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La table de Peu­tin­ger et l’i­dée romaine de la distance

La table de Peu­tin­ger et l’i­dée romaine de la distance

La table de Peutinger

Et l’i­dée romaine de la distance

La table de Peu­tin­ger et l’i­dée romaine de la distance

Dépliez-la sur une table trop courte et elle déborde de par­tout : six mètres quatre-vingt-deux de long pour trente-quatre cen­ti­mètres de haut, un ruban de par­che­min qui ne res­semble à aucune carte que l’œil moderne ait appris à lire. Aucun conti­nent n’y a la forme qu’on lui connaît. La Médi­ter­ra­née elle-même, ce bas­sin que l’on croit indis­so­ciable de sa ron­deur bleue sur tous les atlas, s’y trouve écra­sée en un filet hori­zon­tal à peine plus large qu’un fleuve, pin­cée entre une Europe com­pri­mée et une Afrique réduite à une bande de sable. Et pour­tant, qui­conque a tenu un plan de métro sait déjà, sans le savoir, lire cet objet : ce n’est pas l’es­pace qu’il enre­gistre, mais le trajet.


Un rou­leau, pas une carte

Il faut d’a­bord se défaire d’un mot. On appelle cet objet une carte, tabu­la, et l’ha­bi­tude s’est prise, depuis la Renais­sance, de la com­pa­rer aux map­pe­mondes qui décorent nos murs. Mais rien dans sa forme ne relève de la car­to­gra­phie géo­mé­trique. La copie de 1265, réa­li­sée par un moine de Col­mar sur douze feuilles de par­che­min, dont onze sont aujourd’­hui conser­vées à la Biblio­thèque natio­nale de Vienne, pré­sente des dimen­sions de 6,82 mètres sur 0,34 mètre. Un ruban, donc, pen­sé pour être dérou­lé hori­zon­ta­le­ment, feuille après feuille, comme on déroule un rou­leau de papy­rus antique — ce qu’il est, maté­riel­le­ment : un volu­men dont la forme dicte déjà une manière de voya­ger avec les yeux, de gauche à droite, d’ouest en est, sans jamais embras­ser l’en­semble d’un seul regard.

Cette forme n’est pas un acci­dent de conser­va­tion. Elle est un choix, et un choix qui a un prix : la forme allon­gée du docu­ment pro­voque une défor­ma­tion consi­dé­rable du monde romain, les dis­tances nord-sud se trou­vant com­pri­mées tan­dis que les dis­tances est-ouest sont déme­su­ré­ment éti­rées. L’I­ta­lie, sur la Table, res­semble à une jambe fili­forme qui n’au­rait plus rien de la pénin­sule tra­pue que des­sinent nos cartes ; l’Es­pagne se love dans un coin, mécon­nais­sable ; l’Inde et le Gange appa­raissent à l’autre extré­mi­té du rou­leau, comme si le monde entier avait été pas­sé au lami­noir pour tenir dans la lar­geur d’un rayon­nage de biblio­thèque monastique.

Le nom même de l’ob­jet raconte son des­tin d’ob­jet trou­vé, per­du, puis retrou­vé. Il fut décou­vert en 1494 dans une biblio­thèque de Worms par Conrad Celtes, qui l’hé­ri­ta à son ami Kon­rad Peu­tin­ger, huma­niste et ama­teur d’an­ti­qui­tés ori­gi­naire d’Aug­sbourg, en 1508. Peu­tin­ger vou­lait la publier ; il mou­rut sans y par­ve­nir, et son nom, par un hasard de suc­ces­sion, res­ta atta­ché pour tou­jours à un docu­ment qu’il n’a­vait ni conçu ni com­man­dé, mais sim­ple­ment pos­sé­dé quelques décen­nies dans sa biblio­thèque aug­sbour­geoise. Il y a quelque chose de très sei­zième-siècle dans cette manière dont un objet antique se voit affu­blé, par acci­dent patri­mo­nial, du nom d’un de ses innom­brables pro­prié­taires tem­po­raires — comme si la mémoire occi­den­tale avait besoin, pour rete­nir un objet, de l’ar­ri­mer à un nom propre récent plu­tôt qu’à son auteur véri­table, per­du dans l’a­no­ny­mat de l’An­ti­qui­té tardive.

Ce que la Table montre, et ce qu’elle refuse de montrer

Ouvrez la Table et cherchez‑y des mon­tagnes fidèles, des côtes exactes, une échelle constante : vous ne trou­ve­rez rien de tel, et c’est pré­ci­sé­ment ce refus qui consti­tue son sujet. Un texte de la Biblio­thèque natio­nale d’Au­triche le for­mule sans ambages : il s’a­git, contrai­re­ment à ce que l’on pré­sente sou­vent, non pas d’une carte rou­tière au sens moderne, mais d’une repré­sen­ta­tion sché­ma­tique des réseaux rou­tiers, des étapes qui les bordent et de tout autre élé­ment notable du pay­sage, sans sou­ci d’exac­ti­tude — à l’ex­cep­tion des dis­tances, qui seules y sont figu­rées avec un soin réel.

Tout est là, dans cette excep­tion. La Table de Peu­tin­ger ment sciem­ment sur la forme du monde pour dire vrai sur une seule chose : com­bien de temps, com­bien de milles, com­bien d’é­tapes séparent un lieu d’un autre. Elle est un docu­ment qui a renon­cé à la véri­té spa­tiale au pro­fit d’une véri­té de cir­cu­la­tion. On y trouve, dis­sé­mi­nés le long des tra­cés rouges des routes, des chiffres : les dis­tances en milles romains entre chaque point d’ar­rêt. Ce ne sont pas des motifs déco­ra­tifs. Ce sont les seules don­nées que le docu­ment juge dignes d’être exactes, comme si son concep­teur avait fait, dès l’o­ri­gine, un arbi­trage impli­cite entre deux régimes de véri­té — celui de l’é­ten­due et celui du par­cours — et avait tran­ché sans hési­ter en faveur du second.

Le voca­bu­laire tech­nique latin dis­tin­guait pré­ci­sé­ment ce que la Table maté­ria­lise en sym­boles. Une agglo­mé­ra­tion pou­vait être une man­sio, un relais équi­pé d’une mul­ti­tude de ser­vices per­met­tant de nour­rir les voya­geurs et leurs mon­tures, de se repo­ser la nuit, de se laver ou de faire répa­rer un atte­lage grâce au maré­chal-fer­rant, ces man­siones jalon­nant les voies publiques tous les trente à cin­quante kilo­mètres en moyenne selon les dif­fi­cul­tés du par­cours. Elle pou­vait aus­si n’être qu’une muta­tio, un relais plus modeste, dis­po­sé tous les dix à vingt kilo­mètres, des­ti­né au simple chan­ge­ment de mon­ture et à une courte halte de rafraî­chis­se­ment. Cette dis­tinc­tion entre halte de ser­vice et halte de repos, entre l’ar­rêt qui dure une heure et celui qui dure une nuit, struc­ture en pro­fon­deur la logique du docu­ment : chaque point mar­qué sur le ruban de par­che­min n’est pas une ville au sens où nous l’en­ten­dons, mais une uni­té de temps de voyage, un point où le corps du voya­geur — ou du cour­rier impé­rial, ou du légion­naire en dépla­ce­ment — ren­contre une néces­si­té phy­sio­lo­gique : boire, dor­mir, chan­ger de cheval.

Ces relais des­ser­vaient un sys­tème dont l’am­pleur donne le ver­tige. Le cur­sus publi­cus, ser­vice des postes de l’Em­pire romain, était, avec l’ar­mée, le prin­ci­pal béné­fi­ciaire et l’u­ti­li­sa­teur prio­ri­taire de la voie romaine, et son fonc­tion­ne­ment quo­ti­dien repo­sait sur cette alter­nance de muta­tiones et de man­siones que la Table, par ses sym­boles et ses vignettes, tente de rendre lisible d’un coup d’œil : ici un simple trait, là une petite tour, ailleurs un double bâti­ment à cour inté­rieure signa­lant une étape ther­male ou un sanc­tuaire impor­tant. Le ser­vice pos­tal impé­rial n’é­tait pas ouvert à tous : il fal­lait un diplo­ma, une auto­ri­sa­tion, pour emprun­ter ce réseau éta­tique de relais — au point que des empe­reurs comme Hadrien ou Dio­clé­tien durent légi­fé­rer contre les abus d’un sys­tème dont l’en­tre­tien, assu­mé en grande par­tie par les popu­la­tions locales sous forme de cor­vée, pesait lour­de­ment sur les finances pro­vin­ciales. La vitesse elle-même variait selon l’ur­gence : un cour­rier ordi­naire pro­gres­sait par relais régu­liers, tan­dis qu’une dépêche impé­riale urgente, ache­mi­née par une équipe dédiée chan­geant de mon­ture à un rythme effré­né, pou­vait cou­vrir en un jour une dis­tance que le voya­geur ordi­naire n’au­rait par­cou­rue qu’en plu­sieurs. La Table ne dis­tingue pas ces vitesses dif­fé­ren­tielles, mais elle en pré­sup­pose l’exis­tence : elle est la carte, non du ter­ri­toire, mais du temps qu’il faut pour le traverser.

Un palimp­seste de siècles

Un vieux pro­blème hante les spé­cia­listes de la Table depuis deux siècles : à quelle date appar­tient-elle réel­le­ment ? La ques­tion, posée ain­si, appelle une réponse impos­sible, car le docu­ment est un palimp­seste tem­po­rel, une super­po­si­tion de couches his­to­riques qu’au­cune data­tion unique ne peut épui­ser. Le docu­ment men­tionne Constan­ti­nople — fon­dée en 330 — et Ravenne, éle­vée au rang de capi­tale impé­riale en 402, ce qui invi­te­rait à situer sa com­po­si­tion, ou du moins sa mise à jour, au tour­nant du cin­quième siècle. Mais il men­tionne éga­le­ment Pom­péi, ville détruite en 79 par l’é­rup­tion du Vésuve et absente, par défi­ni­tion, de toute réa­li­té admi­nis­tra­tive pos­té­rieure à cette date. Le docu­ment porte donc, cou­sues ensemble sur un même sup­port, des infor­ma­tions sépa­rées par plus de trois siècles — un peu comme si une carte rou­tière contem­po­raine indi­quait encore, sans les dis­tin­guer, des relais de che­vaux du Second Empire et des auto­routes construites hier.

L’hy­po­thèse la plus géné­ra­le­ment admise fait remon­ter l’an­cêtre de la Table à un pro­jet impé­rial bien plus ancien encore : celui de Mar­cus Vip­sa­nius Agrip­pa, géné­ral, archi­tecte et confi­dent de l’empereur Auguste, qui aurait fait gra­ver dans la pierre une carte du monde romain, expo­sée dans le Por­ti­cus Vip­sa­nia, dans la zone du Cam­pus Agrip­pae à Rome, à proxi­mi­té de l’A­ra Pacis. Une carte monu­men­tale, donc, des­ti­née à être vue par les citoyens de la capi­tale — un geste de pro­pa­gande impé­riale autant qu’un outil admi­nis­tra­tif, rap­pe­lant à cha­cun l’é­ten­due et l’ordre du monde qu’Au­guste venait de paci­fier. Cette carte de marbre a dis­pa­ru ; on ignore jus­qu’à sa forme exacte. Mais la tra­di­tion qui asso­cie la Table de Peu­tin­ger à ce pro­to­type augus­téen — sans preuve maté­rielle directe, il faut le sou­li­gner, et le lien reste une hypo­thèse phi­lo­lo­gique plu­tôt qu’une cer­ti­tude archéo­lo­gique — vou­drait que le rou­leau conser­vé à Vienne soit le loin­tain écho, reco­pié, remis à jour, trans­for­mé au fil des siècles par des scribes suc­ces­sifs, d’un geste poli­tique de l’aube de l’Empire.

Entre cette ori­gine hypo­thé­tique et la copie de 1265, il faut ima­gi­ner plu­sieurs états inter­mé­diaires : une ver­sion tar­do-antique, datée par cer­tains cher­cheurs du qua­trième siècle et par­fois attri­buée — sans cer­ti­tude non plus — à un cer­tain Cas­to­rius, d’où le nom alter­na­tif de « Carte des étapes de Cas­to­rius » ; puis une copie caro­lin­gienne, dont l’exis­tence est déduite plu­tôt qu’at­tes­tée ; puis, enfin, le geste du moine copiste de Col­mar qui, au milieu du trei­zième siècle, reco­pia le tout sur les feuilles de par­che­min aujourd’­hui conser­vées. Chaque copiste, on peut le sup­po­ser sans grand risque, aura ajou­té ou omis un détail, cor­ri­gé ou cor­rom­pu un nom de lieu, sans que le docu­ment signale jamais ses propres strates. La Table ne se pré­sente pas comme un texte à appa­reil cri­tique : elle s’offre comme un tout conti­nu, homo­gène en appa­rence, alors qu’elle est en réa­li­té un dépôt géo­lo­gique d’in­for­ma­tions d’âges dis­pa­rates, com­pa­rable à ces lits de sédi­ments où l’œil du géo­logue seul sait dis­tin­guer les époques que l’œil du pro­me­neur voit comme une seule paroi de roche.

Rome contre la géo­mé­trie grecque

Il existe une autre manière de racon­ter le monde antique, et elle vient de Grèce. Éra­tos­thène avait cal­cu­lé, au troi­sième siècle avant notre ère, la cir­con­fé­rence de la terre par la tri­an­gu­la­tion et l’ombre por­tée ; Pto­lé­mée, quatre siècles plus tard à Alexan­drie, avait pro­po­sé un sys­tème de coor­don­nées — lati­tude et lon­gi­tude — per­met­tant en théo­rie de repla­cer chaque lieu du monde connu sur une grille abs­traite et cohé­rente. Cette tra­di­tion grecque, héri­tière d’une géo­mé­trie qui pense l’es­pace de façon abso­lue, indé­pen­dam­ment de tout corps qui le tra­ver­se­rait, est celle qui a fini par triom­pher dans notre ima­gi­naire car­to­gra­phique : c’est elle qui, via les Arabes puis les huma­nistes de la Renais­sance redé­cou­vrant la Géo­gra­phie de Pto­lé­mée, a fon­dé la car­to­gra­phie moderne, celle des pro­jec­tions, des échelles constantes, des méridiens.

La Table de Peu­tin­ger appar­tient à un tout autre lignage, typi­que­ment romain celui-là : celui de l’iti­ne­ra­rium, le guide de voyage. Le docu­ment jumeau le plus proche, l’Iti­né­raire d’An­to­nin, s’en dis­tingue d’ailleurs par un détail révé­la­teur : c’est un iti­ne­ra­rium adno­ta­tum, un texte pur, une simple liste écrite de lieux et de dis­tances, datant de la fin du troi­sième siècle ou du milieu du qua­trième, connu par vingt manus­crits allant du sep­tième au quin­zième siècle, qui décrit deux cent cin­quante-cinq voies, sta­tions et iti­né­raires le long des prin­ci­pales routes romaines à tra­vers l’Em­pire, ain­si que les dis­tances qui les séparent, mais qui, à la dif­fé­rence de la Table, ne com­porte aucune repré­sen­ta­tion gra­phique. La Table de Peu­tin­ger, elle, est un iti­ne­ra­rium pic­tum : le même prin­cipe, mais mis en image. Deux for­mats, une seule logique — celle de l’é­nu­mé­ra­tion séquen­tielle des étapes, du cha­pe­let de noms et de chiffres qu’un voya­geur égrène men­ta­le­ment, plu­tôt que celle de la carte au sens pto­lé­méen, où chaque point pos­sède une posi­tion abso­lue et véri­fiable indé­pen­dam­ment de tout trajet.

Cette oppo­si­tion entre pen­sée géo­mé­trique et pen­sée iti­né­rante n’est pas seule­ment tech­nique ; elle tra­duit deux rap­ports dif­fé­rents à l’es­pace lui-même. Le géo­mètre grec demande : où est ce lieu ? Le voya­geur romain demande : com­bien de temps me faut-il pour l’at­teindre, et par où dois-je pas­ser ? La pre­mière ques­tion sup­pose un point de vue sur­plom­bant, une sorte d’œil divin capable d’embrasser le monde entier depuis l’ex­té­rieur. La seconde sup­pose un corps en mou­ve­ment, ins­crit dans le monde qu’il tra­verse, inca­pable de le voir autre­ment que suc­ces­si­ve­ment, route après route, relais après relais. Les phi­lo­sophes de l’es­pace ont un mot pour cette seconde expé­rience : l’es­pace hodo­lo­gique — du grec hodos, le che­min — soit un espace qui n’existe, pour celui qui le vit, que comme une suite de tra­jets pos­sibles, et non comme une éten­due homo­gène et mesu­rable de l’ex­té­rieur. La Table de Peu­tin­ger est sans doute le plus grand docu­ment hodo­lo­gique qui nous soit par­ve­nu de l’An­ti­qui­té : un espace pen­sé depuis l’in­té­rieur du voyage, jamais depuis le ciel.

Il faut mesu­rer, pour bien sai­sir cet écart, l’am­bi­tion pro­pre­ment ver­ti­gi­neuse du pro­jet grec auquel la Table tourne le dos. Éra­tos­thène, biblio­thé­caire d’A­lexan­drie, avait eu l’i­dée de com­pa­rer l’angle d’in­ci­dence du soleil à midi, le jour du sol­stice d’é­té, entre deux villes égyp­tiennes dis­tantes d’une dis­tance connue — Syène et Alexan­drie — pour en déduire, par un simple rai­son­ne­ment de pro­por­tion­na­li­té géo­mé­trique, la cir­con­fé­rence totale du globe ter­restre, avec une marge d’er­reur qui reste, aujourd’­hui encore, la stu­peur des his­to­riens des sciences. Pto­lé­mée, quelques siècles plus tard, avait pous­sé plus loin cette logique abs­traite en dres­sant les tables de coor­don­nées de sa Géo­gra­phie : plu­sieurs mil­liers de lieux, cha­cun assi­gné à une lati­tude et une lon­gi­tude pré­cises, per­met­tant en théo­rie de recons­ti­tuer n’im­porte quelle por­tion du monde connu sur une grille mathé­ma­tique cohé­rente, indé­pen­dante de tout tra­jet effec­ti­ve­ment par­cou­ru. Cette pen­sée-là exige un point de vue que nul mor­tel n’oc­cupe jamais réel­le­ment : celui d’un œil pla­cé au-des­sus du monde, capable de le sai­sir tout entier dans sa forme réelle, sans jamais avoir à le tra­ver­ser à pied.

Faut-il y voir une infé­rio­ri­té romaine face à la sophis­ti­ca­tion mathé­ma­tique grecque ? Ce serait un contre­sens. L’ad­mi­nis­tra­tion impé­riale n’a­vait nul besoin de savoir si telle cité se situait à telle lati­tude pré­cise ; elle avait un besoin vital, en revanche, de savoir com­bien de jours un cour­rier met­trait pour por­ter une dépêche de Lyon à Antioche, com­bien de relais un déta­che­ment de troupes devrait fran­chir pour rejoindre la fron­tière danu­bienne, où trou­ver le pro­chain gîte d’é­tape avant la nuit. Rome a pro­duit une pen­sée de l’es­pace fonc­tion­nelle, adap­tée aux besoins d’un empire tenu ensemble par ses routes bien plus que par une conscience géo­mé­trique de son éten­due. La dis­tance, pour Rome, ne se mesure pas en degrés d’arc mais en jours de marche — un pié­ton par­cou­rant envi­ron vingt à trente kilo­mètres par jour, un cava­lier pou­vant atteindre cin­quante à soixante kilo­mètres, si bien que tra­ver­ser l’Em­pire d’est en ouest, de l’Es­pagne à la Syrie, pou­vait prendre plu­sieurs mois. Ce sont ces rythmes-là, ces vitesses de corps humains et de che­vaux fati­gués, que la Table encode dans ses chiffres, non les degrés abs­traits d’un globe idéal.

Le mille, la borne, le rythme de la route

Rien n’in­carne mieux cette concep­tion romaine de la dis­tance que la borne mil­liaire, ce jalon de pierre plan­té au bord de chaque voie impé­riale tous les mille pas romains, soit envi­ron mille quatre cent quatre-vingts mètres. On ima­gine mal, depuis notre époque de bornes kilo­mé­triques dis­crètes, ce que repré­sen­tait cette maté­ria­li­sa­tion sys­té­ma­tique de l’es­pace par­cou­ru : un empire tout entier ponc­tué, à inter­valles régu­liers et pré­vi­sibles, de mar­queurs indi­quant au voya­geur com­bien de milles le sépa­raient encore de la pro­chaine ville, ou com­bien il en avait déjà ava­lé depuis la pré­cé­dente. La dis­tance, à Rome, n’é­tait pas une abs­trac­tion car­to­gra­phique : c’é­tait une expé­rience ryth­mée, comp­tée, jalon­née, presque tac­tile, que chaque voya­geur — séna­teur en litière, légion­naire en marche for­cée, mar­chand menant ses mules — vivait lit­té­ra­le­ment pas après pas, borne après borne.

La Table de Peu­tin­ger trans­pose ce vécu en signes gra­phiques. Chaque relais y est figu­ré par une petite vignette dont la com­plexi­té varie selon l’im­por­tance du lieu : un simple trait cou­dé pour une modeste muta­tio, une double tou­relle pour une ville de gar­ni­son, une archi­tec­ture éla­bo­rée à colon­nades et fron­tons pour les capi­tales — Rome, Constan­ti­nople, Antioche — figu­rées en médaillons presque allé­go­riques, cha­cune assise sur un trône, tenant globe et sceptre, comme des figures per­son­ni­fiées de la puis­sance impé­riale plu­tôt que comme des plans urbains réa­listes. Entre ces vignettes, les traits rouges des routes ser­pentent, ponc­tués des chiffres de dis­tance en milles. Le tout com­pose un lan­gage gra­phique entiè­re­ment subor­don­né à une seule ques­tion pra­tique : par où pas­ser, et com­bien de temps cela prendra-t-il ?

On ignore avec cer­ti­tude si la Table, dans sa forme antique ori­gi­nelle, ser­vait réel­le­ment d’ou­til de navi­ga­tion au sens où un voya­geur l’au­rait dérou­lée sur ses genoux pour pla­ni­fier un tra­jet — l’hy­po­thèse est sédui­sante mais reste débat­tue par­mi les spé­cia­listes, cer­tains y voyant plu­tôt un docu­ment de pres­tige ou d’en­sei­gne­ment, une syn­thèse savante de l’es­pace impé­rial des­ti­née à un usage admi­nis­tra­tif ou péda­go­gique plu­tôt qu’à l’o­rien­ta­tion concrète sur le ter­rain. Ce qui est cer­tain, en revanche, c’est que la logique qui la struc­ture — celle du par­cours seg­men­té, du point à point, de la dis­tance chif­frée entre deux étapes suc­ces­sives — est rigou­reu­se­ment iden­tique à celle que sui­vait, sans image aucune, le voya­geur muni du seul Iti­né­raire d’An­to­nin, ou même celui qui ne dis­po­sait d’au­cun texte et s’en remet­tait sim­ple­ment aux bornes mil­liaires et à la mémoire orale des routes, trans­mise de relais en relais par les auber­gistes et les conduc­teurs de mules.

Les dis­tances mesu­rées, les formes sacrifiées

Reve­nons à ce para­doxe qui défi­nit tout le docu­ment : une carte qui déforme tout, sauf l’es­sen­tiel. Cette exac­ti­tude sélec­tive a un nom savant, la « dis­tan­cia­tion direc­tion­nelle » — les cher­cheurs ayant mon­tré que si les formes des conti­nents et les pro­por­tions géné­rales sont gros­siè­re­ment fan­tai­sistes sur la Table, les dis­tances entre relais suc­ces­sifs, elles, cor­res­pondent sou­vent avec une pré­ci­sion remar­quable à la réa­li­té du ter­rain, une fois qu’on tient compte du mille romain. Cette double nature — fan­tai­sie topo­lo­gique, rigueur métrique locale — a long­temps dérou­té les car­to­graphes modernes qui, cher­chant à super­po­ser la Table à une carte actuelle, échouaient inva­ria­ble­ment, avant de com­prendre qu’il fal­lait ces­ser de cher­cher une cor­res­pon­dance de forme et se concen­trer sur la seule cor­res­pon­dance de dis­tance, route par route, tron­çon par tronçon.

