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Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun

Le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Qala­wun, ou le tom­beau de l’es­clave aux mille dinars

Rue al-Mu’izz, Le Caire. Un sul­tan kipt­chak, un hôpi­tal pour les fous, un dôme qui a sur­vé­cu à sept siècles de trem­ble­ments de terre.


I. Bayn al-Qas­rayn, dix heures du matin

Il faut arri­ver par le sud, depuis Bab Zuway­la, remon­ter la rue al-Mu’izz li-Din Allah dans le sens du cou­rant humain, contre les char­rettes de pain, entre les ven­deurs de jus de canne et les échoppes de cuivre qui mar­tèlent leur métal depuis l’é­poque où l’on comp­tait encore en dinars d’or. C’est une rue étroite pour un si grand nom — al-Mu’izz, le calife fati­mide qui fon­da Le Caire en 969 —, une rue qui fut pen­dant cinq siècles l’ar­tère céré­mo­nielle de la ville, sa colonne ver­té­brale, son axe du monde. Les Cai­rotes l’ap­pellent sim­ple­ment al-Qasa­ba, la voie. On y a fait défi­ler des armées, des califes, des girafes offertes par les rois de Nubie, des têtes d’en­ne­mis plan­tées sur des piques et des pro­ces­sions de pèle­rins reve­nant de La Mecque sous les youyous des femmes pen­chées aux moucharabiehs.

Et puis, à mi-par­cours, la rue s’é­lar­git imper­cep­ti­ble­ment. Le regard bute sur une muraille de pierre cal­caire mon­tée si haut qu’il faut se dévis­ser le cou pour en aper­ce­voir le som­met. Des fenêtres en arc bri­sé super­po­sées sur trois niveaux, comme la façade d’une cathé­drale qui aurait tra­ver­sé la Médi­ter­ra­née dans le mau­vais sens. Des grilles de bronze. Un por­tail de marbre noir et blanc. Au-des­sus, un mina­ret car­ré, mas­sif, presque tus­can, qui ne res­semble à aucun autre mina­ret de la ville. On est à Bayn al-Qas­rayn — « entre les deux palais » —, l’an­cien cœur du Caire fati­mide, là où se fai­saient face les deux rési­dences cali­fales avec leurs douze mille ser­vi­teurs, leurs jar­dins sus­pen­dus et leurs pavillons d’or. Des palais, il ne reste rien. À leur place, un sul­tan a bâti son tombeau.

Le com­plexe du sul­tan al-Man­sur Qala­wun — mau­so­lée, madra­sa et hôpi­tal, ache­vés en 1285 — est l’un de ces monu­ments dont on dit trop vite qu’ils sont des chefs-d’œuvre, ce qui dis­pense géné­ra­le­ment de les regar­der. Moi, je suis venu le regar­der. Plu­sieurs fois, à plu­sieurs années d’in­ter­valle, à plu­sieurs heures du jour, parce que ce bâti­ment ne se livre pas d’un coup. Le matin, la façade est dans l’ombre et la rue lui appar­tient. En fin d’a­près-midi, le soleil des­cend der­rière les toits de l’ouest et vient frap­per les vitraux du mau­so­lée par les fenêtres hautes, et alors l’in­té­rieur s’embrase — rouges, bleus, ors — comme une lan­terne qu’on aurait allu­mée pour un mort qui attend de la visite depuis 1290.

Car il y a un mort, là-dedans. Un mort consi­dé­rable. Un homme qui fut ache­té sur un mar­ché aux esclaves pour la somme extra­va­gante de mille dinars d’or, qui ne par­la jamais cor­rec­te­ment l’a­rabe, qui régna sur l’É­gypte et la Syrie pen­dant onze ans, qui bri­sa les Mon­gols, qui pré­pa­ra l’ex­pul­sion défi­ni­tive des croi­sés, et qui fon­da — chose raris­sime dans l’his­toire mame­louke, ce sys­tème conçu pré­ci­sé­ment pour empê­cher les dynas­ties — une lignée qui tint le trône du Caire pen­dant près d’un siècle. Il s’ap­pe­lait Qala­wun. Ses contem­po­rains l’ap­pe­laient al-Alfi : « l’homme aux mille ». Mille dinars. Le prix d’un che­val excep­tion­nel, ou d’une petite mai­son avec jar­din. On n’a jamais si bien inves­ti dans l’his­toire de l’im­mo­bi­lier cairote.

II. L’homme aux mille dinars

Com­men­çons par le com­men­ce­ment, c’est-à-dire par une steppe. Qala­wun naît vers 1222 chez les Kipt­chaks, ce peuple turc nomade qui occu­pait alors les plaines immenses entre la mer Noire et la mer d’A­ral — les Russes les appe­laient Polovtses, les Byzan­tins Cou­mans, et Boro­dine en tire­ra plus tard ses Danses polovt­siennes, ce qui fait que la musique de fond de l’en­fance de notre sul­tan est peut-être, rétros­pec­ti­ve­ment, un air d’o­pé­ra russe. Dans les années 1230, la machine de guerre mon­gole déferle sur la steppe kipt­chake, dis­loque les tri­bus, et jette sur les mar­chés d’es­claves de la mer Noire des dizaines de mil­liers de jeunes gens dont les ache­teurs se dis­putent les plus robustes. C’est le para­doxe fon­da­teur de l’his­toire mame­louke : Gen­gis Khan et ses suc­ces­seurs, en détrui­sant la steppe, ont four­ni à l’É­gypte l’ar­mée qui allait les arrêter.

Car ces gar­çons-là ne sont pas des­ti­nés aux champs de canne ni aux cui­sines. Le mot mam­luk signi­fie « pos­sé­dé », « celui qui appar­tient » — mais c’est une pos­ses­sion d’un genre très par­ti­cu­lier. Les sul­tans ayyou­bides d’É­gypte, héri­tiers de Sala­din, achètent ces ado­les­cents turcs pour en faire des sol­dats d’é­lite. On les conver­tit à l’is­lam, on leur apprend l’é­qui­ta­tion, le tir à l’arc mon­té, le manie­ment de la lance, un peu de Coran, et on les affran­chit au terme de leur for­ma­tion. L’es­cla­vage n’est ici qu’un sas d’en­trée : de l’autre côté, il y a la caserne, la solde, les pro­mo­tions, et pour les plus doués, les plus durs, les plus chan­ceux, le com­man­de­ment. C’est une aris­to­cra­tie à recru­te­ment ser­vile, une noblesse d’un seul homme et d’une seule géné­ra­tion, puisque les fils de mame­louks, nés libres et en terre d’is­lam, ne peuvent en prin­cipe pas héri­ter du sta­tut de leur père. Le sys­tème se régé­nère à chaque géné­ra­tion par l’a­chat de nou­veaux esclaves. On a inven­té beau­coup de machines poli­tiques dans l’his­toire ; celle-là, qui confie l’empire aux fils de la steppe et le reprend à leurs enfants, est l’une des plus étranges et des plus durables.

Qala­wun, donc, est ache­té dans les années 1240 par un émir de l’en­tou­rage du sul­tan ayyou­bide al-Salih Ayyub, pour ces fameux mille dinars qui lui collent à la peau comme un sur­nom d’é­cole. Pour­quoi si cher ? Les chro­ni­queurs évoquent sa beau­té phy­sique, sa car­rure, cette pres­tance qui fait les chefs. Ils notent aus­si, avec la cruau­té tran­quille des chro­ni­queurs, qu’il ne maî­tri­sa jamais bien l’a­rabe et qu’il fal­lait par­fois lui tra­duire ce qu’on lui disait. Détail qui me le rend étran­ge­ment proche : voi­là un homme qui a régné sur le pays d’al-Azhar, dis­tri­bué des chaires de droit et de gram­maire, fon­dé des écoles cora­niques, et qui est res­té toute sa vie un étran­ger dans sa propre langue de règne. L’empire par­lait arabe ; le pou­voir, lui, pen­sait en kiptchak.

Il intègre le corps des Bah­riyya, ces mame­louks caser­nés sur l’île de Raw­da, au milieu du Nil — bahr, la mer, c’est ain­si que les Égyp­tiens appellent leur fleuve. C’est la meilleure école de guerre du monde musul­man, et l’his­toire va lui don­ner très vite l’oc­ca­sion de le prou­ver. En 1250, à Man­su­ra, dans le Del­ta, les Bah­riyya taillent en pièces la croi­sade de Saint Louis ; le roi de France est fait pri­son­nier, on le loge dans la mai­son d’un scribe et on négo­cie sa ran­çon comme celle d’un che­val de prix — déci­dé­ment, tout se compte en ran­çons dans cette his­toire. La même année, les mame­louks assas­sinent le der­nier sul­tan ayyou­bide effec­tif et prennent le pou­voir pour leur propre compte. En 1260, à Ayn Jalut, en Gali­lée, ils infligent aux Mon­gols leur pre­mière grande défaite, celle qui fixe pour tou­jours la limite occi­den­tale de l’empire des steppes. Qala­wun est de toutes ces cam­pagnes, dans l’ombre d’un autre Kipt­chak, plus flam­boyant, plus bru­tal : Bay­bars, le sul­tan à la pupille voi­lée de blanc, l’homme qui fit du Caire la capi­tale incon­tes­tée de l’is­lam sun­nite en y ins­tal­lant un calife abbas­side de rechange après la des­truc­tion de Bagdad.

Bay­bars meurt en 1277 — empoi­son­né, dit-on, par une coupe de kou­mis qu’il des­ti­nait à un autre, ce qui serait la plus belle iro­nie de l’his­toire mame­louke si l’his­toire mame­louke n’en regor­geait pas. Ses fils ne tiennent pas deux ans. En novembre 1279, Qala­wun écarte le der­nier, un enfant, et monte sur le trône sous le titre d’al-Malik al-Man­sur — « le roi ren­du vic­to­rieux ». Il a près de soixante ans. Il en a pas­sé qua­rante à la guerre. Et il va faire de sa vieillesse le socle d’un siècle.

III. Onze ans de règne, treize mois de chantier

Le règne d’al-Man­sur Qala­wun (1279–1290) est de ceux dont les manuels disent qu’ils « conso­lident ». Le mot est faible. En 1281, à Homs, il affronte la deuxième grande inva­sion mon­gole de la Syrie — quatre-vingt mille cava­liers de l’Il­khan Aba­qa, ren­for­cés d’Ar­mé­niens et de Géor­giens — et la brise au terme d’une jour­née si incer­taine que les deux ailes de chaque armée se crurent simul­ta­né­ment vic­to­rieuses et vain­cues. En 1289, il prend Tri­po­li aux croi­sés, met­tant fin à un com­té qui avait duré cent quatre-vingts ans. Il meurt en novembre 1290, à près de soixante-dix ans, dans son cam­pe­ment au départ du Caire, alors qu’il s’ap­prê­tait à mar­cher sur Acre, la der­nière grande place franque. Son fils al-Ash­raf Kha­lil pren­dra la ville six mois plus tard, ache­vant l’œuvre pater­nelle et refer­mant, après deux siècles, la paren­thèse des croi­sades au Levant.

Mais Qala­wun, contrai­re­ment à tant de conqué­rants, ne se contente pas de gagner des batailles. Il signe des trai­tés de com­merce avec Gênes, avec Byzance, avec l’A­ra­gon ; il échange des ambas­sades avec le roi de Cey­lan et entre­tient la route des esclaves de la mer Noire par un accord avec la Horde d’Or — le sys­tème mame­louk a besoin de sa steppe comme un pou­mon a besoin d’air. Et sur­tout, il construit. C’est là que notre rue al-Mu’izz retrouve son fil.

En 1284, le sul­tan décide d’é­le­ver au cœur du Caire un com­plexe monu­men­tal réunis­sant trois fonc­tions : un maris­tan — un hôpi­tal —, une madra­sa pour l’en­sei­gne­ment du droit dans les quatre écoles sun­nites, et son propre mau­so­lée. Pour l’emplacement, il voit grand : les ter­rains de l’an­cien palais fati­mide occi­den­tal, à Bayn al-Qas­rayn, c’est-à-dire l’a­dresse la plus pres­ti­gieuse et la plus sym­bo­lique de la ville, celle où le pou­voir cai­rote se met en scène depuis trois siècles. Une par­tie du site est alors occu­pée par un palais ayyou­bide, le Dar Qut­biyya ; on rachète, on expro­prie, on démo­lit. Les chro­ni­queurs — et les juristes, qui feront la fine bouche pen­dant des décen­nies — notent que le chan­tier fut mené avec des méthodes expé­di­tives : cor­vées impo­sées aux pas­sants, pri­son­niers de guerre mon­gols atte­lés aux tra­vaux, maté­riaux pré­le­vés où l’on pou­vait, y com­pris, raconte-t-on, des colonnes et des marbres rap­por­tés des for­te­resses franques déman­te­lées de la côte. L’é­mir Alam al-Din San­jar al-Shu­ja’i, qui super­vise l’ou­vrage, est de ces hommes à qui l’on ne dit pas non deux fois.

Le résul­tat de cette bru­ta­li­té orga­ni­sa­trice tient du pro­dige : l’en­semble du com­plexe — des mil­liers de mètres car­rés, une façade de près de soixante-dix mètres sur la rue, un dôme, un mina­ret, des cours, des salles voû­tées — est ache­vé en treize mois envi­ron, entre 1284 et 1285. Treize mois. Il faut avoir vu la den­si­té de décor du mau­so­lée, ses marbres incrus­tés, ses stucs cise­lés, ses pla­fonds peints et dorés, pour mesu­rer ce que ce délai a d’in­vrai­sem­blable. Les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture en déduisent une mobi­li­sa­tion de main-d’œuvre excep­tion­nelle et une orga­ni­sa­tion de chan­tier qua­si mili­taire — ce qui, pour un État dont l’ar­mée était l’os­sa­ture et la rai­son d’être, est fina­le­ment dans l’ordre des choses. On bâtis­sait comme on menait cam­pagne : vite, mas­si­ve­ment, sans comp­ter les hommes.

Reste la ques­tion que tout visi­teur finit par se poser, plan­té devant cette façade : pour­quoi ? Pour­quoi un sol­dat kipt­chak sexa­gé­naire, par­ve­nu au som­met par le sabre et l’in­trigue, englou­tit-il une for­tune dans un hôpi­tal pour les pauvres et une école de droit ? Il y a la pié­té, bien sûr, et il ne faut pas l’é­va­cuer d’un haus­se­ment d’é­paules moderne : Qala­wun était tom­bé gra­ve­ment malade à Damas des années aupa­ra­vant, avait été soi­gné au grand hôpi­tal de Nur al-Din, et aurait fait vœu, s’il accé­dait un jour au pou­voir, d’en fon­der un plus grand encore. Il y a le cal­cul poli­tique : dans un sys­tème où le trône ne se trans­met pas, où chaque sul­tan n’est que le plus fort des émirs, la fon­da­tion pieuse est une machine à fabri­quer de la légi­ti­mi­té. Et il y a le waqf, cette ins­ti­tu­tion admi­rable et retorse du droit musul­man : en dotant sa fon­da­tion de reve­nus inalié­nables — terres, bou­tiques, bains, cara­van­sé­rails —, le fon­da­teur sous­trait une par­tie de sa for­tune aux confis­ca­tions futures et en réserve la ges­tion à ses des­cen­dants. Le mau­so­lée de Qala­wun est à la fois un acte de foi, un mani­feste dynas­tique et un mon­tage patri­mo­nial. Les trois à la fois, indis­so­cia­ble­ment, et c’est ce qui en fait un docu­ment autant qu’un monument.

IV. Le maris­tan, ou la mala­die prise au sérieux

Du com­plexe pri­mi­tif, l’hô­pi­tal est la par­tie la plus rava­gée par le temps — il n’en sub­siste que des frag­ments en fond de par­celle, une salle voû­tée, des pans de mur, et un éta­blis­se­ment oph­tal­mo­lo­gique moderne qui per­pé­tue, par une fidé­li­té admi­nis­tra­tive assez émou­vante, sept siècles de voca­tion médi­cale. Mais c’est par lui qu’il faut pas­ser, au moins en pen­sée, parce que c’est lui qui don­nait son sens à l’en­semble. Les contem­po­rains ne par­laient d’ailleurs pas du « com­plexe de Qala­wun » : ils disaient al-Maris­tan al-Man­su­ri, l’hô­pi­tal d’al-Man­sur. Le tom­beau du sul­tan n’é­tait, en quelque sorte, que la dépen­dance funé­raire de son œuvre charitable.

Le mot maris­tan vient du per­san — bima­res­tan, la mai­son des malades — et l’ins­ti­tu­tion elle-même est l’une des grandes réus­sites de la civi­li­sa­tion isla­mique médié­vale. Celui de Qala­wun, à son ouver­ture en 1285, est pro­ba­ble­ment le plus grand et le mieux doté du monde. L’acte de fon­da­tion, qui nous est par­ve­nu, pré­cise que l’é­ta­blis­se­ment est ouvert à tous — hommes et femmes, riches et pauvres, habi­tants et étran­gers de pas­sage —, gra­tui­te­ment, sans limite de durée de séjour. Quatre iwans autour d’une cour à fon­taine, des salles spé­cia­li­sées : fié­vreux, bles­sés, dys­en­té­riques, oph­tal­miques, et — chose qui frappe tou­jours les visi­teurs euro­péens de l’é­poque — des sec­tions pour les malades de l’es­prit, qu’on ne consi­dère ni comme des pos­sé­dés ni comme des cri­mi­nels, mais comme des patients.

Sur le trai­te­ment de ces der­niers, les sources rap­portent des détails qui laissent son­geur qui­conque connaît ce qu’é­tait au même moment le sort des insen­sés dans l’Oc­ci­dent latin. On soi­gnait par la musique : des ensembles de musi­ciens venaient jouer pour apai­ser les mélan­co­liques. On soi­gnait par le récit : des conteurs étaient appoin­tés pour dis­traire les insom­niaques et accom­pa­gner la nuit des malades, et l’on se prend à rêver de ce poste — conteur d’hô­pi­tal, fonc­tion­naire du som­meil des autres —, peut-être le plus beau métier dont j’aie jamais trou­vé trace dans une archive. À leur sor­tie, les patients gué­ris rece­vaient un pécule et des vête­ments, afin de ne pas être contraints de reprendre le tra­vail trop tôt. Une indem­ni­té de conva­les­cence, en somme, au XIIIe siècle.

Le maris­tan était aus­si un lieu de science. Le plus illustre de ses méde­cins fut Ibn al-Nafis, le Damas­cène ins­tal­lé au Caire, qui diri­gea l’é­ta­blis­se­ment et qui, dans un com­men­taire d’A­vi­cenne rédi­gé quelques décen­nies plus tôt, avait décrit pour la pre­mière fois la cir­cu­la­tion pul­mo­naire du sang — trois siècles avant Michel Ser­vet et Har­vey, dont les manuels euro­péens ont long­temps fait les décou­vreurs de ce que le méde­cin du Caire avait cou­ché par écrit dans l’in­dif­fé­rence géné­rale de la pos­té­ri­té occi­den­tale. À sa mort, en 1288, Ibn al-Nafis légua sa mai­son et sa biblio­thèque à l’hô­pi­tal de Qala­wun. Le savoir retour­nait à l’ins­ti­tu­tion comme les reve­nus du waqf : en cir­cuit fer­mé, pour durer.

Il faut enfin dire un mot des chiffres, parce qu’ils donnent l’é­chelle. Les reve­nus affec­tés au maris­tan par l’acte de waqf se comp­taient en dizaines de mil­liers de dirhams par an, pré­le­vés sur un empire de bou­tiques, de ham­mams, de mou­lins et de terres agri­coles s’é­ten­dant de l’É­gypte à la Syrie. L’hô­pi­tal pou­vait trai­ter, selon les esti­ma­tions, plu­sieurs mil­liers de patients par an, nour­ris de viande et de volaille — régime de riche pres­crit aux pauvres sur ordon­nance. Quand on longe aujourd’­hui le grand mur aveugle qui borde la ruelle der­rière le mau­so­lée, on longe, sans le savoir, la plus for­mi­dable machine de pro­tec­tion sociale du Moyen Âge méditerranéen.

V. Fran­chir le seuil

Reve­nons à la rue, et entrons. Le por­tail prin­ci­pal ouvre sur un long cor­ri­dor voû­té, haut, sombre, frais — trente mètres envi­ron de pénombre qui séparent le vacarme d’al-Mu’izz du silence des morts. Ce cou­loir est l’une des trou­vailles du plan : il des­sert, à main gauche, la madra­sa, à main droite, le mau­so­lée, et menait autre­fois, tout au fond, à l’hô­pi­tal. Trois ins­ti­tu­tions, une seule adresse, un seul axe. Au Caire, où le sol vaut de l’or depuis tou­jours, les archi­tectes mame­louks sont deve­nus les grands maîtres de la par­celle impos­sible : leurs monu­ments se tordent, se plient, absorbent les angles des rues, pré­sentent au pas­sant des façades rigou­reu­se­ment ali­gnées sur la voie pen­dant que, der­rière, les salles de prière pivotent en silence pour s’o­rien­ter vers La Mecque. Le com­plexe de Qala­wun est un trai­té de géo­mé­trie appli­quée à la ville.

