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Palimp­sestes sacrés : ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

Palimp­sestes sacrés : ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

Palimp­sestes sacrés

Ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

La patience de la pierre

Il existe une caté­go­rie de bâti­ments qui ne se laissent jamais réduire à une seule his­toire. On y entre pour prier un dieu et l’on y devine, sous la chaux, sous les tapis, der­rière les rideaux, la trace obs­ti­née d’un autre. Basi­liques deve­nues mos­quées, mos­quées deve­nues cathé­drales, syna­gogues deve­nues églises puis musées, cha­pelles pro­tes­tantes deve­nues syna­gogues puis mos­quées : ces édi­fices conver­tis forment une famille étrange et dis­per­sée, d’Is­tan­bul à Cor­doue, de Damas à Londres, d’A­thènes à Ayodhya.

Le mot qui leur convient le mieux est celui que les paléo­graphes emploient pour les manus­crits grat­tés et réécrits : palimp­seste. Sur un par­che­min trop coû­teux pour être jeté, on effa­çait le texte ancien afin d’en copier un nou­veau ; mais l’ef­fa­ce­ment n’é­tait jamais par­fait, et les siècles, ou les lampes à ultra­vio­lets, finis­saient par faire remon­ter l’é­cri­ture pre­mière sous la seconde. Les édi­fices conver­tis fonc­tionnent exac­te­ment ain­si. Le mih­rab de Cor­doue affleure sous la cathé­drale, la Déi­sis byzan­tine sous les médaillons cal­li­gra­phiés de Sainte-Sophie, les ins­crip­tions hébraïques sous les autels de Tolède, la devise latine des hugue­nots sur la façade d’une mos­quée de l’East End londonien.

Ces bâti­ments racontent moins l’his­toire des reli­gions que celle des empires. Car un sanc­tuaire ne change presque jamais de culte par conver­sion des cœurs : il change de culte par bas­cule du pou­voir. Le calen­drier des grandes conver­sions archi­tec­tu­rales est un calen­drier mili­taire et migra­toire — 706 à Damas, 1236 à Cor­doue, 1453 à Constan­ti­nople, 1492 et 1391 en Espagne, 1570 à Chypre, 1832 à Alger, 1962 en sens inverse, 2020 à Istan­bul encore. Chaque date est celle d’une conquête, d’une recon­quête, d’un exode ou d’une déco­lo­ni­sa­tion. L’ar­chi­tec­ture sacrée est le tro­phée le plus visible qu’un vain­queur puisse s’ap­pro­prier : plus durable qu’un dra­peau, plus élo­quent qu’un traité.

Et pour­tant — c’est le para­doxe que cet inven­taire vou­drait faire sen­tir — la conver­sion, si vio­lente soit-elle sym­bo­li­que­ment, est sou­vent ce qui sauve le bâti­ment. La chaux otto­mane a pré­ser­vé les mosaïques byzan­tines mieux que ne l’au­rait fait l’a­ban­don ; la consé­cra­tion chré­tienne a main­te­nu debout la salle hypo­style de Cor­doue quand tant de mos­quées d’al-Anda­lus furent rasées ; l’u­sage cultuel conti­nu a pro­té­gé des édi­fices que la désaf­fec­tion aurait livrés aux car­rières de pierre. Le Par­thé­non, lui, a été détruit pré­ci­sé­ment pen­dant qu’il ser­vait — de poudrière.

Voi­ci donc un inven­taire, for­cé­ment incom­plet, de ces monu­ments à double ou triple fond. Il com­mence là où il doit com­men­cer : sous la plus grande cou­pole de l’An­ti­qui­té tardive.

I. Sainte-Sophie d’Is­tan­bul : le paradigme

Tout com­mence, et tout revient tou­jours, à Sainte-Sophie. Non qu’elle soit la pre­mière église conver­tie en mos­quée — Damas l’a pré­cé­dée de sept siècles —, mais parce qu’elle est deve­nue le modèle, la réfé­rence obli­gée, le mot de passe de toutes les que­relles ulté­rieures. Quand on dis­cute aujourd’­hui du sta­tut de la Mez­qui­ta de Cor­doue ou de l’é­glise de Cho­ra, c’est tou­jours, expli­ci­te­ment ou non, par rap­port à elle.

La Grande Église (537‑1453)

L’é­di­fice actuel est la troi­sième Sainte-Sophie. La pre­mière, inau­gu­rée en 360 sous Constance II, brû­la lors des émeutes qui sui­virent l’exil de Jean Chry­so­stome en 404 ; la deuxième, consa­crée en 415 par Théo­dose II, brû­la à son tour pen­dant la sédi­tion Nika de jan­vier 532, qui faillit coû­ter son trône à Jus­ti­nien. L’empereur, ayant noyé la révolte dans le sang de l’Hip­po­drome, déci­da de recons­truire plus grand que tout ce qui avait jamais exis­té. Il confia le chan­tier non à des archi­tectes de métier mais à deux savants, le phy­si­cien Anthé­mius de Tralles et le géo­mètre Isi­dore de Milet — le choix dit assez l’am­bi­tion : il s’a­gis­sait de résoudre un pro­blème que la tra­di­tion construc­tive ne savait pas résoudre, poser une cou­pole de trente et un mètres de dia­mètre sur un plan basi­li­cal, à cin­quante-cinq mètres du sol, por­tée par quatre pen­den­tifs et une cou­ronne de qua­rante fenêtres qui la font paraître sus­pen­due. Cinq ans et dix mois de tra­vaux, dix mille ouvriers selon les sources, des colonnes de por­phyre et de marbre vert antique rap­por­tées de tout l’Em­pire. À la consé­cra­tion, le 27 décembre 537, Jus­ti­nien aurait pro­non­cé le mot fameux : « Salo­mon, je t’ai vain­cu. » La phrase est pro­ba­ble­ment une inven­tion pos­té­rieure — elle appa­raît dans un récit tar­dif —, mais elle dit exac­te­ment ce que le bâti­ment vou­lait dire.

La cou­pole s’ef­fon­dra par­tiel­le­ment dès 558, ébran­lée par deux séismes ; Isi­dore le Jeune, neveu du pre­mier, la rebâ­tit plus haute de quelques mètres, telle qu’on la voit aujourd’­hui, répa­rée et rapié­cée après chaque trem­ble­ment de terre (989, 1346). Pen­dant plus de neuf siècles, la Mega­lè Ekk­lè­sia — la Grande Église, on ne disait pas autre chose — fut la cathé­drale du patriar­cat, le lieu du cou­ron­ne­ment des empe­reurs, le centre litur­gique de l’or­tho­doxie. C’est sous sa cou­pole que les envoyés du prince Vla­di­mir de Kiev, vers 987, ne sur­ent plus, selon la Chro­nique des temps pas­sés, « s’ils étaient au ciel ou sur la terre » — et la Rus­sie devint ortho­doxe. C’est sur son ambon que fut dépo­sée, le 16 juillet 1054, la bulle d’ex­com­mu­ni­ca­tion du car­di­nal Hum­bert : le schisme entre Rome et Constan­ti­nople a pour décor Sainte-Sophie. Et c’est elle que les croi­sés de la qua­trième croi­sade pillèrent métho­di­que­ment en avril 1204, ins­tal­lant, dit Nicé­tas Cho­nia­tès, une pros­ti­tuée sur le trône patriarcal.

La mos­quée impé­riale (1453–1934)

Le mar­di 29 mai 1453, au terme de cin­quante-trois jours de siège, Constan­ti­nople tombe. Meh­med II, vingt et un ans, entre dans la ville et se rend direc­te­ment à Sainte-Sophie, où s’é­tait réfu­giée une foule de fidèles. Les chro­ni­queurs — Dou­kas côté grec, Tur­sun Beg côté otto­man — rap­portent qu’il arrê­ta le pillage de l’é­di­fice, y fit mon­ter un muez­zin pour l’ap­pel à la prière, et y accom­plit lui-même la pre­mière prière. La conver­sion fut donc immé­diate, le jour même de la conquête : geste juri­dique autant que reli­gieux, car dans le droit de la guerre isla­mique clas­sique, la prin­ci­pale église d’une ville prise d’as­saut reve­nait au vain­queur. Sainte-Sophie devint Aya­so­fya Camii, mos­quée impé­riale, dotée d’un waqf, une fon­da­tion pieuse qui assu­rait son entretien.

Les Otto­mans ne l’ont pas défi­gu­rée : ils l’ont adop­tée, entre­te­nue, conso­li­dée — et, à leur manière, conti­nuée. Un pre­mier mina­ret de bois, puis quatre mina­rets de pierre, dont deux dus à Sinan, le plus grand archi­tecte de l’Em­pire, qui ajou­ta aus­si les contre­forts mas­sifs sans les­quels l’é­di­fice ne serait sans doute plus debout. Un mih­rab fut pla­cé dans l’ab­side, légè­re­ment désaxé vers La Mecque — l’é­di­fice, lui, reste orien­té vers Jéru­sa­lem, et cette tor­sion de quelques degrés, visible dans l’a­li­gne­ment des tapis, est peut-être le plus élo­quent résu­mé de toute cette his­toire. Les mosaïques figu­ra­tives furent pro­gres­si­ve­ment recou­vertes de chaux et de plâtre — pro­gres­si­ve­ment : les voya­geurs occi­den­taux du XVIe siècle en voyaient encore beau­coup —, ce qui, para­doxe bien connu des res­tau­ra­teurs, les pro­té­gea de la lumière, des retouches et des ico­no­clasmes. Au XIXe siècle, le sul­tan Abdül­me­cid confia aux frères Gas­pare et Giu­seppe Fos­sa­ti, archi­tectes tes­si­nois, une grande res­tau­ra­tion (1847–1849) au cours de laquelle les mosaïques furent briè­ve­ment déga­gées, rele­vées en des­sins — pré­cieuse docu­men­ta­tion —, puis recou­vertes à nou­veau ; c’est de cette cam­pagne que datent les huit immenses médaillons cir­cu­laires cal­li­gra­phiés par Kazas­ker Mus­ta­fa İzz­et Efen­di, por­tant les noms d’Al­lah, du Pro­phète, des quatre pre­miers califes et des deux petits-fils de Maho­met — sept mètres et demi de dia­mètre, les plus grandes cal­li­gra­phies du monde islamique.

Le musée (1934–2020)

Le 24 novembre 1934, le conseil des ministres de la jeune Répu­blique turque, sous la signa­ture de Mus­ta­fa Kemal, décide la trans­for­ma­tion de la mos­quée en musée. Geste laïc, cohé­rent avec l’a­bo­li­tion du cali­fat (1924) et la fer­me­ture des confré­ries ; geste diplo­ma­tique aus­si, au moment où la Tur­quie kéma­liste cherche sa place dans le concert des nations et veut offrir au monde un sym­bole d’ou­ver­ture. Dès 1931, Atatürk avait auto­ri­sé l’A­mé­ri­cain Tho­mas Whit­te­more et son Byzan­tine Ins­ti­tute à déga­ger les mosaïques : réap­pa­rurent alors la Déi­sis du XIIIe siècle — ce Christ au regard las entre la Vierge et le Bap­tiste, l’un des som­mets abso­lus de la pein­ture byzan­tine —, la Théo­to­kos de l’ab­side (867), les pan­neaux impé­riaux des gale­ries, Constan­tin et Jus­ti­nien offrant à la Vierge la ville et l’é­glise. Pen­dant quatre-vingt-six ans, Sainte-Sophie fut ce lieu unique au monde où le Pan­to­cra­tor et le nom d’Al­lah se regar­daient sous la même cou­pole, où l’on pou­vait lire d’un seul regard mille cinq cents ans d’his­toire sans qu’au­cune strate n’ef­face l’autre. Pour beau­coup de visi­teurs — et pour l’U­NES­CO, qui ins­cri­vit les zones his­to­riques d’Is­tan­bul au patri­moine mon­dial en 1985 —, ce sta­tut de musée était deve­nu consub­stan­tiel au monument.

La mos­quée, à nou­veau (depuis 2020)

Il ne l’é­tait pas pour tout le monde. La recon­ver­sion de Sainte-Sophie fut une reven­di­ca­tion constante des milieux isla­mistes et natio­na­listes turcs depuis les années 1950 — le poète Necip Fazıl Kısakü­rek en avait fait un cri de ral­lie­ment. Le 10 juillet 2020, le Conseil d’É­tat turc annu­la le décret de 1934, jugeant que l’é­di­fice, pro­prié­té inalié­nable du waqf de Meh­med II, ne pou­vait être affec­té qu’à l’u­sage vou­lu par son fon­da­teur ; le pré­sident Erdoğan signa dans l’heure le décret de réou­ver­ture au culte. Le 24 juillet 2020 — date choi­sie : anni­ver­saire du trai­té de Lau­sanne —, la pre­mière prière du ven­dre­di ras­sem­bla des dizaines de mil­liers de fidèles. Les pro­tes­ta­tions furent nom­breuses — l’U­NES­CO, la Grèce, le patriar­cat œcu­mé­nique, le pape Fran­çois se disant « très affli­gé » —, sans effet.

Le régime actuel du monu­ment est un com­pro­mis éla­bo­ré par touches suc­ces­sives. Les mosaïques du naos sont voi­lées de rideaux pen­dant les prières, décou­vertes en dehors ; depuis jan­vier 2024, les cir­cuits sont sépa­rés — entrée gra­tuite pour le culte au rez-de-chaus­sée, entrée payante pour les visi­teurs étran­gers, can­ton­nés à la gale­rie supé­rieure. Et depuis avril 2025, l’é­di­fice connaît la plus vaste cam­pagne de res­tau­ra­tion de son his­toire : conso­li­da­tion anti­sis­mique du dôme et des mina­rets, rem­pla­ce­ment des cou­ver­tures de plomb, avec une pla­te­forme d’a­cier de plus de qua­rante mètres de haut por­tée par quatre piliers inté­rieurs, conçue pour per­mettre la pour­suite simul­ta­née du culte, des visites et du chan­tier. Après le séisme dévas­ta­teur de 2023 dans le sud du pays, et dans l’at­tente du « grand trem­ble­ment de terre » annon­cé sur la faille nord-ana­to­lienne, la Tur­quie blinde son monu­ment le plus célèbre. Sainte-Sophie aura donc été église pen­dant 916 ans, mos­quée pen­dant 481 ans, musée pen­dant 86 ans, et mos­quée à nou­veau. Aucun autre bâti­ment au monde ne porte un tel curriculum.

II. Saint-Sau­veur-in-Cho­ra : la réplique sismique

À deux kilo­mètres de là, contre les murailles de Théo­dose, dans le quar­tier d’E­dir­ne­kapı, l’é­glise Saint-Sau­veur-in-Cho­ra a sui­vi la tra­jec­toire de Sainte-Sophie avec un temps de retard, à chaque étape, comme une réplique suit un séisme : mos­quée un demi-siècle après elle, musée un quart de siècle après elle, mos­quée à nou­veau un mois après elle.

Le nom d’a­bord, qui est un petit poème théo­lo­gique. « In Cho­ra » — en tè chô­ra, « à la cam­pagne » — parce que le monas­tère pri­mi­tif, fon­dé au VIe siècle, se trou­vait hors les murs de Constan­tin ; quand la muraille de Théo­dose englobe le site, le nom demeure, mais les Byzan­tins, qui ne résis­taient jamais à un jeu de mots sacré, le retournent : dans les mosaïques de l’é­glise, le Christ est appe­lé chô­ra tôn zôn­tôn, « le Pays des vivants », et la Vierge chô­ra tou achô­rè­tou, « le Récep­tacle de l’In­con­te­nable ». L’é­di­fice hors les murs devient la méta­phore de Dieu conte­nu dans un corps.

L’é­glise actuelle est pour l’es­sen­tiel une recons­truc­tion du XIe siècle (Marie Dou­kai­na, belle-mère d’A­lexis Ier Com­nène), rema­niée au XIIe. Mais ce qui fait d’elle l’un des lieux majeurs de l’art uni­ver­sel date des années 1315–1321, quand Théo­dore Méto­chite — grand logo­thète, c’est-à-dire pre­mier ministre d’An­dro­nic II, et l’un des esprits les plus savants de son temps — la res­taure et la dote d’un décor com­plet de mosaïques et de fresques. Il s’y fit repré­sen­ter au-des­sus de la porte du naos, age­nouillé, coif­fé d’un énorme tur­ban rayé, offrant la maquette de son église au Christ : le por­trait du dona­teur le plus célèbre de Byzance. Les deux nar­thex déroulent en mosaïque les cycles de la vie de la Vierge et de l’en­fance du Christ, avec une grâce nar­ra­tive, un sens du pay­sage et du mou­ve­ment qui annoncent — cer­tains disent : égalent — Giot­to, exac­te­ment contem­po­rain. Et dans la cha­pelle funé­raire laté­rale, le parec­clé­sion, la fresque de l’A­nas­ta­sis montre un Christ en blanc, auréo­lé d’une man­dorle étoi­lée, arra­chant Adam et Ève à leurs sar­co­phages avec une vio­lence de dan­seur, les portes de l’En­fer gisant bri­sées sous ses pieds. Méto­chite finit sa vie moine dans son propre monas­tère, rui­né par une dis­grâce poli­tique — enter­ré sous ses fresques.

En 1511, un demi-siècle après la conquête, le grand vizir Atik Ali Pacha conver­tit l’é­glise en mos­quée : Kariye Camii. Un mina­ret rem­place le clo­cher, les mosaïques sont voi­lées de chaux et de boi­se­ries — sans achar­ne­ment par­ti­cu­lier ; les voya­geurs en signalent régu­liè­re­ment des frag­ments visibles. En 1948, l’é­di­fice ferme pour une longue res­tau­ra­tion menée par le Byzan­tine Ins­ti­tute et Dum­bar­ton Oaks, qui dégage l’en­semble du décor ; en 1958, il rouvre comme musée, sur le modèle de Sainte-Sophie. Puis, en août 2020, un mois après sa grande sœur, un décret pré­si­den­tiel le recon­ver­tit en mos­quée. Suivent quatre ans de tra­vaux et de flou, et la réou­ver­ture au culte le 6 mai 2024, célé­brée par le pré­sident Erdoğan depuis Anka­ra. Le com­pro­mis rete­nu res­semble à celui de Sainte-Sophie, en plus favo­rable au visi­teur : l’es­pace de prière est amé­na­gé dans le naos, dont les trois mosaïques sont mas­quées par des rideaux imi­tant le marbre, mais l’es­sen­tiel du décor — les nar­thex, le parec­clé­sion — reste acces­sible ; depuis août 2024, les visi­teurs étran­gers acquittent un droit d’en­trée, les fidèles entrent libre­ment. Les his­to­riens de l’art retiennent leur souffle : les fresques paléo­logues comptent par­mi les sur­faces peintes les plus fra­giles d’Eu­rope, et l’hu­mi­di­té de mil­liers de visi­teurs et de fidèles n’est pas leur alliée.

III. Istan­bul, l’in­ven­taire discret

La capi­tale otto­mane est à elle seule un réper­toire presque com­plet du genre — on y compte plu­sieurs dizaines d’é­glises byzan­tines conver­ties, des plus illustres aux plus humbles, et cha­cune raconte une variante de la même histoire.

L’é­glise des Saints-Serge-et-Bac­chus, d’a­bord, éle­vée vers 530 par Jus­ti­nien et Théo­do­ra avant même Sainte-Sophie, à quelques pas du palais impé­rial : un octo­gone ins­crit dans un qua­dri­la­tère irré­gu­lier, coif­fé d’une cou­pole à pans, avec un enta­ble­ment sculp­té por­tant encore l’ins­crip­tion dédi­ca­toire en l’hon­neur du couple impé­rial et de saint Serge. Sa paren­té for­melle avec la Grande Église lui vaut depuis des siècles son sur­nom turc, Küçük Aya­so­fya Camii, la « Petite Sainte-Sophie ». Elle fut conver­tie vers 1506–1513 par Hüseyin Ağa, chef des eunuques blancs du palais de Baye­zid II, dont le türbe s’a­dosse à l’é­di­fice. C’est aujourd’­hui une mos­quée de quar­tier pai­sible, blan­chie, aimée des connais­seurs pré­ci­sé­ment parce que les foules l’ignorent.

L’é­glise de la Théo­to­kos Pam­ma­ka­ris­tos — la Vierge « Toute-Bien­heu­reuse » — offre un cas plus sin­gu­lier : après la conquête, elle ne fut pas conver­tie immé­dia­te­ment mais devint, de 1456 à 1587, le siège même du patriar­cat œcu­mé­nique, que Meh­med II avait main­te­nu et réins­tal­lé. C’est dans son enceinte que le sul­tan venait, dit-on, s’en­tre­te­nir avec le patriarche Gen­na­dios Scho­la­rios de théo­lo­gie com­pa­rée. En 1591, Mou­rad III la conver­tit en mos­quée sous le nom de Fethiye Camii, « mos­quée de la Conquête », pour com­mé­mo­rer ses vic­toires sur la Perse — le patriar­cat, chas­sé, finit par s’ins­tal­ler au Pha­nar, où il demeure. Le parec­clé­sion funé­raire, aux mosaïques dorées du XIVe siècle (un Pan­to­cra­tor entou­ré des pro­phètes, un Bap­tême admi­rable), a été res­tau­ré et fonc­tionne comme musée, tan­dis que la nef prin­ci­pale sert au culte : le bâti­ment est aujourd’­hui, à lui seul, moi­tié mos­quée, moi­tié musée.

