De retour du Dar­jee­ling

De retour du Dar­jee­ling

Non je ne reviens pas d’Inde, sans quoi ça se sau­rait. Car ce que je fais se sait. Sauf quand on croit que j’ai fait des choses que je n’ai jamais faites, auquel cas je laisse tout le monde croire. Croire per­met de com­bler le vide de l’exis­tence des gens. Comme la reli­gion par exemple. Croire plu­tôt que savoir. Non, ce qui compte, c’est le bon­heur et lire un livre qui ne rend pas heu­reux, ou ne pas lire un livre qui rend heu­reux n’a au final aucun inté­rêt. J’en dis­cu­tais il y a peu avec Sophie dans mon salon tan­dis qu’elle était jus­te­ment sur le point non pas de par­tir au Ben­gale mais au Rajas­than et je lui disais que j’é­tais capable de res­ter long­temps sur un livre si celui-ci me ren­dait heu­reux, et que géné­ra­le­ment je fai­sais tout pour en dif­fé­rer le moment tra­gique de la fin. Alors je me suis lais­sé embar­quer dans un livre qui m’a emme­né jus­qu’à Dar­jee­ling, dont le nom venu du tibé­tain, Dorje Ling, signi­fie la « cité de la foudre ».

D’ailleurs, je me ren­dis compte que mal­gré le temps que l’on avait pas­sé ensemble et tous les ser­vices qu’il m’a­vait ren­dus, je ne lui avais tou­jours pas deman­dé son pré­nom. Je m’en excu­sai auprès de lui.
« Aucun pro­blème, sir, dit-il. De toute façon, mon nom est tel­le­ment long et dif­fi­cile que j’ar­rive moi-même à peine à l’é­crire. Je m’ap­pelle Gau­tham Gan­gai­kon­da­kan­chi­pu­ram. Mais vous pou­vez m’ap­pe­ler Gaga, comme le font mes frères et sœurs.
— Gaga, comme Lady Gaga ? » deman­dai-je en plai­san­tant.
Mais il me regar­da en se deman­dant de quoi j’é­tais en train de par­ler.
« Non, Gaga tout court, sir. »

Alors voi­là. J’ai lu un livre qui m’a ren­du heu­reux pen­dant tout le temps où je l’ai lu, parce que c’est un livre simple et joyeux, et qui, contrai­re­ment à ce que son titre pour­rait lais­ser croire, n’est pas la chro­nique d’un voyage en Inde, mais plu­tôt une ode à la plus mer­veilleuse des façons de se poser la ques­tion de la lâche­té chez un homme. Au final, je crois, il n’y a rien de plus à en dire, si ce n’est qu’il a éclai­ré un prin­temps qui res­semble à la queue de la comète d’un hiver sans fin. Ce livre, c’est un gros livre édi­té chez Babel, tra­duit du sué­dois par Emma­nuel Cur­til et écrit par Mikael Berg­strand, dont je ne connais­sais ni le nom ni même l’exis­tence. Dans les brumes du Dar­jee­ling pour­rait être la ver­sion écrite et un peu moins fou­traque de À bord du Dar­jee­ling Limi­ted, sauf qu’i­ci il est ques­tion d’un quin­qua­gé­naire sué­dois man­quant cruel­le­ment de confiance en lui. Il y est ques­tion d’hu­mour, de nour­ri­ture et de thé, de sexe et d’a­mour, de brumes et de cha­leur, de ce qui fait la vie en somme. Le reste n’a pas vrai­ment d’im­por­tance.

