Sorting by

×
Cata­combes du pour­tour méditerranéen

Cata­combes du pour­tour méditerranéen

Cata­combes autour de la mer

Une approche
médi­ter­ra­néenne
de la mort

Les cata­combes du pour­tour méditerranéen

Com­ment une géo­lo­gie de pierre tendre est deve­nue, d’un bout à l’autre de la mer, une même manière d’ha­bi­ter ses morts


On des­cend tou­jours de la même façon. Quelques marches taillées à même le banc de roche, une fraî­cheur qui monte à la ren­contre du visage avant même qu’on l’ait cher­chée, l’o­deur — cette odeur de cave, de pierre humide et de temps arrê­té, qui est la même à Rome, à Syra­cuse, à Sousse, à Milos. La lampe fait glis­ser sur les parois une lumière jaune qui n’é­tait pas pré­vue pour elle : ces cou­loirs ont été creu­sés pour la nuit, et la nuit leur va mieux. De part et d’autre, à hau­teur d’é­paule, la même gram­maire funé­raire se répète — des niches rec­tan­gu­laires enfi­lées comme les rayons d’une biblio­thèque dont on aurait reti­ré les livres, quelques arcs plus soi­gnés au-des­sus de tombes plus riches, çà et là une chambre plus vaste où une famille a vou­lu se tenir ensemble pour l’é­ter­ni­té. On avance cour­bé, l’é­paule frô­lant le tuf, et l’on com­prend très vite que ce n’est pas une archi­tec­ture : c’est une sous­trac­tion. Quel­qu’un est venu ici, la pioche à la main, et a enle­vé de la pierre jus­qu’à ce qu’il reste ce vide où loger les morts.

Le mot que nous employons pour ces vides est né d’un seul de ces lieux, sur la voie Appienne, à Rome. Entre la deuxième et la troi­sième borne mil­liaire, la route pas­sait par une dépres­sion du ter­rain, un creux visible encore aujourd’­hui, cri­blé d’an­ciennes car­rières de pouz­zo­lane. Les Romains appe­laient l’en­droit ad cata­cum­bas, du grec katà kym­bas, « près des creux » — une simple indi­ca­tion topo­gra­phique, sans le moindre rap­port avec la mort. C’est là que s’é­le­va plus tard la basi­lique Saint-Sébas­tien, au-des­sus d’un cime­tière sou­ter­rain qui gar­da long­temps le nom du lieu : coe­me­te­rium ad cata­cum­bas. Puis, par une de ces glis­sades dont les langues ont le secret, le nom d’un trou par­ti­cu­lier devint le nom de tous les trous : cata­combes. L’é­ty­mo­lo­gie exacte reste dis­cu­tée — cer­tains ont lu katà tym­bas, « par­mi les tombes », d’autres avouent leur igno­rance —, mais l’hy­po­thèse du creux tient, et elle a le mérite de dire l’es­sen­tiel. Avant d’être une affaire de croyance, la cata­combe est une affaire de roche.

C’est ce fil-là que je vou­drais suivre autour de la mer : non pas l’his­toire du chris­tia­nisme sou­ter­rain, qu’on a mille fois racon­tée, mais celle d’un geste — reti­rer de la pierre pour y cou­cher les morts — répé­té d’une rive à l’autre par­tout où la terre s’y prê­tait, et deve­nu, presque à l’in­su de ceux qui le pra­ti­quaient, une des plus fortes uni­tés de la Médi­ter­ra­née. Les hommes ne se sont pas pas­sé le mot. Ils ont trou­vé, cha­cun de son côté, la même pierre tendre sous leurs pieds.

La pierre avant la foi

Il faut com­men­cer par en bas, par la géo­lo­gie, comme Brau­del com­men­çait ses livres par les mon­tagnes et la mer avant d’en venir aux rois. Les cata­combes ne sont pas nées d’une idée : elles sont nées d’un sous-sol. On ne creuse de longues gale­ries stables, à mains nues, avec des outils de fer, que dans une roche assez tendre pour céder à la pioche et assez cohé­rente pour ne pas s’ef­fon­drer sur l’ou­vrier. Cette pierre existe, et son aire de répar­ti­tion des­sine, à peu de chose près, la carte des grandes cata­combes du monde antique.

À Rome, c’est le tuf — tufo —, cette roche vol­ca­nique poreuse née des érup­tions des monts Albains, et sur­tout la pouz­zo­lane, la cendre vol­ca­nique fine que les Romains extra­yaient pour leur ciment. Le sol de la cam­pagne romaine en est rem­pli ; il se laisse enta­mer par une simple ascia, la pioche courte des fos­soyeurs, et il tient. On a long­temps cru que les chré­tiens s’é­taient conten­tés de réuti­li­ser d’an­ciennes car­rières ; les fouilles ont mon­tré qu’ils avaient au contraire creu­sé eux-mêmes l’im­mense majo­ri­té de leurs gale­ries, la pioche mor­dant le banc vierge devant eux. À Naples, cent qua­rante kilo­mètres plus au sud, la roche change de cou­leur mais non de nature : c’est le tufo gial­lo, le tuf jaune napo­li­tain, dans lequel la col­line de Capo­di­monte s’ouvre comme un pain qu’on entame. À Syra­cuse, à Malte, à Sousse, c’est une autre famille de roches, les cal­caires tendres, cal­ca­ré­nites et « pierre à glo­bi­gé­rines », dépo­sés au fond d’an­ciennes mers et faciles à scier. Dans l’É­gée, l’île de Milos offre son tuf vol­ca­nique blanc, si aisé à per­cer que le hameau plan­té au-des­sus des cata­combes s’ap­pelle Try­pi­ti, « la per­cée ». Tou­jours, sous des noms dif­fé­rents, la même com­plai­sance de la terre.

Là où cette pierre manque, les cata­combes manquent aus­si, ou se raré­fient. L’I­ta­lie du Nord, plus dure et plus mouillée, n’en connaît presque pas — la plus sep­ten­trio­nale se cache dans l’île de Pia­no­sa, au large de la Tos­cane —, tan­dis que la plus méri­dio­nale, symé­trique, s’en­fonce sous Hadru­mète, en Afrique. Entre ces deux bornes tient tout un monde. On dira que la foi, elle, ne connaît pas la géo­lo­gie ; c’est vrai. Mais la manière dont cette foi a logé ses morts, elle, en dépend entiè­re­ment. Le chris­tia­nisme du Nord a enter­ré ses défunts en pleine terre et bâti au-des­sus des églises ; celui du pour­tour médi­ter­ra­néen, là où la roche le per­met­tait, les a glis­sés dans le flanc de la pierre. Une théo­lo­gie iden­tique, deux gestes que la litho­lo­gie sépare.

À cette contrainte de la roche s’en ajoute une seconde, juri­dique et tout aus­si ancienne : la loi romaine — reprise des Étrusques, par­ta­gée avec les Grecs et les Puniques — inter­di­sait d’en­se­ve­lir les morts à l’in­té­rieur de la ville, en deçà de cette limite sacrée qu’é­tait le pome­rium. Les morts s’a­li­gnaient donc le long des routes, au sor­tir des portes, dans une ban­lieue de tom­beaux. Voi­là pour­quoi les cata­combes de Rome s’ouvrent toutes le long des grandes voies — l’Ap­pienne, la Sala­ria, l’Ar­déa­tine, la Tibur­tine — et pour­quoi celles de Malte entourent la vieille cité de Melite, celles de Sousse la Hadru­mète romaine. Le mort médi­ter­ra­néen habite au bord du che­min ; il faut sor­tir de la ville des vivants pour entrer dans la sienne, et ce seuil, cette expul­sion douce des défunts vers la lisière, est un des traits les plus constants de toute la mer.

Res­tait à creu­ser. Ce fut l’af­faire d’un métier, celui des fos­sores, les fos­soyeurs, qui deviennent au IVᵉ siècle un véri­table corps spé­cia­li­sé. On les voit peints sur les parois qu’ils ont ouvertes, la pioche levée, torse nu, une lampe posée près d’eux — les seuls ouvriers de l’An­ti­qui­té qui nous aient lais­sé leur propre por­trait sur leur lieu de tra­vail. Ils taillaient le long cou­loir, y per­çaient de loin en loin des puits ver­ti­caux, les lumi­na­ria, qui ser­vaient à la fois à éva­cuer les déblais, à aérer et à lais­ser tom­ber un rai de jour dans la nuit du tuf. Ils inven­tèrent, ou plu­tôt fixèrent, un voca­bu­laire de tombes que l’on retrouve d’un bout à l’autre de la mer : le locu­lus, la simple niche hori­zon­tale creu­sée dans la paroi, refer­mée d’une plaque de marbre ou de terre cuite — la tombe du pauvre, la plus éga­li­taire ; l’arco­so­lium, plus soi­gné, sur­mon­té d’un arc, dont la dalle hori­zon­tale pou­vait ser­vir d’au­tel ; le cubi­cu­lum, petite chambre fami­liale où l’on se réunis­sait autour des siens. Trois formes, trois degrés de for­tune, et la même main de fos­soyeur der­rière toutes. À Rome, on compte près de soixante de ces cime­tières sou­ter­rains ; leurs gale­ries, mises bout à bout, se mesu­re­raient en cen­taines de kilo­mètres. On a par­lé, sans doute avec exa­gé­ra­tion, de mil­lions de tombes. Le chiffre importe moins que l’i­mage : sous la cam­pagne romaine court un néga­tif de la ville, une seconde Rome faite de vide.

Man­ger avec les morts

Une fois le mort cou­ché dans son locu­lus, tout n’é­tait pas fini — au contraire. La grande affaire des vivants, tout autour de la Médi­ter­ra­née antique, était de conti­nuer à fré­quen­ter leurs morts, et sin­gu­liè­re­ment de man­ger avec eux. Le refri­ge­rium, le « rafraî­chis­se­ment », dési­gnait ce repas funé­raire que la famille venait par­ta­ger sur la tombe, aux funé­railles puis à date fixe, le neu­vième jour, le qua­ran­tième, à chaque anni­ver­saire. On buvait, on ver­sait un peu de vin dans la terre pour le défunt, on lais­sait à sa por­tée du pain, du lait, du miel. Ce n’é­tait pas une inven­tion chré­tienne : c’é­tait un fond médi­ter­ra­néen très ancien, païen, que les juifs et les chré­tiens n’ont pas abo­li mais habi­té à leur manière.

Le plus éton­nant est de voir com­bien ce repas a lais­sé de traces dans la roche elle-même. À Malte, dans les cata­combes de Saint-Paul comme dans celles de Sainte-Agathe, à Rabat, on des­cend un esca­lier et l’on débouche dans une salle où deux tables rondes ont été taillées d’un seul tenant dans le cal­caire, entou­rées d’une ban­quette en pente qui imite le lit de table — le tri­cli­nium — des mai­sons romaines. On les appelle « tables d’a­gape ». Les convives s’y allon­geaient pour le ban­quet com­mé­mo­ra­tif, lit­té­ra­le­ment au milieu des tombes, cer­taines ban­quettes ayant elles-mêmes reçu des sépul­tures : on dînait le coude posé près des morts. Ce détail n’existe qu’à Malte sous cette forme — table et lit mono­li­thiques, dans une abside —, et il donne à l’île une signa­ture funé­raire à elle. On ajou­te­ra, par hon­nê­te­té, que la fonc­tion pré­cise de ces tables reste dis­cu­tée : repas des vivants, offrande sym­bo­lique aux morts, les deux peut-être. Le cal­caire, lui, ne dis­cute pas ; il porte la trace du geste.

Ailleurs, le même besoin a trou­vé d’autres formes. À Syra­cuse, dans l’im­mense réseau de Saint-Jean, on nour­ris­sait le mort à tra­vers trois trous per­cés dans la dalle qui le cou­vrait, par les­quels on fai­sait cou­ler du lait et du miel — une bouche de pierre pour un corps qui ne man­geait plus. À Alexan­drie, au fond du puits de Kôm el-Cho­ga­fa, une salle cir­cu­laire à ban­quettes attend encore les vivants qui reve­naient fes­toyer, qua­rante jours après la mort puis à chaque retour de la date. Par­tout, la même cho­ré­gra­phie : des­cendre, s’ins­tal­ler, boire, lais­ser un peu de nour­ri­ture, remon­ter. Le repas avec les morts est peut-être, avec le geste de creu­ser, ce qui unit le plus inti­me­ment les rives de la mer. On a beau­coup insis­té sur ce qui sépa­rait le païen, le juif et le chré­tien de la Médi­ter­ra­née tar­dive ; ils par­ta­geaient au moins cela, cette convic­tion têtue que les morts avaient encore faim, et qu’il fal­lait des­cendre les rejoindre à table.

Un même trou pour plu­sieurs dieux

De là vient l’un des faits les plus trou­blants de ces sous-sols : sous une même col­line, dans des gale­ries voi­sines et par­fois mêlées, se côtoient des morts de dieux dif­fé­rents. Les cata­combes ne sont pas des cime­tières confes­sion­nels étanches ; ce sont des palimp­sestes, où une reli­gion s’ins­talle volon­tiers dans le creux lais­sé par une autre.

À Rome même, Saint-Sébas­tien mêle à ses gale­ries chré­tiennes des mau­so­lées païens plus anciens, super­be­ment peints, ves­tiges du cime­tière qui exis­tait là avant que le nom de cata­cum­bas ne prenne son sens funé­raire. À Malte, le grand réseau de Rabat est né d’un noyau de tombes puniques et romaines élar­gies peu à peu, et l’on y a rele­vé, à côté des croix et des mono­grammes du Christ, la gra­vure d’un chan­de­lier à sept branches — une com­mu­nau­té juive dor­mait là, tout près des chré­tiens. Nulle part cette super­po­si­tion n’est plus nette qu’à Sant’An­tio­co, sur son île au sud-ouest de la Sar­daigne, l’an­tique Sul­ky. Les fos­soyeurs chré­tiens, à par­tir du IVᵉ siècle, n’y ont presque rien eu à creu­ser : il leur a suf­fi de vider et de relier entre elles les chambres d’une vaste nécro­pole punique, taillée dans le tuf par les Car­tha­gi­nois entre le VIᵉ et le IIIᵉ siècle avant notre ère. Ils ont per­cé les cloi­sons d’une tombe à l’autre, jus­qu’à obte­nir un cime­tière conti­nu là où il n’y avait eu que des caveaux sépa­rés. Et, fait rare, chré­tiens et juifs de Sul­ky ont réuti­li­sé au même moment, dans le même quar­tier, ces mêmes hypo­gées puniques — sur un mur, un Bon Pas­teur à demi effa­cé dans le lunette d’un arco­so­lium ; sur un autre, un chan­de­lier juif. Trois reli­gions, quinze siècles, un seul et même trou dans la roche : c’est toute la Médi­ter­ra­née qui tient là, dans la par­ci­mo­nie d’un peuple qui n’ai­mait pas creu­ser deux fois.

Cette éco­no­mie du réem­ploi pro­duit par­fois des œuvres d’une étran­ge­té sai­sis­sante. Il faut aller à Alexan­drie pour le voir. Le site de Kôm el-Cho­ga­fa — le nom arabe signi­fie « la butte aux tes­sons », à cause des mon­ceaux de pote­ries bri­sées que les visi­teurs y lais­saient — fut retrou­vé par le plus banal des hasards : un jour de 1900, un âne s’en­fon­ça dans le sol et dis­pa­rut dans un puits. On des­cen­dit le cher­cher, et l’on tom­ba sur l’un des plus vastes tom­beaux romains d’É­gypte, un esca­lier héli­coï­dal plon­geant sur trois niveaux à trente-cinq mètres de fond, le plus bas aujourd’­hui noyé sous les eaux. Ce qui rend le lieu unique, ce n’est pas sa taille — quelques cen­taines de corps — mais la fièvre de syn­cré­tisme qui le décore. On y voit le dieu cha­cal Anu­bis, égyp­tien de tou­jours, sculp­té dans une cui­rasse de légion­naire romain ; des cobras coif­fés du double dia­dème pha­rao­nique et flan­qués de thyrses grecs et de têtes de Méduse ; un mort cou­ché sur un lit funé­raire à l’é­gyp­tienne, veillé par Horus et Thot, mais taillé par une main qui avait appris son métier à Rome. Alexan­drie, ville des trois cultures, a fabri­qué là, au fond de la roche, l’i­mage la plus juste d’elle-même : un car­re­four où les dieux se mélangent sans se deman­der de comptes. Le Moyen Âge tenait ce puits pour l’une de ses sept mer­veilles ; on com­prend pourquoi.

Les Juifs de Rome et la mémoire de Jérusalem

Puisque la roche ne fait pas le tri des croyances, il faut s’ar­rê­ter à ceux que le récit chré­tien des cata­combes a long­temps lais­sés dans l’ombre : les juifs. Rome, capi­tale d’un empire, abri­tait depuis la Répu­blique une com­mu­nau­té juive nom­breuse, et cette com­mu­nau­té a creu­sé, elle aus­si, ses cime­tières sou­ter­rains. On en connaît au moins six ; deux seule­ment se visitent encore, la Vigna Ran­da­ni­ni sur l’Ap­pienne, décou­verte par acci­dent en 1859, et la double cata­combe de la Vil­la Tor­lo­nia, sur la via Nomen­ta­na, exhu­mée par hasard en 1919 lors­qu’on creu­sait sous la vil­la d’un prince. Cette der­nière est immense — plus de treize mille mètres car­rés, quelque quatre mille tombes — et fer­mée au public, autant pour sa fra­gi­li­té que pour les gaz, radon et gaz car­bo­nique, qui stag­nent dans ses galeries.

On y des­cend, quand on en a l’au­to­ri­sa­tion, dans un monde à la fois fami­lier et déca­lé. Les niches sont les mêmes qu’ailleurs, la pein­ture est celle, cou­rante, des ate­liers romains du Bas-Empire — guir­landes, oiseaux, rin­ceaux — ; puis, sou­dain, au-des­sus d’une tombe, un chan­de­lier à sept branches, un sho­far, une palme de lou­lav, un cédrat, la façade d’un coffre qui est l’Arche de la Torah. La méno­rah revient par­tout, obsé­dante, comme elle l’é­tait deve­nue depuis que l’arc de Titus l’a­vait mon­trée empor­tée en butin : sym­bole de deuil autant que de foi, mémoire d’un Temple détruit. On ima­gine le gra­veur. Il est pos­sible — rien ne le prouve, mais rien ne l’in­ter­dit — que tel homme qui a inci­sé ce chan­de­lier dans le tuf de Rome ait été ame­né cap­tif de Judée, et qu’il ait vu de ses yeux, à Jéru­sa­lem, l’ob­jet qu’il des­si­nait de mémoire dans son exil. Les ins­crip­tions, elles, hésitent : sur cer­taines pierres juives figure la for­mule païenne D M, Dis Mani­bus, « aux dieux mânes », gra­vée sans doute d’a­vance à l’a­te­lier avant l’a­chat, et qui montre à quel point ces com­mu­nau­tés vivaient dans la langue et les usages de tout le monde. On ne sait tou­jours pas, du reste, qui a « inven­té » la cata­combe à Rome, des juifs ou des chré­tiens ; les savants penchent aujourd’­hui pour un même moment, aux IIᵉ et IIIᵉ siècles, sans prio­ri­té assu­rée. Ce qui est sûr, c’est que la forme même de cer­taines tombes juives — ces kokhim, ces logettes creu­sées per­pen­di­cu­lai­re­ment à la paroi, dans les­quelles on enfon­çait le corps la tête la pre­mière — vient de l’O­rient, de Jéru­sa­lem et de la Gali­lée. La cata­combe romaine porte, jusque dans le des­sin de ses niches, la trace d’un voyage venu de l’autre bout de la mer.

Beit Shéa­rim, ou la mer qui porte les morts

Ce voyage, on peut en remon­ter le fil jus­qu’à sa source. Au pied de la Basse-Gali­lée, à une ving­taine de kilo­mètres de la côte, une col­line de cal­caire blanc et tendre est per­cée de plus de trente réseaux de cavernes funé­raires : c’est Beit Shéa­rim, « la mai­son des portes », le plus vaste cime­tière juif de toute l’An­ti­qui­té. Son his­toire tient à un homme et à une catas­trophe. La catas­trophe, c’est l’in­ter­dic­tion faite aux juifs, après la révolte de Bar-Kokh­ba en 135, d’être enter­rés à Jéru­sa­lem, sur le mont des Oli­viers, le lieu le plus dési­ré. L’homme, c’est Rab­bi Yehou­da ha-Nas­si, le patriarche qui pré­si­da le San­hé­drin et com­pi­la la Mich­na, et qui choi­sit, vers 220, de se faire ense­ve­lir ici. Dès lors, être cou­ché près de « Rab­bi » devint le plus grand des hon­neurs, et l’on se mit à appor­ter les morts.

Appor­ter : le mot est faible. On les embar­qua. Des juifs de toute la dia­spo­ra orien­tale — de Pal­myre, de Phé­ni­cie, de Bey­routh, d’An­tioche, d’É­gypte — firent trans­por­ter leurs défunts par bateau, le long de la côte, jus­qu’au petit port le plus proche, puis par la terre jus­qu’à la col­line, pour les cou­cher dans le même cal­caire que le patriarche. La Médi­ter­ra­née devient ici, lit­té­ra­le­ment, un cor­billard : la mer qui avait dis­per­sé le peuple ramène ses morts vers une seule col­line. On lit cette conver­gence sur les parois. Près de trois cents ins­crip­tions y ont été rele­vées, en grec pour la plu­part, quelques-unes en hébreu, d’autres en ara­méen — trois langues pour une seule espé­rance —, et l’on croise, taillés dans la roche, aus­si bien des chan­de­liers que, chose sur­pre­nante chez des juifs, des figures grecques et des roues du zodiaque, preuve que même dans la mort on par­lait la langue plas­tique de l’empire. Les archéo­logues qui explo­rèrent les grottes dans les années 1930 et 1950 trou­vèrent presque tout frac­tu­ré, les sar­co­phages éven­trés par des pilleurs anciens en quête de tré­sors ; ils iden­ti­fièrent pour­tant, par des ins­crip­tions bilingues, les tombes des fils de Rab­bi. Que ce soit là ou non le tom­beau réel du patriarche — aucune tra­di­tion conti­nue ne le garan­tis­sait, c’est la pioche des savants qui l’a sug­gé­ré — importe fina­le­ment moins que l’é­vi­dence du lieu : un point de la côte levan­tine où la mer dépo­sait ses morts comme elle dépose ses allu­vions, et d’où repar­tait, vers Rome et vers l’Oc­ci­dent, la forme des tombes que l’on retrou­ve­rait, quelques décen­nies plus tard, dans le tuf de l’Appienne.

Le sud chré­tien : Hadru­mète et la Bonne Bergerie

Tra­ver­sons la mer dans l’autre sens, vers l’A­frique. Sous la médi­na de Sousse, en Tuni­sie, court le plus grand ensemble de cata­combes chré­tiennes de tout le Magh­reb : les gale­ries de l’an­tique Hadru­mète, cinq kilo­mètres de cou­loirs, quelque deux cent qua­rante branches, près de quinze mille tombes creu­sées dans le cal­caire tendre entre le IIIᵉ et le Vᵉ siècle. La plus célèbre porte un nom qui dit tout de l’i­ma­ge­rie de ces lieux : la cata­combe du Bon Pas­teur, d’a­près le Christ-ber­ger por­tant sa bre­bis sur les épaules qu’on y a gra­vé. C’est là, dans les épi­taphes et les sym­boles de Sousse — le pois­son, la colombe, l’ancre, le ber­ger —, que l’on trouve le plus ancien art chré­tien d’A­frique du Nord, aujourd’­hui pour l’es­sen­tiel dépo­sé au musée de la ville.

L’his­toire de leur décou­verte a quelque chose de la comé­die colo­niale et de la fra­gi­li­té des choses sou­ter­raines. À la fin des années 1880, un colo­nel d’un bataillon de tirailleurs, en gar­ni­son près de Sousse, tom­ba par hasard sur une gale­rie ; il fal­lut attendre 1903 pour que l’ab­bé Ley­naud et le doc­teur Car­ton, munis enfin de fonds et de per­mis, en entre­prennent la fouille métho­dique et en dressent les pre­miers plans. Or ces gale­ries, res­tées scel­lées et intactes depuis quinze siècles, se dégra­dèrent presque aus­si­tôt qu’on les eut ouvertes : l’air, l’hu­mi­di­té, le suin­te­ment de l’eau se remirent à tra­vailler la pierre que l’ou­bli avait pro­té­gée. C’est la loi cruelle de tous ces lieux — j’y revien­drai. Ouvrir une cata­combe, c’est com­men­cer à la perdre.

Un fil relie d’ailleurs Hadru­mète à l’autre rive, et il vaut la peine d’être tiré. Lorsque le roi van­dale Gen­sé­ric, maître de Car­thage, entre­prit de per­sé­cu­ter les catho­liques au milieu du Vᵉ siècle, il embar­qua sur des navires quelques évêques et fidèles afri­cains et les jeta à la mer, dit-on, sans rames ni voiles. L’un d’eux, Gau­dio­sus, abor­da vivant sur les côtes de Cam­pa­nie et mou­rut à Naples, où il fut enter­ré hors les murs. Autour de sa tombe se déve­lop­pa une cata­combe qui porte son nom. Ain­si le même mou­ve­ment qui a peu­plé les hypo­gées d’A­frique en peu­plait d’autres en Ita­lie : les morts, et par­fois les vivants pro­mis à la mort, tra­ver­saient la mer, et le sous-sol d’une rive se rem­plis­sait des exi­lés de l’autre.

Naples, ou l’art de faire cou­ler les morts

Ce Gau­dio­sus nous ramène à Naples, qui mérite qu’on s’y attarde, car nulle autre ville n’a pous­sé aus­si loin, aus­si long­temps, le com­merce avec ses morts sou­ter­rains. Deux grandes cata­combes s’ouvrent dans le tuf jaune de ses col­lines. Celle de San Gen­na­ro, sous Capo­di­monte, remonte au IIᵉ siècle : née peut-être du caveau d’une seule famille, elle s’a­gran­dit déme­su­ré­ment après qu’on y eut trans­por­té, au Vᵉ siècle, les reliques de saint Jan­vier, le patron de la ville. On y des­cend dans une « basi­lique » sou­ter­raine à trois nefs, entiè­re­ment taillée dans le tuf, aux voûtes cou­vertes de fresques des Vᵉ et VIᵉ siècles — c’est l’une des plus belles choses de la Médi­ter­ra­née chré­tienne, et l’une des moins visitées.

Mais c’est la seconde, San Gau­dio­so, sous la basi­lique de San­ta Maria del­la Sani­tà, qui garde la plus décon­cer­tante des inven­tions napo­li­taines. Au XVIIᵉ siècle, les nobles et les ecclé­sias­tiques vou­lurent y être enter­rés, et l’on ima­gi­na pour eux une manière par­ti­cu­lière de pré­pa­rer les corps, la sco­la­tu­ra, l’é­gout­tage. On asseyait le défunt dans une niche taillée en forme de siège — un sco­la­toio, un sedi­toio, une can­ta­rel­la dans le par­ler napo­li­tain, d’un mot grec, kan­tha­ros, la coupe —, la tête calée dans un trou de la paroi, un vase dis­po­sé sous lui pour recueillir ce que le corps ren­dait en se des­sé­chant. Un homme s’en occu­pait, le schiat­ta­muor­to, dont le nom seul dit la besogne. Le temps venu, on lavait les os et on les dépo­sait dans leur tombe défi­ni­tive. De cette pra­tique la langue de Naples a tiré une malé­dic­tion, puozze scu­là — « puisses-tu t’é­gout­ter », c’est-à-dire mou­rir —, et une esthé­tique : sur les parois de San Gau­dio­so, on murait les défunts jus­qu’au cou, lais­sant seul le crâne saillir, et, à par­tir de ce crâne réel, un peintre des­si­nait le reste du corps entou­ré des insignes de son rang, épée, robe, outils du métier. Le mort, dans ce théâtre baroque, n’é­tait plus caché : il était mis en scène, moi­tié os, moi­tié fresque, dans une fami­lia­ri­té avec la pour­ri­ture que le reste de l’Eu­rope trou­ve­rait bien­tôt insupportable.

On tient là quelque chose de pro­fond, et de très médi­ter­ra­néen. Le chris­tia­nisme du Nord a peu à peu éloi­gné, asep­ti­sé, refou­lé ses morts. Naples, elle, est res­tée fidèle au fond antique du refri­ge­rium, à l’i­dée que les morts sont des voi­sins avec qui l’on négo­cie, que l’on soigne, à qui l’on parle. Le grand poème de Totò, ‘A livel­la, où deux morts se dis­putent la pré­séance dans la fosse jus­qu’à ce que la mort les éga­lise, serait né devant une fresque de San Gau­dio­so figu­rant la Mort triom­phant de tout. De la table d’a­gape romaine au crâne peint napo­li­tain, de l’ad cata­cum­bas de l’Ap­pienne à la can­ta­rel­la de la Sani­tà, c’est la même longue durée qui court sous la mer : une civi­li­sa­tion qui n’a jamais tout à fait accep­té de perdre ses morts de vue.

Syra­cuse, la ville sous la ville

Reste la Sicile, char­nière de toute la Médi­ter­ra­née, et sa grande cité grecque deve­nue chré­tienne. Sous Syra­cuse s’é­tend le deuxième réseau de cata­combes du monde antique — seule Rome fait plus vaste. Celui de San Gio­van­ni compte à lui seul quelque vingt mille tombes, et son plan raconte une his­toire d’eau autant que de mort. Les fos­soyeurs chré­tiens n’ont pas creu­sé leurs pre­mières gale­ries dans le vide : ils ont sui­vi le tra­cé d’un vieil aque­duc grec, élar­gis­sant les canaux, trans­for­mant les citernes rondes en rotondes funé­raires assez amples pour rece­voir les plus beaux sar­co­phages de marbre. La ville des morts s’est logée dans le sque­lette hydrau­lique de la ville des vivants ; ce que les Grecs avaient creu­sé pour conduire l’eau, les chré­tiens l’ont creu­sé de nou­veau pour conduire leurs morts.

