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Mis­tra, la der­nière capi­tale byzan­tine dans le Péloponnèse

Mis­tra, la der­nière capi­tale byzan­tine dans le Péloponnèse

Mis­tra

La der­nière capi­tale byzan­tine dans le péloponnèse

Mis­tra, la der­nière capi­tale byzan­tine dans le Péloponnèse

On arrive à Mis­tra par le mau­vais côté, c’est-à-dire par le bon. La route qui monte de Sparte tra­verse d’a­bord une plaine que l’on n’at­ten­dait pas si verte : des oran­gers en rangs ser­rés, des oli­viers gris qui bougent à peine, des câpriers accro­chés aux murets, et sur tout cela une lumière de fin d’a­près-midi qui pose les ombres bien à plat. La ville moderne de Sparte est un damier sans grâce, tiré au cor­deau par les Bava­rois du roi Othon dans les années 1830, et l’on com­prend vite qu’elle ne retien­dra per­sonne. Elle sert d’an­ti­chambre. Ce qui retient, c’est la muraille grise qui ferme l’ho­ri­zon à l’ouest : le Tay­gète, un mur de cal­caire haut de deux mille quatre cents mètres, encore pou­dré de neige au prin­temps, et contre lequel toute la région semble s’être ados­sée pour réfléchir.

Mis­tra est là, à mi-pente, accro­chée à un contre­fort du mas­sif comme un nid de guêpes à une poutre. De loin on ne dis­tingue d’a­bord qu’une confu­sion ocre et grise, des pans de mur, des toits de tuiles rondes, quelques cou­poles, et tout en haut, déta­chée sur le ciel, la sil­houette angu­leuse d’un châ­teau. Puis l’œil s’ha­bi­tue et démêle les églises des mai­sons, les rem­parts des ravins, le palais des cou­vents. La ville des­cend la col­line en cas­cade, sur trois niveaux, et l’on met un moment à admettre qu’il n’y vit plus per­sonne, ou presque : une poi­gnée de reli­gieuses, quelques gar­diens, des chats. Le reste appar­tient aux herbes et aux corneilles.

On pour­rait y mon­ter un jour de juin, à l’heure où l’on ferait mieux de res­ter cou­ché. Les cigales tiennent leur note conti­nue, cette scie qui ne s’ar­rête jamais et qu’on finit par ne plus entendre. Le bitume rend la cha­leur qu’il avait bue tout le jour. Sur le bas-côté, un vieil homme vend des oranges dans des cageots, à l’ombre d’un mûrier, et ne lève pas les yeux au pas­sage des gens qui vont et viennent. Il a rai­son : les tou­ristes vont vers les pierres, jamais vers les oranges.

Une capi­tale née d’un malentendu

Il y a quelque chose de comique dans l’o­ri­gine de Mis­tra, et il faut le dire d’emblée pour ne pas céder trop vite à la fer­veur. Cette ville, qui allait deve­nir le der­nier foyer de la civi­li­sa­tion grecque médié­vale, la matrice d’une renais­sance phi­lo­so­phique et le lieu où l’on pro­cla­ma le der­nier empe­reur des Romains, a été fon­dée par un che­va­lier fran­çais qui cher­chait sim­ple­ment un bon endroit pour sur­veiller les paysans.

Il s’ap­pe­lait Guillaume II de Vil­le­har­douin, prince d’A­chaïe, l’un de ces barons francs ins­tal­lés dans le Pélo­pon­nèse à la suite de la qua­trième croi­sade, celle qui avait détour­né ses lances vers Constan­ti­nople au lieu de Jéru­sa­lem et pillé la ville chré­tienne en 1204. Les Francs avaient décou­pé la Grèce en fiefs comme on découpe une tarte, et Vil­le­har­douin régnait sur la Morée — le nom que le Moyen Âge don­nait à la pres­qu’île, peut-être à cause de ses mûriers, peut-être pour d’autres rai­sons que les éru­dits se dis­putent encore. En 1249, cher­chant à tenir en res­pect les mon­ta­gnards du Magne, ces gens du sud qui n’a­vaient jamais obéi à per­sonne et n’en­ten­daient pas com­men­cer, il fit bâtir un châ­teau sur ce piton iso­lé. Le lieu s’ap­pe­lait Myzi­thras, du nom d’un fro­mage local, dit-on, une sorte de brousse que l’on fai­sait dans les ber­ge­ries alen­tour. Une capi­tale d’empire tirant son nom d’un fro­mage : Bou­vier aurait aimé le détail, qui remet chaque chose à sa hauteur.

Le châ­teau tint bon, mais son bâtis­seur non. Dix ans plus tard, à la bataille de Péla­go­nia, en Macé­doine, Vil­le­har­douin fut cap­tu­ré par les troupes de l’empereur byzan­tin Michel VIII Paléo­logue, qui venait de recon­qué­rir Constan­ti­nople sur les Latins et remet­tait la main sur son monde mor­ceau par mor­ceau. La ran­çon fut lourde : pour recou­vrer sa liber­té, le prince franc dut céder trois for­te­resses, les plus dures de la région — Monem­va­sie, la roche du Magne, et Mis­tra. En 1262, la cita­delle pas­sa donc aux Grecs. Les Byzan­tins, qui avaient per­du presque tout leur ancien empire, tenaient de nou­veau un pied dans le Pélo­pon­nèse, et ils n’al­laient plus le lâcher.

De cette poi­gnée de main for­cée entre un che­va­lier rui­né et un empe­reur retors naquit tout le reste. Les Grecs, se sen­tant en sécu­ri­té der­rière les rem­parts francs, quit­tèrent la vieille Lacé­dé­mone de la plaine — trop expo­sée — et vinrent se blot­tir sous le châ­teau. La ville se construi­sit à l’en­vers de la logique ordi­naire : non pas autour d’un port ou d’un car­re­four, mais autour d’une peur. On bâtit d’a­bord en haut, près du don­jon, puis on des­cen­dit à mesure que la popu­la­tion gran­dis­sait et que la confiance reve­nait. Un siècle plus tard, Mis­tra comp­tait peut-être vingt mille âmes, ce qui pour l’é­poque était consi­dé­rable, et elle était deve­nue la seconde ville de ce qu’il res­tait de l’Em­pire romain d’Orient.

Le des­po­tat de Morée

Ce qu’il en res­tait n’é­tait pas grand-chose. Il faut se repré­sen­ter l’Em­pire byzan­tin de ces der­niers siècles comme un man­teau autre­fois somp­tueux dont il ne sub­siste que des lam­beaux : Constan­ti­nople et ses fau­bourgs, quelques îles, un bout de Thrace, et là-bas au sud, iso­lée, presque cou­pée du centre, cette pro­vince du Pélo­pon­nèse que l’on éri­gea en des­po­tat. Le des­pote — le mot ne dit rien du tyran qu’il dési­gne­ra plus tard, il signi­fie seule­ment « maître », « sei­gneur » — était en géné­ral un fils ou un frère cadet de l’empereur. On envoyait à Mis­tra les princes de second rang, ceux qui n’hé­ri­te­raient pas du trône de la Ville, et qui trou­vaient là un royaume de consolation.

C’est une situa­tion curieuse, et féconde. Loin de la capi­tale, loin des com­plots de cour et de la pres­sion turque qui se res­ser­rait année après année autour du Bos­phore, ces cadets régnaient sur une pro­vince riche, agri­cole, mar­chande, ouverte par ses ports au com­merce véni­tien et génois. Ils avaient de l’argent, du temps, et cette mélan­co­lie par­ti­cu­lière des hommes qui savent que le monde qu’ils habitent est en train de finir. De cette com­bi­nai­son — l’ai­sance, le loi­sir, et la conscience de la fin — sor­tit tout ce que Mis­tra a pro­duit de plus beau. Les des­potes bâtirent, embel­lirent, pro­té­gèrent les lettres et la pein­ture. Ils firent venir des maîtres. Ils firent de leur exil un foyer.

Le para­doxe est celui de tous les cré­pus­cules qui brûlent : jamais l’art byzan­tin ne fut plus vivant, plus inven­tif, plus proche de sai­sir la chair et le mou­ve­ment, qu’au moment où l’Em­pire s’é­tei­gnait. Les his­to­riens appellent cela la renais­sance des Paléo­logue, du nom de la dynas­tie régnante. On peut y voir un der­nier sur­saut, le geste d’un homme qui, sen­tant venir le froid, allume tout ce qui peut brû­ler. Les fresques de Mis­tra sont ce feu-là.

Les églises et les fresques

On entre dans le site par le bas ou par le haut, selon qu’on veut mon­ter ou des­cendre. On gare la voi­ture en haut, près du châ­teau, pour avoir la pente dans le bon sens et gar­der les jambes pour le retour. Le gar­dien, à l’en­trée, tend un billet sans un mot et retourne à sa chaise et à son tran­sis­tor, d’où sort une voix de femme chan­tant un rébé­ti­ko, ces com­plaintes de port et de haschich que la Grèce a long­temps eu honte d’ai­mer. La musique suit un moment sur le sen­tier, puis les cigales le recouvre.

Le che­min des­cend entre des murs ébou­lés, sous des figuiers sau­vages qui poussent dans les fis­sures. Le sol est fait de dalles dis­jointes, glis­santes là où les mil­lions de pas les ont polies. Il faut regar­der où l’on marche, ce qui contra­rie le désir de tout regar­der à la fois. On avance donc les yeux bais­sés, on lève la tête, on s’ar­rête, on repart. Le corps prend le rythme du lieu, qui est celui d’une lente red­di­tion à la pente et à la chaleur.

Les églises sont la rai­son d’être de Mis­tra pour qui­conque s’in­té­resse à la pein­ture. Il y en a une demi-dou­zaine, et cha­cune conserve, sous la pous­sière des siècles et les bles­sures de l’a­ban­don, des fresques que l’on ne ver­ra nulle part ailleurs dans cet état et de cette qua­li­té. Les Otto­mans, qui occu­pèrent long­temps la ville, ne les ont pas détruites — l’is­lam n’ai­mait pas les images, mais il badi­geon­nait plus qu’il ne mar­te­lait, et la chaux pro­tège ce qu’elle cache. Beau­coup de ces pein­tures nous sont par­ve­nues pré­ci­sé­ment parce qu’on les avait enfouies.

La Métro­pole, l’an­cienne cathé­drale dédiée à saint Démé­trios, est la plus basse et la plus ancienne des grandes églises. On y des­cend par une cour ombra­gée où un puits ancien réunit encore, l’é­té, quelques chats et le peu d’air frais du lieu. À l’in­té­rieur, la pénombre met un moment à livrer les fresques : des saints ali­gnés dans leurs niches, un Juge­ment der­nier au por­tail, et sur­tout, incrus­té dans le dal­lage, un disque de marbre por­tant l’aigle bicé­phale des Paléo­logue. Les guides s’ar­rêtent là et baissent la voix. C’est ici, disent-ils, que fut cou­ron­né le der­nier empe­reur de Byzance.

Il faut prendre la chose avec la pru­dence qu’elle mérite. Le 6 jan­vier 1449, Constan­tin Paléo­logue, jusque-là des­pote de Morée, fut effec­ti­ve­ment pro­cla­mé empe­reur à Mis­tra, dans cette cathé­drale, par une céré­mo­nie civile — car la que­relle reli­gieuse qui déchi­rait alors les Grecs, entre par­ti­sans et adver­saires de l’u­nion avec Rome, ren­dait impos­sible un vrai sacre patriar­cal. Il par­tit ensuite pour Constan­ti­nople, où il régne­rait quatre ans avant de mou­rir sur les rem­parts. Que ce disque de marbre marque exac­te­ment l’en­droit où il se tint, c’est une belle his­toire à laquelle rien n’o­blige de croire tout à fait. Elle a la forme des légendes qui se déposent sur les lieux comme le cal­caire sur les fontaines.

Plus haut, le monas­tère du Bron­to­chion aligne deux églises. La plus récente, l’A­phen­ti­ko — la Vierge Hode­ge­tria —, du début du XIVe siècle, garde des fresques d’une élé­gance froide et savante, des scènes bibliques trai­tées avec une science de la com­po­si­tion qui tra­hit des maîtres venus de la capi­tale. On y voit, chose rare, des docu­ments peints : des chry­so­bulles impé­riaux repro­duits sur les murs, ces actes offi­ciels par les­quels les empe­reurs confir­maient les pro­prié­tés du monas­tère. Les moines, pru­dents, avaient fait gra­ver leurs titres de pro­prié­té là où le feu et l’hu­mi­di­té auraient plus de mal à les atteindre que dans un coffre. La foi et le nota­riat coha­bi­taient sans gêne.

Mais c’est plus bas, à la Pan­ta­nas­sa et à la Per­iblep­tos, que la pein­ture atteint son som­met et bas­cule vers autre chose. La Pan­ta­nas­sa — « la reine de tout » — est la der­nière grande église bâtie à Mis­tra, consa­crée en 1428, œuvre d’un digni­taire nom­mé Jean Fran­go­pou­los dont on ne sait presque rien sinon qu’il avait du goût. Son archi­tec­ture mêle sans com­plexe le byzan­tin et le gothique : les Francs étaient pas­sés par là, et l’on retrouve leurs ogives et leurs clo­chers dans une église ortho­doxe, comme un accent étran­ger dans une phrase par ailleurs pure. Les fresques du niveau supé­rieur, des années 1430, sont ce que l’art byzan­tin a pro­duit de plus proche de la vie. Les per­son­nages bougent, se penchent, s’a­gitent ; les archi­tec­tures s’ouvrent en pers­pec­tives auda­cieuses ; les pay­sages, chose inouïe pour cette pein­ture qui igno­rait d’or­di­naire le décor, déploient des col­lines, des arbres, des ani­maux. La Résur­rec­tion de Lazare, l’En­trée à Jéru­sa­lem, la Nati­vi­té : on y sent une main libre, presque ita­lienne, qui a ces­sé d’o­béir au canon pour regar­der le monde. Nous sommes à quelques années à peine de Masac­cio à Flo­rence, et l’on se prend à rêver de ce que cette pein­ture serait deve­nue si l’his­toire lui en avait lais­sé le temps.

Les nonnes de la Pantanassa

La Pan­ta­nas­sa est la seule église de Mis­tra encore vivante. Une petite com­mu­nau­té de reli­gieuses y demeure, der­nières habi­tantes de la ville morte, et elles reçoivent le visi­teur avec une hos­pi­ta­li­té qui n’a rien de tou­ris­tique. Quand je suis entré dans leur cour, l’une d’elles arro­sait des géra­niums en pots, une vieille femme sèche et vive, tout en noir, qui m’a fait signe d’at­tendre et a dis­pa­ru. Elle est reve­nue avec un pla­teau : un verre d’eau fraîche et un lou­koum pou­dré de sucre, offerts sans un mot d’une langue com­mune, seule­ment des gestes et un sou­rire qui man­quait de quelques dents.

On sous-estime tou­jours ce que peut un verre d’eau au bon moment. J’a­vais la bouche sèche, la nuque cuite, et cette petite céré­mo­nie — l’eau, le sucre, l’ombre du figuier de la cour — m’a ren­du à moi-même plus sûre­ment que toutes les fresques. Les moniales entre­tiennent un ouvroir où elles brodent, et vendent leurs nap­pe­rons et leurs signets pour trois fois rien, dans une pièce fraîche qui sent la cire et le vieux tis­su. J’ai ache­té un signet bro­dé d’une croix mal­adroite dont je n’a­vais aucun usage, et que j’ai gar­dé, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne ser­vait à rien. C’est sou­vent aux objets inutiles qu’on tient le plus.

Ces femmes vivent au milieu d’un musée, entre des murs clas­sés à l’U­NES­CO, sous des fresques que le monde entier vient pho­to­gra­phier, et elles y mènent la même exis­tence patiente et réglée que leurs devan­cières y menaient il y a six siècles. Elles n’ont pas l’air de trou­ver cela remar­quable. Le lieu, pour elles, n’est pas un ves­tige : c’est une mai­son. Cette conti­nui­té tran­quille, au cœur de tant de ruines, est peut-être ce qui reste de plus émou­vant à Mis­tra. Pen­dant que les empires tom­baient, quel­qu’un conti­nuait d’ar­ro­ser les géraniums.

La Per­iblep­tos, un peu à l’é­cart, ados­sée au rocher qu’elle uti­lise comme mur, garde le cycle de fresques le plus com­plet de la ville, du XIVe siècle. On y des­cend dans une pénombre presque totale, et l’œil met long­temps à per­ce­voir la Divine Litur­gie qui court sur les parois, la Dor­mi­tion de la Vierge, le Christ pan­to­cra­tor au creux de la cou­pole qui vous fixe d’en haut. La grotte, l’obs­cu­ri­té, l’o­deur d’hu­mi­di­té et de vieille pierre : on est ici plus près de la fer­veur que de l’his­toire de l’art. Un rai de lumière tom­bait d’une fente et allu­mait, au hasard, le pied d’un saint, un pli de man­teau, un fond d’or. Le reste res­tait dans l’ombre, et il fal­lait le deviner.

Plé­thon

Si Mis­tra n’é­tait qu’un ensemble de belles églises sur une belle col­line, elle méri­te­rait le détour sans exi­ger davan­tage. Mais il s’est pas­sé là, dans les der­nières décen­nies de la ville byzan­tine, quelque chose de plus rare et de plus trou­blant qu’un chef-d’œuvre de pein­ture : la sur­vi­vance, ou la résur­rec­tion, d’un monde de pen­sée qu’on croyait mort depuis mille ans. Cela tient presque tout entier à un homme, un vieillard obs­ti­né et génial nom­mé Georges Gémiste, qui prit le sur­nom de Pléthon.

Le sur­nom n’est pas inno­cent : Plé­thon fait écho à Pla­ton, et l’homme enten­dait bien qu’on l’en­tende. Né à Constan­ti­nople vers 1355, for­mé aux lettres grecques et — chose plus étrange — pas­sé par la cour d’An­dri­nople où il aurait étu­dié auprès d’un maître juif ver­sé dans la phi­lo­so­phie arabe et per­sane, Gémiste vint s’ins­tal­ler à Mis­tra dans sa vieillesse, sous la pro­tec­tion des des­potes, et y tint quelque chose comme une école. Il ensei­gnait Pla­ton. Mais sous le man­teau du com­men­taire phi­lo­so­phique, il nour­ris­sait une idée qui aurait pu le faire brû­ler : la convic­tion que le chris­tia­nisme était une erreur, une paren­thèse, et qu’il fal­lait reve­nir aux dieux anciens.

Il faut mesu­rer l’au­dace. Dans un empire chré­tien assié­gé, à deux pas d’une cathé­drale, un vieux savant écri­vait en secret un livre — le Trai­té des Lois, cal­qué sur Pla­ton — où il pro­po­sait rien de moins qu’une reli­gion nou­velle, ou plu­tôt très ancienne : un poly­théisme réfor­mé, un pan­théon de dieux grecs réin­ter­pré­tés en prin­cipes cos­miques, avec ses prières, son calen­drier, ses rites. Plé­thon rêvait d’un Pélo­pon­nèse régé­né­ré, débar­ras­sé du chris­tia­nisme comme d’une super­sti­tion impor­tée, reve­nu à la sagesse de ses ancêtres hel­lé­niques, gou­ver­né selon la rai­son. C’é­tait le songe d’un homme qui voyait son monde mou­rir et qui, plu­tôt que de le pleu­rer, remon­tait par-des­sus mille ans de croix pour renouer avec Sparte et Athènes. Que ce rêve fût irréa­li­sable ne l’en­lai­dit pas ; il le rend seule­ment plus poignant.

En 1438–1439, âgé de plus de quatre-vingts ans, Plé­thon fit le voyage d’I­ta­lie. L’empereur emme­nait avec lui une délé­ga­tion de savants grecs au concile de Fer­rare puis de Flo­rence, où l’on ten­tait déses­pé­ré­ment de réunir les Églises d’O­rient et d’Oc­ci­dent dans l’es­poir que le pape enver­rait des secours contre les Turcs. L’u­nion se fit sur le papier et ne ser­vit à rien. Mais pen­dant que les théo­lo­giens s’é­pui­saient à dis­cu­ter de la pro­ces­sion du Saint-Esprit, le vieux Plé­thon, dans les marges du concile, don­na aux éru­dits flo­ren­tins des leçons sur Pla­ton dont l’Oc­ci­dent latin, nour­ri d’A­ris­tote depuis des siècles, avait per­du jus­qu’au souvenir.

Ces leçons firent l’ef­fet d’une étin­celle sur de la paille sèche. Cosme de Médi­cis, qui écou­tait, en fut à ce point remué qu’il conçut le pro­jet d’une aca­dé­mie où l’on res­sus­ci­te­rait la phi­lo­so­phie de Pla­ton. Quelques années plus tard, il confia au jeune Mar­sile Ficin la tâche de tra­duire l’œuvre entière de Pla­ton en latin, et l’A­ca­dé­mie pla­to­ni­cienne de Flo­rence vit le jour. De là sor­ti­rait une part entière de la Renais­sance : la relec­ture néo­pla­to­ni­cienne du monde, la digni­té de l’homme selon Pic de la Miran­dole, une manière neuve de pen­ser la beau­té et l’a­mour. Tout cela plonge une de ses racines dans les leçons d’un vieillard grec venu d’une petite ville accro­chée au Taygète.

Plé­thon mou­rut à Mis­tra en 1452, à près de cent ans, un an avant la chute de Constan­ti­nople qu’il n’eut pas à voir. Son grand livre subit le sort que l’on devine : Gen­nade Scho­la­rios, deve­nu patriarche sous les Turcs, le jugea impie et le fit brû­ler, ne lais­sant sur­vivre que des frag­ments. La reli­gion nou­velle mou­rut avec son inven­teur. Mais l’his­toire réser­vait à ses os un der­nier voyage, et c’est le détail que je pré­fère dans toute cette affaire.

En 1465, un condot­tiere ita­lien, Sigis­mond Mala­tes­ta, sei­gneur de Rimi­ni, mena cam­pagne dans le Pélo­pon­nèse contre les Otto­mans. Cet homme violent, excom­mu­nié, brû­lé en effi­gie par un pape qui l’ap­pe­lait l’en­ne­mi de Dieu, était aus­si un let­tré, un admi­ra­teur pas­sion­né de Plé­thon dont il avait enten­du les leçons. Pas­sant à Mis­tra, il fit exhu­mer les restes du phi­lo­sophe et les empor­ta dans ses bagages, comme on rap­porte une relique. Il les fit murer dans un sar­co­phage à la façade exté­rieure du Tem­pio Mala­tes­tia­no, l’é­trange église-pan­théon qu’il s’é­tait fait bâtir à Rimi­ni, temple païen dégui­sé en cha­pelle, où reposent aus­si ses maî­tresses et ses huma­nistes. Une ins­crip­tion latine y explique qu’on a rap­por­té d’O­rient la dépouille du plus grand phi­lo­sophe de son temps, afin qu’il repose par­mi les hommes libres. Ain­si le rêveur qui vou­lait rendre la Grèce à ses dieux dort aujourd’­hui dans un mur d’I­ta­lie, sous une devise huma­niste, rame­né par un mer­ce­naire excom­mu­nié. Les cendres des idées voyagent par des che­mins que per­sonne ne prévoit.

La chute et l’abandon

Constan­ti­nople tom­ba le 29 mai 1453. Constan­tin XI, l’homme pro­cla­mé sur le disque de marbre de Mis­tra, mou­rut ce jour-là dans la brèche, l’é­pée à la main, sans qu’on retrou­vât jamais son corps avec cer­ti­tude — ce qui suf­fit à faire naître la légende de l’empereur endor­mi qui revien­dra un jour déli­vrer la Ville. Le des­po­tat de Morée lui sur­vé­cut sept ans à peine. Deux frères se le par­ta­geaient, Démé­trios et Tho­mas Paléo­logue, et ils employèrent ces années non à pré­pa­rer la défense mais à se faire la guerre, avec une apti­tude à la dis­corde qui laisse pan­tois quand on sait ce qui pesait sur eux. Le sul­tan Meh­med II, qui n’at­ten­dait qu’un pré­texte, entra dans le Pélo­pon­nèse et prit Mis­tra en 1460. La ville se ren­dit sans grand com­bat. Le der­nier mor­ceau de l’Em­pire romain s’é­tei­gnait dans une que­relle de famille.

