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Le bichon de l’Hô­tel Paříž — LUNDI

Le bichon de l’Hô­tel Paříž — LUNDI

Le bichon
de l’Hô­tel Paříž

Le bichon de l’Hô­tel Paříž

Lun­di — Où l’ins­pec­teur Pru­nelle arrive à Prague, découvre l’Ho­tel Paris, et se trouve mêlé bien mal­gré lui à une affaire de la plus haute impor­tance 

Le train en pro­ve­nance de Paris-Est entra en gare de Pra­ha Hlavní nádraží avec qua­rante-sept minutes de retard, ce qui, selon les stan­dards des Che­mins de fer tché­co­slo­vaques de l’é­poque, consti­tuait une per­for­mance remar­quable, presque sus­pecte, et l’ins­pec­teur Gas­ton Pru­nelle, de la Sûre­té géné­rale, qui avait pas­sé les trois der­niers jours à som­no­ler dans un com­par­ti­ment de deuxième classe dont le chauf­fage fonc­tion­nait par inter­mit­tences capri­cieuses — tan­tôt étouf­fant comme un ham­mam de Constan­ti­nople, tan­tôt gla­cial comme une dat­cha sibé­rienne —, des­cen­dit sur le quai avec la majes­té un peu raide d’un homme qui n’a pas dor­mi cor­rec­te­ment depuis Stras­bourg et qui, par ailleurs, ne sait abso­lu­ment pas où il se trouve.

Prague, en ce mois de mai 1925, était une ville qui ne res­sem­blait à aucune autre, ce que Pru­nelle aurait pu consta­ter s’il avait pris la peine de lever les yeux vers la ver­rière Art nou­veau de la gare, chef-d’œuvre de fer­ron­ne­rie et de verre colo­ré qui méri­tait à elle seule le dépla­ce­ment, mais l’ins­pec­teur, occu­pé à rajus­ter son binocle qui avait la fâcheuse habi­tude de glis­ser sur son nez à chaque mou­ve­ment un peu brusque, ne vit rien de tout cela, pas plus qu’il ne remar­qua les mosaïques du hall prin­ci­pal, ni les fresques allé­go­riques repré­sen­tant le Com­merce et l’In­dus­trie sous les traits de femmes dra­pées à l’an­tique, ni même le kiosque à jour­naux où s’empilaient les édi­tions du matin dans une langue qu’il prit d’a­bord pour du russe, puis pour de l’al­le­mand mal ortho­gra­phié, avant de se rap­pe­ler, avec un fron­ce­ment de sour­cils per­plexe, que les Tché­co­slo­vaques avaient leur propre idiome, ce qui lui parut être une com­pli­ca­tion par­fai­te­ment super­flue dans un monde qui n’en man­quait déjà pas.

Il faut dire quelques mots de l’ins­pec­teur Pru­nelle, car c’est un per­son­nage qui mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour com­prendre com­ment un homme aus­si mani­fes­te­ment inadap­té à sa pro­fes­sion avait pu atteindre le grade d’ins­pec­teur prin­ci­pal dans une ins­ti­tu­tion aus­si véné­rable que la Sûre­té française.

Gas­ton Pru­nelle avait cin­quante-trois ans, une mous­tache monu­men­tale dont les pointes recour­bées vers le haut défiaient quo­ti­dien­ne­ment les lois de la gra­vi­té grâce à l’ap­pli­ca­tion mati­nale d’une cire hon­groise qu’il se fai­sait envoyer de Buda­pest par cor­res­pon­dance (et dont il igno­rait, bien sûr, qu’elle était fabri­quée à Leval­lois-Per­ret), un embon­point confor­table qu’il attri­buait à sa consti­tu­tion plu­tôt qu’à son goût immo­dé­ré pour les pâtis­se­ries, et un binocle per­pé­tuel­le­ment de tra­vers qui lui don­nait l’air de quel­qu’un qui regarde le monde avec une per­plexi­té tein­tée de reproche, comme si l’u­ni­vers entier était cou­pable de quelque chose mais refu­sait obs­ti­né­ment de pas­ser aux aveux.

Sa montre gous­set, héri­tée d’un oncle mater­nel qui avait fait for­tune dans le com­merce des peaux de lapin en Aus­tra­lie avant de tout perdre au bac­ca­ra sur la Côte d’A­zur, était d’une taille si extra­va­gante qu’elle défor­mait la poche de son gilet et pro­dui­sait, quand il mar­chait d’un pas un peu vif, un balan­ce­ment pen­du­laire qui lui don­nait l’al­lure d’un métro­nome ambu­lant. Il la consul­tait en moyenne qua­rante-sept fois par jour, y com­pris dans des cir­cons­tances où l’heure n’a­vait aucune espèce d’im­por­tance, comme au milieu d’une fila­ture ou pen­dant un inter­ro­ga­toire, ce qui avait le don d’exas­pé­rer ses supé­rieurs et de décon­te­nan­cer les suspects.

Quant à la rai­son de sa pré­sence à Prague, elle tenait en quelques mots : un cer­tain Fer­nand Mirocle, escroc de son état, spé­cia­li­sé dans les fausses socié­tés d’in­ves­tis­se­ment dans les colo­nies et les héri­tages afri­cains ima­gi­naires, avait eu l’im­pru­dence de sou­la­ger une veuve pari­sienne d’une somme consi­dé­rable avant de dis­pa­raître dans la nature, et ladite veuve, qui se trou­vait être la belle-sœur d’un sous-secré­taire d’É­tat aux Postes et Télé­graphes, avait fait suf­fi­sam­ment de bruit pour qu’on dépê­chât quel­qu’un à sa recherche. Que ce quel­qu’un fût Pru­nelle plu­tôt qu’un enquê­teur com­pé­tent tenait moins à ses qua­li­tés pro­fes­sion­nelles qu’au désir una­nime du Quai des Orfèvres de l’é­loi­gner de Paris pen­dant quelques semaines, à la suite d’une affaire de cam­brio­lage au cours de laquelle il avait, par un enchaî­ne­ment de mal­adresses qu’il serait trop long de détailler ici, fait arrê­ter par erreur un conseiller muni­ci­pal, le propre neveu du pré­fet, et un arche­vêque en visite privée.

L’ins­pec­teur tra­ver­sa le hall de la gare en consul­tant sa montre (il était qua­torze heures sept, infor­ma­tion dont il ne sut que faire), évi­ta de jus­tesse un por­teur qui trans­por­tait une malle de dimen­sions pha­rao­niques, tré­bu­cha sur un chien de race indé­ter­mi­née qui dor­mait pai­si­ble­ment au milieu du pas­sage, et finit par atteindre la sor­tie, où l’at­ten­dait Prague.

Prague, donc.

Prague au prin­temps 1925, capi­tale d’une répu­blique qui n’a­vait que sept ans d’exis­tence et se com­por­tait déjà comme si elle en avait mille. Prague avec ses cou­poles vertes et ses flèches gothiques, ses façades baroques et ses pas­sages Art nou­veau, ses tram­ways brin­que­ba­lants et ses calèches ana­chro­niques, ses cafés lit­té­raires où des poètes sur­réa­listes réin­ven­taient le monde entre deux verres de sli­vo­vice, ses caba­rets où l’on jouait du jazz amé­ri­cain avec un accent mit­te­leu­ro­péen, ses rues pavées qui mon­taient vers le Châ­teau et des­cen­daient vers la Vlta­va dans un désordre urba­nis­tique qui aurait don­né des vapeurs au baron Haussmann.

L’ins­pec­teur Pru­nelle ne vit rien de tout cela.

Il vit un fiacre, héla le cocher d’un « Hé ! » impé­rieux, et arti­cu­la très dis­tinc­te­ment, comme on le fait quand on s’a­dresse à un étran­ger qu’on soup­çonne de sur­di­té ou d’ar­rié­ra­tion men­tale : « HO-TEL PA-RRIS. » Le cocher, un homme d’une soixan­taine d’an­nées dont le visage était si pro­fon­dé­ment sillon­né de rides qu’il res­sem­blait à un plan cadas­tral de la Bohême, hocha la tête avec une len­teur qui pou­vait signi­fier l’as­sen­ti­ment, l’in­com­pré­hen­sion, ou sim­ple­ment une rai­deur cer­vi­cale, et mit son atte­lage en branle.

Le tra­jet jus­qu’à l’hô­tel prit envi­ron quinze minutes, durant les­quelles Pru­nelle sor­tit sa montre à onze reprises, ce qui repré­sen­tait une fré­quence inha­bi­tuel­le­ment éle­vée, même pour lui, et témoi­gnait d’une ner­vo­si­té qu’il aurait été bien en peine d’ex­pli­quer. Il regar­dait défi­ler les façades pra­goises avec cette expres­sion de méfiance polie que les Fran­çais réservent tra­di­tion­nel­le­ment à tout ce qui n’est pas fran­çais, c’est-à-dire à la plus grande par­tie de l’u­ni­vers connu, et se deman­dait pour­quoi diable on avait bap­ti­sé « Paris » un hôtel situé dans une ville qui en était si mani­fes­te­ment l’antithèse.

Car Pru­nelle, il faut le dire, était de ces Pari­siens qui consi­dèrent que le monde se divise en deux caté­go­ries : Paris, et les endroits qui ne sont pas Paris. Cette seconde caté­go­rie, infi­ni­ment plus vaste que la pre­mière, com­pre­nait aus­si bien la ban­lieue que la pro­vince, l’Eu­rope que les Amé­riques, et lui ins­pi­rait une per­plexi­té tein­tée de com­mi­sé­ra­tion. Qu’on pût vivre ailleurs qu’entre la place de la Concorde et le Père-Lachaise lui sem­blait rele­ver du mys­tère anthro­po­lo­gique, voire de la pathologie.

Le fiacre s’ar­rê­ta devant l’Ho­tel Paris.

L’ins­pec­teur, pour la pre­mière fois depuis son arri­vée, consen­tit à lever les yeux.

Et ce qu’il vit lui cou­pa le souffle.

L’Ho­tel Paris — il fau­drait pro­non­cer « Paříž » à la tchèque, avec un accent sur le i et un háček sur le z, mais Pru­nelle n’é­tait pas homme à s’en­com­brer de dia­cri­tiques — se dres­sait au coin de la rue U Obecní­ho domu, face à la Mai­son muni­ci­pale, et consti­tuait l’un des plus beaux exemples d’ar­chi­tec­ture Art nou­veau de toute la Bohême, ce qui, en 1925, vou­lait encore dire quelque chose.

Sa façade, éri­gée en 1904 par les archi­tectes Jan Vej­rych et Antonín Pfeif­fer — deux noms que Pru­nelle aurait été bien inca­pable de pro­non­cer et qu’il n’es­saya d’ailleurs jamais —, était un feu d’ar­ti­fice pétri­fié, une explo­sion de courbes et de contre-courbes, de bal­cons en fer for­gé et de bow-win­dows en saillie, de mosaïques aux tons d’or et de tur­quoise repré­sen­tant des allé­go­ries que nul n’a­vait jamais pris la peine d’i­den­ti­fier avec cer­ti­tude mais qui sem­blaient avoir un rap­port avec le com­merce, l’hos­pi­ta­li­té, ou peut-être sim­ple­ment le plai­sir de décorer.

Au-des­sus de l’en­trée prin­ci­pale, des lettres dorées annon­çaient « HOTEL PAŘÍŽ » dans une typo­gra­phie si orne­men­tée qu’on aurait dit une ligne de por­tées musi­cales conçue par un com­po­si­teur sous l’emprise de l’ab­sinthe. Des caria­tides sou­te­naient un bal­con du pre­mier étage avec cette expres­sion de rési­gna­tion stoïque qu’on observe chez les caria­tides du monde entier, comme si elles avaient depuis long­temps renon­cé à com­prendre pour­quoi on les avait condam­nées à por­ter des archi­traves pour l’é­ter­ni­té. Des grappes de rai­sin en stuc s’en­rou­laient autour des fenêtres, des tour­ne­sols de céra­mique s’é­pa­nouis­saient au-des­sus des cor­niches, et l’en­semble pro­dui­sait sur le spec­ta­teur un effet de sur­prise joyeuse, comme si l’im­meuble lui-même était éton­né d’exister.

Pru­nelle res­ta quelques secondes immo­bile sur le trot­toir, la bouche entrou­verte, sa mous­tache fré­mis­sant imper­cep­ti­ble­ment — ce qui, chez lui, était le signe d’une émo­tion vio­lente —, puis il ajus­ta son binocle, sor­tit sa montre (qua­torze heures vingt-trois), et péné­tra dans l’é­ta­blis­se­ment avec la déter­mi­na­tion un peu raide d’un homme qui refuse de se lais­ser impres­sion­ner par quoi que ce soit.

Le hall de l’Ho­tel Paris était, si la chose est pos­sible, encore plus extra­va­gant que sa façade.

Ima­gi­nez un espace de dimen­sions modestes — car l’hô­tel, mal­gré son ambi­tion déco­ra­tive, n’a­vait rien d’un palace —, mais où chaque cen­ti­mètre car­ré avait été trai­té comme si le salut de l’hu­ma­ni­té en dépen­dait. Le sol était un damier de marbre noir et blanc, légè­re­ment irré­gu­lier, qui pro­dui­sait sous les pas un cla­que­ment solen­nel. Les murs dis­pa­rais­saient sous des boi­se­ries de chêne sculp­té, inter­rom­pues çà et là par des miroirs biseau­tés qui mul­ti­pliaient l’es­pace à l’in­fi­ni et don­naient au visi­teur l’im­pres­sion trou­blante d’être obser­vé par plu­sieurs ver­sions de lui-même, toutes éga­le­ment perplexes.

Un lustre monu­men­tal pen­dait du pla­fond comme une méduse de cris­tal fos­si­li­sée, ses pen­de­loques fré­mis­sant au moindre cou­rant d’air. Un esca­lier de marbre rose mon­tait vers les étages en décri­vant une courbe si volup­tueuse qu’on aurait dit qu’il hési­tait lui-même sur la direc­tion à prendre. Des fau­teuils de velours gre­nat, dis­po­sés autour de gué­ri­dons de marbre, atten­daient des occu­pants avec une patience sécu­laire. Et par­tout, abso­lu­ment par­tout, des plantes vertes : des pal­miers en pot, des fou­gères en sus­pen­sion, des aspi­dis­tras dans des cache-pots de faïence, comme si l’hô­tel avait vou­lu recréer en son sein une jungle tro­pi­cale, mais une jungle tro­pi­cale domes­ti­quée, civi­li­sée, sou­mise aux règles de la bien­séance austro-hongroise.

Der­rière le comp­toir de la récep­tion, qui était lui-même une œuvre d’art en aca­jou incrus­té de nacre, se tenait un per­son­nage que nous appel­le­rons Mon­sieur Novák, bien que ce ne fût pas son vrai nom — mais les concierges d’hô­tel ont droit à leur part de mystère.

Mon­sieur Novák avait soixante-deux ans, un crâne par­fai­te­ment chauve qu’il frot­tait avec un mou­choir à inter­valles régu­liers comme s’il espé­rait en faire jaillir des idées, et cette capa­ci­té extra­or­di­naire qu’ont les grands concierges de jau­ger un client en trois secondes et de déter­mi­ner avec une pré­ci­sion infaillible s’il va cau­ser des ennuis. L’ins­pec­teur Pru­nelle, il le com­prit ins­tan­ta­né­ment, allait cau­ser des ennuis.

