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Umbi­li­cus Urbis Romae

Umbi­li­cus Urbis Romae

Umbi­li­cus Urbis Romae

Le nom­bril de Rome

Umbi­li­cus Urbis Romae

 

Le nom­bril de Rome, un cône de briques que per­sonne ne regarde

Il est onze heures et la pierre com­mence à rendre ce qu’elle a pris. On entre au Forum par la via Sacra, on des­cend, et la pre­mière chose que le corps apprend, avant l’œil, c’est que ce creux entre les col­lines est un four. Les Romains le savaient : ils ont mis là leur place publique parce que c’é­tait le seul endroit plat, pas parce que c’é­tait agréable. C’é­tait un maré­cage. On l’a drai­né, pavé, encom­bré de temples, et il conti­nue de se com­por­ter comme un maré­cage, c’est-à-dire qu’il garde la cha­leur comme il gar­dait l’eau, avec entêtement.

Les groupes remontent vers l’arc de Sep­time Sévère. Ils s’y agglu­tinent, para­pluies levés, oreillettes en place, et le guide dit des choses justes sur les Parthes, sur Cara­cal­la qui fit mar­te­ler le nom de son frère Geta après l’a­voir fait tuer — cette rature dans le marbre qu’on montre tou­jours parce qu’elle est spec­ta­cu­lai­re­ment lisible, un fra­tri­cide encore visible à quinze mètres. Puis le trou­peau glisse vers la Curie et dis­pa­raît. Per­sonne ne s’est arrêté.

À quatre pas de là, dans un angle mort que le cir­cuit contourne comme l’eau contourne un caillou, il y a un cône de briques. Deux mètres de haut envi­ron, quatre mètres qua­rante-cinq de dia­mètre à la base, gris-rose, râpé, avec cet air de four à pain effon­dré qu’ont tous les cœurs de maçon­ne­rie romaine dépouillés de leur pare­ment. Il ne res­semble à rien. Il n’a pas de fron­ton, pas de colonne, pas d’ins­crip­tion qui vous prend au col­let. Un chat pour­rait y dor­mir sans se sen­tir obser­vé, et c’est pro­ba­ble­ment ce qui lui arrive le plus souvent.

C’est l’Umbi­li­cus Urbis Romae. Le nom­bril de la Ville de Rome. Le centre du centre, le point d’où l’Em­pire pré­ten­dait se mesu­rer, la chose autour de laquelle tout ce Forum était cen­sé tour­ner. Et le Forum, aujourd’­hui, tourne autour de lui exac­te­ment comme un car­re­four tourne autour d’un refuge en béton : sans le voir.

J’aime cette dis­pro­por­tion. Elle est presque une leçon de méthode. Les civi­li­sa­tions ne signalent pas tou­jours leur centre par de la hau­teur. Par­fois elles le signalent par un trou.

Un tas de briques, décrit honnêtement

Regar­dons l’ob­jet avant de le racon­ter, puisque c’est dans cet ordre-là qu’on devrait tou­jours pro­cé­der et qu’on ne le fait presque jamais.

Ce qui sub­siste est un noyau. Une struc­ture cylin­drique — plu­tôt tron­co­nique, éta­gée en trois registres qui se rétré­cissent vers le som­met, envi­ron quatre mètres soixante à la base et trois mètres en haut. Briques romaines, mor­tier, le tout d’une exé­cu­tion soi­gnée mais des­ti­née à ne jamais être vue. Car ce cône n’é­tait pas nu : il était habillé de marbre. Comme presque tout ici. Ce que nous pre­nons pour l’ar­chi­tec­ture romaine est en réa­li­té son sque­lette, sa car­casse tech­nique, la par­tie que les Romains cachaient. Nous admi­rons depuis cinq siècles l’en­vers du décor en croyant contem­pler le décor.

Le marbre est par­ti au four à chaux, ou dans les palais des Colon­na, ou dans les façades des églises de la Contre-Réforme. Le Forum a été une car­rière plus long­temps qu’il n’a été un forum. Nuance qui devrait rendre modeste : ce que nous venons voir, ce sont les restes d’un chan­tier de démo­li­tion qui a duré mille ans et que nous avons arrê­té par sen­ti­ment, tar­di­ve­ment, quand nous avons déci­dé que les ruines avaient plus de valeur que les pierres.

Le monu­ment tel qu’il est debout date de l’é­poque sévé­rienne, autour de 203, c’est-à-dire du moment exact où l’arc voi­sin sor­tait de terre. Les deux se tiennent. Sep­time Sévère refai­sait ce coin du Forum, il a recons­truit l’umbi­li­cus comme on remet une pièce sur l’é­chi­quier après avoir bous­cu­lé la table. Mais le cône sévé­rien recouvre quelque chose de bien plus ancien. Une struc­ture anté­rieure, tar­do-répu­bli­caine, peut-être du IIe siècle avant notre ère, peut-être davan­tage. On ne des­cend pas dedans. On ne sait pas.

Il y avait une petite porte. Une ouver­ture, fer­mée par une dalle. Et sous l’ou­ver­ture, une cavité.

Voi­là tout. C’est peu. Tenez-vous-en à cela quelques secondes, parce que dans un ins­tant le peu va se mettre à peser une tonne.

Le mot

Umbi­li­cus. Nom­bril. Le latin est bru­tal de sim­pli­ci­té, comme sou­vent quand il touche au sacré : le mot du corps sert pour la ville, sans méta­phore filée, sans pré­cau­tion. Le nom­bril, c’est la cica­trice de l’at­tache. C’est l’en­droit par lequel on a été relié à ce qui nous a faits, et qui ne sert plus à rien une fois qu’on est né, sauf à rap­pe­ler qu’on est né.

Rome se pense donc comme un corps qui garde la marque de son cor­don. Pas comme une tête, pas comme un cœur — ces images-là vien­dront, caput mun­di, et elles sont plus flat­teuses. Le nom­bril, lui, ne com­mande rien. Il témoigne.

Le mot lui-même est étran­ge­ment tar­dif dans nos sources. On ne le trouve pas chez Cicé­ron en train de dési­gner ce monu­ment, on ne le trouve pas chez Tite-Live. Il appa­raît en toutes lettres dans les Région­naires, ces cata­logues admi­nis­tra­tifs du IVe siècle qui font l’in­ven­taire de la ville quar­tier par quar­tier comme un huis­sier ferait l’in­ven­taire d’un appar­te­ment. Umbi­li­cus Romae, Regio VIII, entre le temple de la Concorde et la suite de la liste. Une entrée sèche dans un registre. C’est ain­si que les choses les plus sacrées finissent par nous par­ve­nir : par la comptabilité.

Les Grecs disaient ompha­los. Delphes en avait un, cette pierre ovoïde qu’on montre encore au musée, entou­rée de son filet de laine sculp­té. Zeus, raconte-t-on, avait lâché deux aigles aux deux extré­mi­tés du monde et les avait lais­sés voler l’un vers l’autre ; ils s’é­taient croi­sés à Delphes, et là on avait mis la pierre. Rome, qui a tout emprun­té aux Grecs y com­pris l’art de pré­tendre qu’elle n’empruntait rien, s’est fabri­qué son ompha­los. Mais avec cette dif­fé­rence consi­dé­rable, et qui est peut-être la seule chose qui dis­tingue vrai­ment les deux civi­li­sa­tions dans cette affaire : l’om­pha­los grec est une pierre pleine. Le nom­bril romain est un couvercle.

La poi­gnée de terre

Il faut main­te­nant citer Plu­tarque, ce qui est tou­jours un plai­sir, parce qu’il écrit sur Rome en Grec, à dis­tance, avec la curio­si­té polie d’un homme qui trouve ces gens un peu bar­bares et abso­lu­ment fascinants.

Dans la Vie de Romu­lus, au cha­pitre onze, il raconte la fon­da­tion. Romu­lus fait venir des Étrusques, parce qu’on ne fonde pas une ville sans tech­ni­ciens et que les Romains n’ont jamais eu honte de sous-trai­ter le sacré. On creuse une fosse cir­cu­laire. On y jette les pré­mices — les pre­miers fruits de l’an­née, ce qu’il y a de meilleur et qu’on n’a pas encore man­gé. Puis cha­cun des com­pa­gnons de Romu­lus, cha­cun de ces hommes venus d’ailleurs, s’a­vance et jette dans la fosse une poi­gnée de terre de son pays d’origine.

Arrê­tons-nous là. C’est un des plus beaux gestes rituels que l’An­ti­qui­té nous ait trans­mis, et il est en train de dire quelque chose de très précis.

Rome ne se fonde pas sur un sol. Rome se fonde sur un mélange de sols rap­por­tés. La cité com­mence par un geste d’im­mi­grants qui vident leurs poches de terre étran­gère dans un trou, et ce trou devient le centre. Le centre de Rome, c’est un com­po­site. C’est de la terre albaine, de la terre sabine, de la terre étrusque, de la terre de par­tout, tas­sée ensemble au fond d’une fosse. Le point le plus romain de Rome est le seul point de Rome qui ne soit pas fait de terre romaine.

Les Romains ont fabri­qué là, sans peut-être le savoir, la méta­phore par­faite de leur propre réus­site. Ce peuple a pas­sé mille ans à absor­ber : les dieux des vain­cus, les cui­si­niers grecs, les mathé­ma­tiques alexan­drines, les cultes syriens, les empe­reurs espa­gnols puis afri­cains puis illy­riens. Ils étaient une machine à faire de la terre com­mune avec des terres appor­tées. Et ils avaient mis, au milieu de leur place publique, un rap­pel phy­sique de ce procédé.

Plu­tarque ajoute que la fosse fut appe­lée mun­dus, du nom du ciel — parce qu’on l’a­vait orga­ni­sée comme le monde. Et là, on quitte l’a­nec­dote gen­tille et on tombe dans quelque chose de net­te­ment moins confortable.

Les trois jours

Mun­dus, en latin, c’est le monde. C’est aus­si le ciel, l’u­ni­vers ordon­né, ce que les Grecs appe­laient kos­mos. Mais c’est encore, par un de ces glis­se­ments dont le latin est pro­digue, la trousse de toi­lette d’une femme — le mun­dus mulie­bris, l’at­ti­rail des fards et des épingles. Le même mot pour le cos­mos et pour le néces­saire à maquillage. Il y a une thèse entière là-dedans sur l’i­dée d’ar­ran­ge­ment, d’ordre, de ce-qui-est-mis-en-place-correctement.

Et il y a la fosse.

Fes­tus, ce gram­mai­rien du IIe siècle qui a abré­gé un éru­dit augus­téen et que nous lisons dans un manus­crit unique à moi­tié brû­lé — encore une de ces chaînes de trans­mis­sion qui devraient nous rendre humbles sur tout ce que nous croyons savoir de l’An­ti­qui­té — Fes­tus écrit qu’on appelle mun­dus de Cérès celui qu’on ouvre trois fois l’an. Il donne les dates, dans le calen­drier romain qui compte à rebours et qui fait tou­jours l’ef­fet d’un code : le neu­vième jour avant les calendes de sep­tembre, le troi­sième avant les nones d’oc­tobre, le sixième avant les ides de novembre.

Tra­dui­sons. Le 24 août. Le 5 octobre. Le 8 novembre.

Trois fois par an, on sou­le­vait la dalle. Et Var­ron, cité par Macrobe, explique ce que cela signi­fiait dans les termes les plus clairs qu’on puisse sou­hai­ter : quand le mun­dus est ouvert, c’est comme si la porte des dieux tristes et infer­naux était ouverte.

Il n’y a pas d’am­bi­guï­té. Le sanc­tuaire était consa­cré à Dis Pater et à Pro­ser­pine, c’est-à-dire aux maîtres du monde d’en bas. La fosse était une bouche. Ces trois jours-là, les morts sor­taient et se pro­me­naient dans la ville. Le tra­fic s’inversait.

Consé­quences pra­tiques, et elles étaient prises très au sérieux : ces jours étaient reli­gio­si, néfastes, impropres à toute action. On n’en­ga­geait pas de bataille. On ne levait pas de troupes. On ne se mariait pas. On ne tenait pas les comices. Macrobe pré­cise qu’il valait mieux aller au com­bat avec la gueule de Plu­ton bien refer­mée. La for­mule est de lui, ou de sa source, et elle a le mérite d’être ima­gée : la ville avait, en son milieu, une gueule.

Pre­nez la mesure de l’af­faire. Le Forum romain est le lieu où se ren­dait la jus­tice, où se pro­non­çaient les dis­cours, où se pesait l’argent, où se déci­dait le sort des pro­vinces. Le lieu de la parole publique, du droit, de la lumière crue. Et à quelques mètres des Rostres, sous une dalle, il y avait un accès aux Enfers qu’on ouvrait au calen­drier, comme on ouvre une vanne. Les Romains, ce peuple d’in­gé­nieurs et de juristes qu’on nous pré­sente volon­tiers comme le comble du prag­ma­tisme, avaient pré­vu dans leur plan d’ur­ba­nisme une porte de ser­vice pour les morts.

Et ils l’a­vaient mise au centre.

Cela ne fait pas de Rome une ville mor­bide. Cela en fait une ville qui n’a­vait pas réso­lu de sépa­rer ses deux ver­sants, et qui avait orga­ni­sé leur contact plu­tôt que de le nier. Les nôtres ont chas­sé les cime­tières hors des murs au XIXe siècle, à Paris comme ailleurs, pour rai­sons d’hy­giène et de fon­cier, et nous appe­lons cela le pro­grès. Il l’est, sans doute. Reste que nous avons obte­nu des villes sans nombril.

La que­relle

Ici, une pré­cau­tion. Tout ce que je viens d’é­crire tient sur un fil, et il faut dire lequel.

Que le mun­dus ait exis­té : les textes le disent, per­sonne ne le conteste. Que l’Umbi­li­cus Urbis ait exis­té : le cône de briques est là, on peut le tou­cher. Mais que les deux soient le même objet — que ce cône soit la par­tie émer­gée de la fosse de Romu­lus, le cou­vercle visible de la bouche des Enfers — cela, c’est une hypo­thèse. Une hypo­thèse forte, sédui­sante, lar­ge­ment admise, mais une hypothèse.

Elle est asso­ciée au nom de Filip­po Coa­rel­li, qui l’a défen­due à par­tir des années soixante-dix dans une série de tra­vaux (les Dia­lo­ghi di Archeo­lo­gia de 1976–1977, puis Il Foro Roma­no, puis les notices du Lexi­con Topo­gra­phi­cum Urbis Romae) et qui a fait bas­cu­ler la majo­ri­té de la pro­fes­sion. Son argu­ment prin­ci­pal passe par Macrobe, qui situe un petit sanc­tuaire de Dis Pater acco­lé à l’au­tel de Saturne. Coa­rel­li super­pose les textes et le ter­rain, tire ses lignes, et l’ai­guille tombe sur notre cône. Le mun­dus de Plu­tarque, l’umbi­li­cus des Région­naires et le sanc­tuaire de Macrobe seraient trois noms — trois époques, trois angles — pour une seule chose.

D’autres ont objec­té. Cer­tains placent le mun­dus sur le Pala­tin, du côté de la fon­da­tion romu­léenne et de cette énig­ma­tique Roma Qua­dra­ta dont on dis­cute encore. Michel Humm, dans un article de 2004 sur le mun­dus et le Comi­tium, reprend le dos­sier et montre à quel point nos cer­ti­tudes reposent sur une poi­gnée de phrases tar­dives, trans­mises par des abré­via­teurs, dont cer­taines sont cor­rom­pues au point qu’on en édite le texte avec des croix de déses­poir. Carl Deroux a écrit là-des­sus des pages salubres qui s’ap­pellent à peu près « images modernes et textes anciens », et le titre dit l’es­sen­tiel : nous avons peut-être construit un beau monu­ment men­tal sur trois lignes de Fes­tus et une dis­trac­tion de Macrobe.

Je livre cela sans tris­tesse. C’est même, à mon sens, la par­tie inté­res­sante. Nous nous tenons devant un tas de briques dont nous ne savons pas avec cer­ti­tude s’il est le nom­bril du monde ou le socle d’une chose dis­pa­rue. Nous avons un mot sans objet cer­tain, et un objet sans nom cer­tain, et nous les avons mariés parce que la place était libre des deux côtés.

C’est ain­si que fonc­tionne une bonne par­tie de la topo­gra­phie antique, et je pré­fère qu’on le dise. Rome n’est pas un livre ouvert. C’est un palimp­seste dont les couches se contre­disent, et les guides qui affirment vous ont sim­ple­ment épar­gné les notes de bas de page.

Le mil­liaire d’or, ou la fic­tion de la mesure

À quelques mètres de l’umbi­li­cus, de l’autre côté des Rostres, il y avait un autre objet, et on les confond depuis toujours.

Le Mil­lia­rium Aureum. Le mil­liaire d’or. Auguste l’a fait dres­ser en 20 avant notre ère, du côté du temple de Saturne : une borne, pro­ba­ble­ment de marbre revê­tue de bronze doré. Les fouilles de Bun­sen en 1833, puis celles de Käh­ler en 1959, ont conduit la plu­part des spé­cia­listes à le situer à l’angle sud-est du podium des Rostres augus­téens, en symé­trie avec l’umbi­li­cus. Deux objets ronds, de part et d’autre de la tri­bune, comme deux bornes enca­drant l’en­droit d’où l’on par­lait au peuple. La dis­po­si­tion est trop propre pour être fortuite.

Le mil­liaire est le monu­ment dont tout le monde connaît le slo­gan sans connaître le nom : c’est de là que « toutes les routes mènent à Rome ». Le point zéro. L’o­ri­gine des dis­tances de l’Empire.

Sauf que, comme tou­jours, c’est plus com­pli­qué et plus intéressant.

D’a­bord, on ne sait pas ce qui était écrit des­sus. Aucune source antique ne le dit. Toutes les recons­ti­tu­tions — la liste des grandes villes avec leurs dis­tances, la liste des routes et de leurs cura­teurs, la simple titu­la­ture d’Au­guste — sont des conjec­tures modernes bâties sur ce que nous savons des autres bornes. Le monu­ment le plus célèbre de la métro­lo­gie romaine est illi­sible parce qu’il a disparu.

Ensuite, et c’est le meilleur : les dis­tances réelles, celles que le voya­geur lisait sur les bornes en sor­tant de Rome, ne se comp­taient pas depuis le mil­liaire. Elles se comp­taient depuis les portes de l’en­ceinte. La pre­mière borne de la via Appia est à un mille de la porte Capène, pas à un mille du Forum. Le mil­liaire d’or ne mesu­rait rien du tout. Il déclarait.

C’est une dis­tinc­tion que j’ai­me­rais faire gra­ver quelque part, tant elle explique de choses sur les États. Il y a les ins­tru­ments qui mesurent et il y a les monu­ments qui déclarent qu’on mesure. Auguste, qui avait le génie de la mise en scène admi­nis­tra­tive, avait plan­té au milieu du Forum un objet qui ne ser­vait à aucune opé­ra­tion et qui affir­mait que toutes les opé­ra­tions par­taient de là. Un point zéro sym­bo­lique ados­sé à un sys­tème tech­nique qui, lui, fonc­tion­nait par ailleurs, très bien, sans lui.

Et donc, pen­dant deux siècles, ce coin du Forum a por­té deux centres. Le mil­liaire, centre poli­tique, augus­téen, impé­rial, qui dit : l’Em­pire com­mence ici. L’umbi­li­cus, centre cos­mique, archaïque, chtho­nien, qui dit : le monde s’at­tache ici. L’un regarde vers les pro­vinces, l’autre vers le sous-sol. Le pre­mier a été fon­du ou brû­lé, il n’en reste peut-être qu’un frag­ment de fût qu’on montre par­fois près de la Curie et qui est peut-être autre chose. Le second est tou­jours debout, râpé, igno­ré, indes­truc­tible parce qu’il n’in­té­res­sait personne.

Le marbre est par­ti. La brique est res­tée. Il y a là une règle géné­rale sur la sur­vie des choses, et elle n’est pas flat­teuse pour le marbre.

Le 24 août

Je m’ar­rête sur la pre­mière des trois dates parce qu’elle traîne une coïn­ci­dence dont je n’ar­rive pas à déci­der ce qu’elle vaut.

Le 24 août, jour où l’on sou­le­vait la dalle et où les morts remon­taient. C’est aus­si la date que Pline le Jeune donne, dans sa fameuse lettre à Tacite, pour l’é­rup­tion du Vésuve de 79 — nonum kal. Sep­tembres, le neu­vième jour avant les calendes de sep­tembre, exac­te­ment la for­mule de Fes­tus pour le mun­dus patet.

L’i­dée est ver­ti­gi­neuse et a fait rêver plus d’un éru­dit : le jour même où Rome ouvrait sa porte des Enfers, à deux cents kilo­mètres de là, la mon­tagne en ouvrait une vraie et ense­ve­lis­sait deux villes. Le calen­drier et la géo­lo­gie tom­bant d’ac­cord, pour une fois, sur l’heure du rendez-vous.

Il faut refroi­dir cela tout de suite. La date de l’é­rup­tion est aujourd’­hui contes­tée : la tra­di­tion manus­crite de Pline est instable, les fruits d’au­tomne retrou­vés à Pom­péi cadrent mal avec l’é­té, les bra­se­ros aus­si, et une ins­crip­tion au char­bon décou­verte en 2018 dans une mai­son en tra­vaux porte une date d’oc­tobre. Beau­coup penchent désor­mais pour l’au­tomne. La coïn­ci­dence s’ef­fondre, ou plu­tôt elle recule d’un cran : elle devient une coïn­ci­dence entre notre tra­di­tion manus­crite et le calen­drier romain, ce qui est un tout autre objet, moins poé­tique et plus trou­blant, parce qu’on se demande alors si un copiste quelque part n’a pas aidé la date à tom­ber sur le bon jour.

Je le note et je passe. On a le droit de tenir une belle chose entre deux doigts un moment avant de la reposer.

Ce qu’il est devenu

Les monu­ments ne meurent pas d’un coup. Ils s’é­teignent par étapes, comme les langues.

Étape un : on cesse d’ou­vrir la dalle. Quand ? Per­sonne ne le sait. Le culte s’é­tiole, l’Em­pire se chris­tia­nise, les jours néfastes deviennent des jours ordi­naires, et une géné­ra­tion arrive où plus per­sonne dans la ville n’a jamais vu sou­le­ver la pierre. Ce doit être un moment étrange, cette pre­mière année où le 24 août ne se passe rien. Per­sonne n’a pris de déci­sion. C’est sim­ple­ment que celui qui s’en occu­pait est mort et qu’on ne l’a pas remplacé.

Étape deux : on conti­nue de citer le nom sans savoir ce qu’il désigne. Le IVe siècle l’ins­crit dans ses cata­logues, entre deux temples, comme une case à cocher. Il fait par­tie du mobi­lier. C’est le sort ordi­naire des choses sacrées : elles finissent en ligne de liste.

Étape trois : le nom sur­vit à l’ob­jet. L’Iti­né­raire d’Ein­sie­deln, cette liste de par­cours romains reco­piée par un pèle­rin trans­al­pin au VIIIe ou IXe siècle — un tou­riste, disons le mot, le pre­mier guide de Rome que nous pos­sé­dions — men­tionne encore l’umbi­li­cus, en le repé­rant par l’é­glise voi­sine des saints Serge-et-Bac­chus, que le pape Hadrien Ier avait agran­die à la fin du VIIIe siècle. Le pèle­rin ne com­prend pro­ba­ble­ment rien à ce qu’il note. Il note parce que c’est sur son che­min, entre deux sta­tions, et parce qu’un nom latin dans un car­net fait tou­jours sérieux. Grâce à quoi nous savons que le cône était encore visible et encore nom­mé mille ans après Romulus.

Étape quatre : le Forum devient le Cam­po Vac­ci­no, le champ aux vaches. La terre monte, les temples s’en­foncent jus­qu’aux cha­pi­teaux, on fait paître des bêtes entre les colonnes, et des peintres du Nord viennent ins­tal­ler leur che­va­let pour peindre les buffles au pre­mier plan et le Capi­tole au fond. Le nom­bril du monde est sous deux mètres de rem­blai, et un bou­vier passe des­sus tous les matins sans le savoir. Il y a chez Pira­nèse et chez Claude Lor­rain des dizaines de vues de cet endroit où le sol qu’on voit n’est pas le sol romain mais le dos du sol romain.

Étape cinq : le XIXe siècle creuse, l’ar­chéo­lo­gie s’ins­talle, on ôte le rem­blai, on retrouve le cône. Et on lui donne un nom, un dos­sier, une biblio­gra­phie, une que­relle. On le rend à la lumière et il rede­vient exac­te­ment ce qu’il n’a jamais ces­sé d’être : quelque chose devant quoi les gens passent.

Les autres nombrils

Il faut bien sou­rire un peu. Le monde a beau­coup de centres.

Delphes, donc, avec sa pierre et ses aigles. Jéru­sa­lem, que le livre d’É­zé­chiel place au « nom­bril de la terre » et que les map­pe­mondes médié­vales — la Here­ford, l’Ebs­torf — ins­tallent au milieu du disque avec une belle indif­fé­rence aux dis­tances réelles, parce qu’une carte n’a jamais ser­vi qu’à mon­trer ce qui compte. Constan­ti­nople et son Milion, dont il reste un moi­gnon de pierre à la sor­tie de la citerne Basi­lique, à Sul­ta­nah­met, devant lequel les tou­ristes font la queue sans le voir — exac­te­ment, mais alors exac­te­ment, comme au Forum : un bloc ano­nyme à trente mètres de Sainte-Sophie, et c’é­tait le point zéro de tout un empire, celui d’où l’on comp­tait les milles jus­qu’aux fron­tières du monde byzan­tin. J’ai un faible pour ce moi­gnon-là. C’est un des rares monu­ments qui aient réus­si à être invi­sible au milieu de la place la plus pho­to­gra­phiée d’Istanbul.

Et puis les modernes, qui n’ont rien inven­té et ne s’en cachent pas. Le point zéro devant Notre-Dame, dalle de bronze posée dans les années vingt, sur laquelle les gens tournent trois fois sur un pied en fai­sant un vœu — le rite est repar­ti tout seul, per­sonne ne l’a décré­té, il a pous­sé sur la dalle comme la mousse pousse sur une pierre. Le kilo­mètre zéro de la Puer­ta del Sol à Madrid, poli par les semelles. La Zero Miles­tone de Washing­ton, plan­tée en 1923 sur l’El­lipse, à deux pas de la Mai­son-Blanche, en imi­ta­tion avouée du mil­liaire d’Au­guste — les Amé­ri­cains, ce peuple neuf, ont vou­lu leur borne romaine et l’ont eue, et per­sonne ne mesure rien depuis. La pierre de Londres, ce caillou der­rière sa grille dont plus per­sonne ne sait à quoi il ser­vait mais qu’on a démé­na­gé trois fois plu­tôt que de le jeter.