Dans le cor­ri­dor, je m’ar­rête tou­jours un moment. C’est un lieu de tran­si­tion, et les lieux de tran­si­tion sont les plus habi­tés. Pen­dant des siècles, des géné­ra­tions de Cai­rotes s’y sont assises — malades atten­dant leur admis­sion, étu­diants entre deux cours, men­diants sachant que la cha­ri­té passe par là. Le marbre des ban­quettes est poli par les fonds de culotte de sept cents ans. La lumière tombe de rares ouver­tures hautes, par lames obliques où dansent les pous­sières. On entend encore la rue, mais assour­die, comme enten­due de sous l’eau.

Puis on tourne à droite, on fran­chit une porte de bois pla­quée de bronze, et c’est le mausolée.

Je vou­drais pou­voir décrire l’ef­fet que pro­duit cette salle sans recou­rir au voca­bu­laire de l’é­blouis­se­ment, qui est le degré zéro de l’é­cri­ture du voyage — mais il se trouve que l’é­blouis­se­ment est ici une don­née tech­nique, cal­cu­lée, vou­lue. La salle est vaste : une ving­taine de mètres de côté, plus de trente mètres sous cou­pole. Au centre, quatre piliers mas­sifs de pierre et quatre colonnes de gra­nit rose — du gra­nit pha­rao­nique rem­ployé, pré­le­vé sur quelque temple ou quelque palais, l’É­gypte se recy­clant elle-même comme elle le fait depuis les Pto­lé­mées — des­sinent un octo­gone qui porte le dôme. Autour, un déam­bu­la­toire. Et par­tout, sur chaque sur­face, à chaque hau­teur, du décor : lam­bris de marbres poly­chromes incrus­tés de nacre, frises de stuc ajou­ré, pla­fonds à cais­sons peints et dorés, ins­crip­tions cora­niques cou­rant en ban­deaux à hau­teur de vertige.

L’oc­to­gone cen­tral n’est pas une fan­tai­sie. Tout visi­teur qui a vu Jéru­sa­lem le recon­naît immé­dia­te­ment : c’est le plan du Dôme du Rocher — quatre piliers, quatre groupes de colonnes, la rota­tion octo­go­nale autour d’un centre sacré. La cita­tion est déli­bé­rée, et elle est poli­tique. Qala­wun, sul­tan d’un État qui se pré­sente comme le pro­tec­teur des villes saintes et le bou­clier de l’is­lam face aux Mon­gols et aux Francs, s’offre pour tom­beau une réplique du plus ancien et du plus pres­ti­gieux monu­ment de l’is­lam. Il y a là une reven­di­ca­tion d’hé­ri­tage — les Mame­louks, par­ve­nus sans ancêtres, se fabriquent une généa­lo­gie archi­tec­tu­rale en s’ap­pro­priant les formes des Omeyyades — et peut-être aus­si un écho des ambi­tions syriennes du sul­tan, qui pas­sa sa vie à défendre et à admi­nis­trer le cor­ri­dor Le Caire–Damas–Jérusalem.

Le mih­rab, sur le mur orien­tal, passe pour l’un des plus somp­tueux du Caire, et je n’ai pas trou­vé de rai­son de contes­ter ce clas­se­ment. C’est une niche pro­fonde, enca­drée de trois registres de colon­nettes de marbre, tapis­sée de pla­cages poly­chromes où alternent des arca­tures aveugles, des mosaïques de marbre, des incrus­ta­tions de nacre qui accrochent la moindre lumière. On pense aux mih­rabs de Damas, aux décors byzan­tins, à Cor­doue même — toute la Médi­ter­ra­née des mar­briers semble s’être don­né ren­dez-vous dans cette niche de quelques mètres car­rés. Des équipes d’ar­ti­sans syriens, peut-être for­mées sur les chan­tiers des villes côtières reprises aux Francs, ont vrai­sem­bla­ble­ment tra­vaillé ici, appor­tant des tech­niques que Le Caire ne connais­sait pas encore à cette échelle.

Et puis il y a la lumière, dont je par­lais au début. Les murs hauts sont per­cés de fenêtres doubles sur­mon­tées d’o­cu­lus, fer­mées de grilles de stuc ser­ties de verres colo­rés. En fin d’a­près-midi, le soleil de l’ouest tra­verse ces claires-voies et pro­jette sur les marbres des taches mou­vantes, rouges et bleues, qui glissent len­te­ment le long des piliers à mesure que la terre tourne. Les res­tau­ra­teurs du XXe siècle ont refait une par­tie de ces vitraux, mais le dis­po­si­tif optique est d’o­ri­gine : cette salle a été conçue comme un ins­tru­ment à cap­tu­rer le soir. On y enter­rait un sul­tan ; on y a pié­gé la lumière d’É­gypte, ce qui est une manière plus sûre d’éternité.

Au centre, sous le dôme, une haute clô­ture de bois tour­né — une maq­su­ra de mou­cha­ra­bieh — entoure le céno­taphe. Der­rière ce grillage sombre reposent Qala­wun et son fils al-Nasir Muham­mad, le plus grand des sul­tans mame­louks, celui qui régna trois fois et trans­for­ma Le Caire en chan­tier per­ma­nent. Le père mort en novembre 1290 ne fut d’ailleurs pas inhu­mé ici tout de suite : la dépouille atten­dit à la Cita­delle que les cir­cons­tances — et les conve­nances astro­lo­giques, disent cer­taines sources — per­mettent le trans­fert, quelques mois plus tard. Détail bureau­cra­tique et tou­chant : même mort, un sul­tan mame­louk atten­dait son tour.

VI. Une façade venue d’ailleurs, un dôme refait deux fois

Res­sor­tons, et regar­dons la façade, cette fois pour de bon. Elle est unique au Caire, et les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture se dis­putent à son sujet depuis plus d’un siècle avec cette véhé­mence feu­trée qui est la poli­tesse des éru­dits. Sur près de soixante-dix mètres, elle aligne de hautes arca­tures en retrait dans les­quelles s’ins­crivent des fenêtres super­po­sées — une baie rec­tan­gu­laire en bas, des baies gémi­nées au-des­sus, un ocu­lus dans le tym­pan. Gémi­nées : le mot dit tout. Ce rythme de fenêtres jumelles sous arc bri­sé, coif­fées d’un ocu­lus, c’est celui des églises gothiques, celui des cathé­drales de croi­sade bâties à Acre, à Tyr, à Tri­po­li. Cer­tains y voient l’in­fluence de maîtres d’œuvre ayant tra­vaillé sur les chan­tiers francs, d’autres le rem­ploi pur et simple d’élé­ments arra­chés aux villes croi­sées déman­te­lées — on sait que les Mame­louks ne s’en pri­vaient pas, et que le por­tail gothique de l’é­glise Saint-André d’Acre fini­ra, quelques années plus tard, remon­té en tro­phée dans la madra­sa d’al-Nasir Muham­mad, juste à côté. La façade de Qala­wun serait ain­si une sorte de com­mu­ni­qué de vic­toire en pierre : l’ar­chi­tec­ture des vain­cus, digé­rée, retour­née, mise au ser­vice du tom­beau du vainqueur.

J’aime cette hypo­thèse, mais j’aime aus­si qu’elle reste une hypo­thèse. Les bâti­ments de cette ampleur sont des œuvres col­lec­tives et cos­mo­po­lites ; des arti­sans syriens, des mar­briers venus des villes côtières, des stu­ca­teurs per­sans peut-être, des maçons cai­rotes y ont mêlé leurs manières comme les langues se mêlaient sur le chan­tier. Le Caire du XIIIe siècle est une capi­tale-monde, gon­flée de réfu­giés fuyant les Mon­gols — savants de Bag­dad, arti­sans de Damas, princes dépos­sé­dés d’un peu par­tout —, et sa pierre enre­gistre ce bras­sage plus fidè­le­ment que les chroniques.

Au-des­sus de l’angle nord, le mina­ret. Il détonne, lui aus­si : une tour car­rée, puis­sante, en trois registres décrois­sants, ornée d’ar­ca­tures en fer à che­val et de colon­nettes, plus proche des mina­rets du Magh­reb ou des cam­pa­niles que des fines tours octo­go­nales que Le Caire mul­ti­plie­ra au siècle sui­vant. Le trem­ble­ment de terre de 1303 — un séisme ter­rible, qui cou­cha les mina­rets de la ville comme des quilles — endom­ma­gea gra­ve­ment l’ou­vrage ; al-Nasir Muham­mad fit recons­truire l’é­tage supé­rieur en brique, et la tour porte encore, lisible pour qui sait regar­der, la cica­trice de cette reprise : la pierre en bas, la brique en haut, deux époques empilées.

Quant au dôme que l’on voit aujourd’­hui, il faut faire un aveu qui cha­grine tou­jours un peu les ama­teurs d’au­then­ti­ci­té : il date de 1903. La cou­pole ori­gi­nelle, sans doute en bois, avait dis­pa­ru depuis long­temps — rem­pla­cée une pre­mière fois au XVIIIe siècle, puis démo­lie —, et c’est le Comi­té de conser­va­tion des monu­ments de l’art arabe, cette ins­ti­tu­tion fon­dée en 1881 où tra­vaillaient côte à côte des archi­tectes euro­péens et égyp­tiens, qui fit édi­fier le dôme actuel sous la direc­tion de Max Herz, l’in­fa­ti­gable Hon­grois qui a res­tau­ré la moi­tié du Caire isla­mique. On peut ergo­ter sur ses choix. On peut aus­si se dire que ce monu­ment n’a jamais ces­sé d’être répa­ré, repris, com­plé­té depuis 1285 — par al-Nasir Muham­mad après le séisme, par les émirs des siècles sui­vants, par les Otto­mans, par le Comi­té, par les cam­pagnes de res­tau­ra­tion des années 2000 —, et que cette sédi­men­ta­tion conti­nue est sa manière d’être vivant. Les monu­ments intacts sont des monu­ments morts. Celui-là a tou­jours eu des ouvriers sur le dos, comme un navire en carène perpétuelle.

VII. Lire les murs

Il y a une chose que le visi­teur pres­sé manque presque tou­jours, et c’est pour­tant la voix même du bâti­ment : les ins­crip­tions. Sur toute la lon­gueur de la façade court, à hau­teur d’homme ou presque, un immense ban­deau épi­gra­phique gra­vé dans la pierre — la titu­la­ture du fon­da­teur, dérou­lée sur des dizaines de mètres en carac­tères monu­men­taux. Notre maître le sul­tan, le roi al-Man­sur, le savant, le juste, le com­bat­tant du dji­had, le défen­seur des fron­tières, le sou­te­nu par Dieu, le vic­to­rieux, Sayf al-Dunya wa-l-Din — sabre du monde d’i­ci-bas et de la reli­gion — Qala­wun al-Sali­hi, asso­cié de l’é­mir des croyants… Chaque épi­thète est un article de pro­gramme. « Al-Sali­hi » : le rap­pel du maître d’o­ri­gine, al-Salih Ayyub, car dans le monde mame­louk on porte le nom de celui qui vous a ache­té comme un patro­nyme d’a­dop­tion — l’es­cla­vage retour­né en généa­lo­gie. « Asso­cié de l’é­mir des croyants » : la cau­tion du calife abbas­side fan­toche entre­te­nu au Caire. Le pas­sant du XIIIe siècle, même illet­tré, savait ce que disait ce ruban de pierre ; on le lui lisait, on le lui réci­tait, et la façade fonc­tion­nait comme fonc­tionnent aujourd’­hui nos façades offi­cielles cou­vertes de sigles : elle pro­cla­mait l’État.

À l’in­té­rieur du mau­so­lée, l’é­pi­gra­phie change de registre et de matière. Le grand ban­deau qui cein­ture la salle, en stuc ajou­ré autre­fois rehaus­sé de cou­leur et d’or, porte le ver­set du Trône — Ayat al-Kur­si, le texte que l’is­lam place volon­tiers au-des­sus des tombes parce qu’il dit la sou­ve­rai­ne­té de Dieu sur le som­meil et sur la mort : « Ni som­no­lence ni som­meil ne Le sai­sissent… » Il y a une conve­nance pro­fonde, presque une ten­dresse, à dérou­ler autour d’un sul­tan endor­mi le ver­set qui affirme que Dieu, Lui, ne dort jamais. La cal­li­gra­phie est un thu­luth ample, aux hampes ver­ti­cales ser­rées comme une palis­sade, dont les entre­lacs supé­rieurs se nouent en frise conti­nue : de loin, un décor ; de près, un texte ; à mi-dis­tance, ce bat­te­ment entre les deux qui est le génie propre de l’art isla­mique, où l’or­ne­ment n’est jamais tout à fait muet ni l’é­cri­ture tout à fait sage.

Le reste du décor mérite qu’on s’y attarde avec la même len­teur. Les lam­bris de marbre ne sont pas un pla­cage uni­forme mais une mar­que­te­rie savante : pan­neaux de por­phyre et de ser­pen­tine enca­drés de filets blancs, roues de marbres concen­triques, incrus­ta­tions de nacre décou­pées en étoiles minus­cules qui s’al­lument quand on se déplace. Les Cai­rotes de l’é­poque, rap­portent les chro­ni­queurs, venaient voir le mau­so­lée comme une curio­si­té, et l’ex­pres­sion popu­laire fit long­temps du maris­tan et de sa qub­ba l’é­ta­lon du luxe inima­gi­nable. Au-des­sus des marbres, le stuc prend le relais — ara­besques ajou­rées, rin­ceaux, coquilles — puis le bois : pla­fonds à cais­sons peints, poutres dorées, et cette maq­su­ra de tour­nage si fin qu’elle semble tis­sée plu­tôt que menui­sée. Trois matières, trois cor­po­ra­tions, trois hau­teurs de regard. Le décor mame­louk est stra­ti­fié comme une socié­té de cour : le marbre au niveau des hommes, le stuc au niveau des anges, le bois doré au niveau de Dieu.

Je note enfin, pour les ama­teurs de détails qui font les vraies visites, deux petites choses. La pre­mière : dans le déam­bu­la­toire, cer­tains cha­pi­teaux des colonnes de gra­nit sont antiques, corin­thiens, à peine retaillés — l’a­canthe grecque por­tant la cou­pole d’un Kipt­chak, et per­sonne au XIIIe siècle n’y voyait le moindre para­doxe, ce en quoi ils étaient plus sages que nous. La seconde : par endroits, sous les repeints et les res­tau­ra­tions, sub­sistent des frag­ments de la poly­chro­mie d’o­ri­gine, bleus pro­fonds, rouges, ors éteints. Le mau­so­lée que nous voyons blond et miné­ral fut un inté­rieur colo­ré, presque satu­ré, plus proche dans son effet d’une tente prin­cière que d’une église de pierre. C’est toute la dif­fi­cul­té de visi­ter les monu­ments anciens : il faut regar­der ce qui est là et ima­gi­ner ce qui manque, tenir les deux images ensemble, comme ces por­traits qui changent selon l’angle. L’ar­chéo­lo­gie est un exer­cice de vision double, et le voya­geur qui l’ou­blie ne voit que des ruines propres.

VIII. La madra­sa, l’autre moi­tié du silence

En face du mau­so­lée, de l’autre côté du cor­ri­dor, la madra­sa. Elle est plus abî­mée, plus sobre, moins visi­tée — les groupes la tra­versent d’un pas pres­sé pour rejoindre la salle funé­raire, et c’est une erreur. Son plan suit le modèle cai­rote du temps : une cour cen­trale, un grand iwan de prière à l’est, un iwan plus petit en face, et sur les côtés les loge­ments des étu­diants, empi­lés sur plu­sieurs niveaux comme les cabines d’un paque­bot stu­dieux. Le grand iwan conserve une dis­po­si­tion rare au Caire : trois vais­seaux sépa­rés par des colonnes antiques, une basi­lique en minia­ture tour­née vers le mih­rab — encore un écho médi­ter­ra­néen, encore un rem­ploi, l’An­ti­qui­té ser­vant de car­rière et de modèle à la fois.

L’acte de fon­da­tion pré­voyait l’en­sei­gne­ment du droit selon les quatre écoles sun­nites, plus des chaires de méde­cine et de hadith. Il faut ima­gi­ner la jour­née sonore du com­plexe vers 1300 : les leçons psal­mo­diées dans les iwans, les dis­putes juri­diques, les réci­ta­tions cora­niques des orphe­lins de l’é­cole élé­men­taire ins­tal­lée au-des­sus de l’en­trée — le kut­tab, dont les fenêtres don­naient sur la rue, si bien que le pas­sant mar­chait lit­té­ra­le­ment sous une pluie de sou­rates réci­tées par des voix d’en­fants —, les gémis­se­ments de l’hô­pi­tal au fond, les musi­ciens des mélan­co­liques, et, réglant le tout, la lec­ture per­pé­tuelle du Coran auprès du tom­beau, assu­rée jour et nuit par des équipes de réci­tants sala­riés du waqf. Un monu­ment mame­louk n’é­tait pas fait pour être vu : il était fait pour être enten­du. Ce que nous visi­tons en silence était une machine à pro­duire du son sacré, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, autour du corps d’un sul­tan qui ne com­pre­nait qu’à moi­tié la langue qu’on réci­tait pour lui.

Le mau­so­lée lui-même, du reste, n’é­tait pas seule­ment une chambre funé­raire. On y prê­tait ser­ment : c’est devant la tombe de Qala­wun que les émirs venaient jurer fidé­li­té aux sul­tans de sa lignée, la main sur le tom­beau du fon­da­teur comme on la pose sur un livre. On y sus­pen­dait des tro­phées. On y célé­brait des céré­mo­nies d’in­ves­ti­ture. La qub­ba al-Man­su­riyya fut, pen­dant un siècle, une sorte de cha­pelle dynas­tique et de salle du trône funé­raire — le Saint-Denis et le Reims des Mame­louks réunis sous un seul dôme, à cette dif­fé­rence près que la dynas­tie qui s’y fai­sait sacrer était née d’un mar­ché aux esclaves.

Car c’est peut-être le plus éton­nant de toute cette his­toire : le sys­tème mame­louk, conçu pour broyer l’hé­ré­di­té, a pro­duit ici sa grande excep­tion. Les des­cen­dants de Qala­wun ont occu­pé le trône, avec des inter­rup­tions, des dépo­si­tions, des res­tau­ra­tions et quelques assas­si­nats de bonne com­pa­gnie, de 1279 à 1382 — un siècle de sul­tans qala­wu­nides, dont le pro­di­gieux al-Nasir Muham­mad, dépo­sé deux fois, reve­nu deux fois, mort sur le trône après qua­rante ans de règne cumu­lé. Sous lui, Le Caire devient la plus grande ville du monde hors de Chine, un demi-mil­lion d’ha­bi­tants peut-être, et la rue al-Mu’izz se borde de fon­da­tions rivales : sa propre madra­sa au por­tail gothique volé, juste au nord de celle de son père, puis le khan­qah de Bay­bars al-Jashan­kir, puis, plus tard, le gigan­tesque com­plexe du sul­tan Bar­quq. Bayn al-Qas­rayn devient ce qu’il est res­té : une enfi­lade de dômes et de mina­rets où chaque géné­ra­tion de pou­voir a vou­lu son mètre de façade, la plus extra­or­di­naire concen­tra­tion d’ar­chi­tec­ture médié­vale du monde musul­man — et l’une des plus denses du monde tout court, avec, m’a-t-on tou­jours sem­blé, cette dif­fé­rence d’a­vec l’Eu­rope : ici, les monu­ments ne sont pas déga­gés, iso­lés, muséi­fiés sur leurs par­vis ; ils sont pris dans la ville comme des fos­siles dans la roche, avec des ate­liers dans leurs sou­bas­se­ments et du linge aux fenêtres d’en face.