Cette logique explique aus­si pour­quoi la Table demeure, aujourd’­hui encore, une source de pre­mière impor­tance pour les archéo­logues et les topo­ny­mistes. Elle recense des noms de lieux, des sanc­tuaires, des cours d’eau et des mas­sifs mon­ta­gneux qu’au­cune autre source antique ne men­tionne, per­met­tant par­fois d’i­den­ti­fier l’emplacement exact d’une cité dis­pa­rue sim­ple­ment en addi­tion­nant les dis­tances qui la séparent de deux points connus, de part et d’autre, sur le même seg­ment de route. On a ain­si pu loca­li­ser des man­siones dont plus aucune trace archéo­lo­gique visible ne sub­sis­tait en sur­face, uni­que­ment parce que la Table indi­quait qu’elles se trou­vaient à tant de milles d’un point encore iden­ti­fiable aujourd’­hui. Le docu­ment fan­tai­siste dans sa forme devient, par cette rigueur métrique interne, un ins­tru­ment de pré­ci­sion presque scien­ti­fique — pour­vu qu’on accepte de ne jamais lui deman­der ce qu’il n’a jamais pro­mis de four­nir : une image fidèle de l’é­ten­due du monde.

Le monde selon Rome : de l’É­cosse à la Chine

Il faut, pour mesu­rer l’am­bi­tion du docu­ment, en évo­quer l’é­chelle géo­gra­phique totale. Le rou­leau, dans son état actuel, com­prend le monde tel que les Romains le connais­saient, de la Bre­tagne jus­qu’au Gange, la por­tion la plus occi­den­tale — l’Es­pagne, le Maroc, les îles Bri­tan­niques — ayant dis­pa­ru avec le dou­zième feuillet per­du, aujourd’­hui recons­ti­tué par conjec­ture depuis les tra­vaux de Kon­rad Mil­ler à la fin du dix-neu­vième siècle. Mais à l’autre extré­mi­té, la Table ne s’ar­rête pas aux fron­tières de l’Em­pire : elle men­tionne jus­qu’à la Chine, ain­si que l’île de Cey­lan sous son nom antique de Tapro­bane, et le Gange lui-même, bien au-delà de toute pré­sence mili­taire ou admi­nis­tra­tive romaine. Cette exten­sion orien­tale tra­hit une chose essen­tielle : la Table n’est pas seule­ment un docu­ment d’ad­mi­nis­tra­tion inté­rieure de l’Em­pire, elle est aus­si une image men­tale du monde connu dans son entier, y com­pris ses marges les plus loin­taines, celles que les mar­chands seuls — jamais les légions — avaient atteintes, au terme de routes cara­va­nières reliant la Médi­ter­ra­née aux comp­toirs de l’o­céan Indien.

Cette coexis­tence, sur un même sup­port, de l’es­pace stric­te­ment admi­nis­tré du cur­sus publi­cus et de l’es­pace flou, qua­si légen­daire, des confins indiens, est en elle-même signi­fi­ca­tive de la manière dont Rome pen­sait son rap­port au monde exté­rieur. Plus on s’é­loigne du centre, plus les dis­tances chif­frées se raré­fient, plus les vignettes s’ap­pau­vrissent, plus le docu­ment glisse insen­si­ble­ment du registre admi­nis­tra­tif vers le registre de l’i­ma­gi­naire géo­gra­phique — sans jamais, cepen­dant, mar­quer de rup­ture nette entre les deux. La Table ignore la dis­tinc­tion moderne entre carte scien­ti­fique et carte de curio­si­tés : elle mêle, sur un conti­nuum inin­ter­rom­pu, le relais rou­tier véri­fiable à la mer­veille orien­tale à peine esquis­sée, exac­te­ment comme le voya­geur antique lui-même pas­sait, sans tran­si­tion per­cep­tible, de la route bien bali­sée du limes danu­bien aux rumeurs incer­taines rap­por­tées par les cara­va­niers sur ce qui exis­tait plus loin encore.

Six cou­leurs pour un empire

On oublie sou­vent, à force de ne connaître la Table qu’à tra­vers des repro­duc­tions en noir et blanc glis­sées dans les manuels, qu’elle est en réa­li­té un objet colo­ré, presque cha­toyant, où six teintes se répondent tout au long du rou­leau : le noir de l’encre pour l’es­sen­tiel des ins­crip­tions, le rouge pour le tra­cé conti­nu des routes elles-mêmes — un fil inin­ter­rom­pu qui court d’un bout à l’autre du par­che­min comme l’ar­tère cen­trale d’un corps —, le vert pour les forêts et cer­tains reliefs, le jaune pour d’autres mas­sifs mon­ta­gneux figu­rés en chaîne de crêtes sty­li­sées, le bleu pour les mers et les grands fleuves, et une teinte rosée réser­vée aux ter­ri­toires ou aux bâti­ments qu’on a vou­lu dis­tin­guer par leur impor­tance. Cette palette n’a rien d’ar­bi­traire : elle orga­nise une hié­rar­chie de lec­ture, un code que l’œil du voya­geur antique — ou du moins celui du pos­ses­seur let­tré de la carte, capable d’en déchif­frer les conven­tions — appre­nait à recon­naître d’un coup d’œil, sans avoir besoin de lire chaque légende.

Les vignettes elles-mêmes obéissent à une gra­da­tion soi­gneu­se­ment pen­sée. Une bour­gade sans pré­ten­tion n’est qu’un simple coude du tra­cé rouge, à peine mar­qué d’un point ; une étape ther­male ou un sanc­tuaire un peu fré­quen­té mérite une petite construc­tion à double pignon ; une cité pro­vin­ciale de rang moyen se voit accor­der une tou­relle ou un rem­part sty­li­sé ; et au som­met de cette hié­rar­chie gra­phique trônent les trois capi­tales de l’Em­pire tar­dif — Rome, Constan­ti­nople, Antioche — cha­cune repré­sen­tée par une figure allé­go­rique fémi­nine assise sur un trône, cou­ron­née, tenant globe, sceptre ou lance, comme des divi­ni­tés tuté­laires plu­tôt que comme des plans urbains. Rome elle-même n’y est iden­ti­fiable par aucune topo­gra­phie recon­nais­sable : ni le Tibre, ni le Capi­tole, ni le Coli­sée n’y appa­raissent de façon dis­tincte. Ce qui compte n’est pas la ville en tant que lieu phy­sique, mais la ville en tant que rang dans la hié­rar­chie impé­riale — un prin­cipe qui, une fois de plus, confirme que le docu­ment tout entier pense l’es­pace en termes de fonc­tion et d’im­por­tance rela­tive, jamais en termes de forme ou de posi­tion exacte.

Peu­tin­ger, huma­niste d’Augsbourg

Il vaut la peine de s’ar­rê­ter un ins­tant sur l’homme dont le docu­ment porte le nom, ne serait-ce que pour mesu­rer l’é­cart entre son monde et celui qui avait pro­duit l’ob­jet qu’il pos­sé­da. Kon­rad Peu­tin­ger appar­te­nait à cette géné­ra­tion d’hu­ma­nistes alle­mands du tour­nant du sei­zième siècle qui, depuis les villes mar­chandes de l’Em­pire — Aug­sbourg, Nurem­berg, Bâle —, redé­cou­vraient fié­vreu­se­ment les textes et les objets de l’An­ti­qui­té, les col­lec­tion­naient, les anno­taient, rêvaient de les faire impri­mer pour le béné­fice de toute la Répu­blique des Lettres. Juriste de for­ma­tion, conseiller de la ville d’Aug­sbourg, cor­res­pon­dant des cercles savants de son temps, Peu­tin­ger incar­nait un type d’é­ru­dit dont la carte de Vienne n’é­tait, en réa­li­té, qu’une pièce par­mi d’autres dans un cabi­net bien plus vaste d’ins­crip­tions romaines, de mon­naies antiques et de manus­crits rares.

Le fait qu’il n’ait jamais publié la Table — mal­gré son inten­tion affi­chée de le faire — en dit long sur les aléas de la trans­mis­sion savante à cette époque : com­bien de pro­jets d’é­di­tion huma­niste sont-ils res­tés inache­vés, faute de temps, de moyens, ou sim­ple­ment parce que la mort a devan­cé l’é­ru­dit ? Ce n’est qu’a­près sa dis­pa­ri­tion, par le relais d’autres savants — Mar­cus Wel­ser d’a­bord, puis Abra­ham Orte­lius, le grand car­to­graphe anver­sois déjà célèbre pour son propre atlas du monde moderne — que des ver­sions gra­vées de la Table com­men­cèrent à cir­cu­ler, à la toute fin du sei­zième siècle. Il y a une iro­nie dis­crète dans le fait que ce docu­ment conçu pour dire la vitesse et l’ef­fi­ca­ci­té de la cir­cu­la­tion impé­riale romaine ait mis, lui, plus d’un siècle à cir­cu­ler sim­ple­ment d’un éru­dit à un autre avant de trou­ver son pre­mier imprimeur.

Après Peu­tin­ger : une seconde vie savante

Le des­tin post­hume du docu­ment mérite qu’on s’y attarde, car il éclaire une dimen­sion sup­plé­men­taire de son sta­tut d’ob­jet his­to­rique. Après la mort de Kon­rad Peu­tin­ger sans avoir publié la carte, le rou­leau pas­sa de mains en mains par­mi les éru­dits et les col­lec­tion­neurs euro­péens, avant d’être fina­le­ment acquis par la Biblio­thèque impé­riale de Vienne au dix-hui­tième siècle, où il demeure conser­vé depuis. Entre-temps, plu­sieurs copies gra­vées et édi­tions savantes avaient déjà com­men­cé à cir­cu­ler, notam­ment celle publiée à la fin du sei­zième siècle par Abra­ham Orte­lius à par­tir d’une édi­tion anté­rieure de Mar­kus Wel­ser — la Table connais­sait ain­si, dès la Renais­sance, un début de dif­fu­sion impri­mée qui la fai­sait pas­ser du sta­tut d’u­ni­cum manus­crit à celui d’ob­jet repro­duc­tible, étu­dié dans les cabi­nets savants de toute l’Europe.

C’est cepen­dant à la fin du dix-neu­vième siècle que le docu­ment connut sa véri­table résur­rec­tion scien­ti­fique, grâce au tra­vail méti­cu­leux de Kon­rad Mil­ler, qui en pro­dui­sit un fac-simi­lé com­plet et une recons­ti­tu­tion conjec­tu­rale du feuillet occi­den­tal per­du — celui qui aurait dû mon­trer l’Es­pagne, le Maroc et les îles Bri­tan­niques. Le tra­vail de Mil­ler, bien que cri­ti­qué depuis sur cer­tains points de détail, demeure la base de toute étude moderne de la Table, et sa recons­ti­tu­tion du dou­zième seg­ment, pure­ment hypo­thé­tique, conti­nue d’être repro­duite dans la plu­part des édi­tions actuelles, avec la men­tion expli­cite qu’il s’a­git là d’une conjec­ture savante et non d’un frag­ment authen­tique retrou­vé. Plus récem­ment, l’his­to­rien Richard Tal­bert a pro­po­sé une relec­ture d’en­semble du docu­ment, remet­tant en ques­tion cer­taines data­tions tra­di­tion­nelles et sug­gé­rant une genèse plus tar­dive et plus com­plexe qu’on ne le pen­sait aupa­ra­vant — signe que ce par­che­min vieux de huit siècles conti­nue, aujourd’­hui encore, de sus­ci­ter la contro­verse savante et de résis­ter à toute data­tion définitive.

Le plan de métro et la Table

Il y a une manière très simple, presque tri­viale, de retrou­ver dans notre quo­ti­dien la logique exacte qui gou­verne la Table de Peu­tin­ger : il suf­fit d’ou­vrir un plan de métro. Aucun plan de métro au monde ne res­pecte l’é­chelle réelle des dis­tances entre les sta­tions, ni la géo­mé­trie exacte des lignes qu’il repré­sente ; tous com­priment, étirent, redressent en angles droits des tra­jets qui, dans la réa­li­té sou­ter­raine, ser­pentent et s’in­clinent de façon bien plus chao­tique. Et pour­tant, ces plans fonc­tionnent par­fai­te­ment, parce qu’ils répondent à la seule ques­tion qui importe à l’u­sa­ger : dans quel ordre se suc­cèdent les sta­tions, et com­bien de cor­res­pon­dances faut-il emprun­ter pour aller d’un point à un autre ? La forme du réseau y est sacri­fiée sans remords à la lisi­bi­li­té du trajet.

La Table de Peu­tin­ger pro­cède exac­te­ment de la même manière, dix-sept ou dix-huit siècles avant l’in­ven­tion du métro, et c’est peut-être la meilleure façon de com­prendre pour­quoi ce docu­ment, si étran­ger à notre œil habi­tué aux cartes satel­lites, obéit pour­tant à une logique par­fai­te­ment ration­nelle, et même d’une cer­taine manière très moderne. Le car­to­graphe romain — s’il faut employer ce mot, faute de mieux, pour un scribe qui pen­sait sans doute son tra­vail en termes bien dif­fé­rents des nôtres — avait com­pa­ré impli­ci­te­ment les deux véri­tés pos­sibles de l’es­pace : celle de la forme, et celle du par­cours. Il avait choi­si la seconde, parce que c’é­tait elle, et non l’autre, qui ser­vait l’Em­pire : ses cour­riers, ses légions, ses gou­ver­neurs de pro­vince en tour­née d’ins­pec­tion, ses mar­chands ache­mi­nant l’huile, le vin et le blé d’un bout à l’autre d’un monde tenu ensemble, avant tout, par ses routes.

Ce que la Médi­ter­ra­née devient sur ce ruban

Et la Médi­ter­ra­née, dans tout cela ? Elle se trouve écra­sée, comme on l’a dit, en un ruban hori­zon­tal déri­soire au regard de sa véri­table éten­due — mais cet écra­se­ment même dit quelque chose d’es­sen­tiel sur la manière dont Rome pen­sait sa propre mer. Le Mare Nos­trum n’ap­pa­raît pas ici comme un espace auto­nome, un bas­sin qu’on contem­ple­rait pour lui-même dans sa forme et ses rivages : il appa­raît comme un obs­tacle à tra­ver­ser, un inter­valle entre deux rives reliées par des routes mari­times qui pro­longent, sans rup­ture concep­tuelle, les routes ter­restres du cur­sus publi­cus. La mer, sur la Table, n’a pas droit à un trai­te­ment dif­fé­rent de celui des conti­nents qu’elle sépare : elle est elle aus­si sou­mise à la logique du tra­jet, de la tra­ver­sée chro­no­mé­trée, du port comme simple relais par­mi d’autres, où l’on change non de mon­ture mais de navire.

Cette manière de trai­ter la mer comme un simple maillon du grand réseau impé­rial, ni plus ni moins digne d’at­ten­tion géo­gra­phique pré­cise que n’im­porte quelle voie ter­restre, révèle sans doute mieux qu’au­cun autre indice à quel point Rome avait fini par inté­grer la Médi­ter­ra­née à son espace domes­tique. On ne des­sine avec un tel dés­in­té­rêt for­mel que ce qu’on connaît trop bien pour res­sen­tir le besoin de le repré­sen­ter fidè­le­ment — de même qu’un habi­tant ne des­sine jamais sa propre rue à l’é­chelle, tant elle lui est fami­lière, alors qu’il s’ap­pli­que­ra à figu­rer avec soin une contrée loin­taine et mal connue. La défor­ma­tion de la Médi­ter­ra­née sur la Table de Peu­tin­ger n’est donc pas un défaut de com­pé­tence car­to­gra­phique : elle est, para­doxa­le­ment, la signa­ture même de sa cen­tra­li­té, la preuve en creux qu’elle avait ces­sé d’être, pour Rome, un espace à explo­rer, pour deve­nir un espace sim­ple­ment à tra­ver­ser — encore et encore, route après route, relais après relais, jus­qu’à ce que sa forme même s’ef­face der­rière la seule chose qui comp­tait : le temps qu’il fal­lait pour la franchir.

Reste, au bout du rou­leau dérou­lé, cette leçon simple et un peu dérou­tante : le monde n’a pas une seule véri­té géo­gra­phique, mais plu­sieurs, selon la ques­tion qu’on lui pose. Inter­ro­gée sur sa forme, la Table de Peu­tin­ger ment sans ver­gogne. Inter­ro­gée sur le temps qu’il faut pour la tra­ver­ser, elle dit vrai avec une constance qui, dix-huit siècles plus tard, conti­nue de tenir. Peut-être est-ce là, au fond, la défi­ni­tion la plus juste que l’on puisse don­ner d’une carte : non pas un miroir fidèle du monde, mais un ins­tru­ment taillé pour une seule ques­tion, au prix de toutes les autres.


Il existe même, aujourd’­hui, des pro­jets numé­riques qui poussent cette paren­té jus­qu’à son terme logique : des pla­ni­fi­ca­teurs d’i­ti­né­raires en ligne per­mettent de cal­cu­ler un tra­jet entre deux points de l’Em­pire romain en uti­li­sant exclu­si­ve­ment les don­nées de la Table, res­ti­tuant heure par heure, mille par mille, le temps qu’au­rait mis un voya­geur antique pour aller, disons, de Lug­du­num à Byzance. Le geste est ludique, presque ana­chro­nique dans sa forme — un navi­ga­teur GPS appli­qué à un monde dis­pa­ru — mais il révèle, mieux qu’au­cun com­men­taire savant, la conti­nui­té pro­fonde qui relie ce par­che­min du trei­zième siècle à nos propres outils de navi­ga­tion : la même ques­tion, posée à seize siècles de dis­tance, celle du che­min le plus rapide entre deux points, et la même indif­fé­rence, au fond, à la forme exacte du monde qu’on tra­verse pour y répondre.

Repères

  • Tal­bert, R. J. A., Rome’s World: The Peu­tin­ger Map Recon­si­de­red, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 2010.
  • Che­val­lier, R., Les voies romaines, Picard, 1997.
  • Lau­rence, R., The Roads of Roman Ita­ly: Mobi­li­ty and Cultu­ral Change, Rout­ledge, 1999.
  • Mil­ler, K., Die Peu­tin­ge­rische Tafel, Stutt­gart, 1887 (fac-simi­lé et recons­ti­tu­tion du dou­zième segment).
  • Thiol­lier-Alexan­dro­wicz, G., Iti­né­raires romains en France d’a­près la Table de Peu­tin­ger et l’I­ti­né­raire d’An­to­nin, Édi­tions Faton, 2000.
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Tim­gad, ville neuve plan­tée dans les Aurès

Tim­gad, ville neuve plan­tée dans les Aurès

Tim­gad

Ville neuve plan­tée dans les Aurès

Tim­gad, ville neuve plan­tée dans les Aurès

On ne fonde pas une ville comme on fonde un vil­lage. On la trace. Tim­gad est née d’un coup de style, un jour de l’an 100, sur un pla­teau caillou­teux où rien, avant elle, ne por­tait de nom latin — et il a fal­lu près de dix-huit siècles de sable pour que ce coup de style s’ef­face, puis un siècle et demi de pioches fran­çaises pour qu’on le redessine.

Un car­ré dans la pierraille

On arrive à Tim­gad par le sud, depuis Bat­na, et le pay­sage ne pré­pare à rien : des col­lines pelées, une lumière miné­rale, l’Au­rès qui com­mence à se haus­ser vers le nord de l’ho­ri­zon comme une pro­messe de fraî­cheur qu’on ne tien­dra pas avant plu­sieurs heures de marche. Puis, sans tran­si­tion, le damier appa­raît — des rues qui filent droit sur plu­sieurs cen­taines de mètres, des seuils de portes qui affleurent à even hau­teur du sol, des colonnes qui ne sou­tiennent plus rien mais qui conti­nuent, avec un entê­te­ment miné­ral, de mar­quer un angle de rue. On ne visite pas Tim­gad comme on visite une ruine : on marche dans un plan.

C’est cette sen­sa­tion-là, pré­ci­sé­ment, que les fon­da­teurs de la ville avaient vou­lu pro­duire, quoique dans un tout autre esprit. En l’an 100 de notre ère, l’empereur Tra­jan ordonne l’im­plan­ta­tion d’une colo­nie de vété­rans sur le ver­sant nord des Aurès, à l’en­droit où la pro­vince d’A­frique bas­cule vers les hauts pla­teaux numides. Le site ne recouvre aucune agglo­mé­ra­tion anté­rieure d’im­por­tance : la ville est bâtie, selon la for­mule consa­crée par les archéo­logues, ex nihi­lo — à par­tir de rien, ou presque, sur un ter­rain que les arpen­teurs romains ont d’a­bord réduit à une géo­mé­trie avant d’y poser une seule pierre. Le nom qu’elle reçoit, Colo­nia Mar­cia­na Ulpia Traia­na Tha­mu­ga­di, est un mon­tage carac­té­ris­tique de l’é­pi­gra­phie impé­riale : Mar­cia­na pour la sœur de Tra­jan, Ulpia et Traia­na pour son propre nom et celui de son père, et Tha­mu­ga­di, mot indé­cli­nable, non latin, vrai­sem­bla­ble­ment le topo­nyme local que Rome a conser­vé sans le com­prendre — trace d’une langue ber­bère anté­rieure dont la ville elle-même ne dit plus rien.

C’est là un pre­mier ver­tige, de ceux que ce pro­jet aime à inter­ro­ger : une fon­da­tion impé­riale qui s’ins­crit dans la pierre un nom qu’elle ne tra­duit pas, comme un aveu dis­cret que le sol por­tait déjà une mémoire.

L’é­cri­ture du carré

Il faut s’ar­rê­ter sur le geste tech­nique, parce qu’il dit tout de la men­ta­li­té qui pré­side à l’en­tre­prise. Fon­der une colo­nie romaine n’est pas un acte d’ur­ba­nisme au sens où nous l’en­ten­dons — un pro­ces­sus qui s’a­juste au ter­rain, aux usages, aux besoins suc­ces­sifs d’une popu­la­tion. C’est un acte rituel et cadas­tral, confié aux gro­ma­ti­ci, ces arpen­teurs dont l’ins­tru­ment, la gro­ma, per­met de tra­cer à l’é­querre deux axes per­pen­di­cu­laires : le car­do maxi­mus, orien­té nord-sud, et le decu­ma­nus maxi­mus, orien­té est-ouest. À leur inter­sec­tion, le centre du monde colo­nial. Autour, un qua­drillage de cent onze îlots, cha­cun mesu­rant envi­ron vingt mètres de côté, ins­crits dans une enceinte car­rée d’un peu plus de trois cent cin­quante mètres de côté — un car­ré si régu­lier qu’il évoque, vu d’a­vion, un jeu de construc­tion posé sur la plaine plu­tôt qu’une ville qui aurait grandi.

Ce car­ré ini­tial ne couvre qu’une dou­zaine d’hec­tares. C’est peu, pour une colo­nie cen­sée accueillir les vété­rans de la Troi­sième légion Auguste, seule légion sta­tion­née en Afrique romaine et alors ins­tal­lée non loin, à Lam­bèse. Mais la fonc­tion pre­mière de Tim­gad n’est pas d’être vaste : elle est d’être exem­plaire. Chaque colon reçoit un lot, chaque rue reçoit son tra­cé, chaque îlot sa fonc­tion — et la ville, comme un texte impri­mé avant l’in­ven­tion de l’im­pri­me­rie, se répète iden­tique à elle-même dans toutes les colo­nies de déduc­tion que Rome sème sur son pour­tour médi­ter­ra­néen, de la Bétique à la Cili­cie. Tim­gad n’est pas unique parce qu’elle innove ; elle est unique parce qu’elle a été si peu per­tur­bée, ensuite, dans son plan d’o­ri­gine, qu’elle donne à voir ce que les autres colo­nies, recou­vertes par les villes médié­vales et modernes qui leur ont suc­cé­dé, ne montrent plus.

On peut ergo­ter, et les spé­cia­listes ne s’en privent pas, sur le rôle exact assi­gné à cette fon­da­tion : ver­rou mili­taire contre les popu­la­tions mon­ta­gnardes de l’Au­rès qui n’ont jamais accep­té sans réserve la tutelle romaine, ou simple point d’an­crage éco­no­mique sur la route qui relie Lam­bèse à Thé­veste ? Les deux lec­tures ne s’ex­cluent pas, et il serait impru­dent de tran­cher : la colo­ni­sa­tion romaine du Magh­reb pro­cède rare­ment d’une inten­tion unique, et Tim­gad, comme tant d’autres fon­da­tions, sert sans doute plu­sieurs maîtres à la fois — celui de la sécu­ri­té et celui du commerce.

Vivre dans le carré

Ce qui frappe, en par­cou­rant les rues de la colo­nie, c’est l’ap­pé­tit de la petite ville pour les plai­sirs col­lec­tifs. Une ins­crip­tion gra­vée dans le pave­ment du forum, non loin d’un damier de jeu qu’elle accom­pagne, résume à elle seule un art de vivre : vena­ri, lava­ri, ludere, ridere : occ est vivere — chas­ser, se bai­gner, jouer, rire : voi­là ce que c’est que vivre. On ne sau­rait rêver for­mule plus concise de l’otium pro­vin­cial, cet usage du temps libre que Rome cultive avec un soin presque obses­sion­nel jusque dans ses colo­nies les plus excen­trées. La phrase est d’au­tant plus sai­sis­sante qu’elle est gra­vée à même le sol d’un espace public, comme une pro­fes­sion de foi col­lec­tive plu­tôt qu’une pen­sée pri­vée — un graf­fi­ti, au sens propre, mais un graf­fi­ti qui vaut manifeste.