Le monas­tère du Pan­to­cra­tor, deve­nu Zey­rek Camii, est la plus vaste église byzan­tine d’Is­tan­bul après Sainte-Sophie : trois églises acco­lées, bâties entre 1118 et 1136 par l’empereur Jean II Com­nène et l’im­pé­ra­trice Irène, nécro­pole de la dynas­tie — Manuel Ier y repo­sait sous une dalle de pierre noire cen­sée être celle de l’Onc­tion du Christ. Conver­tie après 1453 et nom­mée d’a­près le savant Mol­la Zey­rek qui y ensei­gna, elle a retrou­vé, au terme d’une res­tau­ra­tion ache­vée dans les années 2010, ses volumes et son pave­ment d’o­pus sec­tile. Le Myre­laion, petite église pala­tine éle­vée vers 920 par Romain Ier Léca­pène au-des­sus d’une rotonde antique trans­for­mée en citerne, est deve­nu Bodrum Camii — la « mos­quée de la Cave ». Et l’A­rap Camii, dans Gala­ta, ajoute une couche que per­sonne n’at­tend : c’est une église gothique — San Dome­ni­co, bâtie par les Domi­ni­cains génois vers 1325, avec son clo­cher-porche à l’i­ta­lienne deve­nu mina­ret car­ré. Conver­tie sous Baye­zid II, elle fut affec­tée, selon la tra­di­tion qui lui vaut son nom de « mos­quée des Arabes », aux musul­mans d’al-Anda­lus réfu­giés à Istan­bul après 1492 : une mos­quée gothique pour les exi­lés d’Es­pagne, dans une ville prise aux Grecs — trois déra­ci­ne­ments sous un même toit.

Le contre-exemple confirme la règle : Sainte-Irène, la deuxième église de Jus­ti­nien, ne fut jamais conver­tie en mos­quée. Enclose dès la conquête dans la pre­mière cour du palais de Top­kapı, elle ser­vit d’ar­se­nal et de dépôt des tro­phées mili­taires, puis de pre­mier musée otto­man au XIXe siècle, et aujourd’­hui de salle de concert à l’a­cous­tique fameuse. Elle n’a donc ni mina­ret, ni mih­rab, ni mosaïques déga­gées — l’i­co­no­clasme byzan­tin du VIIIe siècle avait déjà fait le vide, ne lais­sant dans l’ab­side qu’une immense croix noire sur fond d’or, invo­lon­taire mani­feste d’art minimal.

IV. Damas : quatre reli­gions en couches

Si Sainte-Sophie est le para­digme de la conver­sion, la Grande Mos­quée des Omeyyades de Damas en est la ver­sion stra­ti­gra­phique — non pas un édi­fice conver­ti, mais un site conver­ti quatre fois, où chaque reli­gion a bâti dans les murs de la précédente.

Au com­men­ce­ment, un sanc­tuaire ara­méen dédié à Hadad, dieu de l’o­rage, attes­té dès le IXe siècle avant notre ère. Les Romains le recons­truisent en temple colos­sal de Jupi­ter Damas­cé­nien — l’un des plus grands sanc­tuaires du Proche-Orient, dont l’en­ceinte exté­rieure, le péri­bole, et les pro­py­lées monu­men­taux encadrent tou­jours la mos­quée actuelle : le fidèle qui entre aujourd’­hui par le souk al-Hami­diyya passe sous les colonnes corin­thiennes du temple païen. À la fin du IVe siècle, Théo­dose ferme le temple et y ins­talle une cathé­drale dédiée à saint Jean-Bap­tiste, dont Damas conserve, dit-on, la tête — relique majeure de la chré­tien­té orientale.

En 635, Damas se rend aux armées arabes par trai­té, et non d’as­saut : nuance juri­dique capi­tale, car elle garan­tit aux chré­tiens la conser­va­tion de leurs églises. S’en­suit une situa­tion extra­or­di­naire, docu­men­tée par les chro­ni­queurs arabes : pen­dant envi­ron soixante-dix ans, chré­tiens et musul­mans se par­tagent l’en­ceinte sacrée, les uns conser­vant leur cathé­drale, les autres priant dans une par­tie de la cour. Deux cultes, un seul mur d’en­ceinte — l’ar­ran­ge­ment dura trois générations.

En 705–706, le calife al-Walid Ier, au faîte de la puis­sance omeyyade, décide d’y bâtir la mos­quée de l’Em­pire. Il négo­cie avec les chré­tiens la ces­sion de la cathé­drale — rachat contre com­pen­sa­tion et garan­tie des autres églises de la ville, disent cer­taines sources ; confis­ca­tion à peine dédom­ma­gée, disent d’autres —, la fait démo­lir et élève en une dizaine d’an­nées l’é­di­fice fon­da­teur de l’ar­chi­tec­ture reli­gieuse isla­mique : une vaste cour à por­tiques, une salle de prière à trois nefs paral­lèles au mur qibla, cou­pée d’un tran­sept axial à cou­pole — sché­ma qui sera imi­té de Cor­doue à l’A­sie cen­trale. Les murs se couvrent de mosaïques à fond d’or, exé­cu­tées par des arti­sans de tra­di­tion byzan­tine : des pay­sages de rêve, rivières, villes, palais et arbres immenses, sans une seule figure humaine ou ani­male — le para­dis cora­nique tra­duit dans la langue pic­tu­rale de Constan­ti­nople. Le pan­neau dit du Bara­da, du nom de la rivière de Damas, en est le frag­ment le plus célèbre.

Et voi­ci le détail ver­ti­gi­neux : au milieu de la salle de prière se dresse tou­jours un édi­cule à cou­pole qui abrite, selon la tra­di­tion, le chef de saint Jean-Bap­tiste — Yahya ibn Zaka­riya pour l’is­lam, qui le vénère comme pro­phète. Les fidèles musul­mans prient autour, les pèle­rins chré­tiens s’y recueillent ; en mai 2001, Jean-Paul II s’y arrê­ta, pre­mière visite d’un pape dans une mos­quée. Le mina­ret sud-est porte le nom de mina­ret de Jésus : la tra­di­tion damas­cène veut que ce soit là que ‘Issa redes­cen­dra à la fin des temps. Le bâti­ment n’a pas seule­ment chan­gé de culte : il les a empi­lés, et il en garde tous les étages ouverts.

V. Cor­doue : la cathé­drale dans la mosquée

La Grande Mos­quée de Cor­doue inverse le sens de cir­cu­la­tion habi­tuel de cette his­toire : ici, c’est l’is­lam qui bâtit et le chris­tia­nisme qui conver­tit — et le résul­tat est le plus étrange monu­ment com­po­site d’Europe.

La mos­quée des Omeyyades d’Oc­ci­dent (786‑1236)

Le fon­da­teur est un sur­vi­vant. Abd al-Rah­man Ier, prince omeyyade échap­pé au mas­sacre de sa dynas­tie par les Abbas­sides en 750, tra­verse le Magh­reb en fugi­tif et refonde à Cor­doue, en 756, un émi­rat indé­pen­dant. Trente ans plus tard, en 785–786, il entre­prend la grande mos­quée — sur un site que la tra­di­tion dit occu­pé par la basi­lique wisi­go­thique Saint-Vincent, que les musul­mans auraient d’a­bord par­ta­gée avec les chré­tiens, comme à Damas, avant de la rache­ter. Le récit est sus­pect de cal­quer pré­ci­sé­ment le pré­cé­dent damas­cène, et les fouilles menées sous le pave­ment, qui ont livré des ves­tiges d’é­poque wisi­go­thique, ne per­mettent pas de tran­cher for­mel­le­ment s’il s’a­gis­sait de la cathé­drale elle-même ; mais qu’un lieu de culte chré­tien ait pré­cé­dé la mos­quée est pro­bable — le palimp­seste com­mence avant elle.

La mos­quée pri­mi­tive — onze nefs per­pen­di­cu­laires au mur qibla — invente d’emblée son motif de gloire : des arcades à deux étages, arcs outre­pas­sés en bas, arcs en plein cintre en haut, alter­nant cla­veaux de brique rouge et de pierre blanche, por­tées par un rem­ploi mas­sif de colonnes et cha­pi­teaux romains et wisi­go­thiques. Solu­tion d’in­gé­nieur (gagner de la hau­teur avec des colonnes trop courtes, en s’ins­pi­rant peut-être des aque­ducs romains), deve­nue l’une des images les plus recon­nais­sables de l’art uni­ver­sel : la « forêt de colonnes ». Trois agran­dis­se­ments suc­ces­sifs la portent aux dimen­sions d’une des plus vastes mos­quées du monde : Abd al-Rah­man II vers 833–848, puis sur­tout al-Hakam II en 961–976, qui lui donne son chef-d’œuvre — la tra­vée du mih­rab, écrin de cou­poles ner­vu­rées et de mosaïques à fond d’or exé­cu­tées, disent les sources arabes, par un mosaïste et des cubes de verre envoyés par l’empereur byzan­tin à la demande du calife : Byzance déco­rant Cor­doue, comme elle avait déco­ré Damas. Le mih­rab n’est pas une niche mais une petite pièce octo­go­nale entière, pré­cé­dée d’un arc outre­pas­sé our­lé d’ins­crip­tions cora­niques dorées. Enfin Alman­zor, le dic­ta­teur mili­taire, double presque la sur­face vers 987–988 par un agran­dis­se­ment laté­ral, plus vaste et plus pauvre — huit nefs ajou­tées vers l’est, celles-là mêmes où un incen­die s’est décla­ré en août 2025.

La cathé­drale (depuis 1236)

Le 29 juin 1236, Fer­di­nand III de Cas­tille entre dans Cor­doue recon­quise ; la mos­quée est consa­crée le jour même cathé­drale Sainte-Marie. Mais — fait remar­quable — elle n’est pas détruite : pen­dant près de trois siècles, les chré­tiens se contentent d’in­sé­rer des cha­pelles dans la trame hypo­style, dont la cha­pelle royale mudé­jare et la pre­mière Capil­la Mayor, en réuti­li­sant l’es­pace plu­tôt qu’en le niant. La lucarne du lucer­naire d’al-Hakam devient cha­pelle de Vil­la­vi­cio­sa ; les arcs entre­croi­sés cali­faux servent de retable naturel.

Tout change au début du XVIe siècle. L’é­vêque Alon­so Man­rique veut une vraie cathé­drale, à tran­sept et chœur, plan­tée au centre de la salle de prière. Le conseil muni­ci­pal s’y oppose avec véhé­mence — au point de mena­cer de mort les ouvriers qui y tra­vaille­raient : les Cor­douans défen­dant la mos­quée contre leur évêque, l’é­pi­sode mérite d’être médi­té. L’af­faire monte jus­qu’à Charles Quint, qui tranche en faveur du cha­pitre ; les tra­vaux com­mencent en 1523 sous Hernán Ruiz l’An­cien. La tra­di­tion prête à l’empereur, décou­vrant plus tard le résul­tat, la phrase fameuse : « Vous avez détruit ce qui était unique au monde pour construire ce qu’on trouve par­tout. » Elle est presque cer­tai­ne­ment apo­cryphe — aucune source contem­po­raine —, mais elle dit exac­te­ment ce que des géné­ra­tions de visi­teurs ont res­sen­ti devant ce vais­seau gothi­co-pla­te­resque à stalles d’a­ca­jou sur­gis­sant de la forêt d’ar­cades rouges et blanches. À moins qu’on ne retourne le juge­ment : c’est pré­ci­sé­ment parce qu’on y a plan­té une cathé­drale que la mos­quée n’a jamais été rasée, contrai­re­ment à celles de Séville, Gre­nade, Tolède ou Valence. Le gref­fon a sau­vé l’arbre.

La que­relle contemporaine

La Mez­qui­ta-Cate­dral — son nom offi­ciel tou­ris­tique, que l’É­glise s’ef­force de réduire à « Cathé­drale de Cor­doue » — est aujourd’­hui l’ob­jet d’une que­relle mémo­rielle à trois étages. Étage cultuel : depuis les années 2000, des voix musul­manes, dont la Jun­ta Islá­mi­ca espa­gnole, demandent la pos­si­bi­li­té d’y prier, au moins ponc­tuel­le­ment ; refus constant de l’é­vê­ché, confir­mé par le Vati­can, et inci­dents épi­so­diques quand des visi­teurs passent outre. Étage patri­mo­nial : en 2006, pro­fi­tant d’une réforme de 1998 sur les imma­tri­cu­la­tions fon­cières, l’é­vê­ché a fait ins­crire l’é­di­fice à son nom au registre de la pro­prié­té pour une taxe déri­soire, déclen­chant une contro­verse tou­jours ouverte sur la pro­prié­té d’un monu­ment que beau­coup d’Es­pa­gnols estiment public. Étage sécu­ri­taire, enfin : l’in­cen­die du 8 août 2025, par­ti d’une cha­pelle de la nef d’Al­man­zor uti­li­sée comme local de sto­ckage — une balayeuse méca­nique ou une bat­te­rie, selon les pre­mières enquêtes —, a détruit la toi­ture d’une cha­pelle avant d’être maî­tri­sé dans la nuit ; les dégâts, réels mais très loca­li­sés, ont relan­cé le débat sur la ges­tion du site par le cha­pitre, deux mil­lions de visi­teurs annuels et des cha­pelles patri­mo­niales ser­vant de débar­ras. Le monu­ment a rou­vert dès le len­de­main. Huit siècles après la conver­sion, la Mez­qui­ta reste un dos­sier brû­lant — cette fois au sens propre.

Séville, le corollaire

À Séville, la même his­toire a connu le dénoue­ment inverse. La grande mos­quée almo­hade (1172–1198) fut d’a­bord conver­tie telle quelle après la recon­quête de 1248 ; mais en 1401, le cha­pitre déci­da de la rem­pla­cer par une cathé­drale gothique — la plus vaste du monde en son temps —, avec, selon la tra­di­tion capi­tu­laire, cette déli­bé­ra­tion deve­nue pro­ver­biale : bâtis­sons une église telle que ceux qui la ver­ront ache­vée nous tiennent pour fous. De la mos­quée sub­sistent pour­tant trois mor­ceaux essen­tiels : la cour des ablu­tions deve­nue Patio de los Naran­jos, la porte du Par­don avec ses van­taux de bronze à ins­crip­tions cou­fiques — on entre tou­jours dans la cathé­drale de Séville par une porte almo­hade —, et sur­tout le mina­ret, chef-d’œuvre de brique de la fin du XIIe siècle, jumeau de la Kou­tou­bia de Mar­ra­kech et de la tour Has­san de Rabat, coif­fé au XVIe siècle d’un cam­pa­nile Renais­sance et de la sta­tue-girouette de la Foi qui lui donne son nom : la Giral­da. Le mina­ret conver­ti en clo­cher est deve­nu l’emblème de la ville — au point que Séville sans la Giral­da est pro­pre­ment impen­sable, c’est-à-dire que Séville chré­tienne est impen­sable sans son signe islamique.

VI. Tolède : les syna­gogues sans juifs

Tolède conserve deux des très rares syna­gogues médié­vales d’Eu­rope encore debout — et aucune des deux n’est res­tée syna­gogue. C’est tout le para­doxe de la ville-musée du judaïsme espa­gnol : son patri­moine juif n’a sur­vé­cu que converti.

San­ta María la Blan­ca, d’a­bord — le nom même est une conver­sion. Éle­vée vers 1180, sous le règne d’Al­phonse VIII (une ins­crip­tion aujourd’­hui dis­pa­rue don­nait cette date ; cer­tains his­to­riens penchent pour un rema­nie­ment au XIIIe siècle), c’é­tait la grande syna­gogue de la ville, due sans doute au finan­ce­ment de digni­taires juifs de la cour cas­tillane. Or c’est archi­tec­tu­ra­le­ment une mos­quée : une salle hypo­style à cinq nefs, des piliers octo­go­naux blan­chis à la chaux, des arcs outre­pas­sés, des cha­pi­teaux de stuc aux pommes de pin, des frises d’en­tre­lacs — le voca­bu­laire almo­hade au com­plet, mis en œuvre par des arti­sans mudé­jars pour une com­mu­nau­té juive en terre chré­tienne. Trois reli­gions dans un seul bâti­ment dès sa construc­tion : Tolède résu­mée en une salle d’une blan­cheur de rêve. Au début du XVe siècle — vers 1411, dans le sillage des pré­di­ca­tions anti­juives de Vincent Fer­rier et après le grand pogrom de 1391 qui avait rava­gé les juderías d’Es­pagne —, la syna­gogue est sai­sie et consa­crée église San­ta María la Blan­ca. Elle ser­vit ensuite de refuge pour femmes repen­ties, de caserne, d’en­tre­pôt ; elle appar­tient tou­jours à l’ar­chi­dio­cèse de Tolède, qui la gère comme monu­ment visi­table, et les demandes de la com­mu­nau­té juive espa­gnole d’en récu­pé­rer l’u­sage, for­mu­lées à plu­sieurs reprises, sont res­tées sans suite.

La syna­gogue du Trán­si­to, à quelques rues de là, est l’autre ver­sant du même des­tin — plus somp­tueux, plus docu­men­té, plus tra­gique. Elle fut bâtie vers 1357 par Samuel ha-Levi Abu­la­fia, tré­so­rier du roi Pierre Ier de Cas­tille, au som­met de sa puis­sance : une salle unique de pro­por­tions nobles, cou­verte d’une char­pente à lace­ries, dont le mur orien­tal porte un retable de stucs poly­chromes où s’en­tre­lacent psaumes en hébreu, louanges au roi Pierre, bla­sons de Cas­tille et décor végé­tal de pur style nas­ride — Gre­nade et Jéru­sa­lem mêlées dans le même plâtre, à trente kilo­mètres du front de la Recon­quis­ta. Samuel ha-Levi finit arrê­té par son roi et mort sous la tor­ture vers 1360 ; sa syna­gogue lui sur­vé­cut, jus­qu’au décret d’ex­pul­sion de 1492. Don­née alors à l’ordre mili­taire de Cala­tra­va, elle devint église et prieu­ré sous le vocable de Saint-Benoît, puis, l’u­sage d’y célé­brer la fête du Trán­si­to de la Vierge (sa Dor­mi­tion) lui lais­sant son nom actuel, ermi­tage, archives, et enfin, au XXe siècle, Musée séfa­rade natio­nal — inau­gu­ré comme tel en 1964, réor­ga­ni­sé en 1971. Les juifs de Tolède n’ont pas retrou­vé leur syna­gogue : ils y sont exposés.

Le tri­angle tolé­dan se referme sur un troi­sième édi­fice, minus­cule et déci­sif : la mos­quée Bab al-Mar­dum, aujourd’­hui ermi­tage du Cris­to de la Luz. C’est l’un des très rares bâti­ments du cali­fat de Cor­doue conser­vés intacts : neuf mètres sur neuf, neuf tra­vées cou­vertes cha­cune d’une cou­pole ner­vu­rée dif­fé­rente — un échan­tillon­nage de voûtes cali­fales en réduc­tion —, et sur la façade une ins­crip­tion cou­fique en brique, datée de 999, don­nant le nom du com­man­di­taire, Ahmad ibn Hadi­di, et de l’ar­chi­tecte, Musa ibn Ali : cas raris­sime d’é­di­fice médié­val signé. Vers 1183–1187, la petite mos­quée est don­née aux che­va­liers de Saint-Jean et conver­tie en cha­pelle par l’a­jout d’une abside mudé­jare — bâtie en brique, dans la même tech­nique, par les mêmes mains ou presque : la conver­sion la plus douce qui soit, un quart de cercle chré­tien gref­fé sur un cube omeyyade. La légende locale, elle, fait s’a­ge­nouiller à cet endroit le che­val du Cid entrant dans Tolède, devant une lampe murée qui aurait brû­lé pen­dant des siècles devant un Christ caché : la Luz du nom actuel. Les his­to­riens n’en demandent pas tant ; la brique leur suffit.

VII. Athènes : le Par­thé­non, temple, église, mosquée

On l’ou­blie sys­té­ma­ti­que­ment : le Par­thé­non a pas­sé plus de temps comme église chré­tienne que comme temple d’A­thé­na. Ache­vé en 438 avant notre ère, fer­mé au culte païen à la fin du IVe siècle de notre ère, il fut conver­ti vers le VIe siècle en église de la Théo­to­kos — la Pana­gia Athi­nio­tis­sa, Notre-Dame d’A­thènes. La conver­sion se paya d’a­mé­na­ge­ments lourds : orien­ta­tion inver­sée (l’en­trée pas­sa à l’ouest), abside cre­vant le fron­ton orien­tal, baies per­cées, fresques dans le pro­naos, clo­cher. Athènes, ville modeste de l’Em­pire byzan­tin, fit de son temple une cathé­drale qui le res­ta huit siècles — byzan­tine, puis latine après 1204, quand les ducs francs d’A­thènes y ins­tal­lèrent le rite catho­lique sous le vocable de Notre-Dame. Un graf­fi­ti gra­vé sur une colonne signale la mort de l’ar­che­vêque Michel Cho­nia­tès, le frère de l’his­to­rien ; les voya­geurs du Moyen Âge décrivent une église fameuse pour sa lampe inextinguible.