Elle ne mou­rut pas pour autant. Sous les Turcs, Mis­tra res­ta une ville impor­tante, pros­père même, répu­tée pour sa soie — les mûriers, encore eux, dont les feuilles nour­rissent les vers. Les Véni­tiens l’oc­cu­pèrent un temps, de 1687 à 1715, dans l’une de ces guerres qui se dis­pu­taient les restes de l’O­rient, puis les Otto­mans revinrent. La ville vécut ain­si, ni tout à fait grecque ni tout à fait turque, de plus en plus mêlée, pen­dant deux siècles encore. Ce qui la tua ne fut pas une bataille mais l’his­toire lente.

Au début du XIXe siècle, dans le fra­cas de la guerre d’in­dé­pen­dance grecque, Mis­tra fut pillée, incen­diée, à demi vidée. Et quand le jeune royaume de Grèce, en 1834, déci­da de refon­der Sparte dans la plaine, sur son site antique, pour des rai­sons autant sym­bo­liques que pra­tiques — on vou­lait renouer avec la gloire des Anciens, pas avec le Moyen Âge byzan­tin —, il condam­na Mis­tra du même coup. Les habi­tants des­cen­dirent s’ins­tal­ler dans la ville neuve, plus com­mode, mieux des­ser­vie. La cité de la col­line se vida par le bas, exac­te­ment à l’in­verse du mou­ve­ment qui l’a­vait peu­plée cinq siècles plus tôt. En quelques décen­nies, il ne res­ta plus que les églises, les rem­parts, quelques reli­gieuses, et le silence.

C’est cet aban­don, para­doxa­le­ment, qui l’a sau­vée. Une ville morte ne se trans­forme pas ; elle se conserve. Là où Sparte antique n’est plus qu’un champ de fon­da­tions ara­sées, Mis­tra a gar­dé ses rues, ses mai­sons, ses palais, ses fresques sous la chaux pro­tec­trice des mos­quées. On y marche dans une ville byzan­tine à peu près com­plète, ce qui n’existe nulle part ailleurs, pas même à Constan­ti­nople dévo­rée par Istan­bul. Le Tay­gète a mon­té la garde sur un fossile.

Le kas­tro

Il faut finir par le haut, quitte à s’y reprendre à deux fois pour les jambes. Le sen­tier qui mène au châ­teau franc — le kas­tro, celui-là même que Vil­le­har­douin fit bâtir en 1249 — grimpe raide au-des­sus de la ville, entre des rochers où poussent le thym, la sauge sau­vage et ces char­dons argen­tés que la séche­resse rend presque bleus. La cha­leur, à cette heure, tom­bait un peu. Des lézards filaient sous les pierres à mon approche. J’en­ten­dais, très loin en bas, un chien aboyer dans la plaine, et le bruit por­tait dans l’air immo­bile avec une net­te­té d’aquarelle.

Le châ­teau lui-même n’a pas grand-chose à mon­trer : des cour­tines ébou­lées, des citernes vides, une porte, des salles ouvertes au ciel. Ce que l’on vient cher­cher là-haut, ce n’est pas l’ar­chi­tec­ture, c’est le point de vue. De la plus haute muraille, on embrasse tout d’un regard : la ville byzan­tine qui déroule ses toits et ses cou­poles à ses pieds, la plaine de Sparte qua­drillée d’o­li­viers et d’o­ran­gers, le lit blanc de l’Eu­ro­tas qui ser­pente vers le sud, et à l’ho­ri­zon les mon­tagnes bleues du Par­non, de l’autre côté de la val­lée. À l’ouest, dans le dos, le Tay­gète ferme tout, énorme, indif­fé­rent, qui était là avant les Francs, avant les Byzan­tins, avant Sparte, et qui sera là après nous.

Je me suis assis un moment sur une pierre chaude, à l’ombre d’un pan de mur, et j’ai lais­sé le pay­sage faire son tra­vail, qui est de vous rendre à votre juste taille. En bas, on ne voyait bou­ger que le vent dans les cyprès et, minus­cule, une reli­gieuse tra­ver­sant la cour de la Pan­ta­nas­sa avec un arro­soir. Les des­potes avaient vu ce même pay­sage. Plé­thon l’a­vait vu, du haut de ses quatre-vingt-dix ans, en médi­tant ses dieux impos­sibles. Constan­tin l’a­vait vu avant de par­tir mou­rir à Constan­ti­nople. Il n’a pas chan­gé. Les hommes se sont suc­cé­dé sur cette col­line, cha­cun croyant que son temps était le der­nier, et à chaque fois le Tay­gète a repris la garde.

Le palais des des­potes, en contre­bas, res­tau­ré depuis peu, dresse de nou­veau sa longue façade à arcades, un des rares palais civils byzan­tins qui sub­sistent au monde. On l’a rele­vé pierre à pierre, avec ce soin appli­qué et un peu froid des res­tau­ra­tions modernes qui rendent les murs mais pas la vie. Vu d’en haut, il res­sem­blait à ce qu’il est : un décor pour une pièce dont on a per­du le texte et les acteurs.

Je suis redes­cen­du par le même che­min, plus len­te­ment, parce que la des­cente sur ces dalles polies exige plus de pru­dence que la mon­tée. Le gar­dien avait éteint son tran­sis­tor. Le ven­deur d’o­ranges, en bas, rem­bal­lait ses cageots. J’en ai ache­té un filet, davan­tage pour rompre son silence que par soif, et il m’a ren­du la mon­naie en comp­tant les pièces à voix haute, en grec, comme on récite. Les oranges étaient tièdes d’être res­tées au soleil, sucrées, un peu fari­neuses. Je les ai man­gées assis sur le capot de la voi­ture, en regar­dant le châ­teau virer à l’ocre puis au rose à mesure que le soleil des­cen­dait der­rière le Tay­gète, et je n’ai pen­sé à rien de par­ti­cu­lier, ce qui est la meilleure façon de quit­ter un tel endroit.

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Trois tom­beaux et pas un seul corps

Trois tom­beaux et pas un seul corps

Trois tombes

Et pas un seul corps

Trois tom­beaux et pas un seul corps

Cléo­pâtre à Tapo­si­ris, Alexandre à Siwa, Phi­lippe à Hié­ra­po­lis : trois fouilles, quinze ans après.


Kath­leen Mar­ti­nez était avo­cate péna­liste à Saint-Domingue quand elle a déci­dé de trai­ter la dis­pa­ri­tion d’une femme morte depuis deux mille ans comme une affaire non réso­lue. Elle le dit elle-même, sans se for­cer : elle n’a jamais eu de pre­mière for­ma­tion d’ar­chéo­logue, sa dis­ci­pline c’est le droit cri­mi­nel, et elle a pris Cléo­pâtre comme on prend un dos­sier. Un corps qui manque, des témoins qui se contre­disent, une scène de crime qu’on n’a jamais loca­li­sée. La méthode vaut ce qu’elle vaut ; le résul­tat, vingt ans plus tard, c’est qu’une juriste cari­béenne creuse tou­jours à trente kilo­mètres à l’ouest d’A­lexan­drie pen­dant que les égyp­to­logues de métier haussent les épaules et regardent ailleurs, vers la ville même, sous les immeubles, là où la logique vou­drait qu’on cherche.

J’a­vais écrit sur ces tom­beaux il y a une quin­zaine d’an­nées, une brève, trois décou­vertes annon­cées coup sur coup, le ton du bul­le­tin d’a­gence. En repre­nant le sujet je me rends compte que le temps a fait le tri que je n’a­vais pas fait. Les trois affaires n’ont pas le même poids et ne l’ont jamais eu. Il y en a une qui tient debout, une qui s’est effon­drée sans bruit, et une qui conti­nue de creu­ser sans avoir rien prou­vé, ce qui est peut-être la posi­tion la plus hon­nête. Ce qu’elles ont en com­mun tient en une phrase : dans aucun des trois cas on n’a remis la main sur le mort. La Médi­ter­ra­née tient mal ses archives. Elle enre­gistre tout et perd les dossiers.

On croit que la mer garde. Elle prend, plu­tôt, et rend par bribes, une amphore ici, une colonne là, jamais l’ob­jet qu’on vou­lait. Les grands mys­tères de sépul­ture, sur ces rivages, ne sont pas des énigmes de ser­rure — un caveau scel­lé qu’on fini­rait par for­cer — mais des pro­blèmes de comp­ta­bi­li­té : des corps entrés au registre et jamais sol­dés, des lignes qui ne se referment pas. Trois de ces lignes courent d’A­lexan­drie à l’A­na­to­lie. Je vou­drais les suivre dans l’ordre où le hasard des annonces me les avait ser­vies, en cor­ri­geant au pas­sage le cré­dit que je leur avais accor­dé sans y regar­der de près.

Tapo­si­ris Magna

Le lieu s’ap­pelle Tapo­si­ris Magna, ce qui veut dire à peu près « le grand tom­beau d’O­si­ris ». Un temple plan­té sur la langue de terre entre la mer et le lac Mariout, fon­dé au IIIᵉ siècle avant notre ère sous Pto­lé­mée II Phi­la­delphe, un ancêtre de Cléo­pâtre. Long­temps on l’a tenu pour secon­daire, une escale reli­gieuse sur la côte, rien qui jus­ti­fie qu’on y passe une car­rière. Aujourd’­hui, quand on arrive par la route côtière, il y a la cha­leur blanche, le sel qui craque sous les semelles, le géné­ra­teur du chan­tier qui tousse quelque part der­rière les murs effon­drés, et cette femme qui, depuis 2004, retourne la terre avec une obs­ti­na­tion que les manuels ne pré­voient pas.

Le rai­son­ne­ment de Mar­ti­nez part de la théo­lo­gie, pas de la stra­ti­gra­phie. Cléo­pâtre se vou­lait l’in­car­na­tion vivante d’I­sis, l’é­pouse d’O­si­ris, celle qui ras­semble les mor­ceaux du dieu démem­bré. Un temple d’O­si­ris por­tant dans son nom même le mot tom­beau, à l’é­cart de la capi­tale, à l’a­bri des regards romains : voi­là, selon elle, le seul endroit où une reine qui se croit déesse pou­vait vou­loir pas­ser son éter­ni­té. Ajou­tez le contexte. Actium est per­du, Octave des­cend sur l’É­gypte, Antoine s’est ouvert le ventre sur une fausse nou­velle, la reine sait qu’elle sera exhi­bée à Rome der­rière le char du vain­queur. Cacher son corps, le sous­traire à ce triomphe, devient un der­nier acte poli­tique. Plu­tarque, lui, écrit noir sur blanc qu’An­toine et Cléo­pâtre reposent ensemble dans son mau­so­lée, à Alexan­drie. On n’y a jamais rien trou­vé. Alexan­drie a beau jeu : elle s’est effon­drée dans la mer en 365, un séisme puis un raz-de-marée, la ville basse englou­tie, le palais royal sous l’eau salée. Ce qu’on cherche là est peut-être deve­nu illi­sible avant même qu’on pense à le chercher.

On oublie, à force de sta­tues et de films, la bru­ta­li­té de la scène finale. Une reine de trente-neuf ans enfer­mée dans son propre mau­so­lée, un vain­queur qui la veut vivante pour la traî­ner dans Rome, et elle qui pré­fère le venin — aspic ou poi­son, on n’en sau­ra rien — à cette der­nière parade. Sous­traire son corps au triomphe d’Oc­tave, c’é­tait lui refu­ser sa prise la plus pré­cieuse ; qu’on ait ensuite caché la dépouille, loin, sous un temple sans éclat, n’au­rait donc rien d’in­vrai­sem­blable. Le mobile est excellent. Le pro­blème est qu’un mobile n’est pas une tombe, et Mar­ti­nez, qui le sait mieux que per­sonne pour avoir plai­dé, conti­nue de le confondre avec un man­dat de fouille.

À Tapo­si­ris, en vingt ans, l’é­quipe a sor­ti de terre de quoi entre­te­nir la fièvre sans jamais la satis­faire. Des mon­naies à l’ef­fi­gie de Cléo­pâtre, plus de trois cents pièces de bronze et d’argent où l’on recon­naît le pro­fil dur de la reine, ce nez que les por­trai­tistes n’ont pas flat­té. Des sta­tues royales déca­pi­tées, un roi pto­lé­maïque coif­fé du némès, la tête ailleurs. Des frag­ments d’al­bâtre. Autour du sanc­tuaire, une nécro­pole entière — une ving­taine de tombes creu­sées dans le cal­caire, près de deux cents sque­lettes, une dou­zaine de momies : le genre de cime­tière qu’on n’a­mé­nage pas au pied d’un temple négli­geable. Des momies de haut rang, deux d’entre elles cou­vertes d’a­mu­lettes d’or, enfouies de façon à sug­gé­rer qu’on les vou­lait près de quel­qu’un de plus grand encore. En décembre 2024, un buste de marbre blanc, une jeune femme au dia­dème, que Mar­ti­nez a aus­si­tôt dit être Cléo­pâtre et que d’autres archéo­logues ont trou­vé qu’il ne lui res­sem­blait en rien. C’est le motif récur­rent de cette fouille : chaque trou­vaille res­serre le cercle et aucune ne le referme. On approche, on n’at­teint pas.

Deux décou­vertes plus récentes ont relan­cé la chose. En 2022, sous les ruines du temple, un tun­nel. Mille trois cent cinq mètres taillés dans le grès, deux mètres de haut, treize mètres sous la sur­face, en par­tie noyé, filant droit vers la mer. Les ingé­nieurs l’ont com­pa­ré au tun­nel d’Eu­pa­li­nos à Samos, cette mer­veille de géo­mé­trie du VIᵉ siècle avant notre ère qu’on perce des deux bouts sans se man­quer au milieu. Puis, en 2025, un port. Mar­ti­nez est allée cher­cher Robert Bal­lard, l’homme qui a retrou­vé le Tita­nic, et ses plon­geurs ont rele­vé au large, par une dou­zaine de mètres de fond, des sols polis, des colonnes, des ancres, des amphores pto­lé­maïques, les restes d’un mouillage englou­ti par le même effon­dre­ment qui a noyé Alexan­drie. Le récit qu’elle en tire est roma­nesque et cohé­rent : le corps de la reine ame­né par mer, débar­qué à ce port, por­té sous terre par le tun­nel jus­qu’au sanc­tuaire, scel­lé loin des Romains. C’est une belle his­toire. Elle n’a tou­jours pas de tombe, et pas de corps.

Car l’é­cole adverse a ses argu­ments, et ils pèsent lourd. La plu­part des égyp­to­logues conti­nuent de cher­cher Cléo­pâtre là où Plu­tarque la couche et où elle a régné : dans le quar­tier royal d’A­lexan­drie, celui-là même que le séisme et la mon­tée des eaux ont fait glis­ser sous la baie. Depuis une tren­taine d’an­nées, les plon­geurs de l’ar­chéo­lo­gie sous-marine en relèvent les sphinx, les colonnes, les blocs de gra­nit rose au fond du port, tout un décor pto­lé­maïque cou­ché dans la vase. Si la reine dort quelque part, c’est peut-être là, à quelques mètres de fond, et pour tou­jours illi­sible — ce qui expli­que­rait à la fois qu’on ne la trouve pas et qu’on rechigne à aller la cher­cher à trente kilo­mètres de là. Entre une tombe englou­tie qu’on ne fouille­ra jamais pro­pre­ment et une tombe hypo­thé­tique qu’on fouille sans fin, la dis­ci­pline n’a même pas à tran­cher : elle constate qu’au­cune des deux ne rend de corps.

La com­mu­nau­té savante reste sur sa réserve, et sa réserve est rai­son­nable. Le port et le tun­nel prouvent que Tapo­si­ris fut bien plus qu’une cha­pelle de bord de route ; ils ne prouvent pas qu’une reine y dort. Les mon­naies attestent un lien entre le lieu et le règne, pas une sépul­ture. On peut pas­ser vingt ans à démon­trer qu’un endroit méri­tait une reine sans jamais démon­trer qu’il en a reçu une. Reste que Mar­ti­nez a l’en­du­rance de son idée fixe, et que l’i­dée fixe, en archéo­lo­gie, est un outil comme un autre. Elle creuse encore. Il faut lui recon­naître ça : de tous ceux qui figurent dans cet article, elle est la seule à tra­vailler tou­jours sur le ter­rain, la seule dont l’af­faire soit ouverte plu­tôt que clas­sée ou enterrée.

Siwa

Le corps d’A­lexandre, lui, a déjà voya­gé plus qu’au­cun vivant de son siècle, et c’est jus­te­ment parce qu’il a tant voya­gé qu’on ne sait plus où il s’est arrêté.

Il meurt à Baby­lone en juin 323 avant notre ère, trente-deux ans, d’une fièvre que les méde­cins de vingt-trois siècles n’ont pas su nom­mer, palu­disme, typhoïde, poi­son, on choi­si­ra selon l’hu­meur. On l’embaume. On le couche dans un sar­co­phage d’or, rem­pli de miel et d’a­ro­mates selon les ver­sions les plus belles, et l’on construit pour lui, deux ans durant, un char funèbre que Dio­dore de Sicile a décrit avec une gour­man­dise d’in­ven­taire : un temple rou­lant à colonnes ioniques, tiré à tra­vers l’A­sie vers la Macé­doine natale. Le convoi n’ar­ri­ve­ra jamais chez lui. Pto­lé­mée, un des géné­raux, futur maître de l’É­gypte, inter­cepte le cor­tège en route et le détourne vers Mem­phis. Déte­nir le corps du conqué­rant, c’est héri­ter d’un peu de sa légi­ti­mi­té ; le vol du cadavre est un coup d’É­tat par relique.

De Mem­phis, entre 298 et 283, on trans­fère la dépouille à Alexan­drie, la ville qu’il avait fon­dée et où l’u­sage vou­lait qu’un fon­da­teur repose dans ses murs. On l’ins­talle dans un mau­so­lée qu’on appelle le Sôma, « le corps », et il y reste des siècles, expo­sé, visible, célèbre. Le sar­co­phage d’or finit fon­du — un Pto­lé­mée à court d’argent mon­naie l’or de son ancêtre — et Stra­bon, qui vit dans la ville dans les années 20 avant notre ère, note qu’on l’a rem­pla­cé par un cer­cueil de verre, pour qu’on voie tou­jours le mort à tra­vers la paroi. Défilent alors les curieux de pou­voir. César vient s’y recueillir. Auguste, en 30, dépose une cou­ronne d’or sur la tête embau­mée, se penche pour mieux voir et, dit-on, casse un mor­ceau du nez ; quand on lui pro­pose d’al­ler voir aus­si les Pto­lé­mées, il répond qu’il est venu voir un roi, pas des cadavres. Cali­gu­la, plus tard, emporte la cui­rasse pour la por­ter lui-même. Puis la trace se perd. Vers la fin du IVᵉ siècle, quand Théo­dose inter­dit les cultes païens et qu’on démo­lit les vieux sanc­tuaires, le Sôma dis­pa­raît des sources comme on efface une adresse. Per­sonne ne dit qu’on l’a détruit. Per­sonne ne dit qu’on l’a dépla­cé. Il cesse sim­ple­ment d’être men­tion­né, et ce silence dure encore.

C’est dans ce blanc que s’en­gouffre Siwa. L’oa­sis a une bonne rai­son mytho­lo­gique. C’est là qu’en 331, au terme d’une marche dans le désert où la légende lui donne des cor­beaux pour guides et des pluies mira­cu­leuses pour l’eau, l’o­racle d’Am­mon a recon­nu Alexandre pour fils de Zeus. Il en est res­sor­ti per­sua­dé de sa propre divi­ni­té, et le bruit cou­rut plus tard qu’il aurait sou­hai­té qu’on le rende un jour à ce sable, près de ce père. La rai­son est sédui­sante et ne prouve rien. Dans les années 1980, une archéo­logue grecque, Lia­na Sou­valt­zi, en fait le cœur d’une convic­tion. Elle reprend en 1989 les fouilles d’un édi­fice dorique à El Mara­qi, au sud-ouest de l’oa­sis, un bâti­ment décrit dès le XIXᵉ siècle par les voya­geurs, un plan étrange de pièces enfi­lées. En 1995, le gou­ver­ne­ment égyp­tien annonce la décou­verte du tom­beau d’A­lexandre. La nou­velle fait le tour du monde. Sou­valt­zi parle de trois ins­crip­tions grecques, dont l’une, attri­buée à Pto­lé­mée, dirait qu’on a trans­por­té là le corps du roi, et men­tion­ne­rait même un empoi­son­ne­ment. Elle relève des rosaces à huit pétales, emblème de la royau­té macé­do­nienne, un monu­ment colos­sal de douze mille mètres car­rés dont elle dégage cinq mille, et des cou­leurs — un bleu accro­ché à la pierre depuis vingt-trois siècles — qui donnent à ses com­mu­ni­qués un air de certitude.

Et puis rien. Aucun sar­co­phage. Aucune tombe à l’in­té­rieur de ce que Sou­valt­zi appelle un tom­beau. Un monu­ment, oui, immense, grec peut-être, mais vide au sens le plus lit­té­ral : il n’y a pas de mort dedans. Les égyp­to­logues accueillent l’an­nonce avec un scep­ti­cisme qui vire vite au refus, contestent que l’ar­chi­tec­ture soit macé­do­nienne, doutent même qu’il s’a­gisse d’une sépul­ture. La com­mu­nau­té grecque d’A­lexan­drie, qui tient mor­di­cus à gar­der son conqué­rant chez elle, lui bat froid. Les auto­ri­tés égyp­tiennes, dans une reprise en main géné­rale des chan­tiers étran­gers, sus­pendent son per­mis. Sou­valt­zi conti­nue de plai­der sa cause, avec l’a­mer­tume de qui se croit vic­time d’une cabale plu­tôt que d’une absence de preuve, et publie encore, des années après, des appels où l’on sent l’en­tê­te­ment d’une convic­tion que le ter­rain n’a jamais nour­rie. Pen­dant ce temps, la recherche sérieuse est redes­cen­due à Alexan­drie même. Une archéo­logue grecque, Cal­liope Lim­neos-Papa­kos­ta, y creuse depuis des années sous la ville moderne et a fini par tou­cher les couches de fon­da­tion de la cité antique, celles d’A­lexandre lui-même — une pre­mière, de quoi don­ner la chair de poule, dit l’un de ses confrères. Elle n’a pas trou­vé le tom­beau. Mais elle cherche là où le fon­da­teur devait, par la cou­tume grecque, repo­ser dans l’en­ceinte de sa ville, et non dans un désert où seule une ins­crip­tion contes­tée l’a jamais conduit.

De toutes les pistes réunies ici, celle de Siwa est la plus fra­gile, et elle l’é­tait déjà quand j’en par­lais autre­fois sur le même pied que les autres, ce qui était une erreur de ma part. On ne met pas dans la même colonne un chan­tier qui creuse encore faute de conclure et un chan­tier qu’on a fer­mé faute de trouver.

Venise

Il faut pour­tant suivre le corps d’A­lexandre encore un peu, parce qu’il a une der­nière fugue, et que celle-là finit dans une basi­lique de lagune.

L’hy­po­thèse est d’un Bri­tan­nique, Andrew Michael Chugg, qui l’a défen­due dans deux livres au début des années 2000. Elle part d’un fait bien attes­té et d’une coïn­ci­dence trou­blante. Le fait : en 828, deux mar­chands véni­tiens, Buo­no da Mala­moc­co et Rus­ti­co da Tor­cel­lo, enlèvent d’A­lexan­drie le corps que l’on tient pour celui de saint Marc l’É­van­gé­liste, mar­ty­ri­sé dans la ville au Iᵉʳ siècle. Les auto­ri­tés musul­manes contrôlent les car­gai­sons ; les deux com­pères dis­si­mulent la dépouille sous des quar­tiers de porc, sachant qu’au­cun ins­pec­teur pieux n’i­ra fouiller là-dedans. La ruse marche, le bateau appa­reille, et Venise reçoit avec pompe une relique d’a­pôtre qui vaut, en ce siècle, une charte de légi­ti­mi­té divine, de quoi riva­li­ser avec Rome et Constan­ti­nople. On bâtit San Mar­co par-dessus.

