, sur la tempe, les pre­mières ramures du cerf qu’il va deve­nir avant d’être dévo­ré par sa propre meute. Tout un ima­gi­naire médi­ter­ra­néen, grec de fond, romain de sur­face, dérou­lé là, au seuil du désert, pour l’a­gré­ment d’une bour­geoi­sie pro­vin­ciale qui tenait à ce qu’on sût qu’elle avait des lettres.

Car c’est cela qui émeut, dans ces mosaïques : le désir. Le désir d’ap­par­te­nir. Ces notables de l’huile, à la lisière de l’empire, entou­rés de tri­bus qui par­laient une autre langue et priaient d’autres dieux, fai­saient venir des ate­liers de mosaïstes pour cou­vrir leurs sols d’Or­phée et d’Her­cule, comme on accroche aux murs les preuves d’une culture qu’on craint tou­jours un peu de ne pas pos­sé­der tout à fait. Ils écri­vaient le latin sur leurs seuils et le néo-punique dans leurs ins­crip­tions anciennes ; ils avaient des magis­trats appe­lés suf­fètes, à la mode de Car­thage, et des temples au Jupi­ter du Capi­tole. Ville de fron­tière, ville de mélange, ville qui regar­dait Rome par-des­sus l’é­paule pour véri­fier qu’elle fai­sait bien les choses.

Les plus beaux bronzes, on ne les voit plus ici. Ils sont à Rabat, au musée, et il faut faire le voyage pour les ren­con­trer. Le buste de Juba II, d’a­bord, ce visage d’homme mûr aux traits fins, ceint du ban­deau royal, qui vous fixe avec une gra­vi­té mélan­co­lique de let­tré ; on lui a trou­vé un pen­dant, un vieillard sec et volon­taire qu’on a long­temps appe­lé Caton d’U­tique, comme si le roi savant avait vou­lu, jusque dans son décor, se récla­mer des grands stoï­ciens de la Répu­blique per­due. Il y a l’é­phèbe cou­ron­né de lierre, un ado­les­cent de bronze d’une grâce grecque par­faite, une lampe autre­fois à la main. Il y a le chien de Volu­bi­lis, museau bas, échine ten­due, sai­si dans l’ins­tant qui pré­cède le bond. Et il y a le cava­lier. Ces objets, sor­tis de terre dans les mai­sons des notables, disent mieux que tout le reste le raf­fi­ne­ment d’un monde qu’on n’at­ten­dait pas là, si loin, si au bord.

Quand Rome s’en va

Rome tint deux siècles et demi, puis Rome s’en alla. Vers 285, sous Dio­clé­tien, quand l’empire se res­ser­ra sur ce qu’il pou­vait encore défendre, le tra­cé de la pro­vince fut rame­né vers le nord, et Volu­bi­lis se retrou­va hors les murs de l’ordre romain, en deçà de la nou­velle fron­tière. Les légions plièrent bagage. L’ad­mi­nis­tra­tion ces­sa. On ima­gine volon­tiers, à ce moment-là, la ville s’é­tei­gnant d’un coup, les colonnes bas­cu­lant dans le silence.

Il n’en fut rien, et c’est là que Volu­bi­lis devient vrai­ment singulière.

Car la ville ne mou­rut pas. Les gens res­tèrent. Une popu­la­tion conti­nua d’ha­bi­ter les vieilles mai­sons, de pres­ser l’huile, d’en­ter­rer ses morts, et — le fait est stu­pé­fiant quand on y songe — de gra­ver encore le latin dans la pierre. Des stèles chré­tiennes, datées selon le com­put de la pro­vince, s’é­che­lonnent long­temps après le départ des légions ; cer­taines portent des mil­lé­simes qui nous conduisent aux VIᵉ et VIIᵉ siècles. Son­gez à cela : plus de trois cents ans après que Rome eut ces­sé de gou­ver­ner ce coin de terre, des hommes y taillaient encore, dans une langue d’empire, le nom de leurs défunts et le signe de leur foi. La ville s’é­tait déta­chée de l’arbre, mais le fruit ne pour­ris­sait pas ; il conti­nuait de mûrir dans son coin, oublié, obs­ti­né, latin sous un ciel qui ne par­lait déjà plus latin nulle part alentour.

C’est peut-être le plus émou­vant, à Volu­bi­lis. Non pas la splen­deur romaine — on la trouve ailleurs, mieux conser­vée. Mais cette sur­vie têtue d’un monde après sa fin. Cette per­sis­tance d’un peuple qui n’a­vait plus d’empire pour le pro­té­ger et qui s’ac­cro­chait à ses gestes, à sa langue, à ses tombes, dans l’in­dif­fé­rence crois­sante des puis­sances. Il y a des civi­li­sa­tions qui s’é­teignent d’un coup et d’autres qui refusent long­temps de savoir qu’elles sont finies. Volu­bi­lis fut de celles-là.

L’i­mam dans les ruines

Et puis, un jour de la fin du VIIIᵉ siècle, un cava­lier arri­va d’O­rient, pour­sui­vi par la mort.

Il s’ap­pe­lait Idris ibn Abdal­lah, et il des­cen­dait, par Ali et Fati­ma, du Pro­phète lui-même. Sa famille, les Alides, avait pris les armes contre les Abbas­sides de Bag­dad ; la révolte avait été écra­sée dans le sang près de La Mecque, et les sur­vi­vants s’é­taient dis­per­sés aux quatre coins du monde musul­man. Idris fuyait. Il tra­ver­sa l’É­gypte, pous­sa tou­jours plus à l’ouest, jus­qu’à ce Magh­reb extrême que les Arabes appe­laient le pays du cou­chant, et il vint échouer là, pré­ci­sé­ment là, au milieu des colonnes tom­bées de Wali­la. La tri­bu ber­bère des Awra­ba l’ac­cueillit et le pro­té­gea. Et le 5 février 789, au pied du Capi­tole romain déser­té, ces Ber­bères le pro­cla­mèrent imam.

Il faut se tenir sur place pour mesu­rer ce que la scène a d’im­pro­bable. Un ché­rif arabe, arrière-petit-fils du gendre du Pro­phète, fugi­tif d’un empire d’O­rient, recon­nu chef par des tri­bus ber­bères, au milieu des ruines d’un empire d’Oc­ci­dent. Trois mondes qui se croisent sur une même pente d’herbe : l’an­ti­qui­té romaine réduite à des pierres, l’is­lam qui monte, et le vieux fond ber­bère qui porte les deux sur ses épaules. De cette ren­contre naquit ce que le récit natio­nal maro­cain tient pour le pre­mier État du Maroc. Idris orga­ni­sa une admi­nis­tra­tion, nom­ma un cadi, un vizir, frap­pa sa mon­naie au nom de Wali­la. Il ne régna que deux ou trois ans : un émis­saire du calife de Bag­dad, dit-on, l’empoisonna. Mais il lais­sait der­rière lui une femme ber­bère enceinte, Ken­za, et l’en­fant qu’elle mit au monde, Idris II, né dans ces ruines, repren­dra l’œuvre du père, pous­se­ra plus loin, don­ne­ra à Fès son véri­table élan. La dynas­tie idris­side était née à Volu­bi­lis, entre deux fûts de colonnes romaines.

On enter­ra Idris Ier un peu au nord de la ville. Un culte se for­ma autour de sa tombe, puis s’es­tom­pa, puis rena­quit lorsque, en 1318, on crut retrou­ver son corps intact dans son lin­ceul. Des pèle­rins accou­rurent. Une zaouïa s’é­le­va. Et sur la col­line voi­sine gran­dit la petite ville sainte qui porte aujourd’­hui son nom, Mou­lay Idriss Zerhoun, blanche et verte, accro­chée à son piton, avec le mau­so­lée du fon­da­teur au creux de ses ruelles. On la voit depuis Volu­bi­lis, à trois kilo­mètres, empi­lée sur son épe­ron comme un trou­peau de mai­sons mon­tées se mettre à l’a­bri. Le soir, l’ap­pel à la prière des­cend de là-haut jusque dans les ruines, passe entre les colonnes de Jupi­ter et l’arc de Cara­cal­la, et va se perdre dans la plaine. C’est un des rares endroits au monde où l’on peut, sans bou­ger d’un pas, entendre l’is­lam prier au milieu de Rome.

Ksar Faraoun

Après quoi la ville ache­va de s’en­dor­mir, et l’on oublia jus­qu’à son nom. Wali­la devint Ksar Faraoun, le châ­teau de Pha­raon, énigme de pierre pour des pay­sans qui n’a­vaient plus la clef de sa langue. Léon l’A­fri­cain, ce Gre­na­din deve­nu géo­graphe du pape, la men­tionne au XVIᵉ siècle comme une anti­qui­té en ruine. Puis, à Mek­nès toute proche, le sul­tan Mou­lay Ismaïl entre­prit ses gigan­tesques tra­vaux — des murailles, des palais, des gre­niers à n’en plus finir — et il fit ce que tous les bâtis­seurs ont tou­jours fait des cités mortes : il vint y prendre les pierres. On char­gea sur des mules le marbre et les colonnes de Volu­bi­lis pour orner la nou­velle capi­tale ; la ville romaine ser­vit de car­rière à la ville impé­riale, et une part de sa sub­stance dort aujourd’­hui, invi­sible, dans les murs de Mek­nès. Ce qui res­tait debout, le trem­ble­ment de terre de Lis­bonne, en 1755, ache­va de le cou­cher, jus­qu’i­ci, jus­qu’à cette pente afri­caine que la secousse par­tie du fond de l’At­lan­tique vint faire trembler.

Il fal­lut attendre le pro­tec­to­rat pour qu’on rouvre la terre. Les archéo­logues fran­çais se mirent au tra­vail au début du XXᵉ siècle, déga­gèrent le forum, rele­vèrent l’arc, la basi­lique, le Capi­tole, mirent au jour les mai­sons et leurs sols peints, sor­tirent les bronzes. Le site fut clas­sé, puis ins­crit au patri­moine mon­dial en 1997. Aujourd’­hui on paie soixante-dix dirhams à l’en­trée, un guide vous pro­pose ses ser­vices, et l’on marche dans une ville ren­due lisible, presque trop, avec ses pan­neaux et ses cordes. Mais dès que l’on s’é­carte du sen­tier bali­sé, dès que l’on s’as­soit un ins­tant sur un tam­bour de colonne à l’é­cart des der­niers visi­teurs, le lieu reprend ses droits. Les cigognes claquent du bec. Le vent apporte l’o­deur des oli­viers. Et l’on reste seul avec cette accu­mu­la­tion ver­ti­gi­neuse de vies super­po­sées sous ses semelles.

Le soir sur la plaine

Je repars à la nuit tom­bante, quand le gar­dien com­mence à faire tin­ter ses clefs. La lumière, à cette heure, fait aux pierres une cou­leur de miel fon­cé, et les ombres des colonnes s’al­longent sur l’herbe comme des aiguilles d’un cadran énorme, patient, qui comp­te­rait des siècles au lieu d’heures. En bas, l’oued Khou­mane luit fai­ble­ment entre ses lau­riers-roses — les oua­li­li qui ont don­né leur nom à tout cela, et qui fleu­rissent tou­jours, imper­tur­bables, ayant sur­vé­cu aux rois, aux légions, aux imams et aux archéologues.

On vient à Volu­bi­lis pour Rome, et l’on repart avec autre chose. Rome n’y est qu’une strate par­mi d’autres, la plus visible peut-être, mais non la der­nière, ni même la pre­mière. Ce que ce lieu raconte, c’est la manière dont les mondes se posent les uns sur les autres sans jamais tout à fait s’ef­fa­cer. Le Ber­bère sous le Car­tha­gi­nois, le Car­tha­gi­nois sous le Romain, le Romain sous le Chré­tien attar­dé, le Chré­tien sous le Musul­man, et par-des­sus le tout la longue amné­sie des pay­sans qui appe­laient Pha­raon ce qu’ils ne savaient plus nom­mer. Chaque conqué­rant a cru repar­tir de zéro, effa­cer l’ar­doise ; cha­cun n’a fait qu’a­jou­ter sa ligne à un texte que d’autres avaient com­men­cé et que d’autres continueront.

Volu­bi­lis est une fron­tière qui a duré. Bout de Rome, ber­ceau du Maroc, seuil entre la Médi­ter­ra­née et l’A­frique, entre l’an­ti­qui­té et l’is­lam — un de ces lieux où l’on voit, pour une fois à ciel ouvert et sans qu’il soit besoin de creu­ser, que l’his­toire n’a­vance pas en chas­sant ce qui la pré­cède, mais en s’y acco­tant, en s’y logeant, en repre­nant les pierres du voi­sin d’a­vant pour bâtir sa propre mai­son. La fleur du lise­ron et celle du lau­rier-rose, l’huile et le marbre, la lyre d’Or­phée et l’ap­pel du muez­zin des­cen­dant de la col­line sainte : tout cela tient ensemble, sur qua­rante hec­tares d’herbe rase, au pied du Zerhoun, à trente kilo­mètres de Mek­nès, là où finit une route qui sem­blait mener nulle part et qui menait, en réa­li­té, à l’un des car­re­fours les plus habi­tés du monde.

Les cigognes, elles, s’en moquent. Elles reviennent chaque prin­temps refaire leur nid en haut des colonnes de Jupi­ter, indif­fé­rentes aux empires, fidèles seule­ment à la pierre haute et au ciel large. Elles ont rai­son. Il n’y a peut-être pas de meilleure manière d’ha­bi­ter les ruines : y bâtir, en atten­dant le pro­chain qui viendra.

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Le comp­toir des Grecs dans le del­ta du Nil

Nau­cra­tis, le comp­toir des Grecs dans le del­ta du Nil

Il y a des noms qui font plus de bruit que les lieux qu’ils dési­gnent. Nau­cra­tis en est un. On l’é­nonce et l’on croit entendre le grin­ce­ment des cor­dages, le heurt des amphores contre le flanc des barques, le grec ionien mêlé à l’é­gyp­tien sur un quai grouillant. Puis on cherche le lieu sur une carte, on des­cend jus­qu’au del­ta du Nil, à une cen­taine de kilo­mètres au sud-est d’A­lexan­drie, et l’on tombe sur un étang. Un plan d’eau sau­mâtre au milieu des champs de coton et de trèfle, cer­né de quelques mon­ti­cules bruns que le soc des pay­sans a len­te­ment rabais­sés depuis un siècle. C’est là. Sous cette eau immo­bile, à quelques mètres d’un trac­teur qui laboure, dort la pre­mière ville grecque d’É­gypte, la seule pen­dant long­temps, le sas par lequel deux des plus vieilles civi­li­sa­tions de la Médi­ter­ra­née ont com­men­cé à se pal­per, à se vendre du vin et des dieux, à se copier sans tou­jours se comprendre.

La dis­pro­por­tion entre la sono­ri­té du nom et la boue qui en reste tient lieu, ici, de leçon inau­gu­rale. On vou­drait des colonnes ; on a une nappe phréa­tique. Mais c’est jus­te­ment dans ce genre d’en­droit déce­vant, où il faut tout ima­gi­ner à par­tir de presque rien, que l’on apprend le mieux à quoi res­sem­blait vrai­ment le monde ancien : non pas une carte pos­tale de marbre, mais un port de com­merce, une ville de négoce et de cour­ti­sanes, un endroit où l’on gagnait de l’argent et où l’on buvait.