Au cœur du réseau, la crypte de San Mar­cia­no garde la mémoire du pre­mier évêque de Syra­cuse ; au VIᵉ siècle, quand on y trans­por­ta sa tombe, les murs com­men­cèrent à se cou­vrir de fresques, et par-des­sus l’en­semble on éle­va bien­tôt une église — Saint-Jean-l’É­van­gé­liste — dont la rosace de pierre blanche et le por­tique gothi­co-cata­lan émer­veillaient encore les voya­geurs du Grand Tour. C’est l’i­mage que je gar­de­rais volon­tiers pour finir ce tour de la mer : une église à ciel ouvert posée en équi­libre sur vingt mille tombes, la lumière de Sicile au-des­sus, la nuit du cal­caire en des­sous, et entre les deux la mince épais­seur de roche que les fos­soyeurs ont lais­sée, par pru­dence, pour ne pas faire tom­ber les vivants sur les morts.

L’ou­bli et la lampe

Il faut main­te­nant remon­ter, car toutes ces gale­ries ont par­ta­gé le même des­tin : elles ont été oubliées. Pas­sé l’An­ti­qui­té tar­dive, quand on ces­sa d’en­ter­rer sous terre pour bâtir des églises et des cime­tières à la sur­face, quand les inva­sions ren­dirent les fau­bourgs dan­ge­reux, on mura les entrées — sou­vent pour empê­cher le pillage des reliques, très recher­chées — et l’on per­dit le sou­ve­nir des lieux. À Rome, dès le IXᵉ siècle, la plu­part des cata­combes étaient deve­nues inac­ces­sibles ; trois seule­ment, dont Saint-Sébas­tien, res­tèrent tou­jours ouvertes et connues. Le reste dor­mit sous les vignes et les champs de la cam­pagne romaine pen­dant sept ou huit cents ans, si com­plè­te­ment effa­cé que, lors­qu’on les redé­cou­vrit, on ne sut plus quoi en penser.

C’est ce silence qui a nour­ri la plus tenace des légendes : celle des pre­miers chré­tiens réfu­giés dans les cata­combes, s’y cachant des per­sé­cu­teurs, y célé­brant en secret une Église sou­ter­raine. La lit­té­ra­ture roman­tique du XIXᵉ siècle en a fait des romans entiers. Or c’est faux, et il faut le dire net­te­ment : on ne s’est jamais caché dura­ble­ment dans les cata­combes, on n’y a pas vécu, on n’y a pas résis­té. Ces gale­ries étaient des cime­tières, connus des auto­ri­tés, régis par le droit funé­raire romain ; le mobi­lier litur­gique qu’on y voit — autels, sièges — n’a été ins­tal­lé qu’au IVᵉ siècle, une fois l’É­glise triom­phante, pour hono­rer les tombes des mar­tyrs et non pour s’y ter­rer. Le mythe de l’É­glise des cata­combes est une inven­tion de la nos­tal­gie ; les cata­combes, elles, ne furent jamais que ce qu’an­nonce leur nom, des creux pour les morts.

Leur redé­cou­verte fut l’œuvre de deux hommes, à trois siècles de dis­tance. Le pre­mier, Anto­nio Bosio, était un éru­dit né à Malte : en 1578, la mise au jour for­tuite d’une entrée sur la voie Sala­ria lui révé­la l’am­pleur du monde englou­ti sous Rome ; en 1593, il des­cen­dit dans le laby­rinthe de Domi­tilla, pre­mier homme à l’ex­plo­rer métho­di­que­ment ; il décou­vrit encore, en 1602, une cata­combe juive à Mon­te­verde. Son grand livre, Roma sot­ter­ra­nea, parut après sa mort. Le second, Gio­van­ni Bat­tis­ta de Ros­si, au XIXᵉ siècle, fit de cette explo­ra­tion une science ; on l’a sur­nom­mé le Chris­tophe Colomb des cata­combes, et c’est à lui que l’on doit d’a­voir com­pris qu’elles étaient l’œuvre patiente des fos­soyeurs, non le refuge des per­sé­cu­tés. Ailleurs, la redé­cou­verte tint moins du génie que du hasard : un âne à Alexan­drie, un colo­nel à Sousse, un coup de pioche sous une vil­la prin­cière à Rome. Ces mondes qui avaient tra­ver­sé les siècles à l’a­bri de la terre ne devaient leur sur­vie qu’à l’ou­bli ; les rou­vrir, c’é­tait les livrer de nou­veau à l’air, à l’eau, au temps. À Sousse, les parois intactes se sont mises à s’ef­fri­ter ; à la Vil­la Tor­lo­nia, on n’entre qu’a­vec pré­cau­tion, à cause du radon ; à Milos, les habi­tants de Try­pi­ti se servent encore de cer­taines grottes voi­sines comme d’é­tables et de res­serres, comme leurs ancêtres l’a­vaient fait avant les chrétiens.

Cette conti­nui­té-là est peut-être la plus émou­vante de toutes. À Sant’An­tio­co, les caveaux puniques deve­nus cata­combes chré­tiennes furent, bien plus tard, réoc­cu­pés par les pauvres de l’île, qui en firent des mai­sons tro­glo­dytes — les Is Grut­tas — habi­tées jusque dans les années 1970 : on a fait bouillir la soupe et dor­mi les enfants dans des chambres creu­sées pour des morts car­tha­gi­nois vingt-cinq siècles plus tôt. À Naples, les jeunes du quar­tier de la Sani­tà, réunis en coopé­ra­tive, ont arra­ché les cata­combes de San Gen­na­ro à l’a­ban­don et en vivent aujourd’­hui, guides de leur propre sous-sol. La roche tendre que les fos­soyeurs avaient choi­sie parce qu’elle cédait à la pioche conti­nue ain­si de ser­vir, de main en main, de croyance en croyance, de siècle en siècle. On ne creuse la Médi­ter­ra­née qu’une fois ; ensuite, on se contente d’ha­bi­ter les creux.

Je remonte l’es­ca­lier. La fraî­cheur reste un moment col­lée à la peau, puis la lumière la chasse — cette lumière blanche et dure des rivages du Sud, qui semble ne rien savoir de ce qu’il y a des­sous. C’est peut-être cela, au fond, la véri­té des cata­combes : sous chaque ville lumi­neuse de la mer, sous Rome, Naples, Syra­cuse, Alexan­drie, Sousse, dort une ville jumelle et obs­cure, taillée dans la même pierre, où l’on a ran­gé les morts comme on range des livres, en atten­dant qu’on ait besoin d’eux — ou qu’on les oublie. Les deux villes n’en font qu’une. Il suf­fit de des­cendre quelques marches pour pas­ser de l’une à l’autre, et de com­prendre que la Médi­ter­ra­née, si prompte à dis­per­ser les vivants, garde tous ses morts au même endroit : sous ses pieds, dans le creux de sa propre roche.


Repères

Le mot et le lieu. Cata­cum­bas, du grec katà kym­bas, « près des creux », dési­gnait d’a­bord un sec­teur de la voie Appienne (entre les 2ᵉ et 3ᵉ bornes mil­liaires), site de car­rières de pouz­zo­lane, où s’é­le­va la basi­lique Saint-Sébas­tien. L’é­ty­mo­lo­gie exacte reste débat­tue (kymbē, « creux, cavi­té », ou tym­bas, « par­mi les tombes »). Le nom du lieu s’est éten­du, à par­tir du haut Moyen Âge, à l’en­semble des cime­tières souterrains.

La géo­lo­gie. Tuf vol­ca­nique et pouz­zo­lane à Rome et en Cam­pa­nie ; tuf vol­ca­nique à Milos ; cal­caires tendres (cal­ca­ré­nite, « pierre à glo­bi­gé­rines ») à Syra­cuse, Malte, Sousse et Beit Shéa­rim. Loi du pome­rium : inter­dic­tion d’en­se­ve­lir dans la ville, d’où l’im­plan­ta­tion des nécro­poles le long des voies, hors les murs.

Le métier et les formes. Fos­sores (fos­soyeurs), corps spé­cia­li­sé au IVᵉ siècle ; puits d’aé­ra­tion et de lumière (lumi­na­ria). Voca­bu­laire des tombes : locu­lus (niche simple), arco­so­lium (tombe sur­mon­tée d’un arc), cubi­cu­lum (chambre fami­liale). Rites : refri­ge­rium et repas funé­raires ; tables d’a­gape mono­li­thiques de Malte (fonc­tion dis­cu­tée) ; ali­men­ta­tion du mort par des ori­fices à Syracuse.

Le mythe cor­ri­gé. Contrai­re­ment à une légende répan­due au XIXᵉ siècle (romans type Fabio­la), les cata­combes n’ont pas ser­vi de refuge ni de lieu de culte clan­des­tin aux chré­tiens per­sé­cu­tés : c’é­taient des cime­tières légaux, amé­na­gés en sanc­tuaires seule­ment après le IVᵉ siècle.

Les sites cités. Rome — une soixan­taine de cata­combes ; Saint-Sébas­tien (seule tou­jours acces­sible, tra­di­tion du trans­fert des reliques de Pierre et Paul en 258) ; cata­combes juives (six connues ; Vigna Ran­da­ni­ni, 1859 ; Vil­la Tor­lo­nia, 1919, ~13 000 m², ~4 000 tombes, fer­mée). Redé­cou­verte : Anto­nio Bosio (1578, 1593, 1602 ; Roma sot­ter­ra­nea, post­hume) ; G. B. de Ros­si (XIXᵉ s.). Naples — San Gen­na­ro (dès le IIᵉ s., tuf jaune) ; San Gau­dio­so (rite baroque de la sco­la­tu­ra ; scolatoi/cantarelle, du grec kan­tha­ros ; schiat­ta­muor­to ; expres­sion puozze scu­là). Syra­cuse — San Gio­van­ni (2ᵉ réseau après Rome, ~20 000 tombes, réem­ploi d’un aque­duc grec ; crypte de San Mar­cia­no). Malte — Saint-Paul et Sainte-Agathe à Rabat (ori­gine puni­co-romaine ; tables d’a­gape ; cité de Melite). Alexan­drie — Kôm el-Cho­ga­fa (« butte aux tes­sons » ; retrou­vée en 1900 ; 3 niveaux, ~35 m ; syn­cré­tisme égyp­to-gré­co-romain ; Anu­bis en cui­rasse romaine). Sousse (Hadru­mète) — ~5 km, ~15 000 tombes ; cata­combe du Bon Pas­teur ; plus ancien art chré­tien d’A­frique du Nord ; fouilles de l’ab­bé Ley­naud et du D. Car­ton (1903). Milos — cata­combes de Try­pi­ti (« la per­cée »), tuf vol­ca­nique ; plus impor­tant monu­ment paléo­chré­tien de Grèce. Sant’An­tio­co (Sul­ky, Sar­daigne) — hypo­gées puniques (VIᵉ–IIIᵉ s. av. J.-C.) réem­ployés par chré­tiens et juifs à par­tir du IVᵉ s. ; seules cata­combes de Sar­daigne ; réoc­cu­pa­tion tro­glo­dyte (Is Grut­tas) jus­qu’aux années 1970. Beit Shéa­rim (Basse-Gali­lée) — plus vaste nécro­pole juive de l’An­ti­qui­té ; >30 réseaux dans le cal­caire ; Rab­bi Yehou­da ha-Nas­si (m. v. 220) ; sépul­tures ame­nées par mer de toute la dia­spo­ra orien­tale ; ~300 ins­crip­tions (grec, hébreu, ara­méen) ; tombes en kokhim ; UNES­CO 2015.

Read more
Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir

La Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Comp­toir tyrien avant d’être ville espa­gnole : his­toire longue d’une île qui ven­dit au monde le métal du bout du monde


À la pointe ouest de Cadix, là où la vieille ville s’ef­file en un der­nier pro­mon­toire de pierre ostio­ne­ra — ce cal­caire coquillier, poreux, cou­leur de miel usé, dont les Gadi­tains bâtissent depuis tou­jours —, on ne regarde plus la Médi­ter­ra­née. On lui tourne le dos. Devant soi il n’y a que l’At­lan­tique, une eau dif­fé­rente, plus lourde, plus froide de ton, qui ne cla­pote pas mais res­pire : elle se retire loin sur les bancs de sable au jusant, revient au flot recou­vrir des hec­tares. La lumière elle-même n’est pas celle de l’in­té­rieur des terres anda­louses ; elle vient de l’o­céan, blan­chie par l’é­cume et le sel en sus­pen­sion, et donne à la ville cette clar­té un peu spec­trale qui a fait dire à tant de voya­geurs que Cadix flot­tait. La cité tient en effet à un fil : une langue de terre presque entiè­re­ment cer­née d’eau, reliée au conti­nent par un cor­don si mince que, long­temps, il fal­lut un pont pour l’at­teindre. C’est une île qui refuse de l’être tout à fait.

Neuf mètres sous le petit théâtre de marion­nettes de la Tía Nori­ca, au cœur du quar­tier ancien, une autre ville dort. On y des­cend par des pas­se­relles de verre, dans une lumière tami­sée, et l’on marche au-des­sus de rues qui n’ont pas ser­vi depuis vingt-huit siècles : murs de terre crue, seuils de mai­sons, un four, des sols de chaux bat­tue, l’empreinte d’une trame urbaine régu­lière. C’est Gadir, le comp­toir phé­ni­cien, la strate la plus pro­fonde et la plus ancienne d’une ville qui se réclame, non sans argu­ments, du titre de plus vieille cité vivante d’Eu­rope occi­den­tale. Le para­doxe est là, entier, dès qu’on met le pied dans ces cou­loirs : des gens venus de la Médi­ter­ra­née orien­tale, de Tyr, d’un monde d’o­li­viers et de golfes abri­tés, ont tra­ver­sé toute la mer inté­rieure, fran­chi le seuil des Colonnes, et se sont ins­tal­lés au bord d’un océan qu’ils ne connais­saient pas, pour y fon­der ce qui res­te­ra pen­dant des siècles le bout habi­té du monde. Com­prendre Gadir, c’est com­prendre pourquoi.

La ville que l’o­racle envoya au bout de la carte

Les Anciens avaient une réponse, et elle était reli­gieuse. Stra­bon rap­porte que les Tyriens, obéis­sant à un oracle, cher­chèrent à s’é­ta­blir « aux Colonnes d’Hé­ra­clès » — c’est-à-dire à l’ex­trême limite du monde connu. Deux expé­di­tions échouèrent, dit-on : les sacri­fices ne furent pas favo­rables, les colons rebrous­sèrent che­min. À la troi­sième seule­ment, en pous­sant au-delà du détroit, jus­qu’à cette petite île de l’At­lan­tique, les pré­sages consen­tirent. On fon­da la ville, et l’on éle­va à Mel­qart, le dieu tuté­laire de Tyr, un sanc­tuaire qui allait deve­nir l’un des plus célèbres de l’An­ti­qui­té. Cette his­toire de troi­sième ten­ta­tive n’est pas qu’une jolie légende de fon­da­tion : elle dit quelque chose de vrai de l’hé­si­ta­tion d’un peuple médi­ter­ra­néen devant l’in­con­nu océa­nique, et de la manière dont on n’y allait qu’ac­com­pa­gné d’un dieu.

Le nom lui-même est une pièce à convic­tion. Gadir est un mot phé­ni­cien, sémi­tique, qui signi­fie l’en­ceinte, le mur, l’es­pace clos et for­ti­fié — la même racine que l’on retrouve dans l’hé­breu gader, la clô­ture, et dans les Aga­dir du Magh­reb, ces gre­niers for­ti­fiés ber­bères. Nom­mer sa colo­nie « l’En­ceinte » plu­tôt que d’un nom de gloire ou de dieu en dit long : c’est un nom de comp­toir, pro­saïque, défen­sif, celui d’un lieu qu’on entoure d’un mur parce qu’on y entre­pose des choses pré­cieuses. Les Grecs en firent Gádei­ra, les Romains Gades — un plu­riel, car la ville s’é­ta­lait sur plu­sieurs îlots —, les Arabes Qādis, et de Qādis est venu Cádiz. Trois mille ans de bouches humaines ont poli le mot phé­ni­cien de l’en­ceinte sans jamais le rompre.

Reste la ques­tion de la date, et c’est ici que la tra­di­tion et la terre se contre­disent. Les auteurs latins — Vel­léius Pater­cu­lus sur­tout — datent la fon­da­tion de 1104 avant notre ère, quatre-vingts ans après la chute de Troie, dans les brumes de la pre­mière géné­ra­tion d’a­près-guerre héroïque. Or la fouille est têtue : aucune couche exhu­mée à Cadix n’est anté­rieure au IXᵉ siècle avant notre ère. L’é­cart de trois siècles a fait cou­ler de l’encre. L’hy­po­thèse la plus éco­nome est que Gadir fut d’a­bord, long­temps, une escale sai­son­nière — une plage où l’on tirait les bateaux, où l’on tro­quait quelques mois avant de repar­tir — et qu’elle ne devint une ville de pierre et de four que plus tard, quand le com­merce valut la peine qu’on y hiverne. Le quar­tier du Tea­tro Cómi­co, ce dédale sous les marion­nettes, s’é­tale de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle ; puis le centre se dépla­ça, migra vers d’autres îlots de l’ar­chi­pel — d’E­ry­theia la minus­cule vers Koti­nous­sa la grande —, comme une ville qui n’au­rait jamais tout à fait ces­sé de cher­cher son assiette sur des sables mouvants.

Car il faut d’a­bord, à la manière de Brau­del, regar­der la terre elle-même, la plus lente des his­toires. Ce que nous nom­mons Cadix n’é­tait pas, dans l’An­ti­qui­té, une pres­qu’île mais un cha­pe­let d’îles — Ery­theia, Koti­nous­sa, une troi­sième plus tard nom­mée Anti­po­lis — sépa­rées du conti­nent et les unes des autres par des che­naux et des marais salants. Un bras d’eau si étroit qu’on le com­pa­rait à une rivière cou­rait entre l’ar­chi­pel et la Bétique ; Stra­bon lui donne à peine un stade de large, et les Anciens le fran­chis­saient sur un pont dont le loin­tain héri­tier, le Puente de Zua­zo, porte encore la mémoire. Depuis, les îlots se sont sou­dés, la mer a man­gé le sud, les sédi­ments ont com­blé le nord, et la carte antique s’est brouillée sous nos pieds au point qu’on dis­cute encore de l’emplacement des choses les plus célèbres. À Gadir, la géo­gra­phie n’est pas un décor stable : c’est un per­son­nage qui bouge, un socle qui se dérobe, et la ville a pas­sé trois mille ans à négo­cier avec lui.

Le métal, ou pour­quoi l’on venait si loin

On ne tra­verse pas une mer entière pour la beau­té d’un oracle. Si Tyr a envoyé ses navires jus­qu’à l’o­céan, c’est qu’il y avait, dans l’ar­rière-pays de Gadir, quelque chose que le monde ancien convoi­tait sans mesure : du métal, et en par­ti­cu­lier de l’argent. La basse val­lée du Gua­dal­qui­vir — le Bae­tis des Romains — et la région de Huel­va rece­laient un des gise­ments les plus riches de l’An­ti­qui­té, cette cein­ture pyri­teuse ibé­rique où le cuivre, le plomb, l’é­tain et l’argent affleu­raient dans une terre sai­gnée de rouge par le Río Tin­to. Là s’é­tait déve­lop­pée, avant même l’ar­ri­vée des Orien­taux, une culture indi­gène qu’on appelle Tar­tes­sos, semi-légen­daire, pros­père, tour­née vers l’At­lan­tique, et dont les clas­siques feront le royaume fabu­leux de l’Oc­ci­dent — cer­tains y ont même recon­nu le Tar­sis biblique vers lequel voguaient les vais­seaux de Salo­mon et de Hiram de Tyr.

Les images que les Anciens gar­daient de cette abon­dance frisent le conte. Stra­bon assure que les navires phé­ni­ciens y char­geaient tant d’argent qu’ils rem­pla­çaient jus­qu’à leurs ancres de pierre par des ancres du métal pré­cieux, faute de place à bord. Dio­dore affirme que, pour ali­men­ter sans relâche les four­neaux de fusion, les Phé­ni­ciens durent raser les forêts de la Sier­ra More­na entière. Il faut faire la part de l’exa­gé­ra­tion — le monde antique aimait ses Eldo­ra­dos —, mais l’ar­chéo­lo­gie confirme le fond : dès la seconde moi­tié du Xᵉ siècle, un dépôt phé­ni­cien per­ma­nent fonc­tion­nait à Huel­va, l’an­tique Ono­ba, et le méca­nisme d’é­change s’y lit clai­re­ment. Les Orien­taux appor­taient du vin et de l’huile — les mil­liers de tes­sons d’am­phores de trans­port en témoignent — et repar­taient char­gés de métal. Le vin fut la pre­mière mar­chan­dise venue d’O­rient que les indi­gènes du golfe ado­ptèrent avec pas­sion, et par le vin vinrent l’é­cri­ture, les dieux, les manières de bâtir et d’en­ter­rer les morts.

Ce fut là, plus encore que le métal, l’œuvre pro­fonde de Gadir : non pas seule­ment drai­ner une richesse, mais trans­for­mer le monde qu’elle tou­chait. Les archéo­logues nomment ce bas­cu­le­ment l’o­rien­ta­li­sa­tion. Les élites de Tar­tes­sos se mirent à boire dans des coupes façon­nées à l’o­rien­tale, à parer leurs femmes de bijoux d’or gra­nu­lé selon des tech­niques phé­ni­ciennes, à cou­ler leurs bronzes d’a­près des modèles levan­tins, à écrire enfin dans un alpha­bet déri­vé de celui que les mar­chands de Tyr avaient appor­té avec leurs amphores. Le tour du potier, la métal­lur­gie du fer, la vigne et l’o­li­vier peut-être, la ville même comme forme de vie : tout cela remon­ta les rivières de la Bétique dans le sillage du com­merce gadi­tain. On ne mesure pas assez ce que fut ce contact — une des grandes ren­contres de civi­li­sa­tions de la Médi­ter­ra­née ancienne, aus­si déci­sive à sa manière que la colo­ni­sa­tion grecque de la Sicile, et qui se joua ici, dis­crè­te­ment, à l’é­cart des grands récits, sur les rives d’un fleuve d’argent.

Gadir était le nœud de tout cela : le ter­mi­nus occi­den­tal d’un réseau qui, de port en port, remon­tait jus­qu’à Tyr et au-delà. Le métal ibé­rique y était ras­sem­blé, fon­du, cou­lé en lin­gots, puis embar­qué vers l’est pour irri­guer l’é­co­no­mie de toute la Médi­ter­ra­née orien­tale, à com­men­cer par la mon­naie et l’or­fè­vre­rie des grandes cités du Levant. Et il y avait plus loin­tain encore. Au-delà même de Gadir, vers le nord bru­meux, s’ou­vraient les routes de l’é­tain — ce métal rare sans lequel il n’est pas de bronze —, celles des mys­té­rieuses Cas­si­té­rides, les « îles de l’é­tain », que les navi­ga­teurs gadi­tains attei­gnaient en lon­geant les côtes atlan­tiques jus­qu’à la Galice, la Bre­tagne, la Cor­nouailles. On dit que les Phé­ni­ciens gar­daient jalou­se­ment le secret de cette route ; qu’un capi­taine, sui­vi par un navire rival, pré­fé­ra jeter le sien à la côte plu­tôt que de livrer le che­min. Vraie ou non, l’a­nec­dote des­sine la véri­té du lieu : Gadir était la porte par laquelle la Médi­ter­ra­née attei­gnait l’o­céan, et le point où se négo­ciait le métal du bout du monde.

Cet équi­libre ne dura pas. Au VIᵉ siècle, quelque chose se rom­pit dans l’Oc­ci­dent phé­ni­cien : Tar­tes­sos, la brillante culture indi­gène du Gua­dal­qui­vir, s’ef­fa­ça des sources et de la terre presque sans lais­ser de trace, et l’on voit à la même époque le vieux quar­tier du Tea­tro Cómi­co se contrac­ter et se réor­ga­ni­ser. On a mis ce déclin au compte de la chute de Tyr devant Baby­lone, qui pri­va les colo­nies d’Oc­ci­dent de leur métro­pole, ou de l’é­pui­se­ment des veines d’argent les plus faciles, ou d’un bas­cu­le­ment des routes. Ce qui est sûr, c’est que Gadir sur­vé­cut à la dis­pa­ri­tion de son par­te­naire et chan­gea de tutelle : Car­thage, la fille de Tyr deve­nue reine de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale, prit peu à peu la ville dans son orbite. La colo­nie du bout du monde conti­nua d’ex­pé­dier son métal, mais pour un autre maître, et c’est en Gadi­taine ral­liée à Car­thage qu’elle entra dans la longue guerre qui allait déci­der du sort de l’Occident.

Un dieu au bord de l’abîme

À l’autre extré­mi­té de l’ar­chi­pel, loin de la ville, sur un îlot aujourd’­hui iso­lé qu’on nomme Sanc­ti Petri, s’é­le­vait le sanc­tuaire. Les Grecs l’ap­pe­laient l’Herak­leion, les Romains le temple d’Her­cule Gadi­tain ; c’é­tait, sous le masque de l’in­ter­pre­ta­tio, la mai­son de Mel­qart, le Baal de Tyr, le « roi de la cité » que ses fidèles voyaient mou­rir et renaître chaque année. Peu de lieux du monde antique furent aus­si renom­més. On y venait de par­tout — marins qui accom­plis­saient un vœu avant de prendre le large, géné­raux qui inter­ro­geaient l’o­racle, curieux venus voir de leurs yeux la fin de la terre.

Ce qui frap­pait les visi­teurs, c’é­tait l’aus­té­ri­té et l’é­tran­ge­té du culte. Le poète Silius Ita­li­cus, décri­vant le temple au Iᵉ siècle, s’at­tarde sur ce détail pro­pre­ment orien­tal : une flamme brû­lait per­pé­tuel­le­ment sur les autels de pierre, mais aucune effi­gie, aucune sta­tue du dieu n’emplissait le sanc­tuaire. On priait devant un feu et un vide. Les portes de bronze mon­traient en relief les tra­vaux d’Hé­ra­clès — l’hydre aux têtes tran­chées, le lion de Némée étran­glé, Cer­bère tiré de son antre. Les prêtres allaient pieds nus, la tête rasée, vêtus de lin, tenus à la chas­te­té ; les femmes et les porcs n’en­traient pas. À l’en­trée se dres­saient deux colonnes de bronze de huit cou­dées, cou­vertes d’une ins­crip­tion. Beau­coup y voyaient les vraies Colonnes d’Her­cule, celles qui mar­quaient la limite du navi­gable — mais Stra­bon, scep­tique et un peu pédant, note que l’ins­crip­tion ne par­lait pas d’Hé­ra­clès du tout : elle détaillait seule­ment le coût de fabri­ca­tion des colonnes. La légende et la comp­ta­bi­li­té, sur le même bronze : rien de plus phénicien.

Le sanc­tuaire gar­dait ses mer­veilles et ses mys­tères. On y mon­trait un oli­vier sacré tout d’or, disait-on, dont les fruits étaient d’é­me­raude — écho loin­tain de l’o­li­vier du temple de Mel­qart à Tyr, ces sym­boles voyagent avec les colons comme des reliques. Deux sources d’eau douce y jaillis­saient, pro­dige sur une île cer­née de sel. Et chaque année s’y célé­brait l’eger­sis, le « réveil » du dieu : car Mel­qart était de ces divi­ni­tés orien­tales qui meurent et renaissent, qu’on brûle en effi­gie et qu’on res­sus­cite au bout de la sai­son, épou­sant le rythme du soleil et des mois­sons. Fon­der un tel culte au point le plus occi­den­tal du monde, là où l’astre chaque soir s’en­fon­çait dans l’o­céan pour renaître à l’est, n’a­vait rien d’a­no­din : c’é­tait pla­cer le dieu qui res­sus­cite pré­ci­sé­ment là où le jour paraît mou­rir. L’o­racle, lui, par­lait, et l’on venait de loin l’in­ter­ro­ger — mar­chands, capi­taines, plus tard géné­raux romains ; on raconte que Jules César y vint et pleu­ra devant une sta­tue d’A­lexandre, mesu­rant tout ce qu’il n’a­vait pas encore accompli.

C’est dans ce temple, avant de lan­cer sa marche vers l’I­ta­lie, qu’­Han­ni­bal vint prier. Silius Ita­li­cus place là l’un des moments clés de sa Puni­ca : le Car­tha­gi­nois, héri­tier de la même dévo­tion tyrienne, s’a­ge­nouille devant Mel­qart au seuil du monde, s’é­mer­veille des marées de l’At­lan­tique, et rêve la guerre qui vient. Pèle­ri­nage stra­té­gique autant que pieux : venir cher­cher au bout de l’Oc­ci­dent la béné­dic­tion du dieu ances­tral avant de fondre sur Rome. Le geste dit la pro­fon­deur du lien qui, par-des­sus les siècles et les mers, reliait encore Gadir à Tyr, et Car­thage à toutes deux.

Rome, loin d’a­bo­lir ce culte étran­ger, le fit sien et le por­ta au faîte. Sous Tra­jan et Hadrien — deux empe­reurs nés en Espagne, non par hasard —, l’Her­cule Gadi­tain reçut une digni­té qua­si impé­riale : son effi­gie parut sur les mon­naies, asso­ciée à l’i­mage du prince, et le dieu du bout du monde devint un emblème de la puis­sance qui régnait jus­qu’aux confins. Ce Mel­qart tyrien que les Grecs avaient rebap­ti­sé Héra­clès et que cer­tains, trou­blés par l’é­tran­ge­té de ses rites, disaient égyp­tien, avait fait un long che­min depuis Tyr : à Gadès, il était deve­nu la borne sacrée de l’Oc­ci­dent, le point où l’empire tou­chait la limite du monde et se retour­nait, satis­fait, vers son centre.

