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Ulu­bu­run : le navire qui a cou­lé avec tout un monde à son bord

Ulu­bu­run : le navire qui a cou­lé avec tout un monde à son bord

Ulu­bu­run

Le navire qui a cou­lé avec tout un monde à son bord

Vers 1320 avant notre ère, un bateau de quinze mètres sombre au large de la côte lycienne avec dix tonnes de cuivre, une tonne d’é­tain, du verre bleu cobalt, de l’i­voire d’hip­po­po­tame, de l’ambre de la Bal­tique et un sca­ra­bée d’or au nom de Néfer­ti­ti. Trois mille trois cents ans plus tard, un plon­geur d’é­ponges le retrouve. Récit de la plus grande fouille sous-marine jamais entre­prise, et de ce qu’elle nous apprend sur la pre­mière mon­dia­li­sa­tion de l’histoire.

Un plon­geur d’é­ponges au large de Kaş

L’é­té 1982, sur la côte méri­dio­nale de la Tur­quie, un jeune plon­geur d’é­ponges nom­mé Meh­med Çakır tra­vaille les fonds au large d’U­lu­bu­run — le « Grand Cap » —, une avan­cée rocheuse et nue qui plonge dans la mer à quelques milles au sud-est de Kaş. Le métier est ancien, dan­ge­reux, et déjà mori­bond : les éponges se raré­fient, les sca­phan­driers des­cendent de plus en plus pro­fond, et les acci­dents de décom­pres­sion ont lais­sé dans les vil­lages de la région leur cor­tège d’hommes cas­sés. Çakır des­cend ce jour-là à plus de qua­rante mètres. Sur la pente sous-marine, entre les rochers, il aper­çoit des objets qu’il ne sait pas nom­mer. De retour à bord, il en parle à son capi­taine avec les mots qu’il a : il a vu, dit-il, des « bis­cuits de métal avec des oreilles ».

La for­mule est res­tée. Elle est d’une pré­ci­sion de poète. Ce que Çakır a vu, ce sont des lin­gots de cuivre dits « en peau de bœuf » — des plaques rec­tan­gu­laires d’une tren­taine de kilos, aux quatre coins éti­rés en anses, qui évoquent effec­ti­ve­ment une peau de bête écar­te­lée ou un bis­cuit muni d’o­reilles pour la prise. La forme est carac­té­ris­tique du com­merce médi­ter­ra­néen du Bronze récent, et les capi­taines des bateaux d’é­ponges de Bodrum avaient été for­més à la recon­naître. Depuis les années 1970, l’Ins­ti­tut d’ar­chéo­lo­gie nau­tique — l’I­NA, fon­dé par l’A­mé­ri­cain George Bass, pion­nier abso­lu de la dis­ci­pline — menait dans la région un patient tra­vail de sen­si­bi­li­sa­tion auprès des plon­geurs pro­fes­sion­nels : on leur mon­trait des des­sins d’am­phores, de lin­gots, d’ancres de pierre, et on leur deman­dait de signa­ler ce qu’ils croi­saient. Des dizaines d’é­paves ont été loca­li­sées ain­si, par le bouche-à-oreille des hommes de la mer. Aucune ne vau­dra celle-là.

Le capi­taine de Çakır fait son rap­port au musée de Bodrum. À l’au­tomne 1982, une équipe de l’I­NA plonge sur le site pour véri­fi­ca­tion, puis y retourne l’é­té sui­vant. Le ver­dict tombe vite : à une pro­fon­deur com­prise entre 44 et 61 mètres, sur une pente rocheuse abrupte, gît la car­gai­son d’un navire du XIVe siècle avant notre ère. C’est-à-dire l’é­pave la plus ancienne jamais décou­verte à cette date — elle le res­te­ra long­temps —, contem­po­raine de Tou­tân­kha­mon, des palais mycé­niens et de l’empire hit­tite à son apo­gée. Un bateau qui navi­guait quand Troie était encore debout.

Il faut mesu­rer ce que cela signi­fie. Les textes du Bronze récent — les archives d’Ou­ga­rit, les lettres d’A­mar­na, les tablettes hit­tites — parlent abon­dam­ment de com­merce mari­time, de car­gai­sons de cuivre, de cadeaux échan­gés entre rois. Mais les textes sont des mots, et les mots arrangent tou­jours un peu la réa­li­té. Ulu­bu­run, c’est la réa­li­té elle-même, sai­sie en fla­grant délit : un navire mar­chand com­plet, avec sa car­gai­son intacte, ses objets de bord, les affaires per­son­nelles de son équi­page, figé au fond de la mer au milieu de son der­nier voyage. Les archéo­logues parlent de « cap­sule tem­po­relle ». L’ex­pres­sion est usée, mais ici elle est exacte au sens propre : tout ce qui se trou­vait à bord ce jour-là s’y trouve encore, et rien d’autre.

Onze étés sous la mer

La fouille com­mence en 1984 sous la direc­tion de George Bass, puis passe dès l’an­née sui­vante entre les mains de son élève Cemal Pulak, archéo­logue turc for­mé au Texas, qui y consa­cre­ra l’es­sen­tiel de sa car­rière. Elle dure­ra onze cam­pagnes, jus­qu’en 1994. Les chiffres donnent le ver­tige : 22 413 plon­gées, plus de 6 600 heures pas­sées au fond, sans un seul acci­dent grave. C’est, à ce jour, l’une des plus longues et des plus méti­cu­leuses opé­ra­tions d’ar­chéo­lo­gie sous-marine de l’histoire.

Car le site est hos­tile. La car­gai­son repose entre 44 et 61 mètres de pro­fon­deur — aux limites extrêmes de la plon­gée à l’air com­pri­mé. À ces pro­fon­deurs, la nar­cose à l’a­zote guette : les plon­geurs décrivent un état coton­neux, une eupho­rie dan­ge­reuse, l’i­vresse des pro­fon­deurs qui ralen­tit la pen­sée pré­ci­sé­ment là où il fau­drait qu’elle soit la plus vive. Chaque plon­gée est limi­tée à une ving­taine de minutes de tra­vail effec­tif, deux fois par jour, sui­vies de longs paliers de décom­pres­sion. L’é­quipe ins­talle au-des­sus du site une cloche de plon­gée télé­pho­nique — une sphère d’air où les plon­geurs peuvent, en cas de pro­blème, se réfu­gier et par­ler avec la sur­face — et un cam­pe­ment à flanc de falaise, sur le cap lui-même, accro­ché aux rochers comme un nid d’hi­ron­delles. Des géné­ra­tions d’é­tu­diants en archéo­lo­gie nau­tique du monde entier y pas­se­ront leurs étés, vivant à la ver­ti­cale de l’é­pave, des­cen­dant chaque matin vers le Bronze récent comme on des­cend à la mine.

Le tra­vail sous-marin lui-même relève de l’hor­lo­ge­rie. Chaque objet est pho­to­gra­phié, des­si­né, tri­an­gu­lé avant d’être dépla­cé. Les lin­gots de cuivre, sou­dés entre eux par trente-trois siècles de concré­tions, doivent être déga­gés au ciseau, par­fois au mar­teau pneu­ma­tique, sans en bri­ser un seul. Le sable est aspi­ré par des suceuses à air, tami­sé, et le tamis livre des mer­veilles minus­cules : perles, graines, arêtes de pois­son, frag­ments d’or. Sur la pente, la car­gai­son s’est répan­due en glis­sant : le navire a heur­té le rocher, s’est cou­ché, a déva­lé. Recons­ti­tuer l’ordre du char­ge­ment à par­tir de ce chaos incli­né est un puzzle en trois dimen­sions que Pulak et son équipe met­tront des décen­nies à résoudre — les publi­ca­tions conti­nuent de paraître aujourd’hui.

De la coque elle-même, il ne reste presque rien : le taret, ce mol­lusque foreur qui est aux bois immer­gés ce que la ter­mite est aux char­pentes, a dévo­ré l’es­sen­tiel. Mais le peu qui sub­siste, pro­té­gé sous les lin­gots, suf­fit aux spé­cia­listes. Le navire était construit en cèdre — le fameux cèdre du Liban, celui des textes égyp­tiens et de la Bible, le bois noble des chan­tiers navals levan­tins. Sa coque était assem­blée « à franc-bord », les bor­dages joints par des tenons che­villés dans des mor­taises : une tech­nique sophis­ti­quée, sans mem­brure por­teuse, où la coque forme une coquille auto­struc­tu­rée. C’est la plus ancienne attes­ta­tion de cette méthode, qui domi­ne­ra la construc­tion navale médi­ter­ra­néenne pen­dant deux mil­lé­naires, jus­qu’aux navires romains. Le bateau mesu­rait envi­ron quinze mètres, jau­geait une ving­taine de tonnes, por­tait un mât unique à voile car­rée. À bord, vingt-quatre ancres de pierre — des blocs per­cés, d’un type levan­tin —, dont le poids total dépasse trois tonnes : on en per­dait sou­vent, il fal­lait de la réserve. Et, calé entre la car­gai­son et les bor­dages, du fagot de brous­sailles ser­vant de far­dage, pour pro­té­ger le bois des lin­gots. Le détail a fait fris­son­ner plus d’un hel­lé­niste : dans l’Odys­sée, quand Ulysse construit son radeau pour quit­ter l’île de Calyp­so, Homère pré­cise qu’il le gar­nit de brous­sailles. Le poète, en com­po­sant ses vers quelque cinq siècles après le nau­frage, décri­vait des gestes de char­pen­tier que l’é­pave d’U­lu­bu­run docu­mente à la lettre.

Dix tonnes de cuivre, une tonne d’étain

Le cœur de la car­gai­son, c’est le métal. Trois cent cin­quante-quatre lin­gots de cuivre en peau de bœuf, aux­quels s’a­joutent plus d’une cen­taine de lin­gots pla­no-convexes en forme de galette : envi­ron dix tonnes de cuivre pur. Les ana­lyses iso­to­piques sont for­melles — ce cuivre vient de Chypre, dont les mines du mas­sif du Troo­dos ali­men­taient alors toute la Médi­ter­ra­née orien­tale. Le nom même de l’île fini­ra par se confondre avec celui du métal : Kypros, cuprum, cuivre. Dans les archives diplo­ma­tiques de l’é­poque, le royaume chy­priote appa­raît sous le nom d’A­la­shiya, et son roi écrit au pha­raon des lettres où il s’ex­cuse de ne livrer « que » cinq cents talents de cuivre, invo­quant une épi­dé­mie qui a frap­pé ses ouvriers. Ulu­bu­run trans­por­tait l’é­qui­valent de ces cor­res­pon­dances royales : du cuivre d’A­la­shiya par tonnes, empi­lé en quatre ran­gées trans­ver­sales dans la cale, en quin­conce, comme des tuiles.

À côté du cuivre, l’é­tain : envi­ron une tonne, éga­le­ment sous forme de lin­gots en peau de bœuf et de barres. La pro­por­tion frappe immé­dia­te­ment les métal­lur­gistes — dix pour un, soit très exac­te­ment la recette du bronze clas­sique, neuf parts de cuivre pour une part d’é­tain. Ce navire ne trans­por­tait pas des métaux : il trans­por­tait du bronze en kit. De quoi cou­ler, a‑t-on cal­cu­lé, onze tonnes d’al­liage — assez pour équi­per en armes et en armures cinq mille sol­dats. Au XIVe siècle avant notre ère, le bronze est la haute tech­no­lo­gie uni­ver­selle : les épées, les socs, les sta­tues des dieux, les vais­selles des palais. Un char­ge­ment pareil est l’é­qui­valent, toutes pro­por­tions gar­dées, d’un car­go de semi-conduc­teurs aujourd’hui.

Or l’é­tain pose depuis tou­jours une énigme. Il n’y en a pra­ti­que­ment pas en Médi­ter­ra­née. D’où venait donc le com­po­sant indis­pen­sable de toute la civi­li­sa­tion du Bronze ? La ques­tion a occu­pé les archéo­logues pen­dant un siècle, et c’est l’é­pave d’U­lu­bu­run qui a fini par livrer la réponse, en 2022, grâce aux pro­grès de l’a­na­lyse des iso­topes de l’é­tain. L’é­tude, publiée dans Science Advances par l’é­quipe de Wayne Powell et Michael Fra­chet­ti, a éta­bli que les deux tiers envi­ron de l’é­tain du bord pro­ve­naient des gise­ments de Kes­tel, dans les monts Tau­rus, en Ana­to­lie — à une semaine de marche de la côte. Mais le tiers res­tant venait de beau­coup, beau­coup plus loin : de la mine de Mušis­ton, dans les mon­tagnes d’A­sie cen­trale, aux confins de l’ac­tuel Ouz­bé­kis­tan et du Tad­ji­kis­tan. À plus de trois mille cinq cents kilo­mètres du port d’embarquement.

Arrê­tons-nous sur ce chiffre. Il signi­fie qu’au XIVe siècle avant notre ère — mille ans avant Alexandre, mille cinq cents ans avant que le mot « route de la soie » ait un sens —, du mine­rai extrait par de petites com­mu­nau­tés pas­to­rales des hautes val­lées d’A­sie cen­trale des­cen­dait de cara­vane en cara­vane, de val­lée en val­lée, à tra­vers l’I­ran et la Méso­po­ta­mie, jus­qu’aux ports du Levant, où il était fon­du en lin­gots stan­dar­di­sés et char­gé sur des navires à des­ti­na­tion de l’É­gée. Ce que révèle l’é­tain d’U­lu­bu­run, c’est l’exis­tence d’un réseau conti­nen­tal d’é­changes, arti­cu­lé non pas seule­ment par les empires, mais par une myriade d’ac­teurs modestes — ber­gers-mineurs, col­por­teurs, inter­mé­diaires — dont aucune archive ne conserve les noms. La route de la soie avait un ancêtre : une route de l’é­tain, plus ancienne d’un mil­lé­naire, et le hasard d’un nau­frage en Lycie en est le seul témoin maté­riel direct.

L’in­ven­taire d’un monde

Mais réduire Ulu­bu­run à sa car­gai­son métal­lique serait pas­ser à côté de l’es­sen­tiel. Car ce qui fas­cine, dans l’in­ven­taire dres­sé par Cemal Pulak, c’est sa diver­si­té géo­gra­phique. Chaque matière pre­mière du bord a une ori­gine dif­fé­rente, et leur simple jux­ta­po­si­tion dans une même cale des­sine la carte d’un monde.

Il y a d’a­bord le verre : envi­ron cent soixante-quinze lin­gots bruts, en forme de galettes tron­co­niques, d’un bleu cobalt pro­fond, avec quelques exem­plaires tur­quoise et lavande. Ce sont les plus anciens lin­gots de verre intacts jamais retrou­vés. Le verre est alors une matière de luxe, un qua­si-joyau, pro­duit dans les ate­liers d’É­gypte et de Méso­po­ta­mie et expor­té brut vers les ate­liers qui le refon­dront en fla­cons, en perles, en incrus­ta­tions. Les ana­lyses ont mon­tré que la com­po­si­tion de ces lin­gots cor­res­pond exac­te­ment à celle des verres bleus égyp­tiens de la XVIIIe dynas­tie et des perles mycé­niennes : la chaîne de pro­duc­tion, du lin­got levan­tin au bijou de Mycènes, est recons­ti­tuée d’un bout à l’autre. Les lettres d’A­mar­na men­tionnent d’ailleurs des livrai­sons de mek­ku et d’ehli­pak­ku — des termes qui dési­gnaient, on en est désor­mais à peu près sûr, pré­ci­sé­ment ce verre brut dont Ulu­bu­run por­tait cent soixante-quinze exemplaires.

Il y a ensuite la résine. Près de cent cin­quante jarres dites « cana­néennes » — ces réci­pients de terre cuite à deux anses, ancêtres directs de l’am­phore grecque —, conte­nant pour la plu­part de la résine de téré­binthe : envi­ron une demi-tonne de cette gomme odo­rante tirée du pis­ta­chier téré­binthe, que les textes égyp­tiens appellent son­ter et qui se brû­lait comme encens dans les temples. L’É­gypte en consom­mait des quan­ti­tés consi­dé­rables ; les scènes d’of­frande des tombes thé­baines montrent le pha­raon pré­sen­tant aux dieux des cou­pelles de résine enflam­mée. Une demi-tonne de par­fum sacré, donc, voya­geant à côté du métal des armes — la cale d’U­lu­bu­run tenait ensemble le temple et l’arsenal.

Il y a le bois : des billes d’é­bène afri­cain, ce que les Égyp­tiens nom­maient hebe­ny — le mot est pas­sé tel quel dans nos langues —, bois noir du Sou­dan et de l’A­frique orien­tale, remon­té par le Nil, réser­vé au mobi­lier des rois. On en fai­sait des trônes, des cof­frets, des lits funé­raires ; le mobi­lier de Tou­tân­kha­mon, presque exac­te­ment contem­po­rain du nau­frage, en offre des exemples éclatants.

Il y a l’i­voire, sous ses deux espèces : défenses d’é­lé­phant et dents d’hip­po­po­tame — plus d’une dou­zaine de ces der­nières, ce qui rap­pelle oppor­tu­né­ment que l’hip­po­po­tame vivait alors dans les marais du Levant, où il ne s’é­tein­dra que vers l’âge du Fer. À bord éga­le­ment, des cara­paces de tor­tue, dont on fai­sait des caisses de réso­nance pour les luths ; des coquilles d’œufs d’au­truche, trans­for­mées en vases pré­cieux ; des oper­cules de murex, uti­li­sés en par­fu­me­rie ; de l’or­pi­ment jaune d’A­na­to­lie, colo­rant et poi­son ; des dizaines de mil­liers de perles de faïence, d’a­gate, de cornaline.

Et puis il y a l’ambre. Des perles d’ambre balte — l’a­na­lyse spec­tro­gra­phique est for­melle, c’est bien de la suc­ci­nite de la mer du Nord ou de la Bal­tique —, des­cen­dues de l’Eu­rope sep­ten­trio­nale par les routes conti­nen­tales, à tra­vers les cultures danu­biennes, jus­qu’à l’É­gée. Sur un seul et même bateau, l’A­sie cen­trale (l’é­tain), l’A­frique tro­pi­cale (l’é­bène, l’i­voire), la Bal­tique (l’ambre), Chypre (le cuivre), l’É­gypte (le verre, l’or), le Levant (la résine, les jarres), l’A­na­to­lie (l’é­tain du Tau­rus, l’or­pi­ment). Il fau­drait attendre les caraques por­tu­gaises du XVIe siècle pour retrou­ver, dans une seule cale, un pareil conden­sé de continents.

Le tamis des archéo­logues a même livré le garde-man­ger et les épices : coriandre, nigelle, sumac, car­thame, amandes, pignons, figues, olives, rai­sins, gre­nades — des gre­nades entières, dont les graines se sont conser­vées. On ima­gine l’o­deur de cette cale par gros temps : la résine, le cuivre, la sau­mure, les fruits mûrs. Les inven­taires archéo­lo­giques ont ceci de trou­blant qu’ils finissent, à force de pré­ci­sion, par res­sus­ci­ter des sensations.

Le sca­ra­bée de Néfer­ti­ti et le plus ancien livre du monde

Par­mi les mil­liers d’ob­jets remon­tés, deux ont acquis une célé­bri­té par­ti­cu­lière, et ils la méritent.

Le pre­mier est un petit sca­ra­bée d’or mas­sif, long de quelques cen­ti­mètres, gra­vé au nom de Néfer­ti­ti — la grande épouse royale d’A­khe­na­ton, le pha­raon héré­tique d’A­mar­na. C’est, à ce jour, le seul sca­ra­bée d’or connu au nom de la reine. Sa pré­sence à bord a fait cou­ler beau­coup d’encre, et pour cause : elle four­nit un ancrage chro­no­lo­gique — le navire a cou­lé pen­dant ou après le règne d’A­khe­na­ton, soit dans le der­nier tiers du XIVe siècle — mais elle pose sur­tout une ques­tion déli­cieuse. Que fai­sait le nom de Néfer­ti­ti au fond d’une cale mar­chande ? L’ob­jet a été retrou­vé dans un lot d’or de récu­pé­ra­tion : bijoux cana­néens cas­sés, pen­den­tifs tor­dus, frag­ments des­ti­nés à la refonte. Le sca­ra­bée de la reine voya­geait donc comme métal au poids, déchu de sa fonc­tion d’a­mu­lette royale, pro­mis au creu­set. On a sug­gé­ré qu’a­près la dam­na­tio memo­riae qui frap­pa la famille d’A­mar­na, les objets au nom des « héré­tiques » avaient per­du toute valeur sym­bo­lique et s’é­taient dis­per­sés dans les cir­cuits de la fer­raille pré­cieuse. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux dans ce des­tin : le nom de la femme la plus célèbre de l’É­gypte, sau­vé de la refonte par un nau­frage, et ren­du à l’his­toire par un plon­geur d’éponges.

Le second objet est plus dis­cret encore, et peut-être plus émou­vant. C’est un dip­tyque de buis : deux tablettes de bois arti­cu­lées par des char­nières d’i­voire, dont les faces internes, creu­sées, étaient des­ti­nées à rece­voir une couche de cire sur laquelle on écri­vait au sty­let. Refer­mé, l’ob­jet tient dans la main. C’est, en l’é­tat de nos connais­sances, le plus ancien « livre » du monde — le plus ancien sup­port d’é­cri­ture arti­cu­lé jamais retrou­vé, l’an­cêtre direct du codex, donc de tous nos livres. Homère, encore lui, men­tionne dans l’Iliade une « tablette pliée » por­teuse de « signes funestes » — celle que Bel­lé­ro­phon trans­porte sans savoir qu’elle contient sa propre condam­na­tion. Les com­men­ta­teurs anciens dou­taient que l’é­cri­ture exis­tât au temps des héros ; le dip­tyque d’U­lu­bu­run, contem­po­rain de la Troie his­to­rique, leur donne tort. La cire a dis­pa­ru, et avec elle le texte. On ne sau­ra jamais ce qui s’é­cri­vait à bord : mani­feste de car­gai­son, lettre de créance, cor­res­pon­dance com­mer­ciale. Le pre­mier livre de l’his­toire nous est par­ve­nu, mais pas sa pre­mière page.

Autour de ces deux vedettes gra­vite une constel­la­tion d’ob­jets sin­gu­liers : un calice d’or à la forme par­faite ; un gobe­let de faïence en tête de bélier ; une sta­tuette de bronze pla­quée d’or figu­rant une déesse levan­tine, le bras levé en geste de pro­tec­tion — la divi­ni­té tuté­laire du navire, croit-on, cen­sée le gar­der du nau­frage, et dont l’é­chec pro­fes­sion­nel aura du moins ser­vi l’ar­chéo­lo­gie ; des sceaux-cylindres méso­po­ta­miens, dont un vieux de plu­sieurs siècles déjà au moment du nau­frage, héri­tage de famille ou anti­qui­té de col­lec­tion ; une trom­pette d’i­voire ; des poids de balance par dizaines.

Ces poids méritent qu’on s’y attarde, car ce sont eux qui disent le plus pré­ci­sé­ment ce qu’é­tait ce bateau. On en a retrou­vé près de cent cin­quante, dont dix-neuf zoo­morphes — tau­reau cou­ché, canard tour­né, mouche, sphinx —, de petits chefs-d’œuvre de bronze qui tenaient dans une paume. Ils se répar­tissent en plu­sieurs jeux com­plets, éta­lon­nés sur les stan­dards pon­dé­raux du Proche-Orient, prin­ci­pa­le­ment le sicle syrien. Plu­sieurs jeux, donc plu­sieurs mar­chands : les spé­cia­listes déduisent de ces ensembles qu’au moins deux négo­ciants voya­geaient à bord avec leurs balances per­son­nelles, prêts à peser l’or et à conver­tir les uni­tés d’un port à l’autre. Le change, la conver­sion, la com­men­su­ra­bi­li­té des valeurs : tout l’ap­pa­reillage men­tal du com­merce inter­na­tio­nal exis­tait déjà, en bronze poli, dans les coffres de ce navire.