Après la conquête otto­mane de 1456, la cathé­drale devint mos­quée, dotée d’un mina­ret dres­sé contre l’angle sud-ouest — les gra­vures du XVIIe siècle le montrent dépas­sant du toit du temple. Et c’est en tant que mos­quée, dou­blée d’une pou­drière où les Otto­mans assié­gés avaient entas­sé leurs muni­tions en pariant que les chré­tiens n’o­se­raient pas tirer sur un monu­ment, que le Par­thé­non fut éven­tré : le 26 sep­tembre 1687, une bombe véni­tienne de l’ar­mée de Moro­si­ni tra­ver­sa le toit et fit explo­ser la poudre, souf­flant la cel­la, jetant à bas des colonnes entières, tuant trois cents per­sonnes. Le Par­thé­non intact avait tra­ver­sé vingt et un siècles et trois reli­gions ; il ne sur­vé­cut pas à un siège entre chré­tiens et musul­mans. Une petite mos­quée à cou­pole fut ensuite rebâ­tie à l’in­té­rieur même des ruines — on la voit sur les pre­mières pho­to­gra­phies de l’A­cro­pole —, démon­tée après l’in­dé­pen­dance grecque, comme le mina­ret, comme la tour franque, comme tout ce qui n’é­tait pas Péri­clès. Car le Par­thé­non que nous admi­rons, ruine pure, marbre nu sur ciel bleu, est une inven­tion du XIXe siècle : l’ar­chéo­lo­gie natio­nale grecque a « net­toyé » le rocher de deux mille ans de vie post-clas­sique pour res­ti­tuer un ori­gi­nal qui n’exis­tait plus. La conver­sion la plus radi­cale du monu­ment fut la der­nière : sa conver­sion en symbole.

En contre­bas, la ville basse garde les répliques de cette his­toire : la mos­quée Fethiye (1456–1458, recons­truite au XVIIe siècle) sur l’a­go­ra romaine, bâtie sur les restes d’une basi­lique byzan­tine, deve­nue après l’in­dé­pen­dance caserne, pri­son, dépôt archéo­lo­gique, et res­tau­rée en 2017 comme espace d’ex­po­si­tion — une mos­quée muséi­fiée dans un pays qui n’a ren­du au culte presque aucune des siennes ; et la mos­quée Tzis­ta­ra­kis (1759), sur Monas­ti­ra­ki, trans­for­mée en musée d’art popu­laire. Athènes est res­tée jus­qu’en 2020 la seule capi­tale de l’U­nion euro­péenne sans mos­quée offi­cielle en fonc­tion : le poids des conver­sions pas­sées se mesure aus­si à ces absences.

VIII. Chypre : les cathé­drales gothiques au minaret

Nulle part la conver­sion n’a pro­duit d’i­mages plus étranges qu’à Chypre, où le gothique le plus fran­çais qui soit prie aujourd’­hui vers La Mecque.

À Nico­sie, la cathé­drale Sainte-Sophie fut com­men­cée vers 1209 sous les Lusi­gnan, ces croi­sés poi­te­vins deve­nus rois de Chypre, et consa­crée en 1326 : un vais­seau du plus pur gothique d’Île-de-France trans­por­té en Médi­ter­ra­née orien­tale, où les rois de la dynas­tie rece­vaient leur cou­ronne. Lors de la conquête otto­mane de 1570, elle fut conver­tie sans délai : mobi­lier détruit, tom­beaux retour­nés en dalles de pave­ment, chaux sur les murs, et deux mina­rets plan­tés sur les tours occi­den­tales inache­vées — sil­houette invrai­sem­blable, moi­tié Reims, moi­tié Istan­bul, qui domine tou­jours la vieille ville. Rebap­ti­sée mos­quée Seli­miye en 1954, en l’hon­neur du sul­tan conqué­rant Selim II, elle demeure le prin­ci­pal lieu de culte musul­man de Nico­sie-Nord. À l’in­té­rieur, tout le para­doxe tient dans l’o­rien­ta­tion : la nef gothique file vers l’ab­side, à l’est litur­gique chré­tien, mais le mih­rab exige la direc­tion de La Mecque, au sud-est — les tapis sont donc posés en biais par rap­port aux piliers, et les fidèles prient en dia­go­nale dans le vais­seau des rois de Chypre. Aucun mani­feste théo­lo­gique ne dira jamais mieux que cet angle.

À Fama­gouste, la cathé­drale Saint-Nico­las (bâtie pour l’es­sen­tiel entre 1298 et 1312 envi­ron, sur le modèle avoué de Reims) ser­vait au second cou­ron­ne­ment des Lusi­gnan : rois de Chypre à Nico­sie, ils venaient y ceindre la cou­ronne — deve­nue pure­ment sym­bo­lique — de Jéru­sa­lem, face à la mer qui les sépa­rait de la Terre sainte per­due. Après le ter­rible siège de 1571, elle devint mos­quée, et porte depuis 1954 le nom du géné­ral conqué­rant : Lala Mus­ta­fa Pacha. Un seul mina­ret, cette fois, sur la tour nord d’une façade que les his­to­riens de l’art comptent par­mi les plus belles créa­tions du gothique rayon­nant hors de France. Devant le par­vis pousse un ficus que la tra­di­tion locale dit plan­té à l’é­poque de la construc­tion — le seul témoin qui ait tout vu sans jamais chan­ger de religion.

IX. Inver­sions : quand les mos­quées deviennent églises

Le mou­ve­ment inverse existe, et il suit les mêmes lois : là où la croix a recon­quis le crois­sant, les mos­quées ont chan­gé de main comme les églises ailleurs.

L’exemple le plus sai­sis­sant est hon­grois. Sur la place cen­trale de Pécs, l’an­cienne mos­quée du pacha Gazi Kasim, éle­vée au milieu du XVIe siècle pen­dant l’oc­cu­pa­tion otto­mane — la plus grande construc­tion otto­mane sub­sis­tant en Hon­grie —, est aujourd’­hui l’é­glise parois­siale du centre-ville : après la reprise de la ville en 1686, les Jésuites la consa­crèrent au culte catho­lique. Le mina­ret fut abat­tu, mais le cube à cou­pole demeure, avec son mih­rab, ses fenêtres otto­manes et des ins­crip­tions cora­niques déga­gées sur les murs mêmes où l’on dit la messe ; le som­met de la cou­pole porte, réunis, la croix et le crois­sant. C’est l’exact symé­trique de Nico­sie : une com­mu­nau­té qui prie son dieu dans la mai­son de l’autre, et qui a fini par l’assumer.

Les Bal­kans post-otto­mans offrent toute la gamme, du réem­ploi à la des­truc­tion. À Thes­sa­lo­nique, la Rotonde — mau­so­lée cir­cu­laire éle­vé vers 300 pour l’empereur Galère, conver­ti en église peut-être dès le Ve siècle et paré de mosaïques paléo­chré­tiennes par­mi les plus anciennes et les plus belles qui soient —, devint mos­quée en 1591 ; après le retour de la ville à la Grèce en 1912, elle fut ren­due au culte ortho­doxe puis affec­tée aux Anti­qui­tés. Elle est aujourd’­hui un monu­ment-musée où quelques litur­gies sont célé­brées dans l’an­née, et son mina­ret, conser­vé, est le der­nier de Thes­sa­lo­nique — une ville qui en comp­tait des dizaines. En Espagne même, le cas d’Al­mo­nas­ter la Real, dans la sier­ra de Huel­va, mérite le détour : une petite mos­quée rurale du Xe siècle, conver­tie en ermi­tage après la Recon­quis­ta, si peu trans­for­mée qu’elle demeure l’une des mos­quées médié­vales les mieux conser­vées de la pénin­sule — sau­vée, une fois encore, par sa conversion.

Alger, enfin, condense en un seul édi­fice les deux sens de l’his­toire. La mos­quée Ket­chaoua, dans la basse Cas­bah, recons­truite somp­tueu­se­ment en 1794 par le dey Has­san Pacha, fut sai­sie en décembre 1832, deux ans après la prise d’Al­ger, et consa­crée cathé­drale Saint-Phi­lippe — la conver­sion, menée manu mili­ta­ri mal­gré les enga­ge­ments de 1830 sur le res­pect des cultes, mar­qua dura­ble­ment les mémoires algé­riennes. Pen­dant cent trente ans, la cathé­drale d’Al­ger fut donc une mos­quée habillée en église néo-byzan­tine, agran­die, flan­quée de deux tours. En 1962, dans les pre­mières semaines de l’in­dé­pen­dance, elle rede­vint mos­quée — l’un des gestes sym­bo­liques inau­gu­raux de l’Al­gé­rie nou­velle. Res­tau­rée dans les années 2010 avec le concours de l’a­gence de coopé­ra­tion turque TIKA — l’hé­ri­tage otto­man veillant sur son bien —, elle a rou­vert au culte en 2018. Mos­quée, cathé­drale, mos­quée : Ket­chaoua est le Sainte-Sophie du Magh­reb, en miroir.

Le même mou­ve­ment de 1962 empor­ta les syna­gogues d’Al­gé­rie, vidées par le départ mas­sif des juifs vers la France : la Grande Syna­gogue d’Al­ger devint la mos­quée Ibn Fares ; celle d’O­ran — immense vais­seau néo-byzan­tin vou­lu par Simon Kanoui, com­men­cé en 1880, inau­gu­ré en 1918, l’une des plus vastes syna­gogues d’A­frique du Nord — devint en 1975 la mos­quée Abdal­lah Ben Salem. Le choix du nom est un dis­cret palimp­seste sup­plé­men­taire : Abdal­lah ibn Salam était un rab­bin de Médine conver­ti à l’is­lam du vivant du Pro­phète. La syna­gogue conver­tie porte le nom d’un juif conver­ti — l’é­di­fice et son saint patron ont la même biographie.

X. Brick Lane, Londres : le bâti­ment qui suit ses habitants

Toutes les conver­sions ne sont pas des conquêtes. À l’angle de Brick Lane et de Four­nier Street, dans l’East End lon­do­nien, un sobre bâti­ment géor­gien de brique brune résume trois siècles d’im­mi­gra­tion — sans qu’une seule armée y soit pour rien.

Il fut construit en 1743 comme temple pro­tes­tant, La Neuve Église, par les hugue­nots fran­çais réfu­giés à Londres après la révo­ca­tion de l’é­dit de Nantes : tis­se­rands de soie de Spi­tal­fields, dont les mai­sons à grandes fenêtres d’a­te­lier bordent encore Four­nier Street. Quand leur com­mu­nau­té se fon­dit dans la socié­té anglaise, le bâti­ment pas­sa en 1809 à la Lon­don Socie­ty for Pro­mo­ting Chris­tia­ni­ty Among­st the Jews — une socié­té mis­sion­naire vouée à la conver­sion des juifs, iro­nie dont l’his­toire allait se sou­ve­nir —, puis devint cha­pelle métho­diste en 1819. En 1898, il fut acquis par la Mach­zike Hadath, la congré­ga­tion ortho­doxe rigo­riste des immi­grants juifs d’Eu­rope orien­tale qui avaient fait de l’East End le plus grand quar­tier juif d’Eu­rope occi­den­tale : la cha­pelle hugue­note devint la Grande Syna­gogue de Spi­tal­fields, répu­tée pour la rigueur de son rite. Puis les juifs de l’East End, pros­pé­rant, par­tirent vers les ban­lieues nord de Londres ; la syna­gogue décli­na, fer­ma, et le bâti­ment fut rache­té par la com­mu­nau­té ban­gla­daise — ori­gi­naire pour l’es­sen­tiel du Syl­het — qui avait pris le relais dans les mêmes rues, les mêmes ate­liers, sou­vent les mêmes métiers du tex­tile. En 1976, il rou­vrit comme Brick Lane Jamme Mas­jid, la grande mos­quée du quar­tier, dotée en 2010 d’un mina­ret d’a­cier contemporain.

Sur la façade de Four­nier Street, un cadran solaire de 1743 porte tou­jours la devise latine des hugue­nots : Umbra sumus — « nous sommes des ombres », abré­gé d’Ho­race, pul­vis et umbra sumus, nous sommes pous­sière et ombre. Les tis­se­rands cal­vi­nistes l’a­vaient gra­vée en pen­sant à la briè­ve­té de la vie ; elle est deve­nue, sans qu’on y touche, l’é­pi­graphe des quatre com­mu­nau­tés suc­ces­sives. Aucun édi­fice au monde ne dit mieux que la conver­sion n’est pas tou­jours un tro­phée : ici, le bâti­ment n’a fait que suivre doci­le­ment les popu­la­tions qui pas­saient, comme une mai­son de famille change de famille. Même la fonc­tion sociale est res­tée : accueillir, dans la même salle, les der­niers arrivés.

XI. Jéru­sa­lem et Hébron : le par­tage impos­sible et le par­tage réel

En Terre sainte, la conver­sion des sanc­tuaires n’est jamais close, parce que les reven­di­ca­tions ne le sont pas.

L’es­pla­nade que les juifs appellent mont du Temple et les musul­mans Haram al-Sha­rif, le Noble Sanc­tuaire, est le cas limite de tout ce dos­sier : sur la pla­te­forme héro­dienne du Second Temple, détruit par Titus en 70, les califes omeyyades éle­vèrent à la fin du VIIe siècle le Dôme du Rocher (691) et la mos­quée al-Aqsa. Les croi­sés, après 1099, conver­tirent le pre­mier en église — le Tem­plum Domi­ni, une croix à son som­met — et firent de la seconde le palais royal puis le siège de l’ordre du Temple, qui lui doit son nom ; Sala­din, en 1187, ren­dit l’en­semble à l’is­lam, fit des­cendre la croix et remon­ter le crois­sant. Depuis, le sta­tu quo — codi­fié à l’é­poque otto­mane, recon­duit après 1967 sous la garde jor­da­nienne — réserve le culte sur l’es­pla­nade aux seuls musul­mans, les juifs priant en contre­bas, au mur occi­den­tal, ves­tige du mur de sou­tè­ne­ment héro­dien. Chaque ten­ta­tive d’en modi­fier un para­mètre, si minime soit-il, a valeur de séisme régional.

À Hébron, en revanche, le par­tage n’est pas une hypo­thèse mais une réa­li­té quo­ti­dienne, née d’une tra­gé­die. Le tom­beau des Patriarches — l’en­ceinte monu­men­tale bâtie par Hérode sur la grotte de Mak­pé­la, où la tra­di­tion des trois mono­théismes fait repo­ser Abra­ham, Sara, Isaac, Rébec­ca, Jacob et Léa — fut suc­ces­si­ve­ment enclos héro­dien, église byzan­tine, mos­quée (al-Ibra­hi­mi, « d’A­bra­ham »), église croi­sée au XIIe siècle, puis mos­quée à nou­veau après Sala­din, avec des céno­taphes dra­pés que se trans­mirent les siècles. Après 1967, les juifs y eurent à nou­veau accès pour la prière, pour la pre­mière fois depuis des siècles ; après le mas­sacre de 1994, où un extré­miste juif abat­tit vingt-neuf fidèles musul­mans en prière, le bâti­ment fut phy­si­que­ment divi­sé : une par­tie syna­gogue, une par­tie mos­quée, sépa­rées par des murs et des contrôles, chaque com­mu­nau­té dis­po­sant de l’en­semble quelques jours par an, à tour de rôle, pour ses grandes fêtes. Un seul toit, deux calen­driers, des cloi­sons : c’est la ver­sion la plus lit­té­rale, la plus dou­lou­reuse aus­si, du par­tage d’un sanctuaire.

Et pour mémoire, dans la vieille ville de Jéru­sa­lem, l’é­glise Sainte-Anne — le plus pur vais­seau roman de Terre sainte, bâti par les croi­sés vers 1140 sur le lieu sup­po­sé de la nais­sance de la Vierge — fut conver­tie par Sala­din en 1192 en madra­sa, la Sala­hiyya : l’ins­crip­tion arabe de fon­da­tion court tou­jours au-des­sus du por­tail roman. En 1856, le sul­tan otto­man l’of­frit à Napo­léon III en remer­cie­ment de l’al­liance de Cri­mée ; ren­due au culte catho­lique et confiée aux Pères Blancs, elle est aujourd’­hui domaine natio­nal fran­çais. Église, madra­sa, église : la boucle, ici, s’est refer­mée par la diplomatie.

XII. Tré­bi­zonde, İzn­ik, Ayod­hya : le pré­sent du palimpseste

Le phé­no­mène n’ap­par­tient pas au pas­sé ; il est en cours, sous nos yeux, sur trois continents.

En Tur­quie, la recon­ver­sion de Sainte-Sophie et de Cho­ra n’est que la par­tie la plus visible d’une série : la Sainte-Sophie de Tré­bi­zonde, superbe église impé­riale des Grands Com­nènes (XIIIe siècle) sur la mer Noire, musée depuis 1964, a été rou­verte au culte musul­man en 2013, ses fresques mas­quées par des faux pla­fonds et des rideaux dans la zone de prière ; la Sainte-Sophie d’İzn­ik — l’an­tique Nicée, l’é­glise même où sié­gea en 787 le sep­tième concile œcu­mé­nique, celui qui réta­blit le culte des images — a été recon­ver­tie en mos­quée en 2011. La liste des « Sainte-Sophie » rede­ve­nues mos­quées se lit comme un programme.

En Inde, la tra­jec­toire inverse a connu son paroxysme à Ayod­hya. La mos­quée de Babur, la Babri Mas­jid, éle­vée en 1528–1529, se dres­sait sur un site que la tra­di­tion hin­doue vénère comme le lieu de nais­sance du dieu Rama — et où des cou­rants natio­na­listes affir­maient qu’un temple avait été détruit pour la bâtir. Le 6 décembre 1992, une foule de mili­tants hin­douistes la démo­lit à mains nues en quelques heures, déclen­chant des vio­lences inter­com­mu­nau­taires qui firent envi­ron deux mille morts. En 2019, la Cour suprême indienne attri­bua le site à une fon­da­tion hin­doue, tout en qua­li­fiant la démo­li­tion d’illé­gale et en accor­dant aux musul­mans un ter­rain de com­pen­sa­tion ; le 22 jan­vier 2024, le Pre­mier ministre Naren­dra Modi consa­cra en per­sonne le temple de Ram Man­dir éle­vé sur l’emplacement de la mos­quée détruite. Ici, nulle réuti­li­sa­tion, nul palimp­seste : la strate pré­cé­dente a été effa­cée phy­si­que­ment avant réécri­ture — le contre-modèle exact de Damas ou de Cor­doue, et le rap­pel que la conver­sion des sanc­tuaires, au XXIe siècle, peut encore coû­ter des vies par milliers.

L’Eu­rope occi­den­tale, enfin, a inven­té une variante sécu­la­ri­sée du phé­no­mène : ses églises se vident, et se conver­tissent — non à un autre dieu, mais à l’ab­sence de dieu, ou à ses suc­cé­da­nés. Églises deve­nues mos­quées de quar­tier aux Pays-Bas et en France, cha­pelles deve­nues librai­ries — le Boe­khan­del Domi­ni­ca­nen de Maas­tricht, ins­tal­lé dans une église domi­ni­caine du XIIIe siècle, est régu­liè­re­ment cité par­mi les plus belles librai­ries du monde —, salles d’es­ca­lade, hôtels, lofts. Le méca­nisme est le même qu’à Brick Lane : le bâti­ment suit la socié­té. Sim­ple­ment, la socié­té ne prie plus.

XIII. Conclu­sion : la réma­nence des pierres

Au terme de cet inven­taire, trois enseignements.

Le pre­mier est une loi presque sans excep­tion : la conver­sion suit la force — conquête, recon­quête, expul­sion, exode, déco­lo­ni­sa­tion. On cher­che­rait en vain, dans toute cette liste, un sanc­tuaire ayant chan­gé de reli­gion par simple évo­lu­tion des convic­tions de ses fidèles ; même Brick Lane, la plus paci­fique des tra­jec­toires, suit des migra­tions qui furent elles-mêmes filles de per­sé­cu­tions — dra­gon­nades, pogroms, misère. L’ar­chi­tec­ture sacrée est un sis­mo­graphe du pou­voir : il suf­fit de dater les conver­sions pour écrire l’his­toire mili­taire de la Méditerranée.

Le deuxième est un para­doxe de conser­va­tion : la conver­sion pro­tège sou­vent mieux que le res­pect. La chaux otto­mane a sau­vé les mosaïques byzan­tines ; la cathé­drale plan­tée dans la Mez­qui­ta a sau­vé la Mez­qui­ta ; l’er­mi­tage a sau­vé la mos­quée d’Al­mo­nas­ter, l’é­glise de Pécs a sau­vé la mos­quée de Gazi Kasim, et le culte conti­nu a main­te­nu debout, chauf­fés, cou­verts, répa­rés, des édi­fices que l’a­ban­don aurait rui­nés en deux géné­ra­tions. Les vraies des­truc­tions sont le fait des sites dis­pu­tés sans par­tage pos­sible — le Par­thé­non-pou­drière, la Babri Mas­jid — ou des monu­ments res­tés sans usage. Entre la pro­fa­na­tion et l’ou­bli, la pro­fa­na­tion conserve.

Le troi­sième tient dans une ques­tion que posent, cha­cun à sa manière, les rideaux de Sainte-Sophie, le chœur de Cor­doue, les tapis en biais de Nico­sie : à qui appar­tient un tel bâti­ment ? Au culte qui l’oc­cupe, dit le droit du sol et sou­vent le droit tout court. À la civi­li­sa­tion qui l’a conçu, disent les his­to­riens de l’art. À l’hu­ma­ni­té entière, dit l’U­NES­CO, qui a inven­té pour cela la notion de patri­moine mon­dial — et qui constate, de recon­ver­sion en recon­ver­sion, les limites de sa juri­dic­tion. Les que­relles contem­po­raines montrent que la ques­tion n’est pas close, et qu’elle ne le sera sans doute jamais : un sanc­tuaire conver­ti est une fron­tière qui passe à l’in­té­rieur d’un bâti­ment, et les fron­tières ne dorment que d’un œil.

