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Les citernes de Constan­ti­nople, une capi­tale sans fleuve

Les citernes de Constan­ti­nople, une capi­tale sans fleuve

Les citernes de Constantinople

Une capi­tale sans fleuve

Les citernes de Constan­ti­nople, une capi­tale sans fleuve

La ville d’en des­sous — les citernes d’Is­tan­bul, de Constan­tin aux séche­resses contemporaines

Tout le monde connaît la Citerne Basi­lique, ses colonnes noyées et ses Méduses ren­ver­sées. Mais Constan­ti­nople fut bâtie sur des dizaines de réser­voirs, dont la plu­part dorment encore sous les bou­tiques, sous les stades, sous les pota­gers de Fatih. Enquête dans une capi­tale qui a pas­sé seize siècles à rete­nir de l’eau qu’elle n’a­vait pas.


Une capi­tale sans fleuve

Il faut par­tir d’un para­doxe de géo­graphe. Constan­ti­nople est une ville d’eau : la Corne d’Or, le Bos­phore, la Mar­ma­ra la cernent de trois côtés, et aucune image de la ville ne se conçoit sans cette pré­sence liquide qui monte jus­qu’au pied des murailles. Mais c’est une ville qui a soif. Aucun fleuve ne la tra­verse. Le Lycus, mince ruis­seau intra-muros aujourd’­hui enter­ré sous les bou­le­vards, ne suf­fi­sait pas ; les « Eaux douces d’Eu­rope », au fond de la Corne d’Or, coulent hors les murs et modes­te­ment. L’eau salée est par­tout, et ne sert à rien.

La Byzance grecque des pre­miers siècles, bour­gade de com­merce accro­chée à la pointe du Sérail, avait pu vivre de puits, de sources locales et de citernes domes­tiques. La Nou­velle Rome de Constan­tin, à par­tir de 330, change d’é­chelle et donc de pro­blème. Une capi­tale impé­riale sup­pose des thermes publics, des fon­taines monu­men­tales, un palais, des casernes, des mar­chés, une popu­la­tion qui, aux siècles les plus peu­plés, a pu appro­cher le demi-mil­lion d’ha­bi­tants avant que peste et guerres ne la fassent chu­ter. Aucune res­source locale ne peut répondre à cette demande. La ville doit faire venir l’eau de loin.

De cette contrainte est né l’un des plus vastes sys­tèmes hydrau­liques de l’An­ti­qui­té, et sans doute le plus mécon­nu. Les pre­mières lignes captent les sources de la forêt de Bel­grade, au nord de la ville, à une tren­taine de kilo­mètres. Puis, aux IVᵉ et Vᵉ siècles, l’in­gé­nie­rie impé­riale va cher­cher beau­coup plus loin : les col­lines de Thrace, du côté de Vize, à plus de cent vingt kilo­mètres à vol d’oi­seau, deux cents et davan­tage en sui­vant les courbes de niveau. Canaux enter­rés, tun­nels, ponts-aque­ducs fran­chis­sant les val­lées : mis bout à bout, les rele­vés modernes attri­buent à ce réseau une lon­gueur cumu­lée dépas­sant les quatre cents kilo­mètres, ce qui en fait la plus longue adduc­tion d’eau connue du monde romain.

La pente géné­rale de ces canaux se compte en cen­ti­mètres par kilo­mètre. Sur des dizaines de kilo­mètres de forêt et de pla­teau, des ingé­nieurs du IVᵉ siècle ont conduit l’eau à la nivelle, sans jamais qu’elle s’ar­rête ni qu’elle s’emballe. C’est là un des traits les plus constants de l’his­toire médi­ter­ra­néenne : les socié­tés qui manquent d’eau pro­duisent, pour la dépla­cer, des mathé­ma­tiques appli­quées d’une pré­ci­sion que rien d’autre ne justifie.

Reste que l’ad­duc­tion est aus­si une vul­né­ra­bi­li­té. Un canal de deux cents kilo­mètres est une gorge offerte à qui veut la tran­cher. Les Avars, en 626, coupent la ligne en amont pen­dant leur siège ; les répa­ra­tions n’in­ter­vien­dront qu’un siècle et demi plus tard, sous Constan­tin V, avec des ouvriers ras­sem­blés depuis plu­sieurs pro­vinces. Entre-temps, cinq géné­ra­tions de Constan­ti­no­po­li­tains ont bu l’eau sto­ckée. Toute la logique du sys­tème tient dans cette alter­nance : l’a­que­duc apporte, la citerne garde. La ville se dote donc d’une réserve, et cette réserve est immense.

Les inven­taires modernes recensent plus de cent cin­quante citernes iden­ti­fiées dans la seule pénin­sule his­to­rique, et le chiffre n’est pas clos : chaque grand chan­tier en exhume de nou­velles. Sous chaque quar­tier de Fatih, la pro­ba­bi­li­té est forte qu’une salle voû­tée retienne encore un peu d’obs­cu­ri­té humide.

Une pré­ci­sion de voca­bu­laire, avant de des­cendre. Le turc dit sarnıç, emprun­té au grec, et le mot s’ap­plique indif­fé­rem­ment à toutes les réserves d’eau, byzan­tines ou otto­manes, monu­men­tales ou domes­tiques. Quand un Stam­bou­liote parle du sarnıç sous sa mai­son, il peut s’a­gir d’une salle jus­ti­nienne comme d’un réser­voir de la fin du XIXᵉ siècle. L’am­bi­guï­té du mot dit assez la conti­nui­té de la pratique.

Sous les arches de Valens

Du sys­tème d’ad­duc­tion, la ville a conser­vé une pièce que per­sonne ne peut igno­rer, parce qu’elle passe au-des­sus des têtes. L’a­que­duc de Valens — Boz­doğan Keme­ri en turc, « l’arc du fau­con gris » — aligne encore près d’un kilo­mètre d’arches sur la crête qui relie la troi­sième et la qua­trième col­line, culmi­nant à une tren­taine de mètres au-des­sus du bou­le­vard Atatürk. Ache­vé vers 373 sous le règne de Valens, il n’ap­por­tait pas l’eau depuis la Thrace, contrai­re­ment à ce que sug­gèrent les guides : il n’é­tait que le maillon urbain du dis­po­si­tif, le pont per­met­tant au canal, entré en ville par les hau­teurs occi­den­tales, de fran­chir la dépres­sion cen­trale sans perdre sa pente, pour rejoindre le Nym­phée, les thermes, le quar­tier du palais et, en contre­bas, les citernes.

L’ou­vrage a tra­ver­sé les régimes avec une indif­fé­rence de pierre. Répa­ré sous les empe­reurs ico­no­clastes, répa­ré encore par les Otto­mans — Sinan y inter­vient au XVIᵉ siècle, comme il inter­vient sur tout ce qui porte de l’eau —, il a fonc­tion­né par inter­mit­tence jusque tard dans l’é­poque moderne. Aujourd’­hui, six voies de cir­cu­la­tion s’en­gouffrent sous ses arches cen­trales. La conti­nui­té fonc­tion­nelle est plus pro­fonde qu’il n’y paraît : cet ouvrage a tou­jours ser­vi à faire pas­ser un flux au-des­sus d’un obs­tacle, et il conti­nue de le faire. Seul l’é­tat du flux a changé.

Autour de lui, la topo­gra­phie hydrau­lique de la ville se laisse devi­ner. Côté Sara­ç­hane, les fouilles de Saint-Poly­eucte — l’é­glise-défi bâtie par l’a­ris­to­crate Ani­cia Julia­na dans les années 520, dont les marbres sculp­tés ont fini pour par­tie à Venise — reposent sur des sub­struc­tures voû­tées où l’eau avait ses habi­tudes. Côté Zey­rek, les arches se fau­filent entre les immeubles jus­qu’à frô­ler les murs de l’an­cien monas­tère du Pan­to­cra­tor. Par­tout, la même règle : là où il y a un monu­ment byzan­tin, il y a, des­sous, une réserve d’eau.

Yere­ba­tan, la citerne deve­nue spectacle

Il faut com­men­cer par celle que tout le monde connaît, ne serait-ce que pour mesu­rer ensuite le silence des autres.

La Citerne Basi­lique porte en turc le nom de Yere­ba­tan Sarnıcı, la citerne « enfon­cée dans la terre ». Le nom popu­laire plus ancien, Yere­ba­tan Sarayı, « le palais englou­ti », dit le pres­tige que la salle exer­çait sur l’i­ma­gi­na­tion. Elle fut amé­na­gée sous Jus­ti­nien, vers 532, dans la fièvre de recons­truc­tion qui sui­vit la sédi­tion Nika et l’in­cen­die du centre monu­men­tal, à l’emplacement d’une basi­lique civile à por­tiques dont elle a héri­té le nom.

Les dimen­sions donnent le ver­tige tran­quille des grandes infra­struc­tures : envi­ron 140 mètres sur 65, trois cent trente-six colonnes dis­po­sées en douze ran­gées de vingt-huit, neuf mètres sous voûte, une capa­ci­té esti­mée à quelque quatre-vingt mille mètres cubes. L’eau y arri­vait par la ligne de Valens et des­ser­vait le Grand Palais tout proche ; après 1453, elle ali­men­te­ra un temps les jar­dins de Topkapı.

Ce qui frappe, une fois des­cen­du, n’est pas la taille : c’est le désordre. Les colonnes ne sont pas sœurs. Marbres dif­fé­rents, cha­pi­teaux corin­thiens, ioniques, doriques ou simples dés de pierre, fûts lisses ou can­ne­lés, hau­teurs rat­tra­pées par des socles et des cales. Jus­ti­nien a meu­blé sa citerne avec les restes des temples et des por­tiques de l’empire. Le rem­ploi n’é­tait pas une éco­no­mie hon­teuse mais une pra­tique admi­nis­tra­tive ordi­naire : per­sonne ne devait voir cet entre­pôt d’eau, on y a donc ver­sé les fonds de maga­sin de l’An­ti­qui­té. C’est pré­ci­sé­ment ce bric-à-brac qui fait aujourd’­hui la beau­té du lieu.

Deux élé­ments concentrent l’at­ten­tion des visi­teurs. La colonne dite « aux larmes », cou­verte de motifs en gouttes ou en yeux de paon, res­semble à celles qui ornaient le forum de Théo­dose et pro­vient vrai­sem­bla­ble­ment d’un même ensemble. Et sur­tout, dans l’angle nord-ouest, les deux têtes de Méduse retour­nées qui servent de bases, l’une posée sur la tempe, l’autre sur le crâne. Elles ont fait cou­ler beau­coup plus d’encre que d’eau. On leur prête la fonc­tion de conju­rer le mau­vais œil, ou de signi­fier la vic­toire du chris­tia­nisme sur les idoles païennes, ren­ver­sées comme on ren­verse un adver­saire. L’ex­pli­ca­tion tech­nique est plus éco­no­mique : à ces hau­teurs de maçon­ne­rie, une tête de Méduse est un bloc de calage comme un autre, et le tailleur l’a posée dans le sens qui don­nait la bonne cote. Que l’o­ri­gine de ces blocs demeure incon­nue — aucun monu­ment source n’a été iden­ti­fié avec cer­ti­tude — n’a fait qu’ac­croître leur pou­voir d’at­trac­tion. Les siècles ont trans­for­mé une com­mo­di­té de chan­tier en énigme méta­phy­sique, ce qui consti­tue une assez bonne défi­ni­tion du tou­risme monumental.

L’his­toire moderne de Yere­ba­tan est celle d’une lente pro­mo­tion. Oubliée des auto­ri­tés après la conquête otto­mane, la citerne res­tait connue des rive­rains qui pui­saient par des trous per­cés dans leurs caves et y pêchaient du pois­son. Redé­cou­verte pour la science euro­péenne au milieu du XVIᵉ siècle, curée de plu­sieurs mètres de boue, elle n’ouvre au public qu’en 1987, après un chan­tier muni­ci­pal consi­dé­rable. Le ciné­ma s’en empare — une séquence de Bons Bai­sers de Rus­sie y est tour­née en 1963 —, puis la lit­té­ra­ture à suc­cès, puis l’in­dus­trie du tou­risme. Une longue res­tau­ra­tion ache­vée en 2022 lui a don­né des pas­se­relles neuves, un sys­tème anti­sis­mique, un éclai­rage colo­ré pro­gram­mable et des ins­tal­la­tions d’art contem­po­rain sus­pen­dues entre les fûts.

On peut regret­ter les barques qui, jusque dans les années 1980, per­met­taient de cir­cu­ler à la rame entre les colonnes. On peut trou­ver que les éclai­rages rouges tirent la vieille dame vers le parc d’at­trac­tions. Il faut pour­tant recon­naître ceci : même har­na­chée pour le spec­tacle, Yere­ba­tan reste l’un des rares lieux au monde où l’ar­chi­tec­ture se donne à voir les pieds dans son propre reflet, où huit mille mètres car­rés de forêt de pierre tiennent debout sous une place où freinent les tram­ways. Les carpes qui patrouillent entre les bases sont les des­cen­dantes loin­taines de celles que les rive­rains pêchaient par leurs trappes.

Yere­ba­tan est cepen­dant un arbre qui cache une forêt — ou plu­tôt une nappe qui masque tout un aqui­fère. À moins de dix minutes de marche, deux autres citernes monu­men­tales attendent, presque vides de visiteurs.

Bin­bir­di­rek, les mille et une colonnes

À quelques cen­taines de mètres de l’Hip­po­drome, une entrée dis­crète de la rue İmr­an Öktem, que les pas­sants prennent volon­tiers pour celle d’un par­king, ouvre sur Bin­bir­di­rek : la « citerne aux mille et une colonnes ». En turc, bin bir, mille et un, est une manière de dire « innom­brable », comme dans les Mille et Une Nuits. Le compte réel est de deux cent vingt-quatre sup­ports, en seize ran­gées de qua­torze, dont deux cent douze tiennent encore debout. Pour un ouvrage de seize siècles, le taux de sur­vie est honorable.

La tra­di­tion attri­bue le chan­tier à Phi­loxe­nos, séna­teur qui aurait sui­vi Constan­tin depuis Rome et se serait fait bâtir un palais sur la deuxième col­line — d’où l’autre nom de l’é­di­fice, citerne de Phi­loxe­nos. La cri­tique archéo­lo­gique est plus pru­dente et penche pour les Vᵉ ou VIᵉ siècles, rat­ta­chant volon­tiers l’ou­vrage au tis­su des grands palais aris­to­cra­tiques du quar­tier, celui d’An­tio­chos, celui de Lau­sos, dont les ves­tiges affleurent le long du tram­way. L’at­tri­bu­tion constan­ti­nienne relève sans doute de cette habi­tude qu’ont les villes anciennes d’an­ti­da­ter leurs merveilles.

Bin­bir­di­rek est l’exact contraire de Yere­ba­tan. Pas d’eau : la salle est à sec depuis des siècles. Pas de reflets, pas de bande-son, pas de foule. À la place, une pro­fon­deur que sa rivale n’offre pas. C’é­tait la plus haute des citernes cou­vertes de la ville, une dou­zaine de mètres sous voûte à l’o­ri­gine, et pour atteindre cette hau­teur les bâtis­seurs ont eu un geste d’une élé­gance sin­gu­lière : chaque sup­port est com­po­sé de deux colonnes super­po­sées, emboî­tées l’une sur l’autre et cein­tu­rées à mi-hau­teur d’un anneau de marbre. Ce col­lier n’est pas orne­men­tal, il assure la liai­son des deux tron­çons. L’ef­fet, répé­té deux cent vingt-quatre fois, pro­duit une forêt de fûts bagués dont l’é­tran­ge­té n’a pas d’é­qui­valent à Constantinople.

Le sol actuel n’est pas le sol d’o­ri­gine. Des siècles de limon, de gra­vats et de rem­blais ont rele­vé le niveau de plu­sieurs mètres : les colonnes visibles sont des demi-colonnes, et il faut ima­gi­ner sous les semelles cinq ou six mètres de vide com­blé. Cette accu­mu­la­tion est elle-même un docu­ment. Elle mesure le temps pen­dant lequel per­sonne n’a jugé utile de curer.

Sur beau­coup de fûts se lisent des lettres grecques gra­vées : marques de tâche­rons, signa­tures de car­riers payés à la pièce, comp­ta­bi­li­té de chan­tier deve­nue épi­gra­phie. Ces marques consti­tuent l’une des rares traces directes de l’or­ga­ni­sa­tion du tra­vail dans les ate­liers de marbre de l’An­ti­qui­té tar­dive, et il faut un moment pour admettre que ces graf­fi­tis admi­nis­tra­tifs sont, pour l’his­to­rien, plus pré­cieux que les chapiteaux.

L’his­toire otto­mane du lieu mérite atten­tion. Vidée de son eau, la salle devient au fil des siècles un ate­lier de mou­li­nage : des arti­sans, sou­vent grecs et armé­niens, y tordent le fil de soie dans la pénombre, l’hu­mi­di­té constante conve­nant à un fil qui casse dans l’air trop sec. Des récits de voya­geurs du XIXᵉ siècle décrivent les échelles par les­quelles on des­cen­dait vers le bour­don­ne­ment des rouets, sous les mai­sons de bois du quar­tier. Puis vient l’ou­bli, l’en­com­bre­ment, la ruine par­tielle, et une réou­ver­ture au début des années 2000.

Le sta­tut actuel décon­certe : Bin­bir­di­rek est à la fois un monu­ment visi­table en jour­née et une salle évé­ne­men­tielle qui accueille le soir mariages, défi­lés et dîners d’en­tre­prise, ses trois mille mètres car­rés pou­vant asseoir plus d’un mil­lier de convives. On peut s’en offus­quer. On peut aus­si obser­ver que ser­vir à quelque chose est, depuis dix-sept siècles, la meilleure assu­rance-vie de cette salle, et qu’une citerne byzan­tine qui gagne sa vie comme salle des fêtes reste plus fidèle à son pas­sé d’a­te­lier qu’un monu­ment embau­mé sous vitrine.

Şere­fiye, la citerne revenue

La troi­sième grande citerne de Sul­ta­nah­met ouvre sur une rue au nom impro­bable pour un lec­teur fran­co­phone : la Piyer Loti Cad­de­si, la rue Pierre-Loti. Qu’un réser­voir de Théo­dose II ait pour adresse le nom de l’of­fi­cier de marine le plus tur­co­phile des lettres fran­çaises est un de ces hasards topo­ny­miques dont Istan­bul est prodigue.

La citerne de Şere­fiye, dite aus­si citerne de Théo­dose, est la der­nière venue dans le cercle res­treint des citernes visi­tables, et son his­toire récente tient du conte muni­ci­pal. Aucune ins­crip­tion de fon­da­tion n’a été retrou­vée ; c’est l’a­na­lyse archi­tec­tu­rale qui conduit à la dater du second quart du Vᵉ siècle, sous Théo­dose II, l’empereur des grandes murailles ter­restres. Elle rece­vait l’eau de la ligne de Valens et la redis­tri­buait au quartier.

Puis la ville a fait ce qu’elle fait tou­jours : elle a construit des­sus. Au XXᵉ siècle, un immeuble admi­nis­tra­tif — siège de la muni­ci­pa­li­té d’E­minönü — écra­sait la salle de son béton, et la citerne n’é­tait plus connue que des éru­dits et de quelques employés qui clas­saient des dos­siers au-des­sus. En 2010, l’im­meuble est démo­li. Réap­pa­raissent trente-deux colonnes de marbre de neuf mètres, sous des voûtes de brique intactes. Huit années de tra­vaux plus tard, en 2018, Şere­fiye ouvre au public, coif­fée d’une dalle contem­po­raine qui la pro­tège sans l’étouffer.

C’est la plus petite des trois grandes, qua­rante-cinq mètres sur vingt-cinq envi­ron. C’est peut-être la plus lisible. Les colonnes y sont hautes, régu­lières, coif­fées de cha­pi­teaux corin­thiens homo­gènes : pas de bric-à-brac jus­ti­nien ici, on est un siècle plus tôt, l’empire a encore les moyens de com­man­der des séries neuves. La com­pa­rai­son avec Yere­ba­tan vaut leçon d’his­toire éco­no­mique : entre le Vᵉ siècle théo­do­sien et le VIᵉ siècle jus­ti­nien, la capa­ci­té à mobi­li­ser du marbre taillé sur mesure s’est visi­ble­ment dégra­dée, ou bien la prio­ri­té a changé.

Les pas­se­relles font cir­cu­ler au ras d’une eau main­te­nue basse, et la muni­ci­pa­li­té y pro­jette des spec­tacles immer­sifs à trois cent soixante degrés. Le lieu reste peu fré­quen­té au regard de sa voi­sine. Par les jour­nées de cani­cule, c’est l’un des endroits les plus frais de la pénin­sule his­to­rique — ce qui fut, après tout, l’une de ses fonc­tions d’origine.

Les pota­gers creux : les citernes à ciel ouvert

Jus­qu’i­ci, tout se passe sous terre. Mais les plus grandes citernes de Constan­ti­nople sont en plein air, et le para­doxe est com­plet : elles sont si vastes qu’on ne les voit pas. Trois immenses bas­sins décou­verts, construits aux Vᵉ et VIᵉ siècles sur les hau­teurs occi­den­tales, sto­ckaient l’eau par cen­taines de mil­liers de mètres cubes avant de la relâ­cher, par gra­vi­té, vers les quar­tiers bas et les citernes cou­vertes. Leur empla­ce­ment sur les crêtes n’est pas un caprice : c’est la condi­tion de la distribution.

Quand ils ont ces­sé de ser­vir, on ne les a pas com­blés. On s’y est ins­tal­lé. Les Otto­mans les appe­laient çukur­bos­tan, « pota­gers creux », et le mot dit tout : des géné­ra­tions de maraî­chers ont culti­vé lai­tues, concombres et melons dans des cuves impé­riales, à l’a­bri du vent, dans une terre grasse d’an­ciennes vases. Le maraî­chage intra-muros a nour­ri Istan­bul jus­qu’au XXᵉ siècle, et ces rec­tangles de brique en furent des places fortes.

La citerne d’Ae­tius, la plus ancienne des trois, fut construite vers 421 par un pré­fet de la ville de ce nom : deux cent qua­rante-quatre mètres sur quatre-vingt-cinq. Elle se trouve à Karagümrük, près de la porte d’É­dirne. On n’y voit aujourd’­hui ni eau ni salades, mais un stade de foot­ball : depuis les années 1930, le rec­tangle byzan­tin abrite le ter­rain du club de Karagümrük, et les gra­dins s’a­dossent aux murs du Vᵉ siècle. Le réem­ploi a sa logique — le foot­ball est une affaire de rec­tangles sacrés, et la cuve d’Ae­tius en offrait un, plan, clos, dimen­sion­né presque à l’exact.

La citerne d’As­par est un car­ré de cent cin­quante-deux mètres de côté, creu­sé vers 459 par un géné­ral d’o­ri­gine alaine, fai­seur d’empereurs, assez puis­sant pour être assas­si­né au palais avec son fils en 471 — les Byzan­tins réglaient ain­si les ques­tions de tutelle. Située près de la mos­quée de Selim Iᵉʳ, à Çarşam­ba, elle a connu le des­tin le plus étrange de toutes : à l’é­poque otto­mane, un quar­tier entier s’y est ins­tal­lé, avec mai­sons, ruelles et petite mos­quée, toute une vie de vil­lage à huit mètres sous le niveau des rues voi­sines, dans son enceinte de brique comme dans une arrière-cour de l’his­toire. Les pho­to­gra­phies du début du XXᵉ siècle montrent ce puits d’ha­bi­ta­tions, linge aux fenêtres com­pris. Les réno­va­tions urbaines l’ont fait dis­pa­raître ; le fond de la cuve est aujourd’­hui un parc, avec ter­rains de sport et jar­dins péda­go­giques. Depuis la ter­rasse de la mos­quée de Selim, le regard plonge dans le grand car­ré vert : l’un des rares points d’Is­tan­bul d’où l’on observe une citerne d’en haut.

La troi­sième, la citerne de Saint-Mocius, sur la sep­tième col­line près d’Altı­mer­mer, est la plus vaste par la sur­face : envi­ron cent soixante-dix mètres sur cent qua­rante-sept. On la date géné­ra­le­ment du règne d’A­nas­tase, autour de l’an 500. Même des­tin de çukur­bos­tan, mêmes maraî­chers pen­dant des siècles, même conver­sion récente en parc de quar­tier avec pelouses et cages de but. Rien n’y est spec­ta­cu­laire, et c’est jus­te­ment ce qui en fait le lieu le plus ins­truc­tif du dos­sier : il faut un moment pour com­prendre que la légère falaise de brique bor­dant les ter­rains de bas­ket est un mur du VIᵉ siècle, et que les enfants qui dribblent jouent au fond d’un verre d’eau vidé il y a mille ans. Les monu­ments les mieux por­tants sont ceux qu’on a ces­sé de remarquer.

Fil­damı, l’é­table des éléphants

Il existe une qua­trième citerne à ciel ouvert, hors les murs. Elle se trouve à Bakırköy, l’an­cien Heb­do­mon — « le sep­tième mille », sept milles romains depuis le Milion, la borne d’or de Constantinople.

L’Heb­do­mon fut le Champ-de-Mars de l’empire : un palais impé­rial en bord de mer, un champ de manœuvres où l’ar­mée accla­mait les nou­veaux sou­ve­rains. Valens, Arca­dius et plu­sieurs autres y furent his­sés sur le pavois avant d’en­trer en ville. Pour abreu­ver cette foule mili­taire et curiale, on construi­sit une citerne de cent vingt-sept mètres sur soixante-seize, aux murs de brique et de pierre hauts comme trois étages, ryth­més de niches en plein cintre qui lui donnent de loin l’al­lure d’un aque­duc replié sur lui-même.

Son nom turc actuel vaut tous les guides : Fil­damı, « l’é­table des élé­phants ». La cuve vidée aurait ser­vi, à l’é­poque otto­mane, à par­quer les élé­phants du sul­tan — ou selon d’autres ver­sions à sto­cker leur four­rage ; la phi­lo­lo­gie des pachy­dermes reste débat­tue. L’i­mage, quoi qu’il en soit, résume l’art stam­bou­liote du réem­ploi : des ani­maux de céré­mo­nie, offerts par des princes loin­tains, hiver­nant au fond d’un rec­tangle de brique du Vᵉ siècle.

Plus près de nous, l’a­cous­tique de ce grand vais­seau à ciel ouvert a ser­vi à des concerts dans les der­nières décen­nies du XXᵉ siècle, avant que la pru­dence patri­mo­niale ne referme les grilles. La citerne s’ouvre désor­mais par inter­mit­tence, au gré des res­tau­ra­tions et des poli­tiques muni­ci­pales. Même close, elle se laisse voir depuis les rues qui la sur­plombent, coin­cée entre les immeubles de Bakırköy et l’hip­po­drome de Velie­fen­di — les che­vaux de course ont rem­pla­cé les élé­phants, et la péri­phé­rie reste fidèle à ses ani­maux. De tous les ouvrages de ce dos­sier, c’est le moins visi­té : un monu­ment de la taille de deux ter­rains de foot­ball, à vingt minutes de train de Sir­ke­ci, hors de tous les circuits.

La nappe des citernes mineures

Entre ces monu­ments à majus­cules s’é­tend le véri­table sujet : la nappe des citernes ordi­naires, ano­nymes ou presque, qui fait d’Is­tan­bul une ville poreuse. Elles ne figurent dans aucun cir­cuit, se visitent rare­ment, et consti­tuent pour­tant l’es­sen­tiel du volume sto­cké autrefois.

Sous l’ex­tré­mi­té arron­die de l’Hip­po­drome, d’a­bord. La sphen­do­nè, cette courbe monu­men­tale qui sou­tient tou­jours le sud de l’an­cienne piste, est creuse : ses sub­struc­tures en éven­tail, une ving­taine de chambres voû­tées hautes comme des nefs, ont ser­vi de réser­voir bien après la fin des courses de chars. On en devine la masse depuis la rue en contre­bas, our­lée de câbles élec­triques et de figuiers sau­vages. À deux pas, la petite citerne de Nakilbent, du VIᵉ siècle, a été réha­bi­li­tée en espace d’ex­po­si­tion : selon les sai­sons, on y montre de l’art contem­po­rain, des tapis ou du verre, sur des pas­se­relles jetées au-des­sus des bases de colonnes, sans qu’au­cune signa­lé­tique exté­rieure ne tra­hisse vrai­ment ce qui attend en bas des marches.