IX. Sept siècles plus tard

Que devient un monu­ment pareil quand son monde meurt ? Les Otto­mans prennent l’É­gypte en 1517 et Le Caire cesse d’être une capi­tale d’empire. Le waqf conti­nue de fonc­tion­ner, cahin-caha, rogné par les admi­nis­tra­teurs suc­ces­sifs — l’his­toire des waqfs est une longue his­toire de détour­ne­ments pieu­se­ment maquillés —, mais l’hô­pi­tal fonc­tionne encore, et les voya­geurs euro­péens des XVIIe et XVIIIe siècles le men­tionnent avec éton­ne­ment. Au XIXe siècle, l’ins­ti­tu­tion décline en asile, puis les bâti­ments hos­pi­ta­liers, très dégra­dés, sont en grande par­tie démo­lis ; on élè­ve­ra sur leur emprise, dans les années 1920, un hôpi­tal oph­tal­mo­lo­gique moderne. La voca­tion aura donc tenu, sous des formes chan­geantes, de 1285 à nos jours. Je ne connais pas beau­coup d’é­ta­blis­se­ments de soins au monde qui puissent pro­duire sept siècles de conti­nui­té sur la même parcelle.

Le mau­so­lée, lui, tra­verse les siècles en accu­mu­lant les couches. Le Comi­té de conser­va­tion s’en empare à la fin du XIXe siècle : rele­vés, conso­li­da­tions, le dôme de Herz en 1903, la réfec­tion des vitraux et des stucs. Puis le XXe siècle égyp­tien, les res­tau­ra­tions des années 2000 dans le cadre du grand pro­jet de réha­bi­li­ta­tion de la rue al-Mu’izz, la pié­ton­ni­sa­tion par­tielle, l’é­clai­rage noc­turne qui trans­forme désor­mais la façade, le soir venu, en décor doré devant lequel les familles cai­rotes viennent se pho­to­gra­phier. On peut faire la moue devant cette patri­mo­nia­li­sa­tion. Je m’en garde : la rue al-Mu’izz du soir, avec ses gamins à vélo sla­lo­mant entre les tou­ristes, ses ven­deurs de barbe à papa sous les mou­cha­ra­biehs et ses vieux assis face aux façades illu­mi­nées comme devant un feu, est une des scènes urbaines les plus heu­reuses que je connaisse. Le monu­ment est ren­du à sa fonc­tion pre­mière, qui était d’être un spec­tacle public.

Et puis il y a la lit­té­ra­ture, qui est une autre forme de waqf. Naguib Mah­fouz a don­né le nom du lieu au pre­mier volume de sa tri­lo­gie — Bayn al-Qas­rayn, tra­duit en fran­çais par Impasse des deux palais —, ancrant dans ces quelques cen­taines de mètres la plus grande fresque roma­nesque de la langue arabe moderne. Le patriarche Ahmad Abd al-Gaw­wad tient bou­tique à deux pas du mau­so­lée ; ses fils passent sous ces façades pour aller à l’é­cole, à la mos­quée, chez la luthiste. Quand je marche dans la rue al-Mu’izz, je ne sais jamais très bien si je visite un monu­ment mame­louk ou un cha­pitre de Mah­fouz, et cette hési­ta­tion est exac­te­ment ce que j’ap­pelle un lieu réussi.

Der­nière image, pour finir, parce qu’on n’é­crit jamais que pour une image. C’é­tait en fin d’a­près-midi, l’heure des vitraux. Dans le mau­so­lée presque vide, un gar­dien som­no­lait sur une chaise de plas­tique près de la maq­su­ra, sous les trente mètres de la cou­pole, dans le cli­gno­te­ment lent des taches rouges et bleues que le soleil cou­chant pous­sait le long des colonnes de gra­nit rose. De la rue par­ve­nait, très assour­di, le racle­ment d’une char­rette. J’ai pen­sé à l’a­do­les­cent kipt­chak ven­du mille dinars sur un quai de la mer Noire, qui ne sut jamais bien l’a­rabe et qui dort ici depuis 1290 dans la plus belle chambre d’É­gypte, veillé par un fonc­tion­naire assou­pi et par la lumière qu’il avait fait mettre en cage. Les empires passent ; les dis­po­si­tifs optiques res­tent. À tout prendre, comme défi­ni­tion de l’ar­chi­tec­ture, je n’ai jamais trou­vé mieux.


Le com­plexe de Qala­wun se visite tous les jours sur la rue al-Mu’izz li-Din Allah, dans le quar­tier de Bayn al-Qas­rayn (métro le plus proche : Bab el-Chaa­ria, puis quinze minutes de marche qui valent le voyage à elles seules). Y aller de pré­fé­rence en fin d’a­près-midi pour les vitraux du mau­so­lée, et reve­nir à la nuit tom­bée pour la façade illu­mi­née. À lire avant, pen­dant ou après : la tri­lo­gie de Naguib Mah­fouz, et pour l’ar­chi­tec­ture, les tra­vaux de Doris Beh­rens-Abou­seif sur Le Caire des Mamelouks.

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Le tar­bouche, iti­né­raire d’un couvre-chef méditerranéen

Le tar­bouche, iti­né­raire d’un couvre-chef méditerranéen

Le tar­bouche

Iti­né­raire d’un couvre-chef méditerranéen

Le tar­bouche : bio­gra­phie d’un couvre-chef méditerranéen

Dans le souk Ech-Chaoua­chine de Tunis, entre la mos­quée Zitou­na et la Kas­bah, un vieil homme façonne encore, assis en tailleur sur un banc de bois poli par deux siècles de la même pos­ture, un bon­net de laine rouge qu’il appelle ché­chia. Il tire le kabous encore informe sur un moule, l’é­crase au maillet, le peigne au char­don, le teint à la coche­nille, et sous ses doigts la matière prend peu à peu cette forme tron­co­nique que le monde entier a fini par asso­cier à un seul mot — tar­bouche — dont per­sonne, pas même lui, ne sait plus très bien d’où il vient. Autour de son échoppe, une tren­taine d’a­te­liers sur­vivent là où il y en avait cent vingt il y a qua­rante ans. On pour­rait croire à un arti­sa­nat qui s’é­teint dou­ce­ment. On aurait tort de s’ar­rê­ter là : ce bon­net a connu, en deux siècles, plus de vies, plus de morts offi­cielles et plus de résur­rec­tions qu’au­cun autre vête­ment médi­ter­ra­néen. Il mérite qu’on lui fasse, pour une fois, sa biographie.

Acte de nais­sance introuvable

Aucun objet aus­si ordi­naire n’a sus­ci­té autant de généa­lo­gies contra­dic­toires. Le Dic­tion­naire de l’A­ca­dé­mie fran­çaise fait des­cendre tar­bouche de l’a­rabe tar­buch, lui-même emprun­té au turc tar­poş, mot com­po­sé — dit-elle — du turc ter, « la sueur », et du per­san puşi­dan, « cou­vrir » : à l’o­ri­gine, donc, rien de plus qu’un linge à sueur, une dou­blure tech­nique glis­sée sous une coiffe plus noble. Une autre source savante, publiée dans la revue La Géo­gra­phie, pro­pose une tout autre éty­mo­lo­gie per­sane, tout aus­si assu­rée : sar, « la tête », et pouch, « la coif­fure » — un com­po­sé qui ne doit plus rien au corps qui trans­pire et tout à la tête qui pense. Les deux généa­lo­gies sont sérieuses, les deux sont mutuel­le­ment exclu­sives, et aucun phi­lo­logue ne semble avoir tran­ché entre elles ; on retien­dra sur­tout qu’un mot aus­si banal en appa­rence résiste depuis des siècles à toute éty­mo­lo­gie défi­ni­tive, comme s’il avait pris soin, dès sa nais­sance, de brouiller les pistes.

Le nom concur­rent, fez, pose une énigme d’un autre ordre : celle, non plus des sons, mais d’un lieu. La ville maro­caine de Fès aurait don­né son nom au bon­net parce qu’on y extra­yait la tein­ture pourpre — le rouge pro­fond obte­nu, selon les ver­sions, de baies de garance ou de coche­nille — qui ser­vait à le colo­rer ; c’est du moins l’ex­pli­ca­tion la plus répé­tée, y com­pris par l’en­cy­clo­pé­die en ligne la plus consul­tée du monde, qui pré­cise aus­si­tôt que « ses ori­gines res­tent incer­taines ». Une autre tra­di­tion, relayée par le même type de sources, fait des­cendre la forme même du bon­net sans bord d’un antique pilos grec, por­té dans le monde byzan­tin bien avant l’ir­rup­tion des Turcs en Ana­to­lie, et adop­té ensuite par une mosaïque de groupes eth­niques et reli­gieux — cette généa­lo­gie ferait du tar­bouche, para­doxa­le­ment, un vieux fonds médi­ter­ra­néen com­mun avant d’être une inven­tion ottomane.

Il existe enfin une troi­sième ver­sion, maro­caine celle-là et net­te­ment plus reven­di­ca­tive, por­tée notam­ment par l’a­ca­dé­mi­cien Abdel­ha­di Tazi. Elle s’ap­puie sur un docu­ment fran­çais du XVIIIe siècle : les mémoires du diplo­mate Louis Ché­nier, datés du 10 novembre 1775, qui racontent que les Otto­mans eux-mêmes appe­laient ce couvre-chef « de Fès » parce qu’ils l’im­por­taient de cette ville pré­cise, et que les Tuni­siens, mal­gré leurs ten­ta­tives, n’é­taient jamais par­ve­nus à éga­ler le savoir-faire des fabri­cants fas­sis. Pour cet his­to­rien, la pré­séance chro­no­lo­gique et tech­nique du Maroc sur l’Em­pire otto­man ne fait aucun doute. On note­ra, sans vou­loir arbi­trer entre ces généa­lo­gies concur­rentes, qu’elles ont toutes inté­rêt à être vraies pour la fier­té natio­nale qui les porte — grecque, otto­mane ou maro­caine — et que les objets, contrai­re­ment aux États, n’ont sou­vent pas de cer­ti­fi­cat de nais­sance unique : ils naissent plu­sieurs fois, à plu­sieurs endroits, et laissent aux his­to­riens le soin de se dis­pu­ter sur le procès-verbal.

Le mot voi­sin, ché­chia, n’é­chappe pas davan­tage à la confu­sion des ori­gines : cer­tains le rat­tachent à chèche, la bande de tis­su dont le bon­net était autre­fois entou­ré, d’autres au voca­bu­laire même du tis­sage, sans qu’au­cune de ces pistes ne soit mieux éta­blie que les pré­cé­dentes. On remar­que­ra au pas­sage une coïn­ci­dence pure­ment for­melle, mais qui vaut d’être notée : la même sil­houette conique, rouge, sans bord, coiffe au même siècle les sujets du sul­tan et — sous le nom de bon­net phry­gien — les révo­lu­tion­naires fran­çais qui pré­ten­daient pré­ci­sé­ment rompre avec tout ce que l’O­rient otto­man pou­vait repré­sen­ter. Deux bon­nets rouges, deux généa­lo­gies qui se croisent sans se ren­con­trer jamais, l’un deve­nant l’emblème d’un empire qu’on veut moder­ni­ser de l’in­té­rieur, l’autre celui d’une répu­blique qui se rêve neuve : la forme, déci­dé­ment, voyage plus vite et plus loin que les signi­fi­ca­tions qu’on lui prête.

Enfance sous le turban

Ce que l’i­co­no­gra­phie atteste avec un peu plus de cer­ti­tude com­mence au XVe siècle. Vers 1460, Meh­med II le Conqué­rant se fait repré­sen­ter coif­fé d’un tar­bouche ser­ti de pierres pré­cieuses, enve­lop­pé d’un large sarık blanc — le tur­ban pro­pre­ment dit —, comme pour signi­fier son droit fraî­che­ment acquis sur Constan­ti­nople. Pen­dant les trois siècles et demi qui suivent, l’ob­jet mène une exis­tence seconde, presque invi­sible : simple bon­net de feutre, rouge, blanc ou noir, il n’est qu’une infra­struc­ture dis­crète, un sup­port autour duquel s’en­roule le véri­table signe dis­tinc­tif du rang, de la reli­gion et de la pro­vince — le tur­ban, avec ses innom­brables varia­tions de cou­leur, de taille et de dra­pé, dont un œil exer­cé pou­vait déduire en un regard la fonc­tion et l’o­ri­gine d’un homme.

C’est un point qu’il faut prendre au sérieux si l’on veut com­prendre la suite : le tar­bouche a une enfance d’une lon­gueur presque insul­tante pour un objet qui devien­dra, au siècle sui­vant, l’un des emblèmes les plus contes­tés du monde médi­ter­ra­néen. Il attend son heure sous une coiffe plus voyante que lui, struc­ture dis­crète d’une longue durée qui ne se mani­feste pas encore comme évé­ne­ment — jus­qu’au jour où une déci­sion poli­tique le fera bru­ta­le­ment pas­ser de l’ar­rière-plan à la scène.

Pen­dant ces trois cent cin­quante années d’a­no­ny­mat rela­tif, le vrai lan­gage ves­ti­men­taire de l’Em­pire se joue ailleurs, dans les nuances du tur­ban lui-même : vert réser­vé en prin­cipe aux des­cen­dants du Pro­phète, blanc pour les oulé­mas, formes et volumes variables selon qu’on appar­tient au corps des janis­saires, à telle guilde d’ar­ti­sans ou à telle pro­vince ana­to­lienne ou bal­ka­nique. Un cadi ne s’en­rou­lait pas le tur­ban comme un mar­chand de soie­ries, ni un mar­chand de soie­ries comme un simple por­te­faix — et cette gram­maire capil­laire, aus­si lisible pour un contem­po­rain qu’un uni­forme l’est pour nous, fonc­tion­nait pré­ci­sé­ment parce qu’elle échap­pait à toute uni­for­mi­sa­tion pos­sible. Le tar­bouche, dou­blure ano­nyme glis­sée sous cet édi­fice de sens, n’a­vait droit à aucune rhé­to­rique propre : il por­tait, sans le savoir encore, la forme exacte de ce qui allait un jour le remplacer.

Le bap­tême impérial

Cette déci­sion porte un nom et une date à peu près sûrs : le sul­tan Mah­moud II, en 1826, au moment même où il dis­sout dans le sang le corps des janis­saires et fonde sa nou­velle armée, l’Asâkir‑i Mansûre‑i Muham­me­diye. Le tur­ban, pré­ci­sé­ment parce qu’il codait depuis des siècles la reli­gion, le rang, la guilde et la pro­vince d’un homme, deve­nait un obs­tacle à l’u­ni­for­mi­té que le sul­tan réfor­ma­teur vou­lait impo­ser à ses sujets ; le tar­bouche, lui, offrait un sup­port neutre, éga­le­ment dis­po­nible à tous, sur lequel on pou­vait faire table rase des hié­rar­chies visibles héri­tées de l’an­cien régime otto­man. La résis­tance fut réelle : cer­tains oulé­mas et arti­sans conti­nuèrent d’en­rou­ler un tis­su autour du nou­veau bon­net, refu­sant taci­te­ment d’en adop­ter la forme nue ; le sul­tan dut, dit-on, faire publier un fir­man pour impo­ser défi­ni­ti­ve­ment la mesure aux récalcitrants.

L’É­tat se dota d’ailleurs de son propre outil de pro­duc­tion : la manu­fac­ture impé­riale de Feshane, sur la Corne d’Or, pro­dui­sit entre 1848 et 1850 quelque 400 000 tar­bouches et 30 000 mètres de drap par an ; un incen­die la rava­gea en 1866, elle fut recons­truite dès 1868 avec une machi­ne­rie moderne, employant envi­ron deux cent cin­quante ouvriers pour une cadence de treize à quinze cents bon­nets par jour au début des années 1860. Il y a quelque chose de savou­reux dans ce dis­po­si­tif : un sou­ve­rain qui veut impo­ser la moder­ni­té ves­ti­men­taire à son empire est contraint, pour y par­ve­nir, d’im­por­ter la moder­ni­té indus­trielle elle-même — usine, machines à vapeur, cadences — dans l’ob­jet cen­sé l’incarner.

L’ar­mée elle-même mit long­temps à s’en défaire tout à fait : l’in­fan­te­rie otto­mane le conser­va dans son paque­tage jus­qu’en 1909, la marine jus­qu’en 1916, tan­dis que les offi­ciers pas­saient entre-temps à une autre coiffe d’o­ri­gine step­pique, le kal­pak — signe que même à l’in­té­rieur de l’ap­pa­reil d’É­tat, les résis­tances à l’u­ni­forme unique se négo­ciaient pièce par pièce, corps par corps, plu­tôt qu’elles ne cédaient d’un bloc à un seul décret.

Un habit pour tout un empire

Le suc­cès de la mesure, une fois la résis­tance ini­tiale sur­mon­tée, dépasse lar­ge­ment ce qu’es­pé­rait Mah­moud II. Le tar­bouche se répand du Bos­phore aux Bal­kans, por­té aus­si bien par des Bos­niaques, des Alba­nais, des Armé­niens que par des chré­tiens et des juifs de l’Em­pire aux côtés des musul­mans — et c’est pré­ci­sé­ment là son effi­ca­ci­té poli­tique : à la dif­fé­rence du tur­ban, il ne dit plus rien de la confes­sion ni du rang de celui qui le porte, il uni­for­mise le regard por­té sur des sujets que le pou­voir vou­lait désor­mais trai­ter, au moins visuel­le­ment, à égalité.

En Égypte, le mou­ve­ment va plus loin encore qu’au centre de l’Em­pire. Sous Méhé­met Ali et sa dynas­tie, qui moder­nisent le pays avec un zèle propre, le tar­bouche devient en quelques décen­nies le signe dis­tinc­tif de l’ef­fen­di — le fonc­tion­naire, l’a­vo­cat, le méde­cin, l’en­sei­gnant for­mé à l’oc­ci­den­tale, caté­go­rie sociale entière immor­ta­li­sée par mil­liers de pho­to­gra­phies de stu­dio au Caire et à Alexan­drie, où l’on pose fiè­re­ment, redin­gote et tar­bouche, comme la pano­plie com­plète de l’homme moderne du Nil.

L’é­pi­sode grec ajoute au per­son­nage sa touche la plus iro­nique. Les sujets grecs ortho­doxes de l’Em­pire l’ont long­temps por­té eux aus­si, sans y voir de contra­dic­tion reli­gieuse — et l’on a vu plus haut qu’une tra­di­tion savante fait même remon­ter la forme du bon­net à la Grèce antique elle-même. Mais lorsque le natio­na­lisme grec s’af­firme et que l’in­dé­pen­dance se construit contre la tutelle otto­mane, le même objet, désor­mais lu comme un mar­queur de domi­na­tion turque et musul­mane, est reje­té au pro­fit de la fus­ta­nelle et du bon­net à gland propres au cos­tume natio­nal nais­sant. Un objet peut ain­si pas­ser, sans chan­ger de forme, du sta­tut de patri­moine ances­tral à celui de sym­bole hon­ni de l’oc­cu­pant — la même feu­trine rouge, deux lec­tures incon­ci­liables selon le siècle où l’on se place.

C’est aus­si à cette période que le tar­bouche entre dans le regard occi­den­tal comme motif obli­gé du voyage en Orient : les récits de voya­geurs roman­tiques qui des­cendent le Nil ou tra­versent Istan­bul au milieu du siècle décrivent inva­ria­ble­ment ces mers de bon­nets écar­lates qui sub­mergent les bazars et les quais, détail pit­to­resque autant que signal — pour un lec­teur euro­péen res­té chez lui — que l’on avait bien chan­gé de monde. Le tar­bouche devient, dans cette lit­té­ra­ture, un rac­cour­ci visuel com­mode pour dire l’O­rient sans avoir à le décrire davan­tage, ce qui en dit long sur la façon dont un objet peut se retrou­ver réduit, par le regard de l’é­tran­ger, à sa seule sil­houette — per­dant au pas­sage tout ce qu’il signi­fiait réel­le­ment pour ceux qui le por­taient au quotidien.

Dans les Bal­kans, la dif­fu­sion suit une logique com­pa­rable mais reste, plus long­temps qu’ailleurs, affaire de coexis­tence plu­tôt que de rup­ture : Bos­niaques musul­mans, catho­liques croates et ortho­doxes serbes se croisent pen­dant des décen­nies dans les mêmes rues sans que le tar­bouche ne devienne, avant l’an­nexion autri­chienne de 1908, un mar­queur stric­te­ment confes­sion­nel — il fau­dra la crise diplo­ma­tique qui suit cette annexion pour que sa pro­ve­nance indus­trielle, pré­ci­sé­ment, se charge sou­dain d’une signi­fi­ca­tion poli­tique qu’elle n’a­vait pas quelques années plus tôt. On touche là un trait récur­rent du per­son­nage : il ne devient un sym­bole brû­lant qu’au moment où une crise exté­rieure vient réac­ti­ver, dans un objet jusque-là banal, des lignes de frac­ture qui dor­maient sous la sur­face du quotidien.