Du sanc­tuaire, il ne reste presque rien. La mer, qui a tout don­né à cette ville, lui a repris son dieu : les dyna­miques marines ont éro­dé et englou­ti la frange méri­dio­nale de l’an­tique archi­pel, et le temple gît quelque part sous les eaux basses de Sanc­ti Petri, dis­per­sé, incer­tain. Les plon­geurs en ont remon­té des bronzes, des ancres, des ex-voto ; les savants dis­cutent encore de son empla­ce­ment exact et du nombre de tra­vaux figu­rés sur ses portes — dix, selon Silius, davan­tage peut-être. Ce qui fut le point de repère spi­ri­tuel de tout un monde est aujourd’­hui une hypo­thèse sous la sur­face de l’eau, à laquelle on accède en barque et en conjectures.

Les marées, ou la Médi­ter­ra­née devant l’inconnu

Il y avait, à Gadir, un phé­no­mène que nul homme venu de la mer inté­rieure ne pou­vait com­prendre : la marée. La Médi­ter­ra­née ne res­pire pas, ou si peu ; son niveau bouge à peine. Mais ici, sur cette façade océa­nique, la mer se reti­rait deux fois par jour de plu­sieurs mètres, décou­vrant des éten­dues de vase, puis remon­tait englou­tir les quais — mou­ve­ment régu­lier, colos­sal, indif­fé­rent, dont la cause échap­pait à toute la science grecque. C’est à Gadès, sur un quai du port, que le phi­lo­sophe Posi­do­nios d’A­pa­mée vint, au Iᵉ siècle avant notre ère, obser­ver le pro­dige. Stra­bon nous a conser­vé l’es­sen­tiel de son enquête : il nota un puits de la ville qui se rem­plis­sait à marée basse et se vidait à marée haute, à rebours du bon sens ; il com­pa­ra le rythme des flots au cours de la lune, quo­ti­dien, men­suel, annuel ; il entre­vit, contre toute intui­tion médi­ter­ra­néenne, que l’astre noc­turne gou­ver­nait la mer.

On a là un des plus beaux moments de l’his­toire intel­lec­tuelle de ce lieu, et il est tout entier médi­ter­ra­néen. C’est l’es­prit grec, for­mé sur une mer sans marées, qui vient buter contre l’o­céan et, au lieu d’y voir un chaos divin, s’obs­tine à mesu­rer, à cor­ré­ler, à com­prendre. Gadir n’é­tait pas seule­ment le comp­toir du métal : c’é­tait le labo­ra­toire où la pen­sée de la mer inté­rieure fai­sait l’é­preuve de ce qui la dépas­sait. Der­rière Posi­do­nios se pro­filent tous les navi­ga­teurs qui avaient déjà, bien avant lui, tâté cette eau : le Car­tha­gi­nois Himil­con pous­sé vers le nord dans les mers froides, l’a­ven­tu­reux Eudoxe de Cyzique embar­quant de Gadès pour ten­ter le tour de l’A­frique, car­gai­son de jeunes musi­ciens à bord. La ville regar­dait l’At­lan­tique comme un seuil — non pas un mur, mais une porte que l’on n’o­sait fran­chir qu’à demi, et dont on rap­por­tait des marées, des brumes, des îles d’é­tain, et l’i­dée neuve que la lune tirait la mer.

Car au-delà de Gadir com­men­çait, dans l’i­ma­gi­naire antique, l’in­con­nu abso­lu. C’est pas­sé les Colonnes que Pla­ton avait situé l’At­lan­tide englou­tie ; c’est là que finis­sait la carte et que com­men­çaient les monstres, la mer figée, les eaux téné­breuses où le soleil s’é­tei­gnait en gré­sillant. Les Colonnes d’Her­cule elles-mêmes por­taient, disait-on, l’a­ver­tis­se­ment non plus ultra — rien au-delà. Vivre à Gadir, c’é­tait habi­ter cette fron­tière, dor­mir chaque nuit au bord du néant géo­gra­phique, et pour­tant en faire com­merce : car les Gadi­tains, eux, savaient qu’au-delà il y avait des côtes, des peuples, du métal, et non le vide. Ils gar­daient pour eux ce savoir comme un capi­tal. Toute la ten­sion de la ville tient dans ce double rap­port à l’o­céan — ter­reur sacrée que l’on entre­te­nait pour les autres, connais­sance patiente que l’on exploi­tait pour soi.

Gadès la romaine : l’en­ceinte devient métropole

Quand Rome héri­ta de l’Oc­ci­dent, après avoir arra­ché à Car­thage l’Es­pagne et le mono­pole de ses métaux, Gadir devint Gadès — et pros­pé­ra comme jamais. La ville avait su, dès la deuxième guerre punique, pas­ser du côté du vain­queur ; elle en fut récom­pen­sée. Sous l’Em­pire, Stra­bon la décrit comme l’une des cités les plus peu­plées du monde romain, comp­tant un nombre de che­va­liers — de citoyens du cens équestre — que seule Rome, disait-on, dépas­sait. L’en­ceinte phé­ni­cienne était deve­nue une métro­pole mar­chande de l’Atlantique.

L’ar­ti­san de cette gran­deur porte un nom : Bal­bus. Un Gadi­tain, Lucius Cor­ne­lius Bal­bus l’An­cien, fut le pre­mier homme né hors d’I­ta­lie à revê­tir le consu­lat romain, en 40 avant notre ère — ver­tige de l’as­si­mi­la­tion, où le des­cen­dant de colons phé­ni­ciens sié­geait au som­met de l’É­tat romain. Son neveu, Bal­bus le Jeune, seul pro­vin­cial de l’his­toire à célé­brer un triomphe, dota sa ville d’une seconde agglo­mé­ra­tion, si bien que les Grecs l’ap­pe­lèrent Didy­mè, la Ville double. Il fit creu­ser un nou­veau port sur le conti­nent, le Por­tus Gadi­ta­nus, et construire ce théâtre dont on a retrou­vé en 1981 les gra­dins sous le quar­tier du Pópu­lo : l’un des plus anciens et des plus vastes de l’His­pa­nie romaine, dix mille spec­ta­teurs sur un flanc de roche. La vieille île du métal se cou­vrait de marbre.

De la ville phé­ni­cienne, pour­tant, les métiers sur­vi­vaient sous le ver­nis latin. On conti­nuait de saler le pois­son : les thons de l’At­lan­tique, qui migrent chaque prin­temps le long de ces côtes, étaient pris, tran­chés, entas­sés dans le sel au fond de grandes cuves — les ceta­riae dont les ves­tiges truffent la baie — et trans­for­més en garum, cette sauce fer­men­tée dont Rome raf­fo­lait et que Gadès expor­tait dans tout l’Em­pire. Et il y avait le luxe le plus fameux de la ville : les puel­lae gadi­ta­nae, les dan­seuses de Gadès, dont Mar­tial a chan­té et fus­ti­gé les hanches trem­blantes au cla­que­ment des cas­ta­gnettes bétiques. Leur pré­sence était obli­gée dans les ban­quets de la capi­tale ; on les fai­sait venir du bout de l’Oc­ci­dent comme une den­rée rare, au même titre que le garum et l’argent. La ville qui ven­dait le métal du monde ven­dait aus­si, désor­mais, un peu de son propre vertige.

Le long jusant, et le retour de l’océan

Puis vint le reflux. Au IIIᵉ siècle, la crise géné­rale de l’Em­pire, l’in­sé­cu­ri­té des côtes, le dépla­ce­ment des routes com­mer­ciales firent décli­ner Gadès ; la capi­tale de la région se replia vers l’in­té­rieur des terres, à Medi­na Sido­nia, loin d’une mer deve­nue dan­ge­reuse. La ville rétré­cit à mesure que l’eau ron­geait ses îlots méri­dio­naux. Sous l’Is­lam elle fut Qādis, port modeste d’al-Anda­lus ; au Moyen Âge chré­tien, une petite cité de pêcheurs cram­pon­née à sa langue de terre, l’ombre de l’an­tique métro­pole. L’en­ceinte du bout du monde sem­blait avoir fini son his­toire, retour­née au silence des sables et des marées.

C’est alors, au tour­nant du XVᵉ et du XVIᵉ siècle, que la géo­gra­phie qui avait tout com­men­cé se réveilla. Un océan que Gadir avait regar­dé pen­dant deux mille ans comme une limite devint sou­dain un che­min. Colomb appa­reilla de Cadix pour son deuxième et son qua­trième voyages ; der­rière lui s’ou­vrait un Atlan­tique qui ne butait plus sur des îles d’é­tain mais sur un conti­nent entier. Et la vieille île retrou­va exac­te­ment le rôle pour lequel sa posi­tion l’a­vait faite : rece­voir le métal venu de l’ouest et le redis­tri­buer au monde. En 1717, la Casa de Contra­ta­ción quit­ta Séville pour Cadix, et la ville tint le mono­pole du com­merce des Indes ; par ses quais tran­si­ta l’argent des Amé­riques, celui du Potosí et du Mexique, comme y avait autre­fois tran­si­té l’argent de Tar­tes­sos — le même métal, la même mer, la même enceinte, à trois mil­lé­naires de distance.

Il faut se tenir de nou­veau à la pointe ouest de la ville, dans cette lumière océa­nique, pour sen­tir le poids de la coïn­ci­dence. Ce qui a fait Gadir n’é­tait ni le hasard ni l’o­racle : c’é­tait une île posée au seuil, au point pré­cis où la Médi­ter­ra­née se déverse dans l’At­lan­tique, où le métal de l’ar­rière-pays ren­contre la mer qui l’emporte. Les Tyriens l’ont com­prise, les Romains l’ont agran­die, la mer l’a en par­tie reprise, l’A­mé­rique la lui a ren­due. Sous les marion­nettes de la Tía Nori­ca, les rues phé­ni­ciennes attendent, neuf mètres plus bas, que passe au-des­sus d’elles le pro­chain va-et-vient d’un océan qui, patiem­ment, conti­nue de respirer.


Repères

  • J. M. Gener Basal­lote et al., fouilles du Tea­tro Cómi­co de Cadix (2006–2010) : trame urbaine phé­ni­cienne de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle av. J.-C., ins­crip­tions phé­ni­ciennes archaïques, loca­li­sa­tion ini­tiale sur Ery­theia puis Kotinoussa.
  • Stra­bon, Géo­gra­phie, livre III : fon­da­tion tyrienne, temple de Mel­qart et Colonnes, marées obser­vées par Posi­do­nios, richesse métal­li­fère (les ancres d’argent), la Ville double des Balbus.
  • Dio­dore de Sicile, V, 35 : les mines de Tar­tes­sos et les forêts de la Sier­ra More­na consu­mées par les fourneaux.
  • Silius Ita­li­cus, Puni­ca, III : le sanc­tuaire d’Her­cule Gadi­tain (flamme per­pé­tuelle, absence d’ef­fi­gie, portes des tra­vaux) et le pèle­ri­nage d’Han­ni­bal ; Tite-Live, XXI, sur ce même vœu.
  • Mar­tial, Épi­grammes : les puel­lae gadi­ta­nae et les cas­ta­gnettes bétiques.
  • Sur Tar­tes­sos et la route atlan­tique de l’é­tain (Cas­si­té­rides) : syn­thèses récentes autour de Huelva/Onoba et du golfe de Cadix ; débat sur l’i­den­ti­fi­ca­tion au Tar­sis biblique.
  • Sur le sanc­tuaire de Sanc­ti Petri : trou­vailles sous-marines et dis­cus­sion de l’emplacement et de l’i­co­no­gra­phie des portes (le nombre des tra­vaux figu­rés reste discuté).
  • Le retour atlan­tique : Colomb (2ᵉ et 4ᵉ voyages depuis Cadix), trans­fert de la Casa de Contra­ta­ción de Séville à Cadix en 1717, mono­pole du com­merce des Indes.
Read more
Ibn Bat­tû­ta : le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Ibn Bat­tû­ta : le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Ibn Bat­tû­ta

Le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Ibn Bat­tu­ta : le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Le vent de Tan­ger sent l’iode et la pous­sière de cal­caire. En juin, la lumière tombe droit sur les ter­rasses blanches et la mer, en contre­bas, n’a pas encore la cou­leur qu’elle pren­dra en août : elle est d’un bleu plat, presque gris, tra­ver­sé de cou­rants que les pêcheurs lisent comme des routes. Le détroit est là, à quinze kilo­mètres, si étroit qu’on dis­tingue les col­lines d’en face, cette autre rive qui est déjà l’Eu­rope et qui n’est pas encore tout à fait chré­tienne. Un jeune homme de vingt et un ans quitte cette ville un jeu­di de juin 1325, seul, sur une mon­ture, sans com­pa­gnon ni cara­vane. Il revien­dra vingt-quatre ans plus tard. Entre-temps il aura vu Del­hi, les Mal­dives, peut-être la Chine, sûre­ment le Mali — mais tout cela com­mence et finit ici, sur ce rivage, et la Médi­ter­ra­née n’est pas dans son récit un décor de départ : c’est la matrice de tout le reste.


« Je suis par­ti seul » : Tan­ger, juin 1325

La date est l’une des rares que le texte donne avec une pré­ci­sion d’acte nota­rié : jeu­di 2 rajab 725, soit le 14 juin 1325. Abu Abdal­lah Muham­mad ibn Abdal­lah al-Lawa­ti al-Tan­ji, connu sous le nom d’Ibn Bat­tu­ta, quitte sa ville natale pour accom­plir le pèle­ri­nage. Il a vingt et un ans en années solaires, vingt-deux en années lunaires — les deux chiffres cir­culent, selon le calen­drier que l’on pri­vi­lé­gie, et cette dis­cor­dance minus­cule est déjà un aver­tis­se­ment sur la nature du texte que nous lisons.

Sa famille appar­tient aux Lawa­ta, une confé­dé­ra­tion ber­bère ins­tal­lée de longue date sur la côte, et compte plu­sieurs géné­ra­tions de juristes de rite mali­kite. C’est un détail déci­sif, plus impor­tant que tout goût pré­ten­du pour l’a­ven­ture. Ibn Bat­tu­ta n’est pas un mar­chand, pas un marin, pas un aven­tu­rier au sens où l’Eu­rope fabri­que­ra ce mot trois siècles plus tard. C’est un homme de droit, for­mé à un cor­pus, por­teur d’une com­pé­tence expor­table. Dans le monde qu’il s’ap­prête à tra­ver­ser, le fiqh mali­kite s’en­seigne de l’At­lan­tique au Sind ; un cadi magh­ré­bin peut, en théo­rie, exer­cer par­tout où l’is­lam a besoin d’un juge. Cette por­ta­bi­li­té du savoir juri­dique est l’in­fra­struc­ture invi­sible de tout son voyage. Elle explique com­ment un jeune homme par­ti sans argent peut, vingt ans plus tard, sié­ger comme cadi à Del­hi et aux Maldives.

Le nom lui-même mérite un détour. Ibn Bat­tu­ta signi­fie lit­té­ra­le­ment « fils de Bat­tu­ta », et bat­tu­ta est un dimi­nu­tif affec­tueux dont l’é­ty­mo­lo­gie reste dis­cu­tée — on l’a rap­pro­ché de bat­ta, la cane, ce qui don­ne­rait « le fils de la petite cane ». L’hy­po­thèse est sédui­sante et fré­quem­ment répé­tée ; elle n’est pas éta­blie. Les ono­mas­ti­ciens magh­ré­bins y voient plu­tôt un sobri­quet fami­lial figé, dont le sens s’est per­du bien avant le XIVe siècle. C’est le genre de ques­tion que le texte lui-même ne pose jamais : Ibn Bat­tu­ta ne s’in­ter­roge pas sur son nom, il l’énonce.

La phrase d’ou­ver­ture de la Rih­la est célèbre et vaut d’être consi­dé­rée pour ce qu’elle est — non pas un aveu spon­ta­né, mais un exorde tra­vaillé, mis en forme trente ans après. Le voya­geur y dit être par­ti seul, sans com­pa­gnon pour égayer la route, sans cara­vane à laquelle se joindre, pous­sé par une impul­sion irré­sis­tible et un désir long­temps nour­ri de visi­ter les sanc­tuaires. Il ajoute que ses parents étaient vivants et que la sépa­ra­tion lui pesa. Cette der­nière nota­tion, appa­rem­ment banale, devient rétros­pec­ti­ve­ment le fil noir du livre : il ne les rever­ra ni l’un ni l’autre.

Ce qu’il quitte, en 1325, c’est un Magh­reb mari­nide. Tan­ger relève des sul­tans de Fès, qui viennent d’é­chouer à reprendre pied dura­ble­ment en Espagne mais gardent Ceu­ta, Gibral­tar et une ambi­tion anda­louse intacte. Le détroit n’est pas une fron­tière : c’est une char­nière, un lieu de pas­sage que trois puis­sances — Mari­nides, Nas­rides de Gre­nade, Cas­tille — se dis­putent sans qu’au­cune ne le contrôle seule. Ibn Bat­tu­ta y revien­dra vingt-cinq ans plus tard, en sol­dat volon­taire d’une guerre qui n’au­ra pas lieu.


La route côtière du Magh­reb : Tlem­cen, Béjaïa, Tunis

Il part vers l’est, à âne, par la route qui longe la côte. Ce tra­cé n’a rien d’un choix per­son­nel : c’est l’axe unique, celui que les Romains avaient équi­pé de bornes et de relais, celui que les cara­vanes de pèle­rins empruntent depuis des siècles. Entre l’At­lan­tique et l’É­gypte, le Magh­reb ne se tra­verse pas d’une seule manière ; il se tra­verse d’une seule manière pra­ti­cable. Au nord, la mer et les cor­saires chré­tiens ; au sud, l’At­las puis le désert. Reste ce cou­loir de quelques dizaines de kilo­mètres de large, coin­cé entre mon­tagne et rivage, où les villes s’é­grènent à dis­tance de marche : Taza, Tlem­cen, Milia­na, Alger, Béjaïa, Constan­tine, Tunis.

À Tlem­cen, capi­tale des Abdal­wa­dides, il croise deux ambas­sa­deurs du sul­tan de Tunis sur le point de repar­tir. Un homme lui conseille de les suivre. Il s’é­quipe en trois jours et part à leur pour­suite, les rat­trape à Milia­na. Les deux envoyés y tombent malades — cha­leur d’é­té, dit le texte —, l’un meurt au bord d’un ruis­seau à quatre milles de la ville. Ibn Bat­tu­ta laisse le convoi et pour­suit avec des mar­chands tunisois.

Cette scène minus­cule contient tout le fonc­tion­ne­ment du voyage médié­val en Médi­ter­ra­née méri­dio­nale. On ne cir­cule pas seul, on s’a­grège. On se greffe sur un convoi diplo­ma­tique, puis sur une cara­vane mar­chande, puis sur un groupe de pèle­rins, et la com­po­si­tion du groupe change à chaque étape selon les hasards de la mala­die, des bri­gands et des sai­sons. La sécu­ri­té n’est pas four­nie par un État : elle est pro­duite par l’a­gré­ga­tion tem­po­raire. Le voya­geur soli­taire du pre­mier para­graphe cesse d’être soli­taire en quelques semaines, et ne le sera plus jamais vraiment.

À Béjaïa, il tombe malade à son tour. On lui conseille de res­ter, de vendre sa mon­ture et son bagage pour voya­ger plus léger ensuite. Il refuse dans une for­mule que le texte a rete­nue : si Dieu décrète sa mort, elle sera sur la route, le visage tour­né vers La Mecque. Il faut entendre là moins un trait de carac­tère qu’une pos­ture de genre. La rih­la — le récit de voyage en quête de savoir et de pèle­ri­nage — est une forme lit­té­raire consti­tuée, avec ses topoi. Le pèle­rin qui refuse de s’ar­rê­ter malade en est un.

Béjaïa, à ce moment, est une ville haf­side en déclin rela­tif mais encore active, dont les chan­tiers navals tra­vaillent le bois des mas­sifs kabyles et dont le nom a lais­sé une trace dans plu­sieurs langues euro­péennes : la bou­gie, en fran­çais, tire son nom de la cire que l’on y expor­tait. Les éty­mo­lo­gies de ce type par­sèment la Médi­ter­ra­née comme des dépôts de sédi­ment ; elles disent la bana­li­té des échanges bien mieux que les trai­tés com­mer­ciaux, parce qu’elles ont sur­vé­cu à l’ou­bli de ce qu’elles désignaient.

Il atteint Tunis vers sep­tembre 1325 et y reste plu­sieurs semaines. C’est là que se pro­duit un bas­cu­le­ment dis­cret dans son sta­tut. Quand la cara­vane de pèle­rins se forme pour le Hed­jaz, ses membres le dési­gnent comme leur cadi. Il a vingt et un ans, il n’a encore rien vu, mais il est le seul homme du groupe for­mé au droit. Pour la pre­mière fois, sa com­pé­tence lui achète une place. Ce méca­nisme se répé­te­ra jus­qu’à l’o­céan Indien.


De Tunis à Tri­po­li : le convoi, les mariages, la charge de cadi

La cara­vane quitte Tunis au début de novembre 1325 et suit la route côtière par Sousse, Sfax et Gabès, où dix jours de pluie conti­nue l’im­mo­bi­lisent. De Gabès à Tri­po­li, l’es­corte compte une cen­taine de cava­liers et un déta­che­ment d’ar­chers, pré­cau­tion suf­fi­sante pour tenir les pillards à distance.

À Sfax, Ibn Bat­tu­ta contracte un mariage avec la fille d’un notable tuni­sois. L’é­pouse le rejoint à Tri­po­li. Peu après, un dif­fé­rend avec le beau-père entraîne la sépa­ra­tion. Il épouse alors la fille d’un étu­diant de Fès et retarde la cara­vane d’un jour entier pour offrir la noce à tout le monde.

On lit par­fois ces épi­sodes comme des anec­dotes de galan­te­rie. Ils sont autre chose. Le mariage, dans ce contexte, est un ins­tru­ment logis­tique autant qu’af­fec­tif : il ins­crit le voya­geur dans un réseau de paren­té et d’o­bli­ga­tions, lui ouvre des mai­sons, garan­tit sa répu­ta­tion. Ibn Bat­tu­ta se marie­ra au moins une dizaine de fois au fil de trente ans, lais­sant des enfants sur trois conti­nents, ache­tant aus­si des esclaves — la Rih­la le dit sans détour et sans embar­ras. Le lec­teur contem­po­rain bute néces­sai­re­ment là-des­sus ; il faut le noter sans le lis­ser. Le monde qu’il décrit repose sur une éco­no­mie ser­vile dont il est un usa­ger ordi­naire, et son récit ne contient pas un mot de mise en question.

Ce que révèle aus­si la scène du fes­tin de noces, c’est le rap­port du voya­geur au temps. Retar­der une cara­vane entière d’une jour­née pour une fête sup­pose une auto­ri­té : celle du cadi dési­gné, mais sur­tout celle d’un rythme col­lec­tif qui n’est pas encore mesu­ré en coûts. Le convoi avance à la vitesse de ses malades, de ses pluies, de ses mariages. Cette élas­ti­ci­té du temps de dépla­ce­ment est un trait struc­tu­rel du bas­sin avant l’é­poque des marines à horaires. Elle dis­pa­raî­tra len­te­ment, et son effa­ce­ment est peut-être le chan­ge­ment le plus pro­fond sur­ve­nu en Médi­ter­ra­née entre le XIVe siècle et le XIXe.

De Tri­po­li, la cara­vane pousse vers l’est le long de la Syrte, cette côte basse, sans port véri­table, redou­tée depuis l’An­ti­qui­té pour ses hauts-fonds mou­vants. La géo­gra­phie ici com­mande abso­lu­ment : on longe, on ne navigue pas. Les mille cinq cents kilo­mètres qui séparent Tri­po­li d’A­lexan­drie sont l’un des rares seg­ments du lit­to­ral médi­ter­ra­néen où la mer, bor­dée de désert, cesse d’être une res­source. Le pèle­rin magh­ré­bin qui va vers l’O­rient tra­verse un vide, et ce vide explique pour­quoi le Magh­reb et l’É­gypte, pour­tant rive­rains de la même mer, ont si long­temps fonc­tion­né comme deux mondes distincts.


Alexan­drie, avril 1326 : le port et le phare

Il atteint Alexan­drie le 5 avril 1326, après quelque trois mille cinq cents kilo­mètres par­cou­rus en dix mois. La ville appar­tient alors au sul­ta­nat mame­louk bah­ride, à son apo­gée fis­cale et militaire.

Le pas­sage qu’il consacre au port est l’un des plus révé­la­teurs de tout le livre, et il faut le lire atten­ti­ve­ment. Il déclare n’a­voir vu, par­mi tous les ports du monde, aucun équi­valent à Alexan­drie sauf quatre : Qui­lon et Cali­cut sur la côte du Mala­bar, le port des Génois à Sou­dak en pays turc, et Zay­tun en Chine.

Arrê­tons-nous là. Un homme de Tan­ger, au XIVe siècle, classe le port d’A­lexan­drie dans une série qui va de la Cri­mée au Kera­la et à la mer de Chine. Cette phrase, à elle seule, des­sine un espace men­tal. La Médi­ter­ra­née n’y est pas un monde clos com­pa­ré à lui-même : c’est un seg­ment d’un réseau plus vaste, dont les nœuds sont com­men­su­rables. Alexan­drie vaut Cali­cut. Le poivre du Mala­bar arrive dans les entre­pôts alexan­drins par Aden et la mer Rouge, les Véni­tiens et les Génois viennent l’y ache­ter, et le prix de la livre de poivre à Bruges dépend en der­nier res­sort de la mous­son du golfe du Ben­gale. Ibn Bat­tu­ta ne théo­rise rien de tout cela — il n’est pas éco­no­miste —, mais son échelle de com­pa­rai­son enre­gistre le sys­tème. Il faut noter au pas­sage qu’il inclut sans hési­ta­tion dans sa liste un comp­toir tenu par des chré­tiens : Sou­dak. Le réseau qu’il décrit ne s’ar­rête pas aux limites de l’islam.

Ce que le texte ne dit pas, et qu’il faut ajou­ter pour com­prendre ce qu’il voit, c’est le méca­nisme pré­cis de cette richesse. Les épices de l’o­céan Indien remontent la mer Rouge jus­qu’aux ports égyp­tiens, puis le Nil, puis atteignent Alexan­drie par le canal et les canaux du del­ta. L’o­pé­ra­tion est entre les mains d’un groupe de grands négo­ciants musul­mans que les sources appellent les Kari­mi, dont l’o­ri­gine du nom reste dis­cu­tée et qui opèrent d’A­den au Caire avec des capi­taux consi­dé­rables. Ils vendent aux Latins, qui n’ont pas le droit de remon­ter au-delà d’A­lexan­drie. Le sul­tan mame­louk pré­lève au pas­sage, et cette taxe consti­tue l’une des res­sources majeures de son État mili­taire. Trois mono­poles emboî­tés — les Kari­mi sur l’a­mont, le sul­tan sur le tran­sit, les Ita­liens sur l’a­val — se par­tagent la marge d’un poivre qui a tra­ver­sé un océan. Le sys­tème tien­dra jus­qu’à ce que les Por­tu­gais, cent cin­quante ans plus tard, court-cir­cuitent le pas­sage par la mer Rouge en dou­blant l’A­frique. La chute d’A­lexan­drie comme place mon­diale ne vien­dra pas d’une conquête mais d’une modi­fi­ca­tion de trajet.

C’est à Alexan­drie qu’in­ter­vient l’é­pi­sode le plus sou­vent cité de ses débuts. Il séjourne trois jours chez un ascète nom­mé Burhan al-Din, dit le Boi­teux, qui lui déclare per­ce­voir en lui un goût des voyages loin­tains et l’en­joint de saluer, en son nom, ses trois frères : Farid al-Din en Inde, Rukn al-Din au Sind, Burhan al-Din en Chine. Un autre homme pieux, Cheikh al-Mur­shi­di, inter­prète un de ses rêves dans le même sens.

L’é­pi­sode est mani­fes­te­ment construit après coup. Il four­nit au récit sa légi­ti­ma­tion reli­gieuse — le voyage n’est plus errance mais accom­plis­se­ment d’une parole sainte — et il annonce en trois noms l’en­semble de l’i­ti­né­raire à venir. Aucun his­to­rien sérieux ne le traite comme un compte ren­du lit­té­ral. Sa pré­sence dans le texte nous apprend en revanche quelque chose de réel sur le monde de 1326 : que les réseaux sou­fis consti­tuaient une trame d’hos­pi­ta­li­té conti­nue de l’É­gypte à la Chine, que l’on pou­vait se recom­man­der d’un cheikh à mille lieues de là, et qu’un frère en reli­gion à Quanz­hou était une pos­si­bi­li­té que per­sonne, à Alexan­drie, ne trou­vait absurde.

Reste le phare. Ibn Bat­tu­ta le visite lors de ce pre­mier pas­sage et le décrit comme un bâti­ment car­ré s’é­lan­çant dans le ciel, dont une face est en ruine, l’en­trée sur­éle­vée au-des­sus du sol. Il y pénètre, note les chambres à l’in­té­rieur, l’ou­ver­ture de la porte. Vingt-trois ans plus tard, reve­nant d’O­rient, il retourne sur le site et constate qu’il est réduit à un tas de décombres inaccessible.

Ce double témoi­gnage, à une géné­ra­tion d’in­ter­valle, est l’un des rares docu­ments datant pré­ci­sé­ment l’a­go­nie du monu­ment — sans doute ache­vée par les séismes du XIVe siècle. Il vaut aus­si comme signe du rap­port de l’au­teur au pas­sé antique : il décrit avec exac­ti­tude, mesure l’en­trée, remarque la ruine, et n’é­prouve aucune émo­tion archéo­lo­gique. Le phare l’in­té­resse comme construc­tion, non comme ves­tige d’une civi­li­sa­tion dis­pa­rue. Le regard mélan­co­lique sur les ruines païennes est une inven­tion plus tar­dive, et lar­ge­ment européenne.