Il y a les citernes qui nour­rissent. Sur Soğuk­çeşme Sokağı, la ruelle pas­tel qui se fau­file entre Sainte-Sophie et les murs de Top­kapı, une citerne romaine réamé­na­gée dans les années 1980 par le Tou­ring Club de Tur­quie, sous l’im­pul­sion de Çelik Güler­soy, est deve­nue un res­tau­rant : on y dîne sous les voûtes, dans un décor qui frôle le roman­tisme de com­mande mais que sauvent les murs eux-mêmes. D’autres éta­blis­se­ments du quar­tier ont sui­vi. Le sous-sol de Sul­ta­nah­met compte quan­ti­té de caves de res­tau­rants où le patron, entre deux ser­vices, montre volon­tiers « sa » citerne avec une fier­té de pro­prié­taire ter­rien : salles à man­ger byzan­tines encom­brées de chaises empi­lées, chauf­fe­ries ins­tal­lées entre des cha­pi­teaux corin­thiens, réserves de bois­sons sous des voûtes rayon­nantes. L’ar­chéo­lo­gie offi­cielle fait ce qu’elle peut. L’ar­chéo­lo­gie offi­cieuse, elle, sent la fri­ture et le salep.

Il y a les citernes qui tra­vaillent. Du côté de Fatih, une grande salle hypo­style connue sous le nom de Sul­tan Sarnıcı fut pen­dant des géné­ra­tions un ate­lier de soie — les Stam­bou­liotes l’ap­pe­laient İpek Bodrum, « la cave à soie » — avant d’être res­tau­rée et conver­tie en salle de récep­tion où l’on célèbre désor­mais fian­çailles et mariages entre des colonnes du Vᵉ siècle. À Zey­rek, sous et autour de l’an­cienne église du Pan­to­cra­tor — la Zey­rek Camii, deuxième plus vaste édi­fice byzan­tin conser­vé de la ville après Sainte-Sophie —, les sub­struc­tures du monas­tère fon­dé au XIIᵉ siècle par Jean II Com­nène abritent d’autres réser­voirs, long­temps occu­pés par des ate­liers de menui­se­rie et des dépôts, aujourd’­hui pro­gres­si­ve­ment récu­pé­rés par la poli­tique patri­mo­niale, tan­dis que le quar­tier de mai­sons de bois se res­taure au-des­sus. Près de la mos­quée Nuruos­ma­niye, une citerne dort sous des fon­da­tions baroques. Sous le Grand Bazar, les mar­chands évoquent des salles noyées dont la car­to­gra­phie reste par­tielle. Du côté de l’an­cien monas­tère du Stou­dion, ber­ceau de la règle stu­dite, d’autres voûtes encore.

Cette dis­per­sion n’est pas anec­do­tique : elle tra­duit une orga­ni­sa­tion. Le sys­tème hydrau­lique de Constan­ti­nople fonc­tion­nait en cas­cade. Les grands bas­sins de crête rece­vaient l’eau des lignes loin­taines ; les citernes cou­vertes du centre, ali­men­tées par gra­vi­té, ser­vaient de réserves de proxi­mi­té pour un palais, un monas­tère, des thermes, un quar­tier. À l’é­tage infé­rieur, des cen­taines de petites citernes pri­vées recueillaient en outre l’eau de pluie des toi­tures. Le résul­tat est une redon­dance remar­quable : cou­per une ligne d’ad­duc­tion ne met­tait pas la ville à genoux, parce que la ville était elle-même un réser­voir stratifié.

Com­ment on construit une réserve d’eau

La lon­gé­vi­té de ces salles tient à quelques savoir-faire qu’il vaut la peine de détailler, car ils expliquent pour­quoi des voûtes de quinze siècles portent aujourd’­hui des immeubles.

Le pre­mier est le mor­tier. Les construc­teurs byzan­tins employaient un mor­tier de chaux addi­tion­né de brique pilée — ce que le turc nomme hora­san —, dont les com­po­sants argi­leux réagissent avec la chaux pour pro­duire une prise hydrau­lique : le mor­tier dur­cit dans l’eau et devient étanche. Les parois des citernes rece­vaient plu­sieurs couches de cet enduit, sou­vent tein­té de rose par la poudre de brique, avec des joints de rac­cor­de­ment arron­dis dans les angles pour évi­ter les fis­sures et faci­li­ter le curage. Un tel enduit, cor­rec­te­ment entre­te­nu, tient des siècles.

Le deuxième est la struc­ture. La citerne cou­verte type est une salle hypo­style : une trame régu­lière de colonnes por­tant des arcs, sur les­quels reposent des voûtes d’a­rêtes ou des cou­poles sur pen­den­tifs, en brique. Cette solu­tion per­met de cou­vrir de vastes sur­faces sans exer­cer de pous­sées laté­rales ingé­rables, tout en répar­tis­sant la charge sur de nom­breux points d’ap­pui. Les murs exté­rieurs, épais de plu­sieurs mètres, résistent à la pres­sion de l’eau et à celle du ter­rain. Le rem­ploi de colonnes antiques n’est pas seule­ment une faci­li­té : il four­nit des sup­ports de qua­li­té, en marbre dense, cali­brés par des siècles d’usage.

Le troi­sième est la ges­tion de la qua­li­té de l’eau. Une réserve stag­nante crou­pit. Les ingé­nieurs le savaient et com­pen­saient de plu­sieurs manières : bas­sins de décan­ta­tion en amont, où le limon se dépo­sait avant l’en­trée dans la citerne ; renou­vel­le­ment régu­lier de la masse d’eau par cir­cu­la­tion conti­nue, l’en­trée et la sor­tie étant dis­po­sées de manière à évi­ter les zones mortes ; obs­cu­ri­té totale, qui limite le déve­lop­pe­ment des algues ; fraî­cheur constante autour de quinze à dix-huit degrés ; et pois­sons, dont la pré­sence, attes­tée par les récits, jouait un rôle de sen­ti­nelle autant que de net­toyeur. Un pois­son mort en sur­face est le plus ancien des cap­teurs de qualité.

Le qua­trième, le moins visible, est l’en­tre­tien. Curer les dépôts, répa­rer les enduits, sur­veiller les cana­li­sa­tions en terre cuite : tout cela sup­pose un corps de métiers, une admi­nis­tra­tion, un finan­ce­ment pérenne. La lente dégra­da­tion des citernes byzan­tines, à par­tir des siècles de crise, raconte moins l’ou­bli d’une tech­nique que l’af­fai­blis­se­ment d’une ins­ti­tu­tion. Une infra­struc­ture ne meurt pas de vétus­té, elle meurt de budget.

les Otto­mans et l’eau immobile

Une ques­tion s’im­pose : pour­quoi ces réser­voirs ont-ils ces­sé de ser­vir ? Pour­quoi la ville qui les avait creu­sés avec tant d’obs­ti­na­tion les a‑t-elle lais­sés se rem­plir de vase, puis de rouets à soie ?

Une part de la réponse tient à une pré­fé­rence cultu­relle et reli­gieuse. L’is­lam valo­rise l’eau cou­rante : pour les ablu­tions, c’est l’eau qui coule qui puri­fie, l’eau dor­mante étant consi­dé­rée comme impropre au-delà d’un cer­tain volume. Les Otto­mans, en héri­tant de Constan­ti­nople en 1453, réorientent tout le sys­tème vers le mou­ve­ment. Ils réparent les adduc­tions anciennes, en construisent de nou­velles, et sous Soli­man le Magni­fique lancent le grand réseau de Kırk­çeşme, dont Sinan est le maître d’œuvre : cap­tages dans la forêt de Bel­grade, dizaines de kilo­mètres de canaux, et une série de ponts-aque­ducs par­mi les­quels le Mağ­lo­va, jeté sur la val­lée d’A­li­beyköy, compte par­mi les plus beaux ouvrages hydrau­liques du XVIᵉ siècle méditerranéen.

À l’ar­ri­vée en ville, l’eau se répar­tit dans des chambres de dis­tri­bu­tion appe­lées tak­sim — le mot signi­fie « par­tage », et il a don­né son nom à la place la plus fré­quen­tée d’Is­tan­bul. De là, elle irrigue les ham­mams, les cui­sines des grandes fon­da­tions, les jar­dins, et sur­tout les cen­taines de fon­taines de rue, les çeşme, et de fon­taines de cha­ri­té, les sebil, où des employés rétri­bués par des fon­da­tions pieuses ten­daient des gobe­lets aux pas­sants. La civi­li­sa­tion otto­mane de l’eau est une civi­li­sa­tion du robi­net ouvert. Boire à la fon­taine y est un acte social et un acte pieux.

Dans ce sys­tème, la grande cuve byzan­tine n’a plus d’u­sage hydrau­lique. Elle devient de l’im­mo­bi­lier sou­ter­rain : frais, sombre, humide, donc par­fait pour le mou­li­nage de la soie, le sto­ckage, les cham­pi­gnons, la conser­va­tion. Il serait inexact de dire que les Otto­mans ont aban­don­né les citernes. Ils les ont recon­ver­ties, ce qui est très dif­fé­rent, et c’est pro­ba­ble­ment ce qui les a sau­vées. Une salle qui sert ne s’ef­fondre pas : on répare sa voûte parce qu’on tra­vaille dessous.

Ils ont d’ailleurs construit leurs propres citernes, plus modestes, sous les mos­quées, les han et les mai­sons, per­pé­tuant à l’é­chelle domes­tique l’art du réser­voir sous cour. La ligne de par­tage ne passe donc pas entre une Byzance qui stocke et un Islam qui fait cou­ler. Elle passe entre une ville qui craint le siège et une ville d’empire qui, pen­dant quatre siècles, n’a plus de siège à redou­ter. La citerne monu­men­tale est fille de l’in­quié­tude ; la fon­taine, fille de la confiance. C’est une lec­ture, et il faut la don­ner pour telle : elle éclaire la chro­no­lo­gie sans épui­ser les motifs, qui furent aus­si tech­niques et économiques.

Un métier résume ce bas­cu­le­ment : le saka, le por­teur d’eau. Pen­dant des siècles, ces hommes ont for­mé à Istan­bul une cor­po­ra­tion nom­breuse et puis­sante, rem­plis­sant aux fon­taines leurs outres de cuir ou leurs jarres à dos de che­val pour livrer mai­sons, konak et casernes, avec leurs tenues codi­fiées, leurs tour­nées et leurs que­relles de ter­ri­toire. Le por­teur d’eau est l’exact contraire de la citerne : il fait cir­cu­ler ce qu’elle immo­bi­li­sait. Les gra­vures du XIXᵉ siècle le montrent par­tout, sil­houette pen­chée sous l’outre. Quand l’eau cou­rante moderne atteint les immeubles, au XXᵉ siècle, elle tue les saka comme les Otto­mans avaient endor­mi les citernes. Chaque révo­lu­tion hydrau­lique enterre la pré­cé­dente, et Istan­bul conserve toutes les strates : la cuve byzan­tine sous la fon­taine otto­mane sous le comp­teur de la com­pa­gnie des eaux.

Inven­taires : de Pierre Gilles aux archéo­logues du métro

Reste à savoir com­ment tout cela a été retrou­vé, et l’his­toire com­mence avec un per­son­nage remar­quable : Pierre Gilles, en latin Petrus Gyl­lius, natu­ra­liste et huma­niste né à Albi, envoyé en Orient au milieu du XVIᵉ siècle par Fran­çois Iᵉʳ pour ache­ter des manus­crits grecs.

Les sub­sides royaux n’ar­ri­vant pas — cer­taines tra­di­tions admi­nis­tra­tives sont immé­mo­riales —, Gilles res­ta blo­qué plu­sieurs années à Constan­ti­nople, s’en­rô­lant même un temps dans l’ar­mée otto­mane pour sub­sis­ter, et occu­pa cet exil for­cé à arpen­ter métho­di­que­ment la ville. Il mesure, il com­pare les textes anciens au ter­rain, il iden­ti­fie les col­lines, les forums, les colonnes. Ce fai­sant, il pose sans le savoir les fon­da­tions de l’ar­chéo­lo­gie stam­bou­liote. Intri­gué par des récits d’ha­bi­tants pui­sant de l’eau et pêchant du pois­son par des trous per­cés dans leurs caves, il se fait conduire dans une mai­son au-des­sus de la Basi­lique, des­cend avec un flam­beau dans une barque, et rend à la science euro­péenne une citerne dont elle avait per­du jus­qu’au sou­ve­nir. Son trai­té de topo­gra­phie constan­ti­no­po­li­taine, publié après sa mort, res­te­ra deux siècles durant le guide de tous les curieux.

Le récit de cette redé­cou­verte est trop beau pour ne pas éveiller la méfiance : les rive­rains, eux, n’a­vaient jamais oublié la citerne, et ce que Gilles « découvre » est sur­tout ce que l’é­ru­di­tion occi­den­tale igno­rait. La nuance vaut pour la plu­part des redé­cou­vertes archéo­lo­giques du bas­sin méditerranéen.

Après Gilles, la chaîne des inven­taires ne s’in­ter­rompt plus. À la fin du XIXᵉ siècle, l’in­gé­nieur Phi­lipp For­ch­hei­mer et l’his­to­rien d’art Josef Str­zy­gows­ki publient le pre­mier cata­logue sys­té­ma­tique des réser­voirs byzan­tins de la ville, rele­vés, plans et coupes à l’ap­pui — un ouvrage de 1893 encore cité aujourd’­hui, notam­ment parce qu’une part des citernes qu’il docu­mente a depuis dis­pa­ru sous le béton. Un siècle plus tard, une équipe bri­tan­nique consacre un volume entier à l’a­li­men­ta­tion en eau de Constan­ti­nople, sui­vant à pied les canaux de Thrace sur des dizaines de kilo­mètres de forêt, car­to­gra­phiant tun­nels et ponts oubliés. Des cher­cheurs turcs tiennent à jour le recen­se­ment des citernes de la pénin­sule his­to­rique, liste qui s’al­longe à mesure que la ville se creuse.

Car c’est bien le sous-sol qui com­mande le rythme des décou­vertes. Chaque grand chan­tier — le métro, le tun­nel fer­ro­viaire du Mar­ma­ray, les par­kings sou­ter­rains — exhume son lot de voûtes, de cana­li­sa­tions en terre cuite, de bas­sins oubliés. Les fouilles de Yeni­kapı, célèbres pour avoir livré le port de Théo­dose et plu­sieurs dizaines d’é­paves, ont rap­pe­lé une évi­dence : à Istan­bul, l’ar­chéo­lo­gie n’est pas seule­ment une dis­ci­pline, c’est un effet secon­daire des tra­vaux publics. Ce régime a ses ver­tus — jamais on n’a autant appris sur la ville byzan­tine — et ses vio­lences, puis­qu’il impose des fouilles d’ur­gence, sous pres­sion de calen­drier et d’argent public.

Le sous-sol comme motif

La lit­té­ra­ture turque s’est empa­rée de cette ville double bien avant les offices de tou­risme. Ahmet Ham­di Tanpı­nar, dans ses médi­ta­tions sur les cinq villes qui lui tenaient à cœur, fai­sait de la stra­ti­fi­ca­tion stam­bou­liote — Byzance sous l’Em­pire, l’Em­pire sous la Répu­blique — une affaire presque géo­lo­gique. Orhan Pamuk a construit des pages entières du Livre noir sur l’i­dée d’une ville sou­ter­raine où les puits, les caves et les gale­ries conser­ve­raient tout ce que la sur­face s’ef­force d’ou­blier : man­ne­quins, alpha­bets abo­lis, visages anciens.

Les citernes sont l’ar­ma­ture réelle de cet ima­gi­naire. Elles prouvent, mieux que n’im­porte quelle méta­phore, que la ville d’en des­sous existe maté­riel­le­ment, qu’elle a des plans, des adresses, un cadastre incom­plet, et qu’on y des­cend par un esca­lier. Rares sont les villes où la psy­cha­na­lyse urbaine dis­pose ain­si d’un ter­rain de fouilles en état de marche.

Rete­nir l’eau, encore

Il serait com­mode de ran­ger ces salles au rayon des curio­si­tés mortes. Ce serait mal lire la situa­tion présente.

Istan­bul compte, selon les manières de comp­ter, quinze à vingt mil­lions d’ha­bi­tants, et elle a tou­jours soif. Son appro­vi­sion­ne­ment repose sur des bar­rages et sur des trans­ferts d’eau à longue dis­tance — dont un depuis le bas­sin de la Melen, à plus de cent kilo­mètres à l’est, qui pro­longe, avec des tun­nels et des pompes, exac­te­ment la même logique que les lignes thraces du Vᵉ siècle. Lors des hivers secs, les taux de rem­plis­sage des réser­voirs sont des­cen­dus à des niveaux qui ont ren­du aux Stam­bou­liotes le vieux réflexe de regar­der le ciel, et la ques­tion du sto­ckage est reve­nue dans le débat public : réten­tion des eaux plu­viales, réserves de quar­tier, réduc­tion des pertes en réseau. En lan­gage d’in­gé­nieur, cela s’ap­pelle des citernes.

La ville qui a inven­té, il y a quinze siècles, l’art de gar­der l’eau sous ses mai­sons pour­rait donc avoir à le réap­prendre — non pas en réuti­li­sant les salles anciennes, dont la fonc­tion est désor­mais patri­mo­niale, mais en retrou­vant le prin­cipe qui les a fait naître : dans un cli­mat médi­ter­ra­néen, où la pluie tombe en quelques mois et l’an­née entière a soif, une ville se juge à sa capa­ci­té de retenir.

En atten­dant, elles sont là : sous les bou­tiques, sous les stades, sous les pota­gers deve­nus parcs et les salles de mariage, à tenir leur obs­cu­ri­té fraîche pen­dant que la ville d’en haut s’a­gite. Il suf­fit de le savoir pour que la sur­face change de consis­tance. Istan­bul sonne creux, et ce creux fut, pen­dant des siècles, exac­te­ment ce qui la main­te­nait en vie.


Repères et incertitudes

Chro­no­lo­gie de réfé­rence. Fon­da­tion de Constan­ti­nople en 330. Aque­duc de Valens ache­vé vers 373. Citerne d’Ae­tius vers 421. Citerne de Théo­dose (Şere­fiye) dans le second quart du Vᵉ siècle. Citerne d’As­par en 459. Citerne de Saint-Mocius vers 500. Citerne Basi­lique vers 532. Siège avare et cou­pure de l’ad­duc­tion en 626 ; répa­ra­tions sous Constan­tin V au VIIIᵉ siècle. Conquête otto­mane en 1453. Réseau de Kırk­çeşme sous Soli­man, milieu du XVIᵉ siècle. Séjour de Pierre Gilles à Constan­ti­nople dans les années 1540. Cata­logue de For­ch­hei­mer et Str­zy­gows­ki en 1893. Ouver­ture au public de la Citerne Basi­lique en 1987, de Bin­bir­di­rek au début des années 2000, de Şere­fiye en 2018. Res­tau­ra­tion de la Citerne Basi­lique ache­vée en 2022.

Chiffres dis­cu­tés. Les dimen­sions et capa­ci­tés don­nées dans la lit­té­ra­ture varient sen­si­ble­ment d’une source à l’autre, selon qu’on mesure à l’in­té­rieur ou à l’ex­té­rieur des murs, et selon le niveau d’eau rete­nu pour le cal­cul du volume. Le nombre de citernes conser­vées dans la pénin­sule his­to­rique — plus de cent cin­quante — dépend entiè­re­ment de la défi­ni­tion rete­nue : faut-il comp­ter les réser­voirs domes­tiques, les sub­struc­tures voû­tées à double usage, les salles connues seule­ment par des rele­vés anciens ? Le chiffre est un ordre de gran­deur, non un inven­taire clos.

Attri­bu­tions contes­tées. L’at­tri­bu­tion de Bin­bir­di­rek au séna­teur Phi­loxe­nos, contem­po­rain de Constan­tin, repose sur une tra­di­tion tar­dive ; les cri­tères archi­tec­tu­raux orientent plu­tôt vers les Vᵉ ou VIᵉ siècles. La citerne de Şere­fiye ne pos­sède aucune ins­crip­tion de fon­da­tion : sa data­tion théo­do­sienne est une déduc­tion sty­lis­tique et struc­tu­relle, solide mais indi­recte. L’o­ri­gine des deux têtes de Méduse de la Citerne Basi­lique n’est pas éta­blie : aucun monu­ment source n’a été iden­ti­fié avec cer­ti­tude, et toutes les inter­pré­ta­tions sym­bo­liques de leur posi­tion — apo­tro­païque, anti-païenne — sont des recons­truc­tions modernes sans appui docu­men­taire antique.

Éty­mo­lo­gies incer­taines. Le nom de Fil­damı, « l’é­table des élé­phants », est attes­té, mais l’u­sage qui l’au­rait moti­vé — par­cage des ani­maux ou sto­ckage de leur four­rage — relève de tra­di­tions locales dif­fi­ciles à véri­fier dans les sources ottomanes.

Pro­po­si­tions de l’au­teur, don­nées comme telles. Trois lec­tures avan­cées ici sont inter­pré­ta­tives et n’en­gagent pas l’é­tat de la recherche. D’a­bord, l’i­dée que le déclin des citernes byzan­tines relève moins d’un aban­don tech­nique que d’une défaillance ins­ti­tu­tion­nelle et bud­gé­taire de l’en­tre­tien. Ensuite, la for­mule oppo­sant la citerne, « fille de l’in­quié­tude », à la fon­taine otto­mane, « fille de la confiance » : elle éclaire une chro­no­lo­gie mais sim­pli­fie des causes éga­le­ment tech­niques et éco­no­miques. Enfin, la sug­ges­tion que la recon­ver­sion otto­mane des citernes en ate­liers et en dépôts a consti­tué leur meilleure pro­tec­tion ; l’hy­po­thèse est plau­sible, elle n’a pas été démon­trée à l’é­chelle du corpus.

État d’ac­cès, variable. Les condi­tions de visite des citernes évo­quées changent fré­quem­ment, au gré des res­tau­ra­tions, des conces­sions pri­vées et des déci­sions muni­ci­pales. Fil­damı, en par­ti­cu­lier, n’ouvre que par intermittence. 

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L’or du Pactole

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Voyage dans la Lydie des rois, de Sardes aux mille col­lines de Bin Tepe

L’or du Pac­tole — voyage dans la Lydie des rois, de Sardes aux mille col­lines de Bin Tepe

Il y a des civi­li­sa­tions qui ont tout inven­té et qu’on a presque oubliées. La Lydie est de celles-là. Deman­dez autour de vous : on connaît Cré­sus, mais comme on connaît Pic­sou — un nom deve­nu adjec­tif, une richesse pro­ver­biale déta­chée de toute géo­gra­phie, de toute chair, de toute pous­sière. On ignore géné­ra­le­ment que cet homme a réel­le­ment régné, au VIe siècle avant notre ère, sur un royaume dont la capi­tale s’ap­pe­lait Sardes, au pied d’une mon­tagne que les Grecs nom­maient Tmo­los, dans une val­lée où cou­lait une rivière char­gée de paillettes d’or. On ignore sur­tout que c’est là, dans cette plaine ana­to­lienne aujourd’­hui plan­tée de vignes à rai­sins secs, que fut frap­pée la pre­mière mon­naie de l’his­toire humaine — et que chaque pièce qui traîne au fond de nos poches, chaque carte de cré­dit, chaque cours de bourse des­cend en ligne directe d’un ate­lier lydien du VIIe siècle avant J.-C. C’est une pater­ni­té qui méri­te­rait un peu plus de reconnaissance.

J’ai vou­lu, dans cet article, prendre le temps. Non pas la visite éclair — Sardes se « fait » en deux heures depuis Izmir, entre un lou­koum et une cor­res­pon­dance d’a­vion — mais le voyage lent, celui qui remonte la val­lée de l’Her­mus comme on remonte un texte, en s’ar­rê­tant à chaque strate. Car la Lydie est un palimp­seste, peut-être le plus dense d’A­na­to­lie occi­den­tale : sous le marbre romain, la brique crue lydienne ; sous la syna­gogue, le quar­tier des orfèvres ; sous les mythes grecs, des dieux ana­to­liens plus anciens ; et sous les champs de blé de la plaine, une cen­taine de rois endor­mis dans leurs col­lines arti­fi­cielles. Il fau­dra donc près de sept mille mots. Le lec­teur pres­sé est pré­ve­nu ; les autres, je l’es­père, trou­ve­ront ici de quoi pré­pa­rer un voyage — ou le rêver, ce qui est presque aus­si bien.

Le pays d’a­bord : une val­lée, une mon­tagne, un lac

Pour com­prendre la Lydie, il faut com­men­cer par regar­der la carte, puis la fer­mer et regar­der le pay­sage. Nous sommes en Ana­to­lie occi­den­tale, dans l’ac­tuelle pro­vince de Mani­sa, à quatre-vingt-dix kilo­mètres à l’est d’Iz­mir. La val­lée de l’Her­mus — le Gediz d’au­jourd’­hui — s’é­tire d’est en ouest, large de plu­sieurs kilo­mètres, d’une fer­ti­li­té inso­lente : coton autre­fois, vignes sur­tout, ces vignes basses de sul­ta­niye dont on tire les rai­sins secs qui ont fait la for­tune de Salih­li et de Mani­sa. Au sud, la val­lée bute contre la masse du Tmo­los, le Boz­dağ des Turcs, une échine de plus de deux mille cent mètres qui garde ses neiges jus­qu’en mai et qui envoie vers la plaine des tor­rents impa­tients. Au nord, des col­lines douces, puis la dépres­sion où s’é­tale le lac de Mar­ma­ra — le lac Gygée des anciens, que Homère men­tionne déjà dans l’Iliade comme la patrie des chefs méo­niens venus défendre Troie. Méo­nie : c’est le nom homé­rique de la Lydie, et cer­tains anciens vou­laient qu’­Ho­mère lui-même fût né sur ces rives, fils du fleuve Mélès. On prête beau­coup aux fleuves, dans cette région.

C’est un pays de pas­sage, et toute son his­toire tient dans cette évi­dence topo­gra­phique. Par la val­lée de l’Her­mus tran­si­tait tout ce qui reliait le pla­teau ana­to­lien à la mer Égée : les cara­vanes, les armées, les langues, les dieux. Les cités grecques de la côte — Smyrne, Pho­cée, Cla­zo­mènes — étaient à trois jours de marche ; le cœur du pla­teau phry­gien, avec Gor­dion sa capi­tale, à deux semaines. Les Lydiens, peuple de langue ana­to­lienne appa­ren­té aux Hit­tites et aux Lou­vites, ins­tal­lé là depuis l’âge du bronze au moins, ont su faire de cette posi­tion d’in­ter­mé­diaire une machine à richesse. Ils pre­naient aux Grecs le goût du marbre, du vin et de la poé­sie ; aux Orien­taux, les tech­niques, les tis­sus, les raf­fi­ne­ments de cour ; et ils reven­daient le tout, dans les deux sens, avec béné­fice. Les Grecs, mi-fas­ci­nés mi-scan­da­li­sés, leur attri­buaient l’in­ven­tion du com­merce de détail, des jeux de dés, des osse­lets — et de la mon­naie, ce qui, pour une fois, était exact.

Ajou­tez à cela l’or. Le Tmo­los est un mas­sif méta­mor­phique dont les filons auri­fères, les­si­vés par l’é­ro­sion, des­cen­daient vers la plaine dans le lit des tor­rents. Le plus célèbre de ces cours d’eau, un simple ruis­seau à vrai dire, s’ap­pe­lait le Pac­tole. Nous y revien­drons lon­gue­ment, car c’est lui le véri­table héros de cette histoire.

La Lydie des mythes : Tan­tale, Nio­bé, Omphale et une araignée

Avant les rois his­to­riques, il y a les rois de légende, et la Lydie en est peu­plée comme peu de régions au monde. Les Grecs, qui ne savaient pas admi­rer sans annexer, ont accro­ché à ces mon­tagnes quelques-uns de leurs mythes les plus sombres et les plus beaux.