La coïn­ci­dence, main­te­nant. En 1963, lors de tra­vaux dans les fon­da­tions de l’ab­side de la basi­lique, tout près de la crypte où le corps fut d’a­bord dépo­sé, on dégage un lourd bloc de pierre sculp­tée. On y lit un bou­clier orné d’une étoile à huit branches — l’é­toile argéade, celle de la mai­son de Phi­lippe II, le père d’A­lexandre —, des cné­mides, une épée qu’on dit macé­do­nienne, la trace d’une longue lance qui pour­rait être une sarisse. La pierre est aujourd’­hui au cloître de Sant’A­pol­lo­nia, au musée dio­cé­sain. En 1998, un archéo­logue ita­lien, Euge­nio Poli­to, en iden­ti­fie le style comme macé­do­nien, sans savoir où Chugg vou­lait en venir, ce qui donne à l’af­faire un témoin qu’on ne peut soup­çon­ner de com­plai­sance. Le rai­son­ne­ment se déplie alors avec une logique de roman : et si le corps qu’on a sous­trait sous le porc n’é­tait pas celui de l’É­van­gé­liste, mais celui du conqué­rant ? À la fin du IVᵉ siècle, quand Théo­dose fait la chasse aux cultes païens et que le Sôma s’é­teint des sources, la momie la plus véné­rée du monde antique se trouve pré­ci­sé­ment dans la ville où l’on mar­ty­ri­sa Marc. Rebap­ti­ser le païen en saint pour lui épar­gner le zèle des chré­tiens, ce serait le sau­ver une pre­mière fois. L’emmener à Venise, quatre siècles plus tard, le sau­ver une seconde. Un détail de calen­drier plaît à Chugg : Jean Chry­so­stome, Père de l’É­glise, écrit à la fin du IVᵉ siècle que plus per­sonne ne sait où repose Alexandre — la phrase tombe pré­ci­sé­ment à l’ins­tant où, dans cette hypo­thèse, le corps aurait tro­qué son nom contre celui d’un mar­tyr. Chugg a défen­du tout cela dans deux livres, au début des années 2000, et expo­sé ses cor­res­pon­dances devant les uni­ver­si­taires réunis à Padoue en 2006, où on l’a écou­té avec l’at­ten­tion polie qu’on réserve aux thèses trop belles pour être tout à fait crédibles.

On ajoute, pour faire bonne mesure, le sar­co­phage de Nec­ta­né­bo II. Ce bloc de pierre égyp­tien, récu­pé­ré par les Bri­tan­niques après la défaite fran­çaise à Alexan­drie en 1801 et expo­sé au Bri­tish Museum, fut d’a­bord pris pour le cer­cueil d’A­lexandre avant que les hié­ro­glyphes ne tra­hissent son vrai pro­prié­taire, un pha­raon du IVᵉ siècle avant notre ère qui ne s’en ser­vit jamais. Les sol­dats de Sa Majes­té l’a­vaient rap­por­té à Londres comme un tro­phée, sûrs de tenir la caisse du conqué­rant ; il a fal­lu qu’un savant déchiffre les signes pour que le tro­phée se dégonfle. Deux sou­ve­rains, deux exils, une même auge de pierre pour n’en cou­cher aucun. Cer­tains sup­posent que Pto­lé­mée y dépo­sa pro­vi­soi­re­ment Alexandre, le temps de lui construire mieux — ce qui expli­que­rait ces récits égyp­tiens où Alexandre passe pour le fils de Nec­ta­né­bo. Chugg pense que la pierre de Venise pour­rait être un frag­ment du Sôma lui-même, voya­geant avec la momie sous une fausse identité.

Tout cela est invé­ri­fiable et l’É­glise, qui vénère tou­jours Marc sous le maître-autel, n’ou­vri­ra pas le tom­beau pour tran­cher un pari d’his­to­rien. J’a­vais expé­dié cette his­toire, autre­fois, en deux lignes et une date fausse — je situais le trans­fert au IVᵉ siècle quand il est du IXᵉ. Elle mérite mieux, non parce qu’elle est vraie, mais parce qu’elle a la forme par­faite de ce que pro­duit un corps introu­vable : chaque siècle lui invente une nou­velle cachette, et la plus impro­bable est sou­vent la mieux racon­tée. Le mort d’A­lexandre a fini par deve­nir une matière lit­té­raire. On ne le retrou­ve­ra sans doute jamais ; on conti­nue­ra de le déplacer.

Hié­ra­po­lis

Reste la seule affaire solide, et il faut mon­ter pour l’at­teindre — au sens propre, sur une col­line de cal­caire blanc au-des­sus de la val­lée du Méandre, en Ana­to­lie, là où les sources chaudes ont sculp­té ces ter­rasses de tra­ver­tin qu’on appelle Pamuk­kale, le châ­teau de coton. L’an­cienne Hié­ra­po­lis. On y vient aujourd’­hui pour trem­per les pieds dans une eau tiède et bleu­tée entre des colonnes ; on oublie que la ville est bâtie sur une faille active, que la terre y a trem­blé, que ses eaux char­gées de chaux ont pétri­fié une par­tie de la nécro­pole, cimen­tant les tom­beaux dans une gangue blanche. C’est un endroit qui fabrique de la pierre à par­tir de l’eau, et qui donc, à sa manière, conserve mieux ses morts que la mer d’A­lexan­drie ne conserve les siens. Au petit matin, avant les cars, la lumière rase les vasques et l’eau fume ; on entend le cla­pot tiède et, plus haut, le vent dans les colonnes de la nécro­pole nord, cette longue ave­nue de tom­beaux où les Romains d’A­sie venaient prendre les eaux et, très sou­vent, mourir.

Le tom­beau qu’on y cher­chait est celui de Phi­lippe, l’un des Douze, l’a­pôtre qui évan­gé­li­sa l’A­sie Mineure. Une lettre de Poly­crate d’É­phèse au pape Vic­tor Ier, vers 190, cent ans à peine après les faits, dit qu’il mou­rut à Hié­ra­po­lis avec deux de ses filles vieillies dans la vir­gi­ni­té ; les éru­dits tiennent ce témoi­gnage pour fiable, ce qui est rare. La tra­di­tion le fait cru­ci­fier la tête en bas, vers 80, à quatre-vingt-cinq ans pas­sés — d’autres le font mou­rir de vieillesse, l’a­pôtre a droit à ses variantes. Les Actes de Phi­lippe, un texte apo­cryphe et tar­dif, l’en­voient prê­cher en Phry­gie avec l’a­pôtre Bar­thé­le­my et sa propre sœur, Mariamne, et décrivent une Hié­ra­po­lis recon­nais­sable à ses eaux brû­lantes et à sa faille — détail géo­lo­gique qui retient l’at­ten­tion, car il colle au ter­rain. On tient ces récits pour bro­dés, mais bro­dés autour d’un fil qui, ici, ne casse pas. On savait qu’il y avait sur la col­line un mar­ty­rium octo­go­nal, un bâti­ment de pèle­ri­nage, et l’on cher­chait la tombe en son centre, là où la logique la plaçait.

La mis­sion ita­lienne fouille le site depuis 1957, ouverte par Pao­lo Ver­zone ; Fran­ces­co D’An­dria, de l’u­ni­ver­si­té du Salen­to, la dirige depuis 2000. Il a lui-même long­temps cru que la tombe était sous le mar­ty­rium. En 2011, après des décen­nies de vaine patience, il change d’a­vis parce que le ter­rain l’y oblige. En déga­geant une église res­tée jusque-là incon­nue, à une qua­ran­taine de mètres du mar­ty­rium, son équipe met au jour une tombe romaine du Iᵉʳ siècle, autour de laquelle l’é­glise avait été construite au IVᵉ ou Vᵉ siècle. Le pèle­ri­nage entier — la rue pro­ces­sion­nelle, le pont, les bains d’im­mer­sion où l’on se puri­fiait avant de mon­ter — s’or­ga­ni­sait autour d’elle. Tous les indices convergent : c’est bien le tom­beau de Phi­lippe, à l’en­droit exact que la topo­gra­phie du culte dési­gnait, une fois qu’on avait ces­sé de le cher­cher là où on croyait devoir le cher­cher. Un petit tam­pon à pain du VIᵉ siècle, retrou­vé sur place, montre d’ailleurs deux édi­fices côte à côte, le mar­ty­rium à cou­pole et l’é­glise basse : les pèle­rins d’a­lors savaient qu’il fal­lait dis­tin­guer les deux bâti­ments, ce que les fouilleurs du XXᵉ siècle avaient fini par oublier. Il aura suf­fi de relire une miche gra­vée pour retrou­ver une adresse per­due depuis quinze cents ans.

Et il est vide. D’An­dria l’ad­met sans détour : les reliques n’y sont plus. On les aurait trans­fé­rées à Constan­ti­nople à la fin du VIᵉ siècle, pour les mettre à l’a­bri, puis peut-être por­tées à Rome, dans l’é­glise des Saints-Apôtres. La tombe la mieux iden­ti­fiée des trois, la seule qu’on puisse dire authen­ti­fiée, est aus­si une tombe dont le corps est par­ti il y a mille quatre cents ans. On a retrou­vé l’a­dresse. Le loca­taire avait déménagé.

Coda

Voi­là donc l’é­tat des lieux, quinze ans après la brève que j’a­vais bâclée. À Tapo­si­ris, une avo­cate creuse tou­jours un temple qui mérite une reine sans lui avoir encore don­né de reine. À Siwa, un monu­ment vide porte le nom d’un roi qu’au­cune preuve n’y a jamais cou­ché, et le chan­tier est clos. À Venise, une momie de saint traîne der­rière elle le fan­tôme d’un conqué­rant qu’on ne déter­re­ra pas pour savoir. À Hié­ra­po­lis, une tombe d’a­pôtre par­fai­te­ment située attend un occu­pant qu’on a empor­té sous Jus­tin II. Trois fouilles, une seule conclu­sion tenable, et pas un corps au bout.

Il y a une leçon là-dedans mais je me méfie des leçons, alors je m’en tiens à une obser­va­tion. Ces morts-là étaient trop grands pour res­ter en place. On les a dépla­cés vivants — les conquêtes, l’exil, la fuite —, on a conti­nué de les dépla­cer morts, par pié­té, par vol, par poli­tique, par peur du vain­queur ou du fana­tique, et le dépla­ce­ment a fini par les dis­soudre. La sépul­ture était cen­sée fixer quel­qu’un pour l’é­ter­ni­té ; elle n’au­ra fixé que le lieu, et encore, pas tou­jours. Ce qui sub­siste, ce n’est pas le corps, c’est l’i­ti­né­raire. Une momie qui va de Baby­lone à Mem­phis à Alexan­drie et peut-être à Venise. Une reine qu’on cherche par mer et par tun­nel, sous un temple qui porte le mot tom­beau dans son nom. Un apôtre qui monte de Gali­lée jus­qu’à une col­line de chaux, s’y fait clouer à l’en­vers, puis repart vers le Bos­phore en pièces déta­chées avant qu’on retrouve enfin son adresse gra­vée sur une miche de pain.

Le soir tombe sur Pamuk­kale, les cars vident leurs der­niers tou­ristes, l’eau vire au gris sous les ter­rasses, et quelque part sous Alexan­drie le lac Mariout conti­nue de gar­der ses secrets en croyant les perdre. Je referme le dos­sier sans l’a­voir refer­mé. C’est le propre des affaires sur les­quelles il n’y a pas de corps : on n’y met jamais le point final, on cesse sim­ple­ment d’écrire.

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Une lampe aux ori­gines multiples

Une lampe aux ori­gines multiples

La lampe ottomane

Une lampe aux ori­gines multiples

La lampe qui vient de partout

Un seau de perles posé par terre

Le pre­mier bruit de l’a­te­lier n’est pas celui du verre. C’est celui des perles.

Un seau de plas­tique bleu, presque plein, posé contre le pied de l’é­ta­bli. Quand la main y plonge pour en tirer une poi­gnée, cela fait le son d’un res­sac très court, très sec — un chuin­te­ment miné­ral qui s’ar­rête net. On verse les perles sur le globe encol­lé, on les tasse du dos d’une pince, on recom­mence. Per­sonne ne les compte. Per­sonne ne compte des perles.

L’a­te­lier tient dans deux pièces au pre­mier étage, quelque part entre Nuruos­ma­niye et les rues qui des­cendent vers Mah­mut­paşa. On y monte par un esca­lier qui sent le ciment humide. En bas, la ville vend ; ici, on colle. La dif­fé­rence est entière. Les bou­tiques du bazar sont des cathé­drales : trois cents lampes sus­pen­dues, allu­mées toutes ensemble, une averse de cou­leurs qui tombe sur les épaules des pas­sants et les fait lever la tête. L’a­te­lier, lui, est éclai­ré au néon. Un néon blanc, plat, abso­lu­ment sans pitié, parce qu’on ne peut pas juger d’une cou­leur sous une lumière qui en a déjà une.

Sur l’é­ta­bli : des bar­quettes en plas­tique, une par teinte. Rouge, ambre, vert bou­teille, un bleu qui tire sur l’encre, un tur­quoise qui n’existe pas dans la nature. Des éclats de verre décou­pés en losanges, en amandes, en gouttes, empi­lés comme des cartes à jouer. Un tube de sili­cone. Un sachet de plâtre gris. Une pince à épi­ler. Un globe de verre trans­pa­rent, per­cé d’un trou rond à sa base, posé sur un anneau de mousse pour qu’il ne roule pas.

Voi­là. C’est tout. C’est de là que sort l’ob­jet le plus pho­to­gra­phié de Turquie.

Il faut deux ou trois heures de main pour cou­vrir un globe de taille moyenne, et douze heures d’at­tente pour que la colle prenne. Le geste n’est pas dif­fi­cile. Il est long. On applique le sili­cone par petites zones — si l’on encolle tout le globe d’un coup, la colle sèche avant qu’on l’ait rat­tra­pée. On pose les grandes pièces d’a­bord, celles qui font le motif : l’é­toile, la tulipe, la rosace. Puis on borde. Puis on rem­plit les vides à la perle, en lais­sant entre chaque verre un inter­valle d’un ou deux mil­li­mètres, parce que le plâtre devra pou­voir y entrer. Cet inter­valle est la seule chose vrai­ment tech­nique de toute l’o­pé­ra­tion. Un débu­tant le fait trop ser­ré, et sa lampe se décol­le­ra dans deux ans.

On croit assis­ter à quelque chose d’an­cien. Ce n’est pas du tout ce qui arrive — sauf sur un point, un seul, et c’est le seau.


Le globe vient d’ailleurs

D’où vient le globe ?

La réponse est longue et un peu contra­riée, et elle est le vrai sujet de cet article. Le globe de verre souf­flé — la coque trans­pa­rente, le seul élé­ment qui soit encore, tech­ni­que­ment, du tra­vail de ver­rier — n’est plus fabri­qué en Tur­quie dans les quan­ti­tés qu’il fau­drait. Le prin­ci­pal four­nis­seur inté­rieur du sec­teur, une mai­son qui s’ap­pe­lait Kıs­met Cam, a fer­mé. Ce qui reste arrive par conteneurs.

Cela vaut aus­si pour le reste. Les récits de la pro­fes­sion sont expli­cites : le mar­ché a connu son som­met il y a une quin­zaine d’an­nées puis s’est contrac­té ; les atten­tats visant les sites tou­ris­tiques ont vidé les bou­tiques ; l’in­fla­tion a fait le reste, parce que l’es­sen­tiel des maté­riaux est impor­té et fac­tu­ré en dol­lars ou en euros ; et des pro­duits bon mar­ché venus d’Ex­trême-Orient sont venus concur­ren­cer la pro­duc­tion locale. Le même témoi­gnage pré­cise qu’à la belle époque, la lampe en mosaïque et le pho­to­phore en mosaïque étaient les articles les plus ven­dus du Grand Bazar et du Mar­ché aux épices.

C’est une phrase à gar­der. Les articles les plus ven­dus. Pas les plus anciens. Les plus vendus.

Je note tout de même que cette his­toire éco­no­mique cir­cule dans la presse pro­fes­sion­nelle et les témoi­gnages d’ar­ti­sans, sans étude uni­ver­si­taire pour la fixer. Elle est cohé­rente, recou­pée par plu­sieurs fabri­cants, mais elle n’a pas de socle aca­dé­mique. Je la donne pour ce qu’elle est : la mémoire du métier par lui-même.


Ce que veut dire « verre Tiffany »

La bar­quette de rouge porte une éti­quette au feutre. On met un moment à com­prendre le mot.

Tif­fa­ny.

Dans le voca­bu­laire com­mer­cial turc, le verre colo­ré uti­li­sé pour ces lampes s’ap­pelle Tif­fa­ny cam — verre Tif­fa­ny. Du nom de Louis Com­fort Tif­fa­ny, ver­rier amé­ri­cain de la fin du XIXe siècle, dont la tech­nique du ruban de cuivre a don­né son nom géné­rique à toute une famille de verres d’art plats et colo­rés dans la masse. La dis­tinc­tion que font les ate­liers est nette et elle est juste : il faut du verre tein­té dans la masse, pas du verre peint, parce que le verre peint pâlit et que le verre tein­té ne pâlit jamais.

Donc : la lampe otto­mane est faite de verre amé­ri­cain, ou plus exac­te­ment de verre au stan­dard d’un Amé­ri­cain mort en 1933.

Cer­tains ven­deurs racontent l’in­verse. Ils écrivent que les lampes du bazar auraient ins­pi­ré Tif­fa­ny, qui les aurait adap­tées à ses propres lumi­naires. C’est joli et c’est pro­ba­ble­ment à l’en­vers — mais je le signale comme une lec­ture, pas comme un fait éta­bli : per­sonne, à ma connais­sance, n’a docu­men­té sérieu­se­ment le sens de cette cir­cu­la­tion. Ce qui est sûr, c’est que le nom du four­nis­seur est pas­sé dans la langue du métier, et qu’un arti­san d’Is­tan­bul demande aujourd’­hui du « Tif­fa­ny » comme un maçon demande du placo.

Les perles de rem­plis­sage, elles, sont sou­vent tchèques. Bohême. Le pays du verre de lustre depuis le XVIIe siècle.

Alors on fait le compte. Un globe souf­flé impor­té. Du verre plat au stan­dard amé­ri­cain. Des perles de Bohême. Un adhé­sif sili­cone. Un plâtre de join­toie­ment. Une mon­ture de lai­ton ou de cuivre. Une douille et une ampoule LED. Assem­blé à Istan­bul, à la main, par quel­qu’un qui a mis des années à savoir où poser un losange.

Ce n’est pas une contre­fa­çon. C’est exac­te­ment ce qu’a tou­jours été le bas­sin médi­ter­ra­néen : un lieu où l’on assemble des choses venues d’ailleurs, et où l’as­sem­blage est le seul tra­vail qui compte. Le verre souf­flé a voya­gé de Syrie vers Venise, la faïence de Chine vers İzn­ik, le cobalt d’I­ran vers les fours de Nicée. Le scan­dale n’existe que si l’on a d’a­bord cru à la pureté.


L’œil dans le seau

Il faut reve­nir au seau bleu, parce que j’ai com­mis là une erreur qu’il vaut mieux expo­ser que cor­ri­ger en silence.

J’ai d’a­bord noté, sur la foi d’une source offi­cielle turque, que les pre­mières perles de verre contre le mau­vais œil auraient été pro­duites dans le vil­lage de Görece, près d’İzm­ir. C’est faux, ou plu­tôt c’est un rac­cour­ci natio­nal appli­qué à un objet qui n’est pas natio­nal du tout. Görece fabrique des nazar bon­cuğu. Görece ne les a pas inven­tés. Rien ne les a inven­tés, en un lieu et une fois.

Le mot vient de l’a­rabe naẓar, le regard. Le prin­cipe est d’une sim­pli­ci­té désar­mante : contre un œil qui envie, on oppose un œil qui regarde. Ce n’est pas une image, c’est un dis­po­si­tif — l’a­mu­lette absorbe le coup d’œil des­ti­né à l’en­fant, à la vache, à la mai­son neuve. Elle se brise par­fois, et sa fêlure prouve qu’elle a travaillé.

L’ar­chéo­lo­gie de cette idée est ver­ti­gi­neuse. Les plus anciens objets qu’on lui rat­tache sont les « idoles aux yeux » exhu­mées de Tell Brak, en Haute-Djé­zi­reh syrienne, petites figures d’al­bâtre aux yeux déme­su­rés datées d’en­vi­ron 3300 avant notre ère — avec cette réserve, que les archéo­logues eux-mêmes for­mulent : rien ne prouve expli­ci­te­ment que ces objets aient concer­né le mau­vais œil, et le lien reste une hypo­thèse d’in­ter­pré­ta­tion. Il faut la gar­der, cette réserve. C’est le genre de pru­dence que les bou­tiques ne s’im­posent jamais.

Le reste est plus assu­ré. Les amu­lettes égyp­tiennes en forme d’œil oud­jat — l’œil res­tau­ré d’Ho­rus — sont pro­duites en faïence, en cor­na­line, en lapis-lazu­li et en or dès le Moyen Empire, vers 2055–1650 avant notre ère ; on les pose sur les momies, on les porte vivant, on les intègre aux pec­to­raux et aux grands col­liers. La faïence — silice mêlée de natron, pre­mier maté­riau syn­thé­tique à perles, mis au point simul­ta­né­ment en Méso­po­ta­mie et en Égypte — se prête admi­ra­ble­ment au motif : les perles déco­rées de cercles concen­triques figu­rant un œil humain deviennent les plus répan­dues de toutes.

Puis le verre arrive, et avec lui le com­merce. La pro­duc­tion de perles de verre en Médi­ter­ra­née, vers 1500 avant notre ère, popu­la­rise la perle-œil chez les Phé­ni­ciens, les Perses, les Grecs, les Romains et les Otto­mans ; au VIe siècle avant notre ère, l’œil appa­raît sur les coupes chal­ci­diennes dites « coupes à yeux », comme magie pro­tec­trice. Et sur­tout : les ver­riers phé­ni­ciens pro­duisent des perles-yeux poly­chromes à par­tir du VIe siècle avant notre ère au moins, et les dif­fusent dans tout le réseau com­mer­cial médi­ter­ra­néen — on en a retrou­vé à Car­thage, en Sar­daigne, en Espagne, dans le monde grec.

Car­thage, la Sar­daigne, l’Es­pagne. Le même objet, la même route, deux mille six cents ans avant les conteneurs.

C’est ici que l’ar­ticle bas­cule, et il faut le dire clai­re­ment. Tout, dans cette lampe, est récent et emprun­té — le globe, le verre amé­ri­cain, la colle, la douille. Tout, sauf une chose. La perle-œil qui rem­plit les inter­stices des­cend d’un objet dont le tra­jet médi­ter­ra­néen est éta­bli, docu­men­té, fouillé, et infi­ni­ment plus ancien que l’Em­pire otto­man auquel les ven­deurs rat­tachent la lampe entière. La généa­lo­gie inven­tée est ados­sée à une généa­lo­gie réelle qu’elle ignore.

Reste que la perle du seau n’est pas tout à fait celle-là. Il faut aller la voir se faire.


Nazarköy, four à bois

À six kilo­mètres du centre de Kemal­paşa, dans l’ar­rière-pays d’İzm­ir, il y a un vil­lage qui a chan­gé de nom pour son artisanat.

Il s’ap­pe­lait Kuru­dere — le ruis­seau sec, à cause du lit de rivière au bord duquel il est bâti. Le 20 mars 2007, par déci­sion du conseil des ministres, il est deve­nu Nazarköy : le vil­lage du nazar. Trois cent cin­quante habi­tants. Agri­cul­ture, éle­vage, et perles d’œil. L’autre foyer est Görece, dans le dis­trict de Men­deres ; dans les deux, la trans­mis­sion se fait de maître à apprenti.

Le four s’ap­pelle ocak. Rond ou ovale, mon­té par ceux du vil­lage qui savent le mon­ter. On n’y brûle que du bois de pin. Dans ses ouver­tures — on les appelle tava, les poêles — fondent des verres de cou­leurs dif­fé­rentes. On pré­lève le verre en fusion avec des tiges de fer, et on le met en forme sur un rail de che­min de fer.

Un rail. Voi­là le détail qui vaut le voyage. L’en­clume de l’a­te­lier est un mor­ceau de voie fer­rée, parce qu’un rail est ce qu’on trouve, ce qui ne bouge pas, et ce qui encaisse.

Les types de perles ont cha­cun leur nom : karagöz, l’œil noir ; ceviz, la noix ; silin­dir, yumur­ta, l’œuf ; pla­ka, pla­ka kalp, la plaque en cœur ; zar, saraç, danagöz — l’œil de veau. Une nomen­cla­ture entiè­re­ment pay­sanne, qui ne doit rien au palais ni à la mos­quée. L’œil de veau, la noix, l’œuf : on nomme les formes avec ce qu’on a sous la main dans une cour de ferme.

Le maître ver­rier Mah­mut Sür, ins­crit au pro­gramme des Tré­sors humains vivants de l’U­NES­CO, pro­duit des nazar bon­cuğu à İzm­ir depuis l’âge de treize ans.