Le nom et le lieu

Nau­cra­tis — Naú­kra­tis en grec — signi­fie à peu près « celle qui com­mande aux navires », « la puis­sance des vais­seaux ». Un nom de port, franc, presque publi­ci­taire. La ville se tenait sur la branche cano­pique du Nil, la plus occi­den­tale des bouches du fleuve, celle qui menait alors le plus com­mo­dé­ment de la mer inté­rieure jus­qu’au cœur du pays. Aujourd’­hui cette branche s’est enva­sée et le fleuve a fui vers l’est ; à l’é­poque, c’é­tait une auto­route liquide, et Nau­cra­tis en tenait le péage.

Sa fon­da­tion appar­tient à ce moment sin­gu­lier de l’his­toire égyp­tienne qu’on appelle l’é­poque saïte, la XXVIᵉ dynas­tie, quand des pha­raons de Saïs, dans le del­ta, relèvent le pays après des siècles de troubles et de domi­na­tions étran­gères. Ces rois-là, Psam­mé­tique Iᵉʳ puis ses suc­ces­seurs, ont com­pris une chose que leurs pré­dé­ces­seurs ne pou­vaient pas voir : la puis­sance mon­tait désor­mais de la mer, du côté des Grecs et des Cariens, ces mer­ce­naires « de bronze » venus d’Io­nie et d’A­na­to­lie que Psam­mé­tique enga­gea pour asseoir son trône. Stra­bon raconte que des Milé­siens débar­quèrent avec trente navires au temps de ce pha­raon, bâtirent un fort qu’on appe­la « le Mur milé­sien », remon­tèrent le fleuve et fon­dèrent enfin Nau­cra­tis. La tra­di­tion lit­té­raire attri­bue plus tard la ville au phil­hel­lène Ama­sis, mais les tes­sons parlent plus tôt : la céra­mique la plus ancienne exhu­mée du sol des­cend vers 620 avant notre ère, sous les fils de Psam­mé­tique. Les Grecs sont donc là depuis presque un siècle lorsque Ama­sis, vers 570, régu­la­rise leur pré­sence et fait de l’en­droit une institution.

Il faut se gar­der d’un contre­sens ten­tant : les camps de mer­ce­naires, les fameux stra­to­pe­da où cam­paient les hommes d’armes ioniens et cariens, se trou­vaient à l’autre bout du del­ta, sur la branche pélu­siaque, à l’o­rient. Nau­cra­tis, elle, est à l’ouest, et n’est pas une caserne : c’est un comp­toir, une ville de mar­chands. La dif­fé­rence compte. Les uns tenaient l’É­gypte par l’é­pée ; les autres la tenaient par le fret.

Les dires d’Hérodote

Notre pre­mier infor­ma­teur est Héro­dote, qui visi­ta l’É­gypte au milieu du Vᵉ siècle et lui consa­cra le deuxième livre de ses His­toires, le plus étrange, le plus digres­sif, le plus amou­reux. Il décrit Ama­sis comme un roi bien dis­po­sé envers les Grecs, qui leur « don­na » Nau­cra­tis pour s’y éta­blir, et concé­da à ceux qui pré­fé­raient res­ter marins des ter­rains pour y dres­ser des autels et des enceintes sacrées à leurs dieux. Sur­tout, il rap­porte un détail admi­nis­tra­tif d’une pré­ci­sion magni­fique : Nau­cra­tis était le seul comp­toir auto­ri­sé de toute l’É­gypte. Un navire pous­sé par les vents jus­qu’à une autre bouche du Nil devait jurer qu’il n’y était venu qu’à son corps défen­dant, puis, s’il ne pou­vait remon­ter, trans­bor­der sa car­gai­son sur des barques et la faire por­ter tout autour du del­ta jus­qu’à Nau­cra­tis. Mono­pole abso­lu, enton­noir unique : tout ce qui, dans le com­merce grec, entrait ou sor­tait d’É­gypte pas­sait par ce goulot.

Héro­dote détaille ensuite l’or­ga­ni­sa­tion du sanc­tuaire com­mun, l’Hel­lé­nion, et là il rend un ser­vice ines­ti­mable à qui aime les listes. Neuf cités grecques l’a­vaient fon­dé ensemble : chez les Ioniens, Chios, Téos, Pho­cée et Cla­zo­mènes ; chez les Doriens, Rhodes, Cnide, Hali­car­nasse et Pha­sé­lis ; chez les Éoliens, la seule Myti­lène. Ce sont ces cités-là, dit-il, et elles seules, qui dési­gnaient les pros­ta­tai tou empo­riou, les sur­veillants du mar­ché — quelque chose comme des magis­trats du port, char­gés d’ar­bi­trer, de per­ce­voir, de faire res­pec­ter les règles du jeu com­mer­cial. À côté de ce sanc­tuaire fédé­ral, cer­taines cités avaient tenu à gar­der le leur en propre : les Égi­nètes bâtirent un temple à Zeus, les Samiens à Héra, les Milé­siens à Apollon.

On s’ar­rête un ins­tant sur ce que cela sup­pose. Voi­là des cités grecques qui, en Grèce même, se fai­saient la guerre pour un champ d’o­li­viers ou une île, et qui, sur une berge du Nil, à mille kilo­mètres de chez elles, s’en­tendent pour cofi­nan­cer un sanc­tuaire, se donnent des magis­trats com­muns, inventent une manière de coexis­ter sous un pou­voir étran­ger. C’est l’une des pre­mières ins­ti­tu­tions vrai­ment pan­hel­lé­niques dont nous ayons la trace, et elle naît non pas d’un idéal mais d’un inté­rêt : le besoin de règles par­ta­gées pour que le négoce ne tourne pas au pugi­lat. La com­mu­nau­té d’af­faires pré­cède, comme sou­vent, la com­mu­nau­té de sentiment.

Le négoce

Que s’é­chan­geait-on sur ces quais ? Dans un sens mon­tait la richesse liquide du monde égéen : le vin, sur­tout, dans ses grandes amphores pan­sues venues de Chios, de Samos, de Les­bos ou de Milet — le vin de Chios pas­sait pour le meilleur, et les mil­liers de tes­sons d’am­phores retrou­vés sur place disent assez la soif médi­ter­ra­néenne du del­ta. Mon­tait aus­si l’huile d’o­live, que l’É­gypte pro­dui­sait mal, l’argent mon­nayé — les chouettes d’A­thènes, les tor­tues d’É­gine —, le bois, quelques pote­ries fines pour les tables élé­gantes. Dans l’autre sens redes­cen­dait ce que l’É­gypte avait de plus pré­cieux et que le reste du monde lui enviait : le grain, avant tout, ce blé du del­ta qui nour­ri­ra plus tard Rome entière ; puis le natron pour la momi­fi­ca­tion et le blan­chi­ment, le papy­rus, le lin fin, l’a­lun, et cet arti­sa­nat de faïence dont Nau­cra­tis fit une spécialité.

Car la ville ne se conten­tait pas de trans­bor­der : elle fabri­quait. Les fouilleurs ont mis au jour une véri­table manu­fac­ture de sca­ra­bées, un ate­lier où l’on mou­lait à la chaîne, dans la pâte de faïence bleu-vert, des sca­ra­bées, des amu­lettes, de petites figu­rines d’un exo­tisme pha­rao­nique bon mar­ché. Ces objets, on les a retrou­vés ensuite dis­sé­mi­nés dans toute la Médi­ter­ra­née, de Rhodes à l’É­tru­rie : des sou­ve­nirs d’É­gypte indus­tria­li­sés vingt-cinq siècles avant les nôtres, un com­merce de dépay­se­ment en série. Il y avait là de quoi médi­ter sur l’ap­pé­tit humain pour le loin­tain embal­lé en for­mat de poche.

Res­tent les objets du plai­sir, ceux qu’A­thé­née de Nau­cra­tis — un enfant du pays, dont nous repar­le­rons — a pieu­se­ment recen­sés dans son Ban­quet des sophistes. Il évoque les coupes par­ti­cu­lières que l’on buvait à Nau­cra­tis, une vais­selle de sym­po­sion, et jus­qu’à une « cou­ronne nau­cra­tite », guir­lande de myrte que les convives cei­gnaient lors des fes­tins. On devine, der­rière ces menus détails, la socia­bi­li­té réelle d’une ville de port : des mar­chands enri­chis, des marins de pas­sage, des ban­quets où l’on cou­ron­nait sa tête de feuillage et l’on ten­dait la coupe, une vie noc­turne dont la répu­ta­tion dépas­sa lar­ge­ment les limites du delta.

Aphro­dite et les objets

Il y a une iro­nie dans la liste d’Hé­ro­dote : la divi­ni­té la mieux attes­tée par les fouilles n’y figure pas. Aphro­dite, dont on a retrou­vé le sanc­tuaire le plus ancien et le dépôt votif le plus riche, brille par son absence dans l’in­ven­taire de l’his­to­rien. C’est pour­tant à ses pieds que le sol a livré ses plus belles offrandes. Par­mi elles, une coupe de Chios de la fin du VIIᵉ siècle, ornée d’une frise d’a­ni­maux, sur laquelle un cer­tain Sos­tra­tos a gra­vé, d’une main sûre, une dédi­cace à la déesse. On tient là, à quelques lettres près, la voix d’un homme réel : un mar­chand ou un marin qui, ayant fait bonne tra­ver­sée ou bon com­merce, a vou­lu remer­cier Aphro­dite et a signé son remer­cie­ment. Des cen­taines de vases sem­blables, grif­fés de noms, de bribes de phrases, de « untel m’a dédié à », com­posent l’ar­chive la plus émou­vante du site — non pas des rois ni des batailles, mais des par­ti­cu­liers qui pas­saient et vou­laient lais­ser trace.

Athé­née, encore lui, a conser­vé une légende qui explique peut-être pour­quoi Aphro­dite régnait ici. Un arma­teur nau­cra­tite du nom d’Hé­ros­trate, dit-il d’a­près un vieil auteur, avait ache­té à Paphos, dans l’île de Chypre, une sta­tuette de la déesse. Sur­pris par une tem­pête au retour, l’é­qui­page épou­van­té se réfu­gia auprès de la petite Aphro­dite, qui aus­si­tôt fit fleu­rir tout autour d’elle des rameaux de myrte et embau­ma le navire ; la mer se cal­ma. De retour à bon port, Héros­trate offrit la sta­tuette au temple et convia ses amis à un ban­quet où cha­cun reçut une cou­ronne de ce myrte mira­cu­leux — la fameuse cou­ronne nau­cra­tite. Que l’his­toire soit vraie ou bro­dée importe peu. Elle dit une chose exacte : dans ce port où l’on jouait sa vie et sa for­tune à chaque tra­ver­sée, la déesse de la chance et du désir était natu­rel­le­ment la mieux ser­vie. On ne prie bien que les dieux dont on a besoin.

Rho­dô­pis

Aucune figure ne résume mieux Nau­cra­tis que celle de Rho­dô­pis, dont Héro­dote a fixé la légende avec une gour­man­dise mal dis­si­mu­lée. C’é­tait, dit-il, une cour­ti­sane d’une beau­té fameuse. Thrace d’o­ri­gine, esclave d’un maître de Samos, elle avait eu pour com­pa­gnon de ser­vi­tude nul autre qu’É­sope, le fabu­liste. Ame­née en Égypte par un mar­chand samien pour y exer­cer son métier, elle y fut affran­chie à grands frais par un homme de Myti­lène, Cha­raxos — et c’est ici que la petite his­toire touche la grande, car Cha­raxos était le frère de Sap­pho. La poé­tesse, appre­nant que son frère avait dila­pi­dé sa for­tune pour rache­ter une catin d’É­gypte, le bro­car­da dans un poème dont l’An­ti­qui­té gar­dait le sou­ve­nir. On dis­pose ain­si, autour d’une esclave affran­chie du del­ta, d’un petit théâtre où voi­sinent Ésope et Sap­pho : deux des plus grands noms de la Grèce archaïque convo­qués par les affaires de cœur d’un négo­ciant en vin.

Rho­dô­pis, pour­suit Héro­dote, res­ta en Égypte, y devint riche et célèbre — mais pas au point, pré­cise-t-il en his­to­rien scru­pu­leux, d’a­voir pu se faire éle­ver une pyra­mide, comme le pré­ten­dait une légende tenace qui lui attri­buait celle de Myké­ri­nos. Il balaie l’af­fa­bu­la­tion avec une sorte d’a­ga­ce­ment char­mé, puis rap­porte ce qu’elle fit réel­le­ment de sa for­tune : vou­lant lais­ser en Grèce un monu­ment à son nom, elle consa­cra le dixième de ses biens à faire for­ger quan­ti­té de broches de fer, de ces longs tour­ne­broches sur les­quels on rôtis­sait les bœufs entiers, et les envoya à Delphes, où on les entas­sa der­rière l’au­tel des Chiotes. Il y a dans ce détail une véri­té de comp­table et de poète : une ancienne esclave qui, ayant fait for­tune dans un bor­del du del­ta, offre au sanc­tuaire le plus pres­ti­gieux du monde grec un tas de broches à rôtir. On ne sau­rait mieux dire ce qu’é­tait Nau­cra­tis — un endroit où l’argent chan­geait de mains vite, où l’on mon­tait de rien, où le sacré et le tri­vial coha­bi­taient sans façon.

Héro­dote ajoute, comme en pas­sant, une remarque qui a fait la répu­ta­tion durable de la ville : les cour­ti­sanes de Nau­cra­tis avaient quelque chose de par­ti­cu­liè­re­ment sédui­sant. Athé­née repren­dra le thème avec com­plai­sance, ali­gnant les noms de célèbres hétaïres locales. La ville por­tuaire, riche, cos­mo­po­lite, peu­plée d’hommes de pas­sage loin de chez eux, avait pro­duit son éco­no­mie du désir comme elle pro­dui­sait ses sca­ra­bées : à flux ten­du et pour l’ex­por­ta­tion de la légende.

Le point de contact

Il serait pour­tant injuste de réduire Nau­cra­tis à ses tavernes et à ses filles. La ville fut, pen­dant deux siècles, l’en­droit pré­cis où la jeune Grèce tou­cha du doigt une civi­li­sa­tion infi­ni­ment plus vieille qu’elle, et en revint chan­gée. C’est ici, ou par ici, que passe une part de ce que les Grecs doivent à l’É­gypte, et qu’ils ne se las­sèrent pas de reconnaître.