Tan­tale d’a­bord, roi fabu­leux du mont Sipyle — la mon­tagne qui domine Mani­sa, à l’ouest de notre val­lée. Convive des dieux, il leur ser­vit son propre fils Pélops en ragoût pour éprou­ver leur clair­voyance ; on connaît son châ­ti­ment, cette faim et cette soif éter­nelles à por­tée de fruits et d’eau qui ont don­né au fran­çais le sup­plice de Tan­tale. Pélops, recou­su et res­sus­ci­té par les dieux (avec une épaule d’i­voire pour rem­pla­cer le mor­ceau que Démé­ter, dis­traite par son deuil, avait cro­qué), émi­gra vers la Grèce du sud, y gagna une course de chars tru­quée, un royaume et une des­cen­dance mau­dite — les Atrides — et lais­sa son nom au Pélo­pon­nèse. Ain­si, à en croire le mythe, la Grèce héroïque tout entière des­cend d’un prince lydien. Les visi­teurs de Mani­sa peuvent encore voir, à flanc de mon­tagne, le « trône de Pélops » taillé dans le roc et, sur­tout, la « pierre qui pleure », Ağlayan Kaya : un rocher aux formes vague­ment fémi­nines où les anciens recon­nais­saient Nio­bé, fille de Tan­tale, pétri­fiée de dou­leur après le mas­sacre de ses qua­torze enfants par Apol­lon et Arté­mis, et pleu­rant éter­nel­le­ment — la roche suinte réel­le­ment par temps humide. À quelques kilo­mètres, dans une gorge du Sipyle, un relief hit­tite du XIIIe siècle avant notre ère, la « Taş Suret », figure une déesse-mère assise que les Grecs pre­naient déjà pour une image de Cybèle sculp­tée par les hommes d’a­vant les hommes. Le palimp­seste, toujours.

Omphale ensuite, reine de Lydie à qui Héra­clès fut ven­du comme esclave pour expier un meurtre. Trois ans durant, le plus viril des héros grecs fila la laine aux pieds de la reine, vêtu d’une robe de femme, tan­dis qu’elle para­dait dans sa peau de lion. Les mora­listes romains y voyaient une allé­go­rie de la mol­lesse orien­tale ; on peut y lire plus sim­ple­ment l’a­veu que la Lydie était per­çue comme un monde où la puis­sance pou­vait être fémi­nine — sou­ve­nir pos­sible de vieilles royau­tés ana­to­liennes où la déesse comp­tait plus que le dieu.

Arach­né enfin, la tis­se­rande d’Hy­pae­pa, petite ville du ver­sant sud du Tmo­los, qui osa défier Athé­na au métier à tis­ser et tis­sa si par­fai­te­ment — et si inso­lem­ment, car elle y figu­rait les amours adul­tères des dieux — que la déesse, furieuse de ne trou­ver aucun défaut à l’ou­vrage, la chan­gea en arai­gnée. Ovide raconte cela au livre VI des Méta­mor­phoses, et il raconte aus­si, au livre XI, com­ment le dieu-mon­tagne Tmo­lus en per­sonne arbi­tra le concours musi­cal entre Apol­lon et Pan, et com­ment Midas, qui pas­sait par là et pré­fé­ra la flûte rus­tique à la lyre, y gagna ses oreilles d’âne. La Lydie mythique est ain­si : un pays où les mon­tagnes jugent des concours de musique, où les rochers pleurent, où les reines portent des peaux de lion. On y sent par­tout, sous le ver­nis grec, le vieux fonds ana­to­lien — Cybèle et ses lions, les cultes à mys­tères, une reli­gio­si­té de la pierre et de la mon­tagne qui n’a jamais tout à fait dis­pa­ru : les Turcs de la région montent encore en pèle­ri­nage esti­val sur les alpages du Bozdağ.

Gygès, ou com­ment fon­der une dynas­tie par un régicide

L’his­toire pro­pre­ment dite com­mence vers 680 avant notre ère, par un fait divers de palais qu’­Hé­ro­dote a trans­for­mé en l’un des plus beaux contes du monde. Le roi Can­daule, der­nier de la dynas­tie des Héra­clides — qui pré­ten­dait des­cendre d’Hé­ra­clès et d’Om­phale, pré­ci­sé­ment —, était fou de la beau­té de sa femme. Fou au point de vou­loir la faire admi­rer nue par son garde du corps Gygès, dis­si­mu­lé der­rière la porte de la chambre. La reine aper­çut l’es­pion, ne dit rien, et le len­de­main offrit à Gygès un choix simple : mou­rir, ou tuer Can­daule et prendre le trône avec elle. Gygès, en homme rai­son­nable, choi­sit la seconde branche de l’al­ter­na­tive. Pla­ton, dans la Répu­blique, racon­te­ra autre­ment : Gygès aurait été un ber­ger ayant trou­vé dans une caverne un anneau d’in­vi­si­bi­li­té, dont il usa pour séduire la reine et assas­si­ner le roi — et le phi­lo­sophe de deman­der si un homme cer­tain de l’im­pu­ni­té peut res­ter juste. De Can­daule à Tol­kien, en pas­sant par la ques­tion morale de l’an­neau, la Lydie irrigue déci­dé­ment notre ima­gi­naire par des canaux qu’on ne soup­çonne pas.

Le Gygès his­to­rique, lui, est éton­nam­ment bien docu­men­té — et pas seule­ment par les Grecs. Les annales assy­riennes d’As­sur­ba­ni­pal men­tionnent un cer­tain « Gugu, roi de Lud­du », pays si loin­tain, notent les scribes de Ninive, que les pères du roi n’en avaient jamais enten­du le nom. Ce Gugu envoya des ambas­sades à Ninive pour obte­nir de l’aide contre les Cim­mé­riens, ces cava­liers venus des steppes pon­tiques qui rava­geaient alors l’A­na­to­lie et qui avaient déjà détruit le royaume phry­gien de Midas. L’al­liance assy­rienne conclue puis tra­hie — Gygès sou­tint la révolte de l’É­gypte —, le Lydien fut aban­don­né à son sort : vers 644, les Cim­mé­riens prirent Sardes, la ville basse du moins, et Gygès y trou­va la mort. Assur­ba­ni­pal s’en féli­cite avec cette com­ponc­tion féroce dont les rois assy­riens avaient le secret. Mais la dynas­tie tint bon, retran­chée sur son acro­pole impre­nable, et c’est peut-être de cette épreuve fon­da­trice que la Lydie tira sa voca­tion mili­taire : les fils et petit-fils de Gygès — Ardys, Sadyatte — pas­sèrent leur règne à repous­ser les nomades et à gri­gno­ter les cités grecques de la côte, inau­gu­rant cette poli­tique du double front, l’é­pée vers la mer, la diplo­ma­tie vers l’O­rient, qui fut la constante du royaume.

Alyatte, l’é­clipse et la plus grande tombe du monde

Le qua­trième Merm­nade, Alyatte, fut pro­ba­ble­ment le plus grand — même si son fils a raflé la pos­té­ri­té. Régnant une cin­quan­taine d’an­nées au tour­nant des VIIe et VIe siècles, il ache­va de chas­ser les Cim­mé­riens, sou­mit Smyrne (qu’il détrui­sit si bien qu’elle mit trois siècles à s’en remettre), mena contre Milet une guerre de douze ans res­tée célèbre par son étrange cour­toi­sie : chaque été, l’ar­mée lydienne venait brû­ler les mois­sons milé­siennes, en épar­gnant soi­gneu­se­ment les fermes et les arbres, « afin, explique Héro­dote, que les Milé­siens eussent de quoi semer l’an­née sui­vante » — et donc de quoi être pillés à nou­veau. La guerre finit par un trai­té et une alliance, ce qui était sans doute le but : la Lydie ne vou­lait pas détruire le monde grec, elle vou­lait le taxer.

C’est sous Alyatte éga­le­ment que se pro­dui­sit, le 28 mai 585 avant notre ère, l’un des évé­ne­ments les plus extra­or­di­naires de l’his­toire ancienne : la bataille de l’É­clipse. Lydiens et Mèdes s’af­fron­taient sur le fleuve Halys, aux confins orien­taux du royaume, lorsque le jour se chan­gea en nuit — une éclipse totale de soleil que Tha­lès de Milet, dit-on, avait pré­dite. Les deux armées, épou­van­tées, posèrent les armes ; on conclut la paix sur-le-champ, scel­lée par un mariage prin­cier, et l’Ha­lys devint la fron­tière entre les deux empires. C’est la plus ancienne bataille de l’his­toire dont on connaisse la date exacte au jour près — grâce aux astro­nomes, non aux chro­ni­queurs. J’aime cette idée d’une guerre arrê­tée par la méca­nique céleste, et d’une fron­tière tra­cée par une éclipse.

Alyatte mou­rut vers 560 et reçut la sépul­ture que méri­tait un tel règne : nous la retrou­ve­rons à Bin Tepe, car elle existe tou­jours, énorme, et Héro­dote la tenait déjà pour la plus grande œuvre humaine après les monu­ments d’É­gypte et de Babylone.

Cré­sus : le bon­heur, l’o­racle et le bûcher

Puis vint Cré­sus, et avec lui l’a­po­gée et la chute, ramas­sées en qua­torze années de règne (vers 560–547). Le per­son­nage a tel­le­ment nour­ri la légende qu’on peine à retrou­ver l’homme. Rete­nons les faits : il ache­va la sou­mis­sion des cités grecques d’A­sie, qui payèrent désor­mais tri­but à Sardes — pre­mière expé­rience his­to­rique, notons-le, d’un monde grec sous domi­na­tion orien­tale, et elle ne fut pas mal­heu­reuse, car Cré­sus était le plus phil­hel­lène des conqué­rants. Il cou­vrit Delphes d’of­frandes d’un luxe inouï — lin­gots d’or, cra­tères géants, un lion d’or mas­sif —, finan­ça une bonne par­tie de la recons­truc­tion du temple d’Ar­té­mis à Éphèse (on a retrou­vé des tam­bours de colonnes por­tant son nom de dona­teur : « le roi Cré­sus a consa­cré »), pen­sion­nait les sages et les poètes. Sardes, sous son règne, fut ce que sera Vienne en 1900 : la capi­tale où tout ce qui pen­sait devait passer.

D’où la légende de la visite de Solon, que la chro­no­lo­gie rend impro­bable et que la véri­té morale rend indis­pen­sable. Le sage athé­nien, pro­me­né par le roi devant ses tré­sors, refuse de le décla­rer le plus heu­reux des hommes : « N’ap­pelle per­sonne heu­reux avant sa mort. » Cré­sus le congé­die en haus­sant les épaules — et passe le reste de sa vie à véri­fier la sen­tence. Son fils pré­fé­ré meurt à la chasse, tué par l’homme même que le roi lui avait don­né pour pro­tec­teur. Puis c’est l’af­faire de l’o­racle : inquiet de la mon­tée en puis­sance de Cyrus le Perse, qui vient de ren­ver­ser les Mèdes, Cré­sus teste les oracles du monde grec, sélec­tionne Delphes au terme d’un concours d’exac­ti­tude res­té fameux, et pose sa ques­tion. Réponse : « Si tu fran­chis l’Ha­lys, tu détrui­ras un grand empire. » Il le fran­chit. L’empire détruit fut le sien — l’o­racle, comme le remar­que­ra la Pythie elle-même avec un aplomb admi­rable, n’a­vait pas pré­ci­sé lequel, et le roi aurait dû demander.

L’hi­ver 547–546 (la date exacte fait débat chez les savants, mais tenons-nous-en à la tra­di­tion), Cyrus fait ce qu’au­cun stra­tège de l’é­poque ne fai­sait : il fait cam­pagne hors sai­son, pour­suit Cré­sus jusque sous les murs de Sardes, dis­perse la fameuse cava­le­rie lydienne en lui oppo­sant ses cha­meaux de bât, dont l’o­deur affole les che­vaux, et met le siège devant l’a­cro­pole répu­tée impre­nable. Qua­torze jours plus tard, un sol­dat perse remarque un défen­seur lydien des­cen­dant le long d’une faille de la falaise récu­pé­rer son casque tom­bé, mémo­rise le che­min, et le rocher tombe par où per­sonne ne le gar­dait. Quant à Cré­sus, Héro­dote le fait mon­ter sur le bûcher, invo­quer Solon dans les flammes, être gra­cié par Cyrus intri­gué, et finir conseiller du vain­queur — belle fin de conte orien­tal. Une amphore attique conser­vée au Louvre le montre assis sur son bûcher, sceptre en main, liba­tion au poing, serein comme un homme qui sait qu’il est déjà entré dans la légende. La réa­li­té fut peut-être plus sombre ; une chro­nique baby­lo­nienne semble sug­gé­rer que le roi vain­cu fut sim­ple­ment exé­cu­té. Je pré­fère l’amphore.

Sardes après les rois : satrapes, routes et tremblements

La chute de 547 ne fut pas la fin de Sardes — plu­tôt un chan­ge­ment de pro­prié­taire. La ville devint la capi­tale de la satra­pie perse de Spar­da, rési­dence des frères et des fils de Grands Rois, ter­mi­nus occi­den­tal de l’empire aché­mé­nide. C’est de Sardes que par­tait la Route royale, cette mer­veille d’in­gé­nie­rie admi­nis­tra­tive qu’­Hé­ro­dote décrit avec une pré­ci­sion d’ins­pec­teur des ponts et chaus­sées : envi­ron deux mille sept cents kilo­mètres jus­qu’à Suse, cent onze relais de poste, quatre-vingt-dix jours de marche pour un voya­geur ordi­naire — et une petite semaine pour les cour­riers mon­tés du ser­vice royal, se relayant de sta­tion en sta­tion, « que ni la neige, ni la pluie, ni la cha­leur, ni la nuit n’ar­rêtent dans l’ac­com­plis­se­ment de leur course ». La for­mule, pas­sée par une tra­duc­tion grecque puis par un archi­tecte new-yor­kais, orne aujourd’­hui le fron­ton de la poste cen­trale de Man­hat­tan. De Sardes à la 8e Ave­nue : les routes lydiennes mènent loin.

C’est à Sardes aus­si que s’al­lu­ma l’in­cen­die des guerres médiques. En 499, les cités ioniennes révol­tées contre la Perse mar­chèrent sur la capi­tale satra­pique et la brû­lèrent — les mai­sons, aux murs de brique crue et aux toits de roseaux, flam­bèrent d’un coup, et le sanc­tuaire de Cybèle avec elles. Athènes avait envoyé vingt navires en sou­tien. Darius, appre­nant la chose, deman­da qui étaient ces Athé­niens, déco­cha une flèche vers le ciel en jurant de s’en sou­ve­nir, et char­gea un ser­vi­teur de lui répé­ter trois fois par repas : « Maître, sou­viens-toi des Athé­niens. » Mara­thon, Sala­mine, tout ce qui s’en­sui­vit et qu’on apprend dans les écoles comme le récit fon­da­teur de l’Eu­rope, com­mence par une ville lydienne en flammes.

Ensuite, la lita­nie des empires : Alexandre reçut la red­di­tion de Sardes en 334 sans coup férir et ren­dit aux Lydiens leurs vieilles lois ; les Séleu­cides en firent leur capi­tale d’A­sie Mineure occi­den­tale ; les Atta­lides de Per­game la reçurent au trai­té d’A­pa­mée ; Rome héri­ta du tout en 133. Puis, en l’an 17 de notre ère, la terre trem­bla — l’un des séismes les plus dévas­ta­teurs de l’An­ti­qui­té, qui rasa douze cités d’A­sie en une nuit, Sardes la pre­mière. Tacite raconte le désastre et la réponse impé­riale : Tibère ver­sa dix mil­lions de ses­terces et remit cinq ans d’im­pôts, geste de com­mu­ni­ca­tion autant que de com­pas­sion, que les cités recon­nais­santes gra­vèrent dans le marbre. La Sardes que fouille l’ar­chéo­logue et que visite le voya­geur est pour l’es­sen­tiel celle de cette recons­truc­tion : une ville romaine neuve posée sur les décombres de la ville lydienne, qui s’en trou­va du même coup scel­lée, pro­té­gée, momi­fiée. Les catas­trophes sont les meilleures amies de l’archéologie.

La suite appar­tient à Byzance — Sardes fut le siège d’un métro­po­lite, l’une des Sept Églises de l’A­po­ca­lypse, nous y revien­drons — puis au lent déclin : sac perse sas­sa­nide en 616, contrac­tion de la ville sur son acro­pole, pas­sage des Turcs seld­jou­kides, et le coup de grâce en 1402, quand Tamer­lan, remon­tant d’An­ka­ra où il venait de cap­tu­rer le sul­tan otto­man Baye­zid, ache­va ce qui res­tait. Après quoi, le silence, un vil­lage, des trou­peaux — et les colonnes du temple d’Ar­té­mis dépas­sant seules des allu­vions, comme des mâts d’un navire englou­ti, pour éton­ner les voya­geurs euro­péens du XVIIIe siècle qui les des­si­nèrent avec des ber­gers en pre­mier plan.

Une langue morte deux fois : le lydien et ses inscriptions

Un mot sur la langue, car elle est l’un des charmes secrets du site. Le lydien est une langue ana­to­lienne, cou­sine du hit­tite et du lou­vite, écrite dans un alpha­bet déri­vé du grec (ou d’un ancêtre com­mun) qui se lit le plus sou­vent de droite à gauche. On en connaît une bonne cen­taine d’ins­crip­tions, presque toutes trou­vées à Sardes et dans sa région : épi­taphes, malé­dic­tions contre les vio­leurs de tombes, dédi­caces, et quelques textes plus longs, dont cer­tains en vers — des vers avec asso­nances finales, ce qui ferait des Lydiens, s’il fal­lait abso­lu­ment leur ajou­ter une inven­tion, de loin­tains pré­cur­seurs de la rime.

Le déchif­fre­ment doit tout à une pierre : la bilingue lydo-ara­méenne décou­verte en 1912 par la pre­mière expé­di­tion amé­ri­caine, une épi­taphe gra­vée dans les deux langues qui joua pour le lydien le rôle que la pierre de Rosette joua pour l’é­gyp­tien. Grâce à elle et aux patients tra­vaux d’un siècle de lin­guistes, on lit aujourd’­hui le lydien à peu près cor­rec­te­ment — on le lit, mais on ne le com­prend qu’à moi­tié, tant le voca­bu­laire reste obs­cur dès qu’on sort des for­mules funé­raires. La langue s’é­tei­gnit dou­ce­ment sous les Perses puis les Grecs ; Stra­bon note qu’à son époque on ne par­lait plus lydien nulle part, sauf, curieu­se­ment, dans les mon­tagnes de Ciby­ra, loin au sud-est, où des des­cen­dants de colons avaient conser­vé l’i­diome comme on conserve un objet de famille dont on a oublié l’u­sage. Une langue qui meurt deux fois : dans sa patrie d’a­bord, dans son exil ensuite.

Détail qui me ravit : les graf­fi­ti. Les fouilles ont livré des tes­sons où des Lydiens ordi­naires ont grif­fon­né leur nom, des abé­cé­daires d’é­co­lier, des marques de pro­prié­té — « je suis à Manes », dit un vase. Toute l’é­pi­gra­phie monu­men­tale du monde pèse peu, à mes yeux, contre ces trois mots : un homme nom­mé Manes, il y a deux mille six cents ans, tenait à son gobelet.

L’a­cro­pole : mon­ter là où le rocher a trahi

Venons-en à la visite, et com­men­çons par où tout com­mence à Sardes : l’a­cro­pole. C’est un épe­ron de conglo­mé­rat rou­geâtre qui domine la plaine de trois cents mètres, si friable que l’é­ro­sion l’a sculp­té en aiguilles, en crêtes rui­ni­formes, en pans effon­drés — un châ­teau fort façon­né par la géo­lo­gie et déman­te­lé par elle. Les trem­ble­ments de terre et vingt-cinq siècles de pluies ont empor­té des pans entiers du som­met ; ce qui reste de construc­tions là-haut — cour­tines byzan­tines en rem­ploi, citernes, quelques ter­rasses lydiennes — tient sur une arête étroite comme une lame.

La mon­tée demande une heure, un sen­tier incer­tain au départ du vil­lage, de bonnes chaus­sures et un peu d’at­ten­tion dans les der­niers pas­sages. Elle paie au cen­tuple. Du som­met, la val­lée de l’Her­mus s’offre entière : le ruban vert du fleuve, les vignobles à perte de vue, le miroir pâle du lac de Mar­ma­ra au nord et, semées dans la steppe qui le borde, ces bosses régu­lières qu’on prend d’a­bord pour des col­lines et qui sont les tumu­li de Bin Tepe — les rois lydiens ali­gnés dans la lumière, visibles depuis la cita­delle de leurs des­cen­dants, ce qui était exac­te­ment le but. Au sud, dans le dos, la muraille du Tmo­los. On com­prend tout, de là-haut : la richesse (la plaine), la sécu­ri­té (le rocher), la légi­ti­mi­té (les tom­beaux à l’ho­ri­zon). Un royaume en un seul regard.

C’est en scru­tant ces falaises qu’on médite le récit de la prise de la ville — le sol­dat lydien des­cen­dant cher­cher son casque, le Perse Hyroia­dès mémo­ri­sant la faille. Le conglo­mé­rat s’ef­frite sous la main ; on se dit que la Lydie est peut-être le seul empire de l’his­toire tom­bé à cause de la nature de sa roche. Polybe raconte qu’en 214 avant notre ère, au siège d’An­tio­chos III, la cita­delle tom­ba encore par esca­lade d’un point répu­té inac­ces­sible — les leçons de la géo­lo­gie ne servent jamais deux fois.

La ville basse : vingt mètres de brique crue et des sque­lettes de 547

Redes­cen­du dans la plaine, il faut cher­cher la Sardes lydienne sous la romaine, et le point où elle affleure le plus dra­ma­ti­que­ment se trouve en bor­dure de la route moderne : la for­ti­fi­ca­tion lydienne. Les fouilles y ont déga­gé un tron­çon de la muraille de la ville basse, et le mot muraille est faible — c’est une digue, un bar­rage : près de vingt mètres d’é­pais­seur à la base, une hau­teur res­ti­tuée d’une dizaine de mètres au moins, le tout en briques crues sur socle de pierre, avec un gla­cis. Aucune cité grecque contem­po­raine n’a­vait rien de com­pa­rable ; c’est une for­ti­fi­ca­tion d’é­chelle orien­tale, méso­po­ta­mienne, et sa masse dit mieux que tous les textes ce qu’é­tait la Sardes des Merm­nades : une capi­tale impé­riale, non une bour­gade ana­to­lienne enrichie.

Or cette muraille raconte aus­si sa propre mort. La couche de des­truc­tion du milieu du VIe siècle — briques rubé­fiées par l’in­cen­die, effon­dre­ments mas­sifs — cor­res­pond de toute évi­dence à la prise de 547, et elle a livré des choses qu’on n’ou­blie pas : les sque­lettes de jeunes com­bat­tants, l’un avec sa pointe de flèche, un autre dont le crâne por­tait un coup non cica­tri­sé, un casque à proxi­mi­té. La conquête de Cyrus, évé­ne­ment de manuel sco­laire, phrase d’Hé­ro­dote — et sou­dain un homme de vingt-cinq ans cou­ché dans la brique effon­drée, mort en défen­dant un mur qui n’a pas suf­fi. L’ar­chéo­lo­gie a de ces rac­cour­cis qui coupent le souffle. Les corps ont été fouillés avec les égards dus, étu­diés, publiés ; la muraille, elle, une fois tom­bée, a scel­lé sous ses décombres les mai­sons et les bou­tiques qu’elle pro­té­geait, conser­vant jus­qu’aux den­rées — on a retrou­vé des mar­mites encore posées sur leurs foyers, avec leur der­nier repas. Pom­péi lydienne, sans le pathos et sans la foule.

Tout autour, les sec­teurs fouillés par l’ex­pé­di­tion Har­vard-Cor­nell — qui tra­vaille ici depuis 1958, l’une des plus longues fidé­li­tés de l’ar­chéo­lo­gie amé­ri­caine — ont ren­du la vie ordi­naire de la capi­tale : mai­sons à sol de terre bat­tue et murs de brique crue, ate­liers, bou­tiques, et une quan­ti­té pro­di­gieuse de céra­mique, dont ces petits fla­cons à par­fum en forme de tou­pie qu’on appelle pré­ci­sé­ment des lydions et qui conte­naient le bak­ka­ris, un onguent par­fu­mé dont la Lydie avait le qua­si-mono­pole et que les élé­gants du monde grec s’ar­ra­chaient. L’or, le par­fum, la musique : les expor­ta­tions lydiennes des­sinent une civi­li­sa­tion du plai­sir qui scan­da­li­sait les mora­listes grecs et devait rendre la vie à Sardes par­fai­te­ment agréable.

Le gym­nase et la Cour de Marbre : le baroque avant le baroque

Le monu­ment qui accueille aujourd’­hui le visi­teur dès le par­king, et qui écrase tout le site de sa masse claire, appar­tient à l’autre Sardes, la romaine : c’est le com­plexe des thermes-gym­nase, un qua­dri­la­tère de plus de cinq hec­tares, et sur­tout sa pièce d’ap­pa­rat, la Cour de Marbre — Marble Court, disent les archéo­logues, et le nom anglais lui est res­té comme une éti­quette de musée. Dédiée en 211–212 de notre ère à la famille de l’empereur Sep­time Sévère — Cara­cal­la, Géta et leur mère Julia Dom­na, la Syrienne ; le nom de Géta fut mar­te­lé après son assas­si­nat par son frère, et le marbre porte encore la cica­trice de ce crime fami­lial —, c’est une façade de théâtre pla­quée sur une salle ther­male : deux étages de colonnes aux fûts lisses ou tor­sa­dés, fron­tons bri­sés, niches en coquille, enta­ble­ments qui ondulent et se retournent. Du baroque inté­gral, qua­torze siècles avant Borromini.

L’en­semble a été rele­vé et par­tiel­le­ment recons­truit dans les années 1960–70 — anas­ty­lose spec­ta­cu­laire, dis­cu­tée comme le sont toutes les anas­ty­loses, mais je confesse ma gra­ti­tude : il faut, une fois dans sa vie, avoir vu cette façade au soleil de fin d’a­près-midi, quand le marbre prend une cou­leur de miel et que les colonnes torses semblent tour­ner len­te­ment sur elles-mêmes. Les ins­crip­tions de dédi­cace men­tionnent les « chry­so­phores », les por­teurs d’or de la déesse — jusque dans sa parure romaine, Sardes n’ou­bliait pas son métal.

La syna­gogue de Sardes, ou Sepha­rad retrouvée

Contre le flanc sud du gym­nase s’é­tend le monu­ment qui, à mes yeux, jus­ti­fie­rait à lui seul le voyage : la syna­gogue antique de Sardes, la plus vaste connue du monde ancien — plus de quatre-vingts mètres de long, une salle capable d’ac­cueillir un mil­lier de fidèles, un sol entiè­re­ment cou­vert de mosaïques géo­mé­triques, des murs qui étaient pla­qués de marbres poly­chromes, une cour à fon­taine, deux édi­cules enca­drant l’en­trée pour les rou­leaux de la Loi, et une grande table de pierre flan­quée d’aigles romains et de lions — les lions, rem­plois lydiens, ani­maux de Cybèle recy­clés au ser­vice du Dieu d’Is­raël, palimp­seste encore, toujours.

Sa décou­verte, en 1962, fut un coup de ton­nerre dans l’his­toire du judaïsme antique. On tenait alors les com­mu­nau­tés juives de la Dia­spo­ra pour des groupes mar­gi­naux, repliés, tolé­rés en lisière des cités. Et voi­là que sur­gis­sait, en plein centre monu­men­tal d’une métro­pole d’A­sie, inté­grée au com­plexe même du gym­nase — l’ins­ti­tu­tion la plus pres­ti­gieuse de la cité grecque —, une syna­gogue immense, somp­tueuse, dont les dona­teurs, soi­gneu­se­ment recen­sés par les ins­crip­tions des mosaïques, se décla­raient conseillers muni­ci­paux, fonc­tion­naires impé­riaux, orfèvres, citoyens de plein exer­cice. La com­mu­nau­té juive de Sardes était ancienne : Fla­vius Josèphe cite des décrets garan­tis­sant ses droits dès l’é­poque hel­lé­nis­tique, et l’on fait volon­tiers remon­ter ses ori­gines aux exi­lés de Jéru­sa­lem que le livre d’Ab­dias, au ver­set 20, situe « à Sepha­rad » — nom que la tra­di­tion juive iden­ti­fia très tôt à Sardes avant de le faire voya­ger, par l’un de ces glis­se­ments dont l’his­toire des noms a le secret, jus­qu’à dési­gner l’Es­pagne. Les lec­teurs de ce blog savent ce que ce mot est deve­nu : Sefa­rad, les Séfa­rades, Salo­nique et Livourne, les romances en ladi­no. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux à se tenir sur les mosaïques de Sardes en son­geant qu’on se tient peut-être, éty­mo­lo­gi­que­ment par­lant, au point de départ du monde séfa­rade — dans la Sepha­rad d’a­vant Sépharade.

