Car­nets de cam­pagne #4

12
Juillet 2019

Une gare fan­tôme grande comme la gare Saint Lazare per­chée à 1195 mètres d’al­ti­tude… Can­franc

Si tou­te­fois, un jour, vous pas­sez par Can­franc… Non, je recom­mence, il n’y a aucune rai­son que vous pas­siez un jour par Can­franc… A moins que vous ne pre­niez un jour le train pour relier Pau à Sara­gosse… Oui hein, les chances sont maigres… La plai­san­te­rie pas­sée, si tou­te­fois un jour, vous pas­sez par Can­franc, ne faites pas l’é­co­no­mie de voir ce grand bâti­ment, cet immense bâti­ment per­ché dans une petite ville espa­gnole à la fron­tière de la France et qui eut autre­fois ses heures de gloire.

Per­chée à 1195 mètres d’al­ti­tude, grande comme la gare Saint Lazare, on la disait plus grande que la Tita­nic ; construite en seule­ment six ans entre 1922 et 1928, le roi Alphonse XIII et le pré­sident Gas­ton Dou­mergue l’i­nau­gu­rèrent conjoin­te­ment.

Si la guerre civile espa­gnole et par la suite, la seconde guerre mon­diale eurent rai­son de l’ex­ploi­ta­tion de la gare (et donc de la ligne), le tra­fic n’at­teint jamais plus de cin­quante voya­geurs par jour. Sa fer­me­ture défi­ni­tive en 1970 entraî­na avec elle la fer­me­ture du célèbre tun­nel fer­ro­viaire du Som­port (rem­pla­cé par un tun­nel rou­tier), qui mesu­rait tout de même la baga­telle de 7875 mètres de lon­gueur…

On se demande par quel miracle l’in­gé­nie­rie humaine se sera tant mis au ser­vice d’un tel ouvrage pour aus­si peu de résul­tat… Mais comme dirait l’autre, ça a le mérite d’exis­ter…

Voir un article sur le Dai­ly Beast. Et à écou­ter sur France Culture.

Gare inter­na­tio­nale de Can­franc
Inté­rieur du hall d’ac­cueil de Can­franc avant sa res­tau­ra­tion
13
Juillet 2019

Por­traits de cour des empe­reurs Ming

La dynas­tie des Ming, dont on ne retient aujourd’­hui dans la culture popu­laire que les fameux vases, a régné sur la Chine de 1368 à 1644, dans une période par­ti­cu­liè­re­ment faste. Le nom même des empe­reurs de cette dynas­tie nous est incon­nu, à part peut-être Wan­li, parce que son tom­beau est par­ti­cu­liè­re­ment somp­tueux et encore, même pas sûr…

Ils nous ont pour­tant lais­sé un patri­moine artis­tique cap­ti­vant (à part les vases), une nécro­pole superbe, dont la voie d’ac­cès, la voie des esprits fait près de 7 kilo­mètres de long, et acces­soi­re­ment, une Grande Muraille. Il est tout de même à noter que si la dynas­tie s’est éteinte, c’est que la fin de règne a été par­ti­cu­liè­re­ment désas­treuse, en par­ti­cu­lier sous Tian­qi (天啓), qui, illet­tré, lais­sa les affaires de l’é­tat à sa nour­rice et son eunuque, pré­fé­rant se consa­crer à la menui­se­rie. Son pré­dé­ces­seur, Tai­chang (泰昌), quant à lui, mou­rut un mois après son cou­ron­ne­ment, d’un empoi­son­ne­ment, ou d’a­bus sexuels, c’est selon. Comme on dit, quand ça ne veut pas… La dynas­tie fut rem­pla­cée pen­dant quelques années par la dynas­tie des Ming du sud, ten­tant de se main­te­nir au pou­voir, mais la période fut si téné­breuse que les chro­no­lo­gies offi­cielles ne la men­tionne même pas. Puis vint l’a­vè­ne­ment de la der­nière dynas­tie, celle d’o­ri­gine mand­choue des Qing, qui régna jus­qu’à sa chute avec l’é­vin­ce­ment du der­nier d’entre eux, Pu Yi, alors âgé de 6 ans, en 1912.