Sur le tra­jet, Yogi me deman­da si j’é­tais satis­fait du cos­tume en tweed que l’on m’a­vait com­man­dé.
« Oui, il est joli. C’est juste que je m’é­tais ima­gi­né autre chose. Mais on dirait que les com­mer­çants indiens sont tout sim­ple­ment inca­pables de dire qu’ils n’ont pas ce que l’on cherche. C’est très aga­çant.
—  Pour­quoi ?
—  Parce qu’il serait beau­coup plus hon­nête de dire les choses telles qu’elles sont, pour que l’a­che­teur puisse en tenir compte et faire son choix à par­tir de là. »
Yogi cou­vrit ses oreilles avec le bon­net qu’il venait d’a­che­ter et me regar­da d’un air scep­tique.
« Alors là, j’ai l’im­pres­sion qu’il y a quelque chose que tu n’as pas tout à fait com­pris, mis­ter Gora. L’in­ten­tion du tailleur, et il n’y a rien de plus hon­nête, était de te vendre un cos­tume afin que votre ren­contre pro­fite à tous les deux. S’il t’a­vait juste dit : “Non, nous n’a­vons pas cette cou­leur!”, tu n’au­rais pas eu l’oc­ca­sion de voir les autres magni­fiques nuances de ton et d’é­pais­seur qu’il avait à te pro­po­ser, et tu n’au­rais donc pas eu la pos­si­bi­li­té de recon­si­dé­rer ton choix avec toute la réflexion dont un esthète de ton calibre a besoin. En réa­li­té, le tailleur t’a ren­du un grand ser­vice en te don­nant accès à tout un spectre de cou­leurs qui t’a per­mis de décou­vrir de nou­velles facettes et de nou­veaux goûts insoup­çon­nés. Grâce à cela, tu seras, dans quelques jours à peine, l’heu­reux pro­prié­taire d’un tout nou­veau cos­tume en tweed. Et cela m’emplit, moi aus­si, d’une joie incom­men­su­rable, mis­ter Gora. Donc au lieu de res­ter bre­douilles et frus­trés, nous res­sor­tons de ces quelques minutes d’en­tre­vue tous les trois plei­ne­ment satis­faits. Toi, le tailleur et moi. Et ça, n’est-ce pas la plus mer­veilleuse des choses, mis­ter Gora ? »
Je regar­dai mon ami avec un sou­rire affec­tueux et imi­tai sa voix :
« Alors là, mis­ter Yogi, il n’y a rien de plus vrai au monde ! C’est même la chose la plus extra­or­di­naire et la plus mer­veilleuse que l’on puisse ima­gi­ner ! »

Déci­dé­ment, il n’y a pas de plus mer­veilleuse façon de se diver­tir qu’a­vec un livre qui rend heu­reux…

PS : petit mes­sage en forme de vœu : je suis de retour…

Pho­to d’en-tête © Vik

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Pipes d’o­pium #7

Pipes d’o­pium #7

Où il est ques­tion d’un poète indien, d’une femme chi­noise qui n’a jamais exis­té, des paroles du Boud­dha et d’une chan­teuse islan­daise qui chante à la manière des scaldes.

Pre­mière pipe d’o­pium. Rabin­dra­nath Tha­kur dit Tagore (রবীন্দ্রনাথ ঠাকুর), prix Nobel de lit­té­ra­ture en 1913. Des mots trou­vés au hasard dans les pages d’Élodie Ber­nard, que je ramène dans mon giron, des mots attra­pés au vol, pour ne pas les perdre. On ne connait pas assez ces auteurs asia­tiques…

J’es­saie avec toute mon âme alté­rée d’une soif inapai­sable de péné­trer ce mince mais inson­dable mys­tère, comme ces étoiles qui épuisent les heures, nuit après nuit, espoir de per­cer le mys­tère de la sombre nuit avec leur regard bais­sé qui ne dort pas et ne cli­gnote pas.

Rabin­dra­nath Tagore, Gitan­ja­li, l’of­frande lyrique
Gal­li­mard, 1971

 

Deuxième pipe d’o­pium. Tăng Tuyết Minh (Zēng Xuěmíng), la femme qui n’a­vait jamais exis­té. Dans la longue réécri­ture de l’his­toire à laquelle s’est adon­née le peuple viet­na­mien pen­dant de longues années d’er­rances com­mu­nistes (n’en est-on pas encore là aujourd’­hui ?), il existe une his­toire que j’ai décou­verte cet été tan­dis que je m’ap­prê­tais à rendre visite à la dépouille immor­telle de l’oncle Hồ… Celui qui fut le grand révo­lu­tion­naire, encore adu­lé aujourd’­hui, d’un Viet­nam frac­tu­ré par une guerre civile qui laisse encore des traces de nos jours, fut marié dès 1926 à une jeune fille chi­noise et catho­lique de Guangz­hou mais il furent sépa­rés six mois plus tard tan­dis que Hồ Chí Minh pris la fuite suite au coup d’é­tat des natio­na­listes mené par Tchang Kaï-chek. Mal­gré des ten­ta­tives nom­breuses de l’une et de l’autre, les époux ne furent jamais réunis et tan­dis que Hồ s’é­tei­gnit en 1969, Tăng Tuyết Minh mou­rut en 1991 à l’âge de 86 ans. A ce jour, le gou­ver­ne­ment viet­na­mien fait tou­jours son pos­sible pour que cette his­toire d’a­mour ne figure pas au titre de l’his­toire offi­cielle, de la même manière qu’il est jeté un voile sombre sur les rela­tions sexuelles qu’en­tre­te­nait le lea­der avec des jeunes filles à peine pubères… D’ailleurs, c’est bien simple, Tăng Tuyết Minh n’a jamais exis­té…