La chro­no­lo­gie du bâti­ment fait débat par­mi les savants — amé­na­ge­ment au IIIe siècle pour les uns, plus tar­dif pour d’autres, avec un usage conti­nu jus­qu’à la des­truc­tion de 616 —, mais l’es­sen­tiel est ailleurs : pen­dant des siècles, dans cette ville, une com­mu­nau­té juive puis­sante et par­fai­te­ment inté­grée a prié à cin­quante mètres des palestres où la jeu­nesse grecque s’exer­çait nue, et à deux pas de la ran­gée de bou­tiques byzan­tines où l’ar­chéo­lo­gie a iden­ti­fié des échoppes tenues par des juifs et des chré­tiens, mur mitoyen contre mur mitoyen. On mesure ce que les siècles sui­vants ont défait.

Le temple d’Ar­té­mis : deux colonnes contre une montagne

À quinze cents mètres du gym­nase, dans un repli de ter­rain au pied même de l’a­cro­pole, au bord du Pac­tole, se cache le temple d’Ar­té­mis — et « se cache » est le mot juste : on ne le voit qu’au der­nier moment, en débou­chant du sen­tier, et la sur­prise fait par­tie du monu­ment. C’é­tait l’un des plus grands temples du monde grec — envi­ron qua­rante-cinq mètres sur cent, un ordre ionique colos­sal, com­pa­rable aux géants d’É­phèse et de Didymes. Com­men­cé à l’é­poque hel­lé­nis­tique, au IIIe siècle avant notre ère, sur l’emplacement d’un autel plus ancien qui, lui, remon­tait aux temps lydiens, il fut repris et réamé­na­gé sous les Romains — l’empereur Anto­nin le Pieux y fit ajou­ter le culte impé­rial, et le temple, divi­sé en deux, ser­vit dès lors Arté­mis d’un côté, l’im­pé­ra­trice divi­ni­sée Faus­tine de l’autre. Il ne fut, pour autant qu’on sache, jamais com­plè­te­ment ache­vé : plu­sieurs colonnes n’ont jamais reçu leurs can­ne­lures, et ces fûts lisses en attente d’un ciseau qui n’est jamais venu donnent au monu­ment quelque chose de sus­pen­du, d’i­na­che­vé pour l’é­ter­ni­té, qui me touche plus que bien des perfections.

Deux colonnes se dressent encore de toute leur hau­teur — près de dix-huit mètres —, une quin­zaine d’autres à mi-corps, et les cha­pi­teaux ioniques de Sardes comptent par­mi les plus raf­fi­nés jamais taillés, avec leurs volutes ten­dues comme des res­sorts et leurs oves d’une pré­ci­sion d’or­fèvre — on n’at­ten­dait pas moins d’une ville d’or­fèvres. Mais ce qui fait la gran­deur du lieu n’est pas archéo­lo­gique : c’est le dia­logue entre la colonne et la mon­tagne. Les fûts se détachent sur les ravins rouges de l’a­cro­pole, la géo­mé­trie contre le chaos, l’ordre ionique contre l’é­ro­sion, et selon l’heure — venez abso­lu­ment en fin d’a­près-midi, quand la lumière rase embrase le conglo­mé­rat et dore le marbre — l’en­semble com­pose l’un des pay­sages les plus émou­vants d’A­na­to­lie. Je le dis en pesant mes mots, moi qui ai un faible avoué pour les temples à flanc de mon­tagne : celui-ci sou­tient la com­pa­rai­son avec tout ce que je connais.

Dans l’angle sud-est du temple se blot­tit une minus­cule église byzan­tine du IVe siècle, la cha­pelle « M » des archéo­logues — quatre murs de moel­lons contre les blocs cyclo­péens du sanc­tuaire païen. C’est le plus modeste des palimp­sestes sacrés, et l’un des plus élo­quents : l’é­glise ne détruit pas le temple, elle s’y adosse, comme une cha­pelle de poche dans le man­teau d’un géant. Sardes chré­tienne fut pour­tant tout sauf mar­gi­nale : c’est l’une des Sept Églises aux­quelles s’a­dresse l’A­po­ca­lypse de Jean, et elle y reçoit la plus cin­glante des admo­nes­ta­tions — « Je connais tes œuvres : tu passes pour vivant, mais tu es mort. » Ver­set ter­rible, qu’on médite dif­fé­rem­ment quand on l’a lu avant de mar­cher dans les ruines : la ville qui pas­sait pour vivante est morte en effet, et il n’est pas res­té pierre sur pierre de sa splen­deur, sauf pré­ci­sé­ment ce que le hasard, l’al­lu­vion et l’ar­chéo­lo­gie ont bien vou­lu. L’é­vêque Méli­ton de Sardes, au IIe siècle, fut l’un des grands auteurs chré­tiens de son temps ; son homé­lie sur la Pâque, retrou­vée au XXe siècle sur papy­rus, est un chef-d’œuvre de prose ryth­mée — écrit, qui sait, à quelques mètres de la syna­gogue dont il fut le contem­po­rain et, hélas, l’un des pre­miers polé­mistes adverses.

Le Pac­tole, l’élec­trum et l’in­ven­tion qui a chan­gé le monde

Il faut main­te­nant saluer le héros dis­cret de toute cette his­toire : le Pac­tole. Ce n’est aujourd’­hui qu’un ruis­seau, le Sart Çayı, qui des­cend du Tmo­los, longe le temple d’Ar­té­mis et tra­verse le vil­lage entre deux haies de ronces. Les voya­geurs qui l’en­jambent sans le savoir enjambent pour­tant le cours d’eau le plus méta­pho­ri­sé de la langue fran­çaise — tou­cher le pac­tole, gagner le pac­tole — et l’une des matrices de l’é­co­no­mie mon­diale. Le mythe expli­quait sa richesse par Midas : le roi phry­gien à la touche d’or, sup­pliant Dio­ny­sos de le déli­vrer de son don funeste, fut envoyé se laver dans les sources du Pac­tole, aux­quelles il trans­mit le far­deau. Les paillettes qu’on y ramas­sait étaient donc, lit­té­ra­le­ment, la mala­die d’un roi diluée dans une rivière. Les mythes grecs ont par­fois des intui­tions d’é­co­no­miste : l’or comme patho­lo­gie conta­gieuse, il fal­lait y penser.

La réa­li­té, plus pro­saïque, est aus­si plus inté­res­sante. Le Pac­tole char­riait de l’élec­trum, alliage natu­rel d’or et d’argent arra­ché aux filons du Tmo­los, en pro­por­tions variables — et cette varia­bi­li­té était pré­ci­sé­ment le pro­blème : com­ment fixer la valeur d’un métal dont la teneur change d’une pépite à l’autre ? Les fouilles du sec­teur dit PN, Pac­to­lus North, en bor­dure du ruis­seau, ont livré la réponse et l’un des ensembles archéo­lo­giques les plus impor­tants du site : les ins­tal­la­tions d’une raf­fi­ne­rie d’or du VIe siècle avant notre ère. Des foyers, des creu­sets, des cou­pelles, des frag­ments de brique impré­gnés de métal : on a pu y recons­ti­tuer le pro­cé­dé de cémen­ta­tion — l’élec­trum broyé était chauf­fé lon­gue­ment avec du sel dans des pots scel­lés, le chlore atta­quant l’argent et lais­sant l’or pur — et celui de la cou­pel­la­tion pour récu­pé­rer l’argent. De la métal­lur­gie fine, menée à l’é­chelle indus­trielle, sous contrôle royal. Au milieu des ate­liers, les archéo­logues ont déga­gé un petit autel de Cybèle, flan­qué de lions : la déesse-mère veillait sur la trans­mu­ta­tion, et l’on fon­dait l’or sous pro­tec­tion divine. Alchi­mie d’É­tat, littéralement.

Une fois l’or sépa­ré de l’argent, tout deve­nait pos­sible, et notam­ment l’in­ven­tion. Les pre­mières mon­naies du monde — de petits lin­gots d’élec­trum d’a­bord, pesés au stan­dard, frap­pés d’un poin­çon —, appa­raissent en Lydie et dans les cités grecques voi­sines à la fin du VIIe siècle ; les plus célèbres portent une tête de lion rugis­sant, emblème royal lydien, et cer­taines une ins­crip­tion qui est peut-être un nom de roi ou de mon­nayeur. Puis Cré­sus fran­chit le pas déci­sif : aban­don­nant l’élec­trum ambi­gu, il frap­pa les pre­mières mon­naies d’or pur et d’argent pur de l’his­toire, les cré­séides, au type du lion et du tau­reau affron­tés — le bimé­tal­lisme nais­sait, avec un rap­port de valeur fixe entre les deux métaux, et avec lui la mon­naie au sens plein : une valeur garan­tie par une auto­ri­té, accep­tée par tous, sto­ckable, comp­table, abs­traite. Les Perses n’eurent qu’à copier — leurs dariques sont des cré­séides ajustées.

Il faut s’ar­rê­ter une seconde sur l’é­nor­mi­té de la chose. Avant : le troc, les lin­gots à peser à chaque tran­sac­tion, la valeur à négo­cier à chaque échange. Après : la pièce, c’est-à-dire la confiance frap­pée dans le métal. L’in­ven­tion paraît modeste — un coin de bronze, un flan chauf­fé, un coup de mar­teau — et elle a trans­for­mé le monde plus pro­fon­dé­ment que la plu­part des batailles et des pro­phètes : le sala­riat, le mer­ce­na­riat, le com­merce au long cours, la banque, la fis­ca­li­té moderne, tout sort de là. Aris­tote déjà médi­tait sur cette étran­ge­té lydienne d’une richesse pure­ment conven­tion­nelle, et inven­tait au pas­sage l’a­nec­dote de Midas mou­rant de faim sur son or. Quand on s’as­sied au bord du Sart Çayı, entre deux touffes de lau­rier-rose, on peut se dire sans emphase exces­sive qu’on est assis à la source — au sens strict — de l’é­co­no­mie mon­diale. Le ruis­seau, lui, n’en tire aucune gloire ; les anciens notaient déjà qu’il ne rou­lait plus d’or, épui­sé dès l’é­poque romaine. Il a don­né, il est pas­sé à autre chose. Il y a une leçon là-dedans.

Digres­sion pour mélo­manes : le mode lydien

Puisque ce blog ne recule jamais devant une digres­sion eth­no­mu­si­co­lo­gique, en voi­ci une que je ne pou­vais pas évi­ter. La Lydie a lais­sé son nom à un mode musi­cal, et ce mode est vivant. Les Grecs clas­saient leurs har­mo­nies par peuples — dorien, phry­gien, lydien, éolien — et prê­taient à cha­cune un carac­tère : au lydien, la dou­ceur, la plainte, la volup­té, tout ce qu’on atten­dait d’un royaume par­fu­mé au bak­ka­ris. Pla­ton, dans la Répu­blique, ban­nit de sa cité idéale les modes lydiens, trop mous, propres aux ban­quets et aux lamen­ta­tions — condam­na­tion qui vaut cer­ti­fi­cat d’o­ri­gine : la musique lydienne devait être déli­cieuse. Aris­tote, plus indul­gent, le trou­vait conve­nable pour l’é­du­ca­tion des enfants. Les auteurs anciens attri­buaient d’ailleurs aux Lydiens quan­ti­té d’in­ven­tions musi­cales, dont cer­taines cordes ajou­tées à la lyre et des ins­tru­ments comme la harpe-pek­tis ; les flû­tistes et les joueuses de harpe lydiennes étaient les vedettes des ban­quets grecs, et les frag­ments du poète Alc­man vantent déjà la mitre lydienne des choreutes.

Par un cha­pe­let de mal­en­ten­dus médié­vaux — les théo­ri­ciens caro­lin­giens pla­quant les vieux noms grecs sur des échelles qui n’a­vaient plus grand-chose à voir —, le nom a sur­vé­cu jus­qu’à nous : notre mode lydien moderne, celui des conser­va­toires et du jazz, est la gamme majeure à quarte aug­men­tée, ce fa-sol-la-si natu­rel qui donne aux mélo­dies un air de lévi­ta­tion, d’a­pe­san­teur inter­ro­ga­tive. C’est le mode du thème des Simp­son, de « Maria » dans West Side Sto­ry, de tant de musiques de film qui veulent dire l’é­mer­veille­ment. Qu’il n’ait plus aucun rap­port démon­trable avec ce qui se jouait sur les ter­rasses de Sardes n’en­lève rien au plai­sir du mot : chaque fois qu’un saxo­pho­niste « joue lydien », il cite sans le savoir un royaume d’A­na­to­lie dis­pa­ru depuis vingt-cinq siècles. Les empires meurent ; les adjec­tifs se débrouillent.

Bin Tepe : les mille col­lines des rois

Et puis il y a Bin Tepe, que j’ai gar­dé pour la fin de la visite parce que c’est, à mes yeux, le plus grand site lydien et le plus injus­te­ment mécon­nu. Au nord de Sardes, pas­sé l’Her­mus, entre le fleuve et le lac de Mar­ma­ra, s’é­tend sur des kilo­mètres un pla­teau de steppe et de blé où se dressent, régu­lières, énig­ma­tiques, plus d’une cen­taine de col­lines arti­fi­cielles. Bin Tepe : « les mille col­lines », dit le turc avec l’hy­per­bole des topo­nymes. C’est la nécro­pole royale et aris­to­cra­tique de la Lydie, l’un des plus vastes champs de tumu­li du monde — com­pa­rable aux grands ensembles de Gor­dion ou d’É­tru­rie —, et l’on y cir­cule aujourd’­hui par des pistes agri­coles, entre trac­teurs et trou­peaux de mou­tons, dans une soli­tude à peu près par­faite. En plu­sieurs heures de déam­bu­la­tion, on peut n’y croi­ser per­sonne, sinon un ber­ger et son chien — lequel chien mérite d’ailleurs qu’on garde un bâton à por­tée de main, conseil d’ami.

Le géant de l’en­semble est le tumu­lus d’A­lyatte, le père de Cré­sus, et il faut ici citer Héro­dote, qui l’a­vait visi­té un siècle après sa construc­tion et l’en­re­gistre comme une mer­veille : la plus grande œuvre humaine, écrit-il, après celles des Égyp­tiens et des Baby­lo­niens. Les chiffres lui donnent rai­son : envi­ron trois cent cin­quante-cinq mètres de dia­mètre, une soixan­taine de mètres de hau­teur d’o­ri­gine — une véri­table col­line, dont le volume se com­pare à celui des grandes pyra­mides, éle­vée panier de terre après panier de terre. Héro­dote ajoute un détail qui a fait cou­ler beau­coup d’encre : des bornes au som­met enre­gis­traient la contri­bu­tion de chaque corps de métier, et la plus grosse part reve­nait aux cour­ti­sanes de Sardes — trait qu’on peut lire comme une moque­rie grecque sur les mœurs lydiennes, ou comme le sou­ve­nir défor­mé d’ins­ti­tu­tions de la déesse ana­to­lienne que les Grecs com­pre­naient mal. Le tertre fut foré au XIXe siècle par le consul de Prusse à Smyrne, Spie­gel­thal, qui attei­gnit la chambre funé­raire : un caveau de marbre aux blocs assem­blés avec une pré­ci­sion stu­pé­fiante, aux parois polies comme un miroir — et vide, natu­rel­le­ment, pillé dès l’An­ti­qui­té. La chambre existe tou­jours au cœur de la col­line, au bout des gale­ries ; on n’y pénètre plus, mais le simple fait de gra­vir le tumu­lus, un quart d’heure de mon­tée dans les herbes sèches, pro­cure une émo­tion sin­gu­lière : on marche sur le toit d’un roi, et du som­met on découvre tous les autres.

Car c’est l’en­semble qui bou­le­verse, plus qu’au­cun tertre iso­lé. Vers l’ouest, le deuxième colosse du champ, Karnıyarık Tepe — « la col­line au ventre fen­du », ain­si nom­mée pour la dépres­sion de son som­met, cica­trice de pillages anciens —, attri­bué par hypo­thèse à Gygès lui-même : les fouilles amé­ri­caines des années 1960 y ont per­cé des gale­ries consi­dé­rables, décou­vert un mur de sou­tè­ne­ment inté­rieur monu­men­tal et d’é­tranges signes gra­vés, sans jamais trou­ver la chambre, qui garde son secret quelque part dans la masse. Par­tout ailleurs, des tumu­li moyens et petits, semés jus­qu’à l’ho­ri­zon, cha­cun signa­lant un dynaste, un noble, une famille — la cou­tume s’est pour­sui­vie sous la domi­na­tion perse, et le champ a gros­si pen­dant des siècles. Mar­cher dans Bin Tepe au cou­chant, quand les tertres allongent leurs ombres sur la steppe rousse et que le lac Gygée s’ar­gente au nord, est une expé­rience que je range par­mi les grandes émo­tions ana­to­liennes, à hau­teur des val­lées de Cap­pa­doce — mais sans un car, sans une bou­tique, sans un billet d’en­trée. Ces col­lines sont des signa­tures : chaque roi a vou­lu son tertre visible de l’a­cro­pole, et réci­pro­que­ment. L’or­gueil s’est fait pay­sage, et le pay­sage a tenu parole plus long­temps que l’empire.

Une ombre au tableau, qu’il faut dire : les pillards n’ont jamais désar­mé. Beau­coup de tumu­li portent les plaies de fouilles clan­des­tines, cer­taines récentes, au bull­do­zer par­fois ; et le lac de Mar­ma­ra lui-même, le vieux lac Gygée d’Ho­mère, ago­nise — pom­pages agri­coles et séche­resses l’ont réduit ces der­nières années à des vasières où les pêcheurs ont tiré leurs barques au sec, peut-être défi­ni­ti­ve­ment. Le pay­sage qui por­tait les tom­beaux se meurt plus vite qu’eux. On aime­rait que le clas­se­ment du site, enga­gé auprès de l’U­NES­CO où Sardes et Bin Tepe figurent sur la liste indi­ca­tive, accé­lère les protections.

Le tré­sor de Karun : un polar archéologique

L’his­toire lydienne a connu au XXe siècle un der­nier cha­pitre, si roma­nesque qu’on hési­te­rait à l’é­crire dans une fic­tion. Dans les années 1960, des pay­sans pilleurs éven­trèrent plu­sieurs tumu­li de la région d’Uşak, aux confins orien­taux de la vieille Lydie — des tombes aris­to­cra­tiques de l’é­poque perse, intactes celles-là. Il en sor­tit un mobi­lier funé­raire éblouis­sant : bijoux d’or, appliques, vais­selle d’argent, brûle-par­fums, frag­ments de pein­tures murales arra­chés aux parois mêmes des chambres. Le tout fila par les canaux habi­tuels du tra­fic d’an­ti­qui­tés et refit sur­face, entre 1966 et 1970, dans les acqui­si­tions du Metro­po­li­tan Museum de New York, qui l’ex­po­sa d’a­bord dis­crè­te­ment sous une éti­quette vague — « tré­sor grec orien­tal » — puis le ran­gea en réserve quand les ques­tions devinrent insistantes.

Sui­vit l’un des plus longs bras de fer de l’his­toire des res­ti­tu­tions : presse turque mobi­li­sée, enquê­teurs remon­tant la filière vil­lage par vil­lage, pilleurs repen­tis décri­vant les objets, et en 1987 un pro­cès inten­té par la Répu­blique de Tur­quie au plus grand musée d’A­mé­rique. En 1993, à la veille de débats qui s’an­non­çaient dévas­ta­teurs pour lui, le Met ren­dit les armes et les trois cent soixante-trois objets. Le « tré­sor de Karun », comme l’a­vait bap­ti­sé la presse — Karun est le nom que le Coran donne au richis­sime orgueilleux englou­ti avec ses tré­sors, figure qui a fusion­né en turc avec le sou­ve­nir de Cré­sus : « riche comme Karun », dit-on à Istan­bul comme on dit à Paris « riche comme Cré­sus » —, ren­tra au pays et fut ins­tal­lé au musée d’Uşak.

On pour­rait s’ar­rê­ter là ; l’his­toire, non. En 2006, un contrôle révé­la que la pièce maî­tresse du tré­sor, une broche d’or en forme d’hip­po­campe ailé, mer­veille d’or­fè­vre­rie au sou­rire énig­ma­tique, avait été volée au musée même et rem­pla­cée par une copie — le direc­teur de l’é­ta­blis­se­ment fut confon­du et condam­né, ayant, disait la rumeur locale, cédé comme tant d’autres à la « malé­dic­tion de Karun » qui aurait frap­pé de ruine, de folie ou de mort vio­lente la plu­part des pilleurs d’o­ri­gine. L’hip­po­campe authen­tique fut fina­le­ment retrou­vé en Alle­magne et ren­du en 2012 ; il trône aujourd’­hui, sous une vitrine qu’on ima­gine mieux sur­veillée, dans le nou­veau musée d’Uşak, à deux heures de route de Sardes — étape que je recom­mande chau­de­ment pour clore le voyage. L’or de Lydie aura déci­dé­ment pas­sé vingt-six siècles à démon­trer la même chose : qu’il ne se laisse pos­sé­der par per­sonne très longtemps.

Notes pra­tiques pour le voyageur

Quelques indi­ca­tions pour finir, à véri­fier avant départ comme tou­jours. Le site de Sardes se trouve au vil­lage de Sart, sur l’axe Izmir–Salihli–Uşak ; les bus et mini­bus reliant Izmir à Salih­li s’y arrêtent volon­tiers, et le train Izmir–Uşak des­sert Salih­li, d’où un taxi ou un dol­muş achève le tra­jet. Comp­ter une jour­née pleine et bien orga­ni­sée pour les trois pôles — gym­nase-syna­gogue au bord de la route, temple d’Ar­té­mis à vingt minutes à pied par le vil­lage, acro­pole pour les jar­rets solides — en gar­dant les heures dorées pour le temple. Bin Tepe exige un véhi­cule et le goût des pistes : depuis Salih­li, prendre vers le nord la direc­tion du lac de Mar­ma­ra ; le tumu­lus d’A­lyatte se repère de loin sur la gauche. Le musée archéo­lo­gique de Mani­sa com­plète uti­le­ment la visite pour les trou­vailles régio­nales, et celui d’Uşak pour le tré­sor de Karun. La meilleure sai­son est le prin­temps, avril et mai, quand la plaine est verte, le Tmo­los encore ennei­gé et la lumière indul­gente ; l’au­tomne est hono­rable ; l’é­té écrase. Empor­tez de l’eau, un cha­peau, un bâton pour les chiens de ber­ger — et Héro­dote, livre pre­mier, dans la tra­duc­tion de votre choix : il n’existe pas de meilleur guide, il tient dans une poche, et il n’a pas pris une ride en deux mille cinq cents ans.

Coda au bord du ruisseau

Le der­nier soir, on revien­dra s’as­seoir au bord du Pac­tole, au pied de l’a­cro­pole rouge, à l’heure où les colonnes du temple retiennent la der­nière lumière. Le ruis­seau ne roule plus d’or depuis l’An­ti­qui­té — il a finan­cé une dynas­tie, inven­té la mon­naie, satu­ré les oracles d’of­frandes, puis il s’est tu. Res­tent une eau maigre entre les lau­riers-roses, des colonnes inache­vées, une syna­gogue pavée de noms, une muraille de brique qui garde ses morts, une langue qu’on lit sans la com­prendre tout à fait, et cent col­lines pleines de rois de l’autre côté du fleuve. C’est beau­coup. C’est même, à bien y réflé­chir, exac­te­ment ce que Solon essayait d’ex­pli­quer à Cré­sus : la richesse des lieux, comme celle des hommes, ne se mesure qu’à la fin — et à ce qu’ils conti­nuent de racon­ter quand ils n’ont plus rien.

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Car­thage

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Salamm­bô, un après-midi de vent

On arrive au tophet par un quar­tier qui ne pré­vient de rien. Salamm­bô est une ban­lieue de Tunis comme il y en a par­tout sur cette côte : des vil­las basses aux volets déco­lo­rés, des bou­gain­vil­lées qui débordent des murets, la ligne du TGM qui file vers La Mar­sa avec un bruit de fer­raille patiente, et l’o­deur du sel qui monte dès qu’on tourne le dos à la rue. Rien n’an­nonce que l’on marche vers l’un des lieux les plus dis­pu­tés de l’ar­chéo­lo­gie médi­ter­ra­néenne. Un pan­neau, une grille, un gar­dien qui som­nole sous un euca­lyp­tus et vous laisse entrer d’un geste de la main, comme on auto­rise un voi­sin à tra­ver­ser une cour.

Le nom du quar­tier vient d’un roman. En 1862, Flau­bert publiait Salamm­bô, cette machine somp­tueuse et cruelle où il avait entas­sé, à force de lec­tures et d’i­ma­gi­na­tion, tout ce que le XIXe siècle croyait savoir de Car­thage : la fille d’Ha­mil­car, le man­teau sacré de Tanit, les mer­ce­naires révol­tés, et sur­tout ce cha­pitre où les Car­tha­gi­nois, la ville assié­gée, jettent leurs enfants dans les bras rou­gis d’une sta­tue de Moloch pen­dant que les tam­bours couvrent les cris. On a don­né à la ban­lieue le nom de l’hé­roïne de fic­tion, et il se trouve — coïn­ci­dence qui ferait sou­rire n’im­porte quel ama­teur d’i­ro­nie — que la fic­tion avait plan­té son décor à quelques cen­taines de mètres de l’en­droit où l’on a réel­le­ment retrou­vé, soixante ans plus tard, des mil­liers d’urnes conte­nant des osse­ments d’en­fants brû­lés. La lit­té­ra­ture avait mis le doigt sur la plaie avant que la pioche ne la mette au jour. C’est le genre de super­po­si­tion qui donne le ver­tige et qu’il vaut mieux gar­der à l’œil, car elle piège : on des­cend dans le tophet la tête déjà pleine de Flau­bert, et Flau­bert lisait Dio­dore de Sicile, et Dio­dore écri­vait pour un public grec deux siècles et demi après les faits. On croit voir des pierres ; on regarde en réa­li­té à tra­vers une pile de récits empi­lés les uns sur les autres.

L’en­clos, lui, est en contre­bas. On y des­cend par quelques marches, et c’est déjà une pre­mière sur­prise : le lieu du sacré, ici, n’est pas dres­sé vers le ciel comme un temple, il s’en­fonce. On passe sous le niveau de la rue et l’on se retrouve dans une cuvette héris­sée de stèles, cer­taines plan­tées, d’autres cou­chées, quelques-unes redres­sées par les archéo­logues, entre des cyprès et des touffes d’herbe sèche. La mer est tout près, on l’en­tend sans la voir. Le vent fait un bruit conti­nu dans les aiguilles des cyprès. Il y a des chats. Il y a, l’a­près-midi, une lumière blanche et dure qui rebon­dit sur le cal­caire et vous force à plis­ser les yeux.

La pre­mière impres­sion, il faut la dire, est celle d’une étrange bana­li­té. On avait redou­té un lieu de ter­reur, on trouve un jar­din de pierres tièdes. Les stèles ne dépassent guère la taille d’un homme, sou­vent bien moins ; cer­taines tiennent dans deux mains. Elles portent des sym­boles gra­vés au trait mal­adroit — un crois­sant sur­mon­té d’un disque, un cadu­cée, une main levée, et sur­tout ce signe étrange qu’on a pris l’ha­bi­tude d’ap­pe­ler le « signe de Tanit » : un tri­angle ou un tra­pèze, une barre hori­zon­tale posée des­sus comme des bras écar­tés, et par-des­sus un cercle, une sorte de bon­homme géo­mé­trique réduit à trois traits. On peut y voir une déesse sché­ma­ti­sée, une figure d’o­rant, un autel sur­mon­té d’un disque solaire ; les spé­cia­listes n’ont jamais tran­ché. Ce qui frappe, c’est la répé­ti­tion. Des cen­taines de fois le même signe, la même for­mule, la même main gauche qui a tenu le ciseau et gra­vé, pour un enfant, quelques lettres puniques dans une pierre bon marché.

C’est ce contraste que l’on rap­porte de Salamm­bô, avant même de savoir quoi en pen­ser : la dou­ceur du lieu et l’é­nor­mi­té de ce qu’il pour­rait signi­fier. On vou­drait que l’hor­reur ait une odeur, un froid, une aura. Elle n’en a pas. Elle a la forme d’un pré caillou­teux au bord de la mer, où des chats se chauffent au soleil sur des tombes d’enfants.

Ce que contient réel­le­ment l’enclos

Avant de lais­ser par­ler les Romains et de les lais­ser se dis­pu­ter avec les archéo­logues, il faut décrire hon­nê­te­ment le conte­nu du lieu, car tout le débat tourne autour de ces objets-là.

Le tophet de Car­thage n’est pas une décou­verte ponc­tuelle mais un gise­ment immense, exploi­té par couches suc­ces­sives pen­dant près de six siècles, du VIIIe siècle avant notre ère jus­qu’à la des­truc­tion de la ville par Rome en 146. On a esti­mé qu’il pou­vait conte­nir, dans son inté­gra­li­té, des dizaines de mil­liers d’urnes. Les fouilles menées depuis les années 1920 en ont exhu­mé une part seule­ment : on parle cou­ram­ment de plus de vingt mille urnes docu­men­tées et de plu­sieurs mil­liers de stèles. Ce ne sont pas des chiffres qu’on sai­sit vrai­ment. Vingt mille urnes, c’est une popu­la­tion entière, une petite ville de morts minuscules.