Chaque empe­reur por­tait un nom de nais­sance, un nom de règne (nian­hao 年號), un nom post­hume (謚號), et un nom de temple (廟號).

Mais ce dont il est ques­tion ici, ce sont leurs magni­fiques por­traits de cour, que je repro­duis ici avec un cer­tain plai­sir, et par ordre de règne, par­mi les plus beaux d’entre eux. Parce qu’ils sont d’une rare finesse, aux détails presque imper­cep­tibles et d’une beau­té sim­ple­ment majes­tueuse. Presque aus­si beaux que les por­traits des Qing…

Hong­wu (洪武)
Xuande (宣德) Ming Xuan­zong
Cheng­hua (成化) Ming Xian­zong
Jia­jing (嘉靖)

Aujourd’­hui est un jour un peu par­ti­cu­lier. Le 13 juillet de chaque année, je fête l’an­ni­ver­saire de mon pre­mier billet, l’an­ni­ver­saire de mon blog, qui fête aujourd’­hui ses 16 ans… L’âge de mon fils.

14
Juillet 2019

Por­traits de cour des empe­reurs Qing

Par simple goût pour les belles repré­sen­ta­tions, pour les por­traits de cour, guin­dés et clin­quants, recou­verts de feuilles d’or fine­ment tra­vaillées, pour les figures royales qu’on voit trô­ner dans les salles cli­ma­ti­sées des musées qu’on tra­verse l’air dis­trait, les mains dans les poches… Par simple goût de l’A­sie qui chante un air dou­ce­reux et stri­dent, j’ai col­lec­té les por­traits des empe­reurs Qing, de ceux dont le clan s’ap­pe­lait, selon le fon­da­teur Nurha­chi, Aisin Gio­ro (爱新觉罗), c’est-à-dire le clan d’or ; Jin (, jīn) en chi­nois signi­fiant éga­le­ment “or”, la dynas­tie prit le nom Qing, qui se disent de la même manière en pinyin, mal­gré les appa­rences.

Ce qui est frap­pant dans ces repré­sen­ta­tions, c’est que près de trois cents ans séparent la pre­mière (Nurha­chi, 1616–1626), de la der­nière (Guangxu, 1875–1908) — Pu Yi n’a pas régné suf­fi­sam­ment long­temps pour avoir son propre por­trait de cour. Mais regar­dez bien ces por­traits, et l’in­croyable proxi­mi­té des cou­leurs, des styles, des motifs… A quelques excep­tions près, les vête­ments qui gagnent en richesse sont tou­jours croi­sés sur le flanc droit avec un lise­ré bleu. Entre les deux extré­mi­tés, le sol est tou­jours repré­sen­té de la même manière, et le trône éga­le­ment ; pas vrai­ment de sur­prise à cela, car tous ont été repré­sen­tés au même endroit, c’est-à-dire sur un des trônes de la Cité vio­lette, peut-être celui du palais de la Pure­té Céleste. Cela me fait pen­ser au canon artis­tique de l’Égypte ancienne qui pen­dant des cen­taines d’an­nées n’a pas dévié d’un poil. Har­mo­nie, régu­la­ri­té, tra­di­tion et sagesse ; ces mots semblent avoir été inven­tés en par­ti­cu­lier pour les Empe­reurs Chi­nois. Tout au moins en appa­rence.

Nurha­chi (努爾哈赤)
Huang Tai­ji (皇太極)
Kangxi (康熙)
Yongz­heng (雍正)
Jia­qing (嘉慶)
Dao­guang (道光)
Xian­feng (咸豐)
Tongz­hi (同治)
Guangxu (光緒)
Dans la cha­leur d’un soir silen­cieux, je peux entendre au loin les moteurs péta­ra­dants qui s’é­nervent sur l’au­to­route, dans l’o­deur des jas­mins qui stag­nent dans l’air ; en for­çant un peu le trait, ce sont des sou­ve­nirs un peu chao­tiques des nuits thaï­lan­daises dans des hôtels près de l’aé­ro­port, en tran­sit pour des des­ti­na­tions un peu plus sou­riantes.