« Bon­jourrrr ! » lan­ça Pru­nelle en s’ap­pro­chant du comp­toir avec cette démarche cha­lou­pée que lui impo­sait le balan­ce­ment de sa montre gous­set. « Je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle, de la Sûrr­re­té frrrrançaise. »

Il rou­lait ses R avec une emphase qui aurait paru exces­sive même à Sarah Bern­hardt. C’é­tait chez lui un tic ner­veux qui s’ac­cen­tuait en pré­sence d’é­tran­gers, comme si le rou­le­ment des R consti­tuait une sorte de lais­sez-pas­ser lin­guis­tique, une preuve irré­fu­table de francité.

Mon­sieur Novák, qui par­lait un fran­çais impec­cable — car les bons concierges parlent toutes les langues, c’est une loi de l’u­ni­vers aus­si immuable que la gra­vi­ta­tion —, incli­na légè­re­ment la tête.

« Bien­ve­nue à l’Ho­tel Paris, ins­pec­teur. Nous vous attendions. »

Cette phrase, pour­tant banale, pro­dui­sit sur Pru­nelle un effet remar­quable. Ses sour­cils — deux che­nilles poivre et sel qui vivaient leur vie propre au-des­sus de son binocle — se haus­sèrent simultanément.

« Vous m’at­ten­diez ? » répé­ta-t-il d’un ton où per­çait une cer­taine méfiance. « Com­ment saviez-vous que j’al­lais venirrrr ? »

« La pré­fec­ture de police de Paris a télé­gra­phié hier pour réser­ver votre chambre, ins­pec­teur. La 47, au troi­sième étage. Vue sur la Mai­son municipale. »

Pru­nelle parut à la fois sou­la­gé et vague­ment déçu. Il avait espé­ré, peut-être, que sa venue fût entou­rée d’un mys­tère plus épais.

« Ah. Bien. Trrr­rès bien. »

Il sor­tit sa montre (qua­torze heures trente et une), la contem­pla comme si elle conte­nait la réponse à des ques­tions qu’il n’a­vait pas encore for­mu­lées, puis la ran­gea dans son gilet avec un soupir.

« Je suis ici pour une affairrrre de la plus haute imporrr­tance », décla­ra-t-il à mi-voix, en se pen­chant vers le concierge avec un air de conspi­ra­teur qui aurait fait sou­rire n’im­porte qui d’autre que Mon­sieur Novák, dont le visage était aus­si expres­sif qu’une façade d’im­meuble hauss­man­nien. « Un crr­ri­mi­nel frrr­ran­çais se cache peut-êtrrre dans votrrre établissement. »

« Vrai­ment ? » dit le concierge avec une poli­tesse si par­faite qu’elle fri­sait l’impertinence.

« Un cerr­tain Ferr­nand Mir­rocle. Escroc. Dangerrreux. »

Mon­sieur Novák feuille­ta son registre avec une len­teur qui pou­vait être inter­pré­tée comme de la méti­cu­lo­si­té ou comme une forme sub­tile de moquerie.

« Nous n’a­vons per­sonne de ce nom par­mi nos clients actuels, ins­pec­teur. Mais je gar­de­rai l’œil ouvert. »

« Faites donc », approu­va Pru­nelle avec une gra­vi­té de cir­cons­tance. « Et si vous rrr­re­mar­quez quoi que ce soit de sus­pect… n’im­porrrrte quoi… venez me trrr­rou­ver immédiatement. »

Il tapo­ta le comp­toir de son index comme pour scel­ler un pacte, puis se diri­gea vers l’es­ca­lier, sa malle à la traîne — car il avait refu­sé l’aide du chas­seur, un jeune homme roux qui lou­chait légè­re­ment et qui pas­se­rait le reste de la semaine à obser­ver l’ins­pec­teur avec un mélange de fas­ci­na­tion et d’effarement.

La chambre 47 était exac­te­ment ce qu’on pou­vait attendre d’un hôtel Art nou­veau de stan­ding moyen : ni assez grande pour qu’on s’y sen­tît per­du, ni assez petite pour qu’on y fût à l’é­troit, mais déco­rée avec cette pro­fu­sion orne­men­tale qui carac­té­ri­sait l’é­poque et qui ferait rica­ner les mini­ma­listes du siècle suivant.

Le lit était un monu­ment de cuivre et de lai­ton dont les mon­tants s’é­le­vaient vers le pla­fond comme les mâts d’un navire en par­tance pour des contrées oni­riques. La table de nuit sup­por­tait une lampe à abat-jour de verre dépo­li, œuvre pro­bable de quelque arti­san for­mé dans les ate­liers de Loetz ou de Pallme-König, et qui repré­sen­tait, autant qu’on pût en juger, une libel­lule se posant sur un nénu­phar, ou peut-être un diri­geable sur­vo­lant un chou-fleur, l’Art nou­veau ayant tou­jours culti­vé une cer­taine ambi­guï­té iconographique.

La fenêtre don­nait effec­ti­ve­ment sur la Mai­son muni­ci­pale, dont la cou­pole verte brillait dans la lumière de l’a­près-midi comme le casque d’un guer­rier fan­tas­tique. Pru­nelle s’en appro­cha, écar­ta le rideau de den­telle avec la déli­ca­tesse d’un homme qui mani­pule des preuves sur une scène de crime, et contem­pla la vue avec une moue dubitative.

« Mouais », dit-il à voix haute, car il avait pris l’ha­bi­tude de se par­ler à lui-même, faute d’in­ter­lo­cu­teurs suf­fi­sam­ment inté­res­sants. « Ce n’est pas Parrrris. »

Ce qui était par­fai­te­ment exact, Prague n’é­tant pas Paris, mais qui témoi­gnait d’une capa­ci­té d’ob­ser­va­tion assez limi­tée, un peu comme si quel­qu’un avait décla­ré, en contem­plant l’o­céan Atlan­tique : « Ce n’est pas la Manche. »

Il entre­prit de défaire sa malle, ce qui lui prit un temps consi­dé­rable car il avait empor­té bien plus d’af­faires qu’il n’en fal­lait pour une mis­sion d’une semaine ou deux : trois cos­tumes com­plets, sept che­mises, une dou­zaine de cra­vates (dont une à pois qu’il ne por­tait jamais mais qu’il emme­nait par­tout, comme un talis­man tex­tile), deux paires de chaus­sures de rechange, un néces­saire de toi­lette com­pre­nant sa fameuse cire à mous­tache, un exem­plaire cor­né du *Code pénal fran­çais* édi­tion 1921, et, pour des rai­sons qu’il aurait été bien en peine d’ex­pli­quer, un para­pluie de golf.

Il était en train de ran­ger ses cra­vates dans l’ar­moire — une opé­ra­tion qu’il accom­plis­sait avec un soin maniaque, les clas­sant par cou­leur, puis par motif, puis par lon­gueur — quand un bruit lui par­vint du couloir.

Un hur­le­ment.

Un hur­le­ment de femme, stri­dent, déchi­rant, modu­lé sur plu­sieurs octaves comme un air d’o­pé­ra joué par une loco­mo­tive à vapeur.

Pru­nelle lâcha sa cra­vate à pois (la talis­ma­nique), se pré­ci­pi­ta vers la porte, l’ou­vrit à la volée, et se retrou­va nez à nez avec un spec­tacle qu’il n’ou­blie­rait jamais.

Dans le cou­loir du troi­sième étage de l’Ho­tel Paris, devant la porte de la suite 51, se tenait une femme.

Mais « femme » est un mot bien insuf­fi­sant pour décrire ce qui s’of­frait aux yeux éba­his de l’ins­pec­teur. Il fau­drait par­ler plu­tôt d’ap­pa­ri­tion, de phé­no­mène météo­ro­lo­gique, de catas­trophe natu­relle en robe de chambre de soie.

La com­tesse Ilo­na Bat­thyá­ny-Stratt­mann — car c’é­tait elle, et il convient de pro­non­cer son nom avec toute la défé­rence due à seize quar­tiers de noblesse hon­groise — avait soixante-trois ans, une che­ve­lure d’un roux véni­tien qui devait beau­coup au hen­né et peu à la nature, une cor­pu­lence que les esprits cha­ri­tables qua­li­fiaient d’im­po­sante et les autres de pachy­der­mique, et une voix capable de bri­ser le cris­tal à vingt mètres.

Elle por­tait un désha­billé de soie mauve orné de plumes d’au­truche — dont cer­taines, arra­chées par la vio­lence de ses gestes, vole­taient autour d’elle comme des flo­cons de neige exo­tiques —, des mules à talons qui la gran­dis­saient de huit cen­ti­mètres dont elle n’a­vait aucun besoin, et au doigt un rubis si gros qu’on aurait pu le prendre pour une tumeur précieuse.

Elle hur­lait.

Elle hur­lait en hon­grois, en alle­mand, en fran­çais approxi­ma­tif, et dans une langue que per­sonne ne put iden­ti­fier mais qui était peut-être du latin de cui­sine, car la com­tesse avait reçu une édu­ca­tion clas­sique dans un couvent de Pres­bourg avant que Pres­bourg ne devînt Bra­ti­sla­va et que l’é­du­ca­tion clas­sique ne pas­sât de mode.

Autour d’elle s’a­gi­taient déjà plu­sieurs per­son­nages que nous aurons l’oc­ca­sion de mieux connaître : Mon­sieur Novák, mon­té du rez-de-chaus­sée avec une célé­ri­té sur­pre­nante pour un homme de son âge ; une femme de chambre en uni­forme noir et tablier blanc, qui se tor­dait les mains ; le chas­seur roux et lou­cheur, qui avait aban­don­né son poste pour voir ce qui se pas­sait ; et un homme d’une tren­taine d’an­nées, élé­gam­ment vêtu, qui obser­vait la scène avec un déta­che­ment amu­sé, un verre de cognac à la main.

« Que se passe-t-il ? » ton­na Pru­nelle en s’a­van­çant vers le groupe avec cette auto­ri­té natu­relle des hommes qui n’en ont aucune.

La com­tesse se tour­na vers lui. Ses yeux — deux billes d’un bleu déla­vé, cer­clées de khôl — le trans­per­cèrent comme des flèches.

« Il se passe, Mon­sieur, que l’on m’a VOLÉE ! » voci­fé­ra-t-elle avec un accent qui trans­for­mait chaque voyelle en une aven­ture pho­né­tique. « On m’a DÉRO­BÉ ce que j’ai de plus PRÉ­CIEUX au monde ! »

Pru­nelle sen­tit son cœur s’emballer. Un vol ! Dans son hôtel ! Le jour même de son arri­vée ! Cela ne pou­vait pas être une coïn­ci­dence. Fer­nand Mirocle — car qui d’autre ? — était pas­sé à l’action.

« Des bijoux ? » s’en­quit-il en sor­tant de sa poche un car­net qu’il gar­dait tou­jours sur lui pour prendre des notes, bien qu’il n’en prît jamais, pré­fé­rant se fier à sa mémoire, qui était désastreuse.

« Des BIJOUX ? » La com­tesse le regar­da comme s’il venait de pro­fé­rer une obs­cé­ni­té. « Non, Mon­sieur. Pas des bijoux. Ma SISSI ! »

Pru­nelle fron­ça les sour­cils. Sis­si ? L’im­pé­ra­trice ? Mais l’im­pé­ra­trice était morte depuis… Il cal­cu­la men­ta­le­ment… 1898… vingt-sept ans… On ne pou­vait tout de même pas voler une morte…

« Votrrre… Sis­si ? » répé­ta-t-il avec une pru­dence qui dis­si­mu­lait mal sa confusion.

« Ma CHIENNE ! » hur­la la com­tesse. « Mon ado­rable, mon irrem­pla­çable, mon UNIQUE Sis­si ! Un bichon mal­tais de pure race, des­cen­dante directe des chiens de l’ar­chi­du­chesse Sophie ! Dis­pa­rue ! Vola­ti­li­sée ! ENLEVÉE ! »

Un silence sui­vit cette révélation.

Un chien.

On avait volé un chien.

L’ins­pec­teur Pru­nelle, qui s’é­tait pré­pa­ré men­ta­le­ment à tra­quer un escroc inter­na­tio­nal, peut-être même à déman­te­ler un réseau cri­mi­nel d’en­ver­gure euro­péenne, se retrou­vait face à une affaire de chien perdu.

Un homme sen­sé aurait pré­sen­té ses condo­léances à la com­tesse, aurait sug­gé­ré qu’on fouillât l’hô­tel au cas où l’a­ni­mal se fût sim­ple­ment éga­ré, et serait retour­né dans sa chambre finir de ran­ger ses cravates.

L’ins­pec­teur Pru­nelle n’é­tait pas un homme sensé.

« Madame », décla­ra-t-il en se redres­sant de toute sa hau­teur — ce qui n’é­tait pas consi­dé­rable, mais qu’il com­pen­sait par un port de tête napo­léo­nien —, « je suis l’ins­pec­teurrrr Prrr­ru­nelle, de la Sûrr­re­té frrr­ran­çaise, et je vais per­son­nel­le­ment me charrr­ger de rrrr­re­trrr­rou­ver votrrre animal. »

La com­tesse le dévi­sa­gea avec une expres­sion indéchiffrable.

« Vous êtes fran­çais ? » demanda-t-elle.

« Parr­ri­sien », pré­ci­sa-t-il avec fierté.

« Ah », dit la com­tesse, et ce « Ah » conte­nait des siècles de méfiance aus­tro-hon­groise envers tout ce qui venait de l’ouest du Rhin.

Mais elle n’é­tait pas en posi­tion de refu­ser de l’aide, et l’ins­pec­teur, quelles que fussent ses insuf­fi­sances, avait au moins le mérite d’être là.

« Très bien », concé­da-t-elle. « Retrou­vez ma Sis­si, ins­pec­teur. Et je prie­rai pour votre âme. »

Ce qui, venant d’une com­tesse hon­groise éle­vée chez les ursu­lines, pou­vait être inter­pré­té soit comme une béné­dic­tion, soit comme une menace.

Pru­nelle sor­tit sa montre.

Il était quinze heures quarante-sept.

L’en­quête pou­vait commencer.

*(À suivre)*

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Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 7

Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 7

Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitre 7

 

VII

Le pont

Godard vint le trou­ver le sur­len­de­main, à l’aube.

Bah­ram était dans le jar­din, comme chaque matin depuis qu’il avait trou­vé la minia­ture, car il ne dor­mait plus guère, car les nuits étaient peu­plées de rêves étranges où Mos­tow­fi lui par­lait dans une langue qu’il ne com­pre­nait pas, où Pope le pour­sui­vait dans des cou­loirs sans fin, où Fere­sh­teh appa­rais­sait et dis­pa­rais­sait comme une flamme dans le vent, et il pré­fé­rait se lever avant l’aube et mar­cher dans le jar­din silen­cieux, res­pi­rant le par­fum des roses, écou­tant le mur­mure de l’eau, atten­dant que le soleil se lève et que le monde rede­vienne solide.

Le Fran­çais s’ap­pro­cha de lui avec cette démarche lente et mesu­rée qui était sa marque, et il s’as­sit sur le banc où Bah­ram avait ren­con­tré Mos­tow­fi quelques jours plus tôt, quelques siècles plus tôt, car le temps, depuis, avait chan­gé de tex­ture, s’é­tait épais­si, alour­di, comme s’il por­tait un poids qu’il n’a­vait pas por­té auparavant.

« Je les ai trou­vés, dit Godard sans pré­am­bule. Les docu­ments de Mostowfi. »

Bah­ram se tour­na vers lui, le cœur battant.