Les hommes du bord

Qui étaient-ils ? L’é­pave ne livre ni sque­lettes ni noms, mais les objets per­son­nels parlent. Les jarres, les lampes à huile, les ancres, les poids, la sta­tuette pro­tec­trice, la vais­selle du bord : tout cela est levan­tin, cana­néen, syrien. Le port d’at­tache du navire se trou­vait presque cer­tai­ne­ment sur la côte du Levant — les meilleurs can­di­dats sont Tell Abu Hawam, l’an­cêtre por­tuaire de Haï­fa, au débou­ché de la plaine de Megid­do, ou plus au nord Minet el-Bei­da, le port d’Ou­ga­rit, la grande cité mar­chande de la côte syrienne dont les archives, retrou­vées par ailleurs, décrivent exac­te­ment le type d’ar­ma­teurs capables de mon­ter une expé­di­tion pareille. L’é­qui­page par­lait donc vrai­sem­bla­ble­ment une langue sémi­tique du Nord-Ouest, priait des dieux levan­tins, man­geait à la mode cananéenne.

Mais il y avait d’autres pas­sa­gers. Le mobi­lier du bord com­prend un lot d’ob­jets mycé­niens qui ne relèvent pas de la car­gai­son : de la vais­selle d’u­sage, des épées et des poi­gnards égéens, des sceaux, des perles de verre en relief typi­que­ment mycé­niennes, des rasoirs. Deux jeux à peu près com­plets d’ef­fets per­son­nels. Cemal Pulak en a tiré l’hy­po­thèse, aujourd’­hui lar­ge­ment admise, que deux Mycé­niens voya­geaient à bord — non comme marins, mais comme pas­sa­gers de marque : des émis­saires, des agents accom­pa­gnant la car­gai­son vers sa des­ti­na­tion égéenne, peut-être char­gés d’en garan­tir la livrai­son à quelque palais de Grèce conti­nen­tale. Et l’in­ven­taire réserve un der­nier raf­fi­ne­ment : une épée d’un type qu’on ne connaît ni au Levant ni en Égée, mais dans les Bal­kans ou en Ita­lie du Sud, ain­si qu’un sceptre-masse de pierre d’un type danu­bien. Un troi­sième homme, venu de plus loin encore, mer­ce­naire ou aven­tu­rier des marges sep­ten­trio­nales du monde mycé­nien ? L’ar­chéo­lo­gie s’in­ter­dit d’é­crire des romans, mais elle laisse ici la porte entrou­verte, et il serait dis­cour­tois de ne pas s’y glis­ser un ins­tant : sur quinze mètres de pont, entre les jarres de résine et les lin­gots, se côtoyaient des Cana­néens, deux Grecs et un homme du Nord, cha­cun avec ses dieux, sa langue et son couteau.

La des­ti­na­tion, elle, ne fait guère de doute. La com­po­si­tion de la car­gai­son — métaux bruts, verre brut, matières pre­mières de luxe — cor­res­pond trait pour trait à ce que les ate­liers pala­tiaux mycé­niens impor­taient ; les objets finis égéens sont rares à bord, signe que le navire allait vers l’É­gée et non l’in­verse. Quant à la route, elle suit la logique des vents et des cou­rants, qui impo­sait en Médi­ter­ra­née orien­tale un grand cir­cuit anti­ho­raire : du Levant, on remon­tait vers Chypre, puis on lon­geait la côte ana­to­lienne vers l’ouest — la Lycie, pré­ci­sé­ment —, avant de bas­cu­ler vers Rhodes, les Cyclades et la Grèce conti­nen­tale ; le retour se fai­sait par la Crète et la Libye, por­té par d’autres vents. Ulu­bu­run a som­bré sur le seg­ment lycien de ce cir­cuit, dans des parages répu­tés dan­ge­reux où le vent du large jette les navires contre les caps. Une saute de vent, une nuit sans lune, un cap mal dou­blé : la mer n’a pas chan­gé de méthodes.

Une que­relle d’his­to­riens réglée par le fond de la mer

Ulu­bu­run a d’ailleurs tran­ché — ou du moins puis­sam­ment relan­cé — l’un des grands débats de l’his­toire éco­no­mique ancienne. Pen­dant une bonne par­tie du XXe siècle, sous l’in­fluence de Karl Pola­nyi et de son école, on a sou­te­nu que le « com­merce » n’exis­tait pas à pro­pre­ment par­ler dans les socié­tés du Bronze : pas de mar­ché, pas de mar­chands libres, seule­ment des échanges admi­nis­trés par les palais et les temples, de la redis­tri­bu­tion éta­tique dégui­sée en négoce. Les Mycé­niens, dans cette vision, ne com­mer­çaient pas : ils rece­vaient et envoyaient des cadeaux royaux, point. À l’op­po­sé, George Bass, dès sa fouille de Cape Geli­do­nya en 1960 — cette autre épave du Bronze récent, trou­vée à quelques dizaines de milles à l’est d’U­lu­bu­run —, défen­dait l’exis­tence d’en­tre­pre­neurs pri­vés levan­tins sillon­nant la Médi­ter­ra­née pour leur propre compte, ancêtres directs des Phé­ni­ciens. On l’a­vait beau­coup contre­dit : Geli­do­nya était un petit bateau de chau­dron­nier-fer­railleur ambu­lant, disait-on, un cas mar­gi­nal dont on ne pou­vait rien conclure.

Puis Ulu­bu­run est arri­vé, et le dos­sier a chan­gé d’é­chelle. Voi­là un navire levan­tin — les ancres, la vais­selle du bord, la sta­tuette pro­tec­trice ne laissent aucun doute sur la natio­na­li­té de l’ar­me­ment — trans­por­tant vers l’É­gée une car­gai­son digne des inven­taires d’A­mar­na. La lec­ture « pola­nyienne » y voit la preuve d’un com­merce d’É­tat : seule une admi­nis­tra­tion royale pou­vait réunir dix tonnes de cuivre chy­priote. La lec­ture de Bass y voit au contraire la confir­ma­tion que les cir­cuits, même ali­men­tés par les palais, étaient opé­rés par des pro­fes­sion­nels levan­tins auto­nomes — et les archives d’Ou­ga­rit, avec leurs grandes mai­sons mar­chandes trai­tant d’é­gal à égal avec la cou­ronne, plaident dans son sens. La véri­té, comme sou­vent, est pro­ba­ble­ment mixte : une éco­no­mie où le don royal, la com­mande pala­tiale et l’i­ni­tia­tive pri­vée s’emboîtaient sans se confondre, où le même bateau pou­vait por­ter à la fois le cadeau d’un roi et la paco­tille d’un second cou­teau. Les deux Mycé­niens du bord sur­veillaient peut-être la part du palais ; les jeux de poids mul­tiples sug­gèrent que d’autres, à côté, fai­saient leurs propres affaires. Trois mille ans avant les com­pa­gnies des Indes, la fron­tière entre diplo­ma­tie, mono­pole d’É­tat et négoce pri­vé était déjà une zone grise — et déjà rentable.

Ce débat n’est pas une coquet­te­rie aca­dé­mique. Il engage la manière dont on se repré­sente les socié­tés anciennes : machines hié­rar­chiques inté­gra­le­ment pilo­tées d’en haut, ou tis­sus d’ac­teurs mul­tiples que les États cha­peautent sans les absor­ber ? L’é­tude de 2022 sur l’é­tain a appor­té à cette seconde vision un ren­fort inat­ten­du venu des mon­tagnes d’A­sie cen­trale : la mine de Mušis­ton, ont mon­tré Fra­chet­ti et son équipe, n’é­tait contrô­lée par aucun empire — elle était exploi­tée par de petites com­mu­nau­tés pas­to­rales, en marge de tout appa­reil d’É­tat, qui négo­ciaient leur mine­rai de proche en proche jus­qu’aux plaines. Un tiers de l’é­tain du plus pres­ti­gieux char­ge­ment royal du Bronze récent pro­ve­nait donc, en der­nière ana­lyse, de ber­gers indé­pen­dants. Les palais consom­maient le sys­tème ; ils ne le pos­sé­daient pas.

Un monde de rois qui s’écrivent

Pour com­prendre ce que trans­por­tait vrai­ment ce navire, il faut ouvrir les archives de l’é­poque — et par chance, elles existent. À Amar­na, la capi­tale éphé­mère d’A­khe­na­ton, on a retrou­vé à la fin du XIXe siècle près de quatre cents tablettes d’ar­gile : la cor­res­pon­dance diplo­ma­tique du pha­raon avec les autres rois du Proche-Orient et ses vas­saux du Levant. Écrites en akka­dien, la langue inter­na­tio­nale du temps, ces lettres décrivent un monde éton­nam­ment fami­lier : un club de grandes puis­sances — Égypte, Hat­ti, Baby­lone, Mitan­ni, Assy­rie, Ala­shiya — dont les sou­ve­rains s’ap­pellent « mon frère », échangent des ambas­sa­deurs, négo­cient des mariages dynas­tiques et sur­tout s’en­voient des cadeaux somp­tueux qui sont la forme polie du com­merce. Le roi de Baby­lone réclame de l’or « en quan­ti­té, car chez mon frère l’or est comme la pous­sière » ; le roi d’A­la­shiya expé­die du cuivre par cen­taines de talents ; tous se plaignent de la mes­qui­ne­rie des envois reçus avec une mau­vaise foi réjouis­sante, qui rap­pelle que la diplo­ma­tie a tou­jours été l’art de qué­man­der avec hauteur.

La car­gai­son d’U­lu­bu­run s’in­sère exac­te­ment dans ce cadre. Sa valeur — dix tonnes de cuivre, une tonne d’é­tain, le verre, l’i­voire, l’or — excède ce qu’on ima­gine d’une simple aven­ture com­mer­ciale pri­vée ; plu­sieurs spé­cia­listes, dont Pulak lui-même, penchent pour un envoi royal, un « cadeau » d’É­tat expé­dié par un sou­ve­rain levan­tin ou par l’É­gypte à un roi de l’É­gée mycé­nienne, les deux émis­saires grecs du bord fai­sant office de convoyeurs. D’autres tiennent pour une entre­prise mar­chande opé­rant sous licence pala­tiale, comme celles que décrivent les archives d’Ou­ga­rit, où de grands négo­ciants — on connaît leurs noms, Sina­ra­nu, Rap’a­nu — armaient des navires pour la Crète avec l’a­val du roi et des exemp­tions de taxes. L’his­to­rien Eric Cline, qui a fait du Bronze récent sa spé­cia­li­té, résume hon­nê­te­ment l’é­tat du dos­sier : on igno­re­ra sans doute tou­jours qui a envoyé ce bateau, et pour qui. L’é­pave garde son connais­se­ment par-devers elle — il était peut-être écrit sur la cire du diptyque.

Ce qui est cer­tain, en revanche, c’est la date. La den­dro­chro­no­lo­gie — l’é­tude des cernes du bois, appli­quée notam­ment au bois de far­dage et à une brin­dille fraî­che­ment cou­pée retrou­vée à bord — com­bi­née à la typo­lo­gie des céra­miques mycé­niennes et au sca­ra­bée de Néfer­ti­ti, converge vers un nau­frage aux alen­tours de 1320 avant notre ère, à une décen­nie près. Le monde qui a englou­ti ce navire avait encore un siècle et demi à vivre. Vers 1200–1180, tout le sys­tème s’ef­fondre en une géné­ra­tion : les palais mycé­niens brûlent, Ouga­rit est rasée, l’empire hit­tite se vola­ti­lise, l’É­gypte se replie — la fameuse « crise du Bronze récent », cette énigme his­to­rique majeure où se mêlent inva­sions des Peuples de la mer, séche­resses, séismes et effets de domi­nos sys­té­miques. Cline y a consa­cré un livre au titre effi­cace, 1177 avant J.-C. : le jour où la civi­li­sa­tion s’est effon­drée, et sa thèse cen­trale éclaire rétros­pec­ti­ve­ment Ulu­bu­run : c’est pré­ci­sé­ment parce que ce monde était si inter­con­nec­té, si dépen­dant de flux loin­tains — l’é­tain d’A­sie cen­trale, le cuivre de Chypre, le grain d’É­gypte —, qu’il s’est effon­dré en bloc quand les routes se sont rom­pues. La cale d’U­lu­bu­run, avec ses matières venues de sept régions du monde, est à la fois le por­trait de cette splen­deur connec­tée et le diag­nos­tic de sa fra­gi­li­té. Toute mon­dia­li­sa­tion porte en elle la carte de son propre démantèlement.

Bodrum, le châ­teau où dort la cargaison

Pour voir Ulu­bu­run aujourd’­hui, il faut aller à Bodrum — l’an­tique Hali­car­nasse, la ville d’Hé­ro­dote, ce qui ne gâte rien quand on part sur les traces d’un nau­frage his­to­rique. Le tré­sor est conser­vé dans le châ­teau Saint-Pierre, la for­te­resse que les che­va­liers Hos­pi­ta­liers de Rhodes édi­fièrent au XVe siècle à l’en­trée du port, en pillant au pas­sage les blocs du Mau­so­lée, l’une des Sept Mer­veilles du monde. Le lieu est déjà, en soi, un palimp­seste : des pierres du IVe siècle avant notre ère rem­ployées dans des murailles croi­sées, les­quelles abritent désor­mais une car­gai­son du XIVe siècle avant notre ère. Trois mille ans d’his­toire médi­ter­ra­néenne empi­lés dans un seul monu­ment, face à une mari­na où s’a­lignent les goé­lettes de croisière.

Le châ­teau héberge depuis les années 1960 le musée d’Ar­chéo­lo­gie sous-marine de Bodrum, créa­tion conjointe de la Répu­blique turque et de l’I­NA de George Bass, et le plus impor­tant éta­blis­se­ment du genre en Médi­ter­ra­née. Rou­vert après une longue cam­pagne de res­tau­ra­tion au début des années 2020, il consacre à Ulu­bu­run ses salles maî­tresses. On y trouve les lin­gots en peau de bœuf empi­lés comme dans la cale, les jarres cana­néennes, les lin­gots de verre dont le bleu n’a rien per­du, le calice d’or, les poids zoo­morphes, le dip­tyque, le sca­ra­bée de Néfer­ti­ti sous sa vitrine — et une recons­ti­tu­tion gran­deur nature du navire, gréé, char­gé, qui per­met de mesu­rer d’un coup d’œil ce que quinze mètres de bois vou­laient dire face à la haute mer. La scé­no­gra­phie a l’in­tel­li­gence de mon­trer aus­si la fouille elle-même : pho­to­gra­phies des plon­geurs sus­pen­dus dans le bleu au-des­sus des ran­gées de lin­gots, plans de tri­an­gu­la­tion, outils. Car Ulu­bu­run est une double his­toire — celle d’un nau­frage de l’âge du Bronze, et celle de l’obs­ti­na­tion de quelques cen­taines de per­sonnes qui, pen­dant onze étés, ont pas­sé six mille heures au fond de la mer pour le raconter.

Le visi­teur pres­sé par les plages manque géné­ra­le­ment le reste du musée, et il a tort : les salles voi­sines abritent l’é­pave de Cape Geli­do­nya — la pre­mière fouille sous-marine scien­ti­fique de l’his­toire, menée par Bass en 1960, elle aus­si un navire de com­merce du Bronze récent, plus modeste, qui fut en quelque sorte la répé­ti­tion géné­rale d’U­lu­bu­run — ain­si que l’é­pave byzan­tine de Yassıa­da et la « prin­cesse carienne » et son sar­co­phage. À lui seul, ce châ­teau résume la nais­sance d’une dis­ci­pline : c’est ici, sur cette côte, entre plon­geurs d’é­ponges et archéo­logues texans, que l’ar­chéo­lo­gie sous-marine est pas­sée en une géné­ra­tion de la chasse au tré­sor à la science exacte.

Quant au site du nau­frage lui-même, il est vide désor­mais — tout a été remon­té, jus­qu’au moindre pépin de gre­nade —, mais la Tur­quie a eu une idée dont on ne sait si elle relève du tou­risme ou de la poé­sie expé­ri­men­tale : une réplique de l’é­pave, lin­gots fac­tices com­pris, a été immer­gée dans la baie de Kaş, à pro­fon­deur rai­son­nable, à l’in­ten­tion des plon­geurs spor­tifs. On peut donc aujourd’­hui plon­ger sur une copie du plus ancien nau­frage du monde, à quelques milles de l’o­ri­gi­nal. Kaş, l’an­cienne Anti­phel­los lycienne, est du reste deve­nue l’une des capi­tales médi­ter­ra­néennes de la plon­gée, et il y a une jus­tice dis­crète à ce que la petite ville doive une part de sa pros­pé­ri­té au bateau qui s’est bri­sé devant sa porte il y a trente-trois siècles. Le cap d’U­lu­bu­run, lui, n’a pas chan­gé : un épe­ron de cal­caire pelé, sans route, sans mai­son, bat­tu par le même vent qui a per­du le navire. Les lieux du drame sont res­tés fidèles au poste.

Le reste d’un naufrage

Il y a un para­doxe fon­da­teur de l’ar­chéo­lo­gie mari­time, et Ulu­bu­run en est l’illus­tra­tion la plus pure : le nau­frage est une catas­trophe pour ceux qui le vivent et une béné­dic­tion pour ceux qui l’é­tu­dient. Tout ce qui est arri­vé à bon port a dis­pa­ru — fon­du, consom­mé, brû­lé, dis­per­sé, recy­clé. Le cuivre livré est deve­nu épées, puis les épées sont deve­nues socs, puis rouille. La résine livrée est par­tie en fumée vers les narines des dieux. Seule la car­gai­son per­due demeure. L’his­toire du com­merce ancien s’é­crit presque exclu­si­ve­ment à par­tir de ses échecs, et notre connais­sance la plus intime de l’é­co­no­mie du Bronze récent, nous la devons à une nuit de gros temps et à un timo­nier mal­chan­ceux dont nous ne sau­rons jamais le nom. Les his­to­riens de la Médi­ter­ra­née ont appris de Brau­del à cher­cher, sous l’é­cume des évé­ne­ments, les struc­tures lentes — les routes, les vents, les échanges, la longue durée. Ulu­bu­run est exac­te­ment cela : un évé­ne­ment de quelques minutes — un choc, une gîte, l’eau qui monte — qui a fos­si­li­sé une struc­ture sécu­laire. L’ins­tan­ta­né d’un flux.

Et quel flux. On a pris l’ha­bi­tude de dater la « pre­mière mon­dia­li­sa­tion » des grandes décou­vertes, ou au mieux de la pax mon­go­li­ca. Ulu­bu­run oblige à révi­ser sévè­re­ment ce calen­drier. Voi­ci un navire du XIVe siècle avant notre ère dont la car­gai­son agrège des maté­riaux venus de la Bal­tique, d’A­sie cen­trale, d’A­frique tro­pi­cale, d’É­gypte, de Chypre, du Levant et d’A­na­to­lie ; dont l’é­qui­page est poly­glotte ; dont les mar­chands manient des jeux de poids conver­tibles entre plu­sieurs stan­dards inter­na­tio­naux ; qui trans­porte l’é­qui­valent d’une lettre de change en métal et peut-être la cor­res­pon­dance qui va avec, sur le pre­mier livre connu de l’hu­ma­ni­té. Aucun des hommes du bord n’a­vait vu la Bal­tique ni le Zerav­chan ; aucun mineur de Mušis­ton n’a jamais su que son étain fini­rait par armer des héros achéens. C’est la défi­ni­tion même d’un sys­tème-monde : per­sonne n’en voit l’en­semble, et pour­tant cha­cun y tient sa place. Il aura fal­lu vingt-deux mille plon­gées pour que quel­qu’un, enfin, en voie l’en­semble — avec trois mille trois cents ans de retard.

Reste une der­nière leçon, plus intime. Ce navire nous est connu dans un détail que n’at­tein­dra jamais aucune bio­gra­phie ancienne : nous savons ce que ses hommes man­geaient (des olives, des figues, des gre­nades, du pois­son), com­ment ils pesaient (au sicle syrien), à quels dieux ils se confiaient (une déesse au bras levé, qui a cou­lé avec eux), sur quoi ils écri­vaient (de la cire, dans du buis), et jus­qu’à la brous­saille qu’ils avaient cou­pée pour caler leur char­ge­ment. Nous ne savons pas leurs noms. L’ar­chéo­lo­gie a cette pudeur : elle res­ti­tue tout de la vie, sauf l’é­tat civil. Sur la pente sous-marine d’U­lu­bu­run, entre 44 et 61 mètres, la Médi­ter­ra­née a gar­dé pen­dant trente-trois siècles le por­trait le plus com­plet jamais conser­vé d’un équi­page ano­nyme — et c’est peut-être la meilleure défi­ni­tion qu’on puisse don­ner de cette mer : une archive qui ne rend ses dos­siers qu’aux patients, et qui classe ses morts par cargaisons.

Repères

Le site. Le cap d’U­lu­bu­run se trouve à envi­ron 8,5 km au sud-est de Kaş, pro­vince d’An­ta­lya, Tur­quie. L’é­pave gisait sur une pente rocheuse entre 44 et 61 mètres de pro­fon­deur. Le site ori­gi­nel est aujourd’­hui vide ; une réplique immer­gée est acces­sible aux plon­geurs cer­ti­fiés dans les envi­rons de Kaş.

La fouille. Décou­verte signa­lée en 1982 par le plon­geur d’é­ponges Meh­med Çakır ; exper­tise de l’Ins­ti­tute of Nau­ti­cal Archaeo­lo­gy (INA) en 1982–1983 ; fouilles de 1984 à 1994 sous la direc­tion de George F. Bass puis de Cemal Pulak (Texas A&M Uni­ver­si­ty), soit onze cam­pagnes et 22 413 plongées.

La data­tion. Vers 1320 avant notre ère (den­dro­chro­no­lo­gie, céra­mique mycé­nienne HR IIIA2, sca­ra­bée de Néfer­ti­ti) — Bronze récent, contem­po­rain de la fin de la période amar­nienne en Égypte.

Le musée. Musée d’Ar­chéo­lo­gie sous-marine de Bodrum, châ­teau Saint-Pierre, Bodrum (pro­vince de Muğ­la). Salles dédiées à Ulu­bu­run avec réplique gran­deur nature du navire ; voir aus­si les salles Cape Geli­do­nya et Yassıada.

Pour aller plus loin

  • Cemal Pulak, « The Ulu­bu­run Ship­wreck: An Over­view », Inter­na­tio­nal Jour­nal of Nau­ti­cal Archaeo­lo­gy, 27/3, 1998 — la syn­thèse de réfé­rence par le fouilleur lui-même.
  • George F. Bass, « Oldest Known Ship­wreck Reveals Splen­dors of the Bronze Age », Natio­nal Geo­gra­phic, décembre 1987 — le grand récit de la décou­verte, super­be­ment illustré.
  • Eric H. Cline, 1177 avant J.-C. Le jour où la civi­li­sa­tion s’est effon­drée, La Décou­verte, 2015 — pour repla­cer Ulu­bu­run dans le sys­tème-monde du Bronze récent et sa chute.
  • Wayne Powell, Michael Fra­chet­ti et al., « Tin from Ulu­bu­run ship­wreck shows small-scale com­mo­di­ty exchange fue­led conti­nen­tal tin sup­ply across Late Bronze Age Eur­asia », Science Advances, 8/48, 2022 — l’é­tude iso­to­pique qui a réso­lu l’é­nigme de l’étain.
  • William H. Moran (éd.), Les Lettres d’El-Amar­na, Cerf, 1987 — la cor­res­pon­dance des rois du Bronze récent, indis­pen­sable arrière-plan documentaire.
  • Fer­nand Brau­del, Les Mémoires de la Médi­ter­ra­née. Pré­his­toire et Anti­qui­té, Fal­lois, 1998 — le maître, post­hume, sur la Médi­ter­ra­née d’a­vant les Grecs.
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La Lycie, Keko­va et Sime­na, ou la plus belle nécro­pole du monde

La Lycie, Keko­va et Sime­na, ou la plus belle nécro­pole du monde

La Lycie,
Keko­va et Simena

La plus belle nécro­pole du monde

Le peuple des tom­beaux face à la mer

La Lycie, Keko­va et Sime­na, ou la plus belle nécro­pole du monde


I. Une baie comme un vestibule

Il faut arri­ver à Keko­va par la mer. C’est la seule entrée digne de ce nom, la seule qui res­pecte la logique du lieu. On embarque à Üçağız ou à Kaş, sur l’un de ces cabo­teurs de bois qu’on appelle ici gulet, et très vite le monde se réor­ga­nise : la côte se hérisse, se découpe, se replie sur elle-même en une suc­ces­sion de criques et de pres­qu’îles où le cal­caire gris plonge dans une eau d’une trans­pa­rence presque gênante, comme si la Médi­ter­ra­née avait déci­dé, à cet endroit pré­cis, de ne plus rien cacher.