A la ren­contre du peuple Lao Theung

Isa­belle Mas­sieu, à la ren­contre d’un peuple qu’elle nomme, qu’on nomme à l’é­poque, le peuple Kha. En réa­li­té, en lao­tien, le terme kha est très péjo­ra­tif ; il signi­fie esclave. Il appa­raît que les peuples frères Lao Theung (Lao des ver­sants), peuple Môn-Khmer regrou­pant 31 eth­nies, Lao Loum (Lao des plaines), de langue lao­tienne et les dis­crets Lao Sung (Lao des som­mets), Hmongs de langue hmong-mien, sont en réa­li­té dans un rap­port de domi­na­tion, les Lao Theung étant le peuple sou­mis aux plus nom­breux, les Lao Loum qui comptent pour 60% de l’ac­tuel Laos.

Il est à noter que l’en­semble de l’eth­nie Lao Loum compte pour 68% de la popu­la­tion du pays actuel avec 4 mil­lions de repré­sen­tants, mais la majo­ri­té des Lao Loum vivent en Thaï­lande avec 19 mil­lions de per­sonnes, vivant prin­ci­pa­le­ment dans la région fron­ta­lière du Laos, l’I­san.

Timbre du Royaume du Laos, Légende des Pou Gneu Nha Gneu, pro­tec­teurs de la ville de Luang Pra­bang

Timbre du Royaume du Laos, cos­tumes tra­di­tion­nels de mariage chez les Lao Sung

 

On dis­tingue les Khas-Lemet, les Khas-Kouang, les Khas-Mouk, les Khas-Mou­ceu, les Khas-Païe et les braves Khas-Sak, dont la sim­pli­ci­té et la bon­té font l’ob­jet de mille légendes.
Ce sont eux, lorsque le roi change de demeure, qui viennent tirer des flèches dans les poutres du palais pour en chas­ser les mau­vais esprits. Ce sont eux encore qui viennent chaque année prier solen­nel­le­ment les dieux de leur réser­ver toutes les cala­mi­tés, et de les épar­gner à leurs “frères cadets” les Lao­tiens. Les Khas et les Lao­tiens se tiennent en effet pour frères, ils se disent sor­tis les uns et les autres de la “citrouille”, et jus­qu’à pré­sent les Khas ont gar­dé pour eux toutes les misères.
On raconte qu’au temps jadis Khas et Loa­tiens étaient par­tis ensemble de Dien Bien Phû pour aller au Laos occu­per le ter­ri­toire de Luang Pra­bang. Il avait été enten­du que les pre­miers arri­vés feraient une entaille à un cer­tain arbre pour éta­blir leur droit et que le pays leur appar­tien­drait. Les Lao­tiens étaient par­tis dans une pirogue d’or, tan­dis que les Khas avaient une pirogue de cuir qui “filait comme pois­son dans les rapides”. Ce que voyant, les Lao­tiens, dont la pirogue était char­gée des vivres, pro­po­sèrent à leurs “frères ainés” de chan­ger de pirogue. Le chan­ge­ment eu lieu ; mais les Khas ramaient si bien et si fort qu’ils n’en arri­vèrent pas moins les pre­miers. Ils mar­quèrent l’arbre puis s’en allèrent voir le pays dans la mon­tagne. Quand ils revinrent, les Lao­tiens étaient ins­tal­lés. En vain les Khas mon­trèrent sur l’arbre la marque qu’ils y avaient faite, les Lao­tiens pré­ten­dirent être arri­vés les pre­miers et firent voir à leurs frères une autre marque tout en haut de l’arbre. Et les Khas s’in­cli­nèrent et s’en allèrent vivre dans la mon­tagne.
Selon une autre légende, le royaume de Luang Pra­bang devaient appar­te­nir à celui dont la branche, plan­tée devant la pagode, pous­se­rait le plus vite. Les Lao­tiens plan­tèrent la leur dans une tige de bana­nier, dont la sève la fit ger­mer rapi­de­ment, et le Pra­bang leur appar­tint.
Ailleurs encore, on raconte que le royaume devait échoir à ceux qui pour­raient plan­ter leurs flèches dans le rocher de Nam-Hou, la grande paroi qui se dresse à pic en face de la rivière du même nom. Les Lao­tiens endui­sirent la pointe de leurs flèches de cire vierge qui se col­la au rocher, tan­dis que les flèches des trop hon­nêtes Khas retom­bèrent au Mékong.
On rap­port enfin qu’il y avait deux élé­phants, une mère et son petit, qu’il s’a­gis­sait de se par­ta­ger. Les “petits frères” choi­sirent le jeune élé­phant. Et celui-ci criait sans cesse et appe­lait sa mère, qui reve­nait tou­jours auprès de lui, ce qui pro­cu­ra aux “petits frères” les deux élé­phants. Il res­tait encore à par­ta­ger deux “gongs”, un gros et un petit. Ins­truits par l’exemple du gros élé­phant, les bons Khas choi­sirent le petit gong, et se mirent à taper des­sus tant qu’ils purent, espé­rant que le grand gong vien­drait rejoindre le petit. Le grand gong ne vint pas ; et les malins Lao­tiens eurent tout à la fois le grand gong et les deux élé­phants.