La fabrique dépla­cée : un Otto­man né en Bohême

Voi­ci pour­tant le détail le plus inat­ten­du de toute cette his­toire, celui qui déjoue le mieux les évi­dences géo­gra­phiques. Le tout pre­mier tar­bouche pro­duit indus­triel­le­ment ne sort ni de Fès, ni de Tunis, ni même d’Is­tan­bul : il sort, dès 1807, d’un ate­lier de Stra­ko­nice, petite ville de Bohême dans l’Em­pire des Habs­bourg, où les frères Fürth, membres de la com­mu­nau­té juive locale, fondent en 1812 une entre­prise spé­cia­li­sée dans la fabri­ca­tion de bon­nets et de tar­bouches. L’af­faire pros­père au point que la seule usine de Wolf Fürth pro­duit 1,2 mil­lion de tar­bouches par an dès 1873 ; en 1899, l’en­semble des fabri­cants aus­tro-hon­grois fusionnent en une socié­té par actions, l’Ak­tien­ge­sell­schaft der öster­rei­chi­schen Fez­fa­bri­ken, dont le siège s’ins­talle à Vienne avant de reve­nir à Stra­ko­nice après la fon­da­tion de la Tché­co­slo­va­quie — une entre­prise dont l’é­car­late se retrouve expor­tée jus­qu’à Istan­bul, au Moyen-Orient, en Égypte, où elle tient bou­tique au Caire, rue Faha­mine, dans le quar­tier de la Ghou­riya, et jus­qu’en Inde.

L’in­ci­dent de 1908 illustre à quel point cette géo­gra­phie indus­trielle pou­vait deve­nir, elle aus­si, un objet de poli­tique inter­na­tio­nale : au moment de la crise de l’an­nexion de la Bos­nie par Vienne, la rue d’Is­tan­bul décrète un boy­cott des tar­bouches écar­lates aus­tro-hon­grois et exige des fabri­cants fran­çais des tar­bouches « neutres », blancs cette fois — preuve que même la pro­ve­nance maté­rielle d’un bon­net pou­vait deve­nir, le temps d’une crise diplo­ma­tique, une affaire d’État.

Pen­dant ce temps, Tunis entre­tient sa propre filière, paral­lèle et rivale : le souk Ech-Chaoua­chine, bâti en 1691–1692 sur ordre de Moha­med Bey pour y loger pré­ci­sé­ment les arti­sans anda­lous — les chaoua­chiya — venus s’ins­tal­ler en Ifri­qiya après la chute de Gre­nade en 1492 et les vagues d’ex­pul­sion qui sui­virent. La cor­po­ra­tion y acquiert un tel pres­tige que son pré­sident est nom­mé direc­te­ment par le Bey ; ses membres ne fabriquent pas le tar­bouche otto­man raide et haut, mais une variante plus ronde et plus souple, la ché­chia, qui réclame une dizaine de paires de mains spé­cia­li­sées et pas moins d’une demi-dou­zaine d’o­pé­ra­tions dis­tinctes — filage de la laine, tri­co­tage du kabous par des femmes à cinq aiguilles, fou­lage qui dur­cit la matière, car­dage au char­don, tein­ture rouge ver­millon à la coche­nille, mou­lage, fini­tions. Deux bon­nets rouges, deux lignées de métier, un même Médi­ter­ra­née : le tar­bouche otto­man et la ché­chia tuni­sienne ont coexis­té, se sont concur­ren­cés et se sont par­fois confon­dus au point que le Magh­reb dési­gnait le pre­mier du nom, révé­la­teur, de ché­chia stam­bou­li — la ché­chia d’Istanbul.

Ce rouge lui-même mérite qu’on s’y arrête, car il raconte, à sa manière, une autre his­toire de longue durée. Le monde médi­ter­ra­néen ancien tirait son écar­late le plus pré­cieux d’un insecte local, le ker­mès, dont l’ex­trac­tion res­tait rare et coû­teuse ; la tein­ture des ché­chias tuni­siennes, elle, se fait à la coche­nille — un insecte mexi­cain, incon­nu de l’An­cien Monde avant la conquête espa­gnole des Amé­riques, dont l’ex­ploi­ta­tion indus­trielle ne se géné­ra­lise en Médi­ter­ra­née qu’à par­tir du XVIe siècle. Il y a une coïn­ci­dence presque trop belle pour être sou­li­gnée sans pru­dence : les arti­sans anda­lous qui fondent le métier de la ché­chia à Tunis fuient l’Es­pagne au moment même, 1492, où celle-ci s’ap­prête à finan­cer le voyage qui rap­por­te­ra d’A­mé­rique le colo­rant qui rou­gi­ra leurs bon­nets. Le fil qui relie la chute de Gre­nade à la tein­ture d’un couvre-chef tuni­sien passe, sans qu’au­cun des deux évé­ne­ments n’ait rien à voir avec l’autre, par le même mil­lé­sime — un rap­pel que la longue durée brau­dé­lienne n’a pas besoin de cau­sa­li­té pour pro­duire du sens, la simple simul­ta­néi­té suf­fit par­fois à faire réfléchir.

Le pro­cès

L’é­pi­sode le plus dra­ma­tique de cette bio­gra­phie se joue en Ana­to­lie, un siècle après le bap­tême impé­rial. En tour­née dans le nord du pays à l’é­té 1925, Mus­ta­fa Kemal pro­nonce à Kas­ta­mo­nu puis à İneb­olu ses dis­cours dits « du cha­peau », bran­dis­sant un couvre-chef à bord euro­péen et pro­cla­mant qu’une nation civi­li­sée devait por­ter cela, et non plus ce qu’il appelle, avec un mépris cal­cu­lé, un simple « bon­net ». Le 25 novembre 1925, la Grande Assem­blée natio­nale adopte la loi 671 sur le couvre-chef, ren­dant le port du cha­peau obli­ga­toire et, de fait, celui du tar­bouche pas­sible de pour­suites dans l’es­pace public.

La révolte gronde à Erzu­rum, à Rize, à Sivas, à Maraş, à Kay­se­ri. Les tri­bu­naux d’in­dé­pen­dance, déjà en place pour juger les insur­gés de la révolte de Cheikh Saïd, jugent et pendent des oppo­sants — les sources divergent sen­si­ble­ment sur le nombre exact des exé­cu­tions liées au seul refus du cha­peau, cer­taines par­lant d’une dou­zaine de cas emblé­ma­tiques, d’autres d’une cin­quan­taine à l’é­chelle du pays ; on retien­dra le désac­cord lui-même plu­tôt qu’un chiffre unique, la pré­ci­sion ayant ici été moins bien conser­vée que l’am­pleur du choc. Par­mi les condam­nés figure le théo­lo­gien İsk­il­ip­li Meh­med Âtıf Hoca, pen­du au début de 1926 après un pro­cès expé­di­tif pour avoir publié un pam­phlet où il sou­te­nait qu’un musul­man n’a­vait nulle obli­ga­tion de s’ha­biller à l’oc­ci­den­tale. Il y a une symé­trie presque insou­te­nable dans cette séquence : le même objet qu’un fir­man avait impo­sé de force en 1826 pour effa­cer d’an­ciennes dis­tinc­tions se voit inter­dit par la loi un siècle plus tard, au nom d’une autre moder­ni­té — et un homme peut désor­mais être exé­cu­té pour avoir por­té, en public, le bon­net que l’ar­rière-grand-père de son juge avait lui-même été contraint d’adopter.

Ce qui frappe sur­tout, à lire les comptes ren­dus de l’é­poque, c’est la vitesse de la bas­cule séman­tique : le même mot, « civi­li­sa­tion », sert en 1826 à jus­ti­fier l’a­dop­tion du tar­bouche contre le tur­ban, puis en 1925 à jus­ti­fier son aban­don au pro­fit du cha­peau à bord — comme si l’ob­jet, quel qu’il soit, impor­tait fina­le­ment moins que la direc­tion du geste qui l’im­pose ou l’in­ter­dit. Les cam­pagnes ana­to­liennes, plus atta­chées que les grandes villes à la coiffe qu’elles por­taient depuis un siècle, four­nissent l’es­sen­tiel des foyers de résis­tance ; les tri­bu­naux, eux, ne jugent pas tant des hommes que des couvre-chefs, au sens le plus lit­té­ral du terme, puisque le port de l’ob­jet suf­fit, pen­dant ces mois-là, à consti­tuer la preuve maté­rielle du délit.

Seconde mort, au bord du Nil

L’É­gypte lui réserve un second pro­cès, moins san­glant mais tout aus­si défi­ni­tif. Le tar­bouche y règne pen­dant plus d’un siècle comme la signa­ture visuelle de la classe des effen­dis, sous la dynas­tie de Méhé­met Ali puis sous la monar­chie de l’ère bri­tan­nique. Cette adop­tion égyp­tienne, elle aus­si, remonte à un pro­jet de moder­ni­sa­tion mili­taire et admi­nis­tra­tive — Méhé­met Ali, comme Mah­moud II qu’il ser­vait pour­tant à ses débuts avant de s’en affran­chir, cher­chait à doter son armée et ses fonc­tion­naires d’une allure réso­lu­ment moderne — mais le tar­bouche n’y devient jamais, contrai­re­ment à ce qu’il fut un temps sur les rives du Bos­phore, l’ha­bit de tout le monde : le fel­lah des champs n’en por­tait pas, la cas­quette ou le tur­ban pay­san res­tant son couvre-chef ordi­naire, tan­dis que le tar­bouche mar­quait pré­ci­sé­ment l’ap­par­te­nance à cette strate urbaine et let­trée qui avait accès à l’é­cole, au bureau, à la pro­fes­sion libérale.

Le coup d’É­tat des Offi­ciers libres, le 23 juillet 1952, ren­verse le roi Farouk sous la conduite de Nas­ser ; asso­cié à la royau­té déchue et à l’ordre bureau­cra­tique qu’elle incar­nait, le tar­bouche dis­pa­raît en quelques années des rues égyp­tiennes, ban­ni ou sim­ple­ment aban­don­né, pour des rai­sons proches, toutes pro­por­tions gar­dées, de celles qu’a­vait don­nées Atatürk une géné­ra­tion plus tôt. Un témoi­gnage recueilli des décen­nies plus tard dans un bar d’A­lexan­drie donne la mesure du deuil que cette dis­pa­ri­tion a pu repré­sen­ter pour cer­tains : un vieil homme, der­nier des­cen­dant visible de ces effen­dis à tar­bouche, y mau­dis­sait encore, ivre, l’é­poque qui avait tout empor­té avec elle — sa coiffe, son monde, et le cos­tume qui allait avec.

Ce que pèse un tarbouche

On oublie, à force de le regar­der en pho­to­gra­phie ou en gra­vure, que ce per­son­nage a un poids, une cha­leur, une odeur — qu’il se porte, lit­té­ra­le­ment, sur un crâne, et que ce détail maté­riel n’est pas indif­fé­rent à son his­toire. Le feutre de laine tas­sée, une fois for­mé sur son moule et dur­ci, pèse sur le som­met du crâne d’un poids que les por­traits ne rendent jamais ; par les étés du Caire ou de Tunis, il retient la cha­leur au lieu de la dis­si­per, et l’on com­prend mieux, dans cette lumière, pour­quoi l’é­ty­mo­lo­gie la plus pro­saïque — celle qui fait du mot un simple déri­vé du mot turc pour « la sueur » — a pu sem­bler si plau­sible à ceux qui l’ont pro­po­sée : un homme qui porte un tar­bouche par une jour­née de siroc­co sait de quoi son bon­net parle. Sa ver­tu, en contre­par­tie, tenait à l’ab­sence jus­te­ment de tout bord : dépour­vu de visière ou de rebord rigide, il n’en­tra­vait pas le geste de la pros­ter­na­tion rituelle, front contre le sol, cinq fois par jour — un avan­tage fonc­tion­nel réel, sou­vent cité pour expli­quer pour­quoi le monde musul­man lui a pré­fé­ré, plus qu’à toute autre coiffe fer­mée, cette forme tron­quée et nue. Le gland de soie noire qui pend sur le côté n’a, lui, qu’une fonc­tion orne­men­tale, mais c’est jus­te­ment par ce détail déri­soire — sa cou­leur, sa lon­gueur, la façon dont on l’at­tache — que se dis­tin­guaient, à l’œil d’un connais­seur, un tar­bouche stam­bou­liote d’une ché­chia tuni­soise, un modèle de temps de paix d’un modèle mili­taire. La matière, en somme, n’est jamais tout à fait muette : elle conti­nue de racon­ter, dans le grain du feutre et le poids sur le front, ce que les décrets et les lois ont ensuite réécrit en grand.

Ache­tez-en un aujourd’­hui dans une échoppe de la médi­na de Tunis ou du Caire, et vous sen­ti­rez encore, sous vos doigts, ce grain com­pact et légè­re­ment rêche du feutre fou­lé, cette odeur tenace de laine et de tein­ture qui ne s’ef­face pas au lavage ; posez-le au soleil quelques années, et le rouge ver­millon d’o­ri­gine tour­ne­ra len­te­ment vers un brun plus sourd, patine que les connais­seurs savent lire comme on lit l’an­cien­ne­té d’un cuir ou d’un livre. L’ob­jet ven­du au tou­riste n’a évi­dem­ment plus grand-chose à voir avec celui que por­tait un fonc­tion­naire otto­man ou un effen­di cai­rote : il a chan­gé de sta­tut plus vite encore qu’il n’a chan­gé de forme, pas­sant du cos­tume quo­ti­dien au sou­ve­nir de voyage sans jamais ces­ser, phy­si­que­ment, d’être exac­te­ment le même bonnet.

Vies d’emprunt, au-delà de la Méditerranée

Le per­son­nage n’en a pas fini avec les résur­rec­tions, aus­si inat­ten­dues que sa fabrique bohé­mienne. En 1870, un groupe de francs-maçons new-yor­kais fonde un nou­vel ordre fra­ter­nel ; l’ac­teur William J. Flo­rence, reve­nu d’une récep­tion don­née par un diplo­mate arabe lors d’une tour­née en France, sug­gère un thème « ara­bi­sant » pour la nou­velle confré­rie, que Wal­ter Fle­ming se charge de mettre en rituel. L’An­cient Ara­bic Order of the Nobles of the Mys­tic Shrine — les Shri­ners — adopte en 1872 le tar­bouche écar­late comme couvre-chef offi­ciel, bro­dé depuis du nom de chaque loge locale et, pour cer­tains grades, d’un cime­terre, d’un sphinx, de griffes et d’une étoile, chaque sym­bole étant cen­sé rap­pe­ler une valeur de la confré­rie plu­tôt qu’un quel­conque conte­nu reli­gieux ou poli­tique. Por­té depuis par un pré­sident des États-Unis en exer­cice et par plu­sieurs vedettes de Hol­ly­wood, il y sur­vit en pur cos­tume, vidé de tout ce qu’il signi­fiait dans son ber­ceau otto­man ou égyp­tien — un ava­tar entiè­re­ment domes­ti­qué par la culture fra­ter­nelle amé­ri­caine, asso­cié aujourd’­hui davan­tage aux hôpi­taux pour enfants que finance cette phi­lan­thro­pie qu’à aucune signi­fi­ca­tion reli­gieuse ou poli­tique. Cer­tains com­men­ta­teurs qua­li­fient pour­tant aujourd’­hui cette appro­pria­tion, sans détour, d’exer­cice d’o­rien­ta­lisme de paco­tille, quand ses por­teurs y voient plu­tôt un hom­mage sym­bo­lique et fes­tif, une manière de conti­nuer à faire vivre un sou­ve­nir de voyage trans­for­mé en rituel de bien­fai­sance. Le music-hall et le ciné­ma occi­den­taux lui offri­ront, dans le même mou­ve­ment, un der­nier rôle : celui d’ac­ces­soire comique, sil­houette immé­dia­te­ment recon­nais­sable d’un Orient de paco­tille, sans plus aucun rap­port avec les tri­bu­naux d’in­dé­pen­dance ni les usines de Bohême — le per­son­nage, à ce stade de sa vie, ne fait plus rire que par sa forme, ayant per­du jus­qu’au sou­ve­nir de ce qu’il avait un jour coû­té à ceux qui refu­saient de l’ôter.

L’hé­ri­tage

Il sub­siste mal­gré tout un endroit où le tar­bouche n’a jamais eu besoin de res­sus­ci­ter, parce qu’il n’y est jamais mort : le seul grand pays arabe que l’Em­pire otto­man n’a jamais conquis, le Maroc, est aus­si celui où il s’est le mieux main­te­nu — por­té aujourd’­hui encore par le sou­ve­rain, la garde royale et les digni­taires du palais, ayant acquis pen­dant le pro­tec­to­rat fran­çais la valeur sup­plé­men­taire d’un geste anti­co­lo­nial pré­ci­sé­ment parce qu’il n’é­tait pas un cha­peau euro­péen. Là, l’ob­jet n’a jamais eu à choi­sir entre moder­ni­té et tra­di­tion, entre empire et nation : por­té avec la djel­la­ba dans les céré­mo­nies offi­cielles, il fait sim­ple­ment par­tie d’un ves­tiaire natio­nal qu’au­cune loi n’a jamais eu à impo­ser ni à inter­dire, ce qui, au regard de tout ce qui pré­cède, consti­tue peut-être le sort le plus enviable qu’un couvre-chef puisse connaître.

En Tuni­sie, la cor­po­ra­tion des chaoua­chiya se main­tient, mais visi­ble­ment amai­grie : d’une cen­taine vingt échoppes recen­sées au souk Ech-Chaoua­chine en 1981, il n’en reste qu’une tren­taine aujourd’­hui, ses der­niers por­teurs assi­dus vieillis­sant avec elle, son rythme désor­mais plus proche des fêtes et de la nos­tal­gie que du port quo­ti­dien — l’in­dé­pen­dance de 1956 ayant, assez para­doxa­le­ment, pré­ci­pi­té son retrait de la vie de tous les jours à mesure que les usages ves­ti­men­taires occi­den­taux s’y sub­sti­tuaient. En Tur­quie, l’ob­jet a dis­pa­ru de l’u­sage ordi­naire au point de n’exis­ter plus que dans les musées et les recons­ti­tu­tions cos­tu­mées, sa loi d’in­ter­dic­tion de 1925 figu­rant tou­jours, tech­ni­que­ment, au nombre des « lois révo­lu­tion­naires » que la Consti­tu­tion turque pro­tège de toute abro­ga­tion — même si un fait divers sur­ve­nu à Rize en 2025, où un jeune homme coif­fé d’un tar­bouche s’est fait ver­te­ment rabrouer dans un auto­bus, sug­gère que la vieille que­relle n’est pas tout à fait éteinte un siècle plus tard.

On peut reve­nir, pour finir, au souk de Tunis. Le vieux chaoua­chi conti­nue de façon­ner son kabous exac­te­ment comme le fai­saient ses pré­dé­ces­seurs anda­lous du XVIIe siècle, indif­fé­rent aux empires, aux tri­bu­naux et aux loges fra­ter­nelles qui se sont un jour dis­pu­té le sens de son ouvrage. Il ne sait pro­ba­ble­ment rien de Mah­moud II, ni de Kas­ta­mo­nu, ni de Stra­ko­nice ; il sait seule­ment que ses clients se font plus rares chaque année, et que ses mains, elles, se sou­viennent encore de gestes que la mémoire offi­cielle a depuis long­temps ces­sé d’en­re­gis­trer. Cer­tains per­son­nages, déci­dé­ment, ne sur­vivent pas en gagnant leurs pro­cès : ils sur­vivent en conti­nuant, tran­quille­ment, d’exis­ter après que les tri­bu­naux qui les ont jugés ont eux-mêmes dis­pa­ru — quitte à s’é­teindre, un jour, non par décret mais sim­ple­ment faute de mains pour les façon­ner encore.

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Ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

La patience de la pierre

Il existe une caté­go­rie de bâti­ments qui ne se laissent jamais réduire à une seule his­toire. On y entre pour prier un dieu et l’on y devine, sous la chaux, sous les tapis, der­rière les rideaux, la trace obs­ti­née d’un autre. Basi­liques deve­nues mos­quées, mos­quées deve­nues cathé­drales, syna­gogues deve­nues églises puis musées, cha­pelles pro­tes­tantes deve­nues syna­gogues puis mos­quées : ces édi­fices conver­tis forment une famille étrange et dis­per­sée, d’Is­tan­bul à Cor­doue, de Damas à Londres, d’A­thènes à Ayodhya.