Regar­dez la sculp­ture. Les pre­miers grands kou­roi, ces jeunes hommes de pierre au poing ser­ré et à la jambe gauche avan­cée qui inau­gurent la sta­tuaire grecque, adoptent une fron­ta­li­té, un canon de pro­por­tions, une manière de tailler le bloc qui doivent beau­coup aux ate­liers égyp­tiens, où l’on dres­sait des colosses de gra­nit depuis deux mil­lé­naires quand Athènes n’é­tait qu’un vil­lage. L’ar­chi­tec­ture de pierre, la colonne monu­men­tale, l’i­dée même qu’un peuple grave son ambi­tion dans la matière durable — tout cela se nour­rit du spec­tacle égyp­tien. Et Milet, dont les mar­chands avaient fon­dé à Nau­cra­tis le temple d’A­pol­lon, est aus­si la ville de Tha­lès, ce sage qui, dit-on, cal­cu­la la hau­teur d’une pyra­mide par la lon­gueur de son ombre et fit de l’eau le prin­cipe de toutes choses. Que le com­merce et la phi­lo­so­phie soient par­tis du même port n’est pas un hasard : on ne pense loin que si l’on va loin, et les Milé­siens allaient partout.

La tra­di­tion, lar­ge­ment légen­daire, fai­sait des­cendre en Égypte les sages de la Grèce comme en pèle­ri­nage : Solon aurait visi­té Saïs, où un vieux prêtre lui aurait lan­cé, selon Pla­ton, cette phrase qui n’a pas vieilli — « Solon, Solon, vous les Grecs, vous êtes tou­jours des enfants ». On peut sou­rire de ces récits ; ils disent une intui­tion juste. Devant les listes de rois que les prêtres réci­taient à Héro­dote, devant ces cen­taines de géné­ra­tions ali­gnées, un Grec du Vᵉ siècle éprou­vait le ver­tige que nous éprou­vons devant les temps géo­lo­giques : la sen­sa­tion nette que son propre monde était jeune, presque neuf, et que la mesure du temps avait été inven­tée ailleurs, bien avant lui. Nau­cra­tis fut le lieu ordi­naire de ce ver­tige. On y tenait dans la main des objets vieux de deux mille ans en croyant faire du commerce.

Il faut ajou­ter à cela le va-et-vient des sol­dats. À quelques cen­taines de kilo­mètres en amont, sur la jambe d’un colosse de Ram­sès II à Abou Sim­bel, des mer­ce­naires grecs et cariens au ser­vice de Psam­mé­tique II gra­vèrent leurs noms en remon­tant vers la Nubie, vers 593 : le plus ancien graf­fi­ti tou­ris­tique de l’his­toire, lais­sé par des hommes du même monde saïte que les mar­chands de Nau­cra­tis. Ces gens-là écri­vaient leur nom sur les jambes des dieux d’au­trui avec la désin­vol­ture tran­quille de qui se sait, déjà, en train de faire l’Histoire.

Petrie, décembre 1884

Pen­dant des siècles, Nau­cra­tis ne fut plus qu’un nom dans les livres. On savait par Héro­dote et Stra­bon qu’elle avait exis­té ; on igno­rait où. C’est un jeune Anglais têtu, Flin­ders Petrie, l’un des pères de l’ar­chéo­lo­gie de ter­rain, qui la retrou­va. Il fouillait dans le del­ta, près du vil­lage de Nébi­reh, quand, le 4 décembre 1884, il exhu­ma un bloc de pierre gra­vé : un décret hono­ri­fique de la cité de Nau­cra­tis en faveur d’un prêtre. Le nom était là, dans le sol. Petrie a lais­sé de ce moment une page où l’on sent battre la joie du cher­cheur — toute la jour­née, écrit-il, le mot « Nau­cra­tis » réson­na dans sa tête tan­dis qu’il bon­dis­sait par-des­sus les mon­ti­cules, ivre de cette exul­ta­tion que donne une trou­vaille long­temps espé­rée et enfin tenue.

Les cam­pagnes s’en­chaî­nèrent, menées par Petrie puis par son col­la­bo­ra­teur Ernest Gard­ner, puis par David Hogarth à la char­nière du siècle. On déga­gea les sanc­tuaires d’A­pol­lon, d’Hé­ra, des Dios­cures, le temple d’A­phro­dite, la manu­fac­ture de sca­ra­bées, et un grand enclos que Petrie prit d’a­bord pour l’Hel­lé­nion avant qu’on ne le recon­naisse pour un bâti­ment égyp­tien — un vaste maga­sin, un entre­pôt du pou­voir pha­rao­nique. Car telle fut la décou­verte la moins atten­due : Nau­cra­tis n’é­tait pas qu’une enclave grecque, mais une ville mixte, où le quar­tier égyp­tien, ses temples à Amon, ses fonc­tion­naires, sa popu­la­tion du cru, dou­blaient le comp­toir hel­lène. Les Grecs y vivaient sous l’œil de l’ad­mi­nis­tra­tion saïte, dans une ville qui était d’a­bord égyptienne.

Ces fouilles héroïques se firent dans des condi­tions désas­treuses, et contre la montre. Le site était déjà à demi dévo­ré par les seb­bâ­khin, ces pay­sans qui creu­saient la brique crue antique pour en tirer le sebakh, un engrais riche en nitrates dont ils amen­daient leurs champs. Petrie, un jour, comp­ta près de quatre-vingts per­sonnes à l’ou­vrage, un défi­lé conti­nu d’ânes et de cha­meaux empor­tant la ville par paniers entiers vers les cultures voi­sines. Un tiers du site avait ain­si dis­pa­ru avant même son arri­vée. Le reste était condam­né par l’eau : la nappe phréa­tique mon­tait, les niveaux les plus anciens, les plus grecs, gisaient sous le fil de l’eau, et là où les creu­seurs avaient ouvert un cra­tère, l’eau s’en­gouf­fra bien­tôt et for­ma le lac qu’on voit aujourd’­hui. On mesure la perte à ce qu’on a sacri­fié : les pre­miers fouilleurs, fas­ci­nés par les temples et leurs offrandes, négli­gèrent les quar­tiers mar­chands et domes­tiques — pré­ci­sé­ment ce qui fai­sait l’o­ri­gi­na­li­té de la ville. De Nau­cra­tis com­mer­çante, de ses entre­pôts, de ses mai­sons, de ses ate­liers, il ne reste presque rien à décrire, sinon par déduction.

La mémoire

Il aura fal­lu attendre notre siècle pour qu’on reprenne l’en­quête avec les moyens modernes. Depuis 2012, une équipe du Bri­tish Museum, diri­gée par Alexan­dra Vil­ling dans le cadre du pro­gramme Nau­kra­tis: Greeks in Egypt, est retour­née sur place — non plus tant pour creu­ser que pour com­prendre : rele­vés topo­gra­phiques, magné­to­mé­trie qui lit sous le sol les fan­tômes des murs, carot­tages qui recons­ti­tuent l’an­cien lit du fleuve. Sept cam­pagnes ont redes­si­né la ville : ses limites, sa trame, et sur­tout son port flu­vial, long­temps cher­ché, enfin loca­li­sé sur une berge qui a migré d’est en ouest à mesure que le Nil se dépla­çait, la ville rebâ­tis­sant ses quais tou­jours un peu plus loin, jus­qu’à ce que l’en­sa­ble­ment, à l’é­poque pto­lé­maïque, com­mence à condam­ner le mouillage. On a aus­si ras­sem­blé, dans les réserves des musées du monde entier, plus de dix-sept mille objets issus des vieilles fouilles, dis­per­sés depuis un siècle et long­temps oubliés dans des caisses. Ce patient tra­vail de recol­le­ment a ren­du à Nau­cra­tis ce que le lac lui avait pris : une image de ville vivante, habi­tée du VIIᵉ siècle avant notre ère jus­qu’au VIIᵉ après, peu­plée peut-être de quinze mille âmes, grecque et égyp­tienne à la fois, ni tout à fait l’une ni tout à fait l’autre.

Le déclin, lui, a un nom et une date : Alexan­drie, 331. Quand Alexandre fonde sur la côte sa ville aux deux ports, l’en­ton­noir se déplace. Le grand com­merce grec d’É­gypte quitte le del­ta pro­fond pour la façade mari­time, et Nau­cra­tis, pri­vée de son mono­pole, cesse d’être la porte pour deve­nir une bour­gade par­mi d’autres. Elle ne meurt pas pour autant. Elle vivote, pros­père même modes­te­ment à l’é­poque romaine, et donne au IIᵉ ou IIIᵉ siècle de notre ère l’un des plus éton­nants bavards de la lit­té­ra­ture antique : Athé­née, dit pré­ci­sé­ment « de Nau­cra­tis », dont le Ban­quet des sophistes est un immense fourre-tout d’a­nec­dotes, de recettes, de cita­tions d’au­teurs per­dus. Cet éru­dit qui cite trois cents ouvrages dis­pa­rus pour nous par­ler des pois­sons, des vins et des cour­ti­sanes est le der­nier cadeau de la ville : un fils du pays qui, en com­pi­lant tout ce qu’il avait lu, a sau­vé au pas­sage la mémoire de son propre coin de delta.

Aujourd’­hui il faut de la bonne volon­té pour aller là-bas, et davan­tage encore pour ne pas être déçu. Le voya­geur qui atteint le site trouve ce que Petrie avait pré­dit : de l’eau à la place de la ville, un lac au fond d’un champ, et sur les bords quelques mame­lons de terre brune où, si l’on gratte, affleurent des tes­sons. C’est peu. Mais l’on repart en son­geant que sous cette sur­face plate, quelque part dans la vase, dort peut-être encore une coupe de Chios grif­fée d’un nom d’homme, une broche de fer, un sca­ra­bée bleu tom­bé de la poche d’un marin pres­sé. Le del­ta a repris ce qu’on lui avait emprun­té. Il le ren­dra, mor­ceau par mor­ceau, à qui sau­ra attendre — et Nau­cra­tis, en atten­dant, conti­nue de faire dans nos livres beau­coup plus de bruit que d’ombre au bord de son étang.

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Fer­nand Brau­del et l’in­ven­tion d’une his­toire au temps long de la Méditerranée

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Fer­nand Braudel

L’in­ven­tion d’une his­toire au temps long de la Méditerranée

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« Dans ce livre, les bateaux naviguent ; les vagues répètent leur chan­son ; les vigne­rons des­cendent des col­lines des Cinque Terre, sur la Rivie­ra génoise ; les olives sont gau­lées en Pro­vence et en Grèce ; les pêcheurs tirent leurs filets sur la lagune immo­bile de Venise ou dans les canaux de Djer­ba ; des char­pen­tiers construisent des barques pareilles aujourd’­hui à celles d’hier…
Et cette fois encore, nous sommes hors du temps. Plus qu’au­cun autre uni­vers des hommes, la Médi­ter­ra­née ne cesse de se racon­ter elle-même, de se revivre elle-même. Par plai­sir sans doute, non moins par néces­si­té. Avoir été, c’est une condi­tion pour être. »

Lübeck, 1942

Il faut com­men­cer par un homme sans mer. Un bara­que­ment de la Bal­tique, un hiver alle­mand, des châ­lits super­po­sés, l’o­deur de laine mouillée et de tabac gris. L’O­flag X‑C de Lübeck est un camp de repré­sailles : on y regroupe les offi­ciers fran­çais jugés indo­ciles, les gaul­listes, les éva­dés repris. Par­mi eux, un pro­fes­seur d’his­toire de qua­rante ans, mas­sif, le front large, les yeux clairs, qui passe pour un homme calme. Il s’ap­pelle Fer­nand Brau­del. Chaque jour, sur des cahiers d’é­co­lier que la cen­sure du camp laisse pas­ser, il écrit une mer.

Il l’é­crit sans archives, sans biblio­thèque, sans notes. Tout ce qu’il a lu pen­dant quinze ans — les liasses de Siman­cas, les registres de Raguse, les cor­res­pon­dances consu­laires de Venise, les livres de bord mar­seillais, les comptes des ban­quiers génois — tout cela est res­té de l’autre côté du front, dans des caisses, dans des fiches, dans des kilo­mètres de micro­film. Il ne lui reste que sa mémoire, et cette mémoire est un conti­nent. Des codé­te­nus l’en­tendent par­ler le soir, dans l’u­ni­ver­si­té impro­vi­sée du camp dont il est deve­nu le rec­teur : il fait cours sur les galères, sur le prix du blé sici­lien, sur les routes de la laine cas­tillane, et les hommes qui l’é­coutent, pri­son­niers d’un pays plat et gris, voient pas­ser des voiles.

Les cahiers partent par la poste des camps vers Paris, adres­sés à Lucien Febvre, qui les lit, les annote, les range. Il y en aura des dizaines. Quand la guerre finit, l’es­sen­tiel d’un livre de plus de mille pages existe déjà, écrit de tête, au nord de l’Eu­rope, par un homme que quatre années de cap­ti­vi­té sépa­raient de son sujet. Brau­del dira plus tard que cette dis­tance fut sa chance : pri­vé de l’é­vé­ne­ment, cou­pé des nou­velles, réduit à un temps immo­bile qui res­sem­blait à celui des struc­tures qu’il vou­lait décrire, il avait fini par pen­ser comme sa mer. Lente, pro­fonde, indif­fé­rente aux vagues de surface.

C’est de là qu’il faut par­tir pour com­prendre ce que fut l’in­ven­tion brau­dé­lienne : non pas d’a­bord une théo­rie, mais une expé­rience du temps. Le temps long ne fut pas trou­vé dans un sémi­naire. Il fut éprou­vé dans un camp, comme une dis­ci­pline de survie.

La Meuse avant la mer

Rien ne des­ti­nait cet homme à la Médi­ter­ra­née. Brau­del naît le 24 août 1902 à Lumé­ville-en-Ornois, un vil­lage de la Meuse, dans la mai­son de sa grand-mère pater­nelle. Une enfance de cam­pagne lor­raine : le cal­caire, les ver­gers, les hivers longs, une France de l’Est pay­sanne et fru­gale dont il gar­de­ra toute sa vie les gestes et les pré­fé­rences. Son père, ins­ti­tu­teur deve­nu pro­fes­seur de mathé­ma­tiques, enseigne en région pari­sienne ; l’en­fant gran­dit entre le vil­lage et la ban­lieue, bon élève, doué pour les chiffres autant que pour les textes.

Ce point de départ n’est pas un détail bio­gra­phique. Brau­del a tou­jours reven­di­qué cette ori­gine conti­nen­tale, ter­rienne, comme une clef de son regard. L’homme qui allait consa­crer sa vie à une mer était un homme de l’in­té­rieur, un fils de pla­teau, et il regar­de­rait la Médi­ter­ra­née comme on regarde ce qu’on n’a pas reçu en héri­tage : avec l’a­vi­di­té de l’é­tran­ger. Les rive­rains ne voient plus leur mer ; lui la ver­rait tou­jours pour la pre­mière fois. Il y a chez les grands his­to­riens de la Médi­ter­ra­née une lignée d’hommes du Nord — et l’on songe, plus tard, à ce que Pre­drag Mat­ve­je­vić écri­ra depuis une autre rive : que la Médi­ter­ra­née se décrit mieux depuis ses marges que depuis son centre.

Études au lycée Vol­taire, puis la Sor­bonne, où l’his­toire qu’on enseigne alors est celle des trai­tés, des chan­cel­le­ries et des batailles — l’his­toire dite his­to­ri­sante, posi­ti­viste, fille de Sei­gno­bos, qui découpe le pas­sé en évé­ne­ments comme un bou­cher découpe une car­casse. Le jeune Brau­del s’y plie, passe l’a­gré­ga­tion d’his­toire en 1923, à vingt ans, par­mi les plus jeunes de sa géné­ra­tion. On lui attri­bue un poste. Le hasard admi­nis­tra­tif, qui est par­fois le vrai maître des voca­tions, l’en­voie de l’autre côté de la mer : en Algérie.