On se doute qu’a­vec de tels récits légen­daires les pauvres Lao Theung ont tou­jours été remi­sé au ban de la socié­té, récits dont les Lao Loum sont cer­tai­ne­ment les ini­tia­teurs…

Heu­reu­se­ment, ce bon peuple lao­tien est si doux, il va sou-sou

Le dis­cours est un peu écu­lé, le texte un peu ancien, donc excu­sable s’il en est, mais disons qu’il a le mérite d’être sin­cère, un des pre­miers témoi­gnages que l’on a des mœurs lao­tiennes en dehors des villes. Les relents des sen­tiers de la civi­li­sa­tion ne sentent jamais très bon, mais res­tons sur l’é­lé­gance des des­crip­tions et de la pudeur des femmes qui se baignent dans la rivière.

Femme lao­tienne. Pho­to © Cam­bod­ge­Mag

Femme lao­tienne. Pho­to © Cam­bod­ge­Mag
En toutes choses, le Lao­tien va sim­ple­ment : il obéit à sa nature, sans malice et sans vices comme sans ver­tus ; il va sou-sou, c’est le mot du Laos. Que venez-vous faire ? Que vou­lez-vous ? Je viens sou-sou : flâ­ner sans but, sans rai­son. Ces gens simples, je l’ai dit ailleurs, ont peu de vête­ments. La femme va en toute pudeur la poi­trine décou­verte, et elle se baigne devant vous, mais très conve­na­ble­ment. Sa dra­pe­rie-jupe nouée à la cein­ture est remon­tée à mesure qu’elle s’a­vance dans l’eau, et on la voit tout à coup se bais­ser et nouer sa robe en tur­ban sur sa tête. La sor­tie du bain s’o­père aus­si dis­crè­te­ment, par le mou­ve­ment contraire. Au Japon, plus entré dans le mou­ve­ment de la civi­li­sa­tion, on voit, encore à l’heure pré­sente, les hommes et les femmes se bai­gner com­mu­né­ment et publi­que­ment, sans aucun cos­tume, dans des pis­cines d’eau très chaude, ouvertes sur la rue.

Isa­belle Mas­sieu, Le Laos
Magel­lan & Cie, coll. Heu­reux qui comme…

 

Nous sommes ven­dre­di soir, je n’ai plus de force ; les yeux me brûlent et mon livre me tombe des mains ; cette semaine a été éprou­vante à de nom­breux égards ; il est temps pour moi d’al­ler me repo­ser alors que dehors pousse une odeur de terre humide dans une soi­rée sans vent. Je suis heu­reux de ter­mi­ner cette semaine avec Isa­belle Mas­sieu tan­dis que je m’ap­prête à ouvrir d’autres livres qui ont la ver­tu de me faire voya­ger.

La cha­leur est atten­due pour la semaine pro­chaine et je serais ten­té de me dire que c’est tant mieux ; ma peau, mon corps, mon esprit, tout entier je ne vaga­bonde jamais aus­si bien que lorsque j’ai l’im­pres­sion d’être ailleurs. Je referme ce car­net de cam­pagne, en me deman­dant déjà à quoi res­sem­ble­ra le pro­chain.

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