Et de fait, elle ne cache plus rien. À quelques mètres sous la sur­face, le long de la rive nord de l’île de Keko­va, on dis­tingue des marches. Des esca­liers qui des­cendent dans l’eau et ne remontent jamais. Des seuils de mai­sons, des fon­da­tions, des murs ara­sés que les our­sins ont colo­ni­sés, des amphores bri­sées prises dans le sable clair. La ville s’ap­pe­lait Doli­kis­thè. Elle a glis­sé dans la mer il y a dix-huit siècles, lors d’une série de séismes qui ont fait bas­cu­ler toute cette por­tion de côte, et elle y est res­tée, mi-noyée mi-émer­gée, dans cet entre-deux qui est peut-être la condi­tion lycienne par excel­lence : ni tout à fait dans le monde des vivants, ni tout à fait dans celui des morts.

Car c’est bien de cela qu’il s’a­git. La Lycie est le pays au monde où les morts sont le plus visibles. Par­tout, sur les falaises, au bord des che­mins, au milieu des champs d’o­li­viers, dans les ports, jusque dans l’eau des lagunes, se dressent des tom­beaux : sar­co­phages mas­sifs coif­fés de cou­vercles en carène de navire ren­ver­sée, tombes rupestres imi­tant des façades de mai­sons en bois, piliers funé­raires por­tant leur chambre sépul­crale à dix mètres du sol. On a recen­sé plus d’un mil­lier de tombes monu­men­tales sur ce petit ter­ri­toire qui n’ex­cède pas, dans sa plus grande exten­sion, deux cents kilo­mètres de côtes. Aucune civi­li­sa­tion antique n’a lais­sé une signa­ture funé­raire aus­si dense, aus­si obsé­dante, aus­si archi­tec­tu­ra­le­ment inventive.

En face de l’île, sur la terre ferme, le vil­lage de Kaleköy occupe le site de l’an­tique Sime­na. Un châ­teau médié­val cou­ronne la col­line, bâti par les che­va­liers de Rhodes sur des fon­da­tions bien plus anciennes ; dans son enceinte se cache le plus petit théâtre de Lycie, sept gra­dins taillés direc­te­ment dans le rocher. En contre­bas, les mai­sons du vil­lage s’im­briquent dans les ruines, une nécro­pole de sar­co­phages dévale la pente vers l’eau, et dans le port même, à quelques brasses du quai, un sar­co­phage lycien émerge de la mer, posé sur son socle immer­gé, son cou­vercle ogi­val dres­sé au-des­sus des flots comme la proue d’un navire pétri­fié. C’est pro­ba­ble­ment le tom­beau le plus pho­to­gra­phié de Tur­quie. C’est sur­tout le résu­mé par­fait de ce que fut cette civi­li­sa­tion : un peuple de marins qui a construit pour ses morts des mai­sons en forme de bateaux, et dont les bateaux de pierre ont fini par prendre la mer.

Cet article vou­drait racon­ter cette his­toire. Celle des Lyciens, ce peuple ana­to­lien à la langue étrange et au fédé­ra­lisme pré­coce, que Mon­tes­quieu citait en exemple et que les Pères fon­da­teurs amé­ri­cains ont lu avant d’é­crire leur Consti­tu­tion. Et celle, plus intime, de ce coin de côte entre Kaş et Demre — Keko­va, Sime­na, Tei­mius­sa, Aper­lai — où la Lycie se donne à voir dans son état le plus pur : des pierres, de l’eau, de la lumière, et des tombeaux.


II. Aux ori­gines : les Louk­ka des archives hittites

L’his­toire des Lyciens com­mence bien avant que les Grecs ne leur donnent ce nom. Elle com­mence dans les archives d’ar­gile de Hat­tu­sa, la capi­tale hit­tite, au cœur du pla­teau ana­to­lien, vers le milieu du deuxième mil­lé­naire avant notre ère.

Les tablettes cunéi­formes hit­tites men­tionnent à de nom­breuses reprises un pays et un peuple appe­lés Luk­ka. Les « terres de Luk­ka » (Luk­ka lands, comme disent les hit­ti­to­logues, car le terme appa­raît presque tou­jours au plu­riel, dési­gnant une région aux contours flous plu­tôt qu’un royaume consti­tué) se situaient dans le sud-ouest de l’A­na­to­lie, dans une zone qui recouvre assez bien la Lycie clas­sique et ses marges. Ce que les textes nous en disent est révé­la­teur : les Louk­ka sont insai­sis­sables. Ils n’ont pas de roi avec lequel négo­cier, pas de capi­tale à assié­ger, pas d’ad­mi­nis­tra­tion à sou­mettre. Ils appa­raissent tan­tôt comme des auxi­liaires mili­taires des Hit­tites — on les trouve dans la coa­li­tion ana­to­lienne qui affronte Ram­sès II à Qadesh en 1274 avant notre ère —, tan­tôt comme des rebelles chro­niques, tan­tôt comme des pirates écu­mant les côtes du Levant.

Une lettre fameuse retrou­vée à Ouga­rit, sur la côte syrienne, se plaint ain­si de raids menés par des navires louk­ka jus­qu’à Chypre et sur les côtes orien­tales de la Médi­ter­ra­née. Le pha­raon Mérenp­tah, à la fin du XIIIe siècle, inclut les Luk­ka dans la liste des « peuples de la mer » qui déferlent alors sur la Médi­ter­ra­née orien­tale, aux côtés des Shar­danes et des Ekwesh. Que ce peuple mon­ta­gnard et marin ait par­ti­ci­pé aux grands bou­le­ver­se­ments qui empor­tèrent l’âge du bronze — la chute de l’empire hit­tite, la des­truc­tion d’Ou­ga­rit, l’af­fai­blis­se­ment de l’É­gypte — n’a rien d’in­vrai­sem­blable : la géo­gra­phie lycienne, avec ses mon­tagnes qui tombent dans la mer, ses ports abri­tés et son arrière-pays impé­né­trable, a de tout temps fabri­qué des marins insou­mis. Elle fabri­que­ra encore, deux mille ans plus tard, les pirates cili­ciens et lyciens que Rome met­tra un siècle à réduire.

L’es­sen­tiel est là : les Lyciens ne sont pas des Grecs. C’est un point que le voya­geur, ébloui par les théâtres, les ago­ras et les ins­crip­tions grecques de l’é­poque romaine, oublie faci­le­ment. Les Lyciens sont des Ana­to­liens, héri­tiers directs des popu­la­tions lou­vites de l’âge du bronze. Leur langue, on le ver­ra, des­cend du lou­vite, cette grande langue indo-euro­péenne d’A­na­to­lie, cou­sine du hit­tite. Leur nom même pour eux-mêmes n’é­tait pas « Lyciens » : dans leurs ins­crip­tions, ils s’ap­pellent Trm̃mili, les Ter­miles — un nom que les auteurs grecs connais­saient d’ailleurs, puisque Héro­dote rap­porte que les Lyciens « s’ap­pe­laient autre­fois Termiles ».

Héro­dote, jus­te­ment. C’est lui qui, au Ve siècle avant notre ère, fixe pour les Grecs la légende des ori­gines lyciennes. Selon lui, les Ter­miles seraient venus de Crète, conduits par Sar­pé­don, frère de Minos, chas­sé de l’île à l’is­sue d’une que­relle dynas­tique. Ils auraient ensuite pris le nom de Lyciens en l’hon­neur de Lycos, fils de Pan­dion, un Athé­nien exi­lé venu les rejoindre. La légende est évi­dem­ment une construc­tion grecque, un de ces récits étio­lo­giques qui rat­tachent les peuples bar­bares à la généa­lo­gie hel­lé­nique. Mais elle dit quelque chose de vrai : dès l’é­poque archaïque, les Grecs per­çoivent les Lyciens comme un peuple à part, pres­ti­gieux, doté d’une ancien­ne­té propre, qu’il faut relier aux grandes légendes — la Crète minoenne, Athènes — plu­tôt que trai­ter en simple peu­plade indigène.

Et il y a une rai­son à ce pres­tige : Homère.


III. Les Lyciens d’Ho­mère : Sar­pé­don, Glau­cos et la plus belle mort de l’Iliade

Dans l’Iliade, les Lyciens occupent une place hors de pro­por­tion avec leur poids réel dans le monde égéen. Ils sont, de tous les alliés de Troie, les plus valeu­reux, les plus hono­rés, les seuls qui riva­lisent en noblesse avec les héros achéens. Leur contin­gent est conduit par deux figures magni­fiques : Sar­pé­don, fils de Zeus, et son cou­sin Glaucos.

C’est à Sar­pé­don qu’­Ho­mère prête l’une des défi­ni­tions les plus célèbres de l’é­thique aris­to­cra­tique grecque — pro­non­cée, iro­nie superbe, par un Lycien. Avant de mon­ter à l’as­saut du mur achéen, Sar­pé­don se tourne vers Glau­cos et lui demande, en sub­stance : pour­quoi sommes-nous hono­rés entre tous en Lycie, pour­quoi les meilleures parts au ban­quet, les meilleures terres au bord du Xanthe, sinon parce qu’il nous faut main­te­nant com­battre au pre­mier rang ? La noblesse comme dette, le pri­vi­lège comme obli­ga­tion de mou­rir le pre­mier : tout l’i­déal héroïque tient dans ce dis­cours, et c’est un prince lycien qui le porte.

La mort de Sar­pé­don, au chant XVI, sous les coups de Patrocle, est l’un des som­mets du poème. Zeus, son père, pèse un ins­tant la pos­si­bi­li­té de le sau­ver — de sus­pendre le des­tin — avant d’y renon­cer sous les remon­trances d’Hé­ra. Il fait alors pleu­voir des gouttes de sang sur la terre, en deuil de son fils, puis ordonne qu’A­pol­lon lave le corps, l’oigne d’am­broi­sie et le confie aux jumeaux Som­meil et Mort, qui l’emportent par les airs jus­qu’en Lycie, « où ses frères et ses proches l’en­se­ve­li­ront dans un tom­beau, sous une stèle, car tel est l’hon­neur dû aux morts ». Ce trans­port aérien du corps de Sar­pé­don vers sa patrie funé­raire a fas­ci­né les peintres de vases grecs — on pense au fameux cra­tère d’Eu­phro­nios. Mais on peut y lire aus­si, rétros­pec­ti­ve­ment, comme une pro­phé­tie : la Lycie, terre où l’on rap­porte les morts, terre du tom­beau par excel­lence. Homère savait-il que ce petit peuple cou­vri­rait ses mon­tagnes de sépulcres ? Évi­dem­ment non. Mais la coïn­ci­dence est de celles qui donnent envie de croire aux poètes.

Quant à Glau­cos, il est le héros de l’un des épi­sodes les plus étranges de l’Iliade : sa ren­contre avec Dio­mède au chant VI. Les deux guer­riers, sur le point de s’af­fron­ter, découvrent que leurs grands-pères étaient liés par les liens d’hos­pi­ta­li­té. Ils renoncent au com­bat et échangent leurs armures — et Glau­cos, « à qui Zeus ôta la rai­son », donne ses armes d’or contre des armes de bronze, « la valeur de cent bœufs contre neuf ». Les pro­verbes grecs en ont fait le type même du mar­ché de dupes. On peut pré­fé­rer y voir autre chose : la géné­ro­si­té somp­tuaire d’un prince pour qui l’hon­neur du geste vaut plus que le métal. Là encore, très lycien.

Le récit de Bel­lé­ro­phon, enchâs­sé dans ce même chant VI, rat­tache d’ailleurs la Lycie au plus vieux fonds légen­daire grec : c’est en Lycie que le héros corin­thien, mon­té sur Pégase, affronte la Chi­mère — ce monstre au corps de lion, de chèvre et de ser­pent dont l’antre était loca­li­sé par les Anciens près de l’ac­tuelle Çıralı, au mont Olym­pos de Lycie, où des éma­na­tions de gaz natu­rel brûlent encore aujourd’­hui à flanc de mon­tagne, flammes inex­tin­guibles que les navi­ga­teurs aper­ce­vaient depuis la mer. La Chi­mère existe : elle s’ap­pelle Yanar­taş, « la pierre qui brûle », et elle brûle toujours.


IV. Une langue morte deux fois : l’é­nigme lycienne

De la langue lycienne, il nous reste envi­ron deux cents ins­crip­tions sur pierre, quelques deux cents légendes moné­taires, et un immense sen­ti­ment de frus­tra­tion. Car cette langue, nous savons désor­mais la lire — son alpha­bet est déchif­fré depuis le XIXe siècle — mais nous ne la com­pre­nons encore qu’imparfaitement.

L’al­pha­bet lycien dérive de l’al­pha­bet grec, ou plus exac­te­ment d’un alpha­bet grec archaïque adap­té, enri­chi de signes propres pour noter des sons que le grec igno­rait — notam­ment des voyelles nasales, que les épi­gra­phistes trans­crivent ã et ẽ, et toute une série de consonnes typi­que­ment ana­to­liennes. Il compte vingt-neuf lettres. Les ins­crip­tions se lisent de gauche à droite, les mots sépa­rés par des double-points. Visuel­le­ment, un texte lycien res­semble à du grec qui aurait mal tour­né : on recon­naît des lettres fami­lières, on croit pou­voir lire, puis tout se dérobe.

La langue elle-même appar­tient à la famille ana­to­lienne des langues indo-euro­péennes — la branche la plus ancien­ne­ment attes­tée de toute la famille, celle du hit­tite et du lou­vite. Le lycien des­cend d’un dia­lecte lou­vite, ou du moins d’un très proche parent du lou­vite, ce qui confirme ce que les archives hit­tites lais­saient devi­ner : les Lyciens du pre­mier mil­lé­naire sont bien les héri­tiers des Louk­ka de l’âge du bronze, res­tés à l’é­cart des grands bou­le­ver­se­ments lin­guis­tiques, pro­té­gés par leurs mon­tagnes, pen­dant que le reste de l’A­na­to­lie occi­den­tale se phry­gia­ni­sait puis s’hellénisait.

Il existe même deux langues lyciennes : le lycien A, la langue com­mune de l’im­mense majo­ri­té des ins­crip­tions, et le lycien B, dit aus­si « milyen », connu par une poi­gnée de textes — dont des pas­sages poé­tiques gra­vés sur le fameux pilier ins­crit de Xan­thos —, plus archaïque, peut-être une langue lit­té­raire ou litur­gique, peut-être le dia­lecte d’une région inté­rieure. Le pilier ins­crit de Xan­thos, jus­te­ment, est le plus long texte lycien connu : plus de deux cent cin­quante lignes gra­vées sur les quatre faces d’un pilier funé­raire, mêlant lycien A, milyen et une épi­gramme en grec, à la gloire d’un prince de la dynas­tie xan­thienne, vain­queur de nom­breux com­bats à la fin du Ve siècle avant notre ère.

Le déchif­fre­ment doit presque tout à une pierre trou­vée en 1973 dans le sanc­tuaire fédé­ral du Létôon, près de Xan­thos : la tri­lingue du Létôon, une stèle por­tant le même décret — l’ins­ti­tu­tion d’un culte — en lycien, en grec et en ara­méen, la langue admi­nis­tra­tive de l’empire perse. Datée de 337 avant notre ère envi­ron, elle a joué pour le lycien le rôle que la pierre de Rosette avait joué pour l’é­gyp­tien : une clef. Grâce à elle, la gram­maire lycienne a fait des bonds. Mais le cor­pus reste déses­pé­ré­ment mono­tone : l’é­cra­sante majo­ri­té des ins­crip­tions sont des épi­taphes, construites sur le même moule. Ebẽñnẽ xupã mẽne prñ­na­watẽ… — « Ce tom­beau, l’a construit Untel, fils d’Un­tel, pour lui-même, sa femme et ses enfants ». Suivent par­fois des clauses de pro­tec­tion : inter­dic­tion d’in­tro­duire un corps étran­ger dans la tombe, amendes payables au tré­sor fédé­ral ou à la cité, malé­dic­tions confiées aux dieux locaux, notam­ment à la « Mère de l’en­ceinte » et aux dieux des ancêtres. La langue lycienne est morte vers le IIIe siècle avant notre ère, rem­pla­cée par le grec ; puis elle est morte une seconde fois avec la dis­pa­ri­tion de toute mémoire de sa lec­ture, avant sa lente résur­rec­tion phi­lo­lo­gique. Ce que nous pou­vons lire d’elle, pour l’es­sen­tiel, ce sont des tombes qui parlent. Là encore : un peuple qui ne nous a légué presque que ses morts.

Un mot d’Hé­ro­dote, avant de quit­ter ce cha­pitre, car il a fait cou­ler beau­coup d’encre. L’his­to­rien affirme que les Lyciens ont « une cou­tume unique au monde : ils portent le nom de leur mère et non de leur père », et que l’é­tat civil d’un Lycien se décline par la lignée mater­nelle. On a long­temps vou­lu voir là le témoi­gnage d’un matriar­cat lycien. Les ins­crip­tions, hélas pour le roma­nesque, montrent des filia­tions pater­nelles par­fai­te­ment clas­siques — mais aus­si, il est vrai, une place remar­quable faite aux femmes : des tombes construites par des femmes, pour des femmes, des mères men­tion­nées à côté des pères, des prê­tresses émi­nentes. Pas de matriar­cat, donc, mais peut-être une socié­té où la paren­té mater­nelle comp­tait davan­tage que chez les Grecs — assez, en tout cas, pour frap­per un obser­va­teur du Ve siècle et ali­men­ter, vingt-cinq siècles plus tard, les rêve­ries de Bacho­fen sur le droit maternel.


V. Le temps des dynastes : Xan­thos, les Perses et le feu

L’his­toire poli­tique de la Lycie clas­sique s’ouvre sur une tra­gé­die que Héro­dote raconte en quelques lignes ter­ribles, et qui a fixé pour tou­jours l’i­mage du carac­tère lycien.

Vers 540 avant notre ère, Cyrus le Grand, ayant abat­tu le royaume de Lydie, envoie son géné­ral Har­page — un Mède — sou­mettre les côtes d’A­sie Mineure. Les cités grecques d’Io­nie tombent l’une après l’autre. Puis Har­page des­cend vers le sud, vers les pays cariens et lyciens. Devant Xan­thos, la prin­ci­pale cité lycienne, les habi­tants sortent en armes, affrontent l’ar­mée perse en rase cam­pagne, « peu nom­breux contre beau­coup », dit Héro­dote, et accom­plissent des pro­diges de valeur. Vain­cus, repous­sés dans leurs murs, ils ras­semblent alors sur l’a­cro­pole leurs femmes, leurs enfants, leurs esclaves et leurs tré­sors, y mettent le feu, puis, liés par un ser­ment, effec­tuent une der­nière sor­tie et meurent tous au com­bat. Héro­dote ajoute ce détail ver­ti­gi­neux : de son temps, la plu­part des Xan­thiens qui se disaient lyciens des­cen­daient en réa­li­té de quatre-vingts familles qui se trou­vaient alors, par hasard, hors de la ville.

L’ho­lo­causte de Xan­thos n’est pro­ba­ble­ment pas une pure légende : les fouilles fran­çaises menées sur le site depuis 1950 ont mis au jour une couche d’in­cen­die datable du milieu du VIe siècle. Et l’his­toire se répé­te­ra : en 42 avant notre ère, lorsque Bru­tus, en quête d’argent pour la guerre civile romaine, assié­ge­ra Xan­thos, les habi­tants pré­fé­re­ront à nou­veau le sui­cide col­lec­tif et le feu à la red­di­tion — Plu­tarque et Appien décrivent des scènes d’hor­reur qui lais­sèrent Bru­tus lui-même en larmes, offrant une récom­pense à ses sol­dats pour chaque Xan­thien sau­vé des flammes. Deux auto­des­truc­tions à cinq siècles de dis­tance : on com­prend que les Anciens aient tenu les Lyciens pour le peuple le plus farou­che­ment épris de liber­té de toute l’Asie.

La domi­na­tion perse, une fois éta­blie, prit pour­tant en Lycie un visage assez doux : celui d’un pro­tec­to­rat loin­tain, exer­cé à tra­vers des dynastes locaux. Du milieu du VIe au milieu du IVe siècle, la Lycie est gou­ver­née par des princes indi­gènes qui frappent mon­naie — de superbes sta­tères d’argent ornés de san­gliers, de tris­kèles, de têtes d’A­thé­na — et se font construire à Xan­thos des tom­beaux-piliers monu­men­taux. Le plus puis­sant d’entre eux, Kuprl­li, règne sur l’es­sen­tiel du pays au début du Ve siècle et frappe mon­naie pen­dant un demi-siècle. Ses suc­ces­seurs, Khe­ri­ga et Kherẽi, sont les com­man­di­taires pro­bables du pilier ins­crit et du fameux « tom­beau des Har­pyes » — un pilier funé­raire dont les reliefs de marbre, aujourd’­hui au Bri­tish Museum, montrent des créa­tures ailées empor­tant de petits per­son­nages : non pas des har­pies, en réa­li­té, mais sans doute des sirènes psy­cho­pompes, empor­tant les âmes des défunts comme Som­meil et Mort avaient empor­té Sarpédon.

Épi­sode piquant de cette période : la Lycie a four­ni cin­quante navires à la flotte de Xerxès lors de la seconde guerre médique — Héro­dote décrit leurs équi­pages por­tant cui­rasses, jam­bières, arcs de cor­nouiller et bon­nets de feutre cou­ron­nés de plumes. Puis, après la vic­toire grecque, la Lycie bas­cule un temps dans la Ligue de Délos, l’al­liance athé­nienne : les listes du tri­but athé­nien men­tionnent les Lyciens dans les années 440. L’ex­pé­di­tion mili­taire que l’A­thé­nien Mélé­sandre conduit en Lycie vers 430 pour y lever le tri­but se ter­mine par sa mort au com­bat — un évé­ne­ment assez notable pour que le pilier ins­crit de Xan­thos, côté lycien, s’en fasse l’é­cho, se van­tant de la vic­toire. Puis la région retourne dans l’or­bite perse.

Le IVe siècle voit s’é­le­ver la figure la plus sin­gu­lière de cette période : Péri­clès — oui, Péri­clès — de Limy­ra, dynaste de Lycie orien­tale, qui vers 380–360 tente d’u­ni­fier le pays sous son auto­ri­té, guer­roie contre ses rivaux, et se fait construire à Limy­ra un tom­beau en forme de temple ionique dont les carya­tides et les frises se vou­laient une réponse à l’É­rech­théion d’A­thènes. Son nom grec, son pro­gramme archi­tec­tu­ral, son ambi­tion monar­chique disent l’hel­lé­ni­sa­tion galo­pante des élites lyciennes — au moment même où la Lycie, mêlée à la grande révolte des satrapes, finit par perdre son auto­no­mie : Artaxerxès III la place sous le contrôle du satrape carien, et c’est la mai­son d’Hé­ca­tom­nos — celle de Mau­sole, l’homme du Mau­so­lée — qui admi­nistre désor­mais le pays. Le fameux « Monu­ment des Néréides » de Xan­thos, ce tom­beau en forme de petit temple ionique entou­ré de figures fémi­nines aux dra­pés mouillés, remon­té aujourd’­hui dans une salle entière du Bri­tish Museum, est le chef-d’œuvre de cet art gré­co-lycien des dynastes : un prince ana­to­lien enter­ré comme un dieu grec.

En 334–333, Alexandre des­cend la côte. La Lycie se rend sans com­battre — Xan­thos, pour une fois, ouvre ses portes. Après la mort du conqué­rant, le pays passe aux Pto­lé­mées d’É­gypte, qui le tiennent pen­dant l’es­sen­tiel du IIIe siècle : c’est l’é­poque où le grec achève de sup­plan­ter le lycien, où les cités se dotent d’ins­ti­tu­tions à la grecque, de gym­nases, de théâtres. Puis Antio­chos III, le grand roi séleu­cide, s’empare de la région en 197 ; vain­cu par Rome à Magné­sie, il doit céder l’A­sie Mineure, et le trai­té d’A­pa­mée, en 188, livre la Lycie à Rhodes — en récom­pense des ser­vices ren­dus par l’île aux Romains.