Le Caire mame­louk et le détour man­qué vers la mer Rouge

Du del­ta il gagne Le Caire, où il reste envi­ron un mois. La ville est alors pro­ba­ble­ment la plus peu­plée du monde médi­ter­ra­néen, siège d’un État mili­taire dont l’é­lite est com­po­sée d’es­claves affran­chis venus des steppes kipt­chak et du Cau­case. Ibn Bat­tu­ta décrit les madra­sas, les hôpi­taux, les fon­da­tions pieuses. Cette insis­tance sur le waqf — la fon­da­tion cha­ri­table inalié­nable — tra­verse tout le livre et consti­tue l’une de ses contri­bu­tions docu­men­taires les plus solides. Il note à Damas qu’il existe des fon­da­tions pour marier les filles sans dot, pour finan­cer les pèle­rins, pour paver les rues, et jus­qu’à une fon­da­tion des­ti­née à rem­pla­cer la vais­selle bri­sée par les domes­tiques — il raconte avoir vu un jeune esclave lais­ser tom­ber un plat de por­ce­laine chi­noise dans une ruelle et être ren­voyé vers l’ad­mi­nis­tra­teur d’un tel legs.

Le détail est pré­cieux à double titre. D’a­bord parce qu’il éclaire l’ins­ti­tu­tion : le waqf est le méca­nisme par lequel les socié­tés isla­miques médié­vales financent dura­ble­ment l’ur­bain, hors bud­get de l’É­tat, sur des reve­nus fon­ciers immo­bi­li­sés à per­pé­tui­té. Ensuite parce que la por­ce­laine, dans cette ruelle de Damas, est chi­noise. Un plat de Jing­dez­hen se casse dans une rue syrienne en 1326 et le sys­tème pré­voit son rem­pla­ce­ment. Les grandes routes ne sont pas des abs­trac­tions car­to­gra­phiques : elles abou­tissent à des objets ordi­naires, dans des mains d’enfants.

Du Caire, il tente une pre­mière fois de gagner La Mecque par la haute Égypte et le port d’Ayd­hab, sur la mer Rouge. La route est cou­pée — révolte des Bed­ja, navires détruits. Il fait demi-tour, remonte le Nil, revient au Caire, et décide de pas­ser par la Syrie. Cet échec est struc­tu­rant : c’est lui qui l’a­mène à Damas, donc à la cara­vane de pèle­ri­nage syrienne, donc à la longue boucle orien­tale qui sui­vra. Une révolte tri­bale sur la côte sou­da­naise inflé­chit ain­si trente ans d’i­ti­né­raire. Le voyage n’a pas de plan ; il a des obstacles.


Damas, Rama­dan 1326 : les cer­ti­fi­cats et les chaînes de transmission

Il arrive à Damas et y passe le mois de Rama­dan. La ville est le second pôle de l’É­tat mame­louk, dotée de la Grande Mos­quée omeyyade, d’un réseau dense de madra­sas et d’une concen­tra­tion de savants sans équi­valent en Syrie.

Ce qu’il y fait relève d’une pra­tique qu’il est essen­tiel de com­prendre pour sai­sir la logique de sa vie entière : il col­lecte des ija­zat, des licences de trans­mis­sion. Une ija­za est l’au­to­ri­sa­tion déli­vrée par un maître à un élève de retrans­mettre à son tour un texte, un recueil de hadiths, un trai­té. Elle est nomi­na­tive, elle s’ins­crit dans une chaîne remon­tant idéa­le­ment au pre­mier trans­met­teur, et elle consti­tue un capi­tal. Ibn Bat­tu­ta en accu­mule à Damas auprès de plu­sieurs dizaines de savants.

C’est là que se joue la dimen­sion la plus mécon­nue de son voyage. Nous le lisons comme un explo­ra­teur ; ses contem­po­rains le voyaient comme un homme consti­tuant un patri­moine scien­ti­fique por­table. Chaque étape est aus­si une opé­ra­tion d’ac­cré­di­ta­tion. Le réseau de la rih­la savante — par­cou­rir le monde pour entendre les maîtres — pré­cède de plu­sieurs siècles la mobi­li­té étu­diante moderne et repose sur le même pos­tu­lat : un savoir n’est plei­ne­ment trans­mis que de bouche à oreille, avec la chaîne de ceux qui l’ont porté.

Damas est aus­si, pour la Médi­ter­ra­née, un point de bas­cule. La ville n’est pas un port ; elle en dépend abso­lu­ment. Son débou­ché est la côte liba­naise et pales­ti­nienne, dont les Mame­louks ont sys­té­ma­ti­que­ment déman­te­lé les ins­tal­la­tions por­tuaires après la recon­quête des places franques, à la fin du XIIIe siècle, pré­ci­sé­ment pour empê­cher tout retour croi­sé par la mer. Le résul­tat est para­doxal : un État puis­sant qui a déli­bé­ré­ment affai­bli son propre lit­to­ral, et qui laisse aux marines ita­liennes le mono­pole du trans­port. Cette déci­sion stra­té­gique, prise deux géné­ra­tions avant le pas­sage d’Ibn Bat­tu­ta, explique une scène que nous ren­con­tre­rons plus loin — un voya­geur musul­man tra­ver­sant la Médi­ter­ra­née orien­tale sur un bateau génois, faute de bateau musulman.


Ce que le texte doit à Ibn Jubayr et à al-Abdari

Il faut inter­rompre ici le récit pour poser le pro­blème que tout lec­teur de la Rih­la ren­contre tôt ou tard.

Ibn Bat­tu­ta n’a tenu aucun jour­nal. Le texte que nous lisons a été dic­té vingt-cinq à trente ans après les faits, à Fès, à un let­tré gre­na­din, sur com­mande d’un sul­tan. Or les pas­sages consa­crés à Damas, à La Mecque, à Médine et à plu­sieurs villes du Proche-Orient reprennent — par­fois presque mot pour mot — le récit d’Ibn Jubayr, voya­geur anda­lou du XIIe siècle. De même, la plu­part des des­crip­tions pales­ti­niennes pro­viennent d’al-Abda­ri, voya­geur magh­ré­bin du XIIIe.

Ce constat, éta­bli par la phi­lo­lo­gie du XIXe et du XXe siècle, n’a jamais été sérieu­se­ment contes­té. Ce qui reste dis­cu­té, c’est son inter­pré­ta­tion. Trois lec­tures coexistent.

La pre­mière, la plus sévère, tient la Rih­la pour par­tiel­le­ment fabri­quée : Ibn Bat­tu­ta n’au­rait pas vu tout ce qu’il décrit, et aurait com­blé les lacunes de sa mémoire par des emprunts et des ouï-dire. Les cibles habi­tuelles de cette cri­tique sont le voyage sur la Vol­ga jus­qu’à Bul­ghar, la mis­sion en Chine, l’ex­cur­sion au Yémen, le tra­jet de Balkh à Bis­tam, et — ce qui nous concerne direc­te­ment — l’en­semble du périple anatolien.

La deuxième lec­ture, aujourd’­hui domi­nante chez les spé­cia­listes, consi­dère que la ques­tion est mal posée. La Rih­la ne relève pas du genre du témoi­gnage indi­vi­duel mais d’un genre com­po­site, où la des­crip­tion d’une ville doit être com­plète et conforme, quitte à mobi­li­ser l’au­to­ri­té d’un pré­dé­ces­seur. Décrire Damas en repre­nant Ibn Jubayr n’é­tait pas un pla­giat mais l’in­verse : la manière cor­recte de faire, celle qui ins­crit le nou­veau récit dans une tra­di­tion attes­tée. Le livre serait ain­si une œuvre de com­po­si­tion, assem­blant l’ex­pé­rience du voya­geur, le savoir du rédac­teur, les témoi­gnages recueillis et les auto­ri­tés écrites.

La troi­sième insiste sur la part d’Ibn Juzayy, dont on ignore l’é­ten­due exacte. Le rédac­teur ne se cache pas : il inter­vient à la pre­mière per­sonne à plu­sieurs reprises, ajoute des vers, com­plète les des­crip­tions de lieux qu’il connaît per­son­nel­le­ment — Gibral­tar, notam­ment, dont il donne un déve­lop­pe­ment enflam­mé. La fron­tière entre les deux voix n’est pas tou­jours signalée.

Aucune de ces lec­tures n’an­nule le docu­ment. Elle en déplace l’u­sage. La Rih­la est un témoi­gnage médiocre sur les dépla­ce­ments pré­cis d’un indi­vi­du et un témoi­gnage excep­tion­nel sur ce qu’un let­tré magh­ré­bin du XIVe siècle savait, croyait savoir et jugeait digne d’être rap­por­té du monde habi­té. Les deux ne sont pas du même ordre, et confondre l’un avec l’autre est l’er­reur constante de la lit­té­ra­ture de vulgarisation.

Il faut ajou­ter que les contem­po­rains n’é­taient pas dupes. La tra­di­tion rap­porte que les récits d’Ibn Bat­tu­ta sus­ci­tèrent à Fès une incré­du­li­té géné­rale, et qu’un haut per­son­nage de la cour aurait objec­té qu’il ne fal­lait pas tenir pour faux ce qui n’est qu’in­ha­bi­tuel. L’a­nec­dote est fré­quem­ment attri­buée à Ibn Khal­doun, qui séjour­na lon­gue­ment à Fès et fut le contem­po­rain exact du voya­geur. Je la donne sous réserve : je n’ai pas pu en véri­fier la loca­li­sa­tion exacte dans la Muqad­di­ma, et elle cir­cule sur­tout par cita­tion indirecte.


Lat­ta­quié-Ala­nya : tra­ver­ser sur un navire génois

Après le pèle­ri­nage, l’I­rak, la Perse, le Yémen et l’A­frique orien­tale, Ibn Bat­tu­ta revient à La Mecque, y séjourne, et forme le pro­jet de gagner l’Inde. Le sul­tan de Del­hi, Muham­mad ibn Tugh­luq, recrute des let­trés étran­gers à prix d’or ; la nou­velle cir­cule jus­qu’au Hed­jaz. Encore faut-il y aller. Le voya­geur choi­sit un iti­né­raire par le nord : remon­ter en Syrie, tra­ver­ser l’A­na­to­lie, gagner les steppes de la Horde d’Or, et redes­cendre par l’A­sie centrale.

C’est ain­si qu’il se retrouve à Lat­ta­quié, sur la côte syrienne, embar­quant pour Ala­nya — ‘Alaya, sur la côte sud de l’A­na­to­lie — à bord d’une grande galère mar­chande appar­te­nant à des Génois.

Cette phrase de quelques mots mérite d’être dépliée. Nous sommes vers 1330 ou 1331. Un juriste musul­man magh­ré­bin, se ren­dant d’un ter­ri­toire mame­louk à un ter­ri­toire turc, emprunte un navire chré­tien, conduit par un équi­page chré­tien, dans une mer où les mêmes chré­tiens pra­tiquent la course contre les musul­mans. Il pré­cise que les Génois le trai­tèrent bien et ne lui firent rien payer.

Il n’y a là aucune contra­dic­tion pour les acteurs de l’é­poque. La Médi­ter­ra­née du XIVe siècle est un espace où la guerre de course et le com­merce régu­lier coexistent en per­ma­nence, sou­vent por­tés par les mêmes ports et par­fois par les mêmes hommes. Gênes et Venise ont des trai­tés avec le sul­tan du Caire ; leurs consuls résident à Alexan­drie ; leurs galères trans­portent indif­fé­rem­ment des pèle­rins musul­mans, des épices indiennes et des esclaves cir­cas­siens des­ti­nés à l’ar­mée mame­louke. Ce der­nier point est le plus ver­ti­gi­neux : les navires ita­liens four­nissent au sul­ta­nat mame­louk la matière pre­mière humaine de sa caste mili­taire, laquelle sert entre autres à conte­nir les croisades.

La domi­na­tion des marines ita­liennes sur le trans­port en Médi­ter­ra­née orien­tale est, à cette date, presque totale. Elle ne résulte pas d’une supé­rio­ri­té tech­nique écra­sante mais d’un ensemble de choix poli­tiques — dont le déman­tè­le­ment mame­louk des ports levan­tins — et d’une orga­ni­sa­tion du cré­dit que les États musul­mans rive­rains n’ont pas répli­quée. La consé­quence, sur la longue durée, est mas­sive : à par­tir du XIIIe siècle, la cir­cu­la­tion mari­time dans le bas­sin orien­tal est majo­ri­tai­re­ment assu­rée par des acteurs chré­tiens, y com­pris pour des besoins musul­mans. Ibn Bat­tu­ta en fait l’ex­pé­rience sans com­men­taire par­ti­cu­lier. Il monte à bord, il paie ou ne paie pas, il débarque à Ala­nya. Le fait qu’il ne le remarque pas est pré­ci­sé­ment ce qui prouve la bana­li­té de la chose.


Anta­lya et la côte : les bey­liks mari­times et la course égéenne

Il touche terre à Ala­nya, remonte la côte jus­qu’à Anta­lya. La ville est décrite comme vaste et bien bâtie, et sur­tout comme une ville com­par­ti­men­tée : les mar­chands chré­tiens dans un quar­tier fer­mé de murs et de portes qu’on ver­rouille la nuit, les Grecs dans un autre, éga­le­ment clos, les Juifs dans un troi­sième, les Turcs et le gou­ver­neur dans un qua­trième, cha­cun avec sa propre enceinte.

Cette des­crip­tion est un docu­ment urbain de pre­mier ordre. Le quar­tier fer­mé par ses portes est le fon­da­co — l’a­rabe fun­duq, le grec pan­do­kheion, l’au­berge-entre­pôt où réside une com­mu­nau­té mar­chande étran­gère sous le régime de son consul, avec sa cha­pelle, son four, ses balances. Le mot a voya­gé dans les deux sens : d’un terme grec dési­gnant l’hô­tel­le­rie, il est pas­sé à l’a­rabe, puis est reve­nu en ita­lien pour dési­gner l’ins­ti­tu­tion com­mer­ciale. Alexan­drie, Tunis, Acre, Constan­ti­nople, Anta­lya : par­tout où le com­merce inter­na­tio­nal s’exerce entre com­mu­nau­tés de reli­gions dif­fé­rentes, la même solu­tion spa­tiale appa­raît. Ce n’est pas une ségré­ga­tion subie, c’est une archi­tec­ture juri­dique. Le quar­tier fer­mé garan­tit l’ap­pli­ca­tion du droit propre à chaque com­mu­nau­té, la sécu­ri­té des mar­chan­dises et la per­cep­tion des taxes. Le voya­geur qui décrit Anta­lya décrit ain­si, sans le nom­mer, le dis­po­si­tif stan­dard du com­merce médi­ter­ra­néen depuis le XIe siècle.

Anta­lya, Milas, Balat, Éphèse, Izmir : la côte ana­to­lienne, à la date de son pas­sage, est le foyer d’une acti­vi­té de course intense. Les bey­liks mari­times — Men­teşe au sud, Aydın au centre — arment des flottes qui raz­zient les îles de l’É­gée et les côtes grecques, rap­por­tant esclaves et butin. Cette éco­no­mie de la course est ce qui pro­voque, quelques années après le pas­sage d’Ibn Bat­tu­ta, la for­ma­tion de ligues navales latines asso­ciant Venise, l’Hos­pi­tal de Rhodes, Chypre et la papau­té, dont l’ob­jec­tif est pré­ci­sé­ment de détruire la marine d’Izmir.

Il faut voir la struc­ture. Les mêmes ports pro­duisent simul­ta­né­ment trois acti­vi­tés que nous avons l’ha­bi­tude de sépa­rer : le com­merce régu­lier avec les Latins, la course contre les Latins, et l’hos­pi­ta­li­té gra­tuite envers les voya­geurs musul­mans. Un arma­teur d’É­phèse peut vendre de l’a­lun à des Génois en juin et cap­tu­rer des pay­sans chiotes en sep­tembre. Ce n’est pas une contra­dic­tion morale, c’est un régime éco­no­mique : la course est une forme d’ex­trac­tion par­mi d’autres, réglée par des usages, tari­fée par les rachats, et com­pa­tible avec des trai­tés. Elle dure­ra, sur les deux rives, jus­qu’au XIXe siècle.

Ibn Bat­tu­ta n’y voit rien d’a­nor­mal. Il reçoit à plu­sieurs reprises, comme cadeau de prince, des esclaves grecs — dont l’un est expli­ci­te­ment pré­sen­té comme pro­ve­nant d’une prise. Il note ailleurs qu’une jeune femme grecque de sa mai­son lui don­ne­ra un enfant. La chaîne qui va de la raz­zia côtière au cadeau diplo­ma­tique et à la domes­ti­ci­té du voya­geur est, dans le texte, entiè­re­ment visible et jamais com­men­tée. C’est l’un des endroits où la Rih­la est la plus pré­cieuse et la plus déran­geante : elle docu­mente de l’in­té­rieur, et sans la moindre dis­tance, l’un des méca­nismes fon­da­men­taux de l’é­co­no­mie médi­ter­ra­néenne médiévale.


L’A­na­to­lie des bey­liks : les akhis, l’hos­pi­ta­li­té comme institution

Il débarque dans une Ana­to­lie sans centre. Le sul­ta­nat seld­jou­kide de Rum, désar­ti­cu­lé par la tutelle mon­gole puis par l’ef­fon­dre­ment de l’Il­kha­nat, a lais­sé place à une mosaïque de prin­ci­pau­tés turques — les bey­liks — dont aucune ne domine encore les autres. Cer­taines sont côtières et pra­tiquent la course mari­time, d’autres sont conti­nen­tales et vivent de l’é­le­vage et des routes. Le pays qu’il tra­verse est en train de deve­nir turc et musul­man sans que le pro­ces­sus soit ache­vé : les popu­la­tions grecques y sont encore nom­breuses, les églises debout, les langues mêlées.

C’est dans ce pays qu’Ibn Bat­tu­ta ren­contre l’ins­ti­tu­tion qui va le plus le frap­per, et sur laquelle son témoi­gnage consti­tue une source de pre­mier ordre : les akhis.

Le mot vient de l’a­rabe akh, frère. Les confré­ries d’a­khis sont issues de la futuw­wa, tra­di­tion de « che­va­le­rie » urbaine attes­tée depuis le cali­fat abbas­side, réor­ga­ni­sée en Ana­to­lie autour des corps de métiers. Chaque quar­tier, chaque bourg pos­sède sa loge, diri­gée par un akhi élu par ses pairs, regrou­pant les jeunes hommes des métiers — tan­neurs, sel­liers, tis­se­rands. La loge sert d’a­te­lier, de lieu de vie com­mune, de foyer de dévo­tion sou­fie et d’au­berge pour les voyageurs.

Ibn Bat­tu­ta décrit leur fonc­tion­ne­ment avec une pré­ci­sion qui sug­gère l’ob­ser­va­tion directe : les membres tra­vaillent la jour­née, apportent le soir le pro­duit de leur tra­vail à l’a­khi, qui l’emploie à ache­ter la nour­ri­ture, les fruits et les bou­gies pour l’ac­cueil des étran­gers. Il note qu’il n’existe nulle part au monde de gens plus empres­sés envers les hôtes de pas­sage, et qu’on en trouve dans chaque dis­trict, chaque ville, chaque village.

Une scène résume tout. À Ladhiq — Deniz­li —, à peine arri­vé, des hommes se sai­sissent de ses affaires. Il ne com­prend pas leur langue, croit à un vol, s’in­quiète. Un autre groupe sur­vient et la dis­pute manque de tour­ner à la bagarre. Il finit par apprendre, par un pèle­rin ara­bo­phone, qu’il s’a­git de deux confré­ries rivales se dis­pu­tant l’hon­neur de l’hé­ber­ger. On tire au sort. Il loge chez les pre­miers, puis chez les seconds.

Le comique de la situa­tion ne doit pas mas­quer sa por­tée. L’hos­pi­ta­li­té, ici, n’est pas une ver­tu indi­vi­duelle : c’est un capi­tal sym­bo­lique en com­pé­ti­tion, une mon­naie de pres­tige entre cor­po­ra­tions. Elle consti­tue aus­si une infra­struc­ture de cir­cu­la­tion. Un voya­geur pauvre peut tra­ver­ser l’A­na­to­lie de part en part en dor­mant chaque nuit dans une loge d’a­khis, sans payer. Cela signi­fie qu’un espace poli­ti­que­ment frag­men­té peut être socia­le­ment conti­nu — et c’est l’une des obser­va­tions les plus fortes que la Rih­la per­mette de faire sur le bas­sin médi­ter­ra­néen dans son ensemble. La frag­men­ta­tion poli­tique n’im­plique pas la fer­me­ture. Elle peut même s’ac­com­pa­gner d’une den­si­té de soli­da­ri­tés que les États cen­tra­li­sés n’en­tre­tiennent pas.

Les akhis joue­ront un rôle consi­dé­rable dans la struc­tu­ra­tion sociale des futures terres otto­manes. Leurs loges, leurs codes, leur arti­cu­la­tion entre métier et confré­rie sur­vi­vront dans les cor­po­ra­tions urbaines de l’Em­pire pen­dant des siècles.


La langue, l’in­ter­prète et le per­san de cour

La scène de Deniz­li, où il croit être volé alors qu’on se dis­pute l’hon­neur de l’hé­ber­ger, repose sur un fait que le récit men­tionne à peine et qui com­mande pour­tant tout le voyage : il ne com­prend pas ce qu’on lui dit.

Ibn Bat­tu­ta parle arabe. Il a appris le per­san, langue de culture et d’ad­mi­nis­tra­tion de tout l’O­rient isla­mique, du Bos­phore au Ben­gale — c’est en per­san qu’il ser­vi­ra à Del­hi, en per­san qu’il conver­se­ra avec les princes turcs et mon­gols. Mais il ne parle pas turc, ni grec, ni tamoul, ni chi­nois. Sur l’im­mense majo­ri­té de son iti­né­raire, il dépend d’intermédiaires.

Ces inter­mé­diaires appa­raissent constam­ment dans le texte, presque tou­jours sans nom et sans épais­seur : un pèle­rin ara­bo­phone ren­con­tré à Deniz­li, un juriste qui tra­duit devant un sul­tan, un com­pa­gnon de route qui négo­cie un prix. Ils sont l’in­fra­struc­ture invi­sible du récit. Chaque anec­dote rap­por­tée à la pre­mière per­sonne a pro­ba­ble­ment tran­si­té par la bouche d’un tiers, avec ce que cela sup­pose d’ap­proxi­ma­tions, de poli­tesses ajou­tées et de mal­en­ten­dus non détec­tés. Le lec­teur qui cherche dans la Rih­la la voix des popu­la­tions tra­ver­sées y trouve en réa­li­té la voix des let­trés ara­bo­phones ou per­sa­no­phones qui ser­vaient de relais.

Ce constat n’af­fai­blit pas le docu­ment ; il le situe. Ce qu’Ibn Bat­tu­ta décrit avec le plus de jus­tesse — les ins­ti­tu­tions juri­diques, les fon­da­tions pieuses, les pro­to­coles de cour, les usages sou­fis — sont pré­ci­sé­ment les domaines pour les­quels un voca­bu­laire com­mun exis­tait d’un bout à l’autre du monde isla­mique. Ce qu’il décrit le moins bien — la vie des pay­sans, les langues locales, les cou­tumes non arabes — sont ceux où l’in­ter­prète man­quait ou ne ser­vait à rien.

Il y a là une leçon géné­rale sur la Médi­ter­ra­née médié­vale. Elle n’é­tait pas poly­glotte au sens où cha­cun aurait par­lé plu­sieurs langues ; elle fonc­tion­nait par langues de relais super­po­sées. L’a­rabe pour le droit et la reli­gion, le per­san pour la cour et la poé­sie de l’O­rient, le grec pour l’ad­mi­nis­tra­tion byzan­tine rési­duelle, le latin pour la chan­cel­le­rie latine, et sur les quais un com­po­site pra­tique — le futur sabir, dont les attes­ta­tions for­melles sont plus tar­dives mais dont le besoin est déjà évident. Aucun de ces registres ne couvre tout le bas­sin. Un homme culti­vé peut tra­ver­ser trois conti­nents en en maî­tri­sant deux, à condi­tion de trou­ver, à chaque étape, quel­qu’un qui en maî­trise un autre.

C’est pro­ba­ble­ment l’ob­ser­va­tion la plus durable qu’on puisse tirer de son par­cours. La connec­ti­vi­té médi­ter­ra­néenne n’a jamais repo­sé sur une langue com­mune. Elle a repo­sé sur la dis­po­ni­bi­li­té per­ma­nente de traducteurs.


Bir­gi, Deniz­li, Bur­sa : les cours turques et le futur ottoman

De cour en cour, il col­lecte des cadeaux — che­vaux, vête­ments d’hon­neur, esclaves, pièces d’or. Il visite Anta­lya, Eğir­dir, Milas, Bir­gi, Konya, Erzu­rum, Aya­so­luk, Izmir, Bur­sa, Iznik. Il est reçu par des princes dont l’his­toire retien­dra sur­tout deux noms.

Le pre­mier est Umur, fils d’Aydın, maître d’Iz­mir, qui devien­dra le grand cor­saire de la mer Égée et l’al­lié le plus effi­cace de Byzance avant que les flottes latines ne finissent par le tuer sous les murs de sa propre ville. Le second est Orhan, fils d’Os­man, à Bur­sa. Ibn Bat­tu­ta le décrit comme le plus grand des rois tur­co­mans, le plus riche en terres, en troupes et en argent, et note qu’il pos­sède près de cent for­te­resses, qu’il passe son temps à les ins­pec­ter et ne demeure jamais un mois entier dans une même ville.

Cette nota­tion est extra­or­di­naire par ce qu’elle ignore. Nous savons qu’O­rhan est le second sou­ve­rain d’une dynas­tie qui régne­ra six siècles sur trois conti­nents. Ibn Bat­tu­ta, lui, voit un chef par­mi d’autres, riche mais nomade dans ses habi­tudes, dont la prin­ci­pale carac­té­ris­tique est de ne pas res­ter en place. Il ne pro­phé­tise rien. Il classe. C’est cette absence de pers­pec­tive rétros­pec­tive qui donne à son témoi­gnage sa valeur : il enre­gistre l’é­tat d’un sys­tème avant que l’un de ses élé­ments ne l’absorbe.

À Iznik, il est reçu par l’é­pouse d’O­rhan, qu’il qua­li­fie de femme pieuse et excel­lente — la femme que la tra­di­tion otto­mane connaî­tra sous le nom de Nilü­fer Hatun. Cette place accor­dée aux femmes des cours turques revient plu­sieurs fois dans les pages ana­to­liennes et sur­prend visi­ble­ment le juriste mali­kite. Il note plus tard, chez les Turcs de la Horde, le rang consi­dé­rable des épouses, leur liber­té de mou­ve­ment, la défé­rence que leur témoignent les maris. Il ne s’en indigne pas ; il constate un écart entre l’ordre social qu’il a appris à Tan­ger et celui qu’il observe. Cet écart tra­verse tout le livre. Il en consti­tue, pour l’his­to­rien, l’un des meilleurs ins­tru­ments de mesure.

À Aya­so­luk, l’an­cienne Éphèse, il décrit une grande et ancienne ville véné­rée des Grecs, pos­sé­dant une vaste église bâtie en pierres de taille de dix cou­dées et plus. C’est une note d’une exac­ti­tude presque archéo­lo­gique — les blocs antiques réem­ployés, la masse de la basi­lique Saint-Jean —, et elle vient d’un homme qui, à Alexan­drie, n’a pas éprou­vé le besoin de s’é­mou­voir devant le phare. Le regard est tech­nique, com­pa­ra­tif, celui d’un homme qui a vu beau­coup de bâti­ments et qui les mesure.


Sinop, la mer Noire, Constan­ti­nople : la sor­tie du bassin

En novembre 1331, il quitte les régions égéennes pour remon­ter vers le nord avec un petit groupe : quelques com­pa­gnons, deux jeunes esclaves, une esclave, des che­vaux, les cadeaux accu­mu­lés. Le tra­jet tourne mal. Un fleuve en crue leur barre le pas­sage. Un guide les égare — volon­tai­re­ment, com­pren­dra-t-il, puis­qu’il réclame ensuite une ran­çon. L’hi­ver arrive, ils manquent de mou­rir de froid. Ils atteignent enfin Sinop, sur la mer Noire, où il faut attendre plus d’un mois que le temps se lève et que les navi­ga­tions reprennent.

Puis la tra­ver­sée vers la Cri­mée : trois jours de tem­pête, le navire manque de cha­vi­rer, ils touchent terre près de Kertch.

Ce moment mérite d’être noté comme une fron­tière. Ibn Bat­tu­ta quitte le monde médi­ter­ra­néen. Il entre dans l’es­pace de la Horde d’Or, puis dans celui du Kha­nat de Dja­gha­taï, puis dans l’Inde. Il ne revien­dra sur les rivages de la Médi­ter­ra­née que dix-sept ans plus tard, et ce sera pour ren­trer chez lui.

Une excur­sion, pour­tant, l’y ramène briè­ve­ment. Depuis les steppes, il accom­pagne — dit-il — une épouse byzan­tine du khan Özbeg, retour­nant à Constan­ti­nople pour ses couches. Il décrit la ville, Sainte-Sophie qu’il ne peut visi­ter faute de vou­loir se pros­ter­ner devant la croix, un entre­tien avec l’empereur, une conver­sa­tion avec un reli­gieux ortho­doxe à pro­pos de Jéru­sa­lem. La data­tion de cet épi­sode oscille selon les recons­ti­tu­tions entre la fin de 1332 et 1334, et l’en­semble de l’é­pi­sode est l’un des plus dis­cu­tés du livre : la chro­no­lo­gie interne de la Rih­la, à cet endroit, ne se referme pas.