« Où ? »

« Chez un notaire d’Is­pa­han. Un vieil homme, un ami de la famille Mos­tow­fi depuis des géné­ra­tions. Jalal lui avait confié une enve­loppe scel­lée, il y a trois mois, avec des ins­truc­tions pré­cises : en cas de décès, remettre à André Godard, direc­teur du Ser­vice archéo­lo­gique de l’Iran. »

Godard sor­tit de la poche inté­rieure de sa veste une enve­loppe de papier kraft, épaisse, lourde, et il la ten­dit à Bahram.

« Lisez. »

*

L’en­ve­loppe conte­nait une liasse de documents.

Des lettres, d’a­bord. Des lettres écrites par Arthur Pope à dif­fé­rents cor­res­pon­dants, des direc­teurs de musées amé­ri­cains, des col­lec­tion­neurs pri­vés, des mar­chands d’art euro­péens, et dans ces lettres Pope décri­vait des pièces qu’il avait « acquises » en Iran, des minia­tures, des manus­crits, des objets d’or­fè­vre­rie, et il garan­tis­sait leur authen­ti­ci­té, il four­nis­sait des cer­ti­fi­cats d’ex­por­ta­tion, il expli­quait com­ment il avait obte­nu les auto­ri­sa­tions nécessaires.

Sauf que les auto­ri­sa­tions étaient fausses.

Sauf que les cer­ti­fi­cats étaient des faux.

Sauf que cer­taines des pièces décrites comme authen­tiques étaient en réa­li­té des copies, fabri­quées par des arti­sans de Téhé­ran que Pope payait gras­se­ment pour imi­ter le style des maîtres anciens.

Il y avait aus­si des reçus. Des reçus signés par des fonc­tion­naires ira­niens, des doua­niers, des conser­va­teurs de musée, qui attes­taient avoir reçu de l’argent de Pope en échange de leur silence, de leur com­plai­sance, de leur complicité.

Et il y avait, enfin, un car­net. Un petit car­net relié de cuir noir, rem­pli d’une écri­ture fine et ser­rée, l’é­cri­ture de Pope lui-même, où l’A­mé­ri­cain tenait le compte de ses tran­sac­tions, de ses pro­fits, de ses men­songes, avec une pré­ci­sion comp­table qui avait quelque chose d’obs­cène, comme si le pillage d’une civi­li­sa­tion pou­vait se réduire à des colonnes de chiffres.

Bah­ram rele­va les yeux vers Godard.

« Com­ment Mos­tow­fi a‑t-il obte­nu tout cela ? »

« Il était patient. Il obser­vait. Il écou­tait. Pen­dant des années, il a col­lec­té des infor­ma­tions, des preuves, des témoi­gnages. Il connais­sait des gens que Pope avait payés, des gens qui avaient des remords, des gens qui vou­laient se confes­ser avant de mou­rir. Il a recueilli leurs aveux. Il a pho­to­co­pié des docu­ments. Il a volé ce car­net, je ne sais pas com­ment. Et il a attendu. »

« Atten­du quoi ? »

« Le bon moment. Le moment où ces preuves pour­raient faire le maxi­mum de dégâts. Mos­tow­fi était un homme de l’an­cien régime, ne l’ou­bliez pas. Il savait que le temps est une arme, que la patience est une ver­tu, que les révé­la­tions faites trop tôt sont des révé­la­tions gâchées. »

« Et vous pen­sez que ce moment est venu ? »

Godard ne répon­dit pas tout de suite. Il regar­dait le jar­din qui s’é­veillait autour d’eux, les pre­mières lueurs du soleil qui doraient les cimes des pla­tanes, les oiseaux qui com­men­çaient à chan­ter, toute cette beau­té pai­sible qui sem­blait si éloi­gnée des intrigues et des tra­hi­sons dont ils parlaient.

« Je ne sais pas, dit-il enfin. Ces docu­ments pour­raient détruire Pope. Sa répu­ta­tion, sa car­rière, tout ce qu’il a construit. Mais ils pour­raient aus­si détruire autre chose. La confiance des Amé­ri­cains dans le tra­vail que nous fai­sons ici, dans les fouilles, dans les musées, dans tout ce que nous essayons de pré­ser­ver. Pope est un escroc, mais il est aus­si un ambas­sa­deur. Si le monde apprend qu’il a tri­ché, qu’il a men­ti, qu’il a volé, le monde croi­ra que nous sommes tous comme lui. Et ce sera la fin de tout. »

Bah­ram com­prit ce que Godard était en train de dire. L’é­ter­nel dilemme. La véri­té ou la paix. La jus­tice ou la sta­bi­li­té. La lumière qui brûle ou l’obs­cu­ri­té qui protège.

« Alors qu’al­lez-vous faire ? »

« Ce que Mos­tow­fi aurait vou­lu que je fasse. Uti­li­ser ces docu­ments, mais pas les publier. Faire savoir à Pope que je les ai, que je sais ce qu’il a fait, que je peux le détruire si je le veux. Et lui deman­der quelque chose en échange de mon silence. »

« Quoi ? »

« Qu’il parte. Qu’il quitte l’I­ran. Qu’il ne revienne jamais. Qu’il renonce à la minia­ture de Mos­tow­fi et à toutes les autres pièces qu’il convoite. Qu’il laisse ce pays tranquille. »

*

La confron­ta­tion eut lieu le soir même, dans le bureau du direc­teur de l’hô­tel, une pièce sombre aux murs cou­verts de tapis et de minia­tures, où les trois hommes — Godard, Pope et Bah­ram — se retrou­vèrent face à face.

Bah­ram n’a­vait pas vou­lu être là. Godard avait insisté.

« Vous êtes le témoin, avait-il dit. Vous êtes celui qui a trou­vé la lettre, celui qui a décou­vert la minia­ture, celui qui a refu­sé de se lais­ser inti­mi­der. Vous méri­tez de voir com­ment cela se termine. »

Pope était arri­vé le der­nier, avec cette assu­rance de façade qui était son armure, ce sou­rire qui ne quit­tait jamais ses lèvres, mais Bah­ram voyait, sous le masque, quelque chose de dif­fé­rent, une ten­sion, une inquié­tude, peut-être même de la peur.

Godard ne per­dit pas de temps en pré­am­bules. Il posa l’en­ve­loppe de papier kraft sur le bureau, entre eux, et il dit simplement :

« Les docu­ments de Mos­tow­fi. Vous savez ce qu’ils contiennent. »

Le visage de Pope ne chan­gea pas. Son sou­rire res­ta en place. Mais ses yeux, eux, chan­gèrent. Ils devinrent plus durs, plus froids, plus calculateurs.

« Des faux, dit-il. Des fabri­ca­tions. Ce vieil imbé­cile me haïs­sait. Il aurait inven­té n’im­porte quoi pour me nuire. »

« Votre car­net de comptes est un faux ? Votre écri­ture est une fabri­ca­tion ? Les reçus signés par des fonc­tion­naires que vous avez cor­rom­pus sont des inventions ? »

Pope ne répon­dit pas. Son sou­rire vacilla, pour la pre­mière fois depuis que Bah­ram le connaissait.

« Que vou­lez-vous ? deman­da-t-il enfin. »

« Que vous par­tiez. Demain. Que vous retour­niez en Amé­rique et que vous n’y reve­niez jamais. Que vous renon­ciez à la minia­ture de Mos­tow­fi, et à toutes les autres pièces que vous convoi­tez en Iran. Que vous lais­siez ce pays en paix. »

« Et si je refuse ? »

« Ces docu­ments seront envoyés au New York Times, au Times de Londres, au Figa­ro, à tous les jour­naux qui comptent. Votre répu­ta­tion sera détruite. Les musées qui vous ont fait confiance vous pour­sui­vront en jus­tice. Vous fini­rez en pri­son ou en exil, rui­né, désho­no­ré, oublié. »

Le silence qui sui­vit était si épais qu’on aurait pu le tou­cher. Pope regar­dait Godard, Godard regar­dait Pope, et Bah­ram regar­dait les deux, et il sen­tait l’his­toire se jouer devant lui, il sen­tait que quelque chose de grand était en train de se déci­der, quelque chose qui dépas­sait ces trois hommes dans ce bureau sombre, qui concer­nait tout un pays, toute une civi­li­sa­tion, tout un rap­port au pas­sé et à la beauté.

« Très bien, dit Pope enfin. Je pars. »

Il se leva, et il était sou­dain plus vieux, plus voû­té, comme si la défaite avait fait tom­ber un masque qu’il por­tait depuis des années, révé­lant l’homme fati­gué, vieillis­sant, vul­né­rable qui se cachait der­rière le per­son­nage flamboyant.

« Mais n’ou­bliez pas une chose, dit-il en se tour­nant vers la porte. J’ai aimé ce pays. J’ai aimé son art plus que per­sonne. Ce que j’ai fait, je l’ai fait par amour. C’est vous qui ne com­pre­nez pas. C’est vous qui êtes aveugles. »

Et il sor­tit, et la porte se refer­ma der­rière lui, et Bah­ram et Godard res­tèrent seuls dans le bureau, et dehors le soleil se cou­chait sur Ispa­han, et quelque part dans l’hô­tel un pia­no jouait une mélo­die que Bah­ram ne recon­nais­sait pas.

*

Le len­de­main, Bah­ram fit ses valises.

Il n’a­vait plus rien à faire à l’Ab­ba­si. Pope était par­ti à l’aube, sans dire au revoir à per­sonne, une voi­ture l’a­vait emme­né vers Téhé­ran où un avion l’at­ten­dait pour l’Eu­rope, puis l’A­mé­rique, et il ne revien­drait pas, Godard s’en était assu­ré, il ne revien­drait jamais.

La minia­ture était en sécu­ri­té. Godard l’a­vait prise, l’a­vait enfer­mée dans un coffre du Ser­vice archéo­lo­gique, en atten­dant de déci­der de son sort. Elle fini­rait peut-être au musée natio­nal de Téhé­ran, où les Ira­niens pour­raient la voir, l’ad­mi­rer, l’ai­mer. Ou elle res­te­rait dans le coffre, oubliée, jus­qu’à ce qu’une autre géné­ra­tion la redé­couvre et se demande d’où elle venait.

Bah­ram s’en moquait, au fond. Ce qui comp­tait, c’é­tait qu’elle ne soit pas par­tie en Amé­rique. Qu’elle soit res­tée chez elle. Qu’elle soit reve­nue là d’où elle venait.

Il bou­cla sa valise, véri­fia son maté­riel pho­to­gra­phique, glis­sa les néga­tifs de la minia­ture — les pho­tos qu’il avait prises pour Mos­tow­fi, quelques jours plus tôt, quelques siècles plus tôt — dans une pochette qu’il ran­ge­rait avec ses pel­li­cules les plus pré­cieuses. Ces images-là, au moins, lui appar­te­naient. Ces images-là, per­sonne ne pour­rait les lui prendre.

Puis il des­cen­dit dans le jar­din pour faire ses adieux.

*

Freya Stark était assise sur le banc de pierre, là où Bah­ram avait ren­con­tré Mos­tow­fi, là où tout avait commencé.

Elle por­tait ses vête­ments de voyage, son pan­ta­lon de toile kaki, sa che­mise de coton, son cha­peau de feutre cabos­sé posé à côté d’elle sur le banc, et elle regar­dait le jar­din avec cette expres­sion qu’ont les voya­geurs au moment du départ, ce mélange de nos­tal­gie et d’im­pa­tience, ce regard qui dit au revoir et qui dit déjà bon­jour à ce qui vient après.

« Vous par­tez aus­si ? » deman­da Bah­ram en s’as­seyant à côté d’elle.

« Le Kur­dis­tan. Une tri­bu que je veux ren­con­trer avant l’hi­ver. Et vous ? »

« Per­sé­po­lis. Godard m’y attend. Il y a des bas-reliefs à photographier. »

Elle hocha la tête, et ils res­tèrent un moment en silence, regar­dant le jar­din qui s’é­veillait autour d’eux, les roses qui s’ou­vraient au soleil, l’eau qui cou­lait dans les canaux, les paons qui se pro­me­naient entre les par­terres avec leur démarche ridi­cule et magnifique.

« Vous savez ce que j’aime dans ce métier ? dit Freya Stark sans le regar­der. C’est qu’on ne pos­sède rien. On tra­verse, on regarde, on s’en va. On ne peut rien empor­ter, sauf des sou­ve­nirs. Et les sou­ve­nirs, au moins, ne peuvent pas être volés. »

« C’est pareil pour la pho­to­gra­phie, dit Bah­ram. On cap­ture un ins­tant, mais on ne le pos­sède pas. L’ins­tant est pas­sé, il ne revien­dra jamais. On n’a que son ombre. »

« L’ombre de l’ombre, dit Freya Stark. C’est une belle défi­ni­tion de ce que nous fai­sons, vous et moi. Nous col­lec­tion­nons les ombres des ombres. »

Elle se leva et ten­dit la main à Bah­ram, cette main sèche et forte de mar­cheuse, et il la ser­ra avec un res­pect qu’il n’au­rait pas su expri­mer autrement.

« Au revoir, Naha­van­di. Peut-être nous rever­rons-nous, quelque part, sur une route poussiéreuse. »

« Inch’Al­lah, dit Bah­ram. Si Dieu le veut. »

Elle sou­rit, mit son cha­peau, et s’é­loi­gna vers la sor­tie de l’hô­tel, sa sil­houette angu­leuse se décou­pant contre la lumière du matin, et Bah­ram la regar­da par­tir, et il sut qu’il ne la rever­rait pro­ba­ble­ment jamais, mais que cela n’a­vait pas d’im­por­tance, car cer­taines ren­contres ne se mesurent pas à leur durée mais à leur intensité.

*

Avant de quit­ter Ispa­han, il alla au pont.

C’é­tait son rituel, chaque fois qu’il quit­tait la ville, comme c’é­tait son rituel chaque fois qu’il y arri­vait : aller au Si-o-se-pol, s’as­seoir sous une arche, regar­der l’eau cou­ler, et dire au revoir à la ville qui l’a­vait vu naître, qui l’a­vait vu aimer, qui l’a­vait vu perdre, qui conti­nuait à exis­ter sans lui, indif­fé­rente à son départ comme elle serait indif­fé­rente à son retour.

Il mar­cha jus­qu’au milieu du pont, là où les arches s’en­fon­çaient dans l’eau du Zayan­deh-rud, et il s’as­sit sur les marches qui des­cen­daient vers le fleuve, et il regar­da le cou­rant qui pas­sait sous ses pieds, ce cou­rant qui venait des mon­tagnes et qui allait vers le désert, ce cou­rant qui avait cou­lé du temps de Shah Abbas et qui cou­le­rait encore quand plus per­sonne ne se sou­vien­drait de Shah Abbas ni de Bah­ram Nahavandi.

La lumière était parfaite.

C’é­tait l’heure dorée, cette heure qui pré­cède le cré­pus­cule, quand le soleil des­cend vers l’ho­ri­zon et que tout s’a­dou­cit, les cou­leurs, les ombres, les contours, et les arches du pont se reflé­taient dans l’eau avec une net­te­té qui avait quelque chose de mira­cu­leux, de sorte qu’on ne savait plus où finis­sait le pont et où com­men­çait son reflet, où était le monde réel et où était le monde imaginé.

Bah­ram sor­tit son Lei­ca et cadra l’image.