Le mot qui leur convient le mieux est celui que les paléo­graphes emploient pour les manus­crits grat­tés et réécrits : palimp­seste. Sur un par­che­min trop coû­teux pour être jeté, on effa­çait le texte ancien afin d’en copier un nou­veau ; mais l’ef­fa­ce­ment n’é­tait jamais par­fait, et les siècles, ou les lampes à ultra­vio­lets, finis­saient par faire remon­ter l’é­cri­ture pre­mière sous la seconde. Les édi­fices conver­tis fonc­tionnent exac­te­ment ain­si. Le mih­rab de Cor­doue affleure sous la cathé­drale, la Déi­sis byzan­tine sous les médaillons cal­li­gra­phiés de Sainte-Sophie, les ins­crip­tions hébraïques sous les autels de Tolède, la devise latine des hugue­nots sur la façade d’une mos­quée de l’East End londonien.

Ces bâti­ments racontent moins l’his­toire des reli­gions que celle des empires. Car un sanc­tuaire ne change presque jamais de culte par conver­sion des cœurs : il change de culte par bas­cule du pou­voir. Le calen­drier des grandes conver­sions archi­tec­tu­rales est un calen­drier mili­taire et migra­toire — 706 à Damas, 1236 à Cor­doue, 1453 à Constan­ti­nople, 1492 et 1391 en Espagne, 1570 à Chypre, 1832 à Alger, 1962 en sens inverse, 2020 à Istan­bul encore. Chaque date est celle d’une conquête, d’une recon­quête, d’un exode ou d’une déco­lo­ni­sa­tion. L’ar­chi­tec­ture sacrée est le tro­phée le plus visible qu’un vain­queur puisse s’ap­pro­prier : plus durable qu’un dra­peau, plus élo­quent qu’un traité.

Et pour­tant — c’est le para­doxe que cet inven­taire vou­drait faire sen­tir — la conver­sion, si vio­lente soit-elle sym­bo­li­que­ment, est sou­vent ce qui sauve le bâti­ment. La chaux otto­mane a pré­ser­vé les mosaïques byzan­tines mieux que ne l’au­rait fait l’a­ban­don ; la consé­cra­tion chré­tienne a main­te­nu debout la salle hypo­style de Cor­doue quand tant de mos­quées d’al-Anda­lus furent rasées ; l’u­sage cultuel conti­nu a pro­té­gé des édi­fices que la désaf­fec­tion aurait livrés aux car­rières de pierre. Le Par­thé­non, lui, a été détruit pré­ci­sé­ment pen­dant qu’il ser­vait — de poudrière.

Voi­ci donc un inven­taire, for­cé­ment incom­plet, de ces monu­ments à double ou triple fond. Il com­mence là où il doit com­men­cer : sous la plus grande cou­pole de l’An­ti­qui­té tardive.

I. Sainte-Sophie d’Is­tan­bul : le paradigme

Tout com­mence, et tout revient tou­jours, à Sainte-Sophie. Non qu’elle soit la pre­mière église conver­tie en mos­quée — Damas l’a pré­cé­dée de sept siècles —, mais parce qu’elle est deve­nue le modèle, la réfé­rence obli­gée, le mot de passe de toutes les que­relles ulté­rieures. Quand on dis­cute aujourd’­hui du sta­tut de la Mez­qui­ta de Cor­doue ou de l’é­glise de Cho­ra, c’est tou­jours, expli­ci­te­ment ou non, par rap­port à elle.

La Grande Église (537‑1453)

L’é­di­fice actuel est la troi­sième Sainte-Sophie. La pre­mière, inau­gu­rée en 360 sous Constance II, brû­la lors des émeutes qui sui­virent l’exil de Jean Chry­so­stome en 404 ; la deuxième, consa­crée en 415 par Théo­dose II, brû­la à son tour pen­dant la sédi­tion Nika de jan­vier 532, qui faillit coû­ter son trône à Jus­ti­nien. L’empereur, ayant noyé la révolte dans le sang de l’Hip­po­drome, déci­da de recons­truire plus grand que tout ce qui avait jamais exis­té. Il confia le chan­tier non à des archi­tectes de métier mais à deux savants, le phy­si­cien Anthé­mius de Tralles et le géo­mètre Isi­dore de Milet — le choix dit assez l’am­bi­tion : il s’a­gis­sait de résoudre un pro­blème que la tra­di­tion construc­tive ne savait pas résoudre, poser une cou­pole de trente et un mètres de dia­mètre sur un plan basi­li­cal, à cin­quante-cinq mètres du sol, por­tée par quatre pen­den­tifs et une cou­ronne de qua­rante fenêtres qui la font paraître sus­pen­due. Cinq ans et dix mois de tra­vaux, dix mille ouvriers selon les sources, des colonnes de por­phyre et de marbre vert antique rap­por­tées de tout l’Em­pire. À la consé­cra­tion, le 27 décembre 537, Jus­ti­nien aurait pro­non­cé le mot fameux : « Salo­mon, je t’ai vain­cu. » La phrase est pro­ba­ble­ment une inven­tion pos­té­rieure — elle appa­raît dans un récit tar­dif —, mais elle dit exac­te­ment ce que le bâti­ment vou­lait dire.

La cou­pole s’ef­fon­dra par­tiel­le­ment dès 558, ébran­lée par deux séismes ; Isi­dore le Jeune, neveu du pre­mier, la rebâ­tit plus haute de quelques mètres, telle qu’on la voit aujourd’­hui, répa­rée et rapié­cée après chaque trem­ble­ment de terre (989, 1346). Pen­dant plus de neuf siècles, la Mega­lè Ekk­lè­sia — la Grande Église, on ne disait pas autre chose — fut la cathé­drale du patriar­cat, le lieu du cou­ron­ne­ment des empe­reurs, le centre litur­gique de l’or­tho­doxie. C’est sous sa cou­pole que les envoyés du prince Vla­di­mir de Kiev, vers 987, ne sur­ent plus, selon la Chro­nique des temps pas­sés, « s’ils étaient au ciel ou sur la terre » — et la Rus­sie devint ortho­doxe. C’est sur son ambon que fut dépo­sée, le 16 juillet 1054, la bulle d’ex­com­mu­ni­ca­tion du car­di­nal Hum­bert : le schisme entre Rome et Constan­ti­nople a pour décor Sainte-Sophie. Et c’est elle que les croi­sés de la qua­trième croi­sade pillèrent métho­di­que­ment en avril 1204, ins­tal­lant, dit Nicé­tas Cho­nia­tès, une pros­ti­tuée sur le trône patriarcal.

La mos­quée impé­riale (1453–1934)

Le mar­di 29 mai 1453, au terme de cin­quante-trois jours de siège, Constan­ti­nople tombe. Meh­med II, vingt et un ans, entre dans la ville et se rend direc­te­ment à Sainte-Sophie, où s’é­tait réfu­giée une foule de fidèles. Les chro­ni­queurs — Dou­kas côté grec, Tur­sun Beg côté otto­man — rap­portent qu’il arrê­ta le pillage de l’é­di­fice, y fit mon­ter un muez­zin pour l’ap­pel à la prière, et y accom­plit lui-même la pre­mière prière. La conver­sion fut donc immé­diate, le jour même de la conquête : geste juri­dique autant que reli­gieux, car dans le droit de la guerre isla­mique clas­sique, la prin­ci­pale église d’une ville prise d’as­saut reve­nait au vain­queur. Sainte-Sophie devint Aya­so­fya Camii, mos­quée impé­riale, dotée d’un waqf, une fon­da­tion pieuse qui assu­rait son entretien.

Les Otto­mans ne l’ont pas défi­gu­rée : ils l’ont adop­tée, entre­te­nue, conso­li­dée — et, à leur manière, conti­nuée. Un pre­mier mina­ret de bois, puis quatre mina­rets de pierre, dont deux dus à Sinan, le plus grand archi­tecte de l’Em­pire, qui ajou­ta aus­si les contre­forts mas­sifs sans les­quels l’é­di­fice ne serait sans doute plus debout. Un mih­rab fut pla­cé dans l’ab­side, légè­re­ment désaxé vers La Mecque — l’é­di­fice, lui, reste orien­té vers Jéru­sa­lem, et cette tor­sion de quelques degrés, visible dans l’a­li­gne­ment des tapis, est peut-être le plus élo­quent résu­mé de toute cette his­toire. Les mosaïques figu­ra­tives furent pro­gres­si­ve­ment recou­vertes de chaux et de plâtre — pro­gres­si­ve­ment : les voya­geurs occi­den­taux du XVIe siècle en voyaient encore beau­coup —, ce qui, para­doxe bien connu des res­tau­ra­teurs, les pro­té­gea de la lumière, des retouches et des ico­no­clasmes. Au XIXe siècle, le sul­tan Abdül­me­cid confia aux frères Gas­pare et Giu­seppe Fos­sa­ti, archi­tectes tes­si­nois, une grande res­tau­ra­tion (1847–1849) au cours de laquelle les mosaïques furent briè­ve­ment déga­gées, rele­vées en des­sins — pré­cieuse docu­men­ta­tion —, puis recou­vertes à nou­veau ; c’est de cette cam­pagne que datent les huit immenses médaillons cir­cu­laires cal­li­gra­phiés par Kazas­ker Mus­ta­fa İzz­et Efen­di, por­tant les noms d’Al­lah, du Pro­phète, des quatre pre­miers califes et des deux petits-fils de Maho­met — sept mètres et demi de dia­mètre, les plus grandes cal­li­gra­phies du monde islamique.

Le musée (1934–2020)

Le 24 novembre 1934, le conseil des ministres de la jeune Répu­blique turque, sous la signa­ture de Mus­ta­fa Kemal, décide la trans­for­ma­tion de la mos­quée en musée. Geste laïc, cohé­rent avec l’a­bo­li­tion du cali­fat (1924) et la fer­me­ture des confré­ries ; geste diplo­ma­tique aus­si, au moment où la Tur­quie kéma­liste cherche sa place dans le concert des nations et veut offrir au monde un sym­bole d’ou­ver­ture. Dès 1931, Atatürk avait auto­ri­sé l’A­mé­ri­cain Tho­mas Whit­te­more et son Byzan­tine Ins­ti­tute à déga­ger les mosaïques : réap­pa­rurent alors la Déi­sis du XIIIe siècle — ce Christ au regard las entre la Vierge et le Bap­tiste, l’un des som­mets abso­lus de la pein­ture byzan­tine —, la Théo­to­kos de l’ab­side (867), les pan­neaux impé­riaux des gale­ries, Constan­tin et Jus­ti­nien offrant à la Vierge la ville et l’é­glise. Pen­dant quatre-vingt-six ans, Sainte-Sophie fut ce lieu unique au monde où le Pan­to­cra­tor et le nom d’Al­lah se regar­daient sous la même cou­pole, où l’on pou­vait lire d’un seul regard mille cinq cents ans d’his­toire sans qu’au­cune strate n’ef­face l’autre. Pour beau­coup de visi­teurs — et pour l’U­NES­CO, qui ins­cri­vit les zones his­to­riques d’Is­tan­bul au patri­moine mon­dial en 1985 —, ce sta­tut de musée était deve­nu consub­stan­tiel au monument.

La mos­quée, à nou­veau (depuis 2020)

Il ne l’é­tait pas pour tout le monde. La recon­ver­sion de Sainte-Sophie fut une reven­di­ca­tion constante des milieux isla­mistes et natio­na­listes turcs depuis les années 1950 — le poète Necip Fazıl Kısakü­rek en avait fait un cri de ral­lie­ment. Le 10 juillet 2020, le Conseil d’É­tat turc annu­la le décret de 1934, jugeant que l’é­di­fice, pro­prié­té inalié­nable du waqf de Meh­med II, ne pou­vait être affec­té qu’à l’u­sage vou­lu par son fon­da­teur ; le pré­sident Erdoğan signa dans l’heure le décret de réou­ver­ture au culte. Le 24 juillet 2020 — date choi­sie : anni­ver­saire du trai­té de Lau­sanne —, la pre­mière prière du ven­dre­di ras­sem­bla des dizaines de mil­liers de fidèles. Les pro­tes­ta­tions furent nom­breuses — l’U­NES­CO, la Grèce, le patriar­cat œcu­mé­nique, le pape Fran­çois se disant « très affli­gé » —, sans effet.

Le régime actuel du monu­ment est un com­pro­mis éla­bo­ré par touches suc­ces­sives. Les mosaïques du naos sont voi­lées de rideaux pen­dant les prières, décou­vertes en dehors ; depuis jan­vier 2024, les cir­cuits sont sépa­rés — entrée gra­tuite pour le culte au rez-de-chaus­sée, entrée payante pour les visi­teurs étran­gers, can­ton­nés à la gale­rie supé­rieure. Et depuis avril 2025, l’é­di­fice connaît la plus vaste cam­pagne de res­tau­ra­tion de son his­toire : conso­li­da­tion anti­sis­mique du dôme et des mina­rets, rem­pla­ce­ment des cou­ver­tures de plomb, avec une pla­te­forme d’a­cier de plus de qua­rante mètres de haut por­tée par quatre piliers inté­rieurs, conçue pour per­mettre la pour­suite simul­ta­née du culte, des visites et du chan­tier. Après le séisme dévas­ta­teur de 2023 dans le sud du pays, et dans l’at­tente du « grand trem­ble­ment de terre » annon­cé sur la faille nord-ana­to­lienne, la Tur­quie blinde son monu­ment le plus célèbre. Sainte-Sophie aura donc été église pen­dant 916 ans, mos­quée pen­dant 481 ans, musée pen­dant 86 ans, et mos­quée à nou­veau. Aucun autre bâti­ment au monde ne porte un tel curriculum.

II. Saint-Sau­veur-in-Cho­ra : la réplique sismique

À deux kilo­mètres de là, contre les murailles de Théo­dose, dans le quar­tier d’E­dir­ne­kapı, l’é­glise Saint-Sau­veur-in-Cho­ra a sui­vi la tra­jec­toire de Sainte-Sophie avec un temps de retard, à chaque étape, comme une réplique suit un séisme : mos­quée un demi-siècle après elle, musée un quart de siècle après elle, mos­quée à nou­veau un mois après elle.

Le nom d’a­bord, qui est un petit poème théo­lo­gique. « In Cho­ra » — en tè chô­ra, « à la cam­pagne » — parce que le monas­tère pri­mi­tif, fon­dé au VIe siècle, se trou­vait hors les murs de Constan­tin ; quand la muraille de Théo­dose englobe le site, le nom demeure, mais les Byzan­tins, qui ne résis­taient jamais à un jeu de mots sacré, le retournent : dans les mosaïques de l’é­glise, le Christ est appe­lé chô­ra tôn zôn­tôn, « le Pays des vivants », et la Vierge chô­ra tou achô­rè­tou, « le Récep­tacle de l’In­con­te­nable ». L’é­di­fice hors les murs devient la méta­phore de Dieu conte­nu dans un corps.

L’é­glise actuelle est pour l’es­sen­tiel une recons­truc­tion du XIe siècle (Marie Dou­kai­na, belle-mère d’A­lexis Ier Com­nène), rema­niée au XIIe. Mais ce qui fait d’elle l’un des lieux majeurs de l’art uni­ver­sel date des années 1315–1321, quand Théo­dore Méto­chite — grand logo­thète, c’est-à-dire pre­mier ministre d’An­dro­nic II, et l’un des esprits les plus savants de son temps — la res­taure et la dote d’un décor com­plet de mosaïques et de fresques. Il s’y fit repré­sen­ter au-des­sus de la porte du naos, age­nouillé, coif­fé d’un énorme tur­ban rayé, offrant la maquette de son église au Christ : le por­trait du dona­teur le plus célèbre de Byzance. Les deux nar­thex déroulent en mosaïque les cycles de la vie de la Vierge et de l’en­fance du Christ, avec une grâce nar­ra­tive, un sens du pay­sage et du mou­ve­ment qui annoncent — cer­tains disent : égalent — Giot­to, exac­te­ment contem­po­rain. Et dans la cha­pelle funé­raire laté­rale, le parec­clé­sion, la fresque de l’A­nas­ta­sis montre un Christ en blanc, auréo­lé d’une man­dorle étoi­lée, arra­chant Adam et Ève à leurs sar­co­phages avec une vio­lence de dan­seur, les portes de l’En­fer gisant bri­sées sous ses pieds. Méto­chite finit sa vie moine dans son propre monas­tère, rui­né par une dis­grâce poli­tique — enter­ré sous ses fresques.

En 1511, un demi-siècle après la conquête, le grand vizir Atik Ali Pacha conver­tit l’é­glise en mos­quée : Kariye Camii. Un mina­ret rem­place le clo­cher, les mosaïques sont voi­lées de chaux et de boi­se­ries — sans achar­ne­ment par­ti­cu­lier ; les voya­geurs en signalent régu­liè­re­ment des frag­ments visibles. En 1948, l’é­di­fice ferme pour une longue res­tau­ra­tion menée par le Byzan­tine Ins­ti­tute et Dum­bar­ton Oaks, qui dégage l’en­semble du décor ; en 1958, il rouvre comme musée, sur le modèle de Sainte-Sophie. Puis, en août 2020, un mois après sa grande sœur, un décret pré­si­den­tiel le recon­ver­tit en mos­quée. Suivent quatre ans de tra­vaux et de flou, et la réou­ver­ture au culte le 6 mai 2024, célé­brée par le pré­sident Erdoğan depuis Anka­ra. Le com­pro­mis rete­nu res­semble à celui de Sainte-Sophie, en plus favo­rable au visi­teur : l’es­pace de prière est amé­na­gé dans le naos, dont les trois mosaïques sont mas­quées par des rideaux imi­tant le marbre, mais l’es­sen­tiel du décor — les nar­thex, le parec­clé­sion — reste acces­sible ; depuis août 2024, les visi­teurs étran­gers acquittent un droit d’en­trée, les fidèles entrent libre­ment. Les his­to­riens de l’art retiennent leur souffle : les fresques paléo­logues comptent par­mi les sur­faces peintes les plus fra­giles d’Eu­rope, et l’hu­mi­di­té de mil­liers de visi­teurs et de fidèles n’est pas leur alliée.

III. Istan­bul, l’in­ven­taire discret

La capi­tale otto­mane est à elle seule un réper­toire presque com­plet du genre — on y compte plu­sieurs dizaines d’é­glises byzan­tines conver­ties, des plus illustres aux plus humbles, et cha­cune raconte une variante de la même histoire.

L’é­glise des Saints-Serge-et-Bac­chus, d’a­bord, éle­vée vers 530 par Jus­ti­nien et Théo­do­ra avant même Sainte-Sophie, à quelques pas du palais impé­rial : un octo­gone ins­crit dans un qua­dri­la­tère irré­gu­lier, coif­fé d’une cou­pole à pans, avec un enta­ble­ment sculp­té por­tant encore l’ins­crip­tion dédi­ca­toire en l’hon­neur du couple impé­rial et de saint Serge. Sa paren­té for­melle avec la Grande Église lui vaut depuis des siècles son sur­nom turc, Küçük Aya­so­fya Camii, la « Petite Sainte-Sophie ». Elle fut conver­tie vers 1506–1513 par Hüseyin Ağa, chef des eunuques blancs du palais de Baye­zid II, dont le türbe s’a­dosse à l’é­di­fice. C’est aujourd’­hui une mos­quée de quar­tier pai­sible, blan­chie, aimée des connais­seurs pré­ci­sé­ment parce que les foules l’ignorent.

L’é­glise de la Théo­to­kos Pam­ma­ka­ris­tos — la Vierge « Toute-Bien­heu­reuse » — offre un cas plus sin­gu­lier : après la conquête, elle ne fut pas conver­tie immé­dia­te­ment mais devint, de 1456 à 1587, le siège même du patriar­cat œcu­mé­nique, que Meh­med II avait main­te­nu et réins­tal­lé. C’est dans son enceinte que le sul­tan venait, dit-on, s’en­tre­te­nir avec le patriarche Gen­na­dios Scho­la­rios de théo­lo­gie com­pa­rée. En 1591, Mou­rad III la conver­tit en mos­quée sous le nom de Fethiye Camii, « mos­quée de la Conquête », pour com­mé­mo­rer ses vic­toires sur la Perse — le patriar­cat, chas­sé, finit par s’ins­tal­ler au Pha­nar, où il demeure. Le parec­clé­sion funé­raire, aux mosaïques dorées du XIVe siècle (un Pan­to­cra­tor entou­ré des pro­phètes, un Bap­tême admi­rable), a été res­tau­ré et fonc­tionne comme musée, tan­dis que la nef prin­ci­pale sert au culte : le bâti­ment est aujourd’­hui, à lui seul, moi­tié mos­quée, moi­tié musée.

