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L’o­deur de l’orange

L’o­deur de l’orange

Cha­pitres 4 à 6

Cha­pitre 4 — L’é­té 1990

Il faut remonter.

Il faut quit­ter jan­vier 2011, quit­ter la pous­sière du Majes­tic et les sirènes et les vidéos trem­blantes sur les écrans de télé­phone, il faut remon­ter le temps comme on remonte un esca­lier — marche après marche, palier après palier — jus­qu’à cet été-là. L’é­té 1990. L’é­té où Nadia avait quinze ans et Raouf dix-huit, où le monde était immo­bile et brû­lant, où Tunis sen­tait le jas­min et la fri­ture et le gou­dron fon­du, et où rien — abso­lu­ment rien — ne lais­sait sup­po­ser que quoi que ce soit chan­ge­rait jamais.

Bab El Khadra.

Le quar­tier n’existe plus tel qu’il était. Les immeubles sont les mêmes — ces immeubles de trois ou quatre étages aux façades blan­chies à la chaux, avec les bal­cons en fer for­gé et le linge qui sèche et les para­boles gref­fées comme des cham­pi­gnons — mais l’air a chan­gé. En 1990, l’air de Bab El Kha­dra avait une épais­seur par­ti­cu­lière, une den­si­té de vie super­po­sée : les voix des femmes qui s’in­ter­pel­laient d’un bal­con à l’autre, les moby­lettes péta­ra­dantes dans les ruelles trop étroites pour les voi­tures, le ven­deur de bei­gnets à l’angle de la rue Sidi Mah­rez dont l’huile gré­sillait du matin au soir, les enfants pieds nus qui jouaient au foot­ball avec des boîtes de conserve, le muez­zin de la mos­quée dont l’ap­pel à la prière rico­chait entre les murs et se mêlait, cinq fois par jour, au brou­ha­ha du quar­tier comme un fil d’or dans une étoffe ordinaire.

Nadia vivait au qua­trième étage d’un immeuble jaune, rue El Jazi­ra. Un appar­te­ment de quatre pièces — grand pour le quar­tier — où vivaient ses parents, son frère aîné Farid, sa sœur cadette Ami­ra, et sa grand-mère mater­nelle qu’on appe­lait Ommi Zoh­ra et qui ne quit­tait jamais sa chambre, une pièce sombre au bout du cou­loir où régnaient l’o­deur d’en­cens et le mur­mure per­pé­tuel de Radio Tunis. Le père de Nadia, Habib, était cadre au minis­tère de l’In­té­rieur — un poste qui ins­pi­rait dans le quar­tier un mélange de res­pect et de méfiance, parce qu’un homme du minis­tère de l’In­té­rieur est un homme qui sait des choses, et un homme qui sait des choses est un homme devant lequel on sur­veille ses paroles. Sa mère, Dalen­da, ori­gi­naire de Sfax, tenait la mai­son avec une auto­ri­té douce et abso­lue. Elle cui­si­nait des tajines et des cous­cous au pois­son le ven­dre­di, pliait le linge avec une pré­ci­sion géo­mé­trique, et ne haus­sait jamais la voix — ce qui, para­doxa­le­ment, la ren­dait plus redou­table que si elle avait crié.

Raouf vivait trois rues plus loin, dans un immeuble blanc plus petit, au-des­sus de l’en­tre­pôt de son père. L’en­tre­pôt sen­tait l’o­range et la terre mouillée. Des caisses de fruits s’empilaient jus­qu’au pla­fond — oranges de Nabeul, citrons bel­di du Cap Bon, figues de Bar­ba­rie de Kas­se­rine, dattes deglet nour de Tozeur. Le père de Raouf, Tahar, com­men­çait sa jour­née à quatre heures du matin et la finis­sait à midi. L’a­près-midi, il dor­mait. Toute la mai­son dor­mait quand Tahar dor­mait — c’é­tait une loi non écrite, un silence impo­sé par la fatigue d’un homme qui por­tait des caisses de trente kilos depuis l’âge de qua­torze ans. La mère de Raouf, Habi­ba, était cou­tu­rière. Elle cou­sait des robes pour les mariages du quar­tier, assise en tailleur devant sa Sin­ger à pédale, le mètre autour du cou, les épingles entre les lèvres.

Nadia et Raouf ne s’é­taient pas choi­sis. Ils s’é­taient trou­vés — comme se trouvent les gens qui vivent dans le même péri­mètre de cent mètres et qui finissent, par la seule force de la proxi­mi­té, par par­ta­ger les mêmes trot­toirs, les mêmes heures creuses, les mêmes regards. Nadia le voyait pas­ser sous son bal­con le matin, quand il aidait son père à char­ger la camion­nette. Un gar­çon grand pour son âge, les bras longs, la peau brune, une manière de por­ter les caisses en silence qui le dis­tin­guait des autres gar­çons du quar­tier — les bruyants, les van­tards, ceux qui sif­flaient les filles et se bat­taient pour un regard. Raouf ne sif­flait per­sonne. Il tra­vaillait, il se tai­sait, il mar­chait avec une len­teur qui res­sem­blait à de la gravité.

Ils avaient com­men­cé à se par­ler en juin, devant la bou­tique de Bechir le quin­caillier. Nadia ache­tait une ampoule pour la cui­sine. Raouf atten­dait que Bechir lui pré­pare une com­mande de ficelle pour les caisses. L’at­tente — dix minutes, peut-être quinze — avait suf­fi pour qu’une conver­sa­tion naisse, comme naissent les conver­sa­tions en été, dans les quar­tiers, entre les gens qui n’ont nulle part où aller : par la cha­leur, par l’en­nui, par la grâce de ne rien avoir à faire d’autre qu’être là.

Elle avait dit quelque chose sur la cha­leur — une bana­li­té. Il avait répon­du quelque chose sur la cha­leur — une autre bana­li­té. Mais dans l’é­change de ces bana­li­tés, quelque chose avait cir­cu­lé qui n’é­tait pas banal du tout. Une atten­tion. Un regard qui dure un quart de seconde de plus que néces­saire. Un sou­rire qui n’est pas de politesse.