Tous ces objets ont la même carac­té­ris­tique : ils sont tech­ni­que­ment inutiles et per­sonne n’ose s’en débar­ras­ser. C’est un genre archi­tec­tu­ral en soi. Le monu­ment qui ne fait rien et qu’on ne peut pas enlever.

Ce que révèle cette col­lec­tion, c’est que les villes ont besoin d’un point où poser le doigt. Pas pour cal­cu­ler — pour dire ici. Et il faut que ce point soit modeste, parce qu’un centre trop spec­ta­cu­laire cesse d’être un centre et devient une attrac­tion. Le nom­bril doit être dis­cret. C’est sa fonc­tion d’être dis­cret. Un nom­bril qu’on remarque est une hernie.

Retour

Je suis remon­té m’as­seoir sur un bloc, à l’ombre de rien, avec une bou­teille d’eau tiède ache­tée trop cher à l’en­trée. En bas, l’arc de Sep­time Sévère conti­nuait de rece­voir ses foules et de rendre son ombre, courte à cette heure. Et le cône de briques était là, à sa place, sans plaque lisible à dis­tance, avec sa touffe de capil­laire qui pousse dans un joint parce qu’il y a tou­jours un joint et tou­jours une graine.

Un couple s’est arrê­té à côté. L’homme a regar­dé la carte, puis le cône, puis la carte. Il a dit à sa femme, en anglais, qu’il ne trou­vait pas ce que c’é­tait. Ils sont repar­tis vers la Curie.

J’ai pen­sé qu’il avait rai­son de ne pas trou­ver. Cet objet a pas­sé deux mille deux cents ans à être la chose la plus impor­tante et la moins regar­dable du Forum. Il ne se donne pas. Il n’a jamais eu de façade — le marbre est par­ti et, des­sous, il n’y a que la maçon­ne­rie hon­nête d’un mur qui n’at­ten­dait per­sonne. Sa fonc­tion n’é­tait pas d’être vu mais d’être au milieu, ce qui est un métier dif­fé­rent, et plus dur, parce qu’il s’exerce sans public.

Les Romains ont mis au centre de leur ville un cou­vercle. Ils ont mélan­gé des­sous les terres de tous ceux qui étaient venus, et ils ont lais­sé une fente pour les morts, et ils ont bâti autour la place publique la plus bavarde de l’An­ti­qui­té, le lieu où l’on plai­dait, votait, calom­niait, spé­cu­lait, et tout ce tapage tour­nait autour d’un trou fer­mé qu’on ouvrait trois jours par an.

Le tapage a ces­sé. Le trou est tou­jours là.

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Baal et les dieux cana­néens avant que la Bible ne les efface

Baal et les dieux cana­néens avant que la Bible ne les efface

Baal et les dieux cananéens 

Avant que la Bible ne les efface

Baal et les dieux cana­néens avant que la Bible ne les efface

 

I. Une char­rue dans la col­line au fenouil

Tout com­mence, comme sou­vent dans l’ar­chéo­lo­gie du Levant, par un acci­dent agri­cole. Au prin­temps 1928, un pay­san alaouite nom­mé Mah­moud Mel­la az-Zir laboure son champ près de la baie de Minet el-Bei­da, la « rade blanche », à une dou­zaine de kilo­mètres au nord de Lat­ta­quié, sur la côte syrienne. Le soc de sa char­rue heurte une dalle. Des­sous, une tombe voû­tée, des pote­ries, quelques objets qu’il revend sans se poser trop de ques­tions. L’af­faire aurait pu s’ar­rê­ter là — com­bien de tombes ain­si ouvertes, pillées, refer­mées, oubliées, tout au long de cette côte où les civi­li­sa­tions se sont dépo­sées les unes sur les autres comme des strates de sédi­ment ? Mais nous sommes sous man­dat fran­çais, le Ser­vice des anti­qui­tés veille, et l’in­for­ma­tion remonte jus­qu’à René Dus­saud, conser­va­teur au Louvre, qui flaire immé­dia­te­ment la nécro­pole d’une ville impor­tante. Il envoie sur place, au prin­temps 1929, un jeune archéo­logue alsa­cien, Claude Schaef­fer, qui déplace vite ses son­dages de la nécro­pole côtière vers le tell voi­sin, une col­line arti­fi­cielle d’une ving­taine de mètres de haut cou­verte de fenouil sau­vage — d’où son nom arabe, Ras Sham­ra, le « cap du fenouil ».

Ce que Schaef­fer exhume sous le fenouil, c’est Ouga­rit. Une capi­tale de l’âge du bronze, pros­père du milieu du deuxième mil­lé­naire jus­qu’à sa des­truc­tion bru­tale vers 1185 avant notre ère, au moment où tout l’ordre ancien de la Médi­ter­ra­née orien­tale s’ef­fondre sous les coups des Peuples de la mer. Un port cos­mo­po­lite où l’on par­lait et écri­vait en huit langues et cinq sys­tèmes d’é­cri­ture, où tran­si­taient le cuivre de Chypre, l’huile, le vin, la pourpre, le bois de cèdre, où les mar­chands hit­tites croi­saient les émis­saires égyp­tiens. Et sur­tout, dès les pre­mières semaines de fouille, entre le temple de Baal et la mai­son du grand prêtre : des tablettes d’ar­gile cou­vertes de signes cunéi­formes que per­sonne n’a­vait jamais vus.

Car ce cunéi­forme-là n’é­tait pas le syl­la­baire méso­po­ta­mien aux six cents signes que les assy­rio­logues déchif­fraient depuis le XIXe siècle. Trente signes seule­ment. Un alpha­bet, donc — le plus ancien alpha­bet com­plet jamais retrou­vé, noté en clous d’ar­gile. Le déchif­fre­ment fut une course de vitesse à trois, menée en quelques mois de 1930, exploit qui méri­te­rait à lui seul un article : Charles Virol­leaud à Paris, qui publie les copies avec une hon­nê­te­té scien­ti­fique qui lui coû­te­ra la gloire du pre­mier pas déci­sif ; Hans Bauer à Halle, cryp­to­graphe de la Grande Guerre recon­ver­ti dans les langues sémi­tiques, qui iden­ti­fie les pre­mières lettres par pure ana­lyse com­bi­na­toire ; Édouard Dhorme à Jéru­sa­lem, domi­ni­cain assy­rio­logue, qui cor­rige et com­plète. À la fin de l’an­née, on lit l’ou­ga­ri­tique. Et ce qu’on lit dépasse tout ce qu’on espérait.

Car ces tablettes ne contiennent pas seule­ment des lettres com­mer­ciales, des trai­tés, des listes de rations — bien qu’il y en ait des mil­liers, et qu’elles soient pas­sion­nantes. Elles contiennent une lit­té­ra­ture. Des poèmes mytho­lo­giques de plu­sieurs cen­taines de vers, copiés vers le XIIIe siècle avant notre ère par un scribe qui signe son tra­vail, Ili­mil­ku, sous l’au­to­ri­té du grand prêtre Atta­nu-Pur­lian­ni et du roi Niq­mad­du. Des récits met­tant en scène des dieux dont on ne connais­sait jusque-là que les noms — et encore, des noms pas­sés au filtre défor­mant de la polé­mique biblique. El. Athi­rat. Anat. Mot. Yam. Et au centre de tout, celui que la Bible hébraïque men­tionne près de quatre-vingt-dix fois, tou­jours pour le mau­dire : Baal.

Voi­là le ren­ver­se­ment dont je vou­drais par­ler ici. Pen­dant deux mille cinq cents ans, nous n’a­vons connu les dieux de Canaan que par leurs vain­queurs. Le Baal des Rois et des pro­phètes est une idole gro­tesque, une abo­mi­na­tion devant laquelle se pros­ternent les rois impies, un démon dont le nom même fini­ra par dési­gner le prince des mouches. Puis une char­rue heurte une dalle près de Lat­ta­quié, et les vain­cus retrouvent la parole. Pour la pre­mière fois depuis l’âge du fer, Baal parle en son propre nom, dans sa propre langue, dans ses propres poèmes. Et ce qu’il dit ne res­semble en rien à ce qu’on disait de lui.

II. La biblio­thèque sous les décombres

Il faut ima­gi­ner la scène de la trou­vaille, telle que Schaef­fer la raconte dans ses rap­ports à l’A­ca­dé­mie des ins­crip­tions. Nous sommes en mai 1929, sur l’a­cro­pole du tell, entre les deux grands temples qui domi­naient la ville — celui de Baal, celui de Dagan. Dans les décombres d’une vaste demeure que l’on iden­ti­fie­ra comme la mai­son du grand prêtre, les ouvriers dégagent des tablettes d’ar­gile, cer­taines intactes, la plu­part bri­sées, cuites une seconde fois par l’in­cen­die qui a détruit la ville — le feu qui a tué Ouga­rit a para­doxa­le­ment sau­vé sa biblio­thèque, dur­cis­sant l’ar­gile pour trois mille ans. À côté des tablettes, des outils de bronze, dont une her­mi­nette por­tant une ins­crip­tion : « grand prêtre ». La biblio­thèque d’un cler­gé, donc, avec ses textes rituels, ses listes de sacri­fices, ses abé­cé­daires d’ap­pren­tis­sage — on a retrou­vé l’al­pha­bet ouga­ri­tique réci­té dans l’ordre, a b g ḫ d, ancêtre direct de notre a‑b-c‑d — et ses grands textes lit­té­raires reco­piés pour être transmis.

Trois ensembles dominent cette lit­té­ra­ture. Le cycle de Baal, six tablettes, envi­ron mille huit cents vers conser­vés sur ce qui devait en comp­ter le double : c’est le grand œuvre, l’é­po­pée divine dont je vais par­ler lon­gue­ment. La légende de Keret, roi sans des­cen­dance à qui El appa­raît en songe. La légende d’A­q­hat, fils du juste Danel, tué pour avoir refu­sé son arc à la déesse Anat — un des textes les plus noirs et les plus beaux de la lit­té­ra­ture ancienne. Autour de ces piliers, des dizaines de textes plus courts : un poème sur la nais­sance des dieux gra­cieux, un hymne au dieu lunaire, des incan­ta­tions contre les ser­pents, des rituels où l’on voit le roi d’Ou­ga­rit sacri­fier, se puri­fier, mon­ter au temple.

Ce qui frappe d’a­bord le lec­teur des tra­duc­tions — je recom­mande celle d’An­dré Caquot et Mau­rice Szny­cer pour le fran­çais, monu­men­tale, ou celle plus récente de Mark S. Smith en anglais pour le cycle de Baal — c’est la paren­té avec la poé­sie biblique. Même paral­lé­lisme des vers, où le second membre reprend et varie le pre­mier. Mêmes for­mules, par­fois au mot près. Quand le psal­miste chante la voix de Yah­vé qui brise les cèdres du Liban, il uti­lise une phra­séo­lo­gie que les poètes d’Ou­ga­rit appli­quaient à Baal trois ou quatre siècles plus tôt. Ce n’est pas un hasard, ni un emprunt ponc­tuel : c’est une langue poé­tique com­mune, un fonds par­ta­gé de méta­phores, de rythmes, d’é­pi­thètes divines, dans lequel Israël a pui­sé comme Ouga­rit avant lui. L’hé­breu biblique et l’ou­ga­ri­tique sont des langues sœurs, si proches que les ouga­ri­to­logues de la pre­mière géné­ra­tion furent presque tous des biblistes, et que la décou­verte de Ras Sham­ra a trans­for­mé l’exé­gèse biblique plus pro­fon­dé­ment peut-être que celle des manus­crits de la mer Morte.

Une pré­cau­tion s’im­pose, que les spé­cia­listes répètent et qu’on oublie tou­jours : Ouga­rit n’est pas Canaan au sens strict. La ville se trou­vait au nord de ce que les textes anciens appellent Canaan, et ses habi­tants ne se dési­gnaient pas comme Cana­néens. Mais la reli­gion qu’on lit dans ses tablettes — les dieux, les mythes, les rites — appar­tient à l’é­vi­dence au même monde cultu­rel que celui des cités de la côte phé­ni­cienne et de l’ar­rière-pays pales­ti­nien, ce monde ouest-sémi­tique dont la reli­gion d’Is­raël est issue. Faute de biblio­thèque retrou­vée à Tyr, à Sidon ou à Hazor, Ouga­rit reste notre meilleure fenêtre, la seule grande ouverte, sur l’u­ni­vers reli­gieux que la Bible com­bat­tra. Avec cette réserve en tête, entrons dans le panthéon.

III. El, le patriarche aux che­veux gris

Au som­met du pan­théon d’Ou­ga­rit ne trône pas Baal, mais El. Son nom même est un mot com­mun : el, en ouga­ri­tique comme en hébreu, signi­fie sim­ple­ment « dieu ». Le dieu par excel­lence, donc, le dieu géné­rique deve­nu nom propre — comme si l’an­cien­ne­té de son culte remon­tait si loin qu’on n’a­vait jamais eu besoin de le nom­mer autre­ment. Les textes le décrivent avec une remar­quable constance : El est vieux. Il porte une barbe grise dont les poèmes font l’é­loge, on l’ap­pelle « le père des années », « le roi père des ans », « le tau­reau El », « le créa­teur des créa­tures », « le père de l’hu­ma­ni­té ». Il réside loin, « à la source des deux fleuves, au confluent des deux abîmes », dans une mon­tagne cos­mique où il tient audience sous une tente — détail qui devrait rete­nir l’o­reille de qui­conque a lu l’Exode et sa tente de la Ren­contre. C’est un dieu de sagesse plus que de puis­sance, un patriarche qui pré­side, arbitre, auto­rise, bénit. Dans le cycle de Baal, il n’a­git presque jamais direc­te­ment : les autres dieux viennent le voir, se pros­ternent, plaident, et El tranche — par­fois avec une fai­blesse débon­naire qui a fait dire à cer­tains com­men­ta­teurs qu’il était un dieu en retraite, un deus otio­sus. Lec­ture exces­sive : dans les rituels d’Ou­ga­rit, El reçoit des sacri­fices de pre­mier rang, et dans les légendes de Keret et d’A­q­hat, c’est lui, et lui seul, qui donne les fils et gué­rit les malades. Le vieux roi règne encore.

À ses côtés, son épouse : Athi­rat, « la Dame qui foule la mer », mère des dieux — les textes lui donnent soixante-dix fils, « les soixante-dix fils d’A­thi­rat », chiffre qui fera for­tune. C’est elle qu’on retrou­ve­ra dans la Bible sous la forme Ashe­rah, et j’y revien­drai lon­gue­ment, car son des­tin est le plus étrange de tous. Autour du couple, la famille divine s’or­ga­nise en assem­blée, le « conseil des dieux », qui se réunit sur la mon­tagne du Nord pour ban­que­ter et déli­bé­rer. Toute la struc­ture est celle d’une cour royale, d’une mai­son­née patriar­cale élar­gie : le monde divin de Canaan est une famille, avec ses géné­ra­tions, ses que­relles d’hé­ri­tage, ses fils ambi­tieux et ses filles violentes.

Et c’est ici que le lec­teur de la Bible com­mence à éprou­ver un ver­tige. Car El n’est pas, dans la Bible hébraïque, un dieu étran­ger. Il n’est jamais dénon­cé, jamais com­bat­tu, jamais moqué comme le sera Baal. El est le Dieu d’Is­raël. Le nom appa­raît des cen­taines de fois, seul ou com­po­sé : El Elyon, le Dieu très-haut que sert Mel­chi­sé­dek à Jéru­sa­lem ; El Shad­daï, sous le nom duquel, dit expres­sé­ment le livre de l’Exode, Dieu se révé­la aux patriarches avant de dire son nom de Yah­vé ; El Olam, le Dieu d’é­ter­ni­té de Ber­sa­bée ; El Béthel, le Dieu de la mai­son de El où Jacob dres­sa sa pierre. Israël lui-même — le nom du peuple, le nom du patriarche — est un nom théo­phore construit sur El, pas sur Yah­vé. Les patriarches de la Genèse plantent des arbres sacrés, dressent des stèles, sacri­fient sur les hauts lieux, ren­contrent leur Dieu à Sichem, à Béthel, à Mam­bré : toutes pra­tiques que les pro­phètes condam­ne­ront plus tard avec fureur, et qui sont exac­te­ment celles de la reli­gion cana­néenne ordinaire.

L’ex­pli­ca­tion qui s’est impo­sée dans la recherche depuis Frank Moore Cross et son Canaa­nite Myth and Hebrew Epic de 1973, affi­née depuis par Mark Smith, tient en une phrase qui a mis du temps à être pro­non­çable : Yah­vé et El ont fusion­né. Le Dieu d’Is­raël est l’hé­ri­tier de deux figures dis­tinctes — un dieu El, patriarche cana­néen ado­ré dans les sanc­tuaires du pays depuis des siècles, et un dieu Yah­vé, venu pro­ba­ble­ment du sud, des steppes de Séïr, d’É­dom, de Témân, du pays de Madiân, comme le chantent les plus vieux poèmes bibliques, le can­tique de Débo­ra en tête. Le nou­veau venu méri­dio­nal a absor­bé le vieux dieu du pays, héri­té de son trône, de sa barbe, de sa sagesse, de son conseil divin, de ses épi­thètes, de sa tente. La fusion fut si com­plète, si pré­coce, si réus­sie, que les rédac­teurs bibliques purent affir­mer sans état d’âme que El et Yah­vé n’a­vaient jamais fait qu’un. Un ver­set extra­or­di­naire du Deu­té­ro­nome, cha­pitre 32, garde pour­tant la trace de l’an­cien par­tage, dans la ver­sion des manus­crits de Qum­rân et de la Sep­tante que les mas­so­rètes cor­ri­ge­ront plus tard : quand Elyon répar­tit les nations entre les fils de El, chaque peuple reçut son dieu, et Israël échut en par­tage à Yah­vé. Un dieu par­mi les fils du Très-Haut, rece­vant sa part d’hé­ri­tage dans l’as­sem­blée divine : voi­là, fos­si­li­sé dans le texte même de la Bible, le sou­ve­nir du panthéon.

IV. Baal, le che­vau­cheur des nuées

Mais le héros des tablettes n’est pas le vieux roi. C’est le jeune dieu, le prince, celui dont le temple domi­nait le tell de Ras Sham­ra et dont le nom, comme celui d’El, est d’a­bord un mot com­mun : ba’al, en ouga­ri­tique comme en hébreu, signi­fie « sei­gneur », « maître », « pro­prié­taire » — et aus­si « mari », ce qui aura son impor­tance dans la polé­mique pro­phé­tique. Le Baal d’Ou­ga­rit a un nom propre, Hadad ou Had­du, le dieu de l’o­rage que toute la Syrie et la Méso­po­ta­mie occi­den­tale véné­raient sous des formes voi­sines — l’A­dad des Assy­riens, le Teshub des Hour­rites lui sont appa­ren­tés. Mais dans les textes, on l’ap­pelle presque tou­jours par son titre : Baal, le Sei­gneur, ou par ses épi­thètes, qui com­posent son por­trait mieux qu’au­cune sta­tue. Il est Baal Sapon, le Baal de la mon­tagne du Nord — le dje­bel Aqra, ce pic de mille sept cents mètres qui ferme l’ho­ri­zon d’Ou­ga­rit et accroche les nuages, la mon­tagne où les orages naissent, visible depuis les rem­parts de la ville, Olympe local que les Grecs appel­le­ront mont Kasios et où Zeus com­bat­tra Typhon, héri­tage direct. Il est « le Puis­sant », « le Prince, sei­gneur de la terre », « le Très-Haut ». Et sur­tout, dans une for­mule qui revient comme un refrain, il est rkb ‘rpt : le Che­vau­cheur des nuées.

Rete­nez celle-là. Le psaume 68 appelle Yah­vé « celui qui che­vauche les nuées » — la for­mule ouga­ri­tique presque à l’i­den­tique. Le psaume 104 le décrit fai­sant des nuages son char et mar­chant sur les ailes du vent. Le psaume 29, dont les spé­cia­listes s’ac­cordent à dire qu’il est l’un des plus archaïques du psau­tier et pro­ba­ble­ment l’a­dap­ta­tion d’un hymne cana­néen, fait reten­tir sept fois la « voix de Yah­vé » — c’est-à-dire le ton­nerre — qui fra­casse les cèdres du Liban et fait bon­dir les mon­tagnes. Ce psaume fonc­tionne par­fai­te­ment si l’on rem­place Yah­vé par Baal ; cer­tains cher­cheurs pensent que c’est exac­te­ment ce que fit, en sens inverse, son adap­ta­teur israé­lite. Le Dieu d’Is­raël n’a pas seule­ment héri­té d’El le patriarche : il a aus­si cap­té les attri­buts de Baal l’o­ra­geux, sa voix de ton­nerre, son char de nuages, ses éclairs, sa pluie fécon­dante. Il fal­lait bien cela pour le remplacer.

Car Baal, dans l’é­co­no­mie reli­gieuse de Canaan, occupe le poste le plus sen­sible qui soit : il fait pleu­voir. Il faut mesu­rer ce que cela signi­fie dans un pays sans grand fleuve. L’É­gypte a le Nil, la Méso­po­ta­mie a le Tigre et l’Eu­phrate ; leurs dieux de l’o­rage sont impor­tants mais pas vitaux. Le Levant, lui, ne vit que du ciel. Pas de crue, pas d’ir­ri­ga­tion qui sauve : si les pluies d’au­tomne ne viennent pas, si les pluies de prin­temps s’ar­rêtent trop tôt, c’est la famine, sim­ple­ment, la mort du blé et des trou­peaux et des enfants. Le Deu­té­ro­nome lui-même le dit avec une net­te­té remar­quable : le pays où vous entrez n’est pas comme l’É­gypte où l’on irrigue au pied, c’est un pays qui boit l’eau du ciel. Toute la vie reli­gieuse de Canaan est sus­pen­due à cette angoisse annuelle — six mois de séche­resse totale, d’a­vril à octobre, où pas une goutte ne tombe, où la végé­ta­tion meurt, où l’on guette les pre­miers nuages venus de la mer. Le dieu qui com­mande à ces nuages com­mande à la vie. Voi­là pour­quoi le jeune dieu de l’o­rage, fils cadet dans la généa­lo­gie divine — les textes le disent tan­tôt fils de Dagan, le vieux dieu du grain de la moyenne val­lée de l’Eu­phrate, tan­tôt fils d’El —, a conquis le devant de la scène. Le cycle de Baal est le récit de cette conquête.

V. Le com­bat contre la Mer

Le cycle de Baal s’ouvre sur une crise de suc­ces­sion. Yam — son nom signi­fie « Mer », c’est le même mot en hébreu — réclame la royau­té sur les dieux, et El la lui accorde, avec cette com­plai­sance du vieux sou­ve­rain pour le fils tur­bu­lent qu’on retrouve dans tant de dynas­ties. Yam envoie ses mes­sa­gers à l’as­sem­blée divine exi­ger qu’on lui livre Baal. Les dieux, ter­ro­ri­sés, baissent la tête sur leurs genoux ; Baal seul reste debout et invec­tive les mes­sa­gers. La guerre est inévi­table. Elle se joue en duel, et Baal la gagne grâce aux armes que lui forge Kothar-wa-Kha­sis — « Habile-et-Sage », l’ar­ti­san divin, le Héphaïs­tos cana­néen, dont les textes disent joli­ment qu’il réside à Mem­phis et en Crète, double adresse qui des­sine à elle seule les routes com­mer­ciales de la Médi­ter­ra­née du bronze. Kothar forge deux mas­sues aux noms par­lants, « Chas­seur » et « Expul­seur », et la seconde frappe Yam entre les yeux. La Mer s’ef­fondre, Baal l’a­chève et la disperse.

Ce com­bat du dieu de l’o­rage contre la mer est peut-être le mythe le plus ancien et le plus répan­du du Proche-Orient — les assy­rio­logues l’ap­pellent le Chaos­kampf, le com­bat contre le chaos. À Baby­lone, c’est Mar­duk contre Tia­mat, l’o­céan pri­mor­dial, dans l’E­nou­ma Elish. Chez les Hit­tites, Teshub contre le ser­pent Illuyan­ka. En Grèce, plus tard, Zeus contre Typhon — pré­ci­sé­ment sur le mont Kasios, la mon­tagne de Baal, l’emprunt est de main à main. Et dans la Bible ? Offi­ciel­le­ment, rien : la Genèse ouvre sur une créa­tion sans com­bat, où la mer n’est qu’une créa­ture docile que Dieu borne d’une parole. Mais la poé­sie biblique, plus vieille que la prose ou moins sur­veillée qu’elle, garde par­tout la mémoire de la bataille. Le psaume 74 : c’est toi qui fen­dis la Mer par ta force, qui bri­sas les têtes des dra­gons sur les eaux, qui fra­cas­sas les têtes de Lévia­than. Ésaïe 27 : en ce jour, Yah­vé châ­tie­ra de son épée dure Lévia­than le ser­pent fuyard, Lévia­than le ser­pent tor­tueux, et il tue­ra le dra­gon de la mer. Job, pas­sim. Or les tablettes d’Ou­ga­rit men­tionnent, par­mi les monstres vain­cus par Baal et Anat, un cer­tain Litan ou Lotan, « le ser­pent fuyard, le ser­pent tor­tueux, le puis­sant aux sept têtes » — les mêmes épi­thètes, dans le même ordre, mot pour mot, sept siècles avant Ésaïe. Lévia­than est un dieu, ou plu­tôt un monstre, cana­néen natu­ra­li­sé. La Bible n’a pas inven­té son bes­tiaire marin : elle l’a héri­té, en trans­fé­rant à Yah­vé les vic­toires de Baal.

Vain­queur de la Mer, Baal est roi. Mais un roi sans palais n’est pas un roi — le thème est émi­nem­ment poli­tique, et l’on songe à toutes les dynas­ties du Proche-Orient qui ont scel­lé leur légi­ti­mi­té dans la pierre d’un sanc­tuaire. Toute la sec­tion cen­trale du cycle est occu­pée par cette affaire immo­bi­lière cos­mique : Baal se plaint de n’a­voir pas de mai­son comme les autres dieux, Anat menace, Athi­rat inter­cède — on la voit se mettre en route sur son âne pour aller plai­der chez El, scène d’une drô­le­rie domes­tique qui rap­pelle que ces poèmes étaient aus­si faits pour plaire —, El finit par consen­tir, et Kothar-wa-Kha­sis bâtit sur les hau­teurs du Sapon un palais de cèdre, d’or, d’argent et de lapis-lazu­li. Un détail mer­veilleux : Kothar veut per­cer une fenêtre dans le palais, Baal refuse obs­ti­né­ment, puis cède — et c’est par cette fenêtre, ouver­ture dans les nuées, que sa voix de ton­nerre reten­tit sur le monde. Les fils de la pluie passent par la fenêtre de Baal. Quand le palais est ache­vé, Baal donne un ban­quet, par­court ses villes — les textes disent qu’il en pos­sède soixante-dix-sept, quatre-vingt-huit —, et fait entendre sa voix sainte qui fait trem­bler la terre. Le monde est en ordre : le dieu de l’o­rage règne, la pluie viendra.