C’est l’oc­ca­sion de dire un mot du pro­blème géné­ral. Les dates que donne le texte, confron­tées aux évé­ne­ments datés par ailleurs — règnes, batailles, décès de sou­ve­rains —, pro­duisent des impos­si­bi­li­tés : des tra­jets qui pren­draient moins de temps qu’il n’en faut, des ren­contres avec des princes déjà morts ou pas encore au pou­voir. Les ten­ta­tives de recons­truc­tion de la chro­no­lo­gie réelle occupent les spé­cia­listes depuis un siècle et demi ; celle qui fait auto­ri­té conclut à un déca­lage de plu­sieurs années sur la période 1327–1332, en sup­po­sant notam­ment un séjour à La Mecque plus court que ce que le texte affirme. Aucune recons­truc­tion n’emporte l’adhé­sion générale.


Le retour de 1348–1349 : la peste, la Sar­daigne, Tanger

Il rentre par où il était par­ti, ou presque. Vingt-deux ans après l’a­voir quit­tée, il retrouve la Syrie en 1348. Il y apprend que son père est mort quinze ans plus tôt.

Et il y trouve la peste.

Le témoi­gnage qu’il livre sur la Peste noire en Orient est l’un des plus cités de toute la lit­té­ra­ture médié­vale, et le seul récit de voyage dont l’au­teur pré­tende avoir tra­ver­sé la pan­dé­mie sur plu­sieurs mil­liers de kilo­mètres. À Damas, en juillet 1348, il rap­porte avoir vu la popu­la­tion entière — musul­mans, juifs et chré­tiens mêlés, por­tant Torah et Évan­giles — sor­tir de la ville à jeun, à l’aube, pour une prière roga­toire com­mune contre le fléau. Il ajoute que Dieu allé­gea l’é­pi­dé­mie et que la mor­ta­li­té y res­ta infé­rieure à celle du Caire.

Ce pas­sage a fait cou­ler beau­coup d’encre. Sa valeur his­to­rique est débat­tue : il est iso­lé, les chro­ni­queurs damas­cènes contem­po­rains en donnent des ver­sions diver­gentes, et la scène d’u­na­ni­mi­té inter­con­fes­sion­nelle cor­res­pond un peu trop par­fai­te­ment à ce qu’un récit édi­fiant deman­de­rait. Elle n’est pas invrai­sem­blable pour autant — les pro­ces­sions col­lec­tives contre l’é­pi­dé­mie sont attes­tées ailleurs, y com­pris avec par­ti­ci­pa­tion de com­mu­nau­tés dis­tinctes. Ce qu’on peut dire pru­dem­ment est ceci : le texte enre­gistre l’i­dée qu’une telle prière com­mune était conce­vable dans une grande ville mame­louke, quelles que soient les moda­li­tés réelles de l’événement.

Sur Le Caire, il donne un chiffre : jus­qu’à vingt-quatre mille morts par jour. Le nombre est cer­tai­ne­ment exces­sif — les esti­ma­tions modernes retiennent des pointes bien infé­rieures, quoique catas­tro­phiques —, mais il dit quelque chose d’exact sur la per­cep­tion : la mor­ta­li­té dépas­sait toute échelle de com­pa­rai­son disponible.

Il gagne La Mecque, où la peste est arri­vée avec les cara­vanes, y reste quelques mois, puis décide de ren­trer. Il a qua­rante-cinq ans. Il repart d’É­gypte par mer, passe par Tunis, et fait un détour par la Sar­daigne — ter­ri­toire chré­tien, alors sous domi­na­tion ara­go­naise contes­tée — où il craint que les habi­tants ne le retiennent pour ran­çon. Il en repart sans encombre, longe la côte, débarque à Ténès, puis Tlem­cen, et remonte vers Fès par des cols ennei­gés dont il dira n’a­voir jamais vu de pires, ni en Afgha­nis­tan, ni chez les Turcs.

Il atteint Tan­ger en novembre 1349. Sa mère est morte de la peste quelques mois plus tôt.

Il y a, dans cette conver­gence, quelque chose que le récit ne com­mente pas et que le lec­teur ne peut pas ne pas voir. Il a tra­ver­sé la pan­dé­mie de la Syrie à l’É­gypte, du Hed­jaz au Magh­reb, en épou­sant sans le savoir la tra­jec­toire même du fléau — celle des routes com­mer­ciales, des cara­vanes de pèle­rins, des navires. Le voya­geur et la mala­die ont uti­li­sé la même infra­struc­ture. La Médi­ter­ra­née qui por­tait le poivre et les ija­zat por­tait aus­si Yer­si­nia pes­tis de Caf­fa à Mes­sine, de Mes­sine à Alexan­drie, d’A­lexan­drie à Tunis. La connec­ti­vi­té qui fait la richesse du bas­sin en fait aus­si la vul­né­ra­bi­li­té, et l’an­née 1348 est le moment où cette équi­va­lence devient visible à tous.

La réponse à cette décou­verte sera ins­ti­tu­tion­nelle, et elle vien­dra du nord. Dans les décen­nies qui suivent, les cités mar­chandes du bas­sin inventent le dis­po­si­tif qui res­te­ra en vigueur cinq siècles : l’i­so­le­ment obli­ga­toire des navires et des hommes avant admis­sion au port. Raguse en for­mule une ver­sion dès 1377, Venise et Gênes suivent, le mot lui-même — qua­ran­taine, des qua­rante jours d’at­tente — s’im­pose ensuite dans toutes les langues du bas­sin. C’est l’une des rares ins­ti­tu­tions pro­pre­ment médi­ter­ra­néennes à avoir été inven­tée, géné­ra­li­sée et expor­tée au monde entier. Elle naît d’une évi­dence acquise en 1348 : ce qui cir­cule ne peut pas être arrê­té au bord de la mer, mais peut être retardé.

Ibn Bat­tu­ta n’en sait rien et n’en sau­ra rien. Il tra­verse le moment où le bas­sin découvre son propre fonc­tion­ne­ment, et il le tra­verse en malade poten­tiel, en fils orphe­lin, en homme de qua­rante-cinq ans qui rentre.

Il reste quelques jours à Tan­ger. Puis il repart.


Al-Anda­lus, 1350 : Gibral­tar, Mar­bel­la, Grenade

Il tra­verse à Ceu­ta, y tombe malade trois mois, puis passe le détroit sur une barque d’A­si­lah pour par­ti­ci­per à la défense de Gibral­tar, que le roi de Cas­tille Alphonse XI assiège.

Le siège ne va pas à son terme : Alphonse XI meurt devant la place, empor­té par la peste, en mars 1350. C’est l’un des rares sou­ve­rains d’Eu­rope occi­den­tale tués par la pan­dé­mie, et sa mort désor­ga­nise l’ef­fort cas­tillan pour une décen­nie. La menace levée, Ibn Bat­tu­ta décide de faire le tour d’al-Andalus.

Il visite le Rocher, dont Ibn Juzayy — qui le connaît per­son­nel­le­ment — don­ne­ra dans le texte une des­crip­tion longue et mar­tiale. Puis Ron­da, Mar­bel­la, Mála­ga, Vélez, Alha­ma, Gre­nade. La des­crip­tion de Mar­bel­la com­porte un épi­sode signi­fi­ca­tif : on lui décon­seille la route côtière vers Mála­ga, infes­tée par les incur­sions chré­tiennes, et il apprend peu après qu’un groupe de cava­liers par­tis avant lui a été atta­qué, un mort et un pri­son­nier lais­sés sur le chemin.

C’est la Médi­ter­ra­née de la fron­tière, ce que l’es­pa­gnol appel­le­ra plus tard la fron­te­ra : un lit­to­ral où le com­merce et la raz­zia s’exercent sur les mêmes routes, où les cap­tifs sont une mar­chan­dise et le rachat une indus­trie. À une jour­née de marche des ver­gers de Mála­ga, on peut être ven­du comme esclave. Ce régime fron­ta­lier dure­ra jus­qu’au XIXe siècle sur les deux rives ; il struc­ture l’é­co­no­mie de villes entières.

Gre­nade est alors à son apo­gée, sous Yusuf I, dont le règne et celui de son fils consti­tuent le som­met cultu­rel de l’é­mi­rat nas­ride. L’Al­ham­bra est en chan­tier, la madra­sa Yusu­fiyya vient d’être fon­dée, la cour ras­semble les meilleurs let­trés du monde anda­lou. Ibn Bat­tu­ta appelle la ville la métro­pole d’al-Anda­lus et la fian­cée de ses cités, décrit la vega, les jar­dins, les moulins.

Il ne ren­contre pas le sul­tan — il indique que Yusuf était malade — mais est reçu par la mère du sou­ve­rain, et sur­tout par le hajib Rid­wan, per­son­nage consi­dé­rable : chré­tien d’o­ri­gine, cap­tu­ré enfant, conver­ti, éle­vé au palais, deve­nu le plus puis­sant admi­nis­tra­teur de l’é­mi­rat. Cette bio­gra­phie est elle-même un conden­sé de la Médi­ter­ra­née fron­ta­lière — un enfant pris dans une raz­zia devient pre­mier ministre de l’É­tat qui l’a pris.

Et c’est à Gre­nade, dans un jar­din, qu’a lieu la ren­contre dont le livre entier va sor­tir. Il y croise un groupe de jeunes let­trés anda­lous, par­mi les­quels Abu Abdal­lah Muham­mad ibn Juzayy al-Kal­bi, poète et secré­taire, âgé d’une tren­taine d’années.

Cinq ans plus tard, à Fès, c’est cet homme qui tien­dra la plume.

Il faut pré­ci­ser un point sou­vent embrouillé dans la lit­té­ra­ture de vul­ga­ri­sa­tion : le rédac­teur de la Rih­la n’est pas le grand juriste et exé­gète Abu al-Qasim ibn Juzayy, auteur du Tashil, mort au com­bat en 1340 dans la déroute nas­ri­do-mari­nide du Sala­do. C’est son fils. La confu­sion entre le père et le fils est fré­quente et fausse la date de plu­sieurs évé­ne­ments ; elle mérite d’être signa­lée à chaque fois.

De Gre­nade, il repasse en Afrique, et repart aus­si­tôt vers le sud : le Saha­ra, le Niger, Tom­bouc­tou, l’empire du Mali. Ce der­nier voyage, entre 1352 et 1354, sort de notre cadre, mais il en éclaire la logique. Le Magh­reb n’est pas une extré­mi­té de la Médi­ter­ra­née : c’est une char­nière entre deux sys­tèmes, le bas­sin au nord et le Sou­dan au sud, reliés par la cara­vane et par l’or. L’or malien qui remonte par Sijil­mas­sa ali­mente les mon­naies de Fès, puis celles de Gênes et de Flo­rence. Le flo­rin dépend du Niger. Ibn Bat­tu­ta est l’un des rares hommes du XIVe siècle à avoir vu de ses yeux les deux extré­mi­tés de cette chaîne.


Fès, 1355 : la dictée

Il rentre défi­ni­ti­ve­ment au Maroc au début de 1354. Le sul­tan mari­nide Abu Inan Faris, infor­mé, ordonne que le récit soit mis par écrit, et charge Ibn Juzayy de recueillir la dictée.

Le tra­vail s’a­chève le 3 dhu al-hij­ja 756, soit le 9 décembre 1355. Le titre com­plet est un titre de son temps, rimé et long : Tuh­fat al-nuz­zar fi gha­ra’ib al-amsar wa ‘aja’ib al-asfar, que l’on rend approxi­ma­ti­ve­ment par « Pré­sent offert à ceux qui consi­dèrent les curio­si­tés des villes et les mer­veilles des voyages ». L’u­sage a rete­nu le seul mot de Rih­la, qui n’est pas un titre mais un genre.

Ibn Juzayy meurt à Fès en 1356 ou 1357, un ou deux ans après avoir ache­vé le manus­crit. Il avait envi­ron trente-cinq ans.

D’Ibn Bat­tu­ta, après cette date, on ne sait presque rien. On sup­pose qu’il reçut une charge de cadi dans une pro­vince. Il meurt en 1368 ou 1369 — les sources hésitent, cer­taines vont jus­qu’à 1377 —, à Fès ou à Mar­ra­kech selon les tra­di­tions. Un tom­beau lui est attri­bué dans la médi­na de Tan­ger ; rien n’é­ta­blit qu’il y soit effec­ti­ve­ment enterré.

Le livre, lui, connaît un des­tin curieux. Il cir­cule au Magh­reb — les copies conser­vées les plus anciennes sont magh­ré­bines — mais il ne devient pas un clas­sique. Aucun grand géo­graphe arabe pos­té­rieur ne s’en sert comme d’une auto­ri­té. Il ne fonde pas d’é­cole. Com­pa­ré à l’in­fluence d’un Idri­si ou d’un Ibn Khal­doun, l’im­pact de la Rih­la dans le monde isla­mique des XVe et XVIe siècles est faible.

Sa for­tune com­mence en Europe, tar­di­ve­ment, et par acci­dent. Des extraits par­viennent aux orien­ta­listes alle­mands et anglais dans les pre­mières décen­nies du XIXe siècle, à par­tir d’a­bré­gés. Ce sont les manus­crits rame­nés d’Al­gé­rie après 1830 qui per­mettent enfin d’é­ta­blir un texte com­plet : Charles Defré­me­ry et Benia­mi­no San­gui­net­ti en donnent, entre 1853 et 1858, une édi­tion arabe avec tra­duc­tion fran­çaise en quatre volumes, publiée par la Socié­té asia­tique. C’est cette édi­tion qui fonde la connais­sance moderne du texte, et c’est sur elle que repo­se­ra la tra­duc­tion anglaise entre­prise au XXe siècle et ache­vée seule­ment en l’an 2000.

Il faut mesu­rer ce que cela implique. Le voya­geur le plus éten­du du Moyen Âge est res­té quatre siècles et demi une figure secon­daire dans sa propre aire cultu­relle, avant d’être recons­truit en héros par la phi­lo­lo­gie colo­niale, puis récu­pé­ré au XXe siècle comme emblème d’un âge d’or de la cir­cu­la­tion isla­mique. Cha­cune de ces couches a dépo­sé sa propre lec­ture. Celle qui domine aujourd’­hui — Ibn Bat­tu­ta comme preuve que le monde était déjà glo­bal avant l’Eu­rope — n’est pas fausse, mais elle est pos­té­rieure de six siècles à l’ob­jet qu’elle décrit.

Ce que le texte dit, lui, est plus modeste et plus inté­res­sant. Un homme part de Tan­ger pour aller prier à La Mecque. Il ne rentre pas, parce que sa for­ma­tion de juriste lui ouvre par­tout des portes, parce que des confré­ries le nour­rissent, parce que des navires génois le trans­portent, parce que des princes turcs lui donnent des che­vaux, parce que le monde qu’il tra­verse est équi­pé pour rece­voir des hommes comme lui. Le voyage n’est pas un exploit indi­vi­duel : c’est l’ex­ploi­ta­tion sys­té­ma­tique d’une infra­struc­ture. Elle était là avant lui. Elle a sur­vé­cu à la peste de 1348, mais trans­for­mée, plus lente, plus pauvre. Il l’a par­cou­rue au moment exact où elle attei­gnait son maxi­mum d’extension.

Le jeune homme par­ti seul sur son âne, un jeu­di de juin, ne pou­vait pas savoir cela. Il vou­lait voir la Kaaba.


Repères

La date de départ. Le 2 rajab 725 de l’hé­gire cor­res­pond au 14 juin 1325. C’est l’une des rares dates du livre à faire consen­sus. L’âge indi­qué varie entre vingt et un et vingt-deux ans selon que l’on compte en années solaires ou lunaires ; les deux chiffres cir­culent et ne se contre­disent pas.

La chro­no­lo­gie interne. Elle est défec­tueuse sur plu­sieurs seg­ments, notam­ment entre 1327 et 1332. Le tra­vail de recons­truc­tion de réfé­rence est celui d’I­van Hrbek, The Chro­no­lo­gy of Ibn Bat­tu­ta’s Tra­vels (1962), qui pro­pose notam­ment de rac­cour­cir le séjour mec­quois ini­tial. Aucune recons­truc­tion n’est una­ni­me­ment accep­tée. Les dates de l’é­pi­sode constan­ti­no­po­li­tain oscil­lent entre 1332 et 1334 selon les auteurs.

Les emprunts tex­tuels. Les des­crip­tions de Damas, de La Mecque, de Médine et de plu­sieurs villes du Proche-Orient reprennent Ibn Jubayr (voya­geur anda­lou, XIIe siècle) ; la plu­part des pas­sages pales­ti­niens pro­viennent d’al-Abda­ri (XIIIe siècle). Ce constat est phi­lo­lo­gi­que­ment éta­bli et non contes­té. Son inter­pré­ta­tion l’est : pla­giat, ou conven­tion d’un genre où la des­crip­tion doit être conforme à la tra­di­tion ? La seconde lec­ture domine aujourd’hui.

Les tra­jets contes­tés. Les prin­ci­paux seg­ments dont la réa­li­té est mise en doute sont : la remon­tée de la Vol­ga jus­qu’à Bul­ghar, la mis­sion en Chine, l’ex­cur­sion à Sanaa, le tra­jet de Balkh à Bis­tam, et l’en­semble du périple ana­to­lien. Pour l’A­na­to­lie, le doute porte moins sur le fait qu’il y soit allé que sur l’ordre et l’ex­haus­ti­vi­té de l’i­ti­né­raire décrit.

Les deux Ibn Juzayy. Le rédac­teur de la Rih­la est Abu Abdal­lah Muham­mad ibn Muham­mad ibn Juzayy al-Kal­bi (v. 1321 – 1356/57), ren­con­tré à Gre­nade en 1350, mort à Fès peu après l’a­chè­ve­ment du texte. Son père, Abu al-Qasim Muham­mad ibn Ahmad ibn Juzayy (1294–1340), exé­gète et juriste majeur de Gre­nade, est mort à la bataille du Sala­do. La confu­sion entre les deux est très répan­due dans la lit­té­ra­ture secondaire.

La prière de Damas, juillet 1348. L’é­pi­sode de la pro­ces­sion inter­con­fes­sion­nelle contre la peste est le pas­sage le plus cité de la Rih­la dans l’his­to­rio­gra­phie de la Peste noire. Il est iso­lé : les chro­ni­queurs damas­cènes contem­po­rains en donnent des ver­sions qui ne coïn­cident pas exac­te­ment. Sa valeur docu­men­taire fait l’ob­jet de tra­vaux récents et n’est pas tran­chée. Le chiffre de vingt-quatre mille morts par jour au Caire est très supé­rieur aux esti­ma­tions démo­gra­phiques modernes.

La mort des parents. Le père est mort quinze ans avant 1348, la mère de la peste quelques mois avant le retour de novembre 1349 (Sha’­ban 750). La Rih­la est expli­cite sur ce second point.

L’a­nec­dote de l’in­cré­du­li­té. La tra­di­tion selon laquelle les récits d’Ibn Bat­tu­ta furent accueillis avec scep­ti­cisme à Fès, et selon laquelle un digni­taire de la cour aurait objec­té qu’il ne faut pas tenir pour faux ce qui est seule­ment inha­bi­tuel, est géné­ra­le­ment attri­buée à Ibn Khal­doun. Je n’ai pas pu loca­li­ser le pas­sage exact dans la Muqad­di­ma ; l’a­nec­dote cir­cule sur­tout par cita­tion indi­recte et méri­te­rait véri­fi­ca­tion sur l’é­di­tion Rosen­thal ou de Slane.

Le phare d’A­lexan­drie. Ibn Bat­tu­ta le visite en 1326, une face déjà rui­née, et le retrouve en 1349 réduit à un amas inac­ces­sible. Ce double témoi­gnage à vingt-trois ans d’in­ter­valle est l’un des jalons de la chro­no­lo­gie de la des­truc­tion du monument.

La dis­tance par­cou­rue. Le chiffre de 117 000 à 120 000 kilo­mètres, sou­vent avan­cé et sou­vent com­pa­ré à celui de Mar­co Polo, est une esti­ma­tion moderne obte­nue en addi­tion­nant les tra­jets décrits par le texte. Il n’a de valeur que si l’on accepte l’in­té­gra­li­té de ces tra­jets — ce que la cri­tique interne ne per­met pas de faire. La com­pa­rai­son avec Mar­co Polo, popu­la­ri­sée au XXe siècle, ne repose sur aucun élé­ment contem­po­rain des deux voyageurs.

La date et le lieu de la mort. 1368 ou 1369 selon la plu­part des sources, 1377 selon d’autres ; Fès ou Mar­ra­kech. Le tom­beau de Tan­ger est une attri­bu­tion tra­di­tion­nelle sans fon­de­ment docu­men­taire établi.

Édi­tions. Le texte arabe et sa tra­duc­tion fran­çaise de réfé­rence : C. Defré­me­ry et B. R. San­gui­net­ti, Voyages d’Ibn Batou­tah, 4 vol., Socié­té asia­tique, Paris, 1853–1858. Tra­duc­tion anglaise anno­tée : H. A. R. Gibb (puis C. F. Beckin­gham), The Tra­vels of Ibn Bat­tu­ta, Hak­luyt Socie­ty, 5 vol., 1958–2000. Bio­gra­phie his­to­rique de réfé­rence : Ross E. Dunn, The Adven­tures of Ibn Bat­tu­ta, 1986, rééd. augmentée.

Read more
Alexan­drie englou­tie : archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

Alexan­drie englou­tie : archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

Alexan­drie engloutie

Archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

Alexan­drie englou­tie : archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

En 331 avant notre ère, Alexandre trace sur le sable le plan d’une ville qu’il ne ver­ra jamais ache­vée, et la mer, qui devait faire sa for­tune, finit par en prendre la meilleure part. Le quar­tier des rois, les palais où Cléo­pâtre reçut César puis Antoine, les temples, les môles, et jus­qu’à deux villes entières pos­tées à l’embouchure du fleuve : tout cela repose aujourd’­hui par six, huit, dix mètres de fond, dans une eau si trouble qu’un plon­geur peut pas­ser au-des­sus sans rien voir. On a lu cette capi­tale pen­dant quinze siècles chez Stra­bon et chez les géo­graphes arabes. On a com­men­cé à la tou­cher il y a trente ans à peine. C’est de cette bas­cule — du texte à la vase, de la lec­ture à la fouille — que parle cet article.


L’eau trouble

Il faut d’a­bord se défaire d’une image. Quand on dit « cité englou­tie », on pense à ces gra­vures du XIXe siècle où des colonnes intactes se dressent dans une eau bleue et lim­pide, un pois­son pas­sant entre les fûts comme dans un aqua­rium. La réa­li­té du port orien­tal d’A­lexan­drie est tout autre. On des­cend dans une eau verte, lai­teuse, char­gée du limon que le Nil déverse depuis des mil­lé­naires et de tout ce qu’une ville de plu­sieurs mil­lions d’ha­bi­tants rejette au-des­sus. La visi­bi­li­té tombe par­fois à un mètre, sou­vent moins. On avance à tâtons, la main ten­due, et ce que l’on ren­contre n’est pas une colonne debout mais un bloc cou­ché, à demi enfoui, dont il faut devi­ner la forme en le lon­geant du plat de la paume comme un aveugle lit une page.

C’est là toute la dif­fi­cul­té, et toute l’é­tran­ge­té, de cette archéo­lo­gie. Sur terre, l’ar­chéo­logue prend du recul : il monte sur un tell, il pho­to­gra­phie depuis un cerf-volant ou un bal­lon, il embrasse d’un regard le plan d’un quar­tier. Sous l’eau d’A­lexan­drie, ce recul n’existe pas. Le plon­geur ne voit jamais la ville. Il en touche un frag­ment, remonte, en touche un autre le len­de­main, et ce sont les ins­tru­ments — non les yeux — qui recom­posent l’en­semble. La capi­tale que l’on cherche ici est moins un pay­sage qu’une hypo­thèse, patiem­ment recons­truite point par point à par­tir de mil­liers de contacts iso­lés dans le noir.

Et pour­tant elle est là. Sous cette eau opaque dort l’un des plus grands foyers du monde antique, la ville qui, après Rome, comp­tait le plus dans la Médi­ter­ra­née : sa Biblio­thèque, son Musée, ses savants, ses com­mer­çants venus de par­tout, ses sou­ve­rains grecs dégui­sés en pha­raons. La mer ne l’a pas effa­cée. Elle l’a scellée.

Une capi­tale tra­cée sur le sable

La légende veut qu’A­lexandre, faute de craie, ait fait tra­cer le contour de sa ville avec de la farine, et que des oiseaux soient venus la pico­rer — pré­sage que les devins inter­pré­tèrent, faute de mieux, dans un sens favo­rable. Ce qui est sûr, c’est qu’il choi­sit le site avec cette intel­li­gence géo­gra­phique qui fai­sait sa force. Une langue de cal­caire entre la mer et un lac d’eau douce, le Maréo­tis, nour­ri par une branche du Nil ; en avant, une île, Pha­ros, déjà connue d’Ho­mère ; et, pour relier l’île à la côte, il suf­fi­rait d’un môle. Ce môle, le Hep­tas­ta­dion — long de sept stades, d’où son nom —, allait divi­ser le rivage en deux ports : à l’ouest l’Eu­nos­tos, le « port du bon retour » ; à l’est le grand port, le Por­tus Magnus, tour­né vers le levant et réser­vé aux fastes de la royauté.

C’est là, dans ce grand port, que se concentre notre affaire. Alexandre dis­pa­ru, ses géné­raux se par­tagent l’empire ; l’É­gypte échoit à Pto­lé­mée, dont la dynas­tie tien­dra trois siècles, jus­qu’à Cléo­pâtre. Les Pto­lé­mées font d’A­lexan­drie une capi­tale grecque plan­tée sur le sol égyp­tien, et ils ins­tallent leur pou­voir sur la frange orien­tale de la baie : le Bru­cheion, le quar­tier des palais, qui court du cap Lochias vers l’in­té­rieur du port. Sur une petite île, Anti­rho­dos — « la rivale de Rhodes » —, s’é­lève un palais pri­vé ; sur un épe­ron, le Poséi­dion, temple du dieu de la mer, où Marc Antoine, après Actium, se fera bâtir un pavillon de retraite, le Timo­nium, du nom de Timon le misan­thrope, pour y bou­der le monde qui lui échap­pait. Sur le rivage, le Césa­reum, ce temple com­men­cé pour Antoine et ache­vé à la gloire d’Au­guste, devant lequel se dres­saient deux obé­lisques que les Anglais et les Amé­ri­cains empor­te­ront bien plus tard sous le nom trom­peur d’« aiguilles de Cléopâtre ».

Il faut se repré­sen­ter ce que valait ce quar­tier pour com­prendre ce que la mer a pris. Alexan­drie ne fut pas une capi­tale par­mi d’autres : sous les Pto­lé­mées, elle devint le pre­mier port de la Médi­ter­ra­née orien­tale et l’un des grands foyers intel­lec­tuels de l’his­toire. Le Musée et sa Biblio­thèque, où l’on pré­ten­dait ras­sem­bler tous les livres du monde, tenaient dans ce même Bru­cheion, à quelques pas des palais. Vers le lac Maréo­tis, à l’ar­rière, arri­vaient par le fleuve le blé, le lin, le papy­rus, tout ce que pro­dui­sait la val­lée ; vers la mer repar­taient les navires char­gés de grain qui, plus tard, nour­ri­raient Rome. Une popu­la­tion immense et mêlée s’y pres­sait — Grecs, Égyp­tiens, une com­mu­nau­té juive par­mi les plus nom­breuses de l’An­ti­qui­té, puis des Romains —, cette foule cos­mo­po­lite qui fait les vraies villes por­tuaires. Et à l’en­trée du port, sur son îlot, la tour de Pha­ros jetait la nuit son feu, mer­veille dont j’ai racon­té ailleurs l’his­toire propre. Perdre le quar­tier royal d’A­lexan­drie, ce n’é­tait pas perdre un fau­bourg : c’é­tait lais­ser filer sous l’eau le cœur poli­tique et une part du cœur savant du monde hellénistique.

De tout cela, nous avions un plan, ou plu­tôt une des­crip­tion : celle de Stra­bon, le géo­graphe grec qui visi­ta la ville vers 25 avant notre ère, une géné­ra­tion après la mort de Cléo­pâtre, quand tout était encore debout. C’est un texte pré­cieux et frus­trant, comme le sont sou­vent les textes anciens : il nomme les édi­fices, il en donne l’ordre, mais il ne les mesure pas, il n’en fixe pas les dis­tances, et là où il place Anti­rho­dos, la fouille la retrou­ve­ra de l’autre côté du port. Pen­dant des siècles, faute de mieux, on a des­si­né Alexan­drie d’a­près Stra­bon, en tâton­nant. On tenait la liste des pièces ; on igno­rait le plan de la maison.

Com­ment une côte s’enfonce

Reste la ques­tion qui pré­cède toutes les autres : pour­quoi une capi­tale entière finit-elle sous la mer ? Le mot « englou­tis­se­ment » sug­gère une nuit d’a­po­ca­lypse, une vague, un désastre daté. La réa­li­té est plus lente, plus sourde, et plus ins­truc­tive — et c’est ici que la longue durée de Brau­del éclaire mieux que n’im­porte quel récit de catastrophe.

Alexan­drie est bâtie sur un sol traître. Le del­ta du Nil est un mate­las de sédi­ments meubles, argiles et limons, gor­gés d’eau, dépo­sés fleuve après crue depuis des dizaines de mil­liers d’an­nées. Un tel sol se com­pacte sous son propre poids ; il s’af­faisse. À cette sub­si­dence lente s’a­joute la remon­tée du niveau de la mer depuis l’An­ti­qui­té, de l’ordre de plu­sieurs mètres en deux mil­lé­naires, effet conju­gué du cli­mat et de l’en­fon­ce­ment local. La côte, autre­ment dit, des­cend pen­dant que la mer monte : les deux mou­ve­ments se ren­contrent au milieu, et la ville se retrouve dessous.