Sur l’an­cien­ne­té de ce foyer, les sources se contre­disent, et je pré­fère le signa­ler que choi­sir. La sous-pré­fec­ture de Kemal­paşa écrit que la fabri­ca­tion de perles et d’ob­jets de verre y est attes­tée depuis 1950 envi­ron, et que les habi­tants disent tenir le métier d’un maître sur­nom­mé Arap Selim, dont le père Abdü­la­zim était déjà per­lier. La presse locale d’İzm­ir, elle, fait du vil­lage un centre impor­tant dès la fin du XIXe siècle. Un demi-siècle d’é­cart, ce qui n’est pas rien quand on parle d’une tra­di­tion. Ma lec­ture — à prendre comme telle — est que la seconde ver­sion étend au vil­lage l’an­cien­ne­té du métier dans la région. Le geste est vieux ; cet ate­lier-là, peut-être pas tant.

La perle ache­vée est un objet d’une grande éco­no­mie de moyens : quatre cercles concen­triques, une pupille noire, un iris bleu pâle, un blanc, un bleu pro­fond à l’ex­té­rieur. Quatre couches, un regard. Il n’existe pas beau­coup d’ob­jets aus­si effi­caces avec aus­si peu.

Et voi­là pour­quoi le globe allu­mé, dans l’a­te­lier d’Is­tan­bul, res­semble à un œil. Beau­coup d’a­che­teurs le disent sans savoir pour­quoi ils le disent. Ils ont rai­son sans le savoir : ils regardent des mil­liers de petits yeux col­lés côte à côte sur une sphère, et l’un des plus vieux réflexes de la Médi­ter­ra­née leur remonte dans la nuque.

Un der­nier point, hon­nête. Les perles indus­trielles qui rem­plissent les inter­stices d’une lampe de bazar ne sortent pas d’un four à bois de Nazarköy : elles sont pres­sées, cali­brées, sou­vent impor­tées. La lampe hérite de l’i­ma­gi­naire du nazar sans en payer le prix. Mais l’i­ma­gi­naire, lui, ne se laisse pas fac­tu­rer — il vient tout seul, gra­tui­te­ment, et il fait la moi­tié du tra­vail de vente.


Le tube de silicone

Le sili­cone est l’élé­ment le plus inté­res­sant de l’é­ta­bli, pré­ci­sé­ment parce qu’il est le plus banal.

Un adhé­sif qui prend en douze heures et devient trans­pa­rent en séchant. Il fait tenir le verre sur une sur­face courbe, ce qu’au­cun liant tra­di­tion­nel ne savait faire. Le plomb ne se cintre pas ain­si. Le mor­tier ne prend pas sur le verre lisse. Sans la chi­mie du XXe siècle, l’ob­jet est méca­ni­que­ment impossible.

Cette phrase règle la ques­tion de l’an­cien­ne­té sans qu’on ait besoin d’in­vo­quer une seule date. La lampe en mosaïque sur globe souf­flé n’est pas un objet dont la tra­di­tion se serait per­due puis retrou­vée. C’est un objet qui ne pou­vait pas exis­ter avant qu’on sache col­ler du verre sur du verre. Toute la ques­tion est de savoir ce qu’il y avait avant, et ce qu’il y avait avant est superbe, mais ce n’est pas cela.

Avant, il y avait du plâtre.


Les fenêtres de Süleymaniye

Il faut mon­ter sur la troi­sième col­line pour voir l’an­cêtre architectural.

Süley­man com­mande sa mos­quée en 1550. Sinan la livre en 1557. À l’in­té­rieur, la déco­ra­tion est rete­nue, presque aus­tère : les vitraux sont réser­vés au mur de qibla et le mih­rab est habillé de car­reaux d’İzn­ik. La lumière tra­verse des ver­rières attri­buées à Sarhoş İbrah­im — İbrah­im l’I­vrogne. Le sur­nom a tra­ver­sé cinq siècles ; on ne sait presque rien d’autre de lui. L’at­tri­bu­tion est tra­di­tion­nelle et soli­de­ment reprise, mais il faut savoir que l’es­sen­tiel du décor visible aujourd’­hui pro­vient de res­tau­ra­tions pos­té­rieures, après le séisme de 1766 puis au XXe siècle. On regarde donc un dis­po­si­tif d’o­ri­gine à tra­vers plu­sieurs couches de réfection.

La tech­nique porte un nom : rev­zen, ou revzen‑i men­kuş, lit­té­ra­le­ment la fenêtre ornée. Le prin­cipe : des com­po­si­tions de verre colo­ré main­te­nues par des cadres de plâtre, dont les plus com­plexes sont ins­tal­lées à l’in­té­rieur des bâti­ments parce que leurs fins enca­dre­ments ne sup­por­te­raient pas l’ex­té­rieur ; les ver­rières visibles du dehors sont mon­tées dans des cadres plus robustes et des­si­nées avec moins de finesse. Deux qua­li­tés, deux expo­si­tions, une hié­rar­chie du fra­gile — voi­là de l’in­gé­nie­rie, pas de la décoration.

Et le prin­cipe est bien celui d’une mosaïque. Du verre colo­ré, décou­pé, ser­ti, tenu par un liant miné­ral cou­lé autour de lui. Ce que fait le sili­cone aujourd’­hui, le plâtre le fai­sait alors, à plat, dans une fenêtre. La paren­té est réelle. Elle n’est sim­ple­ment pas là où on la vend.

Le chan­tier employait du monde. Seize ver­riers ont tra­vaillé à la construc­tion de Süley­ma­niye. Et l’on conti­nuait, un siècle plus tard, à équi­per les mos­quées de verre : le voya­geur fran­çais Joseph Pit­ton de Tour­ne­fort, qui par­court les terres otto­manes entre 1700 et 1702, décrit avec admi­ra­tion la toute nou­velle mos­quée du Sul­tan Ahmed — ses boules de cris­tal, ses lustres à branches et ses œufs d’au­truche, tra­di­tion­nel­le­ment sus­pen­dus pour écar­ter les arai­gnées. Le détail me vient d’une notice de musée relayant Tour­ne­fort, et non de la Rela­tion d’un voyage du Levant elle-même ; il fau­drait le véri­fier dans le texte avant d’en faire un argument.

Des œufs d’au­truche contre les arai­gnées. On peut pas­ser une vie à étu­dier l’ar­chi­tec­ture isla­mique et buter, un matin, sur une phrase pareille. Elle dit tout ce qu’il faut savoir sur la dis­tance entre l’i­dée qu’on se fait d’un inté­rieur sacré et ce qui s’y trou­vait vrai­ment : du cris­tal, des chaînes, des cierges, des œufs.

Ce que je retiens sur­tout, c’est l’é­co­no­mie de la chose. La lumière colo­rée est rare, tenue, réser­vée au mur qui compte. On ne baigne pas la salle de cou­leur. On la concentre là où le regard va déjà. Le reste est blanc, gris, ivoire — de la pierre et du jour. Un inté­rieur otto­man clas­sique est un espace où la cou­leur est un accent, jamais un climat.

La lampe du bazar fait exac­te­ment l’in­verse. Elle est un climat.


Le Caire, vers 1360

L’autre ancêtre est plus loin encore, et il est plus beau.

Des­cen­dons d’Is­tan­bul vers Le Caire, et remon­tons de deux siècles. Les lampes de mos­quée sur­vivent en nombre consi­dé­rable pour les XIIIe et XIVe siècles, avec Le Caire en Égypte et Alep et Damas en Syrie comme prin­ci­paux centres de pro­duc­tion. Ce sont des vases de verre inco­lore, panse ren­flée, col éva­sé, six anses appli­quées sur la panse pour rece­voir les chaînes de sus­pen­sion. Un petit réci­pient inté­rieur, en forme d’en­ton­noir, conte­nait l’huile et la mèche — c’é­tait lui qui don­nait la lumière.

Le verre, ici, n’é­claire pas. Il enve­loppe. La flamme est ailleurs, au centre, dans un godet sus­pen­du à l’in­té­rieur de la panse. Le grand vase émaillé n’est qu’une enve­loppe autour d’un feu minus­cule. Toute la lampe existe pour ce décalage.

La tech­nique est d’une sophis­ti­ca­tion redou­table : on applique de l’or et des émaux faits de verre opaque pul­vé­ri­sé, et comme chaque cou­leur a sa propre tem­pé­ra­ture de fixa­tion, les ver­riers mame­louks ont mis au point un pro­cé­dé per­met­tant de poser plu­sieurs cou­leurs en une seule cuis­son. Si l’on sor­tait la pièce trop tôt, cer­tains émaux n’adhé­raient pas, ou viraient au gris, ou fai­saient des bulles. Il n’y a pas de reprise pos­sible. On enfourne un objet fini et on le res­sort réus­si ou perdu.

Sur le col court une ins­crip­tion, en thu­luth, presque tou­jours la même. C’est le ver­set 35 de la sou­rate de la Lumière : Dieu est la lumière des cieux et de la terre ; l’i­mage de Sa lumière est celle d’une niche où se trouve une lampe, la lampe dans un verre.

Il faut mesu­rer ce que fait cet objet. C’est une lampe qui porte, écrit sur elle, le texte qui com­pare Dieu à une lampe dans un verre. Elle est à la fois la chose et sa méta­phore. On l’al­lume et elle se cite elle-même. Le musée Fitz­william le for­mule bien : la cita­tion indique que l’ob­jet a une valeur méta­pho­rique autant que fonc­tion­nelle ou esthé­tique — la lampe est une incar­na­tion visuelle du Créateur.

Pour la mos­quée-madra­sa du sul­tan Hasan, au Caire, édi­fiée entre 1356 et 1363, plus de cin­quante lampes d’o­ri­gine ont sur­vé­cu, dont une grande pièce aujourd’­hui au musée Calouste-Gul­ben­kian de Lis­bonne, haute de trente-cinq cen­ti­mètres et datée de 1354–1361. Il en pen­dait des cen­taines. Un visi­teur entrant dans la salle de prière voyait une constel­la­tion basse, sus­pen­due au-des­sus des têtes, chaque globe por­tant la même phrase sur la lumière.

Puis cela s’ar­rête. En 1400, les ver­re­ries syriennes sont détruites par l’ar­mée de Timur. Le savoir-faire ne s’é­teint pas com­plè­te­ment, mais il se déplace. La tech­nique de l’é­mail sur verre par­vien­dra en Europe par Venise au XVe siècle.

Rete­nez cette direc­tion. Elle va servir.


Meh­med Dede rap­porte quelque chose de Venise

Fin du XVIIIe siècle. Selim III règne — de 1789 à 1807 — et le sul­tan réfor­ma­teur envoie apprendre à l’étranger.

Selon la tra­di­tion, Selim III fait par­tir pour Venise un der­viche mev­le­vi ver­rier, Meh­med Dede, afin qu’il y étu­die les tech­niques véni­tiennes les plus récentes. Il y apprend la fili­grane — le vetro a fili — et les verres opa­lins, rentre à Istan­bul et ouvre un ate­lier à Bey­koz. Il y fond les pro­cé­dés véni­tiens et le goût otto­man, et lance un style de verre souf­flé à la main que l’on appel­le­ra loca­le­ment Bey­koz işi, le tra­vail de Bey­koz. Ces pièces aux cannes tor­sa­dées mul­ti­co­lores deviennent rapi­de­ment recher­chées dans les milieux de cour.

Le verre le plus célèbre de cette pro­duc­tion porte un nom qu’on n’in­vente pas : çeşm‑i bülbül, l’œil du ros­si­gnol. Le nom ren­voie aux spi­rales fines, aux motifs en forme d’œil pris dans la masse, que l’on com­pa­rait à l’œil de l’oi­seau. La fabri­ca­tion com­mence par de minces baguettes de verre de cou­leur unie, blanc opale et bleu cobalt en alter­nance, enrou­lées autour d’une parai­son de verre clair ou pâle. On chauffe jus­qu’à ce que les baguettes fondent à la sur­face du verre en fusion, puis on empri­sonne les cannes sous une seconde couche de verre clair avant de souffler.

Ce n’est pas Meh­med Dede qui a répan­du la tech­nique, mais Fethi Ahmet Paşa, du quar­tier de Topkapı.

Un œil, encore. L’œil du ros­si­gnol dans le verre de cour ; l’œil de veau dans le four à bois de Nazarköy ; l’œil oud­jat sur les momies. On finit par se deman­der si la Médi­ter­ra­née sait faire autre chose du verre colo­ré que des yeux.

Et voi­là la boucle refer­mée. Le pro­cé­dé d’é­maillage part de Damas et du Caire, passe à Venise au XVe siècle après la des­truc­tion des ver­re­ries syriennes, séjourne trois cents ans dans la lagune, et repart vers l’O­rient dans les bagages d’un der­viche tour­neur à la fin du XVIIIe. Il revient chez lui mécon­nais­sable, sous un nom ita­lien, appris d’I­ta­liens qui l’a­vaient appris d’Arabes.

Aucune tra­di­tion ne se trans­met en ligne droite. Elle fait des détours de trois siècles et de deux mille kilo­mètres, et elle revient en se croyant étrangère.

Un mot de pru­dence, cepen­dant. Le récit de Meh­med Dede est presque tou­jours intro­duit par « selon la tra­di­tion », et les sources hésitent : les uns disent Venise, les autres Mura­no, cer­taines chro­niques rap­pellent que des ver­riers de Mura­no étaient aus­si venus ensei­gner en terre otto­mane, et que sous Mah­mud Ier on avait fait venir des ver­riers de France. Le der­viche est peut-être un conden­sé de plu­sieurs trans­ferts en un seul per­son­nage — le genre de figure que les his­toires natio­nales fabriquent pour don­ner un visage à un pro­ces­sus. Je le signale sans trancher.


Bey­koz, 22 juillet 2002

L’his­toire aurait pu s’ar­rê­ter là, en beau­té. Elle conti­nue, et elle conti­nue mal.

Bey­koz devient un centre. La Cam ve Billu­rât Fabrika‑i Hümâyû­nu, la manu­fac­ture impé­riale de verre et de cris­tal, y pro­duit des verres émaillés, rehaus­sés d’or, de cou­leurs et de trans­pa­rences variées, des opa­lines et du çeşm‑i bülbül. Les sources d’ar­chives indiquent que la construc­tion avait com­men­cé avant 1837, que les fon­da­tions remontent au règne de Mah­mud II et que l’é­di­fice fut ache­vé sous Abdül­me­cid. Les pièces pro­duites à Bey­koz étaient des­ti­nées aux palais et aux bâti­ments importants.

Puis le XIXe siècle finit, et l’a­te­lier de cour cède à l’u­sine. La fon­da­tion de la Paşa­bah­çe Cam Fabri­kası — de son nom com­plet Şişe ve Cam Fabri­ka­ları A.Ş., usine de Paşa­bah­çe — est posée en 1934 ; la pro­duc­tion démarre en 1935. Elle ouvre avec quatre cents ouvriers, pour pro­duire vingt-cinq mille bou­teilles par jour ; dès la fin de 1936, elle couvre les besoins du pays entier. La pre­mière usine de verre de Tur­quie, sur le même rivage du Bos­phore où le der­viche avait ins­tal­lé son four cent trente ans plus tôt.

La pro­duc­tion s’y arrête le 22 juillet 2002.

En février 2026, Şişe­cam a ven­du le ter­rain — plus de cent dix-sept mille mètres car­rés à Bey­koz — pour cent soixante et onze mil­lions cinq cent mille dol­lars, à une socié­té de tra­vaux publics et de construc­tion. L’in­for­ma­tion est très récente, issue de la presse locale relayant une décla­ra­tion à l’au­to­ri­té bour­sière turque ; elle méri­te­rait une der­nière véri­fi­ca­tion. Mais elle est trop par­lante pour être écartée.

Deux siècles de verre à Bey­koz : un der­viche reve­nu de Venise, une manu­fac­ture impé­riale, une usine répu­bli­caine, un arrêt de pro­duc­tion, et une tran­sac­tion fon­cière. La lumière colo­rée d’Is­tan­bul finit en mètres carrés.

Un musée du Verre et du Cris­tal a ouvert à Bey­koz en 2021, dans un bâti­ment du XIXe siècle res­tau­ré. Les sources divergent sur l’i­den­ti­té exacte de ce bâti­ment — l’une le décrit comme l’an­cienne fabrique impé­riale des années 1850, l’autre comme l’é­cu­rie res­tau­rée du domaine d’A­bra­ham Pacha, vizir sous Abdü­la­ziz. Je n’ai pas pu tran­cher ; il fau­drait aller voir. On y expose, entre autres, des lustres mame­louks qua­si intacts et des ver­rières otto­manes rev­zen.

Des lustres mame­louks et des rev­zen, à Bey­koz, dans un musée ouvert en 2021, à quelques kilo­mètres du ter­rain ven­du. Tous les fils de cet article tiennent dans une seule vitrine, et aucun d’eux ne mène à la lampe du bazar.


Le récit qu’on vend avec la lampe

Reste à savoir ce qu’on raconte à l’acheteur.

La réponse est un désordre spec­ta­cu­laire. Une bou­tique fait remon­ter la lampe à l’Em­pire otto­man. Une autre à Byzance. Une troi­sième aux Romains. Une qua­trième — je l’ai lue — à des mosaïques de Çatalhöyük, en Ana­to­lie cen­trale, pré­sen­tées comme vieilles de trois mille cinq cents ans et néo­li­thiques. La phrase est fausse deux fois : Çatalhöyük est plus vieux de plu­sieurs mil­lé­naires que ne le dit le chiffre, et le site n’a pas livré de mosaïques de verre — le verre n’y exis­tait pas. Un ate­lier aus­tra­lien annonce serei­ne­ment que les lampes turques tra­di­tion­nelles « ont vu le jour il y a cinq mille ans ».

Per­sonne ne ment vrai­ment. C’est plus inté­res­sant que cela. Chaque ven­deur prend l’an­cien­ne­té dis­po­nible la plus proche et la branche sur son objet. Le stock de pas­sé est là — Sinan, Byzance, les mosaïques d’An­tioche, les mame­loukes, İzn­ik — il flotte au-des­sus d’Is­tan­bul comme une réserve dans laquelle cha­cun puise sans fac­ture. La lampe n’a pas d’his­toire, alors elle emprunte celle du sol.

Le pro­cé­dé est effi­cace parce qu’il n’est pas com­plè­te­ment faux. Le verre colo­ré ser­ti dans du plâtre : vrai, otto­man, daté de 1557. La lampe sus­pen­due en verre trans­lu­cide dans un lieu de culte : vraie, mame­louke, datée de 1360. Le verre souf­flé de Bey­koz : vrai, daté de 1800. La perle-œil de verre en Médi­ter­ra­née : vraie, phé­ni­cienne, datée du VIe siècle avant notre ère. Cha­cun de ces élé­ments existe. Aucun ne se rejoint dans l’ob­jet posé sur l’é­ta­bli. On a pris quatre lignées authen­tiques et on les a sou­dées avec du silicone.

Et pour­tant l’ob­jet fonc­tionne. C’est là qu’il faut décro­cher de l’i­ro­nie, parce que l’i­ro­nie ne mène nulle part.


Ce que la lampe fait réellement

Il faut éteindre le néon pour comprendre.

L’ar­ti­san le fait, à un moment, sans céré­mo­nie : il coupe le pla­fon­nier et allume le globe fini. La pièce dis­pa­raît. Ce qui reste, ce sont des taches de cou­leur pro­je­tées sur le pla­fond, les murs, le dos­sier des chaises, les mains. Non pas une lumière colo­rée dif­fuse — des taches. Nettes. Sépa­rées. Cha­cune de la forme exacte du mor­ceau de verre qui l’a pro­duite, agran­die par la dis­tance, avec un bord franc et un cœur saturé.

C’est le point tech­nique de tout l’ar­ticle, et je ne l’a­vais pas vu venir.

Une mash­ra­biya trie la lumière : elle laisse pas­ser et elle arrête, elle pro­duit de l’ombre et du jour dans un rap­port cal­cu­lé, et sa fonc­tion est cli­ma­tique autant que visuelle — elle refroi­dit, elle voile, elle per­met de regar­der sans être vu. Un écran per­fo­ré fait de la géo­mé­trie avec du vide. Un vitrail de qibla teinte un mur.

La lampe en mosaïque, elle, ne trie rien du tout. Elle prend une source blanche, ponc­tuelle, banale — une ampoule de quelques watts — et elle la démul­ti­plie en trois ou quatre cents sources colo­rées dis­tinctes, cha­cune avec sa propre direc­tion. Elle ne filtre pas la lumière : elle la frac­tionne. C’est un objet qui trans­forme un point en une population.

Et cela pro­duit un effet très par­ti­cu­lier, qu’au­cun des ancêtres ne pro­dui­sait. Les lampes mame­loukes éclai­raient une salle de prière d’une lueur uni­fiée, chaude, basse. Le rev­zen posait un accent de cou­leur sur un mur. La lampe du bazar, elle, rem­plit une pièce entière d’un poin­tillé mobile qui bouge dès qu’on bouge. On ne la regarde pas : on est dedans.

C’est pour cela qu’elle marche dans les res­tau­rants, les bars, les mey­hane — la pro­fes­sion le note expli­ci­te­ment : ces pro­duits ont d’a­bord été ache­tés par des éta­blis­se­ments de res­tau­ra­tion avant que les par­ti­cu­liers s’y mettent. Ce n’est pas un lumi­naire. C’est un dis­po­si­tif d’am­biance, au sens strict : il rend un espace impos­sible à pho­to­gra­phier hon­nê­te­ment et agréable à occu­per. Il ne sert à rien d’autre. Aucune bou­tique ne pré­tend le contraire ; on vend une atmo­sphère et l’a­che­teur achète une atmosphère.

Il y a une conti­nui­té, alors, mais elle est ailleurs que dans la tech­nique. La lampe mame­louke citait le ver­set qui com­pare la lumière divine à une flamme prise dans du verre. Per­sonne, dans cet ate­lier, ne pense au ver­set. Et pour­tant le geste de mettre du verre autour d’une flamme pour que la flamme devienne autre chose que de la cha­leur — ce geste-là tra­verse tout, du Caire à Bey­koz au pre­mier étage de Mah­mut­paşa, et il ne s’est jamais interrompu.


Le seau à moi­tié vide

Le globe fini part sécher sur une éta­gère avec sept autres, tous éteints, gris, boueux de plâtre non net­toyé. À ce stade, une lampe en mosaïque est l’ob­jet le plus laid du monde : une boule terne cou­verte d’une croûte gri­sâtre, où l’on devine à peine, sous le plâtre, l’en­droit où il y avait des cou­leurs. Il fau­dra une éponge humide et beau­coup de patience pour la dégager.

Toute la beau­té de cet objet est sous une couche de plâtre pen­dant douze heures. C’est vrai de presque tout ce qu’on trouve dans cet atlas.

En bas, les bou­tiques du bazar sont allu­mées et les tou­ristes lèvent la tête. La cas­cade de cou­leurs tombe sur les épaules, et les gens pho­to­gra­phient, et ils ont rai­son. Ce qu’ils pho­to­gra­phient n’a pas cinq mille ans. Ça n’en a pas cin­quante. C’est un objet de la fin du XXe siècle, fait de verre amé­ri­cain, de perles tchèques, de colle chi­mique et d’un globe souf­flé qui arrive de plus en plus de loin, mon­té par des mains qui savent où poser un losange et qui seront de moins en moins nom­breuses à le savoir.

Ce n’est pas une tra­di­tion. C’est un métier — ce qui est plus fra­gile, et plus vivant.

Sauf pour une chose, une seule, et il faut lui rendre jus­tice avant d’é­teindre. Dans les inter­stices, entre les losanges de verre amé­ri­cain col­lés au sili­cone sur un globe impor­té, il y a des mil­liers de petits yeux. Ils ne savent pas qu’ils sont là depuis trois mille ans. Ils ne savent pas qu’ils ont voya­gé de Tell Brak au Nil, du Nil aux comp­toirs phé­ni­ciens, des comp­toirs à Car­thage et à la Sar­daigne, et qu’ils ont fini dans un seau de plas­tique bleu au pied d’un éta­bli d’Is­tan­bul. Ils font ce qu’ils ont tou­jours fait : ils regardent en retour.

Le seau est à moi­tié vide. On le rem­pli­ra demain, avec ce qui arri­ve­ra par conteneur.