Après cela, ils se croi­sèrent tous les jours. Ce n’é­tait pas arran­gé — ou peut-être l’é­tait-ce, de cette manière incons­ciente qu’ont les corps d’or­ga­ni­ser les ren­contres en ajus­tant les horaires, les tra­jets, les pauses, pour qu’un hasard se repro­duise assez sou­vent pour ces­ser d’être un hasard. Nadia sor­tait ache­ter du pain à onze heures — l’heure où Raouf reve­nait de la livrai­son du Majes­tic. Raouf pas­sait devant l’im­meuble jaune en fin d’a­près-midi — l’heure où Nadia pre­nait le frais sur le bal­con. Ils se saluaient, échan­geaient quelques mots, par­fois s’ar­rê­taient un moment à l’angle de la rue, dans la bande d’ombre que pro­je­tait le mur de la mosquée.

Ils ne par­laient de rien d’im­por­tant. Des exa­mens de Nadia — elle entrait en seconde à la ren­trée. Du tra­vail de Raouf — il vou­lait pas­ser le bac en can­di­dat libre, par­tir étu­dier en France. De la Coupe du monde qui se jouait en Ita­lie — Came­roun contre Argen­tine, Mara­do­na qui pleu­rait. Des films qu’on pas­sait le soir au ciné­ma Le Coli­sée, ave­nue Bour­gui­ba — des films égyp­tiens sur­tout, avec Adel Imam, que tout le quar­tier allait voir en famille et dont on réci­tait les répliques pen­dant des semaines. Mais sous ces conver­sa­tions de sur­face, il y avait autre chose — un cou­rant chaud, conti­nu, qui pas­sait entre eux et dont ils étaient tous les deux conscients sans jamais le nommer.

Nadia savait. Elle savait depuis la bou­tique de Bechir, depuis le pre­mier regard, depuis cette frac­tion de seconde où les yeux de Raouf — ce brun très sombre, cette pro­fon­deur de puits — s’é­taient posés sur elle avec une gra­vi­té qui n’ap­par­te­nait pas à un gar­çon de dix-huit ans. Elle savait, et elle ne fai­sait rien de ce savoir, parce que à quinze ans, dans un quar­tier comme Bab El Kha­dra, avec un père au minis­tère de l’In­té­rieur et une mère de Sfax, on ne fait rien de ce genre de savoir. On le range. On le plie soi­gneu­se­ment, comme les draps de Dalen­da, et on le met de côté.

L’é­té avan­ça. Juillet. La cha­leur devint une pré­sence phy­sique, un mur trans­pa­rent qui sépa­rait les heures de la mati­née — encore sup­por­tables — des heures de l’a­près-midi — mor­telles. Le quar­tier vivait au ralen­ti. Les stores bais­sés, les rues vides entre treize heures et seize heures, le chant des cigales qui rem­pla­çait celui des voix humaines. Seuls les chats bou­geaient, d’ombre en ombre, avec cette pru­dence liquide des ani­maux qui savent que le soleil peut tuer.

C’est dans cette tor­peur que la scène de l’es­ca­lier eut lieu.

Un soir de fin juillet. Il devait être sept heures — l’heure où la cha­leur com­mence à des­ser­rer son étau, où les bal­cons se rem­plissent de nou­veau, où les pre­miers par­fums de cui­sine montent des fenêtres ouvertes et se mêlent à l’o­deur de jas­min des jar­di­nières. Nadia des­cen­dait l’es­ca­lier de son immeuble pour ache­ter du lait chez Saïd, l’é­pi­cier du coin. L’es­ca­lier était sombre — l’am­poule du deuxième palier était grillée depuis des jours et per­sonne ne l’a­vait rem­pla­cée — et elle des­cen­dait pru­dem­ment, une main sur la rampe, quand elle enten­dit des pas qui montaient.

C’é­tait Raouf.

Il venait voir Farid, le frère aîné de Nadia, pour une affaire de moby­lette — un joint de culasse, un car­bu­ra­teur, un de ces pré­textes méca­niques que les gar­çons du quar­tier invo­quaient pour se retrou­ver. Ils se croi­sèrent au deuxième palier, dans la zone d’ombre, à l’en­droit exact où l’am­poule manquait.

Ils s’ar­rê­tèrent.

L’es­ca­lier était étroit — assez pour que deux per­sonnes puissent se croi­ser, pas assez pour qu’elles se croisent sans se frô­ler. Raouf était une marche en des­sous de Nadia, ce qui les met­tait presque à la même hau­teur — elle qui était petite, lui qui était grand. La lumière jaune de l’am­poule du palier au-des­sus tom­bait sur eux en biais, décou­pant leurs visages en deux moi­tiés, l’une éclai­rée, l’autre sombre.

— Bon­soir, dit Nadia.

— Bon­soir.

Ils auraient dû se croi­ser. C’est ce que font les gens dans un esca­lier — on se salue, on se range, on passe. Mais ni l’un ni l’autre ne bou­gea. Raouf ne mon­ta pas la marche sui­vante. Nadia ne des­cen­dit pas. Ils res­tèrent là, sépa­rés par qua­rante cen­ti­mètres d’air tiède, et le silence qui tom­ba entre eux n’a­vait rien du silence ordi­naire d’un esca­lier — c’é­tait un silence char­gé, vibrant, un silence qui conte­nait une question.

Nadia sen­tit l’o­deur de Raouf. Une odeur d’o­ranges — il avait dû aider son père aux caisses dans l’a­près-midi — et de sueur propre, et de quelque chose de plus pro­fond, de plus ani­mal, une odeur de peau chauf­fée par le soleil qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’elle connais­sait. Elle avait quinze ans. Elle n’a­vait jamais embras­sé per­sonne. Elle n’a­vait jamais été aus­si proche d’un gar­çon dans la pénombre. Son cœur bat­tait dans ses oreilles comme un poing contre une porte.