Alger, 1923

Il faut ima­gi­ner la tra­ver­sée. Un paque­bot des lignes de Mar­seille, trente heures de mer, et un matin, la baie d’Al­ger qui s’ouvre, blanche, éta­gée, avec ses ter­rasses et ses pal­miers pous­sié­reux. Brau­del a racon­té cet éblouis­se­ment à plu­sieurs reprises, et tou­jours avec la même pré­ci­sion : ce n’est pas seule­ment la lumière qui le sai­sit, c’est le point de vue. Pour la pre­mière fois, il voit la Médi­ter­ra­née depuis le sud. La France est deve­nue une rive d’en face. L’Eu­rope, vue d’Al­ger, n’est plus le centre du monde mais un lit­to­ral par­mi d’autres, une bor­dure septentrionale.

Ce ren­ver­se­ment optique déci­de­ra de tout. Brau­del enseigne au lycée de Constan­tine, puis au grand lycée d’Al­ger, où il res­te­ra jus­qu’en 1932. Neuf ans de rive sud. Il fait cours à des lycéens, cor­rige des copies, mais il fait sur­tout autre chose : il regarde. Il voyage dans l’in­té­rieur, découvre le Saha­ra — et l’on pense à Fro­men­tin remon­tant vers Laghouat, car­net en main, quatre-vingts ans plus tôt —, il com­prend phy­si­que­ment que la mer n’est pas une fron­tière mais un cou­loir, que le désert est une seconde Médi­ter­ra­née de sable avec ses ports, ses cara­vanes, ses îles d’oa­sis. L’i­dée qui struc­tu­re­ra son grand livre — la Médi­ter­ra­née comme espace-mou­ve­ment, débor­dant lar­ge­ment ses rivages, aspi­rant vers elle le Saha­ra, l’Eu­rope conti­nen­tale, l’At­lan­tique ibé­rique — naît là, dans ces années algé­riennes dont il par­le­ra tou­jours comme d’une seconde naissance.

C’est là aus­si qu’il choi­sit son sujet de thèse. Un sujet sage, conforme à l’é­cole : la poli­tique médi­ter­ra­néenne de Phi­lippe II, roi d’Es­pagne de 1556 à 1598. De la diplo­ma­tie, des dépêches d’am­bas­sa­deurs, un sou­ve­rain, un règne. Pen­dant les étés, il com­mence à cou­rir les archives : Siman­cas d’a­bord, la for­te­resse cas­tillane où dorment les papiers de la monar­chie espa­gnole, puis Gênes, Flo­rence, Palerme, Venise, Raguse, Mar­seille. Il y déploie une éner­gie de mois­son­neur. À Siman­cas, il s’a­vise qu’une camé­ra de ciné­ma ache­tée d’oc­ca­sion peut pho­to­gra­phier les docu­ments bien plus vite que la main ne les copie : il filme jus­qu’à deux ou trois mille pièces par jour, invente pour son usage propre le micro­film avant la lettre, rentre à Alger avec des bobines qu’il pro­jette le soir sur un mur. Les archi­vistes espa­gnols regardent avec per­plexi­té ce Fran­çais qui tourne des films dans leurs dépôts. Lui accu­mule. Il ne le sait pas encore, mais il consti­tue la mémoire arti­fi­cielle qui, détruite ou inac­ces­sible dix ans plus tard, aura eu le temps de deve­nir une mémoire vivante — celle qui écri­ra le livre en captivité.

Le sujet renversé

Dans l’his­toire des livres, il y a des phrases qui valent des for­tunes. Celle-ci tient en une ligne. Brau­del cor­res­pond depuis Alger avec Lucien Febvre, qui anime alors, avec Marc Bloch, une revue inso­lente fon­dée à Stras­bourg en 1929 : les Annales d’his­toire éco­no­mique et sociale. Les deux hommes y mènent la guerre contre l’his­toire évé­ne­men­tielle, plai­dant pour une his­toire des éco­no­mies, des socié­tés, des men­ta­li­tés, une his­toire qui pose des pro­blèmes au lieu de racon­ter des règnes. Brau­del leur sou­met son sujet : Phi­lippe II et la Médi­ter­ra­née. Et Febvre, en sub­stance, lui répond : pour­quoi ne pas retour­ner la pro­po­si­tion ? La Médi­ter­ra­née et Phi­lippe II — voi­là le vrai sujet, autre­ment vaste.

Le ren­ver­se­ment paraît ano­din. Il est coper­ni­cien. Dans la pre­mière for­mule, la mer est un décor : le théâtre où s’exerce la poli­tique d’un roi. Dans la seconde, elle devient le per­son­nage prin­ci­pal, et le roi, si puis­sant fût-il, un épi­sode. L’his­toire cesse d’être ce qui arrive aux sou­ve­rains ; elle devient ce qui arrive à un espace, à des popu­la­tions, à des routes, à des prix, à des cli­mats — et les sou­ve­rains passent là-des­sus comme des ombres pres­sées. Brau­del met­tra vingt ans à tirer toutes les consé­quences de cette inver­sion. Mais la déci­sion est prise dès la fin des années vingt : le héros du livre sera une mer.

Il faut mesu­rer ce que ce choix avait d’i­nouï. Per­sonne, alors, n’é­cri­vait l’his­toire d’un espace. On écri­vait l’his­toire des nations, des ins­ti­tu­tions, des grands hommes. La géo­gra­phie exis­tait, puis­sante — l’é­cole de Vidal de La Blache avait for­mé des géné­ra­tions à la lec­ture des pay­sages —, mais elle res­tait une dis­ci­pline sœur, can­ton­née au tableau ini­tial, ce cha­pitre pre­mier que les thèses d’his­toire expé­diaient poli­ment avant d’en­trer dans le vif. Brau­del décide que le tableau sera le vif. Que la géo­gra­phie n’est pas le cadre de l’his­toire mais son étage le plus pro­fond, le plus lent, le plus déterminant.

Le détour brésilien

En 1932, Brau­del rentre en métro­pole, enseigne dans des lycées pari­siens, épouse Paule Pra­del, une ancienne élève d’Al­ger qui sera toute sa vie sa pre­mière lec­trice. Puis, en 1935, nou­veau départ, et le plus inat­ten­du : le Bré­sil. L’u­ni­ver­si­té de São Pau­lo vient d’être fon­dée, et le gou­ver­ne­ment de l’É­tat recrute en France une mis­sion de jeunes pro­fes­seurs pour la doter en sciences humaines. Brau­del y enseigne l’his­toire de la civi­li­sa­tion ; dans le même contin­gent, un débu­tant nom­mé Claude Lévi-Strauss enseigne la socio­lo­gie et com­mence à s’é­chap­per vers le Mato Grosso.

Trois années bré­si­liennes, cou­pées de retours en Europe. Brau­del dira que le Bré­sil fut son second grand maître après l’Al­gé­rie. Ce pays immense, jeune, où l’his­toire colo­niale est encore à fleur de sol, où les cycles éco­no­miques — le sucre, l’or, le café — se lisent dans le pay­sage comme des strates géo­lo­giques, lui offre un labo­ra­toire à ciel ouvert. Il y véri­fie ce qu’il pres­sen­tait : que les éco­no­mies ont des res­pi­ra­tions sécu­laires, que l’es­pace com­mande, que les dis­tances sont des acteurs his­to­riques. La Médi­ter­ra­née, vue depuis l’At­lan­tique sud, achève de se déna­tio­na­li­ser dans son esprit : elle devient un cas par­ti­cu­lier — le plus beau — d’une caté­go­rie plus vaste, celle des mondes orga­ni­sés par une mer.

Le retour de 1937 appar­tient à la légende des Annales. Sur le paque­bot qui le ramène du Bré­sil, Brau­del retrouve Lucien Febvre, qui rentre d’une tour­née de confé­rences en Amé­rique du Sud. Vingt jours de tra­ver­sée. Les deux hommes, qui ne se connais­saient que par lettres, passent le voyage sur le pont, à par­ler. Quand le navire touche l’Eu­rope, Febvre a adop­té Brau­del — il l’ap­pel­le­ra son fils plus que son dis­ciple — et Brau­del a trou­vé sa famille intel­lec­tuelle. Il est nom­mé cette année-là à l’É­cole pra­tique des hautes études. Le livre, lui, est tou­jours en chan­tier : des mil­liers de fiches, des bobines de film, un plan encore clas­sique. Il fau­dra la catas­trophe pour lui don­ner sa forme.

Écrire sans bibliothèque

Mobi­li­sé en 1939 comme lieu­te­nant, Brau­del est cap­tu­ré en juin 1940, pen­dant la débâcle, non loin de cette Meuse où il était né — l’his­toire a de ces géo­gra­phies iro­niques. Com­mence alors le grand para­doxe de sa vie : les cinq années qui auraient dû détruire son œuvre la font naître.

Au camp de Mayence d’a­bord, puis à Lübeck à par­tir de 1942, il orga­nise sa sur­vie men­tale autour de l’é­cri­ture. Les condi­tions maté­rielles sont celles qu’on ima­gine : le froid, la faim rela­tive, la pro­mis­cui­té, l’hu­mi­lia­tion lente de la cap­ti­vi­té. Contre cela, Brau­del dis­pose de deux armes. Sa mémoire, d’a­bord, qui est pro­di­gieuse — il a tant lu, tant copié, tant fil­mé, tant pro­je­té sur les murs d’Al­ger, que les archives de la Médi­ter­ra­née sont en lui, avec leurs cotes, leurs chiffres, leurs dates. Et le temps, ensuite : ce temps vide, immo­bile, sans nou­velles fiables, qui rend fou tant de pri­son­niers, il choi­sit de l’ha­bi­ter comme une ressource.

Il écrit au crayon, sur des cahiers d’é­co­lier. Le soir, il donne des cours à ses cama­rades dans l’u­ni­ver­si­té du camp ; on a des témoi­gnages d’of­fi­ciers qui se sou­ve­naient, des décen­nies plus tard, d’a­voir vu la Médi­ter­ra­née entière tenir dans un bara­que­ment de la Bal­tique. Les cahiers rem­plis partent pour Paris par la poste des pri­son­niers, et Febvre accuse récep­tion, encou­rage, dis­cute. Cette cor­res­pon­dance est l’une des plus émou­vantes de l’his­toire du métier : un maître res­té en zone occu­pée, un dis­ciple cap­tif, et entre eux, fran­chis­sant les cen­sures, un livre qui grossit.

Brau­del a réflé­chi lui-même à ce que la cap­ti­vi­té fit à son écri­ture. Cou­pé de l’é­vé­ne­ment — les nou­velles du camp sont rares, défor­mées, déses­pé­rantes —, il apprend à le tenir à dis­tance, à ne pas croire ce que crient les jours. Se réfu­gier dans le temps long, dans les mou­ve­ments presque immuables de l’his­toire pro­fonde, ce fut d’a­bord, dit-il, une manière de ne pas subir 1940, 1941, 1942 : puisque la sur­face du monde n’an­non­çait que défaites, il fal­lait des­cendre là où les défaites ne comptent plus. La longue durée fut une théo­rie du savoir, mais elle fut d’a­bord une conso­la­tion d’homme enfer­mé. Peu de concepts his­to­rio­gra­phiques ont une ori­gine aus­si charnelle.

1949 : l’ar­chi­tec­ture des trois temps

Ren­tré en 1945, Brau­del remet son manus­crit en chan­tier, retrouve ses fiches, véri­fie, com­plète. Il sou­tient sa thèse en Sor­bonne le 1er mars 1947, devant un jury qui sent bien qu’il se passe quelque chose d’a­nor­mal : la thèse fait le volume de quatre thèses, et elle ne res­semble à rien de connu. En 1949, Armand Colin publie l’ou­vrage sous son titre défi­ni­tif : La Médi­ter­ra­née et le monde médi­ter­ra­néen à l’é­poque de Phi­lippe II. Plus de mille pages. En tête, une pré­face qui com­mence par un aveu que l’his­toire uni­ver­si­taire ne se per­met­tait jamais : « J’ai pas­sion­né­ment aimé la Médi­ter­ra­née ». Un livre savant qui s’ouvre sur une décla­ra­tion d’a­mour — le ton est don­né, et il est neuf.

Mais la vraie révo­lu­tion est dans le plan. Le livre est bâti en trois par­ties, qui sont trois vitesses du temps, trois étages super­po­sés d’une même réalité.

Au rez-de-chaus­sée, le plus pro­fond : La part du milieu. Une his­toire qua­si immo­bile, celle de l’homme dans ses rap­ports avec le sol, le cli­mat, le relief. Les mon­tagnes et leurs réser­voirs d’hommes pauvres, les plaines conquises sur les marais, les pénin­sules, les îles, les routes de terre et de mer, les sai­sons de la navi­ga­tion, les dis­tances. Cette his­toire-là se mesure en siècles, par­fois en mil­lé­naires ; elle bouge si len­te­ment qu’elle paraît hors du temps, et pour­tant elle com­mande tout : ce que mangent les hommes, où ils s’ins­tallent, quand ils naviguent, com­ment ils meurent.

Au pre­mier étage, une his­toire len­te­ment ryth­mée : celle des éco­no­mies, des socié­tés, des civi­li­sa­tions, des empires. Les cycles du blé et de l’argent, la mon­tée et le reflux des routes com­mer­ciales, la démo­gra­phie, les prix, la lente riva­li­té des deux mas­to­dontes poli­tiques du siècle, l’Es­pagne des Habs­bourg et la Tur­quie des Otto­mans. C’est le temps des conjonc­tures, qui se compte en décen­nies et en géné­ra­tions : une houle, par rap­port à la masse presque immo­bile des profondeurs.

Au der­nier étage enfin, l’his­toire tra­di­tion­nelle : les évé­ne­ments, les batailles, les trai­tés, les hommes illustres. Brau­del lui réserve la troi­sième par­tie, et il ne cache pas dans quel esprit : cette his­toire de sur­face est la plus pas­sion­nante, la plus riche en huma­ni­té, et la plus trom­peuse. Les évé­ne­ments sont pour lui des feux brefs, une agi­ta­tion d’é­cume sur des vagues de fond qui les portent et qu’ils n’ex­pliquent pas. On les raconte parce qu’ils brillent ; on aurait tort de croire qu’ils éclairent.

Cette archi­tec­ture n’é­tait pas seule­ment une trou­vaille de com­po­si­tion. Elle pro­po­sait une onto­lo­gie du temps his­to­rique : l’i­dée que le temps n’est pas un, mais mul­tiple ; que dans une même année 1571 coexistent des durées dif­fé­rentes — le geste mil­lé­naire du pay­san cala­brais qui mois­sonne, la lente décrue du com­merce véni­tien, et le fra­cas d’une bataille navale à Lépante. L’his­to­rien, disait Brau­del, doit apprendre à entendre ces temps ensemble, comme un accord, et non suc­ces­si­ve­ment, comme un récit. Toute son œuvre tient dans cette exi­gence polyphonique.