Le monas­tère du Pan­to­cra­tor, deve­nu Zey­rek Camii, est la plus vaste église byzan­tine d’Is­tan­bul après Sainte-Sophie : trois églises acco­lées, bâties entre 1118 et 1136 par l’empereur Jean II Com­nène et l’im­pé­ra­trice Irène, nécro­pole de la dynas­tie — Manuel Ier y repo­sait sous une dalle de pierre noire cen­sée être celle de l’Onc­tion du Christ. Conver­tie après 1453 et nom­mée d’a­près le savant Mol­la Zey­rek qui y ensei­gna, elle a retrou­vé, au terme d’une res­tau­ra­tion ache­vée dans les années 2010, ses volumes et son pave­ment d’o­pus sec­tile. Le Myre­laion, petite église pala­tine éle­vée vers 920 par Romain Ier Léca­pène au-des­sus d’une rotonde antique trans­for­mée en citerne, est deve­nu Bodrum Camii — la « mos­quée de la Cave ». Et l’A­rap Camii, dans Gala­ta, ajoute une couche que per­sonne n’at­tend : c’est une église gothique — San Dome­ni­co, bâtie par les Domi­ni­cains génois vers 1325, avec son clo­cher-porche à l’i­ta­lienne deve­nu mina­ret car­ré. Conver­tie sous Baye­zid II, elle fut affec­tée, selon la tra­di­tion qui lui vaut son nom de « mos­quée des Arabes », aux musul­mans d’al-Anda­lus réfu­giés à Istan­bul après 1492 : une mos­quée gothique pour les exi­lés d’Es­pagne, dans une ville prise aux Grecs — trois déra­ci­ne­ments sous un même toit.

Le contre-exemple confirme la règle : Sainte-Irène, la deuxième église de Jus­ti­nien, ne fut jamais conver­tie en mos­quée. Enclose dès la conquête dans la pre­mière cour du palais de Top­kapı, elle ser­vit d’ar­se­nal et de dépôt des tro­phées mili­taires, puis de pre­mier musée otto­man au XIXe siècle, et aujourd’­hui de salle de concert à l’a­cous­tique fameuse. Elle n’a donc ni mina­ret, ni mih­rab, ni mosaïques déga­gées — l’i­co­no­clasme byzan­tin du VIIIe siècle avait déjà fait le vide, ne lais­sant dans l’ab­side qu’une immense croix noire sur fond d’or, invo­lon­taire mani­feste d’art minimal.

IV. Damas : quatre reli­gions en couches

Si Sainte-Sophie est le para­digme de la conver­sion, la Grande Mos­quée des Omeyyades de Damas en est la ver­sion stra­ti­gra­phique — non pas un édi­fice conver­ti, mais un site conver­ti quatre fois, où chaque reli­gion a bâti dans les murs de la précédente.

Au com­men­ce­ment, un sanc­tuaire ara­méen dédié à Hadad, dieu de l’o­rage, attes­té dès le IXe siècle avant notre ère. Les Romains le recons­truisent en temple colos­sal de Jupi­ter Damas­cé­nien — l’un des plus grands sanc­tuaires du Proche-Orient, dont l’en­ceinte exté­rieure, le péri­bole, et les pro­py­lées monu­men­taux encadrent tou­jours la mos­quée actuelle : le fidèle qui entre aujourd’­hui par le souk al-Hami­diyya passe sous les colonnes corin­thiennes du temple païen. À la fin du IVe siècle, Théo­dose ferme le temple et y ins­talle une cathé­drale dédiée à saint Jean-Bap­tiste, dont Damas conserve, dit-on, la tête — relique majeure de la chré­tien­té orientale.

En 635, Damas se rend aux armées arabes par trai­té, et non d’as­saut : nuance juri­dique capi­tale, car elle garan­tit aux chré­tiens la conser­va­tion de leurs églises. S’en­suit une situa­tion extra­or­di­naire, docu­men­tée par les chro­ni­queurs arabes : pen­dant envi­ron soixante-dix ans, chré­tiens et musul­mans se par­tagent l’en­ceinte sacrée, les uns conser­vant leur cathé­drale, les autres priant dans une par­tie de la cour. Deux cultes, un seul mur d’en­ceinte — l’ar­ran­ge­ment dura trois générations.

En 705–706, le calife al-Walid Ier, au faîte de la puis­sance omeyyade, décide d’y bâtir la mos­quée de l’Em­pire. Il négo­cie avec les chré­tiens la ces­sion de la cathé­drale — rachat contre com­pen­sa­tion et garan­tie des autres églises de la ville, disent cer­taines sources ; confis­ca­tion à peine dédom­ma­gée, disent d’autres —, la fait démo­lir et élève en une dizaine d’an­nées l’é­di­fice fon­da­teur de l’ar­chi­tec­ture reli­gieuse isla­mique : une vaste cour à por­tiques, une salle de prière à trois nefs paral­lèles au mur qibla, cou­pée d’un tran­sept axial à cou­pole — sché­ma qui sera imi­té de Cor­doue à l’A­sie cen­trale. Les murs se couvrent de mosaïques à fond d’or, exé­cu­tées par des arti­sans de tra­di­tion byzan­tine : des pay­sages de rêve, rivières, villes, palais et arbres immenses, sans une seule figure humaine ou ani­male — le para­dis cora­nique tra­duit dans la langue pic­tu­rale de Constan­ti­nople. Le pan­neau dit du Bara­da, du nom de la rivière de Damas, en est le frag­ment le plus célèbre.

Et voi­ci le détail ver­ti­gi­neux : au milieu de la salle de prière se dresse tou­jours un édi­cule à cou­pole qui abrite, selon la tra­di­tion, le chef de saint Jean-Bap­tiste — Yahya ibn Zaka­riya pour l’is­lam, qui le vénère comme pro­phète. Les fidèles musul­mans prient autour, les pèle­rins chré­tiens s’y recueillent ; en mai 2001, Jean-Paul II s’y arrê­ta, pre­mière visite d’un pape dans une mos­quée. Le mina­ret sud-est porte le nom de mina­ret de Jésus : la tra­di­tion damas­cène veut que ce soit là que ‘Issa redes­cen­dra à la fin des temps. Le bâti­ment n’a pas seule­ment chan­gé de culte : il les a empi­lés, et il en garde tous les étages ouverts.

V. Cor­doue : la cathé­drale dans la mosquée

La Grande Mos­quée de Cor­doue inverse le sens de cir­cu­la­tion habi­tuel de cette his­toire : ici, c’est l’is­lam qui bâtit et le chris­tia­nisme qui conver­tit — et le résul­tat est le plus étrange monu­ment com­po­site d’Europe.

La mos­quée des Omeyyades d’Oc­ci­dent (786‑1236)

Le fon­da­teur est un sur­vi­vant. Abd al-Rah­man Ier, prince omeyyade échap­pé au mas­sacre de sa dynas­tie par les Abbas­sides en 750, tra­verse le Magh­reb en fugi­tif et refonde à Cor­doue, en 756, un émi­rat indé­pen­dant. Trente ans plus tard, en 785–786, il entre­prend la grande mos­quée — sur un site que la tra­di­tion dit occu­pé par la basi­lique wisi­go­thique Saint-Vincent, que les musul­mans auraient d’a­bord par­ta­gée avec les chré­tiens, comme à Damas, avant de la rache­ter. Le récit est sus­pect de cal­quer pré­ci­sé­ment le pré­cé­dent damas­cène, et les fouilles menées sous le pave­ment, qui ont livré des ves­tiges d’é­poque wisi­go­thique, ne per­mettent pas de tran­cher for­mel­le­ment s’il s’a­gis­sait de la cathé­drale elle-même ; mais qu’un lieu de culte chré­tien ait pré­cé­dé la mos­quée est pro­bable — le palimp­seste com­mence avant elle.

La mos­quée pri­mi­tive — onze nefs per­pen­di­cu­laires au mur qibla — invente d’emblée son motif de gloire : des arcades à deux étages, arcs outre­pas­sés en bas, arcs en plein cintre en haut, alter­nant cla­veaux de brique rouge et de pierre blanche, por­tées par un rem­ploi mas­sif de colonnes et cha­pi­teaux romains et wisi­go­thiques. Solu­tion d’in­gé­nieur (gagner de la hau­teur avec des colonnes trop courtes, en s’ins­pi­rant peut-être des aque­ducs romains), deve­nue l’une des images les plus recon­nais­sables de l’art uni­ver­sel : la « forêt de colonnes ». Trois agran­dis­se­ments suc­ces­sifs la portent aux dimen­sions d’une des plus vastes mos­quées du monde : Abd al-Rah­man II vers 833–848, puis sur­tout al-Hakam II en 961–976, qui lui donne son chef-d’œuvre — la tra­vée du mih­rab, écrin de cou­poles ner­vu­rées et de mosaïques à fond d’or exé­cu­tées, disent les sources arabes, par un mosaïste et des cubes de verre envoyés par l’empereur byzan­tin à la demande du calife : Byzance déco­rant Cor­doue, comme elle avait déco­ré Damas. Le mih­rab n’est pas une niche mais une petite pièce octo­go­nale entière, pré­cé­dée d’un arc outre­pas­sé our­lé d’ins­crip­tions cora­niques dorées. Enfin Alman­zor, le dic­ta­teur mili­taire, double presque la sur­face vers 987–988 par un agran­dis­se­ment laté­ral, plus vaste et plus pauvre — huit nefs ajou­tées vers l’est, celles-là mêmes où un incen­die s’est décla­ré en août 2025.

La cathé­drale (depuis 1236)

Le 29 juin 1236, Fer­di­nand III de Cas­tille entre dans Cor­doue recon­quise ; la mos­quée est consa­crée le jour même cathé­drale Sainte-Marie. Mais — fait remar­quable — elle n’est pas détruite : pen­dant près de trois siècles, les chré­tiens se contentent d’in­sé­rer des cha­pelles dans la trame hypo­style, dont la cha­pelle royale mudé­jare et la pre­mière Capil­la Mayor, en réuti­li­sant l’es­pace plu­tôt qu’en le niant. La lucarne du lucer­naire d’al-Hakam devient cha­pelle de Vil­la­vi­cio­sa ; les arcs entre­croi­sés cali­faux servent de retable naturel.

Tout change au début du XVIe siècle. L’é­vêque Alon­so Man­rique veut une vraie cathé­drale, à tran­sept et chœur, plan­tée au centre de la salle de prière. Le conseil muni­ci­pal s’y oppose avec véhé­mence — au point de mena­cer de mort les ouvriers qui y tra­vaille­raient : les Cor­douans défen­dant la mos­quée contre leur évêque, l’é­pi­sode mérite d’être médi­té. L’af­faire monte jus­qu’à Charles Quint, qui tranche en faveur du cha­pitre ; les tra­vaux com­mencent en 1523 sous Hernán Ruiz l’An­cien. La tra­di­tion prête à l’empereur, décou­vrant plus tard le résul­tat, la phrase fameuse : « Vous avez détruit ce qui était unique au monde pour construire ce qu’on trouve par­tout. » Elle est presque cer­tai­ne­ment apo­cryphe — aucune source contem­po­raine —, mais elle dit exac­te­ment ce que des géné­ra­tions de visi­teurs ont res­sen­ti devant ce vais­seau gothi­co-pla­te­resque à stalles d’a­ca­jou sur­gis­sant de la forêt d’ar­cades rouges et blanches. À moins qu’on ne retourne le juge­ment : c’est pré­ci­sé­ment parce qu’on y a plan­té une cathé­drale que la mos­quée n’a jamais été rasée, contrai­re­ment à celles de Séville, Gre­nade, Tolède ou Valence. Le gref­fon a sau­vé l’arbre.

La que­relle contemporaine

La Mez­qui­ta-Cate­dral — son nom offi­ciel tou­ris­tique, que l’É­glise s’ef­force de réduire à « Cathé­drale de Cor­doue » — est aujourd’­hui l’ob­jet d’une que­relle mémo­rielle à trois étages. Étage cultuel : depuis les années 2000, des voix musul­manes, dont la Jun­ta Islá­mi­ca espa­gnole, demandent la pos­si­bi­li­té d’y prier, au moins ponc­tuel­le­ment ; refus constant de l’é­vê­ché, confir­mé par le Vati­can, et inci­dents épi­so­diques quand des visi­teurs passent outre. Étage patri­mo­nial : en 2006, pro­fi­tant d’une réforme de 1998 sur les imma­tri­cu­la­tions fon­cières, l’é­vê­ché a fait ins­crire l’é­di­fice à son nom au registre de la pro­prié­té pour une taxe déri­soire, déclen­chant une contro­verse tou­jours ouverte sur la pro­prié­té d’un monu­ment que beau­coup d’Es­pa­gnols estiment public. Étage sécu­ri­taire, enfin : l’in­cen­die du 8 août 2025, par­ti d’une cha­pelle de la nef d’Al­man­zor uti­li­sée comme local de sto­ckage — une balayeuse méca­nique ou une bat­te­rie, selon les pre­mières enquêtes —, a détruit la toi­ture d’une cha­pelle avant d’être maî­tri­sé dans la nuit ; les dégâts, réels mais très loca­li­sés, ont relan­cé le débat sur la ges­tion du site par le cha­pitre, deux mil­lions de visi­teurs annuels et des cha­pelles patri­mo­niales ser­vant de débar­ras. Le monu­ment a rou­vert dès le len­de­main. Huit siècles après la conver­sion, la Mez­qui­ta reste un dos­sier brû­lant — cette fois au sens propre.

Séville, le corollaire

À Séville, la même his­toire a connu le dénoue­ment inverse. La grande mos­quée almo­hade (1172–1198) fut d’a­bord conver­tie telle quelle après la recon­quête de 1248 ; mais en 1401, le cha­pitre déci­da de la rem­pla­cer par une cathé­drale gothique — la plus vaste du monde en son temps —, avec, selon la tra­di­tion capi­tu­laire, cette déli­bé­ra­tion deve­nue pro­ver­biale : bâtis­sons une église telle que ceux qui la ver­ront ache­vée nous tiennent pour fous. De la mos­quée sub­sistent pour­tant trois mor­ceaux essen­tiels : la cour des ablu­tions deve­nue Patio de los Naran­jos, la porte du Par­don avec ses van­taux de bronze à ins­crip­tions cou­fiques — on entre tou­jours dans la cathé­drale de Séville par une porte almo­hade —, et sur­tout le mina­ret, chef-d’œuvre de brique de la fin du XIIe siècle, jumeau de la Kou­tou­bia de Mar­ra­kech et de la tour Has­san de Rabat, coif­fé au XVIe siècle d’un cam­pa­nile Renais­sance et de la sta­tue-girouette de la Foi qui lui donne son nom : la Giral­da. Le mina­ret conver­ti en clo­cher est deve­nu l’emblème de la ville — au point que Séville sans la Giral­da est pro­pre­ment impen­sable, c’est-à-dire que Séville chré­tienne est impen­sable sans son signe islamique.

VI. Tolède : les syna­gogues sans juifs

Tolède conserve deux des très rares syna­gogues médié­vales d’Eu­rope encore debout — et aucune des deux n’est res­tée syna­gogue. C’est tout le para­doxe de la ville-musée du judaïsme espa­gnol : son patri­moine juif n’a sur­vé­cu que converti.

San­ta María la Blan­ca, d’a­bord — le nom même est une conver­sion. Éle­vée vers 1180, sous le règne d’Al­phonse VIII (une ins­crip­tion aujourd’­hui dis­pa­rue don­nait cette date ; cer­tains his­to­riens penchent pour un rema­nie­ment au XIIIe siècle), c’é­tait la grande syna­gogue de la ville, due sans doute au finan­ce­ment de digni­taires juifs de la cour cas­tillane. Or c’est archi­tec­tu­ra­le­ment une mos­quée : une salle hypo­style à cinq nefs, des piliers octo­go­naux blan­chis à la chaux, des arcs outre­pas­sés, des cha­pi­teaux de stuc aux pommes de pin, des frises d’en­tre­lacs — le voca­bu­laire almo­hade au com­plet, mis en œuvre par des arti­sans mudé­jars pour une com­mu­nau­té juive en terre chré­tienne. Trois reli­gions dans un seul bâti­ment dès sa construc­tion : Tolède résu­mée en une salle d’une blan­cheur de rêve. Au début du XVe siècle — vers 1411, dans le sillage des pré­di­ca­tions anti­juives de Vincent Fer­rier et après le grand pogrom de 1391 qui avait rava­gé les juderías d’Es­pagne —, la syna­gogue est sai­sie et consa­crée église San­ta María la Blan­ca. Elle ser­vit ensuite de refuge pour femmes repen­ties, de caserne, d’en­tre­pôt ; elle appar­tient tou­jours à l’ar­chi­dio­cèse de Tolède, qui la gère comme monu­ment visi­table, et les demandes de la com­mu­nau­té juive espa­gnole d’en récu­pé­rer l’u­sage, for­mu­lées à plu­sieurs reprises, sont res­tées sans suite.

La syna­gogue du Trán­si­to, à quelques rues de là, est l’autre ver­sant du même des­tin — plus somp­tueux, plus docu­men­té, plus tra­gique. Elle fut bâtie vers 1357 par Samuel ha-Levi Abu­la­fia, tré­so­rier du roi Pierre Ier de Cas­tille, au som­met de sa puis­sance : une salle unique de pro­por­tions nobles, cou­verte d’une char­pente à lace­ries, dont le mur orien­tal porte un retable de stucs poly­chromes où s’en­tre­lacent psaumes en hébreu, louanges au roi Pierre, bla­sons de Cas­tille et décor végé­tal de pur style nas­ride — Gre­nade et Jéru­sa­lem mêlées dans le même plâtre, à trente kilo­mètres du front de la Recon­quis­ta. Samuel ha-Levi finit arrê­té par son roi et mort sous la tor­ture vers 1360 ; sa syna­gogue lui sur­vé­cut, jus­qu’au décret d’ex­pul­sion de 1492. Don­née alors à l’ordre mili­taire de Cala­tra­va, elle devint église et prieu­ré sous le vocable de Saint-Benoît, puis, l’u­sage d’y célé­brer la fête du Trán­si­to de la Vierge (sa Dor­mi­tion) lui lais­sant son nom actuel, ermi­tage, archives, et enfin, au XXe siècle, Musée séfa­rade natio­nal — inau­gu­ré comme tel en 1964, réor­ga­ni­sé en 1971. Les juifs de Tolède n’ont pas retrou­vé leur syna­gogue : ils y sont exposés.

Le tri­angle tolé­dan se referme sur un troi­sième édi­fice, minus­cule et déci­sif : la mos­quée Bab al-Mar­dum, aujourd’­hui ermi­tage du Cris­to de la Luz. C’est l’un des très rares bâti­ments du cali­fat de Cor­doue conser­vés intacts : neuf mètres sur neuf, neuf tra­vées cou­vertes cha­cune d’une cou­pole ner­vu­rée dif­fé­rente — un échan­tillon­nage de voûtes cali­fales en réduc­tion —, et sur la façade une ins­crip­tion cou­fique en brique, datée de 999, don­nant le nom du com­man­di­taire, Ahmad ibn Hadi­di, et de l’ar­chi­tecte, Musa ibn Ali : cas raris­sime d’é­di­fice médié­val signé. Vers 1183–1187, la petite mos­quée est don­née aux che­va­liers de Saint-Jean et conver­tie en cha­pelle par l’a­jout d’une abside mudé­jare — bâtie en brique, dans la même tech­nique, par les mêmes mains ou presque : la conver­sion la plus douce qui soit, un quart de cercle chré­tien gref­fé sur un cube omeyyade. La légende locale, elle, fait s’a­ge­nouiller à cet endroit le che­val du Cid entrant dans Tolède, devant une lampe murée qui aurait brû­lé pen­dant des siècles devant un Christ caché : la Luz du nom actuel. Les his­to­riens n’en demandent pas tant ; la brique leur suffit.

VII. Athènes : le Par­thé­non, temple, église, mosquée

On l’ou­blie sys­té­ma­ti­que­ment : le Par­thé­non a pas­sé plus de temps comme église chré­tienne que comme temple d’A­thé­na. Ache­vé en 438 avant notre ère, fer­mé au culte païen à la fin du IVe siècle de notre ère, il fut conver­ti vers le VIe siècle en église de la Théo­to­kos — la Pana­gia Athi­nio­tis­sa, Notre-Dame d’A­thènes. La conver­sion se paya d’a­mé­na­ge­ments lourds : orien­ta­tion inver­sée (l’en­trée pas­sa à l’ouest), abside cre­vant le fron­ton orien­tal, baies per­cées, fresques dans le pro­naos, clo­cher. Athènes, ville modeste de l’Em­pire byzan­tin, fit de son temple une cathé­drale qui le res­ta huit siècles — byzan­tine, puis latine après 1204, quand les ducs francs d’A­thènes y ins­tal­lèrent le rite catho­lique sous le vocable de Notre-Dame. Un graf­fi­ti gra­vé sur une colonne signale la mort de l’ar­che­vêque Michel Cho­nia­tès, le frère de l’his­to­rien ; les voya­geurs du Moyen Âge décrivent une église fameuse pour sa lampe inextinguible.