Res­tent les pierres, qui ont tran­ché depuis long­temps à leur façon : elles gardent le sou­ve­nir. Le péri­bole de Jupi­ter autour de la mos­quée de Damas, la qibla désaxée sous la cou­pole de Jus­ti­nien, les psaumes hébreux sous les voûtes de Cala­tra­va, l’ins­crip­tion de Sala­din sur le por­tail roman de Sainte-Anne, la devise des hugue­nots sur la mos­quée du Ben­gale lon­do­nien. Umbra sumus : les cultes passent comme des ombres sur le cadran ; le cadran reste, et conti­nue de don­ner l’heure à tout le monde.

Repères chro­no­lo­giques

Sainte-Sophie, Istan­bul — basi­lique consa­crée en 537 ; mos­quée le 29 mai 1453 ; musée par décret du 24 novembre 1934 ; mos­quée à nou­veau depuis le 24 juillet 2020 ; grande res­tau­ra­tion anti­sis­mique enga­gée en avril 2025.

Saint-Sau­veur-in-Cho­ra, Istan­bul — monas­tère fon­dé au VIe siècle, église recons­truite aux XIe-XIIe siècles, décor de Méto­chite vers 1315–1321 ; mos­quée en 1511 ; musée en 1958 ; recon­ver­tie par décret en août 2020, rou­verte au culte le 6 mai 2024.

Saints-Serge-et-Bac­chus (Petite Sainte-Sophie), Istan­bul — église vers 530 ; mos­quée vers 1506–1513.

Pam­ma­ka­ris­tos / Fethiye Camii, Istan­bul — église du XIIe siècle ; siège du patriar­cat de 1456 à 1587 ; mos­quée en 1591 ; parec­clé­sion aujourd’­hui musée.

Grande Mos­quée des Omeyyades, Damas — temple de Hadad ; temple de Jupi­ter ; cathé­drale Saint-Jean-Bap­tiste (fin IVe siècle-706) ; mos­quée depuis 706.

Mez­qui­ta, Cor­doue — mos­quée fon­dée en 785–786, agran­die jus­qu’en 988 ; cathé­drale depuis le 29 juin 1236 ; chœur insé­ré à par­tir de 1523 ; incen­die loca­li­sé le 8 août 2025.

Grande mos­quée / cathé­drale, Séville — mos­quée almo­hade 1172–1198 ; cathé­drale gothique éle­vée à par­tir du XVe siècle ; mina­ret deve­nu la Giralda.

San­ta María la Blan­ca, Tolède — syna­gogue vers 1180 ; église vers 1411.

Syna­gogue du Trán­si­to, Tolède — syna­gogue en 1357 ; église de l’ordre de Cala­tra­va après 1492 ; Musée séfa­rade depuis 1964.

Bab al-Mar­dum / Cris­to de la Luz, Tolède — mos­quée datée 999 ; cha­pelle vers 1183–1187.

Par­thé­non, Athènes — temple ache­vé en 438 av. J.-C. ; église vers le VIe siècle ; mos­quée après 1456 ; explo­sion du 26 sep­tembre 1687 ; ruine « puri­fiée » au XIXe siècle.

Sainte-Sophie / Seli­miye, Nico­sie — cathé­drale com­men­cée vers 1209 ; mos­quée depuis 1570.

Saint-Nico­las / Lala Mus­ta­fa Pacha, Fama­gouste — cathé­drale du début du XIVe siècle ; mos­quée depuis 1571.

Rotonde, Thes­sa­lo­nique — mau­so­lée de Galère vers 300 ; église paléo­chré­tienne ; mos­quée en 1591 ; monu­ment depuis 1912.

Mos­quée de Gazi Kasim, Pécs — mos­quée du XVIe siècle ; église catho­lique depuis 1686.

Ket­chaoua, Alger — mos­quée recons­truite en 1794 ; cathé­drale Saint-Phi­lippe en décembre 1832 ; mos­quée à nou­veau depuis 1962, rou­verte après res­tau­ra­tion en 2018.

Grande syna­gogue d’O­ran — com­men­cée en 1880, inau­gu­rée en 1918 ; mos­quée Abdal­lah Ben Salem depuis 1975.

Brick Lane, Londres — cha­pelle hugue­note en 1743 ; cha­pelle métho­diste en 1819 ; syna­gogue Mach­zike Hadath en 1898 ; mos­quée Jamme Mas­jid depuis 1976.

Sainte-Anne, Jéru­sa­lem — église croi­sée vers 1140 ; madra­sa Sala­hiyya en 1192 ; ren­due au culte catho­lique après 1856.

Tom­beau des Patriarches, Hébron — enceinte héro­dienne ; église byzan­tine ; mos­quée ; église croi­sée ; mos­quée ; espace divi­sé entre mos­quée et syna­gogue depuis 1994.

Sainte-Sophie de Tré­bi­zonde — église du XIIIe siècle ; mos­quée après 1461 ; musée en 1964 ; mos­quée à nou­veau depuis 2013.

Babri Mas­jid / Ram Man­dir, Ayod­hya — mos­quée de 1528–1529 ; démo­lie le 6 décembre 1992 ; temple consa­cré le 22 jan­vier 2024.

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Les bains oubliés de Thessalonique

Les bains oubliés de Thessalonique

Les bains Du Paradis

Une his­toire de Thessalonique

Il y a une ins­crip­tion en arabe au-des­sus d’une porte basse, sur l’E­gna­tia. La rue est bruyante, les scoo­ters sla­loment entre les tou­ristes, une odeur de kou­lou­ri grillé flotte depuis l’é­tal d’en face. On passe devant sans regar­der. C’est pré­ci­sé­ment là qu’il faut s’arrêter.

Ce que l’on frôle ain­si, sans le savoir, c’est le plus vieux ham­mam otto­man de Grèce.

Murad II et le pre­mier savon

Fon­dé en 1444 par le sul­tan Murad II peu après la conquête otto­mane, le Bey Hamam — qu’on appe­la long­temps les « Bains du Para­dis » — était bien plus qu’un lieu d’hygiène.

C’é­tait un sanc­tuaire social où les rituels de la vapeur et de la conver­sa­tion com­blaient la dis­tance entre l’ère byzan­tine et l’ère ottomane.La ville venait de tom­ber en 1430. La mos­quée, le ham­mam, le bazar : telle était la tri­ni­té urbaine que les Otto­mans implan­taient dans toute cité conquise, avec la même régu­la­ri­té qu’un jar­di­nier plante des bulbes à l’automne.

Construit sur les ruines d’une église byzan­tine anté­rieure, le bâti­ment illustre les prin­cipes archi­tec­tu­raux otto­mans de la pre­mière période, avec un desi­gn à la fois fonc­tion­nel et orné.

La struc­ture pré­sente des dômes mul­tiples per­cés d’ou­ver­tures lais­sant pas­ser la lumière, des sec­tions sépa­rées non com­mu­ni­cantes pour les hommes et les femmes, et des salles suc­ces­sives selon la tem­pé­ra­ture de l’eau — froide, tiède, chaude —, avec bancs de marbre, bas­sins, arcades et déco­ra­tions murales.

On ima­gine ce que devait être la salle des hommes un matin de jan­vier, vers 1600. Une grande salle octo­go­nale froide, une gale­rie repo­sant sur des colonnes, des arcades enca­drant les fenêtres, et une cou­pole peinte.

Puis la salle tiède, elle aus­si octo­go­nale, équi­pée d’une cou­pole à ocu­li et d’une riche série de repré­sen­ta­tions peintes de végé­taux. La vapeur mon­tait len­te­ment à tra­vers les trous des voûtes. Les langues se mêlaient — le turc, le grec, le judéo-espa­gnol — comme les corps dans la cha­leur moite. Car la ville de Thes­sa­lo­nique était pré­ci­sé­ment cela : un monde mul­ti­con­fes­sion­nel et poly­glotte où l’on par­lait le turc, le grec, le bul­gare, le judéo-espa­gnol ou l’italien.

Une géo­gra­phie de la propreté

La ville en comp­tait cinq, construits entre le XVe et le XVIe siècle. Le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam et le Yahu­di Hamam (ou Pazar Hamam) — aux­quels on ajoute le ham­mam des Lou­lou­da­di­ka, celui des mar­chands de fleurs. Cha­cun avait sa géo­gra­phie, son quar­tier, ses habitués.

Le Yahu­di Hamam, situé à l’in­ter­sec­tion des rues Vasi­leos Irak­leiou et Fran­gi­ni, date du XVIe siècle. Son nom signi­fie « Bain des Juifs », car le quar­tier était prin­ci­pa­le­ment peu­plé de Juifs séfarades.

À l’o­ri­gine, on l’ap­pe­lait Pazar Hamam — le bain du mar­ché — en rai­son de son empla­ce­ment stra­té­gique au cœur de la place com­mer­çante. On se lave avant de vendre, on se lave après avoir mar­chan­dé. La pro­pre­té et le com­merce, dans l’empire, allaient de pair.

Le Yeni Hamam — le « ham­mam neuf » —, lui, fut appa­rem­ment construit dans le der­nier quart du XVIe siècle par Khus­ref Ken­khu­da, un pro­prié­taire thes­sa­lo­ni­cien qui offi­ciait pro­ba­ble­ment comme admi­nis­tra­teur pour le vizir Soko­lu Meh­met Pacha. La puis­sance d’un homme se mesu­rait aus­si au nombre de fon­da­tions pieuses qu’il lais­sait der­rière lui.

Le Paşa Hamam fut édi­fié par Che­ze­ri Pacha dans les années 1520, sur le site d’un ancien bain byzan­tin. Les Otto­mans n’in­ven­taient pas : ils héri­taient, recou­vraient, sub­sti­tuaient. Comme si la ville avait tou­jours su qu’elle aurait besoin de se laver.

1912

Après les guerres bal­ka­niques de 1912–1913 et l’é­change de popu­la­tions gré­co-turc de 1923, qui entraî­na le départ de la plu­part des musul­mans de la ville, le Bey Hamam devint l’un des rares ves­tiges maté­riels de la pré­sence isla­mique dans une cité qui avait été otto­mane pen­dant près de cinq siècles.

C’est là que les choses se com­pliquent. Le Yeni Hamam ces­sa de fonc­tion­ner comme bain public dès l’an­nexion de Thes­sa­lo­nique par la Grèce en 1912, contrai­re­ment aux autres ham­mams de la ville qui res­tèrent ouverts.

En 1919, il devint pro­prié­té de l’É­tat grec, puis fut rache­té en 1937 par un par­ti­cu­lier qui l’u­ti­li­sa comme entre­pôt. Pen­dant de nom­breuses années, un ciné­ma d’hi­ver y fonc­tion­na, jus­qu’au milieu des années 1980, tan­dis qu’un ciné­ma d’é­té opé­rait dans son jardin.

Ciné­ma, entre­pôt, salle de concert. La ville n’a pas détruit ses ham­mams : elle les a réaf­fec­tés. Thes­sa­lo­nique avance en inté­grant les témoi­gnages du pas­sé, s’en­ri­chis­sant de l’art de vivre de chaque époque ; avec les bâti­ments de l’é­poque otto­mane, cette capa­ci­té d’ap­pro­pria­tion est peut-être la plus fla­grante. Il y a dans cela une sagesse prag­ma­tique, une façon de ne pas se lais­ser para­ly­ser par l’his­toire tout en refu­sant de la raser.

Le Yahu­di Hamam ces­sa de fonc­tion­ner au début du XXe siècle, mais ses for­tunes décli­nèrent encore après l’in­cen­die catas­tro­phique de 1917. Après la Seconde Guerre mon­diale, le bâti­ment à l’a­ban­don tom­ba dans un déla­bre­ment sup­plé­men­taire. Des bou­tiques, dont des étals de fleurs, s’ins­tal­lèrent autour et même dans les ruines, mas­quant une grande par­tie de son tra­cé original.

Le Para­dis retrouvé

Le Bey Hamam, lui, tint bon. Fonc­tion­nant sans inter­rup­tion pen­dant plus de cinq siècles, le site ne tom­ba en désué­tude qu’en 1968, étouf­fé par l’ar­ri­vée de la plom­be­rie domes­tique moderne, et fut fina­le­ment condam­né suite au dévas­ta­teur séisme de 1978.

Mais voi­là qu’en 2026, quelque chose bouge. Après une res­tau­ra­tion méti­cu­leuse de 1,5 mil­lion d’eu­ros menée par l’E­pho­rate des Anti­qui­tés, le plus vieux et le plus grand ham­mam otto­man de la ville a plei­ne­ment rou­vert ses salles aux cou­poles de plomb, mar­quant une étape cen­trale d’un pro­gramme plus large de 100 mil­lions d’eu­ros visant à faire revivre le pas­sé mul­ti­cul­tu­rel de la cité.

Les sols d’o­ri­gine en marbre et les bas­sins octo­go­naux ont été polis à leur lustre du XVe siècle. Plus frap­pante encore est la révé­la­tion de l’aile des femmes — long­temps inac­ces­sible et enve­lop­pée de mys­tère — qui pré­sente désor­mais de déli­cieuses fresques flo­rales et une maçon­ne­rie en « sta­lac­tites » (muqar­nas) dis­si­mu­lée depuis des générations.

Les espaces inté­rieurs sont cou­verts de dômes de tailles diverses, per­cés d’ou­ver­tures cir­cu­laires pour l’é­clai­rage natu­rel et la ven­ti­la­tion. La déco­ra­tion du monu­ment est par­ti­cu­liè­re­ment remar­quable : des sec­tions de déco­ra­tion en relief et en stuc sur­vivent sur les murs et les bases des cou­poles, datant de la phase ini­tiale de construc­tion au XVe siècle.

On pense à ces bâti­ments de Séville ou de Cor­doue où la pierre garde la mémoire d’une pré­sence que les his­to­riens eux-mêmes peinent à nom­mer. Les dis­cus­sions sur la façon dont Thes­sa­lo­nique devrait res­tau­rer et valo­ri­ser son héri­tage otto­man étaient pra­ti­que­ment inexis­tantes jus­qu’en 2011, année où l’é­lec­tion de Yián­nis Boutá­ris à la mai­rie inau­gu­ra de nou­veaux débats sur la pro­mo­tion de la ville en tant que métro­pole his­to­ri­que­ment cos­mo­po­lite. Il aura fal­lu un siècle après 1912 pour que quel­qu’un accepte publi­que­ment de dire que ces pierres appar­te­naient, elles aus­si, à la ville.

l’air du hammam

La réou­ver­ture du Bey Hamam n’est pas un évé­ne­ment iso­lé. Elle sert d’an­crage à un ambi­tieux « iti­né­raire cultu­rel » conçu pour mettre en valeur le patri­moine divers de Thessalonique.

Plus au nord, l’A­lat­za Ima­ret et le mar­ché Bezes­te­ni ont eux aus­si béné­fi­cié d’ef­forts de conser­va­tion renou­ve­lés. Ces sites, qui s’ef­fri­taient sous le poids de la négli­gence, sont réin­ven­tés comme des espaces pour des per­for­mances acous­tiques, des expo­si­tions d’art et des visites historiques.

Il reste quand même quelque chose d’un peu mélan­co­lique dans l’af­faire. Ces ham­mams, on peut encore les visi­ter — le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam, le Yahu­di Hamam —, mais aucun ne fonc­tionne plus comme bain. On peut admi­rer l’ar­chi­tec­ture, pas vivre le rituel. Les dômes sont là, les ocu­li filtrent la même lumière blanche qu’en 1500. Mais la vapeur ne monte plus. Il ne reste que la pierre.

Sur l’E­gna­tia, les scoo­ters conti­nuent de sla­lo­mer. L’ins­crip­tion arabe au-des­sus de la porte basse attend, patiente. Elle a vu pas­ser cinq cent quatre-vingts ans. Elle peut bien attendre encore un pas­sant qui lève les yeux.

Sources

 

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Wadi al-Salam, la cité des morts

Wadi al-Salam, la cité des morts

Wadi el Salam

La cité des morts

Il est des lieux où la vie et la mort cessent de s’opposer et se prennent par la main pour mar­cher ensemble, presque pai­si­ble­ment. À Najaf, au sud de l’Irak, s’étend Wadi al-Salam, وادي السلام, la « val­lée de la paix » — le plus vaste cime­tière du monde. Ses dimen­sions donnent le ver­tige : plu­sieurs kilo­mètres car­rés de tombes, de mau­so­lées et de gale­ries sou­ter­raines, comme une ville qui n’aurait jamais ces­sé de croître, mais dont les habi­tants ne parlent plus.

À pre­mière vue, on pour­rait croire à une mer de pierres et de briques, sans hori­zon. Mais si l’on s’y attarde, on découvre qu’il ne s’agit pas d’un désert miné­ral : ici, tout bruisse encore. Les vivants arpentent ces allées, y cir­culent en scoo­ter ou en camion­nette, viennent rendre visite aux leurs comme on vien­drait voir un voi­sin. Les enfants jouent par­fois à l’ombre des mau­so­lées, et les mar­chands ambu­lants vendent du thé aux familles endeuillées. C’est un lieu où le silence s’accorde au quo­ti­dien, sans solen­ni­té for­cée, comme si la mort fai­sait par­tie du décor.

Il faut dire que Wadi al-Salam n’est pas seule­ment un cime­tière : c’est un lieu de pèle­ri­nage. Repo­ser ici, à quelques pas du sanc­tuaire de l’imam Ali, gendre du Pro­phète, est consi­dé­ré comme une béné­dic­tion, une garan­tie d’intercession. Depuis des siècles, des cara­vanes entières amènent des corps depuis tout l’Irak, l’Iran ou plus loin encore, pour que la pous­sière des morts se mêle à cette terre sacrée. On raconte que chaque tombe, chaque recoin, est habi­té par une his­toire qui se lie à celle du chiisme, comme si la théo­lo­gie avait pris racine dans la glaise.

Et pour­tant, mal­gré la den­si­té des pierres et des âmes, Wadi al-Salam res­pire. Ses ruelles étroites, ses dômes blan­chis par le soleil, ses portes de fer peintes à la main com­posent un tableau d’une étrange dou­ceur. On y croise des pleurs, bien sûr, mais aus­si des conver­sa­tions banales, des éclats de voix, des gestes de la vie la plus ordi­naire. La mort, ici, n’est pas une fron­tière infran­chis­sable : elle devient voi­sine, fami­lière, presque apprivoisée.

Wadi al-Salam n’a rien de lugubre. C’est une cité des morts habi­tée par les vivants, une biblio­thèque de briques où chaque tombe est un livre fer­mé, mais que les visi­teurs conti­nuent de feuille­ter du regard. Ce qui pour­rait sem­bler acca­blant devient une leçon de sim­pli­ci­té : accep­ter que le pas­sage soit inévi­table, mais que l’attachement per­siste, entre deux mondes qui se répondent.

Sous le soleil brû­lant de Najaf, la val­lée de la paix porte bien son nom : un lieu où les pierres parlent encore, où la mémoire ne s’enterre jamais tout à fait, et où la mort, loin d’être une fin, s’installe comme une voi­sine dis­crète dans la grande mai­son de l’existence.

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Chro­nique du neu­vième mois

Chro­nique du neu­vième mois

Chro­nique

Du neu­vième mois

Le neu­vième mois

Ceci n’est pas une his­toire comme une autre. C’est l’his­toire d’une expé­rience nou­velle pour moi, un nou­veau para­digme, une plon­gée à moi­tié immer­sive dans quelque chose que je connais déjà et dont je ne n’ai jamais eu l’ex­pé­rience intime. Neu­vième mois du calen­drier de l’hé­gire, Rama­dan (رَمَضَان) est le mois sacré par excel­lence pour tous les Musul­mans du monde.

1er jour

Nous sommes le pre­mier jour du mois de mars et c’est un peu par hasard que je me retrouve à jeû­ner, n’ayant pas vrai­ment anti­ci­pé que ça arri­vait là, ce same­di matin. Ce n’est pas vrai­ment comme Noël, parce qu’on sait que ça arrive for­cé­ment tous les vingt-cinq décembre. Là, c’est for­cé­ment un peu dif­fé­rent. Alors je me lève à 5h30 pour déjeu­ner (et là, je me rends compte que toute la puis­sance de l’é­ty­mo­lo­gie tient à peu de chose), pour boire un café fort, quelques tranches de pomme et d’o­range, et des tranches de pain que j’ai tar­ti­né de beurre et de confi­ture d’o­range. Pour un peu, j’a­vais presque l’im­pres­sion de prendre un petit-déjeu­ner anglais, il ne man­quait plus que le par­fum d’un Earl Grey corsé.

Je me suis recou­ché rapi­de­ment. Non pas parce que j’é­tais fati­gué ou que je vou­lais dor­mir, mais ma pre­mière angoisse était sim­ple­ment de me poser la ques­tion de savoir com­ment j’al­lais pou­voir tenir toute la jour­née sans man­ger alors qu’en réa­li­té, c’est quelque chose que j’ai déjà éprou­vé plu­sieurs fois, et jus­qu’à preuve du contraire, je n’en suis pas mort. Au final, je n’ai pu dor­mir que trois heures de plus, après quoi j’ai fini par tuer le temps en lisant à la lumière du soleil qui trans­per­çait la pièce à coup de rayons au tra­vers des volets. Aucune urgence, aucune précipitation.

Je suis sor­ti dans l’air frais de cette belle jour­née enso­leillée pour aller faire quelques courses. L’im­pres­sion qu’une cer­taine effer­ves­cence se dif­fu­sait un peu par­tout, comme un jour de fête, ou plu­tôt de pré­pa­ra­tion de fête. Dehors, des odeurs de pois cas­sé en train de mijo­ter, d’é­pices, odeurs de légumes mijo­tés et de piments frits à l’huile. Au final, vu le temps que j’ai pas­sé à faire les courses, je n’ai même pas eu le temps de pen­ser à ce qui se pas­sait dans mon esto­mac. Et sin­cè­re­ment, je n’ai même pas eu de ten­ta­tion, ou même de coup de barre qui m’au­rait impo­sé de devoir dor­mir un peu. A part le ventre qui gar­gouille, rien de bien ter­rible au final.