Les Lyciens vécurent la domi­na­tion rho­dienne comme une insulte. Eux qui avaient été les alliés des rois se retrou­vaient sujets d’une cité mar­chande. Ils se sou­le­vèrent, pro­tes­tèrent à Rome, envoyèrent ambas­sade sur ambas­sade, arguant qu’ils avaient été confiés à Rhodes « comme des amis, non comme un cadeau ». En 167 avant notre ère, le Sénat, aga­cé par l’ar­ro­gance rho­dienne, tran­cha en leur faveur : la Lycie fut décla­rée libre. De cette liber­té recou­vrée allait naître la plus inté­res­sante des construc­tions poli­tiques lyciennes — celle qui vau­drait au petit peuple des tom­beaux une pos­té­ri­té inat­ten­due dans l’his­toire des idées.


VI. La Ligue lycienne : le fédé­ra­lisme avant la lettre

C’est Stra­bon, géo­graphe grec du temps d’Au­guste, qui nous décrit le fonc­tion­ne­ment du « sys­tème lycien » — tò Lykiakòn sústē­ma — avec une pré­ci­sion qui a fait le bon­heur des théo­ri­ciens politiques.

La Ligue lycienne ras­sem­blait vingt-trois cités. Les six plus grandes — Xan­thos, Pata­ra, Pina­ra, Olym­pos, Myra, Tlos — dis­po­saient cha­cune de trois voix à l’as­sem­blée fédé­rale ; les cités moyennes de deux voix ; les petites d’une seule. Les charges finan­cières et les contri­bu­tions se répar­tis­saient selon la même pro­por­tion. L’as­sem­blée, qui se réunis­sait dans une ville choi­sie à chaque fois, éli­sait un magis­trat suprême, le lyciarque, ain­si que les juges et les autres magis­trats fédé­raux, tous dési­gnés au pro­ra­ta des voix. La Ligue frap­pait mon­naie com­mune, condui­sait une poli­tique étran­gère com­mune, entre­te­nait un sanc­tuaire fédé­ral — le Létôon, près de Xan­thos, consa­cré à Léto et à ses jumeaux Apol­lon et Arté­mis, divi­ni­tés natio­nales de la Lycie.

Autre­ment dit : une repré­sen­ta­tion pro­por­tion­nelle à l’im­por­tance des membres, un exé­cu­tif fédé­ral élu, une jus­tice fédé­rale, des finances com­munes — au IIe siècle avant notre ère. Les ligues et confé­dé­ra­tions n’é­taient pas rares dans le monde grec (Béo­tie, Achaïe, Éto­lie), mais aucune n’a­vait pous­sé aus­si loin la ratio­na­li­té pro­por­tion­nelle, et aucune sur­tout n’a eu la chance d’être décrite avec tant de net­te­té par un auteur aus­si lu que Strabon.

La suite appar­tient à l’his­toire des idées poli­tiques. Mon­tes­quieu, dans L’Es­prit des lois, cher­chant des modèles de « répu­blique fédé­ra­tive », exa­mine la Ligue lycienne et conclut : « S’il fal­lait don­ner un modèle d’une belle répu­blique fédé­ra­tive, je pren­drais la répu­blique de Lycie. » L’é­loge sera relayé, trente ans plus tard, de l’autre côté de l’At­lan­tique : dans les débats sur la Consti­tu­tion amé­ri­caine, Hamil­ton et Madi­son citent expres­sé­ment la Ligue lycienne — dans les Fede­ra­list Papers — comme pré­cé­dent d’une confé­dé­ra­tion où le pou­voir fédé­ral s’exerce pro­por­tion­nel­le­ment au poids des membres, contre le modèle d’une voix par État. Que les délé­gués de Phi­la­del­phie aient dis­cu­té, en 1787–1788, du sys­tème de vote de Xan­thos et de Pata­ra, voi­là qui donne le ver­tige : la petite Lycie, pays de cent cin­quante kilo­mètres de côtes, a glis­sé son mot dans la fabrique de la plus grande fédé­ra­tion moderne.

Il faut certes rai­son gar­der : la Ligue « libre » ne dura guère qu’un siècle et quart. En 43 de notre ère, l’empereur Claude, invo­quant des troubles internes — des citoyens romains avaient été mis à mort lors de dis­sen­sions civiques —, annexa la Lycie et en fit une pro­vince, bien­tôt jume­lée avec la Pam­phy­lie voi­sine. Mais la Ligue sur­vé­cut à l’an­nexion : vidée de sa sou­ve­rai­ne­té, elle conti­nua sous l’Em­pire à élire son lyciarque, à gérer les cultes et les fêtes, à dis­tri­buer hon­neurs et sta­tues, deve­nue une sorte de conseil régio­nal des notables. C’est de cette époque impé­riale que datent la plu­part des monu­ments que le voya­geur admire aujourd’­hui : les théâtres, les thermes, les gre­niers d’Ha­drien à Pata­ra et Andriake, les grandes ave­nues à por­tiques. La Lycie romaine fut pros­père, pai­sible et pas­sa­ble­ment ennuyeuse — le contraire exact de sa répu­ta­tion héroïque. Elle expor­tait du bois de cèdre, des éponges, du pois­son salé, de la pourpre, et envoyait au monde un citoyen qui allait deve­nir l’un des per­son­nages les plus uni­ver­sel­le­ment aimés de l’his­toire : Nico­las, évêque de Myra au IVe siècle, saint patron des marins, des enfants et des pri­son­niers, ancêtre loin­tain — par mille détours hol­lan­dais et amé­ri­cains — du Père Noël. Il est piquant de son­ger que San­ta Claus est né lycien, à une poi­gnée de kilo­mètres de Kekova.


VII. Pata­ra, la capi­tale des sables

Puis­qu’il a été ques­tion de la Ligue, il faut s’ar­rê­ter dans sa capi­tale — car la Lycie fédé­rale avait bien une capi­tale de fait, et c’é­tait Pata­ra. Le lec­teur par­don­ne­ra ce détour de qua­rante kilo­mètres à l’ouest de Keko­va : il n’est pas un détour, il est le centre.

Pata­ra était tout à la fois : le pre­mier port de Lycie, à l’embouchure du Xanthe ; le siège de l’as­sem­blée fédé­rale, qui s’y réunis­sait de pré­fé­rence ; l’o­racle natio­nal, où Apol­lon « Pata­reus » ren­dait ses arrêts pen­dant les mois d’hi­ver — Héro­dote décrit la pro­phé­tesse enfer­mée la nuit dans le temple pour y rece­voir le dieu, et les Anciens tenaient l’o­racle de Pata­ra pour l’é­gal hiver­nal de Délos, au point que cer­tains fai­saient naître Apol­lon ici plu­tôt que dans les Cyclades. La ville fut de toutes les his­toires : Alexandre s’en empa­ra, les Pto­lé­mées la rebap­ti­sèrent un temps Arsi­noé sans que le nom prenne, Han­ni­bal y pas­sa, Bru­tus l’é­par­gna après le car­nage de Xan­thos — les Pata­riens, plus avi­sés que leurs voi­sins, ayant fini par se rendre —, et c’est dans son port que l’a­pôtre Paul, au retour de son troi­sième voyage, chan­gea de navire pour la Phé­ni­cie, comme le notent les Actes des Apôtres. C’est à Pata­ra enfin que naquit, vers 270 de notre ère, un cer­tain Nico­las, futur évêque de Myra : le Père Noël est non seule­ment lycien, comme on l’a dit, mais pata­rien de naissance.

La ville romaine fut somp­tueuse, et ses ruines le sont res­tées : un arc monu­men­tal à trois baies qui ser­vait aus­si de châ­teau d’eau, des thermes, une ave­nue à colon­nades dal­lée qui s’en­fonce lit­té­ra­le­ment dans la nappe phréa­tique, un théâtre de six mille places, le grand gre­nier d’Ha­drien, et deux monu­ments qui valent qu’on s’y arrête. Le pre­mier est le bou­leu­té­rion, le conseil fédé­ral : c’est dans cet hémi­cycle cou­vert que sié­geait l’as­sem­blée de la Ligue, que l’on votait à trois, deux ou une voix, que l’on éli­sait le lyciarque — c’est, si l’on veut, le plus ancien « par­le­ment fédé­ral » conser­vé au monde. La Tur­quie l’a inté­gra­le­ment res­tau­ré et ne s’y est pas trom­pée : la Grande Assem­blée natio­nale d’An­ka­ra a par­rai­né le chan­tier, et 2020 fut décré­tée « année de Pata­ra », le ber­ceau lycien du par­le­men­ta­risme ser­vant d’an­cêtre sym­bo­lique au par­le­ment turc. Le second est le phare éle­vé sous Néron à l’en­trée du port, daté par son ins­crip­tion de l’an 64–65 : l’un des plus anciens phares connus au monde, abat­tu — pro­ba­ble­ment par un tsu­na­mi médié­val — puis rele­vé pierre à pierre par les archéo­logues ces der­nières années, au terme d’une anas­ty­lose spec­ta­cu­laire. Un par­le­ment et un phare : dif­fi­cile de mieux résu­mer une civi­li­sa­tion de cités mari­times confédérées.

Le des­tin de Pata­ra tient pour­tant dans un élé­ment que l’An­ti­qui­té ne men­tionne qu’en pas­sant et qui a fini par tout recou­vrir : le sable. Le port, mal défen­du contre les allu­vions du Xanthe et la dérive lit­to­rale, s’est ensa­blé au fil des siècles byzan­tins ; la lagune a rem­pla­cé les bas­sins, les dunes ont mar­ché sur la ville, ense­ve­lis­sant l’a­ve­nue, le théâtre à demi, le phare tout entier — le conser­vant, aus­si, comme Pom­péi sous sa cendre. Aujourd’­hui, la plage de Pata­ra aligne douze kilo­mètres de sable inin­ter­rom­pu, la plus longue de Tur­quie, ados­sée à un cor­don dunaire qui pro­tège à la fois les ruines et l’un des der­niers grands sites de ponte de la tor­tue caouanne, Caret­ta caret­ta, en Médi­ter­ra­née. La zone est inté­gra­le­ment pro­té­gée : pas une construc­tion sur la plage, éclai­rage inter­dit en sai­son de ponte, et l’on accède à la mer en tra­ver­sant la ville antique — le gui­chet des ruines est aus­si celui de la plage, ce qui doit faire de Pata­ra le seul endroit au monde où l’on va se bai­gner en pas­sant devant un par­le­ment du IIe siècle avant notre ère. L’o­racle d’A­pol­lon s’est tu, le port est un marais à fla­mants, mais les tor­tues remontent chaque été pondre dans le sable qui a man­gé la ville : il y a, dans cette relève, une jus­tice dont les Lyciens, experts en éter­ni­tés, auraient cer­tai­ne­ment appré­cié l’i­ro­nie douce.


VIII. La mort en majes­té : une archi­tec­ture pour l’éternité

Venons-en main­te­nant au cœur du sujet — à ce qui fait de la Lycie, aux yeux de qui­conque l’a par­cou­rue, un pays abso­lu­ment sin­gu­lier : ses tombeaux.

Toute civi­li­sa­tion construit pour ses morts. Mais la plu­part les mettent à l’é­cart : nécro­poles hors les murs chez les Grecs et les Romains, val­lées funé­raires en Égypte, tumu­lus iso­lés en Étru­rie ou en Phry­gie. Les Lyciens, eux, ont fait exac­te­ment l’in­verse. Leurs tombes sont par­tout, et d’a­bord au milieu des vivants : sur l’a­go­ra, le long des rues, dans les ports, ados­sées aux théâtres, incrus­tées dans les falaises qui dominent les villes. À Sime­na, les sar­co­phages dévalent la pente entre les mai­sons. À Tei­mius­sa, ils occupent le rivage même, les pieds dans l’eau. Le mort lycien n’est pas relé­gué : il habite la ville, il en sur­veille les entrées, il en signe le pay­sage. Cer­tains cher­cheurs ont par­lé de « cités des morts miroirs des cités des vivants » ; on serait ten­té de dire que la dis­tinc­tion elle-même, en Lycie, perd de sa netteté.

La typo­lo­gie funé­raire lycienne com­prend quatre grandes familles, que le voya­geur apprend vite à reconnaître.

Les tombes-piliers, d’a­bord — la forme la plus ancienne et la plus étrange. Un mono­lithe ou un empi­le­ment de blocs, haut par­fois de plus de huit mètres, dres­sé au cœur de la cité, por­tant à son som­met une chambre funé­raire fer­mée par des dalles. Le mort y trône lit­té­ra­le­ment au-des­sus de la ville. Le tom­beau des Har­pyes de Xan­thos, avec ses reliefs de sirènes ravis­seuses d’âmes, et le pilier ins­crit, avec ses deux cent cin­quante lignes de texte, sont les repré­sen­tants les plus fameux de cette famille réser­vée, semble-t-il, aux dynastes et aux très grandes familles de l’é­poque clas­sique. On n’en connaît guère qu’une qua­ran­taine, presque toutes en Lycie occi­den­tale et centrale.

Les tombes rupestres, ensuite — les plus spec­ta­cu­laires, celles qui font les cou­ver­tures des livres. Creu­sées à flanc de falaise, par­fois par dizaines sur une même paroi comme à Myra, Tlos ou Pina­ra, elles repro­duisent en pierre, avec une minu­tie hal­lu­ci­nante, l’ar­chi­tec­ture domes­tique lycienne en bois : poutres saillantes, entre­toises, pan­neaux, lin­teaux débor­dants — jus­qu’aux têtes de che­villes. Grâce à elles, nous savons à quoi res­sem­blaient les mai­sons lyciennes, dont pas une n’a sur­vé­cu : des struc­tures de bois à étages, à toit plat ou légè­re­ment bom­bé. La tombe est une mai­son, lit­té­ra­le­ment : la « mai­son d’é­ter­ni­té » que l’é­pi­taphe désigne du mot prñ­na­wa, déri­vé du verbe « construire (une mai­son) ». Cer­taines façades adoptent le voca­bu­laire grec — fron­tons, colonnes ioniques : ce sont les « tombes-temples », comme la fameuse tombe dite d’A­myn­tas à Tel­mes­sos (Fethiye), qui domine la ville moderne de sa façade de temple in antis haute comme un immeuble.

Les sar­co­phages, enfin — la signa­ture lycienne par excel­lence, et la forme qui règne sans par­tage dans la région de Keko­va. Le sar­co­phage lycien clas­sique est un objet extra­or­di­naire : un socle mas­sif, sou­vent creu­sé d’une chambre infé­rieure (l’hypo­so­rion, des­ti­né aux dépen­dants ou aux membres secon­daires de la famille), une cuve, et sur­tout ce cou­vercle unique au monde : une haute voûte en ogive, à crête faî­tière, flan­quée de tenons laté­raux, dont la sil­houette évoque irré­sis­ti­ble­ment une coque de navire retour­née. Les archéo­logues dis­cutent depuis un siècle de cette forme : imi­ta­tion d’une toi­ture de bois cin­trée ? Rémi­nis­cence navale ? L’œil, lui, a tran­ché depuis long­temps : ce sont des bateaux. Un port lycien avec ses sar­co­phages — Sime­na, pré­ci­sé­ment — res­semble à une flot­tille tirée au sec pour l’hi­ver­nage, atten­dant une sai­son de navi­ga­tion qui ne vien­dra plus. Pour un peuple de marins dont Homère déjà chan­tait les navires, et dont les morts, comme Sar­pé­don, voya­geaient pour ren­trer au pays, l’i­mage n’a rien de forcé.

La qua­trième famille est plus modeste : fosses, tombes maçon­nées, chambres simples — la mort des pauvres, qui ne laisse guère de traces dans le pay­sage ni dans les livres.

Deux traits encore, qui achèvent le por­trait. D’une part, la tombe lycienne est une affaire de famille et de droit : les épi­taphes pré­cisent qui a le droit d’y être dépo­sé — le construc­teur, sa femme, ses enfants, par­fois sa mère, ses affran­chis — et qui ne l’a pas ; les contre­ve­nants s’ex­posent à des amendes consi­dé­rables, payables à la Ligue, à la cité ou au sanc­tuaire, et à la colère des dieux. La tombe est un bien, trans­mis, pro­té­gé, admi­nis­tré ; cer­taines ins­crip­tions d’é­poque romaine pré­voient même des rentes pour l’en­tre­tien et le fleu­ris­se­ment du monu­ment. D’autre part, la tombe est tour­née vers les vivants : ses reliefs montrent des ban­quets, des scènes d’au­dience, des com­bats, des adieux ; le mort y paraît en majes­té, entou­ré des siens, dans la pos­ture du maître de mai­son rece­vant. Rien de macabre dans tout cela. La nécro­pole lycienne n’est pas un memen­to mori : c’est un annuaire de la nota­bi­li­té, un livre de famille à ciel ouvert, une manière pour les lignées de tenir leur rang par-delà la mort. Et c’est peut-être pour cela que ces champs de tom­beaux, qui devraient être lugubres, dégagent au contraire — tous les voya­geurs le disent — une paix presque joyeuse.


IX. Keko­va : la ville qui a glis­sé dans la mer

Et nous voi­ci reve­nus à la baie, munis désor­mais de tout ce qu’il faut pour la lire.

L’île de Keko­va — Keko­va Adası — est une longue échine cal­caire de sept kilo­mètres et demi, orien­tée d’est en ouest, qui court paral­lè­le­ment à la côte à envi­ron cinq cents mètres du rivage. Entre l’île et la terre ferme s’é­tend un che­nal abri­té, une véri­table rade natu­relle longue de plu­sieurs milles, fer­mée à l’ouest et à l’est par des passes étroites : l’un des meilleurs mouillages de toute la côte sud de l’A­na­to­lie, appré­cié des marins de l’An­ti­qui­té comme des plai­san­ciers d’au­jourd’­hui, des galères byzan­tines comme des gulets de Kaş. Le nom turc de l’île signi­fie­rait « plaine de thym » ; l’An­ti­qui­té la connais­sait, semble-t-il, sous le nom de Dolikisthè.

C’est sur la rive nord de l’île, face au che­nal, que s’é­ten­dait la petite ville que l’on appelle aujourd’­hui « la cité englou­tie » — Batık Şehir en turc. Il faut être hon­nête avec le lec­teur : nous ne savons presque rien de son his­toire évé­ne­men­tielle. Aucun auteur antique ne la raconte ; les ins­crip­tions y sont rares ; le site n’a jamais fait l’ob­jet de fouilles sys­té­ma­tiques, la zone étant aujourd’­hui stric­te­ment pro­té­gée. Ce que nous voyons, en revanche, est élo­quent : des dizaines de struc­tures — fon­da­tions de mai­sons, murs, esca­liers, quais, citernes, ate­liers — s’é­tagent sur la pente de l’île et se pour­suivent sous l’eau, jus­qu’à plu­sieurs mètres de pro­fon­deur. Des esca­liers des­cendent du flanc de l’île et dis­pa­raissent dans la mer. Des seuils de portes ouvrent sur l’eau. Des anneaux d’a­mar­rage, des cuves, des frag­ments d’am­phores gisent par quelques mètres de fond, par­fai­te­ment visibles depuis la sur­face tant l’eau est claire.

L’ex­pli­ca­tion de ce pay­sage tient en un mot : tec­to­nique. La côte lycienne se trouve à l’a­plomb de la zone de sub­duc­tion hel­lé­nique, là où la plaque afri­caine plonge sous la plaque ana­to­lienne — l’une des régions sis­miques les plus actives de la Médi­ter­ra­née. Au IIe siècle de notre ère, une série de trem­ble­ments de terre — les sources antiques et l’ar­chéo­lo­gie sis­mique évoquent notam­ment un séisme majeur en 141, qui dévas­ta la Lycie et que le grand éver­gète Opra­moas de Rho­dia­po­lis contri­bua à répa­rer à coups de mil­lions de deniers — pro­vo­qua l’af­fais­se­ment de blocs entiers de la côte. À Keko­va, le flanc nord de l’île s’est enfon­cé de plu­sieurs mètres. La par­tie basse de Doli­kis­thè — les quais, les entre­pôts, les mai­sons du front de mer — est pas­sée sous le niveau des flots ; la par­tie haute est res­tée émer­gée. La ville n’a pas été englou­tie en un jour, à la manière d’une Atlan­tide : elle a glis­sé, puis la lente remon­tée du niveau marin depuis l’An­ti­qui­té a ache­vé le tra­vail. Les habi­tants ont pro­ba­ble­ment conti­nué quelque temps d’oc­cu­per les hau­teurs, puis la vie s’est dépla­cée vers les sites voi­sins, mieux abri­tés, plus com­modes : Sime­na en face, Tei­mius­sa au fond de la baie.

Il faut dire ce qu’est aujourd’­hui la ren­contre avec ce lieu, car aucune des­crip­tion archéo­lo­gique n’en rend compte. Le bateau longe l’île au ralen­ti — la navi­ga­tion est régle­men­tée, le mouillage inter­dit, la bai­gnade et la plon­gée pro­hi­bées dans toute la zone de la cité englou­tie afin de pro­té­ger les ves­tiges du pillage qui les a long­temps mena­cés. On glisse le long d’une paroi rousse et grise pique­tée de thym et de figuiers sau­vages, et sou­dain l’œil com­prend : cette ligne dans le rocher est un mur ; cette échan­crure régu­lière, un esca­lier ; cette ombre géo­mé­trique sous l’eau tur­quoise, l’angle d’une mai­son. Pen­dant plu­sieurs cen­taines de mètres, la ville défile ain­si, mi-lisible mi-dis­soute, dédou­blée par le miroir de l’eau qui super­pose au ves­tige réel son reflet trem­blé. Les jours de mer par­fai­te­ment calme, on ne sait plus très bien ce qui est au-des­sus et ce qui est au-des­sous, ce qui appar­tient encore à la terre et ce qui a été ren­du à la mer. Peu de sites antiques pro­curent cette sen­sa­tion exacte : non pas la ruine — la ruine, on connaît —, mais la sub­mer­sion, c’est-à-dire la ruine en train de se pro­duire, arrê­tée dans son mou­ve­ment, comme une vague pétrifiée.

À l’ex­tré­mi­té occi­den­tale de l’île s’ouvre la crique de Ter­sane — « l’ar­se­nal », en turc —, une anse en fer à che­val au fond de laquelle se dresse l’ab­side éven­trée d’une cha­pelle byzan­tine, les pieds dans les galets. Le nom garde la mémoire d’une fonc­tion : la crique ser­vit, à l’é­poque byzan­tine sans doute, de chan­tier ou d’a­bri pour les navires. L’ab­side soli­taire, ouverte sur la mer comme une conque, est deve­nue l’un des emblèmes du site — et le but d’ex­cur­sion des kaya­kistes, car si la bai­gnade est inter­dite devant la cité englou­tie, elle est per­mise dans plu­sieurs anses de la zone, et la tra­ver­sée du che­nal en kayak de mer, depuis Üçağız, est deve­nue la manière la plus douce et la plus juste de visi­ter ce pay­sage : au ras de l’eau, sans moteur, à la vitesse des anciens.

L’en­semble de la région — l’île, le che­nal, Sime­na, Tei­mius­sa, Aper­lai — est clas­sé zone spé­cia­le­ment pro­té­gée par la Tur­quie et ins­crit depuis 2000 sur la liste indi­ca­tive du patri­moine mon­dial de l’U­NES­CO. Pro­tec­tion méri­tée, et fra­gile : la pres­sion tou­ris­tique de Kaş toute proche, le bal­let des bateaux d’ex­cur­sion, la ten­ta­tion immo­bi­lière qui ronge toute la côte turque rap­pellent que la sur­vie de ce lieu, qui a tra­ver­sé les séismes, dépend désor­mais d’ar­bi­trages admi­nis­tra­tifs. Les civi­li­sa­tions meurent aus­si de décrets.


X. Sime­na : le châ­teau, le théâtre et le sar­co­phage dans l’eau

En face de la cité englou­tie, sur la terre ferme, une col­line conique s’a­vance dans le che­nal, cou­ron­née de rem­parts cré­ne­lés. C’est Kaleköy — « le vil­lage du châ­teau » —, l’an­tique Sime­na, et c’est peut-être, de tous les lieux habi­tés de Médi­ter­ra­née, celui où la super­po­si­tion des âges est la plus dense au mètre carré.