Raouf leva la main.

Pas vers elle — pas exac­te­ment. Il leva la main et la posa sur la rampe de l’es­ca­lier, à trois cen­ti­mètres de la main de Nadia. Trois cen­ti­mètres. L’es­pace entre l’au­ri­cu­laire de Raouf et le pouce de Nadia était mesu­rable, pré­cis, déli­bé­ré. Ce n’é­tait pas un geste invo­lon­taire. C’é­tait une pro­po­si­tion — la plus dis­crète, la plus pru­dente, la plus res­pec­tueuse des pro­po­si­tions. Une main posée près d’une main, sans la tou­cher, en lui lais­sant le choix de com­bler ou non la distance.

Nadia ne bou­gea pas sa main. Mais elle ne la reti­ra pas.

Ils res­tèrent ain­si — cinq secondes, dix secondes, une éter­ni­té com­pri­mée dans le for­mat d’un palier d’es­ca­lier — leurs mains à trois cen­ti­mètres l’une de l’autre, leurs souffles audibles dans le silence, la lumière jaune de l’am­poule au-des­sus et l’obs­cu­ri­té de l’am­poule man­quante en des­sous, et entre ces deux lumières, entre ces deux ombres, un espace qui n’ap­par­te­nait qu’à eux.

Puis la voix du père de Nadia tom­ba du qua­trième étage.

— Nadia !

Un seul mot. Le pré­nom, crié depuis le bal­con, avec cette auto­ri­té natu­relle des pères qui n’ont pas besoin de haus­ser la voix pour que tout un immeuble les entende. Habib ne savait pas que sa fille était dans l’es­ca­lier avec un gar­çon. Il l’ap­pe­lait sim­ple­ment pour le dîner, ou pour qu’elle rap­porte du pain en plus du lait, ou pour rien — pour le plai­sir de savoir où elle était, parce qu’un père est un homme qui a besoin de savoir où sont les gens qu’il aime.

La main de Nadia quit­ta la rampe. Elle des­cen­dit une marche, puis deux, pas­sa devant Raouf en le frô­lant à peine — l’é­paule contre l’é­paule, un contact si bref qu’on pou­vait dou­ter qu’il ait eu lieu — et conti­nua sa des­cente vers la lumière crue de la porte d’entrée.

— Bon­soir, dit-elle sans se retourner.

Elle ne le vit pas res­ter là, immo­bile sur le palier, la main encore posée sur la rampe à l’en­droit exact où sa main à elle s’é­tait trou­vée. Elle ne le vit pas fer­mer les yeux et ins­pi­rer len­te­ment, comme pour rete­nir dans ses pou­mons l’air qu’elle venait de tra­ver­ser. Elle ne vit rien de cela parce qu’elle était déjà dehors, dans la rue, dans la cha­leur du soir, le cœur bat­tant, les joues brû­lantes, mar­chant vers l’é­pi­ce­rie de Saïd avec la cer­ti­tude abso­lue et ter­ri­fiante que quelque chose venait de com­men­cer — quelque chose qu’elle n’a­vait pas les mots pour nom­mer et qu’elle ne nom­me­rait pas avant vingt ans.

Après cette soi­rée, ils ne se retrou­vèrent plus seuls.

L’é­té se ter­mi­na. Sep­tembre arri­va avec ses car­tables et ses uni­formes. Raouf pas­sa son bac, l’eut du pre­mier coup, obtint une bourse pour Mar­seille. En octobre, il était par­ti. Nadia entra en seconde au lycée Bour­gui­ba. La vie reprit son cours — ce cours lent et régu­lier des vies tuni­siennes d’a­vant, quand rien ne sem­blait bou­ger, quand les années se res­sem­blaient comme les jours et les jours comme les heures.

Mais l’es­ca­lier resta.

Il res­ta dans le corps de Nadia comme reste une brû­lure — pas dou­lou­reuse, pas visible, mais là, ins­crite dans la peau, réveillée par cer­taines odeurs, cer­taines lumières, cer­taines cha­leurs du soir. Il res­ta dans le corps de Raouf — à Mar­seille, puis à Tunis, puis dans son mariage, puis dans son chô­mage — comme un accord non réso­lu, une phrase inter­rom­pue au milieu, une porte ouverte que per­sonne n’a­vait franchie.

Vingt ans.

Vingt ans, c’est le temps qu’il faut pour qu’un sou­ve­nir perde sa dou­leur et gagne en beau­té. Vingt ans, c’est le temps qu’il faut pour qu’un geste inache­vé devienne, dans la mémoire, plus puis­sant qu’un geste accom­pli. Vingt ans, c’est le temps qu’il faut pour que deux mains à trois cen­ti­mètres l’une de l’autre dans un esca­lier sombre deviennent le moment le plus éro­tique de deux vies entières.

Et main­te­nant — jan­vier 2011, le Majes­tic fer­mé, la chambre 22, le mate­las gris — main­te­nant, l’es­ca­lier était de retour. Non pas comme un sou­ve­nir, mais comme une pos­si­bi­li­té. Comme une seconde chance offerte par un hôtel fan­tôme dans un pays sur le point de basculer.

Le mar­di soir, Raouf envoya un SMS.

Demain. 14h.

Nadia lut le mes­sage dans la cui­sine de Lafayette, debout devant la fenêtre, une Cris­tal au bout des doigts. Les antennes para­bo­liques. Le ciel de cuivre. La sirène loin­taine. Elle tapa sa réponse avec le pouce — un seul mot, le même qu’au café, le même que devant le Majes­tic, le seul mot qui comptait :

D’ac­cord.

Cha­pitre 5 — Chambre 22

Elle arri­va la première.