Photo de Brooke Lark sur Unsplash

Au pre­mier jour…

Ô Allah, fais que mon jeûne soit, en ce mois-ci, accep­té comme le jeûne de ceux dont le jeûne est accep­table pour Toi, que mes actes d’a­do­ra­tion soient accep­tés comme les actes accom­plis par les bons ado­ra­teurs. Réveille-moi, en ce mois-ci, du som­meil des oublieux, par­donne-moi, en ce mois-ci, mes péchés, Ô Sei­gneur de l’u­ni­vers et amnis­tie-moi, Ô Par­don­neur des mal­fai­teurs.
دعاء اليوم الاوّل: اَللّـهُمَّ اجْعَلْ صِيامي فيهِ صِيامَ الصّائِمينَ، وَقِيامي فيهِ قيامَ الْقائِمينَ، وَنَبِّهْني فيهِ عَنْ نَوْمَةِ الْغافِلينَ، وَهَبْ لى جُرْمي فيهِ يا اِلـهَ الْعالَمينَ، وَاعْفُ عَنّي يا عافِياً عَنْ الُْمجْرِمينَ.

2ème jour

Les délices d’un bon repas ves­pé­ral me font l’ef­fet d’une bombe de dou­ceur après cette jour­née pas­sée sans rien ava­ler. C’est étrange à quel point la pri­va­tion donne rapi­de­ment l’im­pres­sion d’un manque à com­bler. Une exemple tout bête, c’est le fait de rien avoir dans la bouche, et je ne parle même pas de man­ger, je dis sim­ple­ment mettre quelque chose dans ma bouche pour se l’oc­cu­per. Très rapi­de­ment pen­dant la jour­née d’hier, je me suis retrou­vé avec cette envie de por­ter à ma bouche le gou­lot d’une bou­teille d’eau ou n’im­porte quoi qui se mange, et au der­nier moment, à chaque fois, j’a­vais comme un moment de luci­di­té qui me rame­nait à la réalité.

On ne sait plus trop si stra­té­gi­que­ment, il faut se cou­cher tard pour dor­mir peu et se recou­cher après le petit déjeu­ner pour dor­mir plus et faire pas­ser la jour­née vite ou alors se cou­cher tôt après le repas du soir pour ne pas être fati­gué lors­qu’il faut se lever tôt avant le lever du soleil. Je ne suis pas encore vrai­ment très au clair sur la marche à suivre.

En réa­li­té, cette ques­tion se pose quand on ne tra­vaille pas et pour le coup, c’est plu­tôt pas mal de com­men­cer un jeûne le week-end.

Pour demain, par contre, je pense qu’il va fal­loir que je me couche un peu tôt, parce que je ne suis pas cer­tain de pou­voir me ren­dor­mir après avoir déjeu­né. On ajus­te­ra en fonction.

Toutes ces ques­tions, pour les habi­tués, sont réglées depuis bien long­temps et la seule chose qui paraît com­pli­quée, c’est lorsque le mois de Rama­dan tombe pen­dant les mois d’é­té, avec des jours qui deviennent de plus long au fur et à mesure qu’on va vers le nord.

Je me suis levé vers 5h30 et j’ai eu la désa­gréable sen­sa­tion de man­ger mon petit-déjeu­ner avec un chro­no­mètre devant les yeux pour ne pas être en retard, être cer­tain d’a­voir ter­mi­né tout ce que je sou­hai­tais ingur­gi­ter (parce que là, on ne va pas se men­tir, on n’est pas vrai­ment dans le plai­sir, mais bien plu­tôt dans le rem­plis­sage en un temps impar­ti), et finir par me laver les dents afin que les éven­tuels restes de nour­ri­ture col­lés contre l’é­mail ou dans un per­ni­cieux endroit ne viennent à se déta­cher et à finir leur course dans l’es­to­mac après que le soleil soit levé.

J’ai tout de même l’im­pres­sion que la stricte obser­vance relève presque plus de l’ob­ses­sion géné­ra­li­sée plu­tôt que d’une cer­taine sou­plesse. A l’in­té­rieur du cadre, il n’existe aucune pos­si­bi­li­té de déro­ger à la règle.

Le pro­blème c’est tout ce café et cette eau que je dois boire avant de me recou­cher. Ce matin, j’ai cou­ru deux fois aux toi­lettes avant de me lever avec une envie ter­rible de pis­ser. Ce sont aus­si ces réveils intem­pes­tifs liés à l’ac­ti­vi­té abon­dante de ma ves­sie qui me font faire des rêves étranges. Moi qui ai ten­dance à ne pas trop me sou­ve­nir de mes rêves, ces deux der­niers matins ont été, eux aus­si, d’une acti­vi­té assez ryth­mée, pour ne pas dire frénétique.

Photo de Johannes Plenio sur Unsplash

Je ne pour­rai pas réflé­chir au sens pro­fond de tout ceci, à toute la signi­fi­ca­tion intrin­sèque de cette pra­tique qui remonte au VIIè siècle de notre ère et qui semble pro­fon­dé­ment éloi­gnée de tout notre champ cultu­rel occidental.

En réa­li­té, j’ai l’im­pres­sion de subir les  choses pour l’ins­tant, parce que je ne com­prends pas tout. Mais hors de ques­tion de subir sans ten­ter de comprendre

Je cherche la dou­ceur dans tout cela, rien d’autre.

Au deuxième jour…

Ô Allah, rap­proche-moi, durant ce mois, de Ta satis­fac­tion et éloigne-moi de Ta colère et de Ta Ven­geance. Amène-moi à réci­ter Tes Ver­sets par Ta misé­ri­corde, Ô le plus Misé­ri­cor­dieux des Miséricordieux.

 اليوم الثّاني: اَللّـهُمَّ قَرِّبْني فيهِ اِلى مَرْضاتِكَ، وَجَنِّبْني فيهِ مِنْ سَخَطِكَ وَنَقِماتِكَ، وَوَفِّقْني فيهِ لِقِرآءَةِ ايـاتِكَ بِرَحْمَتِكَ يا اَرْحَمَ الرّاحِمينَ.

3ème jour

Hier, une belle jour­née, un dimanche enso­leillé et un peu frais, à Bel­le­ville, pour le car­na­val dans une ambiance sur­vol­tée de per­cus­sions aériennes, pen­dant laquelle au final, je n’ai pen­sé à rien d’autre qu’à l’ins­tant présent.

Des enfants dégui­sés et joyeux, un air frais sen­tant bon le pain cuit, des pâtis­se­ries douces, des gens heu­reux, heu­reux d’être là, heu­reux de vivre, heu­reux tout court.

J’ai pas­sé aujourd’­hui ma pre­mière au tra­vail sans déjeu­ner. A part une petite gêne en fin de mati­née, une légère nau­sée, je n’ai res­sen­ti aucun manque.

Ambiance de fin de jour­née enso­leillée qui me fait pen­ser à la lumière d’Istanbul.

Photo de Daniel Lloyd Blunk-Fernández sur Unsplash

Au troi­sième jour…

Ô Allah, pour­vois-moi, en ce mois-ci, de la sagesse et de la conscience. Eloigne-moi, en ce mois-ci, de l’i­gno­rance et de la pré­ten­tion. Accorde-moi, en ce mois-ci, une part de toutes les béné­dic­tions que Tu pour­vois; Ô le plus Géné­reux des généreux.

 اليوم الثّالث: اَللّـهُمَّ ارْزُقْني فيهِ الذِّهْنَ وَالتَّنْبيهَ، وَباعِدْني فيهِ مِنَ السَّفاهَةِ وَالَّتمْويهِ، وَاجْعَلْ لى نَصيباً مِنْ كُلِّ خَيْر تُنْزِلُ فيهِ، بِجُودِكَ يا اَجْوَدَ الاَْجْوَدينَ

4ème jour

L’a­van­tage de ne pas déjeu­ner le midi, c’est qu’on évite le petit coma post­pran­dial, ce qui m’a­mène à pen­ser for­te­ment que c’est le cer­veau qui com­mande l’es­to­mac. La réac­tion en chaîne ne se pro­duit pas et pas­sées les sen­sa­tions désa­gréables de mani­fes­ta­tions phy­siques de la faim, comme les contrac­tions de l’es­to­mac et les gar­gouillis, c’est quelque chose qui se gère parfaitement.

Au qua­trième jour…

Au Nom d’Al­lah, le Clé­ment, le Misé­ri­cor­dieux. Ô Allah, donne-moi la force d’ob­ser­ver Tes ordres, en ce mois-ci. Fais-moi appré­cier, en ce mois-ci, Ton invo­ca­tion. Encou­rage-moi, par Ta Géné­ro­si­té, à Te remer­cier, en ce mois-ci. Gardes-moi, en ce mois-ci, sous Ta pro­tec­tion et sous Ton Voile ; Ô Toi, le plus Pers­pi­cace des voyants. 

 اليوم الرّابع: اَللّـهُمَّ قَوِّني فيهِ عَلى اِقامَةِ اَمْرِكَ، وَاَذِقْني فيهِ حَلاوَةَ ذِكْرِكَ، وَاَوْزِعْني فيهِ لاَِداءِ شُكْرِكَ بِكَرَمِكَ، وَاحْفَظْني فيهِ بِحِفْظِكَ وَسَتْرِكَ، يا اَبْصَرَ النّاظِرينَ

5ème jour

Tan­dis que le monde est en train de bas­cu­ler, tan­dis que nous com­men­çons à avoir peur de ce que demain peut engen­drer, tan­dis que la menace ne vient plus seule­ment de l’est mais éga­le­ment d’Outre-Atlan­tique, la chaîne Télé­vi­sion tuni­sienne 1, chaîne publique prin­ci­pale en Tuni­sie et organe poli­tique à peine mas­qué met­tant en scène un pré­sident omni­po­tent, omni­pré­sent, théâ­tra­li­sé dans une pos­ture mora­li­sa­trice à son bureau, les mains posées sur son sous-main et dic­tant la marche à suivre à son pre­mier ministre qui l’é­coute par­ler sans cil­ler, l’air péné­tré, le tout dans un arabe clas­sique dont chaque mot semble pesé, et peser, déverse son jour­nal en ne par­lant que du pays avant tout. Pour­quoi pas. Un jour, le repor­tage d’en­trée parle des prix sur les mar­chés qui flambent en cette période de rama­dan. On trouve de tout, mais tout est cher. Le len­de­main, le pré­sident par­court les étals du mar­ché en ser­rant des louches, vient ser­mon­ner les com­mer­çants des prix trop chers pra­ti­qués, et ras­sure le tout-venant en leur fai­sant com­prendre qu’il va chan­ger tout ça. Belle orches­tra­tion. La deuxième par­tie du jour­nal montre en boucle des images d’un Gaza rava­gé, en ruines, et pas un mot, ou quelques miettes jetées sur Trump et ces nou­velles que l’on trouve chaque matin dans nos fils d’actualité.

Je salue au pas­sage les abru­tis qui, aveu­glés par je-ne-sais quelle idéo­lo­gie, au len­de­main du résul­tat des élec­tions amé­ri­caines, saluaient de concert le départ de Biden et la fin du wokisme. Rira bien…

Au cin­quième jour…

Ô Allah, place-moi durant ce mois par­mi ceux qui se repentent, fais de moi, durant ce mois, un de Tes bons ser­vi­teurs assi­dus et fais de moi, durant ce mois, un de Tes ado­ra­teurs dévots, par Ta Com­pas­sion, Ô le Plus Misé­ri­cor­dieux des miséricordieux. 

 اليوم الخامس: اَللّـهُمَّ اجْعَلْني فيهِ مِنْ الْمُسْتَغْفِرينَ، وَاجْعَلْني فيهِ مِنْ عِبادِكَ الصّالِحينَ اْلقانِتينَ، وَاجْعَلني فيهِ مِنْ اَوْلِيائِكَ الْمُقَرَّبينَ، بِرَأْفَتِكَ يا اَرْحَمَ الرّاحِمينَ

6ème jour

Au sixième jour, je ne res­sens plus la faim. La soif, c’est autre chose, mais en cette période encore hiver­nale, les jours ne sont pas trop longs, même si le soleil fait son appa­ri­tion dis­crète et que les tem­pé­ra­tures demeurent clé­mentes pour un début mars.

La faim passe en der­nier plan à par­tir du moment où l’es­prit est occu­pé. La pause déjeu­ner passe rapi­de­ment lors­qu’elle est rem­plie par une pro­me­nade au grand air ou par la lec­ture de quelques lignes dans le silence de mon grand bureau.

Il n’y a que de la dou­ceur dans mon espace inté­rieur, du bien-être et de la grâce. De la dou­ceur que je n’es­time être due qu’à moi-même, à ce que je suis capable de me dire pour ne plus som­brer comme ces der­nières semaines, qui ont été dif­fi­ciles et des­quelles j’ai eu du mal à m’ex­tir­per. Mais à pré­sent, il n’y a que l’a­ve­nir, des belles jour­nées qui se suc­cèdent et sur­tout, l’en­vie de vivre plei­ne­ment chaque instant.

Le temps libre n’est au final que le temps qu’on veut bien se consa­crer à soi-même et aux autres. C’est une leçon que j’es­saie de rete­nir chaque jour.

Mer­cre­di, j’ai dû me rendre à Paris pour des rai­sons pro­fes­sion­nelles ; c’é­tait l’oc­ca­sion pour moi de renouer avec le voyage, des petites excur­sions hors du temps nor­mal, des incur­sions en moi. Pen­dant cette paren­thèse un peu décen­trée, je me suis payé le luxe de visi­ter une librai­rie un peu à part, une librai­rie indé­pen­dante situé Bou­le­vard du Mont­par­nasse, qui vue de dehors semble pous­sié­reuse, un peu bor­dé­lique, pas très enga­geante mais qui au final détonne avec l’as­pect poli­cé et trop pro­pret d’autres librai­ries qu’on peut trou­ver, notam­ment rue Raspail.

Je suis entré dans un monde éton­nant, spé­cia­li­sé en sciences humaines. Il ne m’en fal­lait pas plus pour me perdre d’emblée dans ses rayons foi­son­nants, où les livres sont posés en dépit du bon sens, sans clas­se­ment alpha­bé­tique, et c’est tant mieux. Tout invite à la flâ­ne­rie et à la rêve­rie dans les mondes ima­gi­naires des qua­trième de couv’ aux inci­pits et résu­més enjôleurs.

Qui sait ce qui s’y est pas­sé ? Ce qui se passe chez Tschann reste chez Tschann…

Au sixième jour…

Ô Allah, ne m’a­ban­donne pas, durant ce mois-ci, alors que je suis confron­té à mes péchés. Ne me frappe pas, durant ce mois-ci, avec les fouets de Ta Ven­geance. Mets-moi à l’a­bri des motifs de Ton cour­roux. Je fais appel à Ta Faveur et à Ton Secours, Ô Som­met du désir des désireux. 

اليوم السّادس: اَللّـهُمَّ لا تَخْذُلْني فيهِ لِتَعَرُّضِ مَعْصِيَتِكَ، وَلاتَضْرِبْني بِسِياطِ نَقِمَتِكَ، وَزَحْزِحْني فيهِ مِنْ مُوجِباتِ سَخَطِكَ، بِمَنِّكَ وَاَياديكَ يا مُنْتَهى رَغْبَةِ الرّاغِبينَ

7ème jour

Au mitan du mois de jan­vier, je suis tom­bé malade. Une vilaine grippe qui m’a mis par terre pen­dant quelques jours et de laquelle j’ai eu du mal à me remettre. Pour le coup, c’é­tait la pre­mière fois de ma vie que j’at­tra­pais cette sale­té, si je mets de côté les deux COVID-19, qui, parce que j’é­tais vac­ci­né, ne m’ont fina­le­ment pas fait plus de mal qu’un léger accès de fièvre et ont éteint ma voix pen­dant quelques semaines. Mais cette fois-ci c’é­tait autre chose.

J’ai vécu de méchantes fièvres qui m’ont enfer­mé dans un silence de mort, vivant chaque pous­sée comme un pas de plus vers l’a­bîme. Était-ce l’ef­fet de la fièvre ? Était-ce une conscience rela­tive de ce qui m’ar­ri­vait ? Tou­jours est-il que je n’en voyais pas le bout et que je me suis posé à un moment la ques­tion de savoir si je n’al­lais pas finir par y lais­ser ma peau. J’ai eu la sen­sa­tion d’être frô­lé par un souffle froid qui pou­vait m’emporter. Alors, bien évi­dem­ment, je suis un gar­çon, je risque de mou­rir au moindre petit rhume, mais je suis en géné­ral assez pug­nace lorsque le mal me ronge. Mais cette fois-ci, j’ai réel­le­ment vécu quelque chose de dif­fé­rent et d’as­sez ter­rible au final.

Pen­dant ces nuits et ces jours de dou­leur pen­dant les­quelles je n’ex­pri­mais aucune envie de man­ger quoi que ce soit et qui au final m’a­mai­gri­ront d’une demi-dizaine de kilos, j’é­tais ber­cé par les chan­sons inter­mi­nables de l’Astre d’O­rient, Oum Kal­thoum.

Au sep­tième jour…

Ô Allah, aide-moi, en ce mois-ci, à en obser­ver le jeûne et à en accom­plir les actes de pié­té. Évite-moi, durant ce mois, les erreurs et les péchés. Pour­vois-moi, en ce mois-ci, de la faveur de T’in­vo­quer et de Te remer­cier conti­nuel­le­ment, par Ton concours, Ô Guide des égarés. 

ليوم السّابع: اَللّـهُمَّ اَعِنّي فِيهِ عَلى صِيامِهِ وَقِيامِهِ، وَجَنِّبْني فيهِ مِنْ هَفَواتِهِ وَآثامِهِ، وَارْزُقْني فيهِ ذِكْرَكَ بِدَوامِهِ، بِتَوْفيقِكَ يا هادِيَ الْمُضِلّينَ

8ème jour

La tem­pé­ra­ture monte jus­qu’à 19,5°C ce same­di alors que nous ne sommes que dans les pre­miers jours du mois de mars. L’air sent le prin­temps, tout est doux, res­semble à une renais­sance. Il est temps de com­men­cer à sor­tir un peu.

Aujourd’­hui, étran­ge­ment, c’est la pre­mière fois que j’é­prouve un cer­tain manque du fait de ne pas pou­voir man­ger à n’im­porte quel moment. Je mets ça sur le fait que c’est le week-end et que je ne me sens pas super actif. En même temps, pas besoin d’être actif.

Le grand para­doxe de cette période, c’est que pen­dant ce moment qui trans­forme chaque soi­rée en repas de fête, on n’at­tend au final qu’une seule chose, c’est que le soleil qui par­fois nous manque, se couche.

On se lève à la fin de la nuit pour man­ger dans un temps impar­ti et on se recouche avant que le soleil ne se lève ; une manière de se recon­nec­ter avec les méca­nismes natu­rels du temps qui passe. Tout mon rap­port au temps s’en trouve com­plè­te­ment chamboulé.

Au hui­tième jour…

Ô Allah, pour­vois-moi, en ce mois-ci, de la faveur d’être bon envers les orphe­lins, géné­reux envers les affa­més, répan­deur de la paix et com­pa­gnon des ver­tueux, par Ta bien­veillance, Ô Refuge de ceux qui espèrent.
اليوم الثّامن:اَللّـهُمَّ ارْزُقْني فيهِ رَحْمَةَ الاَْيْتامِ، وَاِطْعامَ اَلطَّعامِ، وَاِفْشاءَ السَّلامِ، وَصُحْبَةَ الْكِرامِ، بِطَولِكَ يا مَلْجَاَ الاْمِلينَ

9ème jour

Il n’y a rien à dire de cette jour­née. Il n’y a rien à en tirer, c’est comme si depuis ce matin, ça ne vou­lait pas. Et quand ça ne veut pas, ça ne veut pas…

Alors autant se taire et per­sis­ter à ne rien dire.

Au neu­vième jour…

Ô Allah, Réserve-moi, en ce mois-ci, une part de Ta Grande Misé­ri­corde. Guide-moi, en ce mois-ci, vers Tes preuves écla­tantes et conduis-moi, en ce mois-ci, vers Ta pleine Satis­fac­tion, par Ton amour, Ô Espoir des désireux.

اليوم التّاسع: اَللّـهُمَّ اجْعَلْ لي فيهِ نَصيباً مِنْ رَحْمَتِكَ الْواسِعَةِ، وَاهْدِني فيهِ لِبَراهينِكَ السّاطِعَةِ، وَخُذْ بِناصِيَتي اِلى مَرْضاتِكَ الْجامِعَةِ، بِمَحَبَّتِكَ يا اَمَلَ الْمُشْتاقينَ

10ème jour

Retour au tra­vail après un week-end un peu mou­ve­men­té. Il va désor­mais fal­loir envi­sa­ger une nou­velle semaine d’une période dont j’ai l’im­pres­sion de ne pas voir le bout.

Et pour le coup, je me pose quand-même la ques­tion du sens de tout ceci. Le sens, je le connais, je le sais et je l’ad­mets. Je peux même dire que je m’y plie volontiers.

Je dois avouer que je pense à énor­mé­ment de choses. Aujourd’­hui, c’est l’an­ni­ver­saire de ma grand-mère qui aurait eu 99 ans cette année, si elle n’é­tait pas par­tie le 10 avril 2020.