Sime­na ne fut jamais une grande cité. Son nom appa­raît dans les listes de Pline l’An­cien et chez les géo­graphes, ses mon­naies et ses ins­crip­tions attestent son exis­tence dès l’é­poque clas­sique — une ins­crip­tion du site remon­te­rait au IVe siècle avant notre ère —, mais elle demeu­ra tou­jours une petite ville por­tuaire, satel­lite de ses voi­sines plus puis­santes. Son des­tin ins­ti­tu­tion­nel le dit bien : à l’é­poque de la Ligue, Sime­na ne votait pas pour elle-même. Elle appar­te­nait à une sym­po­li­tie — une com­mu­nau­té poli­tique grou­pée — conduite par la cité d’A­per­lai, de l’autre côté de la pres­qu’île, et qui ras­sem­blait quatre bour­gades : Aper­lai, Sime­na, Apol­lo­nia et Isin­da. Les citoyens de Sime­na se disaient offi­ciel­le­ment « Aper­lites de Sime­na ». Une voix pour quatre vil­lages : on mesure la modes­tie de l’en­semble — et l’on touche du doigt, en pas­sant, la gra­nu­la­ri­té extra­or­di­naire de ce fédé­ra­lisme lycien qui emboî­tait des sym­po­li­ties dans une confé­dé­ra­tion, comme des pou­pées russes politiques.

Mais ce que Sime­na n’a pas eu en puis­sance, elle l’a eu en conti­nui­té. Le site est habi­té depuis deux mille cinq cents ans sans inter­rup­tion : ville lycienne, bour­gade romaine, vil­lage byzan­tin, poste médié­val, hameau otto­man de pêcheurs, vil­lage turc d’au­jourd’­hui — une tren­taine de familles, des mai­sons de pierre et de bois dégrin­go­lant vers le port, des ter­rasses de res­tau­rants sur pilo­tis, pas de route. Car c’est l’autre sin­gu­la­ri­té de Kaleköy : on n’y accède qu’à pied — une heure de sen­tier depuis Üçağız, à tra­vers la gar­rigue et les tom­beaux — ou par la mer. L’ab­sence de route a fait ce que aucun clas­se­ment n’au­rait pu faire : elle a figé le vil­lage dans son échelle antique.

Le châ­teau qui coiffe la col­line est, dans son état actuel, une œuvre des che­va­liers de Saint-Jean de Rhodes, qui ver­rouillèrent au Moyen Âge tar­dif ce mouillage stra­té­gique face à la menace turque, réuti­li­sant des for­ti­fi­ca­tions byzan­tines elles-mêmes assises sur des murs antiques : dans les sou­bas­se­ments de l’en­ceinte, l’œil repère des assises poly­go­nales qui remontent à l’é­poque lycienne clas­sique. Du che­min de ronde, la vue embrasse tout le sys­tème du lieu : le che­nal, l’île de Keko­va éti­rée comme un ani­mal endor­mi, les passes, les îlots, et au fond la baie fer­mée d’Ü­çağız. On com­prend d’un regard pour­quoi trente géné­ra­tions de stra­tèges ont tenu ce piton.

Et au centre de l’en­ceinte, taillé dans le rocher vif, le voya­geur découvre la plus déli­cieuse sur­prise du site : un théâtre minus­cule, sept ran­gées de gra­dins creu­sées direc­te­ment dans la pente cal­caire, pou­vant accueillir peut-être trois cents spec­ta­teurs. C’est le plus petit théâtre de toute la Lycie — de tous les théâtres antiques connus d’A­na­to­lie, peut-être. Il dit mieux que n’im­porte quel trai­té ce que fut la roma­ni­sa­tion des cam­pagnes d’A­sie Mineure : même un bourg de pêcheurs de quelques cen­taines d’âmes vou­lait son théâtre, son mor­ceau de vie civique grecque, ses concours et ses assem­blées — à sa taille. On s’as­sied sur le gra­din supé­rieur, on regarde la mer par-des­sus l’or­ches­tra, et l’on se dit que le spec­tacle, ici, n’a jamais été sur la scène.

Sur le flanc ouest de la col­line, hors les murs, s’é­tend la nécro­pole : plu­sieurs dizaines de sar­co­phages lyciens d’é­poque romaine, dis­per­sés dans les oli­viers et les carou­biers, cou­vercles ogi­vaux dres­sés dans tous les sens, cer­tains bas­cu­lés par les séismes, d’autres éven­trés par les pilleurs d’au­tre­fois, tous colo­ni­sés par le thym et les chèvres. Beau­coup portent des ins­crip­tions grecques ; les tenons de leurs cou­vercles s’ornent par­fois de mufles de lions. C’est la flot­tille dont je par­lais plus haut : une escadre de navires de pierre échoués sur la col­line, proues levées vers le large.

En contre­bas, près du rivage, les ves­tiges de thermes portent une dédi­cace qui fixe un ins­tant pré­cis de l’his­toire du vil­lage : « à l’empereur Titus », par « le peuple des Aper­lites de Sime­na ». Nous sommes vers 79–81 de notre ère ; le bourg a vou­lu son bain romain, et l’a dédié au fils de Ves­pa­sien. Dix-neuf siècles plus tard, les assises des thermes servent de fon­da­tion aux ter­rasses où l’on sert le pois­son grillé et la glace mai­son — les fameuses glaces de Kaleköy, gloire locale — aux plai­san­ciers de passage.

Reste le sar­co­phage. Celui de la pho­to­gra­phie, celui que tout le monde connaît sans tou­jours savoir où il se trouve : posé dans l’eau du port, à quelques mètres du rivage, socle immer­gé, cuve et cou­vercle ogi­val émer­geant des flots, seul, par­fai­te­ment cadré entre l’eau tur­quoise et les mon­tagnes. Il n’a pas été construit dans la mer : il se dres­sait sur le rivage antique, et l’af­fais­se­ment du IIe siècle — le même qui noya Doli­kis­thè — a fait des­cendre son socle sous le niveau des eaux. La sub­si­dence qui a détruit la ville d’en face a fabri­qué, ici, une icône. Des géné­ra­tions de pho­to­graphes, de peintres et d’au­teurs de guides en ont fait l’i­mage même de la Lycie ; les kaya­kistes tournent autour comme autour d’une relique. Il faut pour­tant se sou­ve­nir de ce qu’il est : la tombe d’un habi­tant de Sime­na, un monu­ment fami­lial pro­té­gé jadis par des amendes et des malé­dic­tions, la « mai­son d’é­ter­ni­té » de quel­qu’un. Sa malé­dic­tion, s’il en por­tait une, a fonc­tion­né au-delà de toute espé­rance : nul n’a intro­duit de corps étran­ger dans la tombe, et deux mille ans plus tard, le monde entier vient le saluer sans pou­voir le tou­cher, gar­dé qu’il est par la plus effi­cace des enceintes — la mer.


XI. Tei­mius­sa et Aper­lai : les sœurs oubliées

La baie de Keko­va ne se réduit pas à ses deux vedettes. Deux autres sites, plus dis­crets, com­plètent le qua­tuor et méritent qu’on s’y attarde — ne serait-ce que parce qu’ils offrent ce que Sime­na et la cité englou­tie n’offrent plus tout à fait : la solitude.

Au fond de la baie, le vil­lage d’Ü­çağız — « les trois bouches », du nom des trois passes qui donnent accès au plan d’eau — occupe l’emplacement de l’an­tique Tei­mius­sa. C’est aujourd’­hui le port d’embarquement des excur­sions, un vil­lage de pêcheurs et de patrons de bateaux qui a gar­dé, mal­gré le tou­risme, une bon­ho­mie de bout du monde : la route qui y des­cend depuis la natio­nale, à tra­vers un pay­sage de doline et de gar­rigue, ne mène nulle part ailleurs. Or il suf­fit de mar­cher dix minutes vers l’est, le long du rivage, pour chan­ger de mil­lé­naire : la nécro­pole de Tei­mius­sa occupe une plate-forme rocheuse au bord de l’eau, des dizaines de sar­co­phages ser­rés les uns contre les autres, cer­tains posés sur le rocher nu, d’autres les pieds dans la mer, quelques-uns munis de leur hypo­so­rion, beau­coup por­tant encore leurs ins­crip­tions grecques — des noms, des filia­tions, des inter­dic­tions, des amendes. Point de gui­chet, point de clô­ture, point de gar­dien : les tombes, les chèvres, les cri­quets et vous. On y com­prend phy­si­que­ment ce que fut le rap­port lycien à la mort : la nécro­pole n’est pas un enclos sépa­ré, c’est le pro­lon­ge­ment du port, du vil­lage, du quo­ti­dien. Les enfants d’Ü­çağız y jouent, comme y jouaient sans doute les enfants de Tei­mius­sa. Une petite tombe rupestre, creu­sée dans un rocher iso­lé au bord de l’eau, montre sur sa façade un couple sculp­té en léger relief ; on connaît par une ins­crip­tion le nom d’un pro­prié­taire de tombe du lieu, un cer­tain Klu­wa­ni­mi — l’un des rares noms lyciens de la baie qui soient par­ve­nus jus­qu’à nous. Ce presque-ano­ny­mat est émou­vant : Tei­mius­sa n’a ni his­toire écrite, ni monu­ment fameux ; elle n’a que ses morts, qui suf­fisent à prou­ver qu’elle a vécu.

De l’autre côté de la pres­qu’île de Sıçak, face au cou­chant, gît Aper­lai — la capi­tale de la sym­po­li­tie, la « grande sœur » ins­ti­tu­tion­nelle de Sime­na, aujourd’­hui l’un des sites les plus aban­don­nés et les plus atta­chants de Lycie. On n’y accède qu’à pied — une heure et demie de sen­tier depuis le hameau de Sıçak, sur une por­tion de la Voie lycienne — ou en bateau pri­vé. Au fond d’un fjord étroit et par­fai­te­ment abri­té s’é­tagent des rem­parts d’é­poque clas­sique et hel­lé­nis­tique rema­niés à l’é­poque byzan­tine, des tours, des églises effon­drées, des sar­co­phages, et, dans l’eau du rivage — car ici aus­si la côte s’est affais­sée —, des quais et des struc­tures sub­mer­gées où l’on patauge entre les tes­sons. Sur­tout, Aper­lai a livré aux archéo­logues qui l’ont étu­diée dans les années 1990–2000 la clef de sa pros­pé­ri­té : des mon­ti­cules entiers de coquilles de murex bri­sées. Aper­lai vivait de la pourpre — ce colo­rant fabu­leu­se­ment coû­teux extrait, goutte à goutte, de la glande d’un coquillage, et dont il fal­lait broyer des mil­liers d’in­di­vi­dus pour teindre un seul vête­ment. La petite capi­tale de la sym­po­li­tie était une manu­fac­ture de luxe : ses cuves, ses bas­sins de décan­ta­tion, ses tas de coquilles concas­sées com­posent l’un des sites de pro­duc­tion de pourpre les mieux conser­vés de Médi­ter­ra­née orien­tale. Voi­là qui cor­rige uti­le­ment l’i­mage d’une Lycie pure­ment héroïque et funé­raire : ces gens tei­gnaient des étoffes pour les séna­teurs de Rome, comp­taient leurs coquillages, tenaient des livres de compte. La civi­li­sa­tion, c’est aus­si cela.


XII. Vivre en Lycie : la mer, le bois, les dieux

À quoi res­sem­blait la vie, dans ces petites villes de la côte, au temps de leur splen­deur modeste ?

D’a­bord, à une vie tour­née vers la mer. La Lycie ne pos­sède que deux vraies plaines — celles du Xanthe et de Myra — ; par­tout ailleurs, la mon­tagne tombe dans l’eau, et la route mari­time fut de tout temps plus com­mode que les sen­tiers. La grande route de navi­ga­tion entre l’É­gée et le Levant lon­geait cette côte : les navires venus de Rhodes vers Chypre, la Syrie et l’É­gypte fai­saient escale dans ses ports, s’a­bri­taient de la tem­pête dans ses criques, embar­quaient son eau et son bois. Car la Lycie fut, avec le Liban, l’un des grands réser­voirs de bois de construc­tion navale de la Médi­ter­ra­née antique : les cèdres et les pins du Tau­rus des­cen­daient vers les chan­tiers par les fleuves et les câbles. Le grain aus­si tran­si­tait par ici : les gre­niers monu­men­taux qu’­Ha­drien fit construire à Pata­ra et à Andriake — ce der­nier admi­ra­ble­ment conser­vé, à une demi-heure de Keko­va — sto­ckaient le blé en route vers Rome, et disent l’in­ser­tion de la petite Lycie dans la machine anno­naire de l’Em­pire. Ajou­tons la pourpre d’A­per­lai, les éponges, le pois­son salé et le garum dont on a retrou­vé les cuves, l’huile et le vin des ter­rasses, et l’on tient l’é­co­no­mie du pays : une éco­no­mie d’es­cale, de cueillette mari­time et de niche.

Les dieux, ensuite. Le pan­théon lycien mêle avec une liber­té typi­que­ment ana­to­lienne les vieilles divi­ni­tés indi­gènes et les figures grecques venues les recou­vrir. La grande déesse natio­nale est Léto — ẽni maha­na­hi, « la Mère des dieux », disent les textes lyciens —, hono­rée avec ses jumeaux Apol­lon et Arté­mis dans le sanc­tuaire fédé­ral du Létôon ; la légende vou­lait que Léto, fuyant la colère d’Hé­ra, fût venue bai­gner ses nou­veau-nés dans les eaux du Xanthe, et que des ber­gers l’ayant repous­sée eussent été chan­gés en gre­nouilles — Ovide raconte la méta­mor­phose. Apol­lon ren­dait ses oracles à Pata­ra, où il pas­sait, disait-on, les mois d’hi­ver, lais­sant Délos pour la belle sai­son : la Lycie comme rési­dence d’hi­ver du dieu de la lumière, l’i­dée a de quoi séduire qui­conque a connu la dou­ceur de ses mois de jan­vier. Sous ces noms grecs per­çaient les vieux cultes : le dieu lycien Trq­qas, ava­tar du dieu de l’o­rage lou­vite Tarhunt, se cache der­rière le Zeus des ins­crip­tions ; les « douze dieux lyciens », hono­rés par des reliefs rupestres jus­qu’à l’é­poque romaine, escor­tés de chiens, gardent le sou­ve­nir de divi­ni­tés locales que nous dis­tin­guons mal. Et la mort, on l’a vu, avait ses gar­diens propres, ses sirènes psy­cho­pompes, ses malédictions.

La socié­té, enfin. Les ins­crip­tions funé­raires et hono­ri­fiques des­sinent un monde de notables muni­ci­paux : prêtres et prê­tresses, gym­na­siarque, ago­no­thètes orga­ni­sa­teurs de concours, bien­fai­teurs payant de leurs deniers un por­tique, un bain, une dis­tri­bu­tion d’huile. Au som­met, quelques familles immen­sé­ment riches jouaient les éver­gètes à l’é­chelle de la pro­vince entière : le cas le plus stu­pé­fiant est celui d’O­pra­moas de Rho­dia­po­lis, au IIe siècle de notre ère, dont le mau­so­lée porte gra­vée la plus longue ins­crip­tion de Lycie — le cata­logue de ses bien­faits, cité par cité, après le grand séisme de 141 : des cen­taines de mil­liers de deniers ver­sés pour rele­ver les théâtres, les temples, les bains de dizaines de villes. La Lycie romaine était une socié­té de la géné­ro­si­té obli­ga­toire et de la recon­nais­sance gra­vée — un sys­tème où le pres­tige s’a­che­tait en pierre et se payait en ins­crip­tions. Les femmes y tenaient une place notable, héri­tage peut-être de cette sin­gu­la­ri­té que Héro­dote avait cru voir : on connaît des femmes lyciarques hono­raires, des prê­tresses fédé­rales, des bien­fai­trices titrées. Et tout en bas, invi­sibles comme par­tout, les esclaves, les pêcheurs, les ber­gers, les plon­geurs d’é­ponges — ceux dont les tombes ne parlent pas.


XIII. Le long cré­pus­cule : de Byzance aux caïques

La Lycie antique ne s’est pas effon­drée : elle s’est len­te­ment dépla­cée, vidée, repliée.

L’é­poque byzan­tine fut d’a­bord une conti­nua­tion pros­père. Le chris­tia­nisme s’im­plan­ta tôt et fort — la Lycie est la terre de saint Nico­las de Myra, dont la basi­lique, recons­truite au fil des siècles autour de son tom­beau, devint l’un des grands pèle­ri­nages d’O­rient, et de saint Nico­las de Sion, son homo­nyme du VIe siècle, dont la Vie four­mille de détails sur les cam­pagnes lyciennes. Les églises pous­sèrent par­tout, jusque sur l’île de Keko­va et dans les criques les plus iso­lées ; les évê­chés lyciens — Myra métro­pole en tête — s’a­li­gnèrent aux conciles. Mais les coups arri­vèrent en série : la « peste de Jus­ti­nien » au VIe siècle, qui frap­pa dure­ment ces côtes ; puis, à par­tir du VIIe, les raids arabes, qui firent de la mer, jadis nour­ri­cière, une menace per­ma­nente. La flotte omeyyade croi­sa dans ces eaux ; la grande bataille navale dite « des Mâts », en 655, l’un des désastres majeurs de la marine byzan­tine, se dérou­la au large de la côte lycienne, près de Phoe­nix — l’ac­tuelle Finike, à quelques enca­blures à l’est de Keko­va. Les popu­la­tions quit­tèrent les rivages pour les hau­teurs, les villes por­tuaires s’é­tio­lèrent ; les ves­tiges byzan­tins tar­difs de la région — cha­pelles for­ti­fiées, murailles hâtives — disent un monde qui se barricade.

Le reste est une his­toire de fron­tières mou­vantes : les Turcs seld­jou­kides puis les émi­rats tur­co­mans au XIIIe siècle, les che­va­liers de Rhodes tenant les points d’ap­pui mari­times — d’où le châ­teau de Sime­na —, enfin l’ordre otto­man, qui ren­dit la paix à ces côtes mais non la pros­pé­ri­té : la Lycie otto­mane fut un pays pauvre et palu­déen, de nomades yörük des­cen­dant l’hi­ver vers les pâtu­rages côtiers, de char­bon­niers et de pêcheurs d’é­ponges. C’est ce pays endor­mi que redé­cou­vrirent, au XIXe siècle, les voya­geurs euro­péens. Le capi­taine Fran­cis Beau­fort — celui de l’é­chelle des vents — leva la carte de ces côtes pour l’A­mi­rau­té bri­tan­nique en 1811–1812 et signa­la les anti­qui­tés ; sir Charles Fel­lows, à par­tir de 1838, « décou­vrit » Xan­thos et en expé­dia les marbres — tom­beau des Har­pyes, monu­ment des Néréides — vers le Bri­tish Museum, où ils occupent tou­jours leurs salles, au grand dam de la Tur­quie qui en demande régu­liè­re­ment le retour ; les épi­gra­phistes autri­chiens, à la fin du siècle, sillon­nèrent le pays pour copier les ins­crip­tions, fon­dant le cor­pus sur lequel tra­vaillent encore les savants. La Lycie entra dans l’ar­chéo­lo­gie au moment pré­cis où elle sor­tait de l’histoire.

Un der­nier dépla­ce­ment de popu­la­tion ache­va de façon­ner la région telle qu’elle est : jus­qu’en 1923, une par­tie des marins et des pêcheurs de ces côtes étaient grecs ortho­doxes — l’île voi­sine de Kas­tel­lo­ri­zo (Meis), à deux milles de Kaş, fut long­temps la métro­pole mari­time du sec­teur, et ses caïques fré­quen­taient toutes les criques de Keko­va. L’é­change de popu­la­tions gré­co-turc vida ce monde-là ; Kas­tel­lo­ri­zo, res­tée à la Grèce puis à l’I­ta­lie puis à la Grèce de nou­veau, se dépeu­pla vers l’Aus­tra­lie ; et la baie de Keko­va, déjà si riche en villes englou­ties, gagna une strate sup­plé­men­taire de mémoire absente. En Médi­ter­ra­née, les civi­li­sa­tions ne se rem­placent pas : elles se sédimentent.


XIV. Keko­va aujourd’­hui : petit éloge de la lenteur

Reste à dire com­ment ce pays se visite — car la manière n’est pas indif­fé­rente : elle décide de ce qu’on y voit.

La base natu­relle est Kaş, l’an­cienne Anti­phel­los, à une qua­ran­taine de kilo­mètres à l’ouest : petite ville d’an­ciens pêcheurs deve­nue le port de plai­sance bohème de la côte lycienne, avec son théâtre antique face à la mer, son sar­co­phage à cou­vercle ogi­val plan­té en pleine rue com­mer­çante — les Lyciens, déci­dé­ment —, et Kas­tel­lo­ri­zo la grecque posée sur l’ho­ri­zon. De Kaş, les excur­sions en bateau vers Keko­va partent chaque matin ; mais on peut pré­fé­rer rejoindre par la route Üçağız, et embar­quer là, au plus près, sur une barque de vil­lage. La jour­née type enchaîne le che­nal, la lente dérive le long de la cité englou­tie, la bai­gnade dans une crique auto­ri­sée, la mon­tée à Kaleköy — châ­teau, théâtre, nécro­pole, glace arti­sa­nale —, le retour par les îlots. C’est beau, c’est rodé, c’est un peu vite.

La ver­sion lente existe, et elle change tout. Le kayak de mer, d’a­bord : les sor­ties gui­dées au départ d’Ü­çağız per­mettent de lon­ger les ruines au ras de l’eau, sans bruit de moteur, à la vitesse exacte où le regard a le temps de recom­po­ser les murs — c’est, de l’a­vis géné­ral, la plus belle façon d’ap­pro­cher la ville englou­tie, et la plus res­pec­tueuse. La Voie lycienne, ensuite : le sen­tier de grande ran­don­née créé en 1999 par la Bri­tan­nique Kate Clow, plus de cinq cents kilo­mètres bali­sés de Fethiye à Anta­lya, passe pré­ci­sé­ment par ici — l’é­tape qui mène d’A­per­lai à Üçağız puis à Sime­na par la pres­qu’île est l’une des plus célèbres du par­cours, une jour­née de gar­rigue, de murets, de citernes antiques et de sar­co­phages sur­gis­sant au détour du sen­tier, avec la mer par­tout en contre­bas. Mar­cher d’une cité morte à l’autre, arri­ver à Kaleköy par le che­min des chèvres et non par le débar­ca­dère, c’est retrou­ver l’é­chelle du pays : la Lycie fut tou­jours un monde de pié­tons et de rameurs.

Deux ou trois conseils encore, gla­nés d’ex­pé­rience et de bon sens. Venir tôt ou tard dans la sai­son — mai, juin, fin sep­tembre, octobre : l’é­té, la four­naise et la flot­tille des excur­sions écrasent le lieu. Dor­mir sur place si l’on peut, à Üçağız ou dans les quelques pen­sions de Kaleköy : le soir venu, quand les bateaux sont par­tis, le vil­lage retrouve son silence, les sar­co­phages leur soli­tude, et l’on dîne de pois­son sur pilo­tis au-des­sus des thermes de Titus, ce qui est une défi­ni­tion accep­table du bon­heur. Res­pec­ter scru­pu­leu­se­ment les inter­dic­tions de bai­gnade et de mouillage devant la cité englou­tie : elles sont la seule chose qui tienne encore entre ces ves­tiges et leur dis­so­lu­tion. Et lever les yeux, de temps en temps, du tur­quoise vers le gris : les mon­tagnes der­rière la côte, où pas­saient les che­mins des nomades, sont le troi­sième acteur du pay­sage, celui qu’on oublie tou­jours sur les photographies.


XV. Coda : les bateaux de pierre

Au terme de ce long périple, que reste-t-il de la civi­li­sa­tion lycienne, et que nous dit-elle encore ?