Troi­sième pipe d’o­pium. Le Boud­dha Sha­kya­mu­ni a dit Celui qui inter­roge se trompe. Celui qui répond se trompe. Alors je ne m’in­ter­roge plus, je laisse faire, mais devant l’im­pas­si­bi­li­té du boud­dhiste qui, pris dans le Mahāyā­na, a cette fâcheuse ten­dance à ne pas vou­loir déro­ger à l’ordre du monde éta­bli et finit par tom­ber dans une sorte de fata­lisme qui ne me convient pas, je cherche jour après jour à sor­tir du saṃsā­ra. Est-ce que ça compte vrai­ment si c’est soi-même qu’on inter­roge ? Et puis après tout, quel mal y a‑t-il à vou­loir sor­tir des cadres, sur­tout s’il est ques­tion de reli­gion ? Je suis dans un état tran­si­toire, pris entre l’en­vie de par­tir pour retrou­ver les sen­sa­tions à pré­sent dis­pa­rues et l’en­vie de res­ter et de construire quelque chose ici, tou­jours dans un écart inso­luble, alors je tente de retrou­ver au tra­vers de mes car­nets de voyage les lieux et les sen­sa­tions, je recons­truis, je rééla­bore le voyage en ima­gi­nant ce qu’il aurait pu être. Je me sou­viens de mon troi­sième voyage en Tur­quie, en pleines émeutes du parc Gezi, der­nière fois où j’y ai mis les pieds — le manque —, je me sou­viens des heures chaudes dans le parc his­to­rique de Sukho­thai que je par­cou­rais à vélo le long des larges ave­nues vides et entre les murs du Wat Si Chum — le manque —, je me sou­viens de Hanoï avec ses rues bruyantes et les ven­deurs de rue assou­pis sur le trot­toir pen­dant que je me repo­sais sur les bords du lac de l’é­pée res­ti­tuée, je me sou­viens de la moi­teur du matin à Chiang Mai quand je sor­tais de ma chambre d’hô­tel en même temps que les moines du Wat Che­di Luang et les chiens errants, au temps où dor­mir était une option inef­fi­cace — le manque. Mon corps a goû­té les plai­sirs de cette chair qui reste ancrée en moi comme le nom de Chu­la­long­korn.

Wat Sri Chum. Fan­tas­tique Boud­dha de 14 mètres de haut dont la seule main est plus haute qu’un homme

Une publi­ca­tion par­ta­gée par Romuald (@swedishparrot) le

Qua­trième pipe d’o­pium. Björk. Un amour de jeu­nesse qui m’ac­com­pagne depuis 1996 tan­dis que je décou­vrais avec un peu de retard l’al­bum Debut. Jus­qu’au jour où vous vous ren­dez compte que le nom de celle que vous appe­liez de la même manière qu’une marque de pro­duits ali­men­taires bio doit fina­le­ment se pro­non­cer Beyerk

Björk c’est avant tout la ríma (rímur au plu­riel), cette poé­sie scal­dique venue d’Is­lande et qui se base sur une ver­si­fi­ca­tion alli­té­ra­tive, comme le sont les plus anciens textes anglo-saxons comme Beo­wulf par exemple. La manière de réci­ter les rímur consiste à bien décol­ler les syl­labes pour une com­pré­hen­sion aisée. Dans les chan­sons de Björk, on retrouve exac­te­ment cet art et cette dic­tion toute par­ti­cu­lière (on l’en­tend par­ti­cu­liè­re­ment bien dans cet extrait d’une émis­sion de télé­vi­sion islan­daise où elle chante Unra­vel, sim­ple­ment accom­pa­gnée d’une épi­nette), avec son anglais tein­té d’un accent islan­dais dont elle n’ar­ri­ve­ra jamais, et c’est tant mieux, à se dépar­tir.