Lépante, ou la bataille rétrogradée

Rien ne montre mieux la méthode que le trai­te­ment infli­gé aux gloires de l’his­toire tra­di­tion­nelle. Pre­nons Lépante, 7 octobre 1571 : la flotte de la Sainte Ligue écrase la flotte otto­mane à l’en­trée du golfe de Patras, trente mille morts en une après-midi, la chré­tien­té en liesse, Cer­van­tès y laisse l’u­sage d’une main et en tire­ra une fier­té d’é­cri­vain. Voi­là, par excel­lence, l’é­vé­ne­ment : daté, san­glant, éclatant.

Brau­del le raconte — il raconte admi­ra­ble­ment, on l’ou­blie trop —, mais il le pèse ensuite, et le ver­dict tombe : vic­toire sans len­de­main. L’an­née sui­vante, la flotte turque est recons­truite ; dix ans plus tard, l’Es­pagne et la Tur­quie, épui­sées, se détournent l’une de l’autre, aspi­rées par d’autres théâtres, l’At­lan­tique pour l’une, la Perse pour l’autre. La grande his­toire de la Médi­ter­ra­née de la fin du siècle n’est pas dans le fra­cas de Lépante : elle est dans le dépla­ce­ment lent du centre de gra­vi­té du monde vers l’o­céan, dans l’ar­ri­vée des blés nor­diques et des navires anglais et hol­lan­dais en Médi­ter­ra­née, dans la crise silen­cieuse qui fait de la mer inté­rieure, vers 1600, une mer en train de deve­nir pro­vin­ciale. L’é­vé­ne­ment le plus célèbre du siècle est ain­si rétro­gra­dé au rang de péri­pé­tie brillante sur fond de muta­tion qui, elle, ne fit jamais la une de rien.

Et le livre s’a­chève sur une pro­vo­ca­tion du même ordre : la mort de Phi­lippe II, en sep­tembre 1598, dans son palais-monas­tère de l’Es­co­rial. Le roi le plus puis­sant du monde meurt len­te­ment, sain­te­ment, au milieu de ses reliques. Toute autre thèse aurait fait de cette mort son point d’orgue. Brau­del, lui, conclut que cette fin de règne, évé­ne­ment consi­dé­rable pour l’Es­pagne, n’est pas un grand évé­ne­ment de l’his­toire médi­ter­ra­néenne : la mer, ses routes, ses pay­sans, ses mar­chands conti­nuent comme si de rien n’é­tait. Le roi qui don­nait son nom au livre sort par une porte déro­bée. On a rare­ment congé­dié un sou­ve­rain avec une poli­tesse aus­si cruelle.

1958 : la longue durée devient un manifeste

Le livre de 1949 pra­ti­quait le temps long ; il res­tait à le théo­ri­ser. Ce fut chose faite en 1958, dans un article des Annales deve­nu l’un des textes les plus cités des sciences humaines du XXe siècle : « His­toire et sciences sociales : la longue durée ». Le contexte importe. Les années cin­quante voient mon­ter en puis­sance des dis­ci­plines conqué­rantes — l’é­co­no­mie quan­ti­ta­tive, la socio­lo­gie, et sur­tout l’an­thro­po­lo­gie struc­tu­rale de Lévi-Strauss, l’an­cien col­lègue de São Pau­lo, qui étu­die des sys­tèmes de paren­té et des mythes comme des struc­tures hors du temps. L’his­toire, dis­ci­pline vieillie, semble mena­cée de se faire tailler son empire.

La réponse de Brau­del est un chef-d’œuvre de stra­té­gie intel­lec­tuelle. Au lieu de défendre l’his­toire-récit contre les sciences sociales, il offre à toutes les sciences de l’homme un ter­rain com­mun : la durée. Toutes, dit-il en sub­stance, tra­vaillent sur du temps, qu’elles le sachent ou non ; même les struc­tures pré­ten­du­ment immo­biles des anthro­po­logues sont des réa­li­tés de très longue durée, qui se sont for­mées et qui se défe­ront. L’his­toire, loin d’être la dis­ci­pline du seul évé­ne­ment, est celle qui sait manier toutes les durées à la fois — et c’est pour­quoi elle peut ser­vir de langue com­mune aux sciences sociales, plu­tôt que de pro­vince annexée.

L’ar­ticle fixe le voca­bu­laire qui fera for­tune : l’é­vé­ne­men­tiel, la conjonc­ture, la struc­ture ; le temps court, « la plus capri­cieuse, la plus trom­peuse des durées » ; et cette longue durée dont il fait à la fois un objet et une ascèse. Car c’est bien d’une ascèse qu’il s’a­git : apprendre à pen­ser contre le jour­nal, contre la chro­nique, contre notre appé­tit natu­rel pour le dra­ma­tique. Le temps long ne se donne pas ; il se conquiert sur la pente de l’es­prit, qui va spon­ta­né­ment à l’écume.

La véri­té du livre

On parle tou­jours de la théo­rie ; il fau­drait par­ler davan­tage du regard. Car La Médi­ter­ra­née n’est pas un trai­té, c’est une des­crip­tion du monde, et l’une des plus amples jamais ten­tées. Rou­vrir la pre­mière par­tie, c’est retrou­ver un plai­sir de lec­ture qui doit peu aux concepts et beau­coup à une prose d’é­cri­vain — nour­rie de géo­graphes, de voya­geurs, de roman­ciers, et ser­vie par un sens du détail concret qui rap­pelle les meilleurs récits de voyage.

Brau­del com­mence par les mon­tagnes, et c’est déjà un ren­ver­se­ment : la Médi­ter­ra­née des cartes pos­tales est un rivage, la sienne est d’a­bord une cou­ronne de reliefs. Atlas, sier­ras ibé­riques, Apen­nin, Alpes dina­riques, Tau­rus, mon­tagnes du Liban : par­tout, sur­plom­bant les eaux tièdes, un monde ver­ti­cal, pauvre, archaïque, fabrique inépui­sable d’hommes. Les mon­tagnes sont les réser­voirs démo­gra­phiques de la mer : elles déversent vers les plaines et les villes leurs ber­gers, leurs col­por­teurs, leurs sol­dats, leurs nour­rices, leurs ban­dits. Le mon­ta­gnard des­cend, se loue, se bat, revient ou ne revient pas. Sans cette res­pi­ra­tion ver­ti­cale, rien ne s’ex­plique : ni les armées, ni les grands tra­vaux, ni le peu­ple­ment des plaines.

Car les plaines, autre para­doxe, sont des conquêtes tar­dives. Maré­ca­geuses, palu­déennes, dan­ge­reuses, elles ont dû être gagnées mètre par mètre, drai­nées, assai­nies, plan­tées — tra­vail de siècles, œuvre de capi­taux et de cor­vées, que le livre suit dans la plaine du Pô, dans la Mitid­ja algé­roise, dans les cam­pagnes de Valence. La richesse médi­ter­ra­néenne est une richesse construite, arra­chée, tou­jours révo­cable. Puis viennent les îles, mondes à part, conser­va­toires et car­re­fours à la fois, archaïques par leur iso­le­ment et cos­mo­po­lites par leurs ports ; les pénin­sules, qui sont comme des conti­nents minia­tures ; et la mer elle-même, qui n’est pas une mais plu­rielle — un cha­pe­let de bas­sins que relient des détroits, cha­cun avec ses vents, ses sai­sons, ses peurs.

Et sur tout cela, le mou­ve­ment. La plus grande beau­té du livre est sans doute là : cette Médi­ter­ra­née n’est jamais un pay­sage, tou­jours une cir­cu­la­tion. Routes de mer et routes de terre, cabo­tage obs­ti­né des petites barques qui font vivre les côtes, cara­vanes qui cousent la mer au désert et pro­longent Alexan­drie jus­qu’à Ispa­han, mule­tiers des Alpes, foires, relais, cara­van­sé­rails — le lec­teur de ce blog recon­naî­tra là un monde fami­lier. Les villes enfin, reines de l’es­pace : Venise, Gênes, Raguse, Istan­bul, Alger la cor­saire, Séville l’at­lan­tique, cha­cune tenant un réseau comme une arai­gnée sa toile. La dis­tance est le per­son­nage secret de toutes ces pages : Brau­del cal­cule sans cesse des durées de tra­jet, des vitesses de nou­velles, des retards de cour­riers. L’es­pace du XVIe siècle se mesure en semaines, et cette len­teur n’est pas une anec­dote — elle est la tex­ture même de la vie, ce qui fait qu’un empire s’es­souffle à se gou­ver­ner et qu’une flotte arrive tou­jours trop tard.

Un mot encore sur la matière humaine de ces pages. On a accu­sé cette his­toire d’é­cra­ser les hommes sous les struc­tures ; c’est mal la lire. Elle est pleine d’hommes — mais d’hommes sans nom. Le ber­ger trans­hu­mant, le rameur de galère, le mar­chand juif chas­sé d’Es­pagne qui recom­mence à Salo­nique ou à Raguse, le morisque expul­sé, le rené­gat qui refait sa vie à Alger, le pay­san endet­té, l’é­mi­grant : tout un peuple ano­nyme cir­cule dans le livre, et c’est pour lui, au fond, que la longue durée a été inven­tée. L’his­toire évé­ne­men­tielle ne connais­sait que ceux qui signent. Le temps long est la seule durée où les sans-archives laissent une trace : dans les prix, dans les routes, dans les pay­sages, dans les tech­niques. Il y a une jus­tice du temps long, et elle n’est pas la moindre rai­son de son succès.

Une prose de plein vent

Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ce qu’on néglige tou­jours chez les his­to­riens : la phrase. Car si La Médi­ter­ra­née a conquis des lec­teurs bien au-delà du métier, ce n’est pas seule­ment par la force de sa thèse — c’est parce que le livre est écrit, au sens plein, par un écri­vain qui s’i­gno­rait à peine.

La prose de Brau­del a des traits recon­nais­sables entre mille. D’a­bord le concret : il ne parle jamais du com­merce sans nom­mer les mar­chan­dises — le blé, le sel, le poivre, les cuirs, la soude, les draps —, jamais des routes sans don­ner les étapes, jamais des navires sans leur ton­nage. Cette maté­ria­li­té obs­ti­née, héri­tée des géo­graphes et des éco­no­mistes, pro­duit un effet lit­té­raire puis­sant : le pas­sé cesse d’être une idée, il retrouve du poids, de l’o­deur, du grain. Ensuite le mou­ve­ment : ses phrases avancent volon­tiers par accu­mu­la­tions, par vagues suc­ces­sives, imi­tant sans le vou­loir la houle qu’elles décrivent ; il aime les énu­mé­ra­tions qui donnent le ver­tige de l’in­ven­taire, les cas­cades de noms de lieux qui sont déjà des voyages. Enfin la pré­sence de l’au­teur : contre toutes les conve­nances du genre, Brau­del dit je, avoue ses pré­fé­rences, ses doutes, ses ten­dresses — pour les mon­ta­gnards, pour Raguse, pour les petites barques du cabo­tage. La science y perd peut-être en froi­deur ; le livre y gagne une cha­leur qui ne s’est pas refroi­die en trois quarts de siècle.

On a rap­pro­ché cette écri­ture de celle des roman­ciers, et Brau­del lui-même ne détes­tait pas la com­pa­rai­son : il admi­rait la lit­té­ra­ture, citait les voya­geurs, les mémo­ria­listes, les poètes, et tenait qu’un his­to­rien inca­pable d’in­té­res­ser était un his­to­rien incom­plet. De fait, sa Médi­ter­ra­née s’ap­pa­rente à ces grandes proses des­crip­tives qui débordent leur dis­ci­pline — celles des natu­ra­listes du XIXe siècle, celles des géo­graphes de plein vent. Elle a vieilli comme vieillissent les clas­siques : cer­taines de ses don­nées sont péri­mées, aucune de ses pages n’est morte. On peut la relire pour ses seules des­crip­tions comme on relit un récit de voyage, en sau­tant les courbes de prix, et c’est un des rares livres savants dont on puisse dire cela sans lui man­quer de respect.

Ce style était aus­si une poli­tique. Écrire l’his­toire pro­fonde exi­geait d’in­ven­ter une langue pour des phé­no­mènes sans témoins et sans dates — com­ment racon­ter la lente conquête d’une plaine, la dérive sécu­laire d’une route ? Le récit clas­sique, taillé pour les actions et les acteurs, n’y suf­fi­sait pas. Brau­del a bri­co­lé, avec le pré­sent de des­crip­tion, la méta­phore géo­lo­gique et marine, l’i­mage insis­tante des eaux pro­fondes et des sur­faces agi­tées, une rhé­to­rique du temps long qui a fait école jusque dans le jour­na­lisme. Chaque fois qu’un édi­to­ria­liste dis­tingue aujourd’­hui les ten­dances de fond et les remous de l’ac­tua­li­té, il parle brau­dé­lien sans le savoir, comme M. Jour­dain fai­sait de la prose.

Le patron et l’empire

Après 1949, Brau­del devient autre chose qu’un his­to­rien : une ins­ti­tu­tion. Élu au Col­lège de France dès 1949, il prend en 1956, à la mort de Febvre, la direc­tion des Annales et celle de la VIe sec­tion de l’É­cole pra­tique des hautes études, qu’il trans­for­me­ra en machine de guerre des sciences sociales — elle devien­dra l’É­cole des hautes études en sciences sociales. En 1962, il fonde la Mai­son des sciences de l’homme, bou­le­vard Ras­pail, pour loger sous un même toit his­to­riens, éco­no­mistes, socio­logues, anthro­po­logues. Pen­dant vingt ans, rien ne se fait dans les sciences humaines fran­çaises sans pas­ser par ce Lor­rain mas­sif que ses adver­saires com­parent à un monarque et ses fidèles à un patron de barque, atten­tif à son équipage.

Sous son règne, l’é­cole des Annales impose ses objets — les prix, les cli­mats, les popu­la­tions, les men­ta­li­tés — et forme la géné­ra­tion qui va occu­per le ter­rain : Le Roy Ladu­rie et son immense thèse sur les pay­sans du Lan­gue­doc, Duby, Le Goff, Fer­ro, tant d’autres. L’his­toire quan­ti­ta­tive triomphe, les ordi­na­teurs entrent aux archives, les courbes rem­placent les batailles. Brau­del lui-même pour­suit son œuvre propre avec la tri­lo­gie Civi­li­sa­tion maté­rielle, éco­no­mie et capi­ta­lisme (ache­vée en 1979), où il élar­git la méthode médi­ter­ra­néenne au monde entier, entre le XVe et le XVIIIe siècle. Il y super­pose de nou­veau trois étages : la vie maté­rielle, cette épais­seur des gestes quo­ti­diens — le pain, le riz, le maïs, les mai­sons, les cos­tumes, les outils — qui change à peine en trois siècles ; l’é­co­no­mie de mar­ché, ses bou­tiques, ses foires, ses bourses ; et tout en haut, le capi­ta­lisme, qu’il défi­nit à contre-cou­rant comme l’é­tage des grands pré­da­teurs, le domaine du mono­pole et du contre-mar­ché. De cette fresque sort aus­si le concept d’é­co­no­mie-monde, ces vastes espaces orga­ni­sés autour d’une ville domi­nante — Venise, Anvers, Gênes, Amster­dam, Londres —, que Wal­ler­stein sys­té­ma­ti­se­ra et que tant de géo­po­li­to­logues recycleront.