Sur ce fond de dérive régu­lière, les séismes donnent les à‑coups. La Médi­ter­ra­née orien­tale est l’une des régions les plus sis­miques du globe : l’arc hel­lé­nique, au large de la Crète, plonge sous la mer Égée et libère de loin en loin des trem­ble­ments d’une vio­lence extrême. L’un d’eux, en l’an 365, passe pour l’un des plus forts jamais enre­gis­trés dans le bas­sin ; il sou­le­va par endroits la côte cré­toise de plu­sieurs mètres et lan­ça des raz-de-marée sur tout le pour­tour. L’his­to­rien Ammien Mar­cel­lin en a lais­sé une des­crip­tion sai­sis­sante : la mer se retire, les navires res­tent à sec, les curieux accourent ramas­ser les pois­sons — puis l’eau revient d’un coup et noie les impru­dents. Depuis, on a long­temps attri­bué à ce jour de 365 le nau­frage d’une par­tie d’Alexandrie.

Il faut ici mar­quer un temps d’ar­rêt, car la science est moins sûre que la légende. Des sis­mo­logues ont récem­ment repris le dos­sier et contestent que la vague de 365 ait vrai­ment rava­gé Alexan­drie : la modé­li­sa­tion du séisme cré­tois ne pro­duit à la hau­teur de la ville que des vagues modestes, et la pola­ri­té décrite par Ammien — retrait d’a­bord, sub­mer­sion ensuite — cadre mal avec ce foyer loin­tain. Peut-être Ammien a‑t-il conden­sé deux évé­ne­ments dis­tincts ; peut-être le retrait de la mer vient-il d’un glis­se­ment de ter­rain sous-marin, tout proche, dans l’est du del­ta. Le texte antique, ici, résiste à la géo­phy­sique, et l’on ferait bien de ne pas tran­cher. Ce qui est cer­tain, c’est que la ville n’a pas som­bré en une nuit. Elle s’est enfon­cée par degrés, sous l’ef­fet conju­gué d’un sol qui se tasse, d’une mer qui monte et de secousses qui, de siècle en siècle, pré­ci­pitent l’inévitable.

À ce jeu du sol et de la mer s’a­joute un troi­sième acteur, plus dis­cret : le fleuve lui-même. Le del­ta du Nil n’est pas une figure fixe ; c’est un éven­tail vivant dont les branches se déplacent, se comblent, meurent et renaissent au fil des siècles. La branche cano­pique, celle qui fai­sait vivre les ports d’A­bou­kir et ali­men­tait Alexan­drie en eau douce par un canal, s’est peu à peu ensa­blée, puis effa­cée. Avant même que la mer ne recouvre ces villes, le fleuve les avait en par­tie aban­don­nées : un port qui perd son bras d’eau douce perd sa rai­son d’être, et l’en­sa­ble­ment pré­cède sou­vent la noyade. La géo­gra­phie qui avait fait la for­tune du site — cette ren­contre du fleuve et de la mer — est aus­si ce qui l’a condam­né, car elle repose sur un équi­libre que rien ne garan­tit dans la durée.

Les carot­tages menés dans les fonds du port et de la baie ont per­mis de suivre ce lent enfon­ce­ment dans l’é­pais­seur des sédi­ments : on y lit, couche après couche, l’al­ter­nance des dépôts flu­viaux et marins, et l’on y a même repé­ré, à cer­tains niveaux, des lits de sable gros­sier arra­chés au rivage — signa­tures pos­sibles de tem­pêtes ou de raz-de-marée anciens. La data­tion de ces couches reste déli­cate, et l’on se garde d’y lire trop vite tel ou tel désastre nom­mé par les textes ; mais l’i­mage d’en­semble est claire. Ce n’est pas d’une catas­trophe qu’il s’a­git, mais d’un pro­ces­sus, ponc­tué de crises. La mer n’a pas fon­du sur Alexan­drie ; elle est mon­tée à sa ren­contre, pen­dant des siècles, et la ville est des­cen­due vers elle.

Pour les deux villes de la baie voi­sine, celle d’A­bou­kir, le coup de grâce paraît tom­ber plus tard, vers le VIIIe siècle, quand une remon­tée bru­tale du niveau rela­tif de la mer et un phé­no­mène redou­té des ingé­nieurs — la liqué­fac­tion du sol, où un ter­rain gor­gé d’eau, ébran­lé, se com­porte sou­dain comme un liquide et englou­tit ce qu’il por­tait — font dis­pa­raître d’un coup une cen­taine de kilo­mètres car­rés du del­ta. Le del­ta ne recule pas tou­jours devant la mer : par­fois, il s’ouvre et se referme sur ce qu’il tenait.

Ceux qui ont plon­gé avant

On raconte sou­vent l’ar­chéo­lo­gie sous-marine d’A­lexan­drie comme si un homme, Franck God­dio, était arri­vé un beau jour au-des­sus d’une mer vide et en avait tiré une capi­tale. C’est une belle his­toire, et elle est fausse. La mer d’A­lexan­drie a d’a­bord été un chan­tier local, mené par un homme du lieu que l’on oublie trop.

Dans les années 1960, un jeune Alexan­drin, Kamel Abou el-Saa­dat, plonge inlas­sa­ble­ment dans le port et la baie. Sans ins­tru­ments, sans finan­ce­ment, il repère des blocs, des sta­tues, des sphinx, et dresse à la main des cartes rudi­men­taires des ves­tiges qu’il ren­contre au pied du fort Qait­bay, au cap Lochias, dans la baie d’A­bou­kir. C’est lui qui, avec la marine égyp­tienne, fait remon­ter en 1961 une colos­sale sta­tue de gra­nit — une déesse, Isis-Pha­ria, pro­tec­trice des marins — qui trône aujourd’­hui sur une place de la ville. Il y consacre sa vie, meurt en 1984 sans avoir vu son tra­vail recon­nu, et l’on ne devrait jamais nom­mer les villes retrou­vées sans nom­mer d’a­bord cet homme qui savait où elles étaient.

L’i­dée qu’A­lexan­drie cachait une part d’elle-même sous l’eau n’é­tait d’ailleurs pas neuve. Les savants de l’ex­pé­di­tion de Bona­parte, au tour­nant du XIXe siècle, avaient déjà noté des ves­tiges affleu­rant sous la sur­face ; un ingé­nieur égyp­tien au ser­vice de Napo­léon III, Mah­moud Bey el-Fala­ki, avait dans les années 1860 rele­vé le tra­cé des rues antiques et com­pris que la ville s’é­ten­dait jadis plus loin que la moderne. En 1916, un ingé­nieur des ports, Gas­ton Jon­det, décri­vit à l’ouest de Pha­ros d’im­menses ouvrages por­tuaires sub­mer­gés, si vastes qu’il les crut anté­rieurs aux Grecs, hypo­thèse aujourd’­hui aban­don­née mais qui révé­lait au moins l’am­pleur de ce qui gisait par le fond. On savait, autre­ment dit, qu’il y avait là quelque chose. Ce qui man­quait, ce n’é­tait pas le soup­çon : c’é­tait les moyens de le lire. Entre le savoir vague et la fouille métho­dique, il aura fal­lu attendre que la tech­no­lo­gie rat­trape l’intuition.

En 1968, une mis­sion de l’U­nes­co confie une recon­nais­sance du site de Qait­bay à Honor Frost, pion­nière anglaise de l’ar­chéo­lo­gie sous-marine, femme rare dans un métier d’hommes. Elle confirme ce que les Alexan­drins soup­çon­naient : les énormes blocs gisant au pied du fort appar­tiennent bien à l’an­tique Phare. Puis les ten­sions poli­tiques referment le dos­sier pour un quart de siècle.

Il rouvre en 1994. Un archéo­logue fran­çais, Jean-Yves Empe­reur, fon­da­teur à Alexan­drie du Centre d’é­tudes alexan­drines, se met à l’eau à Qait­bay presque par hasard — il accom­pagne une équipe de tour­nage — et com­prend l’am­pleur de ce qui dort là. Son équipe recense plus de trois mille blocs épar­pillés sur le fond : fûts de colonnes, cha­pi­teaux, sphinx, obé­lisques, sta­tues colos­sales de Pto­lé­mée et de son épouse Arsi­noé. Le tra­vail se fait dans l’ur­gence, et pour une rai­son qui en dit long sur notre rap­port au pas­sé : l’an­née pré­cé­dente, pour pro­té­ger le fort Qait­bay de la houle, on avait déver­sé dans la mer des cen­taines de blocs de béton, juste au-des­sus du site, mena­çant d’é­cra­ser ce que seize siècles d’eau avaient épar­gné. On plon­geait pour sau­ver l’an­cien du moderne.

Lire avant de creuser

C’est dans ce pay­sage déjà tra­vaillé que Franck God­dio apporte, à par­tir du début des années 1990, non pas une décou­verte mais une méthode — et la méthode, ici, change tout.

Le par­cours de l’homme n’est pas celui d’un archéo­logue de for­ma­tion. Finan­cier de métier, conseiller pour les Nations unies, il aban­donne la finance pour la mer et fonde en 1987 un ins­ti­tut de recherche, l’IEASM. Son idée maî­tresse tient en une phrase : dans une eau où l’on ne voit rien, il faut car­to­gra­phier avant de fouiller. Plu­tôt que d’en­voyer des plon­geurs qua­driller le fond au jugé, on pro­mène d’a­bord au-des­sus de la zone, en lignes paral­lèles régu­lières, une bat­te­rie d’ins­tru­ments qui « voient » à tra­vers l’eau et à tra­vers la vase.

Le prin­ci­pal, déve­lop­pé avec le Com­mis­sa­riat à l’éner­gie ato­mique fran­çais, est un magné­to­mètre à réso­nance magné­tique nucléaire d’une sen­si­bi­li­té extrême. Il mesure le champ magné­tique ter­restre plus de mille fois par seconde, à une pré­ci­sion d’un cin­quante-mil­lio­nième de sa valeur. La moindre masse enfouie — un mur, un bloc de gra­nit, l’ancre de fer d’un navire — déforme loca­le­ment ce champ, et cette défor­ma­tion s’ins­crit sur une carte magné­tique du fond. On y ajoute le son­deur mul­ti­fais­ceaux, qui relève le relief du plan­cher marin ; le sonar à balayage laté­ral, qui en dresse une image acous­tique ; le pro­fi­leur de sédi­ments, qui envoie une onde sous la vase et révèle ce qui gît en des­sous ; et un posi­tion­ne­ment satel­li­taire dif­fé­ren­tiel qui repère chaque contact au cen­ti­mètre près. La ville appa­raît ain­si d’a­bord comme un semis d’a­no­ma­lies sur un écran, un des­sin en creux, avant qu’au­cun plon­geur ne l’ait tou­chée. Les fouilles ne viennent qu’en­suite, pour véri­fier une à une les taches pro­met­teuses de la carte.

La fouille elle-même, une fois la cible repé­rée, ne res­semble en rien à un déga­ge­ment à la truelle. Sous plu­sieurs mètres de vase, on dégage à l’as­pi­ra­trice ou à la suceuse : un tube qui aspire le sédi­ment comme un long aspi­ra­teur, ou un jet d’eau qui l’é­carte dou­ce­ment, sans jamais frap­per l’ob­jet. Le plon­geur tra­vaille au tou­cher plus qu’à la vue, dans un nuage de par­ti­cules que son propre tra­vail sou­lève et qui referme aus­si­tôt der­rière lui le peu qu’il y voyait. Chaque pièce est rele­vée, des­si­née, pho­to­gra­phiée en place avant d’être — par­fois — remon­tée. Car remon­ter n’est pas la fin ; c’est le début d’un autre tra­vail, plus long et plus ingrat. Une sta­tue, un bloc, une planche qui ont pas­sé quinze siècles dans l’eau de mer en sont impré­gnés de sel. Expo­sés bru­ta­le­ment à l’air, ils sèchent, le sel cris­tal­lise, la pierre éclate, le bois se fend et se réduit en poudre. Il faut donc les des­sa­ler patiem­ment, dans des bains suc­ces­sifs, pen­dant des mois ou des années, et conso­li­der les matières orga­niques avant qu’elles ne revoient le jour. Res­sor­tir une ville de la mer, ce n’est pas la sou­le­ver ; c’est la sevrer de l’eau, len­te­ment, sous peine de la voir mou­rir une seconde fois à l’ins­tant même où on la sauve.

Cette inver­sion — l’ins­tru­ment avant l’œil, la carte avant la pelle — est ce qui a per­mis de retrou­ver ce que des géné­ra­tions de plon­geurs cher­chaient à l’a­veugle. Elle a aus­si trans­for­mé la fouille elle-même. Là où l’on ne voit rien, la pho­to­gram­mé­trie prend le relais du regard : en assem­blant des mil­liers de cli­chés, on recons­ti­tue en trois dimen­sions une épave ou un temple que nul plon­geur n’a jamais embras­sés d’un seul coup d’œil. Le fond livre alors des « jumeaux numé­riques », modèles que l’on peut faire tour­ner sur un écran, mesu­rer, com­pa­rer, expo­ser. On fouille dans le noir, mais on rap­porte de la lumière.

Le port des rois

Appli­quée au grand port, cette méthode a don­né, pour la pre­mière fois, un plan véri­table du Por­tus Magnus — et ce plan, sou­vent, ne res­semble pas à ce que les textes lais­saient ima­gi­ner. On a rele­vé le tra­cé des môles antiques, l’emplacement des quais, la géo­gra­phie des bas­sins. On a retrou­vé Anti­rho­dos, l’île royale, non pas là où Stra­bon la pla­çait mais à l’op­po­sé du port ; les son­dages ont mon­tré qu’elle était habi­tée avant même la fon­da­tion d’A­lexan­drie, puis entiè­re­ment ara­sée et dal­lée vers 250 avant notre ère pour rece­voir ses bâti­ments. On y a déga­gé les ves­tiges d’un port pri­vé, ceux d’un temple — vrai­sem­bla­ble­ment dédié à Isis —, un dal­lage, des sphinx, la sta­tue d’un prêtre ser­rant contre lui le vase d’Osiris.

Le plus frap­pant, quand on com­pare cette carte rele­vée au fond à la des­crip­tion de Stra­bon, c’est l’é­cart. Le géo­graphe don­nait un ordre, une liste ; le ter­rain donne des dis­tances, des orien­ta­tions, des niveaux — et sou­vent les dément. Anti­rho­dos n’est pas où il la situait ; cer­tains môles s’a­vancent autre­ment qu’on ne l’a­vait des­si­né ; le rivage antique pas­sait bien plus au large que le trait de côte actuel. On tenait cette leçon pour acquise en théo­rie ; la voir se véri­fier bloc par bloc a quelque chose de sobre­ment bou­le­ver­sant. Un texte ancien, même excellent, est une mémoire, avec les défor­ma­tions d’une mémoire ; le fond de la mer, lui, est un état des lieux figé à l’ins­tant du nau­frage. Entre les deux, l’ar­chéo­lo­gie ne choi­sit pas : elle les confronte, et c’est de leur fric­tion que naît le plan enfin juste d’une ville qu’on croyait connaître.

Il faut être ici d’une hon­nê­te­té que le tou­risme n’aime pas. On parle volon­tiers du « palais de Cléo­pâtre » : la for­mule fait rêver et vendre des billets, mais elle va plus loin que ce que la fouille auto­rise. Ce que l’on a retrou­vé, c’est le quar­tier royal, l’île où les Pto­lé­mées séjour­naient, l’en­droit pré­cis où, selon les textes, Cléo­pâtre reçut César puis Antoine. De là à poser le doigt sur une chambre et à dire « c’est la sienne », il y a un pas que l’ar­chéo­lo­gie sérieuse ne fran­chit pas. La reine est par­tout dans ce port et nulle part en par­ti­cu­lier ; c’est là une véri­té plus belle, à mon sens, que la fable.

Le fond conti­nue d’ailleurs de par­ler. À l’au­tomne 2025, dans le port de l’île d’An­ti­rho­dos, les plon­geurs de l’IEASM ont mis au jour les bois remar­qua­ble­ment conser­vés d’une embar­ca­tion d’un genre res­té jusque-là légen­daire : un tha­la­mègue, ces barges de plai­sance à cabine dont les rois d’É­gypte se ser­vaient pour navi­guer avec faste. Vingt-huit mètres de bor­dages pré­ser­vés, pour un bateau qui en mesu­rait trente-cinq, large de sept, à fond plat, taillé pour por­ter au centre un pavillon ; sur une varangue, un graf­fi­ti grec que l’on date de la pre­mière moi­tié du Ier siècle de notre ère. On croyait ces vais­seaux per­dus dans les seuls récits antiques ; en voi­ci un, cou­ché depuis deux mille ans au pied du temple d’I­sis, à quelques palmes des fouilles. Le port des rois n’a pas fini de rendre ses meubles.

Deux villes au bord du fleuve

Le grand port n’é­tait pour­tant que la moi­tié de l’en­quête. À une tren­taine de kilo­mètres à l’est d’A­lexan­drie s’ouvre la baie d’A­bou­kir — le nom, arabe, honore un saint copte, Abou Qir. C’est là que le Nil, avant que ses bras ne se déplacent, débou­chait par sa branche dite cano­pique ; et c’est là que les textes anciens pla­çaient deux villes fameuses dont on avait per­du jus­qu’à l’emplacement : Canope et Héracléion.

Héro­dote, déjà, connais­sait l’embouchure et son gar­dien, un cer­tain Thô­nis, qui aurait don­né son nom au port. Quatre siècles plus tard, Stra­bon situe Héra­cléion « à l’est de Canope, à l’en­trée de la branche cano­pique ». Puis les villes s’en­foncent, les branches du fleuve migrent, et le sou­ve­nir se dis­sout dans quelques lignes d’au­teurs anciens. Les pre­miers archéo­logues qui les cher­chèrent le firent sur la terre ferme : il leur parais­sait incon­ce­vable qu’une cité pût gésir à plu­sieurs kilo­mètres au large. Elles étaient sous la mer, ense­ve­lies sous des mètres de sable et de limon nilo­tique, et il fal­lut, là encore, la carte magné­tique avant tout le reste.

L’IEASM com­mence à son­der la baie en 1996. En 1999, il iden­ti­fie Canope. En 2000, au centre de la par­tie orien­tale de ce pay­sage englou­ti, les ins­tru­ments enre­gistrent de longues lignes de forte per­tur­ba­tion magné­tique, paral­lèles, ali­gnées d’est en ouest : les murs d’une ville. C’est Héra­cléion. Trois trou­vailles per­mettent de le prou­ver et, ce fai­sant, de résoudre une vieille énigme. On dégage d’a­bord le naos, la cha­pelle de pierre, d’un temple dédié à Amon-Géreb ; puis une plaque d’or annon­çant en grec la fon­da­tion d’un sanc­tuaire d’Hé­ra­clès ; enfin, intacte dans la même enceinte, une stèle de gra­no­dio­rite por­tant le décret d’un pha­raon et le nom égyp­tien du lieu. Or ce nom est Thô­nis. La ville que les Grecs appe­laient Héra­cléion, les Égyp­tiens la nom­maient Thô­nis : c’é­tait une seule et même cité, et le texte grec tra­dui­sait sim­ple­ment le nom indi­gène. Deux noms, une ville, long­temps prise pour deux.

Ce que la baie a livré depuis dépasse ce qu’on osait espé­rer. Une sta­tue colos­sale de gra­nit rouge, haute de plus de cinq mètres, repré­sen­tant Hâpy, le dieu de la crue et de l’a­bon­dance, dres­sée jadis devant le grand temple — jamais on n’a­vait trou­vé en Égypte figure de dieu de cette taille, mesure de l’im­por­tance qu’on accor­dait ici à la fécon­di­té du fleuve. Soixante-quatre navires repo­sant dans l’an­cien bas­sin, sept cents ancres, des mon­naies d’or, des poids de bronze pour la douane, des armes grecques tra­his­sant la pré­sence de mer­ce­naires qui gar­daient la porte de l’É­gypte. Car telle était la fonc­tion de Thô­nis-Héra­cléion : bien avant Alexan­drie, elle fut le grand port d’en­trée du pays, le poste où l’on taxait et contrô­lait tout ce qui remon­tait le fleuve vers l’in­té­rieur — vers Nau­cra­tis, l’emporion grec que j’ai décrit ailleurs, un peu en amont sur la même branche. On mesure mieux, en retrou­vant Thô­nis, ce qu’é­tait Nau­cra­tis : non pas une colo­nie iso­lée, mais le second maillon d’une chaîne doua­nière que l’É­gypte ten­dait devant sa fron­tière liquide.

On mesure, en creu­sant Thô­nis, à quoi res­sem­blait une fron­tière dans le monde ancien. Ce n’é­tait pas une ligne sur une carte, mais un lieu, un poste, un gou­let : ici, à l’en­trée de la branche cano­pique, tout ce qui vou­lait péné­trer en Égypte devait s’ar­rê­ter, déchar­ger, se lais­ser peser et taxer. Les armes grecques retrou­vées sur le fond disent la gar­ni­son qui tenait la porte ; les mon­naies et les poids, la douane qui la fai­sait payer ; les dizaines d’é­paves, le tra­fic inces­sant de bateaux qui venaient buter là avant de remon­ter le fleuve. Mar­chands grecs et prêtres égyp­tiens vivaient côte à côte, les pre­miers ayant même leurs propres sanc­tuaires près du grand temple indi­gène — cette coexis­tence des dieux et des langues sur un même quai qui est, plus que tout monu­ment, la vraie marque des villes de la mer. Thô­nis fut cela avant de som­brer : un sas cos­mo­po­lite, la chambre où l’É­gypte contrô­lait ce qui entrait chez elle, et qu’A­lexan­drie, une fois fon­dée un peu à l’ouest, ren­dra peu à peu inutile en cap­tant à son compte tout le grand commerce.

Canope, sa voi­sine, jouis­sait dans l’An­ti­qui­té d’une double répu­ta­tion : celle d’un grand sanc­tuaire de Séra­pis et d’O­si­ris, où l’on venait gué­rir et rêver, et celle, moins avouable, d’un lieu de plai­sirs où les Alexan­drins des­cen­daient faire la fête. C’est de son décret tri­lingue — le décret de Canope, pro­mul­gué sous Pto­lé­mée III, un demi-siècle avant la pierre de Rosette et sur le même prin­cipe — que l’on tenait la men­tion d’Hé­ra­cléion. Un canal de trois kilo­mètres et demi reliait les deux villes ; les fouilles l’ont retrou­vé. Chaque année, aux mys­tères d’O­si­ris, on y fai­sait navi­guer le dieu en pro­ces­sion, dans sa barque, du temple d’A­mon-Géreb de Thô­nis jus­qu’à son sanc­tuaire de Canope. On a rele­vé, semés le long de ce che­nal, les petits lam­pions de plomb que les fidèles y dépo­saient. Le fond de la baie a gar­dé jus­qu’à la trace d’une liturgie.

(Un mot d’é­ru­di­tion, en pas­sant, pour qui aime les mots : c’est à une méprise savante que l’é­gyp­to­lo­gie doit ses « vases canopes », ces urnes à cou­vercle en tête humaine où l’on pla­çait les vis­cères des momies. On les crut long­temps liés au culte de Canope et à une sta­tue-jarre du dieu ; le nom est res­té, la fausse éty­mo­lo­gie avec.)

Quand Héro­dote avait raison

Par­mi les soixante-quatre navires de Thô­nis-Héra­cléion, il en est un qui vaut à lui seul un cha­pitre, non pour ses dimen­sions mais pour ce qu’il règle. Héro­dote, au deuxième livre de son Enquête, avait décrit avec une pré­ci­sion méti­cu­leuse la manière dont les Égyp­tiens construi­saient leurs barques de charge sur le Nil, les baris : de courtes planches d’a­ca­cia assem­blées, disait-il, « comme des briques », main­te­nues par de longues che­villes, avec des mem­brures internes et une seule voile. On lisait ce pas­sage depuis vingt-quatre siècles sans savoir qu’en faire : nul bateau de ce type n’a­vait jamais été retrou­vé, et l’on soup­çon­nait le vieux Grec, comme sou­vent, d’a­voir un peu brodé.

Puis l’on a fouillé, dans la vase de la baie, l’é­pave que les archéo­logues ont numé­ro­tée dix-sept. Et la coque, sous le limon, cor­res­pon­dait presque mot pour mot à la des­crip­tion d’Hé­ro­dote : les planches courtes mon­tées à recou­vre­ment, les longues che­villes, la struc­ture interne, jus­qu’au pro­fil du fond. L’his­to­rien n’a­vait pas bro­dé ; il avait regar­dé, et bien regar­dé. Il aura fal­lu vingt-quatre siècles et un magné­to­mètre pour lui rendre justice.

Je m’at­tarde sur ce moment parce qu’il touche au cœur de ce que fait ce genre d’ar­chéo­lo­gie, et de ce que cherche, à sa mesure, tout ce pro­jet. Nous vivons avec des textes anciens que nous ne savons pas tou­jours croire — trop pré­cis pour être inven­tés, trop invé­ri­fiables pour être sûrs. La fouille sous-marine, de loin en loin, tranche : elle pose la boue à côté de la page. Le plus sou­vent elle cor­rige le texte, comme Stra­bon cor­ri­gé sur l’emplacement d’An­ti­rho­dos. Par­fois, rare­ment, elle le confirme si exac­te­ment qu’on éprouve un léger ver­tige — le sen­ti­ment de tou­cher, d’un même geste, une planche d’a­ca­cia et une phrase grecque de la même main. C’est cette conti­nui­té-là, entre le récit et le limon, que Brau­del appe­lait de ses vœux quand il refu­sait de sépa­rer l’his­toire des idées et celle des choses.

Ce qu’on fait d’une ville remontée

Une ques­tion se pose alors, que le grand public soup­çonne rare­ment et qui divise les archéo­logues : faut-il tout remon­ter ? On ima­gine volon­tiers que le but d’une fouille sous-marine est de vider la mer, de rap­por­ter au sec tout ce qu’elle contient. Ce serait une erreur, et à bien des égards une faute. Chaque objet remon­té quitte son contexte, exige une conser­va­tion coû­teuse, et vient gros­sir des réserves de musée déjà pleines. Beau­coup de choses sont mieux là où elles reposent : la vase qui les couvre est le meilleur des coffres-forts, et l’on sait aujourd’­hui docu­men­ter en trois dimen­sions un site sans le démem­brer. La doc­trine inter­na­tio­nale, désor­mais, pri­vi­lé­gie la pré­ser­va­tion in situ — lais­ser en place ce qui peut y res­ter, et ne remon­ter que ce qu’on étu­die­ra, expo­se­ra, ou qu’une menace condamne. On ne fouille pas pour pos­sé­der ; on fouille pour com­prendre, et l’on rend à la mer sa part.

Ce que l’on remonte, en revanche, il faut le mon­trer, faute de quoi tout ce tra­vail res­te­rait le secret de quelques plon­geurs. De là ces grandes expo­si­tions iti­né­rantes qui, depuis une dizaine d’an­nées, ont pro­me­né à tra­vers le monde les tré­sors des cités englou­ties — sta­tues colos­sales de Hâpy, stèles, bijoux d’or, le prêtre au vase d’O­si­ris —, de l’Ins­ti­tut du monde arabe à Paris jus­qu’au Bri­tish Museum de Londres, sous des titres qui jouaient de ce para­doxe des « mys­tères englou­tis ». Des foules venaient voir, dans une lumière tami­sée, des objets qui avaient pas­sé plus long­temps sous la mer qu’ils n’a­vaient jamais ser­vi sur terre. Il se dis­cute aus­si, de longue date, un pro­jet plus auda­cieux : un musée sous-marin au large d’A­lexan­drie, où le visi­teur des­cen­drait voir les ves­tiges là où ils gisent, dans leur élé­ment. Le pro­jet, tech­ni­que­ment redou­table et régu­liè­re­ment annon­cé, tarde à naître. Mais l’i­dée dit bien quelque chose de notre époque : non plus arra­cher le pas­sé à la mer pour l’en­fer­mer dans une vitrine, mais apprendre à le visi­ter chez lui, par le fond.

La mer protectrice

Reste le pré­sent, qui n’est pas sépa­ré de tout cela — car les forces qui ont noyé la vieille Alexan­drie n’ont pas ces­sé d’a­gir. La ville d’au­jourd’­hui, ses immeubles ser­rés le long de la Cor­niche, repose sur le même sol meuble, subit le même affais­se­ment, et affronte une mer qui, cette fois pour des rai­sons lar­ge­ment humaines, remonte de nou­veau. Les géo­graphes qui étu­dient le lit­to­ral alexan­drin le disent sans détour : l’an­tique quar­tier des rois et la cité moderne par­tagent le même des­tin géo­lo­gique, à des siècles de dis­tance. Ce que la mer a fait au palais de Cléo­pâtre, elle est en train, plus len­te­ment, de le pré­pa­rer aux quar­tiers bas de la ville vivante. L’ar­chéo­lo­gie sous-marine d’A­lexan­drie n’est pas seule­ment une visite au royaume des morts ; c’est aus­si, à qui veut l’en­tendre, un aver­tis­se­ment adres­sé aux vivants.

Le tra­vail, lui, conti­nue, et c’est là ce que la fiche de com­mande appe­lait jus­te­ment l’ar­chéo­lo­gie contem­po­raine : non pas un cha­pitre clos, mais un chan­tier ouvert. Dans le grand port, tout récem­ment, une autre équipe fran­çaise reprend la ques­tion du Phare — non plus la ville autour, mais la tour elle-même, dont j’ai racon­té ailleurs la longue his­toire. On relève un à un ses blocs monu­men­taux tom­bés au fond, lin­teaux, jam­bages, seuil, les pièces d’une porte colos­sale de plu­sieurs dizaines de tonnes, non pour les redres­ser sur place mais pour les scan­ner, les modé­li­ser, et ten­ter de remon­ter la mer­veille en trois dimen­sions sur un écran. On ne rebâ­ti­ra pas le Phare ; on le recons­ti­tue­ra en pen­sée, pierre vir­tuelle après pierre vir­tuelle, à par­tir de ce que la mer a bien vou­lu garder.