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Trois objets dans la pyra­mide de Khéops

Trois objets dans la pyra­mide de Khéops

Les reliques de Khéops

Trois objets dans la pyramide

Trois objets dans la pyra­mide de Khéops

Un cro­chet de cuivre, une boule de pierre, un frag­ment de cèdre : le seul butin jamais tiré de l’in­té­rieur de la Grande Pyra­mide. Récit d’une dis­per­sion qui va d’une nuit de 1872, à la bou­gie, jus­qu’à une boîte à cigares oubliée dans les réserves d’un musée écossais.


On ima­gine tou­jours l’in­té­rieur d’une pyra­mide comme un lieu plein. Les gra­vures roman­tiques nous ont habi­tués aux salles encom­brées d’or, aux coffres, aux sar­co­phages ruis­se­lants, aux amu­lettes semées sur le dal­lage. La réa­li­té de la pyra­mide de Khéops est d’une autre nature, et bien plus dif­fi­cile à admettre : c’est un immense volume de cal­caire qua­si­ment vide. Six mil­lions de tonnes de pierre mon­tées sur un peu moins de cent qua­rante mètres, le plus grand tom­beau jamais construit par une main humaine, et à l’in­té­rieur presque rien. Le sar­co­phage de gra­nit de la chambre du Roi est nu, ébré­ché, sans cou­vercle. Aucune momie. Aucun mobi­lier funé­raire. Aucune ins­crip­tion dans les salles prin­ci­pales. On y entre comme dans une caisse dont on aurait tout reti­ré, et l’on res­sort avec la sen­sa­tion curieuse d’a­voir visi­té une absence.

De cette masse close, en qua­rante-cinq siècles, il n’est sor­ti que trois objets. Non pas trois tré­sors — trois pau­vre­tés. Un petit cro­chet de cuivre ver­di, une boule de pierre dure grosse comme un poing d’en­fant, et un mor­ceau de bois de cèdre pas plus long que la main. On les appelle les reliques Dixon, du nom de l’in­gé­nieur qui les a extraites en 1872. Ce sont les seuls arte­facts jamais recueillis à l’in­té­rieur de la Grande Pyra­mide, et leur his­toire, depuis cette décou­verte, res­semble moins à une enquête archéo­lo­gique qu’à un roman d’ob­jets éga­rés : dis­per­sés le soir même de leur trou­vaille, per­dus, retrou­vés, reper­dus, et l’un d’eux exhu­mé pour de bon en 2020 d’une boîte à cigares mal clas­sée, à Aber­deen, dans le mau­vais tiroir d’un musée.

1872, à la bougie

Il faut se figu­rer la scène telle qu’elle a dû être. Wayn­man Dixon est un ingé­nieur bri­tan­nique, envoyé en Égypte pour des tra­vaux, et gagné par la fièvre pyra­mi­dale qui sai­sit alors une par­tie de la bonne socié­té vic­to­rienne. Cette fièvre a un foyer : l’as­tro­nome écos­sais Charles Piaz­zi Smyth, qui vient de pas­ser des mois à mesu­rer la pyra­mide sous toutes ses cou­tures, per­sua­dé d’y lire un sys­tème d’u­ni­tés révé­lé, une pro­phé­tie chif­frée, une géo­mé­trie divine cachée dans les pro­por­tions du monu­ment. On mesure alors la pyra­mide comme d’autres consultent les astres. Piaz­zi Smyth croit avoir iden­ti­fié dans le monu­ment une uni­té de lon­gueur sacrée, le « pouce pyra­mi­dal », d’où il tire des cal­culs sur l’his­toire du monde et l’a­ve­nir de l’hu­ma­ni­té ; il publie des volumes entiers de tableaux, de moyennes et de coïn­ci­dences numé­riques. Cette pyra­mi­do­lo­gie, aujourd’­hui ran­gée par­mi les curio­si­tés de l’es­prit vic­to­rien, n’é­tait pas une lubie mar­gi­nale : elle mobi­li­sait des ingé­nieurs, des astro­nomes, des pas­teurs, tout un monde sérieux per­sua­dé que la pierre gar­dait un mes­sage chif­fré. Dixon appar­tient à cette mou­vance ; c’est même pour véri­fier cer­taines mesures qu’il se trouve, en sep­tembre 1872, à l’in­té­rieur, dans la chambre dite « de la Reine ». Il faut rete­nir ce para­doxe : les trois seuls objets jamais tirés de la Grande Pyra­mide l’ont été non par un archéo­logue en quête du pas­sé, mais par un homme venu confir­mer une pro­phé­tie mathé­ma­tique. Il cher­chait des chiffres ; il a trou­vé des choses.

Cette chambre est une petite salle au cœur de la masse, plus bas et plus modeste que la chambre du Roi. Dixon y remarque, sur les parois nord et sud, des fis­sures qui n’ont l’air de rien. Un simple jeu dans le cal­caire. Mais l’homme est métho­dique : il glisse un fil de fer dans un joint de la maçon­ne­rie et sent que, der­rière, ça sonne creux. Il y a du vide. Avec l’aide de son ami le doc­teur James Grant — un méde­cin d’A­ber­deen ren­con­tré en Égypte, cama­rade d’ex­plo­ra­tion —, il attaque la paroi au ciseau. Sous les coups, la pierre cède et révèle l’en­trée d’un conduit étroit qui s’en­fonce dans le mur avant de remon­ter en biais vers le haut. Cher­chant symé­tri­que­ment sur la paroi oppo­sée, il en trouve un second. Deux conduits, un au nord, un au sud, murés depuis tou­jours, que per­sonne n’a­vait ouverts depuis que les ouvriers de Khéops avaient scel­lé la chambre.

Une bou­gie appro­chée de l’un des ori­fices vacille : il y a un cou­rant d’air. Dixon intro­duit une longue tige dans le boyau et fouille à l’a­veugle le gra­vier qui s’y est accu­mu­lé. Il en ramène trois choses. Un petit cro­chet de métal, une boule de pierre, et un frag­ment de bois qu’il décrit lui-même comme « sem­blable à du cèdre ». Trois objets dans le noir, au bout d’une baguette, tirés d’un conduit que nul n’a­vait rou­vert depuis l’An­cien Empire. On a peine à ima­gi­ner le silence de ce moment-là, et la lueur jaune de la flamme sur ces trois débris qui n’a­vaient l’air d’être rien.

La trou­vaille fait aus­si­tôt du bruit. La revue Nature la signale, un jour­nal illus­tré lon­do­nien la com­mente. Le ver­dict de l’é­poque est pru­dent et, au fond, juste : ces objets res­semblent à des ins­tru­ments de chan­tier, des « poids et mesures » des bâtis­seurs. La boule aurait ser­vi de masse ou de contre­poids, le cro­chet et la baguette auraient été des outils. Rien de mys­tique là-dedans, mal­gré le décor. Sim­ple­ment les affaires de tra­vail d’hommes qui mon­taient des blocs, oubliées ou tom­bées dans un conduit voi­ci quatre mille ans. Ce qui est ver­ti­gi­neux, ce n’est pas la valeur des objets — elle est nulle. C’est leur posi­tion. Ils gisaient dans un espace fer­mé depuis la construc­tion. S’ils sont ce qu’ils paraissent, ils forment une cap­sule invo­lon­taire du chan­tier lui-même, la trace directe des ouvriers, et non le rebut d’un pillard venu long­temps après.

Des conduits qui ne mènent nulle part

Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ces conduits, car c’est d’eux que dépend tout le sens de la décou­verte. On les appelle par com­mo­di­té « conduits d’aé­ra­tion », mais c’est un abus de lan­gage qui prête à sou­rire : ils n’aèrent rien du tout. Ceux de la chambre du Roi, plus haut, débouchent bien à l’air libre sur les faces de la pyra­mide. Ceux de la chambre de la Reine, eux, sont d’une autre espèce. Ils s’en­foncent dans la masse, montent en pente raide, et s’ar­rêtent. Ils ne res­sortent nulle part. Et sur­tout, à leur base, ils avaient été bou­chés, lais­sés invi­sibles der­rière la paroi lisse de la chambre. C’est pour­quoi per­sonne ne les avait jamais vus avant que Dixon ne perce le mur.

Cette par­ti­cu­la­ri­té change tout. Les grandes gale­ries de la pyra­mide ont été for­cées, tra­ver­sées, pillées dès l’An­ti­qui­té ; au IXᵉ siècle, le calife al-Ma’­mun aurait fait per­cer, à coups de feu et de vinaigre sur le cal­caire, un tun­nel qui rejoi­gnit les cou­loirs inté­rieurs et qui sert encore aujourd’­hui d’en­trée aux visi­teurs. La légende veut qu’il ait espé­ré des tré­sors et n’ait trou­vé qu’un sar­co­phage vide ; l’his­toire, plus pro­saïque, sug­gère que le tom­beau avait déjà été visi­té et vidé bien avant lui, sans doute au terme de l’An­cien Empire, quand l’au­to­ri­té royale s’ef­fon­dra et que les nécro­poles furent livrées aux pilleurs. Tout ce qui était acces­sible a donc été fouillé, vidé, retour­né, et l’on ne sau­ra jamais ce que la chambre du Roi conte­nait vrai­ment. Le vide de la Grande Pyra­mide n’est pas un vide d’o­ri­gine : c’est le vide lais­sé par qua­rante siècles de mains cupides. Mais les conduits de la chambre de la Reine, scel­lés à leurs deux extré­mi­tés, avaient échap­pé à cette longue pré­da­tion. Ce que Dixon en a tiré n’a­vait donc pu y être dépo­sé qu’au moment de la construc­tion, ou peu s’en faut. C’est ce qui donne à ces trois riens leur poids déme­su­ré : ils sont peut-être les seuls objets de la pyra­mide à n’a­voir jamais été tou­chés par une main d’in­trus, du jour où on a fer­mé la chambre jus­qu’au ciseau de l’in­gé­nieur victorien.

On sau­ra plus tard que ces conduits gar­daient d’autres sur­prises, et qu’ils n’a­vaient pas fini de résis­ter aux curieux — mais j’y viendrai.

La dis­per­sion

Ce qui arrive ensuite tient de la mal­adresse la plus ordi­naire, celle qui perd tant de choses. Au lieu de res­ter ensemble, les trois objets se séparent aus­si­tôt. Dixon garde pour lui la boule et le cro­chet. Grant emporte le mor­ceau de bois. On se par­tage le butin entre amis, sans y voir malice, comme on se par­ta­ge­rait des cailloux ramas­sés sur une plage. Per­sonne, sur le moment, ne se dit qu’il fau­drait tenir ces choses ensemble, les inven­to­rier, les confier à une ins­ti­tu­tion. Elles quittent l’É­gypte, fran­chissent la Médi­ter­ra­née, et se dis­solvent dans la vie pri­vée de deux familles britanniques.

Puis elles dis­pa­raissent des radars. Pen­dant près d’un siècle, plus per­sonne ne sait très bien où elles sont. Les éru­dits qui s’in­té­ressent à la Grande Pyra­mide en connaissent l’exis­tence par les articles de 1872, mais les objets eux-mêmes se sont éva­nouis dans des vitrines de salon, des car­tons de suc­ces­sion, des tiroirs. Il fau­dra, dans les années 1990, la téna­ci­té d’un cher­cheur — Robert Bau­val — pour retrou­ver leur trace et remettre la main sur la boule et le cro­chet. Ceux-là finissent par gagner le Bri­tish Museum, où ils sont aujourd’­hui conser­vés, cata­lo­gués, minus­cules et dis­crets par­mi des dizaines de mil­liers de pièces égyp­tiennes. On peut pas­ser devant sans les voir. Rien, à leur aspect, ne signale qu’ils viennent du cœur de la plus célèbre construc­tion de l’humanité.

Le mor­ceau de cèdre, lui, suit un autre che­min, et c’est le plus roma­nesque des trois. Grant était un fils d’A­ber­deen, diplô­mé de son uni­ver­si­té. À sa mort, en 1895, sa col­lec­tion égyp­tienne est léguée à cette uni­ver­si­té. Puis, en 1946, sa fille fait don au musée de l’é­ta­blis­se­ment d’un « frag­ment de cèdre de cinq pouces ». L’ob­jet entre ain­si dans les réserves d’une ins­ti­tu­tion du nord de l’É­cosse — et là, il se perd de nou­veau. Non pas volé, non pas éga­ré au sens strict : sim­ple­ment mal ran­gé. Enre­gis­tré, puis clas­sé au mau­vais endroit, il glisse hors de la mémoire du musée. Pen­dant plus de soixante-dix ans, l’un des trois seuls objets jamais sor­tis de la Grande Pyra­mide dort dans une réserve, à quelques kilo­mètres de la mer du Nord, sans que per­sonne sache qu’il est là.

Une boîte à cigares à Aberdeen

L’af­faire aurait pu en res­ter là indé­fi­ni­ment. Les réserves des musées sont des cime­tières patients, où som­meillent des objets dont plus per­sonne ne connaît la por­tée. Ce qui a rou­vert le dos­sier, c’est un tra­vail obs­cur et méri­toire entre tous : le réco­le­ment, cette véri­fi­ca­tion lente et fas­ti­dieuse par laquelle un musée reprend un à un les objets de ses col­lec­tions pour confron­ter ce qu’il pos­sède à ce que disent ses registres.

En 2020, c’est une conser­va­trice adjointe de l’u­ni­ver­si­té d’A­ber­deen, Abeer Ela­da­ny, qui s’at­telle à cette tâche ingrate. Née en Égypte, ayant tra­vaillé sur des chan­tiers de fouilles dans son pays, elle passe en revue des objets curieu­se­ment ran­gés dans les col­lec­tions asia­tiques du musée — ce qui, pour une égyp­to­logue de for­ma­tion, sonne déjà faux. Par­mi eux, une boîte à cigares. Sur le cou­vercle, un ancien dra­peau égyp­tien. À l’in­té­rieur, non pas un cèdre bien net, mais des frag­ments de bois : le mor­ceau s’é­tait bri­sé, avec le temps, en plu­sieurs éclats.

Elle relève les numé­ros d’in­ven­taire. Elle les recoupe avec les archives égyp­tiennes de l’u­ni­ver­si­té. Et là, tout se met en place d’un coup. Ce paquet de bois cas­sé, ran­gé par erreur avec l’A­sie, n’est autre que la relique Dixon dis­pa­rue depuis 1946 — le frag­ment de cèdre tiré du conduit de la chambre de la Reine près d’un siècle et demi plus tôt. Elle dira, en sub­stance, qu’une fois les numé­ros iden­ti­fiés, elle a su ins­tan­ta­né­ment de quoi il s’a­gis­sait, et que l’ob­jet avait été caché à la vue de tous, dans la mau­vaise collection.

Il y a là une leçon qui déborde l’a­nec­dote. On se repré­sente tou­jours les grandes retrou­vailles archéo­lo­giques comme des scènes de désert, de pelles et de pous­sière, de tombes for­cées. Celle-ci s’est jouée dans le calme d’une réserve écos­saise, entre un registre et une boîte à cigares, grâce à l’œil d’une conser­va­trice qui refu­sait de croire qu’un objet égyp­tien n’a­vait rien à faire au rayon de l’A­sie. L’ob­jet le plus impro­ba­ble­ment pré­cieux qui soit — un débris venu du ventre de la pyra­mide de Khéops — avait tra­ver­sé le XXᵉ siècle enfer­mé dans un conte­nant à cigares, sous un dra­peau. Il n’at­ten­dait que d’être regar­dé par la bonne personne.

Le para­doxe du cèdre

Si la relique per­due valait tant qu’on la retrouve, ce n’est pas seule­ment pour son par­cours. C’est parce que, seule des trois, elle est en matière orga­nique, et donc datable. La pierre et le cuivre ne se datent pas au car­bone 14 ; le bois, si. Retrou­ver le cèdre, c’é­tait retrou­ver la pos­si­bi­li­té de mettre une date sur l’un des objets de la Grande Pyra­mide. On l’a donc fait ana­ly­ser sans tarder.

Le résul­tat a désar­çon­né tout le monde. La data­tion situe le bois entre 3341 et 3094 avant notre ère. Or Khéops a régné aux alen­tours de 2600 avant notre ère. Le cèdre est donc plus vieux que sa pyra­mide de plu­sieurs siècles — cinq, peut-être davan­tage. L’ob­jet cen­sé témoi­gner de la construc­tion pré­cède la construc­tion de l’é­qui­valent d’une quin­zaine de géné­ra­tions. On s’at­ten­dait à une confir­ma­tion ; on a récol­té une énigme supplémentaire.

Les spé­cia­listes d’A­ber­deen ont avan­cé deux expli­ca­tions, qui ne s’ex­cluent pas. La pre­mière tient à l’arbre lui-même. Un cèdre peut vivre très vieux ; le cœur d’un tronc plu­sieurs fois cen­te­naire porte un bois for­mé long­temps avant que l’arbre ne soit abat­tu. Si le frag­ment pro­vient du centre d’un très vieux cèdre, sa date de for­ma­tion peut aisé­ment devan­cer de plu­sieurs siècles son emploi sur le chan­tier. La seconde expli­ca­tion est d’ordre éco­no­mique et cultu­relle. Le bois, en Égypte, était rare et cher. Le pays n’a pas de grandes forêts ; il n’a jamais eu de vrais cèdres. Ces arbres-là pous­saient au Levant, sur les pentes du Liban, et il fal­lait les faire venir par mer, à grands frais, comme un pro­duit de luxe. Un tel bois, une fois arri­vé, on ne le gas­pillait pas : on le gar­dait, on le réem­ployait, on le trans­met­tait. Il n’est pas absurde qu’un mor­ceau de cèdre impor­té ait ser­vi, réser­vé, recou­pé pen­dant des décen­nies avant d’é­chouer, un jour, dans un conduit de la pyramide.

Cette his­toire de bois pré­cieux venu du Liban donne au frag­ment une réso­nance qui dépasse l’a­nec­dote de data­tion. C’est la même matière, le cèdre impor­té, qui a ser­vi à assem­bler la grande barque solaire de Khéops, ce navire de plus de qua­rante mètres démon­té et enfoui au pied de la pyra­mide, retrou­vé intact au XXᵉ siècle dans une fosse scel­lée. Le cèdre du Liban court ain­si tout au long de l’en­tre­prise de Khéops, du chan­tier au rituel funé­raire, comme un fil odo­rant reliant la mon­tagne levan­tine au pla­teau de Gizeh. Le petit frag­ment d’A­ber­deen n’est qu’un éclat de ce grand com­merce du bois, mais c’est un éclat qu’on peut tenir dans la main.

À quoi servaient-ils

Reste la ques­tion la plus simple et la plus tenace : à quoi ser­vaient ces trois objets. La réponse la plus sobre demeure celle des obser­va­teurs de 1872. Ce sont des outils. La boule — de dolé­rite, une pierre vol­ca­nique très dure, sou­vent décrite à tort comme du gra­nit — a pu ser­vir de per­cu­teur, de masse pour frap­per, ou de contre­poids, de plomb de fil à nive­ler. Les Égyp­tiens taillaient et dres­saient le gra­nit à coups de boules de dolé­rite, matière plus dure encore ; l’ob­jet est cohé­rent avec le geste des tailleurs de pierre. Le cro­chet de cuivre, ver­di par les mil­lé­naires, a pu être l’ex­tré­mi­té d’un ins­tru­ment, une pièce d’un méca­nisme de mesure ou d’un outil de menui­sier. Quant à la baguette de cèdre, on y a vu le reste d’une règle, d’un frag­ment d’é­querre ou de niveau, l’un de ces ins­tru­ments de bois avec les­quels on véri­fiait l’a­plomb et l’horizontale.

Prises ensemble, ces trois pièces com­posent quelque chose de très humble et de très émou­vant : non pas le mobi­lier d’un roi, mais l’é­qui­pe­ment des hommes qui ont construit son tom­beau. Une boule pour frap­per, un cro­chet pour accro­cher, une règle pour mesu­rer. La trousse d’un ouvrier, tom­bée par mégarde dans une fente et scel­lée là pour l’é­ter­ni­té par le mur qui mon­tait au-des­sus. On a bâti la plus colos­sale machine de pierre de l’An­ti­qui­té, et ce qu’il en reste à l’in­té­rieur, ce sont les outils, pas la gloire.

On a évi­dem­ment cher­ché mieux, et plus mys­té­rieux. Cer­tains ont vou­lu voir dans le cro­chet un ins­tru­ment rituel — un pesesh-kef, cet objet employé lors de la céré­mo­nie de « l’ou­ver­ture de la bouche », qui ren­dait au mort l’u­sage sym­bo­lique de ses sens et de sa parole. L’hy­po­thèse est sédui­sante, elle habille les objets de sens reli­gieux, mais elle repose sur peu. La forme du cro­chet ne l’im­pose pas. Il est plus hon­nête, et à mon sens plus beau, de s’en tenir à l’humble. Ce qui sur­vit d’une civi­li­sa­tion n’est presque jamais ce qu’elle aurait choi­si de nous trans­mettre. Elle nous lègue ses monu­ments et perd ses gens ; et puis, par acci­dent, elle nous res­ti­tue un manche d’ou­til, un déchet de chan­tier, une boule oubliée, et c’est par ce trou de ser­rure que nous entre­voyons la main réelle.

Les portes au bout des conduits

Il faut main­te­nant reve­nir aux conduits, car leur his­toire ne s’ar­rête pas à Dixon, et elle finit par rejoindre celle des reliques par un détail trou­blant. Ces boyaux étroits ont conti­nué de nar­guer les cher­cheurs pen­dant plus d’un siècle. On ne pou­vait ni y entrer, ni bien voir où ils menaient. Il a fal­lu attendre les robots.

En 1993, l’in­gé­nieur alle­mand Rudolf Gan­ten­brink construit un petit engin che­nillé, Upuaut‑2 — du nom d’un dieu cha­cal, « celui qui ouvre les che­mins » —, et l’en­voie remon­ter le conduit sud de la chambre de la Reine. Après une soixan­taine de mètres d’as­cen­sion dans un conduit à peine plus large qu’une boîte à chaus­sures, le robot arrive devant une petite dalle de cal­caire fin qui barre le pas­sage. Une porte minia­ture, d’une ving­taine de cen­ti­mètres de côté. Et sur cette porte, deux pièces de cuivre cor­ro­dées, deux tenons ver­dis, plan­tés dans la pierre. On l’ap­pel­le­ra « la porte de Gan­ten­brink ». Le monde s’en­flamme : y a‑t-il une chambre derrière ?

La suite est une longue patience de machines. En 2002, une équipe équi­pée par le Natio­nal Geo­gra­phic perce un petit trou dans la dalle et glisse une camé­ra : der­rière la pre­mière porte, il y a une seconde dalle. En 2011, le pro­jet Dje­di — du nom du magi­cien que la légende prête à la cour de Khéops — envoie une camé­ra arti­cu­lée, capable de regar­der de côté et der­rière les obs­tacles. Elle filme le revers de la porte, des marques d’ou­vriers tra­cées à l’ocre rouge, et sur­tout le dos des fameux tenons de cuivre, repliés, rabat­tus contre la pierre comme des boucles déco­ra­tives ou des poi­gnées. On découvre au pas­sage que le conduit nord pos­sède, lui aus­si, sa porte et ses tenons de cuivre.

Voi­là le détail qui fait rêver quand on a en tête les reliques Dixon. Du cuivre, encore, au fond de ces conduits. Un cro­chet de cuivre tiré du gra­vier en 1872 ; des tenons de cuivre plan­tés dans les portes plus haut. On ne peut rien conclure de ce rap­pro­che­ment — les objets ne se res­semblent pas, et rien ne prouve qu’ils appar­tiennent au même dis­po­si­tif. Mais l’es­prit relie mal­gré lui ces deux pré­sences de métal vert dans le noir, et l’on se prend à ima­gi­ner un sys­tème dont nous ne tenons plus que des frag­ments dis­per­sés : quelques bouts de cuivre en haut, un cro­chet en bas, et entre les deux quatre mille cinq cents ans d’ou­bli. La fonc­tion de ces conduits reste ouverte. On a pro­po­sé qu’ils fussent des voies rituelles pour l’âme du roi, diri­gées vers cer­taines étoiles ; le conduit sud de la chambre du Roi vise la région de la cein­ture d’O­rion, asso­ciée à Osi­ris, le conduit nord les étoiles cir­cum­po­laires, celles qui ne se couchent jamais. Sédui­santes pro­jec­tions, invé­ri­fiables, qui disent sur­tout notre besoin de don­ner une fin à ce qui n’en montre pas.