Il pen­sa à Mos­tow­fi, qui était mort seul dans un fau­teuil face à une fenêtre, gar­dant jus­qu’au bout ses secrets et ses rancœurs.

Il pen­sa à Pope, qui était par­ti humi­lié, vain­cu, empor­tant avec lui son amour pos­ses­sif et ses justifications.

Il pen­sa à Godard, qui conti­nuait de bâtir des musées et de pré­ser­ver des ruines, essayant de sau­ver ce qui pou­vait être sauvé.

Il pen­sa à Freya Stark, qui mar­chait quelque part vers le Kur­dis­tan, col­lec­tion­nant les ombres des ombres.

Il pen­sa à Fere­sh­teh, qui était morte depuis si long­temps main­te­nant, mais dont le par­fum reve­nait par­fois, por­té par une rose ou par un souvenir.

Et il pen­sa à lui-même, Bah­ram Naha­van­di, pho­to­graphe, témoin, gar­dien de mémoire, qui conti­nue­rait à mar­cher sur les routes de l’I­ran avec son Lei­ca autour du cou, cap­tu­rant ce qui dis­pa­rais­sait, fixant ce qui s’ef­fa­çait, lut­tant à sa manière contre l’ou­bli et contre le temps.

Il déclen­cha.

« Ce monde n’est qu’un pont,

Tra­verse-le, mais n’y construis pas ta demeure…

C’é­taient les mots de Mos­tow­fi, les mots de sa lettre, les mots d’un homme qui avait com­pris que rien ne dure, que tout passe, que même les empires les plus puis­sants finissent en pous­sière, et que la seule chose qui reste, peut-être, c’est la beau­té, cette beau­té fra­gile et immor­telle que les hommes créent et que les hommes détruisent, et que d’autres hommes, après eux, essaient de sauver.

Bah­ram ran­gea son appa­reil et se leva.

Le soleil se cou­chait der­rière les mon­tagnes, et le ciel était rose et or, et les pre­mières étoiles appa­rais­saient au-des­sus d’Is­pa­han, et quelque part un muez­zin com­men­çait à chan­ter l’ap­pel à la prière du soir, et la ville s’en­fon­çait dou­ce­ment dans la nuit, comme elle le fai­sait depuis des siècles, comme elle le ferait encore pen­dant des siècles.

Il tra­ver­sa le pont et mar­cha vers la gare, où un train l’at­ten­dait pour Chiraz.

Der­rière lui, le Zayan­deh-rud conti­nuait de cou­ler, empor­tant avec lui les reflets des arches, les ombres des pas­sants, les mur­mures des amou­reux, tout ce qui avait été et tout ce qui serait, et le pont aux trente-trois arches res­tait debout, comme il res­tait debout depuis quatre cents ans, témoin impas­sible de tout ce que les hommes peuvent faire et défaire, gar­dien silen­cieux d’une beau­té qui n’ap­par­te­nait à per­sonne et qui appar­te­nait à tout le monde.

*

Le train par­tit à la nuit tombée.

Bah­ram s’ins­tal­la dans un com­par­ti­ment vide, sa valise sur le filet au-des­sus de sa tête, son Lei­ca sur les genoux, et il regar­da par la fenêtre les lumières d’Is­pa­han qui s’é­loi­gnaient, ces lumières qui s’é­par­pillaient dans l’obs­cu­ri­té comme les perles du cha­pe­let de Mos­tow­fi, comme les étoiles dans le ciel d’é­té, comme les sou­ve­nirs dans la mémoire d’un homme.

Il pen­sa à tout ce qui s’é­tait pas­sé depuis son arri­vée à l’Ab­ba­si, quelques jours plus tôt, quelques vies plus tôt, et il se deman­da ce qu’il avait appris, ce qu’il avait com­pris, ce qui avait chan­gé en lui.

Il ne savait pas.

Peut-être rien. Peut-être tout.

Peut-être que la vie était ain­si, une suc­ces­sion d’é­vé­ne­ments dont on ne com­pre­nait le sens que bien plus tard, quand il était trop tard pour rien chan­ger, quand tout ce qu’on pou­vait faire était se sou­ve­nir, et pho­to­gra­phier, et témoigner.

Le train s’en­fon­ça dans la nuit, vers Chi­raz, vers Per­sé­po­lis, vers l’a­ve­nir incon­nu qui l’at­ten­dait, et Bah­ram fer­ma les yeux, et il rêva de jardins.

Des jar­dins où l’eau cou­lait éternellement.

Des jar­dins où les roses ne fanaient jamais.

Des jar­dins où un prince et une prin­cesse se regar­daient par-des­sus un pla­teau de fruits, figés dans leur bon­heur, pré­ser­vés pour tou­jours de la cor­rup­tion du temps.

Des jar­dins qui étaient peut-être le paradis.

Ou peut-être sim­ple­ment l’Iran.

FIN

 

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Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 7

Tra­ver­ser Ispa­han — Cha­pitre 6

Tra­ver­ser Ispahan

Tra­ver­ser Ispahan

Cha­pitre 6

 

VI

Les preuves

« Vous êtes trem­pé, Nahavandi. »

La voix venait de l’ombre des arcades, et Bah­ram se figea, la minia­ture ser­rée contre sa poi­trine, l’eau du bas­sin ruis­se­lant de ses vête­ments sur les dalles de pierre.

André Godard sor­tit de l’obscurité.

Le Fran­çais était en tenue de soi­rée, une veste de lin claire sur une che­mise blanche, et il tenait à la main un verre de cognac qu’il fai­sait tour­ner dis­trai­te­ment entre ses doigts, et son visage, dans la lumière des lampes qui éclai­raient le jar­din, était impos­sible à déchif­frer, ni hos­tile ni ami­cal, sim­ple­ment atten­tif, vigi­lant, comme le visage d’un homme qui attend de voir ce qui va se pas­ser avant de déci­der de son attitude.

« Godard Khan, dit Bah­ram, et sa voix était calme, plus calme qu’il ne l’au­rait cru pos­sible vu les cir­cons­tances. Je ne vous avais pas vu. »

« Évi­dem­ment. Vous étiez trop occu­pé à pêcher dans le bassin. »

Godard s’ap­pro­cha len­te­ment, ses chaus­sures cris­sant sur le gra­vier de l’al­lée, et il s’ar­rê­ta à quelques pas de Bah­ram, et son regard des­cen­dit vers le paquet enve­lop­pé de tis­su imper­méable que Bah­ram tenait contre lui.

« Je sup­pose que c’est ce que je pense que c’est, dit-il. La minia­ture de Mos­tow­fi. Celle que Pope cherche depuis ce matin. Celle pour laquelle il a retour­né la chambre 14 dès que les poli­ciers ont eu le dos tourné. »

Bah­ram ne répon­dit pas. Il n’y avait rien à répondre. Le tis­su mouillé lais­sait devi­ner la forme rec­tan­gu­laire du cadre, et nier aurait été absurde, aurait été insul­tant pour l’in­tel­li­gence de Godard.

« Mon­trez-moi », dit Godard.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas non plus un ordre. C’é­tait quelque chose entre les deux, une demande for­mu­lée avec l’au­to­ri­té tran­quille de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude d’être obéi mais qui pré­fère ne pas avoir à l’exiger.

Bah­ram hési­ta un ins­tant, puis défit l’en­ve­loppe de tis­su ciré.

La minia­ture appa­rut dans la lumière des lampes, intacte, mira­cu­leu­se­ment pré­ser­vée mal­gré son séjour dans l’eau, car Mos­tow­fi avait bien fait les choses, avait pro­té­gé son tré­sor avec le soin d’un homme qui sait que cer­taines choses valent plus que la vie, et le jar­din peint par Beh­zad brillait sous les étoiles comme s’il venait d’être ache­vé, le prince et la prin­cesse tou­jours assis face à face, les musi­ciens tou­jours jouant leur musique silen­cieuse, les oiseaux tou­jours volant dans leur ciel d’or.

Godard regar­da la minia­ture lon­gue­ment, sans rien dire, et quelque chose pas­sa sur son visage, quelque chose qui res­sem­blait à de l’é­mo­tion, à de l’ad­mi­ra­tion, à cette forme de res­pect que seuls les vrais connais­seurs éprouvent devant la vraie beauté.

« Beh­zad, dit-il enfin. Ou son ate­lier. Fin du quin­zième siècle. C’est authen­tique. Pope avait rai­son sur ce point au moins. »

« Vous saviez qu’elle existait ? »

« Je savais que Mos­tow­fi pos­sé­dait des pièces impor­tantes. Je savais qu’il en ven­dait cer­taines à des col­lec­tion­neurs étran­gers. Je fer­mais les yeux, parce que je ne pou­vais pas tout sur­veiller, parce que je ne pou­vais pas tout empê­cher, parce que cet homme avait besoin d’argent pour vivre et que per­sonne en Iran n’a­vait les moyens de lui ache­ter ce qu’il avait à vendre. »

Il but une gor­gée de cognac, et son regard se per­dit un ins­tant vers le bas­sin, vers l’eau noire où les étoiles tremblaient.

« Mais celle-ci, dit-il, je ne la connais­sais pas. Et main­te­nant que je la connais, je ne peux plus fer­mer les yeux. Vous comprenez ? »

*

Ils s’as­sirent sur un banc de pierre, à l’é­cart de la ter­rasse où les der­niers clients finis­saient leur dîner, et Bah­ram racon­ta tout à Godard.

Il lui par­la de sa ren­contre avec Mos­tow­fi dans le jar­din, de leur conver­sa­tion sur la poé­sie et sur la perte, de l’in­vi­ta­tion à prendre le petit-déjeu­ner dans la chambre 14, de la minia­ture posée sur le rebord de la fenêtre. Il lui par­la de la lettre trou­vée sous le tapis, des accu­sa­tions contre Pope, des docu­ments com­pro­met­tants que Mos­tow­fi pré­ten­dait avoir confiés à quel­qu’un. Il lui par­la de sa conver­sa­tion avec Pope dans le cou­loir, de la façon dont l’A­mé­ri­cain avait mini­mi­sé la minia­ture, de l’in­ten­si­té de son regard quand il avait deman­dé si Bah­ram avait remar­qué quelque chose de « particulier ».

Godard écou­tait sans l’in­ter­rompre, fumant une ciga­rette qu’il avait tirée d’un étui d’argent, et son visage res­tait impas­sible, mais ses yeux, dans la pénombre, brillaient d’une lueur que Bah­ram ne par­ve­nait pas à interpréter.

« La lettre, dit Godard quand Bah­ram eut fini. Vous l’a­vez encore ? »

Bah­ram sor­tit le papier frois­sé de sa poche et le ten­dit au Français.

Godard lut len­te­ment, son visage éclai­ré par la flamme de son bri­quet qu’il tenait d’une main, et quand il eut fini, il replia la lettre avec soin et la glis­sa dans la poche inté­rieure de sa veste.

« Mos­tow­fi dit qu’il a confié des docu­ments à quel­qu’un. Quel­qu’un qui n’a pas peur de Pope. Vous avez une idée de qui cela pour­rait être ? »

Bah­ram secoua la tête.

« Non. Je ne connais pas assez les gens de son entou­rage. Je ne sais même pas s’il avait un entourage. »

« Il en avait un, dit Godard. Très réduit, très secret. Des gens de l’an­cien régime, comme lui. Des Qajars déchus, des aris­to­crates rui­nés, des nos­tal­giques qui se retrou­vaient par­fois pour par­ler du bon vieux temps et mau­dire Reza Shah. La plu­part sont inof­fen­sifs. Des vieillards qui radotent. Mais certains… »

Il lais­sa la phrase en sus­pens, comme s’il hési­tait à en dire plus.

« Cer­tains quoi ? » deman­da Bahram.

« Cer­tains ont gar­dé des contacts avec l’é­tran­ger. Avec les Bri­tan­niques sur­tout. Les ser­vices de ren­sei­gne­ment de Sa Majes­té s’in­té­ressent beau­coup à l’I­ran, vous savez. Le pétrole, la posi­tion stra­té­gique, la fron­tière avec l’U­nion sovié­tique… Il y a des gens, dans ce pays, qui tra­vaillent pour Londres sans même s’en rendre compte. Ils croient ser­vir leurs inté­rêts, et ils servent ceux de l’Empire. »

Bah­ram pen­sa à Freya Stark, à sa façon de tra­ver­ser des régions inter­dites, à ses contacts avec les tri­bus, à cette liber­té de mou­ve­ment qui sem­blait incom­pa­tible avec le sta­tut d’une simple voya­geuse, et il se deman­da si elle aus­si fai­sait par­tie de ce réseau invi­sible, si elle aus­si ser­vait des inté­rêts qu’elle ne nom­mait pas.

« Et Pope ? deman­da-t-il. Il tra­vaille pour les Américains ? »

Godard eut un rire bref, sans joie.

« Pope tra­vaille pour Pope. C’est plus simple et plus com­pli­qué à la fois. Il aime sin­cè­re­ment l’art per­san, je vous l’ai dit. Mais il aime aus­si l’argent, et la gloire, et le pou­voir que donne la connais­sance. Il sait des choses sur beau­coup de gens. Il a des dos­siers, des preuves, des docu­ments. C’est pour cela qu’on le laisse faire, qu’on ferme les yeux sur ses tra­fics. Parce qu’il est dan­ge­reux. Parce qu’il pour­rait faire tom­ber des têtes s’il le voulait. »

« Et Mos­tow­fi le savait ? »

« Mos­tow­fi savait beau­coup de choses. C’é­tait un homme de l’an­cien régime, ne l’ou­bliez pas. Il avait gran­di dans un monde de secrets et d’in­trigues, de conspi­ra­tions et de tra­hi­sons. Il savait com­ment fonc­tion­nait le pou­voir, com­ment cir­cu­lait l’in­for­ma­tion, com­ment on pou­vait détruire un homme avec quelques mots bien pla­cés. S’il dit qu’il avait des preuves contre Pope, je le crois. La ques­tion est de savoir où sont ces preuves maintenant. »

*

La ter­rasse s’é­tait vidée.

Les der­niers clients étaient ren­trés dans leurs chambres, les ser­veurs avaient débar­ras­sé les tables, et le jar­din de l’Ab­ba­si était retom­bé dans ce silence par­ti­cu­lier des nuits d’é­té, ce silence qui n’est pas vrai­ment le silence mais une autre forme de musique, faite du mur­mure de l’eau, du chant des grillons, du bruis­se­ment des feuilles dans la brise tiède.

Godard se leva et écra­sa sa ciga­rette sous son talon.

« Voi­ci ce que nous allons faire, dit-il. Vous allez gar­der la minia­ture. Ne la mon­trez à per­sonne, ne dites à per­sonne que vous l’a­vez trou­vée. Je vais essayer de décou­vrir à qui Mos­tow­fi a confié ses docu­ments. Si ces preuves existent vrai­ment, elles pour­raient chan­ger beau­coup de choses. »

« Et Pope ? »

« Pope va conti­nuer à cher­cher la minia­ture. Il va retour­ner la chambre de Mos­tow­fi, inter­ro­ger les domes­tiques, faire pres­sion sur le direc­teur de l’hô­tel. Il ne trou­ve­ra rien, parce qu’il n’y a rien à trou­ver. Et quand il aura com­pris qu’elle a dis­pa­ru, il soup­çon­ne­ra tout le monde. Y com­pris vous. »

« Je sais. »

« Vous êtes prêt à prendre ce risque ? »

Bah­ram regar­da la minia­ture qu’il tenait tou­jours entre ses mains, ce jar­din peint il y a cinq siècles, ces figures figées dans leur bon­heur éter­nel, et il pen­sa à Mos­tow­fi, à sa digni­té bles­sée, à sa soli­tude, à cette mort soli­taire dans un fau­teuil face à la fenêtre, et il sut qu’il n’a­vait pas le choix, qu’il n’a­vait jamais eu le choix, que cer­taines déci­sions sont prises avant même qu’on sache qu’on les prend.