L’in­fluence déborde les fron­tières. Tra­duite en anglais au début des années soixante-dix, La Médi­ter­ra­née devient un livre-monde : les his­to­riens de l’o­céan Indien, de l’At­lan­tique, de la Bal­tique, de la mer de Chine se mettent à écrire des Médi­ter­ra­nées de sub­sti­tu­tion, et l’his­toire glo­bale d’au­jourd’­hui, celle des connexions et des cir­cu­la­tions, des­cend en droite ligne de ce livre écrit dans un camp de pri­son­niers. Il n’est pas jus­qu’aux roman­ciers et aux essayistes qui ne s’en emparent : une cer­taine manière contem­po­raine d’é­crire la mer — inven­taires, strates, temps emboî­tés — vient de lui autant que d’Homère.

Les revers du temps long

Aucune conquête intel­lec­tuelle ne reste sans contre-attaque, et celle-ci vint de par­tout — ce qui est, pour une œuvre, la meilleure preuve d’existence.

La pre­mière cri­tique visa la place des hommes. Une his­toire où le cli­mat, le relief et les prix com­mandent, où les indi­vi­dus passent comme des lucioles, ne risque-t-elle pas de deve­nir un déter­mi­nisme, une géo­gra­phie fata­liste où la liber­té humaine n’a plus de rôle ? Brau­del s’en est défen­du, avec plus ou moins de bon­heur : il plai­dait que la longue durée n’a­bo­lit pas la liber­té, qu’elle en des­sine seule­ment les limites — l’homme fait ce qu’il peut à l’in­té­rieur de ce que le monde lui per­met. Reste que sa Médi­ter­ra­née est une école de modes­tie, et que cer­tains lec­teurs, for­més à croire que les hommes font l’his­toire, sor­tirent du livre avec le sen­ti­ment d’une pri­son aux murs admi­rables. Le phi­lo­sophe Paul Ricoeur, qui consa­cra au livre des pages péné­trantes, fit remar­quer autre chose : que Brau­del, tout en congé­diant le récit, en avait écrit un, immense — celui du déclin d’une mer —, et que son vrai héros, la Médi­ter­ra­née, se com­por­tait dans le livre comme un per­son­nage de roman, avec sa jeu­nesse, son apo­gée et sa sor­tie de scène. Le contemp­teur de l’his­toire-récit avait com­po­sé, sans se l’a­vouer, le plus grand récit de sa génération.

La deuxième cri­tique fut tech­nique, et elle por­ta. Les trois étages du temps, si beaux sur le plan, com­mu­niquent mal dans le livre : on ne voit pas tou­jours com­ment la géo­gra­phie pro­fonde pro­duit les conjonc­tures, ni com­ment les conjonc­tures expliquent les évé­ne­ments. Chaque par­tie vit sa vie, et la troi­sième — l’his­toire évé­ne­men­tielle que Brau­del écri­vit par devoir, en s’ex­cu­sant presque — res­semble par endroits à ce qu’il com­bat­tait. L’his­to­rien amé­ri­cain J.H. Hex­ter, dans un essai res­té fameux, s’a­mu­sa de ce para­doxe : le livre jux­ta­pose les durées plus qu’il ne les arti­cule. Brau­del lui-même, avec la loyau­té bour­rue qui était la sienne, en conve­nait à moitié.

Puis vint la revanche de ce qu’on avait enter­ré. À la fin des années soixante-dix, Law­rence Stone diag­nos­ti­qua un retour du récit ; les micro-his­to­riens ita­liens — Ginz­burg en tête, avec son meu­nier friou­lan lec­teur de cos­mo­go­nies inter­dites — démon­trèrent qu’un seul homme obs­cur, sai­si dans les archives d’un pro­cès, pou­vait éclai­rer une époque autant qu’une courbe de prix ; l’his­toire des men­ta­li­tés glis­sa vers l’in­di­vi­duel, le bio­gra­phique revint, et jus­qu’à l’é­vé­ne­ment, réha­bi­li­té comme fait social total. La longue durée ces­sa d’être un dogme pour rede­ve­nir ce qu’elle aurait tou­jours dû être : un ins­tru­ment par­mi d’autres, une focale dans le sac du pho­to­graphe. On pour­rait dire que Brau­del a gagné en per­dant : plus per­sonne n’é­crit sous son auto­ri­té, mais plus per­sonne n’é­crit comme si les tem­po­ra­li­tés mul­tiples n’exis­taient pas. Même la bio­gra­phie la plus clas­sique doit aujourd’­hui rendre des comptes aux struc­tures ; même l’his­toire d’une bataille doit dire ce que la bataille doit aux blés, aux vents et aux mon­naies. Les concepts vrai­ment vic­to­rieux sont ceux qui deviennent invisibles.

Une der­nière réserve, plus tar­dive, mérite d’être dite ici, sur ce blog tour­né vers les rives orien­tales : la Médi­ter­ra­née de Brau­del, si ample soit-elle, reste vue majo­ri­tai­re­ment depuis le nord et l’ouest. Les archives otto­manes, alors peu acces­sibles, y pèsent moins que celles de Siman­cas ou de Venise ; l’is­lam y est pré­sent, mas­si­ve­ment, mais sou­vent à tra­vers les yeux des consuls et des espions chré­tiens. Brau­del en avait conscience et le regret­tait. Il fit d’ailleurs plus que le regret­ter : dès les années cin­quante, il encou­ra­gea et publia les tra­vaux de l’his­to­rien turc Ömer Lüt­fi Bar­kan sur les registres fis­caux otto­mans, pres­sen­tant que la moi­tié man­quante de son tableau dor­mait dans les archives d’Is­tan­bul ; la seconde édi­tion de 1966 inté­gra ce que ces recherches avaient déjà exhu­mé — recen­se­ments, prix, popu­la­tions de l’empire du Grand Sei­gneur — et rééqui­li­bra sen­si­ble­ment la balance. Il aimait à dire que la Médi­ter­ra­née du XVIe siècle vivait au rythme de ses deux empires comme un corps de ses deux pou­mons, et que l’his­to­rien futur, mieux armé que lui en langues orien­tales, écri­rait un jour le livre symé­trique du sien, vu d’Is­tan­bul. Les his­to­riens turcs, arabes, israé­liens qui ont depuis rou­vert le dos­sier — sur les registres d’Is­tan­bul, sur les tri­bu­naux du Caire, sur les docu­ments de la Geni­za pour les siècles anté­rieurs — n’ont pas ren­ver­sé le tableau : ils l’ont com­plé­té, et le plus sou­vent en brau­dé­liens, avec les outils du maître retour­nés vers les rives qu’il connais­sait le moins. Il y a une manière d’hom­mage dans cette correction.

L’I­den­ti­té de la France, et la fin

Les der­nières années de Brau­del furent celles d’un retour au pays natal. Après avoir don­né une mer au monde, le vieil homme entre­prit de faire pour la France ce qu’il avait fait pour la Médi­ter­ra­née : une his­toire par les pro­fon­deurs, com­men­çant par l’es­pace et les vil­lages, remon­tant vers les hommes, remet­tant l’é­vé­ne­ment à sa place. L’I­den­ti­té de la France, dont il ne put ache­ver que les pre­miers volumes, parut en 1986, quelques mois après sa mort. On y retrouve la manière — la géo­gra­phie d’a­bord, les routes, les pays minus­cules dont la France est la mosaïque, la démo­gra­phie, l’é­co­no­mie pay­sanne —, et quelque chose de plus tendre aus­si : le fils de Lumé­ville y règle sa dette envers la Lor­raine des ver­gers, envers ce monde rural englou­ti dont il savait qu’il avait été, des siècles durant, la vraie sub­stance du pays. Le théo­ri­cien du temps long finis­sait par où il avait com­men­cé : un vil­lage de la Meuse.

Les hon­neurs vinrent tard et en cor­tège. L’A­ca­dé­mie fran­çaise l’é­lit en 1984 — lui qui avait été refu­sé jadis à l’a­gré­ga­tion des grandes chaires pari­siennes, et dont la thèse avait paru mons­trueuse. Et puis il y eut Châ­teau­val­lon, en octobre 1985 : trois jour­nées de ren­contres orga­ni­sées autour de lui, près de Tou­lon, face à sa mer. Des his­to­riens du monde entier, des jour­na­listes, des camé­ras. Le vieil homme de quatre-vingt-trois ans y don­na une der­nière leçon publique, et le choix du sujet était un sou­rire : le siège de Tou­lon en 1707 — un évé­ne­ment, un vrai, avec canons et assauts, qu’il démon­ta pièce à pièce pour mon­trer tout ce qu’un évé­ne­ment char­rie de temps long, les routes des armées, les blés, la mer, les siècles accu­mu­lés der­rière une seule année. Le contemp­teur de l’é­vé­ne­men­tiel prou­vait, en guise d’a­dieu, qu’il aurait été le plus grand des his­to­riens-conteurs s’il n’a­vait choi­si d’être autre chose. Cinq semaines plus tard, le 27 novembre 1985, il mou­rait dans sa mai­son de Haute-Savoie, loin de toutes les mers, sa der­nière page de L’I­den­ti­té de la France res­tée en chantier.

Les vies du livre

Un mot enfin sur le des­tin maté­riel de l’ou­vrage, car les grands livres ont une bio­gra­phie, et celle de La Médi­ter­ra­née éclaire son auteur. L’é­di­tion de 1949 était un pavé aus­tère, mal impri­mé dans la pénu­rie d’a­près-guerre, tiré modes­te­ment ; elle mit des années à s’im­po­ser, por­tée par le bouche-à-oreille du métier plus que par le public. En 1966, Brau­del don­na une seconde édi­tion pro­fon­dé­ment rema­niée, en deux volumes, enri­chie de cartes, de gra­phiques et de vingt ans de tra­vaux — les siens et ceux de ses élèves. C’est cette ver­sion que nous lisons, et elle dit quelque chose d’es­sen­tiel de l’homme : à soixante-quatre ans, cou­vert de gloire, il avait réécrit son chef-d’œuvre comme un chan­tier tou­jours ouvert, ajou­tant, cor­ri­geant, dis­cu­tant ses propres thèses. Il tenait qu’un livre d’his­toire est un état pro­vi­soire du savoir, et il trai­ta le sien en consé­quence, sans piété.

Puis vint la tra­duc­tion anglaise, au début des années soixante-dix, dans la belle ver­sion de Siân Rey­nolds, et avec elle la seconde car­rière du livre : mon­diale, celle-là. Les his­to­riens anglo-saxons, qui culti­vaient d’autres tra­di­tions, décou­vrirent avec des sen­ti­ments mêlés ce monu­ment venu de France ; les comptes ren­dus furent des évé­ne­ments en soi, et le monde brau­dé­lien devint un objet d’é­tude, de fas­ci­na­tion et de contro­verse bien au-delà des études médi­ter­ra­néennes. Des revues por­tèrent son nom, des centres de recherche aus­si, de Bin­gham­ton à São Pau­lo — juste retour vers le Bré­sil des années d’apprentissage.

Le plus signi­fi­ca­tif est peut-être la pos­té­ri­té par contes­ta­tion. Quand deux his­to­riens d’Ox­ford, Per­egrine Hor­den et Nicho­las Pur­cell, publièrent en 2000 leur propre somme sur la mer inté­rieure, The Cor­rup­ting Sea, ils la conçurent expli­ci­te­ment comme une reprise du dos­sier brau­dé­lien : autre échelle — trois mil­lé­naires —, autre focale — les micro-régions, la frag­men­ta­tion, la connec­ti­vi­té —, mais même convic­tion que la Médi­ter­ra­née consti­tue un objet d’his­toire à part entière, et même ambi­tion de la sai­sir par ses struc­tures plu­tôt que par ses gloires. Un demi-siècle après sa paru­tion, le livre de 1949 res­tait le point de départ obli­gé, celui qu’on pro­longe ou qu’on conteste mais qu’on ne contourne pas. Il en va ain­si des œuvres fon­da­trices : elles ne sont pas dépas­sées, elles sont habi­tées — on y ajoute des étages, on en refait les cloi­sons, on ne quitte pas la maison.

Lire Brau­del depuis la rive

Reste la ques­tion qui inté­resse le voya­geur plus que l’u­ni­ver­si­taire : que fait-on de Brau­del aujourd’­hui, un livre à la main, sur un quai de Raguse deve­nue Dubrov­nik, dans une ruelle de Gala­ta, sur le port de Mahdia ?

D’a­bord ceci : on voit mieux. Brau­del est un cor­rec­teur d’op­tique. Il par­ta­geait avec les meilleurs écri­vains voya­geurs une convic­tion simple : que le monde visible est un texte, et que la plu­part des pas­sants le tra­versent sans le lire. Sa Médi­ter­ra­née est, entre autres choses, un manuel de déchif­fre­ment — le plus copieux jamais écrit pour cette mer. Le regard ordi­naire du voya­geur va aux monu­ments, c’est-à-dire aux évé­ne­ments pétri­fiés — cette mos­quée date d’un sul­tan, ce bas­tion d’un siège. Le regard brau­dé­lien va der­rière : à la ter­rasse culti­vée qui a deman­dé six siècles, au che­min mule­tier qui double la route côtière, à l’é­tal du mar­ché où le blé, l’huile et le pois­son séché conti­nuent une his­toire de trois mille ans. Il apprend à lire un pay­sage comme une archive et un menu comme un docu­ment. Qui­conque a pris l’ha­bi­tude de ce regard ne voyage plus jamais tout à fait pareil : les lieux cessent d’être des décors pour deve­nir des durées, et le pré­sent le plus banal — un fer­ry, un entre­pôt, une file de camions au débar­ca­dère — se met à res­sem­bler à ce qu’il est, le der­nier état d’un très vieux mouvement.

Ensuite, Brau­del a engen­dré une des­cen­dance lit­té­raire qui compte pour beau­coup dans la façon dont on écrit la mer inté­rieure. Quand Pre­drag Mat­ve­je­vić com­pose son Bré­viaire médi­ter­ra­néen — ce livre-inven­taire qui recense les ports, les vents, les phares, les mots de la mer comme on égrène un cha­pe­let —, c’est à une Médi­ter­ra­née brau­dé­lienne qu’il donne une forme poé­tique : une mer défi­nie par ses marges, ses cir­cu­la­tions et ses sédi­ments plu­tôt que par ses héros. Et lorsque Nico­las Bou­vier, tra­ver­sant l’A­na­to­lie dans sa Fiat sur­char­gée, note les prix des chambres, la vitesse des camions, l’é­tat des routes et la qua­li­té du thé selon les pro­vinces, il pra­tique sans le dire une géo­his­toire de poche : l’at­ten­tion aux struc­tures maté­rielles du voyage, aux durées cachées sous l’a­nec­dote. Le temps long a quit­té les thèses pour pas­ser dans les car­nets, et c’est sans doute la plus sûre de ses victoires.