Tim­gad, pour une colo­nie qui ne comp­te­ra jamais plus de quinze mille habi­tants à son apo­gée, s’é­quipe avec une géné­ro­si­té presque dis­pro­por­tion­née : qua­torze éta­blis­se­ments de bains ont été recen­sés sur le site, cer­tains de dimen­sions modestes, réser­vés à un quar­tier ou à une cor­po­ra­tion, d’autres monu­men­taux, comme les grands thermes du sud ou ceux, dits « thermes de la Fil­tra­tion », ali­men­tés par un sys­tème d’ad­duc­tion qui capte l’eau des sources de l’Au­rès. Le théâtre, taillé à flanc de col­line selon la tra­di­tion héri­tée de la scène hel­lé­nis­tique, pou­vait accueillir jus­qu’à trois mille cinq cents spec­ta­teurs — un chiffre consi­dé­rable rap­por­té à la popu­la­tion rési­dente, et qui sug­gère que la salle drai­nait aus­si le public des cam­pagnes alen­tour, venu assis­ter aux jeux depuis les fermes et les domaines qui essaiment la plaine.

Mais l’é­di­fice le plus sin­gu­lier reste sans doute la biblio­thèque publique, ins­tal­lée dans une salle semi-cir­cu­laire au nord-est du forum. On a long­temps débat­tu de sa fonc­tion exacte — les pre­miers fouilleurs, à la fin du XIXe siècle, hési­taient encore à lui don­ner ce nom, la dési­gnant pru­dem­ment comme « édi­fice demi-cir­cu­laire (biblio­thèque ?) » —, avant qu’une ins­crip­tion retrou­vée sur place ne vienne confir­mer l’hy­po­thèse. Si elle est bien ce que l’on croit, elle compte par­mi les rares biblio­thèques publiques romaines iden­ti­fiées avec cer­ti­tude en dehors des grandes métro­poles impé­riales, preuve qu’une colo­nie de vété­rans plan­tée aux confins du désert numide pou­vait reven­di­quer, elle aus­si, les signes exté­rieurs de la civi­li­tas — cette culture du livre et du loi­sir let­tré que Rome exporte jusque dans ses avant-postes les plus recu­lés. Il y a quelque chose d’é­mou­vant dans cette image : des anciens com­bat­tants de la Troi­sième légion, reti­rés sur une terre de confins, emprun­tant des rou­leaux dans une salle voû­tée, à quelques enca­blures d’une fron­tière que les Ber­bères des Aurès n’ont jamais ces­sé de tenir pour leur.

L’eau des­cen­due des Aurès

Une colo­nie de quinze mille habi­tants, plan­tée sur un pla­teau semi-aride à mille mètres d’al­ti­tude, ne tient que par une chose : l’eau qu’on par­vient à lui ame­ner. Tim­gad ne dis­pose d’au­cune source abon­dante sur son propre ter­ri­toire ; toute sa pros­pé­ri­té repose sur la capa­ci­té de ses ingé­nieurs à cap­ter les eaux des­cen­dues des contre­forts de l’Au­rès et à les conduire, par un sys­tème d’a­que­ducs et de cana­li­sa­tions sou­ter­raines, jus­qu’aux thermes, aux fon­taines publiques et aux mai­sons les plus aisées. On devine, en obser­vant les ves­tiges de ces cana­li­sa­tions, un sou­ci d’in­gé­nie­rie hydrau­lique qui n’a rien d’a­nec­do­tique : c’est de cette maî­trise tech­nique, plus encore que de la seule volon­té impé­riale, que dépend la sur­vie même du pro­jet urbain. Une colo­nie de vété­rans peut bien rece­voir un plan par­fait tra­cé à la gro­ma ; sans l’eau, ce plan res­te­rait une géo­mé­trie morte, un damier tra­cé sur la pier­raille et rien de plus.

Cette dépen­dance hydrau­lique éclaire aus­si, par contraste, la len­teur de l’a­ban­don final. Une ville ali­men­tée en eau par un sys­tème d’ad­duc­tion com­plexe ne meurt pas seule­ment de conquêtes ou de schismes reli­gieux : elle meurt aus­si, plus pro­saï­que­ment, de l’en­tre­tien qu’on cesse de don­ner à ses cana­li­sa­tions. Un aque­duc négli­gé quelques décen­nies suf­fit à pri­ver une cité de son sang hydrau­lique, bien avant que ses murs ne s’ef­fondrent. On ignore à quel moment pré­cis les cana­li­sa­tions de Tim­gad ont ces­sé d’être entre­te­nues — la ques­tion, comme tant d’autres concer­nant les der­niers siècles de la ville, reste ouverte —, mais il est pro­bable que le dépé­ris­se­ment tech­nique a pré­cé­dé, et peut-être même pro­vo­qué, le dépeu­ple­ment que les sources tar­dives constatent sans tou­jours l’expliquer.

Autour de la ville elle-même s’é­tend un ter­ri­toire agraire, ponc­tué de fermes et de domaines dont on retrouve la trace dans la plaine envi­ron­nante : c’est cette cam­pagne nour­ri­cière, davan­tage que le noyau urbain, qui explique la pros­pé­ri­té durable de la colo­nie durant les deux pre­miers siècles de son exis­tence. L’huile et le blé de la région ali­mentent un com­merce qui dépasse lar­ge­ment les fron­tières de la pro­vince, et l’on sait, par l’a­bon­dance des ins­crip­tions funé­raires et hono­ri­fiques retrou­vées sur le site, que cer­taines familles de notables tim­ga­diens avaient accu­mu­lé des for­tunes consi­dé­rables, suf­fi­santes pour finan­cer la construc­tion ou la res­tau­ra­tion d’é­di­fices publics entiers — pra­tique de l’é­ver­gé­tisme qui, ici comme ailleurs dans l’A­frique romaine, tenait lieu à la fois de devoir civique et de vitrine sociale.

La crois­sance hors les murs

Le car­ré ini­tial, cepen­dant, ne pou­vait conte­nir long­temps l’ex­pan­sion d’une ville pros­père. Dès le milieu du IIe siècle, Tim­gad déborde son enceinte pri­mi­tive : les fau­bourgs se déve­loppent au-delà des rem­parts, sans plan d’en­semble cette fois, avec une irré­gu­la­ri­té qui contraste net­te­ment avec la rigueur du damier fon­da­teur. La ville fini­ra par occu­per une cin­quan­taine d’hec­tares, contre douze à l’o­ri­gine — une crois­sance par accré­tion qui rap­pelle, à l’é­chelle réduite d’une colo­nie pro­vin­ciale, celle des grandes métro­poles médi­ter­ra­néennes, où le noyau pla­ni­fié se love tou­jours, à terme, sous des strates plus désordonnées.

C’est de cette période d’ex­pan­sion que date l’Arc de Tra­jan, éri­gé non pas sous Tra­jan lui-même mais au tour­nant du IIe et du IIIe siècle, sur l’emplacement de l’an­cienne porte occi­den­tale — comme un hom­mage rétros­pec­tif au fon­da­teur, posé une fois la ville deve­nue trop grande pour l’en­ceinte qu’il avait tra­cée. Ses trois arcades encadrent le début du decu­ma­nus maxi­mus, à l’en­droit pré­cis où la route venue de Lam­bèse pénètre dans la ville : on entre à Tim­gad, lit­té­ra­le­ment, par la cita­tion monu­men­tale de son propre acte de naissance.

Le forum, agran­di et redé­co­ré sous les Anto­nins puis sous les Sévères, se peuple de sta­tues — Mer­cure, For­tune Auguste, Concorde, plu­sieurs effi­gies impé­riales dont celles de Tra­jan, d’An­to­nin le Pieux, de Sep­time Sévère et de Cara­cal­la —, autant de jalons qui per­mettent de suivre, socle après socle, l’é­vo­lu­tion du culte impé­rial dans une colo­nie où l’on tient à affi­cher sa fidé­li­té au pou­voir cen­tral. Cette fidé­li­té n’a d’ailleurs rien d’une simple pos­ture : Tim­gad, ville de vété­rans et de citoyens de plein droit, ins­crits dans la tri­bu Papi­ria comme tous les colons de fon­da­tion impé­riale, se pense elle-même comme un mor­ceau de Rome trans­plan­té — un sta­tut qu’elle met­tra un soin par­ti­cu­lier à affi­cher jusque dans les der­niers siècles de son exis­tence urbaine.

Le chris­tia­nisme et la frac­ture donatiste

Au IVe siècle, Tim­gad devient un évê­ché pros­père, et c’est peut-être là, para­doxa­le­ment, que son his­toire prend le tour le plus tour­men­té. La ville se range en effet par­mi les bas­tions du dona­tisme, ce schisme nord-afri­cain né du refus de recon­naître l’au­to­ri­té d’é­vêques jugés com­pro­mis avec les per­sé­cu­tions dio­clé­tiennes, et qui oppose durant plus d’un siècle une Église rigo­riste à l’É­glise catho­lique offi­cielle. Le débat n’est pas seule­ment théo­lo­gique : il tra­verse les struc­tures sociales de toute l’A­frique romaine, oppose les grands pro­prié­taires aux com­mu­nau­tés rurales, et donne lieu, dans cer­taines régions, à des vio­lences que les sources chré­tiennes elles-mêmes, hos­tiles aux dona­tistes, rap­portent avec une insis­tance qui invite à la pru­dence critique.

On ignore, faute de sources locales suf­fi­sam­ment pré­cises, quelle fut l’in­ten­si­té exacte de ce conflit à l’in­té­rieur même de Tim­gad — la ques­tion reste ouverte, et il serait hasar­deux d’en dire davan­tage sans céder à la recons­truc­tion roma­nesque. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que la grande basi­lique chré­tienne déga­gée au sud-ouest du site, long­temps inter­pré­tée comme une cathé­drale, atteste d’une com­mu­nau­té suf­fi­sam­ment riche et nom­breuse pour se doter d’un édi­fice de cette ampleur — signe que la frac­ture reli­gieuse, quelle qu’en ait été la viva­ci­té, n’empêchait pas la ville de conti­nuer à inves­tir dans sa vie collective.

Le dona­tisme, pour qui s’in­té­resse aux temps longs de la Médi­ter­ra­née, offre un cas d’é­cole : c’est un schisme qui naît d’une ques­tion de conscience — la vali­di­té des sacre­ments admi­nis­trés par des clercs jugés com­pro­mis lors des per­sé­cu­tions — mais qui se love très vite dans des lignes de frac­ture bien plus anciennes, sociales et régio­nales, entre les grands pro­prié­taires cita­dins et les com­mu­nau­tés pay­sannes ber­bères des cam­pagnes envi­ron­nantes. Saint Augus­tin, évêque d’Hip­pone à quelques cen­taines de kilo­mètres de là, y consa­cre­ra une part consi­dé­rable de son œuvre polé­mique, preuve que le débat dépasse de loin le seul cadre local. On ne sait pas si Tim­gad connut, comme cer­taines cités voi­sines, les vio­lences des cir­con­cel­lions, ces bandes rurales dona­tistes dont les sources catho­liques dénoncent les excès avec une insis­tance qu’il convient de lire, ici encore, avec la pru­dence cri­tique que réclame toute polé­mique reli­gieuse antique — mais la seule ampleur de la basi­lique déga­gée suf­fit à mon­trer qu’au­cun camp, dans cette que­relle, ne renon­çait à affi­cher sa puis­sance dans la pierre.

L’ef­fa­ce­ment

La fin de Tim­gad ne pro­cède pas d’un évé­ne­ment unique mais d’une lente accu­mu­la­tion de rup­tures. En 430, les Van­dales, venus d’Es­pagne, tra­versent le détroit et ravagent la pro­vince ; la tra­di­tion retient qu’ils infligent à la colo­nie des des­truc­tions dont elle ne se relè­ve­ra pas tota­le­ment. Un siècle plus tard, la recon­quête byzan­tine sous Jus­ti­nien réin­tègre l’A­frique du Nord dans l’or­bite de Constan­ti­nople, et Tim­gad, ou ce qu’il en reste, se replie sur une for­ti­fi­ca­tion res­ser­rée — un petit fort bâti, dit-on, en par­tie avec des maté­riaux pré­le­vés sur les monu­ments antiques désor­mais jugés super­flus, signe que la ville a ces­sé de croire en sa propre éten­due. Puis vient la conquête arabe du VIIe siècle, et avec elle un der­nier repli : la popu­la­tion qui sub­siste encore aban­donne pro­gres­si­ve­ment le site, sans qu’on puisse fixer une date pré­cise à cet aban­don, qui res­semble moins à une catas­trophe qu’à une extinc­tion par petites touches.

C’est ici que le sable prend le relais de l’his­toire humaine. Pen­dant plus d’un mil­lé­naire, la plaine de Tim­gad retourne à elle-même : les rues se comblent, les colonnes s’en­foncent, le decu­ma­nus dis­pa­raît sous une couche de terre et de gra­vats que le vent et les pluies d’o­rage, rares mais vio­lentes sur ce ver­sant de l’Au­rès, redis­tri­buent année après année. La ville ne meurt pas dans un incen­die ni dans un mas­sacre dont on gar­de­rait la mémoire : elle s’ef­face, très sim­ple­ment, sous le poids cumu­lé des sai­sons. C’est cette échelle du temps — non pas l’é­vé­ne­ment mais la sédi­men­ta­tion — qui donne à Tim­gad toute sa valeur pour qui s’in­té­resse aux rythmes longs de l’his­toire médi­ter­ra­néenne : la ville a été fon­dée en une déci­sion, et englou­tie par un pro­ces­sus qui n’a besoin d’au­cune déci­sion pour s’accomplir.

Le regard des voyageurs

Le site n’est pas tota­le­ment oublié, pour­tant, au fil des siècles qui suivent. Des voya­geurs euro­péens en repèrent les ves­tiges dès le XVIIIe siècle — l’É­cos­sais James Bruce, qui tra­verse la région en 1765 en route vers l’É­thio­pie, note l’exis­tence de monu­ments consi­dé­rables, bien que ses des­sins ne soient dif­fu­sés que plus d’un siècle plus tard, en 1877. En 1851, l’é­pi­gra­phiste fran­çais Louis Renier conduit une mis­sion scien­ti­fique sur place, relève une soixan­taine d’ins­crip­tions et loca­lise le forum — un tra­vail qui fixe déjà, avant même le début des fouilles pro­pre­ment dites, une manière de lire le site à tra­vers le prisme colo­nial : les vété­rans romains de Tim­gad y sont volon­tiers pré­sen­tés comme les pré­fi­gu­ra­tions des colons fran­çais appe­lés, un siècle plus tard, à « paci­fier » les mêmes mon­tagnes de l’Au­rès. Cette lec­ture, on le devine, doit se manier avec cir­cons­pec­tion : elle en dit sans doute davan­tage sur les pré­oc­cu­pa­tions du XIXe siècle colo­nial que sur les inten­tions réelles de l’ad­mi­nis­tra­tion trajanienne.

La résur­rec­tion par la pioche

Il faut attendre 1880 pour qu’une explo­ra­tion archéo­lo­gique métho­dique com­mence véri­ta­ble­ment, sur déci­sion du minis­tère fran­çais de l’Ins­truc­tion publique, qui confie la direc­tion des tra­vaux à l’ar­chi­tecte Edmond Duthoit, puis, à par­tir de 1889, à Albert Bal­lu, nom­mé archi­tecte en chef des monu­ments his­to­riques d’Al­gé­rie. Le chan­tier de Tim­gad s’ins­crit alors dans une poli­tique plus large de mise en valeur archéo­lo­gique des colo­nies romaines d’A­frique du Nord — Lam­bèse et Djé­mi­la connaissent, à la même époque, des cam­pagnes simi­laires —, une poli­tique dans laquelle le pas­sé romain de l’Al­gé­rie sert expli­ci­te­ment de cau­tion his­to­rique au pro­jet colo­nial fran­çais : en 1894, lorsque la grande basi­lique chré­tienne est déga­gée, l’é­vêque de Constan­tine y célèbre une messe, geste sym­bo­lique s’il en est, qui ins­crit la pré­sence catho­lique fran­çaise dans la conti­nui­té reven­di­quée d’un chris­tia­nisme antique nord-africain.

Les fouilles se pour­suivent, par vagues, jus­qu’aux années 1930 : en 1897, Bal­lu publie un pre­mier ouvrage sur le forum, les basi­liques et le mar­ché dit de Ser­tius ; les guides de 1902 et 1911 rendent compte de l’a­van­ce­ment des déga­ge­ments ; ce n’est qu’en 1932 que l’en­semble du qua­dri­la­tère ori­gi­nel se trouve entiè­re­ment mis au jour. Le rythme lent de cette exhu­ma­tion mérite d’être sou­li­gné : il aura fal­lu plus d’un demi-siècle de cam­pagnes suc­ces­sives pour rendre visible ce que le sable avait recou­vert en quelques géné­ra­tions à peine — un rap­port d’é­chelle tem­po­relle presque ver­ti­gi­neux entre la vitesse de l’ou­bli et la len­teur de la mémoire retrouvée.

C’est à ce tra­vail patient que Tim­gad doit son sur­nom, aujourd’­hui répan­du jusque dans les guides tou­ris­tiques : la « Pom­péi de l’A­frique du Nord ». Le rap­pro­che­ment avec la cité vésu­vienne n’est pas tout à fait juste — Tim­gad n’a pas été figée par une catas­trophe sou­daine, mais recou­verte par l’é­ro­sion d’un site pro­gres­si­ve­ment aban­don­né —, mais il tra­duit assez bien l’im­pres­sion que laisse la visite : celle d’un plan urbain d’une lisi­bi­li­té presque intacte, où l’on peut encore suivre du regard le tra­cé d’une rue romaine sur plu­sieurs cen­taines de mètres sans qu’au­cune construc­tion pos­té­rieure ne vienne brouiller la lec­ture. En 1982, l’U­NES­CO ins­crit le site au patri­moine mon­dial, consa­crant ce que l’ar­chi­tecte bri­tan­nique John Fer­gu­son, visi­tant les lieux en 1966, décri­vait déjà comme un site sans équi­valent en dehors de Pom­péi et d’Ostie.

Ce que le car­ré nous apprend encore

Reste une ques­tion qui dépasse le seul cas de Tim­gad, et qui touche à ce que l’ur­ba­nisme romain, dans ce qu’il a de plus sys­té­ma­tique, conti­nue de nous dire aujourd’­hui. Le plan ortho­go­nal de la colo­nie, avec son car­do et son decu­ma­nus per­pen­di­cu­laires, ses îlots cali­brés, sa hié­rar­chie de fonc­tions dis­tri­buées selon une logique repro­duc­tible d’un bout à l’autre de l’Em­pire, pré­fi­gure d’une manière trou­blante cer­tains prin­cipes de l’ur­ba­nisme pla­ni­fié moderne — au point que des archi­tectes du XXe siècle ont pu y voir un ancêtre loin­tain de leurs propres grilles. Il faut se gar­der, cepen­dant, de for­cer l’a­na­lo­gie : la grille romaine répond à une logique cadas­trale et mili­taire, pen­sée pour la rapi­di­té de l’im­plan­ta­tion et l’é­qui­té de la dis­tri­bu­tion des lots entre vété­rans, non pour orga­ni­ser des flux de cir­cu­la­tion ou anti­ci­per une den­si­té démo­gra­phique crois­sante. Le rap­pro­che­ment séduit, mais il faut le tenir à dis­tance rai­son­nable — un même outil, la ligne droite tirée à l’é­querre, peut ser­vir des inten­tions très dif­fé­rentes selon les siècles qui la manient.

Ce qui demeure, en tout cas, en mar­chant aujourd’­hui dans les rues de Tha­mu­ga­di, c’est cette double sen­sa­tion propre aux lieux que l’his­toire longue a trai­tés avec une rare éco­no­mie de gestes : celle d’un ordre par­fai­te­ment lisible, où chaque pierre semble encore répondre à un plan d’en­semble pen­sé un seul jour, en l’an 100 — et celle, presque simul­ta­née, d’une fra­gi­li­té radi­cale, puisque ce même ordre a suf­fi à s’ef­fa­cer sous quelques siècles de vent et de sable, avant qu’une autre volon­té admi­nis­tra­tive, venue d’une tout autre puis­sance, ne décide de le rendre visible à nou­veau. Entre les deux, il n’y a que le temps, cette matière que Tim­gad, mieux que bien des sites médi­ter­ra­néens, donne à tou­cher presque phy­si­que­ment, du bout des doigts, sur la pierre tiède de ses trot­toirs romains.


Repères

  • Bal­lu, Albert. Les ruines de Tim­gad, antique Tha­mu­ga­di : sept années de décou­vertes (1903–1910). Paris, 1911.
  • Boes­will­wald, E., Cagnat, R., Bal­lu, A. Tim­gad, une cité afri­caine sous l’Em­pire romain. Paris, 1905.
  • Cagnat, René et Bal­lu, Albert. Musée de Tim­gad. Paris : E. Renoux, 1902.
  • Fer­gu­son, John. « Roman Alge­ria ». Greece & Rome, vol. 13, n°2, octobre 1966, p. 169–187.
  • Gros­lam­bert, Agnès. L’ar­chéo­lo­gie algé­rienne de 1895 à 1915 : les rap­ports d’Al­bert Bal­lu publiés au Jour­nal offi­ciel de la Répu­blique fran­çaise de 1896 à 1916. Lyon : CER­GR, 1997.
  • Pfeif­fer, Homer F. « The Roman Libra­ry at Tim­gad ». Memoirs of the Ame­ri­can Aca­de­my in Rome, vol. 9, 1931, p. 157–165.
  • UNES­CO, Centre du patri­moine mon­dial. Tim­gad, fiche d’ins­crip­tion n°194 (1982).
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Utique avant Car­thage : la doyenne oubliée des colo­nies phéniciennes

Utique avant Car­thage : la doyenne oubliée des colo­nies phéniciennes

Utique avant Carthage

La doyenne oubliées des colo­nies phéniciennes

Utique avant Car­thage : la doyenne oubliée des colo­nies phéniciennes

Le vent qui tra­verse les oli­viers d’U­tique n’a plus l’o­deur du sel. Douze kilo­mètres séparent aujourd’­hui l’é­pe­ron cal­caire où s’ac­crochent les ruines de la ligne bleue de la Médi­ter­ra­née, et il faut un effort d’i­ma­gi­na­tion assez violent pour repla­cer, sous les labours et les serres agri­coles, le golfe où mouillaient les navires tyriens. On vient peu ici. Les cars s’ar­rêtent trente kilo­mètres plus au sud, à Car­thage, devant les col­lines de Byr­sa et les ports puniques recons­ti­tués pour les visi­teurs, quand ce site-ci, plus vaste, plus ancien, presque aus­si riche en ves­tiges, se visite dans un silence que seuls les insectes et le pas­sage occa­sion­nel d’un trou­peau viennent trou­bler. C’est une des iro­nies les mieux gar­dées de l’his­toire médi­ter­ra­néenne : la ville que l’An­ti­qui­té tout entière tenait pour la doyenne des comp­toirs phé­ni­ciens d’Oc­ci­dent, plus vieille que Car­thage de trois siècles selon la tra­di­tion, est aujourd’­hui l’ombre archéo­lo­gique de sa cadette. Utique a été fon­dée avant Car­thage, a sur­vé­cu à sa des­truc­tion, en a même héri­té le rang de capi­tale — et elle a fini, mal­gré tout cela, par s’ef­fa­cer der­rière elle. Cette his­toire com­mence, comme sou­vent en Médi­ter­ra­née, par un nom.

Un nom qui dit tout

Il existe peu d’exemples, dans la topo­ny­mie antique, d’une ville dont le nom ait aus­si pré­ci­sé­ment enre­gis­tré sa posi­tion dans le temps. Utique, en punique ʿtq (עתק), signi­fie « l’an­cienne » — un mot appa­ren­té à l’a­rabe ʿatī­qah (عتيقة), qui porte encore aujourd’­hui le même sens de vétus­té véné­rable. Car­thage, elle, s’ap­pe­lait Qart Hadašt, « la ville nou­velle ». Les deux noms se répondent comme les deux faces d’une même pièce, l’une ne pre­nant sens que par rap­port à l’autre : il fal­lait qu’il exis­tât déjà une cité phé­ni­cienne sur cette côte pour que la fon­da­tion sui­vante s’an­non­çât comme « nou­velle ». Utique est donc, lit­té­ra­le­ment, la ville qui a don­né son âge à sa rivale — un pri­vi­lège lin­guis­tique qu’au­cune conquête, aucune des­truc­tion, n’a jamais pu lui reti­rer. Trois mille ans plus tard, le nom sur­vit dans les langues : Uti­ca en latin, Utique en fran­çais, Ityke chez les auteurs grecs qui hési­taient sur la trans­crip­tion du son empha­tique ini­tial. Ce nom seul suf­fi­rait à résu­mer le des­tin de la ville : elle est la réfé­rence silen­cieuse contre laquelle toute l’his­toire de Car­thage se raconte, sans jamais en être le sujet.