« Oui, dit-il. Je suis prêt. »

Godard hocha la tête, et quelque chose pas­sa dans son regard, quelque chose qui res­sem­blait à du res­pect, peut-être même à de l’affection.

« Vous êtes un homme bien, Naha­van­di. Votre père serait fier de vous. »

Et sans rien ajou­ter, il s’é­loi­gna dans la nuit, sa sil­houette se fon­dant dans l’ombre des arcades, et Bah­ram res­ta seul dans le jar­din, la minia­ture contre son cœur, et il pen­sa à son père, le cal­li­graphe silen­cieux qui copiait des poèmes dans son ate­lier de Djol­fa, et il se deman­da ce que son père aurait fait à sa place, et il sut, avec une cer­ti­tude qui le sur­prit lui-même, que son père aurait fait exac­te­ment la même chose.

*

Le len­de­main matin, tout avait changé.

L’at­mo­sphère de l’Ab­ba­si, d’or­di­naire si pai­sible, si hors du temps, était char­gée d’une ten­sion pal­pable, comme si un orage appro­chait, comme si quelque chose d’in­vi­sible mais de mena­çant pla­nait au-des­sus du jar­din et de ses habitants.

Bah­ram le sen­tit dès qu’il des­cen­dit sur la ter­rasse pour le petit-déjeu­ner. Les regards des clients étaient dif­fé­rents, fuyants ou au contraire trop insis­tants. Les conver­sa­tions s’in­ter­rom­paient quand il pas­sait. Les ser­veurs évi­taient de croi­ser ses yeux.

Pope était là, à sa table habi­tuelle, et il regar­dait Bah­ram avec une fixi­té qui n’a­vait rien d’a­mi­cal, qui n’a­vait rien de la jovia­li­té qu’il affi­chait d’or­di­naire, et Bah­ram com­prit que l’A­mé­ri­cain savait, ou du moins soup­çon­nait, qu’il était impli­qué d’une manière ou d’une autre dans la dis­pa­ri­tion de la miniature.

Il s’as­sit à une table éloi­gnée, com­man­da du thé, et attendit.

Il n’eut pas à attendre longtemps.

Pope se leva de sa table et tra­ver­sa la ter­rasse à grands pas, et il vint s’as­seoir en face de Bah­ram sans deman­der la per­mis­sion, et son visage, de près, était dif­fé­rent de celui que Bah­ram connais­sait, plus dur, plus froid, sans le sou­rire com­mer­cial qui était d’or­di­naire son masque.

« Naha­van­di, dit-il à voix basse, assez bas pour que les tables voi­sines n’en­tendent pas. Nous avons un pro­blème, vous et moi. »

« Ah oui ? dit Bah­ram en por­tant son verre de thé à ses lèvres. Quel genre de problème ? »

« La minia­ture de Mos­tow­fi a dis­pa­ru. Elle n’é­tait pas dans sa chambre quand on a inven­to­rié ses affaires. Elle n’est nulle part. Et vous êtes le der­nier à être entré dans cette chambre avant que les auto­ri­tés n’arrivent. »

« Je suis aus­si le pre­mier à être arri­vé après la femme de chambre. C’est différent. »

« Ne jouez pas sur les mots avec moi. »

La voix de Pope était cou­pante main­te­nant, métal­lique, et il n’y avait plus rien de l’homme char­mant et volu­bile qui dis­cou­rait sur l’art per­san, plus rien de l’a­ma­teur éclai­ré qui citait des vers de Hafez, plus rien que cette dure­té, cette déter­mi­na­tion, cette volon­té de fer qui avait fait de lui l’un des hommes les plus puis­sants du monde de l’art.

« Je ne joue pas, dit Bah­ram. Je vous dis ce que je sais. Je suis entré dans la chambre. J’ai vu le corps de Mos­tow­fi. J’ai vu ses affaires autour de lui. Je n’ai rien pris. »

« Vrai­ment ? »

« Vrai­ment. »

Ils se regar­dèrent un long moment, et c’é­tait un duel silen­cieux, une épreuve de force où cha­cun cher­chait à faire plier l’autre par la seule inten­si­té de son regard, et Bah­ram sen­tit que tout se jouait main­te­nant, que s’il bais­sait les yeux, s’il mon­trait le moindre signe de fai­blesse, Pope sau­rait qu’il mentait.

Il ne bais­sa pas les yeux.

Ce fut Pope qui détour­na le regard le premier.

« Très bien, dit-il en se levant. Vous ne savez rien. Per­sonne ne sait rien. La minia­ture s’est envo­lée. C’est un miracle, une inter­ven­tion divine. Ou alors quel­qu’un ment, et quand je décou­vri­rai qui, cette per­sonne regret­te­ra d’être née. »

Et il s’é­loi­gna, sa démarche raide de colère conte­nue, et Bah­ram res­ta seul à sa table, le cœur bat­tant, les mains trem­blantes, et il but son thé d’un trait pour se calmer.

*

Freya Stark vint s’as­seoir à sa place quelques minutes plus tard.

« Vous avez l’air d’a­voir vu un fan­tôme, dit-elle. Ou d’en avoir affron­té un. »

« Pope, dit Bah­ram. Nous avons eu une conversation. »

« J’ai vu. Tout le monde a vu. Il n’a­vait pas l’air content. »

« Il cherche la minia­ture de Mos­tow­fi. Il pense que je l’ai prise. »

Freya Stark le regar­da avec une expres­sion indé­chif­frable, et Bah­ram se deman­da si elle savait, si elle devi­nait, si son regard per­çant voyait à tra­vers les men­songes comme il voyait à tra­vers les mon­tagnes et les déserts qu’elle avait traversés.

« Et c’est le cas ? » demanda-t-elle.

Bah­ram hési­ta. Il ne connais­sait cette femme que depuis deux jours. Il ne savait pas vrai­ment qui elle était, pour qui elle tra­vaillait, quels inté­rêts elle ser­vait. Mais quelque chose en elle lui ins­pi­rait confiance, quelque chose qui n’é­tait pas la sym­pa­thie ni l’a­mi­tié mais peut-être la recon­nais­sance d’une âme sœur, de quel­qu’un qui, comme lui, cher­chait quelque chose qu’il ne pou­vait pas nommer.

« Mos­tow­fi l’a cachée, dit-il à voix basse. Avant de mou­rir. Il savait qu’il allait mou­rir, et il l’a cachée quelque part où Pope ne la trou­ve­ra jamais. »

« Et vous savez où ? »

« Oui. »

« Et vous ne la don­ne­rez pas à Pope. »

« Non. »

Freya Stark sou­rit, et c’é­tait le pre­mier vrai sou­rire que Bah­ram lui voyait, un sou­rire qui trans­for­mait son visage dur et angu­leux, qui le ren­dait presque beau.

« Bien, dit-elle. C’est bien. Mos­tow­fi était un vieil imbé­cile amer, mais il avait rai­son sur une chose : les choses doivent res­ter là où elles sont. C’est pour cela que je voyage, vous savez. Pour voir les choses là où elles sont, avant qu’on les emporte. »

Elle se leva et posa sa main sur l’é­paule de Bah­ram, un geste bref, presque masculin.

« Faites atten­tion à vous, Naha­van­di. Pope n’est pas un homme qu’on contra­rie impu­né­ment. Et s’il découvre que vous avez la minia­ture, il fera tout pour la récu­pé­rer. Tout. »

« Je sais, dit Bah­ram. Mais je n’ai pas le choix. »

« On a tou­jours le choix. C’est ce qui rend les choses difficiles. »

« La route est longue, et le temps est court,

Ne reste pas immo­bile, voya­geur, avance… »

C’é­tait Saa­di, et Bah­ram sou­rit en l’en­ten­dant, car cette femme anglaise qui citait les poètes per­sans était peut-être la per­sonne la plus étrange qu’il eût jamais ren­con­trée, et peut-être aus­si la plus vraie.

Elle s’é­loi­gna vers sa table, et Bah­ram res­ta seul, et le soleil mon­tait dans le ciel d’Is­pa­han, et quelque part dans l’hô­tel, Arthur Pope pré­pa­rait sa vengeance.

Lire la fin…

 

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Cha­pitre 5

 

V

La chambre 14

Le cri vint de l’aile est.

C’é­tait un cri de femme, aigu, déchi­rant, un cri qui tra­ver­sa les murs épais de l’Ab­ba­si et fit lever les têtes sur la ter­rasse du thé, où les clients pre­naient leur petit-déjeu­ner dans la lumière dorée du matin, et Bah­ram, qui était assis seul à sa table avec un verre de thé et un mor­ceau de pain, sen­tit quelque chose se gla­cer dans sa poi­trine, car il savait, avant même de savoir, que ce cri venait de la chambre 14.

Il se leva et courut.

Il tra­ver­sa le jar­din en quelques enjam­bées, bous­cu­lant un ser­veur qui por­tait un pla­teau de verres, et il s’en­gouf­fra dans le cou­loir qui menait à l’aile est, et il grim­pa l’es­ca­lier quatre à quatre, et il débou­cha dans le cor­ri­dor du pre­mier étage où une femme de chambre, une jeune fille au visage livide, se tenait devant la porte ouverte de la chambre 14, les mains pla­quées sur la bouche, les yeux écar­quillés de terreur.

Bah­ram s’ar­rê­ta à côté d’elle et regar­da dans la chambre.

Jalal Mos­tow­fi était assis dans son fau­teuil, près de la fenêtre, exac­te­ment comme Bah­ram l’a­vait vu deux jours plus tôt, quand il était venu pho­to­gra­phier la minia­ture de Beh­zad, exac­te­ment dans la même posi­tion, la même atti­tude, mais quelque chose était dif­fé­rent, quelque chose d’es­sen­tiel, quelque chose d’irrémédiable.

Il était mort.

Sa tête était ren­ver­sée en arrière, ses yeux étaient ouverts, fixant le pla­fond peint avec une expres­sion de sur­prise, comme s’il avait vu quelque chose d’i­nat­ten­du dans les motifs flo­raux, quelque chose qui l’a­vait sai­si au moment de mou­rir, et ses mains étaient posées sur les accou­doirs du fau­teuil, les doigts légè­re­ment cris­pés, et son cha­pe­let d’ambre avait rou­lé sur le sol, les perles épar­pillées sur le tapis comme des larmes pétrifiées.

Sur la petite table à côté du fau­teuil, un verre de thé à moi­tié bu.

Bah­ram entra dans la chambre len­te­ment, comme on entre dans un sanc­tuaire, comme on entre dans un rêve, et il s’ap­pro­cha du corps sans le tou­cher, et il regar­da le visage du vieil aris­to­crate, ce visage qu’il avait appris à connaître en quelques jours, ce visage qui lui avait par­lé de poé­sie et de perte, de tré­sors et de tra­hi­son, et qui main­te­nant ne par­le­rait plus jamais.

« Ne pleure pas sur ma tombe, je ne suis pas là,

Je suis le vent qui souffle, je suis l’é­clat du dia­mant sur la neige… »

C’é­taient des vers de Rûmi, et Bah­ram les mur­mu­ra pour lui-même, comme une prière pour celui qui ne priait pas, comme un adieu pour celui qui n’a­vait per­sonne pour lui dire adieu.

Et puis il vit la miniature.

Ou plu­tôt, il vit l’en­droit où la minia­ture aurait dû être.

Le rebord de la fenêtre était vide.

Le cadre de bois sculp­té avait dis­pa­ru. Le jar­din peint par Beh­zad, le prince et la prin­cesse, les musi­ciens et les oiseaux, tout cela s’é­tait envo­lé, comme si la mort de Jalal Mos­tow­fi avait ouvert une porte par laquelle la beau­té s’é­tait enfuie.

*

Le méde­cin arri­va une heure plus tard.

C’é­tait un homme d’une cin­quan­taine d’an­nées, avec une mous­tache grise et des lunettes à mon­ture d’é­caille, et il por­tait un cos­tume sombre mal­gré la cha­leur, car les méde­cins ira­niens, en ce temps-là, se devaient d’a­voir l’air sérieux, l’air euro­péen, l’air de gens qui savaient des choses que les autres ne savaient pas, et il exa­mi­na le corps de Jalal Mos­tow­fi avec des gestes rapides, pro­fes­sion­nels, détachés.

« Crise car­diaque, dit-il en se rele­vant. L’âge, la cha­leur, peut-être une émo­tion forte. C’est fré­quent chez les per­sonnes âgées. Il n’a pas souf­fert, si cela peut conso­ler quelqu’un. »

Il n’y avait per­sonne à conso­ler. Jalal Mos­tow­fi n’a­vait pas de famille, pas d’a­mis, pas de proches. Il était seul au monde, comme il avait été seul dans la vie, et il mour­rait seul, et il serait enter­ré seul, dans un cime­tière d’Is­pa­han où per­sonne ne vien­drait jamais dépo­ser de fleurs sur sa tombe.

Bah­ram se tenait dans un coin de la chambre, silen­cieux, obser­vant, et il regar­dait les gens aller et venir, le méde­cin qui ran­geait ses ins­tru­ments, le direc­teur de l’hô­tel qui se tor­dait les mains d’un air affli­gé, deux poli­ciers en uni­forme qui pre­naient des notes dans un car­net sans avoir l’air de savoir ce qu’ils notaient, et il pen­sait à la minia­ture dis­pa­rue, à ce jar­din de Beh­zad qui s’é­tait envo­lé dans la nuit, et il se deman­dait si quel­qu’un d’autre avait remar­qué son absence.

Per­sonne ne sem­blait l’a­voir remarquée.

Per­sonne ne sem­blait même savoir qu’elle avait existé.

Le méde­cin signa un cer­ti­fi­cat de décès, les poli­ciers refer­mèrent leurs car­nets, le direc­teur don­na des ordres pour qu’on emporte le corps, et en moins de deux heures tout était fini, tout était réglé, Jalal Mos­tow­fi avait ces­sé d’exis­ter, et la chambre 14 serait net­toyée et pré­pa­rée pour un nou­veau client, et la vie conti­nue­rait, comme elle conti­nue tou­jours, indif­fé­rente aux morts qu’elle laisse der­rière elle.

Bah­ram res­ta seul dans la chambre après que tout le monde fut parti.

Il regar­da autour de lui, les coffres, les tapis, les manus­crits, tout ce qui res­tait de la vie de Jalal Mos­tow­fi, tout ce qui serait inven­to­rié, ven­du, dis­per­sé, et il pen­sa que c’é­tait peut-être cela, la mort, non pas la fin du corps mais la dis­per­sion des choses, l’é­par­pille­ment de ce qui avait été ras­sem­blé, le retour au chaos de ce qui avait été ordonné.

Et puis il vit quelque chose.

Par terre, près du fau­teuil où Mos­tow­fi était mort, à moi­tié caché sous le tapis, un mor­ceau de papier.

Bah­ram se pen­cha et le ramassa.