Nous sommes le 21 jan­vier 2018, les arbres nus dégou­linent d’une pluie qui s’in­si­nue par­tout et le soleil semble avoir dis­pa­ru pour tou­jours. Cela me rap­pelle la lec­ture d’un livre somp­tueux mais triste, datant de 1937 et écrit par l’é­cri­vain hel­vète Charles-Fer­di­nand Ramuz, Si le soleil ne reve­nait pas. Mais il revien­dra, c’est écrit dans les livres. Per­sonne n’a dit que ce sera facile, mais il revien­dra.

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Nara­sim­ha déchi­rant le corps d’Hi­ra­nya­ka­shi­pu

Nara­sim­ha déchi­rant le corps d’Hi­ra­nya­ka­shi­pu

Tan­dis que la course folle des nuages pous­sés par le vent ne s’ar­rête que lorsque je ne regarde plus par la fenêtre, je me sou­viens d’un nom comme d’un man­tra, le nom d’un des ava­tars de Vish­nu. Nara­sim­ha (नरसिंह). L’homme (nara) lion (sim­ha). Drôle de per­son­nage que ce qua­trième ava­tar de Vish­nu qui avait ber­cé une de mes chaudes nuits au cœur de Bang­kok. Je me sou­viens pré­ci­sé­ment de cette nuit par­ti­cu­liè­re­ment chaude à l’hô­tel Le Tada pen­dant laquelle je dévo­rais le livre de Cathe­rine Clé­ment, Pro­me­nade avec les dieux de l’Inde où Nara­sim­ha, selon la tra­di­tion du Bha­ga­va­ta Pura­na (भागवतपुराण), exter­mi­na l’an­ti-dieu dont le petit nom sonne comme celui d’un mignon petit chien à poil long ; Hira­nya­ka­shi­pu. Nara­sim­ha est pour moi le sym­bole de la ruse dont sont capables les dieux de l’Inde face aux règles innom­brables et par­fois facé­tieuses de la loi. Pour prendre connais­sance de cette his­toire pour le moins cocasse, lais­sons-nous embar­quer par Cathe­rine Clé­ment, qui, en d’autres temps, nous emme­nait sur les che­mins des dieux sur France Culture.