Enfin, il y a l’u­sage intime. Nous vivons sous un régime d’é­cume : des nou­velles par mil­liers, des indi­gna­tions de soixante-douze heures, un pré­sent per­pé­tuel qui se prend pour de l’his­toire. Brau­del, lu aujourd’­hui, agit comme un contre­poi­son. Non qu’il invite au désen­ga­ge­ment — l’homme fut tout sauf indif­fé­rent à son siècle —, mais il rap­pelle qu’il existe plu­sieurs hor­loges, et que la plus bruyante est rare­ment la plus juste. Devant chaque effon­dre­ment annon­cé, chaque tour­nant déci­sif pro­cla­mé, le lec­teur de Brau­del a appris à deman­der : à quelle pro­fon­deur cela se passe-t-il ? Est-ce le vent, la houle, ou la marée ? La ques­tion ne dis­pense pas d’a­gir ; elle dis­pense de trem­bler à contretemps.

Le vieux pri­son­nier de Lübeck, qui écri­vait une mer pour ne pas entendre les com­mu­ni­qués, nous a légué exac­te­ment cela : une méthode pour tenir dans le vacarme. Sur les quais d’au­jourd’­hui, entre deux conte­neurs, la Médi­ter­ra­née conti­nue son tra­vail sécu­laire — mêler, trans­por­ter, user, recom­men­cer. Il suf­fit de res­ter un moment à regar­der l’eau contre la pierre du môle. Elle fai­sait ce bruit-là sous Phi­lippe II. Elle le fera encore quand nos évé­ne­ments seront deve­nus, à leur tour, de l’é­cume sèche au bas d’une page.

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Trois objets dans la pyra­mide de Khéops

Trois objets dans la pyra­mide de Khéops

Les reliques de Khéops

Trois objets dans la pyramide

Trois objets dans la pyra­mide de Khéops

Un cro­chet de cuivre, une boule de pierre, un frag­ment de cèdre : le seul butin jamais tiré de l’in­té­rieur de la Grande Pyra­mide. Récit d’une dis­per­sion qui va d’une nuit de 1872, à la bou­gie, jus­qu’à une boîte à cigares oubliée dans les réserves d’un musée écossais.


On ima­gine tou­jours l’in­té­rieur d’une pyra­mide comme un lieu plein. Les gra­vures roman­tiques nous ont habi­tués aux salles encom­brées d’or, aux coffres, aux sar­co­phages ruis­se­lants, aux amu­lettes semées sur le dal­lage. La réa­li­té de la pyra­mide de Khéops est d’une autre nature, et bien plus dif­fi­cile à admettre : c’est un immense volume de cal­caire qua­si­ment vide. Six mil­lions de tonnes de pierre mon­tées sur un peu moins de cent qua­rante mètres, le plus grand tom­beau jamais construit par une main humaine, et à l’in­té­rieur presque rien. Le sar­co­phage de gra­nit de la chambre du Roi est nu, ébré­ché, sans cou­vercle. Aucune momie. Aucun mobi­lier funé­raire. Aucune ins­crip­tion dans les salles prin­ci­pales. On y entre comme dans une caisse dont on aurait tout reti­ré, et l’on res­sort avec la sen­sa­tion curieuse d’a­voir visi­té une absence.

De cette masse close, en qua­rante-cinq siècles, il n’est sor­ti que trois objets. Non pas trois tré­sors — trois pau­vre­tés. Un petit cro­chet de cuivre ver­di, une boule de pierre dure grosse comme un poing d’en­fant, et un mor­ceau de bois de cèdre pas plus long que la main. On les appelle les reliques Dixon, du nom de l’in­gé­nieur qui les a extraites en 1872. Ce sont les seuls arte­facts jamais recueillis à l’in­té­rieur de la Grande Pyra­mide, et leur his­toire, depuis cette décou­verte, res­semble moins à une enquête archéo­lo­gique qu’à un roman d’ob­jets éga­rés : dis­per­sés le soir même de leur trou­vaille, per­dus, retrou­vés, reper­dus, et l’un d’eux exhu­mé pour de bon en 2020 d’une boîte à cigares mal clas­sée, à Aber­deen, dans le mau­vais tiroir d’un musée.

1872, à la bougie

Il faut se figu­rer la scène telle qu’elle a dû être. Wayn­man Dixon est un ingé­nieur bri­tan­nique, envoyé en Égypte pour des tra­vaux, et gagné par la fièvre pyra­mi­dale qui sai­sit alors une par­tie de la bonne socié­té vic­to­rienne. Cette fièvre a un foyer : l’as­tro­nome écos­sais Charles Piaz­zi Smyth, qui vient de pas­ser des mois à mesu­rer la pyra­mide sous toutes ses cou­tures, per­sua­dé d’y lire un sys­tème d’u­ni­tés révé­lé, une pro­phé­tie chif­frée, une géo­mé­trie divine cachée dans les pro­por­tions du monu­ment. On mesure alors la pyra­mide comme d’autres consultent les astres. Piaz­zi Smyth croit avoir iden­ti­fié dans le monu­ment une uni­té de lon­gueur sacrée, le « pouce pyra­mi­dal », d’où il tire des cal­culs sur l’his­toire du monde et l’a­ve­nir de l’hu­ma­ni­té ; il publie des volumes entiers de tableaux, de moyennes et de coïn­ci­dences numé­riques. Cette pyra­mi­do­lo­gie, aujourd’­hui ran­gée par­mi les curio­si­tés de l’es­prit vic­to­rien, n’é­tait pas une lubie mar­gi­nale : elle mobi­li­sait des ingé­nieurs, des astro­nomes, des pas­teurs, tout un monde sérieux per­sua­dé que la pierre gar­dait un mes­sage chif­fré. Dixon appar­tient à cette mou­vance ; c’est même pour véri­fier cer­taines mesures qu’il se trouve, en sep­tembre 1872, à l’in­té­rieur, dans la chambre dite « de la Reine ». Il faut rete­nir ce para­doxe : les trois seuls objets jamais tirés de la Grande Pyra­mide l’ont été non par un archéo­logue en quête du pas­sé, mais par un homme venu confir­mer une pro­phé­tie mathé­ma­tique. Il cher­chait des chiffres ; il a trou­vé des choses.

Cette chambre est une petite salle au cœur de la masse, plus bas et plus modeste que la chambre du Roi. Dixon y remarque, sur les parois nord et sud, des fis­sures qui n’ont l’air de rien. Un simple jeu dans le cal­caire. Mais l’homme est métho­dique : il glisse un fil de fer dans un joint de la maçon­ne­rie et sent que, der­rière, ça sonne creux. Il y a du vide. Avec l’aide de son ami le doc­teur James Grant — un méde­cin d’A­ber­deen ren­con­tré en Égypte, cama­rade d’ex­plo­ra­tion —, il attaque la paroi au ciseau. Sous les coups, la pierre cède et révèle l’en­trée d’un conduit étroit qui s’en­fonce dans le mur avant de remon­ter en biais vers le haut. Cher­chant symé­tri­que­ment sur la paroi oppo­sée, il en trouve un second. Deux conduits, un au nord, un au sud, murés depuis tou­jours, que per­sonne n’a­vait ouverts depuis que les ouvriers de Khéops avaient scel­lé la chambre.

Une bou­gie appro­chée de l’un des ori­fices vacille : il y a un cou­rant d’air. Dixon intro­duit une longue tige dans le boyau et fouille à l’a­veugle le gra­vier qui s’y est accu­mu­lé. Il en ramène trois choses. Un petit cro­chet de métal, une boule de pierre, et un frag­ment de bois qu’il décrit lui-même comme « sem­blable à du cèdre ». Trois objets dans le noir, au bout d’une baguette, tirés d’un conduit que nul n’a­vait rou­vert depuis l’An­cien Empire. On a peine à ima­gi­ner le silence de ce moment-là, et la lueur jaune de la flamme sur ces trois débris qui n’a­vaient l’air d’être rien.

La trou­vaille fait aus­si­tôt du bruit. La revue Nature la signale, un jour­nal illus­tré lon­do­nien la com­mente. Le ver­dict de l’é­poque est pru­dent et, au fond, juste : ces objets res­semblent à des ins­tru­ments de chan­tier, des « poids et mesures » des bâtis­seurs. La boule aurait ser­vi de masse ou de contre­poids, le cro­chet et la baguette auraient été des outils. Rien de mys­tique là-dedans, mal­gré le décor. Sim­ple­ment les affaires de tra­vail d’hommes qui mon­taient des blocs, oubliées ou tom­bées dans un conduit voi­ci quatre mille ans. Ce qui est ver­ti­gi­neux, ce n’est pas la valeur des objets — elle est nulle. C’est leur posi­tion. Ils gisaient dans un espace fer­mé depuis la construc­tion. S’ils sont ce qu’ils paraissent, ils forment une cap­sule invo­lon­taire du chan­tier lui-même, la trace directe des ouvriers, et non le rebut d’un pillard venu long­temps après.

Des conduits qui ne mènent nulle part

Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ces conduits, car c’est d’eux que dépend tout le sens de la décou­verte. On les appelle par com­mo­di­té « conduits d’aé­ra­tion », mais c’est un abus de lan­gage qui prête à sou­rire : ils n’aèrent rien du tout. Ceux de la chambre du Roi, plus haut, débouchent bien à l’air libre sur les faces de la pyra­mide. Ceux de la chambre de la Reine, eux, sont d’une autre espèce. Ils s’en­foncent dans la masse, montent en pente raide, et s’ar­rêtent. Ils ne res­sortent nulle part. Et sur­tout, à leur base, ils avaient été bou­chés, lais­sés invi­sibles der­rière la paroi lisse de la chambre. C’est pour­quoi per­sonne ne les avait jamais vus avant que Dixon ne perce le mur.

Cette par­ti­cu­la­ri­té change tout. Les grandes gale­ries de la pyra­mide ont été for­cées, tra­ver­sées, pillées dès l’An­ti­qui­té ; au IXᵉ siècle, le calife al-Ma’­mun aurait fait per­cer, à coups de feu et de vinaigre sur le cal­caire, un tun­nel qui rejoi­gnit les cou­loirs inté­rieurs et qui sert encore aujourd’­hui d’en­trée aux visi­teurs. La légende veut qu’il ait espé­ré des tré­sors et n’ait trou­vé qu’un sar­co­phage vide ; l’his­toire, plus pro­saïque, sug­gère que le tom­beau avait déjà été visi­té et vidé bien avant lui, sans doute au terme de l’An­cien Empire, quand l’au­to­ri­té royale s’ef­fon­dra et que les nécro­poles furent livrées aux pilleurs. Tout ce qui était acces­sible a donc été fouillé, vidé, retour­né, et l’on ne sau­ra jamais ce que la chambre du Roi conte­nait vrai­ment. Le vide de la Grande Pyra­mide n’est pas un vide d’o­ri­gine : c’est le vide lais­sé par qua­rante siècles de mains cupides. Mais les conduits de la chambre de la Reine, scel­lés à leurs deux extré­mi­tés, avaient échap­pé à cette longue pré­da­tion. Ce que Dixon en a tiré n’a­vait donc pu y être dépo­sé qu’au moment de la construc­tion, ou peu s’en faut. C’est ce qui donne à ces trois riens leur poids déme­su­ré : ils sont peut-être les seuls objets de la pyra­mide à n’a­voir jamais été tou­chés par une main d’in­trus, du jour où on a fer­mé la chambre jus­qu’au ciseau de l’in­gé­nieur victorien.

On sau­ra plus tard que ces conduits gar­daient d’autres sur­prises, et qu’ils n’a­vaient pas fini de résis­ter aux curieux — mais j’y viendrai.

La dis­per­sion

Ce qui arrive ensuite tient de la mal­adresse la plus ordi­naire, celle qui perd tant de choses. Au lieu de res­ter ensemble, les trois objets se séparent aus­si­tôt. Dixon garde pour lui la boule et le cro­chet. Grant emporte le mor­ceau de bois. On se par­tage le butin entre amis, sans y voir malice, comme on se par­ta­ge­rait des cailloux ramas­sés sur une plage. Per­sonne, sur le moment, ne se dit qu’il fau­drait tenir ces choses ensemble, les inven­to­rier, les confier à une ins­ti­tu­tion. Elles quittent l’É­gypte, fran­chissent la Médi­ter­ra­née, et se dis­solvent dans la vie pri­vée de deux familles britanniques.

Puis elles dis­pa­raissent des radars. Pen­dant près d’un siècle, plus per­sonne ne sait très bien où elles sont. Les éru­dits qui s’in­té­ressent à la Grande Pyra­mide en connaissent l’exis­tence par les articles de 1872, mais les objets eux-mêmes se sont éva­nouis dans des vitrines de salon, des car­tons de suc­ces­sion, des tiroirs. Il fau­dra, dans les années 1990, la téna­ci­té d’un cher­cheur — Robert Bau­val — pour retrou­ver leur trace et remettre la main sur la boule et le cro­chet. Ceux-là finissent par gagner le Bri­tish Museum, où ils sont aujourd’­hui conser­vés, cata­lo­gués, minus­cules et dis­crets par­mi des dizaines de mil­liers de pièces égyp­tiennes. On peut pas­ser devant sans les voir. Rien, à leur aspect, ne signale qu’ils viennent du cœur de la plus célèbre construc­tion de l’humanité.

Le mor­ceau de cèdre, lui, suit un autre che­min, et c’est le plus roma­nesque des trois. Grant était un fils d’A­ber­deen, diplô­mé de son uni­ver­si­té. À sa mort, en 1895, sa col­lec­tion égyp­tienne est léguée à cette uni­ver­si­té. Puis, en 1946, sa fille fait don au musée de l’é­ta­blis­se­ment d’un « frag­ment de cèdre de cinq pouces ». L’ob­jet entre ain­si dans les réserves d’une ins­ti­tu­tion du nord de l’É­cosse — et là, il se perd de nou­veau. Non pas volé, non pas éga­ré au sens strict : sim­ple­ment mal ran­gé. Enre­gis­tré, puis clas­sé au mau­vais endroit, il glisse hors de la mémoire du musée. Pen­dant plus de soixante-dix ans, l’un des trois seuls objets jamais sor­tis de la Grande Pyra­mide dort dans une réserve, à quelques kilo­mètres de la mer du Nord, sans que per­sonne sache qu’il est là.

Une boîte à cigares à Aberdeen

L’af­faire aurait pu en res­ter là indé­fi­ni­ment. Les réserves des musées sont des cime­tières patients, où som­meillent des objets dont plus per­sonne ne connaît la por­tée. Ce qui a rou­vert le dos­sier, c’est un tra­vail obs­cur et méri­toire entre tous : le réco­le­ment, cette véri­fi­ca­tion lente et fas­ti­dieuse par laquelle un musée reprend un à un les objets de ses col­lec­tions pour confron­ter ce qu’il pos­sède à ce que disent ses registres.