La pyra­mide conti­nue de livrer des vides

On pour­rait croire qu’a­près deux siècles de forages, de robots et de tomo­gra­phies, la Grande Pyra­mide n’a plus rien à cacher. C’est l’in­verse. Les der­nières années ont mon­tré qu’elle gar­dait encore, dans sa masse, des espaces que nul œil humain n’a­vait vus depuis sa construction.

La méthode a chan­gé du tout au tout depuis la bou­gie de Dixon. Depuis 2015, la mis­sion Scan­Py­ra­mids aus­culte le monu­ment sans y tou­cher, en comp­tant les muons — ces par­ti­cules nées de l’im­pact des rayons cos­miques dans la haute atmo­sphère, qui pleuvent en per­ma­nence sur la Terre et tra­versent la pierre. Là où il y a du vide, il en passe davan­tage. En pla­çant des détec­teurs autour et à l’in­té­rieur de la pyra­mide, on obtient une sorte de radio­gra­phie de sa den­si­té. En 2017, cette tech­nique a révé­lé, au-des­sus de la Grande Gale­rie, une vaste cavi­té incon­nue d’au moins trente mètres de long, bap­ti­sée le « grand vide ». En 2023, une autre ano­ma­lie, un cou­loir d’en­vi­ron neuf mètres logé der­rière les che­vrons de la face nord, a pu être confir­mée puis obser­vée à l’en­do­scope, par un mince trou : une gale­rie voû­tée que per­sonne n’a­vait contem­plée depuis que les bâtis­seurs l’a­vaient refer­mée. Aucune n’a livré de chambre secrète, ni de tré­sor, ni la momie de Khéops, qu’on n’a jamais retrou­vée. Ces vides res­tent des vides. Mais leur simple exis­tence prouve que le monu­ment n’a pas fini de se déro­ber à nos plans.

Il y a une conti­nui­té, presque une drô­le­rie, entre l’in­gé­nieur de 1872 qui glis­sait une baguette dans un conduit à la lueur d’une flamme, et les phy­si­ciens d’au­jourd’­hui qui lisent l’in­té­rieur de la pyra­mide dans la pluie des par­ti­cules cos­miques. Le geste est le même : pal­per l’in­vi­sible, cher­cher le creux der­rière le plein. Deux siècles d’ins­tru­ments séparent la bou­gie du détec­teur de muons, et le résul­tat est étran­ge­ment sem­blable — on trouve des espaces, on ne trouve pas le roi.

Trois riens

Voi­là donc tout ce que la plus grande tombe jamais bâtie a ren­du de son inté­rieur : un cro­chet de cuivre et une boule de dolé­rite dans une vitrine de Londres, un paquet d’é­clats de cèdre à Aber­deen, retrou­vés dans une boîte à cigares après soixante-dix ans d’ou­bli. Trois objets qui tien­draient tous les trois dans une seule main. Aucun ne vaut, mar­chan­de­ment, plus qu’un galet ; ensemble, ils sont sans prix, parce qu’ils sont tout ce qui reste.

Ce qui frappe, à la fin, ce n’est pas le mys­tère — il y en a, et il res­te­ra. C’est la dis­pro­por­tion, et le hasard. Une civi­li­sa­tion sou­lève six mil­lions de tonnes de pierre pour un homme, et de cette mon­tagne il ne nous par­vient que la trousse d’un ouvrier. Ces trois choses passent d’un conduit scel­lé à un fil de fer vic­to­rien, d’un salon anglais à un tiroir écos­sais, du bon rayon au mau­vais, et l’une d’elles échappe encore une fois à la mémoire des hommes, plan­quée sous un dra­peau impri­mé au cou­vercle d’une boîte à cigares. Il aura fal­lu qu’une conser­va­trice, un jour de réco­le­ment, refuse de croire qu’un mor­ceau d’É­gypte avait sa place au rayon de l’A­sie. Les objets qui tra­versent le temps ne sont jamais ceux qu’on aurait choi­sis ; ils sur­vivent par dis­trac­tion, et c’est peut-être pour cela qu’ils nous touchent tant.

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Palimp­sestes sacrés : ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

Palimp­sestes sacrés : ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

Palimp­sestes sacrés

Ces édi­fices qui ont chan­gé de dieu

La patience de la pierre

Il existe une caté­go­rie de bâti­ments qui ne se laissent jamais réduire à une seule his­toire. On y entre pour prier un dieu et l’on y devine, sous la chaux, sous les tapis, der­rière les rideaux, la trace obs­ti­née d’un autre. Basi­liques deve­nues mos­quées, mos­quées deve­nues cathé­drales, syna­gogues deve­nues églises puis musées, cha­pelles pro­tes­tantes deve­nues syna­gogues puis mos­quées : ces édi­fices conver­tis forment une famille étrange et dis­per­sée, d’Is­tan­bul à Cor­doue, de Damas à Londres, d’A­thènes à Ayodhya.

Le mot qui leur convient le mieux est celui que les paléo­graphes emploient pour les manus­crits grat­tés et réécrits : palimp­seste. Sur un par­che­min trop coû­teux pour être jeté, on effa­çait le texte ancien afin d’en copier un nou­veau ; mais l’ef­fa­ce­ment n’é­tait jamais par­fait, et les siècles, ou les lampes à ultra­vio­lets, finis­saient par faire remon­ter l’é­cri­ture pre­mière sous la seconde. Les édi­fices conver­tis fonc­tionnent exac­te­ment ain­si. Le mih­rab de Cor­doue affleure sous la cathé­drale, la Déi­sis byzan­tine sous les médaillons cal­li­gra­phiés de Sainte-Sophie, les ins­crip­tions hébraïques sous les autels de Tolède, la devise latine des hugue­nots sur la façade d’une mos­quée de l’East End londonien.

Ces bâti­ments racontent moins l’his­toire des reli­gions que celle des empires. Car un sanc­tuaire ne change presque jamais de culte par conver­sion des cœurs : il change de culte par bas­cule du pou­voir. Le calen­drier des grandes conver­sions archi­tec­tu­rales est un calen­drier mili­taire et migra­toire — 706 à Damas, 1236 à Cor­doue, 1453 à Constan­ti­nople, 1492 et 1391 en Espagne, 1570 à Chypre, 1832 à Alger, 1962 en sens inverse, 2020 à Istan­bul encore. Chaque date est celle d’une conquête, d’une recon­quête, d’un exode ou d’une déco­lo­ni­sa­tion. L’ar­chi­tec­ture sacrée est le tro­phée le plus visible qu’un vain­queur puisse s’ap­pro­prier : plus durable qu’un dra­peau, plus élo­quent qu’un traité.

Et pour­tant — c’est le para­doxe que cet inven­taire vou­drait faire sen­tir — la conver­sion, si vio­lente soit-elle sym­bo­li­que­ment, est sou­vent ce qui sauve le bâti­ment. La chaux otto­mane a pré­ser­vé les mosaïques byzan­tines mieux que ne l’au­rait fait l’a­ban­don ; la consé­cra­tion chré­tienne a main­te­nu debout la salle hypo­style de Cor­doue quand tant de mos­quées d’al-Anda­lus furent rasées ; l’u­sage cultuel conti­nu a pro­té­gé des édi­fices que la désaf­fec­tion aurait livrés aux car­rières de pierre. Le Par­thé­non, lui, a été détruit pré­ci­sé­ment pen­dant qu’il ser­vait — de poudrière.

Voi­ci donc un inven­taire, for­cé­ment incom­plet, de ces monu­ments à double ou triple fond. Il com­mence là où il doit com­men­cer : sous la plus grande cou­pole de l’An­ti­qui­té tardive.

I. Sainte-Sophie d’Is­tan­bul : le paradigme

Tout com­mence, et tout revient tou­jours, à Sainte-Sophie. Non qu’elle soit la pre­mière église conver­tie en mos­quée — Damas l’a pré­cé­dée de sept siècles —, mais parce qu’elle est deve­nue le modèle, la réfé­rence obli­gée, le mot de passe de toutes les que­relles ulté­rieures. Quand on dis­cute aujourd’­hui du sta­tut de la Mez­qui­ta de Cor­doue ou de l’é­glise de Cho­ra, c’est tou­jours, expli­ci­te­ment ou non, par rap­port à elle.

La Grande Église (537‑1453)

L’é­di­fice actuel est la troi­sième Sainte-Sophie. La pre­mière, inau­gu­rée en 360 sous Constance II, brû­la lors des émeutes qui sui­virent l’exil de Jean Chry­so­stome en 404 ; la deuxième, consa­crée en 415 par Théo­dose II, brû­la à son tour pen­dant la sédi­tion Nika de jan­vier 532, qui faillit coû­ter son trône à Jus­ti­nien. L’empereur, ayant noyé la révolte dans le sang de l’Hip­po­drome, déci­da de recons­truire plus grand que tout ce qui avait jamais exis­té. Il confia le chan­tier non à des archi­tectes de métier mais à deux savants, le phy­si­cien Anthé­mius de Tralles et le géo­mètre Isi­dore de Milet — le choix dit assez l’am­bi­tion : il s’a­gis­sait de résoudre un pro­blème que la tra­di­tion construc­tive ne savait pas résoudre, poser une cou­pole de trente et un mètres de dia­mètre sur un plan basi­li­cal, à cin­quante-cinq mètres du sol, por­tée par quatre pen­den­tifs et une cou­ronne de qua­rante fenêtres qui la font paraître sus­pen­due. Cinq ans et dix mois de tra­vaux, dix mille ouvriers selon les sources, des colonnes de por­phyre et de marbre vert antique rap­por­tées de tout l’Em­pire. À la consé­cra­tion, le 27 décembre 537, Jus­ti­nien aurait pro­non­cé le mot fameux : « Salo­mon, je t’ai vain­cu. » La phrase est pro­ba­ble­ment une inven­tion pos­té­rieure — elle appa­raît dans un récit tar­dif —, mais elle dit exac­te­ment ce que le bâti­ment vou­lait dire.

La cou­pole s’ef­fon­dra par­tiel­le­ment dès 558, ébran­lée par deux séismes ; Isi­dore le Jeune, neveu du pre­mier, la rebâ­tit plus haute de quelques mètres, telle qu’on la voit aujourd’­hui, répa­rée et rapié­cée après chaque trem­ble­ment de terre (989, 1346). Pen­dant plus de neuf siècles, la Mega­lè Ekk­lè­sia — la Grande Église, on ne disait pas autre chose — fut la cathé­drale du patriar­cat, le lieu du cou­ron­ne­ment des empe­reurs, le centre litur­gique de l’or­tho­doxie. C’est sous sa cou­pole que les envoyés du prince Vla­di­mir de Kiev, vers 987, ne sur­ent plus, selon la Chro­nique des temps pas­sés, « s’ils étaient au ciel ou sur la terre » — et la Rus­sie devint ortho­doxe. C’est sur son ambon que fut dépo­sée, le 16 juillet 1054, la bulle d’ex­com­mu­ni­ca­tion du car­di­nal Hum­bert : le schisme entre Rome et Constan­ti­nople a pour décor Sainte-Sophie. Et c’est elle que les croi­sés de la qua­trième croi­sade pillèrent métho­di­que­ment en avril 1204, ins­tal­lant, dit Nicé­tas Cho­nia­tès, une pros­ti­tuée sur le trône patriarcal.

La mos­quée impé­riale (1453–1934)

Le mar­di 29 mai 1453, au terme de cin­quante-trois jours de siège, Constan­ti­nople tombe. Meh­med II, vingt et un ans, entre dans la ville et se rend direc­te­ment à Sainte-Sophie, où s’é­tait réfu­giée une foule de fidèles. Les chro­ni­queurs — Dou­kas côté grec, Tur­sun Beg côté otto­man — rap­portent qu’il arrê­ta le pillage de l’é­di­fice, y fit mon­ter un muez­zin pour l’ap­pel à la prière, et y accom­plit lui-même la pre­mière prière. La conver­sion fut donc immé­diate, le jour même de la conquête : geste juri­dique autant que reli­gieux, car dans le droit de la guerre isla­mique clas­sique, la prin­ci­pale église d’une ville prise d’as­saut reve­nait au vain­queur. Sainte-Sophie devint Aya­so­fya Camii, mos­quée impé­riale, dotée d’un waqf, une fon­da­tion pieuse qui assu­rait son entretien.

Les Otto­mans ne l’ont pas défi­gu­rée : ils l’ont adop­tée, entre­te­nue, conso­li­dée — et, à leur manière, conti­nuée. Un pre­mier mina­ret de bois, puis quatre mina­rets de pierre, dont deux dus à Sinan, le plus grand archi­tecte de l’Em­pire, qui ajou­ta aus­si les contre­forts mas­sifs sans les­quels l’é­di­fice ne serait sans doute plus debout. Un mih­rab fut pla­cé dans l’ab­side, légè­re­ment désaxé vers La Mecque — l’é­di­fice, lui, reste orien­té vers Jéru­sa­lem, et cette tor­sion de quelques degrés, visible dans l’a­li­gne­ment des tapis, est peut-être le plus élo­quent résu­mé de toute cette his­toire. Les mosaïques figu­ra­tives furent pro­gres­si­ve­ment recou­vertes de chaux et de plâtre — pro­gres­si­ve­ment : les voya­geurs occi­den­taux du XVIe siècle en voyaient encore beau­coup —, ce qui, para­doxe bien connu des res­tau­ra­teurs, les pro­té­gea de la lumière, des retouches et des ico­no­clasmes. Au XIXe siècle, le sul­tan Abdül­me­cid confia aux frères Gas­pare et Giu­seppe Fos­sa­ti, archi­tectes tes­si­nois, une grande res­tau­ra­tion (1847–1849) au cours de laquelle les mosaïques furent briè­ve­ment déga­gées, rele­vées en des­sins — pré­cieuse docu­men­ta­tion —, puis recou­vertes à nou­veau ; c’est de cette cam­pagne que datent les huit immenses médaillons cir­cu­laires cal­li­gra­phiés par Kazas­ker Mus­ta­fa İzz­et Efen­di, por­tant les noms d’Al­lah, du Pro­phète, des quatre pre­miers califes et des deux petits-fils de Maho­met — sept mètres et demi de dia­mètre, les plus grandes cal­li­gra­phies du monde islamique.

Le musée (1934–2020)

Le 24 novembre 1934, le conseil des ministres de la jeune Répu­blique turque, sous la signa­ture de Mus­ta­fa Kemal, décide la trans­for­ma­tion de la mos­quée en musée. Geste laïc, cohé­rent avec l’a­bo­li­tion du cali­fat (1924) et la fer­me­ture des confré­ries ; geste diplo­ma­tique aus­si, au moment où la Tur­quie kéma­liste cherche sa place dans le concert des nations et veut offrir au monde un sym­bole d’ou­ver­ture. Dès 1931, Atatürk avait auto­ri­sé l’A­mé­ri­cain Tho­mas Whit­te­more et son Byzan­tine Ins­ti­tute à déga­ger les mosaïques : réap­pa­rurent alors la Déi­sis du XIIIe siècle — ce Christ au regard las entre la Vierge et le Bap­tiste, l’un des som­mets abso­lus de la pein­ture byzan­tine —, la Théo­to­kos de l’ab­side (867), les pan­neaux impé­riaux des gale­ries, Constan­tin et Jus­ti­nien offrant à la Vierge la ville et l’é­glise. Pen­dant quatre-vingt-six ans, Sainte-Sophie fut ce lieu unique au monde où le Pan­to­cra­tor et le nom d’Al­lah se regar­daient sous la même cou­pole, où l’on pou­vait lire d’un seul regard mille cinq cents ans d’his­toire sans qu’au­cune strate n’ef­face l’autre. Pour beau­coup de visi­teurs — et pour l’U­NES­CO, qui ins­cri­vit les zones his­to­riques d’Is­tan­bul au patri­moine mon­dial en 1985 —, ce sta­tut de musée était deve­nu consub­stan­tiel au monument.

La mos­quée, à nou­veau (depuis 2020)

Il ne l’é­tait pas pour tout le monde. La recon­ver­sion de Sainte-Sophie fut une reven­di­ca­tion constante des milieux isla­mistes et natio­na­listes turcs depuis les années 1950 — le poète Necip Fazıl Kısakü­rek en avait fait un cri de ral­lie­ment. Le 10 juillet 2020, le Conseil d’É­tat turc annu­la le décret de 1934, jugeant que l’é­di­fice, pro­prié­té inalié­nable du waqf de Meh­med II, ne pou­vait être affec­té qu’à l’u­sage vou­lu par son fon­da­teur ; le pré­sident Erdoğan signa dans l’heure le décret de réou­ver­ture au culte. Le 24 juillet 2020 — date choi­sie : anni­ver­saire du trai­té de Lau­sanne —, la pre­mière prière du ven­dre­di ras­sem­bla des dizaines de mil­liers de fidèles. Les pro­tes­ta­tions furent nom­breuses — l’U­NES­CO, la Grèce, le patriar­cat œcu­mé­nique, le pape Fran­çois se disant « très affli­gé » —, sans effet.

Le régime actuel du monu­ment est un com­pro­mis éla­bo­ré par touches suc­ces­sives. Les mosaïques du naos sont voi­lées de rideaux pen­dant les prières, décou­vertes en dehors ; depuis jan­vier 2024, les cir­cuits sont sépa­rés — entrée gra­tuite pour le culte au rez-de-chaus­sée, entrée payante pour les visi­teurs étran­gers, can­ton­nés à la gale­rie supé­rieure. Et depuis avril 2025, l’é­di­fice connaît la plus vaste cam­pagne de res­tau­ra­tion de son his­toire : conso­li­da­tion anti­sis­mique du dôme et des mina­rets, rem­pla­ce­ment des cou­ver­tures de plomb, avec une pla­te­forme d’a­cier de plus de qua­rante mètres de haut por­tée par quatre piliers inté­rieurs, conçue pour per­mettre la pour­suite simul­ta­née du culte, des visites et du chan­tier. Après le séisme dévas­ta­teur de 2023 dans le sud du pays, et dans l’at­tente du « grand trem­ble­ment de terre » annon­cé sur la faille nord-ana­to­lienne, la Tur­quie blinde son monu­ment le plus célèbre. Sainte-Sophie aura donc été église pen­dant 916 ans, mos­quée pen­dant 481 ans, musée pen­dant 86 ans, et mos­quée à nou­veau. Aucun autre bâti­ment au monde ne porte un tel curriculum.

II. Saint-Sau­veur-in-Cho­ra : la réplique sismique

À deux kilo­mètres de là, contre les murailles de Théo­dose, dans le quar­tier d’E­dir­ne­kapı, l’é­glise Saint-Sau­veur-in-Cho­ra a sui­vi la tra­jec­toire de Sainte-Sophie avec un temps de retard, à chaque étape, comme une réplique suit un séisme : mos­quée un demi-siècle après elle, musée un quart de siècle après elle, mos­quée à nou­veau un mois après elle.

Le nom d’a­bord, qui est un petit poème théo­lo­gique. « In Cho­ra » — en tè chô­ra, « à la cam­pagne » — parce que le monas­tère pri­mi­tif, fon­dé au VIe siècle, se trou­vait hors les murs de Constan­tin ; quand la muraille de Théo­dose englobe le site, le nom demeure, mais les Byzan­tins, qui ne résis­taient jamais à un jeu de mots sacré, le retournent : dans les mosaïques de l’é­glise, le Christ est appe­lé chô­ra tôn zôn­tôn, « le Pays des vivants », et la Vierge chô­ra tou achô­rè­tou, « le Récep­tacle de l’In­con­te­nable ». L’é­di­fice hors les murs devient la méta­phore de Dieu conte­nu dans un corps.

L’é­glise actuelle est pour l’es­sen­tiel une recons­truc­tion du XIe siècle (Marie Dou­kai­na, belle-mère d’A­lexis Ier Com­nène), rema­niée au XIIe. Mais ce qui fait d’elle l’un des lieux majeurs de l’art uni­ver­sel date des années 1315–1321, quand Théo­dore Méto­chite — grand logo­thète, c’est-à-dire pre­mier ministre d’An­dro­nic II, et l’un des esprits les plus savants de son temps — la res­taure et la dote d’un décor com­plet de mosaïques et de fresques. Il s’y fit repré­sen­ter au-des­sus de la porte du naos, age­nouillé, coif­fé d’un énorme tur­ban rayé, offrant la maquette de son église au Christ : le por­trait du dona­teur le plus célèbre de Byzance. Les deux nar­thex déroulent en mosaïque les cycles de la vie de la Vierge et de l’en­fance du Christ, avec une grâce nar­ra­tive, un sens du pay­sage et du mou­ve­ment qui annoncent — cer­tains disent : égalent — Giot­to, exac­te­ment contem­po­rain. Et dans la cha­pelle funé­raire laté­rale, le parec­clé­sion, la fresque de l’A­nas­ta­sis montre un Christ en blanc, auréo­lé d’une man­dorle étoi­lée, arra­chant Adam et Ève à leurs sar­co­phages avec une vio­lence de dan­seur, les portes de l’En­fer gisant bri­sées sous ses pieds. Méto­chite finit sa vie moine dans son propre monas­tère, rui­né par une dis­grâce poli­tique — enter­ré sous ses fresques.

En 1511, un demi-siècle après la conquête, le grand vizir Atik Ali Pacha conver­tit l’é­glise en mos­quée : Kariye Camii. Un mina­ret rem­place le clo­cher, les mosaïques sont voi­lées de chaux et de boi­se­ries — sans achar­ne­ment par­ti­cu­lier ; les voya­geurs en signalent régu­liè­re­ment des frag­ments visibles. En 1948, l’é­di­fice ferme pour une longue res­tau­ra­tion menée par le Byzan­tine Ins­ti­tute et Dum­bar­ton Oaks, qui dégage l’en­semble du décor ; en 1958, il rouvre comme musée, sur le modèle de Sainte-Sophie. Puis, en août 2020, un mois après sa grande sœur, un décret pré­si­den­tiel le recon­ver­tit en mos­quée. Suivent quatre ans de tra­vaux et de flou, et la réou­ver­ture au culte le 6 mai 2024, célé­brée par le pré­sident Erdoğan depuis Anka­ra. Le com­pro­mis rete­nu res­semble à celui de Sainte-Sophie, en plus favo­rable au visi­teur : l’es­pace de prière est amé­na­gé dans le naos, dont les trois mosaïques sont mas­quées par des rideaux imi­tant le marbre, mais l’es­sen­tiel du décor — les nar­thex, le parec­clé­sion — reste acces­sible ; depuis août 2024, les visi­teurs étran­gers acquittent un droit d’en­trée, les fidèles entrent libre­ment. Les his­to­riens de l’art retiennent leur souffle : les fresques paléo­logues comptent par­mi les sur­faces peintes les plus fra­giles d’Eu­rope, et l’hu­mi­di­té de mil­liers de visi­teurs et de fidèles n’est pas leur alliée.

III. Istan­bul, l’in­ven­taire discret

La capi­tale otto­mane est à elle seule un réper­toire presque com­plet du genre — on y compte plu­sieurs dizaines d’é­glises byzan­tines conver­ties, des plus illustres aux plus humbles, et cha­cune raconte une variante de la même histoire.

L’é­glise des Saints-Serge-et-Bac­chus, d’a­bord, éle­vée vers 530 par Jus­ti­nien et Théo­do­ra avant même Sainte-Sophie, à quelques pas du palais impé­rial : un octo­gone ins­crit dans un qua­dri­la­tère irré­gu­lier, coif­fé d’une cou­pole à pans, avec un enta­ble­ment sculp­té por­tant encore l’ins­crip­tion dédi­ca­toire en l’hon­neur du couple impé­rial et de saint Serge. Sa paren­té for­melle avec la Grande Église lui vaut depuis des siècles son sur­nom turc, Küçük Aya­so­fya Camii, la « Petite Sainte-Sophie ». Elle fut conver­tie vers 1506–1513 par Hüseyin Ağa, chef des eunuques blancs du palais de Baye­zid II, dont le türbe s’a­dosse à l’é­di­fice. C’est aujourd’­hui une mos­quée de quar­tier pai­sible, blan­chie, aimée des connais­seurs pré­ci­sé­ment parce que les foules l’ignorent.