Nara­sim­ha — pho­to © Joaní­dea Sodret

[…] Il est le roi des anti-dieux. Les anti-dieux, en sans­krit Asu­ra, qu’on peut tra­duire par « démons », sont des rebelles en lutte contre les Deva. D’un côté les Deva, de l’autre les Asu­ra. Et celui-là, Hira­nya­ka­shi­pu, est le plus puis­sant des anti-dieux.
Le propre des anti-dieux, c’est que, jaloux des dieux, ils sont tou­jours prêts à leur prendre le pou­voir. Mais lors­qu’un anti-dieu se livre à suf­fi­sam­ment de pra­tiques macé­ra­toires dans le but d’ob­te­nir satis­fac­tion, on n’a pas le choix, on est obli­gé de lui céder. Per­sonne n’a le choix. C’est la loi du yoga, et non celle des pois­sons.
Hira­nya­ka­shi­pu, qui connaît son monde, com­mene à faire des aus­té­ri­tés pour obte­nir les faveurs de Brah­ma. Il pra­tique notam­ment l’as­cèse des Cinq Feux, et il dégage tel­le­ment de cha­leur autour de lui que les Deva demandent à Brah­ma de s’oc­cu­per de l’im­por­tun. Brah­ma et per­sonne d’autre. C’est la loi ! Puisque l’im­por­tun prie Brah­ma, c’est à Brah­ma de s’en occu­per.
Obéis­sant aux règles, Brah­ma appa­raît donc à Hira­nya­ka­shi­pu qui obtient ce qu’il veut. Il a tout pré­vu. Hira­nya­ka­shi­pu obtient l’in­vul­né­ra­bi­li­té.
Mais atten­tion ! Confor­mé­ment au règle­ment, l’in­vul­né­ra­bi­li­té que demande le roi des anti-dieux est pré­ci­sé­ment défi­nie. Il a mûre­ment réflé­chi, ce roi. Quoi qu’il advienne, Hira­nya­ka­shi­pune sera tué ni par un homme ni par un ani­mal, ni par une créa­ture de Brah­ma, ni de jour ni de nuit, ni sur terre ni en l’air. L’A­su­ra pense qu’ain­si, il est bien pro­té­gé. (On va le voir, il se trompe.) Ce n’est pas tout. Hira­nya­ka­shi­pu obtient éga­le­ment l’é­ga­li­té avec Brah­ma et il obtient enfin de pou­voir pra­ti­quer des ascé­tismes que per­sonne d’autre ne pour­ra pra­ti­quer — c’est une garan­tie.
Brah­ma dit oui à tout. Comme patron des brah­manes, il est obli­gé d’ac­cep­ter les demandes d’un ascète. Il fait de plus en plus chaud ! Les Deva, qui suf­foquent, sont pris au piège. Alors, qui peut les sau­ver ?
En cas de dan­ger abso­lu, Vish­nu pré­pare un de ses ava­tars. Nous sommes dans un dan­ger abso­lu. Vish­nu va donc se char­ger de l’im­por­tun dont les exer­cices ascé­tiques déclenchent une cha­leur for­mi­dable.
En tous les cas, puisque l’ad­ver­saire a tout pré­vu et qu’il est invul­né­rable, il va fal­loir ruser. Vish­nu pré­voit donc de « des­cendre » sous une forme inat­ten­due, (on ne sait pas encore laquelle) mais seule­ment, décide-t-il, quand le fils d’Hi­ra­nya­ka­shi­pu sera mal­trai­té par son père au point de ris­quer la mort.
Vish­nu a ses rai­sons. Hira­nya­ka­shi­pu déteste pro­fon­dé­ment Vish­nu, mais il a un fils qui déteste son père. Natu­rel­le­ment, en bonne logique, ce fils est en ado­ra­tion devant Vish­nu.
Furieux de la tra­hi­son de son fils, Hira­nya­ka­shi­pu com­mence à le mal­trai­ter. Il le jette à l’eau ligo­té, en vain ; il lui fait toutes sortes de misères, en vain. L’en­fant sur­vit. Il finit par le mettre à l’é­preuve et le somme de renon­cer à Vish­nu, ou de périr. En vain. Le fils tient bon. Vish­nu appa­raît lorsque le mal­heu­reux enfant risque d’être mis à mort.
Il appa­raît sous la forme d’un homme à tête de lion — donc ni homme ni ani­mal. Il appa­raît au cré­pus­cule — donc ni jour ni nuit. Il attrape Hira­nya­ka­shi­pu et le tue sur ses cuisses — ni sur terre ni en l’air.
Vish­nu n’est pas une créa­ture de Brah­ma. Cet homme à tête de lion qu’on appelle Nara­sim­ha n’est pas non plus une créa­ture de Brah­ma. L’an­ti-dieu n’est pas tué par un ani­mal, ni par un homme ni par une créa­ture de Brah­ma, ni de jour ni de nuit, ni sur terre ni en l’air. Les dieux de l’Inde ont cette par­ti­cu­la­ri­té d’être extrê­me­ment poin­tilleux sur le règle­ment.
Lié par les accords entre Brah­ma et l’an­ti-dieu, Vish­nu les contourne. Sans conces­sions : il déchire l’an­ti-dieu tout vivant.

Cathe­rine Clé­ment, Pro­me­nade avec les dieux de l’Inde
Edi­tions du Pana­ma, 2005

En-tête : Nara­sim­ha et Hira­nya­ka­shi­pu (1820–1840) 24.5 x 12.8cm, minia­ture indienne.

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Parit­ta

Parit­ta

D’aus­si loin que nous sommes de l’A­sie, nous connais­sons fina­le­ment assez peu de choses du boud­dhisme, si ce n’est tous les cli­chés qu’on peut construire autour de ce que nous ne connais­sons pas. Divi­sé en deux branches majeures, d’un côté le the­ravā­da, le petit véhicule, reli­gion des ori­gines, pri­mi­tive et conser­va­trice, qui reste au plus proche des paroles du Boud­dha Śākyamū­ni et répan­du dans toute l’A­sie du Sud-est, de l’autre côté, le mahāyā­na ou grand véhi­cule, plus déve­lop­pé en Chine et en Corée. L’un reste concen­tré sur le salut de l’in­di­vi­du (d’où le “petit” véhi­cule), l’autre sur le salut de tous les êtres (d’où le terme un peu condes­cen­dant de petit véhi­cule par ceux qui pra­tiquent le grand véhi­cule). Si le the­ravā­da est la reli­gion majo­ri­taire dans l’aire d’ex­pan­sion la plus proche de son ber­ceau, l’Inde, c’est aus­si à mon sens le plus char­gé en mys­tères, en construc­tions de l’es­prit, mais aus­si en rites dif­fé­ren­ciés et magiques. C’est une reli­gion des­ti­née à être appro­priée par ses fidèles, qui n’hé­sitent pas à en faire une chose per­son­nelle, en dehors des canons et des dogmes.