En 2020, c’est une conser­va­trice adjointe de l’u­ni­ver­si­té d’A­ber­deen, Abeer Ela­da­ny, qui s’at­telle à cette tâche ingrate. Née en Égypte, ayant tra­vaillé sur des chan­tiers de fouilles dans son pays, elle passe en revue des objets curieu­se­ment ran­gés dans les col­lec­tions asia­tiques du musée — ce qui, pour une égyp­to­logue de for­ma­tion, sonne déjà faux. Par­mi eux, une boîte à cigares. Sur le cou­vercle, un ancien dra­peau égyp­tien. À l’in­té­rieur, non pas un cèdre bien net, mais des frag­ments de bois : le mor­ceau s’é­tait bri­sé, avec le temps, en plu­sieurs éclats.

Elle relève les numé­ros d’in­ven­taire. Elle les recoupe avec les archives égyp­tiennes de l’u­ni­ver­si­té. Et là, tout se met en place d’un coup. Ce paquet de bois cas­sé, ran­gé par erreur avec l’A­sie, n’est autre que la relique Dixon dis­pa­rue depuis 1946 — le frag­ment de cèdre tiré du conduit de la chambre de la Reine près d’un siècle et demi plus tôt. Elle dira, en sub­stance, qu’une fois les numé­ros iden­ti­fiés, elle a su ins­tan­ta­né­ment de quoi il s’a­gis­sait, et que l’ob­jet avait été caché à la vue de tous, dans la mau­vaise collection.

Il y a là une leçon qui déborde l’a­nec­dote. On se repré­sente tou­jours les grandes retrou­vailles archéo­lo­giques comme des scènes de désert, de pelles et de pous­sière, de tombes for­cées. Celle-ci s’est jouée dans le calme d’une réserve écos­saise, entre un registre et une boîte à cigares, grâce à l’œil d’une conser­va­trice qui refu­sait de croire qu’un objet égyp­tien n’a­vait rien à faire au rayon de l’A­sie. L’ob­jet le plus impro­ba­ble­ment pré­cieux qui soit — un débris venu du ventre de la pyra­mide de Khéops — avait tra­ver­sé le XXᵉ siècle enfer­mé dans un conte­nant à cigares, sous un dra­peau. Il n’at­ten­dait que d’être regar­dé par la bonne personne.

Le para­doxe du cèdre

Si la relique per­due valait tant qu’on la retrouve, ce n’est pas seule­ment pour son par­cours. C’est parce que, seule des trois, elle est en matière orga­nique, et donc datable. La pierre et le cuivre ne se datent pas au car­bone 14 ; le bois, si. Retrou­ver le cèdre, c’é­tait retrou­ver la pos­si­bi­li­té de mettre une date sur l’un des objets de la Grande Pyra­mide. On l’a donc fait ana­ly­ser sans tarder.

Le résul­tat a désar­çon­né tout le monde. La data­tion situe le bois entre 3341 et 3094 avant notre ère. Or Khéops a régné aux alen­tours de 2600 avant notre ère. Le cèdre est donc plus vieux que sa pyra­mide de plu­sieurs siècles — cinq, peut-être davan­tage. L’ob­jet cen­sé témoi­gner de la construc­tion pré­cède la construc­tion de l’é­qui­valent d’une quin­zaine de géné­ra­tions. On s’at­ten­dait à une confir­ma­tion ; on a récol­té une énigme supplémentaire.

Les spé­cia­listes d’A­ber­deen ont avan­cé deux expli­ca­tions, qui ne s’ex­cluent pas. La pre­mière tient à l’arbre lui-même. Un cèdre peut vivre très vieux ; le cœur d’un tronc plu­sieurs fois cen­te­naire porte un bois for­mé long­temps avant que l’arbre ne soit abat­tu. Si le frag­ment pro­vient du centre d’un très vieux cèdre, sa date de for­ma­tion peut aisé­ment devan­cer de plu­sieurs siècles son emploi sur le chan­tier. La seconde expli­ca­tion est d’ordre éco­no­mique et cultu­relle. Le bois, en Égypte, était rare et cher. Le pays n’a pas de grandes forêts ; il n’a jamais eu de vrais cèdres. Ces arbres-là pous­saient au Levant, sur les pentes du Liban, et il fal­lait les faire venir par mer, à grands frais, comme un pro­duit de luxe. Un tel bois, une fois arri­vé, on ne le gas­pillait pas : on le gar­dait, on le réem­ployait, on le trans­met­tait. Il n’est pas absurde qu’un mor­ceau de cèdre impor­té ait ser­vi, réser­vé, recou­pé pen­dant des décen­nies avant d’é­chouer, un jour, dans un conduit de la pyramide.

Cette his­toire de bois pré­cieux venu du Liban donne au frag­ment une réso­nance qui dépasse l’a­nec­dote de data­tion. C’est la même matière, le cèdre impor­té, qui a ser­vi à assem­bler la grande barque solaire de Khéops, ce navire de plus de qua­rante mètres démon­té et enfoui au pied de la pyra­mide, retrou­vé intact au XXᵉ siècle dans une fosse scel­lée. Le cèdre du Liban court ain­si tout au long de l’en­tre­prise de Khéops, du chan­tier au rituel funé­raire, comme un fil odo­rant reliant la mon­tagne levan­tine au pla­teau de Gizeh. Le petit frag­ment d’A­ber­deen n’est qu’un éclat de ce grand com­merce du bois, mais c’est un éclat qu’on peut tenir dans la main.

À quoi servaient-ils

Reste la ques­tion la plus simple et la plus tenace : à quoi ser­vaient ces trois objets. La réponse la plus sobre demeure celle des obser­va­teurs de 1872. Ce sont des outils. La boule — de dolé­rite, une pierre vol­ca­nique très dure, sou­vent décrite à tort comme du gra­nit — a pu ser­vir de per­cu­teur, de masse pour frap­per, ou de contre­poids, de plomb de fil à nive­ler. Les Égyp­tiens taillaient et dres­saient le gra­nit à coups de boules de dolé­rite, matière plus dure encore ; l’ob­jet est cohé­rent avec le geste des tailleurs de pierre. Le cro­chet de cuivre, ver­di par les mil­lé­naires, a pu être l’ex­tré­mi­té d’un ins­tru­ment, une pièce d’un méca­nisme de mesure ou d’un outil de menui­sier. Quant à la baguette de cèdre, on y a vu le reste d’une règle, d’un frag­ment d’é­querre ou de niveau, l’un de ces ins­tru­ments de bois avec les­quels on véri­fiait l’a­plomb et l’horizontale.

Prises ensemble, ces trois pièces com­posent quelque chose de très humble et de très émou­vant : non pas le mobi­lier d’un roi, mais l’é­qui­pe­ment des hommes qui ont construit son tom­beau. Une boule pour frap­per, un cro­chet pour accro­cher, une règle pour mesu­rer. La trousse d’un ouvrier, tom­bée par mégarde dans une fente et scel­lée là pour l’é­ter­ni­té par le mur qui mon­tait au-des­sus. On a bâti la plus colos­sale machine de pierre de l’An­ti­qui­té, et ce qu’il en reste à l’in­té­rieur, ce sont les outils, pas la gloire.

On a évi­dem­ment cher­ché mieux, et plus mys­té­rieux. Cer­tains ont vou­lu voir dans le cro­chet un ins­tru­ment rituel — un pesesh-kef, cet objet employé lors de la céré­mo­nie de « l’ou­ver­ture de la bouche », qui ren­dait au mort l’u­sage sym­bo­lique de ses sens et de sa parole. L’hy­po­thèse est sédui­sante, elle habille les objets de sens reli­gieux, mais elle repose sur peu. La forme du cro­chet ne l’im­pose pas. Il est plus hon­nête, et à mon sens plus beau, de s’en tenir à l’humble. Ce qui sur­vit d’une civi­li­sa­tion n’est presque jamais ce qu’elle aurait choi­si de nous trans­mettre. Elle nous lègue ses monu­ments et perd ses gens ; et puis, par acci­dent, elle nous res­ti­tue un manche d’ou­til, un déchet de chan­tier, une boule oubliée, et c’est par ce trou de ser­rure que nous entre­voyons la main réelle.

Les portes au bout des conduits

Il faut main­te­nant reve­nir aux conduits, car leur his­toire ne s’ar­rête pas à Dixon, et elle finit par rejoindre celle des reliques par un détail trou­blant. Ces boyaux étroits ont conti­nué de nar­guer les cher­cheurs pen­dant plus d’un siècle. On ne pou­vait ni y entrer, ni bien voir où ils menaient. Il a fal­lu attendre les robots.

En 1993, l’in­gé­nieur alle­mand Rudolf Gan­ten­brink construit un petit engin che­nillé, Upuaut‑2 — du nom d’un dieu cha­cal, « celui qui ouvre les che­mins » —, et l’en­voie remon­ter le conduit sud de la chambre de la Reine. Après une soixan­taine de mètres d’as­cen­sion dans un conduit à peine plus large qu’une boîte à chaus­sures, le robot arrive devant une petite dalle de cal­caire fin qui barre le pas­sage. Une porte minia­ture, d’une ving­taine de cen­ti­mètres de côté. Et sur cette porte, deux pièces de cuivre cor­ro­dées, deux tenons ver­dis, plan­tés dans la pierre. On l’ap­pel­le­ra « la porte de Gan­ten­brink ». Le monde s’en­flamme : y a‑t-il une chambre derrière ?

La suite est une longue patience de machines. En 2002, une équipe équi­pée par le Natio­nal Geo­gra­phic perce un petit trou dans la dalle et glisse une camé­ra : der­rière la pre­mière porte, il y a une seconde dalle. En 2011, le pro­jet Dje­di — du nom du magi­cien que la légende prête à la cour de Khéops — envoie une camé­ra arti­cu­lée, capable de regar­der de côté et der­rière les obs­tacles. Elle filme le revers de la porte, des marques d’ou­vriers tra­cées à l’ocre rouge, et sur­tout le dos des fameux tenons de cuivre, repliés, rabat­tus contre la pierre comme des boucles déco­ra­tives ou des poi­gnées. On découvre au pas­sage que le conduit nord pos­sède, lui aus­si, sa porte et ses tenons de cuivre.

Voi­là le détail qui fait rêver quand on a en tête les reliques Dixon. Du cuivre, encore, au fond de ces conduits. Un cro­chet de cuivre tiré du gra­vier en 1872 ; des tenons de cuivre plan­tés dans les portes plus haut. On ne peut rien conclure de ce rap­pro­che­ment — les objets ne se res­semblent pas, et rien ne prouve qu’ils appar­tiennent au même dis­po­si­tif. Mais l’es­prit relie mal­gré lui ces deux pré­sences de métal vert dans le noir, et l’on se prend à ima­gi­ner un sys­tème dont nous ne tenons plus que des frag­ments dis­per­sés : quelques bouts de cuivre en haut, un cro­chet en bas, et entre les deux quatre mille cinq cents ans d’ou­bli. La fonc­tion de ces conduits reste ouverte. On a pro­po­sé qu’ils fussent des voies rituelles pour l’âme du roi, diri­gées vers cer­taines étoiles ; le conduit sud de la chambre du Roi vise la région de la cein­ture d’O­rion, asso­ciée à Osi­ris, le conduit nord les étoiles cir­cum­po­laires, celles qui ne se couchent jamais. Sédui­santes pro­jec­tions, invé­ri­fiables, qui disent sur­tout notre besoin de don­ner une fin à ce qui n’en montre pas.

La pyra­mide conti­nue de livrer des vides

On pour­rait croire qu’a­près deux siècles de forages, de robots et de tomo­gra­phies, la Grande Pyra­mide n’a plus rien à cacher. C’est l’in­verse. Les der­nières années ont mon­tré qu’elle gar­dait encore, dans sa masse, des espaces que nul œil humain n’a­vait vus depuis sa construction.

La méthode a chan­gé du tout au tout depuis la bou­gie de Dixon. Depuis 2015, la mis­sion Scan­Py­ra­mids aus­culte le monu­ment sans y tou­cher, en comp­tant les muons — ces par­ti­cules nées de l’im­pact des rayons cos­miques dans la haute atmo­sphère, qui pleuvent en per­ma­nence sur la Terre et tra­versent la pierre. Là où il y a du vide, il en passe davan­tage. En pla­çant des détec­teurs autour et à l’in­té­rieur de la pyra­mide, on obtient une sorte de radio­gra­phie de sa den­si­té. En 2017, cette tech­nique a révé­lé, au-des­sus de la Grande Gale­rie, une vaste cavi­té incon­nue d’au moins trente mètres de long, bap­ti­sée le « grand vide ». En 2023, une autre ano­ma­lie, un cou­loir d’en­vi­ron neuf mètres logé der­rière les che­vrons de la face nord, a pu être confir­mée puis obser­vée à l’en­do­scope, par un mince trou : une gale­rie voû­tée que per­sonne n’a­vait contem­plée depuis que les bâtis­seurs l’a­vaient refer­mée. Aucune n’a livré de chambre secrète, ni de tré­sor, ni la momie de Khéops, qu’on n’a jamais retrou­vée. Ces vides res­tent des vides. Mais leur simple exis­tence prouve que le monu­ment n’a pas fini de se déro­ber à nos plans.

Il y a une conti­nui­té, presque une drô­le­rie, entre l’in­gé­nieur de 1872 qui glis­sait une baguette dans un conduit à la lueur d’une flamme, et les phy­si­ciens d’au­jourd’­hui qui lisent l’in­té­rieur de la pyra­mide dans la pluie des par­ti­cules cos­miques. Le geste est le même : pal­per l’in­vi­sible, cher­cher le creux der­rière le plein. Deux siècles d’ins­tru­ments séparent la bou­gie du détec­teur de muons, et le résul­tat est étran­ge­ment sem­blable — on trouve des espaces, on ne trouve pas le roi.

Trois riens

Voi­là donc tout ce que la plus grande tombe jamais bâtie a ren­du de son inté­rieur : un cro­chet de cuivre et une boule de dolé­rite dans une vitrine de Londres, un paquet d’é­clats de cèdre à Aber­deen, retrou­vés dans une boîte à cigares après soixante-dix ans d’ou­bli. Trois objets qui tien­draient tous les trois dans une seule main. Aucun ne vaut, mar­chan­de­ment, plus qu’un galet ; ensemble, ils sont sans prix, parce qu’ils sont tout ce qui reste.

Ce qui frappe, à la fin, ce n’est pas le mys­tère — il y en a, et il res­te­ra. C’est la dis­pro­por­tion, et le hasard. Une civi­li­sa­tion sou­lève six mil­lions de tonnes de pierre pour un homme, et de cette mon­tagne il ne nous par­vient que la trousse d’un ouvrier. Ces trois choses passent d’un conduit scel­lé à un fil de fer vic­to­rien, d’un salon anglais à un tiroir écos­sais, du bon rayon au mau­vais, et l’une d’elles échappe encore une fois à la mémoire des hommes, plan­quée sous un dra­peau impri­mé au cou­vercle d’une boîte à cigares. Il aura fal­lu qu’une conser­va­trice, un jour de réco­le­ment, refuse de croire qu’un mor­ceau d’É­gypte avait sa place au rayon de l’A­sie. Les objets qui tra­versent le temps ne sont jamais ceux qu’on aurait choi­sis ; ils sur­vivent par dis­trac­tion, et c’est peut-être pour cela qu’ils nous touchent tant.

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