L’é­glise de la Théo­to­kos Pam­ma­ka­ris­tos — la Vierge « Toute-Bien­heu­reuse » — offre un cas plus sin­gu­lier : après la conquête, elle ne fut pas conver­tie immé­dia­te­ment mais devint, de 1456 à 1587, le siège même du patriar­cat œcu­mé­nique, que Meh­med II avait main­te­nu et réins­tal­lé. C’est dans son enceinte que le sul­tan venait, dit-on, s’en­tre­te­nir avec le patriarche Gen­na­dios Scho­la­rios de théo­lo­gie com­pa­rée. En 1591, Mou­rad III la conver­tit en mos­quée sous le nom de Fethiye Camii, « mos­quée de la Conquête », pour com­mé­mo­rer ses vic­toires sur la Perse — le patriar­cat, chas­sé, finit par s’ins­tal­ler au Pha­nar, où il demeure. Le parec­clé­sion funé­raire, aux mosaïques dorées du XIVe siècle (un Pan­to­cra­tor entou­ré des pro­phètes, un Bap­tême admi­rable), a été res­tau­ré et fonc­tionne comme musée, tan­dis que la nef prin­ci­pale sert au culte : le bâti­ment est aujourd’­hui, à lui seul, moi­tié mos­quée, moi­tié musée.

Le monas­tère du Pan­to­cra­tor, deve­nu Zey­rek Camii, est la plus vaste église byzan­tine d’Is­tan­bul après Sainte-Sophie : trois églises acco­lées, bâties entre 1118 et 1136 par l’empereur Jean II Com­nène et l’im­pé­ra­trice Irène, nécro­pole de la dynas­tie — Manuel Ier y repo­sait sous une dalle de pierre noire cen­sée être celle de l’Onc­tion du Christ. Conver­tie après 1453 et nom­mée d’a­près le savant Mol­la Zey­rek qui y ensei­gna, elle a retrou­vé, au terme d’une res­tau­ra­tion ache­vée dans les années 2010, ses volumes et son pave­ment d’o­pus sec­tile. Le Myre­laion, petite église pala­tine éle­vée vers 920 par Romain Ier Léca­pène au-des­sus d’une rotonde antique trans­for­mée en citerne, est deve­nu Bodrum Camii — la « mos­quée de la Cave ». Et l’A­rap Camii, dans Gala­ta, ajoute une couche que per­sonne n’at­tend : c’est une église gothique — San Dome­ni­co, bâtie par les Domi­ni­cains génois vers 1325, avec son clo­cher-porche à l’i­ta­lienne deve­nu mina­ret car­ré. Conver­tie sous Baye­zid II, elle fut affec­tée, selon la tra­di­tion qui lui vaut son nom de « mos­quée des Arabes », aux musul­mans d’al-Anda­lus réfu­giés à Istan­bul après 1492 : une mos­quée gothique pour les exi­lés d’Es­pagne, dans une ville prise aux Grecs — trois déra­ci­ne­ments sous un même toit.

Le contre-exemple confirme la règle : Sainte-Irène, la deuxième église de Jus­ti­nien, ne fut jamais conver­tie en mos­quée. Enclose dès la conquête dans la pre­mière cour du palais de Top­kapı, elle ser­vit d’ar­se­nal et de dépôt des tro­phées mili­taires, puis de pre­mier musée otto­man au XIXe siècle, et aujourd’­hui de salle de concert à l’a­cous­tique fameuse. Elle n’a donc ni mina­ret, ni mih­rab, ni mosaïques déga­gées — l’i­co­no­clasme byzan­tin du VIIIe siècle avait déjà fait le vide, ne lais­sant dans l’ab­side qu’une immense croix noire sur fond d’or, invo­lon­taire mani­feste d’art minimal.

IV. Damas : quatre reli­gions en couches

Si Sainte-Sophie est le para­digme de la conver­sion, la Grande Mos­quée des Omeyyades de Damas en est la ver­sion stra­ti­gra­phique — non pas un édi­fice conver­ti, mais un site conver­ti quatre fois, où chaque reli­gion a bâti dans les murs de la précédente.

Au com­men­ce­ment, un sanc­tuaire ara­méen dédié à Hadad, dieu de l’o­rage, attes­té dès le IXe siècle avant notre ère. Les Romains le recons­truisent en temple colos­sal de Jupi­ter Damas­cé­nien — l’un des plus grands sanc­tuaires du Proche-Orient, dont l’en­ceinte exté­rieure, le péri­bole, et les pro­py­lées monu­men­taux encadrent tou­jours la mos­quée actuelle : le fidèle qui entre aujourd’­hui par le souk al-Hami­diyya passe sous les colonnes corin­thiennes du temple païen. À la fin du IVe siècle, Théo­dose ferme le temple et y ins­talle une cathé­drale dédiée à saint Jean-Bap­tiste, dont Damas conserve, dit-on, la tête — relique majeure de la chré­tien­té orientale.

En 635, Damas se rend aux armées arabes par trai­té, et non d’as­saut : nuance juri­dique capi­tale, car elle garan­tit aux chré­tiens la conser­va­tion de leurs églises. S’en­suit une situa­tion extra­or­di­naire, docu­men­tée par les chro­ni­queurs arabes : pen­dant envi­ron soixante-dix ans, chré­tiens et musul­mans se par­tagent l’en­ceinte sacrée, les uns conser­vant leur cathé­drale, les autres priant dans une par­tie de la cour. Deux cultes, un seul mur d’en­ceinte — l’ar­ran­ge­ment dura trois générations.

En 705–706, le calife al-Walid Ier, au faîte de la puis­sance omeyyade, décide d’y bâtir la mos­quée de l’Em­pire. Il négo­cie avec les chré­tiens la ces­sion de la cathé­drale — rachat contre com­pen­sa­tion et garan­tie des autres églises de la ville, disent cer­taines sources ; confis­ca­tion à peine dédom­ma­gée, disent d’autres —, la fait démo­lir et élève en une dizaine d’an­nées l’é­di­fice fon­da­teur de l’ar­chi­tec­ture reli­gieuse isla­mique : une vaste cour à por­tiques, une salle de prière à trois nefs paral­lèles au mur qibla, cou­pée d’un tran­sept axial à cou­pole — sché­ma qui sera imi­té de Cor­doue à l’A­sie cen­trale. Les murs se couvrent de mosaïques à fond d’or, exé­cu­tées par des arti­sans de tra­di­tion byzan­tine : des pay­sages de rêve, rivières, villes, palais et arbres immenses, sans une seule figure humaine ou ani­male — le para­dis cora­nique tra­duit dans la langue pic­tu­rale de Constan­ti­nople. Le pan­neau dit du Bara­da, du nom de la rivière de Damas, en est le frag­ment le plus célèbre.

Et voi­ci le détail ver­ti­gi­neux : au milieu de la salle de prière se dresse tou­jours un édi­cule à cou­pole qui abrite, selon la tra­di­tion, le chef de saint Jean-Bap­tiste — Yahya ibn Zaka­riya pour l’is­lam, qui le vénère comme pro­phète. Les fidèles musul­mans prient autour, les pèle­rins chré­tiens s’y recueillent ; en mai 2001, Jean-Paul II s’y arrê­ta, pre­mière visite d’un pape dans une mos­quée. Le mina­ret sud-est porte le nom de mina­ret de Jésus : la tra­di­tion damas­cène veut que ce soit là que ‘Issa redes­cen­dra à la fin des temps. Le bâti­ment n’a pas seule­ment chan­gé de culte : il les a empi­lés, et il en garde tous les étages ouverts.

V. Cor­doue : la cathé­drale dans la mosquée

La Grande Mos­quée de Cor­doue inverse le sens de cir­cu­la­tion habi­tuel de cette his­toire : ici, c’est l’is­lam qui bâtit et le chris­tia­nisme qui conver­tit — et le résul­tat est le plus étrange monu­ment com­po­site d’Europe.

La mos­quée des Omeyyades d’Oc­ci­dent (786‑1236)

Le fon­da­teur est un sur­vi­vant. Abd al-Rah­man Ier, prince omeyyade échap­pé au mas­sacre de sa dynas­tie par les Abbas­sides en 750, tra­verse le Magh­reb en fugi­tif et refonde à Cor­doue, en 756, un émi­rat indé­pen­dant. Trente ans plus tard, en 785–786, il entre­prend la grande mos­quée — sur un site que la tra­di­tion dit occu­pé par la basi­lique wisi­go­thique Saint-Vincent, que les musul­mans auraient d’a­bord par­ta­gée avec les chré­tiens, comme à Damas, avant de la rache­ter. Le récit est sus­pect de cal­quer pré­ci­sé­ment le pré­cé­dent damas­cène, et les fouilles menées sous le pave­ment, qui ont livré des ves­tiges d’é­poque wisi­go­thique, ne per­mettent pas de tran­cher for­mel­le­ment s’il s’a­gis­sait de la cathé­drale elle-même ; mais qu’un lieu de culte chré­tien ait pré­cé­dé la mos­quée est pro­bable — le palimp­seste com­mence avant elle.

La mos­quée pri­mi­tive — onze nefs per­pen­di­cu­laires au mur qibla — invente d’emblée son motif de gloire : des arcades à deux étages, arcs outre­pas­sés en bas, arcs en plein cintre en haut, alter­nant cla­veaux de brique rouge et de pierre blanche, por­tées par un rem­ploi mas­sif de colonnes et cha­pi­teaux romains et wisi­go­thiques. Solu­tion d’in­gé­nieur (gagner de la hau­teur avec des colonnes trop courtes, en s’ins­pi­rant peut-être des aque­ducs romains), deve­nue l’une des images les plus recon­nais­sables de l’art uni­ver­sel : la « forêt de colonnes ». Trois agran­dis­se­ments suc­ces­sifs la portent aux dimen­sions d’une des plus vastes mos­quées du monde : Abd al-Rah­man II vers 833–848, puis sur­tout al-Hakam II en 961–976, qui lui donne son chef-d’œuvre — la tra­vée du mih­rab, écrin de cou­poles ner­vu­rées et de mosaïques à fond d’or exé­cu­tées, disent les sources arabes, par un mosaïste et des cubes de verre envoyés par l’empereur byzan­tin à la demande du calife : Byzance déco­rant Cor­doue, comme elle avait déco­ré Damas. Le mih­rab n’est pas une niche mais une petite pièce octo­go­nale entière, pré­cé­dée d’un arc outre­pas­sé our­lé d’ins­crip­tions cora­niques dorées. Enfin Alman­zor, le dic­ta­teur mili­taire, double presque la sur­face vers 987–988 par un agran­dis­se­ment laté­ral, plus vaste et plus pauvre — huit nefs ajou­tées vers l’est, celles-là mêmes où un incen­die s’est décla­ré en août 2025.

La cathé­drale (depuis 1236)

Le 29 juin 1236, Fer­di­nand III de Cas­tille entre dans Cor­doue recon­quise ; la mos­quée est consa­crée le jour même cathé­drale Sainte-Marie. Mais — fait remar­quable — elle n’est pas détruite : pen­dant près de trois siècles, les chré­tiens se contentent d’in­sé­rer des cha­pelles dans la trame hypo­style, dont la cha­pelle royale mudé­jare et la pre­mière Capil­la Mayor, en réuti­li­sant l’es­pace plu­tôt qu’en le niant. La lucarne du lucer­naire d’al-Hakam devient cha­pelle de Vil­la­vi­cio­sa ; les arcs entre­croi­sés cali­faux servent de retable naturel.

Tout change au début du XVIe siècle. L’é­vêque Alon­so Man­rique veut une vraie cathé­drale, à tran­sept et chœur, plan­tée au centre de la salle de prière. Le conseil muni­ci­pal s’y oppose avec véhé­mence — au point de mena­cer de mort les ouvriers qui y tra­vaille­raient : les Cor­douans défen­dant la mos­quée contre leur évêque, l’é­pi­sode mérite d’être médi­té. L’af­faire monte jus­qu’à Charles Quint, qui tranche en faveur du cha­pitre ; les tra­vaux com­mencent en 1523 sous Hernán Ruiz l’An­cien. La tra­di­tion prête à l’empereur, décou­vrant plus tard le résul­tat, la phrase fameuse : « Vous avez détruit ce qui était unique au monde pour construire ce qu’on trouve par­tout. » Elle est presque cer­tai­ne­ment apo­cryphe — aucune source contem­po­raine —, mais elle dit exac­te­ment ce que des géné­ra­tions de visi­teurs ont res­sen­ti devant ce vais­seau gothi­co-pla­te­resque à stalles d’a­ca­jou sur­gis­sant de la forêt d’ar­cades rouges et blanches. À moins qu’on ne retourne le juge­ment : c’est pré­ci­sé­ment parce qu’on y a plan­té une cathé­drale que la mos­quée n’a jamais été rasée, contrai­re­ment à celles de Séville, Gre­nade, Tolède ou Valence. Le gref­fon a sau­vé l’arbre.

La que­relle contemporaine

La Mez­qui­ta-Cate­dral — son nom offi­ciel tou­ris­tique, que l’É­glise s’ef­force de réduire à « Cathé­drale de Cor­doue » — est aujourd’­hui l’ob­jet d’une que­relle mémo­rielle à trois étages. Étage cultuel : depuis les années 2000, des voix musul­manes, dont la Jun­ta Islá­mi­ca espa­gnole, demandent la pos­si­bi­li­té d’y prier, au moins ponc­tuel­le­ment ; refus constant de l’é­vê­ché, confir­mé par le Vati­can, et inci­dents épi­so­diques quand des visi­teurs passent outre. Étage patri­mo­nial : en 2006, pro­fi­tant d’une réforme de 1998 sur les imma­tri­cu­la­tions fon­cières, l’é­vê­ché a fait ins­crire l’é­di­fice à son nom au registre de la pro­prié­té pour une taxe déri­soire, déclen­chant une contro­verse tou­jours ouverte sur la pro­prié­té d’un monu­ment que beau­coup d’Es­pa­gnols estiment public. Étage sécu­ri­taire, enfin : l’in­cen­die du 8 août 2025, par­ti d’une cha­pelle de la nef d’Al­man­zor uti­li­sée comme local de sto­ckage — une balayeuse méca­nique ou une bat­te­rie, selon les pre­mières enquêtes —, a détruit la toi­ture d’une cha­pelle avant d’être maî­tri­sé dans la nuit ; les dégâts, réels mais très loca­li­sés, ont relan­cé le débat sur la ges­tion du site par le cha­pitre, deux mil­lions de visi­teurs annuels et des cha­pelles patri­mo­niales ser­vant de débar­ras. Le monu­ment a rou­vert dès le len­de­main. Huit siècles après la conver­sion, la Mez­qui­ta reste un dos­sier brû­lant — cette fois au sens propre.

Séville, le corollaire

À Séville, la même his­toire a connu le dénoue­ment inverse. La grande mos­quée almo­hade (1172–1198) fut d’a­bord conver­tie telle quelle après la recon­quête de 1248 ; mais en 1401, le cha­pitre déci­da de la rem­pla­cer par une cathé­drale gothique — la plus vaste du monde en son temps —, avec, selon la tra­di­tion capi­tu­laire, cette déli­bé­ra­tion deve­nue pro­ver­biale : bâtis­sons une église telle que ceux qui la ver­ront ache­vée nous tiennent pour fous. De la mos­quée sub­sistent pour­tant trois mor­ceaux essen­tiels : la cour des ablu­tions deve­nue Patio de los Naran­jos, la porte du Par­don avec ses van­taux de bronze à ins­crip­tions cou­fiques — on entre tou­jours dans la cathé­drale de Séville par une porte almo­hade —, et sur­tout le mina­ret, chef-d’œuvre de brique de la fin du XIIe siècle, jumeau de la Kou­tou­bia de Mar­ra­kech et de la tour Has­san de Rabat, coif­fé au XVIe siècle d’un cam­pa­nile Renais­sance et de la sta­tue-girouette de la Foi qui lui donne son nom : la Giral­da. Le mina­ret conver­ti en clo­cher est deve­nu l’emblème de la ville — au point que Séville sans la Giral­da est pro­pre­ment impen­sable, c’est-à-dire que Séville chré­tienne est impen­sable sans son signe islamique.

VI. Tolède : les syna­gogues sans juifs

Tolède conserve deux des très rares syna­gogues médié­vales d’Eu­rope encore debout — et aucune des deux n’est res­tée syna­gogue. C’est tout le para­doxe de la ville-musée du judaïsme espa­gnol : son patri­moine juif n’a sur­vé­cu que converti.

San­ta María la Blan­ca, d’a­bord — le nom même est une conver­sion. Éle­vée vers 1180, sous le règne d’Al­phonse VIII (une ins­crip­tion aujourd’­hui dis­pa­rue don­nait cette date ; cer­tains his­to­riens penchent pour un rema­nie­ment au XIIIe siècle), c’é­tait la grande syna­gogue de la ville, due sans doute au finan­ce­ment de digni­taires juifs de la cour cas­tillane. Or c’est archi­tec­tu­ra­le­ment une mos­quée : une salle hypo­style à cinq nefs, des piliers octo­go­naux blan­chis à la chaux, des arcs outre­pas­sés, des cha­pi­teaux de stuc aux pommes de pin, des frises d’en­tre­lacs — le voca­bu­laire almo­hade au com­plet, mis en œuvre par des arti­sans mudé­jars pour une com­mu­nau­té juive en terre chré­tienne. Trois reli­gions dans un seul bâti­ment dès sa construc­tion : Tolède résu­mée en une salle d’une blan­cheur de rêve. Au début du XVe siècle — vers 1411, dans le sillage des pré­di­ca­tions anti­juives de Vincent Fer­rier et après le grand pogrom de 1391 qui avait rava­gé les juderías d’Es­pagne —, la syna­gogue est sai­sie et consa­crée église San­ta María la Blan­ca. Elle ser­vit ensuite de refuge pour femmes repen­ties, de caserne, d’en­tre­pôt ; elle appar­tient tou­jours à l’ar­chi­dio­cèse de Tolède, qui la gère comme monu­ment visi­table, et les demandes de la com­mu­nau­té juive espa­gnole d’en récu­pé­rer l’u­sage, for­mu­lées à plu­sieurs reprises, sont res­tées sans suite.

La syna­gogue du Trán­si­to, à quelques rues de là, est l’autre ver­sant du même des­tin — plus somp­tueux, plus docu­men­té, plus tra­gique. Elle fut bâtie vers 1357 par Samuel ha-Levi Abu­la­fia, tré­so­rier du roi Pierre Ier de Cas­tille, au som­met de sa puis­sance : une salle unique de pro­por­tions nobles, cou­verte d’une char­pente à lace­ries, dont le mur orien­tal porte un retable de stucs poly­chromes où s’en­tre­lacent psaumes en hébreu, louanges au roi Pierre, bla­sons de Cas­tille et décor végé­tal de pur style nas­ride — Gre­nade et Jéru­sa­lem mêlées dans le même plâtre, à trente kilo­mètres du front de la Recon­quis­ta. Samuel ha-Levi finit arrê­té par son roi et mort sous la tor­ture vers 1360 ; sa syna­gogue lui sur­vé­cut, jus­qu’au décret d’ex­pul­sion de 1492. Don­née alors à l’ordre mili­taire de Cala­tra­va, elle devint église et prieu­ré sous le vocable de Saint-Benoît, puis, l’u­sage d’y célé­brer la fête du Trán­si­to de la Vierge (sa Dor­mi­tion) lui lais­sant son nom actuel, ermi­tage, archives, et enfin, au XXe siècle, Musée séfa­rade natio­nal — inau­gu­ré comme tel en 1964, réor­ga­ni­sé en 1971. Les juifs de Tolède n’ont pas retrou­vé leur syna­gogue : ils y sont exposés.

Le tri­angle tolé­dan se referme sur un troi­sième édi­fice, minus­cule et déci­sif : la mos­quée Bab al-Mar­dum, aujourd’­hui ermi­tage du Cris­to de la Luz. C’est l’un des très rares bâti­ments du cali­fat de Cor­doue conser­vés intacts : neuf mètres sur neuf, neuf tra­vées cou­vertes cha­cune d’une cou­pole ner­vu­rée dif­fé­rente — un échan­tillon­nage de voûtes cali­fales en réduc­tion —, et sur la façade une ins­crip­tion cou­fique en brique, datée de 999, don­nant le nom du com­man­di­taire, Ahmad ibn Hadi­di, et de l’ar­chi­tecte, Musa ibn Ali : cas raris­sime d’é­di­fice médié­val signé. Vers 1183–1187, la petite mos­quée est don­née aux che­va­liers de Saint-Jean et conver­tie en cha­pelle par l’a­jout d’une abside mudé­jare — bâtie en brique, dans la même tech­nique, par les mêmes mains ou presque : la conver­sion la plus douce qui soit, un quart de cercle chré­tien gref­fé sur un cube omeyyade. La légende locale, elle, fait s’a­ge­nouiller à cet endroit le che­val du Cid entrant dans Tolède, devant une lampe murée qui aurait brû­lé pen­dant des siècles devant un Christ caché : la Luz du nom actuel. Les his­to­riens n’en demandent pas tant ; la brique leur suffit.

VII. Athènes : le Par­thé­non, temple, église, mosquée

On l’ou­blie sys­té­ma­ti­que­ment : le Par­thé­non a pas­sé plus de temps comme église chré­tienne que comme temple d’A­thé­na. Ache­vé en 438 avant notre ère, fer­mé au culte païen à la fin du IVe siècle de notre ère, il fut conver­ti vers le VIe siècle en église de la Théo­to­kos — la Pana­gia Athi­nio­tis­sa, Notre-Dame d’A­thènes. La conver­sion se paya d’a­mé­na­ge­ments lourds : orien­ta­tion inver­sée (l’en­trée pas­sa à l’ouest), abside cre­vant le fron­ton orien­tal, baies per­cées, fresques dans le pro­naos, clo­cher. Athènes, ville modeste de l’Em­pire byzan­tin, fit de son temple une cathé­drale qui le res­ta huit siècles — byzan­tine, puis latine après 1204, quand les ducs francs d’A­thènes y ins­tal­lèrent le rite catho­lique sous le vocable de Notre-Dame. Un graf­fi­ti gra­vé sur une colonne signale la mort de l’ar­che­vêque Michel Cho­nia­tès, le frère de l’his­to­rien ; les voya­geurs du Moyen Âge décrivent une église fameuse pour sa lampe inextinguible.

Après la conquête otto­mane de 1456, la cathé­drale devint mos­quée, dotée d’un mina­ret dres­sé contre l’angle sud-ouest — les gra­vures du XVIIe siècle le montrent dépas­sant du toit du temple. Et c’est en tant que mos­quée, dou­blée d’une pou­drière où les Otto­mans assié­gés avaient entas­sé leurs muni­tions en pariant que les chré­tiens n’o­se­raient pas tirer sur un monu­ment, que le Par­thé­non fut éven­tré : le 26 sep­tembre 1687, une bombe véni­tienne de l’ar­mée de Moro­si­ni tra­ver­sa le toit et fit explo­ser la poudre, souf­flant la cel­la, jetant à bas des colonnes entières, tuant trois cents per­sonnes. Le Par­thé­non intact avait tra­ver­sé vingt et un siècles et trois reli­gions ; il ne sur­vé­cut pas à un siège entre chré­tiens et musul­mans. Une petite mos­quée à cou­pole fut ensuite rebâ­tie à l’in­té­rieur même des ruines — on la voit sur les pre­mières pho­to­gra­phies de l’A­cro­pole —, démon­tée après l’in­dé­pen­dance grecque, comme le mina­ret, comme la tour franque, comme tout ce qui n’é­tait pas Péri­clès. Car le Par­thé­non que nous admi­rons, ruine pure, marbre nu sur ciel bleu, est une inven­tion du XIXe siècle : l’ar­chéo­lo­gie natio­nale grecque a « net­toyé » le rocher de deux mille ans de vie post-clas­sique pour res­ti­tuer un ori­gi­nal qui n’exis­tait plus. La conver­sion la plus radi­cale du monu­ment fut la der­nière : sa conver­sion en symbole.

En contre­bas, la ville basse garde les répliques de cette his­toire : la mos­quée Fethiye (1456–1458, recons­truite au XVIIe siècle) sur l’a­go­ra romaine, bâtie sur les restes d’une basi­lique byzan­tine, deve­nue après l’in­dé­pen­dance caserne, pri­son, dépôt archéo­lo­gique, et res­tau­rée en 2017 comme espace d’ex­po­si­tion — une mos­quée muséi­fiée dans un pays qui n’a ren­du au culte presque aucune des siennes ; et la mos­quée Tzis­ta­ra­kis (1759), sur Monas­ti­ra­ki, trans­for­mée en musée d’art popu­laire. Athènes est res­tée jus­qu’en 2020 la seule capi­tale de l’U­nion euro­péenne sans mos­quée offi­cielle en fonc­tion : le poids des conver­sions pas­sées se mesure aus­si à ces absences.