Trois siècles de plus, dit-on

La tra­di­tion lit­té­raire antique est una­nime, ou presque, sur la haute ancien­ne­té d’U­tique. Pline l’An­cien, relayé par Aris­tote et par Vel­leius Pater­cu­lus, situe sa fon­da­tion en 1101 avant notre ère — vers la même géné­ra­tion que Gadès (l’ac­tuelle Cadix) et Lixus, sur la côte atlan­tique du Maroc, les trois étant consi­dé­rées comme les plus anciennes ins­tal­la­tions phé­ni­ciennes de Médi­ter­ra­née occi­den­tale. Cette date pla­ce­rait la fon­da­tion d’U­tique près de trois siècles avant celle de Car­thage, tra­di­tion­nel­le­ment fixée à 814 avant notre ère par la légende d’Élissa-Didon.

L’ar­chéo­lo­gie, ici, ne confirme rien de tel. Aucune trace maté­rielle retrou­vée sur le site ne remonte au-delà de la fin du VIIIe siècle ou du tout début du VIIe siècle avant notre ère — les nécro­poles les plus anciennes livrent des sépul­tures qui, pour pré­coces qu’elles soient par rap­port à celles de Car­thage, res­tent très en deçà du XIIe siècle légen­daire. L’é­cart est le même pro­blème, presque mot pour mot, que celui qui affecte la data­tion de Gadès ou de Lixus : une mémoire lit­té­raire tar­dive, construite plu­sieurs siècles après les faits à par­tir des annales de Tyr, contre un enre­gis­tre­ment archéo­lo­gique qui ne remonte jamais aus­si haut. Cer­tains his­to­riens, comme Pierre Cin­tas, ont pro­po­sé l’hy­po­thèse d’une double fon­da­tion : un simple mouillage ou comp­toir sai­son­nier, fré­quen­té dès la fin du IIe mil­lé­naire par des marins qui n’y lais­saient rien de durable, aurait pré­cé­dé de plu­sieurs siècles la nais­sance d’une véri­table agglo­mé­ra­tion urbaine. D’autres pré­fèrent n’y voir qu’une recons­truc­tion rétros­pec­tive, le besoin qu’ont les cités anciennes de s’in­ven­ter une anté­rio­ri­té ver­ti­gi­neuse. La ques­tion reste ouverte, et il faut se gar­der de tran­cher : ce que l’on peut dire avec cer­ti­tude, c’est qu’U­tique est, maté­riel­le­ment, la plus ancienne pré­sence phé­ni­cienne durable attes­tée sur la côte nord-afri­caine — et que cela suf­fi­sait déjà, dans l’An­ti­qui­té, à en faire la doyenne incon­tes­tée de toute la région.

L’é­pe­ron et l’estuaire

Le choix du site obéis­sait à une logique que l’on retrouve, avec des varia­tions locales, tout au long des routes phé­ni­ciennes vers l’Oc­ci­dent : un pro­mon­toire facile à défendre, ados­sé à une source d’eau douce, à proxi­mi­té immé­diate d’une embou­chure flu­viale géné­reuse. Utique s’ins­talle sur un épe­ron rocheux qui domine légè­re­ment l’es­tuaire du Bagra­das — le fleuve que l’on appelle aujourd’­hui la Med­jer­da —, alors sépa­ré du conti­nent par un petit che­nal qui en fai­sait, à l’o­ri­gine, une manière d’î­lot for­ti­fié, sur le modèle des comp­toirs tyriens eux-mêmes bâtis sur des pres­qu’îles ou de petites îles côtières. La posi­tion n’é­tait pas seule­ment défen­sive : elle com­man­dait l’ac­cès à l’une des plaines les plus fer­tiles de toute la Médi­ter­ra­née occi­den­tale, cette val­lée du Bagra­das qui devien­dra, des siècles plus tard, l’un des grands gre­niers à blé de Rome. Pour des marins venus de Tyr en quête d’es­cales sur la longue route qui menait jus­qu’à Gadès et aux mines d’argent du sud de l’Es­pagne, Utique offrait à la fois un mouillage sûr, de l’eau, et l’ac­cès à des terres agri­coles capables de ravi­tailler dura­ble­ment une gar­ni­son ou un équipage.

Cette logique d’im­plan­ta­tion n’a rien de propre à Utique : on la retrouve, avec des variantes, sur toute la façade occi­den­tale de la colo­ni­sa­tion phé­ni­cienne — îlots pro­té­gés, pres­qu’îles aisé­ment for­ti­fiables, embou­chures flu­viales géné­reuses en eau douce et en limon fer­tile. Ce qui dis­tingue Utique, c’est l’am­pleur de l’ar­rière-pays qu’elle com­mande : la val­lée du Bagra­das n’est pas une simple plaine côtière, mais l’un des bas­sins céréa­liers les plus vastes et les plus régu­liers de toute la Médi­ter­ra­née occi­den­tale, un atout que Rome sau­ra exploi­ter à une tout autre échelle lors­qu’elle fera de l’A­frique pro­con­su­laire l’un des gre­niers de la capi­tale. Dès l’é­poque phé­ni­cienne, cette richesse agri­cole dis­tingue Utique des comp­toirs pure­ment com­mer­ciaux, tour­nés vers le seul cabo­tage : elle est, dès l’o­ri­gine, autant une ville de la terre que de la mer, ce qui explique sans doute sa capa­ci­té à durer, siècle après siècle, alors même que son port se refer­mait len­te­ment sur lui-même. Rien, dans cette géo­gra­phie ini­tiale, ne lais­sait devi­ner que le site por­te­rait en germe sa propre déchéance : c’est pré­ci­sé­ment ce fleuve nour­ri­cier, le Bagra­das, qui fini­rait par ense­ve­lir le port sous ses propres limons.

Fille de Tyr, vas­sale de Carthage ?

Sur les rap­ports d’U­tique avec sa métro­pole tyrienne d’a­bord, puis avec Car­thage ensuite, les sources res­tent avares. La tra­di­tion veut qu’U­tique, comme les autres colo­nies phé­ni­ciennes d’Oc­ci­dent, ait conser­vé une auto­no­mie rela­tive vis-à-vis de Tyr, se conten­tant de lui adres­ser un tri­but annuel plu­tôt que de subir une tutelle directe. Rien n’in­dique, en tout cas, qu’elle ait jamais été for­mel­le­ment sou­mise à Car­thage au sens où l’en­ten­dra plus tard l’empire punique sur ses colo­nies sici­liennes ou sardes : l’his­to­rien ita­lien Saba­ti­no Mos­ca­ti a sou­li­gné com­bien la rela­tion entre les deux cités demeure dif­fi­cile à cer­ner avec pré­ci­sion, faute de sources puniques directes — toute la lit­té­ra­ture car­tha­gi­noise ayant dis­pa­ru, il ne reste que le regard, tou­jours second, tou­jours sus­pi­cieux, des auteurs grecs et romains. Cette auto­no­mie rela­tive explique peut-être l’ab­sence presque totale d’U­tique dans les textes avant le milieu du VIe siècle avant notre ère : une cité trop indé­pen­dante pour appa­raître dans les annales de Car­thage, trop modeste pour inté­res­ser les chro­ni­queurs grecs qui ne s’at­tardent, en Afrique du Nord, que sur la puis­sance mon­tante de sa rivale.

Ce silence docu­men­taire est en lui-même un indice. Une ville plei­ne­ment inté­grée à l’empire punique — comme le seront plus tard les comp­toirs sici­liens ou sardes sou­mis à l’ad­mi­nis­tra­tion car­tha­gi­noise — laisse des traces : gar­ni­sons, magis­trats, tri­buts consi­gnés. Utique, elle, semble avoir vécu dans une sorte d’entre-deux, ni tota­le­ment libre ni fran­che­ment vas­sale, sta­tut ambi­gu que l’ex­pan­sion ter­ri­to­riale de Car­thage à par­tir de la fin du VIe siècle, puis sur­tout après la défaite d’Hi­mère en 480, vien­dra len­te­ment gri­gno­ter sans jamais tout à fait l’ef­fa­cer. C’est cette ambi­guï­té per­sis­tante, cette capa­ci­té à res­ter légè­re­ment à l’é­cart de l’or­bite car­tha­gi­noise sans jamais s’en déta­cher com­plè­te­ment, qui ren­dra pos­sible, deux siècles plus tard, les revi­re­ments spec­ta­cu­laires dont Utique se mon­tre­ra capable au fil des guerres puniques.

Le bon choix, deux fois — puis une troisième

C’est dans les grandes crises qui opposent Car­thage à Rome qu’U­tique sort enfin de son silence docu­men­taire, et le tableau qui s’en dégage est celui d’une cité oscil­lant, avec un ins­tinct de sur­vie assez remar­quable, entre fidé­li­té et défec­tion. Au len­de­main de la pre­mière guerre punique, lorsque les mer­ce­naires impayés de l’ar­mée car­tha­gi­noise se sou­lèvent contre Car­thage dans ce que les his­to­riens appellent la guerre des Mer­ce­naires (241–238 avant notre ère), Utique se range aux côtés des insur­gés, de même que sa voi­sine Hip­po Diar­rhy­tos, l’ac­tuelle Bizerte — un des rares moments où la ville affiche une poli­tique clai­re­ment indé­pen­dante, sinon hos­tile, à l’é­gard de sa puis­sante cadette.

Cet épi­sode mérite qu’on s’y arrête, car il révèle une ville capable d’as­su­mer des choix qui n’é­taient pas ceux de Car­thage — une nuance que l’his­to­rio­gra­phie, long­temps foca­li­sée sur la seule tra­jec­toire de la métro­pole punique, a mis du temps à res­ti­tuer à ses satellites.

Une géné­ra­tion plus tard, pen­dant la deuxième guerre punique, les posi­tions s’in­versent. Sci­pion l’A­fri­cain, débar­qué en Afrique pour por­ter la guerre sur le sol car­tha­gi­nois, cherche à s’emparer d’U­tique afin d’en faire sa base arrière ; le siège qu’il mène en 204–203 avant notre ère échoue, et la ville reste fidèle au camp punique jus­qu’au bout du conflit. Mais c’est cin­quante ans plus tard, lors de la troi­sième et der­nière guerre punique (149–146 avant notre ère), qu’U­tique com­met ce que Car­thage dut vivre comme une tra­hi­son défi­ni­tive : elle ouvre ses portes aux légions romaines dès le début des hos­ti­li­tés, offrant à Rome le point d’ap­pui logis­tique qui lui man­quait pour conduire le siège de trois ans qui s’a­chè­ve­ra par la des­truc­tion totale de Car­thage en 146. La ville qui avait repous­sé Sci­pion l’A­fri­cain cin­quante ans plus tôt livre ain­si, sans com­battre, sa métro­pole aux petits-enfants de ceux qu’elle avait tenus en échec — un retour­ne­ment qui scelle, à la fois, le sort de Car­thage et la for­tune nou­velle d’Utique.

La nuit du Phédon

Un siècle plus tard, Utique rede­vient, une der­nière fois, le théâtre d’un évé­ne­ment qui dépasse de loin son échelle locale et qui atta­che­ra pour tou­jours son nom à celui d’un homme. Après la défaite de Pom­pée à Phar­sale en 48 avant notre ère, puis celle des der­niers par­ti­sans répu­bli­cains à Thap­sus en 46, Mar­cus Por­cius Cato — Caton le Jeune, arrière-petit-fils du Cen­seur — se retranche dans Utique avec les débris de l’ar­mée pom­péienne et entre­prend d’en for­ti­fier les défenses. Trois jours après la bataille de Thap­sus, la nou­velle de la déroute par­vient jus­qu’à lui et jette la ville dans la panique. Caton, convain­cu que la vic­toire de César signi­fie la fin défi­ni­tive de la Répu­blique et refu­sant à la fois de fuir et de sol­li­ci­ter la clé­mence de son adver­saire, orga­nise métho­di­que­ment sa propre mort : il faci­lite l’embarquement de ceux de ses par­ti­sans qui sou­haitent encore fuir, dîne avec ses proches, dis­cute de phi­lo­so­phie stoï­cienne, puis se retire dans sa chambre où il passe la nuit à lire et relire le Phé­don de Pla­ton, ce dia­logue consa­cré à l’im­mor­ta­li­té de l’âme. Selon le récit qu’en donne Plu­tarque, son geste, d’a­bord man­qué — sa main affai­blie par une inflam­ma­tion ne par­vient pas à por­ter le coup fatal du pre­mier coup —, est ache­vé de ses propres mains lors­qu’il rouvre la plaie que son méde­cin et son fils avaient ten­té de recoudre. Caton d’U­tique meurt en avril 46 avant notre ère, et son sui­cide, immé­dia­te­ment récu­pé­ré comme un exemple par­fait de ver­tu stoï­cienne face à la tyran­nie nais­sante, fera de lui l’un des mar­tyrs les plus durables de la mémoire répu­bli­caine romaine — au point que la pos­té­ri­té, jus­qu’aux peintres du XVIIe et du XVIIIe siècle, conti­nue­ra de le repré­sen­ter, épée à la main, dans les décors des plus grandes demeures euro­péennes. De ce jour, la ville qui avait vu naître le nom même de « nou­velle » face à « l’an­cienne » devient, pour les siècles sui­vants, indis­so­ciable d’un seul mot latin acco­lé à celui de Caton : Uti­cen­sis.

Capi­tale, pour cent trente ans

La chute de Car­thage, en 146 avant notre ère, trans­forme radi­ca­le­ment le sta­tut d’U­tique. En récom­pense de sa défec­tion déci­sive, Rome lui accorde le sta­tut de cité libre — civi­tas libe­ra, exemp­tée d’im­pôts — et une por­tion du ter­ri­toire de la cité vain­cue ; sur­tout, elle en fait la capi­tale de la toute nou­velle pro­vince romaine d’A­frique. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux dans ce retour­ne­ment : la ville la plus ancienne de la région hérite, à titre de récom­pense, des dépouilles admi­nis­tra­tives de sa fille deve­nue trop puis­sante. Utique conser­ve­ra ce rang pen­dant envi­ron cent trente ans, une éclipse totale et durable de la ville qui lui avait pour­tant fait de l’ombre pen­dant plu­sieurs siècles.

Cette pri­mau­té ne sur­vi­vra pas, cepen­dant, à la déci­sion d’Au­guste de refon­der Car­thage. Vers 29 avant notre ère, la colo­nie romaine de Car­thage — Colo­nia Julia Car­tha­go — renaît sur les ruines de l’an­cienne cité punique et retrouve rapi­de­ment, grâce à sa posi­tion et au pres­tige impé­rial qui l’ac­com­pagne, le rang de capi­tale de l’A­frique romaine. Utique, une seconde fois, doit s’ef­fa­cer devant sa rivale, mais elle ne dis­pa­raît pas pour autant : en 36 avant notre ère, Octa­vien lui confère le sta­tut de muni­cipe romain sous le nom de Muni­ci­pium Julium Uti­cense ; sous Hadrien, entre 117 et 138, elle est éle­vée au rang de colo­nie et prend le nom pom­peux de Colo­nia Iulia Aelia Hadria­na Augus­ta Uti­ca ; sous Sep­time Sévère enfin, elle obtient, comme Car­thage et Lep­tis Magna, le droit ita­lique, qui la place fis­ca­le­ment sur le même plan que les cités d’I­ta­lie elle-même. Les IIe et IIIe siècles de notre ère marquent l’a­po­gée maté­rielle de la ville : un forum, des thermes ali­men­tés par un aque­duc ame­nant l’eau d’une source dis­tante d’une dizaine de kilo­mètres, un théâtre, un amphi­théâtre, un cirque, des temples, et sur­tout de vastes demeures patri­ciennes dont la plus emblé­ma­tique, la Mai­son de la Cas­cade, comp­tait pas moins de trente-quatre pièces orga­ni­sées autour d’un péri­style à douze colonnes, avec un bas­sin à fon­taine pavé d’une mosaïque marine repré­sen­tant une scène de pêche au filet — un décor qui, aujourd’­hui encore, reste l’i­mage la plus repro­duite du site.

On accède à cette demeure par une porte monu­men­tale à trois van­taux, ouvrant sur un por­tique que rythment des cha­pi­teaux ornés de bustes sculp­tés — Her­cule, Minerve, Apol­lon — avant de débou­cher sur une cour pavée d’o­pus sec­tile poly­chrome. Le contraste entre cette opu­lence tar­dive et l’hu­mi­li­té rela­tive des pre­miers siècles puniques mesure, à lui seul, ce que la pro­vince romaine a fini par faire d’un ancien comp­toir phé­ni­cien : un centre urbain doté de tout l’ap­pa­reil monu­men­tal d’une cité de rang impé­rial, ses habi­tants jouis­sant, sous Sep­time Sévère, d’un sta­tut fis­cal iden­tique à celui des citoyens d’I­ta­lie. Utique n’est plus, à cette date, la doyenne oubliée des ori­gines : elle est rede­ve­nue, un temps, une ville plei­ne­ment médi­ter­ra­néenne, tour­née vers Rome autant que vers la mer qui, déjà, com­men­çait imper­cep­ti­ble­ment à s’en retirer.

La mer qui s’est retirée

Il y a, dans le déclin d’U­tique, une com­po­sante que ni les guerres ni les déci­sions poli­tiques n’ex­pliquent : le lent tra­vail du fleuve. Le Bagra­das, qui avait fait la for­tune de la ville en irri­guant l’une des plaines céréa­lières les plus riches de la Médi­ter­ra­née, char­riait aus­si, depuis les hau­teurs de l’At­las tel­lien où il prend sa source, une masse consi­dé­rable de limon et de sédi­ments. Siècle après siècle, cet apport allu­vial a com­blé le golfe au fond duquel s’a­bri­tait le port d’U­tique, repous­sant pro­gres­si­ve­ment le rivage vers le large. Le phé­no­mène n’a rien d’un évé­ne­ment daté : c’est un pro­ces­sus de temps long, presque imper­cep­tible à l’é­chelle d’une vie humaine, qui s’est pour­sui­vi sur plus d’un mil­lé­naire, du VIIIe siècle avant notre ère jus­qu’au haut Moyen Âge, et qui conti­nue d’ailleurs de trans­for­mer le del­ta de la Med­jer­da aujourd’­hui. Le résul­tat, en tout cas, ne fait aucun doute : le site archéo­lo­gique se trouve désor­mais à une dizaine, par­fois une dou­zaine de kilo­mètres de la ligne de côte actuelle, et il faut un effort d’ar­chéo­lo­gie du pay­sage — carot­tages sédi­men­taires, rele­vés géo­mor­pho­lo­giques du lit­to­ral tuni­sien — pour recons­ti­tuer, sous les champs d’o­li­viers modernes, le tra­cé exact de l’an­cien golfe. Aucune autre grande cité phé­ni­cienne d’Oc­ci­dent n’illustre aus­si net­te­ment cette véri­té brau­de­lienne : que les struc­tures géo­gra­phiques de longue durée finissent, presque tou­jours, par avoir le der­nier mot sur les struc­tures poli­tiques, aus­si puis­santes soient-elles un temps. Les guerres puniques se comptent en années, le sui­cide de Caton en une seule nuit, les sta­tuts muni­ci­paux en décen­nies — mais le com­ble­ment du golfe d’U­tique se compte en siècles, un rythme si lent qu’au­cun habi­tant de la ville, à aucune géné­ra­tion, n’a pu en avoir une conscience claire. On a dû, année après année, curer un che­nal qui se rétré­cis­sait imper­cep­ti­ble­ment, dépla­cer un quai, allon­ger une jetée, jus­qu’au jour où l’ef­fort n’a plus eu de sens : le port n’é­tait plus qu’un maré­cage, puis un lit de rivière, puis un champ. Rome n’a pas tué Utique. Le fleuve, si — mais si len­te­ment que per­sonne, jamais, n’a pu lui en tenir rigueur.

Ense­ve­lie deux fois

Le déclin maté­riel n’empêche pas la ville de res­ter, pen­dant plu­sieurs siècles encore, un centre chré­tien actif : son évêque Auré­lius par­ti­cipe au concile de Car­thage de 256, et la ville abrite l’un des épi­sodes les plus mar­quants du mar­ty­ro­loge afri­cain, celui de la Mas­sa Can­di­da — la « masse blanche » —, un groupe de chré­tiens exé­cu­tés au milieu du IIIe siècle et jetés, selon la tra­di­tion, dans une fosse de chaux vive, épi­sode que la mémoire chré­tienne locale com­mé­mo­re­ra par l’é­di­fi­ca­tion d’une basi­lique. La date exacte de cet épi­sode reste dis­cu­tée par les spé­cia­listes, tout comme l’i­den­ti­fi­ca­tion pré­cise du lieu de l’exé­cu­tion. En 439, la ville tombe sous la domi­na­tion des Van­dales de Gen­sé­ric ; elle est reprise en 534 par les armées byzan­tines de Jus­ti­nien, dans le cadre de la recon­quête géné­rale de l’A­frique du Nord. Les géo­graphes arabes des IXe et Xe siècles, décri­vant la région, men­tionnent encore des ruines près de l’embouchure de la Med­jer­da sous le nom d’al-ʿUtī­qah — signe qu’au moment de la conquête arabe, la ville antique était déjà davan­tage un sou­ve­nir topo­ny­mique qu’une cité vivante.

C’est au tour­nant du XXe siècle que le site sort de son oubli, à tra­vers les fouilles menées par Paul Gau­ck­ler puis Alfred Mer­lin, alors res­pon­sables du ser­vice des Anti­qui­tés de la Tuni­sie sous le pro­tec­to­rat fran­çais — les mêmes qui, à la même époque, mettent au jour les grandes nécro­poles de Car­thage. Le tra­vail se pour­suit de façon plus métho­dique à par­tir du milieu du siècle sous la direc­tion de Pierre Cin­tas, d’A­lexandre Lézine — qui publie en 1956 une étude deve­nue clas­sique sur la Mai­son des Cha­pi­teaux his­to­riés — et de Paul-Albert Février, avant que des équipes tuni­so-bri­tan­niques, puis tuni­so-fran­çaises, asso­ciées à l’Ins­ti­tut natio­nal du patri­moine tuni­sien, ne reprennent les recherches dans les der­nières décen­nies. Un musée natio­nal, inau­gu­ré en 1990 à quelques cen­taines de mètres du site, ras­semble aujourd’­hui les bijoux, urnes, stèles et mosaïques exhu­més au fil d’un siècle de cam­pagnes archéo­lo­giques. Mais la ville antique, pour l’es­sen­tiel, demeure enfouie : seule une frac­tion du site a été déga­gée, le reste dor­mant sous les cultures et les construc­tions du vil­lage moderne — comme si Utique, déci­dé­ment, ne pou­vait échap­per à son des­tin d’être tou­jours la plus ancienne et la moins visible.

Le niveau punique, en par­ti­cu­lier, reste lar­ge­ment inac­ces­sible : ce sont les nécro­poles — trois ensembles suc­ces­sifs, du VIIe au IIe siècle avant notre ère, éche­lon­nés au nord-est, au nord-ouest puis au sud-est de la ville — qui livrent l’es­sen­tiel de ce que l’on sait de la vie phé­ni­cienne et punique du site, la cité vivante elle-même s’é­tant si sou­vent recons­truite sur elle-même, siècle après siècle, que ses niveaux les plus anciens gisent désor­mais à plu­sieurs mètres sous les ves­tiges romains que l’on visite aujourd’­hui en surface.

La doyenne qu’on ne visite pas

Il y a une forme d’in­jus­tice tran­quille dans le sort réser­vé à Utique par la mémoire médi­ter­ra­néenne. Elle fut la pre­mière, la plus ancienne, celle dont le nom même enre­gistre, en creux, la nou­veau­té de toutes les autres ; elle sur­vé­cut à la des­truc­tion de sa rivale, héri­ta un temps de son rang, abri­ta l’un des sui­cides les plus com­men­tés de l’his­toire romaine. Et pour­tant, c’est Car­thage — la cadette, la « nou­velle » — qui a fini par cap­ter tout l’é­clat du sou­ve­nir médi­ter­ra­néen, ses ports puniques res­tau­rés pour le tou­risme, ses col­lines clas­sées, son nom deve­nu, dans toutes les langues d’Eu­rope, syno­nyme même de puis­sance phé­ni­cienne d’Oc­ci­dent. Utique, elle, s’est effa­cée deux fois : une pre­mière fois dans l’An­ti­qui­té, éclip­sée par la cité qu’elle avait pour­tant vue naître ; une seconde fois dans la mémoire moderne, réduite à une note de bas de page dans l’his­toire de sa rivale.