Après la conquête otto­mane de 1456, la cathé­drale devint mos­quée, dotée d’un mina­ret dres­sé contre l’angle sud-ouest — les gra­vures du XVIIe siècle le montrent dépas­sant du toit du temple. Et c’est en tant que mos­quée, dou­blée d’une pou­drière où les Otto­mans assié­gés avaient entas­sé leurs muni­tions en pariant que les chré­tiens n’o­se­raient pas tirer sur un monu­ment, que le Par­thé­non fut éven­tré : le 26 sep­tembre 1687, une bombe véni­tienne de l’ar­mée de Moro­si­ni tra­ver­sa le toit et fit explo­ser la poudre, souf­flant la cel­la, jetant à bas des colonnes entières, tuant trois cents per­sonnes. Le Par­thé­non intact avait tra­ver­sé vingt et un siècles et trois reli­gions ; il ne sur­vé­cut pas à un siège entre chré­tiens et musul­mans. Une petite mos­quée à cou­pole fut ensuite rebâ­tie à l’in­té­rieur même des ruines — on la voit sur les pre­mières pho­to­gra­phies de l’A­cro­pole —, démon­tée après l’in­dé­pen­dance grecque, comme le mina­ret, comme la tour franque, comme tout ce qui n’é­tait pas Péri­clès. Car le Par­thé­non que nous admi­rons, ruine pure, marbre nu sur ciel bleu, est une inven­tion du XIXe siècle : l’ar­chéo­lo­gie natio­nale grecque a « net­toyé » le rocher de deux mille ans de vie post-clas­sique pour res­ti­tuer un ori­gi­nal qui n’exis­tait plus. La conver­sion la plus radi­cale du monu­ment fut la der­nière : sa conver­sion en symbole.

En contre­bas, la ville basse garde les répliques de cette his­toire : la mos­quée Fethiye (1456–1458, recons­truite au XVIIe siècle) sur l’a­go­ra romaine, bâtie sur les restes d’une basi­lique byzan­tine, deve­nue après l’in­dé­pen­dance caserne, pri­son, dépôt archéo­lo­gique, et res­tau­rée en 2017 comme espace d’ex­po­si­tion — une mos­quée muséi­fiée dans un pays qui n’a ren­du au culte presque aucune des siennes ; et la mos­quée Tzis­ta­ra­kis (1759), sur Monas­ti­ra­ki, trans­for­mée en musée d’art popu­laire. Athènes est res­tée jus­qu’en 2020 la seule capi­tale de l’U­nion euro­péenne sans mos­quée offi­cielle en fonc­tion : le poids des conver­sions pas­sées se mesure aus­si à ces absences.

VIII. Chypre : les cathé­drales gothiques au minaret

Nulle part la conver­sion n’a pro­duit d’i­mages plus étranges qu’à Chypre, où le gothique le plus fran­çais qui soit prie aujourd’­hui vers La Mecque.

À Nico­sie, la cathé­drale Sainte-Sophie fut com­men­cée vers 1209 sous les Lusi­gnan, ces croi­sés poi­te­vins deve­nus rois de Chypre, et consa­crée en 1326 : un vais­seau du plus pur gothique d’Île-de-France trans­por­té en Médi­ter­ra­née orien­tale, où les rois de la dynas­tie rece­vaient leur cou­ronne. Lors de la conquête otto­mane de 1570, elle fut conver­tie sans délai : mobi­lier détruit, tom­beaux retour­nés en dalles de pave­ment, chaux sur les murs, et deux mina­rets plan­tés sur les tours occi­den­tales inache­vées — sil­houette invrai­sem­blable, moi­tié Reims, moi­tié Istan­bul, qui domine tou­jours la vieille ville. Rebap­ti­sée mos­quée Seli­miye en 1954, en l’hon­neur du sul­tan conqué­rant Selim II, elle demeure le prin­ci­pal lieu de culte musul­man de Nico­sie-Nord. À l’in­té­rieur, tout le para­doxe tient dans l’o­rien­ta­tion : la nef gothique file vers l’ab­side, à l’est litur­gique chré­tien, mais le mih­rab exige la direc­tion de La Mecque, au sud-est — les tapis sont donc posés en biais par rap­port aux piliers, et les fidèles prient en dia­go­nale dans le vais­seau des rois de Chypre. Aucun mani­feste théo­lo­gique ne dira jamais mieux que cet angle.

À Fama­gouste, la cathé­drale Saint-Nico­las (bâtie pour l’es­sen­tiel entre 1298 et 1312 envi­ron, sur le modèle avoué de Reims) ser­vait au second cou­ron­ne­ment des Lusi­gnan : rois de Chypre à Nico­sie, ils venaient y ceindre la cou­ronne — deve­nue pure­ment sym­bo­lique — de Jéru­sa­lem, face à la mer qui les sépa­rait de la Terre sainte per­due. Après le ter­rible siège de 1571, elle devint mos­quée, et porte depuis 1954 le nom du géné­ral conqué­rant : Lala Mus­ta­fa Pacha. Un seul mina­ret, cette fois, sur la tour nord d’une façade que les his­to­riens de l’art comptent par­mi les plus belles créa­tions du gothique rayon­nant hors de France. Devant le par­vis pousse un ficus que la tra­di­tion locale dit plan­té à l’é­poque de la construc­tion — le seul témoin qui ait tout vu sans jamais chan­ger de religion.

IX. Inver­sions : quand les mos­quées deviennent églises

Le mou­ve­ment inverse existe, et il suit les mêmes lois : là où la croix a recon­quis le crois­sant, les mos­quées ont chan­gé de main comme les églises ailleurs.

L’exemple le plus sai­sis­sant est hon­grois. Sur la place cen­trale de Pécs, l’an­cienne mos­quée du pacha Gazi Kasim, éle­vée au milieu du XVIe siècle pen­dant l’oc­cu­pa­tion otto­mane — la plus grande construc­tion otto­mane sub­sis­tant en Hon­grie —, est aujourd’­hui l’é­glise parois­siale du centre-ville : après la reprise de la ville en 1686, les Jésuites la consa­crèrent au culte catho­lique. Le mina­ret fut abat­tu, mais le cube à cou­pole demeure, avec son mih­rab, ses fenêtres otto­manes et des ins­crip­tions cora­niques déga­gées sur les murs mêmes où l’on dit la messe ; le som­met de la cou­pole porte, réunis, la croix et le crois­sant. C’est l’exact symé­trique de Nico­sie : une com­mu­nau­té qui prie son dieu dans la mai­son de l’autre, et qui a fini par l’assumer.

Les Bal­kans post-otto­mans offrent toute la gamme, du réem­ploi à la des­truc­tion. À Thes­sa­lo­nique, la Rotonde — mau­so­lée cir­cu­laire éle­vé vers 300 pour l’empereur Galère, conver­ti en église peut-être dès le Ve siècle et paré de mosaïques paléo­chré­tiennes par­mi les plus anciennes et les plus belles qui soient —, devint mos­quée en 1591 ; après le retour de la ville à la Grèce en 1912, elle fut ren­due au culte ortho­doxe puis affec­tée aux Anti­qui­tés. Elle est aujourd’­hui un monu­ment-musée où quelques litur­gies sont célé­brées dans l’an­née, et son mina­ret, conser­vé, est le der­nier de Thes­sa­lo­nique — une ville qui en comp­tait des dizaines. En Espagne même, le cas d’Al­mo­nas­ter la Real, dans la sier­ra de Huel­va, mérite le détour : une petite mos­quée rurale du Xe siècle, conver­tie en ermi­tage après la Recon­quis­ta, si peu trans­for­mée qu’elle demeure l’une des mos­quées médié­vales les mieux conser­vées de la pénin­sule — sau­vée, une fois encore, par sa conversion.

Alger, enfin, condense en un seul édi­fice les deux sens de l’his­toire. La mos­quée Ket­chaoua, dans la basse Cas­bah, recons­truite somp­tueu­se­ment en 1794 par le dey Has­san Pacha, fut sai­sie en décembre 1832, deux ans après la prise d’Al­ger, et consa­crée cathé­drale Saint-Phi­lippe — la conver­sion, menée manu mili­ta­ri mal­gré les enga­ge­ments de 1830 sur le res­pect des cultes, mar­qua dura­ble­ment les mémoires algé­riennes. Pen­dant cent trente ans, la cathé­drale d’Al­ger fut donc une mos­quée habillée en église néo-byzan­tine, agran­die, flan­quée de deux tours. En 1962, dans les pre­mières semaines de l’in­dé­pen­dance, elle rede­vint mos­quée — l’un des gestes sym­bo­liques inau­gu­raux de l’Al­gé­rie nou­velle. Res­tau­rée dans les années 2010 avec le concours de l’a­gence de coopé­ra­tion turque TIKA — l’hé­ri­tage otto­man veillant sur son bien —, elle a rou­vert au culte en 2018. Mos­quée, cathé­drale, mos­quée : Ket­chaoua est le Sainte-Sophie du Magh­reb, en miroir.

Le même mou­ve­ment de 1962 empor­ta les syna­gogues d’Al­gé­rie, vidées par le départ mas­sif des juifs vers la France : la Grande Syna­gogue d’Al­ger devint la mos­quée Ibn Fares ; celle d’O­ran — immense vais­seau néo-byzan­tin vou­lu par Simon Kanoui, com­men­cé en 1880, inau­gu­ré en 1918, l’une des plus vastes syna­gogues d’A­frique du Nord — devint en 1975 la mos­quée Abdal­lah Ben Salem. Le choix du nom est un dis­cret palimp­seste sup­plé­men­taire : Abdal­lah ibn Salam était un rab­bin de Médine conver­ti à l’is­lam du vivant du Pro­phète. La syna­gogue conver­tie porte le nom d’un juif conver­ti — l’é­di­fice et son saint patron ont la même biographie.

X. Brick Lane, Londres : le bâti­ment qui suit ses habitants

Toutes les conver­sions ne sont pas des conquêtes. À l’angle de Brick Lane et de Four­nier Street, dans l’East End lon­do­nien, un sobre bâti­ment géor­gien de brique brune résume trois siècles d’im­mi­gra­tion — sans qu’une seule armée y soit pour rien.

Il fut construit en 1743 comme temple pro­tes­tant, La Neuve Église, par les hugue­nots fran­çais réfu­giés à Londres après la révo­ca­tion de l’é­dit de Nantes : tis­se­rands de soie de Spi­tal­fields, dont les mai­sons à grandes fenêtres d’a­te­lier bordent encore Four­nier Street. Quand leur com­mu­nau­té se fon­dit dans la socié­té anglaise, le bâti­ment pas­sa en 1809 à la Lon­don Socie­ty for Pro­mo­ting Chris­tia­ni­ty Among­st the Jews — une socié­té mis­sion­naire vouée à la conver­sion des juifs, iro­nie dont l’his­toire allait se sou­ve­nir —, puis devint cha­pelle métho­diste en 1819. En 1898, il fut acquis par la Mach­zike Hadath, la congré­ga­tion ortho­doxe rigo­riste des immi­grants juifs d’Eu­rope orien­tale qui avaient fait de l’East End le plus grand quar­tier juif d’Eu­rope occi­den­tale : la cha­pelle hugue­note devint la Grande Syna­gogue de Spi­tal­fields, répu­tée pour la rigueur de son rite. Puis les juifs de l’East End, pros­pé­rant, par­tirent vers les ban­lieues nord de Londres ; la syna­gogue décli­na, fer­ma, et le bâti­ment fut rache­té par la com­mu­nau­té ban­gla­daise — ori­gi­naire pour l’es­sen­tiel du Syl­het — qui avait pris le relais dans les mêmes rues, les mêmes ate­liers, sou­vent les mêmes métiers du tex­tile. En 1976, il rou­vrit comme Brick Lane Jamme Mas­jid, la grande mos­quée du quar­tier, dotée en 2010 d’un mina­ret d’a­cier contemporain.

Sur la façade de Four­nier Street, un cadran solaire de 1743 porte tou­jours la devise latine des hugue­nots : Umbra sumus — « nous sommes des ombres », abré­gé d’Ho­race, pul­vis et umbra sumus, nous sommes pous­sière et ombre. Les tis­se­rands cal­vi­nistes l’a­vaient gra­vée en pen­sant à la briè­ve­té de la vie ; elle est deve­nue, sans qu’on y touche, l’é­pi­graphe des quatre com­mu­nau­tés suc­ces­sives. Aucun édi­fice au monde ne dit mieux que la conver­sion n’est pas tou­jours un tro­phée : ici, le bâti­ment n’a fait que suivre doci­le­ment les popu­la­tions qui pas­saient, comme une mai­son de famille change de famille. Même la fonc­tion sociale est res­tée : accueillir, dans la même salle, les der­niers arrivés.

XI. Jéru­sa­lem et Hébron : le par­tage impos­sible et le par­tage réel

En Terre sainte, la conver­sion des sanc­tuaires n’est jamais close, parce que les reven­di­ca­tions ne le sont pas.

L’es­pla­nade que les juifs appellent mont du Temple et les musul­mans Haram al-Sha­rif, le Noble Sanc­tuaire, est le cas limite de tout ce dos­sier : sur la pla­te­forme héro­dienne du Second Temple, détruit par Titus en 70, les califes omeyyades éle­vèrent à la fin du VIIe siècle le Dôme du Rocher (691) et la mos­quée al-Aqsa. Les croi­sés, après 1099, conver­tirent le pre­mier en église — le Tem­plum Domi­ni, une croix à son som­met — et firent de la seconde le palais royal puis le siège de l’ordre du Temple, qui lui doit son nom ; Sala­din, en 1187, ren­dit l’en­semble à l’is­lam, fit des­cendre la croix et remon­ter le crois­sant. Depuis, le sta­tu quo — codi­fié à l’é­poque otto­mane, recon­duit après 1967 sous la garde jor­da­nienne — réserve le culte sur l’es­pla­nade aux seuls musul­mans, les juifs priant en contre­bas, au mur occi­den­tal, ves­tige du mur de sou­tè­ne­ment héro­dien. Chaque ten­ta­tive d’en modi­fier un para­mètre, si minime soit-il, a valeur de séisme régional.

À Hébron, en revanche, le par­tage n’est pas une hypo­thèse mais une réa­li­té quo­ti­dienne, née d’une tra­gé­die. Le tom­beau des Patriarches — l’en­ceinte monu­men­tale bâtie par Hérode sur la grotte de Mak­pé­la, où la tra­di­tion des trois mono­théismes fait repo­ser Abra­ham, Sara, Isaac, Rébec­ca, Jacob et Léa — fut suc­ces­si­ve­ment enclos héro­dien, église byzan­tine, mos­quée (al-Ibra­hi­mi, « d’A­bra­ham »), église croi­sée au XIIe siècle, puis mos­quée à nou­veau après Sala­din, avec des céno­taphes dra­pés que se trans­mirent les siècles. Après 1967, les juifs y eurent à nou­veau accès pour la prière, pour la pre­mière fois depuis des siècles ; après le mas­sacre de 1994, où un extré­miste juif abat­tit vingt-neuf fidèles musul­mans en prière, le bâti­ment fut phy­si­que­ment divi­sé : une par­tie syna­gogue, une par­tie mos­quée, sépa­rées par des murs et des contrôles, chaque com­mu­nau­té dis­po­sant de l’en­semble quelques jours par an, à tour de rôle, pour ses grandes fêtes. Un seul toit, deux calen­driers, des cloi­sons : c’est la ver­sion la plus lit­té­rale, la plus dou­lou­reuse aus­si, du par­tage d’un sanctuaire.

Et pour mémoire, dans la vieille ville de Jéru­sa­lem, l’é­glise Sainte-Anne — le plus pur vais­seau roman de Terre sainte, bâti par les croi­sés vers 1140 sur le lieu sup­po­sé de la nais­sance de la Vierge — fut conver­tie par Sala­din en 1192 en madra­sa, la Sala­hiyya : l’ins­crip­tion arabe de fon­da­tion court tou­jours au-des­sus du por­tail roman. En 1856, le sul­tan otto­man l’of­frit à Napo­léon III en remer­cie­ment de l’al­liance de Cri­mée ; ren­due au culte catho­lique et confiée aux Pères Blancs, elle est aujourd’­hui domaine natio­nal fran­çais. Église, madra­sa, église : la boucle, ici, s’est refer­mée par la diplomatie.

XII. Tré­bi­zonde, İzn­ik, Ayod­hya : le pré­sent du palimpseste

Le phé­no­mène n’ap­par­tient pas au pas­sé ; il est en cours, sous nos yeux, sur trois continents.

En Tur­quie, la recon­ver­sion de Sainte-Sophie et de Cho­ra n’est que la par­tie la plus visible d’une série : la Sainte-Sophie de Tré­bi­zonde, superbe église impé­riale des Grands Com­nènes (XIIIe siècle) sur la mer Noire, musée depuis 1964, a été rou­verte au culte musul­man en 2013, ses fresques mas­quées par des faux pla­fonds et des rideaux dans la zone de prière ; la Sainte-Sophie d’İzn­ik — l’an­tique Nicée, l’é­glise même où sié­gea en 787 le sep­tième concile œcu­mé­nique, celui qui réta­blit le culte des images — a été recon­ver­tie en mos­quée en 2011. La liste des « Sainte-Sophie » rede­ve­nues mos­quées se lit comme un programme.

En Inde, la tra­jec­toire inverse a connu son paroxysme à Ayod­hya. La mos­quée de Babur, la Babri Mas­jid, éle­vée en 1528–1529, se dres­sait sur un site que la tra­di­tion hin­doue vénère comme le lieu de nais­sance du dieu Rama — et où des cou­rants natio­na­listes affir­maient qu’un temple avait été détruit pour la bâtir. Le 6 décembre 1992, une foule de mili­tants hin­douistes la démo­lit à mains nues en quelques heures, déclen­chant des vio­lences inter­com­mu­nau­taires qui firent envi­ron deux mille morts. En 2019, la Cour suprême indienne attri­bua le site à une fon­da­tion hin­doue, tout en qua­li­fiant la démo­li­tion d’illé­gale et en accor­dant aux musul­mans un ter­rain de com­pen­sa­tion ; le 22 jan­vier 2024, le Pre­mier ministre Naren­dra Modi consa­cra en per­sonne le temple de Ram Man­dir éle­vé sur l’emplacement de la mos­quée détruite. Ici, nulle réuti­li­sa­tion, nul palimp­seste : la strate pré­cé­dente a été effa­cée phy­si­que­ment avant réécri­ture — le contre-modèle exact de Damas ou de Cor­doue, et le rap­pel que la conver­sion des sanc­tuaires, au XXIe siècle, peut encore coû­ter des vies par milliers.

L’Eu­rope occi­den­tale, enfin, a inven­té une variante sécu­la­ri­sée du phé­no­mène : ses églises se vident, et se conver­tissent — non à un autre dieu, mais à l’ab­sence de dieu, ou à ses suc­cé­da­nés. Églises deve­nues mos­quées de quar­tier aux Pays-Bas et en France, cha­pelles deve­nues librai­ries — le Boe­khan­del Domi­ni­ca­nen de Maas­tricht, ins­tal­lé dans une église domi­ni­caine du XIIIe siècle, est régu­liè­re­ment cité par­mi les plus belles librai­ries du monde —, salles d’es­ca­lade, hôtels, lofts. Le méca­nisme est le même qu’à Brick Lane : le bâti­ment suit la socié­té. Sim­ple­ment, la socié­té ne prie plus.

XIII. Conclu­sion : la réma­nence des pierres

Au terme de cet inven­taire, trois enseignements.

Le pre­mier est une loi presque sans excep­tion : la conver­sion suit la force — conquête, recon­quête, expul­sion, exode, déco­lo­ni­sa­tion. On cher­che­rait en vain, dans toute cette liste, un sanc­tuaire ayant chan­gé de reli­gion par simple évo­lu­tion des convic­tions de ses fidèles ; même Brick Lane, la plus paci­fique des tra­jec­toires, suit des migra­tions qui furent elles-mêmes filles de per­sé­cu­tions — dra­gon­nades, pogroms, misère. L’ar­chi­tec­ture sacrée est un sis­mo­graphe du pou­voir : il suf­fit de dater les conver­sions pour écrire l’his­toire mili­taire de la Méditerranée.