C’é­tait une lettre. Une lettre écrite en per­san, d’une écri­ture trem­blante, l’é­cri­ture d’un vieil homme fati­gué, et elle n’é­tait pas signée, pas datée, mais Bah­ram recon­nut le style, les tour­nures de phrases, cette façon de mêler le lan­gage cou­rant et les cita­tions poé­tiques qui était la marque de Jalal Mostowfi.

Il lut.

*

« À celui qui lira ces lignes,

Je sais que ma fin est proche. Je la sens venir depuis des semaines, comme on sent venir l’o­rage quand le ciel est encore bleu. Mon cœur est fati­gué, fati­gué de battre, fati­gué de vivre, fati­gué de ce monde qui n’est plus le mien.

Je n’ai pas peur de mou­rir. J’ai peur de ce qui res­te­ra après moi. J’ai peur que la véri­té meure avec moi, que les men­songes triomphent, que ceux qui ont pillé ce pays conti­nuent de le piller en paix.

Arthur Pope n’est pas ce qu’il pré­tend être. Cet homme qui se pré­sente comme le grand défen­seur de l’art per­san est aus­si son plus grand voleur. Je le sais. J’ai des preuves. Des docu­ments qui montrent com­ment il a fait sor­tir d’I­ran des pièces majeures en les décla­rant comme copies, com­ment il a cor­rom­pu des fonc­tion­naires, com­ment il a men­ti aux musées qui lui ache­taient des œuvres dont il garan­tis­sait l’origine.

Ces docu­ments sont en lieu sûr. Je les ai confiés à quel­qu’un qui sau­ra quoi en faire le moment venu. Quel­qu’un qui n’a pas peur de l’A­mé­ri­cain, qui n’a pas besoin de son argent, qui ne lui doit rien.

Quant à ma minia­ture, mon Beh­zad, mon tré­sor, celui qui la trou­ve­ra sau­ra pour­quoi je l’ai cachée là où je l’ai cachée. Ce n’est pas un vol. C’est un retour. Les choses doivent retour­ner là d’où elles viennent. Les choses doivent ren­trer chez elles.

Le monde est un pont, tra­verse-le mais n’y construis pas ta demeure.

Que Dieu ait pitié de mon âme, si j’en ai une. »

*

Bah­ram relut la lettre deux fois, trois fois, et chaque lec­ture lui révé­lait quelque chose de nou­veau, une nuance, une allu­sion, un sous-enten­du qu’il n’a­vait pas per­çu d’abord.

Jalal Mos­tow­fi avait su qu’il allait mou­rir. Il s’y était pré­pa­ré. Il avait caché sa minia­ture quelque part, dans un endroit qui avait un sens, un endroit que « celui qui la trou­ve­ra » com­pren­drait. Et il avait lais­sé des docu­ments com­pro­met­tants sur Pope, des preuves de tra­fic, de cor­rup­tion, de mensonge.

Mais à qui avait-il confié ces docu­ments ? Et où avait-il caché la miniature ?

Bah­ram plia la lettre et la glis­sa dans sa poche. Il savait qu’il aurait dû la remettre aux poli­ciers, qu’il aurait dû la mon­trer au direc­teur de l’hô­tel, qu’il aurait dû faire ce qu’un citoyen hon­nête était cen­sé faire, mais quelque chose l’en empê­chait, quelque chose qui res­sem­blait à un devoir, un devoir envers le vieil homme qui l’a­vait accueilli dans sa chambre, qui lui avait mon­tré ses tré­sors, qui lui avait par­lé de son père.

Il sor­tit de la chambre et refer­ma la porte der­rière lui.

Dans le cou­loir, il croi­sa Arthur Pope.

*

L’A­mé­ri­cain avait l’air grave, pré­oc­cu­pé, et il mar­chait vite, comme quel­qu’un qui a quelque chose d’urgent à faire, et quand il vit Bah­ram sor­tir de la chambre 14, il s’ar­rê­ta net, et quelque chose pas­sa dans ses yeux, quelque chose de fur­tif, de méfiant, qui dis­pa­rut aus­si­tôt, rem­pla­cé par l’ex­pres­sion de sol­li­ci­tude qu’on adopte en pré­sence de la mort.

« Naha­van­di. Quelle tra­gé­die. Ce pauvre Mos­tow­fi. Je viens d’ap­prendre la nouvelle. »

« Vous le connais­siez bien ? » deman­da Bah­ram, et sa voix était neutre, sans inflexion, car il vou­lait voir com­ment l’A­mé­ri­cain réagi­rait, ce qu’il dirait, ce qu’il ne dirait pas.

« Nous avions des affaires ensemble, dit Pope. Des négo­cia­tions en cours. Pour une pièce qu’il vou­lait me vendre. Une minia­ture, je crois. Rien d’important. »

Rien d’im­por­tant. Un Beh­zad du quin­zième siècle, et Pope disait « rien d’im­por­tant » comme s’il s’a­gis­sait d’un bibe­lot de bazar, d’un sou­ve­nir pour tou­ristes, et Bah­ram sen­tit quelque chose dur­cir en lui, quelque chose qui res­sem­blait à de la colère ou peut-être à du mépris.

« Il est mort d’une crise car­diaque, dit-il. C’est ce que dit le médecin. »

« Oui, oui, j’ai enten­du. Tra­gique. Un homme de son âge, avec ses ennuis, sa situa­tion… Ce n’est pas vrai­ment une sur­prise, n’est-ce pas ? »

Pope regar­dait la porte de la chambre 14 par-des­sus l’é­paule de Bah­ram, comme s’il cher­chait à voir à l’in­té­rieur, comme s’il espé­rait aper­ce­voir quelque chose, et Bah­ram com­prit qu’il cher­chait la minia­ture, qu’il se deman­dait si elle était encore là, si quel­qu’un l’a­vait trou­vée, si quel­qu’un savait.

« Vous étiez dans la chambre ? deman­da Pope. »

« J’ai été le pre­mier à arri­ver après la femme de chambre. J’ai vu le corps. »

« Et vous n’a­vez rien remar­qué de… particulier ? »

La ques­tion était posée d’un ton léger, désin­volte, mais les yeux de Pope ne quit­taient pas ceux de Bah­ram, et il y avait dans ce regard une inten­si­té qui démen­tait la légè­re­té du ton, une ten­sion qui disait que la réponse à cette ques­tion était impor­tante, très importante.

« Rien de par­ti­cu­lier, dit Bah­ram. Un vieil homme mort dans son fau­teuil. Ses affaires autour de lui. Rien de particulier. »

Il men­tait, bien sûr. Il men­tait en regar­dant Pope dans les yeux, et il ne savait pas pour­quoi il men­tait, pour­quoi il pro­té­geait le secret de Jalal Mos­tow­fi, pour­quoi il pre­nait par­ti contre cet homme qu’il connais­sait à peine, mais quelque chose en lui avait déci­dé, quelque chose qui n’é­tait pas la rai­son mais peut-être la loyau­té, peut-être l’ins­tinct, peut-être sim­ple­ment le sou­ve­nir de ce matin dans le jar­din où le vieil aris­to­crate lui avait par­lé de son père.

Pope le regar­da un long moment, comme s’il cher­chait à lire en lui, à devi­ner ce qu’il cachait, et puis il sou­rit, ce sou­rire large et amé­ri­cain qui décou­vrait ses dents blanches, et il posa sa main sur l’é­paule de Bahram.

« Bien, bien. Quelle triste his­toire. Pauvre Mos­tow­fi. Il méri­tait mieux que de finir seul dans une chambre d’hôtel. »

Et il s’é­loi­gna dans le cou­loir, sa sil­houette mas­sive dis­pa­rais­sant dans l’ombre, et Bah­ram res­ta seul, la lettre dans sa poche, le poids de ce qu’il savait sur les épaules, et il pen­sa que rien ne serait plus jamais pareil, que quelque chose venait de com­men­cer qui ne fini­rait pas de sitôt.

*

Il pas­sa le reste de la jour­née dans sa chambre, à réfléchir.

Allon­gé sur son lit, les yeux fixés sur le pla­fond peint, il reli­sait la lettre de Mos­tow­fi dans sa tête, cher­chant les indices qu’elle conte­nait, essayant de com­prendre ce que le vieil homme avait vou­lu dire.

« Les choses doivent retour­ner là d’où elles viennent. Les choses doivent ren­trer chez elles. »

Où était la mai­son de la minia­ture ? D’où venait-elle ? Mos­tow­fi avait dit qu’elle était dans sa famille depuis des géné­ra­tions, qu’elle avait été offerte par Fath Ali Shah à son arrière-grand-père. Mais avant cela ? Avant les Qajars, avant les Mos­tow­fi, où était ce jar­din peint, ce prince et cette prin­cesse figés dans leur bon­heur éternel ?

Beh­zad avait tra­vaillé à Hérat, puis à Tabriz, à la cour des Safa­vides. Ses minia­tures étaient conser­vées dans les biblio­thèques royales, dans les col­lec­tions des princes et des vizirs. Mais celle-ci, où avait-elle été peinte ? Pour qui ? Dans quel jar­din réel Beh­zad avait-il trou­vé l’ins­pi­ra­tion de ce jar­din imaginaire ?

Et sou­dain, Bah­ram comprit.

Il se redres­sa sur son lit, le cœur bat­tant, car l’é­vi­dence venait de le frap­per, une évi­dence si simple qu’il n’a­vait pas su la voir.

Le jar­din de la minia­ture. Il l’a­vait vu quelque part. Pas seule­ment dans le cadre de bois sculp­té, pas seule­ment sur le rebord de la fenêtre de Mos­tow­fi. Il l’a­vait vu en vrai. Il l’a­vait traversé.

C’é­tait le jar­din de l’Abbasi.

Le même rec­tangle par­fait, les mêmes quatre par­terres, le même bas­sin octo­go­nal au centre, les mêmes arcades sur les quatre côtés. La minia­ture de Beh­zad ne repré­sen­tait pas un jar­din ima­gi­naire. Elle repré­sen­tait ce jar­din, ce cara­van­sé­rail que Shah Abbas avait fait construire un siècle après Beh­zad, en s’ins­pi­rant peut-être de cette image, en cher­chant à repro­duire dans la pierre et la brique ce que le maître avait créé sur le papier.

Les choses doivent ren­trer chez elles.

La minia­ture était cachée quelque part dans l’Ab­ba­si. Dans ce jar­din qui était son modèle, ou son reflet, ou son double. Mos­tow­fi l’a­vait rame­née chez elle.

Mais où, exactement ?

*

Il atten­dit la nuit.

Quand le soleil se cou­cha et que les lampes s’al­lu­mèrent sous les arcades, quand les clients de l’hô­tel se ras­sem­blèrent sur la ter­rasse pour le dîner, quand les bruits et les conver­sa­tions emplirent le jar­din, Bah­ram sor­tit de sa chambre et descendit.

Il ne prit pas son Lei­ca. Ce soir, il n’é­tait pas pho­to­graphe. Il était autre chose, quelque chose qu’il n’au­rait pas su nom­mer, un cher­cheur de véri­té peut-être, un gar­dien de mémoire, un homme qui avait reçu une mis­sion sans l’a­voir deman­dée et qui ne pou­vait pas la refuser.

Il tra­ver­sa la ter­rasse en saluant les gens qu’il connais­sait, Freya Stark qui lui fit un signe de la main, Ghirsh­man qui leva son verre dans sa direc­tion, et il évi­ta Pope qui était assis à une table avec des gens qu’il ne connais­sait pas, des hommes en cos­tume qui avaient l’air d’hommes d’af­faires ou de diplo­mates, et il mar­cha vers le jar­din, vers le bas­sin, vers le centre du monde.

La nuit était chaude, étouf­fante presque, et le par­fum des roses était si intense qu’il don­nait le ver­tige, et les étoiles appa­rais­saient une à une dans le ciel d’Is­pa­han, ces mêmes étoiles qui avaient brillé sur Shah Abbas et sur Beh­zad, ces mêmes étoiles qui brille­raient encore quand tous les hommes de cette ter­rasse seraient poussière.

Bah­ram fit le tour du jar­din len­te­ment, métho­di­que­ment, regar­dant chaque recoin, chaque niche, chaque endroit où l’on aurait pu cacher un cadre de la taille de la minia­ture, et il ne trou­va rien, bien sûr, car Mos­tow­fi n’é­tait pas un imbé­cile, car il avait eu des années pour réflé­chir à cette cachette, pour la pré­pa­rer, pour la rendre invisible.

Et puis il pen­sa à la lettre.

« Celui qui la trou­ve­ra sau­ra pour­quoi je l’ai cachée là où je l’ai cachée. »

Ce n’é­tait pas une indi­ca­tion géo­gra­phique. C’é­tait une indi­ca­tion spi­ri­tuelle. Mos­tow­fi ne par­lait pas d’un lieu, il par­lait d’un sens. La cachette n’é­tait pas seule­ment dans le jar­din, elle était dans ce que le jar­din signi­fiait, dans ce qu’il repré­sen­tait, dans l’i­dée même du jar­din persan.

Le jar­din per­san comme image du paradis.

Pai­ri-dae­za, l’en­clos, le lieu pro­té­gé, le retour à l’Éden.

Bah­ram s’ar­rê­ta au bord du bas­sin et regar­da l’eau.

Les étoiles se reflé­taient dans l’eau tur­quoise, et le reflet était si par­fait qu’on ne savait plus où était le ciel et où était la terre, et Bah­ram pen­sa à ce qu’il avait dit à Freya Stark dans la mos­quée, « la beau­té n’a pas de reli­gion », et il pen­sa à Rûmi, « que tu ailles à la mos­quée ou à l’é­glise, ce qui compte c’est la flamme, non la lampe », et il pen­sa au bas­sin octo­go­nal, cette forme à huit côtés qui sym­bo­li­sait dans l’ar­chi­tec­ture isla­mique le pas­sage entre le car­ré de la terre et le cercle du ciel.

Le pas­sage.

Le pont entre deux mondes.

Il ôta ses chaus­sures et entra dans le bassin.

L’eau était fraîche, presque froide, et elle lui arri­vait aux genoux, et il mar­cha vers le centre du bas­sin, là où une petite fon­taine de bronze, éteinte à cette heure, se dres­sait comme un can­dé­labre, et il plon­gea ses mains dans l’eau, tâton­nant sur le fond de faïence, cher­chant quelque chose qu’il ne pou­vait pas voir, quelque chose qu’il pou­vait seule­ment sentir.

Ses doigts ren­con­trèrent une aspérité.

Une faille dans la faïence, une ouver­ture, un espace creux sous la fontaine.

Il plon­gea la main plus pro­fon­dé­ment, le bras enfon­cé jus­qu’au coude dans l’eau noire, et ses doigts se refer­mèrent sur quelque chose de dur, de rec­tan­gu­laire, enve­lop­pé dans un tis­su imperméable.

Il tira.

Et la minia­ture de Beh­zad sor­tit de l’eau comme une nais­sance, comme une résur­rec­tion, ruis­se­lante sous les étoiles.

« J’é­tais un tré­sor caché,

Et j’ai vou­lu être connu… »

C’é­tait un hadith, pas un poème, une parole attri­buée à Dieu lui-même, et Bah­ram la mur­mu­ra en ser­rant la minia­ture contre sa poi­trine, debout au milieu du bas­sin, l’eau jus­qu’aux genoux, les étoiles au-des­sus de lui et les étoiles en des­sous, et il sut à cet ins­tant que sa vie venait de bas­cu­ler, que rien ne serait plus jamais comme avant, qu’il était deve­nu le gar­dien de quelque chose qui le dépassait.

Et quelque part sur la ter­rasse, dans l’ombre des arcades, quel­qu’un l’observait.