Elle nous dit d’a­bord qu’on peut être petit et comp­ter. Les Lyciens n’ont jamais été plus de quelques cen­taines de mil­liers ; ils n’ont conquis per­sonne, fon­dé aucun empire, expor­té aucune doc­trine. Ils ont pour­tant don­né à Homère ses plus nobles héros, aux Perses leurs sujets les plus indomp­tables, à Rome sa pro­vince la plus pai­sible, à Mon­tes­quieu son modèle fédé­ral, à la chré­tien­té son saint le plus popu­laire, et au monde le plus sin­gu­lier des pay­sages funé­raires. Il y a là une leçon d’é­chelle : dans le concert des civi­li­sa­tions, la voix ne dépend pas du volume.

Elle nous dit ensuite quelque chose sur la mémoire. Les Lyciens ont tout misé sur la pierre : leurs mai­sons de bois ont dis­pa­ru jus­qu’à la der­nière, leurs archives, leurs poèmes, leurs musiques se sont éva­nouis, leur langue même n’est plus qu’un chan­tier de phi­lo­logues — mais leurs tom­beaux sont debout, par mil­liers, et ce sont eux qui parlent pour tout le reste. Pari funé­raire gagné au-delà de toute espé­rance : rare­ment civi­li­sa­tion aura été à ce point iden­ti­fiée à ses sépul­tures, défi­nie par elles, sau­vée par elles. Nous ne connais­sons des Lyciens que ce qu’ils ont vou­lu rendre éter­nel — et ils n’ont vou­lu rendre éter­nel que l’es­sen­tiel : le nom, la famille, la mai­son, la mer.

Elle nous offre enfin, dans la baie de Keko­va, une image qu’au­cune autre côte ne pro­pose avec cette net­te­té : celle de la pré­ca­ri­té des éta­blis­se­ments humains, expo­sée en pleine lumière, dans une eau si claire qu’elle semble une loupe. La ville englou­tie n’est pas une méta­phore : c’est un fait géo­lo­gique, daté, expli­qué. Mais elle fonc­tionne mal­gré tout comme un emblème — la cité des­cen­due dans la mer d’un côté du che­nal, le tom­beau mon­té au-des­sus des flots de l’autre, et entre les deux les barques qui passent, char­gées de vivants en maillot de bain, dans l’exacte sus­pen­sion entre ce qui sombre et ce qui sur­nage. Les Lyciens, qui enter­raient leurs morts dans des bateaux de pierre tour­nés vers le large, auraient com­pris ce pay­sage mieux que per­sonne. Ils l’a­vaient, au fond, prémédité.

Sur la nécro­pole de Tei­mius­sa, un soir d’oc­tobre, on peut s’as­seoir sur le socle d’un sar­co­phage tiède encore du soleil et regar­der la nuit mon­ter de l’eau. Les ins­crip­tions s’ef­facent une à une dans l’ombre — les noms, les filia­tions, les amendes, les malé­dic­tions. Il reste les sil­houettes ogi­vales contre le ciel, la flot­tille pétri­fiée, parée pour un appa­reillage vieux de deux mille ans. On songe alors à Sar­pé­don, rame­né par les airs de Troie en Lycie pour y rece­voir « l’hon­neur dû aux morts ». L’hon­neur dû aux morts : peu de peuples l’au­ront pris aus­si au sérieux. C’est peut-être pour cela qu’en Lycie, seul pays au monde, les tom­beaux donnent envie de vivre.


Sources prin­ci­pales : Héro­dote (I, 173–176 ; VII, 92), Homère (Iliade, VI et XVI), Stra­bon (XIV, 3), Pline l’An­cien (V, 28), Plu­tarque (Vie de Bru­tus) ; tra­vaux de la mis­sion archéo­lo­gique fran­çaise de Xan­thos-Létôon ; cor­pus des ins­crip­tions lyciennes (tri­lingue du Létôon) ; études sur la sym­po­li­tie aper­lite et la pro­duc­tion de pourpre d’A­per­lai ; dos­sier d’ins­crip­tion de la région de Keko­va sur la liste indi­ca­tive de l’U­NES­CO (2000).

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La pourpre de Tyr : Douze mille coquillages pour un gramme et demi

La pourpre de Tyr : Douze mille coquillages pour un gramme et demi

La Pourpre de Tyr

Douze mille coquillages pour un gramme et demi

La pourpre de Tyr : une indus­trie qui a rui­né des coquillages entiers

Un chien sur une plage

L’his­toire com­mence par un chien, ce qui est déjà un mau­vais pré­sage pour la rigueur his­to­rique. Le chien appar­tient à Mel­qart — Héra­clès pour les Grecs, qui ont tou­jours eu la manie de tra­duire les dieux des autres comme on tra­duit une fac­ture. Le chien court sur la plage de Tyr, il fouille dans le varech, il croque un coquillage. Quand il relève la tête, son museau est vio­let. Une nymphe passe, elle s’ap­pelle Tyros, elle est belle et elle a du carac­tère : elle exige du dieu une robe de cette cou­leur-là, faute de quoi elle ne l’ai­me­ra plus. Mel­qart s’exé­cute. Voi­là com­ment naît, selon Julius Pol­lux, la plus chère des indus­tries de l’Antiquité.

Rubens a peint la scène au XVIIe siècle et son chien a l’air très content de lui.

C’est une fable de fon­da­tion clas­sique, avec ses ingré­dients obli­gés : le hasard, l’a­ni­mal, le caprice fémi­nin, la tein­ture divine. Elle a le mérite de pla­cer d’emblée le décor exact — une plage de sable gris, du varech, une odeur de marée basse — et de rap­pe­ler que l’ob­jet le plus pres­ti­gieux du monde antique est sor­ti d’un tas d’or­dures orga­niques au bord de l’eau. Rien dans la pourpre ne des­cend du ciel. Tout monte de la vase.

Il faut ici un pre­mier redres­se­ment de voca­bu­laire. « Pourpre », en fran­çais moderne, tire vers le rouge — le pourpre car­di­na­lice, les lèvres pourpres des roman­tiques. En anglais, purple a filé vers le vio­let. Les deux mots viennent du même endroit, le latin pur­pu­ra, lui-même emprun­té au grec por­phy­ra, et por­phy­ra ne dési­gnait pas une cou­leur : il dési­gnait le coquillage. La cou­leur est un adjec­tif déri­vé de l’a­ni­mal. Nous appe­lons aujourd’­hui « pourpre » un ton qu’au­cun de nous ne sau­rait décrire de la même façon que son voi­sin, et ce ton porte le nom d’un gas­té­ro­pode que presque per­sonne ne sau­rait recon­naître sur un étal.

C’est le résu­mé du pro­blème. Une indus­trie qui a duré trois mille ans, employé des mil­liers d’hommes, finan­cé des flottes, pesé sur le droit romain, teint les man­teaux des empe­reurs et les manus­crits des évan­giles, a dis­pa­ru si com­plè­te­ment qu’il ne reste d’elle qu’un mot, quelques col­lines de coquilles bri­sées et une flaque de pig­ment séché retrou­vée à Massada.

Por­trait de l’a­ni­mal, qui n’a rien demandé

Le cou­pable a plu­sieurs noms selon les tri­bu­naux. Boli­nus bran­da­ris, le murex droit-épine, une dizaine de cen­ti­mètres, un siphon en forme de long canal, un corps héris­sé de pointes qui lui donnent l’air d’une arme médié­vale minia­ture. Hexa­plex trun­cu­lus, plus tra­pu, côte­lé, bandes brunes sur fond clair. Stra­mo­ni­ta hae­mas­to­ma, le pourpre des rochers, plus lisse, plus dis­cret. Trois espèces prin­ci­pales, toutes de la famille des Muri­ci­dae, toutes médi­ter­ra­néennes, toutes vivantes aujourd’­hui, toutes comes­tibles — on les vend encore sur les mar­chés de Naples, de Sète et de Tunis, sous le nom de scun­gil­li, de bigor­neau piquant ou de murex, à des gens qui les font bouillir avec du lau­rier et les extraient à l’é­pingle sans se dou­ter de rien.

Le murex est un pré­da­teur. Il ne broute pas : il chasse. Sa méthode est d’une len­teur féroce. Il monte sur une moule, il applique contre sa coquille un organe spé­cia­li­sé — l’or­gane acces­soire de forage — qui sécrète un acide, et il rabote patiem­ment le car­bo­nate de cal­cium avec sa radu­la, cette langue râpeuse héris­sée de dents chi­ti­neuses. Il lui faut des heures, par­fois une jour­née. Quand le trou est per­cé, il injecte une sécré­tion para­ly­sante et aspire l’a­ni­mal. On trouve, sur toutes les plages de la Médi­ter­ra­née, des coquilles de moules per­cées d’un trou par­fai­te­ment rond de deux mil­li­mètres : ce sont des fac­tures de murex.

Cette sécré­tion para­ly­sante nous inté­resse. Elle est pro­duite par la glande hypo­bran­chiale, un ruban de tis­su jau­nâtre logé le long du man­teau, sous la coquille, à côté des bran­chies. La glande fabrique une chi­mie com­pli­quée dont le rôle bio­lo­gique est double : anes­thé­sier les proies et pro­té­ger les pontes contre les bac­té­ries. Elle contient de la murexine — un déri­vé de cho­line qui bloque la trans­mis­sion neu­ro­mus­cu­laire — et une série de pré­cur­seurs inco­lores, des sul­fates d’in­doxyle bromés.

Inco­lores. C’est tout le sel de l’af­faire. La glande ne contient pas de pourpre. Elle contient les pièces déta­chées de la pourpre, sage­ment ran­gées, chi­mi­que­ment inertes, et par­fai­te­ment invi­sibles. Il faut cas­ser la coquille, extraire la glande, la déchi­rer pour libé­rer une enzyme qui coupe le sul­fate, puis expo­ser le tout à l’air et à la lumière du soleil. Alors seule­ment la réac­tion s’en­clenche : le liquide passe du blanc lai­teux au jaune, du jaune au vert, du vert au bleu, du bleu au vio­let, et se fixe. On peut regar­der la chose se pro­duire en une demi-heure sur un mor­ceau de papier buvard. C’est un des spec­tacles les plus étranges de la chi­mie natu­relle, et le seul argu­ment sérieux en faveur du chien de Mel­qart : il faut vrai­ment que quel­qu’un ait vu ça par accident.

Com­ment diable a‑t-on trou­vé ça ?

La ques­tion mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est plus inté­res­sante que la légende.

Recons­ti­tuons. Pour obte­nir de la pourpre, il faut : iden­ti­fier trois espèces de coquillages par­mi des cen­taines ; com­prendre qu’un organe interne pré­cis, et lui seul, est actif ; savoir qu’il faut le lais­ser à la lumière ; savoir qu’il faut ensuite le saler ; savoir qu’il faut le chauf­fer sans le faire bouillir pen­dant plus d’une semaine ; savoir qu’il faut plon­ger la laine dans un bain réduit, où le colo­rant est pro­vi­soi­re­ment soluble et jaune-vert, et que la cou­leur n’ap­pa­raî­tra qu’a­près, à l’air libre, en séchant. Aucune de ces étapes ne se déduit de la pré­cé­dente. Aucune ne donne, iso­lé­ment, un résul­tat encou­ra­geant. Un homme qui trou­ve­rait par hasard les trois pre­mières aban­don­ne­rait à la qua­trième, parce que la qua­trième pue.

La seule hypo­thèse rai­son­nable est la cui­sine. Le murex se mange depuis le Néo­li­thique ; on trouve ses coquilles dans les dépo­toirs ali­men­taires bien avant qu’on trouve des cuves de tein­tu­rier. Or qui­conque a net­toyé une dizaine de murex sait ce qui arrive : les doigts se tachent, le tor­chon se tache, la planche se tache, et la tache — c’est là le point — ne part pas. Elle ne part ni à l’eau, ni au savon, ni au soleil. Elle vieillit mieux que le torchon.

L’in­dus­trie de la pourpre est donc, très pro­ba­ble­ment, née d’un pro­blème de vais­selle. Quel­qu’un a pas­sé assez de temps à s’é­ner­ver contre une tache indé­lé­bile pour se deman­der si l’in­dé­lé­bile ne se ven­dait pas. Le reste est trois mille ans de travail.

Il faut ajou­ter que ce quel­qu’un n’é­tait pro­ba­ble­ment pas phé­ni­cien. Les plus anciens amas de murex écra­sés à des fins mani­fes­te­ment indus­trielles — coquilles bri­sées de façon sys­té­ma­tique, tou­jours au même endroit, celui qui donne accès à la glande — viennent de Crète : Palai­kas­tro, Kou­pho­ni­si, Kom­mos, autour de 1800–1750 avant notre ère. Les Minoens tei­gnaient en pourpre plu­sieurs siècles avant que Tyr et Sidon ne se fassent un nom. Les Phé­ni­ciens n’ont pas inven­té la pourpre. Ils ont fait mieux : ils l’ont indus­tria­li­sée, car­tel­li­sée et expor­tée, ce qui laisse dans l’his­toire une trace beau­coup plus durable que l’invention.

D’ailleurs, les Grecs les appe­laient les Phoi­nikes, mot de la même famille que phoi­nix, le rouge-pourpre. On a long­temps vou­lu y lire « les hommes de la pourpre ». L’é­ty­mo­lo­gie est dis­cu­tée, comme toutes les éty­mo­lo­gies qui arrangent trop bien, et on a pro­po­sé de rap­pro­cher « Canaan » d’un mot sémi­tique dési­gnant la même tein­ture, attes­té dans les tablettes de Nuzi sous la forme kinaḫḫu. Rien n’est tran­ché. Mais il reste ce fait remar­quable : un peuple entier a peut-être été bap­ti­sé, par ses voi­sins, du nom de sa mar­chan­dise. Comme si l’on appe­lait les Suisses « les Horlogers ».

La recette de Pline, qui n’a jamais teint une chaussette

Le mode d’emploi nous est par­ve­nu par Pline l’An­cien, livre IX de l’His­toire natu­relle. Pline est un com­pi­la­teur bavard, impré­cis, cré­dule sur les ser­pents et fiable sur les prix ; il écrit dans les années 70, à un moment où l’in­dus­trie tourne à plein régime, et il décrit ce qu’on lui a racon­té avec le sérieux appli­qué d’un homme qui n’a jamais mis les pieds dans un atelier.

La pêche d’a­bord. On prend les murex au casier : de petites nasses d’o­sier gar­nies de coques ou de moules, jetées au fond et rele­vées quelques jours plus tard. Le murex, qui est gour­mand et lent, entre et ne res­sort pas. Aris­tote décri­vait déjà le pro­cé­dé dans l’His­toire des ani­maux, en pré­ci­sant que la sai­son est le prin­temps et qu’il ne faut pas les prendre pen­dant la cani­cule ni après la ponte, quand la sécré­tion s’ap­pau­vrit. Trois mille ans avant les quo­tas euro­péens, la pro­fes­sion savait déjà que la res­source s’épuise.

Le trai­te­ment ensuite. Les petits coquillages, on les broie entiers, coquille com­prise. Les gros, on les casse et on pré­lève la glande à la pince. La matière est ensuite salée — Pline donne une mesure : envi­ron un setier de sel pour cent livres de suc — et lais­sée à macé­rer trois jours. Puis on la trans­vase dans des cuves de plomb ou d’é­tain et on la chauffe dou­ce­ment, long­temps. Dix jours. On écume la chair morte qui remonte. On réduit jus­qu’au sei­zième du volume initial.

Le contrôle qua­li­té est res­té le même depuis : on plonge une toi­son propre dans le bain, on regarde, on recom­mence. Le tein­tu­rier antique tra­vaille exac­te­ment comme un cui­si­nier qui goûte sa sauce, avec cette dif­fé­rence que sa sauce sent la cha­rogne et que le sei­zième du volume repré­sente le prix d’une maison.

Le som­met de l’art s’ap­pelle diba­pha — « deux fois trem­pée ». On teint une pre­mière fois dans le bain de pela­gia, on res­sort, on sèche, on retrempe dans le bain de buc­ci­num. Deux espèces, deux bains, deux séchages. Pline détaille les pro­por­tions pour obte­nir les nuances codi­fiées du mar­ché : vio­let d’a­mé­thyste, pourpre tyrienne, conchy­lium clair. Et il livre au pas­sage la défi­ni­tion la plus juste qu’on ait jamais don­née de la cou­leur : la meilleure pourpre a la teinte du sang caillé, sombre quand on la regarde de face, écla­tante quand on la met à contre-jour. Il y a là une intui­tion de phy­si­cien. Le 6,6′-dibromoindigo est un pig­ment à très forte absorp­tion : sur une étoffe épaisse et double-teinte, il avale la lumière au point de paraître presque noir, et ne rend le vio­let qu’en trans­pa­rence ou en lumière rasante. La robe de l’empereur ne brille pas : elle absorbe. On peut lire tout l’Em­pire là-dedans, mais ce serait for­cer un peu.

L’o­deur, dont per­sonne ne parle jamais

C’est le grand absent des cartes pos­tales. Nous avons de la pourpre une image de musée : le man­teau, le lise­ré, le manus­crit. Nous n’a­vons pas le nez.

Or les Anciens, eux, en par­laient tout le temps. Stra­bon note que Tyr est une ville riche et désa­gréable à habi­ter, et il donne la rai­son : les tein­tu­re­ries. Mar­tial se moque de la laine tyrienne qui empeste. Pline signale l’o­deur comme un incon­vé­nient notoire. Il faut ima­gi­ner ce que repré­sente une cuve de trois cent cin­quante litres de chair de mol­lusque en décom­po­si­tion contrô­lée, salée, tié­die pen­dant dix jours, sous le soleil du Levant, et mul­ti­plier par quinze ou vingt cuves simul­ta­nées. Puis mul­ti­plier par un quar­tier entier. Puis se sou­ve­nir qu’il n’y a pas de fenêtres à double vitrage.

Les ate­liers étaient reje­tés hors les murs, sous le vent, avec les tan­ne­ries — l’autre grande indus­trie olfac­tive de l’An­ti­qui­té, qui traite aus­si du cadavre par macé­ra­tion. Ce n’est pas un détail de cou­leur locale. C’est une contrainte urba­nis­tique qui explique la topo­gra­phie des sites : on trouve les tas de murex à la péri­phé­rie, du côté oppo­sé aux vents domi­nants, jamais au cœur de la ville.

Il y a là un ren­ver­se­ment qui vaut d’être savou­ré len­te­ment. L’ob­jet qui signa­lait, à Rome, la pro­pre­té abso­lue du rang — le pou­voir comme dis­tance vis-à-vis de tout ce qui salit — était fabri­qué dans la puan­teur la plus com­plète qui se puisse conce­voir. Le séna­teur por­tait sur son épaule une bande d’é­toffe qui avait exi­gé, quelques mois plus tôt, qu’un homme se penche pen­dant dix jours sur une soupe de cha­rogne. Et l’é­toffe, une fois teinte, ne sen­tait plus rien du tout, ou presque : la molé­cule est stable, inso­luble, inodore. C’est un blan­chi­ment au sens propre — la mar­chan­dise arrive à Rome lavée de sa biographie.

Les mon­tagnes de coquilles

Reste la ques­tion du titre : a‑t-on vrai­ment rui­né des coquillages entiers ?

La réponse tient dans les dépo­toirs, et les dépo­toirs sont consi­dé­rables. À Sidon, au XIXe siècle, Ernest Renan décrit une col­line entiè­re­ment com­po­sée de coquilles bri­sées ; on l’a depuis lotie, gou­dron­née, oubliée. À Tyr, les amas couvrent plu­sieurs hec­tares sur plu­sieurs mètres d’é­pais­seur. On les retrouve à Meninx, sur Djer­ba, où la pourpre a fait la for­tune d’une petite ville aujourd’­hui réduite à un champ de tes­sons face à la mer. On les retrouve à Ker­kouane, au cap Bon. On les retrouve jusque sur l’île de Moga­dor, en face d’Es­saoui­ra, où Pline signale les ate­liers du roi Juba II — les Îles Pur­pu­raires, der­nier avant-poste atlan­tique du dis­po­si­tif, aujourd’­hui réserve orni­tho­lo­gique où les fau­cons d’É­léo­nore nichent sur les ruines d’une usine de teinture.

Aucun de ces amas n’a jamais été comp­té sérieu­se­ment. Les ordres de gran­deur qu’on avance — des dizaines, des cen­taines de mil­lions de coquilles par site — relèvent de l’es­ti­ma­tion pru­dente plu­tôt que du chiffre. Mais on peut cal­cu­ler par l’autre bout, et c’est plus parlant.

En 1909, le chi­miste alle­mand Paul Friedlän­der vou­lut éta­blir la struc­ture du colo­rant. Il fit col­lec­ter, l’é­té pré­cé­dent, avec l’aide de la sta­tion zoo­lo­gique de Trieste. Il en extra­yit les glandes une par une, à la pince, les éta­la sur du papier filtre, les lais­sa virer au soleil, puis puri­fia le rési­du par cris­tal­li­sa­tions suc­ces­sives. De ces 12 000 coquillages, il tira 1,4 gramme de pig­ment pur.

Un gramme et demi. Le poids d’une pièce de dix centimes.

Friedlän­der tra­vaillait au ren­de­ment du labo­ra­toire, c’est-à-dire au mieux ; les ate­liers antiques, qui broyaient les petits coquillages entiers et per­daient énor­mé­ment à l’é­cu­mage, fai­saient sûre­ment moins bien. Rete­nons quand même son chiffre et fai­sons la règle de trois. Pour teindre conve­na­ble­ment une toge de séna­teur — met­tons quelques dizaines de grammes de colo­rant sur une étoffe de laine épaisse, en double bain — il faut comp­ter en cen­taines de mil­liers d’a­ni­maux. Pour un man­teau impé­rial, on entre dans le million.

Et c’est là qu’il faut être hon­nête, parce que la thèse facile serait trop belle. Aucune espèce de murex n’a été éteinte par l’in­dus­trie de la pourpre. Les trois espèces exploi­tées sont tou­jours là, elles pros­pèrent, elles percent des moules à trois mètres de fond au large de Tyr comme au large de Sète. Ce que l’in­dus­trie a pro­duit, ce n’est pas une extinc­tion : c’est un effon­dre­ment local répé­té, une pres­sion conti­nue de trois mil­lé­naires sur des popu­la­tions côtières, qui obli­geait à aller cher­cher tou­jours plus loin — d’où Djer­ba, d’où Moga­dor, d’où l’At­lan­tique. Les Phé­ni­ciens n’ont pas colo­ni­sé la Médi­ter­ra­née pour des idées. Ils l’ont colo­ni­sée parce que les coquillages du coin étaient finis, et qu’il fal­lait bien trou­ver les suivants.

En avril 2025, une publi­ca­tion est venue don­ner un visage à tout cela. Une équipe de l’u­ni­ver­si­té de Haï­fa et de l’u­ni­ver­si­té de Chi­ca­go, menée par Golan Shal­vi et Aye­let Gil­boa, a publié dans PLOS ONE les résul­tats de Tel Shi­q­mo­na, un petit tell de la côte du Car­mel : le seul site fouillé au monde pré­sen­tant une séquence conti­nue d’a­te­liers de pourpre, avec des preuves claires d’une pro­duc­tion à grande échelle pen­dant un demi-mil­lé­naire, entre 1100 et 600 avant notre ère envi­ron. On y a mis au jour d’é­normes cuves de céra­mique tachées de vio­let — un mètre de haut, quatre-vingts cen­ti­mètres d’ou­ver­ture, envi­ron 350 litres cha­cune — et les cher­cheurs estiment qu’une quin­zaine à une ving­taine fonc­tion­naient simul­ta­né­ment aux périodes de pointe. Le site, long­temps tenu pour un poste péri­phé­rique sans inté­rêt à côté des grandes cités phé­ni­ciennes, appa­raît désor­mais comme le témoi­gnage archéo­lo­gique le plus com­plet dont nous disposions.

Un vil­lage de pêcheurs. Cinq cents ans de pro­duc­tion inin­ter­rom­pue. Vingt cuves. C’est à cette échelle-là qu’il faut se repré­sen­ter la chose : pas un arti­sa­nat de luxe, une usine.

Le prix

Pline donne, pour son époque, mille deniers la livre pour la tyrienne double-teinte. Le chiffre est déjà absurde ; deux siècles plus tard, il devient burlesque.