Il y a pour­tant, à mar­cher seul entre les colonnes ren­ver­sées de la Mai­son de la Cas­cade, quelque chose que Car­thage, avec ses foules et ses amé­na­ge­ments tou­ris­tiques, ne peut plus offrir : la pos­si­bi­li­té d’i­ma­gi­ner, sans média­tion, ce que fut réel­le­ment une ville phé­ni­cienne d’Oc­ci­dent avant que l’ar­chéo­lo­gie ne la muséi­fie. Le silence n’est pas ici un signe d’ou­bli pur ; c’est aus­si, à sa manière, une forme de fidé­li­té invo­lon­taire au carac­tère du lieu — une ville qui, de tout temps, a pré­fé­ré la dis­cré­tion de l’an­cien­ne­té aux éclats de la nou­veau­té. Il ne lui reste, au fond, qu’une chose que ni la conquête ni l’ou­bli n’ont pu lui reti­rer : son nom, qui conti­nue de dire, à qui veut bien s’y arrê­ter, qu’a­vant la ville nou­velle, il y eut, ici, sur cet épe­ron aujourd’­hui loin de la mer, une ville ancienne.


Repères

La data­tion contes­tée. La tra­di­tion lit­té­raire (Pline l’An­cien, Aris­tote, Vel­leius Pater­cu­lus) fixe la fon­da­tion d’U­tique à 1101 avant notre ère, fai­sant d’elle, avec Gadès et Lixus, l’une des trois plus anciennes fon­da­tions phé­ni­ciennes d’Oc­ci­dent. L’ar­chéo­lo­gie ne confirme aucune occu­pa­tion anté­rieure à la fin du VIIIe ou au début du VIIe siècle avant notre ère. Pierre Cin­tas a pro­po­sé l’hy­po­thèse d’une double fon­da­tion — un mouillage pré­coce sui­vi, plu­sieurs siècles plus tard, de l’ur­ba­ni­sa­tion pro­pre­ment dite — mais elle demeure débattue.

L’é­ty­mo­lo­gie. Le punique ʿtq, « ancien », a don­né Uti­ca en latin ; il est appa­ren­té à l’a­rabe ʿatī­qah. L’op­po­si­tion avec Qart Hadašt (« ville nou­velle »), nom punique de Car­thage, est lar­ge­ment admise par les spé­cia­listes du domaine sémi­tique, même si aucune ins­crip­tion punique ne vient l’at­tes­ter direc­te­ment pour Utique elle-même.

Le sui­cide de Caton. Le récit le plus détaillé vient de Plu­tarque, Vies paral­lèles (Vie de Caton le Jeune), rédi­gé envi­ron un siècle et demi après les faits — une source tar­dive, déjà nour­rie de la légende stoï­cienne qui s’é­tait construite autour du personnage.

La Mas­sa Can­di­da. L’é­pi­sode des mar­tyrs chré­tiens d’U­tique est rap­por­té par la tra­di­tion hagio­gra­phique afri­caine ; la date pré­cise (le milieu du IIIe siècle est géné­ra­le­ment rete­nu) et la loca­li­sa­tion exacte du site res­tent débat­tues faute de fouilles conclusives.

Les fouilles. Paul Gau­ck­ler et Alfred Mer­lin (fin XIXe-début XXe siècle), Pierre Cin­tas et Alexandre Lézine (années 1950–1970), Paul-Albert Février, puis des mis­sions tuni­so-bri­tan­niques et tuni­so-fran­çaises asso­ciées à l’Ins­ti­tut natio­nal du patri­moine tuni­sien se sont suc­cé­dé sur le site. Le musée natio­nal d’U­tique a ouvert en 1990.

Le recul du rivage. Les études géoar­chéo­lo­giques du lit­to­ral tuni­sien (notam­ment les tra­vaux de R. Pas­koff et P. Trous­set) situent aujourd’­hui le site à une dizaine de kilo­mètres de la mer, consé­quence du com­ble­ment del­taïque de l’embouchure de la Med­jer­da, un pro­ces­sus com­men­cé dans l’An­ti­qui­té et tou­jours actif.

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Gji­ro­kastër, la Médi­ter­ra­née vue de dos

Gji­ro­kastër, la Médi­ter­ra­née vue de dos

Gji­ro­kas­ter

La Médi­ter­ra­née vue de dos

Gji­ro­kastër, ou la Médi­ter­ra­née vue de dos

Il y a des villes qui regardent la mer et des villes qui lui tournent le dos. Gji­ro­kastër fait les deux à la fois. Accro­chée au flanc du Mali i Gjerë, à trois cents mètres au-des­sus d’une val­lée qui file vers le sud, elle est sépa­rée de l’A­dria­tique par une seule chaîne de mon­tagnes — cin­quante kilo­mètres à vol d’oi­seau, deux jours de mulet — et elle a pas­sé six siècles à vivre de ce que la mer vou­lait bien ache­ter, sans jamais consen­tir à s’en appro­cher. C’est une ville de l’ar­rière-pays au sens fort : non pas un lieu que la Médi­ter­ra­née a oublié, mais un lieu qui a choi­si de ne l’at­teindre que par pro­cu­ra­tion, par les convois de laine et de peaux, par les fils par­tis faire for­tune à Ioan­ni­na, à Cor­fou, à Venise, à Istan­bul. Elle est faite de cal­caire gris et de bois de châ­tai­gnier, et elle a soif.


I. Le sol qui commande

Arri­ver par le bas

On arrive tou­jours à Gji­ro­kastër par en des­sous, et c’est la pre­mière leçon que la ville donne. La route natio­nale suit le fond de la val­lée du Dri­no, plate, verte, agri­cole, bor­dée de peu­pliers et de champs d’orge, et pen­dant vingt minutes on ne voit rien qu’une pente sèche à droite, héris­sée de chênes rabou­gris et de blocs de cal­caire ébou­lés. Puis la ville appa­raît d’un coup, sans tran­si­tion, comme une chose qui aurait pous­sé sur la roche pen­dant la nuit : trois ou quatre cents toits gris dis­po­sés en écailles sur la pente, si ser­rés qu’on ne devine pas les rues, et au-des­sus, en sur­plomb, la masse allon­gée de la for­te­resse, posée sur son épe­ron comme une coque retournée.

L’im­pres­sion pre­mière est celle d’une ano­ma­lie. Il y a en bas, à deux kilo­mètres, une plaine fer­tile, irri­guée, plate, où l’on pour­rait bâtir sans effort. La ville est en haut, sur la roche nue, là où il n’y a pas d’eau, pas de terre arable, pas d’as­siette hori­zon­tale, et où chaque mètre car­ré de sol uti­li­sable a dû être arra­ché à la pente au prix d’un mur de sou­tè­ne­ment. Les habi­tants montent leurs courses à pied depuis le bazar, sur des rues qui ne sont pas des rues mais des esca­liers de galets — d’où le second sur­nom de la ville, qyte­ti i një­mi­jë shkallëve, la ville aux mille marches. En été, on renonce vite à compter.

Ce para­doxe n’en est pas un. Il est la clé de tout ce qui suit. Gji­ro­kastër n’a pas été construite en dépit de la pente : elle a été construite à cause d’elle, et à cause de ce que la pente offrait — la vue, la défense, la hau­teur — au prix de ce qu’elle refu­sait : l’eau. On a choi­si la par­tie la plus sèche de la val­lée du Dri­no parce que c’é­tait la plus sûre. Tout le reste de l’his­toire de la ville découle de cet arbi­trage ini­tial, répé­té siècle après siècle par des géné­ra­tions qui ne le for­mu­laient pro­ba­ble­ment jamais mais qui, chaque hiver, mon­taient sur leur toit véri­fier que les gout­tières menaient bien à la citerne.

Un cal­caire qui se fend droit

La roche du Mali i Gjerë est un cal­caire de pla­te­forme, plis­sé et frac­tu­ré par la tec­to­nique adria­tique, et il a une pro­prié­té que les maçons de la région ont exploi­tée jus­qu’à en faire une civi­li­sa­tion maté­rielle : il se débite en dalles. Pas en blocs cubiques comme le gra­nit, pas en moel­lons informes comme le basalte, mais en plaques planes, d’é­pais­seur rela­ti­ve­ment régu­lière, que l’on peut déta­cher du banc à la barre à mine et trans­por­ter à dos d’homme sur une cen­taine de mètres.

Les cam­pagnes de carac­té­ri­sa­tion menées ces der­nières années sur les car­rières régio­nales donnent des résis­tances à la com­pres­sion allant d’une ving­taine à plus de cent méga­pas­cals selon les bancs, avec une dis­per­sion consi­dé­rable — ce qui signi­fie, tra­duit en termes de chan­tier, que les maçons savaient dis­tin­guer à l’œil et au son les pierres bonnes pour la fon­da­tion, celles bonnes pour le pare­ment, et celles qu’on réser­vait au dal­lage des cours. Ce savoir n’a jamais été écrit. Il se trans­met­tait dans les cor­po­ra­tions de maîtres bâtis­seurs, les usta, dont les lignages sont attes­tés dans toute l’Al­ba­nie du Sud et l’É­pire, et qui cir­cu­laient d’un chan­tier à l’autre en empor­tant leurs pro­por­tions dans la tête.

Le résul­tat est visible depuis n’im­porte quelle ter­rasse : des toits qui ne sont pas cou­verts de tuiles mais de dalles de pierre, posées à recou­vre­ment sur une char­pente de bois, et main­te­nues par leur seul poids. Rien ne les fixe. Sur des pentes de toi­ture par­fois raides, l’é­qui­libre tient à la fric­tion, à la por­tée du che­vron, à la façon dont la dalle du des­sus mord celle du des­sous. Une toi­ture de Gji­ro­kastër pèse plu­sieurs dizaines de kilos au mètre car­ré — trois à quatre fois une cou­ver­ture de tuiles — et c’est cette masse qui explique la struc­ture entière de la mai­son : les murs du rez-de-chaus­sée font par­fois plus d’un mètre d’é­pais­seur non pas seule­ment pour résis­ter aux balles, mais pour por­ter le ciel de pierre.

Il y a là un exemple presque trop par­fait de ce que Brau­del appe­lait la contrainte du milieu : une pro­prié­té pétro­gra­phique locale, la fis­si­li­té du cal­caire, engendre une tech­nique de cou­ver­ture, qui engendre une struc­ture por­teuse, qui engendre un plan de mai­son, qui engendre une forme urbaine, qui finit — six siècles plus tard, en 2005 — par engen­drer une ins­crip­tion au patri­moine mon­dial. La roche a écrit la ville.

La soif

Le talon d’A­chille de ce dis­po­si­tif, c’est l’eau. Le cal­caire est kars­tique : la pluie ne ruis­selle pas, elle dis­pa­raît. Elle s’en­gouffre dans les dia­clases et res­sort trente kilo­mètres plus loin, en fond de val­lée, sous forme de sources froides et abon­dantes dont la ville, per­chée, ne peut rien faire. Le Dri­no coule en bas. Les jar­dins et les vignes sont en bas. La ville est en haut, et elle est sèche.

La solu­tion, uni­ver­selle en Médi­ter­ra­née kars­tique — on la retrouve des Pouilles à la Crète, de Malte au Liban — est la citerne. Chaque mai­son de Gji­ro­kastër pos­sède au rez-de-chaus­sée, à côté de l’é­table et de la réserve, une cuve maçon­née et enduite, la sterë, ali­men­tée par les eaux de toi­ture, dimen­sion­née pour tenir les quatre mois secs. Le mot lui-même est un fos­sile lin­guis­tique : il vient du grec kis­tér­na, lui-même emprun­té au latin cis­ter­na, et il désigne dans tout le monde bal­ka­nique ortho­doxe et musul­man le même objet, la même angoisse et la même dis­ci­pline. Boire de l’eau de sa propre toi­ture, c’est accep­ter que la mai­son soit non seule­ment un abri mais un bas­sin ver­sant privé.

Le voya­geur otto­man Evliya Çele­bi, qui tra­verse la ville en 1670, note l’af­faire avec la pré­ci­sion d’un fonc­tion­naire : il compte cinq fon­taines publiques et juge aus­si­tôt que c’est très insuf­fi­sant pour la popu­la­tion, ajou­tant que les habi­tants des­cendent en per­ma­nence à la rivière de la plaine cher­cher de l’eau avec des che­vaux et des ânes. Dans la for­te­resse, il décrit une citerne unique et gigan­tesque, au pied du mina­ret, qui ali­mente toutes les mai­sons de l’en­ceinte, cha­cune dis­po­sant en outre de sa propre réserve.

Cette phrase, glis­sée entre un inven­taire de mos­quées et une des­crip­tion de vête­ments, dit l’es­sen­tiel : Gji­ro­kastër a vécu quatre siècles au bord de la pénu­rie hydrau­lique, et elle l’a accep­té parce que la sécu­ri­té valait plus que l’eau. Quand Ali Pacha, au début du XIXe siècle, vou­dra faire de la cita­delle une place forte moderne, la pre­mière chose qu’il fera construire ne sera pas un bas­tion : ce sera un aque­duc d’une dou­zaine de kilo­mètres cap­tant les eaux du mas­sif de Sopot. Prendre la ville, dans cette val­lée, cela a tou­jours consis­té à cou­per l’eau.


II. Le nom, le ver­rou, l’empire

Châ­teau d’argent

Le nom appa­raît pour la pre­mière fois par écrit au milieu du XIVe siècle, sous la plume de l’empereur-chroniqueur byzan­tin Jean VI Can­ta­cu­zène, sous la forme Argy­ro­kas­tron — châ­teau d’argent. Trois expli­ca­tions cir­culent, et il faut dire hon­nê­te­ment qu’au­cune n’est démontrée.

La pre­mière est légen­daire : une prin­cesse nom­mée Arg­ji­ro, sœur ou épouse du sei­gneur local, se serait jetée du haut des rem­parts avec son enfant plu­tôt que de tom­ber aux mains des Otto­mans. La légende est belle, très répan­due dans les Bal­kans — on connaît des variantes à Roza­fa près de Shkodër, ailleurs en Épire — et elle a toutes les carac­té­ris­tiques de l’é­tio­lo­gie tar­dive : elle explique un nom déjà exis­tant par un récit fabri­qué après coup.

La deuxième est des­crip­tive, et c’est celle que défendent la plu­part des habi­tants : par temps de pluie, quand les dalles de cal­caire mouillées prennent la lumière, la ville entière vire au gris argen­té et semble luire. J’ai vu cela une fin d’a­près-midi de novembre, et l’ex­pli­ca­tion cesse d’être poé­tique pour deve­nir sim­ple­ment exacte.

La troi­sième ren­voie à une famille locale, les Argy­ri, dont l’exis­tence dans la région n’est pas soli­de­ment docu­men­tée. Elle est men­tion­née par pru­dence dans la lit­té­ra­ture, sans qu’au­cune source ne l’étaye.

Le point qui mérite d’être signa­lé est ailleurs : le nom est grec, la ville sera otto­mane, la popu­la­tion sera majo­ri­tai­re­ment alba­naise, et les Turcs l’ap­pel­le­ront Ergi­ri, contrac­tion de l’ap­pel­la­tion grecque. Cette stra­ti­fi­ca­tion ono­mas­tique n’est pas un détail folk­lo­rique. Elle est la signa­ture d’une zone de contact, et Gji­ro­kastër est res­tée toute son his­toire une ville où plu­sieurs langues nom­maient les mêmes pierres.

Le cor­ri­dor du Drino

Pour com­prendre pour­quoi une for­te­resse s’est édi­fiée là, il faut regar­der la carte à l’é­chelle qui convient, celle du bas­sin. Le Dri­no coule vers le nord dans un cou­loir tec­to­nique rec­ti­ligne, coin­cé entre le Mali i Gjerë à l’ouest et les hau­teurs du Lun­xhë­ri à l’est. Il conflue avec la Vjo­sa près de Tepe­lenë, et la Vjo­sa des­cend vers l’A­dria­tique. Vers le sud, le même cou­loir mène sans obs­tacle majeur au bas­sin de Ioan­ni­na. Vers l’ouest, un col fran­chit le Mali i Gjerë et redes­cend sur la plaine côtière, vers Del­vinë, Butrint et Sarandë, en face de Corfou.

Gji­ro­kastër est donc assise sur un nœud : la route nord-sud qui relie l’É­pire inté­rieure à la val­lée de la Vjo­sa et, au-delà, à l’Al­ba­nie cen­trale ; et la route est-ouest qui relie cet inté­rieur à la mer Ionienne. Elle n’est pas sur la mer, mais elle est sur ce qui y mène. C’est exac­te­ment la posi­tion que Brau­del décri­vait pour des dizaines de villes du pour­tour médi­ter­ra­néen : ni port ni vil­lage de mon­tagne, mais relais, point de rup­ture de charge où l’é­co­no­mie ver­ti­cale des pâtu­rages ren­contre l’é­co­no­mie hori­zon­tale du cabotage.

La val­lée est habi­tée depuis long­temps. Sur le ver­sant orien­tal, face à la ville, s’é­tend le site d’An­ti­go­née, cité fon­dée au IIIe siècle avant notre ère par Pyr­rhus d’É­pire et nom­mée d’a­près son épouse — une fon­da­tion hel­lé­nis­tique clas­sique, avec ses murs, son ago­ra, ses mosaïques, aujourd’­hui aban­don­née aux oli­viers et aux coque­li­cots. Plus au sud, Hadria­no­po­lis, romaine, avec son théâtre. La val­lée a donc connu la ville avant Gji­ro­kastër ; sim­ple­ment, elle l’a­vait construite en bas.

Le dépla­ce­ment vers le haut est un fait du Moyen Âge, et c’est un fait médi­ter­ra­néen géné­ral. L’in­sé­cu­ri­té des VIe-Xe siècles — raids, effon­dre­ment des struc­tures impé­riales, pillages côtiers — a fait migrer l’ha­bi­tat des plaines vers les hau­teurs dans toute la Médi­ter­ra­née : c’est l’incas­tel­la­men­to des his­to­riens ita­liens, ce sont les vil­lages per­chés de Pro­vence, les kas­tra de Grèce. Gji­ro­kastër appar­tient à cette famille. Sa for­te­resse prend sa forme sous les Byzan­tins ; au XIVe siècle, le sei­gneur alba­nais Gjin Zene­bi­shi s’en empare et en fait sa place forte, et c’est sous les Zene­bi­shi que les mai­sons com­mencent à débor­der hors de l’enceinte.

1417 : l’en­trée dans le système

La conquête otto­mane de la val­lée est acquise vers 1417–1420. Elle n’est pas un cata­clysme : c’est un chan­ge­ment de sys­tème fis­cal et admi­nis­tra­tif. La for­te­resse devient le siège d’un sand­jak, uni­té de com­man­de­ment mili­taire et de per­cep­tion, et la ville entre dans la machi­ne­rie otto­mane — registres cadas­traux, timar, qadi, douanes.

Les chiffres des registres donnent la mesure de la crois­sance. Aux alen­tours de 1431–1432, un recen­se­ment fis­cal dénombre envi­ron cent soixante mai­sons. Un siècle et demi plus tard, en 1583, les chro­niques en comptent plus de quatre cents. En 1670, Çele­bi parle de deux mille mai­sons cou­vertes de dalles, huit quar­tiers, huit mos­quées, trois églises, deux cents bou­tiques, cinq cara­van­sé­rails. En deux siècles et demi, la ville a été mul­ti­pliée par douze.

Cette courbe est celle de la Médi­ter­ra­née otto­mane du XVIe siècle : crois­sance démo­gra­phique géné­rale, moné­ta­ri­sa­tion, sécu­ri­té rela­tive des routes, et sur­tout inté­gra­tion à un mar­ché uni­fié qui va de Bel­grade à Alexan­drie. Ce n’est pas la ville qui a inven­té sa pros­pé­ri­té ; c’est un sys­tème impé­rial qui a ren­du ren­table ce qu’elle savait produire.

Un mou­ve­ment plus dis­cret accom­pagne cette crois­sance : la conver­sion. Du XVIe au début du XIXe siècle, une ville à majo­ri­té chré­tienne devient une ville à majo­ri­té musul­mane, par conver­sion d’une par­tie de la popu­la­tion urbaine et par afflux de conver­tis venus des cam­pagnes envi­ron­nantes. Le pro­ces­sus est lent, inégal, jamais total — les quar­tiers chré­tiens sub­sistent, et Çele­bi en décrit encore deux — et il pro­duit une confi­gu­ra­tion confes­sion­nelle stra­ti­fiée qui sera l’une des marques durables de la région : musul­mans sun­nites, confré­rie bek­ta­chie très implan­tée, ortho­doxes de langue alba­naise, ortho­doxes de langue grecque, valaques arou­mains trans­hu­mants. Cinq appar­te­nances sur trente kilo­mètres de vallée.


III. La mai­son comme machine

Ce que Çele­bi a vu

Le pas­sage d’Ev­liya Çele­bi par Gji­ro­kastër, en 1670, reste la meilleure des­crip­tion ancienne de la ville, et l’une des plus utiles de tout le cor­pus bal­ka­nique du voya­geur otto­man. Il vient de la côte, par Del­vinë, en mis­sion de recru­te­ment de troupes et d’ou­vriers pour la pénin­sule du Magne récem­ment conquise. Il reste assez pour compter.

Il décrit une for­te­resse en arête, longue et étroite, dont il com­pare la sil­houette à celle d’une galère — l’i­mage est frap­pante et pro­ba­ble­ment juste, on la véri­fie encore depuis la plaine. Il compte deux cents mai­sons à deux étages à l’in­té­rieur des murs, toutes cou­vertes de dalles. Il énu­mère le per­son­nel admi­nis­tra­tif avec une gour­man­dise de comp­table : le qadi et son trai­te­ment, le muf­ti, l’in­ten­dant des sipa­his, le com­man­dant des janis­saires, l’ins­pec­teur des mar­chés, le per­cep­teur des péages, l’ar­chi­tecte en chef, le gar­dien de la for­te­resse et deux cents hommes de gar­ni­son. On mesure, à cette liste, com­bien une petite ville de mon­tagne pou­vait être den­sé­ment admi­nis­trée dans l’Empire.

Puis il s’at­tarde sur les mai­sons de la ville ouverte, et son éton­ne­ment est réel. Il affirme n’a­voir vu nulle part ailleurs au monde des murs de cette sorte : très hauts, en blocs de pierre appa­reillés à sec, sans mor­tier ni enduit, si ser­rés qu’un moi­neau ne trou­ve­rait pas où poser une griffe. Il note que chaque mai­son bien bâtie pos­sède sa tour. Il ajoute — et c’est l’ob­ser­va­tion d’un connais­seur — que la qua­li­té de la taille lui rap­pelle les moel­lons d’An­ka­ra et qu’il n’a vu de pierre car­rée équi­va­lente qu’en Ana­to­lie occidentale.

Le reste de son témoi­gnage est plus étrange, et c’est ce qui le rend pré­cieux. Il décrit une ville obsé­dée par la peste, où l’ap­pa­ri­tion d’un simple furoncle suf­fit à faire fuir les voi­sins, où l’on n’entre pas dans une mai­son conta­mi­née avant deux ans et où l’on dés­in­fecte au vinaigre et aux herbes avant de rebâ­tir des pans entiers. Il décrit sur­tout la cou­tume du deuil : des familles qui pleurent leurs morts pen­dant qua­rante, cin­quante, jus­qu’à quatre-vingts ans, réunies le dimanche, employant des pleu­reuses pro­fes­sion­nelles dont les lamen­ta­tions rendent la ville inha­bi­table ce jour-là. Il en tire un sur­nom qui lui reste : la ville des lamentations.

Il faut lire cela avec pré­cau­tion. Çele­bi est un écri­vain, il aime les anec­dotes, il en invente par­fois, et son goût pour l’é­tran­ge­té est celui d’un homme d’Is­tan­bul décri­vant une péri­phé­rie mon­ta­gnarde. Mais le vaj­tim, le chant funèbre alba­nais, est par­fai­te­ment attes­té par l’eth­no­gra­phie ulté­rieure, et sa per­sis­tance dans le Sud jus­qu’au XXe siècle n’a rien d’une fable. Ce que Çele­bi a enten­du ce dimanche-là exis­tait. Il l’a sim­ple­ment enten­du en étranger.