La par­ti­cu­la­ri­té du the­ravā­da, c’est qu’il est s’ap­puie sur les Trois Cor­beilles, plus connues sous le nom sans­krit de tipi­ta­ka, ou tri­pi­ta­ka (dont j’ai déjà par­lé ici, en loccur­rence à pro­pos d’un tri­pi­ta­ka coréen). Selon la légende, les trois sec­tions (Sut­ta Pita­ka, Vinaya Pita­ka et Abhid­har­ma Pita­ka), ou cor­beilles de ce cor­pus de textes sacrés, auraient été écrits sur des feuilles de palme dépo­sées dans des cor­beilles tres­sées. Sans ren­trer dans le détail, la pre­mière cor­beille contient les règles de la vie monas­tique et les mythes de la créa­tion, la seconde les paroles du Boud­dha et la troi­sième est un ensemble de textes ana­ly­tiques des paroles du Boud­dha (Dhar­ma étant la doc­trine, Abhid­har­ma est ce qui se trouve au-des­sus de la doc­trine). Et c’est là que les choses se com­pliquent, car si la science du tipi­ta­ka est réser­vée à une élite monas­tique, elle n’est pas écrite dans une langue com­mune. Ni les Thaïs, ni les Bir­mans, ni les Khmers ne peuvent la lire dans leur langue de nais­sance, car le tipi­ta­ka est écrit en pali, une langue indo-aryenne autre­fois par­lée en Inde et assez proche du sans­krit. D’ailleurs, le tipi­ta­ka est éga­le­ment appe­lé canon pali. Le pali aurait été la langue de nais­sance du Boud­dha, ce qui explique pas mal de choses.

L’ex­pres­sion la plus actuelle du pali, c’est la réci­ta­tion des parit­ta, ou pirit et ça, pour le coup, on peut l’en­tendre par­tout dans les temples d’A­sie du Sud-est, puisque ces réci­ta­tions qui sont des chants de pro­tec­tion sont les chants que les moines récitent un peu par­tout dans cette région du monde. Chants éton­nants, ânon­nés par­fois, lan­gou­reux et suaves, ils sont par­fois entê­tants jus­qu’à l’é­va­nouis­se­ment. Cette mono­to­nie est régu­lière et symp­to­ma­tique d’une absence volon­taire de fan­tai­sie. On com­prend aisé­ment pour­quoi la transe n’est jamais loin. Si les chants sont appris par cœur, leur sens réel n’est pas tou­jours connu de ceux qui les entonnent. Ce sont éga­le­ment les paroles de ces parit­ta que l’on trouve sur les tatouages sacrés thaï­lan­dais que l’on appelle Sak Yant ou sur les ins­crip­tions pro­tec­trices que l’on trouve au-des­sus de la tête de tout chauf­feur de taxi qui se res­pecte (et qui doit, dans cer­tains cas leur faire croire qu’ils peuvent se per­mettre de ne pas faire atten­tion à la manière dont ils conduisent).

C’est ce chant que j’ai réus­si à cap­ter en fin de jour­née au Wat Pho, dans le temple prin­ci­pal qu’on appelle Bôt ou Ubo­soth, le temple d’or­di­na­tion des moines. Mais ce soir, parce que Bang­kok n’est déci­dé­ment pas une ville comme les autres, c’é­tait un chant d’un genre par­ti­cu­lier que l’on pou­vait entendre puisque c’é­tait le chant des femmes, les moniales de la com­mu­nau­té qui vit dans l’en­ceinte du temple. Vêtues de blanc, le crâne rasé comme celui des hommes, elles offi­ciaient, les pieds nus tour­nés vers l’en­trée du temple, jamais vers le Boud­dha, elles chan­taient avec un cer­tain entrain. L’une d’elle s’est tour­née vers moi et m’a sou­ri cha­leu­reu­se­ment comme pour me remer­cier d’être là et de m’é­mer­veiller de ce chant si par­ti­cu­lier.

[audio:thai/paritta.mp3]

On peut écou­ter toutes sortes de parit­ta sur le site pirith.org.

Homme tatoué de Sak Yant à Non­tha­bu­ri — Pho­to © cro­que­ta titi­ri­mun­di

Pho­to d’en-tête : Boud­dha de Wat Si Chum (วัดศรีชุม) — Sukho­thaï — 31 juillet 2016

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