VI. Mot, ou la bouche de la mort

Elle vien­drait, du moins, si le cycle s’ar­rê­tait là. Mais le poème d’I­li­mil­ku réserve à son héros un adver­saire autre­ment redou­table que la Mer. Enivré de sa vic­toire, Baal envoie ses mes­sa­gers por­ter un défi à Mot — « Mort », là encore le mot com­mun, mot en ouga­ri­tique, mavet en hébreu, la Mort en per­sonne, fils d’El, qui règne sur le monde d’en bas, la ville nom­mée Boue, le trou, l’or­dure. La réponse de Mot est un des som­mets de la poé­sie ancienne. Il décrit son appé­tit : mon gosier est le gosier du lion dans le désert, ma gorge la gorge du requin dans la mer ; je dévore à deux mains, mes sept parts sont dans mon plat, on me sert à boire à pleine jarre. Et il invite Baal à des­cendre dans sa gueule — car Mot a une lèvre contre la terre, une lèvre contre le ciel, et sa langue touche les étoiles. Devant cette bouche cos­mique, l’in­vin­cible Baal, le vain­queur de Yam, s’ef­fondre : « Ton ser­vi­teur je suis, et pour tou­jours. » Il des­cend aux enfers, après s’être accou­plé — le texte est ici abî­mé mais sug­ges­tif — avec une génisse, pour lais­ser peut-être une des­cen­dance. Et il meurt.

La nou­velle par­vient à El par des mes­sa­gers qui ont trou­vé le corps « tom­bé à terre ». Alors le vieux dieu des­cend de son trône, s’as­sied sur l’es­ca­beau, puis à terre ; il répand sur sa tête la pous­sière du deuil, se couvre d’un sac, se lacère les joues et le men­ton avec une pierre, se laboure le torse, et crie : « Baal est mort ! Que va deve­nir le peuple ? » Anat fait de même, par­cou­rant les mon­tagnes en se tailla­dant. Ces rites de lacé­ra­tion funèbre, le Lévi­tique et le Deu­té­ro­nome les inter­di­ront expres­sé­ment aux Israé­lites — vous ne vous ferez pas d’in­ci­sions pour un mort — et l’on com­prend sou­dain, en lisant Ouga­rit, ce que ces inter­dits visaient : non pas une bar­ba­rie abs­traite, mais le deuil de Baal, célé­bré rituel­le­ment chaque année quand la végé­ta­tion mou­rait. Sur le mont Car­mel, face à Élie, les pro­phètes de Baal se taillader­ont à coups d’é­pée et de lance selon leur cou­tume : le nar­ra­teur biblique savait exac­te­ment ce qu’il décrivait.

Car la mort de Baal n’est pas une fin, c’est une sai­son. Sans lui, la séche­resse règne — les sillons des champs sont brû­lés, dit le poème. C’est Anat qui ren­verse la situa­tion, et il faut s’ar­rê­ter sur elle, la déesse la plus décon­cer­tante du pan­théon. Sœur et alliée de Baal, « la Vierge Anat » — épi­thète rituelle qui ne dit rien de sa chas­te­té —, elle est la vio­lence à l’é­tat pur. Une scène fameuse la montre mas­sa­crant les hommes dans la val­lée, s’at­ta­chant des têtes cou­pées dans le dos et des mains tran­chées à la cein­ture, patau­geant dans le sang jus­qu’aux genoux, et riant, le foie gon­flé de joie, avant de se laver les mains dans la rosée du ciel. Devant le cadavre de son frère, cette éner­gie se retourne contre la Mort elle-même. Anat sai­sit Mot, et le texte énu­mère, avec la pré­ci­sion d’un manuel agri­cole : de l’é­pée elle le fend, du crible elle le vanne, au feu elle le brûle, à la meule elle le moud, dans les champs elle le sème, et les oiseaux mangent ses restes. La Mort trai­tée comme le grain — moisson­née, van­née, mou­lue, semée. Dif­fi­cile de dire plus clai­re­ment que ce mythe pense le cycle agraire, la mort néces­saire du grain enfoui pour que lève la mois­son ; on note­ra que l’i­mage tra­ver­se­ra les siècles jus­qu’aux para­boles évan­gé­liques du grain qui doit mourir.

Ensuite, El rêve : il voit les cieux pleu­voir de l’huile et les tor­rents rou­ler du miel, et il rit — Baal est vivant. Le Che­vau­cheur des nuées remonte, reprend son trône, et sept ans plus tard, car la Mort non plus ne meurt jamais tout à fait, Mot revient récla­mer son dû. Le com­bat final les oppose comme deux tau­reaux : ils s’en­cornent, se mordent, se pié­tinent, tombent ensemble, jus­qu’à ce que Sha­pash, la déesse-soleil qui voit tout, aver­tisse Mot que se dres­ser contre Baal, c’est perdre l’ap­pui d’El. Mot cède, la royau­té de Baal est confir­mée, le poème s’a­chève sur un hymne au soleil. Rien n’est abo­li, tout est ordon­né : la Mer bor­née, la Mort conte­nue, la pluie garan­tie — jus­qu’à la pro­chaine séche­resse, le pro­chain automne, la pro­chaine réci­ta­tion du poème.

VII. La reli­gion des autres, au quotidien

Les mythes sont la vitrine ; la bou­tique, elle, se tient dans les cen­taines de textes rituels, admi­nis­tra­tifs et pri­vés qui forment l’es­sen­tiel des archives. C’est là qu’on voit fonc­tion­ner une reli­gion cana­néenne réelle, et elle res­semble fort peu à l’or­gie per­pé­tuelle que la polé­mique biblique et, à sa suite, deux mil­lé­naires d’i­ma­ge­rie ont ins­tal­lée dans nos têtes. Les listes sacri­fi­cielles d’Ou­ga­rit ont la séche­resse d’une comp­ta­bi­li­té : tel jour du mois, un bœuf pour El, un mou­ton pour Baal du Sapon, un mou­ton pour Athi­rat, une colombe pour Anat ; le roi se lave, sacri­fie au cou­cher du soleil, se « désa­cra­lise ». Un pan­théon offi­ciel d’en­vi­ron trente-quatre divi­ni­tés reçoit sa pen­sion régu­lière — outre les grands déjà nom­més, on y trouve Dagan le dieu du grain, dont le temple à Ouga­rit éga­lait celui de Baal et que la Bible connaît comme le dieu des Phi­lis­tins ; Reshep, dieu de la peste et des flèches, que l’É­gypte adop­ta ; Sha­pash la soleil et Yarikh la lune ; Astar­té — Ath­tart en ouga­ri­tique —, encore dis­crète ici, pro­mise à une immense car­rière phé­ni­cienne sous le nom d’As­tar­té puis grecque sous celui d’A­phro­dite ; et Ath­tar, l’é­toile du matin, le dieu qui ten­ta de s’as­seoir sur le trône de Baal pen­dant sa mort et dont les pieds n’at­tei­gnaient pas le mar­che­pied — Ésaïe se sou­vien­dra de l’astre du matin tom­bé du ciel pour avoir vou­lu s’as­seoir trop haut, et la Vul­gate le nom­me­ra Lucifer.

Deux idées reçues méritent d’être exé­cu­tées au pas­sage, car elles encombrent encore tout ce qu’on lit sur « les cultes cana­néens ». La pre­mière est la fameuse « pros­ti­tu­tion sacrée », ces armées de hié­ro­dules qui auraient peu­plé les temples de Canaan et contre les­quelles les pro­phètes auraient ton­né. Les études des der­nières décen­nies ont eu rai­son de ce fan­tasme : rien, ni dans les textes d’Ou­ga­rit, ni dans l’é­pi­gra­phie phé­ni­cienne, n’at­teste un com­merce char­nel ins­ti­tu­tion­na­li­sé dans les sanc­tuaires. Le dos­sier repose sur des accu­sa­tions bibliques — dont le voca­bu­laire, la qede­sha, la « consa­crée », est ambi­gu — et sur Héro­dote racon­tant Baby­lone par ouï-dire. Quand les pro­phètes accusent Israël de « se pros­ti­tuer » aux Baals, la méta­phore est conju­gale : Israël est l’é­pouse, Yah­vé le mari — le baal, pré­ci­sé­ment, et Osée joue­ra de ce mot —, et tout culte étran­ger est un adul­tère. Prendre cette rhé­to­rique pour de l’eth­no­gra­phie, c’est confondre l’in­vec­tive et le reportage.

La seconde, plus grave, concerne les sacri­fices d’en­fants, ce Moloch dévo­ra­teur qui hante l’i­ma­gi­naire occi­den­tal de Flau­bert à nos jours. Ici, le dos­sier est plus dou­lou­reux et plus com­plexe. Le rite dénon­cé par la Bible — « faire pas­ser ses fils par le feu pour le molek » — trouve un écho trou­blant dans les tophets de Car­thage et d’autres colo­nies phé­ni­ciennes d’Oc­ci­dent, ces enclos à ciel ouvert où des mil­liers d’urnes contiennent les os brû­lés de très jeunes enfants, sous des stèles dédiées à Baal Ham­mon. Le débat fait rage depuis un siècle entre ceux qui y voient des cime­tières d’en­fants morts natu­rel­le­ment et ceux qui concluent au sacri­fice, et la balance des études récentes penche, il faut le dire hon­nê­te­ment, vers la réa­li­té au moins occa­sion­nelle du rite en contexte punique. Mais rien de tel n’ap­pa­raît à Ouga­rit : pas un texte rituel, pas une trace archéo­lo­gique. Et le plus trou­blant est ailleurs : les pro­phètes eux-mêmes laissent entendre que ceux qui sacri­fiaient ain­si leurs pre­miers-nés en Juda croyaient les offrir à Yah­vé. Ézé­chiel va jus­qu’à cette phrase ver­ti­gi­neuse : je leur ai don­né des lois qui n’é­taient pas bonnes, des cou­tumes dont ils ne pou­vaient pas vivre. Le sacri­fice d’I­saac, arrê­té au der­nier geste, et le rachat rituel des pre­miers-nés pres­crit par l’Exode se com­prennent sur ce fond. Autre­ment dit, la fron­tière ne pas­sait pas entre une reli­gion cana­néenne bar­bare et une reli­gion israé­lite pure : elle pas­sait à l’in­té­rieur d’un même monde reli­gieux, que la réforme pro­phé­tique et deu­té­ro­no­miste a fini par cou­per en deux, reje­tant dans le camp de « Canaan » ce qu’elle arra­chait de son propre passé.

C’est peut-être la leçon la plus sûre de tout le dos­sier : les Cana­néens n’existent pas, en tant qu’autre abso­lu. L’ar­chéo­lo­gie de la Pales­tine ancienne, depuis les années 1980 — les pros­pec­tions d’Is­raël Fin­kel­stein dans les col­lines de Cis­jor­da­nie en par­ti­cu­lier —, a mon­tré que les pre­miers vil­lages israé­lites de l’âge du fer, ces hameaux de mai­sons à piliers qui appa­raissent vers 1200 sur les hau­teurs, sont maté­riel­le­ment indis­cer­nables des vil­lages cana­néens : mêmes pote­ries, mêmes outils, même archi­tec­ture, à un détail près, l’ab­sence d’os de porc. Pas de trace d’in­va­sion mas­sive, pas de rup­ture de peu­ple­ment : Israël a émer­gé de Canaan, popu­la­tion des marges, mon­ta­gnards, pas­teurs séden­ta­ri­sés, peut-être ren­for­cés d’un petit groupe venu du sud avec son dieu Yah­vé. La Bible elle-même, dans ses aveux invo­lon­taires, dit la même chose : Ézé­chiel encore, apos­tro­phant Jéru­sa­lem — ton père était amo­rite et ta mère hit­tite ; par tes ori­gines et ta nais­sance, tu es du pays de Canaan.

VIII. La guerre des prophètes

Si Israël est sor­ti de Canaan, alors la haine biblique de Baal n’est pas une guerre étran­gère : c’est une guerre civile. Et comme toutes les guerres civiles, elle fut longue, incer­taine, et son récit fut écrit par les vain­queurs long­temps après les batailles.

La scène pri­mi­tive, celle que tout lec­teur de la Bible garde en mémoire, se joue sur le mont Car­mel, ce pro­mon­toire qui tombe dans la mer au sud de l’ac­tuelle Haï­fa — un haut lieu de Baal depuis tou­jours, sans doute, puisque des siècles plus tard les auteurs clas­siques y connaissent encore un « Zeus Car­mel ». Pre­mier livre des Rois, cha­pitre 18 : trois ans de séche­resse, et le pro­phète Élie pro­pose au roi Achab un duel litur­gique entre lui, seul, et quatre cent cin­quante pro­phètes de Baal. Deux tau­reaux, deux bûchers, pas de feu : le dieu qui répon­dra par le feu, c’est lui le dieu. Les pro­phètes de Baal dansent en boi­tillant autour de leur autel du matin à midi, s’en­taillent à l’é­pée et à la lance jus­qu’au sang, et rien. Élie les raille — criez plus fort ! c’est un dieu : il médite, ou il est à l’é­cart, ou en voyage ; peut-être qu’il dort et il se réveille­ra. Puis il fait trem­per trois fois son propre bûcher, invoque Yah­vé, le feu tombe, le peuple se pros­terne, les quatre cent cin­quante sont égor­gés au tor­rent de Qishôn, et la pluie revient.

Relu depuis Ouga­rit, ce récit gagne une pro­fon­deur féroce. Tout y est ciblé. La séche­resse elle-même : c’est le ter­rain de Baal, la crise qu’il est cen­sé résoudre, et le nar­ra­teur la lui confisque — c’est Yah­vé qui ferme et ouvre le ciel. Les lacé­ra­tions : le deuil rituel de Baal mort, que nous connais­sons désor­mais par le poème d’I­li­mil­ku. Et jus­qu’aux sar­casmes d’É­lie : un dieu qui dort et qu’il faut réveiller, un dieu en voyage, un dieu absent — c’est le Baal du cycle, le dieu qui meurt et des­cend chez Mot pen­dant que la terre brûle. La raille­rie n’est pas gra­tuite : elle sup­pose, chez l’au­teur et son public, une connais­sance intime de la théo­lo­gie adverse. On ne cari­ca­ture si pré­ci­sé­ment que ce qu’on connaît de l’intérieur.

L’ar­rière-plan his­to­rique de ce cycle d’É­lie, c’est la crise du IXe siècle. Le royaume du Nord, Israël, est alors une puis­sance régio­nale gou­ver­née par la dynas­tie d’Om­ri, et Achab a épou­sé Jéza­bel, fille du roi de Tyr Itho­baal — dont le nom signi­fie « Baal est avec lui » ; le beau-père d’A­chab était prêtre d’As­tar­té avant de prendre le trône, nous dit Ménandre d’É­phèse via Fla­vius Josèphe. Le mariage est une alliance com­mer­ciale et diplo­ma­tique clas­sique, et avec la prin­cesse vient son dieu : Achab bâtit à Sama­rie un temple au Baal tyrien — pro­ba­ble­ment Baal Sha­mem, le « Sei­gneur des cieux » phé­ni­cien, ou Mel­qart, le dieu poliade de Tyr, les spé­cia­listes en débattent. Pour les rédac­teurs des livres des Rois, écri­vant deux siècles plus tard dans une pers­pec­tive yah­viste exclu­sive, c’est le crime abso­lu, et Jéza­bel devient le visage même de l’i­do­lâ­trie, jus­qu’à sa mort — défe­nes­trée, pié­ti­née, man­gée par les chiens sous les murs de Jiz­réel lors du putsch de Jéhu, qui exter­mine dans la fou­lée les fidèles de Baal ras­sem­blés par ruse dans leur temple. La Bible raconte cette purge avec une satis­fac­tion qu’on a le droit de trou­ver glaçante.

Mais le plus révé­la­teur n’est pas dans ces grandes scènes : il est dans l’o­no­mas­tique, cette archive invo­lon­taire. Le propre fils de Saül, pre­mier roi d’Is­raël, s’ap­pelle Esh­baal, « homme de Baal » ; son petit-fils, Merib­baal. Un fils de David porte le nom de Bee­lya­da, « Baal a connu ». Les scribes des livres de Samuel, plus tar­difs et plus scru­pu­leux, ont maquillé ces noms embar­ras­sants en rem­pla­çant l’élé­ment Baal par boshet, « la honte » — Esh­baal devient Ish­bo­shet, « homme de honte » —, mais les Chro­niques, moins vigi­lantes, ont lais­sé pas­ser les formes ori­gi­nales, et la com­pa­rai­son des deux livres per­met de prendre la cen­sure sur le fait, en fla­grant délit de retouche. De même, les ostra­ca de Sama­rie — des reçus de livrai­son de vin et d’huile du VIIIe siècle retrou­vés dans le palais — alignent des noms de per­sonnes com­po­sés tan­tôt avec Yah­vé, tan­tôt avec Baal, dans des pro­por­tions com­pa­rables. Au temps d’O­sée, dans les cam­pagnes du royaume du Nord, on pou­vait donc s’ap­pe­ler « Baal est mon père » et livrer son huile au palais sans que per­sonne y trouve à redire. L’ex­clu­si­visme yah­viste n’é­tait pas l’é­tat natu­rel d’Is­raël : c’é­tait le pro­gramme d’une mino­ri­té mili­tante, le par­ti de « Yah­vé seul », comme l’a appe­lé l’his­to­rien Mor­ton Smith, qui mit des siècles à conqué­rir la défi­ni­tion même de la reli­gion nationale.

Osée, jus­te­ment, au VIIIe siècle, invente l’arme qui gagne­ra la guerre : la méta­phore conju­gale. Israël est l’é­pouse infi­dèle qui court après ses amants — les Baals — parce qu’elle croit tenir d’eux le blé, le vin, l’huile, la laine et le lin ; et elle ne sait pas, dit Yah­vé, que c’est moi qui lui don­nais tout cela. On ne sau­rait mieux avouer le fond du litige : la pluie et la fer­ti­li­té, le por­te­feuille minis­té­riel de Baal. Et Osée pousse le jeu de mots jus­qu’au ver­tige : au jour de la récon­ci­lia­tion, tu m’ap­pel­le­ras « mon mari » — ishi — et tu ne m’ap­pel­le­ras plus « mon baal » — ba’a­li, qui veut dire exac­te­ment la même chose. Toute l’o­pé­ra­tion est là, dans ce glis­se­ment d’un syno­nyme à l’autre : faire qu’un mot ordi­naire de la langue, « sei­gneur-mari », devienne impro­non­çable parce qu’il est aus­si le nom du rival. Puis vien­dront la réforme de Josias à la fin du VIIe siècle — des­truc­tion des hauts lieux, des autels, des objets de Baal et d’A­she­rah jusque dans le Temple de Jéru­sa­lem, cen­tra­li­sa­tion du culte —, l’é­cole deu­té­ro­no­miste qui réécri­ra toute l’his­toire natio­nale comme une longue rechute dans le baa­lisme ponc­tuée de châ­ti­ments, et enfin l’exil à Baby­lone, qui don­ne­ra rétros­pec­ti­ve­ment rai­son aux pro­phètes : nous avons été dépor­tés parce que nos pères ont ser­vi les Baals. La défaite poli­tique d’Is­raël fut la vic­toire théo­lo­gique de Yah­vé seul. C’est dans les ruines de Jéru­sa­lem et sur les canaux de Baby­lone que le mono­théisme strict est né, avec le second Ésaïe : avant moi aucun dieu ne fut for­mé, et après moi il n’y en aura pas. Phrase inouïe, qui ne se contente plus d’in­ter­dire les autres dieux : elle les déclare inexis­tants. À par­tir de là, Baal ne sera même plus un rival. Il sera un néant, du bois et de la pierre, une fic­tion — jus­qu’à ce qu’une char­rue syrienne le réveille.

IX. Ashe­rah, l’é­pouse effacée

Il y a pour­tant, dans cette his­toire d’ef­fa­ce­ment, un cas plus trou­blant que celui de Baal : celui de la déesse. Car Baal, au moins, la Bible le com­bat de face, en enne­mi décla­ré, et cette hos­ti­li­té même lui a conser­vé une exis­tence. Ashe­rah, elle, a subi un trai­te­ment plus radi­cal : on l’a d’a­bord épou­sée, puis répu­diée, puis trans­for­mée en objet.

Repre­nons depuis Ouga­rit. Athi­rat, épouse d’El, mère des soixante-dix dieux, la Dame qui foule la mer. Si Yah­vé a héri­té du trône d’El, de sa barbe, de son conseil et de sa tente — qu’est deve­nue la femme d’El ? La ques­tion a long­temps sem­blé sacri­lège, ou sim­ple­ment absurde. Puis l’ar­chéo­lo­gie s’en est mêlée, à sa manière têtue. En 1975–76, une fouille israé­lienne diri­gée par Ze’ev Meshel dégage, sur une col­line per­due du Sinaï nord-orien­tal, au bord de l’an­cienne piste de Gaza vers la mer Rouge, un petit site du VIIIe siècle avant notre ère : Kun­tillet Ajrud, sans doute une sta­tion-cara­van­sé­rail à colo­ra­tion reli­gieuse — et je note au pas­sage, pour mes lec­teurs fidèles, qu’il fau­dra bien qu’un jour je consacre à ce cara­van­sé­rail-là une entrée de plus dans ma col­lec­tion. Sur les jarres de sto­ckage et les enduits muraux, des ins­crip­tions en hébreu. Plu­sieurs sont des béné­dic­tions, et elles disent, en toutes lettres : « Je te bénis par Yah­vé de Sama­rie et par son Ashe­rah. » Une autre : « par Yah­vé de Témân et par son Ashe­rah. » Quelques années plus tard, une ins­crip­tion funé­raire de Khir­bet el-Qom, près d’Hé­bron, en Juda même, livre la même for­mule : béni soit Ouriya­hou par Yah­vé, et par son Ashe­rah il l’a sauvé.

Yah­vé et son Ashe­rah. Il faut mesu­rer l’onde de choc. Débat phi­lo­lo­gique immé­diat, tou­jours ouvert : le pos­ses­sif inter­dit-il d’y voir un nom propre de déesse ? S’a­git-il de « son ashé­ra », l’ob­jet cultuel, le poteau sacré qui se dres­sait près des autels et que la Bible ordonne inlas­sa­ble­ment de brû­ler ? Mais même dans cette lec­ture mini­male, l’ob­jet repré­sente ou média­tise une pré­sence divine asso­ciée à Yah­vé — et l’i­co­no­gra­phie du pays, ces cen­taines de figu­rines fémi­nines aux seins sou­te­nus des mains, retrou­vées par mil­liers dans les mai­sons de Juda aux VIIIe-VIIe siècles, jus­qu’à Jéru­sa­lem, dit assez que la pié­té domes­tique fai­sait place à une figure fémi­nine du divin. La lec­ture la plus éco­no­mique de l’en­semble du dos­sier, défen­due entre autres par William Dever et dis­cu­tée pied à pied depuis qua­rante ans, est aus­si la plus simple : pour beau­coup d’Is­raé­lites et de Judéens de l’é­poque royale, Yah­vé avait une parèdre, héri­tée de l’é­pouse d’El, et elle s’ap­pe­lait Ashe­rah. La Bible elle-même en garde la trace comp­table : au temple de Jéru­sa­lem, nous disent les Rois, se dres­sait une sta­tue d’A­she­rah, des femmes tis­saient des vête­ments pour elle, et il fal­lut la réforme de Josias pour la sor­tir, la brû­ler au Cédron et en dis­per­ser la cendre. On ne brûle pas si solen­nel­le­ment ce qui n’existe pas.

Le sort ulté­rieur de la déesse est une leçon de phi­lo­lo­gie amère. Les rédac­teurs bibliques ont si bien réduit Ashe­rah à son poteau que les tra­duc­teurs grecs de la Sep­tante, quelques siècles plus tard, ne savaient mani­fes­te­ment plus de quoi il s’a­gis­sait : ils ont ren­du le mot par alsos, « bos­quet », et la Vul­gate a sui­vi avec lucus. Pen­dant deux mille ans, les lec­teurs de la Bible ont donc cru que les rois impies plan­taient des bos­quets et que les rois pieux les cou­paient — jar­di­nage mys­té­rieux dont per­sonne ne com­pre­nait l’en­jeu. La mère des dieux était deve­nue une haie. Il a fal­lu Ouga­rit pour lui rendre son nom, son rang et son his­toire ; et il est dif­fi­cile de ne pas voir, dans cette longue amné­sie, autre chose qu’un acci­dent de tra­duc­tion. Le mono­théisme qui a triom­phé est un mono­théisme au mas­cu­lin, et l’ef­fa­ce­ment de la déesse en fut une des condi­tions. Que la mys­tique juive ulté­rieure ait réin­tro­duit, sous le nom de She­khi­na, une pré­sence fémi­nine de Dieu, et que la pié­té médi­ter­ra­néenne ait repor­té sur d’autres figures mater­nelles une part de cette fer­veur, ce sont des suites de l’his­toire que cha­cun médi­te­ra comme il l’en­tend ; je me contente de poser les dates.

X. Du Prince Baal au prince des mouches

Reste à racon­ter la seconde mort de Baal : non plus l’ef­fa­ce­ment, mais la défi­gu­ra­tion. Elle com­mence par un jeu de mots. Deuxième livre des Rois, cha­pitre 1 : le roi Ocho­zias, bles­sé, envoie consul­ter « Baal Zebub, dieu d’É­q­ron », cité phi­lis­tine. Baal zebub : « Baal des mouches ». Aucun dieu du Proche-Orient ne s’est jamais appe­lé ain­si ; en revanche, les textes d’Ou­ga­rit connaissent l’é­pi­thète zbl b’l — « le Prince Baal », zabul, l’Al­tesse. La qua­si-cer­ti­tude des phi­lo­logues est qu’on tient ici une cari­ca­ture déli­bé­rée : les scribes judéens ont tor­du « Baal le Prince » en « Baal des mouches », d’une lettre, comme on crève un por­trait. La défor­ma­tion a fait une car­rière que ses auteurs n’au­raient pas osé rêver : pas­sée dans le grec des évan­giles sous la forme Beel­ze­boul, chef des démons par qui les adver­saires de Jésus expliquent ses exor­cismes, puis dans le latin et dans toutes les langues d’Eu­rope, elle donne Bel­zé­buth, prince des démons, pilier de la démo­no­lo­gie médié­vale, per­son­nage du Para­dis per­du de Mil­ton et loca­taire per­pé­tuel de la culture popu­laire. Le dieu de l’o­rage d’Ou­ga­rit, le Che­vau­cheur des nuées, celui dont la voix fai­sait trem­bler les mon­tagnes de joie, sur­vit dans nos langues sous les espèces d’un sei­gneur des mouches. Gol­ding, sans le vou­loir peut-être, a bou­clé la boucle en don­nant ce titre à son roman sur la sau­va­ge­rie recommencée.