Un der­nier détail, appa­rem­ment mineur, m’a rete­nu : il note que le cli­mat de mon­tagne inter­dit ici la culture du citron, de l’o­range, de la gre­nade et de l’o­li­vier. C’est la fron­tière médi­ter­ra­néenne des­si­née par un bota­niste invo­lon­taire. À trois cents mètres d’al­ti­tude et à cin­quante kilo­mètres de la mer Ionienne, on est déjà sor­ti du domaine de l’o­li­vier. La Médi­ter­ra­née s’ar­rête ici — et pour­tant, comme on va le voir, elle continue.

L’a­na­to­mie de la kullë

La mai­son de Gji­ro­kastër, la kullë, est l’un des objets archi­tec­tu­raux les plus intel­li­gents des Bal­kans, et elle mérite qu’on la démonte pièce par pièce.

Le rez-de-chaus­sée est entiè­re­ment en pierre, aveugle ou per­cé de meur­trières, et il n’est pas habi­té. Il contient le katoi, l’é­table ; le qilar, la réserve de den­rées ; la sterë, la citerne ; par­fois un mou­lin domes­tique. C’est le socle, au sens propre et au sens tac­tique : en cas d’at­taque, on aban­donne le bétail et on tient l’étage.

Le pre­mier étage est le lieu de la vie fami­liale. On y accède par un esca­lier inté­rieur, jamais direc­te­ment de la rue. On y trouve l’oda e zjar­rit, la pièce du feu, cœur domes­tique orga­ni­sé autour de la che­mi­née, où l’on cui­sine, où l’on dort, où l’on file la laine.

Le ou les étages supé­rieurs abritent l’oda e miqve ou oda e mirë, la chambre des hôtes, la belle chambre. C’est là que se concentre toute la dépense de la mai­son : pla­fonds de bois sculp­té à cais­sons, niches ouvra­gées, ban­quettes basses cou­rant sur trois côtés, che­mi­née déco­rée, et sur­tout une ran­gée de fenêtres qui donne sur la val­lée. La mai­son est aveugle en bas et vitrée en haut. Elle refuse la rue et prend le paysage.

La struc­ture change avec la hau­teur, et c’est le trait le plus révé­la­teur : les niveaux infé­rieurs sont en maçon­ne­rie mas­sive de tra­di­tion alba­naise rurale — la kullë de mon­tagne, la mai­son-tour des clans, que l’on retrouve du Koso­vo au Mon­té­né­gro ; les niveaux supé­rieurs sont en pan de bois hour­dé, le çat­ma, tech­nique urbaine otto­mane que l’on ren­contre à Bur­sa, à Safran­bo­lu, à Plov­div, à Sara­je­vo. Une même mai­son super­pose lit­té­ra­le­ment deux civi­li­sa­tions du bâti : en bas la défense cla­nique, en haut la socia­bi­li­té impé­riale. Au XIXe siècle s’a­joutent les erker, encor­bel­le­ments saillants qui portent les fenêtres au-des­sus du vide et qu’on retrouve, sous d’autres noms, de Tré­bi­zonde à Alger.

Le plan le plus cou­rant à Gji­ro­kastër asso­cie deux corps de bâti­ment per­pen­di­cu­laires. Une variante plus tar­dive, du XIXe siècle, met deux ailes paral­lèles reliées par un volume cen­tral de dis­tri­bu­tion — ce sont les mai­sons les plus spec­ta­cu­laires, celle des Zekate notam­ment, datée de 1811, avec ses tours jumelles et sa double arcade. On visite aus­si la mai­son Skën­du­li, res­tée dans la même famille pen­dant une dizaine de géné­ra­tions, dont les guides sont les pro­prié­taires eux-mêmes et dont les qua­rante-six fenêtres et neuf che­mi­nées disent, mieux que tout inven­taire, ce qu’é­tait la for­tune d’un notable de vallée.

Ce qu’il faut rete­nir, c’est que cette mai­son n’est pas un style. C’est une réponse simul­ta­née à cinq contraintes : une roche fis­sile, une pente, une pénu­rie d’eau, une insé­cu­ri­té endé­mique et une culture de l’hos­pi­ta­li­té qui exige une pièce de repré­sen­ta­tion. Enle­vez une seule de ces contraintes et la mai­son change. C’est de l’ar­chi­tec­ture au sens où Brau­del enten­dait la civi­li­sa­tion maté­rielle : non pas ce que les hommes ont vou­lu faire, mais ce que leurs condi­tions leur ont per­mis d’inventer.

Le prix du toit

Un mot sur ce que cela coûte. Une toi­ture de dalles doit être révi­sée régu­liè­re­ment : les pierres glissent, se fendent au gel, s’é­caillent. La char­pente qui les porte est en bois local — châ­tai­gnier, chêne — et tra­vaille. Tant que les pro­prié­taires vivent dans la mai­son, l’en­tre­tien est un geste annuel, presque incons­cient, comme on cure une gout­tière. Dès que la mai­son se vide, le toit devient une bombe à retar­de­ment : une dalle qui glisse ouvre un pas­sage à l’eau, l’eau pour­rit le che­vron, le che­vron cède, et une tren­taine de mètres car­rés de cou­ver­ture s’ef­fondrent d’un coup dans l’oda e miqve.

C’est très exac­te­ment ce qui est arri­vé à des dizaines de mai­sons de Gji­ro­kastër entre 1990 et 2010. Le patri­moine n’est pas mort de van­da­lisme ; il est mort de départ.


IV. Ce qui mon­tait, ce qui descendait

L’é­co­no­mie verticale

De quoi vivait cette ville ? De trois choses, et toutes trois viennent d’en haut.

La pre­mière est l’é­le­vage. Les mas­sifs qui encadrent la val­lée — le Mali i Gjerë à l’ouest, le Lun­xhë­ri et, plus loin, le Nemër­çkë à l’est — offrent des pâtu­rages d’é­té. Le sys­tème de la trans­hu­mance, ver­ti­cale et courte, fait mon­ter les trou­peaux en juin et redes­cendre en octobre. Les acteurs en sont lar­ge­ment les Valaques arou­mains, ces pas­teurs de langue romane dis­per­sés dans tout le sud des Bal­kans, dont la pré­sence dans la région est attes­tée et signi­fi­ca­tive. La mon­tagne pro­duit du mou­ton, de la laine, du fro­mage, des peaux.

La deuxième est la trans­for­ma­tion. La laine devient fla­nelle et drap ; les peaux deviennent cuir, et la tan­ne­rie a été jus­qu’au XXe siècle un métier majeur de la ville — métier d’eau, d’ailleurs, ce qui obli­geait à s’ins­tal­ler près des rares points d’é­cou­le­ment. On y ajoute la soie, la bro­de­rie, l’or­fè­vre­rie, la taille de pierre. Le bazar, avec ses deux cents bou­tiques du temps de Çele­bi, n’est pas un mar­ché de détail : c’est un ate­lier collectif.

La troi­sième est le com­merce loin­tain, et c’est ici que la Médi­ter­ra­née entre en scène.

La mer par procuration

Les pro­duits de Gji­ro­kastër — laine fine, peaux, cire, fro­mages, tis­sus — ne sont pas consom­més dans la val­lée. Ils des­cendent. Deux iti­né­raires prin­ci­paux s’offrent à eux.

Le pre­mier passe par Ioan­ni­na, à quatre-vingts kilo­mètres au sud-est, capi­tale de l’É­pire, siège de gou­ver­neurs, place finan­cière et intel­lec­tuelle en pleine ascen­sion entre le XVIe et le XIXe siècle. Ioan­ni­na redis­tri­bue vers Pre­ve­za, vers Arta, vers le golfe Ambra­cique et, de là, vers l’Italie.

Le second, plus court et plus direct, fran­chit le Mali i Gjerë et redes­cend sur la côte ionienne, vers Sarandë et Butrint, en face de Cor­fou. Cor­fou est véni­tienne jus­qu’en 1797, et c’est un fait capi­tal : à trente milles marins de la côte alba­naise, une île latine, catho­lique, arse­na­li­sée, dotée d’un consu­lat et d’un sys­tème ban­caire, offre au com­merce de l’É­pire otto­mane sa porte d’en­trée sur le mar­ché euro­péen. Les docu­ments consu­laires du XVIIIe siècle montrent des réseaux de négo­ciants grecs, arou­mains et alba­nais ins­tal­lés à Venise, opé­rant depuis Ioan­ni­na, Shkodër, Elba­san, Moscho­po­lis, Thes­sa­lo­nique, et trai­tant par l’in­ter­mé­diaire d’a­gents per­ma­nents dans la Séré­nis­sime. La laine fine, la cire, les cuirs figurent en tête des expor­ta­tions recensées.

Il faut se repré­sen­ter la chose concrè­te­ment : un bal­lot de laine ton­du en juillet sur un alpage du Nemër­çkë, lavé et car­dé dans un ate­lier de Gji­ro­kastër en sep­tembre, char­gé sur un mulet en octobre, embar­qué à Sarandë ou à Butrint en novembre, débar­qué à Cor­fou, trans­bor­dé sur un navire véni­tien, ven­du au Rial­to au prin­temps, filé et tis­sé en Véné­tie, et por­té peut-être par un bour­geois de Padoue. Cinq mois, quatre chan­ge­ments de moyen de trans­port, trois langues, deux sou­ve­rai­ne­tés. C’est cela, une éco­no­mie méditerranéenne.

Et le mou­ve­ment inverse existe : remontent vers la val­lée les draps manu­fac­tu­rés d’Eu­rope, le papier, le sucre, le café, les armes, les pièces d’or véni­tiennes — les zec­chi­ni, dont les femmes de la région feront des col­liers et des coiffes de mariage, trans­for­mant la mon­naie en tré­sor domes­tique, ce qui est une manière ancienne et uni­ver­selle de thé­sau­ri­ser dans une éco­no­mie sans banque.

La grande mai­son de pierre de Palor­to ou de Duna­vat est payée avec cet argent-là. Le pla­fond sculp­té de l’oda e miqve est un pro­fit de laine.

Le fils parti

Il faut ajou­ter un qua­trième flux, moins tan­gible : les hommes. L’É­pire et l’Al­ba­nie du Sud sont depuis très long­temps des terres d’é­mi­gra­tion mas­cu­line. On part comme mar­chand, comme arti­san, comme sol­dat, comme domes­tique, vers Istan­bul, vers l’É­gypte, vers les prin­ci­pau­tés rou­maines, vers Venise, vers Trieste. On envoie de l’argent. On revient par­fois construire une mai­son, ou on ne revient pas et on finance de loin une école, une église, une fontaine.

Ce sché­ma — le kur­bet, l’exil de tra­vail — n’est pas une patho­lo­gie récente de l’Al­ba­nie. C’est une struc­ture ancienne, un régime démo­gra­phique. Ce que le XXe siècle a fait, on le ver­ra, c’est l’am­pli­fier au point de rupture.


V. Le lion

Ali Pacha de Tepelenë

Au tour­nant du XIXe siècle, un homme donne à toute cette région une cohé­rence poli­tique que l’Em­pire ne lui avait jamais accor­dée. Ali Pacha, né vers 1743 près de Tepe­lenë — c’est-à-dire à une tren­taine de kilo­mètres en aval, dans la même val­lée —, gou­ver­neur de Ioan­ni­na à par­tir de 1788, construit en trente ans un pou­voir per­son­nel qui s’é­tend sur l’É­pire, une par­tie de la Thes­sa­lie, la Macé­doine occi­den­tale et une por­tion du Péloponnèse.

Sa méthode est un mélange de fidé­li­té for­melle au sul­tan et d’au­to­no­mie réelle abso­lue : il lève ses impôts, entre­tient son armée, mène sa diplo­ma­tie. Il négo­cie tour à tour avec les Fran­çais de Napo­léon et les Bri­tan­niques, obtient des canons, joue de la riva­li­té euro­péenne autour des îles Ioniennes. Byron le visite en 1809, en com­pa­gnie de John Cam Hob­house, et en tire des pages qui feront de lui, pour l’Eu­rope roman­tique, la figure du des­pote orien­tal — le « Bona­parte musul­man », dira plus tard l’historiographie.

Gji­ro­kastër lui résiste. Les notables de la ville, avec ceux de Del­vinë, de Berat et de Kard­hiq, s’in­quiètent de sa mon­tée en puis­sance et forment contre lui une alliance. Ali les défait un par un. La for­te­resse de Gji­ro­kastër est prise par son lieu­te­nant Omer Vrio­ni, qui emploie deux moyens : cou­per l’eau et bom­bar­der avec de l’ar­tille­rie bri­tan­nique ache­mi­née depuis Malte. En 1811, la ville est à lui.

Ce qu’il en fait est signi­fi­ca­tif. Il ne la détruit pas ; il l’é­quipe. Il élar­git l’en­ceinte de la cita­delle, y ajoute la tour de l’hor­loge — objet émi­nem­ment poli­tique, qui impose un temps public et mesu­ré à une ville jusque-là réglée par l’ap­pel à la prière et le soleil —, et il fait construire cet aque­duc de douze kilo­mètres qui apporte enfin l’eau du Sopot jus­qu’au châ­teau. Gji­ro­kastër devient un centre admi­nis­tra­tif et com­mer­cial de pre­mier rang dans son système.

Ali Pacha est tué en 1822 sur ordre de la Porte, dans un monas­tère du lac de Ioan­ni­na, et sa tête est envoyée à Istan­bul. L’ex­pé­rience s’achève.

Une forme poli­tique méditerranéenne

Il serait facile de ne voir dans Ali qu’un tyran pit­to­resque. Il est plus inté­res­sant de le lire comme un cas d’une famille poli­tique qui a pro­li­fé­ré sur tout le pour­tour médi­ter­ra­néen entre 1770 et 1830 : le gou­ver­neur pro­vin­cial qui, pro­fi­tant de l’af­fai­blis­se­ment du centre impé­rial et de la demande euro­péenne en matières pre­mières, trans­forme sa charge en prin­ci­pau­té héréditaire.

Meh­met Ali en Égypte, à la même époque, fait exac­te­ment cela — et avec bien plus de suc­cès et de durée. Les beys de Tunis, les deys d’Al­ger, Ahmet al-Djaz­zar à Acre relèvent du même mou­ve­ment. Tous vivent d’un même méca­nisme : contrô­ler l’ex­por­ta­tion d’un pro­duit agri­cole ou pas­to­ral vers l’Eu­rope indus­trielle nais­sante, en tirer les moyens d’une armée moderne, et négo­cier sa propre auto­no­mie avec les puis­sances euro­péennes qui achètent.

Ali Pacha n’a pas duré, faute de base éco­no­mique suf­fi­sante — l’É­pire ne pou­vait offrir ni le coton ni le blé de la val­lée du Nil. Mais il appar­tient à la même géné­ra­tion et au même phé­no­mène : la pre­mière grande décom­po­si­tion, éco­no­mi­que­ment pilo­tée, du sys­tème impé­rial otto­man en Médi­ter­ra­née. Que ce phé­no­mène ait eu l’un de ses foyers dans une val­lée sèche de l’ar­rière-pays adria­tique en dit long sur la pro­fon­deur à laquelle le mar­ché euro­péen péné­trait alors l’in­té­rieur des terres.

Le siècle des nations

Après Ali, la Porte reprend le contrôle, et Gji­ro­kastër retrouve son sta­tut de chef-lieu com­mer­çant : bétail, laine, fla­nelle, pro­duits lai­tiers, soie, bro­de­rie. Le bazar, incen­dié au début du XIXe siècle, est rebâ­ti selon le tra­cé qu’on lui connaît encore.

Mais le siècle qui vient est celui des natio­na­li­tés, et la ville y prend une part active. En 1880, une assem­blée s’y réunit pour pro­mou­voir l’au­to­no­mie et résis­ter à l’au­to­ri­té otto­mane. En 1908 y ouvre l’une des pre­mières écoles de langue alba­naise, nom­mée Liria — la Liber­té —, sui­vie de clubs et de socié­tés patrio­tiques. Dans une région où l’é­cole se fai­sait en grec pour les ortho­doxes et en turc pour les musul­mans, ensei­gner en alba­nais est un acte poli­tique majeur : c’est affir­mer qu’une nation peut exis­ter indé­pen­dam­ment de la confession.

L’in­dé­pen­dance alba­naise de 1912 et le tra­cé des fron­tières en 1913 laissent Gji­ro­kastër du côté alba­nais, à une quin­zaine de kilo­mètres de la nou­velle fron­tière grecque. La val­lée du Dri­no, en aval de la ville — le Dro­pull —, est peu­plée de vil­lages gre­co­phones qui se retrouvent mino­ri­taires dans un État alba­nais, tan­dis que des Alba­nais se retrouvent mino­ri­taires du côté grec. Une brève répu­blique auto­nome de l’É­pire du Nord est pro­cla­mée en 1914 ; elle ne sur­vi­vra pas à la guerre. Le conten­tieux, lui, sur­vi­vra à tout.

Ce par­tage est l’un des innom­brables cas où une fron­tière d’É­tat a été tra­cée en tra­vers d’un espace éco­no­mique et social ancien. La val­lée fonc­tion­nait comme un conti­nuum ; elle est deve­nue une bordure.


VI. Le siècle de pierre

Les occu­pa­tions

Ismail Kadare naît à Gji­ro­kastër en 1936, fils d’un gref­fier de tri­bu­nal, dans une ville d’en­vi­ron quinze mille habi­tants, chef-lieu de pré­fec­ture du royaume de Zog. Il a trois ans quand l’I­ta­lie fas­ciste enva­hit l’Al­ba­nie, en avril 1939. Il en a sept quand les Alle­mands prennent la relève, en 1943.

Entre-temps, la ville a chan­gé de mains un nombre de fois que la mémoire d’en­fant enre­gistre comme une farce : les Ita­liens, puis les Grecs, puis de nou­veau les Ita­liens, puis les Grecs encore, avec des inter­valles de quelques dizaines d’heures pen­dant les­quels la ville n’a aucun gou­ver­ne­ment. Elle est bom­bar­dée par l’a­via­tion bri­tan­nique. Les habi­tants des­cendent s’a­bri­ter dans les vastes sou­ter­rains de la citadelle.

C’est cette expé­rience que Kadare trans­pose en 1971 dans Kro­nikë në gur — Chro­nique de la ville de pierre —, roman lar­ge­ment auto­bio­gra­phique où la ville elle-même est le per­son­nage prin­ci­pal : ville incli­née à un angle impos­sible, ville où la cave d’une mai­son peut tou­cher le toit de la sui­vante, ville dont les pierres ont vu pas­ser plus de maîtres que d’ha­bi­tants. Publier cela en 1971, sous un régime qui se pré­sen­tait comme la fin de l’his­toire, était un geste dont l’au­dace n’ap­pa­raît que rétros­pec­ti­ve­ment : sug­gé­rer que la pierre sur­vit aux régimes, c’est sug­gé­rer que le régime passera.

Car l’autre enfant célèbre de la ville est Enver Hox­ha, né ici en 1908, vingt-huit ans avant Kadare, et qui gou­ver­ne­ra l’Al­ba­nie de 1944 à sa mort en 1985 avec une bru­ta­li­té et un iso­la­tion­nisme sans équi­valent en Europe. Que la même petite ville de pierre ait pro­duit le dic­ta­teur et son plus grand écri­vain est une coïn­ci­dence sur laquelle Kadare est reve­nu toute sa vie, sans jamais l’épuiser.

La ville-musée : un para­doxe fécond

En 1961, le régime prend une déci­sion qui va sau­ver Gji­ro­kastër : il la pro­clame « ville-musée ». Berat reçoit le même sta­tut. Concrè­te­ment, cela signi­fie que ces deux villes sont exemp­tées des pro­grammes de moder­ni­sa­tion urbaine — les barres de loge­ments, les per­cées, les places monu­men­tales — qui vont trans­for­mer le reste du pays.

En 1965, l’Ins­ti­tut des Monu­ments de Culture ouvre un bureau sur place et entame une res­tau­ra­tion sys­té­ma­tique. Le bilan de vingt-cinq ans de tra­vail est loin d’être négli­geable : à la veille de 1990, trente-huit édi­fices de pre­mière caté­go­rie et deux cent cin­quante-trois de deuxième caté­go­rie ont été res­tau­rés, et la cita­delle a fait l’ob­jet de cam­pagnes régu­lières de consolidation.

Il y a là une iro­nie qu’il faut regar­der en face. Le régime le plus des­truc­teur de l’his­toire alba­naise — qui a inter­dit toute reli­gion en 1967, démo­li des cen­taines de mos­quées, d’é­glises et de tekke, y com­pris la vieille mos­quée du Tekke de Gji­ro­kastër que Çele­bi avait décrite — est aus­si celui qui a sau­vé le tis­su urbain otto­man de la ville. Les deux gestes ne sont pas contra­dic­toires : ils pro­cèdent de la même logique. Le régime détrui­sait le sacré et conser­vait le pit­to­resque, parce que le pre­mier était un rival idéo­lo­gique et le second un patri­moine natio­nal uti­li­sable. La mai­son de pierre pou­vait deve­nir un sym­bole du génie popu­laire alba­nais ; le mina­ret, non.

Le résul­tat est un centre his­to­rique intact et un patri­moine reli­gieux dévas­té. La mai­son natale de Hox­ha, recons­truite en 1944 après un incen­die, devient en 1966 un musée à sa gloire ; elle est recon­ver­tie, après 1991, en musée eth­no­gra­phique d’où toute trace du dic­ta­teur a été reti­rée. Peu de bâti­ments résument aus­si bien le rap­port alba­nais à sa propre mémoire.

Le reste de la ville, pen­dant ce temps, s’in­dus­tria­lise : usines de chaus­sures, de réfri­gé­ra­teurs, de para­pluies, ate­lier de métal­lur­gie. Une ville double s’ins­talle — la ville de pierre en haut, la ville socia­liste en bas.

1991–1997 : l’effondrement

La chute du régime est ici par­ti­cu­liè­re­ment bru­tale. En août 1991, la sta­tue monu­men­tale de Hox­ha est abat­tue par des membres de la com­mu­nau­té grecque locale. Les usines ferment. Le chô­mage explose. L’é­mi­gra­tion reprend, mas­si­ve­ment, vers la Grèce toute proche et vers l’Italie.

En 1993, la région devient un foyer de ten­sions ouvertes entre la mino­ri­té grecque et la police alba­naise. En 1997, l’ef­fon­dre­ment des pyra­mides finan­cières qui avaient absor­bé l’é­pargne de tout le pays ruine des mil­liers de familles ; Gji­ro­kastër est l’un des épi­centres de la révolte contre le gou­ver­ne­ment de Sali Beri­sha. L’É­tat s’é­va­pore pen­dant plu­sieurs mois. Les dépôts d’armes sont pillés. En décembre 1997, la mai­son de Hox­ha est endom­ma­gée par des inconnus.

Pour le patri­moine, ces années sont pires que la guerre. Per­sonne n’en­tre­tient plus rien. Les res­tau­ra­tions sont inter­rom­pues faute de cré­dits. Les mai­sons se vident, et les toits, comme on l’a vu, com­mencent à tom­ber. C’est dans cet état d’a­larme que la muni­ci­pa­li­té cherche de l’aide exté­rieure — le minis­tère fran­çais de la Culture sou­tient la démarche — et que s’en­gage le pro­ces­sus qui abou­ti­ra à l’ins­crip­tion au patri­moine mon­dial en 2005, conjoin­te­ment avec Berat, au titre d’exemples rares et bien conser­vés d’une ville de l’é­poque ottomane.

Ce que pro­té­ger veut dire

Vingt ans après, le bilan est ambi­gu, et il vaut la peine d’être énon­cé sans complaisance.

Du côté posi­tif : les finan­ce­ments publics et inter­na­tio­naux sont reve­nus, plu­sieurs dizaines de mai­sons monu­men­tales ont été conso­li­dées ou res­tau­rées, le bazar a retrou­vé son pavage et sa vie, l’ar­ti­sa­nat de la pierre sub­siste — il reste quelques tailleurs en haut du bazar, au milieu des bou­tiques de sou­ve­nirs —, et le tou­risme cultu­rel a connu une crois­sance consi­dé­rable depuis le milieu des années 2010. Le fes­ti­val natio­nal de folk­lore, qui se tient dans la cita­delle, rem­plit la ville à un point que les anciens disent n’a­voir jamais vu.

Du côté pré­oc­cu­pant : la démo­gra­phie. La popu­la­tion muni­ci­pale, qui appro­chait les vingt-neuf mille habi­tants au recen­se­ment de 2011, est esti­mée autour de vingt-deux mille aujourd’­hui, en baisse conti­nue. À l’é­chelle du com­té, la chute est encore plus nette : d’en­vi­ron soixante-douze mille habi­tants en 2011 à une soixan­taine de mille en 2023, soit près de dix-sept pour cent en douze ans, sous l’ef­fet conju­gué de l’é­mi­gra­tion et d’un solde natu­rel lar­ge­ment néga­tif — deux fois plus de décès que de nais­sances. Sur l’en­semble de la période post-com­mu­niste, la région a per­du plus de la moi­tié de ses habitants.