En 301, Dio­clé­tien, aux prises avec une infla­tion qui ravage l’Em­pire, publie son Édit du maxi­mum, un docu­ment extra­or­di­naire qui pla­fonne auto­ri­tai­re­ment le prix de plus de mille pro­duits et ser­vices. On y apprend qu’un ouvrier agri­cole gagne vingt-cinq deniers par jour, nour­ri. Et l’on y trouve, tout en haut de la liste, la soie teinte en pourpre : cent cin­quante mille deniers la livre.

Faites le cal­cul. Six mille jour­nées de tra­vail agri­cole pour une livre d’é­toffe. Vingt années de la vie d’un homme, sans un jour de repos, pour quatre cent cin­quante grammes de tissu.

L’é­co­no­miste dirait que la pourpre est un bien de Veblen par­fait : sa demande croît avec son prix, parce que le prix est le pro­duit. On ne l’a­chète pas mal­gré son coût, on l’a­chète pour son coût. Et comme tout bien de Veblen, elle appelle immé­dia­te­ment deux réponses de l’É­tat : la contre­fa­çon et la loi.

La contre­fa­çon d’a­bord. Il exis­tait tout un mar­ché de la fausse pourpre — garance et orseille, mélanges d’in­di­go et de ker­mès, tein­tures d’or­ca­nette qui don­naient au pre­mier coup d’œil un vio­let tout à fait conve­nable. Conve­nable trois mois. Car voi­ci le secret tech­nique qui fonde tout l’é­di­fice : le 6,6′-dibromoindigo est un colo­rant de cuve, chi­mi­que­ment lié à la fibre, d’une soli­di­té à la lumière et au lavage à peu près inso­lente. Les contre­fa­çons pas­saient au soleil, se déla­vaient, viraient au gris sale. La vraie pourpre non seule­ment tenait, mais on pré­ten­dait qu’elle embel­lis­sait avec l’u­sage. Autre­ment dit : la fraude était détec­table, mais seule­ment par le temps. Un man­teau de pourpre de dix ans était sa propre exper­tise. Il n’y a pas beau­coup de mar­chan­dises dont on puisse en dire autant.

La loi ensuite. Rome a codi­fié la pourpre avec un soin maniaque. Le che­va­lier a droit à l’angus­tus cla­vus, la bande étroite ; le séna­teur au latus cla­vus, la bande large. Le magis­trat et l’en­fant libre portent la toga prae­tex­ta bor­dée de pourpre. Le géné­ral triom­phant, un jour dans sa vie, revêt la toga pic­ta, entiè­re­ment pourpre et bro­dée d’or, c’est-à-dire qu’il est dégui­sé en Jupi­ter pour l’a­près-midi. Chaque lar­geur de bande est une posi­tion dans l’or­ga­ni­gramme. La cou­leur est un uni­forme, et l’u­ni­forme est un texte.

Néron a pous­sé la logique jus­qu’au bout, avec le sens de la mise en scène qui le carac­té­ri­sait. Il inter­dit pure­ment et sim­ple­ment la vente de la pourpre amé­thyste et de la tyrienne. Sué­tone raconte qu’il envoya un agent en vendre quelques onces un jour de mar­ché, pour voir qui mor­drait, puis fer­ma les bou­tiques des ache­teurs. Une matrone eut le tort de paraître à l’une de ses lec­tures publiques vêtue d’une étoffe pro­hi­bée ; on la lui fit remar­quer, on la fit sor­tir, on la dépouilla de sa robe et de ses biens. La cou­leur était deve­nue un délit d’opinion.

Le mono­pole

Ce que Néron fait par caprice, l’É­tat tar­dif le fait par bureau­cra­tie. Au IVe siècle, la pourpre impé­riale — la blat­ta, l’oxy­blat­ta — devient mono­pole d’É­tat. Les ate­liers passent sous contrôle du fisc, les tein­tu­riers deviennent une caste héré­di­taire atta­chée à leur métier comme les colons à leur terre, et le port pri­vé de cer­taines nuances devient crime de lèse-majes­té. Le Code théo­do­sien y consacre des dis­po­si­tions d’une pré­ci­sion inquiète.

Byzance hérite du dis­po­si­tif et le porte à son point de per­fec­tion sym­bo­lique. L’empereur signe à l’encre pourpre, et lui seul. Il y a, dans le Grand Palais, une chambre appe­lée la Por­phy­ra, où les impé­ra­trices accouchent : l’en­fant qui y naît est por­phy­ro­gé­nète, né dans la pourpre, et cette nais­sance vaut titre. Anne Com­nène en parle avec la fier­té un peu raide de quel­qu’un qui sait que c’est son meilleur argu­ment. On dis­pute encore de savoir si la pièce tirait son nom des ten­tures ou du por­phyre qui la revê­tait — la pierre rouge d’É­gypte, l’autre pourpre, miné­rale celle-là, dont on fai­sait aus­si les sar­co­phages impé­riaux. La confu­sion est par­lante : à ce degré, la cou­leur n’est plus une tein­ture, c’est une juridiction.

On tei­gnait même les livres. Il sub­siste une poi­gnée de manus­crits de luxe des Ve et VIe siècles dont le par­che­min entier a été teint en pourpre, et sur les­quels le texte est écrit à l’or et à l’argent : le Codex Pur­pu­reus de Ros­sa­no, en Calabre, la Genèse de Vienne, le Codex Argen­teus d’Upp­sa­la, gothique, écrit pour des Ariens. Ce sont des objets à peine croyables. Chaque page a coû­té un trou­peau de coquillages. On a détruit des popu­la­tions entières de mol­lusques pour que la parole de Dieu appa­raisse en néga­tif, argent sur vio­let, comme une chose qu’on lit à contre-jour.

Puis, le 29 mai 1453, l’af­faire ferme.

La chute de Constan­ti­nople inter­rompt la chaîne. Les ate­liers impé­riaux dis­pa­raissent, les cir­cuits d’ap­pro­vi­sion­ne­ment se dénouent, le savoir-faire s’é­va­pore en une géné­ra­tion — car il ne tenait pas dans un livre, il tenait dans les mains d’hommes qui avaient appris de leur père à quel moment exact reti­rer la toi­son du bain. Onze ans plus tard, en 1464, le pape Paul II tire les consé­quences comp­tables de la géo­po­li­tique : pri­vé de pourpre byzan­tine, il fait pas­ser les car­di­naux à l’é­car­late de ker­mès, une tein­ture d’in­secte, magni­fique, écla­tante, et sans le moindre rap­port chi­mique avec le murex.

C’est pour­quoi les car­di­naux sont rouges. Nous conti­nuons pour­tant à dire « accé­der à la pourpre » pour dire qu’un évêque devient car­di­nal. Le mot a sur­vé­cu à la chose de cinq siècles et demi, et per­sonne ne l’a remarqué.

Le fil bleu

Il faut ici quit­ter Rome et regar­der du côté d’un autre usage, plus obs­ti­né, et qui n’est pas fini.

La Bible dis­tingue trois tein­tures pour le Taber­nacle : arga­man, la pourpre ; tola’at sha­ni, le cra­moi­si, tiré d’un insecte ; et tekhe­let, un bleu-vio­let dont la Torah pres­crit qu’un fil doit figu­rer aux franges du vête­ment de tout homme d’Is­raël. Le Tal­mud pré­cise que le tekhe­let pro­vient d’un ani­mal marin, le hil­la­zon, qui remonte des fonds une fois tous les soixante-dix ans, et dont le sang donne la cou­leur. Il ajoute — pas­sage capi­tal — que le tekhe­let est indis­tin­guable à l’œil d’un faux à base d’in­di­go végé­tal, et qu’il faut donc un test.

Puis, quelque part après la conquête arabe, la chaîne se rompt là aus­si. Le hil­la­zon est per­du. Pen­dant treize siècles, les franges juives ne portent plus que du blanc, et l’ab­sence du fil bleu devient l’une de ces plaies dis­crètes qu’un peuple traîne sans les guérir.

Les ten­ta­tives de res­tau­ra­tion valent d’être racon­tées, parce qu’elles com­posent un petit roman poli­cier. En 1887, le rab­bin Ger­shon Henoch Lei­ner de Rad­zyn publie trois volumes, va enquê­ter dans les aqua­riums de Naples, et conclut que le hil­la­zon est la seiche. Il met au point un pro­cé­dé, pro­duit du tekhe­let, en dis­tri­bue à ses has­si­dim ; ses des­cen­dants en portent tou­jours. En 1913, un jeune homme de vingt-cinq ans nom­mé Isaac Her­zog — futur grand rab­bin d’Is­raël — consacre sa thèse de doc­to­rat à la ques­tion, se pro­cure un échan­tillon de Rad­zyn, le fait ana­ly­ser, et découvre que le colo­rant est du bleu de Prusse : du fer­ro­cya­nure fer­rique, obte­nu à par­tir de la limaille de fer et du car­bone de la seiche cal­ci­née. La seiche n’ap­por­tait rien. On aurait eu la même cou­leur avec n’im­porte quelle matière organique.

Her­zog, lui, soup­çonne le murex, mais bute sur un obs­tacle : les murex donnent du vio­let, et le tekhe­let doit être bleu. Il aban­donne la piste à regret.

Le nœud sera tran­ché dans les années 1980 par un chi­miste de Tel-Aviv, Otto Els­ner, qui remarque une chose curieuse en tra­vaillant sur Hexa­plex trun­cu­lus : quand la cuve réduite est expo­sée au soleil pen­dant la tein­ture, la laine ne sort plus vio­lette, mais bleue. Pho­to­dé­bro­mi­na­tion. La lumière casse les liai­sons car­bone-brome et fait glis­ser le 6,6′-dibromoindigo vers l’in­di­go simple. Un seul coquillage, deux cou­leurs, selon qu’on tra­vaille à l’ombre ou au soleil. Le Tal­mud disait vrai sur toute la ligne : le tekhe­let est bien indis­tin­guable de l’in­di­go, puisque, chi­mi­que­ment, c’en est.

Depuis 1993, une asso­cia­tion israé­lienne, Ptil Tekhe­let, pro­duit et dis­tri­bue des franges teintes selon ce pro­cé­dé, à par­tir de trun­cu­lus pêchés en Médi­ter­ra­née. Des dizaines de mil­liers d’hommes portent aujourd’­hui à leur châle de prière un fil bleu dont la recette avait dis­pa­ru pen­dant treize siècles et qui a été retrou­vée par un chi­miste qui avait oublié de tirer le rideau.

C’est la seule branche de l’in­dus­trie de la pourpre qui ait rou­vert. Elle emploie une poi­gnée de per­sonnes et ne s’a­dresse qu’à des croyants. Elle n’en est pas moins la conti­nua­tion directe, gestes com­pris, des ate­liers de Tel Shiqmona.

Deux atomes de brome

Repre­nons Friedlän­der, parce que sa décou­verte est plus belle qu’il n’y paraît.

En 1909, il tient son gramme et demi. L’a­na­lyse élé­men­taire donne C₁₆H₈­Br₂N₂O₂. Il recon­naît immé­dia­te­ment le sque­lette : c’est de l’in­di­go — l’in­di­go du jean, l’in­di­go de l’in­di­go­tier, la tein­ture bleue la plus banale et la plus uni­ver­selle de l’his­toire humaine, celle que le Ben­gale expor­tait par tonnes et que la BASF venait jus­te­ment d’ap­prendre à syn­thé­ti­ser. Sauf qu’i­ci deux atomes d’hy­dro­gène ont été rem­pla­cés par deux atomes de brome. Quatre posi­tions symé­triques étaient pos­sibles ; trois d’entre elles don­naient un com­po­sé bleu, et une seule, la 6,6′, don­nait du violet.

Voi­là donc ce que c’est, la pourpre impé­riale, le mono­pole de Byzance, la cou­leur de Dieu et des empe­reurs : de l’in­di­go avec deux atomes de brome bien placés.

Le brome vient de l’eau de mer, où il est pré­sent à quelque soixante-cinq mil­li­grammes par litre. Le murex, qui filtre et concentre, le fixe dans ses pré­cur­seurs indo­liques. La dif­fé­rence entre le pan­ta­lon d’un ouvrier et le man­teau d’un basi­leus tient donc, très exac­te­ment, à ceci : le second a été teint par un ani­mal qui vit dans le sel et qui a incor­po­ré à sa chi­mie deux atomes emprun­tés à la mer.

Et ces deux atomes ne sont pas déco­ra­tifs. Ce sont eux qui déplacent le spectre d’ab­sorp­tion vers le rouge, pro­dui­sant le vio­let ; ce sont eux, aus­si, qui alour­dissent la molé­cule et l’ancrent dans la fibre avec cette soli­di­té dérai­son­nable. La pourpre est chère parce qu’elle est rare, mais elle est pres­ti­gieuse parce qu’elle dure. Un empe­reur qui porte une cou­leur qui ne passe pas fait, sans le savoir, une décla­ra­tion de programme.

On note­ra au pas­sage que la syn­thèse chi­mique du 6,6′-dibromoindigo est par­fai­te­ment réa­li­sable — elle a été réus­sie dès 1914 — et qu’elle n’a jamais été indus­tria­li­sée. La molé­cule n’in­té­resse per­sonne. Elle teint moins bien que ses cou­sines syn­thé­tiques, elle coûte plus cher à fabri­quer, et le vio­let, aujourd’­hui, s’ob­tient pour rien. Le colo­rant le plus pré­cieux de l’An­ti­qui­té est deve­nu un article de cata­logue pour labo­ra­toires, ven­du au mil­li­gramme à des cher­cheurs et à quelques tein­tu­riers entê­tés. Le mar­ché a ren­du son ver­dict, qui est un haus­se­ment d’épaules.

Le gar­çon de dix-huit ans

L’exé­cu­teur tes­ta­men­taire de la pourpre s’ap­pe­lait William Hen­ry Per­kin, il avait dix-huit ans, et il aurait dû être en vacances.

Pâques 1856. Per­kin est étu­diant au Royal Col­lege of Che­mis­try de Londres, sous la direc­tion d’Au­gust Wil­helm von Hof­mann. Hof­mann lui a lan­cé un défi vague­ment irréa­liste : syn­thé­ti­ser la qui­nine à par­tir de déri­vés du gou­dron de houille. L’Em­pire bri­tan­nique a un pro­blème de palu­disme et la qui­nine coûte cher. Per­kin, qui a ins­tal­lé un labo­ra­toire de for­tune chez son père, dans l’est de Londres, y passe ses congés à oxy­der de l’al­lyl­to­lui­dine au bichro­mate de potas­sium. Il obtient une boue rou­geâtre. Il recom­mence avec de l’a­ni­line, plus simple. Il obtient une boue noire.

À ce stade, l’his­toire de la chi­mie compte quelques mil­lions de boues noires. La dif­fé­rence, c’est que Per­kin lave la sienne à l’al­cool — et que l’al­cool devient violet.

Il a dix-huit ans, il n’a aucune for­ma­tion com­mer­ciale, et il fait exac­te­ment ce qu’il faut : il envoie un échan­tillon à une tein­tu­re­rie de Perth, en Écosse, qui lui répond que c’est très bien, que ça tient sur la soie, et qu’il faut voir pour le coton. Il dépose un bre­vet. Il quitte le col­lège, au grand déses­poir de Hof­mann. Il emprunte à son père et à son frère, achète un ter­rain à Green­ford Green, sur le canal, et construit une usine.

Il com­mer­cia­lise d’a­bord sa cou­leur sous un nom qui dit tout : Tyrian purple. Pourpre de Tyr. Le gar­çon de dix-huit ans savait très bien ce qu’il ven­dait — pas un colo­rant, mais un accès. Ce sont les tein­tu­riers fran­çais qui, les pre­miers, l’ap­pel­le­ront mauve, du nom de la fleur, et le nom res­te­ra. Mauvéine.

La suite est un raz-de-marée. L’im­pé­ra­trice Eugé­nie trouve que le mauve va bien à ses yeux. La reine Vic­to­ria le porte en 1858 au mariage de sa fille. En 1859, Punch diag­nos­tique dans les rues de Londres une épi­dé­mie de « rou­geole mauve ». Et en dix ans, l’in­dus­trie chi­mique des colo­rants de syn­thèse — alle­mande, sur­tout, car Hof­mann rentre au pays et emporte l’i­dée — enterre la tota­li­té des tein­tures natu­relles : la garance, l’in­di­go du Ben­gale, le ker­mès, l’or­seille, la coche­nille. Des éco­no­mies régio­nales entières s’ef­fondrent. Le Vau­cluse cesse de culti­ver la garance. Le Ben­gale cesse de culti­ver l’in­di­go, non sans révoltes.

La pourpre de murex, elle, était déjà morte depuis quatre cents ans. Per­kin n’a pas tué l’in­dus­trie de Tyr : il a tué la pos­si­bi­li­té qu’elle renaisse jamais. Il a ren­du la rare­té tech­ni­que­ment absurde. Après 1856, la cou­leur cesse d’être une infor­ma­tion sur celui qui la porte. Elle devient une préférence.

Ce bas­cu­le­ment mérite qu’on s’y arrête, parce que nous vivons tou­jours dedans et que nous ne le voyons plus. Pen­dant trois mille ans, regar­der un homme suf­fi­sait à connaître son rang, parce que le pig­ment était un fait éco­no­mique avant d’être un fait optique. Depuis cent soixante-dix ans, la cou­leur ne dit plus rien de per­sonne. Le vio­let d’un empe­reur byzan­tin et le vio­let d’un sur­vê­te­ment de jog­ging sont, à l’œil, le même. Ce que nous appe­lons démo­cra­ti­sa­tion est d’a­bord une catas­trophe sémio­lo­gique : nous avons per­du un lan­gage entier, et nous avons gagné le droit de nous habiller n’im­porte comment.

Les escar­gots qu’on trait

Il reste une der­nière sta­tion, et c’est celle qui rachète tout le reste.

Sur la côte paci­fique de l’É­tat d’Oaxa­ca, au Mexique, vit un gas­té­ro­pode nom­mé Pli­co­pur­pu­ra pan­sa. C’est un cou­sin amé­ri­cain des murex, avec la même glande, la même chi­mie, le même pré­cur­seur qui vire au soleil. Les Mix­tèques teignent avec depuis des siècles — bien avant Cor­tés — et ils le font toujours.

Mais ils ne le tuent pas.

Le pro­cé­dé est d’une sim­pli­ci­té qui laisse rêveur. Les tein­tu­riers de Pino­te­pa de Don Luis des­cendent à la côte à marée basse, marchent sur les rochers, décollent l’a­ni­mal, soufflent des­sus ou le pressent dou­ce­ment : il libère sa sécré­tion, réflexe de défense, quelques gouttes d’un liquide blanc. On l’ap­plique direc­te­ment sur l’é­che­veau de coton, on remet le coquillage sur son rocher, et on passe au sui­vant. Le fil vire au jaune, au vert, au bleu, au vio­let dans la main, en mar­chant. Puis on laisse le rocher tran­quille pen­dant trois ans.

Trois mille ans de civi­li­sa­tion médi­ter­ra­néenne n’ont jamais eu cette idée. Ou l’ont eue et l’ont écar­tée, ce qui est pire, parce que le ren­de­ment du mas­sacre est meilleur à court terme : la glande entière donne plus que ce que l’a­ni­mal veut bien lâcher. Les Phé­ni­ciens ont choi­si l’é­chelle indus­trielle et les col­lines de coquilles. Les Mix­tèques ont choi­si le fil à fil et le retour sur le rocher. Les deux sys­tèmes ont pro­duit la même molé­cule. Un seul a pro­duit un dépotoir.

La suite de l’his­toire d’Oaxa­ca est très pré­vi­sible et se lit comme une para­bole écrite par un mora­liste pares­seux. Dans les années 1980, une com­pa­gnie japo­naise obtient une conces­sion sur la côte, arrive avec des équipes, des objec­tifs de volume et des méthodes ration­nelles. Les popu­la­tions de pan­sa s’ef­fondrent en quelques sai­sons. La conces­sion est révo­quée au milieu de la décen­nie sous la pres­sion des com­mu­nau­tés mix­tèques et des bio­lo­gistes. L’es­pèce se réta­blit len­te­ment. Elle est aujourd’­hui pro­té­gée, et la tein­ture reste réser­vée aux tein­tu­riers tra­di­tion­nels, qui sont une poi­gnée, très vieux pour la plu­part, et dont les enfants partent tra­vailler ailleurs.

De sorte que la seule tech­nique de pourpre non des­truc­trice jamais mise au point par l’hu­ma­ni­té risque de dis­pa­raître, non pas parce qu’elle épui­sait la res­source, mais parce qu’elle ne rap­porte pas assez pour rete­nir un jeune homme de vingt ans à Pinotepa.

L’in­ven­taire

Fai­sons l’in­ven­taire, il est court.

Il reste une flaque. En 2001, le chi­miste Zvi Koren a ana­ly­sé un petit bloc de pig­ment vio­let retrou­vé dans les fouilles de Mas­sa­da : à ce jour, le seul échan­tillon connu de pourpre antique à l’é­tat de pig­ment solide. Deux mille ans dans le désert de Judée, et la molé­cule est intacte. Elle serait encore utilisable.

Il reste des col­lines. À Sidon, sous un quar­tier. À Tyr, à l’é­cart des ruines que visitent les cars, dans un ter­rain vague où l’on marche sur les coquilles sans les voir, parce que trois mil­lé­naires les ont réduites à une sorte de gra­vier blan­châtre qui craque sous la semelle comme du corail mort. Il faut se bais­ser et regar­der de près : les coquilles sont toutes bri­sées au même endroit, d’un coup sec, du côté de la glande. Le geste est encore lisible. Un homme s’est assis là, il a pris un caillou, il a frap­pé, et il a recom­men­cé cin­quante mille fois.

Il reste des cuves à Tel Shi­q­mo­na, un mètre de haut, tachées de vio­let, dans un tell qu’on pre­nait pour un vil­lage sans importance.

Il reste des manus­crits pourpres dans quatre biblio­thèques, une réserve de fau­cons sur l’île de Moga­dor, un fil bleu aux franges de quelques dizaines de mil­liers d’hommes, une poi­gnée de vieux tein­tu­riers sur une plage mexi­caine, et une molé­cule au catalogue.

Et il reste le mot. C’est peut-être le résul­tat le plus remar­quable de l’af­faire : une indus­trie tota­le­ment morte, dont plus rien ne sub­siste tech­ni­que­ment, éco­no­mi­que­ment ni socia­le­ment, a lais­sé dans à peu près toutes les langues d’Eu­rope un mot qui désigne une cou­leur que per­sonne ne fabrique plus comme ça. Nous disons pourpre, purple, por­po­ra, púr­pu­ra, Pur­pur. Nous disons « accé­der à la pourpre ». Nous nom­mons, sans y pen­ser, un gas­té­ro­pode qui perce des moules à trois mètres de fond et qui n’a jamais rien deman­dé à personne.

Les murex, eux, se portent bien. Ils sont reve­nus, ils pro­li­fèrent, ils conti­nuent leur tra­vail patient de per­ceuse. On les vend au mar­ché de Tyr, à quelques cen­taines de mètres des col­lines faites de leurs ancêtres, et on les mange avec du citron. C’est une fin hono­rable. La plu­part des empires en ont eu de moins bonnes.


Pour aller plus loin : Pline l’An­cien, His­toire natu­relle, livre IX ; Meyer Rein­hold, His­to­ry of Purple as a Sta­tus Sym­bol in Anti­qui­ty ; John Edmonds, Tyrian or Impe­rial Purple Dye ; Simon Gar­field, Mauve ; et l’ar­ticle de Golan Shal­vi et alii sur Tel Shi­q­mo­na, PLOS ONE, avril 2025, en accès libre.

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Une his­toire de l’O­rient venue d’Occident

Le rasoir

Empe­reurs d’O­rient, II : de Nicée à Mis­tra, 1204–1461

İzn­ik fait des car­reaux. C’est une petite ville turque au bord d’un lac plat, on y vend des assiettes à tou­ristes sous les pla­tanes, et il y a autour d’elle une muraille romaine de cinq kilo­mètres, avec ses tours et ses portes triples, qui enferme aujourd’­hui des ver­gers. On entre en ville par un arc de triomphe. Il n’y a rien derrière.