Mon­cef lui ouvrit la porte de ser­vice sans un mot, lui ten­dit une clé atta­chée à un anneau de cuivre et retour­na dans sa loge au fond de la cour. Nadia mon­ta seule. L’es­ca­lier de marbre, dans la lumière grise de jan­vier, avait une majes­té de ruine — les marches usées en leur centre par un siècle de pas, la rampe de fer for­gé cou­verte d’une pous­sière si fine qu’elle res­sem­blait à du velours, et ce silence spé­ci­fique des bâti­ments vides, un silence qui n’est pas l’ab­sence de bruit mais la pré­sence de tous les bruits pas­sés, com­pri­més dans les murs comme des fos­siles dans la pierre.

Deuxième étage. Cou­loir. Chambre 22.

La clé tour­na avec une résis­tance qui céda d’un coup — le pêne rouillé, la ser­rure fati­guée. La porte s’ou­vrit sur la pièce qu’elle avait vue trois jours plus tôt avec Raouf : le mate­las gris, la chaise pliante, la fenêtre au volet ban­cal. Rien n’a­vait chan­gé. Rien ne pou­vait chan­ger dans un endroit que per­sonne n’habitait.

Et pour­tant.

Nadia remar­qua immé­dia­te­ment ce qui n’é­tait pas là la der­nière fois : une cou­ver­ture. Une cou­ver­ture de laine brune, pliée en quatre, posée au pied du mate­las. Mon­cef. Mon­cef avait mon­té une cou­ver­ture. Nadia sou­rit — un sou­rire inté­rieur, un sou­rire pour per­sonne — parce que ce geste conte­nait tout ce qu’un geste peut conte­nir : la bien­veillance, la dis­cré­tion, la com­pli­ci­té muette d’un homme qui sait ce que les gens viennent cher­cher dans une chambre vide et qui ne juge pas.

Elle ouvrit le volet. La lumière entra. Jan­vier à Tunis : une lumière blanche, un peu lai­teuse, sans la vio­lence du soleil d’é­té mais avec une clar­té qui détaille tout — chaque fis­sure du mur, chaque grain du car­re­lage, chaque fil du mate­las. Le jar­din Habib Tha­meur était en bas, vert sombre sous le ciel pâle. Les pal­miers ne bou­geaient pas. Un vieil homme tra­ver­sait l’al­lée cen­trale en tirant un caddie.

Nadia s’as­sit sur la chaise pliante. Posa son sac par terre. Sor­tit ses Cris­tal, en allu­ma une. Ses mains trem­blaient légè­re­ment — pas de froid, pas de peur, mais de cette ner­vo­si­té spé­ci­fique qui pré­cède les choses qu’on a déci­dé de faire et qu’on n’a pas encore faites.

Des pas dans l’escalier.

Nadia écra­sa sa ciga­rette sur le rebord de la fenêtre. Les pas mon­taient len­te­ment — des pas lourds, régu­liers, des pas d’homme qui ne se presse pas. Puis le cou­loir. Puis le silence devant la porte. Puis un coup frap­pé — un seul, discret.

Elle ouvrit.

Raouf était là. Veste sombre, col rele­vé, les joues rou­gies par le froid de la rue. Il tenait un sac en plastique.

— J’ai appor­té du thé, dit-il. Et des makrouds.

Il entra. Posa le sac sur la chaise. Regar­da la pièce comme s’il la voyait pour la pre­mière fois — le mate­las, la cou­ver­ture pliée, la fenêtre ouverte, Nadia.

— Mon­cef a mis une cou­ver­ture, dit-elle.

— Oui. Il fait ça.

Raouf sor­tit du sac un ther­mos cabos­sé et deux verres en plas­tique. Il ver­sa le thé — vert, sucré, par­fu­mé à la menthe. Les makrouds étaient enve­lop­pés dans du papier jour­nal : des losanges de semoule four­rés aux dattes, dorés, pois­seux de miel. Il en ten­dit un à Nadia. Elle mor­dit dedans. Le goût de la datte et du miel lui emplit la bouche — un goût d’en­fance, de Bab El Kha­dra, des après-midi chez Ommi Zohra.

Ils burent le thé debout, l’un en face de l’autre, sépa­rés par un mètre de car­re­lage pous­sié­reux. Le ther­mos entre eux comme un objet rituel. Les makrouds. La vapeur du thé dans l’air froid. Dehors, le jar­din. Dedans, le silence de l’hô­tel — ce silence si dense qu’on enten­dait la res­pi­ra­tion de l’autre, et der­rière la res­pi­ra­tion, le bat­te­ment du sang, et der­rière le bat­te­ment du sang, le bruit imper­cep­tible de deux corps qui s’a­justent l’un à l’autre dans l’es­pace, qui cherchent la bonne dis­tance, la bonne incli­nai­son, le bon angle.

— Raconte-moi Mar­seille, dit Nadia.

Raouf par­la. Mar­seille — l’é­cole d’in­gé­nieurs à côté de la gare Saint-Charles, la chambre de bonne au Panier, le mis­tral qui ren­dait fou, les pre­miers hivers sans soleil, la soli­tude des étu­diants étran­gers qui ne connaissent per­sonne et qui se regroupent par pays dans les réfec­toires comme des nau­fra­gés sur un radeau. Il par­la des chan­tiers où il avait tra­vaillé l’é­té pour payer ses études — cof­frage, fer­raillage, les mains dans le béton à vingt-deux ans. De la fille qu’il avait aimée à vingt-cinq ans — une Mar­seillaise, Céline, ser­veuse au Vieux-Port, qui l’a­vait quit­té parce qu’il ne par­lait pas assez.

— Tu ne parles tou­jours pas assez, dit Nadia.

— Non. Mais je parle mieux.

Il par­la de son retour à Tunis en 2003. Le mariage avec Sonia — arran­gé par les familles, accep­té sans enthou­siasme, vécu sans drame. Deux filles : Yas­mine, sept ans, Inès, cinq ans. Une mai­son à La Mar­sa avec un jar­din où Sonia culti­vait du roma­rin. Un tra­vail qui mar­chait. Puis le contrat per­du. Le cou­sin des Tra­bel­si. L’hu­mi­lia­tion de com­prendre que dans ce pays, le tra­vail et le talent ne ser­vaient à rien si l’on n’a­vait pas le bon nom de famille.