Le deuxième est un para­doxe de conser­va­tion : la conver­sion pro­tège sou­vent mieux que le res­pect. La chaux otto­mane a sau­vé les mosaïques byzan­tines ; la cathé­drale plan­tée dans la Mez­qui­ta a sau­vé la Mez­qui­ta ; l’er­mi­tage a sau­vé la mos­quée d’Al­mo­nas­ter, l’é­glise de Pécs a sau­vé la mos­quée de Gazi Kasim, et le culte conti­nu a main­te­nu debout, chauf­fés, cou­verts, répa­rés, des édi­fices que l’a­ban­don aurait rui­nés en deux géné­ra­tions. Les vraies des­truc­tions sont le fait des sites dis­pu­tés sans par­tage pos­sible — le Par­thé­non-pou­drière, la Babri Mas­jid — ou des monu­ments res­tés sans usage. Entre la pro­fa­na­tion et l’ou­bli, la pro­fa­na­tion conserve.

Le troi­sième tient dans une ques­tion que posent, cha­cun à sa manière, les rideaux de Sainte-Sophie, le chœur de Cor­doue, les tapis en biais de Nico­sie : à qui appar­tient un tel bâti­ment ? Au culte qui l’oc­cupe, dit le droit du sol et sou­vent le droit tout court. À la civi­li­sa­tion qui l’a conçu, disent les his­to­riens de l’art. À l’hu­ma­ni­té entière, dit l’U­NES­CO, qui a inven­té pour cela la notion de patri­moine mon­dial — et qui constate, de recon­ver­sion en recon­ver­sion, les limites de sa juri­dic­tion. Les que­relles contem­po­raines montrent que la ques­tion n’est pas close, et qu’elle ne le sera sans doute jamais : un sanc­tuaire conver­ti est une fron­tière qui passe à l’in­té­rieur d’un bâti­ment, et les fron­tières ne dorment que d’un œil.

Res­tent les pierres, qui ont tran­ché depuis long­temps à leur façon : elles gardent le sou­ve­nir. Le péri­bole de Jupi­ter autour de la mos­quée de Damas, la qibla désaxée sous la cou­pole de Jus­ti­nien, les psaumes hébreux sous les voûtes de Cala­tra­va, l’ins­crip­tion de Sala­din sur le por­tail roman de Sainte-Anne, la devise des hugue­nots sur la mos­quée du Ben­gale lon­do­nien. Umbra sumus : les cultes passent comme des ombres sur le cadran ; le cadran reste, et conti­nue de don­ner l’heure à tout le monde.

Repères chro­no­lo­giques

Sainte-Sophie, Istan­bul — basi­lique consa­crée en 537 ; mos­quée le 29 mai 1453 ; musée par décret du 24 novembre 1934 ; mos­quée à nou­veau depuis le 24 juillet 2020 ; grande res­tau­ra­tion anti­sis­mique enga­gée en avril 2025.

Saint-Sau­veur-in-Cho­ra, Istan­bul — monas­tère fon­dé au VIe siècle, église recons­truite aux XIe-XIIe siècles, décor de Méto­chite vers 1315–1321 ; mos­quée en 1511 ; musée en 1958 ; recon­ver­tie par décret en août 2020, rou­verte au culte le 6 mai 2024.

Saints-Serge-et-Bac­chus (Petite Sainte-Sophie), Istan­bul — église vers 530 ; mos­quée vers 1506–1513.

Pam­ma­ka­ris­tos / Fethiye Camii, Istan­bul — église du XIIe siècle ; siège du patriar­cat de 1456 à 1587 ; mos­quée en 1591 ; parec­clé­sion aujourd’­hui musée.

Grande Mos­quée des Omeyyades, Damas — temple de Hadad ; temple de Jupi­ter ; cathé­drale Saint-Jean-Bap­tiste (fin IVe siècle-706) ; mos­quée depuis 706.

Mez­qui­ta, Cor­doue — mos­quée fon­dée en 785–786, agran­die jus­qu’en 988 ; cathé­drale depuis le 29 juin 1236 ; chœur insé­ré à par­tir de 1523 ; incen­die loca­li­sé le 8 août 2025.

Grande mos­quée / cathé­drale, Séville — mos­quée almo­hade 1172–1198 ; cathé­drale gothique éle­vée à par­tir du XVe siècle ; mina­ret deve­nu la Giralda.

San­ta María la Blan­ca, Tolède — syna­gogue vers 1180 ; église vers 1411.

Syna­gogue du Trán­si­to, Tolède — syna­gogue en 1357 ; église de l’ordre de Cala­tra­va après 1492 ; Musée séfa­rade depuis 1964.

Bab al-Mar­dum / Cris­to de la Luz, Tolède — mos­quée datée 999 ; cha­pelle vers 1183–1187.

Par­thé­non, Athènes — temple ache­vé en 438 av. J.-C. ; église vers le VIe siècle ; mos­quée après 1456 ; explo­sion du 26 sep­tembre 1687 ; ruine « puri­fiée » au XIXe siècle.

Sainte-Sophie / Seli­miye, Nico­sie — cathé­drale com­men­cée vers 1209 ; mos­quée depuis 1570.

Saint-Nico­las / Lala Mus­ta­fa Pacha, Fama­gouste — cathé­drale du début du XIVe siècle ; mos­quée depuis 1571.

Rotonde, Thes­sa­lo­nique — mau­so­lée de Galère vers 300 ; église paléo­chré­tienne ; mos­quée en 1591 ; monu­ment depuis 1912.

Mos­quée de Gazi Kasim, Pécs — mos­quée du XVIe siècle ; église catho­lique depuis 1686.

Ket­chaoua, Alger — mos­quée recons­truite en 1794 ; cathé­drale Saint-Phi­lippe en décembre 1832 ; mos­quée à nou­veau depuis 1962, rou­verte après res­tau­ra­tion en 2018.

Grande syna­gogue d’O­ran — com­men­cée en 1880, inau­gu­rée en 1918 ; mos­quée Abdal­lah Ben Salem depuis 1975.

Brick Lane, Londres — cha­pelle hugue­note en 1743 ; cha­pelle métho­diste en 1819 ; syna­gogue Mach­zike Hadath en 1898 ; mos­quée Jamme Mas­jid depuis 1976.

Sainte-Anne, Jéru­sa­lem — église croi­sée vers 1140 ; madra­sa Sala­hiyya en 1192 ; ren­due au culte catho­lique après 1856.

Tom­beau des Patriarches, Hébron — enceinte héro­dienne ; église byzan­tine ; mos­quée ; église croi­sée ; mos­quée ; espace divi­sé entre mos­quée et syna­gogue depuis 1994.

Sainte-Sophie de Tré­bi­zonde — église du XIIIe siècle ; mos­quée après 1461 ; musée en 1964 ; mos­quée à nou­veau depuis 2013.

Babri Mas­jid / Ram Man­dir, Ayod­hya — mos­quée de 1528–1529 ; démo­lie le 6 décembre 1992 ; temple consa­cré le 22 jan­vier 2024.

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Les bains oubliés de Thessalonique

Les bains oubliés de Thessalonique

Les bains Du Paradis

Une his­toire de Thessalonique

Il y a une ins­crip­tion en arabe au-des­sus d’une porte basse, sur l’E­gna­tia. La rue est bruyante, les scoo­ters sla­loment entre les tou­ristes, une odeur de kou­lou­ri grillé flotte depuis l’é­tal d’en face. On passe devant sans regar­der. C’est pré­ci­sé­ment là qu’il faut s’arrêter.

Ce que l’on frôle ain­si, sans le savoir, c’est le plus vieux ham­mam otto­man de Grèce.

Murad II et le pre­mier savon

Fon­dé en 1444 par le sul­tan Murad II peu après la conquête otto­mane, le Bey Hamam — qu’on appe­la long­temps les « Bains du Para­dis » — était bien plus qu’un lieu d’hygiène.

C’é­tait un sanc­tuaire social où les rituels de la vapeur et de la conver­sa­tion com­blaient la dis­tance entre l’ère byzan­tine et l’ère ottomane.La ville venait de tom­ber en 1430. La mos­quée, le ham­mam, le bazar : telle était la tri­ni­té urbaine que les Otto­mans implan­taient dans toute cité conquise, avec la même régu­la­ri­té qu’un jar­di­nier plante des bulbes à l’automne.

Construit sur les ruines d’une église byzan­tine anté­rieure, le bâti­ment illustre les prin­cipes archi­tec­tu­raux otto­mans de la pre­mière période, avec un desi­gn à la fois fonc­tion­nel et orné.

La struc­ture pré­sente des dômes mul­tiples per­cés d’ou­ver­tures lais­sant pas­ser la lumière, des sec­tions sépa­rées non com­mu­ni­cantes pour les hommes et les femmes, et des salles suc­ces­sives selon la tem­pé­ra­ture de l’eau — froide, tiède, chaude —, avec bancs de marbre, bas­sins, arcades et déco­ra­tions murales.

On ima­gine ce que devait être la salle des hommes un matin de jan­vier, vers 1600. Une grande salle octo­go­nale froide, une gale­rie repo­sant sur des colonnes, des arcades enca­drant les fenêtres, et une cou­pole peinte.

Puis la salle tiède, elle aus­si octo­go­nale, équi­pée d’une cou­pole à ocu­li et d’une riche série de repré­sen­ta­tions peintes de végé­taux. La vapeur mon­tait len­te­ment à tra­vers les trous des voûtes. Les langues se mêlaient — le turc, le grec, le judéo-espa­gnol — comme les corps dans la cha­leur moite. Car la ville de Thes­sa­lo­nique était pré­ci­sé­ment cela : un monde mul­ti­con­fes­sion­nel et poly­glotte où l’on par­lait le turc, le grec, le bul­gare, le judéo-espa­gnol ou l’italien.

Une géo­gra­phie de la propreté

La ville en comp­tait cinq, construits entre le XVe et le XVIe siècle. Le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam et le Yahu­di Hamam (ou Pazar Hamam) — aux­quels on ajoute le ham­mam des Lou­lou­da­di­ka, celui des mar­chands de fleurs. Cha­cun avait sa géo­gra­phie, son quar­tier, ses habitués.

Le Yahu­di Hamam, situé à l’in­ter­sec­tion des rues Vasi­leos Irak­leiou et Fran­gi­ni, date du XVIe siècle. Son nom signi­fie « Bain des Juifs », car le quar­tier était prin­ci­pa­le­ment peu­plé de Juifs séfarades.

À l’o­ri­gine, on l’ap­pe­lait Pazar Hamam — le bain du mar­ché — en rai­son de son empla­ce­ment stra­té­gique au cœur de la place com­mer­çante. On se lave avant de vendre, on se lave après avoir mar­chan­dé. La pro­pre­té et le com­merce, dans l’empire, allaient de pair.

Le Yeni Hamam — le « ham­mam neuf » —, lui, fut appa­rem­ment construit dans le der­nier quart du XVIe siècle par Khus­ref Ken­khu­da, un pro­prié­taire thes­sa­lo­ni­cien qui offi­ciait pro­ba­ble­ment comme admi­nis­tra­teur pour le vizir Soko­lu Meh­met Pacha. La puis­sance d’un homme se mesu­rait aus­si au nombre de fon­da­tions pieuses qu’il lais­sait der­rière lui.

Le Paşa Hamam fut édi­fié par Che­ze­ri Pacha dans les années 1520, sur le site d’un ancien bain byzan­tin. Les Otto­mans n’in­ven­taient pas : ils héri­taient, recou­vraient, sub­sti­tuaient. Comme si la ville avait tou­jours su qu’elle aurait besoin de se laver.

1912

Après les guerres bal­ka­niques de 1912–1913 et l’é­change de popu­la­tions gré­co-turc de 1923, qui entraî­na le départ de la plu­part des musul­mans de la ville, le Bey Hamam devint l’un des rares ves­tiges maté­riels de la pré­sence isla­mique dans une cité qui avait été otto­mane pen­dant près de cinq siècles.

C’est là que les choses se com­pliquent. Le Yeni Hamam ces­sa de fonc­tion­ner comme bain public dès l’an­nexion de Thes­sa­lo­nique par la Grèce en 1912, contrai­re­ment aux autres ham­mams de la ville qui res­tèrent ouverts.

En 1919, il devint pro­prié­té de l’É­tat grec, puis fut rache­té en 1937 par un par­ti­cu­lier qui l’u­ti­li­sa comme entre­pôt. Pen­dant de nom­breuses années, un ciné­ma d’hi­ver y fonc­tion­na, jus­qu’au milieu des années 1980, tan­dis qu’un ciné­ma d’é­té opé­rait dans son jardin.

Ciné­ma, entre­pôt, salle de concert. La ville n’a pas détruit ses ham­mams : elle les a réaf­fec­tés. Thes­sa­lo­nique avance en inté­grant les témoi­gnages du pas­sé, s’en­ri­chis­sant de l’art de vivre de chaque époque ; avec les bâti­ments de l’é­poque otto­mane, cette capa­ci­té d’ap­pro­pria­tion est peut-être la plus fla­grante. Il y a dans cela une sagesse prag­ma­tique, une façon de ne pas se lais­ser para­ly­ser par l’his­toire tout en refu­sant de la raser.

Le Yahu­di Hamam ces­sa de fonc­tion­ner au début du XXe siècle, mais ses for­tunes décli­nèrent encore après l’in­cen­die catas­tro­phique de 1917. Après la Seconde Guerre mon­diale, le bâti­ment à l’a­ban­don tom­ba dans un déla­bre­ment sup­plé­men­taire. Des bou­tiques, dont des étals de fleurs, s’ins­tal­lèrent autour et même dans les ruines, mas­quant une grande par­tie de son tra­cé original.

Le Para­dis retrouvé

Le Bey Hamam, lui, tint bon. Fonc­tion­nant sans inter­rup­tion pen­dant plus de cinq siècles, le site ne tom­ba en désué­tude qu’en 1968, étouf­fé par l’ar­ri­vée de la plom­be­rie domes­tique moderne, et fut fina­le­ment condam­né suite au dévas­ta­teur séisme de 1978.

Mais voi­là qu’en 2026, quelque chose bouge. Après une res­tau­ra­tion méti­cu­leuse de 1,5 mil­lion d’eu­ros menée par l’E­pho­rate des Anti­qui­tés, le plus vieux et le plus grand ham­mam otto­man de la ville a plei­ne­ment rou­vert ses salles aux cou­poles de plomb, mar­quant une étape cen­trale d’un pro­gramme plus large de 100 mil­lions d’eu­ros visant à faire revivre le pas­sé mul­ti­cul­tu­rel de la cité.

Les sols d’o­ri­gine en marbre et les bas­sins octo­go­naux ont été polis à leur lustre du XVe siècle. Plus frap­pante encore est la révé­la­tion de l’aile des femmes — long­temps inac­ces­sible et enve­lop­pée de mys­tère — qui pré­sente désor­mais de déli­cieuses fresques flo­rales et une maçon­ne­rie en « sta­lac­tites » (muqar­nas) dis­si­mu­lée depuis des générations.

Les espaces inté­rieurs sont cou­verts de dômes de tailles diverses, per­cés d’ou­ver­tures cir­cu­laires pour l’é­clai­rage natu­rel et la ven­ti­la­tion. La déco­ra­tion du monu­ment est par­ti­cu­liè­re­ment remar­quable : des sec­tions de déco­ra­tion en relief et en stuc sur­vivent sur les murs et les bases des cou­poles, datant de la phase ini­tiale de construc­tion au XVe siècle.

On pense à ces bâti­ments de Séville ou de Cor­doue où la pierre garde la mémoire d’une pré­sence que les his­to­riens eux-mêmes peinent à nom­mer. Les dis­cus­sions sur la façon dont Thes­sa­lo­nique devrait res­tau­rer et valo­ri­ser son héri­tage otto­man étaient pra­ti­que­ment inexis­tantes jus­qu’en 2011, année où l’é­lec­tion de Yián­nis Boutá­ris à la mai­rie inau­gu­ra de nou­veaux débats sur la pro­mo­tion de la ville en tant que métro­pole his­to­ri­que­ment cos­mo­po­lite. Il aura fal­lu un siècle après 1912 pour que quel­qu’un accepte publi­que­ment de dire que ces pierres appar­te­naient, elles aus­si, à la ville.

l’air du hammam

La réou­ver­ture du Bey Hamam n’est pas un évé­ne­ment iso­lé. Elle sert d’an­crage à un ambi­tieux « iti­né­raire cultu­rel » conçu pour mettre en valeur le patri­moine divers de Thessalonique.

Plus au nord, l’A­lat­za Ima­ret et le mar­ché Bezes­te­ni ont eux aus­si béné­fi­cié d’ef­forts de conser­va­tion renou­ve­lés. Ces sites, qui s’ef­fri­taient sous le poids de la négli­gence, sont réin­ven­tés comme des espaces pour des per­for­mances acous­tiques, des expo­si­tions d’art et des visites historiques.

Il reste quand même quelque chose d’un peu mélan­co­lique dans l’af­faire. Ces ham­mams, on peut encore les visi­ter — le Bey Hamam, le Yeni Hamam, le Paşa Hamam, le Yahu­di Hamam —, mais aucun ne fonc­tionne plus comme bain. On peut admi­rer l’ar­chi­tec­ture, pas vivre le rituel. Les dômes sont là, les ocu­li filtrent la même lumière blanche qu’en 1500. Mais la vapeur ne monte plus. Il ne reste que la pierre.

Sur l’E­gna­tia, les scoo­ters conti­nuent de sla­lo­mer. L’ins­crip­tion arabe au-des­sus de la porte basse attend, patiente. Elle a vu pas­ser cinq cent quatre-vingts ans. Elle peut bien attendre encore un pas­sant qui lève les yeux.

Sources

 

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Wadi al-Salam, la cité des morts

Wadi al-Salam, la cité des morts

Wadi el Salam

La cité des morts

Il est des lieux où la vie et la mort cessent de s’opposer et se prennent par la main pour mar­cher ensemble, presque pai­si­ble­ment. À Najaf, au sud de l’Irak, s’étend Wadi al-Salam, وادي السلام, la « val­lée de la paix » — le plus vaste cime­tière du monde. Ses dimen­sions donnent le ver­tige : plu­sieurs kilo­mètres car­rés de tombes, de mau­so­lées et de gale­ries sou­ter­raines, comme une ville qui n’aurait jamais ces­sé de croître, mais dont les habi­tants ne parlent plus.

À pre­mière vue, on pour­rait croire à une mer de pierres et de briques, sans hori­zon. Mais si l’on s’y attarde, on découvre qu’il ne s’agit pas d’un désert miné­ral : ici, tout bruisse encore. Les vivants arpentent ces allées, y cir­culent en scoo­ter ou en camion­nette, viennent rendre visite aux leurs comme on vien­drait voir un voi­sin. Les enfants jouent par­fois à l’ombre des mau­so­lées, et les mar­chands ambu­lants vendent du thé aux familles endeuillées. C’est un lieu où le silence s’accorde au quo­ti­dien, sans solen­ni­té for­cée, comme si la mort fai­sait par­tie du décor.

Il faut dire que Wadi al-Salam n’est pas seule­ment un cime­tière : c’est un lieu de pèle­ri­nage. Repo­ser ici, à quelques pas du sanc­tuaire de l’imam Ali, gendre du Pro­phète, est consi­dé­ré comme une béné­dic­tion, une garan­tie d’intercession. Depuis des siècles, des cara­vanes entières amènent des corps depuis tout l’Irak, l’Iran ou plus loin encore, pour que la pous­sière des morts se mêle à cette terre sacrée. On raconte que chaque tombe, chaque recoin, est habi­té par une his­toire qui se lie à celle du chiisme, comme si la théo­lo­gie avait pris racine dans la glaise.

Et pour­tant, mal­gré la den­si­té des pierres et des âmes, Wadi al-Salam res­pire. Ses ruelles étroites, ses dômes blan­chis par le soleil, ses portes de fer peintes à la main com­posent un tableau d’une étrange dou­ceur. On y croise des pleurs, bien sûr, mais aus­si des conver­sa­tions banales, des éclats de voix, des gestes de la vie la plus ordi­naire. La mort, ici, n’est pas une fron­tière infran­chis­sable : elle devient voi­sine, fami­lière, presque apprivoisée.

Wadi al-Salam n’a rien de lugubre. C’est une cité des morts habi­tée par les vivants, une biblio­thèque de briques où chaque tombe est un livre fer­mé, mais que les visi­teurs conti­nuent de feuille­ter du regard. Ce qui pour­rait sem­bler acca­blant devient une leçon de sim­pli­ci­té : accep­ter que le pas­sage soit inévi­table, mais que l’attachement per­siste, entre deux mondes qui se répondent.

Sous le soleil brû­lant de Najaf, la val­lée de la paix porte bien son nom : un lieu où les pierres parlent encore, où la mémoire ne s’enterre jamais tout à fait, et où la mort, loin d’être une fin, s’installe comme une voi­sine dis­crète dans la grande mai­son de l’existence.

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