Le même méca­nisme — gar­der le nom, inver­ser le signe — a trai­té le sacri­fice cana­néen : le terme molek, qui dési­gnait pro­ba­ble­ment un type d’of­frande (le molk des stèles puniques) ou une divi­ni­té liée au monde des morts, est deve­nu Moloch, voca­li­sé par déri­sion sur le gaba­rit de boshet, la honte, et pro­mu ogre uni­ver­sel. Et il a trai­té les dieux en bloc : les she­dim aux­quels, disent le Deu­té­ro­nome et le psaume 106, on sacri­fiait des fils et des filles — le mot est appa­ren­té à un terme assy­rien dési­gnant des esprits pro­tec­teurs — devien­dront les démons du judaïsme tar­dif ; la Sep­tante tra­dui­ra « idoles des nations » par dai­mo­nia, et saint Paul écri­ra aux Corin­thiens que ce que les païens sacri­fient, ils le sacri­fient aux démons. La messe est dite, si j’ose l’ex­pres­sion : les dieux des autres ne sont plus de faux dieux, ils sont de vrais diables. Toute la démo­no­lo­gie occi­den­tale est, pour une part qu’on mesure mal, un pan­théon cana­néen retour­né comme un gant — jus­qu’à Astar­té deve­nue Asta­roth, démon mâle à qui les gri­moires de la Renais­sance donnent qua­rante légions, et jus­qu’au Lévia­than de nos abysses poli­tiques via Hobbes. Les dieux vain­cus ne dis­pa­raissent pas : ils changent d’emploi dans la distribution.

XI. La survivance

Car ils n’ont pas dis­pa­ru, et c’est peut-être la par­tie de l’his­toire que je pré­fère — celle qui se lit sur les cartes et se visite à pied. Baal a sur­vé­cu d’a­bord chez les siens, les Phé­ni­ciens, qui ont por­té ses ava­tars sur toutes les rives : Mel­qart, le Baal de Tyr, que les Grecs iden­ti­fièrent à Héra­clès et dont le temple de Gadès — Cadix — pas­sait pour l’un des plus véné­rables de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale ; Baal Ham­mon à Car­thage, avec sa parèdre Tanit, face de Baal ; Baal Sha­mem, le Sei­gneur des cieux, hono­ré de Byblos à Pal­myre, où il devint ce Baal­sha­min dont le petit temple, l’un des mieux conser­vés du Proche-Orient romain, fut dyna­mi­té par l’É­tat isla­mique en août 2015 — le der­nier épi­sode en date, et l’on aime­rait pou­voir écrire le der­nier tout court, de la longue guerre contre les dieux de Canaan. À Pal­myre encore, Bêl — forme locale conta­mi­née par le Bel baby­lo­nien — avait son grand sanc­tuaire, détruit le même mois. À Hélio­po­lis du Liban, le Baal local, assi­mi­lé à Jupi­ter, reçut sous les Sévères le plus grand temple du monde romain, et la ville garde son nom à double fond : Baal­bek. Qui­conque a levé les yeux sur les six colonnes sur­vi­vantes du grand temple sait qu’elles écrasent tout ce que Rome a bâti chez elle ; c’est le tom­beau le plus déme­su­ré jamais éle­vé à un dieu de l’o­rage levan­tin, et il porte encore son nom.

Baal a sur­vé­cu aus­si en sous-main, dans les textes mêmes de ses vain­queurs, et pas seule­ment dans les psaumes de l’o­rage. Quand Daniel, au IIe siècle avant notre ère, voit dans sa vision noc­turne un Ancien des jours au vête­ment blanc comme neige et aux che­veux comme laine pure, sié­geant sur un trône de flammes par­mi les myriades de l’as­sem­blée céleste, puis quel­qu’un « comme un fils d’homme » venant avec les nuées du ciel rece­voir de lui la royau­té éter­nelle — tout ouga­ri­to­logue recon­naît la scène : le vieux dieu che­nu qui pré­side, le jeune dieu che­vau­cheur de nuées qui reçoit la royau­té. El et Baal, reve­nus par la fenêtre de l’a­po­ca­lyp­tique sept siècles après leur expul­sion offi­cielle, et pro­mis, via ce « fils d’homme » que les évan­giles appli­que­ront à Jésus venant sur les nuées, à une pos­té­ri­té chré­tienne immense. La struc­ture la plus pro­fonde de l’i­ma­gi­naire reli­gieux occi­den­tal — le Père ancien, le Fils intro­ni­sé dans les nuées, le dra­gon marin vain­cu à la fin des temps dans l’A­po­ca­lypse — recon­duit, à qui veut bien le voir, la dra­ma­tur­gie du cycle de Baal. On a effa­cé les noms ; on a gar­dé la pièce.

Et il a sur­vé­cu dans la terre et dans les langues. Le mot baal désigne tou­jours, en hébreu moderne, le mari et le pro­prié­taire, et l’a­gri­cul­ture plu­viale, sans irri­ga­tion, s’y dit encore ba’al — les agro­nomes israé­liens parlent de cultures ba’al sans pen­ser à mal : la pluie est res­tée sa pro­prié­té. La topo­ny­mie du Levant est constel­lée de ses lieux — Baal­bek donc, mais la Bible elle-même en énu­mère, Baal-Peor, Baal-Hat­sor, Baal-Gad au pied de l’Her­mon. Le dje­bel Aqra, son Olympe, res­ta mon­tagne sainte pour les Hit­tites, les Grecs, les chré­tiens — saint Bar­laam y eut son monas­tère, chris­tia­ni­sant le som­met — avant de deve­nir aujourd’­hui un poste-fron­tière mili­ta­ri­sé entre Tur­quie et Syrie, inter­dit d’ac­cès : le Sapon attend tou­jours ses archéo­logues. Quant au grand rival, il n’a pas gagné sur toute la ligne qu’on croit : les pay­sans du Liban et de Syrie, chré­tiens et musul­mans confon­dus, ont invo­qué jus­qu’au XXe siècle, pour la pluie, des saints cava­liers et des Khi­dr ver­doyants qui occupent très exac­te­ment l’an­cien poste ; l’eth­no­gra­phie du Proche-Orient regorge de ces recon­duc­tions. La fonc­tion est indes­truc­tible parce que la séche­resse revient chaque année ; seuls les titu­laires changent.

XII. Retour au cap du fenouil

J’ai­me­rais finir où tout a com­men­cé, sur le tell de Ras Sham­ra, que l’on peut encore visi­ter quand les cir­cons­tances le per­mettent — la mis­sion archéo­lo­gique fran­co-syrienne, inter­rom­pue par la guerre en 2011, n’a repris que par inter­mit­tence, et le site, m’a-t-on dit, s’en­sau­vage dou­ce­ment, le fenouil rega­gnant du ter­rain sur les tran­chées de Schaef­fer. Il reste peu de choses à hau­teur d’œil : des sou­bas­se­ments, le puits d’en­trée des tombes voû­tées, l’a­morce des deux temples sur l’a­cro­pole. Celui de Baal était visible de loin en mer ; on y a retrou­vé des ancres de pierre votives, offertes par des marins sau­vés du nau­frage, car le maître de l’o­rage était aus­si, logi­que­ment, le patron de ceux qui tra­versent son domaine. Une des plus belles pièces du site, aujourd’­hui au Louvre, est la stèle dite du « Baal au foudre » : le dieu y marche vers la droite, coif­fé de la tiare à cornes, bran­dis­sant la mas­sue, et tenant de la main gauche une lance dont la hampe se ter­mine en rameau végé­tal — l’é­clair qui devient plante, la foudre qui devient blé, tout le théo­lo­gème résu­mé en un motif de sculp­teur. Sous ses pieds, deux lignes ondu­lées : les mon­tagnes, ou les eaux. Devant lui, minus­cule, un per­son­nage debout sur un socle : le roi d’Ou­ga­rit, sans doute, sous la pro­tec­tion de son grand dieu.

Trois mille deux cents ans après l’in­cen­die, le bilan de cette affaire tient en peu de mots, mais il me semble qu’il vaut d’être pesé. Une civi­li­sa­tion a per­du la guerre de la mémoire — pas une guerre mili­taire : Israël n’a jamais détruit Ouga­rit, qui est tom­bée avant lui, ni conquis la Phé­ni­cie ; une guerre d’é­cri­ture. Ses dieux ont été héri­tés, pillés, retour­nés, cari­ca­tu­rés, puis niés. Ses poèmes ont brû­lé avec ses archives, et pen­dant deux mil­lé­naires et demi, la seule voix qui par­lât d’elle fut celle de son adver­saire théo­lo­gique, relayée par deux reli­gions mon­diales. Aucune calom­nie de l’his­toire n’a eu pareille caisse de réso­nance. Et puis les textes sont reve­nus, par le plus impro­bable des canaux — une char­rue, un conser­va­teur atten­tif, trois phi­lo­logues de génie —, et il a fal­lu réap­prendre à lire la Bible elle-même à la lumière de ce qu’elle avait vou­lu faire oublier. C’est aujourd’­hui un acquis tran­quille de la recherche, ensei­gné dans les meilleures facul­tés de théo­lo­gie : le mono­théisme n’est pas tom­bé du ciel, il s’est arra­ché à un poly­théisme dont il a tout gar­dé, la langue, la poé­tique, la litur­gie, les méta­phores, et jus­qu’au trône et aux nuées de son Dieu. Les vain­cus sont dans les fondations.

Je repense sou­vent, à ce pro­pos, à une phrase des tablettes, dans le mes­sage que Baal envoie à Anat pour l’in­vi­ter dans son palais neuf. Il lui pro­met de lui révé­ler un secret : la parole de l’arbre et le mur­mure de la pierre, l’en­tre­tien des cieux avec la terre, des abîmes avec les étoiles — la foudre que les cieux ignorent, la parole que les hommes ne connaissent pas et que les mul­ti­tudes de la terre ne com­prennent pas. Viens, dit-il, et je la cher­che­rai, moi, au cœur de ma mon­tagne. Le poète d’Ou­ga­rit ne se dou­tait pas qu’il décri­vait par avance le sort de son propre texte : une parole que les mul­ti­tudes de la terre ne com­pren­draient plus, enfouie au cœur d’une col­line, atten­dant. Elle a atten­du trente-deux siècles. Depuis 1929, elle parle de nou­veau, à qui prend la peine de l’é­cou­ter — et j’es­père avoir don­né envie, au moins, d’al­ler y tendre l’oreille.

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Lep­tis Magna, ville natale d’un empe­reur africain

Lep­tis Magna, ville natale d’un empe­reur africain

Lep­tis magna

Ville natale d’un empe­reur africain

Lep­tis Magna, ville natale d’un empe­reur africain

« Omnia fui, et nihil expe­dit. » — J’ai été tout, et rien ne sert. — His­toire Auguste, Vie de Sévère

Un voyage en bibliothèque

Il y a des villes où l’on ne va pas. On tourne autour pen­dant des années, on les repère sur les cartes, on apprend le nom des oueds qui les tra­versent et des caps qui les abritent, on connaît par cœur l’or­don­nance de leurs rues qu’on n’ar­pen­te­ra jamais, et elles finissent par occu­per dans la mémoire une place plus nette que bien des villes réel­le­ment visi­tées. Lep­tis Magna est de celles-là. Elle se trouve à cent vingt kilo­mètres à l’est de Tri­po­li, sur la côte de Tri­po­li­taine, à l’embouchure de l’oued Leb­da, entre la mer et la pre­mière marche du désert. C’est, dit-on, la ville romaine la mieux conser­vée de toute la Médi­ter­ra­née, et c’est aus­si l’une des moins vues. Ces deux faits n’en font qu’un. Ce qui l’a conser­vée est pré­ci­sé­ment ce qui l’a sous­traite aux regards : le sable.

On voyage donc vers Lep­tis en biblio­thèque, ce qui n’est pas la pire des routes. Sur la table s’empilent les com­pa­gnons de tra­ver­sée : les cinq volumes de Hein­rich Barth, qui pas­sa par là en 1850 avant de s’en­fon­cer dans le Saha­ra ; le mince rap­port d’Hen­ri Méhier de Mathui­sieulx, envoyé en Tri­po­li­taine au tout début du XXe siècle ; Dion Cas­sius, séna­teur grec qui vit l’empereur de ses yeux ; Héro­dien, qui écrit plus tard et brode un peu ; et l’His­toire Auguste, ce recueil de vies impé­riales rédi­gé on ne sait trop quand par on ne sait trop qui, mélange inex­tri­cable de docu­ments authen­tiques et de racon­tars, qu’on lit comme on écoute un vieux por­tier d’hô­tel : en fai­sant la part des choses, mais sans se résoudre à l’in­ter­rompre. Avec cela des plans, des pho­to­gra­phies aériennes, des rele­vés d’é­pi­gra­phistes. C’est peu et c’est immense. Le voya­geur en fau­teuil a sur l’autre cet avan­tage qu’au­cune cha­leur ne l’ac­cable et qu’au­cun gar­dien ne le presse ; il a ce désa­van­tage que rien ne le sur­pren­dra, sinon les textes eux-mêmes, qui réservent, on le ver­ra, de quoi faire.

Car cette ville ensa­blée, muette, posée au bord d’une mer sans bateaux, fut pen­dant quelques décen­nies le centre ner­veux du monde. Un enfant y est né en avril 145 de notre ère, dans une famille qui par­lait punique à la mai­son et latin dans les actes offi­ciels. Qua­rante-huit ans plus tard, cet enfant deve­nu gou­ver­neur de Pan­no­nie se fai­sait pro­cla­mer empe­reur par ses légions, mar­chait sur Rome, et fon­dait une dynas­tie. Lucius Sep­ti­mius Seve­rus, pre­mier empe­reur afri­cain de Rome. L’his­toire de Lep­tis Magna est l’his­toire de cet aller-retour : une ville de pro­vince qui envoie son fils au centre de l’empire, et le fils qui ren­voie vers sa ville natale, en remer­cie­ment, des archi­tectes, des car­gai­sons de marbre et un rêve de capi­tale. Puis le sable recouvre tout, pen­dant douze siècles, et c’est une autre his­toire encore, qui se ter­mine — pro­vi­soi­re­ment — dans un parc anglais sous la pluie.

Com­men­çons par le com­men­ce­ment, c’est-à-dire par quatre lettres.

LPQY

Sur les mon­naies et les ins­crip­tions les plus anciennes, la ville s’é­crit LPQY, en carac­tères puniques, sans voyelles, comme il se doit. Les Grecs en firent Lep­tis, les Romains Lep­cis puis Lep­tis, et on ajou­ta Magna, la Grande, pour la dis­tin­guer de sa petite homo­nyme de Byza­cène, la future Lam­ta tuni­sienne. Ce sont des marins phé­ni­ciens qui l’ont fon­dée, sans doute au VIIe siècle avant notre ère, peut-être plus tôt. Ils ne cher­chaient pas un empire, ils cher­chaient un mouillage : une échelle de plus sur la route qui menait de Tyr à Gadès, un abri natu­rel à l’embouchure d’un oued, de l’eau douce, une popu­la­tion libyque avec qui tro­quer. Le comp­toir devint bour­gade, la bour­gade devint ville, et la ville se trou­va prise, avec ses deux voi­sines Oea et Sabra­tha, dans l’or­bite de Car­thage. Trois cités : les Grecs de Cyré­naïque, en voi­sins pré­cis, appe­lèrent la région Tri­po­lis, le pays des trois villes. Le nom a tenu ; il désigne aujourd’­hui la capi­tale d’un État. Oea est deve­nue Tri­po­li, Sabra­tha dort sous ses ruines, et Lep­tis, la plus grande des trois, n’est plus habi­tée que par des mouettes.

La for­tune de Lep­tis ne doit rien au hasard et tout à l’o­li­vier. Der­rière la plaine côtière s’é­lève le dje­bel, une échine de col­lines où l’arbre pros­père, et der­rière le dje­bel com­mence la steppe, puis le désert, d’où des­cendent les cara­vanes gara­mantes char­gées d’i­voire, de bêtes sau­vages pour les amphi­théâtres, d’es­claves et de ce mys­té­rieux sil­phium dont on ne sait plus rien. Lep­tis est une porte entre deux mondes, mais c’est d’a­bord un pres­soir. Les archéo­logues ont recen­sé dans son arrière-pays des cen­taines d’ins­tal­la­tions oléi­coles, cer­taines de taille indus­trielle. Quand César, vain­queur à Thap­sus en 46 avant notre ère, veut punir la ville d’a­voir sou­te­nu le roi Juba et le par­ti pom­péien, il ne la rase pas, il ne la vend pas : il la condamne à livrer chaque année trois mil­lions de livres d’huile. Plu­tarque note le chiffre sans cil­ler. On mesure l’a­mende, et on mesure sur­tout ce qu’elle sup­pose : pour qu’un tel tri­but soit exi­gible, il faut que la pro­duc­tion le dépasse de loin. Lep­tis paie, et conti­nue de s’enrichir.

Ce qui frappe, dans les pre­miers siècles de la ville romaine, c’est la per­sis­tance tran­quille du vieux fond punique. Rome est loin, Rome est un cadre ; la ville conti­nue de vivre selon ses formes propres. Ses magis­trats suprêmes s’ap­pellent des suf­fètes, comme à Car­thage, et le res­te­ront jusque sous l’Em­pire. Ses grandes familles portent des noms doubles, punique et latin acco­lés sans com­plexe. Le plus célèbre de ces notables s’ap­pelle Anno­bal Tapa­pius Rufus, fils d’Hi­mil­kon : Han­ni­bal, en somme, pré­nom encom­brant s’il en fut, et qui ne gêne per­sonne. Vers 8 avant notre ère, Anno­bal offre à sa ville un mar­ché, le macel­lum, avec ses deux pavillons cir­cu­laires ; dix ans plus tard, un théâtre entier, creu­sé face à la mer. Sur les deux monu­ments, il fait gra­ver la dédi­cace en deux langues, latin et néo-punique, ligne contre ligne, comme pour dire que l’une ne chasse pas l’autre. Les dieux de la ville pra­tiquent le même bilin­guisme : Sha­dra­pa se laisse appe­ler Liber Pater, Milk’a­sh­tart devient Her­cule, et ces deux-là, dieux ances­traux, dii patrii, veille­ront sur Lep­tis jus­qu’au bout — on les retrou­ve­ra, sculp­tés par des ciseaux venus d’A­sie Mineure, sur les piliers de la basi­lique des Sévères.

Tra­jan fait de Lep­tis une colo­nie romaine vers 109 ; ses habi­tants deviennent citoyens. La ville a alors des thermes que Hadrien agran­di­ra bien­tôt, un forum ancien près du port, un amphi­théâtre creu­sé dans une car­rière, un cirque le long de la mer, et cette pros­pé­ri­té mas­sive, hui­leuse, un peu lourde, des villes qui pro­duisent. Elle a aus­si, depuis avril 145, un enfant de plus. Per­sonne, évi­dem­ment, n’y prête attention.

L’en­fant à l’ac­cent punique

Lucius Sep­ti­mius Seve­rus naît à Lep­tis le 11 avril 145, sous le règne d’An­to­nin le Pieux, dans une de ces familles de notables qui ont fait souche entre le pres­soir et le forum. Le père, Publius Sep­ti­mius Geta, n’a exer­cé aucune charge publique et l’his­toire ne retient de lui que son nom ; la mère, Ful­via Pia, des­cend d’I­ta­liens ins­tal­lés en Afrique. Mais la famille a déjà des antennes à Rome : deux cou­sins du côté Sep­ti­mius sont par­ve­nus au consu­lat, ce qui, pour une lignée pro­vin­ciale d’o­ri­gine punique, repré­sente une ascen­sion consi­dé­rable. La mai­son est riche, la ville est riche, l’en­fant gran­dit entre deux langues au moins — le punique des rues et des cui­sines, le latin de l’é­cole — et pro­ba­ble­ment trois, car le grec fait par­tie du bagage de tout notable qui se respecte.

L’His­toire Auguste, qui aime les enfances pré­mo­ni­toires, rap­porte que le petit Sep­ti­mius ne jouait qu’à un seul jeu avec ses cama­rades : le jeu du juge. On lui appor­tait des fais­ceaux et une hache, il s’as­seyait, et il ren­dait des sen­tences. L’a­nec­dote est trop belle pour être vraie et trop révé­la­trice pour être omise. Elle dit au moins ce que la pos­té­ri­té a vou­lu voir dans cet homme : quel­qu’un qui, dès le départ, se pla­çait au centre et tranchait.

À dix-sept ou dix-huit ans, il pro­nonce son pre­mier dis­cours public, puis part pour Rome ache­ver ses études. C’est là que com­mence la longue patience d’une car­rière séna­to­riale sous Marc Aurèle : ques­ture, pré­tures, com­man­de­ments de légion, gou­ver­ne­ments de pro­vinces. La liste de ses postes des­sine une carte de l’empire : la Sar­daigne, l’Es­pagne, la Syrie où il com­mande la IVe légion Scy­thique, la Gaule lyon­naise, la Sicile, la Pan­no­nie. Trente ans de ser­vice, d’an­ti­chambre et de gar­ni­son. Il épouse d’a­bord une com­pa­triote, Pac­cia Mar­cia­na, une fille de Lep­tis dont on ne sait presque rien, sinon qu’elle le sui­vit de poste en poste pen­dant une dizaine d’an­nées et mou­rut sans lui lais­ser d’en­fant. Deve­nu veuf, gou­ver­neur à Lyon, il fait ce que ferait tout homme de son temps nour­ri d’as­tro­lo­gie : il se ren­seigne sur les horo­scopes des jeunes filles à marier. On lui signale, à Émèse, en Syrie, la fille d’un grand-prêtre du dieu Éla­ga­bal, une cer­taine Julia Dom­na, dont le thème astral pro­met qu’elle épou­se­ra un roi. Il l’é­pouse en 187. On peut sou­rire de la méthode ; on consta­te­ra qu’elle a fonc­tion­né. L’an­née sui­vante naît à Lyon un fils, Bas­sia­nus, que l’his­toire connaî­tra sous le sobri­quet d’un man­teau gau­lois à capuche qu’il affec­tion­nait : Cara­cal­la. Un second fils suit, auquel on donne le pré­nom du grand-père de Lep­tis : Geta.

Toute sa vie, Sep­time Sévère a gar­dé l’ac­cent. L’His­toire Auguste le note avec une pré­ci­sion qui sent le témoi­gnage : jusque dans sa vieillesse, sa voix conser­va quelque chose d’a­fri­cain, Afrum quid­dam. On aime­rait savoir ce que cela fai­sait, un empe­reur romain rou­lant les mots à la punique devant le Sénat. Le même recueil rap­porte une scène plus cruelle : sa sœur, res­tée à Lep­tis, vint un jour le voir à Rome ; elle par­lait si mal latin que l’empereur en rou­gis­sait, et il la ren­voya au pays com­blée de cadeaux, avec son fils. On peut lire l’a­nec­dote comme on veut — sno­bisme de par­ve­nu, ten­dresse embar­ras­sée, pru­dence poli­tique — mais elle dit quelque chose de la dis­tance par­cou­rue. Entre la mai­son de Lep­tis et le Pala­tin, il n’y a pas seule­ment trois mille kilo­mètres de mer ; il y a une langue qu’on aban­donne sur le seuil.

En 192, Sep­time Sévère a qua­rante-sept ans. Il gou­verne la Pan­no­nie supé­rieure, sur le Danube, à Car­nun­tum, avec trois légions sous ses ordres. C’est un poste de confiance : la Pan­no­nie est la clef de l’I­ta­lie. À Rome, l’empereur Com­mode, fils dégé­né­ré du sage Marc Aurèle, se pro­duit dans l’am­phi­théâtre en Her­cule de paco­tille. Dans la nuit du 31 décembre, sa maî­tresse, son cham­bel­lan et le pré­fet du pré­toire, se sen­tant mena­cés, le font étran­gler par un ath­lète de ses bains. L’an­née qui s’ouvre por­te­ra dans les manuels un nom d’é­ti­quette funé­raire : l’an­née des cinq empereurs.

L’an­née des cinq empereurs

Tout va très vite, et il faut racon­ter vite. Au matin du 1er jan­vier 193, les conju­rés tirent de son lit le vieux Per­ti­nax, fils d’af­fran­chi, pré­fet de la Ville, sol­dat hon­nête, et le pro­clament empe­reur. Per­ti­nax veut remettre de l’ordre dans les finances et de la dis­ci­pline chez les pré­to­riens ; les pré­to­riens le tuent au bout de quatre-vingt-sept jours. Suit alors la scène la plus scan­da­leuse de toute l’his­toire romaine, celle que Dion Cas­sius, qui était en ville, raconte avec un dégoût de séna­teur : la garde met l’empire aux enchères. Du haut du rem­part de leur camp, les pré­to­riens font mon­ter les offres entre deux ache­teurs, et l’empire est adju­gé à un riche séna­teur, Didius Julia­nus, pour vingt-cinq mille ses­terces par sol­dat. Rome se réveille avec un empe­reur ache­té comme une vil­la en Campanie.

La nou­velle court les pro­vinces, et les pro­vinces ont des légions. En Syrie, Pes­cen­nius Niger se fait pro­cla­mer. En Bre­tagne, Clo­dius Albi­nus s’a­gite. Et à Car­nun­tum, le 9 avril 193 — douze jours après le meurtre de Per­ti­nax, tant les nou­velles vont vite quand elles sont énormes —, les légions du Danube lèvent sur le pavois leur gou­ver­neur afri­cain. Sep­time Sévère se déclare ven­geur de Per­ti­nax, dont il prend le nom, et marche sur Rome. Il fait, dit-on, les mille kilo­mètres en qua­rante jours, dor­mant peu, man­geant debout, mar­chant en tête. Le Sénat, qui sait comp­ter les légions, condamne Julia­nus à mort avant même l’ar­ri­vée du Pan­no­nien ; l’empereur aux enchères est exé­cu­té dans son palais après soixante-six jours de règne, en pleur­ni­chant, rap­porte Dion, et en deman­dant quel mal il avait fait.

L’en­trée de Sévère dans Rome est un chef-d’œuvre de mise en scène froide. Avant de fran­chir le pome­rium, il convoque les pré­to­riens, les cou­pables et les autres, en tenue de parade, sans armes, pour une céré­mo­nie. Une fois la garde ras­sem­blée sur l’es­pla­nade, ses légion­naires du Danube l’en­cerclent. Sévère monte au tri­bu­nal, énu­mère le meurtre de Per­ti­nax et la vente de l’empire, casse la garde tout entière, la dépouille de ses insignes et la ban­nit à cent milles de Rome. Puis il recrute une garde nou­velle, prise dans ses légions à lui — des Danu­biens, des Illy­riens, des pro­vin­ciaux. Les vieilles familles de l’Urbs découvrent avec effroi ces pré­to­riens qui parlent latin avec tous les accents de l’empire. Elles n’ont encore rien vu.