Chaque urne — un vase de terre cuite, par­fois gros­sier, par­fois soi­gné — contient des osse­ments cal­ci­nés. Le plus sou­vent ce sont des restes d’en­fants très jeunes : nou­veau-nés, nour­ris­sons de quelques semaines, par­fois des fœtus. Par­fois ce sont des restes d’a­ni­maux : agneaux, che­vreaux, plus rare­ment des oiseaux. Par­fois enfant et ani­mal sont mêlés dans la même urne. Ces vases étaient enfouis dans le sol de l’en­clos, et beau­coup — pas tous — étaient signa­lés en sur­face par une stèle.

Les stèles, jus­te­ment, ont évo­lué avec les siècles, et cette évo­lu­tion sert de calen­drier. Law­rence Sta­ger, qui a diri­gé les fouilles amé­ri­caines dans les années 1970, a dis­tin­gué trois grandes phases stra­ti­gra­phiques qu’il a nom­mées Tanit I, II et III. Dans les couches les plus anciennes, les monu­ments sont sobres : de simples pierres dres­sées, des cippes, par­fois de petites cha­pelles minia­tures abri­tant un bétyle, cette pierre brute qui figure la divi­ni­té sans la repré­sen­ter. Puis, avec le temps, appa­raissent les stèles gra­vées, les sym­boles, et enfin les ins­crip­tions dédi­ca­toires, de plus en plus nom­breuses et bavardes à mesure qu’on approche de l’é­poque romaine.

Les ins­crip­tions, quand il y en a, disent presque tou­jours la même chose, dans une for­mule si sté­réo­ty­pée qu’on finit par la connaître par cœur. Tra­duite du punique, elle donne à peu près : « À la Dame Tanit Face de Baal, et au Sei­gneur Baal Ham­mon, ce qu’a voué Untel, fils d’Un­tel, parce qu’il a enten­du sa voix, qu’il le bénisse. » Deux divi­ni­tés, donc, qui dominent l’en­clos. Baal Ham­mon, le vieux dieu, le maître, que les Romains iden­ti­fie­ront plus tard à leur Saturne. Et Tanit, « Face de Baal », parèdre deve­nue au fil des siècles la grande figure fémi­nine de Car­thage, celle dont le signe se répète par­tout. La for­mule dit un vœu, une tran­sac­tion : quel­qu’un a pro­mis quelque chose à un dieu, le dieu a « enten­du sa voix », et l’on demande en retour la béné­dic­tion. Rete­nez ce voca­bu­laire du vœu et de l’é­change ; il sera au cœur de la dispute.

Un der­nier mot sur le mot lui-même. « Tophet » n’est pas car­tha­gi­nois. Les Puniques n’ont jamais appe­lé ce lieu ain­si ; ils disaient sans doute sim­ple­ment le sanc­tuaire, ou l’en­clos consa­cré. Le terme est emprun­té à la Bible hébraïque, où le Topheth désigne un lieu de la val­lée de Hin­nom, aux portes de Jéru­sa­lem, que les pro­phètes mau­dissent parce qu’on y aurait fait pas­ser des enfants par le feu en l’hon­neur de Moloch. Ce sont les archéo­logues du début du XXe siècle qui, frap­pés par la res­sem­blance, ont pla­qué le nom biblique sur le site car­tha­gi­nois. Le geste est lourd de consé­quences : il a pré­ju­gé de la nature du lieu avant même qu’on ait exa­mi­né les os. Appe­ler cet endroit un « tophet », c’é­tait déjà, d’une cer­taine façon, l’accuser.

Les auteurs anciens et la sta­tue de bronze

Pas­sons aux textes, puisque c’est contre eux que l’ar­chéo­lo­gie va bien­tôt plaider.

Le récit le plus célèbre, le plus cité, le plus repris de Flau­bert à nos manuels, vient de Dio­dore de Sicile, his­to­rien grec du Ier siècle avant notre ère. Racon­tant le siège de Car­thage par Aga­thocle de Syra­cuse, vers 310, il décrit la panique des Car­tha­gi­nois voyant l’ar­mée enne­mie cam­per sous leurs murs. Per­sua­dés d’a­voir offen­sé leurs dieux — notam­ment en ayant pris l’ha­bi­tude de sacri­fier, à la place de leurs propres enfants, des enfants ache­tés ou de basse extrac­tion —, les notables décident de répa­rer le man­que­ment en offrant, d’un coup, deux cents fils des meilleures familles ; et l’é­mu­la­tion aidant, on en aurait immo­lé trois cents de plus. Dio­dore décrit alors le dis­po­si­tif : une sta­tue de bronze du dieu, les bras ten­dus, mains ouvertes et incli­nées vers le sol, sous les­quelles s’ou­vrait une fosse enflam­mée ; on posait l’en­fant sur les mains incli­nées, il glis­sait, et tom­bait dans le feu. Il ajoute que les proches avaient inter­dic­tion de pleurer.

L’i­mage est inou­bliable, et c’est bien là le pro­blème : elle est faite pour l’être. Dio­dore ne l’a pas inven­tée, il la tient d’au­teurs plus anciens, notam­ment de Cli­tarque, dont un com­men­ta­teur de Pla­ton a conser­vé une para­phrase encore plus hor­rible : l’en­fant, sai­si par la flamme, semble rire, ses membres se contractent, la bouche se tord en une gri­mace — et c’est là, dit ce texte, l’o­ri­gine du « rire sar­do­nique », ce ric­tus des mou­rants. On voit le tra­vail de la légende à l’œuvre : une pra­tique reli­gieuse réelle ou sup­po­sée se cris­tal­lise autour d’une éty­mo­lo­gie pit­to­resque et d’un détail atroce qui se trans­met, se polit, s’am­pli­fie de main en main.

Plu­tarque, au tour­nant du Ier et du IIe siècle de notre ère, ajoute sa touche dans un trai­té sur la super­sti­tion : il décrit les mères pré­sentes au sacri­fice, immo­biles, se rete­nant de gémir, car une larme aurait annu­lé l’of­frande et il fal­lait payer l’a­mende ; et tout autour, les flûtes et les tam­bours dont le vacarme cou­vrait les cris pour qu’ils ne par­viennent pas aux oreilles de la foule. Le détail des ins­tru­ments qui couvrent les cris est de ceux qui font froid dans le dos parce qu’ils sonnent vrai — mais c’est aus­si exac­te­ment le genre de détail qu’un rhé­teur ajoute pour rendre une scène insoutenable.

Et puis il y a Ter­tul­lien, qui n’est pas grec mais car­tha­gi­nois, chré­tien, écri­vant vers 200 de notre ère dans sa ville même. Dans son Apo­lo­gé­tique, plai­doyer enflam­mé en faveur des chré­tiens per­sé­cu­tés, il retourne l’ac­cu­sa­tion de bar­ba­rie contre les païens d’A­frique : c’est vous, dit-il en sub­stance à ses juges, qui avez sacri­fié publi­que­ment des enfants à Saturne jus­qu’au pro­con­su­lat de Tibère, lequel fit cru­ci­fier les prêtres sur les arbres de leur propre sanc­tuaire ; et vous conti­nuez de le faire en secret. Le témoi­gnage a un poids par­ti­cu­lier parce qu’il vient de l’in­té­rieur, d’un homme du lieu, pas d’un enne­mi loin­tain. Mais il faut le lire pour ce qu’il est : une pièce de polé­mique, écrite par un conver­ti qui a tout inté­rêt à noir­cir le paga­nisme dont il vient de sortir.

Voi­là le dos­sier lit­té­raire. Il est spec­ta­cu­laire et il est una­nime : Grecs et Romains, sur cinq ou six siècles, s’ac­cordent à dire que les Car­tha­gi­nois brû­laient leurs enfants pour leurs dieux. Mais il par­tage un défaut congé­ni­tal dont il faut prendre la mesure. Ce sont, à une excep­tion près, des voix d’en­ne­mis ou d’ad­ver­saires. Rome a rasé Car­thage, l’a mau­dite, a répan­du du sel sur ses ruines dans la légende sinon dans les faits, et avait tout inté­rêt à peindre sa rivale comme un peuple de tueurs d’en­fants — Car­tha­go delen­da est se nour­rit aus­si d’hor­reur morale. Les Grecs de Sicile étaient en guerre chro­nique contre les Puniques. Et Flau­bert, vingt siècles plus tard, a héri­té de tout cela sans dis­tance cri­tique, ajou­tant à Moloch le pres­tige du roman moderne. Quand on des­cend à Salamm­bô la tête pleine de ces récits, on des­cend avec une accu­sa­tion déjà ins­truite. La ques­tion que l’ar­chéo­lo­gie va poser, à par­tir du XXe siècle, est simple et redou­table : et si tout cela n’é­tait qu’une calom­nie de vainqueurs ?

Le grand doute : et si ce n’é­tait qu’un cimetière ?

Dans la seconde moi­tié du XXe siècle, une géné­ra­tion de cher­cheurs a entre­pris de démon­ter métho­di­que­ment l’ac­cu­sa­tion. Le mou­ve­ment est venu sur­tout d’I­ta­lie et de Tuni­sie — les deux pays où se trouvent la plu­part de ces sanc­tuaires —, por­té notam­ment par Saba­ti­no Mos­ca­ti et son élève Ser­gio Ribi­chi­ni, figures de l’é­cole ita­lienne de phénicien-punique.

Leur thèse tenait en une phrase : le tophet n’é­tait pas un lieu de sacri­fice mais un cime­tière par­ti­cu­lier, réser­vé aux enfants morts trop tôt. Dans l’An­ti­qui­té, la mor­ta­li­té infan­tile était effroyable : un quart, par­fois un tiers des nou­veau-nés ne pas­saient pas la pre­mière année. Ces enfants morts avant d’a­voir vécu, morts sans avoir reçu leur place dans la com­mu­nau­té, ne pou­vaient être enter­rés dans les nécro­poles ordi­naires réser­vées aux adultes et aux plus grands. On leur aurait donc consa­cré un espace à part, sous la pro­tec­tion de Baal Ham­mon et de Tanit, où on les inci­né­rait et les confiait aux dieux. Les stèles ne seraient pas des reçus de sacri­fice mais des ex-voto de deuil, des prières adres­sées au ciel par des parents éplo­rés. Les ani­maux retrou­vés dans les urnes ne seraient pas des vic­times de sub­sti­tu­tion mais des offrandes funé­raires accom­pa­gnant l’en­fant. Bref : pas de bûcher sinistre, pas de sta­tue de bronze, pas de mères aux larmes répri­mées — seule­ment le cha­grin uni­ver­sel de parents qui enterrent leurs bébés, et que des enne­mis mal inten­tion­nés ont trans­for­mé en monstres.

Cette relec­ture avait pour elle plu­sieurs forces. D’a­bord elle ren­dait jus­tice à un peuple qu’on n’en­ten­dait jamais par­ler en son nom, condam­né à n’exis­ter que dans le miroir défor­mant de ses adver­saires. Ensuite elle col­lait à l’air du temps : dans les décen­nies de la déco­lo­ni­sa­tion, l’i­dée que l’i­mage du « Car­tha­gi­nois sacri­fi­ca­teur » était une construc­tion colo­niale et orien­ta­liste avait une évi­dente réso­nance poli­tique. Réha­bi­li­ter Car­thage, c’é­tait refu­ser la cari­ca­ture du bar­bare orien­tal fabri­quée par l’Oc­ci­dent conqué­rant. Le débat scien­ti­fique s’est char­gé, comme sou­vent, d’en­jeux qui le dépassaient.

Il s’ap­puyait aus­si sur une révo­lu­tion phi­lo­lo­gique plus ancienne et plus dis­crète, mais déci­sive. En 1935, l’o­rien­ta­liste Otto Eiss­feldt avait sou­te­nu que le fameux « Moloch » de la Bible n’é­tait peut-être pas du tout le nom d’un dieu. En punique, on trouve le terme mlk — molk — asso­cié à ces offrandes. Eiss­feldt pro­po­sa d’y voir non pas une divi­ni­té dévo­reuse d’en­fants, mais un terme tech­nique dési­gnant un type de sacri­fice, une caté­go­rie d’of­frande. Autre­ment dit, quand les textes hébraïques dénoncent ceux qui « font pas­ser leurs enfants pour Moloch », il fau­drait peut-être lire : « en offrande de type molk ». Le dépla­ce­ment est ver­ti­gi­neux : il fait dis­pa­raître le dieu-idole au visage de tau­reau que l’i­ma­gi­naire occi­den­tal avait dres­sé, et le rem­place par un voca­bu­laire rituel, sec, admi­nis­tra­tif. Moloch cesse d’être un ogre pour deve­nir une rubrique comp­table. Cette hypo­thèse, lar­ge­ment admise aujourd’­hui pour l’é­ty­mo­lo­gie, a nour­ri le camp scep­tique : si « Moloch » n’a jamais exis­té comme dieu, peut-être le sacri­fice qu’on lui prê­tait n’a-t-il jamais exis­té non plus.

Pen­dant une géné­ra­tion, cette lec­ture apai­sée a domi­né une bonne par­tie de la recherche. On ensei­gnait volon­tiers, dans les années 1980 et 1990, que le sacri­fice d’en­fants car­tha­gi­nois rele­vait sur­tout du fan­tasme antique et de la pro­pa­gande romaine, et que le tophet était, tris­te­ment mais bana­le­ment, le champ de repos des tout-petits. C’é­tait une belle his­toire, humaine, répa­ra­trice. Res­tait à la confron­ter aux os eux-mêmes.

La bataille des os

C’est ici que le débat quitte les biblio­thèques pour les labo­ra­toires, et qu’il devient, il faut le dire, d’une tech­ni­ci­té redou­table, où la véri­té se joue à quelques semaines près dans l’âge d’un nour­ris­son mort il y a deux mille cinq cents ans.

En 2010, une équipe conduite par l’an­thro­po­logue Jef­frey Schwartz, de l’u­ni­ver­si­té de Pitts­burgh, avec Frank Hough­ton, Rober­to Mac­chia­rel­li et Luca Bon­dio­li, publia dans la revue PLoS ONE une étude qui fit grand bruit. Ils avaient exa­mi­né les restes cal­ci­nés conte­nus dans plu­sieurs cen­taines d’urnes de Car­thage — autour de trois cent qua­rante — pour en déter­mi­ner l’âge au décès à par­tir de mar­queurs de déve­lop­pe­ment : mesures du crâne, de la hanche, des os longs, des dents. Leur conclu­sion allait dans le sens des scep­tiques. La grande majo­ri­té des enfants étaient morts très tôt, dans les pre­miers mois de vie, et une pro­por­tion impor­tante — au moins un cin­quième de l’é­chan­tillon — était consti­tuée de fœtus, d’in­di­vi­dus morts avant la nais­sance. Pour affi­ner, ils avaient confié une cin­quan­taine de dents à leurs col­lègues Mac­chia­rel­li et Bon­dio­li, qui cher­chèrent la « ligne néo­na­tale », cette bande opaque qui se forme dans l’é­mail au moment de la nais­sance et per­met de dire si l’en­fant a vécu ou non après avoir vu le jour. Sur cin­quante indi­vi­dus, ils ne trou­vèrent cette ligne que dans vingt-quatre dents : les autres étaient morts avant la nais­sance ou dans les tout pre­miers jours.

Le rai­son­ne­ment était lim­pide. Un pro­fil d’âge concen­tré sur le péri­na­tal et les tout pre­miers mois, avec une forte pré­sence de mort-nés, ne cor­res­pond pas à ce qu’on atten­drait d’un sacri­fice sélec­tif — on ne sacri­fie pas un enfant déjà mort dans le ventre de sa mère. En revanche, il cor­res­pond exac­te­ment à la courbe de la mor­ta­li­té natu­relle avant et juste après la nais­sance. Les auteurs ajou­taient un argu­ment maté­riel : aucune urne ne conte­nait assez d’os­se­ments pour y voir plus de deux indi­vi­dus com­plets, ce qui excluait les héca­tombes de masse décrites par Dio­dore. Leur ver­dict tenait dans le titre même de l’ar­ticle : les restes de Car­thage n’é­tayent pas un sacri­fice sys­té­ma­tique d’en­fants. Le tophet était bien un cime­tière pour ceux qui mou­raient juste avant ou juste après la nais­sance, quelle qu’en fût la cause.

La réplique ne tar­da pas. En 2011, dans la revue Anti­qui­ty, une équipe menée par Patri­cia Smith, de l’u­ni­ver­si­té hébraïque de Jéru­sa­lem, avec Gal Avi­shai, Joseph Greene et Law­rence Sta­ger lui-même — l’an­cien fouilleur du site —, atta­qua la méthode plus que les don­nées. Leur objec­tion était tech­nique et redou­ta­ble­ment effi­cace : la cré­ma­tion rétracte l’os. Le feu fait rétré­cir les osse­ments dans des pro­por­tions qui peuvent atteindre plu­sieurs dizaines de pour cent, et de manière inégale selon la tem­pé­ra­ture et la par­tie du corps. Si l’on mesure des os brû­lés sans cor­ri­ger cette rétrac­tion, on les prend pour plus petits qu’ils n’é­taient, donc pour plus jeunes que l’en­fant ne l’é­tait en réa­li­té. En appli­quant des fac­teurs de cor­rec­tion, Smith et ses col­lègues concluaient que les enfants du tophet étaient en moyenne plus âgés que ne le disaient Schwartz et son équipe : la plu­part avaient certes moins de deux ou trois mois, mais ils se situaient au-delà du pic de mor­ta­li­té néo­na­tale, dans une tranche d’âge où l’on meurt sta­tis­ti­que­ment peu de causes natu­relles. Cette sur-repré­sen­ta­tion d’une classe d’âge pré­cise — trop vieux pour la mort-née, trop jeune pour la mala­die infan­tile mas­sive — ne pou­vait s’ex­pli­quer, selon eux, que par une sélec­tion : on avait choi­si ces enfants. Le titre de leur réponse était sans ambi­guï­té : le vieillis­se­ment des nour­ris­sons inci­né­rés attes­tait le sacrifice.

Schwartz et son équipe répon­dirent à leur tour, en 2012 puis dans un long article de 2017 au titre péné­trant, « Deux récits d’une même ville » : ils contes­taient les fac­teurs de rétrac­tion rete­nus par leurs adver­saires, dis­cu­taient os par os la fia­bi­li­té de tel ou tel repère ana­to­mique — l’os pétreux du crâne, notam­ment, dont l’u­sage pour esti­mer l’âge était selon eux mal fon­dé —, et main­te­naient leur lec­ture d’une popu­la­tion morte de causes natu­relles. La contro­verse s’est ain­si ins­tal­lée dans une guerre de tran­chées métho­do­lo­gique où chaque camp accuse l’autre de biais dans le manie­ment d’un fac­teur de cor­rec­tion. Le lec­teur non spé­cia­liste — et je m’y range — en res­sort avec une convic­tion para­doxale : l’os ne parle pas seul. La même poi­gnée de cendres, mesu­rée par deux équipes éga­le­ment com­pé­tentes et hon­nêtes, donne un cime­tière chez les uns, un autel chez les autres. La dif­fé­rence tient à quelques mil­li­mètres de rétrac­tion sup­po­sée. On aime­rait que la science tranche là où les textes sont sus­pects ; elle rend un ver­dict par­ta­gé, et c’est peut-être la leçon la plus utile de toute l’affaire.

Ce que disent les pierres elles-mêmes

Reste un ordre de preuves que la bataille des os laisse curieu­se­ment de côté et sur lequel il faut reve­nir : les ins­crip­tions. Car si les os sont muets ou ambi­gus, les stèles, elles, parlent — en punique, certes, dans une langue for­mu­laire et avare, mais elles parlent.

Reve­nons à la for­mule. Elle ne dit pas : ci-gît un enfant, pleu­ré par ses parents. Elle dit un vœu accom­pli. « Ce qu’a voué Untel… parce que le dieu a enten­du sa voix, qu’il le bénisse. » C’est le voca­bu­laire de l’é­change sacri­fi­ciel, pas celui de l’é­pi­taphe funé­raire. On pro­met quelque chose à la divi­ni­té en échange d’une faveur ; la faveur obte­nue — le dieu « a enten­du la voix » —, on s’ac­quitte de la pro­messe. Or ce que l’on dépose dans l’urne, sous la stèle, c’est l’en­fant. La logique interne du texte, indé­pen­dam­ment de tout témoi­gnage grec ou romain, désigne l’en­fant comme l’ob­jet du vœu, comme la contre­par­tie livrée. C’est l’ar­gu­ment le plus trou­blant du camp qui croit au sacri­fice, et il vient des Car­tha­gi­nois eux-mêmes, non de leurs ennemis.

Le voca­bu­laire du molk ren­force l’in­quié­tude au lieu de la dis­si­per. Eiss­feldt avait rai­son : mlk désigne un type d’of­frande. Mais alors on trouve, dans les ins­crip­tions des tophets, des expres­sions qui pré­cisent la nature de cette offrande. Il y a le mlk ‘mr — molk d’a­gneau — et le mlk ‘dm ou mlk b’l — que l’on com­prend comme molk d’homme, ou de citoyen. Le pre­mier semble dési­gner une offrande où un agneau est sub­sti­tué ; le second, une offrande humaine. La seule exis­tence d’un terme pour « sub­sti­tu­tion par un agneau » sup­pose logi­que­ment une norme par rap­port à laquelle on sub­sti­tue. On ne rem­place que ce qui devait être don­né. Le mlk ‘mr, l’a­gneau offert à la place, laisse entendre en creux que la place était, par défaut, celle d’un enfant — et rejoint étran­ge­ment le détail de Dio­dore sur les Car­tha­gi­nois sub­sti­tuant des enfants ache­tés aux leurs, jus­qu’à ce que le dieu, mécon­tent de la fraude, exige les vrais. On répugne à don­ner rai­son à un his­to­rien grec hos­tile ; mais quand son récit et l’é­pi­gra­phie punique se recoupent sur un point aus­si pré­cis que la sub­sti­tu­tion, il devient dif­fi­cile de tout mettre au compte de la calomnie.

C’est en sub­stance l’ar­gu­ment qu’a syn­thé­ti­sé, en 2013, l’é­quipe inter­na­tio­nale conduite par Pao­lo Xel­la, du Conseil natio­nal de la recherche ita­lien, avec Jose­phine Quinn (Oxford), Valen­ti­na Mel­chior­ri et Peter van Dom­me­len, dans un article d’Anti­qui­ty au titre lim­pide — « osse­ments de dis­corde phé­ni­ciens ». Leur posi­tion n’é­tait pas de dire que Dio­dore avait rai­son dans le détail, ni qu’on brû­lait des cen­taines d’en­fants à chaque crise. Elle était de dire que, lors­qu’on cesse d’exa­mi­ner chaque type de preuve iso­lé­ment et qu’on les fait conver­ger — les textes anciens mal­gré leur hos­ti­li­té, l’é­pi­gra­phie punique avec son voca­bu­laire du vœu et du molk, l’ar­chéo­lo­gie avec ses urnes d’en­fants et d’a­ni­maux enfouis de la même façon, la démo­gra­phie avec sa classe d’âge sur-repré­sen­tée —, le fais­ceau devient très dif­fi­cile à écar­ter. Jose­phine Quinn l’a for­mu­lé sans détour : on a long­temps reje­té cette pra­tique comme une pro­pa­gande noire parce que, à l’é­poque moderne, on ne vou­lait tout sim­ple­ment pas y croire. La dif­fi­cul­té n’é­tait pas seule­ment scien­ti­fique ; elle était morale. Il est plus confor­table, pour nous, d’i­ma­gi­ner des parents en deuil que des parents offrant.

Il faut peser cet argu­ment mais aus­si ses limites. Une for­mule votive peut se com­prendre autre­ment : on peut vouer à un dieu un enfant déjà mort, le lui « rendre », le pla­cer sous sa garde, sans l’a­voir tué pour lui. Le lan­gage du don n’im­plique pas néces­sai­re­ment le meurtre. Et le mlk ‘mr pour­rait, dans cer­taines lec­tures, dési­gner sim­ple­ment une offrande d’a­gneau dans un cadre funé­raire, sans arrière-plan de sub­sti­tu­tion. Rien, dans ce dos­sier, n’est aus­si net qu’on le vou­drait. Mais l’é­pi­gra­phie a au moins ce mérite : elle déplace le débat. Elle empêche de tout réduire à un affron­te­ment entre des Romains men­teurs et des Car­tha­gi­nois inno­cents, puis­qu’elle fait entrer dans le dos­sier la voix — for­mu­laire, énig­ma­tique, mais réelle — des Car­tha­gi­nois eux-mêmes.

Neuf sanc­tuaires et un silence

Pour com­prendre ce que fut le tophet, il faut sor­tir de Car­thage et regar­der la carte. Car Car­thage n’est pas un cas iso­lé : c’est le plus grand exem­plaire d’une ins­ti­tu­tion qu’on retrouve, presque à l’i­den­tique, dans tout l’Oc­ci­dent phénicien.

On a repé­ré et fouillé de tels sanc­tuaires — même plan, mêmes urnes d’en­fants et d’a­ni­maux, mêmes stèles à Baal Ham­mon et Tanit — sur les marges d’au moins une dizaine d’é­ta­blis­se­ments puniques. En Sicile, à Motyé, l’î­lot phé­ni­cien face à Mar­sa­la. En Sar­daigne sur­tout, où ils foi­sonnent : Sul­cis, Thar­ros, Nora, Monte Sirai. Sur la côte afri­caine, à Hadru­mète, l’ac­tuelle Sousse, et plus à l’in­té­rieur à Cir­ta, la Constan­tine algé­rienne, où le sanc­tuaire d’El-Hofra a livré des cen­taines de stèles. Le tophet appa­raît ain­si comme une ins­ti­tu­tion par­ta­gée, une marque de fabrique du monde punique occi­den­tal, aus­si carac­té­ris­tique que la langue, l’é­cri­ture ou le culte de Tanit.

Et voi­ci le fait qui, à mes yeux, éclaire tout le reste, et qu’on oublie trop sou­vent de mettre en avant : on n’a rien trou­vé de tel dans la mère patrie phé­ni­cienne. À Tyr, à Sidon, à Byblos, sur la côte du Liban d’où sont par­tis les colons, aucun tophet n’a été mis au jour sous cette forme. L’ins­ti­tu­tion n’est pas un héri­tage rap­por­té d’O­rient et per­pé­tué par nos­tal­gie ; elle semble s’être déve­lop­pée, ou du moins géné­ra­li­sée et monu­men­ta­li­sée, dans la dia­spo­ra, en Médi­ter­ra­née occi­den­tale, loin des cités mères. Cela change la manière de lire le phé­no­mène. Le tophet ne serait pas la sur­vi­vance d’une vieille pra­tique cana­néenne archaïque que les Phé­ni­ciens de l’Ouest auraient conser­vée par fidé­li­té, mais quelque chose que ces com­mu­nau­tés d’é­mi­grés ont fait gran­dir sur place — un rite d’i­den­ti­té, une façon pour des colons dis­per­sés et mena­cés de se dire phé­ni­ciens en terre étran­gère, de scel­ler un pacte avec leurs dieux au moment le plus vul­né­rable de la vie, la nais­sance. On pro­je­tait volon­tiers sur Car­thage une bar­ba­rie orien­tale immé­mo­riale ; l’ar­chéo­lo­gie sug­gère au contraire une inven­tion, ou une inten­si­fi­ca­tion, occi­den­tale et rela­ti­ve­ment tar­dive. Le tophet appar­tien­drait moins au vieil Orient qu’à l’his­toire propre de ces cités neuves de la mer.

L’ar­gu­ment des ani­maux mérite aus­si qu’on s’y arrête, car des études récentes de la faune du tophet l’ont pré­ci­sé. Agneaux, che­vreaux, quelques oiseaux : ces bêtes ne sont pas jetées n’im­porte com­ment. Elles sont inci­né­rées et enfouies exac­te­ment comme les enfants, dans les mêmes urnes, sous les mêmes stèles, avec les mêmes rites. Or on ne construit pas un cime­tière pour ses bébés mort-nés en y mêlant, à l’i­den­tique, des agneaux de lait. La com­mu­nau­té de trai­te­ment entre l’en­fant et l’a­ni­mal a beau­coup plus de sens dans un cadre sacri­fi­ciel — où l’a­gneau est une vic­time comme l’en­fant, ou à sa place — que dans un cadre pure­ment funé­raire. C’est un des argu­ments maté­riels les plus solides du camp du sacri­fice, et il ne dépend d’au­cun fac­teur de rétrac­tion contes­té : il suf­fit de consta­ter que l’en­fant et l’a­gneau reposent côte à côte, trai­tés en semblables.