J’a­vais fait une pro­messe à une per­sonne. Ou plu­tôt, je lui avais dit que j’ai­me­rais bien faire quelque chose. Et je ne l’ai pas fait. Comme beau­coup de choses dans ma vie, des pro­messes non tenues, des retards à l’al­lu­mage, des mal­en­ten­dus, des incom­pré­hen­sions. Tout ceci doit res­ter der­rière moi et ne plus m’encombrer.

Il paraît que je refoule énormément.

Au dixième jour…

Ô Allah, fais que je sois, en ce mois-ci, par­mi qui se confient tota­le­ment à Toi, fais que je sois par­mi ceux qui gagnent Ton estime, fais que je sois par­mi ceux qui sont proches de Toi, par Ta Bien­fai­sance, Ô Refuge final des solliciteurs.

اليوم العاشر: اَللّـهُمَّ اجْعَلْني فيهِ مِنَ الْمُتَوَكِّلينَ عَلَيْكَ، وَاجْعَلْني فيهِ مِنَ الْفائِزينَ لَدَيْكَ، وَاجْعَلْني فيهِ مِنَ الْمُقَرَّبينَ اِلَيْكَ، بِاِحْسانِكَ يا غايَةَ الطّالِبينَ

11ème jour

Quelle jour­née ! Une jour­née qui res­semble à une nuit blanche sous ecs­ta­sy, intense et sans temps mort.

Je com­mence à explo­rer des zones que je ne devrais pas explo­rer, me poser des ques­tions que je n’ai pas le droit de poser, car la foi impose de ne pas poser de ques­tions, et de ne pas s’en poser à soi-même. Ou plu­tôt, de ne pas ques­tion­ner tout court. Si on croit, alors on sait, et ça ne va pas tel­le­ment plus loin. Mais, je suis comme ça, je ne peux faire autre­ment, ce qui fait de moi un sale gosse, imper­ti­nent et par­fois gros­sier. C’est le cadet de mes soucis.

Alors moi, je me suis inté­res­sé à la Ka’a­ba. Ben oui, c’est tout de même le centre d’un monde… et la véné­ra­tion de ce truc-là est tout de même bour­rée d’in­co­hé­rences. Mais chut…

Au onzième jour…

Ô Allah, fais-moi aimer, en ce mois-ci, les bonnes actions, fais-moi détes­ter, en ce mois-ci, la trans­gres­sion et la déso­béis­sance. Épargne-moi, en ce mois-ci, Ton cour­roux et les Feux, par Ton pou­voir, Ô Secours de ceux qui crient au secours.

ليوم الحادي عشر: اَللّـهُمَّ حَبِّبْ اِلَيَّ فيهِ الاِْحْسانَ، وَكَرِّهْ اِلَيَّ فيهِ الْفُسُوقَ وَالْعِصْيانَ، وَحَرِّمْ عَلَيَّ فيهِ السَّخَطَ وَالنّيرانَ بِعَوْنِكَ يا غِياثَ الْمُسْتَغيثينَ

12ème jour

Il se passe quelque chose d’étrange et d’inquiétant au tra­vail. Je ne sais pas vrai­ment com­ment inter­pré­ter ce qui se passe.

Tout ce que je sais, c’est que je tra­verse ces jour­nées avec la sen­sa­tion d’être dans un train qui ne s’arrête à aucune gare. La valise se rem­plit, le départ est immi­nent, mais ces jour­nées passent à une vitesse incroyable.

La sen­sa­tion de faim est le cadet de mes sou­cis, et je me sens revi­ta­li­sé par les annonces de ces der­niers jours, pas toutes, parce ce qu’elles ne sont pas for­cé­ment joyeuses.

Au dou­zième jour…

Ô Allah, orne-moi, en ce mois-ci, de la dis­cré­tion et de la chas­te­té; enve­loppe-moi, en ce mois-ci, de l’ha­bit de la satis­fac­tion et de la suf­fi­sance; fais-moi por­ter, en ce mois-ci, à la jus­tice et à l’é­qui­té; ras­sure-moi en ce mois-ci de tout ce dont j’ai peur, par Ta pro­tec­tion, Ô Refuge de ceux qui ont peur.

ليوم الثّاني عشر: اَللّـهُمَّ زَيِّنّي فيهِ بِالسِّتْرِ وَالْعَفافِ، وَاسْتُرْني فيهِ بِلِباسِ الْقُنُوعِ وَالْكَفافِ، وَاحْمِلْني فيهِ عَلَى الْعَدْلِ وَالاِْنْصافِ، وَآمِنّي فيهِ مِنْ كُلِّ ما اَخافُ، بِعِصْمَتِكَ يا عِصْمَةَ الْخائِفينَ

13ème jour

Une jour­née pleine de réunions. Tout s’enchaîne, rien n’est cohé­rent, je baigne dans un sen­ti­ment d’efficacité per­son­nelle. Mes rêves mati­naux me ques­tionnent, m’interrogent sur leur sens, sur leurs impli­ca­tions ; j’ai pas­sé vingt bonnes minutes ce matin à y pen­ser en allant au tra­vail, n’écoutant la radio que d’une oreille dis­traite, et puis tout a été balayé par le res­sac des minutes qui passent.

J’ai la sen­sa­tion que ce jeûne n’est une contrainte pour per­sonne. Au contraire, ça semble plu­tôt être un moment de joie, ce que de prime abord j’ai un peu de mal à admettre. La contrainte phy­sique et sur­tout men­tale que l’on s’impose est visi­ble­ment vécue comme une sorte de récom­pense, ou plu­tôt de don, de don de soi et de par­tage. A moins que je ne me trompe com­plè­te­ment et que ce ne soit sim­ple­ment une forme de men­songe, quelque chose de l’ordre de l’hypocrisie. Je pose sim­ple­ment la ques­tion, sans a priori.

Au trei­zième jour…

Ô Allah, lave-moi, en ce mois-ci, de toutes impu­re­tés et de toutes pra­tiques impures; donne-moi la force, en ce mois-ci, de sup­por­ter toutes les mani­fes­ta­tions des des­tins; guide-moi, en ce mois-ci, vers la pié­té et la com­pa­gnie des véri­diques, par Ton Sou­tient. Ô Pru­nelle de l’œil des indigents.

اليوم الثّالث عشر: اَللّـهُمَّ طَهِّرْني فيهِ مِنَ الدَّنَسِ وَالاَْقْذارِ، وَصَبِّرْني فيهِ عَلى كائِناتِ الاَْقْدارِ، وَوَفِّقْني فيهِ لِلتُّقى وَصُحْبَةِ الاَْبْرارِ، بِعَوْنِكَ يا قُرَّةَ عَيْنِ الْمَساكينَ

14ème jour

Cette jour­née est folle. Évi­dem­ment, je dois tout bou­cler avant de par­tir, mettre mes affaires en ordre, et je n’arrive même pas à prendre une pause, ce qui au final m’arrange. Pas le temps de pen­ser que j’ai faim, la pause déjeu­ner est inexis­tante, ce qui me per­met en l’occurrence de par­tir plus tôt pour finir les der­niers pré­pa­ra­tifs. Je sais que demain je n’aurais pas beau­coup de temps pour me pré­pa­rer alors autant par­tir tôt ce soir, ter­mi­ner ma valise. Mes col­lègues sont visi­ble­ment contents de voir que je vais me repo­ser un peu, parce que j’en ai besoin et que la suite va être suf­fi­sam­ment rem­plie pour que je prenne le temps de voir venir.

Les der­niers jours avant le départ sont les plus stres­sants, les plus incon­for­tables, mais aus­si ceux qui annoncent le voyage et son intensité.

Ce voyage aura le goût des pre­mières fois, des toutes pre­mières fois. Dimanche, j’en sau­rais un peu plus sur ce qui m’attend de l’autre côté de la Méditerranée.

“Il est aisé de faire perdre sa foi à un homme, mais il est dif­fi­cile, ensuite de le conver­tir à une autre.”
T.E. Law­rence, Les sept piliers de la sagesse

Au qua­tor­zième jour…

Ô Allah, ne tiens pas vigueur, en ce mois-ci, de mes tré­bu­che­ments; par­donne-moi, en ce mois-ci, mes fautes et mes faux-pas ; ne me laisse pas, en ce mois-ci, être l’ob­jet des maux et des vicis­si­tudes, par Ta Puis­sance, Ô Puis­sance des musulmans.

اليوم الرّابع عشر: اَللّـهُمَّ لا تُؤاخِذْني فيهِ بِالْعَثَراتِ، وَاَقِلْني فيهِ مِنَ الْخَطايا وَالْهَفَواتِ، وَلا تَجْعَلْني فيهِ غَرَضاً لِلْبَلايا وَالاْفاتِ، بِعِزَّتِكَ يا عِزَّ الْمُسْلِمينَ

15ème jour

Comme pour tous les voyages, les der­niers jours avant le départ sont sources de ten­sion. Il faut pen­ser à ne rien oublier, comme si les quelques jours que je ne pas­se­rai pas chez moi pro­cé­daient d’une cou­pure qua­si­ment défi­ni­tive avec mes quelques biens. Le fait de prendre l’avion dit quelque chose d’une cas­sure d’avec le ter­ri­toire propre.

La Poste, la banque, choi­sir mes bou­quins, de quoi écrire, de quoi noter, des enve­loppes, tout ceci me rend fou alors qu’il n’y a vrai­ment pas de quoi. Je n’aurais cer­tai­ne­ment qua­si­ment pas le temps de lire, mais je m’obstine à dési­rer avoir le choix de ce que je peux lire.

Je me sens com­plè­te­ment vidé avant la fin de la jour­née. Une jour­née tendue.

Je croise des Arabes qui ne res­semblent pas à des Arabes. En même temps que je me dis cette phrase, je me rends compte de son absur­di­té. Comme s’il fal­lait res­sem­bler à un Arabe pour l’être… Je n’ai encore rien appris du monde qui m’entoure. Rien du tout, je ne suis qu’un novice. Et le futur me le confirmera.

Cette jour­née a été longue, très longue et très éprou­vante. La faim ne m’a pas lâché de la jour­née, depuis que je me suis levé.

Il est temps qu’elle se ter­mine et que la der­nière s’ouvre.

Au quin­zième jour…

Ô Allah, accorde-moi, en ce mois-ci, la sin­cé­ri­té des ado­ra­teurs pieux; élar­gis ma poi­trine, en ce mois-ci, au repen­tir sin­cère, Ô Refuge de ceux qui ont peur.

اليوم الخامس عشر: اَللّـهُمَّ ارْزُقْني فيهِ طاعَةَ الْخاشِعينَ، وَاشْرَحْ فيهِ صَدْري بِاِنابَةِالُْمخْبِتينَ، بِاَمانِكَ يا اَمانَ الْخائِفينَ

16ème jour

Le cana­ri ne s’est même pas réveillé ce matin, lui aus­si doit être fati­gué de ces quinze jours de rama­dan. Pour­tant, il a man­gé avec nous, ses graines, mais aus­si des dattes et des olives. Un vrai petit cana­ri arabe…

Nous arri­vons enfin à l’aéroport, après une légère incer­ti­tude qui m’a lais­sé pen­ser à un moment don­né qu’il y allait avoir quelque chose de com­pro­mis, mais tout s’est bien passé.

Dans la file d’at­tente de l’en­re­gis­tre­ment, tout le monde se parle alors que per­sonne ne se connaît. Il n’y a presque que des Tuni­siens. L’aéroport est loin d’être plein.

Dans la salle d’embarquement, il y a des Anglais qui vont à Leeds, des Écos­sais en par­tance pour Edin­burg. L’un d’entre eux est même habillé en kilt.

19h00, l’ap­pel à la prière résonne sur un por­table dans l’avion qui n’a pas encore quit­té le tar­mac. C’était vrai­ment long avant que je n’en­glou­tisse mon sand­wich au thon et à l’harissa sur mon siège. J’avais sur­tout très soif.

L’avion est un Air­bus A320 pas tout récent, avec des fau­teuils si fins que plus fin, c’est trans­pa­rent. Le savon des toi­lettes sent comme dans un grand hôtel de Bangkok.

Ce pays est étrange vu de haut et de nuit. Des formes géo­mé­triques bizarres sous la lune ronde et blanche. Des taches oranges comme des boules, une lumière orange chaude.

Lorsque l’avion atter­rit, tout le monde applau­dit, comme la pre­mière fois où j’ai atter­ri à Istan­bul. Monas­tique est une autre pre­mière fois.

L’aéroport est un petit aéro­port qui per­met de sor­tir assez vite. Un car vient nous cher­cher sur le tar­mac à la sor­tie de l’avion et nous dépose dans un grand hall tout mar­bré qui sent la pisse de chat et la ciga­rette, alors qu’il est noté par­tout qu’il est inter­dit de fumer (mais pas de pis­ser quand on est un chat).

Dehors, ça sent la figue sous des arbres aux feuilles épaisses plan­tés en ligne sur le par­king de l’aéroport. 

La route vers M’sa­ken coupe un lac où on j’aperçois des fla­mands roses dans la lumière blanche de la lune. Il fait 17 degrés et l’air sent bon.

Avant d’arriver à la mai­son, on passe prendre des crêpes et bak­la­vas avec un café bien fort. Je suis cre­vé, mais j’ap­pré­cie tout ce que je vois, et je ne m’y atten­dais pas.

J’entre enfin dans M’sa­ken à l’entrée de laquelle sont sta­tion­nés des camions de paille. La ville me semble immense, très éten­due ; il est 23h48 et tout est ouvert. Je ne prends pas encore la mesure de ce qu’est la vie la nuit pen­dant les longues jour­nées de ramadan.

On s’arrête dans une pâtis­se­rie puis une supé­rette avant de s’arrêter dans une immense mai­son où l’on m’offre un jus de carottes et citron. Sur le trot­toir, un petit arbre offre à sen­tir ses petites fleurs très odo­rantes. Ce sont des oran­gers qu’on peut trou­ver un peu partout.

Dans la mai­son, la télé est en marche et n’offre rien d’autre à voir que la cir­cam­bu­la­tion autour de la Ka’a­ba. Sur la table basse,  un pla­teau d’o­ranges, de psis­sa et de vien­noi­se­ries. J’ap­pré­cie le calme de la rue sur le bal­con, et je remets droites cer­taines images que j’ai en tête.

Nor­ma­le­ment je ne devrais me lever que vers 4h00 pour le petit-déjeu­ner avant le lever du soleil.

Au sei­zième jour…

Ô Allah, guide-moi, en ce mois-ci, vers l’at­ti­tude des justes; éloigne-moi, en ce mois-ci, de la com­pa­gnie des méchants; admets-moi par Ta Misé­ri­corde dans Ta Per­ma­nente Demeure, par Ta Divi­ni­té, Ô Sei­gneur des mondes.

اليوم السّادس عشر: اَللّـهُمَّ وَفِّقْني فيهِ لِمُوافَقَةِ الاَْبْرارِ، وَجَنِّبْني فيهِمُرافَقَةَ الاَْشْرارِ، وَآوِني فيهِ بِرَحْمَتِكَ اِلى دارِ الْقَـرارِ، بِاِلهِيَّتِكَ يا اِلـهَ الْعالَمينَ

17ème jour

Je me suis cou­ché vers 3h du matin et il est a pré­sent presque 6h30, le jour est levé mais le soleil est mas­qué par une épaisse couche de nuages que mon appli­ca­tion météo ne voit pas. Hachem m’a racon­té quelque chose d’é­trange concer­nant le sol de la cui­sine qui dif­fu­se­rait de mau­vaises ondes don­nant la diarrhée.

Le soleil est enfin levé mais il est le seul.

Je n’ai pas sou­ve­nir d’a­voir vu hier soir des noms de rues dans cette ville.

Il fait bon, j’aère un peu la chambre et vais me laver au lava­bo. Ça fai­sait long­temps que je n’a­vais pas fait ça, et ça prend un peu de temps mais ça ne me dérange pas plus que ça.

12h34 appel à la prière. C’est suc­cinct, pas très assu­ré et un peu dilettante.

Pre­mière bal­lade autour de la mos­quée, des bou­gain­vil­lées blancs et roses immenses et des oran­gers poussent sur le bitume, ce sont des oranges amères. Tout ceux que je croise me regardent avec un air éton­né dans une atmo­sphère douce de prin­temps tuni­sien. Je retrouve le plai­sir de pou­voir se pro­me­ner en t‑shirt au mois de mars, en plein soleil.

L’ap­pel à la prière, la nuit tombe d’un seul coup. Nous man­geons à toute vitesse comme si l’in­ter­dic­tion allait tom­ber à nouveau.

Dehors il y a une odeur de fenu­grec que per­sonne ne semble sen­tir. On me dit que ça sent les pots d’é­chap­pe­ment et la pol­lu­tion, je ne sais pas si c’est vrai­ment ça, mais il flotte une odeur que je n’ar­rive pas à identifier.

Je trouve ici des 205 et des Renault 20, 9, 11, 18, dans le désordre, toutes hors d’âge. Nous pre­nons un un café en face de la mos­quée, ça n’a l’air de faire plai­sir à per­sonne, ni à la ser­veuse, ni à moi.

Il est 1h45 et je me lève à 4h00 pour le petit-déjeu­ner. Quand j’y pense c’est un peu dingue de me trou­ver ici, dans une famille tuni­sienne, dans une ville péri­phé­rique de Sousse, à jouer au rami avec des Tuni­siens dans une immense mai­son, tout semble natu­rel, comme allant de soi. C’est ma nou­velle vie, une vie hors du com­mun et pour­tant tel­le­ment natu­relle et normale.

Au dix-sep­tième jour…

Ô Allah, Guide-moi, en ce mois-ci, vers les bonnes actions. Satis­fais, en ce mois-ci, mes besoins et et y réa­lise mes espoirs. Ô Celui Qui n’a pas besoin de rap­pel! Ô Celui Qui connais ce qui se passe dans les cœur des êtres! Prie sur Moham­mad et sur sa Famille pure.

اليوم السّابع عشر: اَللّـهُمَّ اهْدِني فيهِ لِصالِحِ الاَْعْمالِ، وَاقْضِ لي فيهِ الْحَوائِجَ وَالاْمالَ، يا مَنْ لا يَحْتاجُ اِلَى التَّفْسيرِ وَالسُّؤالِ، يا عالِماً بِما في صُدُورِ الْعالَمينَ، صَلِّ عَلى مُحَمَّد وَآلِهِ الطّاهِرينَ

18ème jour

A 4h00, lever pour سَحُورٌ avec une espèce de crois­sant plié en deux avec un sorte de pâte à l’a­mande. Je n’ai pas dor­mi du tout depuis ma sieste entre 16 et 18 heures.

Un coq (ou quelque chose dans le genre) chante depuis une demi-heure. Il paraît que les coqs peuvent voir les anges.

Je me suis recou­ché vers 5h00 pour me rele­ver à 12h20 et la pre­mière chose que je fais est d’ou­vrir la porte fenêtre pour voir ce qui se passe dehors. C’est-à-dire à peu près rien.

Du côté soleil de la mai­son, il fait plu­tôt bon même s’il fait moins chaud qu’hier.

Je viens de me rendre compte en regar­dant la carte que l’aé­ro­port de Monas­tir se trouve sur des salines.

Il ne faut pas confondre rudi­men­taire et incon­for­table ; j’ai pris une douche avec une bas­sine et un pot et je me suis grat­té le dos façon ham­mam, c’é­tait juste très agréable.
En me bala­dant aux alen­tours du lycée, je trouve la ville dans une lumière lai­teuse et poussiéreuse.

Nous nous ren­dons rapi­de­ment dans la vieille ville près de la place la mai­rie. C’est un autre monde où nous ache­tons de la citron­nade sous l’œil endor­mi des boutiquiers.

Ce soir il fait frais et je suis épuisé.

A force de mar­cher, on finit par avan­cer. Il a été ques­tion de par­ler de la sou­rate de la vache (الْبَقَرَةِ).

Au dix-hui­tième jour…

Ô Allah, attire mon atten­tion, en ce mois-ci, sur les béné­dic­tions de ses repas de l’aube du jour (suhûr); illu­mine mon cur, en ce mois-ci, par les lumières de sa clar­té et fais que tous mes organes suivent ses effets, par Ta Lumière, Ô Illu­mi­na­teur des coeurs des connaisseurs.

اليوم الثّامن عشر: اَللّـهُمَّ نَبِّهْني فيهِ لِبَرَكاتِ اَسْحارِهِ، وَنَوِّرْ فيهِ قَلْبي بِضياءِ اَنْوارِهِ، وَخُذْ بِكُلِّ اَعْضائي اِلَى اتِّباعِ آثارِهِ، بِنُورِكَ يا مُنَوِّرَ قُلُوبِ الْعارِفينَ

19ème jour

La fatigue est telle ce matin que j’ai un mal fou à me lever et je n’ai pas vrai­ment d’appétit.

Il fait nua­geux ce matin mais ça ne va pas m’empêcher de me rendre à Sousse.
Mais dans un pre­mier temps la dif­fi­cul­té est de pou­voir appro­cher de la salle de bain. Il y a embouteillage.

J’aime cette ambiance fenêtres, rideaux et per­siennes en bois au tra­vers des­quels passent une lumière tami­sée avec un filet d’air qui fait dan­ser les rideaux.

Les mots d’hier soir résonnent encore : l’is­lam est notre façon de vivre, c’est notre culture à tous et notre quo­ti­dien. Le pro­phète est venu pour nous tous.

Nous visi­tons la Medi­na de Sousse. De petites rues qui des­cendent vers le port, c’est une enfi­lade des portes colo­rées et des mai­sons ser­rées les unes contre les autres dans des rues encais­sées qui finissent par atter­rir dans un souk où l’on trouve de tout, notam­ment du nou­gat que nous n’a­vons pas le loi­sir de goû­ter et que nous gar­dons dans nos poches. J’aime ce petit vent frais venu de la mer et cette atmo­sphère un peu confi­née de ces rues qui n’ont ni début ni fin.