Car c’est là le der­nier para­doxe, et le plus brau­dé­lien. La même mer qui a pris la ville l’a aus­si conser­vée. Sur terre, une capi­tale aban­don­née est pillée, ses pierres réem­ployées, ses temples trans­for­més en car­rières — le sort de tant de sites antiques, et du Phare lui-même, dont les débris ont ser­vi à bâtir le fort qui les recouvre. Sous l’eau, au contraire, la vase scelle et pro­tège. Le limon qui a noyé Thô­nis-Héra­cléion est aus­si ce qui a main­te­nu ses bois intacts, ses ancres à leur place, ses lam­pions le long du canal, pen­dant plus de mille ans à l’a­bri des hommes. L’élé­ment des­truc­teur fut aus­si le conser­va­teur. On croyait ces villes per­dues ; elles étaient seule­ment rangées.

On estime aujourd’­hui qu’à peine un ving­tième de Thô­nis-Héra­cléion a été fouillé. Le reste attend, sous ses dix mètres d’eau verte et son man­teau de limon, patient comme le sont les choses qui ont déjà tra­ver­sé quinze siècles. La capi­tale par le fond n’a livré que ses pre­mières pages. Le plon­geur remonte, ôte son déten­deur, retrouve au-des­sus de lui la lumière et la rumeur de la ville moderne — et sous ses palmes, immo­bile, la mer garde le reste de la bibliothèque.


Repères

Fon­da­tion et topo­gra­phie. Alexan­drie est fon­dée par Alexandre en 331 av. n. è. ; l’es­sen­tiel de sa topo­gra­phie antique nous vient de la des­crip­tion de Stra­bon (v. 25 av. n. è.). Le quar­tier royal (Bru­cheion), l’île d’An­ti­rho­dos, le Poséi­dion et le Timo­nium, le Césa­reum bor­daient le grand port (Por­tus Magnus), sépa­ré du port occi­den­tal (Eunos­tos) par le môle de l’Heptastadion.

L’en­glou­tis­se­ment. La sub­mer­sion résulte de la conjonc­tion de trois fac­teurs de long terme : sub­si­dence des sédi­ments del­taïques, remon­tée rela­tive du niveau marin, et secousses sis­miques (arc hel­lé­nique). Le séisme et le tsu­na­mi de 365, décrits par Ammien Mar­cel­lin, ont long­temps été tenus pour res­pon­sables de la des­truc­tion d’A­lexan­drie ; des tra­vaux sis­mo­lo­giques récents (S. Sti­ros et al., 2020) contestent l’am­pleur de cet impact sur la ville et sug­gèrent que le récit antique pour­rait confondre deux évé­ne­ments — point demeu­ré ouvert. Les villes de la baie d’A­bou­kir (Thô­nis-Héra­cléion, Canope) paraissent avoir som­bré plus tard, vers le VIIIe siècle, par liqué­fac­tion des sols.

His­toire de la recherche. Le plon­geur alexan­drin Kamel Abou el-Saa­dat repère et car­to­gra­phie les ves­tiges dès les années 1960 (sta­tue d’I­sis-Pha­ria remon­tée en 1961). Honor Frost confirme l’i­den­ti­fi­ca­tion des blocs du Phare lors d’une mis­sion Unes­co en 1968. Jean-Yves Empe­reur et le Centre d’é­tudes alexan­drines (CEA­lex) fouillent le site de Qait­bay à par­tir de 1994 (plus de 3 000 blocs recen­sés), dans l’ur­gence d’un enro­che­ment de pro­tec­tion déver­sé sur le site.

La méthode God­dio. Franck God­dio (IEASM, fon­dé en 1987) intro­duit une approche fon­dée sur la car­to­gra­phie géo­phy­sique préa­lable : magné­to­mètre à réso­nance magné­tique nucléaire déve­lop­pé avec le CEA (effet Abra­gam-Ove­rhau­ser), bathy­mé­trie mul­ti­fais­ceaux, sonar laté­ral, pro­fi­leur de sédi­ments, posi­tion­ne­ment DGPS, puis pho­to­gram­mé­trie et modé­li­sa­tion 3D. Pros­pec­tion du Por­tus Magnus dès 1992 ; de la baie d’A­bou­kir dès 1996.

Les décou­vertes majeures. Canope repé­rée en 1999, Thô­nis-Héra­cléion en 2000 (à ~6,5 km au large, ~10 m de fond). Iden­ti­fi­ca­tion par le naos d’A­mon-Géreb, une plaque d’or d’Hé­ra­clès et une stèle por­tant le nom égyp­tien Thô­nis ; colosse de Hâpy (>5 m), 64 navires, 700 ancres. La barque nilo­tique dite baris (épave 17) confirme la des­crip­tion d’Hé­ro­dote, Enquête, II, 96. Le décret de Canope (Pto­lé­mée III, 238 av. n. è.) men­tionne Héra­cléion. Dans le grand port : île d’An­ti­rho­dos (ara­sée v. 250 av. n. è.), temple d’I­sis, et, à l’au­tomne 2025, l’é­pave d’un tha­la­mègue royal (bor­dages conser­vés sur 28 m, graf­fi­ti grec du Ier s.). Le « palais de Cléo­pâtre » désigne le quar­tier royal et non un édi­fice iden­ti­fié comme tel — pru­dence sur cette étiquette.

Aujourd’­hui. Reprise des recherches sur les blocs du Phare et pro­jet de recons­ti­tu­tion numé­rique (I. Hai­ry, CEA­lex, cam­pagnes 2025–2026). Alexan­drie moderne est expo­sée aux mêmes pro­ces­sus de sub­si­dence et de mon­tée des eaux. On estime que ~5 % seule­ment de Thô­nis-Héra­cléion a été fouillé.

Sources prin­ci­pales : Ins­ti­tut euro­péen d’ar­chéo­lo­gie sous-marine (IEASM) / Fon­da­tion Hil­ti ; Oxford Centre for Mari­time Archaeo­lo­gy ; Centre d’é­tudes alexan­drines (CEA­lex) ; Honor Frost Foun­da­tion ; tra­vaux de S. Sti­ros et de M. Torab sur la sis­mi­ci­té et la sub­si­dence du lit­to­ral alexan­drin. Les incer­ti­tudes signa­lées dans le corps du texte (impact du tsu­na­mi de 365, iden­ti­fi­ca­tion du « palais de Cléo­pâtre », part fouillée du site) reflètent l’é­tat actuel, et dis­cu­té, de la recherche.

Read more
Le som­meil de Phi­lippe — Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

Le som­meil de Phi­lippe — Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

Le som­meil de Philippe

Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

Le som­meil de Phi­lippe — Hié­ra­po­lis, la ville sainte au-des­sus des enfers

 

I. Le blanc

On arrive à Hié­ra­po­lis par le blanc. C’est un blanc qui ne res­semble à rien de ce que l’on connaît, ni la neige, ni le sel, ni la chaux, un blanc miné­ral et tiède qui monte du fond de la val­lée du Lycos comme une lèpre magni­fique, et que les Turcs, avec ce génie qu’ils ont pour nom­mer les choses en les ren­dant domes­tiques, ont appe­lé Pamuk­kale, le châ­teau de coton. Vu de loin, depuis la route qui vient de Deniz­li, on jure­rait qu’un gla­cier s’est trom­pé de lati­tude et s’est échoué là, au bord du pla­teau ana­to­lien, à trois cents kilo­mètres de la mer Égée. En s’ap­pro­chant, le gla­cier se révèle être une cas­cade pétri­fiée, une suc­ces­sion de vasques en corolles super­po­sées, des gours géants où l’eau ther­male, en s’é­va­po­rant depuis des mil­lé­naires, aban­donne son car­bo­nate de cal­cium comme un ser­pent aban­donne sa mue.

Les Anciens, qui n’a­vaient pas nos géo­logues mais avaient des yeux, ont vu dans ce pro­dige la signa­ture d’une pré­sence. Ils ont bâti au som­met de la falaise blanche une ville qu’ils ont appe­lée Hié­ra­po­lis, la ville sainte — ou peut-être la ville de Hié­ra, épouse de Télèphe, fils d’Hé­ra­clès et ancêtre mythique des rois de Per­game, les éty­mo­lo­gies antiques ayant tou­jours eu deux fers au feu. Ville sainte, ville de la déesse : les deux lec­tures reviennent au même. On ne fonde pas une cité sur une source qui pétri­fie tout ce qu’elle touche, au bord d’un gouffre qui exhale des vapeurs mor­telles, sans se dire que les dieux ont ici leur adresse.

J’é­cris « on arrive », mais il fau­drait dire « on mon­tait ». Pen­dant des siècles, les voya­geurs ont gra­vi la falaise par les tra­ver­tins eux-mêmes, pieds nus dans l’eau tiède, remon­tant le cou­rant lai­teux comme on remonte le temps. Aujourd’­hui l’ac­cès se fait par le haut, par des gui­chets, des par­kings, des files de cars où se mélangent toutes les langues de la mer Noire et du golfe Per­sique. Qu’im­porte. Pas­sé les tour­ni­quets, il suf­fit de mar­cher dix minutes vers le nord, de lais­ser der­rière soi les pis­cines et les sel­fies, pour se retrou­ver seul dans la plus grande nécro­pole d’A­sie Mineure, au milieu de douze cents tom­beaux qui blan­chissent au soleil depuis deux mille ans. C’est là que cette his­toire com­mence, et c’est là qu’elle fini­ra : Hié­ra­po­lis est une ville où l’on venait gué­rir, et où l’on venait mou­rir, et qui a fini par faire de la mort elle-même son indus­trie prin­ci­pale et sa gloire post­hume. Un apôtre du Christ y dort — ou y a dor­mi, nous ver­rons que la nuance a son impor­tance — depuis dix-neuf siècles.

II. La ville sur la faille

Il faut d’a­bord com­prendre sur quoi Hié­ra­po­lis est posée, car tout le reste en découle : les temples, les bains, l’o­racle, la porte des enfers, le mar­tyre de l’a­pôtre, et jus­qu’à la lumière par­ti­cu­lière qui baigne le site à la fin du jour, quand les tra­ver­tins prennent une teinte de nacre rose.

Hié­ra­po­lis est bâtie sur une faille. Non pas au sens figu­ré où l’on dirait qu’une civi­li­sa­tion porte en elle ses lignes de frac­ture — encore que — mais au sens le plus lit­té­ral : le pla­teau qui porte la ville est tra­ver­sé par un sys­tème de failles sis­miques actives, à la jonc­tion de la val­lée du Lycos (aujourd’­hui le Çürük­su, « l’eau pour­rie », autre trou­vaille de la topo­ny­mie turque) et du grand fos­sé d’ef­fon­dre­ment du Méandre. La croûte ter­restre, ici, est fis­su­rée comme une faïence ancienne. Par ces fis­sures remontent des eaux char­gées de gaz car­bo­nique, chauf­fées en pro­fon­deur, satu­rées de bicar­bo­nate de cal­cium. En sur­face, l’eau jaillit à trente-cinq degrés envi­ron, perd son gaz car­bo­nique au contact de l’air, et pré­ci­pite son cal­caire. C’est ain­si que se fabriquent, cen­ti­mètre par cen­ti­mètre, les ter­rasses blanches : Pamuk­kale est une usine géo­lo­gique à ciel ouvert, qui tourne sans inter­rup­tion depuis quatre cent mille ans.

Mais la faille donne d’une main et reprend de l’autre. Les mêmes frac­tures qui font sourdre l’eau mira­cu­leuse secouent pério­di­que­ment la ville comme un tapis qu’on bat. Hié­ra­po­lis a été détruite ou gra­ve­ment endom­ma­gée par les trem­ble­ments de terre à inter­valles presque régu­liers : sous Tibère en l’an 17 de notre ère, sous Néron vers 60 — un séisme si violent que la ville hel­lé­nis­tique en fut rasée et qu’il fal­lut la rebâ­tir entiè­re­ment, ce qui explique que presque tout ce qu’on voit aujourd’­hui soit romain —, puis encore au IVe siècle, au VIIe, jus­qu’au coup de grâce du XIVe siècle qui ache­va de la vider de ses habi­tants. La ville sainte a vécu quinze cents ans en sur­sis per­ma­nent, entre deux colères de la terre, et l’on com­prend mieux, en y son­geant, la fer­veur reli­gieuse qui s’y est concen­trée : on prie davan­tage là où le sol tremble.

Et puis il y a le gaz. Le dioxyde de car­bone qui remonte des pro­fon­deurs ne se dis­sout pas tout entier dans l’eau ; une par­tie s’é­chappe direc­te­ment par les fis­sures du sol, invi­sible, inodore, plus lourd que l’air, et s’ac­cu­mule dans les creux du ter­rain comme une eau qu’on ne voit pas. Aux endroits où l’é­mis­sion est la plus forte, un oiseau qui se pose meurt en quelques ins­tants, un chien qui s’a­ven­ture trop bas s’en­dort pour tou­jours. Les Anciens ont vu cela aus­si. Ils en ont fait la porte des enfers, le Plou­to­nion, et nous y des­cen­drons plus loin, pru­dem­ment, comme il se doit.

Voi­là donc le socle : une ville posée sur une machine tel­lu­rique qui dis­tri­bue à la fois l’eau qui gué­rit et le souffle qui tue, la fécon­di­té ther­male et la mort ins­tan­ta­née, le blanc écla­tant des ter­rasses et le noir du gouffre. Aucun décor au monde n’é­tait mieux pré­pa­ré à rece­voir les grandes ques­tions — celles de la mala­die et de la gué­ri­son, de la mort et de ce qui la suit. Hié­ra­po­lis a pas­sé son anti­qui­té à y répondre, suc­ces­si­ve­ment, dans la langue de Cybèle, dans celle d’A­pol­lon, puis dans celle du Christ.

III. Eumène, ou la fondation

L’his­toire offi­cielle com­mence au IIe siècle avant notre ère, et elle com­mence, comme sou­vent en Asie Mineure, par Per­game. Vers 190–188 avant J.-C., dans le grand remem­bre­ment qui suit la défaite d’An­tio­chos III face aux Romains et le trai­té d’A­pa­mée, le roi Eumène II de Per­game se voit attri­buer une bonne part de l’A­na­to­lie occi­den­tale. C’est vrai­sem­bla­ble­ment lui qui fonde — ou refonde, car il y avait sans doute là aupa­ra­vant un sanc­tuaire indi­gène de la Mère des dieux, et peut-être un éta­blis­se­ment séleu­cide — la ville de Hié­ra­po­lis, sur ce pla­teau stra­té­gique qui domine la val­lée du Lycos, car­re­four des routes entre la côte égéenne, la Phry­gie inté­rieure et, au-delà, les hautes terres de l’A­na­to­lie centrale.

Le choix du site n’a rien d’un hasard. La val­lée du Lycos est alors l’un des cou­loirs com­mer­ciaux les plus actifs de l’A­sie Mineure : par elle tran­sitent les cara­vanes qui relient Éphèse à la Syrie et, de proche en proche, aux routes de l’O­rient. Trois villes s’y regardent en chiens de faïence, for­mant un tri­angle que les lec­teurs des épîtres pau­li­niennes connaissent sans le savoir : Lao­di­cée du Lycos, la riche, la ban­quière, celle que l’A­po­ca­lypse trai­te­ra de tiède ; Colosses, la vieille cité phry­gienne déjà décli­nante, à qui Paul adres­se­ra une lettre ; et Hié­ra­po­lis, la ville d’eau, la ville sainte, dont le même Paul dira en pas­sant, dans l’é­pître aux Colos­siens, qu’É­pa­phras se donne beau­coup de peine pour ses fidèles. Trois villes à une jour­née de marche l’une de l’autre, trois des­tins liés — et le chris­tia­nisme, quand il arri­ve­ra, remon­te­ra cette val­lée comme l’eau remonte les failles.

La Hié­ra­po­lis hel­lé­nis­tique, celle d’Eu­mène, nous échappe presque entiè­re­ment : le séisme de 60 l’a effa­cée, et la ville romaine s’est bâtie par-des­sus. On en devine le plan hip­po­da­mien — ce qua­drillage de rues ortho­go­nales dont la grande artère cen­trale, la pla­teia, longue de près d’un kilo­mètre et demi, struc­ture encore le site aujourd’­hui —, quelques tom­beaux anciens de la nécro­pole nord, et le sou­ve­nir de son rat­ta­che­ment à la dynas­tie per­ga­mé­nienne : le culte d’A­pol­lon fon­da­teur, Apol­lon Arché­gète, y voi­sine avec celui de la Mère ana­to­lienne, Cybèle, dont les prêtres eunuques, les galles, avaient seuls le pri­vi­lège de des­cendre dans le gouffre aux vapeurs sans en mou­rir. Déjà ce par­tage des rôles qui fait toute la per­son­na­li­té reli­gieuse de la ville : le dieu grec en façade, la déesse ana­to­lienne dans les profondeurs.

En 133 avant notre ère, der­nier coup de théâtre dynas­tique : Attale III, mou­rant sans héri­tier, lègue son royaume au peuple romain par tes­ta­ment — geste inouï dont les his­to­riens débattent encore, pru­dence poli­tique ou fatigue de régner. Hié­ra­po­lis devient romaine sans avoir com­bat­tu, inté­grée à la pro­vince d’A­sie, et entame la longue car­rière ther­male et com­mer­çante qui fera sa for­tune. Elle frappe mon­naie, elle exporte, elle soigne. Et elle attend, sans le savoir, les deux visi­teurs qui lui vau­dront de figu­rer dans cette his­toire : un phi­lo­sophe esclave et un apôtre galiléen.

IV. La ville romaine : laine pourpre, oracles et un phi­lo­sophe boiteux

Après le séisme de 60, Hié­ra­po­lis se relève avec l’éner­gie des villes qui n’ont plus rien à perdre. Néron règne, l’Em­pire finance, et la cité se rebâ­tit à la romaine : plus large, plus haute, plus mar­brée. Les décen­nies sui­vantes, des Fla­viens aux Sévères, sont son âge d’or. La porte monu­men­tale à trois arches flan­quée de tours rondes que fran­chit encore le visi­teur au nord du site porte le nom de Fron­ti­nus, pro­con­sul d’A­sie sous Domi­tien — le même Fron­tin, notons-le au pas­sage, qui écri­ra plus tard un trai­té sur les aque­ducs de Rome, comme si les hommes d’eau se recon­nais­saient entre eux. Der­rière la porte s’é­tire la grande rue à colon­nades, bor­dée de por­tiques et de bou­tiques, et tout autour se déploie l’é­qui­pe­ment com­plet de la ville impé­riale heu­reuse : deux ensembles ther­maux gigan­tesques, un gym­nase, des fon­taines monu­men­tales, un temple d’A­pol­lon recons­truit, un théâtre.

Ce théâtre mérite qu’on s’y arrête, car c’est l’un des mieux conser­vés d’A­sie Mineure et l’un des plus élo­quents. Com­men­cé sous Hadrien, somp­tueu­se­ment rema­nié sous Sep­time Sévère puis res­tau­ré encore au IVe siècle, il pou­vait accueillir une dizaine de mil­liers de spec­ta­teurs sur ses gra­dins ados­sés à la col­line. Sa scène monu­men­tale, en par­tie rele­vée par les archéo­logues ita­liens, déroule un pro­gramme sculp­té d’une richesse étour­dis­sante : la nais­sance d’A­pol­lon et d’Ar­té­mis, le cor­tège de Dio­ny­sos, l’en­lè­ve­ment de Per­sé­phone — encore et tou­jours, dans cette ville bâtie sur un sou­pi­rail des enfers, l’his­toire de la jeune fille ava­lée par le monde d’en bas et ren­due, une sai­son sur deux, au monde d’en haut. On y voit aus­si l’empereur Sep­time Sévère en majes­té, et l’on com­prend que le décor de théâtre est ici un mani­feste : la ville met en scène ses dieux, son sous-sol et son loya­lisme dans le même mou­ve­ment de marbre.

De quoi vivait Hié­ra­po­lis, outre ses eaux ? De laine. Les sources antiques et les ins­crip­tions sont una­nimes : la ville était un grand centre lai­nier et sur­tout un centre de tein­ture, dont les étoffes riva­li­saient, disait-on, avec la pourpre. Les tein­tu­riers uti­li­saient, semble-t-il, les pro­prié­tés de l’eau ther­male pour fixer les cou­leurs — la garance y don­nait des rouges pro­fonds sans qu’il fût besoin des coû­teux coquillages du murex. Les cor­po­ra­tions de métiers, tein­tu­riers en tête, étaient si puis­santes qu’elles se char­geaient de l’en­tre­tien de cer­tains monu­ments et se fai­saient gra­ver dans la pierre des sièges réser­vés au théâtre. Sur les sar­co­phages de la nécro­pole, on lit des noms de pour­priers, de tis­se­rands, de mar­chands de laine : la ville sainte était aus­si une ville d’a­te­liers, qui sen­tait la tein­ture et le suint autant que l’encens.

Elle comp­tait, dans sa popu­la­tion bigar­rée, une com­mu­nau­té juive nom­breuse et ancienne — ins­tal­lée là, pour une part, depuis qu’An­tio­chos III avait trans­plan­té en Phry­gie et en Lydie deux mille familles juives de Baby­lo­nie, à la fin du IIIe siècle avant notre ère. Les ins­crip­tions de la nécro­pole en gardent la trace émou­vante : des tombes qui invoquent la pro­tec­tion de « la sainte com­mu­nau­té des Juifs », des sar­co­phages ornés de la meno­rah, et cette épi­taphe fameuse d’un cer­tain Publius Aelius Gly­kon qui lègue de l’argent aux cor­po­ra­tions des tein­tu­riers et des tapis­siers pour qu’elles fleu­rissent sa tombe aux fêtes de Pâque, des Azymes et de Pen­te­côte — mais aus­si aux calendes romaines. Un homme, trois calen­driers : toute l’A­na­to­lie est dans cette ins­crip­tion. C’est dans ce ter­reau — une dia­spo­ra juive pros­père, hel­lé­ni­sée, insé­rée dans les métiers de la laine — que la pré­di­ca­tion chré­tienne trou­ve­ra ses pre­mières oreilles.

Et puis Hié­ra­po­lis a don­né au monde un phi­lo­sophe, et pas n’im­porte lequel : Épic­tète. Il naît ici vers l’an 50, esclave, et son nom même — Epik­tè­tos, « acquis », « ache­té » — est un état civil de mar­chan­dise. Ven­du à Rome, boi­teux (de nais­sance ou des suites d’un mau­vais trai­te­ment, la tra­di­tion hésite), affran­chi, ban­ni d’I­ta­lie avec les autres phi­lo­sophes par Domi­tien, il fini­ra à Nico­po­lis d’É­pire, ensei­gnant que rien ne nous appar­tient hors notre juge­ment, et qu’il faut dis­tin­guer ce qui dépend de nous de ce qui n’en dépend pas. On a envie de croire — c’est indé­mon­trable et je le crois quand même — que quelque chose de Hié­ra­po­lis est pas­sé dans sa doc­trine : quand on naît esclave dans une ville où le sol tremble, où la source gué­rit qui elle veut et où un trou dans la terre tue les oiseaux en plein vol, on apprend tôt que le monde ne nous a rien pro­mis. Le stoï­cisme d’É­pic­tète est une phi­lo­so­phie de pays sismique.

V. Le Plou­to­nion, ou la porte des enfers

Il faut main­te­nant des­cendre. Au flanc de la col­line du temple d’A­pol­lon, sous l’es­pla­nade sacrée, s’ouvre le lieu qui a fait la répu­ta­tion de Hié­ra­po­lis dans toute l’An­ti­qui­té et qui est, à ma connais­sance, le seul endroit du monde gré­co-romain où l’on pou­vait véri­fier expé­ri­men­ta­le­ment l’exis­tence des enfers : le Plou­to­nion, le sanc­tuaire de Pluton.

Stra­bon, qui visi­ta les lieux au tour­nant de notre ère, en a lais­sé une des­crip­tion de repor­ter : une ouver­ture de taille modeste au flanc de la col­line, pré­cé­dée d’une enceinte car­rée, rem­plie d’une vapeur bru­meuse si dense qu’on dis­tingue à peine le sol. Les tau­reaux qu’on y intro­duit pour le sacri­fice s’ef­fondrent et meurent sans qu’au­cune main les touche ; les moi­neaux qu’il y lâcha lui-même — Stra­bon, géo­graphe scru­pu­leux, pré­cise qu’il fit l’ex­pé­rience — tom­bèrent aus­si­tôt sans vie. Seuls les galles, les prêtres eunuques de Cybèle, entrent dans le gouffre et en res­sortent vivants, en rete­nant leur res­pi­ra­tion, note Stra­bon, qui se demande si cette immu­ni­té tient à leur muti­la­tion ou à une pro­tec­tion divine, et qui penche, en bon esprit fort, pour une tech­nique. Cas­sius Dio, deux siècles plus tard, décrit encore le manège ; Ammien Mar­cel­lin, au IVe siècle, en parle tou­jours. Pen­dant un demi-mil­lé­naire, on est venu de toute l’A­sie voir mou­rir des oiseaux à la porte des enfers.

La science moderne a entiè­re­ment confir­mé le dos­sier antique, ce qui est tou­jours une satis­fac­tion. Le gouffre du Plou­to­nion est une bouche de la faille qui exhale un dioxyde de car­bone d’o­ri­gine pro­fonde ; le gaz, plus dense que l’air, forme au ras du sol un lac invi­sible dont la concen­tra­tion, mesu­rée par les vol­ca­no­logues, dépasse lar­ge­ment le seuil mor­tel pen­dant la nuit et aux pre­mières heures du matin, avant que le soleil et le vent ne le dis­persent en par­tie. Les tau­reaux, qui portent leurs naseaux bas, mou­raient ; les prêtres, debout, la tête au-des­sus de la nappe, sur­vi­vaient — et devaient connaître, en outre, les heures où le dra­gon dor­mait. Le miracle était une affaire de cen­ti­mètres et d’ho­raires. On aurait tort d’en sou­rire : admi­nis­trer un miracle à heures fixes pen­dant cinq siècles sans acci­dent majeur sup­pose un savoir empi­rique du gaz, trans­mis de prêtre à prêtre, qui force le res­pect. Les galles de Cybèle étaient, à leur manière, les pre­miers vol­ca­no­logues de terrain.

L’ar­chéo­lo­gie a ren­du au lieu sa topo­gra­phie exacte en 2013, quand la mis­sion ita­lienne diri­gée par Fran­ces­co D’An­dria — rete­nez ce nom, il revien­dra — a déga­gé l’en­semble du sanc­tuaire : la source chaude qui sourd du gouffre, la porte de marbre, les gra­dins d’un petit théâtre où les pèle­rins s’as­seyaient pour assis­ter aux sacri­fices, une sta­tue de ser­pent lové, un Cer­bère. On y a trou­vé aus­si des lampes à huile par cen­taines, offrandes de ceux qui inter­ro­geaient le dieu d’en bas, et l’on a com­pris que le Plou­to­nion fonc­tion­nait en tan­dem avec le temple d’A­pol­lon qui le sur­plombe : le dieu de la lumière au-des­sus, le dieu des morts au-des­sous, reliés par la même fis­sure. L’o­racle d’A­pol­lon de Hié­ra­po­lis — un oracle alpha­bé­tique, où le sort dési­gnait une lettre qui ren­voyait à une sen­tence — par­lait lit­té­ra­le­ment au-des­sus du souffle de Plu­ton. Aucune ville n’a jamais mis en scène avec cette fran­chise la véri­té que toutes les reli­gions enrobent : que la parole divine et l’ex­ha­lai­son mor­telle sortent du même trou.

Le chris­tia­nisme, on s’en doute, ne pou­vait pas lais­ser un tel dis­po­si­tif en état de marche. Au Ve siècle, le Plou­to­nion fut condam­né, com­blé, ses sta­tues jetées dans le gouffre — c’est là que les archéo­logues les ont retrou­vées, ce qui est une iro­nie de plus : les fouilleurs du XXIe siècle ont rou­vert la porte des enfers que les évêques avaient fer­mée. Aujourd’­hui, une grille inter­dit l’ap­proche, et des cap­teurs mesurent le CO2 en conti­nu. Les oiseaux, m’a-t-on dit, y meurent encore de temps en temps. La faille, elle, n’a jamais été baptisée.

VI. La ville des morts

Mais c’est au nord de la ville, au-delà de la porte de Fron­ti­nus, que Hié­ra­po­lis livre son visage le plus sai­sis­sant. Sur près de deux kilo­mètres, de part et d’autre de l’an­cienne route de Tri­po­lis et de Sardes, s’é­tend la plus grande nécro­pole d’A­sie Mineure : plus de mille deux cents tom­beaux recen­sés, éche­lon­nés du IIe siècle avant notre ère à l’é­poque byzan­tine, tumu­lus hel­lé­nis­tiques à tam­bour cir­cu­laire, sar­co­phages per­chés sur des podiums, mai­sons funé­raires à étage avec leur porte, leur toit à double pente et par­fois leur jar­din clos — une ville entière, avec ses rues, ses quar­tiers riches et ses fau­bourgs, ses par­ve­nus et ses conces­sions à per­pé­tui­té, dou­blant la ville des vivants comme son ombre por­tée sur le calcaire.

L’ex­pli­ca­tion de cette déme­sure est simple et ver­ti­gi­neuse : on venait à Hié­ra­po­lis pour gué­rir, et beau­coup n’y gué­ris­saient pas. La ville ther­male était le der­nier recours des malades de toute l’A­sie, et ceux que l’eau sainte ne sau­vait pas res­taient sur place, dans la terre blanche. Hié­ra­po­lis a bâti sa pros­pé­ri­té sur l’es­pé­rance des mou­rants et son immense nécro­pole avec leur décep­tion. Les deux indus­tries — le soin et la sépul­ture — tra­vaillaient main dans la main, comme aujourd’­hui les cli­niques et les pompes funèbres, et la ville avait pous­sé le sens du ser­vice jus­qu’à déve­lop­per tout un arti­sa­nat de l’é­pi­taphe, du sar­co­phage sculp­té et de la fon­da­tion funé­raire, ces rentes que les défunts consti­tuaient de leur vivant pour qu’on vînt fleu­rir leur tombe à dates fixes.