Enfin la chro­no­lo­gie de Sta­ger, avec ses phases Tanit I, II et III, des­sine une évo­lu­tion. À mesure qu’on avance dans le temps et que Car­thage gran­dit, la pro­por­tion de restes humains par rap­port aux ani­maux aug­men­te­rait, et l’âge des enfants ten­drait à bais­ser. Si cette lec­ture est juste — et elle est dis­cu­tée —, elle contre­dit fron­ta­le­ment l’i­dée d’un simple cime­tière, dont la com­po­si­tion n’au­rait aucune rai­son de déri­ver ain­si. Une nécro­pole d’en­fants morts natu­rel­le­ment devrait reflé­ter, siècle après siècle, la même mor­ta­li­té. Une ins­ti­tu­tion sacri­fi­cielle, elle, peut s’in­ten­si­fier, se dur­cir, récla­mer des vic­times plus jeunes et moins de sub­sti­tuts à mesure que la cité pros­père et que l’en­jeu monte. La courbe du temps, ici, plaide contre l’innocence.

Où en est la dis­pute, et ce qu’elle nous tend

Alors, que reste-t-il, quand on remonte les marches de Salamm­bô et qu’on rend le lieu à ses chats et à son vent ?

Le balan­cier de la recherche, il faut le recon­naître, est reve­nu. Après les décen­nies scep­tiques où l’on tenait volon­tiers le sacri­fice pour une fable de vain­queurs, la ten­dance domi­nante aujourd’­hui accepte de nou­veau qu’une forme de sacri­fice d’en­fants a bel et bien été pra­ti­quée à Car­thage et dans les tophets puniques. Non pas le spec­tacle indus­triel et grand-gui­gno­lesque des textes — la sta­tue de bronze aux bras rou­gis, les cen­taines d’en­fants d’un seul coup, relèvent pro­ba­ble­ment de l’am­pli­fi­ca­tion rhé­to­rique et des cir­cons­tances excep­tion­nelles d’un siège. Mais un rite votif, sans doute rare à l’é­chelle d’une vie, réser­vé à cer­taines familles, à cer­taines pro­messes, à cer­tains moments : on vouait un enfant à Baal Ham­mon et à Tanit, et l’on s’en acquit­tait. Le fais­ceau — épi­gra­phie du vœu, voca­bu­laire du molk, ani­maux trai­tés comme les enfants, classe d’âge sur-repré­sen­tée, géné­ra­li­sa­tion du rite dans la seule dia­spo­ra occi­den­tale — est deve­nu trop dense pour qu’on le dis­perse d’un revers de main en invo­quant la calom­nie romaine.

Cela n’an­nule pas l’autre lec­ture ; cela la nuance. Il est très pos­sible, et même vrai­sem­blable, que le tophet ait été les deux choses à la fois : le lieu où l’on offrait cer­tains enfants, et le lieu où l’on confiait aux mêmes dieux ceux qui étaient morts avant d’a­voir vécu. Les deux gestes ne s’ex­cluent pas ; ils par­tagent le même seuil, cette zone fra­gile de la toute petite enfance où la vie ne tient qu’à un fil et où l’on négo­cie avec le ciel. L’en­fant mort-né qu’on rend au dieu et l’en­fant voué qu’on lui livre peuvent repo­ser dans le même enclos, sous des stèles indis­cer­nables, parce qu’ils relèvent d’une même éco­no­mie du sacré. Vou­loir sépa­rer pro­pre­ment le cime­tière de l’au­tel, c’est peut-être impo­ser à une culture ancienne une fron­tière — entre mou­rir et être offert — qui n’é­tait pas la sienne.

Ce qui me frappe, en défi­ni­tive, ce n’est pas tant l’hor­reur sup­po­sée du lieu que la dif­fi­cul­té que nous avons à le lire. Car­thage est une civi­li­sa­tion pri­vée de sa propre voix. Elle a été détruite, ses biblio­thèques dis­per­sées, ses archives per­dues ; il ne nous en reste presque que des ins­crip­tions for­mu­laires, des ruines, des urnes — et le por­trait qu’en ont lais­sé ses enne­mis. Nous sommes condam­nés à recons­ti­tuer les Car­tha­gi­nois à tra­vers Rome et la Grèce, comme on ten­te­rait de connaître un homme uni­que­ment par ce qu’en disent ceux qui l’ont tué. Dans ces condi­tions, chaque preuve maté­rielle vaut de l’or, pré­ci­sé­ment parce qu’elle échappe au récit des vain­queurs. Les os, les dents, les agneaux, la for­mule punique gra­vée d’une main gauche : ce sont les seuls témoins qui n’ont pas d’in­té­rêt dans le pro­cès. Qu’ils soient si dif­fi­ciles à inter­pré­ter, qu’ils donnent un cime­tière aux uns et un autel aux autres, dit quelque chose de notre condi­tion de lec­teurs du pas­sé. Nous vou­drions un ver­dict ; nous n’au­rons qu’une pro­ba­bi­li­té, hon­nête et inconfortable.

Et il y a, pour finir, le miroir. Si cette affaire nous obsède depuis Flau­bert, si elle pas­sionne encore les revues savantes et les docu­men­taires, ce n’est pas seule­ment pour l’é­nigme scien­ti­fique. C’est parce qu’elle touche à ce que nous jugeons le plus into­lé­rable : qu’un parent puisse offrir son enfant. Nous avons besoin, pour nous ras­su­rer, que les Car­tha­gi­nois aient été soit des monstres bien dis­tincts de nous, soit des parents en deuil iden­tiques à nous. L’hy­po­thèse la plus pro­bable est la plus déran­geante : des gens ni mons­trueux ni iden­tiques, croyant tenir leur sur­vie et celle de leur cité de la faveur de deux divi­ni­tés aux­quelles, dans cer­tains cas, on ren­dait ce qu’on avait de plus pré­cieux. Cela ne se juge pas depuis la ter­rasse d’un café de La Mar­sa, un verre de thé à la menthe devant soi. Cela s’es­saie à com­prendre, ce qui est plus long, plus ingrat, et ne pro­cure aucune bonne conscience.

Je suis remon­té vers la rue au moment où la lumière com­men­çait à jau­nir. Le TGM pas­sait, plein d’employés ren­trant de Tunis, indif­fé­rents à la cuvette de pierres tièdes qu’ils lon­geaient. Un gamin don­nait des coups de pied dans un bal­lon contre le mur du sanc­tuaire. Les cyprès conti­nuaient leur bruit. On vou­drait que ce genre de lieu impose le silence ; il ne l’im­pose pas, la vie l’a recou­vert, et c’est peut-être ain­si qu’il faut le quit­ter — non sur un fris­son, mais sur ce constat plus humble : que la pierre garde son secret, que les os hésitent, et que l’his­toire, ici, n’a pas fini de nous rendre les Carthaginois.


Pour aller plus loin

Sources anciennes — Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre XX (siège d’A­ga­thocle, la sta­tue de bronze) ; Cli­tarque, cité par un scho­liaste de Pla­ton (le « rire sar­do­nique ») ; Plu­tarque, De la super­sti­tion (les flûtes et les tam­bours) ; Ter­tul­lien, Apo­lo­gé­tique (Saturne et le pro­con­su­lat de Tibère).

Le débat archéo­lo­gique et osseux — L. E. Sta­ger & S. R. Wolff, « Child Sacri­fice at Car­thage: Reli­gious Rite or Popu­la­tion Control? », Bibli­cal Archaeo­lo­gy Review, 1984 ; J. H. Schwartz, F. Hough­ton, R. Mac­chia­rel­li & L. Bon­dio­li, « Ske­le­tal Remains from Punic Car­thage Do Not Sup­port Sys­te­ma­tic Sacri­fice of Infants », PLoS ONE, 2010 ; P. Smith, G. Avi­shai, J. Greene & L. E. Sta­ger, « Aging Cre­ma­ted Infants: The Pro­blem of Sacri­fice at the Tophet of Car­thage », Anti­qui­ty, 2011 ; réponses croi­sées dans Anti­qui­ty (2012, 2013) et J. H. Schwartz et al., « Two Tales of One City », Anti­qui­ty, 2017.

La syn­thèse en faveur du sacri­fice — P. Xel­la, J. Quinn, V. Mel­chior­ri & P. van Dom­me­len, « Ceme­te­ry or Sacri­fice? Infant Burials at the Car­thage Tophet: Phoe­ni­cian Bones of Conten­tion », Anti­qui­ty, 2013 ; P. Xel­la (dir.), The Tophet in the Ancient Medi­ter­ra­nean, Vérone, 2013.

La lec­ture scep­tique et l’his­toire du terme — O. Eiss­feldt, Molk als Opfer­be­griff im Puni­schen und Hebräi­schen, 1935 ; les tra­vaux de S. Mos­ca­ti et S. Ribi­chi­ni (école ita­lienne) sur le tophet comme nécro­pole d’enfants.

Et, du côté de la fic­tion qui a fixé l’i­mage — Gus­tave Flau­bert, Salamm­bô, 1862.

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Un style à poulpes

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Un style à poulpes

Un motif tra­verse la Méditerranée

Le poulpe sur l’argile

Un motif tra­verse la Médi­ter­ra­née, 1500–400 avant notre ère

Vingt-sept cen­ti­mètres, deux assiettes collées

L’ob­jet tient dans les deux mains. Vingt-sept cen­ti­mètres de haut, pas davan­tage. Une gourde ronde et plate, avec un col court et deux petites anses au som­met — la forme exacte de ce qu’on appel­le­ra plus tard une gourde de pèle­rin, et qui exis­tait déjà, sans pèle­rins, mille cinq cents ans avant notre ère.

Elle vient de Palai­kas­tro, à l’ex­tré­mi­té orien­tale de la Crète, là où la côte se replie sur une plaine étroite et où l’on culti­vait l’o­li­vier. Elle est aujourd’­hui au musée d’Hé­rak­lion, sous verre, éclai­rée par le bas.

La façon dont elle a été fabri­quée mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle explique une par­tie du reste. Le potier a tour­né deux assiettes très plates en argile fine, puis, avant que l’ar­gile ne sèche com­plè­te­ment — au stade dit du cuir, quand la matière est encore souple mais ne s’af­faisse plus —, il les a assem­blées dos à dos. On voit encore, au centre de chaque face, le cercle lais­sé par le tour. Le col, les anses et le pied ont été ajou­tés à la main. La gourde était faite pour conte­nir un liquide qui valait la peine d’être ver­sé len­te­ment. De l’huile par­fu­mée, probablement.

Ensuite quel­qu’un a peint un poulpe dessus.

Pas un poulpe déco­ra­tif, pas un poulpe en frise, pas un poulpe réduit à un motif géo­mé­trique. Un poulpe entier, vu de face, mais nageant en dia­go­nale, comme s’il tra­ver­sait la panse du vase en biais. Les bras s’é­cartent et couvrent la tota­li­té de la sur­face dis­po­nible. Entre eux, le peintre a glis­sé des our­sins, des tri­tons, des rochers avec des algues. Il ne reste aucun vide. C’est le prin­cipe que les his­to­riens de l’art appellent, avec cette élé­gance latine dont ils ont le secret, l’hor­ror vacui — la peur du vide.

Le musée d’Hé­rak­lion attri­bue cette pièce à un arti­san qu’on ne connaît que par sa main, et qu’on a fini par bap­ti­ser le Maître du style marin. On lui donne aus­si une jarre à étrier trou­vée à Gour­nia, à une tren­taine de kilo­mètres de là. Deux objets, un tem­pé­ra­ment. C’est tout ce qu’on aura jamais de lui.

Le pro­blème du peintre : cou­vrir une sphère

Il faut pen­ser à ce que c’est, maté­riel­le­ment, que de déco­rer un vase.

La sur­face est convexe. Elle fuit dans toutes les direc­tions. Une scène rec­tan­gu­laire, celle qu’on pein­drait sur un mur, s’y déforme immé­dia­te­ment : les per­son­nages s’é­crasent aux extré­mi­tés, les lignes hori­zon­tales se courbent, la com­po­si­tion se dérobe dès qu’on tourne l’ob­jet d’un quart de tour. Pen­dant des siècles, la solu­tion cré­toise avait consis­té à cou­vrir les vases de spi­rales, de rosaces, de motifs qui n’ont ni haut ni bas et qui acceptent donc n’im­porte quelle cour­bure. Les céra­miques dites de Kamares, claires sur fond sombre, sont le som­met de cette logique — et elles ne repré­sentent presque rien.

Et puis, au Minoen récent IB, autour de 1500 avant notre ère, deux choses changent en même temps.

D’a­bord l’in­ver­sion chro­ma­tique : on passe au sombre sur fond clair. Cette conven­tion-là tien­dra en Grèce, à peu de chose près, pen­dant mille ans. Ensuite l’ap­pa­ri­tion d’un réper­toire figu­ra­tif entiè­re­ment marin : poulpes, argo­nautes, tri­tons, murex, étoiles de mer, our­sins. Les archéo­logues rangent cet ensemble dans ce qu’ils nomment la Tra­di­tion pala­tiale spé­ciale, et le style marin en est la branche la plus spectaculaire.

Un détail de ce réper­toire mérite qu’on s’y arrête. Par­mi les vases du style marin figure un rhy­ton de Zakros entiè­re­ment cou­vert de murex. Le murex n’est pas un coquillage comme les autres : c’est celui dont on extrait, glande par glande, le colo­rant qui devien­dra la pourpre — la tein­ture la plus chère de l’An­ti­qui­té, celle des Phé­ni­ciens de Tyr, celle des our­lets de séna­teurs et des man­teaux d’empereurs byzantins.

Or l’ar­chéo­lo­gie cré­toise a mis au jour des amas de coquilles bri­sées et des ins­tal­la­tions de tein­ture bien anté­rieurs à tout ce qu’on connaît au Levant : à Kom­mos dès le Minoen moyen, sur l’î­lot de Chrys­si, à Kou­pho­ni­si. Et à Palai­kas­tro même, sur les pentes du Kas­tri, il y a un dépôt de murex écra­sés que Bosan­quet avait déjà signa­lé au début du siècle dernier.

Autre­ment dit, dans le vil­lage où l’on pei­gnait la plus belle gourde à poulpe de l’âge du bronze, on cas­sait aus­si des coquillages par mil­liers pour en tirer du vio­let. Le même monde, la même odeur de marée, deux indus­tries qui se tournent le dos et qui puisent dans le même sac.

Ce que je trouve remar­quable, c’est que le poulpe est la seule créa­ture de la Médi­ter­ra­née qui résolve le pro­blème du peintre au lieu de le poser. Il n’a pas d’o­rien­ta­tion. Il n’a pas de dos. Ses bras sont huit lignes souples qui peuvent par­tir dans huit direc­tions sans que rien paraisse contraint. On peut l’é­ti­rer, l’en­rou­ler, le faire épou­ser un col ou une panse : il reste lui-même. Un tau­reau sur un vase rond est un tau­reau défor­mé. Un poulpe sur un vase rond est un poulpe.

Je ne pré­tends pas que ce soit la rai­son pour laquelle il a été choi­si. Sim­ple­ment, c’est une rai­son suf­fi­sante pour qu’il ait duré.

Une date qui refuse de se fixer

Il faut main­te­nant par­ler de Thé­ra, parce que tout le monde en parle, et parce que la ques­tion est moins réglée qu’on ne le croit.

À une cen­taine de kilo­mètres au nord de la Crète, le vol­can de San­to­rin a explo­sé. C’est l’un des plus grands évé­ne­ments érup­tifs de l’Ho­lo­cène. Il a ense­ve­li la ville d’A­kro­ti­ri sous qua­rante mètres de cendre et de ponce, et la cendre s’est dépo­sée jus­qu’en Ana­to­lie et en Égypte.

Reste à savoir quand.

Deux méthodes donnent deux réponses, et l’é­cart entre elles est d’à peu près un siècle. Les data­tions au radio­car­bone effec­tuées sur des légu­mi­neuses et des grains scel­lés sous les dépôts érup­tifs, ain­si que sur une branche d’o­li­vier prise dans la ponce, situent l’é­vé­ne­ment autour de 1600 avant notre ère, voire un peu avant. Les syn­chro­nismes archéo­lo­giques — c’est-à-dire les cor­res­pon­dances éta­blies entre les couches cré­toises, les objets chy­priotes, les niveaux égyp­tiens et levan­tins — plaident au contraire pour un évé­ne­ment plus tar­dif, autour de 1500.

Cent ans. À cette échelle, ce n’est presque rien, et c’est énorme : c’est la dif­fé­rence entre une catas­trophe qui pré­cède l’a­po­gée minoenne et une catas­trophe qui l’interrompt.

Le débat s’est dépla­cé récem­ment. Des mesures de radio­car­bone effec­tuées année par année sur des cernes d’arbres calen­dai­re­ment datés ont mon­tré un déca­lage par rap­port à la courbe de cali­bra­tion inter­na­tio­nale, ce qui ramène la four­chette vers le sei­zième siècle. En 2023, une étude por­tant sur un arbuste d’o­li­vier ense­ve­li à Thé­ra­sia est allée dans le même sens : milieu du sei­zième siècle. La branche d’o­li­vier de 2006, long­temps consi­dé­rée comme déci­sive, a par ailleurs été contes­tée — dater du bois d’o­li­vier est une opé­ra­tion dif­fi­cile, cet arbre pro­duit des cernes irré­gu­liers et par­fois discontinus.

Bref, on res­serre, on ne conclut pas.

Pour­quoi cela nous inté­resse ici : le style marin appar­tient au Minoen récent IB. L’é­rup­tion, elle, tombe à la fin du Minoen récent IA. Autre­ment dit, les plus beaux poulpes de Crète ont été peints après que la mon­tagne a sauté.

Un lec­teur du Per­ro­quet sué­dois avait pro­po­sé, il y a quelques années, une hypo­thèse sédui­sante : le tsu­na­mi consé­cu­tif à l’é­rup­tion aurait jeté sur les côtes des poulpes énormes, et le motif serait né de cette ren­contre. La chro­no­lo­gie ne lui donne pas tort sur l’ordre des évé­ne­ments. Elle ne lui donne pas rai­son non plus. Le poulpe figu­rait déjà, sous des formes plus timides, dans le réper­toire minoen anté­rieur ; et rien, dans les textes ou dans les images, ne relie expli­ci­te­ment le motif à la catastrophe.

Je note sim­ple­ment ceci, sans en tirer de thèse : une géné­ra­tion de peintres a pro­duit ses images les plus ten­dues, les plus satu­rées, les plus vivantes, dans les décen­nies qui ont sui­vi le plus grand désastre natu­rel connu de leur monde. Les his­to­riens de l’art se méfient de ce genre de coïn­ci­dence, et ils ont rai­son. Elle reste là quand même.

L’a­ni­mal qu’on avait sous les yeux

On oublie sou­vent que ces gens man­geaient des poulpes.

Ils les pêchaient à la nasse, au har­pon, à la main dans les trous de rocher. Ils les frap­paient contre la pierre pour atten­drir la chair, comme on le fait tou­jours dans les ports de la mer Égée. Ils savaient à quelle pro­fon­deur les trou­ver, en quelle sai­son, et ce que fait un poulpe quand on l’approche.

Cela se voit dans la pein­ture. Les grands yeux du poulpe de Palai­kas­tro, qui frappent tous les visi­teurs par leur air presque comique, ne sont pas une inven­tion déco­ra­tive : le poulpe a effec­ti­ve­ment des yeux dis­pro­por­tion­nés, laté­raux, avec une pupille hori­zon­tale, et il les tourne vers vous. Les ven­touses sont peintes sur toute la lon­gueur des bras, ce qu’au­cune pers­pec­tive réelle ne per­met­trait — mais c’est là un choix de savoir, pas d’i­gno­rance. Le peintre montre ce qu’il sait qui est là.

Il fau­dra attendre mille ans pour qu’un Grec écrive ce que tout le monde voyait. Aris­tote, dans l’His­toire des ani­maux, observe les cépha­lo­podes autour de Les­bos et note qu’ils changent de cou­leur, qu’ils émettent leur encre, que la seiche s’en sert non seule­ment par peur mais pour se dis­si­mu­ler — elle se montre devant son nuage puis recule dedans. Il dis­tingue les usages du poulpe, du cal­mar et de la seiche. Ce sont, dans toute la lit­té­ra­ture ancienne, quelques-unes des pages où l’on sent le plus net­te­ment quel­qu’un qui a regar­dé longtemps.

Cinq siècles après lui, Oppien, dans un poème didac­tique sur la pêche, écrit que per­sonne n’i­gnore l’art du poulpe, qui se rend sem­blable au rocher qu’il embrasse. Le mot qu’il emploie est technē. Un savoir-faire. Une technique.

Il y a là quelque chose que le Minoen de 1500 n’au­rait pas for­mu­lé ain­si mais qu’il connais­sait cer­tai­ne­ment : le poulpe est l’a­ni­mal qui imite. Celui qui devient la sur­face qu’il touche. Peindre un imi­ta­teur sur un vase, c’est-à-dire sur une sur­face qui prend elle-même la forme qu’on lui donne, n’est pas un geste inno­cent. Les Romains le com­pren­dront très bien, et met­tront des poulpes au centre de leurs mosaïques d’emble­ma­ta marins — à Pom­péi, le poulpe, la lan­gouste et la murène se dis­putent la place cen­trale d’un pave­ment, et le spec­ta­teur qui les regarde se sou­vient que le poulpe, lui, sait se faire pavement.

Le motif passe sur le continent

Les Mycé­niens l’ont vu, et ils l’ont voulu.

C’est un mou­ve­ment qu’on observe dans presque tous les domaines : la Crète pro­duit, le conti­nent copie, puis le conti­nent domine. À la fin du quin­zième siècle, Cnos­sos est détruit, l’in­fluence minoenne recule, et les ate­liers du Pélo­pon­nèse prennent la main sur les cir­cuits d’ex­por­ta­tion. Mais le poulpe, lui, passe.

L’ob­jet qui montre le mieux ce pas­sage est une amphore à trois anses conser­vée au Musée natio­nal d’A­thènes, trou­vée dans une tombe du cime­tière mycé­nien de Pro­sym­na, près d’Ar­gos. Elle date du quin­zième siècle. Elle appar­tient à la caté­go­rie des amphores dites pala­tiales, forme emprun­tée aux modèles cré­tois. Trois grands poulpes en couvrent la panse, avec des rochers et des algues. La main est mycé­nienne ; la gram­maire est encore entiè­re­ment crétoise.

Puis quelque chose se met à bou­ger, len­te­ment, dans le sens de la simplification.

Au Hel­la­dique récent IIIA, le réper­toire natu­ra­liste recule. La jarre à étrier devient une forme domi­nante. De nou­veaux motifs appa­raissent — le coquillage en volute, la fleur sty­li­sée — qui sont d’emblée des sché­mas, pas des obser­va­tions. Le style mycé­nien s’u­ni­for­mise sur une immense aire, de la Sicile au Levant, avec une régu­la­ri­té de pro­duc­tion presque industrielle.

Le poulpe sur­vit à cette nor­ma­li­sa­tion, mais il en sort trans­for­mé. Ce n’est plus l’a­ni­mal sai­si dans son mou­ve­ment. C’est un signe qui garde la mémoire d’un animal.

Comp­ter les bras

Il y a, au musée Get­ty, une jarre à étrier des îles grecques sur laquelle un poulpe est peint sans corps. Il n’a plus que six bras. Ses yeux sont deve­nus deux rosettes posées près de la base du vase. Le cata­logue emploie le mot dégé­né­ré, qui est un terme tech­nique et qui sonne quand même comme un jugement.

Ce genre de dérive est la règle. À par­tir du dou­zième siècle, on trouve des poulpes à sept bras, à six, à cinq, à quatre. On trouve des poulpes réduits à deux spi­rales symé­triques et à une paire de points. On trouve, sur cer­taines pièces tar­dives, des motifs qu’un œil non pré­ve­nu ne recon­naî­trait jamais comme des poulpes si l’on ne pou­vait pas remon­ter la série vase par vase jus­qu’à Palaikastro.

Un cas par­ti­cu­lier mérite d’être signa­lé, parce qu’il a pro­duit une petite contro­verse savante que j’aime bien. Le cercle des tombes A de Mycènes a livré des orne­ments funé­raires en feuille d’or en forme de poulpe. Tous ont sept bras. Un cher­cheur a pro­po­sé d’y voir la repré­sen­ta­tion d’une espèce réelle, Hali­phron atlan­ti­cus, le poulpe dit à sept bras — un ani­mal de haute mer, géla­ti­neux, dont les mâles dis­si­mulent leur hui­tième bras dans une poche située sous l’œil droit, ce qui leur donne effec­ti­ve­ment l’air d’en avoir sept. Un spé­cia­liste des cépha­lo­podes lui a répon­du, publi­ca­tion à l’ap­pui, que rien n’au­to­ri­sait cette iden­ti­fi­ca­tion : Hali­phron vit en pro­fon­deur, on ne le voit presque jamais, et la réduc­tion du nombre de bras est un phé­no­mène banal dans l’art égéen tardif.

Je ne tranche pas. La pro­po­si­tion reste sur la table, contes­tée. Ce qui m’in­té­resse, c’est qu’elle est le symp­tôme d’un vrai malaise : dès qu’un motif ancien s’é­carte du réel, nous cher­chons déses­pé­ré­ment un réel qui l’ex­pli­que­rait. Il est plus dif­fi­cile d’ad­mettre qu’un peintre du dou­zième siècle avant notre ère ait sim­ple­ment ces­sé de compter.

Le poulpe des­cend dans les tombes

Et c’est ici que l’his­toire change de nature.

À par­tir du Minoen récent IIIB, au trei­zième siècle, le poulpe cesse d’être un orne­ment de pres­tige pour deve­nir autre chose. On le trouve de plus en plus sou­vent sur les lar­nakes, ces cuves d’ar­gile en forme de bai­gnoire ou de coffre dans les­quelles les Cré­tois inhu­maient leurs morts. Un poulpe, par­fois deux, peints sur le flanc du cercueil.

Au même moment, un ate­lier de Cha­nia, sur la côte nord-ouest de l’île, se met à pro­duire de petites jarres à étrier déco­rées d’un ou deux poulpes, avec une inven­ti­vi­té qui contraste avec la mono­to­nie ambiante. Ces jarres deviennent l’une des formes les plus carac­té­ris­tiques de la fin de l’âge du bronze égéen.

La sta­tis­tique est élo­quente. Les jarres à étrier au poulpe ne repré­sentent qu’une part infime du mobi­lier trou­vé dans les habi­tats — quelques pour­cents. Elles sont, en écra­sante majo­ri­té, des objets de tombe.

Que fai­sait-on avec elles ? Une jarre à étrier sert à conte­nir et à ver­ser de l’huile. Dans un contexte funé­raire, cela signi­fie des onc­tions, des liba­tions, des gestes accom­plis au bord de la fosse et dont il ne reste que le réci­pient. L’ob­jet est dépo­sé avec le mort, visible, déco­ra­tif, coû­teux. C’est un objet de mons­tra­tion autant qu’un contenant.

Reste à savoir pour­quoi le poulpe.

Une hypo­thèse, avan­cée par l’ar­chéo­lo­gie ita­lienne, relie le motif à l’eau, au pas­sage et à la régé­né­ra­tion. Elle a pour elle une cohé­rence médi­ter­ra­néenne large : la mer comme lieu de tra­ver­sée, l’a­ni­mal capable de repous­ser un bras arra­ché, la créa­ture qui vit dans les creux du rocher — dans les trous, lit­té­ra­le­ment, comme les morts.

Elle a contre elle qu’au­cun texte ne la confirme. Le linéaire B, quand on le déchiffre, parle de rations d’orge, de trou­peaux et de noms de divi­ni­tés ; il ne dit rien des poulpes.

Je pré­fère m’en tenir à ce qui est véri­fiable et qui suf­fit à don­ner le ver­tige : pen­dant envi­ron trois siècles, dans une grande par­tie de l’É­gée, on a dépo­sé auprès des morts des vases por­tant l’i­mage d’un ani­mal capable de se glis­ser dans n’im­porte quelle ouver­ture, de chan­ger de cou­leur, et de refaire ce qu’on lui a coupé.

avec les jarres d’huile

Un motif ne voyage pas seul. Il voyage avec ce qui le porte.