— Et toi ? dit Raouf. Raconte-moi.

Elle par­la. Moins que lui. Le mariage avec Karim, un col­lègue prof de maths, en 2000. Yas­sine né en 2001. Huit ans de vie com­mune sans joie ni mal­heur. Le divorce en 2009, bru­tal dans la forme, sou­la­gé dans le fond.

— Et depuis ? dit Raouf.

— Depuis, rien. Le lycée, Yas­sine, l’ap­par­te­ment. Les Cris­tal. Les livres.

— Tu lis quoi ?

— En ce moment ? Kateb Yacine et Colette. En alternance.

Raouf rit. Un rire vrai, un rire qui venait du ventre.

— Kateb Yacine et Colette. C’est toi, ça.

— Com­ment ça, c’est moi ?

— La révolte et la sen­sua­li­té. Les deux en même temps. C’est exac­te­ment toi.

Nadia ne répon­dit pas. Pas parce qu’elle n’a­vait rien à dire, mais parce que ce que Raouf venait de dire était si juste, si pré­cis, qu’elle eut besoin d’un moment pour le rece­voir. Per­sonne ne l’a­vait jamais résu­mée en deux mots. Per­sonne ne l’a­vait jamais vue aus­si clai­re­ment. Et cette clar­té — cette sen­sa­tion d’être vue, d’être lue, d’être com­prise par quel­qu’un qui ne la connais­sait presque plus — fut plus intime que n’im­porte quel contact physique.

Raouf posa son verre de thé sur le rebord de la fenêtre. Il s’ap­pro­cha. Pas d’un pas — d’un demi-pas. La dis­tance entre eux pas­sa d’un mètre à soixante cen­ti­mètres. L’air entre leurs corps chan­gea de température.

— Je n’ai jamais oublié l’es­ca­lier, dit-il.

— Je sais.

— J’ai pen­sé à toi à Mar­seille. En me cou­chant, sou­vent. Je pen­sais à l’es­ca­lier. Aux trois centimètres.

— Trois centimètres ?

— Entre ta main et la mienne. Sur la rampe. J’ai mesu­ré des mil­liers de fois dans ma tête. Trois centimètres.

Nadia leva les yeux vers lui. Il était très proche main­te­nant. Elle sen­tait l’o­deur de thé à la menthe sur son souffle et, en des­sous, cette odeur plus ancienne, plus pro­fonde — le san­tal, le tabac, la peau.

Elle posa sa main sur la poi­trine de Raouf.

Un geste simple. La paume à plat, sur le ster­num, par-des­sus la veste et la che­mise. Elle sen­tait le bat­te­ment de son cœur — rapide, plus rapide qu’on ne l’au­rait cru chez un homme si calme. Ce bat­te­ment démen­tait tout le reste — la len­teur, la gra­vi­té, le silence. Sous la sur­face, Raouf tremblait.

Il ne bou­gea pas. Il la lais­sa sen­tir son cœur. Puis il leva la main — comme dans l’es­ca­lier, vingt ans plus tôt — et la posa sur la joue de Nadia. Sa paume était chaude, large, un peu rugueuse. Ses doigts tou­chèrent la tempe, l’o­reille, la nais­sance des che­veux. Il ne cares­sa pas. Il posa sa main, c’est tout. Comme on pose une main sur un mur pour véri­fier qu’il est réel.

Ils res­tèrent ainsi.

Ce qui se pas­sa ensuite n’ap­par­tient pas aux mots — ou pas entiè­re­ment. Les mots sont bons pour les gestes nets, les actions claires, les mou­ve­ments qui ont un début et une fin. Mais ce qui se pas­sa dans la chambre 22 cet après-midi-là était d’un autre ordre — un ordre de len­teur, de flou, de proxi­mi­té pro­gres­sive. Quelque chose qui res­sem­blait moins à un acte qu’à une marée, un mou­ve­ment conti­nu et sans à‑coups, une avan­cée et un recul, une respiration.

Ils ne s’embrassèrent pas.

Pas ce jour-là. Ils res­tèrent sur le seuil — front contre front, souffle contre souffle, main contre joue, main contre poi­trine — pen­dant un temps qu’au­cun des deux n’au­rait su mesu­rer. Dehors, un oiseau chan­tait dans le jar­din. Quelque part dans les entrailles du Majes­tic, un tuyau gar­gouillait — un bruit de vieille plom­be­rie, un sou­pir d’or­gane fatigué.

Puis le télé­phone de Nadia sonna.

Le son — une son­ne­rie stri­dente, méca­nique, par­fai­te­ment étran­gère à l’at­mo­sphère de la chambre — les sépa­ra d’un coup, comme un cou­teau qui tranche un fil. Nadia recu­la d’un pas, por­ta la main à sa poche, regar­da l’é­cran. Yassine.

— Allô ?

La voix de son fils, onze ans, un peu rauque : Maman, t’es où ? J’ai faim. Il y a quoi à manger ?

— J’ar­rive. Il y a du riz d’hier au fri­go. Réchauffe-le. J’ar­rive dans vingt minutes.

Elle rac­cro­cha. Ran­gea le télé­phone. Regar­da Raouf, qui s’é­tait ados­sé au mur, les mains dans les poches, le visage calme mais les yeux — les yeux brûlaient.

— Il faut que j’y aille, dit-elle.

Raouf hocha la tête.

— Demain ?

— Demain.

Elle prit son sac, se diri­gea vers la porte. Au moment de sor­tir, elle se retour­na. Raouf n’a­vait pas bou­gé. Il était ados­sé au mur de la chambre 22, dans la lumière pâle, avec le mate­las gris et la cou­ver­ture de Mon­cef et le ther­mos vide et les miettes de makroud, et il la regar­dait avec une expres­sion qu’elle n’a­vait jamais vue sur aucun visage — une expres­sion qui n’é­tait ni du désir ni de la ten­dresse ni de la mélan­co­lie, mais les trois à la fois, fon­dus ensemble, comme les cou­leurs sous les couches de pein­ture des murs.