En mar­chant dans la nécro­pole nord aux heures vides — tôt le matin, quand les cars dorment encore —, on éprouve quelque chose qui ne res­semble à aucune autre visite de site antique. Les tom­beaux ne sont pas ali­gnés dans un musée : ils sont chez eux, pen­chés par les séismes, gai­nés par endroits de tra­ver­tin, car l’eau cal­caire, en diva­guant à tra­vers la nécro­pole au fil des siècles, a enro­bé cer­tains sar­co­phages d’une gangue blanche, les pétri­fiant une seconde fois — la mort prise dans le miné­ral comme un insecte dans l’ambre. Les cou­vercles pèsent des tonnes et sont presque tous de tra­vers : les pilleurs sont pas­sés, à toutes les époques, et les trem­ble­ments de terre ont fait le reste. On se penche, on lit. Le grec des épi­taphes est direct, pro­cé­du­rier, éton­nam­ment vivant : untel a construit ce tom­beau pour lui-même, sa femme et ses enfants ; défense d’y intro­duire un corps étran­ger sous peine d’a­mende payable au tré­sor sacré, au fisc impé­rial, ou à la cor­po­ra­tion des tein­tu­riers pourpre ; le déla­teur tou­che­ra un tiers.

Une stèle, entre toutes, vaut le voyage. Près de la porte de Fron­ti­nus se dresse le tom­beau de Titus Fla­vius Zeuxis, mar­chand, qui fit gra­ver au fron­ton qu’il avait, de son vivant, dou­blé le cap Malée — la pointe redou­tée du Pélo­pon­nèse — soixante-douze fois en navi­guant vers l’I­ta­lie. Soixante-douze allers vers Rome, sans doute des car­gai­sons de laine teinte, et l’homme n’a rien trou­vé de plus glo­rieux à dire à l’é­ter­ni­té que son nombre de rota­tions. J’a­voue une ten­dresse sans borne pour Zeuxis : voi­là un homme qui a com­pris que la seule immor­ta­li­té véri­fiable est celle du kilo­mé­trage. Tout voya­geur qui compte ses car­nets, ses visas ou ses articles de blog est son héri­tier direct, et je dépose ici, à ma façon, une fleur élec­tro­nique sur son sarcophage.

C’est dans ce pay­sage-là — une ville qui parle aux dieux par une fis­sure et qui héberge plus de morts que de vivants — qu’ar­rive, dans la seconde moi­tié du Ier siècle, un vieillard venu de Gali­lée avec ses filles. Il s’ap­pelle Philippe.

VII. Lequel des deux Philippe ?

Ici, l’hon­nê­te­té oblige à ouvrir le dos­sier le plus embrouillé de toute cette his­toire, un dos­sier vieux de dix-neuf siècles que les éru­dits n’ont tou­jours pas refer­mé, et qui tient en une ques­tion d’é­tat civil : quel Phi­lippe est mort à Hiérapolis ?

Car le Nou­veau Tes­ta­ment en connaît deux, et la tra­di­tion les a mélan­gés avec un entrain qui déses­père les phi­lo­logues. Il y a d’a­bord Phi­lippe l’a­pôtre, l’un des Douze, ori­gi­naire de Beth­saïde comme Pierre et André, celui qui dans l’é­van­gile de Jean amène Natha­naël à Jésus (« Viens et vois »), s’in­quiète du prix du pain avant la mul­ti­pli­ca­tion (« deux cents deniers n’y suf­fi­raient pas »), et demande lors du der­nier repas : « Sei­gneur, montre-nous le Père » — figure de l’in­ter­mé­diaire, de l’homme qui pré­sente, qui intro­duit, qui pose les ques­tions pra­tiques. Et il y a Phi­lippe le diacre, dit l’É­van­gé­liste, l’un des Sept ins­ti­tués dans les Actes des Apôtres pour le ser­vice des tables, mis­sion­naire ful­gu­rant de la Sama­rie, bap­ti­seur de l’eu­nuque éthio­pien sur la route de Gaza, éta­bli ensuite à Césa­rée mari­time avec ses quatre filles vierges qui pro­phé­ti­saient — c’est chez lui que Paul fait étape, et l’au­teur des Actes note ce détail des quatre filles avec la pré­ci­sion d’un homme qui a dîné à leur table.

Or que disent les sources anciennes sur Hié­ra­po­lis ? Deux témoi­gnages, tous deux du IIe siècle, tous deux conser­vés par Eusèbe de Césa­rée dans son His­toire ecclé­sias­tique, et tous deux locaux, ce qui leur donne un poids consi­dé­rable. Le pre­mier est celui de Papias, évêque de Hié­ra­po­lis même vers 110–130, auteur d’une Expli­ca­tion des paroles du Sei­gneur en cinq livres dont il ne nous reste que des miettes — l’une des grandes pertes de la lit­té­ra­ture chré­tienne pri­mi­tive. Papias raconte qu’il tenait des filles de Phi­lippe, qui vivaient dans sa ville, des récits mer­veilleux, dont une résur­rec­tion. Le second est Poly­crate, évêque d’É­phèse, qui écrit vers 190 au pape Vic­tor, dans la que­relle sur la date de Pâques, pour défendre les usages d’A­sie en invo­quant les « grands astres » qui reposent dans sa pro­vince : et il cite en tête « Phi­lippe, l’un des douze apôtres, qui repose à Hié­ra­po­lis, avec deux de ses filles qui vieillirent dans la vir­gi­ni­té, tan­dis qu’une autre, qui vécut dans le Saint-Esprit, repose à Éphèse ».

Poly­crate dit donc expli­ci­te­ment : l’a­pôtre, l’un des Douze. Mais les filles pro­phé­tesses res­semblent furieu­se­ment à celles du diacre de Césa­rée, et Eusèbe lui-même, citant les deux dos­siers à quelques pages de dis­tance, glisse de l’un à l’autre sans paraître s’a­per­ce­voir du pro­blème — ou en s’en aper­ce­vant trop bien, ce qui serait plus piquant. Depuis, deux écoles : ceux qui pensent que le diacre a fini ses jours à Hié­ra­po­lis et que la tra­di­tion locale l’a pro­mu apôtre par infla­tion hono­ri­fique, pro­cé­dé attes­té par­tout (une ville qui pos­sède un tom­beau a tou­jours inté­rêt à ce que le loca­taire soit du pre­mier cercle) ; et ceux qui tiennent pour l’a­pôtre, arguant que Poly­crate, écri­vant à Rome sur un sujet grave, à une cen­taine de kilo­mètres de la tombe, une soixan­taine d’an­nées seule­ment après Papias, n’au­rait pas com­mis ni tolé­ré une confu­sion aus­si gros­sière sur le joyau funé­raire de sa province.

Je n’ar­bi­tre­rai pas — per­sonne ne le peut, et c’est très bien ain­si. Je note­rai seule­ment ceci, qui me paraît l’es­sen­tiel : dès le IIe siècle, c’est-à-dire à une ou deux géné­ra­tions des faits, l’A­sie chré­tienne tout entière tient pour acquis qu’un Phi­lippe du cercle le plus proche de Jésus est enter­ré à Hié­ra­po­lis avec ses filles, et per­sonne, nulle part, ne conteste la loca­li­sa­tion. On dis­cute du grade, jamais de l’a­dresse. Dans le grand jeu de Mono­po­ly des reliques qui com­mence alors — Jean à Éphèse, Jacques à Jéru­sa­lem, Pierre et Paul à Rome —, Hié­ra­po­lis a tiré Phi­lippe, et elle ne le lâche­ra plus. La ville qui pos­sé­dait la porte des enfers pos­sé­dait désor­mais mieux : la tombe d’un homme qui avait tou­ché le Ressuscité.

VIII. Le mar­tyre, ver­sion légen­daire : la ville des serpents

Sur la mort de Phi­lippe à Hié­ra­po­lis, l’his­toire se tait et la légende parle — abon­dam­ment. Le texte clef est un apo­cryphe du IVe siècle, les Actes de Phi­lippe, com­po­sé vrai­sem­bla­ble­ment en Asie Mineure, peut-être dans des cercles ascé­tiques de Phry­gie, et dont le der­nier acte, le Mar­tyre de Phi­lippe, se passe pré­ci­sé­ment dans notre ville, rebap­ti­sée pour l’oc­ca­sion Ophio­ry­mè, « la rue des ser­pents » — car dans la logique de l’a­po­cryphe, Hié­ra­po­lis est la capi­tale du culte de la Vipère, ce qui est une trans­po­si­tion assez trans­pa­rente des cultes ana­to­liens de la terre et de leur fameuse fis­sure exha­lante. Les auteurs des Actes connais­saient leur Ploutonion.

L’his­toire vaut d’être racon­tée, car elle a l’éner­gie des contes. Phi­lippe arrive à Ophio­ry­mè accom­pa­gné de sa sœur Mariam­nè et de l’a­pôtre Bar­thé­le­my, plus un léo­pard et un che­vreau conver­tis en che­min, qui parlent et prient — les apo­cryphes ont sur les textes cano­niques l’a­van­tage déci­sif des ani­maux qui parlent. Le trio gué­rit, prêche, conver­tit ; par­mi les conver­ties, Nica­no­ra, l’é­pouse du pro­con­sul Tyran­no­gno­phos (lit­té­ra­le­ment « le tyran des ténèbres », les apo­cryphes ne s’embarrassent pas de sub­ti­li­té ono­mas­tique). Le pro­con­sul, furieux de voir sa femme pas­ser à l’as­cé­tisme, fait sai­sir les apôtres. Phi­lippe est per­cé aux che­villes et aux cuisses, puis sus­pen­du la tête en bas à un arbre — ou à un poteau, selon les ver­sions — face au temple de la Vipère. De là-haut, ou plu­tôt de là-bas, il mau­dit ses bour­reaux, et la terre s’ouvre : l’a­bîme englou­tit le temple, la vipère, le pro­con­sul et sept mille hommes. Le Christ appa­raît, répri­mande Phi­lippe — un apôtre ne mau­dit pas — et, en puni­tion de sa colère, lui annonce qu’il devra attendre qua­rante jours aux portes du para­dis. Phi­lippe, sus­pen­du, refuse qu’on le détache, meurt dans sa posi­tion de sup­pli­cié, et la terre englou­tie est ren­due à la sur­face, les sept mille res­sus­ci­tés conver­tis d’of­fice. On l’en­terre sur place ; de son sang, au bout de trois jours, naît une vigne.

Tout est faux, sans doute, et tout est vrai à un niveau plus pro­fond. Car qu’est-ce que ce récit, sinon le pay­sage de Hié­ra­po­lis pas­sé au tamis du mythe chré­tien ? La ville des ser­pents, c’est la ville du gouffre chto­nien ; la terre qui s’ouvre et englou­tit, c’est le séisme, l’ex­pé­rience ana­to­lienne par excel­lence ; l’a­bîme qui rend ce qu’il a pris, c’est Per­sé­phone chris­tia­ni­sée, la même his­toire que sur les reliefs du théâtre, trois col­lines plus loin. Le sup­plice la tête en bas lui-même — que Phi­lippe par­tage avec Pierre dans la tra­di­tion — prend ici un sens topo­gra­phique : l’a­pôtre meurt orien­té vers l’a­bîme qu’il com­bat, tête pre­mière vers le Plou­to­nion, comme un plon­geur. Les Actes de Phi­lippe sont un docu­ment médiocre sur la mort d’un homme et un docu­ment extra­or­di­naire sur la manière dont une ville digère ses anciens dieux : on n’in­vente pas de tels détails ailleurs que sur place, les pieds sur la faille.

La tra­di­tion retien­dra l’es­sen­tiel sim­pli­fié : Phi­lippe, apôtre, mar­ty­ri­sé à Hié­ra­po­lis — cru­ci­fié la tête en bas, ou lapi­dé, ou les deux — sous Domi­tien selon les uns, plus tôt selon les autres, à un âge cano­nique. L’i­co­no­gra­phie occi­den­tale lui don­ne­ra pour attri­but la croix de son sup­plice, et par­fois le dra­gon ou le ser­pent vain­cu. Et la ville, elle, fera ce que les villes font de leurs mar­tyrs : de l’architecture.

IX. Le Mar­ty­rion, l’oc­to­gone sur la colline

Mon­tez main­te­nant. Au nord-est de la ville, hors les murs, une col­line domine tout le site — la plaine du Lycos en contre­bas, la barre nei­geuse du Cad­mos en face, la ville antique éta­lée à vos pieds avec sa grande rue comme une raie dans les che­veux. C’est sur cette hau­teur que l’É­glise de Hié­ra­po­lis, au tout début du Ve siècle, quand l’Em­pire deve­nu chré­tien eut les moyens de ses gra­ti­tudes, éle­va à son apôtre l’un des monu­ments les plus sin­gu­liers de l’ar­chi­tec­ture paléo­chré­tienne : le Mar­ty­rion de Saint-Philippe.

Le plan est un théo­rème. Dans un car­ré de près de soixante mètres de côté s’ins­crit un octo­gone cen­tral de vingt mètres, cou­vert à l’o­ri­gine d’une cou­pole pro­ba­ble­ment char­pen­tée et plom­bée ; autour de l’oc­to­gone rayonnent huit cha­pelles et un cha­pe­let de salles tri­an­gu­laires et car­rées qui rem­plissent les angles, le tout cein­tu­ré de por­tiques où s’ou­vraient vingt-huit petites chambres — des cel­lules pour les pèle­rins, venus par­fois de très loin, car on dor­mait dans les sanc­tuaires, l’in­cu­ba­tion étant une pra­tique que le chris­tia­nisme avait reprise sans trop le dire aux vieux temples gué­ris­seurs. Huit, le chiffre est un dogme en pierre : c’est le chiffre de la résur­rec­tion, le « hui­tième jour » qui suit le sab­bat, le jour du monde nou­veau — les bap­tis­tères sont octo­go­naux pour la même rai­son. Le Mar­ty­rion de Phi­lippe est une machine à signi­fier que la mort du mar­tyr débouche sur autre chose que la mort.

Le plus éton­nant est que ce vais­seau théo­lo­gique ne conte­nait pas de tombe. Les fouilles l’ont confir­mé : pas de crypte, pas de sar­co­phage sous l’oc­to­gone. Le Mar­ty­rion était un lieu de célé­bra­tion et de mémoire, le cadre monu­men­tal des grandes fêtes de l’a­pôtre, pas son cer­cueil. Pen­dant des décen­nies, les archéo­logues ont donc buté sur une ques­tion de bon sens : on ne bâtit pas un octo­gone de soixante mètres de côté au som­met d’une col­line pour com­mé­mo­rer un saint enter­ré ailleurs — le tom­beau devait être là, quelque part, à por­tée de prière. Mais où ?

Toute la col­line, du reste, était équi­pée pour le pèle­ri­nage, et les fouilles ita­liennes en ont réas­sem­blé le cir­cuit com­plet, qui est celui d’un sanc­tuaire de masse orga­ni­sé avec un sens du flux digne des grands lieux saints d’au­jourd’­hui : un pont sur le tor­rent, une porte, un éta­blis­se­ment de bains où le pèle­rin se puri­fiait — les thermes avant le sacré, vieille gram­maire ana­to­lienne —, puis un esca­lier pro­ces­sion­nel monu­men­tal, large, superbe, gra­vis­sant la pente en droite ligne vers le pla­teau du Mar­ty­rion. Des fon­taines jalon­naient la mon­tée. On ima­gine les foules des 14 novembre — la fête de l’a­pôtre dans le calen­drier byzan­tin —, la rumeur des langues d’A­sie, les malades por­tés, les mar­chands d’am­poules à eulo­gie, toute cette huma­ni­té suante et espé­rante grim­pant vers l’oc­to­gone comme elle avait grim­pé, quelques siècles plus tôt, vers le théâtre et le Plou­to­nion. La ville avait chan­gé de dieux, pas de métier : elle orga­ni­sait tou­jours la ren­contre du haut et du bas, de l’eau et du salut.

X. 2011 : la tombe retrouvée

L’his­toire de l’ar­chéo­lo­gie à Hié­ra­po­lis est une his­toire ita­lienne. Depuis 1957, une mis­sion archéo­lo­gique ita­lienne — fon­dée par Pao­lo Ver­zone, du Poli­tec­ni­co de Turin — fouille, relève, redresse et publie le site avec cette patience de longue haleine qui est la vraie noblesse du métier : trois géné­ra­tions de cher­cheurs sur la même ville, des mil­liers de pages de rap­ports, des colonnes remon­tées une à une. À par­tir des années 2000, la mis­sion est diri­gée par Fran­ces­co D’An­dria, pro­fes­seur à l’u­ni­ver­si­té du Salen­to, un homme qui aura pas­sé sa vie savante dans la val­lée du Lycos, et qui s’é­tait mis en tête de résoudre l’é­nigme de la col­line : retrou­ver la tombe de Philippe.

Long­temps, on avait cher­ché au plus près de l’é­vi­dence — sous l’oc­to­gone, dans l’oc­to­gone, autour de l’oc­to­gone. Rien. C’est en élar­gis­sant la fouille au pla­teau qui s’é­tend à quelques dizaines de mètres du Mar­ty­rion que la réponse est sor­tie de terre, à l’é­té 2011. Là, sous les brous­sailles, dor­maient les restes d’une église à trois nefs du Ve siècle, jus­qu’a­lors incon­nue. Et au centre de cette église, en posi­tion d’hon­neur abso­lue, enchâs­sé dans le bâti­ment comme une pierre pré­cieuse dans son cha­ton, les archéo­logues ont déga­gé un tom­beau romain — un sépulcre du Ier siècle de notre ère, du type exact des tombes à chambre de la grande nécro­pole, mais iso­lé, exhaus­sé, entou­ré de dis­po­si­tifs litur­giques : des marches pour y mon­ter, des plaques de marbre, des traces de lampes, des graf­fi­tis de pèle­rins, l’u­sure carac­té­ris­tique lais­sée par des siècles de mains et de lèvres sur la pierre.

Le rai­son­ne­ment de D’An­dria, pré­sen­té cette année-là et publié ensuite, est d’une sim­pli­ci­té lumi­neuse, et c’est ce qui fait sa force. Voi­ci une tombe du Ier siècle — l’é­poque de la mort de Phi­lippe. Voi­ci une com­mu­nau­té qui, quatre siècles plus tard, au lieu de dépla­cer cette tombe ou d’en construire une plus digne, bâtit une basi­lique entière autour d’elle, en tor­dant son plan pour que le vieux sépulcre romain occupe le centre exact du dis­po­si­tif — on ne fait cela que pour une tombe qu’on ne peut pas tou­cher, une tombe plus impor­tante que l’é­glise elle-même. Voi­ci enfin, à côté, le grand Mar­ty­rion octo­go­nal, désor­mais expli­cable : le com­plexe fonc­tion­nait en binôme, l’é­glise du tom­beau pour la véné­ra­tion du corps, l’oc­to­gone pour les célé­bra­tions et les foules, reliés par le même pla­teau sacré. La col­line entière était le reli­quaire ; on n’a­vait pas trou­vé la tombe plus tôt parce qu’on la cher­chait dans le mau­vais bâtiment.

Et puis il y a eu la confir­ma­tion par l’i­mage, qui est l’un de ces cadeaux que l’ar­chéo­lo­gie fait rare­ment. Un petit sceau à pain en bronze du VIe siècle — un de ces cachets dont on mar­quait les pains d’eu­lo­gie dis­tri­bués aux pèle­rins —, retrou­vé dans les envi­rons et étu­dié à la lumière de la décou­verte, montre saint Phi­lippe debout, en orant, entre deux édi­fices : à sa droite, un bâti­ment à cou­pole pré­cé­dé d’un esca­lier monu­men­tal ; à sa gauche, une basi­lique à toit à double pente. L’es­ca­lier pro­ces­sion­nel, l’oc­to­gone, l’é­glise du tom­beau : le plan du sanc­tuaire tenait depuis quinze siècles dans la paume d’un bou­lan­ger. Il fal­lait sim­ple­ment avoir déga­gé les deux bâti­ments pour savoir lire l’i­mage. J’aime cette idée que la preuve dor­mait dans un tam­pon à pain — que la mémoire des lieux saints se soit conser­vée, mieux que dans les chro­niques, dans l’ou­tillage des mar­chands de petits pains bénits. Zeuxis le lai­nier aurait apprécié.

La nou­velle fit en juillet 2011 le tour du monde en vingt-quatre heures — « la tombe de l’a­pôtre Phi­lippe décou­verte en Tur­quie » —, avec les sim­pli­fi­ca­tions d’u­sage. Il faut donc redire les choses avec l’exac­ti­tude qu’elles méritent. Ce que la fouille a éta­bli, c’est que ce tom­beau du Ier siècle est celui que les chré­tiens de Hié­ra­po­lis, dès l’An­ti­qui­té, véné­raient comme la tombe de Phi­lippe, avec une conti­nui­té de culte maté­riel­le­ment docu­men­tée. Que l’at­tri­bu­tion antique fût exacte — que ce sépulcre ait réel­le­ment reçu le corps du Gali­léen —, aucune fouille ne peut le prou­ver, et D’An­dria, en savant hon­nête, ne l’a jamais pré­ten­du. Mais la chaîne est courte et solide : Papias écrit à Hié­ra­po­lis quelques décen­nies après la mort de Phi­lippe, dans une ville où vivaient encore ses filles ; Poly­crate loca­lise la tombe en 190 ; l’é­glise du Ve siècle enchâsse une tombe du Ier. Entre le témoin et le monu­ment, il n’y a presque pas de jeu. Dans le dos­sier des tom­beaux apos­to­liques, où l’on trouve de tout, celui de Hié­ra­po­lis est l’un des mieux tenus.

Une chose, en revanche, est cer­taine : la tombe est vide, et elle l’é­tait sans doute déjà quand on a bâti l’é­glise autour d’elle, ou elle l’est deve­nue peu après. Car les reliques de Phi­lippe, comme toutes les grandes reliques d’O­rient, ont pris la route.

XI. Les reliques voyageuses

Le second des­tin d’un saint com­mence à sa mort, et il est géné­ra­le­ment plus mou­ve­men­té que le pre­mier. Celui de Phi­lippe ne fait pas excep­tion : son corps a plus voya­gé mort que vivant.

Dès l’An­ti­qui­té tar­dive, des reliques de l’a­pôtre sont signa­lées hors de Hié­ra­po­lis — la machine à trans­la­tions byzan­tine s’é­tait mise en marche, qui aspi­rait vers Constan­ti­nople les corps saints de tout l’O­rient comme la nou­velle Rome aspi­rait les colonnes et les obé­lisques. Mais c’est en Occi­dent que Phi­lippe a fini par élire domi­cile, et de la manière la plus offi­cielle : à Rome, au VIe siècle, le pape Pélage Ier puis Jean III dédient aux apôtres Phi­lippe et Jacques le Mineur la grande basi­lique que nous appe­lons aujourd’­hui, au plu­riel œcu­mé­nique, les San­ti Apos­to­li, à deux pas de la piaz­za Vene­zia. Les reliques des deux apôtres y reposent depuis lors dans la confes­sion, sous le maître-autel — des restes que les recon­nais­sances modernes ont exa­mi­nés, un fémur, des frag­ments, ce qui reste d’un homme quand quinze siècles de dévo­tion se le sont par­ta­gé. Chaque 3 mai, l’É­glise latine fête ensemble Phi­lippe et Jacques, non pour une affi­ni­té bio­gra­phique quel­conque, mais pour une rai­son de pur cadastre : ils par­tagent le même autel romain. Il y a quelque chose d’é­mou­vant dans cette ami­tié post­hume et admi­nis­tra­tive, ces deux Gali­léens colo­ca­taires pour l’é­ter­ni­té au centre de Rome, à trois mille kilo­mètres de leurs tombes.

D’autres frag­ments ont essai­mé, selon la loi de dif­fu­sion des reliques qui veut qu’un corps saint se mul­ti­plie en se divi­sant : un pied à Flo­rence, dit-on, un bras envoyé au roi de France, des par­celles dans le tré­sor de telle cathé­drale rhé­nane — l’in­ven­taire com­plet est impos­sible et n’au­rait pas grand sens. L’es­sen­tiel est ailleurs : à Hié­ra­po­lis, il ne res­tait rien, que la pierre. Quand D’An­dria a déga­gé la tombe en 2011, il ne s’at­ten­dait à aucun corps et n’en a trou­vé aucun ; le sépulcre avait été vidé par l’his­toire, pro­pre­ment, dévo­te­ment, il y a un mil­lé­naire et demi. Et c’est peut-être la leçon la plus pro­fonde de toute cette affaire : la décou­verte de 2011 n’a pas ren­du au monde le corps de Phi­lippe, elle lui a ren­du quelque chose de plus rare — le lieu. Le point exact de la sur­face ter­restre où une com­mu­nau­té du Ier siècle a dépo­sé son mort le plus pré­cieux, et autour duquel elle a tout orga­ni­sé, l’es­ca­lier, les bains, l’oc­to­gone, les petits pains. Les reliques voyagent ; les lieux res­tent. Le corps est à Rome, mais la tombe est en Phry­gie, et une tombe vide, toute la tra­di­tion chré­tienne est là pour le dire, n’est pas la moins élo­quente des tombes.

XII. Palimp­seste blanc

Il faut redes­cendre de la col­line, à la fin du jour si pos­sible, quand le site se vide et que les tra­ver­tins virent au rose, et refaire le che­min en sens inverse — l’é­glise du tom­beau, l’oc­to­gone, l’es­ca­lier des pèle­rins, le pont, puis la grande rue, le théâtre, le Plou­to­nion muse­lé sous sa grille, et enfin la nécro­pole immense où les sar­co­phages prennent la der­nière lumière. Alors la ville se laisse lire tout entière, d’un seul regard, comme une page.

Car Hié­ra­po­lis est, à la lettre, un palimp­seste — et le plus franc que je connaisse, parce que le sup­port y est visible en même temps que toutes les écri­tures. Le sup­port, c’est la faille : l’eau chaude, le gaz, le trem­ble­ment. Pre­mière écri­ture, la Mère ana­to­lienne et ses prêtres apnéistes, qui des­cen­daient dans le souffle de la terre. Deuxième écri­ture, Apol­lon et son oracle alpha­bé­tique, la Grèce posant son théâtre et sa rai­son lumi­neuse par-des­sus le gouffre sans le bou­cher — les Grecs n’ont jamais bou­ché les gouffres, ils les ont mis en scène. Troi­sième écri­ture, Rome, ses thermes, sa laine pourpre, ses cor­po­ra­tions, son mar­chand aux soixante-douze tra­ver­sées. Qua­trième écri­ture, le vieillard de Beth­saïde et ses filles pro­phé­tesses, puis l’oc­to­gone de la résur­rec­tion bâti face à la porte des enfers, dans un face-à-face qui n’a rien d’un hasard et tout d’une réplique : à la ville qui mon­trait la mort au fond d’un trou, l’É­glise a répon­du par un tom­beau vide au som­met d’une col­line. La géo­gra­phie sacrée de Hié­ra­po­lis est une conver­sa­tion de mille cinq cents ans sur une seule ques­tion, posée par le sol lui-même.

Et par-des­sus tout cela, la der­nière écri­ture, la plus lente et la plus sûre : le cal­caire. L’eau de Pamuk­kale conti­nue de cou­ler et de pétri­fier, indif­fé­rente aux dieux qu’elle a vus pas­ser, gai­nant de blanc les canaux byzan­tins, les sar­co­phages, les fûts de colonnes, ense­ve­lis­sant la ville sainte sous la sub­stance même qui l’a fait naître. Un jour loin­tain, tout cela ne sera plus qu’une seule ter­rasse blanche, et il fau­dra des archéo­logues d’une patience incon­ce­vable pour retrou­ver, sous le tra­ver­tin, l’oc­to­gone de Phi­lippe comme on a retrou­vé le Cer­bère au fond du Ploutonion.

En atten­dant, la col­line est là, et l’on peut s’y asseoir. J’y ai pen­sé à Épic­tète, l’en­fant esclave de la ville d’eau, qui ensei­gnait qu’il ne faut pas dire des choses « je les ai per­dues » mais « je les ai ren­dues ». Ton fils est mort ? Il est ren­du. Ta terre t’est ôtée ? Elle est ren­due. Hié­ra­po­lis a tout ren­du — ses dieux, son apôtre, ses reliques, ses tein­tu­riers, jus­qu’à ses habi­tants —, et il lui reste l’es­sen­tiel, qui est le lieu et le blanc. Le pèle­rin d’au­jourd’­hui, qu’il vienne pour l’a­pôtre, pour les vasques ou pour les pierres, refait sans le savoir le geste de tous ses pré­dé­ces­seurs depuis vingt-deux siècles : mon­ter vers une hau­teur blanche pour y inter­ro­ger ce qui ne meurt pas. Les réponses ont chan­gé plu­sieurs fois. La mon­tée, jamais.


Hié­ra­po­lis de Phry­gie (Pamuk­kale, pro­vince de Deniz­li, Tur­quie) est ins­crite au patri­moine mon­dial de l’U­NES­CO depuis 1988, au titre — rare — de site mixte, natu­rel et cultu­rel. Le Mar­ty­rion et l’é­glise du tom­beau de Saint-Phi­lippe se trouvent sur la col­line au nord-est du site, au terme de l’es­ca­lier pro­ces­sion­nel. La fête de l’a­pôtre est célé­brée le 3 mai en Occi­dent, le 14 novembre dans le calen­drier byzan­tin. Les fouilles de la mis­sion archéo­lo­gique ita­lienne, fon­dée par Pao­lo Ver­zone en 1957 et long­temps diri­gée par Fran­ces­co D’An­dria, se poursuivent.

Read more