Pour mesu­rer ce que cela veut dire concrè­te­ment, il faut se sou­ve­nir de ce qu’on a remon­té du fond de l’eau au large d’U­lu­bu­run, sur la côte lycienne. Un navire cou­lé dans le der­nier tiers du XIVe siècle, quelque part entre 1335 et 1305. Dix tonnes de cuivre chy­priote en lin­gots à peau de bœuf — trois cent cin­quante-quatre pièces, ran­gées en quatre files dans la cale. Une tonne d’é­tain, le rap­port exact qu’il faut pour faire du bronze. Cent qua­rante-neuf jarres cana­néennes, dont la plu­part conte­naient de la résine de téré­binthe. De l’i­voire d’hip­po­po­tame et d’é­lé­phant, des ron­dins d’é­bène venus d’A­frique, des lin­gots de verre bleu de cobalt, plu­sieurs jeux de poids de balance aux stan­dards proche-orien­taux, des tablettes à écrire en bois pliantes à char­nières d’i­voire, un sca­ra­bée d’or au car­touche de Néfer­ti­ti. Et, au milieu de tout cela, de la céra­mique mycé­nienne et chy­priote. Une seule coque conte­nait le cata­logue d’un monde.

C’est dans ces cales-là que les vases cir­culent. Non comme car­gai­son prin­ci­pale — le poids et la valeur sont dans le métal — mais comme fret d’ac­com­pa­gne­ment, cadeau, effet per­son­nel de mar­chand, embal­lage d’une huile par­fu­mée qui vaut plus cher que son réci­pient. Le poulpe voyage à titre secon­daire. C’est presque tou­jours ain­si que les images voyagent.

La jarre à étrier est le conte­neur stan­dard du com­merce égéen de l’huile. On en trouve par mil­liers autour de la Médi­ter­ra­née orien­tale, jus­qu’en Sicile et en Sar­daigne à l’ouest. Cer­taines, en Crète et sur le conti­nent, portent des ins­crip­tions peintes en linéaire B — des men­tions admi­nis­tra­tives, l’é­qui­valent d’une éti­quette d’ex­pé­di­tion. C’est un objet de logis­tique avant d’être un objet d’art.

Et voi­ci où on les retrouve.

À Ouga­rit, sur la côte syrienne, dans le port de Minet el-Bei­da, on a exhu­mé un rhy­ton égéen orné d’un poulpe peint. Le grand comp­toir levan­tin de la fin de l’âge du bronze, celui où l’on écri­vait en six langues et où l’on inven­tait un alpha­bet, avait dans ses mai­sons des vases venus de la mer Égée.

À Chypre, la céra­mique figu­ra­tive de la fin du bronze mêle pois­sons, hip­po­campes et poulpes, dans un réper­toire qui doit à la fois aux modèles mycé­niens, aux tra­di­tions orien­tales et aux usages locaux. L’i­co­no­gra­phie du pois­son y prend une valeur nette : vie, renais­sance, protection.

Sur la côte sud du Levant, au dou­zième siècle, appa­raît la céra­mique bichrome dite phi­lis­tine, dont les formes — le cra­tère, la jarre à étrier, la cruche à bec fil­trant — dérivent direc­te­ment des pro­to­types mycé­niens, tan­dis que le décor emprunte lar­ge­ment à Chypre. Les débats sur ce que cela signi­fie exac­te­ment — migra­tion, colo­ni­sa­tion, imi­ta­tion, appro­pria­tion — occupent l’ar­chéo­lo­gie levan­tine depuis qua­rante ans et ne sont pas près de se clore.

Et en Égypte, enfin, il faut évo­quer Tell el-Dab’a, l’an­cienne Ava­ris, dans le Del­ta. Des mil­liers de frag­ments de pein­tures murales y ont été mis au jour à par­tir des années 1990, dans un quar­tier pala­tial de la période thout­mo­side. La tech­nique est celle de la fresque sur enduit de chaux frais, incon­nue en Égypte avant Thout­mô­sis III et par­fai­te­ment attes­tée dans l’É­gée. Les conven­tions chro­ma­tiques sont minoennes — le bleu là où l’É­gypte met­trait du gris. Les motifs — sauts de tau­reau, grif­fons, frise de demi-rosettes — ren­voient à Cnos­sos, par­fois à l’é­chelle exacte des figures de la salle du trône.

L’ex­ca­va­teur en conclut que des artistes minoens ont tra­vaillé sur place. D’autres, dont Eric Cline, objectent qu’on ne peut pas le prou­ver et qu’il suf­fit d’in­vo­quer des arti­sans locaux pro­fon­dé­ment fami­liers de l’art égéen. Le débat reste ouvert, et il vaut mieux le pré­sen­ter comme tel.

Ce qu’on peut dire sans risque : au quin­zième siècle avant notre ère, dans un palais du Del­ta du Nil, quel­qu’un regar­dait des murs peints selon des conven­tions cré­toises. Le monde était plus petit qu’on ne l’i­ma­gine et plus grand qu’ils ne le pensaient.

il reste le poulpe

Puis tout tombe.

Vers 1200, les palais mycé­niens brûlent les uns après les autres. Ouga­rit dis­pa­raît. Hat­tu­sa est aban­don­née. Le sys­tème d’é­changes qui reliait l’É­gée, Chypre, le Levant et l’É­gypte cesse de fonc­tion­ner. On sait beau­coup de choses sur ce qui est détruit, très peu sur ce qui détruit.

Et dans les décen­nies qui suivent, dans un monde appau­vri, frag­men­té, sans admi­nis­tra­tion cen­trale, sans linéaire B, sans com­merce à longue dis­tance — le poulpe revient.

Les jarres à étrier au poulpe des dou­zième et onzième siècles consti­tuent l’un des rares groupes de céra­mique déco­ra­tive de qua­li­té pro­duits dans cette période. Elles sont grandes, ambi­tieuses, faites pour être vues. Elles appa­raissent au moment pré­cis où la plu­part des autres arts figu­ra­tifs de l’É­gée s’éteignent.

Une thèse consa­crée à ce cor­pus a mon­tré qu’on peut y dis­tin­guer des styles régio­naux nets : la Crète, le Dodé­ca­nèse, les Cyclades, l’At­tique déve­loppent cha­cun leurs conven­tions. Cette régio­na­li­sa­tion est en elle-même un docu­ment his­to­rique. Elle des­sine la carte d’un monde qui s’est défait en mor­ceaux et où chaque mor­ceau conti­nue, à sa manière, à peindre le même animal.

Il y a là un fait qui mérite qu’on s’y arrête sans en faire un sym­bole. Quand une civi­li­sa­tion perd ses palais, ses archives, ses cir­cuits, ses écri­tures, il lui reste des gestes. Un potier conti­nue de tour­ner. Un peintre conti­nue de tra­cer huit lignes qui partent d’un point. Il ne sait pro­ba­ble­ment plus d’où vient le motif ni ce qu’il vou­lait dire à Palai­kas­tro trois siècles plus tôt. Il le fait quand même, parce que c’est ce qu’on fait sur un vase.

Une vache, un poulpe, un car­ré creux

Le motif ne meurt pas avec l’âge du bronze. Il se réveille ailleurs, dans un contexte qui n’a plus rien à voir.

À Éré­trie, sur l’île d’Eu­bée, à la fin du sixième siècle avant notre ère, on frappe mon­naie. Les pre­mières émis­sions eubéennes sont contem­po­raines des pre­mières chouettes d’A­thènes. Sur l’a­vers, une vache qui se gratte le museau avec un sabot arrière — l’île était répu­tée pour son bétail. Sur le revers, dans un car­ré creux, un poulpe.

Il y res­te­ra. Le poulpe devient l’emblème civique d’É­ré­trie, et on le retrouve sur ses mon­naies pen­dant plus d’un siècle et demi.

À Syra­cuse, autre grande cité mari­time, on frappe des litrai d’argent ornées d’un poulpe dans les années 460, puis des bronzes où le poulpe figure au revers de la tête de la nymphe Aré­thuse. Le gra­veur syra­cu­sain observe l’a­ni­mal avec une exac­ti­tude qui n’a rien de mycé­nien : c’est un poulpe de natu­ra­liste, ramas­sé, bien pro­por­tion­né, les bras repliés.

Entre-temps, un potier de Corinthe a peint un poulpe sur un petit ary­balle à par­fum, vers 625–600. La forme n’a plus rien de cré­tois, le style non plus. Le motif, lui, a tenu neuf cents ans.

Je ne crois pas à une trans­mis­sion conti­nue et consciente. Il n’y a pas de lignée d’a­te­liers qui se seraient pas­sé le poulpe de géné­ra­tion en géné­ra­tion depuis Palai­kas­tro. Il y a une mer, un ani­mal abon­dant dans cette mer, des gens qui le pêchent et le mangent, et la pro­prié­té for­melle que j’é­vo­quais au début : huit bras conviennent admi­ra­ble­ment à un objet rond. Le motif se réin­vente chaque fois qu’on le laisse tran­quille assez longtemps.

L’in­con­nu

Reste, au bout de cette tra­ver­sée, une gêne qu’il faut nommer.

Nous appe­lons cela un sym­bole, et nous n’en savons rien. Nous par­lons de divi­ni­té marine, de régé­né­ra­tion, de pas­sage, parce que ce sont les caté­go­ries dont nous dis­po­sons et parce qu’un poulpe posé sur un cer­cueil demande une expli­ca­tion. Mais aucun Minoen, aucun Mycé­nien ne nous a lais­sé une phrase sur le sujet. Le cor­pus des textes de l’âge du bronze égéen est un cor­pus de comptabilité.

Ce qui sub­siste, c’est de la matière. De l’ar­gile fine tour­née très mince. Un pig­ment fer­ru­gi­neux qui vire au brun-noir à la cuis­son. Deux assiettes col­lées au stade du cuir. Un geste de pin­ceau, char­gé au départ, qui s’af­fine en s’é­loi­gnant du centre, exac­te­ment comme un bras de poulpe s’ef­file vers sa pointe.

Un jour de juillet, dans une crique de Crète orien­tale, j’ai vu un poulpe sor­tir d’une anfrac­tuo­si­té et se poser sur une pierre plate. En trois secondes, il a pris la cou­leur de la pierre. Il est res­té là, immo­bile, à peine visible, avec seule­ment un œil qui bougeait.

Je n’en tire aucune conclu­sion sur ce que pen­saient les gens de Palai­kas­tro. Je sais seule­ment qu’ils ont vu la même chose, dans la même eau, avec la même lumière, et qu’ils sont ren­trés à l’atelier.


Note de sources

Objets et attributions

  • Gourde du style marin de Palai­kas­tro, Minoen récent IB, h. 27 cm, Musée archéo­lo­gique d’Hé­rak­lion (inv. Π3383). Tech­nique d’as­sem­blage de deux plats tour­nés, décor de poulpe, our­sins, tri­tons, rochers et algues ; attri­bu­tion au « Maître du style marin », auquel est éga­le­ment don­née une jarre à étrier de Gour­nia. Notices du Musée d’Hé­rak­lion et de Smarthistory.
  • Amphore mycé­nienne à trois anses au décor de poulpes, XVe s. av. n.è., tombe 2 du cime­tière de Pro­sym­na, Musée natio­nal d’A­thènes, inv. Π 6725.
  • Jarre à étrier des îles à poulpe « dégé­né­ré » (six bras, yeux trans­for­més en rosettes), J. Paul Get­ty Museum.
  • Rhy­ton égéen à poulpe trou­vé à Minet el-Bei­da (Ouga­rit).
  • Ary­balle corin­thien à poulpe, v. 625–600 av. n.è., Prin­ce­ton Uni­ver­si­ty Art Museum.
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Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Le Bou­co­léon

Palais des lions de mer. Constan­ti­nople au ras de l’eau

Le Bou­co­léon, palais des lions de mer

Constan­ti­nople au ras de l’eau — his­toire d’une façade qui refuse de mourir

I. Trois fenêtres sur la Marmara

Il faut d’a­bord accep­ter de ne rien voir. C’est la condi­tion d’en­trée, le droit de pas­sage. Celui qui longe la rive sud de la vieille Istan­bul, sur cette ave­nue Ken­ne­dy où les voi­tures filent comme si la mer de Mar­ma­ra n’exis­tait pas, celui-là passe devant le Bou­co­léon sans le savoir. Un pan de muraille, trois grandes baies enca­drées de marbre blanc, un appa­reil de briques rousses man­gé par les figuiers sau­vages, et der­rière, le gron­de­ment régu­lier du train de ban­lieue. Rien n’in­dique qu’i­ci s’é­le­vait, pen­dant sept siècles, la rési­dence mari­time des empe­reurs de Byzance. Rien, sinon ces trois fenêtres qui regardent la mer avec l’obs­ti­na­tion des aveugles.

Je me sou­viens de ma pre­mière ren­contre avec cette ruine. Je des­cen­dais de Sul­ta­nah­met vers la mer, un peu au hasard, par ces ruelles de Kadır­ga où le linge sèche entre les bal­cons et où les enfants jouent au foot­ball contre des murs byzan­tins sans le savoir — ou en le sachant très bien, ce qui revient au même. J’a­vais dans ma poche un plan de la ville ancienne, un de ces plans recons­ti­tués où Constan­ti­nople appa­raît comme elle n’a jamais tout à fait été, avec ses forums, ses por­tiques, son Hip­po­drome intact. Et sou­dain, au détour de la voie fer­rée, le mur. Haut, mas­sif, per­cé de ces baies monu­men­tales dont les lin­teaux de marbre sem­blaient avoir été posés la veille. Une porte murée. Des cor­beaux de pierre en saillie, ves­tiges d’un bal­con dis­pa­ru. Et au pied du mur, là où cla­po­tait autre­fois un port impé­rial, l’as­phalte, les glis­sières de sécu­ri­té, un arrêt de bus.

C’est cela, le Bou­co­léon : le plus ancien palais d’Is­tan­bul, plus vieux que Top­kapı de mille ans, et le plus invi­sible. Les guides l’ex­pé­dient en trois lignes quand ils le men­tionnent. Les tou­ristes pho­to­gra­phient Sainte-Sophie à huit cents mètres de là et ne des­cen­dront jamais jus­qu’à lui. Il a fal­lu attendre ces toutes der­nières années pour que la muni­ci­pa­li­té d’Is­tan­bul entre­prenne de le tirer de son som­meil, d’en faire un musée à ciel ouvert, de rendre aux Stam­bou­liotes ce frag­ment de leur ville dont ils avaient oublié jus­qu’au nom.

Ce nom, pour­tant. Bou­ko­leôn. Il roule dans la bouche comme un galet. Il fau­dra y reve­nir, car tout com­mence par lui — par un tau­reau et par un lion.

II. Le tau­reau et le lion

Les Byzan­tins aimaient que leurs lieux racontent des his­toires, et quand les lieux n’en racon­taient pas, ils leur en inven­taient. Le Bou­co­léon tire son nom, dit la tra­di­tion, d’un groupe sculp­té qui ornait le petit port amé­na­gé au pied du palais : un lion ter­ras­sant un tau­reau. Bous, le bœuf ; leôn, le lion. Le com­bat éter­nel de la force sou­ve­raine et de la puis­sance domes­ti­quée, plan­té là, face à la mer, comme une enseigne. Les navires qui appro­chaient de la capi­tale par la Pro­pon­tide voyaient d’a­bord cela : un fauve de pierre dévo­rant sa proie, et der­rière lui, éta­gée sur les murailles mari­times, la façade du palais impérial.

L’é­ty­mo­lo­gie est peut-être fausse, comme le sont la plu­part des belles éty­mo­lo­gies. Cer­tains éru­dits penchent pour une défor­ma­tion de Bou­ko­los, le bou­vier, d’autres pour un nom propre oublié. Peu importe. La légende a gagné, comme tou­jours à Constan­ti­nople, ville où la légende gagne sys­té­ma­ti­que­ment contre l’ar­chive, et c’est jus­tice : une ville qui a inven­té le récit de sa propre fon­da­tion par un Byzas mythique pou­vait bien inven­ter le nom de ses palais.

Ce qui n’est pas une légende, ce sont les lions eux-mêmes. Car on les a retrou­vés — du moins cer­tains d’entre eux. Des lions de marbre, mas­sifs, la cri­nière sty­li­sée, la gueule entrou­verte, qui gar­daient l’es­ca­lier monu­men­tal des­cen­dant du palais vers le débar­ca­dère impé­rial. Ils dorment aujourd’­hui au Musée archéo­lo­gique d’Is­tan­bul, à quelques cen­taines de mètres de leur poste de garde mil­lé­naire, dans cette belle bâtisse otto­mane où l’on conserve aus­si le sar­co­phage dit d’A­lexandre et les stèles funé­raires de Sidon. Je suis allé les voir, un après-midi de cani­cule où le musée était presque vide. Ils ont cette expres­sion par­ti­cu­lière des fauves byzan­tins, ni tout à fait antique ni tout à fait médié­vale, une féro­ci­té orne­men­tale, appri­voi­sée par des siècles de céré­mo­nies. On ima­gine les ambas­sa­deurs perses, arabes, bul­gares, russes, débar­quant au pied de ces bêtes, levant les yeux vers la façade, et com­pre­nant d’un coup, avant même d’a­voir vu l’empereur, ce que Byzance vou­lait leur dire : ici, même les lions sont à notre service.

Le port lui-même a dis­pa­ru. Com­blé, asphal­té, ren­du à la terre. Il occu­pait cette bande étroite entre la muraille mari­time et la mer, un bas­sin modeste — ce n’é­tait pas un port de com­merce, mais un embar­ca­dère de pres­tige, réser­vé aux galères impé­riales, aux dro­mons de parade, aux barques dorées qui menaient le basi­leus vers les monas­tères du Bos­phore ou les palais d’A­sie. Quand on se tient aujourd’­hui sur le trot­toir de l’a­ve­nue Ken­ne­dy, on a les pieds, très exac­te­ment, sur l’eau morte du port du Boucoléon.

III. La mai­son d’Hormisdas

Avant d’être le palais des lions, le lieu fut la mai­son d’un exi­lé. L’his­toire du Bou­co­léon com­mence par un prince perse en fuite — et cela aus­si est une manière de pro­gramme, dans cette ville qui fut tou­jours le refuge et la pri­son des princes déchus de trois continents.

Hor­mis­das — Hor­mizd, pour lui rendre son nom sas­sa­nide — était un fils de roi. Frère cadet ou parent proche de Sha­pur II selon les sources, il fut empri­son­né lors d’une que­relle suc­ces­so­rale dont l’O­rient avait le secret, s’é­va­da de sa for­te­resse grâce à une lime dis­si­mu­lée dans un pois­son par son épouse (la légende, encore, tou­jours, mais lais­sons-la faire son tra­vail), et vint cher­cher asile auprès de Constan­tin, dans la Rome nou­velle qui sor­tait à peine de terre. On lui don­na un quar­tier, sur la pente qui des­cend de l’Hip­po­drome vers la Pro­pon­tide, un quar­tier qui prit son nom et le gar­da long­temps : ta Hor­mis­dou, les terres d’Hor­mis­das. Le prince perse ser­vit dans la cava­le­rie romaine, par­ti­ci­pa à l’ex­pé­di­tion de Julien contre son propre pays natal, et dis­pa­raît de l’his­toire sans qu’on sache où il est enter­ré. Mais son nom res­ta accro­ché à la col­line, comme ces odeurs qui per­sistent dans une mai­son long­temps après le départ des habitants.

C’est là, sur les terres du Perse, que s’é­lève au début du Ve siècle la pre­mière rési­dence impé­riale mari­time. On l’at­tri­bue tra­di­tion­nel­le­ment à Théo­dose II, cet empe­reur bâtis­seur de murailles qui régna qua­rante-deux ans sans presque jamais faire la guerre lui-même, et qui lais­sa à sa ville les rem­parts ter­restres les plus for­mi­dables du monde antique. Le palais du rivage était le pen­dant mari­time de cette œuvre défen­sive : une rési­dence posée sur la muraille de mer, l’ha­bi­tant même de la for­ti­fi­ca­tion, comme si l’empereur avait vou­lu dor­mir à l’in­té­rieur de son bouclier.

Puis vient Jus­ti­nien — et avec lui, tout change d’é­chelle. Avant de mon­ter sur le trône, le neveu de Jus­tin rési­dait pré­ci­sé­ment là, dans la mai­son d’Hor­mis­das, avec Théo­do­ra. C’est de cette mai­son que le couple le plus impro­bable de l’his­toire romaine — le pay­san de Macé­doine et l’an­cienne actrice de l’Hip­po­drome — guet­tait le pou­voir. Deve­nu empe­reur, Jus­ti­nien ne l’ou­blia pas : il agran­dit la rési­dence, l’in­cor­po­ra au Grand Palais, et fit bâtir juste à côté cette église des Saints-Serge-et-Bac­chus que les Turcs appellent aujourd’­hui Küçük Aya­so­fya, la petite Sainte-Sophie, cou­pole d’es­sai avant la grande, bijou octo­go­nal qui sur­vit intact à trois cents mètres de la ruine du palais. Un bloc de marbre por­tant le mono­gramme de Jus­ti­nien se voyait encore, il y a peu, rem­ployé près de l’en­trée prin­ci­pale du Bou­co­léon — les res­tau­ra­teurs ont pré­vu de le remettre à sa place d’o­ri­gine. Seize siècles plus tard, l’empereur signe encore son mur.

IV. Théo­phile, ou la façade

Le Bou­co­léon que l’on voit aujourd’­hui — ce qu’il en reste — n’est pour­tant ni de Théo­dose ni de Jus­ti­nien. Il est, pour l’es­sen­tiel, l’œuvre d’un empe­reur du IXe siècle que l’his­toire a ran­gé par­mi les ico­no­clastes et que l’ar­chi­tec­ture devrait ran­ger par­mi les grands esthètes : Théo­phile, qui régna de 829 à 842.

Théo­phile est un per­son­nage de roman. Der­nier empe­reur ico­no­claste, per­sé­cu­teur des images et amou­reux fou des formes, il mena contre le calife de Bag­dad des guerres désas­treuses tout en copiant avec pas­sion l’ar­chi­tec­ture de ses enne­mis. Ses ambas­sa­deurs reve­naient de la cour abbas­side éblouis, et l’empereur, au lieu d’en conce­voir du dépit, en conce­vait des palais. Il fit bâtir sur la rive asia­tique du Bos­phore une rési­dence à la manière arabe, le palais de Bryas, dont les chro­ni­queurs disent qu’elle repro­dui­sait les demeures de Bag­dad jusque dans leurs jar­dins. Voi­là qui devrait faire médi­ter ceux qui ima­ginent les civi­li­sa­tions comme des blocs étanches : au IXe siècle, l’empereur très chré­tien de Constan­ti­nople fai­sait construire des palais abbas­sides pour son plai­sir per­son­nel, pen­dant que ses théo­lo­giens ana­thé­mi­saient l’is­lam. La fron­tière pas­sait par les champs de bataille d’A­na­to­lie ; elle ne pas­sait pas par les jardins.

Au Bou­co­léon, Théo­phile fit édi­fier la grande façade mari­time, posée direc­te­ment sur la muraille de mer qu’on avait épais­sie quelques décen­nies plus tôt. C’est ce mur, pré­ci­sé­ment, qui nous est par­ve­nu : les trois baies monu­men­tales aux enca­dre­ments de marbre, le bal­con dont il ne reste que les consoles, la log­gia d’où l’empereur regar­dait la Pro­pon­tide. Il faut ima­gi­ner cette façade dans son état d’o­ri­gine : les marbres poly­chromes, les colon­nettes, les cha­pi­teaux, la mer bat­tant le pied de la muraille — car la mer, alors, venait jus­qu’au mur, et les fenêtres du palais s’ou­vraient direc­te­ment sur l’eau, comme celles d’un palais véni­tien avant Venise. Le bal­con impé­rial sur­plom­bait le port aux lions. Par les soirs d’é­té, le basi­leus pou­vait s’y tenir et voir pas­ser les navires du monde entier, qui ralen­tis­saient à hau­teur du palais, non par obli­ga­tion mais par stupeur.

Entre le IXe et le XIe siècle, le Bou­co­léon devient le cœur habi­té du Grand Palais. Il faut se repré­sen­ter ce que fut le Grand Palais de Constan­ti­nople : non pas un bâti­ment, mais une ville dans la ville, une acro­pole de pavillons, d’é­glises, de casernes, de ter­rasses, de cis­ternes et de jar­dins déva­lant en gra­dins de l’Hip­po­drome à la mer, sur des hec­tares. Les empe­reurs, au fil des siècles, s’y dépla­çaient comme des loca­taires per­pé­tuels, aban­don­nant une aile pour une autre, lais­sant des quar­tiers entiers à la ruine pen­dant qu’ils en édi­fiaient de nou­veaux. Au temps de la dynas­tie macé­do­nienne, c’est au Bou­co­léon qu’ils vivent — dans la par­tie la plus méri­dio­nale, la plus mari­time du com­plexe, là où l’air est le meilleur et la vue la plus vaste. Le reste du Grand Palais devient peu à peu un décor de céré­mo­nie, un théâtre qu’on ouvre pour les grandes occa­sions. Le Bou­co­léon, lui, est la maison.

V. La chambre des reliques

Une mai­son, mais une mai­son sacrée. Car le Bou­co­léon abri­tait, outre les empe­reurs, ce que Byzance pos­sé­dait de plus pré­cieux : les insignes impé­riaux et les grandes reliques de la chrétienté.

Tout près de la façade mari­time s’é­le­vait l’é­glise de la Vierge du Phare — Théo­to­kos tou Pha­rou — ain­si nom­mée parce qu’elle voi­si­nait avec le fanal qui gui­dait les navires vers le port impé­rial. La tour du Phare existe encore, muti­lée, acco­lée à la ruine ; les res­tau­ra­teurs tra­vaillent aujourd’­hui à conso­li­der ses façades. L’é­glise, elle, a dis­pa­ru corps et biens, et c’est une des grandes dis­pa­ri­tions de l’his­toire de l’art, car cette cha­pelle pala­tine de dimen­sions modestes fut, pen­dant trois siècles, le plus grand reli­quaire du monde. On y véné­rait la Cou­ronne d’é­pines, des frag­ments de la Vraie Croix, la Sainte Lance, le Man­dy­lion d’É­desse — cette image du Christ « non faite de main d’homme » que l’empereur Romain Léca­pène avait fait trans­fé­rer d’É­desse en 944, au terme d’une expé­di­tion mili­taire dont la relique était l’u­nique objec­tif. Une armée entière pour un mor­ceau de tis­su : voi­là Byzance.

L’ac­cès à la cha­pelle était stric­te­ment contrô­lé — on n’en­trait pas chez l’empereur comme dans une église de quar­tier — et pour­tant les sources laissent devi­ner que des pèle­rins, des pri­vi­lé­giés, des ambas­sa­deurs obte­naient par­fois la faveur d’une visite. Les récits des voya­geurs russes, des clercs latins, des émis­saires arabes qui purent appro­cher les reliques du Phare ont tous le même ton : celui de l’homme qui a vu le centre du monde et qui ne sait pas com­ment le dire. Robert de Cla­ri, le petit che­va­lier picard qui par­ti­ci­pa au sac de 1204, énu­mère les mer­veilles de la cha­pelle avec une stu­pé­fac­tion de pay­san à la foire, et son inven­taire émer­veillé est deve­nu l’un des docu­ments majeurs sur ce tré­sor — dres­sé, iro­nie cruelle, au moment même où on le dispersait.

Car tout cela fini­ra à Paris, à Venise, dans les tré­sors d’é­glise de la France et de l’I­ta­lie. La Cou­ronne d’é­pines, ven­due par l’empereur latin Bau­douin II à saint Louis, arri­ve­ra en 1239 en France, où on lui bâti­ra le plus somp­tueux des écrins : la Sainte-Cha­pelle. La Sainte-Cha­pelle de Paris est, très exac­te­ment, la fille de la cha­pelle du Bou­co­léon — sa réplique fonc­tion­nelle, son héri­tière, presque son remords. Quand vous faites la queue sur l’île de la Cité pour admi­rer les ver­rières, son­gez que vous visi­tez le fan­tôme pari­sien d’une église d’Is­tan­bul dont il ne reste pas une pierre.

VI. La nuit de décembre 969

Mais le Bou­co­léon n’est pas seule­ment un palais de céré­mo­nies et de reliques. C’est aus­si une scène de crime — l’une des plus célèbres du mil­lé­naire byzan­tin. Et il faut racon­ter cette nuit-là, parce qu’elle dit tout du lieu : sa splen­deur, sa para­noïa, et cette façon qu’a­vait Byzance de mêler le sublime et l’ab­ject dans les mêmes chambres.