La ville est agréable, c’est en tout cas ce que je res­sens en ta com­pa­gnie. Tout ce que tu me fais décou­vrir me semble doux.

Le soir à la mai­son, les femmes sont au salon sur le cana­pé devant la télé et les hommes en train de laver les fruits et rem­plir le lave-vaisselle.

Je goûte des petits gâteaux à la farine de pois chiches abso­lu­ment impos­sible à man­ger sans s’é­touf­fer. J’ai l’im­pres­sion de man­ger de la farine.

Au dix-neu­vième jour…

Ô Allah, réserve ma part, en ce mois-ci, dans les béné­dic­tions qu’il porte, apla­tis mon che­min vers les bien­faits qu’il porte, et ne me prive pas de la récep­tion de ses bien­fai­sances, Ô Toi Qui guides vers la Véri­té évidente.

اليوم التّاسع عشر: اَللّـهُمَّ وَفِّرْ فيهِ حَظّي مِنْ بَرَكاتِهِ، وَسَهِّلْ سَبيلي اِلى خَيْراتِهِ، وَلا تَحْرِمْني قَبُولَ حَسَناتِهِ، يا هادِياً اِلَى الْحَقِّ الْمُبينِ

20ème jour

Nous sommes déjà jeu­di. J’ai mal dor­mi, encore ennuyé par trois fois par une envie de pis­ser. Je me réveille avec l’o­deur des fleurs d’o­ran­ger qui ont été dépo­sées sur la table de nuit.

Je vois le jour se lever et la lumière chan­ger. A 7h00 du matin tout est très calme dans la rue.

Nou­velle visite sur­prise du bled el arbi de Sousse avec Borhene, où je trouve des fleurs de jas­min (مشموم) par paniers entiers.

Ce soir, le dîner a lieu chez Moaz où je vois des gens dis­pa­raître, d’autres qui réap­pa­raissent, c’est très étrange, des femmes vont prier, se voilent, se dévoilent. Je pense ne pas tout com­prendre mais fina­le­ment ce n’est peut-être pas si com­pli­qué. Cer­taines femmes se voilent à moi­tié, les che­veux visibles. Ce n’est pas très clair.
Les hommes vont se cou­cher tôt.

On a réus­si à me faire man­ger du foie, qui finit par pas­ser avec la sauce, mais je garde dans la bouche le sou­ve­nir de cette tex­ture spon­gieuse que je déteste tant.

Au ving­tième jour…

Ô Allah, ouvre-moi, ence mois-ci, les Portes des Para­dis, refermes‑y devant moi les portes de l’En­fer, et offre-moi la chance d’y réci­ter le Coran, Ô Toi Qui sus­cites la tran­quilli­té dans les coeurs des croyants.

اليوم العشرين: اَللّـهُمَّ افْتَحْ لي فيهِ اَبْوابَ الْجِنانِ، وَاَغْلِقْ عَنّي فيهِ اَبْوابَ النّيرانِ، وَوَفِّقْني فيهِ لِتِلاوَةِ الْقُرْآنِ، يا مُنْزِلَ السَّكينَةِ فى قُلُوبِ الْمُؤْمِنينَ

21ème jour

Je n’ai pas beau­coup dor­mi et sur­tout pas très bien. Comme le jour pré­cé­dent, la sieste de 16h00 me dérègle com­plè­te­ment et je com­mence à sen­tir que mon esprit fatigue et demande une pause. Pour la pre­mière fois depuis 20 jours, je trouve que c’est trop long.

Monas­tir, ce que j’en vois n’a aucun inté­rêt esthé­tique, mais je passe par la foire inter­na­tio­nale de Monas­tir, qui n’est que l’ombre d’une foire et sur­tout l’ombre de l’in­ter­na­tio­nal. Tout est dévas­té, aban­don­né.
Il fait bon au soleil mal­gré un petit vent frais qui sent le large, l’iode et la pollution.

Hier c’é­tait un jour férié, la fête de l’in­dé­pen­dance. Aujourd’­hui nous sommes ven­dre­di et de là où je suis j’en­tends la prière du ven­dre­di par la porte-fenêtre ouverte, der­rière les per­siennes, juste avant de m’en­dor­mir à nouveau.

J’ai dû dor­mir en tout et pour tout 4 heures cette nuit, il est temps pour moi de récu­pé­rer un peu.

J’ai dor­mi envi­ron 3 heures dans un coton confor­table et enni­vrant. Je n’at­tends qu’une seule chose, c’est la rup­ture du jeûne pour chas­ser ce mal de tête qui per­siste. En espé­rant mieux man­ger qu’­hier. Ce soir c’est chez Lilia.

J’ai­me­rais pas­ser plus de temps rien qu’a­vec toi, j’ai­me­rais sen­tir ton corps contre le mien, mais quelque chose nous empêche, cha­cun de notre côté et qui je le sens, ne nous satis­fait ni l’un ni l’autre. Dans cette atmo­sphère fébrile, un peu fes­tive et dans laquelle on sent un tant soit peu la lour­deur d’une culture qui a du mal à per­mettre le pas de côté, il y a un inter­stice dif­fi­cile à appré­cier, et sur­tout qui se referme dès qu’on l’ap­proche. Un impen­sé presque impen­sable. J’at­tends de te voir appro­cher de moi pour que nous puis­sions nous retrou­ver mais ça n’ar­rive jamais, tou­jours empê­chés, tou­jours entravés.

Des hiron­delles volent autour du bal­con dans les der­nières lueurs du soleil qui peine à se coucher.

J’ai trou­vé ce qui donne cette odeur étrange à l’air, ce sont les pes­ti­cides sur les terres agricoles.

Je rêve de par­ler de quelque chose qui s’ap­pel­le­rait la chambre des femmes, qui me me fas­cine et me fait peur à la fois.

Voi­là le rama­dan que j’at­ten­dais. On veille jus­qu’à 1h30, on sort ache­ter des sand­wiches et des glaces et on rentre pour jouer au rami et man­ger des gâteaux, des lou­koums en écou­tant Oum Kal­thoum jus­qu’à 4h00. Alors que tout le monde se lève pour le petit déjeu­ner, moi je n’ai pas envie de me coucher.

Je n’ai envie que de sucre.

Le seul sucre qui peut me satis­faire est celui de ta peau. J’ai envie de te deman­der ce qu’il va se pas­ser quand rama­dan sera terminé.

Au ving­tième-et-unième jour…

Ô Allah, Fais que ce mois-ci soit un guide pour moi vers Ta satis­fac­tion; ne laisse pas le diable trou­ver le che­min vers moi durant ce mois et fais que le Para­dis soit pour moi une demeure et un lieu de repos, Ô Toi Qui qui sub­viens aux besoins des nécessiteux.

اليوم الحادي والعشرين: اَللّـهُمَّ اجْعَلْ لى فيهِ اِلى مَرْضاتِكَ دَليلاً، وَلا تَجْعَلْ لِلشَّيْطانِ فيهِ عَلَيَّ سَبيلاً، وَاجْعَلِ الْجَنَّةَ لى مَنْزِلاً وَمَقيلاً، يا قاضِيَ حَوائِجِ الطّالِبينَ.

22ème jour

Je me suis endor­mi vers 5h00 et réveillé vers 9h00 pour aller aux toi­lettes, je ne me suis pas ren­dor­mi. Je vais ajou­ter les 3h00 de la fin d’a­près-midi d’hier pour me dire que j’ai suf­fi­sam­ment dor­mi mais je n’ar­rive pas à me convaincre.

Tout ce qui peut être su, doit l’être par tous.
Tout ce qui est bon à savoir, doit être su par tous.
Tout ce qui peut néces­si­ter un com­men­taire doit être com­men­té.
Tout doit être su par tout le monde et sur tout.

Aujourd’­hui sera la jour­née la plus chaude de mon séjour. Cela devrait me réjouir mais je ne suis pas cer­tain que ça m’a­muse de la tra­ver­ser sans boire.

Il fait chaud sous un ciel laiteux.

Sousse sur le front de mer, des immeubles entiers, ves­tiges d’hô­tels cer­tai­ne­ment majes­tueux autre­fois, se désa­grègent inexo­ra­ble­ment sans que rien ne soit fait. On voit que l’a­ve­nue Habib Bour­gui­ba avait dû être une belle vitrine du tou­risme tuni­sien, mais ce n’est plus qu’un champ de ruine, sale et hété­ro­clite, sans autre charme que ses pal­miers de part et d’autre de l’avenue.

Nous pas­sons dans la gare où aucun train ne semble s’ar­rê­ter. Le tableau d’af­fi­chage est vide. Un qui­dam dort dans un coin et le gui­che­tier ne semble attendre qu’une seule chose, que le soleil se couche. Par­tout ça sent l’en­nui et la désolation.

Je passe l’as­pi­ra­teur, comme je le ferais chez moi, sous les regards stu­pé­faits des gamins à mi-che­min entre sidé­ra­tion et amusement.

Des gamins dans la rue lancent des pétards. Je les regarde depuis ce bal­con qui me fas­cine tant, qui ne donne presque rien à voir de la vie de cette ville éten­due, pous­sié­reuse, qui dort toute la jour­née pen­dant ce mois de jeûne et qui tres­saute le soir venu.

Étrange ambiance pen­dant et après le repas. De ce que je com­prends ce soir des gens vont venir à la mai­son, toute la famille, pour qu’on me pré­sente, mais je me retrouve tout seul dans la salle à man­ger et per­sonne ne semble venir frap­per à la porte.

Il n’a fina­le­ment pas fait si chaud que ça aujourd’­hui. J’ai essayé de dor­mir les pieds nus et en tee-shirt mais ce n’é­tait pas une bonne idée. Je sup­porte lar­ge­ment mon sweat-shirt et je finis par me glis­ser sous la couverture.

Je déteste me retrou­ver tout seul.

Tout le monde arrive fina­le­ment au compte goutte et c’est une soi­rée étrange où tous sont endi­man­chés pour faire ma connais­sance, bien que j’en connaisse la plu­part à pré­sent. Beau­coup de bruit, beau­coup de nour­ri­ture et assez peu de mots échangés.

La soi­rée se ter­mine un peu avant 4h00 après avoir excel­lé au rami. J’en­tends le vent cogner à la fenêtre.

Fran­che­ment, je n’en peux plus de ne pas pou­voir t’ap­pro­cher, c’est un sup­plice. Je me bouffe les joues à chaque mot pro­non­cé, à chaque geste rete­nu. Le temps devient trop long et à pré­sent je com­mence à comp­ter les jours à rebours.

Au ving­tième-deuxième jour…

Ô Allah, ouvre-moi, en ce mois-ci, les portes de ta Grâce; fais‑y des­cedre sur moi Tes béné­dic­tions; fais-m’y (fais-y-moi) méri­ter les motifs de Ta satis­fac­tion et admets-m’y aux centres de Tes para­dis, Ô Toi Qui réponds aux sup­pli­ca­tions des nécessiteux.

اليوم الثّاني والعشرين: اَللّـهُمَّ افْتَحْ لى فيهِ اَبْوابَ فَضْلِكَ، وَاَنْزِلْ عَلَيَّ فيهِ بَرَكاتِكَ، وَوَفِّقْني فيهِ لِمُوجِباتِ مَرْضاتِكَ، وَاَسْكِنّي فيهِ بُحْبُوحاتِ جَنّاتِكَ، يا مُجيبَ دَعْوَةِ الْمُضْطَرّينَ.

23ème jour

J’ai bien dor­mi cette nuit, j’ai pris le temps de me ren­dor­mir.
Hier j’ai enten­du dire cela : on ne fait pas sim­ple­ment le rama­dan avec son esto­mac, mais aus­si avec ses besoins et ses dési­rs. Et ça, ça ne met pas en joie. Les trois besoins vitaux étant de man­ger, dor­mir et faire l’a­mour, on peut dire que la période se résume à dor­mir, et à man­ger à des heures improbables.

Bon, il est 14h30 et je me retrouve à nou­veau tout seul dans la mai­son vide. Du coup je vais me bala­der un peu, prendre le soleil. Impos­sible de louer un scoo­ter ou un vélo ici et louer une voi­ture pour res­ter dans la ville n’a aucun inté­rêt. Je déteste me sen­tir impuis­sant et dépen­dant des autres si je ne peux rien faire.

Je repense à Sousse hier, avec ses cafés dra­pés de ten­tures pour ceux qui ne font pas rama­dan, café et ciga­rettes. Il n’est pas de bon ton de boire ou de fumer au vu et au su de tout le monde. Petites hypocrisies.

Je vais vers le centre de M’sa­ken seul. Sous le soleil. Les bâti­ments publics de la ville s’en­dorment sous de grands caou­tchoucs aux feuilles vernissées.

Mar­ché cen­tral aux odeurs mêlées de viande et d’é­pices, pas tou­jours agréables. Des lapins vivants et la tête et les pattes d’un dro­ma­daire. Der­rière cer­tains rideaux de fer, une odeur de bête en pleine ville.

Cette jour­née est dépri­mante. Le soleil se cache de temps en temps et je n’ar­rive pas à me réveiller. Ambiance étrange, élec­trique et bruyante.

Un soir à la salle des fêtes Lyna pour le Hadh­ra, une fête incroyable, très joyeuse, ryth­mée, où on vient avec sa plus belle job­ba, où on danse sur le rythme des tambours…

Une fois ren­trés, nous nous réga­lons de sand­wiches, de bois­sons pétillantes trop sucrées et de pâtis­se­ries en jouant au rami.

Je ne me sens pas bien, je ne com­prends pas cer­taines choses, je me sens désta­bi­li­sé, comme l’oi­seau sur la branche.

Au ving­tième-troi­sième jour…

Ô Allah, lave-moi, en ce mois-ci, de tous mes péchés; puri­fies-y-moi de tous défauts; éprouves‑y mon coeur par la pié­té des coeurs, Ô Toi Qui effaces les tré­bu­che­ments des pécheurs.

اليوم الثّالث والعشرين: اَللّـهُمَّ اغْسِلْني فيهِ مِنَ الذُّنُوبِ، وَطَهِّرْني فيهِ مِنَ الْعُيُوبِ، وَامْتَحِنْ قَلْبي فيهِ بِتَقْوَى الْقُلُوبِ، يا مُقيلَ عَثَراتِ الْمُذْنِبينَ.

24ème jour

Pre­mier jour de la der­nière semaine de rama­dan. Sin­cè­re­ment, j’at­tends avec un peu d’im­pa­tience que la page se tourne pour lais­ser place à une nou­velle his­toire. L’ex­pé­rience de la faim et de la soif, ça va quelques ins­tants, mais je sens que ça me fatigue énor­mé­ment, que les maux de tête en début de soi­rée sont dif­fi­ciles à sup­por­ter.
Bien évi­dem­ment, étant don­né qu’il est 10h30 et que je me suis cou­ché à 4h00, je n’ai pas assez dormi.

Je vais essayer aujourd’­hui de mettre mes écrits à jour.

Je te regarde te sécher, enfin non, te lis­ser les che­veux, tu as mis ton nou­veau jean bleu et ton pull vert, et tu te regardes dans le tout petit miroir du porte-clefs. Tu es belle, comme tout le temps, même si tu n’as pas assez dor­mi toi non plus et que tu es en colère. Je déteste ta colère.

Ren­dez-vous devant la mos­quée. Puis au poste de police. Des voi­tures pleines de pous­sière, un taxi Renault Sym­bol hors d’âge.

Je déam­bule : le poste de police où un agent désa­gréable me refoule, la mai­rie où un vieux essaie de faire le maton, le mar­ché où on peut voir les anciens emmi­tou­flés dans leur bur­nous et la tête enru­ban­née de kef­fieh sans âge et déco­lo­rés. Que des fruits de sai­son, les oranges, quelques pommes sans beau­té et chères, des céle­ris et pommes de terre, quelques tomates et des concombres. Des escar­gots qui suintent dans leur car­riole et de la viande de mou­ton à l’air libre.

Je m’en­ferme dans une sieste tumul­tueuse où je ful­mine de ne pas pas­ser suf­fi­sam­ment de temps avec toi et nous par­tons pré­ci­pi­tam­ment pour aller au res­tau­rant à Sousse.

Je n’ai jus­qu’à pré­sent pas trou­vé un seul robi­net avec une pres­sion d’eau acceptable.

Au ving­tième-qua­trième jour…

Ô Allah, je ne Te demande, en ce mois-ci, que ce qui Te conten­te­rait; je me pro­tège auprès de Toi contre ce qui Te déplaî­rait et je Te demande de m’y faire réus­sir à T’o­béir et à ne pas Te déso­béir, Ô Toi qui es si Géné­reux envers tous les solliciteurs.

اليوم الرّابع والعشرين: اَللّـهُمَّ اِنّي اَسْأَلُكَ فيهِ ما يُرْضيكَ، وَاَعُوذُبِكَ مِمّا يُؤْذيكَ، وَاَسْأَلُكَ التَّوْفيقَ فيهِ لاَِنْ اُطيعَكَ وَلا اَعْصيْكَ، يا جَوادَ السّائِلينَ.

25ème jour

C’est aujourd’­hui l’an­ni­ver­saire de mon grand-père qui aurait eu 99 ans.

Le ciel est gris et de la pluie est pré­vue cet après-midi.

Je suis réveillé depuis 9h00 ce matin et je n’ai pas réus­si à me ren­dor­mir. Il est à pré­sent 12h30 et je sors enfin de la chambre.

Il va fal­loir que je réflé­chisse un tant soit peu à ce mois qui va s’a­che­ver le 30 et sur lequel je n’ai fina­le­ment aucune prise, pas plus qu’il n’a de prise sur moi.

Hier, j’ai trou­vé une sur­prise dans la trousse de toilette…

Aujourd’­hui je vois que la Tur­quie est encore sous le feu des pro­jec­teurs avec l’ar­res­ta­tion du maire d’Istanbul.

En Tuni­sie, j’ai l’im­pres­sion que cer­tains regrettent sans trop le dire l’a­vant 14 jan­vier 2011, qui a signé le début des prin­temps arabes et la chute de Ben Ali. Je com­prends un peu mieux main­te­nant l’é­tat du pays et ce que peuvent res­sen­tir cer­tains qui ont beau­coup per­du. Mais il ne faut pas s’im­pa­tien­ter, la relève est assurée.

Étrange pays où l’on tire un coup de canon devant la mai­rie et la mos­quée pour la rup­ture du jeune, où tout le monde fume dans les res­tau­rants et les cafés et où les femmes portent des rouge à lèvres très rouges. On peut se deman­der pour­quoi une telle outrance dans un pays qui par ailleurs semble vivre cal­feu­tré der­rière ses per­siennes, où le silence est un art de vivre, la dis­cré­tion une vertu.

Je n’ai vrai­ment pas aimé cette jour­née. Tu étais loin de moi. Je te veux pour moi tout entier.

Je me retrouve à l’in­té­rieur de la mos­quée, encore ouverte à 2h30 du matin, après avoir aidé un jeune type à por­ter des bou­teilles d’eau, avant d’al­ler com­man­der un sand­wich juste en face et de jouer au rami jus­qu’à 4h00 du matin.

Au ving­tième-cin­quième jour…

Ô Allah, fais-moi amou­reux, en ce mois, de Tes ser­vi­teurs pieux et enne­mi de Tes enne­mis. Amène-moi, en ce mois, à suivre les pas du Sceau de Tes Pro­phètes, Ô “Immu­ni­sa­teur ” des coeurs des Prophètes.

اليوم الخامس والعشرين: اَللّـهُمَّ اجْعَلْني فيهِ مُحِبَّاً لاَِوْلِيائِكَ، وَمُعادِياً لاَِعْدائِكَ، مُسْتَنّاً بِسُنَّةِ خاتَمِ اَنْبِيائِكَ، يا عاصِمَ قُلُوبِ النَّبِيّينَ.

26ème jour

Un ciel de désert ce matin, the shel­te­ring sky

Seul sur le bal­con, seul dans la mai­son, je me plonge dans les 7 piliers de la sagesse de Law­rence. Un goût de revenez‑y, des années après avoir ten­té de le lire en entier. Je n’ai rien d’autre à faire qu’attendre.

Nous pre­nons tar­di­ve­ment la route pour Zaghouan qui n’est qu’à 1h30 de route, et avant de par­tir nous fai­sons le plein de mazout, du khobz tabou­na, ce pain rond et plat qu’on fait cuire dans des fours cir­cu­laires et des fraises énormes.

Il fait beau et le vent est un peu frais.

Tu ne jeûnes plus et moi si, tu me dis que ça va me don­ner plus de foi et de patience. Je ne suis pas cer­tain. De toute façon il ne reste plus qu’une heure et demi. Mais j’ai faim et soif surtout.

Je te regarde conduire, un peu excé­dée, un peu éner­vée, mais tu n’en es que plus belle.

Sur la route, on aper­çoit des cigognes qui ont fait leur nid sur les pylônes élec­triques, des car­rières de ciment qui rongent la mon­tagne, des vil­lages très pauvres, Sidi Bou Ali, Enfid­ha, Takrou­na et enfin Zri­ba, des mon­tagnes d’ocre rouge, dans une lumière ter­rible de fin du monde.

Lorsque nous arri­vons enfin à Zaghouan après la rup­ture du jeûne, on ne trouve qu’un seul res­tau­rant ouvert sur la route de Tunis, où nous man­geons des grillades avec une sla­ta mechouia divine, avec un Fan­ta en bou­teille de verre. Comme sou­vent ces der­niers jours, je mange trop et de tout, en dépit du bon sens. Ce jeûne dérègle toutes mes envies, ma ratio­na­li­té, la mesure. J’empiffre, je bâfre, je fais n’im­porte quoi. Et je grossis.