Or une ville-musée dépeu­plée est une contra­dic­tion dans les termes. Le patri­moine bâti de Gji­ro­kastër est un patri­moine d’u­sage : il tient parce qu’on l’ha­bite, parce qu’on remet la dalle en place, parce qu’on cure la citerne. Six cents monu­ments clas­sés, mille deux cents bâti­ments de pierre, et une popu­la­tion qui décroît de deux pour cent par an : l’a­rith­mé­tique est cruelle. Le tou­risme apporte de l’argent, mais il trans­forme aus­si les mai­sons en chambres d’hôtes et les ate­liers en bou­tiques, et il concentre l’en­tre­tien sur les édi­fices visibles depuis les cir­cuits, lais­sant les quar­tiers hauts se vider.

C’est le dilemme de toutes les villes patri­mo­niales médi­ter­ra­néennes, de Mate­ra à Mdi­na, et Gji­ro­kastër n’y échappe pas : la conser­va­tion sauve les pierres et menace ce qui les fai­sait tenir.


VII. Redes­cendre

Il y a, dans le bazar, une heure où la ville rede­vient elle-même. C’est vers sept heures du soir en octobre, quand les cars sont repar­tis, quand la lumière tombe à plat sur les dalles et que les hommes sortent des cafés pour se tenir debout dans la rue, les mains der­rière le dos, à regar­der pas­ser les autres hommes. Le pavage de galets luit. On entend une béton­nière quelque part en contre­bas, et des martinets.

De là, si l’on lève les yeux vers les quar­tiers hauts — Palor­to, Duna­vat, les noms que Çele­bi énu­mé­rait déjà en 1670 —, on voit une chose qui explique tout : les mai­sons ne se font pas face. Elles sont toutes tour­nées vers le sud-est, vers la val­lée, vers l’ou­ver­ture. Cha­cune a construit son étage noble en sur­plomb du vide pour cap­ter ce même pay­sage, cette même trouée du Dri­no qui file vers Ioan­ni­na et, plus loin, vers la mer.

Une ville de mon­tagne qui refuse la mer aurait tour­né le dos à la val­lée. Gji­ro­kastër la regarde. Chaque oda e miqve de chaque grande mai­son, avec sa ran­gée de fenêtres et ses ban­quettes dis­po­sées pour qu’on s’y assoie face au sud, est un obser­va­toire orien­té vers la route par laquelle sont venus l’argent, les nou­velles, les armées et les fils qui reve­naient. On a bâti sur la roche sèche pour être en sécu­ri­té, mais on a per­cé les murs du côté par où arrive le monde.

C’est peut-être la défi­ni­tion la plus juste de ce qu’est une ville de l’ar­rière-pays médi­ter­ra­néen. Pas un lieu encla­vé : un lieu qui a orga­ni­sé son encla­ve­ment de manière à voir venir. La Médi­ter­ra­née n’a jamais été seule­ment une mer ; elle a tou­jours été un sys­tème de dépen­dances qui remon­tait les val­lées, fran­chis­sait les cols, attei­gnait des vil­lages qui n’a­vaient jamais vu une vague et dont pour­tant la pros­pé­ri­té, la démo­gra­phie, le voca­bu­laire et jus­qu’à la forme des mai­sons dépen­daient de ce qui se ven­dait à Cor­fou, à Venise ou à Istanbul.

Les dalles sont tou­jours là. Elles pèsent le même poids qu’en 1670. Elles glissent un peu plus vite qu’a­vant, parce qu’il y a moins de mains pour les remettre, et c’est peut-être cela, au fond, la seule nou­veau­té véri­table de ces quatre cents ans.


Repères

Situa­tion. Gji­ro­kastër, sud de l’Al­ba­nie, chef-lieu du com­té du même nom. Envi­ron 300 m d’al­ti­tude, sur le ver­sant orien­tal du Mali i Gjerë, domi­nant la val­lée du Dri­no. Une quin­zaine de kilo­mètres de la fron­tière grecque, une cin­quan­taine de la mer Ionienne.

Chro­no­lo­gie som­maire. Milieu du XIVe s. : pre­mière men­tion écrite (Argy­ro­kas­tron) chez Jean VI Can­ta­cu­zène. Fin XIVe s. : Gjin Zene­bi­shi fait de la for­te­resse sa place forte. v. 1417–1420 : conquête otto­mane ; siège de sand­jak. 1583 : plus de 400 bâti­ments recen­sés. 1670 : pas­sage d’Ev­liya Çele­bi ; envi­ron 2 000 mai­sons. 1811 : prise de la cita­delle pour Ali Pacha de Tepe­lenë ; aque­duc et tour de l’hor­loge. 1822 : mort d’A­li Pacha. 1880 : assem­blée auto­no­miste. 1908 : ouver­ture de l’é­cole alba­naise Liria ; nais­sance d’En­ver Hox­ha. 1913 : fron­tière alba­no-grecque. 1936 : nais­sance d’Is­mail Kadare. 1939–1944 : occu­pa­tions ita­lienne, grecque, alle­mande. 1961 : sta­tut de « ville-musée ». 1965 : ouver­ture du bureau de l’Ins­ti­tut des Monu­ments de Culture. 1971 : publi­ca­tion de Kro­nikë në gur. 1991–1997 : effon­dre­ment éco­no­mique, troubles, dégra­da­tions. 2005 : ins­crip­tion au patri­moine mon­dial de l’U­NES­CO, conjoin­te­ment avec Berat.

Voca­bu­laire. Kullë : mai­son-tour. Katoi : rez-de-chaus­sée à usage d’é­table. Qilar : réserve. Sterë : citerne (du grec kis­tér­na, du latin cis­ter­na). Oda e zjar­rit : pièce du feu. Oda e miqve / oda e mirë : chambre des hôtes. Çar­dak : gale­rie de dis­tri­bu­tion. Çat­ma : pan de bois hour­dé. Erker : encor­bel­le­ment. Vaj­tim : lamen­ta­tion funèbre. Kur­bet : émi­gra­tion de travail.

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Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Cyrène et Carthage

aux confins de la Grande Syrte

La fron­tière ense­ve­lie : Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Entre les ruines blondes de Cyrène et les ves­tiges puniques de Car­thage s’é­tendent aujourd’­hui près de mille kilo­mètres de côte libyenne : une bande de sable, de seb­khas et de vent où plus rien ne signale la fron­tière qui sépa­ra pen­dant trois siècles deux mondes médi­ter­ra­néens. Il n’y a plus d’au­tel, plus de borne, plus de stèle. Il y a seule­ment le golfe de la Grande Syrte, immense et vide, our­lé de dunes que la mer refa­çonne sans relâche. Et pour­tant cette absence même raconte quelque chose : deux cités, l’une grecque, l’autre phé­ni­cienne, ont un jour accep­té d’en­se­ve­lir deux hommes vivants pour que cette ligne invi­sible devienne réelle. Ce texte suit les deux villes-sœurs rivales que rien ne rap­pro­chait, sinon la mer qui les bai­gnait toutes deux, et le désert qui, entre elles, refu­sait obs­ti­né­ment de choi­sir un camp.

Un bal­con vert sur la Grande Syrte

Il faut d’a­bord regar­der la carte, ou mieux, ima­gi­ner le voyage par la terre plu­tôt que par la mer, pour com­prendre ce que le sol lui-même impose à cette his­toire. Cyrène se dresse sur le rebord sep­ten­trio­nal d’un pla­teau cal­caire, à six cents mètres d’al­ti­tude, dans une région qui reçoit chaque année envi­ron six cent cin­quante mil­li­mètres de pluie — un chiffre presque euro­péen, incon­gru à neuf cents kilo­mètres à l’ouest de l’É­gypte et à seule­ment trois cents kilo­mètres au sud de la Crète. Le dje­bel Akh­dar, la « Mon­tagne verte », culmine à plus de huit cents mètres et forme, selon la for­mule consa­crée par les géo­graphes, une île de ver­dure en bor­dure du désert : oli­viers, orge, pâtu­rages, sources qui jaillissent du cal­caire fis­su­ré. Tout autour, la Cyré­naïque antique se referme en gra­dins vers la mer et se dilue, vers le sud, dans les steppes puis dans le Sahara.

Car­thage, elle, occupe un pro­mon­toire du golfe de Tunis, ados­sée à la plaine fer­tile de la Med­jer­da et à un arrière-pays de col­lines qui la relient sans rup­ture au reste du Magh­reb punique — Utique, Hip­pone, les comp­toirs de la côte tri­po­li­taine. Entre les deux villes, sur près de cinq cents kilo­mètres, s’é­tend le désert syr­tique : une côte sans port, sans embou­chure digne de ce nom, sans une seule oasis. Les Grecs l’ap­pe­laient Syr­tis, du verbe syrô, « traî­ner », « tirer » — un nom qui décrit moins un lieu qu’un mou­ve­ment, celui des bancs de sable que les cou­rants déplacent sans cesse et qui ren­daient cette mer tris­te­ment célèbre pour ses échouages. Les pilotes antiques la redou­taient au point d’en faire, bien après l’An­ti­qui­té, une méta­phore pro­ver­biale pour toute situa­tion périlleuse et insai­sis­sable — Rome n’a jamais ces­sé, quatre ou cinq siècles plus tard, de par­ler des Syrtes comme d’un lieu où l’on se perd.

Un marin venant d’A­lexan­drie ou du Pirée ver­rait, en appro­chant de la Cyré­naïque, une côte se redres­ser brus­que­ment en falaise, le pla­teau sur­gis­sant presque sans tran­si­tion depuis la mer — spec­tacle que ne connaît pas la côte tri­po­li­taine, plate, sableuse, ouverte, où les comp­toirs puniques s’é­grènent sans relief par­ti­cu­lier le long du rivage. Cette dif­fé­rence de sil­houette n’est pas un détail pit­to­resque : elle a long­temps com­man­dé où l’on pou­vait accos­ter, où l’on pou­vait fon­der un port, où l’on pou­vait, tout sim­ple­ment, vivre. Le port de Cyrène, Apol­lo­nia, se love dans une échan­crure de la côte au pied de l’es­car­pe­ment, à une dizaine de kilo­mètres de la ville haute, reliée à elle par une route qui grimpe abrup­te­ment sur le pla­teau — une cité double, port et acro­pole inté­rieure, comme le seront plus tard tant de villes médi­ter­ra­néennes bâties sur la peur des pirates et le besoin d’air frais en alti­tude, loin des fièvres du littoral.

Cette géo­gra­phie ne fait pas l’his­toire, mais elle la pré­dis­pose. Deux poches fer­tiles, deux mondes mari­times, sépa­rés par un vide que même la marine la plus auda­cieuse contour­nait plu­tôt qu’elle ne le tra­ver­sait : voi­là la struc­ture de longue durée sur laquelle vient s’ins­crire, des siècles plus tard, une que­relle de bor­nage entre deux cités qui, en un sens, n’a­vaient aucune rai­son géo­gra­phique de jamais se ren­con­trer — et toutes les rai­sons poli­tiques de le faire quand même.

La séche­resse qui fon­da une ville

Héro­dote raconte l’his­toire avec la minu­tie d’un homme qui a recueilli deux ver­sions concur­rentes et refuse d’en sacri­fier aucune. Thé­ra — l’ac­tuelle San­to­rin — tra­verse sept années sans une goutte de pluie ; tous les arbres de l’île se des­sèchent, sauf un. Les Thé­réens consultent l’o­racle de Delphes, qui leur rap­pelle une injonc­tion déjà don­née et négli­gée : fon­der une colo­nie en Libye. Un jeune homme bègue du nom de Bat­tos, dix-sep­tième des­cen­dant sup­po­sé de l’Ar­go­naute Euphé­mos, est dési­gné comme chef de l’ex­pé­di­tion — ou, selon l’autre tra­di­tion rap­por­tée par Héro­dote, c’est le roi de Thé­ra lui-même, venu consul­ter la Pythie sur tout autre sujet, qui se voit répondre par cette injonc­tion sans l’a­voir deman­dée. Les deux récits s’ac­cordent sur l’es­sen­tiel : la famine pousse, l’o­racle ordonne, et l’i­gno­rance du lieu retarde tout de plu­sieurs années.

Deux pen­té­con­tores, ces longues galères à cin­quante rames, prennent la mer sous la conduite d’un pêcheur cré­tois, Coro­bios, seul à connaître la route. Les colons touchent d’a­bord un îlot nom­mé Pla­téa, puis un site conti­nen­tal appe­lé Azi­ris, dans le golfe de Bom­ba — deux ten­ta­tives insa­tis­fai­santes avant que des Libyens du cru ne les conduisent enfin, à tra­vers la nuit, vers l’en­droit qu’ils appellent « le ciel est per­cé », là où une source jaillit sans dis­con­ti­nuer du pla­teau. C’est là, vers 631 avant notre ère — cer­tains cal­culs modernes, fon­dés sur d’autres généa­lo­gies royales, pro­posent plu­tôt 644, et la diver­gence n’a jamais été tran­chée — que Bat­tos fonde Cyrène.

L’a­nec­dote la plus reprise par la tra­di­tion veut que Bat­tos, à la vue d’un lion venant à sa ren­contre, ait pous­sé un cri de ter­reur si violent que sa langue, jusque-là empê­trée, se soit déliée d’un coup : la pro­messe de l’o­racle — venir en Libye pour gué­rir son bégaie­ment — s’ac­com­plis­sait à l’ins­tant même où s’ou­vrait la cité. On aime­rait n’y voir qu’une légende édi­fiante ; mais une stèle gra­vée au IVe siècle avant notre ère, retrou­vée en 1922, repro­duit ce qui se pré­sente comme le ser­ment fon­da­teur des colons thé­réens — un texte anté­rieur, remon­tant peut-être authen­ti­que­ment à 630, qui fixe les obli­ga­tions réci­proques entre la métro­pole et sa colo­nie, la répar­ti­tion des terres, les condi­tions du retour pour qui vou­drait ren­trer à Thé­ra. La légende du bègue et du lion et le for­ma­lisme juri­dique du ser­ment coexistent sans se contre­dire : c’est ain­si, presque tou­jours, que les cités grecques racon­taient leur propre nais­sance — un mythe pour la mémoire col­lec­tive, un contrat pour l’ad­mi­nis­tra­tion des terres.

La nymphe et le lion

Le nom même de la ville vient d’ailleurs, et d’un autre lion. Pin­dare, dans sa neu­vième Pythique com­po­sée vers 474 pour célé­brer la vic­toire d’un ath­lète cyré­néen, raconte com­ment Cyrène, fille du roi lapithe Hyp­seus, chas­se­resse thes­sa­lienne qui pré­fère l’arc aux tra­vaux du métier à tis­ser, affronte à mains nues, sur les pentes du mont Pélion, un lion qui décime les trou­peaux du roi Eury­pyle. Apol­lon, qui l’ob­serve, s’é­prend d’elle sur-le-champ, l’en­lève sur un char d’or et la trans­porte jus­qu’en Libye — « troi­sième part du vaste conti­nent », dit le poète, selon la géo­gra­phie tri­par­tite des Grecs qui divi­saient la terre habi­tée en Europe, Asie et Libye. Là, au bord d’une source, le dieu l’u­nit à lui et en fait la reine d’une contrée « riche en trou­peaux et en fruits ». De cette union naît Aris­tée, futur dieu pro­tec­teur de l’a­pi­cul­ture et de l’élevage.

Cal­li­maque, poète cyré­néen lui-même deve­nu biblio­thé­caire à Alexan­drie sous les pre­miers Pto­lé­mées, repren­dra le mythe un siècle plus tard en dépla­çant la scène du com­bat : ce n’est plus en Thes­sa­lie, mais sur la col­line cyré­néenne de Myr­tou­sa, que Cyrène ter­rasse le lion — un dépla­ce­ment géo­gra­phique qui n’a rien d’in­no­cent, puis­qu’il ancre le mythe fon­da­teur direc­te­ment sur le sol de la cité, au moment pré­cis où une prin­cesse cyré­néenne, Béré­nice II, s’ap­prête à épou­ser Pto­lé­mée III. Le couple mythique Apol­lon-Cyrène se met alors à res­sem­bler, comme par un jeu de miroirs vou­lu, au couple royal bien réel qui unit encore une fois Cyrène à l’É­gypte. On ne sait pas tou­jours si les Anciens réécri­vaient leurs mythes pour éclai­rer leur poli­tique, ou leur poli­tique pour hono­rer leurs mythes ; les deux gestes, chez les poètes de cour, ne se dis­tinguent guère.

Ce qui frappe, en tout cas, c’est la per­sis­tance maté­rielle de l’his­toire. La source elle-même existe encore aujourd’­hui, au cœur du site archéo­lo­gique : la fon­taine d’A­pol­lon, amé­na­gée et rema­niée à l’é­poque romaine, enca­drée de deux figures de lion, l’eau jaillis­sant de la gueule de l’un d’eux comme si elle sor­tait encore de l’a­ni­mal ter­ras­sé par la nymphe. Peu de mythes fon­da­teurs grecs ont lais­sé une trace aus­si lit­té­ra­le­ment liquide : à Cyrène, on boit encore, ou du moins on pou­vait boire, à la légende même.

Rois, tyrans et réformateurs

Avant de mesu­rer sa force à celle de Car­thage, Cyrène dut d’a­bord régler ses comptes avec elle-même. Les des­cen­dants de Bat­tos se suc­cèdent sur le trône pen­dant près de deux siècles, alter­nant curieu­se­ment les noms de Bat­tos et d’Ar­cé­si­las comme si la dynas­tie tenait à rap­pe­ler, à chaque géné­ra­tion, le double héri­tage du fon­da­teur bègue et de la nymphe chas­se­resse. Bat­tos II, dit l’Heu­reux, pro­fite d’un afflux de nou­veaux colons grecs pour étendre le ter­ri­toire culti­vable aux dépens des Libyens voi­sins, pro­vo­quant en retour une inter­ven­tion du pha­raon Apriès — signe pré­coce que l’É­gypte, davan­tage que Car­thage, res­te­ra long­temps le grand voi­sin dont il faut com­po­ser avec l’ombre. Sous Arcé­si­las II, sur­nom­mé le Dur, les ten­sions internes s’ag­gravent : les grands pro­prié­taires ter­riens, sou­vent issus des tout pre­miers colons, se sou­lèvent contre une auto­ri­té royale qu’ils jugent trop pesante ; le roi, vain­cu par une coa­li­tion libyenne à laquelle se sont mêlés des dis­si­dents cyré­néens, meurt assas­si­né vers 550 avant notre ère.

Son fils, Bat­tos III le Boi­teux, hérite d’une cité frac­tu­rée et fait ce que beau­coup de cités grecques en crise ont fait avant et après lui : il importe un légis­la­teur étran­ger. Démo­nax de Man­ti­née, venu du Pélo­pon­nèse sur les conseils de l’o­racle de Delphes — tou­jours lui —, réor­ga­nise la citoyen­ne­té cyré­néenne en répar­tis­sant la popu­la­tion en tri­bus nou­velles qui mêlent déli­bé­ré­ment Thé­réens d’o­ri­gine, colons plus tar­difs et Libyens inté­grés, tout en rédui­sant les pré­ro­ga­tives royales au pro­fit d’un conseil. La monar­chie bat­tiade sur­vit, affai­blie, jus­qu’au milieu du Ve siècle, avant de céder défi­ni­ti­ve­ment la place à un régime d’al­lure plus répu­bli­caine. On retien­dra de cet épi­sode, à dis­tance, une leçon simple : bien avant d’af­fron­ter Car­thage sur la ques­tion d’une fron­tière, Cyrène avait dû apprendre à conte­nir ses propres appé­tits ter­ri­to­riaux et à inté­grer, sous la contrainte, les popu­la­tions libyennes dont elle avait d’a­bord cru pou­voir se conten­ter d’ex­ploi­ter les terres.

L’or vert des Libyens

La pros­pé­ri­té de Cyrène, cepen­dant, ne doit rien à la nymphe et tout à une plante aujourd’­hui dis­pa­rue. Le sil­phium — les Romains l’ap­pe­laient laser — pous­sait à l’é­tat sau­vage sur une bande étroite de la Cyré­naïque, longue d’en­vi­ron deux cents kilo­mètres et large d’à peine qua­rante, cen­trée sur la région d’Eues­pe­rides. Les tri­bus libyennes de l’in­té­rieur, notam­ment les Nasa­mons, en connais­saient depuis long­temps les usages et la récolte ; les Grecs de Cyrène, arri­vés en posi­tion de force com­mer­ciale plu­tôt que de savoir tech­nique, en firent le pivot de leur éco­no­mie et, pour une bonne part, en captèrent le tri­but auprès des popu­la­tions autoch­tones — un sché­ma d’ap­pro­pria­tion d’un savoir local par une élite mar­chande que l’on retrou­ve­rait, avec d’autres plantes et d’autres empires, à peu près à toutes les époques.

On prê­tait au suc de la plante des ver­tus consi­dé­rables : remède contre les fièvres, pana­cée géné­rale selon Hip­po­crate, Celse et Galien, et — c’est la répu­ta­tion qui a le mieux tra­ver­sé les siècles jus­qu’à la culture popu­laire contem­po­raine — un usage contra­cep­tif et abor­tif qui en fit l’un des pro­duits les plus deman­dés de toute la phar­ma­co­pée antique. Pline l’An­cien affirme qu’on le ven­dait « au poids de l’argent » ; sous le consu­lat de Vale­rius et Heren­nius, trente livres de laser­pi­tium furent appor­tées à Rome comme un butin de guerre digne d’être consi­gné, et lorsque César, au tout début de la guerre civile, mit la main sur le tré­sor public, celui-ci conte­nait encore quinze cents livres de la pré­cieuse résine — près de cinq cents kilo­grammes accu­mu­lés comme une réserve stra­té­gique. Sur cent trente-huit types de mon­naies frap­pées à Cyrène entre 510 et 35 avant notre ère, quatre-vingt-sept portent l’i­mage de la plante ou de son fruit en forme de cœur — soit près des deux tiers de tout le mon­nayage civique. Cer­tains ont vou­lu voir dans ce fruit cor­di­forme l’o­ri­gine loin­taine du sym­bole du cœur tel que nous le des­si­nons aujourd’­hui ; l’hy­po­thèse est sédui­sante et lar­ge­ment répé­tée, mais elle demeure, pour les his­to­riens du sym­bole, une conjec­ture invé­ri­fiable plu­tôt qu’une filia­tion démontrée.

La plante elle-même reste, aujourd’­hui encore, une énigme bota­nique. On la range géné­ra­le­ment par­mi les ombel­li­fères, proche par sa sil­houette du fenouil géant ou de la férule, et cer­tains cher­cheurs modernes ont pro­po­sé de l’i­den­ti­fier à une espèce encore exis­tante, Feru­la tin­gi­ta­na, sans qu’au­cun consen­sus défi­ni­tif n’ait jamais été atteint — la plante ayant dis­pa­ru avant qu’un natu­ra­liste sérieux n’ait pu la décrire selon les cri­tères qui nous per­met­traient de tran­cher. Ce que l’on sait avec plus de cer­ti­tude, c’est son usage : au-delà de la phar­ma­co­pée, le sil­phium rele­vait aus­si la cui­sine, où on le râpait comme une épice pré­cieuse sur les plats de fête, et jusque sur la scène comique d’A­thènes, où Aris­to­phane s’en amuse à plu­sieurs reprises comme du comble du raf­fi­ne­ment culi­naire qu’un pique-assiette pour­rait espé­rer voler à son hôte. La fameuse Coupe d’Ar­cé­si­las, un vase à figures noires du VIe siècle avant notre ère aujourd’­hui conser­vé à Paris, montre le roi Arcé­si­las II en per­sonne super­vi­sant la pesée et l’emballage du sil­phium sur le port de Cyrène, sous ses propres yeux — image raris­sime d’un sou­ve­rain grec repré­sen­té en train de sur­veiller, comme un simple négo­ciant, l’ex­por­ta­tion du pro­duit qui fai­sait sa fortune.

Le suc­cès même du sil­phium pré­ci­pi­ta sa perte. Les rois de Cyrène durent régle­men­ter la récolte pour pré­ser­ver une plante qu’on ne par­ve­nait pas à culti­ver ; Stra­bon note déjà sa raré­fac­tion, et Pline rap­porte qu’à l’é­poque de Néron, on offrit à l’empereur, à titre de curio­si­té, ce qui res­tait du tout der­nier pied connu. Sur­pâ­tu­rage, sur­ex­ploi­ta­tion, peut-être aus­si les troubles poli­tiques qui, au IVe siècle, désor­ga­ni­sèrent la récolte régle­men­tée : le sil­phium de Cyré­naïque dis­pa­rut, lais­sant der­rière lui ce qui est aujourd’­hui consi­dé­ré comme la pre­mière extinc­tion docu­men­tée d’une espèce par l’ac­tion humaine. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur cette bizar­re­rie : une cité grecque a construit sa richesse, pen­dant six siècles, sur une plante que per­sonne n’a jamais su culti­ver, et dont l’i­mage nous est par­ve­nue presque exclu­si­ve­ment par la numis­ma­tique — la bota­nique réduite à une empreinte sur un disque de métal.