Nicé­phore II Pho­cas était le plus grand sol­dat de son temps. Vain­queur des Arabes en Crète, en Cili­cie, en Syrie, recon­qué­rant d’An­tioche, il avait ren­du à l’Em­pire des pro­vinces per­dues depuis trois siècles. Les chro­ni­queurs arabes eux-mêmes l’ap­pe­laient avec effroi « la mort pâle des Sar­ra­sins ». Deve­nu empe­reur en 963, il avait épou­sé Théo­pha­no, la veuve — jeune, belle et redou­tée — de son pré­dé­ces­seur. Mais Nicé­phore était un moine sous l’ar­mure : ascète, dor­mant sur une peau de pan­thère à même le sol, por­tant le cilice, rêvant de finir ses jours au Mont Athos dont il avait finan­cé la grande Laure. L’im­pé­ra­trice s’en­nuya. L’his­toire est vieille comme les palais.

Nicé­phore se savait haï — par le peuple qu’é­cra­saient ses impôts de guerre, par le cler­gé dont il vou­lait limi­ter les biens, par l’a­ris­to­cra­tie qu’il bru­ta­li­sait. En 969, pré­ci­sé­ment, il fit entou­rer le Bou­co­léon d’une nou­velle enceinte for­ti­fiée, trans­for­mant le palais du rivage en cita­delle per­son­nelle. On raconte qu’un soir, une main ano­nyme lui fit pas­ser un billet : « Sire, tu as beau bâtir des murs hauts comme le ciel ; si le mal est dedans, la ville est pre­nable. » Le mal était dedans. Il s’ap­pe­lait Jean Tzi­mis­kès, neveu de l’empereur, brillant géné­ral dis­gra­cié, et il était l’a­mant de Théophano.

La nuit du 10 au 11 décembre 969, par une tem­pête de neige, une barque s’ap­pro­cha de la muraille mari­time du Bou­co­léon. À son bord, Tzi­mis­kès et une poi­gnée de conju­rés. Des com­plices — les ser­vantes de l’im­pé­ra­trice, dit-on — des­cen­dirent une cor­beille le long du mur, et l’on his­sa les assas­sins un par un dans le gyné­cée. Théo­pha­no avait lais­sé ouverte la porte de la chambre impé­riale. Nicé­phore dor­mait sur le sol, sur sa peau de bête, comme à son habi­tude. Les conju­rés, ne le trou­vant pas dans le lit, crurent un ins­tant au piège et faillirent fuir. Puis on le décou­vrit, endor­mi dans son coin d’as­cète. Ce qui sui­vit fut long et hideux : réveillé à coups d’é­pée, le visage ouvert, traî­né aux pieds de Tzi­mis­kès qui l’in­sul­ta, lui arra­cha la barbe et lui bri­sa les dents avant de l’a­che­ver. La tête de l’empereur fut mon­trée à une fenêtre pour décou­ra­ger la garde ; son corps atten­dit tout un jour dans la neige avant qu’on l’en­ter­rât à la sau­vette aux Saints-Apôtres.

Sur son sar­co­phage, un poète gra­va plus tard une épi­taphe deve­nue pro­ver­biale : il avait tout vain­cu, sauf une femme. Théo­pha­no, du reste, fut la grande per­dante de sa propre conspi­ra­tion : Tzi­mis­kès, pour se faire cou­ron­ner, dut apai­ser le patriarche, qui exi­gea le châ­ti­ment des cou­pables — et l’a­mant exi­la l’a­mante. La corde qui avait his­sé les assas­sins le long du mur du Bou­co­léon avait his­sé, en somme, l’ordre nou­veau tout entier, moins celle qui l’a­vait nouée.

Quand on longe aujourd’­hui la façade du palais, on cherche mal­gré soi la fenêtre. On ne la trou­ve­ra pas — le gyné­cée a dis­pa­ru avec le reste — mais le mur est là, et la mer aus­si, et par les nuits de décembre où le vent du sud rabat les embruns sur l’a­ve­nue Ken­ne­dy, il n’est pas très dif­fi­cile d’en­tendre grin­cer une cor­beille le long de la pierre.

VII. Le théâtre de la mer

Il faut main­te­nant remon­ter le temps de quelques années et chan­ger d’é­clai­rage, car le Bou­co­léon ne fut pas seule­ment une chambre à cou­cher tra­gique. Il fut, avant tout, une machine à pro­duire de la majes­té — et cette machine avait la mer pour scène.

Nous connais­sons le fonc­tion­ne­ment de ce théâtre grâce à un livre extra­or­di­naire, le Livre des céré­mo­nies com­pi­lé au Xe siècle sous Constan­tin VII Por­phy­ro­gé­nète, cet empe­reur let­tré qui pré­fé­rait les biblio­thèques aux champs de bataille et qui consi­gna, avec une minu­tie d’en­to­mo­lo­giste, le moindre geste du pro­to­cole impé­rial. On y voit le basi­leus quit­ter le palais par l’es­ca­lier des lions, s’embarquer sur la galère impé­riale ten­due de pourpre, gagner par mer les sanc­tuaires de la rive ou les palais de plai­sance du Bos­phore. Chaque dépla­ce­ment est une litur­gie : les accla­ma­tions des dèmes, les chants, les sta­tions, les chan­ge­ments de vête­ments. L’empereur byzan­tin ne voyage pas, il pro­ces­sionne — et le Bou­co­léon est son por­tail mari­time, le point exact où la majes­té ter­restre se change en majes­té flottante.

C’est par là que passent aus­si les hôtes de marque, et le XIIe siècle offre à cet égard deux scènes remar­quables. En 1161, Kılıç Ars­lan II, sul­tan seld­jou­kide de Roum, séjourne à Constan­ti­nople — l’en­ne­mi héré­di­taire reçu en grande pompe, pro­me­né de mer­veille en mer­veille par Manuel Com­nène qui enten­dait l’é­cra­ser de splen­deur puis­qu’il n’a­vait pu l’é­cra­ser sur le ter­rain. Le Bou­co­léon ser­vit de cadre à ces ren­contres où la diplo­ma­tie byzan­tine don­nait sa pleine mesure : ne jamais mon­trer sa force, mon­trer son décor. Dix ans plus tard, en 1171, c’est Amau­ry, roi de Jéru­sa­lem, qui vient en per­sonne sol­li­ci­ter l’al­liance de l’Em­pire — un roi croi­sé des­cen­dant l’es­ca­lier aux lions, s’in­cli­nant devant le basi­leus dans les salles du palais du rivage. Et entre les deux, en 1166, Manuel y réunit un concile pour tran­cher une que­relle théo­lo­gique sur la parole « le Père est plus grand que moi » : les déci­sions furent gra­vées sur des plaques de pierre, dont cer­taines, retrou­vées, ont fini elles aus­si au musée. Palais de la guerre, palais de la foi, palais du pro­to­cole : au Bou­co­léon, tout finit gra­vé dans le marbre, puis tout finit au musée.

Il y a pour­tant, dès cette époque, une fêlure dans le décor. Depuis Alexis Com­nène, à la fin du XIe siècle, les empe­reurs ont pris l’ha­bi­tude de rési­der aux Bla­chernes, à l’autre bout de la ville, dans l’angle nord-ouest des murailles, près de la Corne d’Or. Les rai­sons sont pra­tiques — la proxi­mi­té des ter­rains de chasse, la moder­ni­té des bâti­ments — mais le sym­bole est immense : le centre de gra­vi­té de l’Em­pire quitte la mer. Le Grand Palais, et le Bou­co­léon avec lui, entame alors sa longue car­rière de monu­ment : on l’en­tre­tient, on y célèbre, on y loge les hôtes, mais on n’y vit plus. Les palais meurent ain­si, non par la ruine, mais par la céré­mo­nie : le jour où l’on n’y fait plus que des visites, ils sont déjà des musées.

VIII. 1204, ou les dames dans la tour

Puis vient avril 1204, et la plus grande catas­trophe de l’his­toire de Constan­ti­nople avant la der­nière — le sac de la ville par les croi­sés de la qua­trième croi­sade, ces pèle­rins par­tis déli­vrer Jéru­sa­lem et qui, de détour­ne­ment en détour­ne­ment, de dette véni­tienne en que­relle dynas­tique byzan­tine, finirent par prendre d’as­saut la plus grande ville chré­tienne du monde.

Geof­froy de Vil­le­har­douin, maré­chal de Cham­pagne et chro­ni­queur de l’ex­pé­di­tion, raconte la scène qui nous concerne. Tan­dis que la ville brûle et que les croi­sés se répandent dans les rues, Boni­face de Mont­fer­rat, chef nomi­nal de la croi­sade, pique droit vers le rivage : il che­vauche le long de la mer jus­qu’au palais de Bou­co­léon, qui se rend à lui à condi­tion que la vie de ses occu­pants soit épar­gnée. Et là, dans la cita­delle du rivage, il trouve ce que la panique y avait ras­sem­blé : les grandes dames de l’Em­pire, réfu­giées dans le palais le mieux for­ti­fié de la ville. Par­mi elles, deux impé­ra­trices — Agnès de France, sœur du roi Phi­lippe Auguste, mariée enfant à Constan­ti­nople et deux fois veuve d’empereurs ; et Mar­gue­rite de Hon­grie, fille du roi Béla III, veuve de l’empereur Isaac l’Ange. Quant au tré­sor trou­vé dans le palais, Vil­le­har­douin renonce à le décrire : il y en avait trop, dit-il en sub­stance, pour qu’on pût le compter.

Ce qui suit tient du roman cour­tois gref­fé sur le pillage : Boni­face de Mont­fer­rat, quin­qua­gé­naire, épouse dans la fou­lée Mar­gue­rite de Hon­grie, la jeune impé­ra­trice trou­vée dans le palais conquis. On peut lire cette union comme un cal­cul poli­tique — elle l’é­tait — mais les contem­po­rains y virent aus­si le geste sym­bo­lique par excel­lence : prendre le palais, prendre l’im­pé­ra­trice, prendre la légi­ti­mi­té. Le Bou­co­léon fonc­tion­nait, jusque dans sa chute, comme une machine à pro­duire de la souveraineté.

La cha­pelle du Phare, elle, fut mise en coupe réglée. Les reliques par­tirent par vagues, ven­dues, don­nées, volées, authen­ti­fiées par des clercs qui savaient très bien qu’ils léga­li­saient un pillage. C’est le plus grand trans­fert de sacré de l’his­toire euro­péenne : la Cou­ronne d’é­pines vers Paris, des frag­ments de la Croix vers cent tré­sors d’é­glises, le Man­dy­lion vers une des­ti­na­tion qui se perd — cer­tains disent Paris, d’où il aurait dis­pa­ru à la Révo­lu­tion, d’autres le cherchent encore. Byzance avait concen­tré le sacré en un seul point du monde, une cha­pelle au bord de la Mar­ma­ra ; la qua­trième croi­sade le pul­vé­ri­sa sur toute la carte de l’Oc­ci­dent. La Sainte-Cha­pelle, les tré­sors de Venise, vingt cathé­drales de France et d’I­ta­lie sont les éclats de cette déflagration.

Pen­dant le demi-siècle de l’Em­pire latin — 1204–1261 —, le Bou­co­léon ser­vit de rési­dence aux empe­reurs francs de Constan­ti­nople, ces sou­ve­rains fan­to­ma­tiques qui régnaient sur une ville exsangue dont ils ven­daient les toits de plomb pour payer leurs sol­dats. Bau­douin II, le der­nier d’entre eux, en fut réduit à mettre en gage la Cou­ronne d’é­pines chez les Véni­tiens ; saint Louis la rache­ta. Quand on en est à vendre les reliques de sa propre cha­pelle pala­tine, c’est que l’his­toire est finie ; elle le fut en 1261, quand les troupes de Michel VIII Paléo­logue reprirent la ville presque sans combat.

IX. L’a­rai­gnée dans le palais des Césars

On pour­rait croire que la recon­quête byzan­tine ren­dit vie au vieux palais. C’est le contraire qui advint. Michel VIII et ses suc­ces­seurs s’ins­tal­lèrent aux Bla­chernes, défi­ni­ti­ve­ment, et le Grand Palais — trop vaste, trop dégra­dé par les Latins, trop coû­teux pour un empire rui­né — fut aban­don­né à son sort. Pen­dant les deux der­niers siècles de Byzance, le plus grand ensemble pala­tial du monde médié­val se défit len­te­ment, pavillon par pavillon, toi­ture par toi­ture. On y pre­nait des maté­riaux ; les jar­dins retour­naient à la brous­saille ; des quar­tiers entiers de la ville, dépeu­plée par les pestes et les guerres civiles, rede­ve­naient des champs. Les der­niers empe­reurs, dit-on, n’a­vaient plus les moyens d’en­tre­te­nir ne serait-ce que les salles où l’on cou­ron­nait leurs ancêtres.

Le 29 mai 1453, Meh­med II entre dans Constan­ti­nople conquise. Le jeune sul­tan — il a vingt et un ans — par­court la ville dans les jours qui suivent, et les chro­ni­queurs rap­portent qu’il visi­ta les ruines du Grand Palais. Devant les salles éven­trées, les cours enva­hies d’herbe, il aurait mur­mu­ré les vers d’un poète per­san : l’a­rai­gnée tisse ses rideaux dans le palais des Césars, la chouette sonne la relève sur les tours d’A­fra­siab. L’a­nec­dote est peut-être arran­gée — elle l’est sans doute, comme tout ce qui est trop beau — mais elle dit une véri­té pro­fonde : le conqué­rant de Constan­ti­nople trou­va le palais des empe­reurs déjà mort, et il eut, devant cette mort, le réflexe non du vain­queur mais du poète. Meh­med, du reste, ne s’ins­tal­la pas dans les ruines : il bâtit son propre palais, puis un second — Top­kapı — sur la pre­mière col­line, à l’en­droit exact de l’a­cro­pole de l’an­tique Byzance. Le cycle recom­men­çait ailleurs.

Le Bou­co­léon, lui, entra dans sa nuit otto­mane. Le quar­tier prit le nom de Çat­ladı­kapı, « la porte fen­due » — d’a­près une poterne de la muraille mari­time lézar­dée par un trem­ble­ment de terre, et il y a quelque chose de juste à ce qu’un palais d’empereurs finisse sous le patro­nage d’une fis­sure. Des mai­sons de bois s’a­dos­sèrent à la façade de Théo­phile, s’y incrus­tèrent, y per­cèrent leurs fenêtres ; les grandes baies de marbre ser­virent de murs por­teurs à des logis de pêcheurs. Les voya­geurs euro­péens du XVIIIe et du XIXe siècle, Grand Tour en poche, venaient cher­cher là leur fris­son de déca­dence : Pierre Gilles au XVIe siècle déjà, puis les autres, des­si­na­teurs et pho­to­graphes, s’ar­rê­taient devant ce mur où des consoles de marbre sou­te­naient du linge qui séchait. Le pho­to­graphe fran­çais Pierre Tré­maux fixa vers le milieu du XIXe siècle la façade cen­trale encore debout — image pré­cieuse entre toutes, car ce qu’il pho­to­gra­phiait allait disparaître.

X. Le train contre le palais

Car le pire enne­mi du Bou­co­léon ne fut ni le croi­sé, ni le trem­ble­ment de terre, ni le pêcheur squat­teur. Ce fut le pro­grès — et le pro­grès, dans les années 1870, avait la forme d’une locomotive.

L’Em­pire otto­man finis­sant vou­lait son che­min de fer, et l’Eu­rope vou­lait le lui vendre. La ligne de Rou­mé­lie, qui devait relier Constan­ti­nople à l’Eu­rope cen­trale — l’an­cêtre direct de l’O­rient-Express —, exi­geait une péné­trante jus­qu’au cœur de la vieille ville, jus­qu’à la pointe du Sérail où l’on bâti­rait la gare de Sir­ke­ci. Le tra­cé rete­nu lon­geait la rive de Mar­ma­ra, au ras des murailles mari­times. Il fal­lait pas­ser ; le pas­sé était sur le che­min ; on cou­pa dans le pas­sé. Le sul­tan Abdü­la­ziz, à qui l’on fai­sait remar­quer que la voie tra­ver­se­rait les jar­dins de ses propres palais du rivage, aurait répon­du que le che­min de fer pou­vait bien lui pas­ser sur le dos, pour­vu qu’il se fît. Bou­tade de sou­ve­rain moderne — et arrêt de mort pour ce qui res­tait du palais des empereurs.

Au début des années 1870, les ter­ras­siers de la ligne éven­trèrent le site. La par­tie occi­den­tale de la façade de Théo­phile, celle-là même que Tré­maux avait pho­to­gra­phiée, fut démo­lie vers 1873 pour lais­ser pas­ser les rails ; seule la sec­tion orien­tale — nos trois fenêtres — res­ta debout, épar­gnée moins par scru­pule que par hasard de tra­cé. Les trains pas­sèrent, et passent encore : la ligne de ban­lieue, puis aujourd’­hui les rames modernes, cir­culent à quelques mètres der­rière la façade, dans ce qui fut les salles du palais. Il y a une iro­nie fer­ro­viaire assez ver­ti­gi­neuse à son­ger que les voya­geurs de l’O­rient-Express, ce train-palace, cette machine à fan­tasmes orien­ta­listes, fai­saient leur entrée triom­phale dans Istan­bul en tra­ver­sant le cadavre du plus ancien palais de la ville — et que pas un sur mille ne le savait.

Le XXe siècle ache­va le tra­vail à sa manière, qui fut para­doxale. En 1912, un grand incen­die rava­gea le quar­tier de Çat­ladı­kapı et dévo­ra les mai­sons de bois incrus­tées dans la ruine ; le feu, en détrui­sant le quar­tier, dénu­da le monu­ment. Les archéo­logues purent enfin voir le mur — et le voir, c’est le com­prendre. L’entre-deux-guerres fut le moment des savants : Ernest Mam­bou­ry, ce Suisse d’Is­tan­bul, pro­fes­seur et topo­graphe obs­ti­né, arpen­ta le site, le des­si­na, le publia, et c’est sur ses rele­vés que reposent encore aujourd’­hui la plu­part des recons­ti­tu­tions du palais. Les fouilles du Wal­ker Trust bri­tan­nique, dans les années 1930 et 1950, exhu­mèrent un peu plus haut les mosaïques pro­di­gieuses du Grand Palais — chasses, grif­fons, enfants jouant — qu’on peut voir aujourd’­hui au musée des Mosaïques, der­rière la Mos­quée bleue. Mais le Bou­co­léon lui-même res­ta ce qu’il était deve­nu : un mur au bord d’une voie fer­rée, enva­hi de figuiers, ceint de grillage, où dor­maient les chats et par­fois les hommes.

Puis, dans les années 1950, on gagna sur la mer. Les grands rem­blais du lit­to­ral et le per­ce­ment de l’a­ve­nue côtière — cette Ken­ne­dy Cad­de­si que l’on doit à l’ère Men­deres, quand Istan­bul se rêvait en métro­pole auto­mo­bile — repous­sèrent le rivage à cent mètres du mur. Le palais mari­time ces­sa d’être mari­time. Les fenêtres de Théo­phile, bâties pour s’ou­vrir sur l’eau, s’ouvrent depuis sur six voies de cir­cu­la­tion. C’est peut-être la plus cruelle des méta­mor­phoses : on avait tué le palais, on tuait main­te­nant sa rai­son d’être, qui était la mer.

XI. La ruine qui se relève

Et puis, contre toute attente, le vent tour­na. En 2018, la muni­ci­pa­li­té métro­po­li­taine d’Is­tan­bul annon­ça un pro­jet de res­tau­ra­tion du Bou­co­léon, dans le cadre de son pro­gramme de sau­ve­garde du patri­moine ; le pro­jet pré­voyait de faire du site un musée à ciel ouvert, avec che­mi­ne­ment de bois pour les visi­teurs, retrait des grillages au pro­fit de grilles en fer for­gé, net­toyage des marbres, conso­li­da­tion des maçon­ne­ries, remise en place du bloc au mono­gramme de Jus­ti­nien, et trai­te­ment des façades de la tour du Phare, com­plé­tées en pierre de taille dans le res­pect des formes d’o­ri­gine. Le chan­tier, conduit par le dépar­te­ment de conser­va­tion du patri­moine cultu­rel de la muni­ci­pa­li­té sous la super­vi­sion d’un comi­té scien­ti­fique diri­gé par le byzan­ti­niste Engin Akyü­rek, s’ou­vrit au tour­nant des années 2020, avec un prin­cipe affi­ché d’in­ter­ven­tion minimale.

Et le sol se mit à par­ler. En 2021, les archéo­logues mirent au jour une fon­taine byzan­tine dans l’emprise du palais ; les fouilles révé­lèrent des môles, des colonnes riche­ment ornées, tout un appa­reillage monu­men­tal qui confir­mait ce que les textes lais­saient entendre : le débar­ca­dère du Bou­co­léon était une scé­no­gra­phie totale, un par­cours céré­mo­niel où l’empereur, arri­vant de la mer, tra­ver­sait une cour à cou­pole entre deux haies de sol­dats avant de péné­trer dans le palais. Chose rare et réjouis­sante, la muni­ci­pa­li­té ouvrit le chan­tier aux curieux : des visites furent orga­ni­sées sur place, où les Stam­bou­liotes pou­vaient inter­ro­ger les archéo­logues au tra­vail. Après des décen­nies d’a­ban­don, le vieux palais rede­ve­nait ce qu’il n’au­rait jamais dû ces­ser d’être — un lieu public, au sens le plus noble.

Il faut dire un mot de ce que ce chan­tier signi­fie, au-delà des pierres. Istan­bul entre­tient avec son pas­sé byzan­tin une rela­tion com­pli­quée, faite de fier­té, d’embarras et de longues amné­sies ; l’hé­ri­tage otto­man a ses palais ruti­lants, Top­kapı, Dol­ma­bah­çe, ses files de visi­teurs et ses bou­tiques de sou­ve­nirs ; l’hé­ri­tage byzan­tin, hors Sainte-Sophie et Kariye, a long­temps eu les ter­rains vagues. Qu’une muni­ci­pa­li­té consacre des années et des bud­gets à rele­ver un palais d’empereurs chré­tiens, qu’elle res­taure dans le même mou­ve­ment les murailles théo­do­siennes, qu’elle reven­dique la ville « mul­ti­di­men­sion­nelle » dans toute son épais­seur his­to­rique — cela n’a rien d’a­no­din. Les res­tau­ra­tions sont tou­jours des dis­cours. Celle du Bou­co­léon dit à peu près ceci : cette ville a mille six cents ans de palais, et ils sont tous à elle.

XII. Mar­cher au Boucoléon

Reste à dire com­ment on y va, et ce qu’on y éprouve — car cet article est aus­si, qu’on me par­donne, une invitation.

De Sul­ta­nah­met, des­cen­dez vers le sud-ouest, vers Küçük Aya­so­fya. Visi­tez d’a­bord la petite Sainte-Sophie, l’é­glise de Jus­ti­nien deve­nue mos­quée, pour vous mettre l’œil et l’âme en état : sous sa cou­pole octo­go­nale, dans la fraî­cheur des marbres, vous êtes déjà, tech­ni­que­ment, dans l’or­bite du palais — Serge et Bac­chus était l’é­glise de la mai­son d’Hor­mis­das. Puis pas­sez sous la voie fer­rée, gagnez le rivage, et lon­gez la muraille vers l’est. La façade est là, entre la ligne de che­min de fer et l’a­ve­nue : les trois baies, les consoles du bal­con, la porte de mer murée, la tour du Phare en retrait. Selon l’a­van­ce­ment des tra­vaux, vous ver­rez les écha­fau­dages, les che­mi­ne­ments neufs, ou déjà le musée à ciel ouvert ache­vé ; mais même en chan­tier, même de der­rière une palis­sade, le mur pro­duit son effet, qui est un effet de temps pur.

Choi­sis­sez la fin d’a­près-midi. La façade regarde le sud : c’est l’heure où le soleil des­cen­dant sur la Mar­ma­ra frappe les marbres de biais et rend aux enca­dre­ments des fenêtres leur blan­cheur d’o­ri­gine. Les car­gos passent au large, à l’ancre ou en route vers le Bos­phore, exac­te­ment là où pas­saient les dro­mons. Un train de ban­lieue fran­chit le site dans un long feu­le­ment métal­lique — et ce train, qui fut l’as­sas­sin du palais, en est deve­nu mal­gré lui le der­nier habi­tant, la seule chose vivante qui tra­verse encore ses salles. Il y a des chats, évi­dem­ment. Il y a des pêcheurs à la ligne le long de l’a­ve­nue, héri­tiers sans le savoir des pêcheurs qui nichaient dans la ruine. Il y a, si vous avez de la chance, per­sonne d’autre que vous.

Alors regar­dez les trois fenêtres, et faites l’exer­cice auquel ce lieu oblige : remon­tez. Reti­rez l’a­ve­nue, ren­dez l’eau au pied du mur. Posez les lions de part et d’autre de l’es­ca­lier. Remet­tez le bal­con sur ses consoles, les marbres poly­chromes sur la brique, la galère pourpre à quai. Met­tez Théo­phile à la fenêtre, regar­dant venir de Bag­dad des idées d’ar­chi­tec­ture ; Nicé­phore endor­mi sur sa peau de pan­thère pen­dant que la neige tombe sur la mer ; Théo­pha­no guet­tant une barque ; Boni­face de Mont­fer­rat pous­sant son che­val le long du rivage ; Meh­med mur­mu­rant du per­san dans les gra­vats ; Tré­maux sous son voile noir de pho­to­graphe ; les ter­ras­siers de 1873 ; l’in­cen­die de 1912 ; Mam­bou­ry et son car­net ; les archéo­logues de 2021 déga­geant une fon­taine. Tout cela tient dans un mur de cent mètres.

XIII. l’é­loge des façades

On m’ob­jec­te­ra qu’il ne reste presque rien, et c’est vrai. Un byzan­ti­niste le disait joli­ment : c’est comme si l’on avait lu tous les livres sur Top­kapı sans jamais rien en voir que quelques tristes ruines. Du Bou­co­léon, nous ne savons au fond que ce que disent les textes ; la façade est un index qui pointe vers un livre dis­pa­ru. Mais je finis par croire que c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’il faut y aller. Les monu­ments intacts nous dis­pensent d’i­ma­gi­ner ; ils font le tra­vail à notre place, et l’on en sort repu et vide. Les façades seules, elles, nous mettent au tra­vail. Le Bou­co­léon appar­tient à cette famille de lieux — le mur du temple à Jéru­sa­lem, les colonnes seules dans les cam­pagnes grecques, les por­tails sans église — qui n’offrent qu’un frag­ment et exigent le reste.

Constan­ti­nople fut la ville des palimp­sestes ; j’ai racon­té ailleurs ses églises deve­nues mos­quées, ses mos­quées rede­ve­nues musées, ses musées rede­ve­nus mos­quées. Le Bou­co­léon est un palimp­seste plus radi­cal encore, puisque presque toutes les écri­tures s’y sont effa­cées : mai­son d’un prince perse, palais d’un empe­reur romain, reli­quaire de la chré­tien­té, scène d’as­sas­si­nat, butin de croi­sés, car­rière de pierres, bidon­ville de bois, tran­chée fer­ro­viaire, ter­rain vague — et main­te­nant, musée à ciel ouvert, der­nière couche, la nôtre, qui consiste à don­ner à voir toutes les autres. Il aura fal­lu mille six cents ans pour que ce mur trouve sa fonc­tion défi­ni­tive, qui est de se souvenir.

Le soir tom­bait quand j’ai quit­té le rivage, la der­nière fois. Der­rière moi, un train pas­sait dans le palais. Devant, la Mar­ma­ra pre­nait cette cou­leur d’é­tain que Bou­vier aimait tant, celle des fins de jour­née qui ne concluent rien. Les trois fenêtres, dans mon dos, conti­nuaient de regar­der la mer — et je me suis dit qu’elles avaient rai­son, qu’elles avaient tou­jours eu rai­son : quand on a vu pas­ser les dro­mons, les croi­sés, les sul­tans, les loco­mo­tives et les auto­routes, on peut bien attendre encore. Les lions, eux, sont au musée. Mais le tau­reau et le lion du vieux port, le com­bat de pierre qui don­na son nom au palais, per­sonne ne les a jamais retrou­vés. Ils sont quelque part sous l’as­phalte de l’a­ve­nue Ken­ne­dy, ou au fond de la Mar­ma­ra, ou nulle part — c’est-à-dire par­tout où l’on pro­nonce encore leur nom. Bous, leôn. Bou­ko­leôn. Le nom aura sur­vé­cu à tout, comme tou­jours. C’est le propre des villes très anciennes : à la fin, il ne reste que les noms.

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