Elle sor­tit.

En des­cen­dant l’es­ca­lier de marbre, elle posa sa main sur la rampe de fer for­gé. Le métal était froid. Mais à l’en­droit exact où sa paume se fer­ma sur la rampe, elle sen­tit — ou crut sen­tir — une cha­leur rési­duelle, comme si quel­qu’un d’autre, avant elle, avait tenu cette rampe au même endroit. Un offi­cier alle­mand. Un sol­dat amé­ri­cain. Bar­ba­ra en robe noire, un soir de 1964. Moïse Bor­gel, le cha­peau à la main, les doigts qui tremblent. Des mains par cen­taines, par mil­liers, empi­lées les unes sur les autres dans le fer for­gé, comme les couches de pein­ture sur les murs, comme les couches de temps dans les pierres.

Dehors, la lumière de jan­vier l’é­blouit. Le jar­din Habib Tha­meur était tra­ver­sé par un groupe d’é­co­liers en tablier bleu, une ins­ti­tu­trice en tête. Quelque part vers l’a­ve­nue Bour­gui­ba, on enten­dait un bruit de klaxons insis­tants — pas les klaxons ordi­naires de la cir­cu­la­tion, mais des klaxons rageurs, ryth­més, qui res­sem­blaient à un cri.

Nadia mar­cha vite vers Lafayette. En pas­sant devant un kiosque à jour­naux, elle lut le gros titre de La Presse : des mots lisses, offi­ciels, qui ne disaient rien. Mais le visage du ven­deur, lui, disait tout — un visage fer­mé, ten­du, les mâchoires ser­rées, les yeux qui bou­geaient trop vite, comme quel­qu’un qui attend un coup.

Cha­pitre 6 — Moncef

Le soir tom­bait sur le Majes­tic comme une cou­ver­ture qu’on tire.

Mon­cef fai­sait sa ronde. Il la fai­sait chaque soir depuis six ans — la même ronde, le même iti­né­raire, les mêmes gestes, avec la régu­la­ri­té d’un gar­dien de phare ou d’un moine. Il com­men­çait par le rez-de-chaus­sée : le hall, les anciennes salles de récep­tion, la cui­sine désaf­fec­tée, la chauf­fe­rie. Puis le pre­mier étage — les chambres 1 à 18, l’an­cienne suite nup­tiale, le local tech­nique. Puis le deuxième — les chambres 19 à 36, dont la 22 où il ne fai­sait que pas­ser le regard par l’en­tre­bâille­ment de la porte. Puis le troi­sième, le qua­trième, la ter­rasse. Chaque porte véri­fiée, chaque fenêtre ins­pec­tée, chaque bruit iden­ti­fié. Une heure et demie, par­fois deux. Puis il redes­cen­dait dans sa loge — une pièce de quinze mètres car­rés au fond de la cour inté­rieure, avec un lit de camp, un réchaud à gaz, un poste de radio et une pho­to­gra­phie enca­drée de sa mère morte en 1997.

Ce soir-là, en pas­sant devant la chambre 22, Mon­cef s’ar­rê­ta. Il ne pous­sa pas la porte. Il n’en­tra pas. Mais il res­ta là un moment, debout dans le cou­loir du deuxième étage, les mains le long du corps, et il écouta.

Rien. La chambre était vide. Ils étaient par­tis depuis des heures — Nadia d’a­bord, puis Raouf vingt minutes plus tard. Mais quelque chose res­tait. Mon­cef ne croyait pas aux fan­tômes — du moins pas aux fan­tômes au sens des his­toires qu’on raconte aux enfants, les draps blancs et les chaînes. Mais il croyait à ce que les murs retiennent. Qua­rante ans dans cet hôtel lui avaient appris cela : les murs retiennent. Les voix, les par­fums, les souffles, les gestes — tout cela s’im­prime dans le plâtre et dans la pierre, et un homme qui sait écou­ter peut entendre ce que les murs ont absorbé.

Il redes­cen­dit.

Dans sa loge, il allu­ma le réchaud, posa la bouilloire, s’as­sit sur le lit de camp. La radio était réglée sur Mosaïque FM — la seule sta­tion qu’il écou­tait depuis que Radio Tunis avait chan­gé de for­mat. Un pré­sen­ta­teur par­lait de la météo : pluie demain, tem­pé­ra­tures en baisse, vent du nord. Puis une chan­son — Saber Rebaï, une voix chaude et trem­blante qui chan­tait en tuni­sien quelque chose sur l’a­mour et la dis­tance. Mon­cef bais­sa le volume.

Il pen­sa à Barbara.

C’é­tait un sou­ve­nir qu’il revi­si­tait sou­vent, comme on relit un pas­sage pré­fé­ré d’un livre aimé. Chambre 14, pre­mier étage. L’an­née — 1964, 1965, il ne savait plus. Ce dont il se sou­ve­nait avec une pré­ci­sion abso­lue, c’é­tait la robe. Une robe noire, longue, sans bijoux, sans orne­ment. Bar­ba­ra por­tait cette robe comme on porte une seconde peau — sans y pen­ser, sans s’en sou­cier. Elle était grande, mince, avec un visage qui n’é­tait pas beau au sens où les maga­zines entendent la beau­té, mais qui avait quelque chose de plus : une inten­si­té, une pré­sence qui modi­fiait l’air autour d’elle, qui aiman­tait le regard.

Mon­cef avait vingt ans à l’é­poque. Il était ser­veur au bar du rez-de-chaus­sée — un bar en aca­jou, avec des tabou­rets de cuir rouge et un comp­toir de zinc. Bar­ba­ra était des­cen­due la pre­mière nuit de son séjour, après le concert au Théâtre muni­ci­pal. Il devait être minuit. Le bar était fer­mé. Mon­cef net­toyait les verres. Elle était entrée sans bruit — il ne l’a­vait pas enten­due, il avait sim­ple­ment levé les yeux et elle était là, debout devant le pia­no droit qui occu­pait le coin gauche du bar.