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Cha­pitre 4

 

IV

La place du monde

Le len­de­main matin, Bah­ram déci­da de quit­ter l’hôtel.

Non pas de par­tir, non pas de faire ses valises et de reprendre la route vers Per­sé­po­lis ou Téhé­ran, mais sim­ple­ment de sor­tir, de mar­cher dans la ville, de retrou­ver Ispa­han au-delà des murs de l’Ab­ba­si, car il sen­tait qu’il avait besoin de res­pi­rer un autre air, de voir d’autres visages, de se rap­pe­ler que le monde ne se rédui­sait pas à cette petite socié­té d’é­tran­gers et d’exi­lés qui peu­plait la ter­rasse du thé, que l’I­ran exis­tait encore, dehors, dans les ruelles et les bazars, dans les mos­quées et les places, dans la vie ordi­naire des gens ordi­naires qui n’a­vaient jamais enten­du par­ler d’Ar­thur Pope ni de minia­tures de Behzad.

Il prit son Lei­ca, bien sûr, car il ne sor­tait jamais sans son Lei­ca, et il tra­ver­sa le jar­din encore frais de l’aube, et il pas­sa sous le grand por­tail aux faïences bleues, et il se retrou­va dans la rue, dans cette rue d’Is­pa­han qui était déjà pleine de monde mal­gré l’heure mati­nale, pleine de mar­chands qui ouvraient leurs échoppes et de por­teurs qui char­riaient des bal­lots et d’ânes qui trot­ti­naient sous leurs charges et de femmes voi­lées qui se hâtaient vers le bazar et d’en­fants qui cou­raient en criant, toute cette vie grouillante et bruyante et colo­rée qui était l’I­ran véri­table, l’I­ran que les tou­ristes ne voyaient pas, l’I­ran que les archéo­logues oubliaient.

Il mar­cha vers le nord, sui­vant les ruelles étroites qui ser­pen­taient entre les mai­sons de brique, ces ruelles ombra­gées par des auvents de toile et des treilles de vigne où la lumière du matin entrait en biais, décou­pée en tranches dorées, et il pho­to­gra­phia au pas­sage un vieux cor­don­nier assis devant son échoppe, un pla­teau de cuivre où des verres de thé atten­daient d’im­pro­bables clients, une porte de bois sculp­té entrou­verte sur une cour inté­rieure où un gre­na­dier fleu­ris­sait, tous ces frag­ments de vie quo­ti­dienne qui com­po­saient, mis bout à bout, le por­trait d’une ville.

Et puis, au détour d’une ruelle, la place.

*

Naghsh‑e Jahan.

L’i­mage du monde.

C’é­tait ain­si que Shah Abbas l’a­vait nom­mée quand il l’a­vait fait construire, au début du dix-sep­tième siècle, et ce nom n’é­tait pas une méta­phore mais une décla­ra­tion d’in­ten­tion, car le Shah vou­lait que cette place fût le centre de l’u­ni­vers, le lieu où conver­geaient toutes les routes et tous les regards, le sym­bole de la puis­sance et de la beau­té de l’empire perse, et il avait réus­si, car Naghsh‑e Jahan était sans doute la plus belle place du monde, plus belle que la place Saint-Marc de Venise, plus belle que la place Rouge de Mos­cou, plus belle que n’im­porte quelle place que Bah­ram avait vue dans ses voyages, et pour­tant il ne s’y habi­tuait pas, chaque fois qu’il y reve­nait il res­sen­tait le même choc, la même stu­peur, comme si la beau­té, à ce degré d’in­ten­si­té, ne pou­vait jamais deve­nir familière.

Il débou­cha sur la place par l’une des entrées du bazar, et il s’ar­rê­ta un ins­tant pour lais­ser le spec­tacle l’envahir.

Devant lui s’é­ten­dait un rec­tangle immense, plus de cinq cents mètres de long sur près de deux cents de large, bor­dé sur ses quatre côtés par une double arcade de bou­tiques et de gale­ries, et au centre de ce rec­tangle un jar­din, des bas­sins, des fon­taines qui ne jouaient pas encore à cette heure mais dont les vasques de pierre atten­daient le soleil, et au-delà du jar­din, aux deux extré­mi­tés de la place, deux monu­ments qui se fai­saient face comme les deux pôles d’un aimant, le por­tail du bazar au nord et la mos­quée du Shah au sud, et sur les côtés, à l’est et à l’ouest, deux autres mer­veilles, la mos­quée du Sheikh Lot­fol­lah et le palais d’A­li Qapu, de sorte que le regard, où qu’il se por­tât, ren­con­trait la beau­té, ne pou­vait pas lui échap­per, était cer­né par elle, sub­mer­gé, vaincu.

Bah­ram tra­ver­sa la place len­te­ment, mar­chant sur les pavés usés par des siècles de pas, et il s’ar­rê­ta au milieu, là où les axes se croi­saient, là où l’on pou­vait voir les quatre monu­ments à la fois, et il leva les yeux vers le ciel, ce ciel d’un bleu intense qui sem­blait plus pro­fond encore au-des­sus de cette place, comme si la beau­té d’en bas appe­lait la beau­té d’en haut, comme si le ciel lui-même vou­lait être à la hau­teur de ce que les hommes avaient construit.

Il pen­sa à Shah Abbas, ce sou­ve­rain qui avait vou­lu créer une image du monde et qui y était par­ve­nu, et il pen­sa à tous les voya­geurs qui avaient décrit cette place au fil des siècles, les ambas­sa­deurs euro­péens, les mar­chands de la route de la soie, les explo­ra­teurs et les aven­tu­riers, et tous avaient dit la même chose, tous avaient été sai­sis par la même stu­peur, tous avaient cher­ché des mots pour décrire l’in­des­crip­tible et n’en avaient pas trouvé.

« Ispa­han, moi­tié du monde »,

disait le pro­verbe per­san, et c’é­tait vrai, car celui qui avait vu Ispa­han avait vu la moi­tié de ce qui méri­tait d’être vu, et l’autre moi­tié, peut-être, n’exis­tait que dans l’imagination.

*

Il se diri­gea vers la mos­quée du Sheikh Lotfollah.

C’é­tait la plus petite des deux mos­quées de la place, mais aus­si la plus par­faite, la plus intime, celle que les connais­seurs pré­fé­raient, et Bah­ram en fai­sait par­tie, car il y avait dans cette mos­quée quelque chose d’u­nique, quelque chose qui tenait à ses pro­por­tions, à sa lumière, à la cou­leur de ses faïences, quelque chose qu’on ne trou­vait nulle part ailleurs et qu’on ne pou­vait pas expli­quer, seule­ment ressentir.

Il mon­ta les marches qui menaient au por­tail, et il entra.

Le cor­ri­dor d’en­trée était sombre, volon­tai­re­ment sombre, car les archi­tectes per­sans savaient que la lumière n’a de valeur que par contraste avec l’obs­cu­ri­té, que l’é­blouis­se­ment n’est pos­sible qu’a­près l’a­veu­gle­ment, et Bah­ram mar­cha dans cette pénombre, tour­nant avec le cor­ri­dor qui décri­vait un coude, et puis sou­dain, au bout du pas­sage, la salle de prière.

La lumière.

Il s’ar­rê­ta sur le seuil, comme il le fai­sait tou­jours, pour lais­ser ses yeux s’a­dap­ter, pour lais­ser son âme s’a­dap­ter aus­si, car ce qu’il voyait dépas­sait ce que l’œil pou­vait enre­gis­trer, deman­dait une autre forme de per­cep­tion, plus pro­fonde, plus lente.

La salle était octo­go­nale, coif­fée d’un dôme qui sem­blait flot­ter au-des­sus d’elle comme une bulle de lumière, et les murs étaient cou­verts de faïences d’une cou­leur que Bah­ram n’a­vait vue nulle part ailleurs, un bleu qui tirait sur le vert, ou un vert qui tirait sur le bleu, une cou­leur qui chan­geait selon l’heure et selon l’angle, qui sem­blait vivante, orga­nique, et ces faïences étaient dis­po­sées en motifs d’une com­plexi­té ver­ti­gi­neuse, des ara­besques qui s’en­rou­laient sur elles-mêmes, des étoiles qui engen­draient d’autres étoiles, des poly­gones qui se trans­for­maient en fleurs, tout un uni­vers géo­mé­trique qui don­nait le ver­tige si on le regar­dait trop longtemps.

Mais le plus extra­or­di­naire, c’é­tait la lumière.

Elle entrait par des fenêtres per­cées à la base du dôme, et elle se réfrac­tait sur les faïences, et elle rebon­dis­sait de sur­face en sur­face, et elle se colo­rait au pas­sage, de sorte que l’air lui-même sem­blait tein­té de bleu et d’or, de sorte qu’on avait l’im­pres­sion de nager dans la lumière, d’être immer­gé dans une sub­stance lumi­neuse, et cette lumière chan­geait au fil des heures, et le matin elle était dorée, et le midi elle était blanche, et le soir elle était rose, et chaque moment était dif­fé­rent, et chaque moment était parfait.

Bah­ram leva son Lei­ca et cadra le dôme.

Il savait que la pho­to­gra­phie ne ren­drait pas jus­tice à ce qu’il voyait, car la pho­to­gra­phie était en noir et blanc et cette mos­quée était tout entière dans la cou­leur, car la pho­to­gra­phie était figée et cette lumière était mou­vante, car la pho­to­gra­phie était plate et cet espace était pro­fond, mais il déclen­cha quand même, parce qu’il fal­lait essayer, parce que c’é­tait son métier d’es­sayer, parce que même une image impar­faite valait mieux que pas d’i­mage du tout.

« Vous per­dez votre temps, dit une voix der­rière lui, en anglais. Cette mos­quée est imphotographiable. »

Il se retourna.

C’é­tait Freya Stark.

*

Elle se tenait dans l’embrasure du cor­ri­dor, sa sil­houette angu­leuse décou­pée contre la lumière qui venait de la place, et elle por­tait les mêmes vête­ments d’homme que la veille, un pan­ta­lon de toile kaki, une che­mise de coton, un cha­peau de feutre cabos­sé qu’elle enle­va en entrant, révé­lant des che­veux gris cou­pés court, et elle s’a­van­ça vers Bah­ram avec cette démarche déci­dée des gens qui ont l’ha­bi­tude de mar­cher long­temps, de mar­cher loin, de mar­cher seuls.

« Freya Stark, dit-elle en ten­dant la main. Nous nous sommes croi­sés hier soir, sur la ter­rasse. Vous êtes le pho­to­graphe ira­nien, celui qui tra­vaille avec Godard. »

« Bah­ram Naha­van­di, dit-il en ser­rant la main ten­due. Vous me faites hon­neur de vous en souvenir. »

Elle eut un sou­rire bref, comme quel­qu’un qui n’a pas le temps de sou­rire longtemps.

« Je me sou­viens de tout ce qui m’in­té­resse. Et vous m’in­té­res­sez, Naha­van­di. Vous êtes l’un des rares Ira­niens que je vois dans cet hôtel qui ne soit pas un serviteur. »

La remarque était directe, presque bru­tale, et Bah­ram com­prit que cette femme ne connais­sait pas le ta’a­rof, ou plu­tôt qu’elle le connais­sait mais refu­sait de s’y plier, qu’elle disait ce qu’elle pen­sait sans les détours et les poli­tesses qui étaient la règle en Orient, et il ne sut pas s’il devait s’en offus­quer ou s’en réjouir.

« Il y a aus­si Mos­tow­fi, dit-il. L’aristocrate. »

« Mos­tow­fi n’est pas un Ira­nien, répli­qua Freya Stark. C’est un fan­tôme. Un homme du pas­sé qui refuse de mou­rir. Vous, vous êtes du pré­sent. C’est plus intéressant. »

Elle s’a­van­ça dans la salle de prière et leva les yeux vers le dôme, et son visage, dans la lumière bleue et or, prit une expres­sion que Bah­ram ne lui avait pas vue sur la ter­rasse, une expres­sion de ravis­se­ment, presque de dévotion.

« J’ai vu beau­coup de choses dans ma vie, dit-elle sans le regar­der. J’ai tra­ver­sé des déserts et des mon­tagnes, j’ai dor­mi chez des nomades et des ban­dits, j’ai vu Pal­myre au lever du soleil et Per­sé­po­lis au cou­cher, mais rien, rien ne m’é­meut autant que cette mos­quée. C’est absurde, n’est-ce pas ? Une Anglaise athée qui pleure dans une mos­quée persane. »

Bah­ram regar­da son pro­fil et vit qu’elle ne pleu­rait pas, pas vrai­ment, mais que ses yeux brillaient d’une façon par­ti­cu­lière, et il com­prit que cette femme, mal­gré sa rudesse, mal­gré sa façon de par­ler comme un homme et de s’ha­biller comme un homme, était capable d’une sen­si­bi­li­té que beau­coup n’au­raient pas soupçonnée.

« Ce n’est pas absurde, dit-il. La beau­té n’a pas de religion. »

Elle se tour­na vers lui et le regar­da avec une atten­tion nou­velle, comme si elle le voyait pour la pre­mière fois.

« C’est exac­te­ment ce que je pense. Vous êtes phi­lo­sophe en plus d’être photographe ? »

« Non. Sim­ple­ment ira­nien. Nous avons quelques poètes qui ont dit ces choses mieux que moi. »

« Que tu ailles à la mos­quée ou à l’église,

Ce qui compte c’est la flamme, non la lampe… »

« Rûmi ? deman­da Freya Stark. »

« Vous connais­sez Rûmi ? »

« Je lis le per­san. Mal, mais je le lis. On ne peut pas voya­ger dans ce pays sans lire ses poètes. Ce serait comme visi­ter l’I­ta­lie sans connaître Dante. »

Bah­ram sou­rit, car cette femme le sur­pre­nait, car elle n’é­tait pas ce qu’il avait cru, pas seule­ment une aven­tu­rière excen­trique mais quel­qu’un qui cher­chait à com­prendre, qui fai­sait l’ef­fort de com­prendre, ce qui était rare chez les Occi­den­taux, ce qui était précieux.

« Befar­mâid, dit-il, si vous vou­lez bien me faire l’hon­neur, je peux vous mon­trer quelque chose. Quelque chose que les tou­ristes ne voient pas. »

*

Il la condui­sit vers le fond de la salle de prière, là où un esca­lier étroit, presque invi­sible, mon­tait dans l’é­pais­seur du mur, et il lui fit signe de le suivre, et ils gra­virent les marches en silence, tour­nant sur eux-mêmes dans la spi­rale de brique, et ils débou­chèrent sur une gale­rie qui cou­rait autour du dôme, à mi-hau­teur, une gale­rie étroite d’où l’on voyait la salle d’en bas comme une minia­ture, comme une image du monde vue depuis le ciel.

« Mon Dieu, mur­mu­ra Freya Stark. Je ne savais pas que cela existait. »

De là-haut, le dôme était encore plus impres­sion­nant, car on voyait les faïences de près, on pou­vait dis­tin­guer chaque car­reau, chaque motif, chaque nuance de cou­leur, et la lumière qui entrait par les fenêtres des­si­nait des rayons obliques dans l’es­pace, des piliers de lumière qui sem­blaient sup­por­ter le dôme, qui sem­blaient le faire tenir en l’air par la seule force de leur éclat.