Nous sommes venus ici pour assis­ter à l’Az­zou­zia, une pro­ces­sion, plein de jeunes dans la ville jus­qu’au mau­so­lée du patron de la ville, Sidi Ali Azouz, et une fête colos­sale avec le Hadh­ra qui met le feu au quar­tier jus­qu’à minuit.

Je te retrouve à la grotte, je ne sais pas com­ment ni pour­quoi, mais nous ne sommes que tous les deux, et nous buvons un café turc et nous jouons au rami dans une atmo­sphère bruyante et enfu­mée. Ces moments doux avec toi sont pré­cieux, d’au­tant qu’ils sont rares ces der­niers temps. Je me laisse com­plè­te­ment por­ter par tes dési­rs, par ce que tu as envie de faire. Pour l’ins­tant, tout me convient. Pour l’ins­tant, ça m’é­vite de réflé­chir, moi qui pense tout le temps trop.

Nous dor­mons chez une vieille amie de ta mère, un peu sourde, sou­riant et très gen­tille, qui se lève à 2h30 pour aller à la mos­quée… Qui se lève à 2h30 sans y être obli­gé, sur­tout pour aller prier à la mos­quée ? Nous man­geons en tête à tête et en pyja­ma du sor­gho dans la cui­sine impec­cable, dans laquelle il y a un trou béant don­nant sur le dehors.

Au ving­tième-sixième jour…

Ô Allah, fais que mes efforts soient, en ce mois, récom­pen­sés, mon péché absous, et mes actes de pié­té accep­tés et mon défaut cou­vert, Ô le plus Enten­dant des entendants.

اليوم السّادس والعشرين: اَللّـهُمَّ اجْعَلْ سَعْيي فيهِ مَشْكُوراً، وَذَنْبي فيهِ مَغْفُوراً وَعَمَلي فيهِ مَقْبُولاً، وَعَيْبي فيهِ مَسْتُوراً، يا اَسْمَعَ السّامِعينَ.

27ème jour

Nous nous réveillons à 10h00 et je peux voir à tra­vers les rideaux un peu de la lumière du soleil qui se trouve brus­que­ment voi­lé par une masse blanche de nuages accro­chés à la mon­tagne. Il pleut quand nous sor­tons de la mai­son après des adieux succincts.

A la sor­tie de la mai­son, nous pas­sons par les petites rues de la médi­na, dans laquelle se trouve le mau­so­lée de Sidi Ali Azouz, qui reste porte close. Il n’y a pas grand-chose à voir à part une tombe crou­pis­sant sous une cou­pole qui porte un lustre en argent. La pièce est sombre, on n’y voit pas les céramiques.

Je fais un détour par le temple des eaux de Zaghouan, une construc­tion monu­men­tale en piètre état qui témoigne tout de même de la pré­sence des Romains de l’é­poque d’Ha­drien. Ce temple dédié à Nep­tune mar­quait le point de démar­rage de la cap­ta­tion d’eau qui se déver­sait jus­qu’à Car­thage par un réseau d’a­que­ducs et de conduites sou­ter­raines sur 132 kilo­mètres. Comme par hasard, il pleut. Le temple des eaux sous la pluie. Cet épi­sode me vau­dra de tom­ber malade pour les quinze jours suivants…

Avant de par­tir de Zaghouan, nous atten­dons sur le bas côté de la route un taxi qui nous donne trois boîtes de kaak war­ta (كعك ورقة), ces déli­cieuses pâtis­se­ries rondes, à l’a­mande et déli­ca­te­ment par­fu­mées. Déci­dé­ment, tout ce qui se passe dans ce pays et dans cette vie m’é­chappe complètement.

Nous rou­lons sur les routes caho­teuses du retour, sous une pluie fine qui rend la route glis­sante et peu fiable, on n’y voit pas les nids de poule que je me prends à trois reprises en rat­tra­pant la voi­ture juste avant qu’on ne finisse dans le ravin.

Je m’en­dors dif­fi­ci­le­ment après quelques longues par­ties de rami un tan­ti­net ennuyeuses. J’ai dû attra­per froid hier soir à l’a­zou­zia, ma gorge com­mence à me gratter.

Au ving­tième-sep­tième jour…

Ô Allah, accorde-moi, en ce mois, la Grâce de la Nuit du Des­tin; transformes‑y mes dif­fi­cul­tés en faci­li­té et aisance, acceptes‑y mes excuses, enraies‑y mon péché et ma faute, Ô Toi Qui es tout Com­pa­tis­sant envers Ses bons serviteurs.

اليوم السّابع والعشرين: اَللّـهُمَّ ارْزُقْني فيهِ فَضْلَ لَيْلَةِ الْقَدْرِ، وَصَيِّرْ اُمُوري فيهِ مِنَ الْعُسْرِ اِلَى الْيُسْرِ، وَاقْبَلْ مَعاذيري، وَحُطَّ عَنّيِ الذَّنْبَ وَالْوِزْرَ، يا رَؤوفاً بِعِبادِهِ الصّالِحينَ.

28ème jour

Le réveil est dif­fi­cile ce matin, j’ai peu dor­mi et j’ai la gorge en feu. Évi­dem­ment il est impos­sible de prendre un médi­ca­ment ou ne serait-ce que boire un café ou un thé chaud. Ce serait vécu comme une tra­hi­son. Alors je conti­nue de souf­frir en me ren­dor­mant pen­dant que toi tu es encore absente.

Oui, c’est peut-être ça… je crois que je ne suis pas à l’aise sur tout, parce qu’il y a des choses sur les­quelles je n’ai pas de contrôle. Com­ment fait-on avec ce qu’on ne peut pas contrôler ? 

Nous nous traî­nons dans la médi­na de Sousse comme des zom­bies pour ache­ter des pâtis­se­ries chez Zaâ­nou­ni et nous visi­tons l’an­cienne mos­quée après avoir fait un peu de gringue au gar­dien qui nous laisse entrer. Il tente vai­ne­ment de me faire réci­ter la sha­ha­da (ٱلشَّهَادَة) mais je me prends les pieds dans le tapis plu­sieurs fois de suite en trans­pi­rant devant cette infa­mie… Il finit par lais­ser tom­ber et nous ouvre la porte…

Nous pas­sons une soi­rée magique à Elgrotte, où 4 types qui pour­raient être frères tant ils sont iden­tiques animent la soi­rée musi­cale ; pan­ta­lons et che­mises noires, lunettes à mon­tures épaisses sombres, et barbes soi­gneu­se­ment taillées. Les plats sont à peine ter­mi­nés qu’on nous enlève nos assiettes, tout a l’air millimétré.

Ce soir, nous avons sou­hai­té ton anni­ver­saire avec un jour d’a­vance et tu as souf­flé tes bou­gies chez Lilia où nous finis­sons la soi­rée en jouant encore une fois au rami…

Au ving­tième-hui­tième jour…

Ô Allah, accorde-moi, en ce mois, la chance d’ac­com­plir les actes sur­éro­ga­toires, favo­rise-m’y par l’a­brè­ge­ment de mes moyens vers Ton obéis­sance, rapproches‑y mon che­min vers Toi, Ô Toi Qui n’es jamais ren­du indis­po­nible par l’in­sis­tance des solliciteurs.

اليوم الثّامن والعشرين: اَللّـهُمَّ وَفِّرْ حَظّي فيهِ مِنَ النَّوافِلِ، وَاَكْرِمْني فيهِ بِاِحْضارِ الْمَسائِلِ، وَقَرِّبْ فيهِ وَسيلَتى اِلَيْكَ مِنْ بَيْنِ الْوَسائِلِ، يا مَنْ لا يَشْغَلُهُ اِلْحـاحُ الْمُلِحّينَ.

29ème jour

C’est aujourd’­hui ton anni­ver­saire. Je te le sou­haite dès la pre­mière heure alors que nous par­tons pour Sousse, ache­ter des assiettes puis au mall pour ton cadeau d’anniversaire. 

Et enfin nous par­tons pour Kai­rouan pour ache­ter les makrouts à deux endroits dif­fé­rents. D’a­bord dans une rue sans charme où attendent des dizaines de per­sonnes devant une enseigne banale. C’est ici qu’on vend les meilleurs makroudh (المقروض) de Kai­rouan, capi­tale de cette pâtis­se­rie faite de dattes et de semoule. Mon corps ne remer­cie per­sonne de cette inven­tion… Nous nous ren­dons ensuite sur un car­re­four pour ache­ter ceux aux amandes, où tu inter­pelles une dame sau­gre­nue pour lui deman­der le che­min. Elle te répond qu’il ne faut pas lais­ser la voi­ture ici sinon on va se la faire voler, avant de s’é­va­po­rer dans la circulation.

Mais avant ça, nous arri­vons à nous faire embar­quer dans une entour­loupe au tapis au pied de la grande mos­quée que nous vou­lions visi­ter avant de repar­tir. Un rabat­teur nous a repé­ré avant même que nous garions la voi­ture sur le par­king à côté du cime­tière et nous a accom­pa­gné à ce qu’il a appe­lé une coopé­ra­tive de fileuses de tapis. A l’in­té­rieur nous atten­dait un vieux type avec la gueule en tra­vers, vêtu d’un par­des­sus en laine mité et chaus­sé de cha­ren­taises. Impos­sible de se sor­tir des griffes de cette bande d’es­crocs en bande orga­ni­sée autre­ment qu’en étant le plus pas­sif et silen­cieux possible.

Quand nous ren­trons, nous appre­nons que le muf­ti a déci­dé que rama­dan ne se ter­mi­ne­rait que le len­de­main, contrai­re­ment aux pays du Golfe et à la France… Que fait-on lorsque le rama­dan se ter­mine le 30 mars en Tuni­sie et le 29 en France ? On décolle en jeû­nant et on atter­rit en déjeu­nant ?
Et en plus c’est cette nuit qu’on change d’heure…

J’ai l’im­pres­sion que mon cal­vaire ne veut pas s’ar­rê­ter… Je n’en peux plus…

Mais pour l’heure, il faut faire la valise et ce n’est pas une mince affaire, nous devons faire une croix sur quelques petites choses. Nous les lais­se­rons ici, avec le sou­ve­nir de cette pre­mière esca­pade dans ton pays, dans ta famille, dans ton monde qui par­fois ne semble plus vrai­ment t’appartenir.

Tu n’es plus vrai­ment d’i­ci, pas encore com­plè­te­ment de là-bas…

Nous ne dor­mi­rons pas plus de trois heures avant de prendre l’avion…

Au ving­tième-neu­vième jour…

Ô Allah, couvre-moi, en ce mois, de Ta Misé­ri­corde, pou­rois-moi, en ce mois, de suc­cès (dans mes actes d’o­béis­sance) et d’as­ti­nence, puri­fie mon coeur des ténèbres de la sus­pi­cion, Ô Toi Qui es si clé­ment envers Tes ser­vi­teurs pieux.

اليوم التّاسع والعشرين: اَللّـهُمَّ غَشِّني فيهِ بِالرَّحْمَةِ، وَارْزُقْني فيهِ التَّوْفيقَ وَالْعِصْمَةَ، وَطَهِّرْ قَلْبي مِنْ غَياهِبِ التُّهْمَةِ، يا رَحيماً بِعِبادِهِ الْمُؤْمِنينَ.

30ème jour

Pas de café en arri­vant à l’aé­ro­port puis­qu’on jeûne encore. L’Aïd est demain ici.
Tu es belle, même fati­guée. On a dor­mi que trois heures. Nous sommes tous les deux éreintés.

Il est temps pour moi de dor­mir un peu dans l’a­vion, mais bien évi­dem­ment, je n’y arrive pas, même en me for­çant. J’ai mal au cul.

Le vol est très per­tur­bé mais l’at­ter­ris­sage très doux pour un aus­si petit avion.

Je m’en­dors dès nous arri­vons chez nous, abru­ti par la dou­leur de mes oreilles qui ne sont pas débou­chées à la des­cente de l’avion. 

Le rama­dan finit aujourd’­hui en Tuni­sie mais pas en France puisque c’é­tait hier. Donc, je pars de Tuni­sie en res­tant calé sur le calen­drier mais j’ar­rive en France et je dois conti­nuer une jour­née de plus, en sachant qu’a­vec le déca­lage je prends qua­si­ment deux heures en plus…

Je suis au plus bas, en sachant qu’il fau­drait abso­lu­ment que je prenne un doli­prane.
Je vais mou­rir…
J’ai envie que le soleil se couche et de pas­ser à autre chose.

Voi­là, ce soir c’est la fin du rama­dan. Demain c’est l’Aïd, c’est une nou­velle dimen­sion et le retour au tra­vail, la fin des vacances.

Et donc une nou­velle aventure.

Au tren­tième jour…

Ô Allah, fais que mon jeûne soit l’ex­pres­sion de mes remer­cie­ments et de mon accep­ta­tion de tout ce qui te contente et contente le Pro­phète, aus­si bien concer­nant les les Fon­de­ments de la Reli­gion que ses Branches, par l’a­mour, de notre Maître Moham­mad et de sa Famille pure, et louanges à Allah, Sei­gneur des mondes.

اليوم الثّلاثين: اَللّـهُمَّ اجْعَلْ صِيامى فيهِ بِالشُّكْرِ وَالْقَبُولِ عَلى ما تَرْضاهُ وَيَرْضاهُ الرَّسُولُ، مُحْكَمَةً فُرُوعُهُ بِالاُْصُولِ، بِحَقِّ سَيِّدِنا مُحَمَّد وَآلِهِ الطّاهِرينَ، وَالْحَمْدُ للهِ رَبِّ الْعالَمينَ.

Pour finir…

Je ne sais pas com­ment c’est arri­vé, mais c’est arri­vé et sur­tout c’est ter­mi­né. J’ai vécu ce mois un peu dans la dou­leur, je crois, pour plu­sieurs rai­sons. La pri­va­tion en tout, que je n’ai pas vécue comme un bien­fait, mais comme une contrainte, mais aus­si ces petits ins­tants de soli­tude inap­pro­priée. C’é­tait contrai­gnant pour moi qui suis épris de liber­té. C’est assez para­doxal, mais on n’est plus à une contra­dic­tion près…

Et sur­tout, j’ai beau­coup de mal à admettre ce silence pesant sur ce qui ne doit pas être dit, et sur ce qui, au contraire, doit être su de tous.

Nous, nous ne nom­mons pas les choses. Nous fer­mons les yeux, nous nous livrons aux plai­sirs du silence, et mani­fes­tons notre joie une fois satis­faits, voi­là tout. […] La pudeur nous étouffe. Il y a des choses qui ne se disent pas, qui ne se montrent pas, dont on ne parle pas.

Tahar Ben Jel­loun, Les amants de Casablanca

La vie reprend son cours, même si le cours nor­mal des choses a eu du mal à se remettre en place. Ce n’é­tait qu’une paren­thèse un peu hors du temps, une som­no­lence éveillée.

Ces trente jours pas­sés, dont une quin­zaine en Tuni­sie, au cœur de ta vie, ont été doux, même si je ne me sen­tais pas tou­jours à ma place, que j’a­vais par­fois du mal à com­prendre ce qui se pas­sait autour de moi et que j’a­vais du mal à prendre toute la mesure de ce qui me dépassait.

J’ai tout de même sen­ti le souffle, je me suis lais­sé empor­ter par l’in­con­nu, j’ai vu de me yeux ce contraste sai­sis­sant entre l’ombre et la lumière, j’ai enten­du l’é­cart entre les mots et les silences, entre la beau­té et la tris­tesse. Les inter­stices sont les plus mys­té­rieux, ils laissent la place au doute, à l’é­mer­veille­ment et à l’enthousiasme.

A la fin, il ne reste que la lumière des jours pas­sés et des jours à venir…

Et puis voi­là, il est plus sain de vivre avec ceux qui ne vous connaissent pas qu’a­vec ceux qui ne vous recon­naissent plus.

Boua­lem San­sal, Rue Dar­win

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Le silence de la Naqshbandiyya

Le silence de la Naqshbandiyya

A une dizaine de kilo­mètres de Bou­kha­ra, en Ouz­bé­kis­tan, se trouve un petit vil­lage du nom de Qasr al-‘Arifan. C’est ici qu’on peut trou­ver le com­plexe du Mau­so­lée d’un cer­tain Bahâ’uddin Naq­sh­band, un sage musul­man né en 1317 qui créa une des confré­ries sou­fies les plus secrètes de l’his­toire du sou­fisme. Si cette confré­rie de la Naq­sh­ban­diyya fut incroya­ble­ment influente à une époque, puis­qu’elle s’é­ten­dit de la Tur­quie à l’Inde, elle est aujourd’­hui une des prin­ci­pales écoles sou­fies encore pré­sentes en Inde. Quelques adeptes sont encore pré­sents en Ouz­bé­kis­tan à proxi­mi­té du petit vil­lage de Qasr al-‘Arifan, mais c’est avant tout un immense lieu de pèle­ri­nage pour les naq­sh­ban­dîs du monde entier. On retrouve quelques mots à pro­pos de cette confré­rie dans le très beau livre de Colin Thu­bron, L’ombre de la route de la soie. Focus sur une confré­rie sou­fie qui a réus­si à pas­ser au tra­vers des mailles du filet de l’URSS…

Si Dieu exis­tait — et il était incon­ce­vable qu’il n’exis­tât pas —, les fidèles avaient le devoir de s’ap­pro­cher de Lui, de cher­cher l’a­néan­tis­se­ment de soi, et même de deve­nir Lui. Cette presque héré­sie pre­nait déjà racine aux confins orien­taux de l’empire arabe, deux siècles après la mort de Maho­met. Et au fil du temps, le cou­loir d’A­sie Cen­trale allait don­ner nais­sance à un sal­mi­gon­dis de sectes mys­tiques, fai­sant écho à l’is­lam ortho­doxe à la manière d’une fer­vente musique intérieure.
La Naq­sh­ban­diyya, appa­rue au XIIè siècle, devint la plus puis­sante de ces sectes, et la plus répan­due. Les naq­sh­ban­dîs prirent le nom d’un de leurs adeptes qui avait don­né forme à leur prière, uni­que­ment silen­cieuse, et dont la tombe ici est le point de mire des pèle­rins. Leur influence se fit sen­tir dans les conseils des khans d’A­sie cen­trale et enchan­ta les grands poètes de l’é­poque, y com­pris Ali­sher Navoi. Ils essai­mèrent en Inde et en Ana­to­lie, conver­tirent les Kir­ghiz au XIXè siècle et com­bat­tirent les Russes tsa­ristes, par­ve­nant presque à les immo­bi­li­ser dans le Cau­case. Même les plus silen­cieuses de leurs confré­ries orien­tales se révol­tèrent contre les bol­ché­viks et le pou­voir sovié­tique devait res­ter han­té pen­dant des décen­nies par le cau­che­mar d’une secrète renais­sance. Ils étaient impos­sible à iden­ti­fier, avec leur hié­rar­chie assez lâche, leur pra­tique de rituels silen­cieux et une par­ti­ci­pa­tion à la vie quo­ti­dienne qui ne les dis­tin­guaient en rien des autres. Jamais ils ne furent infil­trés par le KGB. Mais l’in­dé­pen­dance venue, ils se révé­lèrent éton­nam­ment paci­fiques : leurs sheiks étaient rares et épar­pillés, les lignées de trans­mis­sion des ensei­gne­ments s’é­taient inter­rom­pues. Si bien que, même à Bou­kha­ra, les adeptes avaient dis­pa­ru. Les fidèles les plus modestes, pour­tant, n’a­vaient pas oublié. Alors que le sanc­tuaire naq­sh­ban­dî ser­vait de musée de l’a­théisme durant les années de pou­voir sovié­tique, les gens étaient venus la nuit : ils sau­taient par-des­sus la clô­ture pour faire le tour de la tombe et en bai­ser les pierres. Le gou­ver­ne­ment Kari­mov avait vu dans ce mys­ti­cisme un contre­poids à l’is­lam radi­cal et l’a­vait éle­vé au rang de gloire nationale. […]
Toute une ville naq­sh­ban­dî sort de terre, parcs com­pris, et le cime­tière jadis à l’a­ban­don devient un fau­bourg de mau­so­lées de marbre et de gra­nit, avec des toits à lan­terne qui ins­crivent leurs étranges sil­houettes au-des­sus du sol.
Les pèle­rins vont et viennent dans la pous­sière. Ils sont habillés comme pour un car­na­val ; les femmes rutilent dans leurs vastes pan­ta­lons de soie, les che­veux rele­vés en chi­gnon ou super­be­ment lâchés sur les épaules. Ils prient où ils peuvent et déballent leur pique-niques sous les arbres. Ce sanc­tuaire dégage une magie : les femmes en mal d’en­fant rampent sous le tronc d’un mûrier tom­bé à terre et, paraît-il, plan­té par le saint ; et puis elles se frottent contre lui et glissent dans les fentes de l’é­corce des petits papiers por­tant leurs requêtes. D’autres visitent la tombe de la mère et des tantes du saint dont l’une, « Madame Mar­di », déploie ses pou­voirs une fois la semaine. Mais je cherche en vain un membre de la secte. Les mol­lahs et les imams qui offi­cient ici ne sont que de simples gar­diens de la tra­di­tion, ils n’ap­par­tiennent pas à ce courant.

Women at the bazar in front of the Naqshband Mausoleum

Pho­to © Juho Korho­nen

Pho­to d’en-tête © Seven Saints of Bukhara

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