— Je peux ? avait-elle dit.

Ce furent les deux seuls mots qu’elle lui adres­sa jamais.

Elle avait joué. Pen­dant une heure, peut-être plus. Mon­cef ne connais­sait pas les mor­ceaux — il n’a­vait pas d’é­du­ca­tion musi­cale, il avait gran­di avec la radio tuni­sienne, Oum Kal­thoum, Hédi Joui­ni, les chants du malouf. Mais ce qu’il enten­dit ce soir-là n’a­vait pas besoin d’être connu pour être com­pris. C’é­tait une musique qui par­lait direc­te­ment au ventre — pas à l’o­reille, pas à la tête, au ventre. Des accords graves qui mon­taient len­te­ment vers des mélo­dies aiguës, fra­giles, puis redes­cen­daient dans le grave. Des silences entre les notes — des silences si pleins que Mon­cef rete­nait son souffle, de peur de les abîmer.

Quand elle eut fini, elle refer­ma le cou­vercle du pia­no, se leva, et sor­tit du bar sans se retour­ner. Mon­cef res­ta avec les verres propres ali­gnés sur le comp­toir de zinc et le silence assour­dis­sant qui sui­vait la musique — ce silence qui est le néga­tif du son, qui en porte l’empreinte.

Elle revint chaque soir. Quatre soirs, cinq peut-être. Tou­jours après minuit. Tou­jours la même robe noire. Elle jouait, Mon­cef écou­tait. Ils n’é­chan­gèrent plus un mot. Ce fut la rela­tion la plus intense que Mon­cef eût jamais eue avec un être humain — une rela­tion sans parole, sans contact, sans rien d’autre que la musique et la pré­sence. Quand Bar­ba­ra quit­ta le Majes­tic, elle ne dit pas au revoir. Elle mon­ta dans un taxi devant l’en­trée prin­ci­pale et dis­pa­rut. Mon­cef, depuis la porte du bar, regar­da le taxi s’é­loi­gner sur l’a­ve­nue de Paris. Puis il retour­na net­toyer les verres.

La bouilloire siffla.

Mon­cef ver­sa l’eau sur les feuilles de thé vert. L’o­deur de menthe emplit la loge. Il pen­sa à Bras­sens, ensuite — Bras­sens au comp­toir, le pas­tis Boga, la pipe, le rire énorme. Bras­sens qui appe­lait Mon­cef « chef » et qui lui avait lais­sé un billet de cent francs en pour­boire, une somme fabu­leuse à l’é­poque. Bras­sens qui avait dit, en regar­dant la salle vide du bar, un après-midi de semaine : « C’est le pro­blème des beaux endroits — il n’y a jamais assez de gens dedans. » Mon­cef avait gar­dé le billet pen­dant des années, plié dans son por­te­feuille, comme une relique. Puis un jour il l’a­vait dépen­sé — il ne savait même plus pour­quoi, ni pour quoi. C’est le des­tin de toutes les reliques : elles finissent par rede­ve­nir ce qu’elles sont.

Et puis les autres. Les fan­tômes du Majestic.

Il y avait eu les mariages — les grands mariages bour­geois des années 1960 et 1970, quand le Majes­tic était l’en­droit où se mariaient les familles de la ville euro­péenne, les méde­cins, les avo­cats, les hauts fonc­tion­naires du régime. Les salles de récep­tion du rez-de-chaus­sée étaient déco­rées de roses et de tubé­reuses. L’or­chestre jouait du malouf toute la nuit. Les femmes por­taient des robes de Paris, les hommes des cos­tumes croi­sés. On man­geait du pois­son grillé et de l’a­gneau aux pru­neaux et on buvait du cham­pagne et du bou­kha — l’al­cool de figue, la fier­té tuni­sienne — et les fêtes duraient jus­qu’à l’aube. Mon­cef ser­vait. Il cir­cu­lait entre les tables avec des pla­teaux char­gés de verres, invi­sible et omni­pré­sent, comme le sont les ser­veurs, comme le sont les murs.

Puis il y avait eu les années 1980. Les années Ben Ali. L’hô­tel avait chan­gé d’at­mo­sphère — pas de décor, pas de struc­ture, mais d’at­mo­sphère. Les mêmes murs, les mêmes lustres, les mêmes chambres, mais une clien­tèle dif­fé­rente. Des hommes en cos­tume sombre qui ne se pré­sen­taient pas. Des réunions dans les suites du qua­trième étage dont les portes res­taient fer­mées. Des enve­loppes qui pas­saient de main en main dans le bar. Des voi­tures aux vitres tein­tées garées devant l’en­trée. Et par­fois — Mon­cef ne vou­lait pas s’en sou­ve­nir mais il s’en sou­ve­nait quand même — des filles. Des jeunes filles ame­nées le soir par des chauf­feurs qui ne cou­paient pas le moteur, dépo­sées devant la porte de ser­vice — cette même porte par laquelle Nadia entrait main­te­nant — et récu­pé­rées à l’aube. Mon­cef ne voyait pas leurs visages. Il enten­dait leurs talons dans le cou­loir, le frois­se­ment de leurs robes dans l’es­ca­lier, et par­fois un rire ner­veux, un rire de gorge qui n’a­vait rien de joyeux.

Il n’a­vait rien dit. Jamais. Il n’a­vait pas dit parce qu’on ne dit pas — pas dans ce pays, pas à cette époque, pas quand on est un gar­dien de nuit qui gagne quatre cents dinars par mois et qui vit dans une loge de quinze mètres car­rés. Il avait fait comme le Majes­tic lui-même : il avait absorbé.