« C’é­tait la gale­rie des femmes, dit Bah­ram. Du temps de Shah Abbas, les femmes de la cour venaient prier ici, à l’a­bri des regards. Main­te­nant, plus per­sonne n’y vient. Les gar­diens ont oublié qu’elle existe. »

« Com­ment le savez-vous, vous ? »

« Mon père me l’a mon­tré quand j’é­tais enfant. Il avait un ami qui était gar­dien ici. »

Freya Stark s’ac­cou­da à la balus­trade et regar­da la salle en contre­bas, et son visage, dans la lumière qui mon­tait d’en bas, avait per­du sa dure­té, sa méfiance, et Bah­ram vit qu’elle était plus âgée qu’il ne l’a­vait cru, peut-être cin­quante ans, peut-être plus, avec des rides pro­fondes autour des yeux et de la bouche, des rides qui disaient les soleils trop forts, les vents trop froids, les nuits sans sommeil.

« Vous savez ce que j’aime dans ce pays ? dit-elle sans le regar­der. C’est qu’il résiste. Il résiste à tout. Aux enva­his­seurs, aux moder­ni­sa­teurs, aux gens comme moi qui viennent le regar­der comme une curio­si­té. Il garde ses secrets. Il cache ses mer­veilles dans des gale­ries oubliées. Il fait sem­blant de se sou­mettre, et puis il conti­nue, il per­siste, il dure. C’est admirable. »

« C’est aus­si notre malé­dic­tion, dit Bah­ram. Nous résis­tons tel­le­ment que nous n’a­van­çons pas. »

« Avan­cer vers quoi ? Vers ce que nous avons fait de l’Inde ? De l’É­gypte ? Non, Naha­van­di. Votre résis­tance est votre salut. Ne lais­sez per­sonne vous convaincre du contraire. Pas même les gens bien inten­tion­nés. Sur­tout pas les gens bien intentionnés. »

Elle se tut un ins­tant, puis ajouta :

« Vous connais­sez Arthur Pope, je crois. Je vous ai vus par­ler hier. »

« Nous avons été pré­sen­tés, oui. »

« Pope est un homme bien inten­tion­né. Il aime sin­cè­re­ment l’art per­san. Peut-être plus que n’im­porte qui au monde. Et c’est pré­ci­sé­ment pour cela qu’il est dan­ge­reux. Parce qu’il croit que son amour lui donne des droits. Des droits de propriété. »

Bah­ram ne répon­dit pas, car il pen­sait à la minia­ture de Beh­zad, à ce jar­din peint qui allait tra­ver­ser l’o­céan, et il se deman­dait si Freya Stark avait rai­son, si l’a­mour pou­vait être une forme de vol, si les meilleures inten­tions pou­vaient pro­duire les pires effets.

*

Ils redes­cen­dirent en silence et sor­tirent de la mos­quée, et la lumière de la place les frap­pa comme un coup, cette lumière blanche et vio­lente de la fin de mati­née qui n’a­vait plus rien à voir avec la lumière dorée du dôme, et Bah­ram cli­gna des yeux, ébloui, déso­rien­té, comme quel­qu’un qui revient d’un rêve.

« Je vais à la mos­quée du Shah, dit Freya Stark. Vous m’accompagnez ? »

Ils tra­ver­sèrent la place ensemble, mar­chant à l’ombre des arcades pour évi­ter le soleil qui tapait main­te­nant avec une force bru­tale, et ils pas­sèrent devant les échoppes du bazar où les mar­chands ven­daient des tapis, des cuivres, des minia­tures — des fausses, la plu­part, fabri­quées pour les tou­ristes —, et devant les tchaï­kha­nehs où des hommes buvaient du thé en fumant le qalyan, et devant les ven­deurs de pas­tèques et de melons qui criaient leurs prix d’une voix chan­tante, et Bah­ram pho­to­gra­phia au pas­sage un vieil homme accrou­pi devant une pile de tapis, son visage buri­né par le soleil, ses mains noueuses posées sur ses genoux, une image qui résu­mait peut-être tout ce qu’il vou­lait dire, tout ce qu’il essayait de capturer.

La mos­quée du Shah se dres­sait au fond de la place, monu­men­tale, écra­sante, avec son por­tail cou­vert de faïences bleues et or, ses deux mina­rets qui poin­taient vers le ciel comme des doigts accu­sa­teurs, son dôme immense qu’on voyait de par­tout dans la ville, et elle était si grande, si impo­sante, qu’elle sem­blait appar­te­nir à un autre monde, un monde de géants, un monde où les hommes auraient été plus grands qu’ils ne le sont.

Ils entrèrent par le por­tail prin­ci­pal, pas­sant sous l’arc colos­sal où des ins­crip­tions cora­niques en cal­li­gra­phie thu­luth déployaient leurs ara­besques, et ils péné­trèrent dans la cour inté­rieure, cette cour immense bor­dée d’i­wans et de gale­ries, avec son bas­sin cen­tral où l’eau reflé­tait le ciel et les mina­rets, et Bah­ram sen­tit, une fois de plus, cette sen­sa­tion d’é­cra­se­ment que lui don­nait tou­jours cette mos­quée, cette impres­sion d’être minus­cule, insi­gni­fiant, face à quelque chose qui le dépassait.

« C’est trop grand, dit Freya Stark comme si elle lisait dans ses pen­sées. Sheikh Lot­fol­lah est à taille humaine. Celle-ci est à taille divine. Je pré­fère les dieux qui ne m’é­crasent pas. »

Ils mar­chèrent le long des gale­ries, s’ar­rê­tant par­fois pour regar­der un détail, une cal­li­gra­phie par­ti­cu­liè­re­ment belle, un motif de faïence qu’on ne trou­vait nulle part ailleurs, et Bah­ram pho­to­gra­phia les reflets dans le bas­sin, les ombres des arcades sur les dalles de pierre, un mol­lah qui tra­ver­sait la cour avec sa robe noire flot­tant der­rière lui comme une aile de corbeau.

Et puis, au détour d’une gale­rie, ils tom­bèrent sur Roman Ghirshman.

*

L’ar­chéo­logue fran­çais était assis sur un banc de pierre, à l’ombre d’un iwan, un car­net de cro­quis sur les genoux, et il des­si­nait avec une concen­tra­tion intense, le front plis­sé, la langue légè­re­ment sor­tie, comme un enfant appliqué.

C’é­tait un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, tra­pu, avec une barbe noire taillée court et des lunettes rondes qui lui don­naient un air de hibou savant, et il por­tait un cos­tume de toile frois­sé qui avait dû être blanc autre­fois mais qui avait pris, avec la pous­sière des fouilles, une cou­leur indé­fi­nis­sable, entre le beige et le gris.

« Ghirsh­man ! s’ex­cla­ma Freya Stark. Que faites-vous si loin de vos tes­sons de poterie ? »

Le Fran­çais leva les yeux de son car­net et sou­rit en recon­nais­sant l’Anglaise.

« Madame Stark. Quel plai­sir. Je des­sine des muqar­nas. C’est ma pas­sion secrète. Ne le dites à per­sonne, on croi­rait que je suis deve­nu fou. »

Son fran­çais était impec­cable, bien sûr, mais tein­té d’un léger accent que Bah­ram ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier, et il appren­drait plus tard que Ghirsh­man était né en Ukraine, qu’il avait gran­di en Rus­sie avant de fuir la révo­lu­tion, qu’il avait étu­dié à Paris et obte­nu la natio­na­li­té fran­çaise, et que sa vie tout entière était une suc­ces­sion d’exils et de recons­truc­tions, ce qui expli­quait peut-être son atta­che­ment aux ruines, aux civi­li­sa­tions dis­pa­rues, à tout ce qui avait été détruit et qu’on pou­vait essayer de reconstruire.

« Voi­ci Bah­ram Naha­van­di, dit Freya Stark. Pho­to­graphe. Il tra­vaille avec Godard. »

Ghirsh­man se leva et ser­ra la main de Bah­ram avec une vigueur inat­ten­due pour un homme qui pas­sait sa vie à tami­ser de la poussière.

« Enchan­té, dit-il. J’ai vu vos pho­tos de Per­sé­po­lis. Excellent tra­vail. Vous avez réus­si à faire par­ler les pierres, ce qui n’est pas don­né à tout le monde. »

« Vous me faites trop d’hon­neur », dit Bah­ram avec une incli­nai­son de tête, et Freya Stark leva les yeux au ciel, car elle com­men­çait à connaître le ta’a­rof et elle trou­vait exas­pé­rante cette façon que les Orien­taux avaient de se com­pli­men­ter indé­fi­ni­ment sans jamais arri­ver au fait.

« Asseyez-vous, dit Ghirsh­man. Il fait trop chaud pour mar­cher. Parlons. »

Ils s’as­sirent sur le banc de pierre, tous les trois, à l’ombre de l’i­wan, et un gar­dien de la mos­quée pas­sa devant eux avec un pla­teau de thé, et Ghirsh­man l’ap­pe­la et com­man­da trois verres, et le thé arri­va, brû­lant mal­gré la cha­leur, et ils burent en silence, regar­dant la cour immense où quelques fidèles fai­saient leurs ablu­tions au bord du bassin.

« Vous êtes à Ispa­han pour long­temps ? deman­da Ghirsh­man à Bahram. »

« Quelques jours encore. Godard m’at­tend à Persépolis. »

« Per­sé­po­lis, sou­pi­ra Ghirsh­man. Herz­feld a de la chance. Le site le plus pres­ti­gieux de tout l’I­ran. Moi, je suis à Suse. Moins gla­mour, mais plus inté­res­sant, si vous vou­lez mon avis. À Per­sé­po­lis, tout est à la sur­face. À Suse, il faut creu­ser. Et quand on creuse, on trouve des choses que per­sonne n’attendait. »

« Quelles choses ? deman­da Freya Stark. »

Ghirsh­man eut un sou­rire mys­té­rieux, le sou­rire d’un homme qui sait des choses et qui hésite à les dire.

« Des choses qui remontent à bien avant les Aché­mé­nides. Des choses qui prouvent que ce pays était civi­li­sé quand l’Eu­rope était encore peu­plée de sau­vages. Des tablettes d’ar­gile, des sceaux-cylindres, des objets qui ont quatre mille ans et qui sont d’une beauté… »

Il s’in­ter­rom­pit, cher­chant ses mots.

« D’une beau­té qui me fait dou­ter de tout ce que je croyais savoir. Voi­là. C’est cela, l’ar­chéo­lo­gie. Ce n’est pas confir­mer ce qu’on sait. C’est décou­vrir qu’on ne sait rien. »

Bah­ram écou­tait, fas­ci­né, car cet homme par­lait de son métier avec une pas­sion qui res­sem­blait à celle qu’il res­sen­tait lui-même pour la pho­to­gra­phie, cette façon de cher­cher quelque chose qu’on ne pou­vait pas nom­mer, quelque chose qui était au-delà des mots, au-delà des images, au-delà de tout ce qu’on pou­vait dire ou montrer.

« J’ai cher­ché Dieu dans les églises et les mosquées,

Je ne l’ai trou­vé que dans mon propre cœur… »

« Encore Rûmi, dit Freya Stark. Vous avez un poète pour chaque occa­sion, Nahavandi. »

« Nous en avons plu­sieurs, dit Bah­ram. C’est notre richesse. La seule qu’on ne peut pas nous voler. »

Ghirsh­man hocha la tête gra­ve­ment, car il avait com­pris l’al­lu­sion, car il savait que les tré­sors de l’I­ran par­taient vers l’Oc­ci­dent, que les musées d’Eu­rope et d’A­mé­rique se rem­plis­saient de ce que ce pays avait de plus pré­cieux, et que lui-même, mal­gré sa bonne volon­té, mal­gré son amour sin­cère pour cette civi­li­sa­tion, fai­sait par­tie de ce mou­ve­ment, de cette hémorragie.

« Vous avez rai­son, dit-il. Les poètes sont intrans­por­tables. C’est pour cela qu’ils survivent. »

*

Ils res­tèrent long­temps assis à l’ombre de l’i­wan, par­lant de choses et d’autres, de l’I­ran et de l’Eu­rope, de l’ar­chéo­lo­gie et de la pho­to­gra­phie, de la poli­tique et de la poé­sie, et le temps pas­sa sans qu’ils s’en ren­dissent compte, et le soleil mon­ta au zénith puis com­men­ça à redes­cendre, et la cour de la mos­quée se vida puis se rem­plit à nou­veau pour la prière de midi, et les fidèles s’a­li­gnèrent face à La Mecque et s’in­cli­nèrent et se pros­ter­nèrent, et leurs mou­ve­ments syn­chrones avaient quelque chose d’hyp­no­tique, de beau, qui trans­cen­dait la ques­tion de la foi.

Puis Freya Stark se leva, annon­çant qu’elle devait ren­trer à l’hô­tel pour écrire ses notes de voyage, et Ghirsh­man dit qu’il avait des lettres à pos­ter, et ils se sépa­rèrent devant le por­tail de la mos­quée, pro­met­tant de se revoir le soir sur la ter­rasse de l’Ab­ba­si, et Bah­ram res­ta seul sur la place, son Lei­ca autour du cou, regar­dant la foule qui allait et venait sous les arcades.

Il pen­sa à tout ce qu’il avait enten­du ce matin-là, aux paroles de Freya Stark sur l’a­mour pos­ses­sif de Pope, aux réflexions de Ghirsh­man sur les décou­vertes qui remettent tout en ques­tion, et il pen­sa à Jalal Mos­tow­fi, seul dans sa chambre avec ses tré­sors et ses ran­cœurs, et il pen­sa à la minia­ture de Beh­zad qui atten­dait d’être ven­due, et il sen­tit que quelque chose se pré­pa­rait, que toutes ces pièces éparses allaient finir par s’as­sem­bler, for­mer un des­sin qu’il ne pou­vait pas encore voir.

Il reprit le che­min de l’Ab­ba­si, mar­chant len­te­ment dans la cha­leur de l’a­près-midi, et les ruelles étaient désertes main­te­nant, car tout le monde fai­sait la sieste, et ses pas réson­naient sur les pavés comme les bat­te­ments d’un cœur soli­taire, et quand il arri­va à l’hô­tel, le jar­din était vide, les arcades silen­cieuses, et seul le mur­mure de l’eau dans les canaux trou­blait le silence.

Il mon­ta dans sa chambre pour se repo­ser, et il s’al­lon­gea sur le lit sans se désha­biller, et il fer­ma les yeux, et il pen­sa à Fere­sh­teh, comme il pen­sait tou­jours à Fere­sh­teh quand il était fati­gué, quand sa garde était bais­sée, et il se deman­da ce qu’elle aurait pen­sé de tout cela, de Pope et de Mos­tow­fi, de Freya Stark et de Ghirsh­man, de cette petite socié­té d’é­tran­gers et d’exi­lés qui tour­nait autour d’un jar­din safa­vide comme des papillons autour d’une lampe.

Et puis il s’en­dor­mit, et il rêva de la mos­quée du Sheikh Lot­fol­lah, mais dans son rêve les faïences étaient vivantes, elles bou­geaient, elles se trans­for­maient, et la lumière qui entrait par les fenêtres n’é­tait pas dorée mais rouge, rouge comme le sang, rouge comme le feu, et quelque part dans le dôme une voix réci­tait des vers de Hafez qu’il ne par­ve­nait pas à com­prendre, et quand il se réveilla, le soleil était bas sur l’ho­ri­zon, et il sut, sans savoir com­ment il le savait, que quelque chose allait arriver.

Quelque chose de grave.

Quelque chose qui chan­ge­rait tout.

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