Res­tent les deux rivaux. Sévère les traite l’un après l’autre, avec une éco­no­mie de moyens remar­quable : il neu­tra­lise Albi­nus en lui offrant le titre de César, c’est-à-dire une pro­messe d’hé­ri­tage, le temps de régler le cas de Niger. La guerre d’O­rient se joue en trois batailles ; la der­nière, en 194, se livre à Issos, en Cili­cie, exac­te­ment là où Alexandre avait défait Darius cinq siècles plus tôt — l’his­toire a de ces manies de lieux. Niger, vain­cu, est rat­tra­pé et déca­pi­té près d’An­tioche. Byzance, qui tient pour lui, sou­tient un siège de plus de deux ans ; quand elle tombe, Sévère fait raser ses murailles, geste dont il mesu­re­ra mal la por­tée : la ville qu’il déman­tèle est celle qu’un autre empe­reur, cent qua­rante ans plus tard, choi­si­ra pour capitale.

Puis vient le tour d’Al­bi­nus, à qui l’on retire le titre de César dès qu’on n’en a plus besoin, et qui passe en Gaule avec les légions de Bre­tagne. Les deux armées se ren­contrent le 19 février 197 sous les murs de Lug­du­num — Lyon, la ville même où Sévère fut gou­ver­neur, où il s’est marié, où Cara­cal­la est né. C’est, disent les anciens, la plus grande bataille jamais livrée entre Romains : cent cin­quante mille hommes peut-être, en comp­tant large comme ils savaient le faire. L’is­sue est long­temps incer­taine ; l’aile gauche de Sévère plie, l’empereur désar­çon­né jette son man­teau de pourpre et com­bat un moment à pied, au milieu de la mêlée, à cin­quante-deux ans. Puis la cava­le­rie fait pen­cher la balance. Albi­nus se tue ; Dion assure que Sévère fit pas­ser son che­val sur le cadavre. Lyon est mise à sac et ne s’en remet­tra pas avant long­temps. Le fils de Lep­tis n’a plus de rivaux.

Il lui reste à se fabri­quer une famille. Car un Afri­cain à l’ac­cent punique, mon­té au trône par la force, a besoin d’an­cêtres, et Sévère s’en pro­cure par le pro­cé­dé le plus simple : il se pro­clame, par décret, fils du divin Marc Aurèle, et rebap­tise Cara­cal­la Mar­cus Aure­lius Anto­ni­nus. Du même coup, il se trouve frère de Com­mode, qu’il fait divi­ni­ser sans rire. Un séna­teur, dit-on, le féli­ci­ta d’a­voir enfin trou­vé un père. Le mot est grin­çant et l’o­pé­ra­tion, poli­ti­que­ment, par­faite : la dynas­tie sévé­rienne s’a­grafe aux Anto­nins comme une aile neuve à un vieux palais. Rome est désor­mais gou­ver­née par un Afri­cain marié à une Syrienne, et le centre de gra­vi­té de l’empire, insen­si­ble­ment, glisse vers le sud et vers l’est. Il ne reste plus qu’à le mon­trer. Pour cela, il y a la guerre — les cam­pagnes par­thiques, la prise de Cté­si­phon en 198, le titre de Par­thi­cus Maxi­mus — et il y a la pierre.

Le retour de 203

En 202, l’empereur marie Cara­cal­la, qua­torze ans, à Plau­tilla, fille de Plau­tia­nus, le tout-puis­sant pré­fet du pré­toire. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ce Plau­tia­nus, car il com­plète le tableau : Caius Ful­vius Plau­tia­nus est lui aus­si un enfant de Lep­tis, parent de l’empereur par sa mère, com­pa­gnon de jeu­nesse peut-être. Au tour­nant du siècle, les deux hommes les plus puis­sants du monde romain ont gran­di dans la même ville de Tri­po­li­taine, à quelques rues l’un de l’autre. Dion Cas­sius, qui déteste Plau­tia­nus, le décrit gou­ver­nant l’empire de fait, amas­sant une for­tune obs­cène, fai­sant trem­bler jus­qu’aux fils de l’empereur — et c’est d’ailleurs Cara­cal­la qui obtien­dra sa perte, en 205, au terme d’une machi­na­tion de palais. Mais en 202, Plau­tia­nus est au zénith, et lorsque la cour impé­riale s’embarque pour l’A­frique, c’est un peu, aus­si, le voyage de deux Lep­ti­tains qui rentrent au pays.

Car c’est bien de cela qu’il s’a­git : un retour. L’empereur cin­quan­te­naire, entre deux guerres, entre­prend une tour­née afri­caine qui le mène chez lui. On le suit à Lam­bèse, chez la IIIe légion Auguste, dont il aug­mente la solde et les pri­vi­lèges ; on le devine sur le limes de Tri­po­li­taine, qu’il fait pous­ser plus au sud que jamais, jus­qu’aux confins du pays gara­mante, semant des for­tins dans la pré-désert pour cou­vrir les oli­ve­raies contre les nomades. Puis Lep­tis. L’His­toire Auguste expé­die la chose en une phrase — des jeux, des lar­gesses, de l’huile offerte au peuple romain à per­pé­tui­té — mais on devine der­rière la phrase l’é­vé­ne­ment inouï : le maître du monde débar­quant dans le port de sa ville natale, cin­quante-sept ans après y être né, avec sa Syrienne d’im­pé­ra­trice, ses deux fils rivaux, sa garde illy­rienne et sa mau­vaise jambe de gout­teux. Ce que Lep­tis obtient alors dépasse tout ce qu’une ville de pro­vince pou­vait rêver : le ius ita­li­cum, c’est-à-dire la fic­tion juri­dique suprême, celle qui décrète que ce sol afri­cain est du sol ita­lien, exempt d’im­pôt fon­cier. Sur le papier, Lep­tis n’est plus en Afrique.

Et puis il y a le chan­tier. Ce que Sévère offre à sa ville, c’est un centre monu­men­tal entiè­re­ment neuf, pla­qué contre l’an­cien, des­si­né d’un seul geste le long de l’oued Leb­da — un de ces pro­jets d’ur­ba­nisme impé­rial qui ne s’embarrassent de rien. Une rue à colon­nades de plus de quatre cents mètres, large comme une place, part des thermes d’Ha­drien et des­cend vers le port ; ses colonnes sont de cipo­lin vert de l’île d’Eu­bée, à cha­pi­teaux de marbre blanc. À son point de départ, un nym­phée haut comme une falaise déverse l’eau de l’a­que­duc dans une vasque de gra­nit. À mi-course s’ouvre le forum nou­veau, le forum sévé­rien : cent mètres sur soixante, un temple dynas­tique dres­sé sur podium à une extré­mi­té, et tout autour, por­tées par des arcades, ces têtes de Méduse et de Néréides sculp­tées en médaillon qui sont deve­nues l’i­mage même de Lep­tis — des dizaines de visages de pierre aux che­ve­lures de ser­pents, les yeux grands ouverts, char­gés de pétri­fier le mau­vais sort et qui semblent aujourd’­hui mon­ter la garde contre le vide. À côté du forum, la basi­lique judi­ciaire : quatre-vingt-douze mètres de long, deux absides, trois étages de colonnes, et sur les pilastres des absides, sculp­tés en méplat vir­tuose, les cycles de Liber Pater et d’Her­cule — les deux vieux dieux puniques de la ville, Sha­dra­pa et Milk’a­sh­tart, pro­mus divi­ni­tés dynas­tiques et taillés dans le marbre par des ate­liers qu’on dit venus d’A­phro­di­sias, en Carie. Cara­cal­la achè­ve­ra la basi­lique en 216 ; l’ins­crip­tion dédi­ca­toire y court sur toute la longueur.

Tout cela est pla­cage, au sens propre : sous le marbre de Pro­con­nèse, sous le cipo­lin, sous le gra­nit rose expé­dié d’As­souan par le Nil et la mer, il y a du cal­caire local et du béton. Lep­tis la punique s’ha­bille en capi­tale orien­tale, et les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture notent que ce style — arcades sur colonnes, décor exu­bé­rant, axes triom­phaux — regarde vers la Syrie plus que vers l’I­ta­lie. On a envie d’y voir la double signa­ture du couple impé­rial : pro­gramme afri­cain, formes levan­tines, argent de partout.

Le mor­ceau de bra­voure est le port. Sévère fait creu­ser, amé­na­ger et bor­der de quais un bas­sin d’une dizaine d’hec­tares à l’embouchure de l’oued, fer­mé par deux môles, gar­dé par un phare à étages qui devait répondre, en plus modeste, à celui d’A­lexan­drie ; sur la jetée est, un temple, des maga­sins, des esca­liers des­cen­dant au ras de l’eau, des bittes d’a­mar­rage taillées dans les blocs des quais. On peut encore tout voir, et c’est pré­ci­sé­ment là que l’his­toire tourne à l’i­ro­nie pure : le port n’a presque pas ser­vi. Mal orien­té, ou trop ambi­tieux, ou vic­time de son propre bar­rage sur l’oued, le bas­sin s’est ensa­blé avec une rapi­di­té stu­pé­fiante — quelques décen­nies —, et c’est cet ensa­ble­ment pré­coce qui a conser­vé les quais sévé­riens dans un état de fraî­cheur unique au monde. Les navires ont ces­sé de venir ; les bittes d’a­mar­rage n’ont pour ain­si dire pas eu le temps de s’u­ser. Le grand œuvre mari­time de l’empereur afri­cain est deve­nu, presque aus­si­tôt, une nature morte. Le sable, déjà, fai­sait son tra­vail à double face : il tue et il garde. Lep­tis en mour­ra tout entière, et c’est pour­quoi Lep­tis existe encore.

Les deux arcs

Res­tent les deux arcs, et entre eux la mer.

Le pre­mier se dresse à Lep­tis, au car­re­four exact du car­do et du decu­ma­nus, là où la route côtière de Car­thage vers Alexan­drie croise la rue qui monte du port vers l’in­té­rieur. C’est un arc qua­dri­frons — quatre faces, quatre baies, un pas­sage dans chaque direc­tion —, éle­vé vers 203, sans doute pour la visite impé­riale. Sa sil­houette est étrange, presque baroque avant l’heure : à chaque angle, des fron­tons bri­sés s’é­lancent en biais, motif qu’on croi­rait échap­pé d’un décor de théâtre ou d’une façade de Pétra. Sur l’at­tique cou­raient de grands reliefs : le cor­tège triom­phal, l’empereur debout dans son char face au spec­ta­teur, hié­ra­tique, flan­qué de ses deux fils ; des scènes de siège ; des sacri­fices où Julia Dom­na paraît en Junon voi­lée ; et une scène de concorde où Cara­cal­la et Geta se serrent la main droite, la dex­tra­rum iunc­tio, geste des époux et des asso­ciés loyaux. La sculp­ture y est fron­tale, symé­trique, déjà raide d’une majes­té qui annonce Byzance. On y voit une famille de pierre, unie pour l’é­ter­ni­té au-des­sus du car­re­four, à l’en­droit pré­cis où tout Lep­ti­tain devait passer.

Le second arc se dresse à Rome, à l’ex­tré­mi­té nord-ouest du Forum, au pied du Capi­tole, à l’en­droit le plus satu­ré d’his­toire de toute la ville. Le Sénat l’a dédié en 203 — la même année — pour célé­brer les vic­toires par­thiques : vingt et un mètres de marbre, trois baies, quatre grands pan­neaux racon­tant les cam­pagnes d’O­rient comme une bande des­si­née ver­ti­cale, la prise de Cté­si­phon en haut à droite. Sur l’at­tique, une dédi­cace en lettres de bronze doré nom­mait les vain­queurs : l’empereur Sévère, Par­thique Ara­bique, Par­thique Adia­bé­nique, et ses deux fils. Deux arcs jumeaux par la date, donc, aux deux bouts de la mer : celui de Rome dit la gloire mili­taire du fils de Lep­tis au cœur de la vieille capi­tale ; celui de Lep­tis dit la pré­sence de Rome au cœur de la ville punique. L’al­ler et le retour, gra­vés en miroir.

Puis vient décembre 211, et la qua­trième ligne de l’ins­crip­tion romaine change de sens. Sévère est mort depuis dix mois ; ses deux fils règnent ensemble, c’est-à-dire se haïssent offi­ciel­le­ment. Cara­cal­la convoque son frère à une entre­vue de récon­ci­lia­tion dans les appar­te­ments de leur mère ; des cen­tu­rions sur­gissent ; Geta meurt poi­gnar­dé dans les bras de Julia Dom­na, à vingt-deux ans — le sang du fils sur la robe de la mère, la scène a han­té les Anciens eux-mêmes. Suit la dam­na­tio memo­riae, l’ef­fa­ce­ment d’É­tat : le nom de Geta est mar­te­lé sur tous les monu­ments de l’empire, grat­té des papy­rus, rabo­té des reliefs ; Dion Cas­sius avance le chiffre, peut-être gon­flé, sûre­ment effrayant, de vingt mille proches et par­ti­sans exé­cu­tés. Sur l’arc du Forum, on arrache les lettres de bronze de la ligne qui nom­mait Geta et l’on en grave d’autres à la place : « aux meilleurs et très vaillants princes », for­mule creuse éti­rée pour occu­per l’es­pace. Mais le bronze se fixait par des tenons, et les trous des tenons, eux, sont res­tés. Sous une lumière rasante, les épi­gra­phistes lisent aujourd’­hui les deux textes à la fois : la louange offi­cielle en sur­face, et en creux, poin­tillé fan­tôme, le nom du frère assas­si­né. La pierre a obéi à l’ordre impé­rial et l’a tra­hi dans le même mou­ve­ment. Il n’existe peut-être pas, dans toute l’é­pi­gra­phie latine, de docu­ment plus trou­blant : un men­songe d’É­tat conser­vé avec sa cor­rec­tion appa­rente et son aveu en filigrane.

À Lep­tis aus­si, on mar­te­la le cadet sur l’arc du car­re­four — la main ten­due de la concorde s’a­dres­sant désor­mais à une sil­houette abra­sée. La famille de pierre au-des­sus du car­do avait tenu huit ans.

Ebu­ra­cum

Il faut main­te­nant suivre l’empereur jus­qu’au bout de sa route, qui est aus­si le bout du monde. En 208, Sévère a soixante-trois ans, la goutte le ronge, et il choi­sit — per­sonne ne l’y oblige — de par­tir en cam­pagne à l’autre extré­mi­té de l’empire, en Bre­tagne, contre les Calé­do­niens. Héro­dien prête aux motifs de ce départ une expli­ca­tion domes­tique : éloi­gner de Rome deux fils qui se détestent, les endur­cir à la guerre, les sou­der dans la boue. Le cal­cul est d’un père autant que d’un stra­tège. Toute la mai­son impé­riale s’embarque donc : l’A­fri­cain, la Syrienne, les deux gar­çons, la cour, les archives, et l’on ins­talle le quar­tier géné­ral à Ebu­ra­cum — York —, ville de gar­ni­son sur l’Ouse, à cinq mille kilo­mètres de l’oued Lebda.

Les cam­pagnes calé­do­niennes sont un enli­se­ment de brumes. On avance dans des tour­bières, on jette des ponts, on ne livre pas de bataille ; l’en­ne­mi se dis­sout dans les col­lines. L’empereur, que ses jambes ne portent plus, se fait trans­por­ter en litière à la tête de ses colonnes. Dion raconte qu’il tenait, mal­gré tout, à être por­té jus­qu’au bout de l’île, pour véri­fier de ses yeux l’in­cli­nai­son du soleil et la lon­gueur des jours. Le détail est peut-être inven­té ; il res­semble pour­tant à l’homme, ce pro­vin­cial métho­dique qui aura vou­lu voir l’empire par ses deux extré­mi­tés — la lumière ver­ti­cale de la Tri­po­li­taine, et ce jour rasant du Nord qui n’en finit pas de mourir.

Il s’é­teint à Ebu­ra­cum le 4 février 211, dans sa soixante-sixième année. Dion, qui tenait l’in­for­ma­tion de la cour, rap­porte ses der­niers mots à ses fils, d’une conci­sion de tes­ta­ment mili­taire : enten­dez-vous, enri­chis­sez les sol­dats, moquez-vous du reste. Pro­gramme cynique et lucide, que Cara­cal­la sui­vra aux deux tiers — il enri­chi­ra les sol­dats et se moque­ra du reste. L’His­toire Auguste, elle, lui prête un autre mot de la fin, plus large, adres­sé à per­sonne : Omnia fui, et nihil expe­dit. J’ai été tout, et rien ne sert. On choi­si­ra selon son humeur ; les deux phrases sont sans doute apo­cryphes, les deux sont par­faites. Dion ajoute une scène : peu avant de mou­rir, l’empereur se fit appor­ter l’urne qui rece­vrait ses cendres, la pal­pa, et lui dit : tu vas conte­nir un homme que le monde n’a pas conte­nu. Le corps fut brû­lé à York ; l’urne fit le voyage inverse de toute sa vie, la mer du Nord, l’o­céan, les colonnes d’Her­cule peut-être, ou les routes de Gaule, jus­qu’au mau­so­lée d’Ha­drien où elle rejoi­gnit les Anto­nins, cette famille qu’il s’é­tait don­née par décret. De Lep­tis à York, en pas­sant par Rome, Antioche, Cté­si­phon et Lyon : rare­ment une vie aura tiré un trait aus­si long sur la carte. Au point de départ du trait, la ville aux Méduses conti­nuait, pour un temps encore, de resplendir.

Le sable

Un siècle après la mort de Sévère, la splen­deur com­mence à se fis­su­rer, et l’on entend le pre­mier cra­que­ment dans les pages d’Am­mien Mar­cel­lin. Vers 363–365, les Aus­tu­riens, nomades venus du sud, ravagent le ter­ri­toire de Lep­tis, brûlent les fermes, coupent les oli­viers. La ville appelle à l’aide le comte Roma­nus, com­man­dant mili­taire d’A­frique ; Roma­nus arrive avec son armée, réclame des vivres et quatre mille cha­meaux, ne les obtient pas, et repart sans avoir com­bat­tu. Suivent des ambas­sades à la cour, des enquêtes tru­quées, des notables exé­cu­tés pour avoir dit la véri­té : Ammien déroule l’af­faire sur des pages entières, avec une fureur froide de sol­dat hon­nête, et ce qu’il décrit n’est pas une inva­sion, c’est une gan­grène — l’empire qui cesse de pro­té­ger et se met à dévo­rer. Lep­tis sur­vit, rape­tis­sée. Les trem­ble­ments de terre du IVe siècle ont jeté bas des colon­nades entières ; l’oued, dont les bar­rages ne sont plus entre­te­nus, engraisse le port mort ; les dunes, que les oli­ve­raies tenaient en res­pect, se remettent en marche.

Au VIe siècle, Jus­ti­nien reprend l’A­frique aux Van­dales, et Pro­cope, dans le trai­té qu’il consacre aux construc­tions de l’empereur, livre le constat d’huis­sier : Lep­tis, grande et popu­leuse autre­fois, est en majeure par­tie ense­ve­lie sous les dunes, aban­don­née des hommes. Les Byzan­tins ne dégagent qu’un frag­ment de la ville, le quar­tier du port, qu’ils entourent d’un rem­part taillé dans les monu­ments — la muraille passe au milieu de la rue à colon­nades, le forum sévé­rien reste dehors, dans le sable. Une ville se recro­que­ville à l’in­té­rieur de sa propre dépouille. Quand les cava­liers arabes prennent la Tri­po­li­taine, au milieu du VIIe siècle, il n’y a déjà presque plus rien à prendre ; les inva­sions hila­liennes du XIe siècle achèvent de vider la cam­pagne. Lep­tis sort de l’his­toire par la porte de ser­vice, sans siège ni incen­die : elle s’é­teint, sim­ple­ment, et le sable monte.

Il faut ici rendre jus­tice à ce sable, car on le calom­nie. Le mal­heur des villes mortes de la Médi­ter­ra­née n’a jamais été l’ou­bli, mais le sou­ve­nir : on savait tou­jours où elles étaient, et l’on venait s’y ser­vir. Rome elle-même a pas­sé mille ans à brû­ler ses marbres pour faire de la chaux et à démon­ter son Coli­sée pour bâtir ses palais. Lep­tis a connu ce pillage de proxi­mi­té — les blocs de la ville affleurent dans les murs de Khoms, la bour­gade voi­sine — mais à dose faible, car il y avait peu de bâtis­seurs alen­tour, et sur­tout le gros du gise­ment était deve­nu inac­ces­sible : quinze mètres de dune par endroits, un scel­lé posé par le désert. Ce que le sable a pris aux regards, il l’a ren­du à la durée. Des­sous, les dal­lages sont res­tés à leur niveau, les fûts cou­chés dans l’ordre de leur chute, les ins­crip­tions à l’a­bri du gel qui n’existe pas et des hommes qui ne creusent pas. Le port s’est momi­fié avec ses anneaux d’a­mar­rage. Les Méduses ont fer­mé les yeux sous la dune. De toutes les archives de la Médi­ter­ra­née, celle-ci fut la mieux clas­sée, pré­ci­sé­ment parce que per­sonne ne pou­vait la consulter.

Per­sonne, sauf les puis­sants, qui envoient se ser­vir. À la fin du XVIIe siècle, le consul de France à Tri­po­li, Claude Lemaire, obtient du pacha le droit d’ex­traire des colonnes de la ville morte pour le compte de Louis XIV ; pen­dant des années, des équipes désen­sablent des fûts de cipo­lin et de gra­nit, les traînent jus­qu’au rivage, les embarquent pour Tou­lon. On dit que cer­tains ser­virent au maître-autel de Saint-Ger­main-des-Prés, d’autres à Ver­sailles ; la Rome afri­caine four­nis­sait ses vieux os au Grand Siècle, qui n’y voyait qu’une car­rière de belle qua­li­té. Puis, en 1816, le pacha Yusuf Kara­man­li, cher­chant à plaire à l’An­gle­terre, offre au prince régent ce qu’il reste de plus trans­por­table : un capi­taine de la Royal Navy, Smyth, vient choi­sir sur place une car­gai­son de colonnes, de cha­pi­teaux et de blocs sculp­tés, que le Wey­mouth débarque en Angle­terre en 1818. Les pierres traînent quelques années dans la cour du Bri­tish Museum, on ne sait qu’en faire, et l’on finit par trou­ver : en 1826, l’ar­chi­tecte du roi, Jef­fry Wyat­ville, les fait dres­ser au bord du lac de Vir­gi­nia Water, dans le grand parc de Wind­sor, arran­gées en ruine pit­to­resque, avec colonnes debout, colonnes cou­chées et arc sur­bais­sé, pour le plai­sir des pro­me­nades royales. Le monu­ment, qu’on bap­ti­sa temple d’Au­guste, est le comble du genre : une fausse ruine bâtie en vraies ruines, un frag­ment de Tri­po­li­taine replan­té dans les pelouses anglaises, arro­sé onze mois sur douze. Les fûts qui por­taient le ciel de Sévère y ver­dissent dou­ce­ment sous les chênes. C’est peut-être le seul mor­ceau de Lep­tis qu’un voya­geur ordi­naire ait long­temps pu tou­cher — à condi­tion de cher­cher l’A­frique dans le Berkshire.

Ceux qui firent le che­min inverse, vers la vraie Lep­tis, s’y cas­sèrent d’a­bord les yeux. Hein­rich Barth arrive de Tri­po­li en 1850, à pied et à che­val, jeune savant prus­sien d’une endu­rance effrayante, en route pour un voyage de cinq ans qui le mène­ra jus­qu’à Tom­bouc­tou. Il campe dans les ruines, mesure ce qui dépasse, recon­naît le cirque le long de la mer, note les crêtes de murs émer­geant des dunes comme des récifs à marée haute, et com­prend l’es­sen­tiel : que le visible n’est rien, que la ville entière est là, des­sous, intacte. Un demi-siècle plus tard, Hen­ri Méhier de Mathui­sieulx, char­gé de mis­sion fran­çaise en Tri­po­li­taine otto­mane, publie le récit de ses recon­nais­sances ; à Lep­tis, il ne voit guère que le haut du théâtre et quelques échines de pierre, mais il pèse le tré­sor à sa juste mesure et l’é­crit tran­quille­ment : le jour où l’on fouille­ra ici, on exhu­me­ra une Pom­péi afri­caine. Il ne croyait pas si bien dire, ni si tôt : dans les années 1920 et 1930, d’im­menses chan­tiers de déga­ge­ment — ita­liens, puisque l’his­toire avait entre-temps don­né la Libye à l’I­ta­lie — reti­rèrent la dune à la brouette et ren­dirent au soleil le forum, la basi­lique, les thermes, le port fos­sile et les Méduses aux yeux grands ouverts. Mais c’est là une autre his­toire, avec ses propres arrière-pen­sées, et elle sort de notre Antiquité.

Res­tons plu­tôt une der­nière fois au bord de l’oued Leb­da, dans la lumière d’a­vril — celle du mois où naquit l’en­fant. La mer bat les môles d’un port où plus rien n’ac­coste. Sur l’arc du car­re­four, une famille de pierre conti­nue de se ser­rer la main, moins un visage. À trois mille kilo­mètres au nord-ouest, sous le Capi­tole, des trous de tenons épellent le nom d’un prince assas­si­né. Dans un parc anglais, des colonnes exi­lées prennent la pluie. Et sur les rayon­nages du voya­geur immo­bile, l’His­toire Auguste attend, ouverte à la Vie de Sévère, sur la phrase que le vieil empe­reur n’a pro­ba­ble­ment jamais dite et qui résume pour­tant, mieux que toutes les archives, ce que Lep­tis enseigne à qui la lit : j’ai été tout, et rien ne sert. La ville, elle, fut tout — comp­toir, capi­tale rêvée, car­rière, dune — et cela a ser­vi, au moins, à ceci : douze siècles de sable ont fait d’elle la plus fidèle mémoire de marbre que la Médi­ter­ra­née nous ait gardée.