L’hô­tel ne choi­sit pas ses clients. C’est ce qu’il avait dit à Nadia et Raouf, et c’é­tait la véri­té. Mais ce n’é­tait pas toute la véri­té. La véri­té entière, c’est que l’hô­tel ne choi­sit pas ses clients mais il les garde — dans ses murs, dans ses cou­loirs, dans l’o­deur de ses chambres. Il les garde tous, les bons et les mau­vais, les géné­reux et les lâches, Bar­ba­ra et le colo­nel SS, Bras­sens et les hommes en cos­tume sombre. Il les garde sans tri, sans juge­ment, sans hié­rar­chie. Et le gar­dien fait pareil. Le gar­dien est le der­nier témoin, celui qui reste quand tout le monde est par­ti, celui qui sait tout et ne dit rien, celui qui écoute les murs par­ler dans le silence de la nuit.

Mon­cef but son thé à petites gor­gées. La radio dif­fu­sait les infor­ma­tions de vingt-trois heures. Le pré­sen­ta­teur par­lait d’une voix chan­gée — une voix qui essayait d’être calme mais qui ne l’é­tait pas tout à fait, comme un musi­cien qui tient sa note mais dont l’ins­tru­ment est légè­re­ment désac­cor­dé. Des mots pas­saient : Sfax, Kas­se­rine, couvre-feu, calme. Le mot calme reve­nait sou­vent. Trop sou­vent. Quand un mot revient trop sou­vent, c’est qu’il désigne son contraire.

Mon­cef étei­gnit la radio.

Il pen­sait à Raouf et Nadia. Il les avait vus mon­ter l’es­ca­lier — sépa­ré­ment, à vingt minutes d’in­ter­valle — et il les avait vus redes­cendre — sépa­ré­ment, dans le même inter­valle. Il ne savait pas ce qu’ils fai­saient dans la chambre 22 et il ne vou­lait pas le savoir. Ce qu’il savait, c’est qu’ils mon­taient légers et qu’ils redes­cen­daient chan­gés — pas for­cé­ment heu­reux, pas for­cé­ment tristes, mais chan­gés, comme on est chan­gé après avoir tra­ver­sé une fron­tière invisible.

C’é­tait cela, au fond, un hôtel. Pas un bâti­ment. Pas un com­merce. Un espace du secret. Un lieu où les gens viennent faire ce qu’ils ne peuvent pas faire chez eux — dor­mir avec quel­qu’un d’autre, pleu­rer sans témoins, jouer du pia­no à minuit, com­plo­ter, tra­hir, aimer. Un hôtel est un confes­sion­nal sans prêtre. Un hôtel est un théâtre sans public. Et le gar­dien de nuit — le der­nier, le seul — est l’ombre qui arpente les cou­lisses quand les acteurs sont partis.

Mon­cef posa son verre de thé. Se leva du lit de camp. Enfi­la ses babouches. Sor­tit dans la cour intérieure.

La cour du Majes­tic était un rec­tangle de ciel. Quatre murs, un sol pavé, un puits com­blé au centre, et au-des­sus les fenêtres des quatre étages — toutes fer­mées, toutes noires, sauf une, au deuxième, côté jar­din, dont le volet était res­té ouvert. La chambre 22.

Mon­cef leva les yeux vers cette fenêtre ouverte. La lumière de la lune entrait dans la chambre, il le savait — il la voyait se reflé­ter sur le pla­fond, un rec­tangle argen­té qui bou­geait imper­cep­ti­ble­ment avec les nuages. Il pen­sa à tous les gens qui avaient regar­dé cette même lune par cette même fenêtre. Un offi­cier alle­mand. Un sol­dat amé­ri­cain. Bar­ba­ra. Un ministre de Bour­gui­ba. Un mari infi­dèle. Un voya­geur soli­taire. Et main­te­nant, per­sonne — un mate­las vide, une cou­ver­ture de laine brune, et l’o­deur de deux corps mêlée à la pous­sière de plâtre.

Dehors, au-delà des murs du Majes­tic, la ville bruis­sait. Ce n’é­tait pas le bruis­se­ment habi­tuel de Tunis la nuit — les klaxons, les voix, les moby­lettes. C’é­tait autre chose. Un bruis­se­ment sourd, conti­nu, comme le gron­de­ment de la mer avant la tem­pête. Mon­cef le sen­tait dans les murs. Les murs du Majes­tic savaient. Ils avaient déjà sen­ti cela — en 1942, quand les avions alle­mands avaient atter­ri à El-Aoui­na, en 1952, quand les émeutes avaient secoué le quar­tier, en 1978, quand la grève géné­rale avait fait trem­bler le pays. Les murs savaient ce que les gens ne savaient pas encore : que quelque chose allait chan­ger. Que le silence allait se bri­ser. Que les jours qui venaient ne res­sem­ble­raient à aucun des jours précédents.

Mon­cef ren­tra dans sa loge. Se cou­cha sur le lit de camp. Tira la cou­ver­ture jus­qu’au men­ton. La pho­to­gra­phie de sa mère le regar­dait depuis le mur — un visage rond, sou­riant, enca­dré d’un fou­lard blanc.

Il fer­ma les yeux.

Demain, ils revien­draient. Raouf d’a­bord, Nadia ensuite. Ou l’in­verse. Et lui, Mon­cef, ouvri­rait la porte de ser­vice, ten­drait la clé de cuivre, et retour­ne­rait dans sa loge. Comme chaque jour. Comme tou­jours. Le gar­dien garde. C’est tout ce qu’il sait faire. C’est tout ce qu’on lui demande.

Mais cette nuit-là — dans le silence de la loge, sous la pho­to­gra­phie de sa mère, avec la radio éteinte et le thé froid au fond du verre — Mon­cef eut l’im­pres­sion que ce n’é­tait pas seule­ment la porte de l’hô­tel qu’il gar­dait. C’é­tait autre chose. Quelque chose de plus fra­gile, de plus pré­cieux, de plus menacé.

Quelque chose qui res­sem­blait au pays tout entier.

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