Deux mondes mari­times qui s’ignorent

Rien, au fond, ne rap­pro­chait natu­rel­le­ment Cyrène et Car­thage, sinon leur com­mune appar­te­nance à cette Médi­ter­ra­née que les Grecs, avec une désin­vol­ture qui en dit long sur leur regard, dési­gnaient tout entière sous le nom de « Libye » dès qu’elle s’é­ten­dait à l’ouest de l’É­gypte — comme si Phé­ni­ciens et Grecs n’oc­cu­paient, à leurs yeux, qu’une seule et même péri­phé­rie indif­fé­ren­ciée. Les deux cités, pour­tant, pro­cé­daient de modèles colo­niaux presque oppo­sés. Cyrène est une fon­da­tion de type dorien clas­sique : un oikiste, Bat­tos, héroï­sé après sa mort et hono­ré d’un culte à son tom­beau sur l’a­go­ra ; une répar­ti­tion des terres en lots (klé­roi) attri­bués aux familles citoyennes ; une monar­chie fon­dée sur la lignée du fon­da­teur, les Bat­tiades, qui se suc­cèdent pen­dant deux siècles avant de céder la place à un régime plus aris­to­cra­tique. Car­thage, fon­dée par des colons tyriens vers 814 avant notre ère selon la tra­di­tion — la légende d’E­lis­sa, plus tard lati­ni­sée en Didon, appar­tient à un tout autre registre nar­ra­tif que celui de Bat­tos — s’or­ga­nise d’emblée autour du com­merce mari­time, d’une oli­gar­chie mar­chande et d’un réseau de comp­toirs plu­tôt que d’un ter­ri­toire agri­cole struc­tu­ré en lots citoyens.

Les pan­théons divergent tout autant : Apol­lon, Zeus et Arté­mis pré­sident aux des­ti­nées de Cyrène, tan­dis que Baal Ham­mon et Tanit règnent sur Car­thage. Et pour­tant, sur un point au moins, les deux cités se res­semblent : ni l’une ni l’autre ne s’est jamais conten­tée d’im­por­ter pure­ment et sim­ple­ment ses dieux et ses ins­ti­tu­tions depuis la métro­pole. Toutes deux ont com­po­sé, cha­cune à sa manière, avec les popu­la­tions libyques et ber­bères déjà ins­tal­lées sur leur ter­ri­toire — alliances matri­mo­niales, cultes par­ta­gés, tri­buts négo­ciés plu­tôt qu’im­po­sés par la seule force. Cyrène et Car­thage se sont construites, l’une comme l’autre, en dia­logue per­ma­nent avec un arrière-pays qu’au­cune des deux ne maî­tri­sait com­plè­te­ment — ce qui, pré­ci­sé­ment, allait deve­nir la source de leur riva­li­té la plus concrète : non pas les dieux, non pas le com­merce médi­ter­ra­néen à pro­pre­ment par­ler, mais l’ac­cès aux routes qui, depuis l’in­té­rieur du conti­nent, appor­taient vers la mer l’or, l’i­voire et les esclaves.

Le Penta­pole, ou la riva­li­té à domicile

Cyrène, du reste, n’é­tait jamais seule à repré­sen­ter les inté­rêts grecs dans la région : quatre autres cités, fon­dées par elle ou dans son orbite, for­maient avec elle ce que les géo­graphes antiques appe­lèrent plus tard le Penta­pole. Bar­cé, à l’ouest, dis­pu­ta très tôt à sa cité mère la pri­mau­té régio­nale, au point que les deux villes s’af­fron­tèrent direc­te­ment à plu­sieurs reprises — une riva­li­té grecque contre grecque, sou­vent oubliée der­rière le récit plus flat­teur de l’op­po­si­tion à Car­thage. Eues­pe­rides, sur le site de l’ac­tuelle Ben­gha­zi, mar­quait la limite occi­den­tale de la zone où pous­sait le sil­phium et devint, rebap­ti­sée Béré­nice en l’hon­neur de la reine pto­lé­maïque, le point le plus avan­cé du monde grec vers la Grande Syrte — la ville grecque, en somme, la plus proche géo­gra­phi­que­ment de Car­thage, et donc la pre­mière expo­sée à toute pres­sion punique. Tau­chi­ra, plus tard Arsi­noé, et Apol­lo­nia, le port de Cyrène déjà men­tion­né, com­plé­taient cet ensemble de cinq cités qui coopé­raient sur cer­tains points — le culte d’A­pol­lon, l’u­sage du calen­drier, par­fois une mon­naie com­mune — sans jamais renon­cer à leurs riva­li­tés propres.

Cette confi­gu­ra­tion compte, car elle nuance sen­si­ble­ment l’i­mage d’un bloc grec uni face à un bloc punique. Lorsque la fron­tière avec Car­thage se négo­cie, au IVe siècle, ce n’est pas « Cyrène » au sens abs­trait qui traite avec « Car­thage », mais un réseau de cités dont Béré­nice, la plus occi­den­tale, sup­porte l’es­sen­tiel de la pres­sion fron­ta­lière, tan­dis que Cyrène elle-même, à cent cin­quante kilo­mètres de là, en tire le pres­tige diplo­ma­tique sans en por­ter tout le risque. La riva­li­té entre les deux grandes puis­sances médi­ter­ra­néennes de la région se double ain­si, à l’é­chelle locale, d’une riva­li­té plus dis­crète entre cités sœurs pour savoir laquelle por­te­rait, au nom de toutes les autres, le poids de la fron­tière avec Carthage.

La Grande Syrte, un désert entre deux cités

Le golfe qui sépare les deux mondes n’é­tait pas seule­ment redou­té des marins : il consti­tuait, à terre, une fron­tière presque aus­si dif­fi­cile à fran­chir. Pas de port abri­té, pas de fleuve, pas d’oa­sis sur près de cinq cents kilo­mètres — un vide que ni les Grecs ni les Car­tha­gi­nois n’a­vaient inté­rêt à occu­per, mais que tous deux avaient inté­rêt à contrô­ler à ses deux extré­mi­tés. Car de l’in­té­rieur du conti­nent, depuis le Fez­zan et le pays des Gara­mantes, des pistes cara­va­nières conver­geaient vers la côte, char­gées d’or, d’i­voire, de plumes d’au­truche et de cap­tifs des­ti­nés aux mar­chés médi­ter­ra­néens. Ces routes trans-saha­riennes ali­men­taient natu­rel­le­ment les comp­toirs puniques de Tri­po­li­taine — Lep­tis Magna, Oea, Sabra­tha, les « trois cités » qui don­nèrent son nom à toute la région — mais Cyrène, dès le IVe siècle avant notre ère, cher­cha visi­ble­ment à détour­ner à son propre pro­fit une part de ce tra­fic, en pous­sant son influence vers l’ouest, au-delà de ce que Car­thage consi­dé­rait comme sa sphère naturelle.

C’est cette pres­sion, selon la tra­di­tion rap­por­tée par plu­sieurs auteurs anciens et recons­ti­tuée par les his­to­riens modernes de la Cyré­naïque, qui aurait déclen­ché la crise dont l’é­pi­sode le plus célèbre — les frères Phi­lènes — n’est peut-être, au fond, que la ver­sion édi­fiante et rétros­pec­tive. Une fron­tière éco­no­mique, née d’une dis­pute sur des routes com­mer­ciales et des zones d’in­fluence, s’est muée avec le temps en légende patrio­tique, comme si l’his­toire, mal à l’aise avec ses propres ori­gines mer­can­tiles, avait besoin d’un sacri­fice héroïque pour se racon­ter à elle-même.

Les frères Philènes

L’his­to­rien romain Sal­luste, dans une digres­sion de son récit sur la guerre de Jugur­tha, est le pre­mier auteur connu à trans­mettre l’é­pi­sode dans sa forme com­plète — bien que d’autres, avant lui, aient déjà men­tion­né l’exis­tence des autels sans en détailler l’o­ri­gine. Après des contes­ta­tions pro­lon­gées sur le tra­cé de leur fron­tière com­mune, Car­tha­gi­nois et Cyré­néens auraient conve­nu d’un arbi­trage d’une sim­pli­ci­té presque enfan­tine : des délé­gués par­ti­raient au même moment de chaque cité, ou de leurs colo­nies res­pec­tives — Lep­tis pour Car­thage, Béré­nice pour Cyrène — et pro­gres­se­raient le long de la côte ; le point de leur ren­contre fixe­rait la frontière.

Les délé­gués car­tha­gi­nois, deux frères que la tra­di­tion nomme les Phi­lènes, marchent jour et nuit sans relâche et par­courent une dis­tance si consi­dé­rable qu’ils atteignent le fond même du golfe de la Grande Syrte — un point bien plus proche de Cyrène que de Car­thage. Les Cyré­néens, furieux, les accusent d’être par­tis avant l’heure conve­nue ou d’a­voir tri­ché sur le par­cours. Pour tran­cher le dif­fé­rend sans rou­vrir un conflit ouvert, ils posent une condi­tion radi­cale : ils n’ac­cep­te­ront cette fron­tière avan­ta­geuse que si les Phi­lènes acceptent, pour preuve de leur bonne foi, de se lais­ser enter­rer vivants à l’en­droit même de leur ren­contre — ou bien qu’ils reculent jus­qu’à une ligne que les Cyré­néens juge­raient équi­table. Par dévoue­ment envers leur cité, les deux frères choi­sissent l’en­se­ve­lis­se­ment plu­tôt que le recul. Des autels sont éri­gés sur le lieu du sacri­fice, et un culte s’ins­talle, semble-t-il recon­nu par les deux camps à la fois — fait suf­fi­sam­ment rare pour être noté : une fron­tière scel­lée par un mar­tyre punique que les Grecs eux-mêmes, ou du moins la tra­di­tion qui nous est par­ve­nue, ont accep­té d’honorer.

Sur la nature exacte de ces autels, les auteurs anciens eux-mêmes ne s’ac­cordent pas : Stra­bon parle de colonnes, Pline l’An­cien de simples mon­ti­cules de sable façon­nés par la nature plu­tôt que par la main de l’homme. Aucune trace archéo­lo­gique cer­taine n’en a jamais été retrou­vée ; l’i­den­ti­fi­ca­tion pro­po­sée au XXe siècle par l’ar­chéo­logue Richard Good­child, sur un site nom­mé Gra­ret Gser el-Trab près d’El Aghei­la, reste débat­tue et n’a jamais fait l’u­na­ni­mi­té. On touche ici à l’un de ces cas, fré­quents en his­toire ancienne, où un lieu a exis­té assez for­te­ment dans le dis­cours pour struc­tu­rer des siècles de géo­gra­phie poli­tique, sans jamais avoir lais­sé la moindre pierre iden­ti­fiable au sol.

Les his­to­riens modernes, du reste, se demandent aujourd’­hui si l’é­pi­sode rap­porte un fait réel­le­ment adve­nu ou s’il s’a­git d’un mythe étio­lo­gique — une his­toire éla­bo­rée après coup pour sacra­li­ser, sous la forme d’un sacri­fice patrio­tique, une fron­tière déjà fixée par la négo­cia­tion plus pro­saïque des routes cara­va­nières du IVe siècle. Cette lec­ture n’ôte rien à la puis­sance du récit ; elle en révèle sim­ple­ment la fonc­tion : trans­for­mer un accord com­mer­cial en légende, et une ligne sur le sable en objet de culte. Sal­luste lui-même, on ne l’ou­blie­ra pas, écrit ce texte à Rome au Ier siècle avant notre ère, long­temps après la des­truc­tion de Car­thage, dans un ouvrage consa­cré à une tout autre guerre, contre le roi numide Jugur­tha : sa digres­sion sur les Phi­lènes en dit peut-être autant sur la manière dont Rome se repré­sen­tait, rétros­pec­ti­ve­ment, la ver­tu punique, que sur les évé­ne­ments eux-mêmes.

Ophel­las, ou la guerre qui faillit avoir lieu

Il faut attendre près d’un siècle et demi après l’é­pi­sode des Phi­lènes pour que Cyrène et Car­thage se retrouvent, cette fois, sur un ter­rain plus tan­gible que celui du mythe. En 322 avant notre ère, au len­de­main de la mort d’A­lexandre, un géné­ral macé­do­nien nom­mé Ophel­las est ins­tal­lé à la tête de la Cyré­naïque par Pto­lé­mée, satrape puis roi d’É­gypte, après que la cité, déchi­rée par ses propres troubles inté­rieurs, s’est trou­vée inca­pable de résis­ter seule à un aven­tu­rier spar­tiate venu y lever des mer­ce­naires. Ophel­las gou­verne pour le compte de Pto­lé­mée pen­dant une dizaine d’an­nées, dans un silence rela­tif des sources, jus­qu’à ce que sur­vienne, en 310, l’un des épi­sodes les plus auda­cieux de toute l’his­toire mili­taire hellénistique.

Aga­thocle, tyran de Syra­cuse, assié­gé dans sa propre cité par une armée car­tha­gi­noise, choi­sit de por­ter la guerre chez l’ad­ver­saire plu­tôt que de conti­nuer à la subir : il s’é­chappe du siège, débarque en Afrique avec son armée et, pour cou­per toute ten­ta­tion de retraite à ses hommes, fait brû­ler ses propres navires. La manœuvre fonc­tionne au-delà de toute attente : Aga­thocle s’empare rapi­de­ment d’un ter­ri­toire car­tha­gi­nois fai­ble­ment défen­du et menace direc­te­ment la ville elle-même. Pour ren­for­cer son avan­tage, il pro­pose une alliance à Ophel­las : que le gou­ver­neur de Cyrène vienne se joindre à la cam­pagne, et les conquêtes afri­caines lui revien­dront tout entières, Aga­thocle se réser­vant la seule Sicile.

Ophel­las accepte, lève une armée consi­dé­rable — plus de dix mille fan­tas­sins selon les sources anciennes, plu­sieurs cen­taines de cava­liers, une cen­taine de chars, accom­pa­gnés de colons et de leurs familles dans un mou­ve­ment qui res­semble presque à une nou­velle expé­di­tion de colo­ni­sa­tion plu­tôt qu’à une simple cam­pagne mili­taire — et se met en marche vers l’ouest. Le tra­jet, que Dio­dore de Sicile éva­lue à plu­sieurs mil­liers de stades, exige envi­ron dix-huit jours d’une pro­gres­sion exté­nuante à tra­vers le désert syr­tique, sous une cha­leur qui décime les bêtes de somme autant que le moral des troupes, avec des points d’eau si rares que l’ar­mée doit par­fois s’ar­rê­ter plu­sieurs jours pour lais­ser les puits se recons­ti­tuer. C’est très exac­te­ment le ter­ri­toire que la légende des Phi­lènes avait, un siècle et demi plus tôt, sacra­li­sé comme fron­tière infran­chis­sable entre deux mondes : Ophel­las et ses hommes le tra­versent pour­tant, dans l’autre sens, por­tés non par un accord de bor­nage mais par la pro­messe d’un royaume afri­cain à conqué­rir. La jonc­tion avec Aga­thocle a lieu près du ter­ri­toire car­tha­gi­nois, à un endroit que les sources nomment Auto­ma­la. Mais l’al­liance tourne court : inquiet de la puis­sance de son allié, Aga­thocle retourne ses propres troupes contre lui, l’ac­cuse de tra­hi­son devant son armée et le fait assas­si­ner. L’ar­mée cyré­néenne, déca­pi­tée, est absor­bée dans les forces syracusaines.

Voi­là, en somme, la guerre la plus proche que Cyrène et Car­thage aient jamais menée l’une contre l’autre — et elle ne fut, en défi­ni­tive, ni une guerre cyré­néenne ni une vic­toire cyré­néenne, mais une expé­di­tion menée pour le compte d’un tiers, et qui s’a­che­va par la tra­hi­son de cet allié même. L’é­pi­sode dit peut-être l’es­sen­tiel de cette riva­li­té tout entière : Cyrène et Car­thage se sont mesu­rées bien plus sou­vent par bor­nage et par légende que par la bataille ran­gée, et lorsque, une fois, la guerre s’est pré­sen­tée pour de bon, ce fut sous la ban­nière de quel­qu’un d’autre.

Une fron­tière plus tenace que ses dieux

L’i­ro­nie de cette his­toire est que la ligne des Phi­lènes, née peut-être d’un dif­fé­rend com­mer­cial et enve­lop­pée dans une légende de sacri­fice, a fini par sur­vivre aux deux cités qui l’a­vaient tra­cée. Car­thage est détruite par Rome en 146 avant notre ère puis refon­dée comme colo­nie romaine ; Cyrène perd son indé­pen­dance pro­gres­si­ve­ment sous la tutelle des Pto­lé­mées avant d’être léguée à Rome par tes­ta­ment, en 96 avant notre ère, par un der­nier roi lagide sans héri­tier, Pto­lé­mée Apion — le legs met près de vingt ans à être for­mel­le­ment accep­té et orga­ni­sé en pro­vince, en 74. Et pour­tant, la fron­tière du fond de la Grande Syrte conti­nue de décou­per l’es­pace admi­nis­tra­tif romain bien après que les deux cités ont per­du toute auto­no­mie poli­tique : elle sépare la pro­vince d’A­frique de celle de Crète-et-Cyré­naïque, puis, plus tard, la Tri­po­li­taine de la Libye supé­rieure, et jus­qu’aux dio­cèses tar­do-antiques d’A­frique et d’O­rient. Sa repré­sen­ta­tion, pure­ment théo­rique, figure encore sur la table de Peu­tin­ger, cette carte rou­tière tar­dive de l’Em­pire romain — une ligne main­te­nue par la car­to­gra­phie long­temps après que le sacri­fice qui l’a­vait jus­ti­fiée fut tom­bé dans l’a­nec­dote érudite.

On ne résiste pas, à ce stade, à une note qui déborde lar­ge­ment le cadre antique mais qui illustre, mieux qu’au­cun com­men­taire, la téna­ci­té de cette fron­tière ima­gi­naire : en 1937, les auto­ri­tés colo­niales ita­liennes firent éle­ver, non loin d’El Aghei­la, un arc monu­men­tal — l’Ar­co dei File­ni, l’« Arc des Phi­lènes », que les troupes alliées puis l’ar­mée alle­mande de Rom­mel sur­nom­me­raient plus pro­saï­que­ment « Marble Arch » pen­dant la guerre du désert — pour mar­quer, en invo­quant déli­bé­ré­ment la légende antique, la limite entre la Tri­po­li­taine et la Cyré­naïque ita­liennes. L’arc res­ta debout jusque dans les années 1970, lorsque les nou­velles auto­ri­tés libyennes le firent démo­lir. Une fron­tière peut-être inven­tée pour habiller un conflit com­mer­cial du IVe siècle avant notre ère aura ain­si tra­ver­sé deux mille trois cents ans, deux empires dis­pa­rus et un troi­sième nais­sant, avant d’être, une der­nière fois, rayée de la carte.

Le cré­pus­cule cyrénéen

Cyrène, cepen­dant, ne s’est jamais réduite à sa riva­li­té avec Car­thage — celle-ci n’oc­cupe, dans la longue his­toire de la cité, que quelques épi­sodes ponc­tuels au milieu de plu­sieurs siècles d’une exis­tence lar­ge­ment tour­née vers l’É­gypte et vers la mer Égée. Sou­mise sans grande résis­tance à l’empire perse après la conquête de l’É­gypte par Cam­byse, puis inté­grée dans le sillage d’A­lexandre au royaume lagide, la cité connut une brève embel­lie d’in­dé­pen­dance sous le roi Magas, de 276 à 250 avant notre ère, avant que le mariage de sa fille Béré­nice II avec Pto­lé­mée III ne referme défi­ni­ti­ve­ment la boucle égyp­tienne. C’est de cette Cyrène-là, pros­père, let­trée et poli­ti­que­ment mineure, que sor­tirent cer­taines des figures intel­lec­tuelles les plus remar­quables du monde grec : Aris­tippe, dis­ciple de Socrate et fon­da­teur de l’é­cole cyré­naïque, qui fit du plai­sir pré­sent le cri­tère du bien ; Éra­tos­thène, plus tard direc­teur de la biblio­thèque d’A­lexan­drie, qui cal­cu­la avec une pré­ci­sion stu­pé­fiante la cir­con­fé­rence de la terre ; Cal­li­maque, déjà cité, poète et biblio­thé­caire lui aus­si, obsé­dé toute sa vie par le mythe de la nymphe qui avait don­né son nom à sa ville natale. Plus tard encore, au IVe siècle de notre ère, naît à Cyrène Syné­sios, phi­lo­sophe néo­pla­to­ni­cien deve­nu évêque chré­tien, dont les lettres décrivent une cité déjà exsangue, une cam­pagne livrée aux incur­sions nomades, un temple de Zeus — plus vaste, disait-on, que le Par­thé­non lui-même — dres­sé au milieu d’un pay­sage qui retour­nait len­te­ment au désert.

Syné­sios lui-même, dans une lettre res­tée célèbre, raconte com­ment il faillit périr en mer sur un bateau pilo­té par un capi­taine juif dont l’in­com­pé­tence manœu­vrière lui parut, sur le moment, plus mena­çante que les pirates — anec­dote mineure, mais qui donne une idée assez juste de ce qu’é­tait deve­nue, à la fin de l’An­ti­qui­té, la navi­ga­tion dans ces eaux jadis domi­nées par les flottes grecques et puniques réunies : un théâtre d’im­pro­vi­sa­tion où cha­cun se débrouillait comme il pou­vait, loin des grandes puis­sances rivales qui, six ou sept siècles plus tôt, s’é­taient dis­pu­té la moindre borne de sable.

Le sil­phium avait dis­pa­ru depuis long­temps quand Syné­sios écri­vait ; la fron­tière des Phi­lènes n’é­tait plus qu’un sou­ve­nir admi­nis­tra­tif sur une carte rou­tière ; Car­thage elle-même n’é­tait plus qu’une grande cité romaine par­mi d’autres, ayant depuis long­temps oublié qu’elle avait un jour enter­ré deux de ses fils vivants pour gagner quelques dizaines de kilo­mètres de sable inutile. Il ne reste aujourd’­hui, à l’en­droit pré­cis de ce sacri­fice, stric­te­ment rien — pas une pierre iden­ti­fiée avec cer­ti­tude, pas une ins­crip­tion retrou­vée. Cyrène s’ap­pelle Shah­hat, petite ville libyenne per­chée au-des­sus d’un champ de ruines grecques et romaines ; Car­thage est un quar­tier rési­den­tiel de Tunis, ses temples puniques réduits à quelques fon­da­tions sous les vil­las. Entre les deux, le vent conti­nue de dépla­cer le sable de la Grande Syrte exac­te­ment comme il le fai­sait avant que qui­conque n’ait son­gé à y tra­cer une fron­tière — comme s’il fal­lait, pour finir, don­ner rai­son au désert plu­tôt qu’aux deux villes qui avaient cru, un temps, pou­voir le border.


Repères

Les sources antiques prin­ci­pales pour cette his­toire res­tent Héro­dote (His­toires, IV, 145–205) pour la fon­da­tion de Cyrène, Pin­dare (Pythiques, IX) et Cal­li­maque (Hymne à Apol­lon) pour le mythe de la nymphe épo­nyme, Sal­luste (Guerre de Jugur­tha, 79) pour l’é­pi­sode des frères Phi­lènes, Dio­dore de Sicile (Biblio­thèque his­to­rique, XX) pour l’ex­pé­di­tion d’O­phel­las, et Pline l’An­cien (His­toire natu­relle, XIX et XXII) pour le sil­phium. Du côté des tra­vaux modernes, l’ou­vrage ancien mais fon­da­teur de Fran­çois Cha­moux, Cyrène sous la monar­chie des Bat­tiades (1953), et la syn­thèse plus récente d’An­dré Laronde, Cyrène et la Libye hel­lé­nis­tique (1987), demeurent des réfé­rences incon­tour­nables ; sur la ques­tion spé­ci­fique de la fron­tière et de sa charge mytho­lo­gique, l’ar­ticle d’I­rad Mal­kin, « Ter­ri­to­ria­li­sa­tion mytho­lo­gique : les autels des Phi­lènes en Cyré­naïque » (Dia­logues d’his­toire ancienne, 1990), et les tra­vaux plus récents de Jose­phine Craw­ley Quinn sur la pers­pec­tive car­tha­gi­noise de cet épi­sode offrent un contre­point utile à la lec­ture stric­te­ment gré­co-romaine du dossier.

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