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Aux car­rières de la Méditerranée

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D’où viennent les pierres des monu­ments antiques

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D’où viennent les pierres des monu­ments antiques


On visite les monu­ments par l’en­droit, jamais par l’en­vers. On arrive au Par­thé­non par les Pro­py­lées, on entre dans la Grande Pyra­mide par le boyau que les pillards ont creu­sé, on lève la tête vers l’en­ta­ble­ment du temple de Bac­chus à Baal­bek en se deman­dant com­ment des hommes ont pu poser là-haut des blocs de cette taille — et l’on repart sans avoir jamais pen­sé au trou d’où la pierre était sor­tie. C’est pour­tant là, dans ce néga­tif du monu­ment, dans cette bles­sure ouverte au flanc d’une col­line et sou­vent oubliée à quelques kilo­mètres seule­ment du chef-d’œuvre, que com­mence l’his­toire. La car­rière est le lieu pre­mier, celui que per­sonne ne va voir, celui qui ne figure sur aucun iti­né­raire, et c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’elle mérite le voyage : parce qu’elle garde, dans ses gra­dins aban­don­nés, dans ses blocs à demi déga­gés et lais­sés pour compte, une mémoire plus hon­nête que le monu­ment lui-même. Le monu­ment ment un peu — il est fini, il est propre, il a été pen­sé pour durer et pour impres­sion­ner. La car­rière, elle, ne ment pas : on y voit l’ef­fort, l’hé­si­ta­tion, l’er­reur, le bloc fen­du qu’on a aban­don­né parce qu’un défaut invi­sible l’a tra­hi au der­nier coup de coin, et l’on com­prend, à cette échelle-là, ce que repré­sen­tait vrai­ment l’i­dée de bâtir en pierre.

Il faut d’a­bord se défaire d’une illu­sion : celle qui vou­drait que la pierre soit un maté­riau neutre, dis­po­nible, inter­chan­geable, que l’on choi­sit comme on choi­sit aujourd’­hui un car­re­lage. Rien n’est plus faux. La pierre est d’a­bord une contrainte géo­lo­gique, une don­née du ter­rain, quelque chose qui est là ou qui n’est pas là, et le pre­mier geste du bâtis­seur antique n’a pas été d’i­ma­gi­ner un monu­ment puis de cher­cher la pierre : il a été de regar­der ce que la terre lui offrait sous les pieds, et de bâtir avec cela. Puis, très len­te­ment, à mesure que les empires se consti­tuaient et que les routes se fia­bi­li­saient, un second geste est appa­ru — celui d’al­ler cher­cher au loin une pierre que l’on n’a­vait pas, non parce qu’on en avait besoin, mais parce qu’elle disait quelque chose. Et entre ces deux gestes, à Rome sur­tout, un troi­sième s’est glis­sé, plus dis­cret et plus moderne : celui d’or­ga­ni­ser l’ex­trac­tion à grande échelle, d’ex­pé­dier des blocs à demi taillés vers des ports loin­tains, de faire de la pierre non plus une trou­vaille ni un tro­phée mais une mar­chan­dise. Trois régimes, donc, qui coexistent et se che­vauchent tout au long de cette his­toire, et qu’il faut gar­der à l’es­prit en des­cen­dant, région par région, vers les trous d’où tout est sorti.

Égypte : le cal­caire, le gra­nite et le désert

Il n’existe pas de pays où la pierre soit à la fois aus­si pré­sente et aus­si diverse qu’en Égypte, et cela tient à une chose simple que l’on oublie en regar­dant les cartes : le Nil est un cou­teau qui a tran­ché à tra­vers des couches géo­lo­giques dif­fé­rentes, si bien qu’en des­cen­dant le fleuve on change de roche comme on change de lati­tude. Au nord, autour de Mem­phis et de ce qui devien­dra Le Caire, la val­lée est bor­dée de pla­teaux de cal­caire tendre. Plus au sud, vers Thèbes, le cal­caire cède au grès. Plus au sud encore, à Assouan, à la pre­mière cata­racte, le grès lui-même s’in­ter­rompt et le socle gra­ni­tique du conti­nent affleure bru­ta­le­ment, bar­rant le fleuve de ses écueils. Les Égyp­tiens n’ont pas eu à inven­ter cette dis­tri­bu­tion : ils l’ont lue, et ils ont bâti en conséquence.

Tou­rah, la car­rière de la belle pierre

Sur la rive orien­tale du Nil, en face de Gizeh, à une quin­zaine de kilo­mètres en amont, s’ouvre le flanc de cal­caire de Tou­rah, que les Anciens appe­laient la car­rière de la belle pierre, ou pierre blanche. Ce n’est pas un nom qui se donne à la légère. Le cal­caire de Tou­rah est plus fin, plus dense, plus blanc que le cal­caire médiocre du pla­teau de Gizeh lui-même, où l’on extra­yait sur place, à quelques cen­taines de mètres du chan­tier, la masse des blocs gros­siers qui consti­tuent le corps des pyra­mides. Ces blocs-là, on ne les trans­por­tait pas : on les tirait du sol immé­dia­te­ment voi­sin, on remon­tait à mesure que la car­rière des­cen­dait, et l’on com­prend, en mar­chant sur le pla­teau, que la pyra­mide et le trou qui l’a nour­rie ne sont que les deux faces d’un même geste, le plein et le vide d’une seule opé­ra­tion. Mais pour le pare­ment, pour cette peau de cal­caire lisse et écla­tante qui recou­vrait autre­fois les faces des pyra­mides et que le soleil devait faire briller à des lieues à la ronde, il fal­lait mieux, et l’on allait cher­cher à Tou­rah, de l’autre côté du fleuve, la pierre digne d’ha­biller le monument.

Le trans­port de ce cal­caire de pare­ment sui­vait le rythme du Nil. On extra­yait en gale­ries — Tou­rah est une car­rière sou­ter­raine, un laby­rinthe de salles et de piliers lais­sés en réserve pour sou­te­nir le pla­fond, à la dif­fé­rence des car­rières à ciel ouvert de Gizeh — et l’on des­cen­dait les blocs jus­qu’au fleuve, où l’on atten­dait la crue. C’est un point qu’il faut avoir en tête pour com­prendre toute l’é­co­no­mie de la pierre en Égypte : le Nil ne se conten­tait pas d’être une route, il était une route qui mon­tait et des­cen­dait selon les sai­sons, si bien que la logis­tique des chan­tiers était ryth­mée par la res­pi­ra­tion annuelle du fleuve. Pen­dant la crue, l’eau venait presque au pied des car­rières et des chan­tiers, les barges char­gées de plu­sieurs tonnes flot­taient là où, quelques mois plus tôt, il n’y avait que des champs — et le cal­caire de Tou­rah tra­ver­sait alors le fleuve, en tra­vers du cou­rant, pour aller revê­tir les faces de Khéops et de Khéphren.

De ce pare­ment, il ne reste presque rien : les califes du Moyen Âge y ont vu une car­rière com­mode, toute taillée, à ciel ouvert, et ont dépouillé les pyra­mides de leur peau blanche pour bâtir Le Caire. Seul le som­met de la pyra­mide de Khé­phren en garde encore un lam­beau, hors d’at­teinte, comme un échan­tillon oublié. La car­rière de Tou­rah, elle, a conti­nué à four­nir de la belle pierre pen­dant des mil­lé­naires — les Romains y ont extrait, les chré­tiens coptes y ont ins­tal­lé des ermi­tages dans les gale­ries aban­don­nées, et le nom même de Tou­rah, dit-on, vien­drait du latin, du mot qui a don­né nos car­rières. Une car­rière peut ain­si sur­vivre aux civi­li­sa­tions qui l’ont ouverte, chan­ger de mains, de langue, de dieu, tout en conti­nuant à faire la seule chose qu’elle sache faire : don­ner de la pierre.

Assouan, le gra­nite du sud

Il faut remon­ter le fleuve, très loin, huit cents kilo­mètres vers le sud, jus­qu’à la pre­mière cata­racte, pour trou­ver l’autre grande pierre de l’É­gypte, celle qui n’a rien à voir avec le cal­caire tendre du nord : le gra­nite d’As­souan, rose ou gris, dur comme peu de roches le sont, et qui a ser­vi à tout ce qui devait défier le temps — les sar­co­phages, les chambres funé­raires, les colosses, et sur­tout les obé­lisques, ces aiguilles mono­li­thiques dont cha­cune est un défi lan­cé à la fois à la car­rière et au transport.

À Assouan, la car­rière n’est pas un trou : c’est un affleu­re­ment, un chaos de roche à nu où le gra­nite sort de terre et où les car­riers tra­vaillaient à même la masse, à ciel ouvert, sous un soleil qui, à cette lati­tude, ne par­donne rien. Et il y a là, res­té sur place, le plus extra­or­di­naire témoin de tout le tra­vail de la pierre antique : l’o­bé­lisque inache­vé, un mono­lithe de plus de mille tonnes, déga­gé sur trois de ses faces, encore atta­ché à la roche mère par sa base, et aban­don­né parce qu’une fis­sure est appa­rue en cours d’ex­trac­tion. On peut mar­cher le long de ce géant cou­ché, des­cendre dans la tran­chée que les car­riers ont creu­sée tout autour pour le déga­ger, poser la main sur les traces lais­sées par les boules de dolé­rite avec les­quelles ils mar­te­laient patiem­ment le gra­nite — car on ne taillait pas ce gra­nite au ciseau, il est trop dur, on le pilon­nait, on l’u­sait, on l’at­ta­quait par une armée d’hommes frap­pant des heures durant avec des masses de pierre plus dure encore. La fis­sure qui a condam­né cet obé­lisque a sans doute condam­né aus­si des années de tra­vail. Il gît là, inutile et magni­fique, et c’est le plus beau docu­ment qui soit sur ce que repré­sen­tait l’am­bi­tion de la pierre : non pas la maî­trise tran­quille du bâtis­seur, mais un pari tou­jours à la mer­ci d’un défaut invi­sible dans la roche.

Le trans­port des obé­lisques depuis Assouan tient de l’é­po­pée logis­tique. On les des­cen­dait au fleuve, on les char­geait sur des barges spé­cia­le­ment conçues, larges et plates, et on pro­fi­tait du cou­rant qui, ici, va du sud vers le nord — heu­reux hasard qui fait que la pesan­teur du fleuve tra­vaille dans le sens du trans­port, de la car­rière vers les grands chan­tiers de Thèbes et de Mem­phis. La reine Hat­chep­sout a fait repré­sen­ter sur les murs de son temple de Deir el-Baha­ri le trans­port de deux obé­lisques colos­saux, cou­chés bout à bout sur une barge immense remor­quée par une flot­tille de bateaux à rames : c’est l’un des rares docu­ments où une civi­li­sa­tion ait pris la peine de mon­trer non le monu­ment ache­vé mais le voyage de la pierre, l’ef­fort brut du dépla­ce­ment, comme si l’ex­ploit du trans­port valait qu’on le grave autant que la beau­té du résultat.

Gebel Sil­si­leh, la porte de grès

Entre Thèbes et Assouan, le Nil se res­serre en un défi­lé où les col­lines de grès viennent presque tou­cher l’eau des deux côtés : c’est Gebel Sil­si­leh, la mon­tagne de la chaîne, ain­si nom­mée parce qu’une légende vou­lait qu’on ten­dît là une chaîne en tra­vers du fleuve. Ce res­ser­re­ment géo­lo­gique, où le grès affleure au bord même de l’eau, en a fait la grande car­rière de grès de l’É­gypte, celle qui a four­ni la pierre des temples de Kar­nak et de Louxor, c’est-à-dire de la plus vaste concen­tra­tion archi­tec­tu­rale que l’An­ti­qui­té ait pro­duite. Le grès n’a pas le pres­tige du gra­nite ni la finesse du beau cal­caire : c’est une pierre de construc­tion, tendre à tailler, facile à extraire en gros blocs régu­liers, et l’on com­prend qu’elle ait ser­vi à éle­ver ces forêts de colonnes qui font de Kar­nak un lieu où l’on se perd. La proxi­mi­té de l’eau était ici déci­sive : à Gebel Sil­si­leh, on extra­yait lit­té­ra­le­ment au bord du fleuve, si bien que le bloc à peine déga­gé pou­vait être char­gé sans presque avoir à par­cou­rir de dis­tance sur terre — et c’est cette éco­no­mie de trans­port, cette coïn­ci­dence entre le gise­ment et la voie d’eau, qui a fait la for­tune du site sur près de deux mille ans d’exploitation.

Les car­rières de Gebel Sil­si­leh gardent, gra­vés dans leurs parois, des dizaines de stèles et d’ins­crip­tions lais­sées par les équipes de car­riers et par les fonc­tion­naires qui super­vi­saient l’ex­trac­tion. On y lit des noms, des dates, des actions de grâces, des prières au fleuve — car ouvrir la pierre était aus­si un acte qui enga­geait les dieux, et l’on ne sai­gnait pas la mon­tagne sans un mot pour se conci­lier les puis­sances. C’est une chose qu’on oublie devant nos car­rières indus­trielles : pour l’homme antique, la car­rière était un lieu char­gé, presque un sanc­tuaire à l’en­vers, un endroit où l’on pre­nait à la terre ce qu’elle ne redon­ne­rait pas, et il fal­lait accom­pa­gner ce pré­lè­ve­ment de gestes rituels.

Wadi Ham­ma­mat, la pierre du désert

Il faut main­te­nant quit­ter le fleuve, tour­ner le dos à l’eau et s’en­fon­cer vers l’est, dans le désert Orien­tal, cette zone mon­ta­gneuse et aride qui sépare la val­lée du Nil de la mer Rouge. Là, au fond d’un oued des­sé­ché qui ser­vait de route cara­va­nière entre Cop­tos et la côte, s’ouvre le Wadi Ham­ma­mat, d’où l’on extra­yait une roche sombre, verte ou grise, dure et com­pacte, que les géo­logues appellent grau­wacke ou schiste sili­ceux et que les Égyp­tiens réser­vaient à des usages pré­cieux : sta­tues, sar­co­phages, palettes rituelles, objets où la cou­leur pro­fonde et le grain fin de la pierre fai­saient mer­veille. Le Wadi Ham­ma­mat n’est pas une car­rière comme les autres : c’est un lieu de bout du monde, une entaille dans la mon­tagne au milieu du néant, où l’on n’al­lait pas par com­mo­di­té mais parce que cette pierre-là, verte et sourde, ne se trou­vait nulle part ailleurs.

Ce qui rend le Wadi Ham­ma­mat unique, c’est qu’on y a lais­sé, gra­vée dans la roche, la plus ancienne carte géo­lo­gique connue au monde. Un papy­rus, dit papy­rus des mines, des­sine le tra­cé de l’oued, les mon­tagnes, l’emplacement de la car­rière et celui des mines d’or voi­sines — car ce désert était dou­ble­ment pré­cieux, il don­nait la belle pierre sombre et il don­nait l’or. On mesure là une chose : les Égyp­tiens ne se conten­taient pas d’ex­ploi­ter ces gise­ments loin­tains, ils les car­to­gra­phiaient, ils les admi­nis­traient, ils y envoyaient des expé­di­tions orga­ni­sées comme des cam­pagnes mili­taires, avec leurs por­teurs d’eau, leurs appro­vi­sion­ne­ments, leurs chefs et leurs scribes. Aller cher­cher la pierre au fond du désert Orien­tal n’é­tait pas un tra­vail de car­rier mais une entre­prise d’É­tat, pla­ni­fiée depuis la val­lée, et dont le suc­cès repo­sait sur une logis­tique de l’eau et du ravi­taille­ment aus­si ten­due que celle d’une armée en campagne.

Mons Por­phy­rites et Mons Clau­dia­nus, l’empire dans le désert

Bien plus tard, quand l’É­gypte fut deve­nue une pro­vince romaine, ce même désert Orien­tal révé­la aux nou­veaux maîtres deux gise­ments qui allaient deve­nir par­mi les plus pres­ti­gieux de tout l’Em­pire, et dont l’ex­ploi­ta­tion reste l’un des cha­pitres les plus éton­nants de l’his­toire de la pierre. Le pre­mier est le Mons Por­phy­rites, la mon­tagne de por­phyre, où l’on extra­yait cette roche rouge pourpre mou­che­tée de blanc que les Romains ont éle­vée au rang de pierre impé­riale par excel­lence. Le por­phyre est dur, presque impos­sible à tra­vailler, d’un rouge sombre qui évoque le sang et la pourpre — la cou­leur du pou­voir — et l’on n’en trou­vait, dans tout le monde connu, qu’à cet endroit pré­cis du désert égyp­tien, une mon­tagne per­due à des jours de marche de la val­lée et de la mer. Que les empe­reurs aient jugé bon d’or­ga­ni­ser l’ex­trac­tion et le trans­port d’une pierre si dif­fi­cile, depuis un lieu si inac­ces­sible, dit tout du prix qu’ils atta­chaient à ce rouge : le por­phyre n’é­tait pas une pierre de construc­tion, c’é­tait un attri­but, une manière de maté­ria­li­ser dans la roche l’ex­clu­si­vi­té du pou­voir impé­rial. On en fit des colonnes, des vasques, des sar­co­phages d’empereurs, et sa rare­té fut si bien gar­dée qu’a­près l’An­ti­qui­té, la car­rière étant oubliée et son empla­ce­ment per­du, on ne sut plus pro­duire de por­phyre pen­dant plus de mille ans : on se conten­ta de décou­per et de rem­ployer, à l’in­fi­ni, les blocs antiques, comme si l’on pui­sait dans un stock que nul ne savait plus reconstituer.

Non loin de là s’ou­vrait le Mons Clau­dia­nus, où l’on extra­yait un gra­nite gris, mou­che­té, d’une grande dure­té, dont Rome fit un usage spec­ta­cu­laire : les colonnes mono­li­thiques du Pan­théon, ces fûts gris de qua­rante pieds de haut qui sou­tiennent le por­tique, viennent de ce désert égyp­tien, extraites là, des­cen­dues à dos d’hommes et de bêtes vers le Nil, embar­quées, trans­por­tées à tra­vers toute la Médi­ter­ra­née jus­qu’à Ostie, remon­tées jus­qu’à Rome. Le site du Mons Clau­dia­nus est aujourd’­hui l’un des mieux conser­vés qui soit, parce que le désert a tout figé : on y trouve encore le vil­lage des ouvriers, les rampes, les colonnes aban­don­nées en cours de trans­port, et sur­tout des mil­liers de tes­sons cou­verts d’ins­crip­tions — les ostra­ca — qui nous racontent la vie quo­ti­dienne de cette com­mu­nau­té per­due au bout du monde, les rations, les cor­vées, les lettres, les com­mandes. On y devine une popu­la­tion mêlée, des ouvriers qua­li­fiés, des sol­dats, des condam­nés, tout un petit monde tenu là par la seule volon­té impé­riale de tirer de cette mon­tagne un gra­nite dont Rome, à l’autre bout de la mer, n’a­vait aucun besoin vital et qu’elle vou­lait pour­tant, pour la seule rai­son qu’il était dif­fi­cile, loin­tain, et donc magnifique.

Grèce : le marbre et la lumière

Pas­ser de l’É­gypte à la Grèce, c’est chan­ger de pierre reine. L’É­gypte est le pays du cal­caire, du grès et du gra­nite ; la Grèce est le pays du marbre, et c’est là, dans les car­rières de l’At­tique et des Cyclades, que la pierre a pour la pre­mière fois été tra­vaillée non seule­ment comme maté­riau mais comme chair, comme sur­face capable de rete­nir la lumière et de rendre la peau, le pli du vête­ment, le muscle. Le marbre grec n’est pas une pierre par­mi d’autres : c’est le sup­port d’une civi­li­sa­tion qui a fait de la repré­sen­ta­tion du corps humain le centre de son art, et cela n’au­rait pas été pos­sible sans les gise­ments excep­tion­nels que le sol grec offrait.

Le Pen­té­lique, la car­rière au-des­sus d’Athènes

Le Par­thé­non est en marbre du Pen­té­lique, et le Pen­té­lique est une mon­tagne que l’on voit depuis l’A­cro­pole. C’est un fait qu’il faut lais­ser un ins­tant s’ins­tal­ler : le marbre dont sont faits les monu­ments les plus célèbres de l’Oc­ci­dent venait d’une car­rière située à une quin­zaine de kilo­mètres seule­ment du chan­tier, sur le flanc d’une mon­tagne visible depuis le site même où on l’a employé. La car­rière et le monu­ment se regar­daient. On extra­yait là-haut, sur les pentes du mont Pen­té­lique, un marbre blanc d’une qua­li­té rare, à grain fin, qui pré­sente une par­ti­cu­la­ri­té chi­mique remar­quable : il contient des traces de fer qui, sous l’ef­fet de l’oxy­da­tion, donnent au marbre expo­sé aux intem­pé­ries une patine dorée, chaude, miel­lée, si bien que les colonnes du Par­thé­non ne sont pas d’un blanc froid mais tirent, à cer­taines heures, vers l’ocre et le miel. Ce que la lumière fait au Par­thé­non, c’est la car­rière qui l’a ren­du pos­sible, par la pré­sence de ce fer dans la roche — et il y a là une leçon dis­crète sur la manière dont la géo­lo­gie d’un gise­ment se pro­longe, des mil­lé­naires plus tard, dans la cou­leur d’un monu­ment à l’heure du couchant.

Le trans­port du marbre pen­té­lique posait un pro­blème inverse de celui des obé­lisques égyp­tiens : il fal­lait des­cendre. La car­rière est en alti­tude, le chan­tier en contre­bas, et l’on avait amé­na­gé sur le flanc de la mon­tagne une voie de glis­se­ment, une rampe le long de laquelle on fai­sait des­cendre les blocs, rete­nus par des sys­tèmes de frei­nage, dont on voit encore les traces. Il n’y avait pas de fleuve ici, pas de barge, pas de crue sal­va­trice : seule­ment la pente, la trac­tion ani­male, et l’in­gé­nio­si­té de rampes et de traî­neaux. Les gra­dins d’ex­trac­tion du Pen­té­lique sont encore visibles, taillés dans le flanc de la mon­tagne comme un esca­lier de géant, et l’on y trouve, là aus­si, des blocs aban­don­nés, des amorces de colonnes res­tées sur place, tous ces témoins du tra­vail inter­rom­pu qui font d’une car­rière un lieu plus émou­vant, à sa manière, que le monu­ment achevé.

Paros, le marbre translucide

Il faut prendre la mer, gagner les Cyclades, abor­der l’île de Paros pour trou­ver l’autre grand marbre grec, celui que les sculp­teurs pré­fé­raient à tous les autres. Le marbre de Paros, le lych­ni­tès comme on l’ap­pe­lait — le marbre de la lampe — est un marbre d’une blan­cheur et d’une trans­lu­ci­di­té excep­tion­nelles, un marbre dans lequel la lumière pénètre de quelques mil­li­mètres avant d’être ren­voyée, ce qui donne aux sta­tues qui en sont faites cette qua­li­té de peau vivante, presque dia­phane, qu’au­cun autre marbre n’at­teint. Son nom même dit son étran­ge­té : on l’ex­tra­yait en gale­ries sou­ter­raines, à la lampe, dans le noir, parce que les meilleurs bancs se trou­vaient en pro­fon­deur — et il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux dans l’i­dée de ces car­riers des­cen­dant sous terre, à la lumière trem­blante des lampes à huile, pour arra­cher à l’obs­cu­ri­té une pierre dont la ver­tu était pré­ci­sé­ment de cap­ter et de rendre la lumière.

Le marbre de Paros fut expor­té dans toute la Médi­ter­ra­née, non comme pierre de construc­tion — trop pré­cieux pour cela — mais comme maté­riau de sculp­ture, réser­vé aux sta­tues, aux reliefs, à ce qui devait être beau de près. C’est un pre­mier exemple de cette pierre de pres­tige qui voyage pour ce qu’elle est : on ne fait pas venir du marbre de Paros parce qu’on manque de pierre, on le fait venir parce qu’au­cune autre pierre ne rend la chair comme celle-ci, et le sculp­teur d’A­thènes ou de la loin­taine Sicile qui com­mande un bloc parien paie non le poids ni le trans­port mais la qua­li­té rare d’une matière qui n’existe qu’i­ci. La car­rière de Paros, dans ses gale­ries obs­cures, pro­dui­sait ain­si une pierre dont la des­ti­na­tion était de par­tir, de se dis­per­ser sur les rivages, de deve­nir, ailleurs, des dieux et des hommes de marbre.

L’Hy­mette, Naxos et les pierres discrètes

Autour de ces deux gloires, l’At­tique et les Cyclades offraient d’autres marbres, moins célèbres, aux usages plus modestes ou plus spé­cia­li­sés. L’Hy­mette, la mon­tagne qui borde Athènes au sud-est — celle dont le miel était répu­té — don­nait un marbre gris-bleu­té, vei­né, moins noble que le pen­té­lique, employé pour des usages cou­rants, des dal­lages, des archi­tec­tures secon­daires. Naxos, la plus grande des Cyclades, pro­dui­sait un marbre à gros grain, brillant, un peu rude, dont les Grecs archaïques firent pour­tant des colosses — on y voit encore, aban­don­nés dans les car­rières, des kou­roi géants res­tés cou­chés là où un défaut ou un acci­dent avait inter­rom­pu leur taille, ces sta­tues inache­vées qui sont, comme l’o­bé­lisque d’As­souan, les docu­ments les plus par­lants sur l’am­bi­tion et le risque du tra­vail de la pierre. Ces marbres secon­daires rap­pellent une chose que les grands monu­ments font oublier : la pierre de pres­tige, celle qui voyage et qu’on célèbre, ne repré­sente qu’une infime part de tout ce qui s’ex­tra­yait : l’im­mense majo­ri­té de la pierre antique était une pierre ordi­naire, locale, employée sans façon pour les besoins cou­rants d’une cité, et dont per­sonne n’a jamais son­gé à chan­ter la provenance.

Rome et l’I­ta­lie : du tuf local au marbre du monde

Rome pré­sente le cas le plus inté­res­sant, parce qu’on y voit, sur quelques siècles, une cité pas­ser d’un régime de la pierre à un autre, du tuf local aux marbres du monde entier, et parce que cette évo­lu­tion accom­pagne exac­te­ment la trans­for­ma­tion d’une ville en capi­tale d’empire. La pierre de Rome raconte l’his­toire de Rome.

Les tufs, la pierre des origines

La Rome des ori­gines, la Rome royale et répu­bli­caine, est une ville de tuf. Les col­lines sur les­quelles elle est bâtie sont d’o­ri­gine vol­ca­nique, et le sol livrait à ciel ouvert ou en gale­ries diverses varié­tés de tuf — cette roche tendre, légère, poreuse, facile à tailler, née des cendres des anciens vol­cans du Latium — que l’on désigne sous des noms comme le tuf de l’A­niene, le pepe­ri­no des monts Albains, le grot­ta oscu­ra. Ces pierres n’ont rien de noble : elles sont grises, ternes, elles s’ef­fritent, elles vieillissent mal. Mais elles étaient là, sous les pieds, dans les col­lines mêmes de la ville et à sa proche péri­phé­rie, et c’est avec elles qu’on a bâti la Rome pri­mi­tive, les pre­miers temples, les pre­mières murailles — la muraille dite ser­vienne, dont il reste des pans, est en grot­ta oscu­ra, extrait des car­rières que Rome contrô­lait au nord. Le tuf est la pierre de néces­si­té par excel­lence : on ne l’a pas choi­si, on l’a pris parce qu’il était là, et toute l’ar­chi­tec­ture des débuts porte la marque de cette contrainte géo­lo­gique, de cette obli­ga­tion de faire avec ce que le ter­rain vol­ca­nique du Latium offrait.