VIII. Chypre : les cathé­drales gothiques au minaret

Nulle part la conver­sion n’a pro­duit d’i­mages plus étranges qu’à Chypre, où le gothique le plus fran­çais qui soit prie aujourd’­hui vers La Mecque.

À Nico­sie, la cathé­drale Sainte-Sophie fut com­men­cée vers 1209 sous les Lusi­gnan, ces croi­sés poi­te­vins deve­nus rois de Chypre, et consa­crée en 1326 : un vais­seau du plus pur gothique d’Île-de-France trans­por­té en Médi­ter­ra­née orien­tale, où les rois de la dynas­tie rece­vaient leur cou­ronne. Lors de la conquête otto­mane de 1570, elle fut conver­tie sans délai : mobi­lier détruit, tom­beaux retour­nés en dalles de pave­ment, chaux sur les murs, et deux mina­rets plan­tés sur les tours occi­den­tales inache­vées — sil­houette invrai­sem­blable, moi­tié Reims, moi­tié Istan­bul, qui domine tou­jours la vieille ville. Rebap­ti­sée mos­quée Seli­miye en 1954, en l’hon­neur du sul­tan conqué­rant Selim II, elle demeure le prin­ci­pal lieu de culte musul­man de Nico­sie-Nord. À l’in­té­rieur, tout le para­doxe tient dans l’o­rien­ta­tion : la nef gothique file vers l’ab­side, à l’est litur­gique chré­tien, mais le mih­rab exige la direc­tion de La Mecque, au sud-est — les tapis sont donc posés en biais par rap­port aux piliers, et les fidèles prient en dia­go­nale dans le vais­seau des rois de Chypre. Aucun mani­feste théo­lo­gique ne dira jamais mieux que cet angle.

À Fama­gouste, la cathé­drale Saint-Nico­las (bâtie pour l’es­sen­tiel entre 1298 et 1312 envi­ron, sur le modèle avoué de Reims) ser­vait au second cou­ron­ne­ment des Lusi­gnan : rois de Chypre à Nico­sie, ils venaient y ceindre la cou­ronne — deve­nue pure­ment sym­bo­lique — de Jéru­sa­lem, face à la mer qui les sépa­rait de la Terre sainte per­due. Après le ter­rible siège de 1571, elle devint mos­quée, et porte depuis 1954 le nom du géné­ral conqué­rant : Lala Mus­ta­fa Pacha. Un seul mina­ret, cette fois, sur la tour nord d’une façade que les his­to­riens de l’art comptent par­mi les plus belles créa­tions du gothique rayon­nant hors de France. Devant le par­vis pousse un ficus que la tra­di­tion locale dit plan­té à l’é­poque de la construc­tion — le seul témoin qui ait tout vu sans jamais chan­ger de religion.

IX. Inver­sions : quand les mos­quées deviennent églises

Le mou­ve­ment inverse existe, et il suit les mêmes lois : là où la croix a recon­quis le crois­sant, les mos­quées ont chan­gé de main comme les églises ailleurs.

L’exemple le plus sai­sis­sant est hon­grois. Sur la place cen­trale de Pécs, l’an­cienne mos­quée du pacha Gazi Kasim, éle­vée au milieu du XVIe siècle pen­dant l’oc­cu­pa­tion otto­mane — la plus grande construc­tion otto­mane sub­sis­tant en Hon­grie —, est aujourd’­hui l’é­glise parois­siale du centre-ville : après la reprise de la ville en 1686, les Jésuites la consa­crèrent au culte catho­lique. Le mina­ret fut abat­tu, mais le cube à cou­pole demeure, avec son mih­rab, ses fenêtres otto­manes et des ins­crip­tions cora­niques déga­gées sur les murs mêmes où l’on dit la messe ; le som­met de la cou­pole porte, réunis, la croix et le crois­sant. C’est l’exact symé­trique de Nico­sie : une com­mu­nau­té qui prie son dieu dans la mai­son de l’autre, et qui a fini par l’assumer.

Les Bal­kans post-otto­mans offrent toute la gamme, du réem­ploi à la des­truc­tion. À Thes­sa­lo­nique, la Rotonde — mau­so­lée cir­cu­laire éle­vé vers 300 pour l’empereur Galère, conver­ti en église peut-être dès le Ve siècle et paré de mosaïques paléo­chré­tiennes par­mi les plus anciennes et les plus belles qui soient —, devint mos­quée en 1591 ; après le retour de la ville à la Grèce en 1912, elle fut ren­due au culte ortho­doxe puis affec­tée aux Anti­qui­tés. Elle est aujourd’­hui un monu­ment-musée où quelques litur­gies sont célé­brées dans l’an­née, et son mina­ret, conser­vé, est le der­nier de Thes­sa­lo­nique — une ville qui en comp­tait des dizaines. En Espagne même, le cas d’Al­mo­nas­ter la Real, dans la sier­ra de Huel­va, mérite le détour : une petite mos­quée rurale du Xe siècle, conver­tie en ermi­tage après la Recon­quis­ta, si peu trans­for­mée qu’elle demeure l’une des mos­quées médié­vales les mieux conser­vées de la pénin­sule — sau­vée, une fois encore, par sa conversion.

Alger, enfin, condense en un seul édi­fice les deux sens de l’his­toire. La mos­quée Ket­chaoua, dans la basse Cas­bah, recons­truite somp­tueu­se­ment en 1794 par le dey Has­san Pacha, fut sai­sie en décembre 1832, deux ans après la prise d’Al­ger, et consa­crée cathé­drale Saint-Phi­lippe — la conver­sion, menée manu mili­ta­ri mal­gré les enga­ge­ments de 1830 sur le res­pect des cultes, mar­qua dura­ble­ment les mémoires algé­riennes. Pen­dant cent trente ans, la cathé­drale d’Al­ger fut donc une mos­quée habillée en église néo-byzan­tine, agran­die, flan­quée de deux tours. En 1962, dans les pre­mières semaines de l’in­dé­pen­dance, elle rede­vint mos­quée — l’un des gestes sym­bo­liques inau­gu­raux de l’Al­gé­rie nou­velle. Res­tau­rée dans les années 2010 avec le concours de l’a­gence de coopé­ra­tion turque TIKA — l’hé­ri­tage otto­man veillant sur son bien —, elle a rou­vert au culte en 2018. Mos­quée, cathé­drale, mos­quée : Ket­chaoua est le Sainte-Sophie du Magh­reb, en miroir.

Le même mou­ve­ment de 1962 empor­ta les syna­gogues d’Al­gé­rie, vidées par le départ mas­sif des juifs vers la France : la Grande Syna­gogue d’Al­ger devint la mos­quée Ibn Fares ; celle d’O­ran — immense vais­seau néo-byzan­tin vou­lu par Simon Kanoui, com­men­cé en 1880, inau­gu­ré en 1918, l’une des plus vastes syna­gogues d’A­frique du Nord — devint en 1975 la mos­quée Abdal­lah Ben Salem. Le choix du nom est un dis­cret palimp­seste sup­plé­men­taire : Abdal­lah ibn Salam était un rab­bin de Médine conver­ti à l’is­lam du vivant du Pro­phète. La syna­gogue conver­tie porte le nom d’un juif conver­ti — l’é­di­fice et son saint patron ont la même biographie.

X. Brick Lane, Londres : le bâti­ment qui suit ses habitants

Toutes les conver­sions ne sont pas des conquêtes. À l’angle de Brick Lane et de Four­nier Street, dans l’East End lon­do­nien, un sobre bâti­ment géor­gien de brique brune résume trois siècles d’im­mi­gra­tion — sans qu’une seule armée y soit pour rien.

Il fut construit en 1743 comme temple pro­tes­tant, La Neuve Église, par les hugue­nots fran­çais réfu­giés à Londres après la révo­ca­tion de l’é­dit de Nantes : tis­se­rands de soie de Spi­tal­fields, dont les mai­sons à grandes fenêtres d’a­te­lier bordent encore Four­nier Street. Quand leur com­mu­nau­té se fon­dit dans la socié­té anglaise, le bâti­ment pas­sa en 1809 à la Lon­don Socie­ty for Pro­mo­ting Chris­tia­ni­ty Among­st the Jews — une socié­té mis­sion­naire vouée à la conver­sion des juifs, iro­nie dont l’his­toire allait se sou­ve­nir —, puis devint cha­pelle métho­diste en 1819. En 1898, il fut acquis par la Mach­zike Hadath, la congré­ga­tion ortho­doxe rigo­riste des immi­grants juifs d’Eu­rope orien­tale qui avaient fait de l’East End le plus grand quar­tier juif d’Eu­rope occi­den­tale : la cha­pelle hugue­note devint la Grande Syna­gogue de Spi­tal­fields, répu­tée pour la rigueur de son rite. Puis les juifs de l’East End, pros­pé­rant, par­tirent vers les ban­lieues nord de Londres ; la syna­gogue décli­na, fer­ma, et le bâti­ment fut rache­té par la com­mu­nau­té ban­gla­daise — ori­gi­naire pour l’es­sen­tiel du Syl­het — qui avait pris le relais dans les mêmes rues, les mêmes ate­liers, sou­vent les mêmes métiers du tex­tile. En 1976, il rou­vrit comme Brick Lane Jamme Mas­jid, la grande mos­quée du quar­tier, dotée en 2010 d’un mina­ret d’a­cier contemporain.

Sur la façade de Four­nier Street, un cadran solaire de 1743 porte tou­jours la devise latine des hugue­nots : Umbra sumus — « nous sommes des ombres », abré­gé d’Ho­race, pul­vis et umbra sumus, nous sommes pous­sière et ombre. Les tis­se­rands cal­vi­nistes l’a­vaient gra­vée en pen­sant à la briè­ve­té de la vie ; elle est deve­nue, sans qu’on y touche, l’é­pi­graphe des quatre com­mu­nau­tés suc­ces­sives. Aucun édi­fice au monde ne dit mieux que la conver­sion n’est pas tou­jours un tro­phée : ici, le bâti­ment n’a fait que suivre doci­le­ment les popu­la­tions qui pas­saient, comme une mai­son de famille change de famille. Même la fonc­tion sociale est res­tée : accueillir, dans la même salle, les der­niers arrivés.

XI. Jéru­sa­lem et Hébron : le par­tage impos­sible et le par­tage réel

En Terre sainte, la conver­sion des sanc­tuaires n’est jamais close, parce que les reven­di­ca­tions ne le sont pas.

L’es­pla­nade que les juifs appellent mont du Temple et les musul­mans Haram al-Sha­rif, le Noble Sanc­tuaire, est le cas limite de tout ce dos­sier : sur la pla­te­forme héro­dienne du Second Temple, détruit par Titus en 70, les califes omeyyades éle­vèrent à la fin du VIIe siècle le Dôme du Rocher (691) et la mos­quée al-Aqsa. Les croi­sés, après 1099, conver­tirent le pre­mier en église — le Tem­plum Domi­ni, une croix à son som­met — et firent de la seconde le palais royal puis le siège de l’ordre du Temple, qui lui doit son nom ; Sala­din, en 1187, ren­dit l’en­semble à l’is­lam, fit des­cendre la croix et remon­ter le crois­sant. Depuis, le sta­tu quo — codi­fié à l’é­poque otto­mane, recon­duit après 1967 sous la garde jor­da­nienne — réserve le culte sur l’es­pla­nade aux seuls musul­mans, les juifs priant en contre­bas, au mur occi­den­tal, ves­tige du mur de sou­tè­ne­ment héro­dien. Chaque ten­ta­tive d’en modi­fier un para­mètre, si minime soit-il, a valeur de séisme régional.

À Hébron, en revanche, le par­tage n’est pas une hypo­thèse mais une réa­li­té quo­ti­dienne, née d’une tra­gé­die. Le tom­beau des Patriarches — l’en­ceinte monu­men­tale bâtie par Hérode sur la grotte de Mak­pé­la, où la tra­di­tion des trois mono­théismes fait repo­ser Abra­ham, Sara, Isaac, Rébec­ca, Jacob et Léa — fut suc­ces­si­ve­ment enclos héro­dien, église byzan­tine, mos­quée (al-Ibra­hi­mi, « d’A­bra­ham »), église croi­sée au XIIe siècle, puis mos­quée à nou­veau après Sala­din, avec des céno­taphes dra­pés que se trans­mirent les siècles. Après 1967, les juifs y eurent à nou­veau accès pour la prière, pour la pre­mière fois depuis des siècles ; après le mas­sacre de 1994, où un extré­miste juif abat­tit vingt-neuf fidèles musul­mans en prière, le bâti­ment fut phy­si­que­ment divi­sé : une par­tie syna­gogue, une par­tie mos­quée, sépa­rées par des murs et des contrôles, chaque com­mu­nau­té dis­po­sant de l’en­semble quelques jours par an, à tour de rôle, pour ses grandes fêtes. Un seul toit, deux calen­driers, des cloi­sons : c’est la ver­sion la plus lit­té­rale, la plus dou­lou­reuse aus­si, du par­tage d’un sanctuaire.

Et pour mémoire, dans la vieille ville de Jéru­sa­lem, l’é­glise Sainte-Anne — le plus pur vais­seau roman de Terre sainte, bâti par les croi­sés vers 1140 sur le lieu sup­po­sé de la nais­sance de la Vierge — fut conver­tie par Sala­din en 1192 en madra­sa, la Sala­hiyya : l’ins­crip­tion arabe de fon­da­tion court tou­jours au-des­sus du por­tail roman. En 1856, le sul­tan otto­man l’of­frit à Napo­léon III en remer­cie­ment de l’al­liance de Cri­mée ; ren­due au culte catho­lique et confiée aux Pères Blancs, elle est aujourd’­hui domaine natio­nal fran­çais. Église, madra­sa, église : la boucle, ici, s’est refer­mée par la diplomatie.

XII. Tré­bi­zonde, İzn­ik, Ayod­hya : le pré­sent du palimpseste

Le phé­no­mène n’ap­par­tient pas au pas­sé ; il est en cours, sous nos yeux, sur trois continents.

En Tur­quie, la recon­ver­sion de Sainte-Sophie et de Cho­ra n’est que la par­tie la plus visible d’une série : la Sainte-Sophie de Tré­bi­zonde, superbe église impé­riale des Grands Com­nènes (XIIIe siècle) sur la mer Noire, musée depuis 1964, a été rou­verte au culte musul­man en 2013, ses fresques mas­quées par des faux pla­fonds et des rideaux dans la zone de prière ; la Sainte-Sophie d’İzn­ik — l’an­tique Nicée, l’é­glise même où sié­gea en 787 le sep­tième concile œcu­mé­nique, celui qui réta­blit le culte des images — a été recon­ver­tie en mos­quée en 2011. La liste des « Sainte-Sophie » rede­ve­nues mos­quées se lit comme un programme.

En Inde, la tra­jec­toire inverse a connu son paroxysme à Ayod­hya. La mos­quée de Babur, la Babri Mas­jid, éle­vée en 1528–1529, se dres­sait sur un site que la tra­di­tion hin­doue vénère comme le lieu de nais­sance du dieu Rama — et où des cou­rants natio­na­listes affir­maient qu’un temple avait été détruit pour la bâtir. Le 6 décembre 1992, une foule de mili­tants hin­douistes la démo­lit à mains nues en quelques heures, déclen­chant des vio­lences inter­com­mu­nau­taires qui firent envi­ron deux mille morts. En 2019, la Cour suprême indienne attri­bua le site à une fon­da­tion hin­doue, tout en qua­li­fiant la démo­li­tion d’illé­gale et en accor­dant aux musul­mans un ter­rain de com­pen­sa­tion ; le 22 jan­vier 2024, le Pre­mier ministre Naren­dra Modi consa­cra en per­sonne le temple de Ram Man­dir éle­vé sur l’emplacement de la mos­quée détruite. Ici, nulle réuti­li­sa­tion, nul palimp­seste : la strate pré­cé­dente a été effa­cée phy­si­que­ment avant réécri­ture — le contre-modèle exact de Damas ou de Cor­doue, et le rap­pel que la conver­sion des sanc­tuaires, au XXIe siècle, peut encore coû­ter des vies par milliers.

L’Eu­rope occi­den­tale, enfin, a inven­té une variante sécu­la­ri­sée du phé­no­mène : ses églises se vident, et se conver­tissent — non à un autre dieu, mais à l’ab­sence de dieu, ou à ses suc­cé­da­nés. Églises deve­nues mos­quées de quar­tier aux Pays-Bas et en France, cha­pelles deve­nues librai­ries — le Boe­khan­del Domi­ni­ca­nen de Maas­tricht, ins­tal­lé dans une église domi­ni­caine du XIIIe siècle, est régu­liè­re­ment cité par­mi les plus belles librai­ries du monde —, salles d’es­ca­lade, hôtels, lofts. Le méca­nisme est le même qu’à Brick Lane : le bâti­ment suit la socié­té. Sim­ple­ment, la socié­té ne prie plus.

XIII. Conclu­sion : la réma­nence des pierres

Au terme de cet inven­taire, trois enseignements.

Le pre­mier est une loi presque sans excep­tion : la conver­sion suit la force — conquête, recon­quête, expul­sion, exode, déco­lo­ni­sa­tion. On cher­che­rait en vain, dans toute cette liste, un sanc­tuaire ayant chan­gé de reli­gion par simple évo­lu­tion des convic­tions de ses fidèles ; même Brick Lane, la plus paci­fique des tra­jec­toires, suit des migra­tions qui furent elles-mêmes filles de per­sé­cu­tions — dra­gon­nades, pogroms, misère. L’ar­chi­tec­ture sacrée est un sis­mo­graphe du pou­voir : il suf­fit de dater les conver­sions pour écrire l’his­toire mili­taire de la Méditerranée.

Le deuxième est un para­doxe de conser­va­tion : la conver­sion pro­tège sou­vent mieux que le res­pect. La chaux otto­mane a sau­vé les mosaïques byzan­tines ; la cathé­drale plan­tée dans la Mez­qui­ta a sau­vé la Mez­qui­ta ; l’er­mi­tage a sau­vé la mos­quée d’Al­mo­nas­ter, l’é­glise de Pécs a sau­vé la mos­quée de Gazi Kasim, et le culte conti­nu a main­te­nu debout, chauf­fés, cou­verts, répa­rés, des édi­fices que l’a­ban­don aurait rui­nés en deux géné­ra­tions. Les vraies des­truc­tions sont le fait des sites dis­pu­tés sans par­tage pos­sible — le Par­thé­non-pou­drière, la Babri Mas­jid — ou des monu­ments res­tés sans usage. Entre la pro­fa­na­tion et l’ou­bli, la pro­fa­na­tion conserve.

Le troi­sième tient dans une ques­tion que posent, cha­cun à sa manière, les rideaux de Sainte-Sophie, le chœur de Cor­doue, les tapis en biais de Nico­sie : à qui appar­tient un tel bâti­ment ? Au culte qui l’oc­cupe, dit le droit du sol et sou­vent le droit tout court. À la civi­li­sa­tion qui l’a conçu, disent les his­to­riens de l’art. À l’hu­ma­ni­té entière, dit l’U­NES­CO, qui a inven­té pour cela la notion de patri­moine mon­dial — et qui constate, de recon­ver­sion en recon­ver­sion, les limites de sa juri­dic­tion. Les que­relles contem­po­raines montrent que la ques­tion n’est pas close, et qu’elle ne le sera sans doute jamais : un sanc­tuaire conver­ti est une fron­tière qui passe à l’in­té­rieur d’un bâti­ment, et les fron­tières ne dorment que d’un œil.

Res­tent les pierres, qui ont tran­ché depuis long­temps à leur façon : elles gardent le sou­ve­nir. Le péri­bole de Jupi­ter autour de la mos­quée de Damas, la qibla désaxée sous la cou­pole de Jus­ti­nien, les psaumes hébreux sous les voûtes de Cala­tra­va, l’ins­crip­tion de Sala­din sur le por­tail roman de Sainte-Anne, la devise des hugue­nots sur la mos­quée du Ben­gale lon­do­nien. Umbra sumus : les cultes passent comme des ombres sur le cadran ; le cadran reste, et conti­nue de don­ner l’heure à tout le monde.

Repères chro­no­lo­giques

Sainte-Sophie, Istan­bul — basi­lique consa­crée en 537 ; mos­quée le 29 mai 1453 ; musée par décret du 24 novembre 1934 ; mos­quée à nou­veau depuis le 24 juillet 2020 ; grande res­tau­ra­tion anti­sis­mique enga­gée en avril 2025.

Saint-Sau­veur-in-Cho­ra, Istan­bul — monas­tère fon­dé au VIe siècle, église recons­truite aux XIe-XIIe siècles, décor de Méto­chite vers 1315–1321 ; mos­quée en 1511 ; musée en 1958 ; recon­ver­tie par décret en août 2020, rou­verte au culte le 6 mai 2024.

Saints-Serge-et-Bac­chus (Petite Sainte-Sophie), Istan­bul — église vers 530 ; mos­quée vers 1506–1513.

Pam­ma­ka­ris­tos / Fethiye Camii, Istan­bul — église du XIIe siècle ; siège du patriar­cat de 1456 à 1587 ; mos­quée en 1591 ; parec­clé­sion aujourd’­hui musée.

Grande Mos­quée des Omeyyades, Damas — temple de Hadad ; temple de Jupi­ter ; cathé­drale Saint-Jean-Bap­tiste (fin IVe siècle-706) ; mos­quée depuis 706.

Mez­qui­ta, Cor­doue — mos­quée fon­dée en 785–786, agran­die jus­qu’en 988 ; cathé­drale depuis le 29 juin 1236 ; chœur insé­ré à par­tir de 1523 ; incen­die loca­li­sé le 8 août 2025.

Grande mos­quée / cathé­drale, Séville — mos­quée almo­hade 1172–1198 ; cathé­drale gothique éle­vée à par­tir du XVe siècle ; mina­ret deve­nu la Giralda.

San­ta María la Blan­ca, Tolède — syna­gogue vers 1180 ; église vers 1411.

Syna­gogue du Trán­si­to, Tolède — syna­gogue en 1357 ; église de l’ordre de Cala­tra­va après 1492 ; Musée séfa­rade depuis 1964.

Bab al-Mar­dum / Cris­to de la Luz, Tolède — mos­quée datée 999 ; cha­pelle vers 1183–1187.

Par­thé­non, Athènes — temple ache­vé en 438 av. J.-C. ; église vers le VIe siècle ; mos­quée après 1456 ; explo­sion du 26 sep­tembre 1687 ; ruine « puri­fiée » au XIXe siècle.

Sainte-Sophie / Seli­miye, Nico­sie — cathé­drale com­men­cée vers 1209 ; mos­quée depuis 1570.

Saint-Nico­las / Lala Mus­ta­fa Pacha, Fama­gouste — cathé­drale du début du XIVe siècle ; mos­quée depuis 1571.

Rotonde, Thes­sa­lo­nique — mau­so­lée de Galère vers 300 ; église paléo­chré­tienne ; mos­quée en 1591 ; monu­ment depuis 1912.

Mos­quée de Gazi Kasim, Pécs — mos­quée du XVIe siècle ; église catho­lique depuis 1686.

Ket­chaoua, Alger — mos­quée recons­truite en 1794 ; cathé­drale Saint-Phi­lippe en décembre 1832 ; mos­quée à nou­veau depuis 1962, rou­verte après res­tau­ra­tion en 2018.

Grande syna­gogue d’O­ran — com­men­cée en 1880, inau­gu­rée en 1918 ; mos­quée Abdal­lah Ben Salem depuis 1975.

Brick Lane, Londres — cha­pelle hugue­note en 1743 ; cha­pelle métho­diste en 1819 ; syna­gogue Mach­zike Hadath en 1898 ; mos­quée Jamme Mas­jid depuis 1976.

Sainte-Anne, Jéru­sa­lem — église croi­sée vers 1140 ; madra­sa Sala­hiyya en 1192 ; ren­due au culte catho­lique après 1856.

Tom­beau des Patriarches, Hébron — enceinte héro­dienne ; église byzan­tine ; mos­quée ; église croi­sée ; mos­quée ; espace divi­sé entre mos­quée et syna­gogue depuis 1994.

Sainte-Sophie de Tré­bi­zonde — église du XIIIe siècle ; mos­quée après 1461 ; musée en 1964 ; mos­quée à nou­veau depuis 2013.

Babri Mas­jid / Ram Man­dir, Ayod­hya — mos­quée de 1528–1529 ; démo­lie le 6 décembre 1992 ; temple consa­cré le 22 jan­vier 2024.

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