Tivo­li et le travertin

À une tren­taine de kilo­mètres de Rome, près de Tivo­li, les eaux char­gées de cal­caire d’an­ciennes sources ont dépo­sé, au fil des mil­lé­naires, une roche par­ti­cu­lière : le tra­ver­tin, ce cal­caire concré­tion­né, crème et beige, cri­blé de petites cavi­tés qui lui donnent son aspect recon­nais­sable. Le tra­ver­tin de Tivo­li — le lapis tibur­ti­nus qui a don­né son nom à la pierre — est plus dur, plus durable, plus beau que les tufs de la ville, et son exploi­ta­tion à grande échelle marque un pre­mier pas hors du stric­te­ment local : on va cher­cher un peu plus loin une pierre meilleure. C’est en tra­ver­tin qu’est bâti le Coli­sée, cette mon­tagne de pierre claire dont les arcades super­po­sées ont défi­ni pour des siècles l’i­dée même de l’ar­chi­tec­ture monu­men­tale. Le tra­ver­tin reste une pierre de la région romaine — Tivo­li n’est pas au bout du monde — mais il repré­sente déjà un choix, une pré­fé­rence, l’i­dée qu’on peut aller cher­cher, à por­tée rai­son­nable, une pierre plus digne du rang qu’on veut se don­ner. Entre le tuf pris sous les pieds et le tra­ver­tin extrait à trente kilo­mètres, il y a tout l’é­cart entre subir la géo­lo­gie et com­men­cer à la choisir.

Car­rare, le marbre de l’empire

Puis vient Auguste, et avec Auguste le marbre. La for­mule est célèbre — il aurait dit avoir trou­vé Rome de briques et l’a­voir lais­sée de marbre — et elle cor­res­pond à un fait maté­riel pré­cis : c’est sous Auguste que s’ouvrent véri­ta­ble­ment à grande échelle les car­rières de marbre blanc de Luni, dans les Alpes Apuanes de Tos­cane, ce marbre que l’on appel­le­ra plus tard le marbre de Car­rare et qui devien­dra, pour l’Oc­ci­dent, le marbre par excel­lence, celui de Michel-Ange et de tant d’autres. Jusque-là, Rome impor­tait son marbre blanc de Grèce, du Pen­té­lique ou des îles, à grands frais ; l’ex­ploi­ta­tion sys­té­ma­tique de Luni lui donne enfin un marbre blanc à elle, sur son propre sol, en quan­ti­té suf­fi­sante pour habiller une capi­tale. Les Alpes Apuanes, ces mon­tagnes qui dominent la côte tyr­rhé­nienne au nord de Pise, sont lit­té­ra­le­ment blanches de marbre — vues de loin, leurs som­mets semblent ennei­gés en plein été, tant les fronts de taille et les ébou­lis de déchets mar­mo­réens couvrent leurs flancs — et l’ex­ploi­ta­tion, com­men­cée sous Auguste, ne s’est jamais inter­rom­pue depuis, si bien que ces mon­tagnes portent, gra­vée sur deux mille ans, la trace conti­nue de l’ap­pé­tit occi­den­tal pour le marbre blanc.

Le marbre de Car­rare change d’é­chelle par rap­port à tout ce qui pré­cède : il n’est plus une pierre de pres­tige rare et loin­taine comme le por­phyre, ni une pierre locale de néces­si­té comme le tuf, mais une pierre de qua­li­té pro­duite en masse, à demeure, pour les besoins d’une capi­tale en expan­sion per­ma­nente. Des­cen­du des mon­tagnes par des rampes ver­ti­gi­neuses jus­qu’au petit port de Luni, embar­qué, dis­tri­bué dans tout l’Em­pire occi­den­tal, il inau­gure une logis­tique de la pierre à l’é­chelle indus­trielle qui pré­fi­gure ce que nous ver­rons à son som­met avec le marbre du Pro­con­nèse. Rome, en ouvrant Car­rare, ne se contente plus de cher­cher la belle pierre : elle orga­nise sa production.

Les marbres colo­rés, le monde appor­té à Rome

Mais l’his­toire de la pierre à Rome ne serait pas com­plète sans les marbres colo­rés, ces pierres venues des quatre coins de l’Em­pire que Rome a fait conver­ger vers elle comme un tro­phée géo­lo­gique. Le por­phyre rouge d’É­gypte, le gra­nite gris du Mons Clau­dia­nus, le marbre jaune de Numi­die, le marbre vei­né de vio­let de Phry­gie, le vert antique de Thes­sa­lie, le marbre blanc et noir, les brèches, les albâtres — Rome a ras­sem­blé dans ses monu­ments un échan­tillon­nage de toutes les belles pierres du monde connu, et cette col­lec­tion avait un sens poli­tique très clair. Faire venir à Rome, à grands frais, une colonne de por­phyre égyp­tien ou un fût de gra­nite du désert, c’é­tait rendre visible, dans la matière même du monu­ment, l’é­ten­due de la domi­na­tion romaine : chaque marbre colo­ré était un mor­ceau de pro­vince appor­té au centre, un frag­ment d’empire pétri­fié. Le pave­ment d’une salle romaine où alternent le jaune de Numi­die, le rouge d’É­gypte, le vert de Grèce et le blanc de Car­rare est une carte de l’Em­pire, une géo­gra­phie de la conquête tra­duite en pierre polie. On ne fai­sait pas venir ces marbres parce qu’on en man­quait — Car­rare suf­fi­sait ample­ment à bâtir — mais parce qu’ils disaient, mieux que tout dis­cours, l’u­ni­ver­sa­li­té du pou­voir romain.

Ana­to­lie : le marbre standardisé

L’A­sie Mineure — l’A­na­to­lie — fut, sous l’Em­pire romain puis sous Byzance, la région des grandes car­rières impé­riales de marbre, celles où l’or­ga­ni­sa­tion de l’ex­trac­tion attei­gnit un degré de sophis­ti­ca­tion qui annonce l’in­dus­trie moderne. C’est ici, plus que par­tout ailleurs, qu’ap­pa­raît clai­re­ment ce troi­sième régime de la pierre dont il faut suivre l’é­mer­gence : ni la pierre de néces­si­té locale, ni la pierre de pres­tige unique, mais la pierre stan­dar­di­sée, pro­duite en série, expé­diée en blocs à demi finis vers des mar­chés loin­tains selon une logique de pro­duc­tion de masse.

Le Pro­con­nèse, la carrière-usine

Dans la mer de Mar­ma­ra, cette petite mer inté­rieure qui sépare la Médi­ter­ra­née de la mer Noire, une île — le Pro­con­nèse, aujourd’­hui Mar­ma­ra, qui a don­né son nom à la mer et, par elle, au mot marbre lui-même dans cer­taines langues — était presque entiè­re­ment consti­tuée d’un marbre gris-bleu vei­né, d’une qua­li­té hon­nête sans être excep­tion­nelle, mais dis­po­nible en quan­ti­tés qua­si illi­mi­tées et, sur­tout, situé au bord de l’eau. Cette conjonc­tion — un gise­ment immense et un accès mari­time direct — fit du Pro­con­nèse la plus grande car­rière de l’An­ti­qui­té tar­dive, une véri­table usine à ciel ouvert dont la pro­duc­tion ali­men­tait tout l’O­rient romain et byzantin.

Ce qui dis­tingue le Pro­con­nèse, c’est le mode de pro­duc­tion. On n’y extra­yait pas des blocs à la com­mande, taillés sur mesure pour tel ou tel monu­ment : on y pro­dui­sait en série des élé­ments archi­tec­tu­raux stan­dar­di­sés — cha­pi­teaux ébau­chés, fûts de colonnes, sar­co­phages à demi creu­sés, plaques de revê­te­ment — que l’on expor­tait à l’é­tat semi-fini, à charge pour l’a­te­lier des­ti­na­taire de les ache­ver selon ses besoins. C’est une révo­lu­tion invi­sible : la car­rière du Pro­con­nèse ne four­nit plus une pierre, elle four­nit un pro­duit, pré­for­mé, cali­bré, prêt à être fini n’im­porte où dans le monde byzan­tin. Un sar­co­phage pro­con­né­sien à demi ébau­ché pou­vait être expé­dié vers un port loin­tain et n’y rece­voir sa déco­ra­tion qu’à l’ar­ri­vée, en fonc­tion du client — exac­te­ment la logique d’une pro­duc­tion stan­dar­di­sée qui délo­ca­lise la fini­tion. On a retrou­vé, un peu par­tout dans le bas­sin orien­tal et jus­qu’au fond des mers dans les épaves de navires cou­lés avec leur car­gai­son, ces élé­ments pro­con­né­siens à demi finis, ces cha­pi­teaux ébau­chés qui n’at­tei­gnirent jamais leur des­ti­na­tion, et qui docu­mentent mieux qu’au­cun texte la nature indus­trielle de cette production.

C’est ce marbre gris-bleu du Pro­con­nèse qui revêt une grande part de Sainte-Sophie à Constan­ti­nople : les colonnes, les plaques de pla­cage aux veines assem­blées en miroir, tout ce jeu de sur­faces mar­brées qui fait la splen­deur de l’in­té­rieur de la basi­lique de Jus­ti­nien puise lar­ge­ment dans les car­rières de l’île voi­sine, à quelques heures de navi­ga­tion à peine. La proxi­mi­té entre la car­rière du Pro­con­nèse et la capi­tale byzan­tine — une petite tra­ver­sée de la mer de Mar­ma­ra — explique en par­tie l’am­pleur de l’ex­ploi­ta­tion : Constan­ti­nople avait sous la main, à por­tée de barge, une réserve de marbre qua­si inépui­sable, et elle en a usé sans comp­ter, pour ses églises, ses palais, ses colonnes hono­ri­fiques. Le Pro­con­nèse est le cas où la géo­gra­phie, l’é­chelle du gise­ment et l’or­ga­ni­sa­tion de la pro­duc­tion se conjuguent pour pro­duire quelque chose de radi­ca­le­ment nou­veau : une pierre non plus rare et char­gée de sens, mais abon­dante, cali­brée, presque ano­nyme, la pierre d’un empire qui bâtit beau­coup et vite.

Doci­mium, le marbre pourpre de Phrygie

Au cœur de l’A­na­to­lie, loin des côtes cette fois, à Doci­mium en Phry­gie, on extra­yait un marbre d’une tout autre nature : le pavo­naz­zet­to, un marbre blanc tra­ver­sé de veines vio­lettes et pourpres, d’un effet spec­ta­cu­laire, que les Romains clas­saient par­mi les marbres les plus pré­cieux. Son nom moderne — qui évoque la queue du paon — dit assez l’é­clat de ses veines colo­rées. Contrai­re­ment au Pro­con­nèse, Doci­mium n’é­tait pas au bord de l’eau : la car­rière se trouve à l’in­té­rieur des terres, sur le haut pla­teau ana­to­lien, et le trans­port de ses blocs jus­qu’à la mer, puis par mer jus­qu’à Rome, repré­sen­tait un effort et un coût consi­dé­rables — ce qui, pré­ci­sé­ment, clas­sait le pavo­naz­zet­to par­mi les pierres de pres­tige, celles dont la valeur tient en par­tie à la dif­fi­cul­té de leur ache­mi­ne­ment. On retrouve ici la logique du por­phyre égyp­tien : plus une belle pierre vient de loin et coûte cher à trans­por­ter, plus elle dit le pou­voir de celui qui peut se l’of­frir. Doci­mium était une car­rière impé­riale, exploi­tée direc­te­ment pour le compte de l’empereur, et son marbre vei­né de pourpre habillait les monu­ments les plus pres­ti­gieux de Rome, appor­tant dans la capi­tale, avec sa cou­leur presque royale, un peu de l’exo­tisme du pla­teau phrygien.

La coexis­tence, dans une même région, du Pro­con­nèse indus­triel et du Doci­mium pres­ti­gieux montre bien que ces régimes de la pierre ne se suc­cèdent pas sim­ple­ment dans le temps mais coexistent dans l’es­pace : au même moment, l’A­na­to­lie expor­tait le marbre banal et cali­bré de son île de Mar­ma­ra et le marbre rare et coû­teux de son pla­teau inté­rieur, l’un pour bâtir en masse, l’autre pour signi­fier le rang — et un même chan­tier impé­rial pou­vait employer les deux, le pro­con­né­sien pour la struc­ture, le pavo­naz­zet­to pour l’or­ne­ment précieux.

Afrique du Nord : le marbre jaune de Numidie

Sur les hauts pla­teaux de ce qui est aujourd’­hui la Tuni­sie, près de l’an­tique Simit­thus — Chem­tou —, une col­line entière était consti­tuée d’un marbre jaune d’or, vei­né de rose et de rouge, que les Romains nom­maient le marbre de Numi­die et que les mar­chands appe­laient le gial­lo anti­co, le jaune antique. C’est l’un des plus beaux marbres colo­rés de toute l’An­ti­qui­té, une pierre solaire, chaude, dont la cou­leur allait du jaune pâle au jaune pro­fond vei­né de pourpre, et qui fut si pri­sée à Rome qu’on l’employa dans les monu­ments les plus pres­ti­gieux, du pave­ment des grandes salles aux colonnes des temples.

La car­rière de Chem­tou a ceci de remar­quable qu’elle nous est par­ti­cu­liè­re­ment bien connue, parce que le site a été fouillé en détail et qu’il conserve, autour de la col­line exploi­tée, tout l’ap­pa­reil de l’ex­trac­tion romaine : les fronts de taille, les rampes, les zones de sto­ckage, et sur­tout un camp où tra­vaillait une main-d’œuvre en par­tie com­po­sée de condam­nés, car le tra­vail de la car­rière — dur, dan­ge­reux, épui­sant — était l’une des peines aux­quelles Rome condam­nait ses réprou­vés. Envoyé à la car­rière : la for­mule était une condam­na­tion, et der­rière la beau­té dorée du gial­lo anti­co qui orne les palais de Rome, il faut savoir lire le tra­vail for­cé de ceux qui l’ar­ra­chaient à la col­line numide sous le soleil d’A­frique. Cette dimen­sion-là, la car­rière la porte comme le monu­ment ne la porte jamais : le monu­ment ache­vé efface la main-d’œuvre, lisse l’ef­fort, tan­dis que la car­rière, avec ses bara­que­ments, ses ins­crip­tions, ses gra­dins taillés à la sueur des condam­nés, garde la mémoire du prix humain de la belle pierre.

Le gial­lo anti­co voya­geait de Chem­tou vers la côte, était embar­qué à Tha­bra­ca — l’ac­tuelle Tabar­ka — et tra­ver­sait la Médi­ter­ra­née jus­qu’à Rome, encore une fois selon cette logique du marbre de pres­tige qui par­court des cen­taines de milles marins pour sa seule cou­leur. Numi­die, Égypte, Phry­gie, Grèce : les belles pierres colo­rées de Rome des­sinent une géo­gra­phie pré­cise du pres­tige, une carte des lieux loin­tains d’où l’on fai­sait venir, à grands frais, de quoi éblouir dans la capi­tale — et cha­cune de ces car­rières, à Chem­tou comme au Mons Por­phy­rites, fut un lieu de labeur au bout du monde dont la pro­duc­tion entière était des­ti­née à par­tir, à quit­ter le sol qui l’a­vait pro­duite pour aller signi­fier, ailleurs, la puis­sance de ceux qui n’y avaient jamais mis les pieds.

Levant : le cal­caire et le colossal

Il faut finir à l’est, sur les rivages du Levant, où la pierre reprend un carac­tère plus local mais atteint des dimen­sions qui défient l’en­ten­de­ment. Ici, pas de marbre pré­cieux expor­té au loin : le Levant est un pays de cal­caire, une pierre hon­nête, pré­sente en abon­dance, dont on a fait un usage local — mais un usage qui, à Baal­bek, a pro­duit les plus grands blocs de pierre jamais taillés et dépla­cés par l’homme.

Baal­bek, la démesure

Dans la plaine de la Bekaa, au Liban, le sanc­tuaire romain de Baal­bek — l’an­tique Hélio­po­lis — pré­sente un fait qui a nour­ri des siècles de spé­cu­la­tions : le podium du temple de Jupi­ter com­porte, à sa base, trois blocs de cal­caire d’une taille inouïe, le Tri­li­thon, cha­cun pesant envi­ron huit cents tonnes, mis en place à plu­sieurs mètres de hau­teur. Com­ment a‑t-on pu extraire, dépla­cer, puis sur­éle­ver des blocs de ce poids ? La ques­tion a nour­ri toutes les rêve­ries, des plus sérieuses aux plus folles, et l’on com­prend le ver­tige devant ces trois pierres : rien, dans l’i­dée qu’on se fait des moyens antiques, ne semble à la mesure de tels blocs.

La réponse, comme sou­vent, est dans la car­rière. Elle est là, à quelques cen­taines de mètres du temple, en contre­bas, et l’on y trouve — res­tés sur place — d’autres blocs de cette taille, dont le fameux Hajar al-Hibla, la pierre de la femme enceinte, un mono­lithe de plus de mille tonnes encore atta­ché à la roche mère par un côté, et deux autres, décou­verts plus récem­ment, plus énormes encore. Ces géants aban­don­nés dans la car­rière de Baal­bek règlent en par­tie l’é­nigme : ils montrent que les Romains extra­yaient ces blocs sur place, tout près du chan­tier, pré­ci­sé­ment pour n’a­voir à les dépla­cer que sur une courte dis­tance et en des­cente, du niveau de la car­rière vers le podium en contre­bas. La déme­sure des blocs n’é­tait pos­sible que parce que la car­rière était juste là, à côté, en sur­plomb — c’est la proxi­mi­té qui rend le colos­sal envi­sa­geable. Éloi­gnez la car­rière de quelques kilo­mètres, et jamais on n’au­rait osé des blocs de huit cents tonnes ; c’est parce que la belle assise de cal­caire affleu­rait à deux pas du temple, un peu plus haut que lui, que les archi­tectes romains ont pu se per­mettre cette sur­en­chère, cette volon­té d’employer les plus gros blocs pos­sibles pour asseoir le temple sur un socle qui défiât les siècles. La car­rière de Baal­bek est le lieu où se lit le mieux cette véri­té toute simple : la géo­gra­phie de la pierre com­mande l’au­dace de l’ar­chi­tec­ture, et le colos­sal n’est jamais que la ren­contre d’une bonne pierre et de sa proxi­mi­té au chantier.

Jéru­sa­lem, la pierre de la ville

Il faut finir par Jéru­sa­lem, où la pierre n’a pas la déme­sure de Baal­bek mais où elle est plus qu’ailleurs iden­ti­fiée à la ville elle-même. Jéru­sa­lem est bâtie en cal­caire de Jéru­sa­lem, cette pierre blonde et dorée, extraite des col­lines de Judée sur les­quelles et autour des­quelles la ville s’est construite, et dont la cou­leur chaude, qui prend le soleil cou­chant, est deve­nue indis­so­ciable de l’i­mage de la ville sainte. Le grand œuvre de la pierre à Jéru­sa­lem, ce sont les sub­struc­tions du Second Temple, l’es­pla­nade colos­sale qu’­Hé­rode fit construire pour por­ter le sanc­tuaire, dont le Mur occi­den­tal — le Mur des Lamen­ta­tions — n’est qu’un pan de sou­tè­ne­ment. Les assises héro­diennes de ce mur sont faites de blocs de cal­caire local d’une taille consi­dé­rable, ajus­tés au mil­li­mètre sans mor­tier, avec ce bos­sage carac­té­ris­tique — le pour­tour taillé net enca­drant un centre en relief — qui signe l’ar­chi­tec­ture d’Hé­rode. La pierre venait des car­rières mêmes de la ville, à quelques cen­taines de mètres, extraite du cal­caire des col­lines de Judée, et l’on peut encore voir, sous la ville moderne, dans les car­rières sou­ter­raines qu’on appelle par­fois la caverne de Sédé­cias, l’im­mense salle d’où l’on tirait la pierre du Temple.

À Jéru­sa­lem, la pierre est locale au sens le plus fort : elle n’est pas seule­ment extraite à proxi­mi­té, elle est la ville, elle en donne la cou­leur, elle en consti­tue à la fois le sol, les fon­da­tions et les murs, si bien que la cité et sa car­rière ne font qu’un — on bâtis­sait Jéru­sa­lem avec Jéru­sa­lem, avec le cal­caire même des col­lines sur les­quelles elle s’é­le­vait. Il y a là une forme de coïn­ci­dence par­faite entre le lieu et sa matière, une iden­ti­té de la ville et de sa pierre qui contraste avec toute l’his­toire du marbre voya­geur : à l’autre extré­mi­té du spectre du por­phyre égyp­tien appor­té à Rome, Jéru­sa­lem incarne la pierre de néces­si­té por­tée à son point d’ac­com­plis­se­ment, la pierre si inti­me­ment liée à son lieu qu’elle en devient le nom, la cou­leur et l’âme.

La mémoire des carrières

Il reste, au terme de ce par­cours, à mesu­rer l’é­cart entre les trois gestes qui com­mandent toute cette his­toire. Le pre­mier, le plus ancien et le plus uni­ver­sel, c’est le geste de néces­si­té : on bâtit avec ce que le sol offre, on prend le tuf sous les col­lines de Rome, le cal­caire des pla­teaux de Judée, le grès du défi­lé de Gebel Sil­si­leh, parce que ces pierres sont là et que le poids énorme de la pierre de construc­tion rend tout trans­port loin­tain dérai­son­nable. C’est le régime domi­nant, celui qui a bâti l’im­mense majo­ri­té de tout ce qui fut jamais construit, et il obéit à une loi simple : la géo­lo­gie locale décide de l’ar­chi­tec­ture, et le bâtis­seur com­pose avec ce que la terre lui donne sous les pieds.

Le second geste, plus tar­dif et plus rare, c’est le geste de pres­tige : on va cher­cher au loin, à grands frais, une pierre dont on n’a nul besoin maté­riel, mais qui dit quelque chose — le por­phyre rouge du désert égyp­tien, le pavo­naz­zet­to vio­let de Phry­gie, le gial­lo anti­co doré de Numi­die, tous ces marbres colo­rés que Rome fai­sait conver­ger vers elle depuis les confins de l’Em­pire. Ces pierres-là ne sont pas des maté­riaux, ce sont des signes ; leur valeur tient pré­ci­sé­ment à ce qu’elles coûtent, à ce qu’elles viennent de loin, à ce que les pos­sé­der sup­pose un pou­voir capable d’or­ga­ni­ser leur extrac­tion dans des déserts inac­ces­sibles et leur trans­port sur des cen­taines de milles marins. Le marbre colo­ré d’une salle romaine est une carte de la domi­na­tion, un mor­ceau de chaque pro­vince appor­té au centre, et der­rière l’é­clat de ces pierres il y a tou­jours, tapi, le tra­vail for­cé de ceux qui les arra­chaient au sol, les condam­nés de Chem­tou, les ouvriers per­dus du Mons Claudianus.

Le troi­sième geste, enfin, le plus moderne dans son esprit, c’est le geste de pro­duc­tion : on orga­nise l’ex­trac­tion à l’é­chelle indus­trielle, on pro­duit en série des élé­ments cali­brés qu’on expé­die à demi finis vers des mar­chés loin­tains — le marbre gris du Pro­con­nèse, ses colonnes ébau­chées, ses sar­co­phages à moi­tié creu­sés, dis­tri­bués dans tout l’O­rient byzan­tin selon une logique qui n’est plus celle du tro­phée mais celle de la mar­chan­dise. Ce troi­sième régime annonce quelque chose de notre monde : la pierre y devient ano­nyme, cali­brée, déta­chée de son lieu d’o­ri­gine, pro­duit d’une chaîne dont la car­rière n’est plus que le pre­mier maillon.

Ce que ces car­rières gardent, dans leurs gra­dins aban­don­nés et leurs blocs res­tés cou­chés, c’est la trace de ces trois gestes et du tra­vail qui les a ren­dus pos­sibles — tra­vail qu’au­cun monu­ment ache­vé ne montre jamais. Le Par­thé­non ne dit rien des rampes du Pen­té­lique ni des blocs aban­don­nés sur ses gra­dins ; le Pan­théon ne dit rien du désert égyp­tien où ses colonnes furent extraites, ni des ostra­ca qui racontent la vie des ouvriers du Mons Clau­dia­nus ; le temple de Jupi­ter à Baal­bek ne dit rien du Hajar al-Hibla res­té cou­ché dans sa car­rière, ce frère man­qué du Tri­li­thon qui ne fut jamais posé. Aller à la car­rière plu­tôt qu’au monu­ment, c’est choi­sir l’en­vers de l’his­toire, le lieu de l’ef­fort et non celui du triomphe, la bles­sure ouverte au flanc de la col­line plu­tôt que la façade lisse offerte à l’ad­mi­ra­tion. Et l’on en revient avec cette convic­tion que le plus émou­vant, dans toute cette pierre, n’est pas ce qui fut ache­vé mais ce qui fut inter­rom­pu — l’o­bé­lisque fen­du d’As­souan, les kou­roi cou­chés de Naxos, les cha­pi­teaux à demi taillés dor­mant au fond de la mer de Mar­ma­ra, tous ces témoins du geste sus­pen­du qui, mieux que les monu­ments par­faits, nous rendent la pré­sence des hommes qui, un jour, sous le soleil, ont com­men­cé à sai­gner la montagne.

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La route de Mek­nès à Volu­bi­lis ne pré­vient pas. On roule une tren­taine de kilo­mètres au nord de la ville impé­riale, entre des champs d’orge et des oli­viers ali­gnés comme une troupe au repos, et rien n’an­nonce que l’on approche d’un bout du monde. Puis la plaine se relève dou­ce­ment vers le mas­sif du Zerhoun, la terre passe du blond au roux, et sur un replat, à contre-jour, une ran­gée de colonnes se détache du ciel. Elles n’ont pas la solen­ni­té qu’on leur prête sur les cartes pos­tales. Elles res­semblent plu­tôt à une phrase inter­rom­pue, lais­sée là par quel­qu’un qui devait reve­nir la finir et n’est jamais revenu.

J’ar­rive en fin d’a­près-midi, l’heure où les guides rem­ballent et où les cars de Fès ont déjà repris la natio­nale. Le gar­dien du par­king som­nole sous un euca­lyp­tus. Un ven­deur de figues de Bar­ba­rie épluche ses fruits avec un cou­teau qui a beau­coup ser­vi, et il me les tend sans un mot, comme on tend le tabac. Au-delà de la bar­rière, le site s’ouvre sur une pente d’herbe rase où traînent des fûts de colonnes cou­chés, des seuils de portes, des mor­ceaux de cor­niche que per­sonne n’a pris la peine de redres­ser. Des cigognes ont construit leur nid en haut d’un cha­pi­teau ; elles claquent du bec dans le soir avec un bruit de cas­ta­gnettes, et ce bruit sec est la pre­mière chose qui vous entre vrai­ment dans le corps, ici, avant même les pierres.

Le nom du lieu est déjà un voyage. Les Romains l’ont appe­lé Volu­bi­lis, mot latin qui désigne ce qui tourne, ce qui s’en­roule, et aus­si une petite fleur grim­pante, le lise­ron. Mais les Romains n’ont fait que lati­ni­ser un mot plus ancien. Les Ber­bères disaient Oua­li­li, du nom du lau­rier-rose qui pousse en abon­dance le long de l’oued Khou­mane, en contre­bas. Deux langues, deux fleurs, et sous les deux la même racine tenace. Plus tard les Arabes réta­bli­ront Wali­la sur leurs pre­mières mon­naies, et les pay­sans du XIXe siècle, qui ne savaient plus rien de Rome, bap­ti­se­ront ces ruines Ksar Faraoun, le châ­teau de Pha­raon — car pour eux toute gran­deur englou­tie ne pou­vait venir que d’É­gypte, du fond des temps, d’un roi qu’on ne nomme plus. Le lieu a donc chan­gé de nom à chaque fois qu’il a chan­gé de maître, et à chaque fois le nom est res­té un peu, comme une couche de pein­ture qu’on recouvre sans jamais tout à fait la faire disparaître.

La route depuis Meknès

Il faut mar­cher len­te­ment, à Volu­bi­lis, parce que le sol lui-même est un texte. On avance sur des dalles qui ont por­té des san­dales, des sabots, des roues cer­clées de fer, et par endroits l’or­nière est encore là, creu­sée dans la pierre par le pas­sage patient des char­rettes. La grande artère, le decu­ma­nus maxi­mus, remonte tout droit de l’arc de triomphe à la porte de Tan­ger, et de part et d’autre s’a­lignent les façades des mai­sons de notables, réduites à hau­teur de genou, avec çà et là un seuil plus haut que les autres, un pas de porte usé en son milieu, la trace d’un gond. On enjambe des siècles sans y pen­ser. Un lézard file entre deux pierres. Le vent qui des­cend du Zerhoun sent la menthe sau­vage et la pous­sière chaude, et il faut un moment pour com­prendre que cette odeur-là, exac­te­ment, un mar­chand d’huile a dû la res­pi­rer un soir d’é­té il y a dix-huit cents ans, en fer­mant sa boutique.

L’arc de Cara­cal­la domine l’en­semble. On l’a rele­vé au siècle der­nier, un peu trop pro­pre­ment peut-être, et il a cette rai­deur des choses res­tau­rées qui ont per­du l’ha­bi­tude de vieillir. Il a été dres­sé en 217, par le gou­ver­neur de la pro­vince, en l’hon­neur de l’empereur Cara­cal­la et de sa mère Julia Dom­na — deux Syriens mon­tés sur le trône du monde, célé­brés ici, au der­nier confin occi­den­tal de l’empire, par une cité qui n’a­vait sans doute jamais vu l’un ni l’autre. C’est tout le ver­tige de Rome tenu dans un seul monu­ment : un arc bâti au bout du Maroc pour saluer une impé­ra­trice de Homs, sur ordre d’un fonc­tion­naire dont le nom ne dit plus rien à per­sonne. La dédi­cace par­lait de pié­té et de recon­nais­sance. L’an­née même où l’on gra­vait ces mots, Cara­cal­la était assas­si­né en Orient et sa mère se lais­sait mou­rir. L’arc, lui, ne l’a jamais su. Il conti­nue de saluer dans le vide, et une cigogne y a fait son nid.

Plus haut, le Capi­tole et la basi­lique forment le cœur civique de la ville. La basi­lique, avec sa double ran­gée de colonnes et ses absides, ser­vait de tri­bu­nal et de bourse ; c’est là qu’on plai­dait, qu’on signait, qu’on se que­rel­lait pour des ques­tions de bor­nage et d’hé­ri­tage, sous des voûtes qui ne sont plus que ciel. Le Capi­tole, temple de la triade — Jupi­ter, Junon, Minerve —, se dresse sur son podium au som­met d’un esca­lier que l’on gra­vit encore, et de là-haut, en se retour­nant, on embrasse toute la plaine du Rharb qui s’é­tire vers l’ouest jus­qu’à une ligne d’ho­ri­zon où l’on devine, sans le voir, l’At­lan­tique. C’est une vue de fin du monde connu. Der­rière, il n’y avait plus que des tri­bus insou­mises, des mon­tagnes, et cet océan que les Anciens tenaient pour la limite des choses vivables.

Le roi qui lisait le grec

Mais avant d’être romaine, Volu­bi­lis fut la ville d’un roi comme on n’en fait plus.

Il faut remon­ter aux der­nières convul­sions de la Répu­blique. Après la chute de Car­thage, Rome avait lais­sé sub­sis­ter au Magh­reb des royaumes clients, ces Numi­dies ber­bères dont les sou­ve­rains jouaient leur sur­vie sur le fil des alliances romaines. Le père, Juba Ier, avait misé sur Pom­pée contre César, et per­du ; vain­cu à Thap­sus, il s’é­tait don­né la mort. Son fils, un enfant de quatre ou cinq ans, fut emme­né à Rome et exhi­bé au triomphe de César, tout petit der­rière le char du vain­queur. On aurait pu le tuer. On l’é­le­va. Il gran­dit dans la mai­son de César, puis dans l’en­tou­rage d’Oc­ta­vie, la sœur d’Au­guste, au milieu des biblio­thèques et des maîtres grecs, et cet orphe­lin d’un roi afri­cain devint l’un des hommes les plus culti­vés de son siècle.

Juba II — c’est ain­si qu’on l’ap­pelle — fut un savant avant d’être un sou­ve­rain. Il écri­vit en grec des trai­tés de géo­gra­phie, d’his­toire, d’his­toire natu­relle ; il décri­vit l’A­ra­bie, l’A­frique, les sources du Nil, les pro­prié­tés des plantes ; il envoya une expé­di­tion aux Cana­ries, qu’il bap­ti­sa Îles For­tu­nées, et rap­por­ta de ces confins atlan­tiques la des­crip­tion d’un chien mons­trueux qui don­na, dit-on, son nom aux Cana­ries. Pline l’An­cien le cite à tout bout de champ. C’é­tait un roi de cabi­net, un éru­dit qu’Au­guste, en 25 avant notre ère, ins­tal­la sur le trône recons­ti­tué de Mau­ré­ta­nie — l’im­mense royaume qui cou­vrait le nord du Maroc actuel et une part de l’Al­gé­rie. Pour capi­tale, il choi­sit Cae­sa­rea, sur la côte, l’ac­tuelle Cher­chell. Mais Volu­bi­lis fut l’une de ses rési­dences, sa ville de l’in­té­rieur, au pied de ces col­lines fer­tiles où l’o­li­vier prospérait.

Et il ne régna pas seul. Auguste lui don­na pour épouse une femme dont le des­tin, à lui seul, contient tout un monde effon­dré : Cléo­pâtre Sélé­né, fille de Cléo­pâtre d’A­lexan­drie et de Marc Antoine. Elle avait un frère jumeau nom­mé Alexandre Hélios — le Soleil et la Lune, ain­si les avait vou­lus leur mère, qui pen­sait grand. À dix ans, orphe­line des deux plus célèbres sui­ci­dés de l’his­toire, elle avait été traî­née elle aus­si dans un triomphe romain, enchaî­née d’or devant la foule, puis recueillie et éle­vée par Octa­vie — la même Octa­vie, épouse tra­hie d’An­toine, qui éle­va sans un mot les enfants de la femme pour qui son mari l’a­vait quit­tée. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant là-des­sus. Dans la même mai­son romaine gran­dis­saient le fils du roi ber­bère vain­cu et la fille de la reine d’É­gypte vain­cue, deux enfants de la défaite, deux otages dorés, et Auguste eut l’i­dée de les marier et de leur don­ner un royaume à l’autre bout du monde connu. Ain­si la fille de Cléo­pâtre finit reine à Volu­bi­lis, au pied du Zerhoun, à des mil­liers de lieues du Nil, régnant sur des Ber­bères et des colons romains, frap­pant sa propre mon­naie où son pro­fil grec porte encore, sous la légende, le sou­ve­nir d’Alexandrie.

De leur fils, Pto­lé­mée, l’his­toire ne retien­dra qu’une fin. Deve­nu roi à son tour, « allié et ami du peuple romain », il eut le tort de sur­vivre à son uti­li­té. On raconte que Cali­gu­la, le voyant paraître aux jeux dans un man­teau de pourpre qui éclip­sa le sien, en conçut une jalou­sie mor­telle. Il le fit assas­si­ner en l’an 40. C’é­tait la fin des rois. La mort de Pto­lé­mée déclen­cha la révolte d’un de ses affran­chis, Aede­mon, et il fal­lut trois légions pour en venir à bout. Volu­bi­lis, elle, choi­sit Rome. Elle se ran­gea du côté des légions, en paya le prix du sang, et en fut récom­pen­sée : Claude en fit un muni­cipe, ses habi­tants reçurent la citoyen­ne­té, et le royaume dis­pa­ru fut cou­pé en deux pro­vinces. La par­tie occi­den­tale devint la Mau­ré­ta­nie Tin­gi­tane, du nom de Tin­gi, Tan­ger. Volu­bi­lis en fut l’une des grandes villes inté­rieures, et le fanal romain le plus avan­cé vers le couchant.

Les pres­soirs et les dieux

D’où venait la for­tune de tout cela ? De l’huile. On l’ou­blie devant la beau­té des mosaïques, mais Volu­bi­lis fut d’a­bord une ville qui pres­sait des olives, et qui les pres­sait par mil­liers de litres. Les fouilles ont déga­gé plus d’une cin­quan­taine de pres­soirs, avec leurs contre­poids de pierre, leurs bas­sins de décan­ta­tion, leurs jarres. Chaque grande demeure avait le sien, sou­vent deux ou trois, et l’on com­prend en mar­chant que ces palais cou­verts de mosaïques n’é­taient pas seule­ment des rési­dences de plai­sir : c’é­taient des exploi­ta­tions, des usines domes­tiques d’où sor­tait l’or liquide qui par­tait vers Rome par les ports de la côte. La richesse a ici une odeur, et c’est celle du marc d’olive.

Autour de cette pros­pé­ri­té s’or­ga­ni­sait une vie de pro­vince soi­gnée, presque douce. On trouve les thermes à chaque coin de la ville, publics et pri­vés, avec leurs salles éta­gées — la froide, la tiède, la chaude —, leurs foyers sou­ter­rains, leurs conduits de terre cuite qui cou­raient sous les dalles pour faire mon­ter l’air brû­lant sous les pieds des bai­gneurs. Il fal­lait de l’eau, beau­coup d’eau, et les ingé­nieurs romains étaient allés la cher­cher dans la mon­tagne pour l’a­me­ner par un aque­duc jus­qu’aux fon­taines des car­re­fours et aux bas­sins des mai­sons. On devine, à suivre le tra­cé des cana­li­sa­tions, tout un peuple d’es­claves et d’af­fran­chis occu­pés à entre­te­nir cette machine hydrau­lique, à ali­men­ter les fours, à por­ter les seaux — car der­rière les mosaïques d’Or­phée il y avait des cui­sines, des latrines à plu­sieurs places où l’on bavar­dait comme au café, des remises, des cours où l’on égor­geait la volaille. C’est le charme dis­cret de Volu­bi­lis que de lais­ser voir cet envers domes­tique aus­si bien que l’en­droit somp­tueux : la meule à grain d’un bou­lan­ger à côté du seuil orné, la bou­tique étroite ouverte sur la rue, le comp­toir de pierre où l’on ser­vait le vin cou­pé d’eau. On y res­pire moins la gran­deur d’un empire que la patience d’une petite ville labo­rieuse, occu­pée à pres­ser ses olives, à chauf­fer ses bains et à faire, tant bien que mal, comme à Rome.

Cette huile et ces bains ont payé les mosaïques. Elles sont l’autre visage de Volu­bi­lis, le plus fra­gile, et on les découvre à même le sol, à ciel ouvert, pro­té­gées seule­ment du regard par de maigres cor­de­lettes. Il faut se pen­cher, plis­ser les yeux dans la lumière rasante du soir, et alors les figures affleurent, comme des choses qui remontent len­te­ment du fond d’une eau claire.

Voi­ci Orphée dans sa mai­son, assis au centre d’un cercle d’a­ni­maux, sa lyre à la main, char­mant les bêtes de la créa­tion — le lion, le san­glier, l’é­lé­phant, l’oi­seau — dans une com­po­si­tion rayon­nante qui tour­nait autre­fois sous les pieds des convives. Voi­ci, ailleurs, les douze Tra­vaux d’Her­cule répar­tis en médaillons, le héros nu venant à bout du lion, de l’hydre, du san­glier, des oiseaux, du tau­reau, avec une naï­ve­té vigou­reuse de des­sin qui n’a rien per­du de sa force. Voi­ci Bac­chus décou­vrant Ariane endor­mie sur le rivage. Voi­ci le rapt d’Hy­las, le bel éphèbe entraî­né dans l’eau par des nymphes trop amou­reuses. Et voi­ci, dans la mai­son dite au cor­tège de Vénus, Diane sur­prise au bain par Actéon : la déesse se retourne, furieuse d’être vue, et l’im­pru­dent chas­seur a déjà, sur la tempe, les pre­mières ramures du cerf qu’il va deve­nir avant d’être dévo­ré par sa propre meute. Tout un ima­gi­naire médi­ter­ra­néen, grec de fond, romain de sur­face, dérou­lé là, au seuil du désert, pour l’a­gré­ment d’une bour­geoi­sie pro­vin­ciale qui tenait à ce qu’on sût qu’elle avait des lettres.

Car c’est cela qui émeut, dans ces mosaïques : le désir. Le désir d’ap­par­te­nir. Ces notables de l’huile, à la lisière de l’empire, entou­rés de tri­bus qui par­laient une autre langue et priaient d’autres dieux, fai­saient venir des ate­liers de mosaïstes pour cou­vrir leurs sols d’Or­phée et d’Her­cule, comme on accroche aux murs les preuves d’une culture qu’on craint tou­jours un peu de ne pas pos­sé­der tout à fait. Ils écri­vaient le latin sur leurs seuils et le néo-punique dans leurs ins­crip­tions anciennes ; ils avaient des magis­trats appe­lés suf­fètes, à la mode de Car­thage, et des temples au Jupi­ter du Capi­tole. Ville de fron­tière, ville de mélange, ville qui regar­dait Rome par-des­sus l’é­paule pour véri­fier qu’elle fai­sait bien les choses.

Les plus beaux bronzes, on ne les voit plus ici. Ils sont à Rabat, au musée, et il faut faire le voyage pour les ren­con­trer. Le buste de Juba II, d’a­bord, ce visage d’homme mûr aux traits fins, ceint du ban­deau royal, qui vous fixe avec une gra­vi­té mélan­co­lique de let­tré ; on lui a trou­vé un pen­dant, un vieillard sec et volon­taire qu’on a long­temps appe­lé Caton d’U­tique, comme si le roi savant avait vou­lu, jusque dans son décor, se récla­mer des grands stoï­ciens de la Répu­blique per­due. Il y a l’é­phèbe cou­ron­né de lierre, un ado­les­cent de bronze d’une grâce grecque par­faite, une lampe autre­fois à la main. Il y a le chien de Volu­bi­lis, museau bas, échine ten­due, sai­si dans l’ins­tant qui pré­cède le bond. Et il y a le cava­lier. Ces objets, sor­tis de terre dans les mai­sons des notables, disent mieux que tout le reste le raf­fi­ne­ment d’un monde qu’on n’at­ten­dait pas là, si loin, si au bord.

Quand Rome s’en va

Rome tint deux siècles et demi, puis Rome s’en alla. Vers 285, sous Dio­clé­tien, quand l’empire se res­ser­ra sur ce qu’il pou­vait encore défendre, le tra­cé de la pro­vince fut rame­né vers le nord, et Volu­bi­lis se retrou­va hors les murs de l’ordre romain, en deçà de la nou­velle fron­tière. Les légions plièrent bagage. L’ad­mi­nis­tra­tion ces­sa. On ima­gine volon­tiers, à ce moment-là, la ville s’é­tei­gnant d’un coup, les colonnes bas­cu­lant dans le silence.

Il n’en fut rien, et c’est là que Volu­bi­lis devient vrai­ment singulière.

Car la ville ne mou­rut pas. Les gens res­tèrent. Une popu­la­tion conti­nua d’ha­bi­ter les vieilles mai­sons, de pres­ser l’huile, d’en­ter­rer ses morts, et — le fait est stu­pé­fiant quand on y songe — de gra­ver encore le latin dans la pierre. Des stèles chré­tiennes, datées selon le com­put de la pro­vince, s’é­che­lonnent long­temps après le départ des légions ; cer­taines portent des mil­lé­simes qui nous conduisent aux VIᵉ et VIIᵉ siècles. Son­gez à cela : plus de trois cents ans après que Rome eut ces­sé de gou­ver­ner ce coin de terre, des hommes y taillaient encore, dans une langue d’empire, le nom de leurs défunts et le signe de leur foi. La ville s’é­tait déta­chée de l’arbre, mais le fruit ne pour­ris­sait pas ; il conti­nuait de mûrir dans son coin, oublié, obs­ti­né, latin sous un ciel qui ne par­lait déjà plus latin nulle part alentour.

C’est peut-être le plus émou­vant, à Volu­bi­lis. Non pas la splen­deur romaine — on la trouve ailleurs, mieux conser­vée. Mais cette sur­vie têtue d’un monde après sa fin. Cette per­sis­tance d’un peuple qui n’a­vait plus d’empire pour le pro­té­ger et qui s’ac­cro­chait à ses gestes, à sa langue, à ses tombes, dans l’in­dif­fé­rence crois­sante des puis­sances. Il y a des civi­li­sa­tions qui s’é­teignent d’un coup et d’autres qui refusent long­temps de savoir qu’elles sont finies. Volu­bi­lis fut de celles-là.

L’i­mam dans les ruines

Et puis, un jour de la fin du VIIIᵉ siècle, un cava­lier arri­va d’O­rient, pour­sui­vi par la mort.

Il s’ap­pe­lait Idris ibn Abdal­lah, et il des­cen­dait, par Ali et Fati­ma, du Pro­phète lui-même. Sa famille, les Alides, avait pris les armes contre les Abbas­sides de Bag­dad ; la révolte avait été écra­sée dans le sang près de La Mecque, et les sur­vi­vants s’é­taient dis­per­sés aux quatre coins du monde musul­man. Idris fuyait. Il tra­ver­sa l’É­gypte, pous­sa tou­jours plus à l’ouest, jus­qu’à ce Magh­reb extrême que les Arabes appe­laient le pays du cou­chant, et il vint échouer là, pré­ci­sé­ment là, au milieu des colonnes tom­bées de Wali­la. La tri­bu ber­bère des Awra­ba l’ac­cueillit et le pro­té­gea. Et le 5 février 789, au pied du Capi­tole romain déser­té, ces Ber­bères le pro­cla­mèrent imam.

Il faut se tenir sur place pour mesu­rer ce que la scène a d’im­pro­bable. Un ché­rif arabe, arrière-petit-fils du gendre du Pro­phète, fugi­tif d’un empire d’O­rient, recon­nu chef par des tri­bus ber­bères, au milieu des ruines d’un empire d’Oc­ci­dent. Trois mondes qui se croisent sur une même pente d’herbe : l’an­ti­qui­té romaine réduite à des pierres, l’is­lam qui monte, et le vieux fond ber­bère qui porte les deux sur ses épaules. De cette ren­contre naquit ce que le récit natio­nal maro­cain tient pour le pre­mier État du Maroc. Idris orga­ni­sa une admi­nis­tra­tion, nom­ma un cadi, un vizir, frap­pa sa mon­naie au nom de Wali­la. Il ne régna que deux ou trois ans : un émis­saire du calife de Bag­dad, dit-on, l’empoisonna. Mais il lais­sait der­rière lui une femme ber­bère enceinte, Ken­za, et l’en­fant qu’elle mit au monde, Idris II, né dans ces ruines, repren­dra l’œuvre du père, pous­se­ra plus loin, don­ne­ra à Fès son véri­table élan. La dynas­tie idris­side était née à Volu­bi­lis, entre deux fûts de colonnes romaines.

On enter­ra Idris Ier un peu au nord de la ville. Un culte se for­ma autour de sa tombe, puis s’es­tom­pa, puis rena­quit lorsque, en 1318, on crut retrou­ver son corps intact dans son lin­ceul. Des pèle­rins accou­rurent. Une zaouïa s’é­le­va. Et sur la col­line voi­sine gran­dit la petite ville sainte qui porte aujourd’­hui son nom, Mou­lay Idriss Zerhoun, blanche et verte, accro­chée à son piton, avec le mau­so­lée du fon­da­teur au creux de ses ruelles. On la voit depuis Volu­bi­lis, à trois kilo­mètres, empi­lée sur son épe­ron comme un trou­peau de mai­sons mon­tées se mettre à l’a­bri. Le soir, l’ap­pel à la prière des­cend de là-haut jusque dans les ruines, passe entre les colonnes de Jupi­ter et l’arc de Cara­cal­la, et va se perdre dans la plaine. C’est un des rares endroits au monde où l’on peut, sans bou­ger d’un pas, entendre l’is­lam prier au milieu de Rome.

Ksar Faraoun

Après quoi la ville ache­va de s’en­dor­mir, et l’on oublia jus­qu’à son nom. Wali­la devint Ksar Faraoun, le châ­teau de Pha­raon, énigme de pierre pour des pay­sans qui n’a­vaient plus la clef de sa langue. Léon l’A­fri­cain, ce Gre­na­din deve­nu géo­graphe du pape, la men­tionne au XVIᵉ siècle comme une anti­qui­té en ruine. Puis, à Mek­nès toute proche, le sul­tan Mou­lay Ismaïl entre­prit ses gigan­tesques tra­vaux — des murailles, des palais, des gre­niers à n’en plus finir — et il fit ce que tous les bâtis­seurs ont tou­jours fait des cités mortes : il vint y prendre les pierres. On char­gea sur des mules le marbre et les colonnes de Volu­bi­lis pour orner la nou­velle capi­tale ; la ville romaine ser­vit de car­rière à la ville impé­riale, et une part de sa sub­stance dort aujourd’­hui, invi­sible, dans les murs de Mek­nès. Ce qui res­tait debout, le trem­ble­ment de terre de Lis­bonne, en 1755, ache­va de le cou­cher, jus­qu’i­ci, jus­qu’à cette pente afri­caine que la secousse par­tie du fond de l’At­lan­tique vint faire trembler.

Il fal­lut attendre le pro­tec­to­rat pour qu’on rouvre la terre. Les archéo­logues fran­çais se mirent au tra­vail au début du XXᵉ siècle, déga­gèrent le forum, rele­vèrent l’arc, la basi­lique, le Capi­tole, mirent au jour les mai­sons et leurs sols peints, sor­tirent les bronzes. Le site fut clas­sé, puis ins­crit au patri­moine mon­dial en 1997. Aujourd’­hui on paie soixante-dix dirhams à l’en­trée, un guide vous pro­pose ses ser­vices, et l’on marche dans une ville ren­due lisible, presque trop, avec ses pan­neaux et ses cordes. Mais dès que l’on s’é­carte du sen­tier bali­sé, dès que l’on s’as­soit un ins­tant sur un tam­bour de colonne à l’é­cart des der­niers visi­teurs, le lieu reprend ses droits. Les cigognes claquent du bec. Le vent apporte l’o­deur des oli­viers. Et l’on reste seul avec cette accu­mu­la­tion ver­ti­gi­neuse de vies super­po­sées sous ses semelles.

Le soir sur la plaine

Je repars à la nuit tom­bante, quand le gar­dien com­mence à faire tin­ter ses clefs. La lumière, à cette heure, fait aux pierres une cou­leur de miel fon­cé, et les ombres des colonnes s’al­longent sur l’herbe comme des aiguilles d’un cadran énorme, patient, qui comp­te­rait des siècles au lieu d’heures. En bas, l’oued Khou­mane luit fai­ble­ment entre ses lau­riers-roses — les oua­li­li qui ont don­né leur nom à tout cela, et qui fleu­rissent tou­jours, imper­tur­bables, ayant sur­vé­cu aux rois, aux légions, aux imams et aux archéologues.

On vient à Volu­bi­lis pour Rome, et l’on repart avec autre chose. Rome n’y est qu’une strate par­mi d’autres, la plus visible peut-être, mais non la der­nière, ni même la pre­mière. Ce que ce lieu raconte, c’est la manière dont les mondes se posent les uns sur les autres sans jamais tout à fait s’ef­fa­cer. Le Ber­bère sous le Car­tha­gi­nois, le Car­tha­gi­nois sous le Romain, le Romain sous le Chré­tien attar­dé, le Chré­tien sous le Musul­man, et par-des­sus le tout la longue amné­sie des pay­sans qui appe­laient Pha­raon ce qu’ils ne savaient plus nom­mer. Chaque conqué­rant a cru repar­tir de zéro, effa­cer l’ar­doise ; cha­cun n’a fait qu’a­jou­ter sa ligne à un texte que d’autres avaient com­men­cé et que d’autres continueront.

Volu­bi­lis est une fron­tière qui a duré. Bout de Rome, ber­ceau du Maroc, seuil entre la Médi­ter­ra­née et l’A­frique, entre l’an­ti­qui­té et l’is­lam — un de ces lieux où l’on voit, pour une fois à ciel ouvert et sans qu’il soit besoin de creu­ser, que l’his­toire n’a­vance pas en chas­sant ce qui la pré­cède, mais en s’y acco­tant, en s’y logeant, en repre­nant les pierres du voi­sin d’a­vant pour bâtir sa propre mai­son. La fleur du lise­ron et celle du lau­rier-rose, l’huile et le marbre, la lyre d’Or­phée et l’ap­pel du muez­zin des­cen­dant de la col­line sainte : tout cela tient ensemble, sur qua­rante hec­tares d’herbe rase, au pied du Zerhoun, à trente kilo­mètres de Mek­nès, là où finit une route qui sem­blait mener nulle part et qui menait, en réa­li­té, à l’un des car­re­fours les plus habi­tés du monde.

Les cigognes, elles, s’en moquent. Elles reviennent chaque prin­temps refaire leur nid en haut des colonnes de Jupi­ter, indif­fé­rentes aux empires, fidèles seule­ment à la pierre haute et au ciel large. Elles ont rai­son. Il n’y a peut-être pas de meilleure manière d’ha­bi­ter les ruines : y bâtir, en atten­dant le pro­chain qui viendra.

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