C’est ici que l’Em­pire romain s’est réfu­gié pen­dant cin­quante-sept ans. Ici qu’il a tenu sa cour, frap­pé sa mon­naie, nom­mé son patriarche, refu­sé obs­ti­né­ment de s’ap­pe­ler autre­ment que romain. Le lac four­nis­sait le pois­son. La plaine four­nis­sait le blé. Un empe­reur romain a fait, dans ces jar­dins, de l’é­le­vage de volailles.

Le fer avait ser­vi mille ans. Dans le second acte, il ne sert plus qu’une fois — mais si fort que la dynas­tie qui en naît pas­se­ra un siècle et demi à s’en excu­ser, et ne sau­ra plus jamais faire mal à personne.

I. Les cin­quante-sept ans de Nicée

Constan­tin Las­ca­ris (1204–1205). Une nuit. Pen­dant que les Latins entrent par la Corne d’Or, la foule et les prêtres tirent un homme dans Sainte-Sophie et veulent le cou­ron­ner ; il refuse, ou il accepte, les sources se contre­disent, et de toute façon il n’y a plus de ville à rece­voir. Il sort et il meurt quelque part. Cer­tains le comptent comme Constan­tin XI, ce qui décale toute la numé­ro­ta­tion jus­qu’au der­nier — les manuels s’en débrouillent mal encore aujourd’hui.

Théo­dore Ier Las­ca­ris (1205–1221). Seize ans. Le frère. Il tra­verse en barque, arrive en Asie avec sa femme et rien d’autre, et trouve une Ana­to­lie où trois Grecs se dis­putent des ruines. Il en fait un État. À Antioche du Méandre, il tue le sul­tan de Roum en com­bat sin­gu­lier — un empe­reur romain, une épée, un sul­tan, à che­val, comme dans un livre — et per­sonne n’y croi­rait si le fait n’é­tait attes­té des deux côtés.

Jean III Dou­kas Vatat­zès (1221–1254). Trente-trois ans, et le meilleur admi­nis­tra­teur que la mai­son ait pro­duit. Il inter­dit l’im­por­ta­tion des soie­ries ita­liennes : que la cour s’ha­bille de ce qu’elle pro­duit. Il fait plan­ter, il fait éle­ver, il tient des comptes. Un jour il offre à sa femme une cou­ronne payée sur le reve­nu de ses basses-cours, et lui dit en la lui posant que ce sont les œufs qui l’ont ache­tée, et qu’elle vaut mieux pour cela que celles d’a­vant. On l’a fait saint après sa mort — pas pour cette phrase, mais elle y a contri­bué. À la fin, l’é­pi­lep­sie le prend et il meurt en Magné­sie, dans le pays où il avait tout planté.

Théo­dore II Las­ca­ris (1254–1258). Quatre ans. Le fils. Épi­lep­tique lui aus­si, phi­lo­sophe, écri­vain, méfiant jus­qu’à la mala­die : il croit qu’on l’en­sor­celle, il fait aveu­gler et empri­son­ner la moi­tié de sa noblesse. Mort à trente-six ans.

Jean IV Las­ca­ris (1258–1261). Sept ans à l’avènement.

Voi­là. C’est cet enfant-là.

Le régent est un Paléo­logue, un aris­to­crate char­mant, brillant, qui a déjà chan­gé de camp deux fois et qui s’est fait cou­ron­ner co-empe­reur en pro­met­tant sur toutes les reliques dis­po­nibles de rendre le pou­voir au petit à sa majo­ri­té. En juillet 1261, un déta­che­ment passe par une poterne mal gar­dée et reprend Constan­ti­nople sans presque com­battre — cin­quante-sept ans d’at­tente, et ça se règle en une nuit d’é­té par une porte que quel­qu’un a oublié de fer­mer. Michel Paléo­logue entre dans la ville à pied, der­rière une icône, et se fait cou­ron­ner à Sainte-Sophie.

Jean IV n’est pas du voyage. On le laisse en Anatolie.

Le 25 décembre 1261, jour de Noël et jour de ses onze ans, des hommes entrent dans sa chambre et lui brûlent les yeux. On l’en­ferme dans une for­te­resse au bord de la Mar­ma­ra. Il y vivra encore qua­rante-quatre ans.

Le patriarche Arsène excom­mu­nie l’empereur. Michel demande une péni­tence ; le vieil homme répond qu’il n’y en a pas pour cela, qu’il fau­drait rendre les yeux. On dépose le patriarche. L’É­glise se casse en deux pour trente ans sur cette seule affaire — les arsé­nites, on les appel­le­ra, et ils tien­dront jus­qu’à ce que leur der­nier meure.

Trente ans plus tard, le fils de Michel, deve­nu empe­reur, pren­dra un bateau, tra­ver­se­ra, entre­ra dans la cel­lule, et deman­de­ra par­don à un vieil aveugle qui ne savait plus très bien qui il était. C’est le seul geste de ce genre dans quinze cents ans de liste, et il n’a rien réparé.

Encart. Les autres, ceux qui étaient assis dessus

Pen­dant que Nicée élève des poules, il y a bien quel­qu’un à Constan­ti­nople. Un Empire latin, avec des barons de Flandre et de Cham­pagne qui se par­tagent la Roma­nie sur une carte, et qui dure cin­quante-sept ans dans une ville qu’ils ont vidée eux-mêmes.

Bau­douin Ier de Flandre (1204–1205), pris par les Bul­gares à Andri­nople un an après son cou­ron­ne­ment, mort dans une tour de Tar­no­vo. Hen­ri de Flandre (1206–1216), son frère, le seul capable, mort peut-être empoi­son­né. Pierre de Cour­te­nay (1216–1217), cou­ron­né à Rome parce qu’on ne le lais­sait pas l’être ailleurs, cap­tu­ré en Épire en allant prendre pos­ses­sion de son empire, mort en pri­son sans avoir jamais vu sa capi­tale. Yolande de Hai­naut (1217–1219), régente. Robert de Cour­te­nay (1221–1228), qui aban­donne tout et meurt en Morée. Bau­douin II (1228–1261), empe­reur à onze ans, sous la régence de Jean de Brienne (1229–1237), un vieux roi de Jéru­sa­lem sans royaume qu’on avait fait venir faute de mieux.

Bau­douin II passe sa vie à men­dier en Europe. Il vend les reliques de la cha­pelle du palais à Louis IX, qui bâtit la Sainte-Cha­pelle pour les loger — la cou­ronne d’é­pines part comme ça, et elle est tou­jours à Paris. Il vend le plomb des toits. Il met son propre fils en gage chez des ban­quiers véni­tiens. Quand la ville tombe en 1261, il s’en­fuit en che­mise et passe le reste de ses jours à pro­po­ser aux cours d’Oc­ci­dent un empire qu’il n’a plus.

II. Le rasoir seul

Michel VIII a fait ce qu’au­cun Byzan­tin n’a­vait osé depuis mille ans : il a muti­lé un enfant légi­time et il est res­té. La règle a tenu quand même, mais autre­ment. À par­tir d’i­ci, plus per­sonne dans cette famille n’a­veugle per­sonne. On dépose, on ton­sure, on exile dans une île, on se par­donne, on recom­mence. Le fer est ran­gé. Il reste le rasoir, et le rasoir n’empêche rien.

Michel VIII Paléo­logue (1259–1282). Vingt-trois ans. Il a repris la ville, et il passe le reste de sa vie à empê­cher qu’on la lui reprenne : Charles d’An­jou pré­pare une croi­sade contre lui, alors Michel achète le pape en signant l’u­nion des Églises à Lyon, ce que son peuple refuse en bloc, et finance en sous-main l’in­sur­rec­tion sici­lienne des Vêpres — le plus beau coup diplo­ma­tique du siècle, mené depuis un palais en ruine par un homme excom­mu­nié des deux côtés à la fois. Il meurt en Thrace, en cam­pagne, l’hi­ver. Son fils n’ose pas lui don­ner de funé­railles chré­tiennes : le corps de l’homme qui a ren­du Constan­ti­nople aux Romains passe la nuit dehors, sous un tas de terre, sans un prêtre.

Andro­nic II (1282–1328). Qua­rante-six ans, le plus long des Paléo­logues. Un homme pieux et culti­vé qui répu­die l’u­nion et fait tout le reste de tra­vers. Il désarme la flotte pour éco­no­mi­ser — les marins passent chez les Turcs et les Génois, et l’Em­pire, qui vit de la mer, n’au­ra plus jamais de mer. Il loue une com­pa­gnie cata­lane qui gagne toutes ses batailles puis se retourne et ravage la Thrace pen­dant cinq ans. L’hy­per­père, la mon­naie d’or que le monde accep­tait depuis Constan­tin, cesse d’être en or. Son petit-fils le dépose ; il se fait moine, prend le nom d’An­toine, et meurt aveugle — de vieillesse, cette fois. Per­sonne n’y était pour rien.

Michel IX (1294–1320). Co-empe­reur vingt-six ans, jamais seul. Il meurt de cha­grin à Thes­sa­lo­nique en appre­nant que son fils cadet a été tué par erreur dans une embus­cade que le fils aîné avait ten­due devant la mai­son d’une femme.

Andro­nic III (1328–1341). Le fils aîné en ques­tion. Treize ans. Il a pas­sé sept ans à faire la guerre à son grand-père pour ça — trois guerres civiles, un pays cou­pé en deux, et rien au bout. Il est bon, pour­tant : il refait une petite flotte, reprend Chios, Les­bos, l’É­pire, réforme la jus­tice. Il meurt à qua­rante-cinq ans d’une fièvre.

Jean V (1341–1391, en mor­ceaux). Cin­quante ans de règne nomi­nal, dont il aura pas­sé la moi­tié à être dépo­sé par sa famille. Empe­reur à neuf ans.

Jean VI Can­ta­cu­zène (1347–1354). L’a­mi du père, le régent, le plus riche homme de l’Em­pire, et un très grand per­son­nage entré dans l’his­toire par la mau­vaise porte. La cour l’é­carte, il se pro­clame empe­reur, la guerre civile dure six ans, la peste noire arrive au milieu, et il gagne — en ame­nant les Turcs, qui prennent pied en Europe à Gal­li­po­li et ne repar­ti­ront jamais. Il finit par com­prendre ce qu’il a fait. Il abdique, se fait moine sous le nom de Joa­saph, et passe ses trente der­nières années à écrire l’his­toire de son propre règne pour expli­quer qu’il n’a­vait pas le choix. C’est un livre magni­fique et il ne convainc per­sonne, à com­men­cer par lui.

Mathieu Can­ta­cu­zène (1353–1357). Le fils. Co-empe­reur pour rien, cap­tu­ré par les Serbes, il abdique et va finir en Morée auprès de son frère.

Alors Jean V reprend sa place et fait ce qu’il peut, c’est-à-dire men­dier. Il part en Hon­grie ; rien. Il part à Rome en 1369 et se conver­tit per­son­nel­le­ment au catho­li­cisme, seul, sans enga­ger son Église ni son peuple — un empe­reur romain change de reli­gion à titre pri­vé, en espé­rant une armée qui ne vien­dra pas. Il repasse par Venise, où ses créan­ciers le retiennent : l’empereur d’O­rient, débi­teur insol­vable, consi­gné dans une auberge du Lido. Son fils aîné, à Constan­ti­nople, refuse de payer. Son fils cadet vend ce qu’il peut et vient le chercher.

Andro­nic IV (1376–1379). Le fils aîné. Trois ans, obte­nus en s’al­liant aux Génois et aux Otto­mans contre son père, qu’il empri­sonne avec son frère dans la tour d’A­ne­mas. Le père s’é­vade, se réal­lie aux Otto­mans à son tour, et le dépose.

Jean VII (1390). Cinq mois. Le fils d’An­dro­nic IV, donc le petit-fils de Jean V, qu’il dépose à son tour avec des troupes otto­manes. Son oncle le chasse cinq mois plus tard. On lui par­don­ne­ra, et il fini­ra gou­ver­neur loyal de Thes­sa­lo­nique — dans cette famille, à ce stade, tout le monde a dépo­sé tout le monde et per­sonne n’a plus le cœur de sévir.

Jean V meurt en 1391, quelques mois après avoir reçu du sul­tan Baye­zid l’ordre de démo­lir les for­ti­fi­ca­tions qu’il venait de faire répa­rer. Il a obéi. C’est peut-être ce qui l’a tué.

Manuel II (1391–1425). Trente-quatre ans, le fils cadet, celui qui était allé cher­cher son père à Venise. Un homme d’une digni­té que la situa­tion rend presque comique : il com­mence son règne comme vas­sal, obli­gé de suivre l’ar­mée du sul­tan en cam­pagne et de l’ai­der à prendre les der­nières villes grecques d’A­sie. Puis Baye­zid met le siège devant Constan­ti­nople, et Manuel part en Occi­dent cher­cher du secours.

Il voyage trois ans. Venise, Milan, Paris, Londres. Il passe le Noël de 1400 chez Hen­ri IV d’An­gle­terre, au manoir d’El­tham ; on joute en son hon­neur, on lui trouve grande allure, on note sa barbe blanche et sa robe. Les Anglais sont émus. Per­sonne ne bouge. Il rentre en 1403 et découvre que le pro­blème s’est réglé sans lui : un Mon­gol nom­mé Tamer­lan a écra­sé Baye­zid en Ana­to­lie et l’a mis en cage. L’Em­pire gagne cin­quante ans de sur­vie grâce à un homme qui n’a­vait jamais enten­du par­ler de lui.

Andro­nic V (1403–1407). Le fils de Jean VII, asso­cié au trône par son grand-oncle. Il meurt à sept ans. C’est la der­nière fois qu’un enfant figure sur cette liste, et il n’au­ra rien fait du tout.

Jean VIII (1425–1448). Vingt-trois ans. Il hérite d’un empire qui est la ville, plus Mis­tra, plus quelques îles. Il repart en Occi­dent — c’est deve­nu la poli­tique étran­gère de la mai­son — et signe à Flo­rence, en 1439, l’u­nion des Églises, en cédant sur tout. Les Grecs qui l’ac­com­pagnent signent, sauf un. Ils rentrent à Constan­ti­nople et découvrent que per­sonne ne veut d’eux ; cer­tains rétractent leur signa­ture dès le débar­que­ment. Le grand-duc Lou­kas Nota­ras lâche la phrase qui res­te­ra : mieux vaut voir dans la ville le tur­ban du sul­tan que la mitre du car­di­nal. Jean VIII meurt sans enfant, bri­sé, en lais­sant à ses frères le soin de se dis­pu­ter ce qui reste.

Constan­tin XI Paléo­logue Dra­ga­sès (1449–1453).

Il est cou­ron­né à Mis­tra, dans le Pélo­pon­nèse, parce qu’il n’y avait pas d’argent pour une céré­mo­nie dans la capi­tale et parce que le patriarche unio­niste aurait déclen­ché une émeute. Il est le seul empe­reur romain cou­ron­né hors de Rome et hors de Constan­ti­nople, et le der­nier des cent vingt.

Il a quatre ans. Le 2 avril 1453, quatre-vingt mille hommes se pré­sentent devant la muraille de Théo­dose ; il en a sept mille pour vingt kilo­mètres de rem­part, dont deux mille étran­gers. On fait la chaîne dans la Corne d’Or. Meh­met fait pas­ser ses navires par-des­sus la col­line, sur des ron­dins grais­sés, en une nuit. Le canon d’Or­ban tire sept fois par jour et on rebouche à la terre et aux ton­neaux. Cela dure cin­quante-trois jours.

La der­nière nuit, il y a une litur­gie à Sainte-Sophie où les deux Églises, unio­nistes et ortho­doxes, com­mu­nient ensemble pour la pre­mière et la der­nière fois — c’est la seule fois où l’u­nion a exis­té, et elle a duré une nuit. L’empereur y assiste, demande par­don à ceux qu’il aurait offen­sés, et remonte sur le rempart.

Au matin du 29 mai, quand la brèche est faite à la porte Saint-Romain, il retire la pourpre pour qu’on ne le recon­naisse pas, dit qu’il n’y a plus d’empire à por­ter, et charge. On ne l’a jamais retrou­vé. On a pré­sen­té au sul­tan une tête et des bottes ; per­sonne n’a jamais pu cer­ti­fier. C’est le seul empe­reur de cette liste qu’on n’a pas pu enta­mer, parce qu’on n’a pas mis la main dessus.

Les Grecs ont inven­té, dans les semaines qui ont sui­vi, qu’un ange l’a­vait pris à la porte, l’a­vait chan­gé en marbre et cou­ché dans une grotte sous la Porte Dorée, en atten­dant. Ils y croyaient encore au XIXe siècle. C’é­tait une façon très ancienne de dire que le corps manquait.

III. Ceux qui ont conti­nué sans savoir que c’é­tait fini

En 1204, l’Em­pire ne s’est pas cas­sé en deux mais en cinq. Nicée a gagné, et l’on retient Nicée. Il faut comp­ter les autres, parce qu’ils ont duré, et parce que cer­tains ont duré plus long­temps que la ville elle-même.

Tré­bi­zonde (1204–1461)

Deux petits-fils d’An­dro­nic Ier — celui de l’hip­po­drome — arrivent sur la côte de la mer Noire trois semaines avant la chute de Constan­ti­nople, avec des cava­liers géor­giens prê­tés par leur tante la reine Tamar. Ils s’ins­tallent sur une bande de rivage entre la mon­tagne et l’eau, larges de quelques kilo­mètres, et ils tiennent deux cent cin­quante-sept ans. C’est le der­nier bout de l’Em­pire romain à s’éteindre.

Alexis Ier (1204–1222) et David (1204–1212), les fon­da­teurs, frères. Andro­nic Ier Gidos (1222–1235), le gendre. Jean Ier Axou­chos (1235–1238), qui meurt d’une chute de che­val en jouant au polo. Manuel Ier (1238–1263), le plus grand, qui tra­verse l’o­rage mon­gol en payant tri­but et en gar­dant tout. Andro­nic II (1263–1266). Georges (1266–1280), tra­hi par ses propres nobles dans la mon­tagne et livré. Jean II (1280–1297), dépo­sé un moment par sa sœur Théo­do­ra (1284) — une usur­pa­tion de quelques mois dont per­sonne ne sait rien. Alexis II (1297–1330). Andro­nic III (1330–1332), qui fait tuer ses frères. Manuel II (1332), huit mois, un enfant. Basile (1332–1340). Irène Paléo­logue (1340–1341), sa veuve. Anne (1341, puis 1341–1342). Jean III (1342–1344). Michel (1344–1349).

Ces années-là, à Tré­bi­zonde, on dépose un empe­reur par an. Deux familles de la ville se battent dans les rues, on brûle les quar­tiers, on étrangle dans les tours. Puis Alexis III (1349–1390) arrive et règne qua­rante et un ans dans une paix com­plète, en mariant ses filles à tous les émirs tur­co­mans de l’ar­rière-pays — c’est la poli­tique étran­gère la plus effi­cace du siècle, et elle repose entiè­re­ment sur la beau­té célèbre des prin­cesses de Tré­bi­zonde, qui fait le tour du monde connu jusque dans les chro­niques espagnoles.

Manuel III (1390–1417), vas­sal de Tamer­lan, qui lui four­nit des navires. Alexis IV (1417–1429), assas­si­né par son fils. Jean IV (1429–1459), le par­ri­cide, qui voit tom­ber Constan­ti­nople et com­prend qu’il est seul ; il cherche des alliances jus­qu’en Perse et fait construire. David (1459–1461), son frère.

En 1461, Meh­met arrive par la mon­tagne avec l’ar­mée et par la mer avec la flotte. David négo­cie, rend la ville sans com­bat, obtient des terres en Thrace. Deux ans plus tard on l’ac­cuse de cor­res­pon­dance, et on lui pro­pose de se conver­tir. Il refuse. On l’exé­cute avec ses fils et un neveu, la nuit, à Constan­ti­nople ; on inter­dit qu’on les enterre. Une femme les a enter­rés quand même.

C’est le 1er novembre 1463. C’est la date à laquelle l’Em­pire romain finit, si l’on veut être exact, et per­sonne ne l’a jamais retenue.

L’É­pire (1205–1359)

Michel Ier Com­nène Dou­kas (1205–1215), fon­da­teur, poi­gnar­dé dans son som­meil par un ser­vi­teur. Théo­dore (1215–1230), le demi-frère, qui cap­ture un empe­reur latin, se fait cou­ron­ner à Thes­sa­lo­nique, marche sur Constan­ti­nople et la rate — il croise les Bul­gares à Klo­kot­nit­sa, perd tout, et Jean Asen lui fait cre­ver les yeux. Il vivra vingt ans encore, aveugle, à com­plo­ter depuis l’ar­rière-bou­tique pour ses fils, et il y réus­si­ra à moi­tié : c’est le seul aveugle de cette liste à avoir conti­nué de gou­ver­ner par per­sonne inter­po­sée. Manuel (1230–1237). Michel II (1230–1268), le fils du fon­da­teur. Nicé­phore Ier (1268–1297). Tho­mas Ier (1297–1318), assas­si­né par son neveu. Nico­las Orsi­ni (1318–1323), un Ita­lien de Cépha­lo­nie, assas­si­né par son frère. Jean II Orsi­ni (1323–1335), empoi­son­né par sa femme. Nicé­phore II (1335–1338, puis 1356–1359), tué en com­bat­tant les Alba­nais. Fin.

La Thes­sa­lie (1268–1318)

Jean Ier Dou­kas (1268–1289), Constan­tin (1289–1303), Jean II (1303–1318). Trois hommes, cin­quante ans, un pays de mon­tagnes. Le der­nier meurt sans fils et les Cata­lans prennent le reste.

La Morée (1349–1460)

Le seul endroit où la fin fut belle. Mis­tra, sur son cône de mon­tagne au-des­sus de la plaine de Sparte, devient au der­nier siècle ce que Constan­ti­nople n’est plus : une ville qui pense. Plé­thon y enseigne Pla­ton à des gens qui iront le por­ter à Flo­rence, et c’est de ce vil­lage-là, à trois cents kilo­mètres de tout, que part une par­tie de ce qu’on appel­le­ra la Renaissance.

Manuel Can­ta­cu­zène (1349–1380), le fils de Jean VI, trente et un ans de paix. Mathieu Can­ta­cu­zène (1380–1383), l’an­cien empe­reur, recy­clé. Démé­trios Ier Can­ta­cu­zène (1383). Théo­dore Ier Paléo­logue (1383–1407), qui vend la Morée aux Hos­pi­ta­liers puis la reprend quand la popu­la­tion refuse. Théo­dore II (1407–1443). Constan­tin (1443–1448), le futur Constan­tin XI, qui y bâtit un mur en tra­vers de l’isthme et le voit tom­ber en cinq jours. Démé­trios II (1448–1460) et Tho­mas (1448–1460), les deux der­niers frères, qui passent douze ans à se faire la guerre pen­dant que Constan­ti­nople tombe, jus­qu’à ce que Meh­met vienne les sépa­rer. Démé­trios est dépo­sé et exi­lé ; Tho­mas s’en­fuit à Rome avec la tête de saint André dans une caisse, et la vend au pape.

Son fils André Paléo­logue, der­nier héri­tier légi­time du trône romain, vivra pauvre à Rome et ven­dra ses droits impé­riaux au roi de France Charles VIII, puis, l’af­faire ayant échoué, aux rois catho­liques d’Es­pagne. Le titre d’empereur romain d’O­rient est donc, en droit, quelque part dans un car­ton à Madrid.

Théo­do­ros (1204–1475)

Il reste un der­nier endroit. Une prin­ci­pau­té grecque en Cri­mée, dans les mon­tagnes au-des­sus de Sébas­to­pol, sur un pla­teau où l’on ne monte que par un che­min. Elle a duré jus­qu’en 1475 — vingt-deux ans de plus que Constan­ti­nople. Les Otto­mans ont mis six mois à prendre le rocher. Le der­nier prince, Alexandre, a été emme­né et décapité.

Il y a encore là-haut des mai­sons creu­sées dans le cal­caire, une citerne, une église écrou­lée, et une vue de cent kilo­mètres sur une mer que les gens de cet endroit appe­laient encore, à la fin, la mer des Romains.

Mis­tra

On monte à Mis­tra le matin, avant la cha­leur. C’est un cône de cal­caire au flanc du Tay­gète, cou­vert d’une ville morte : des cou­vents, un palais à salle vide, des ruelles de galets si raides qu’on glisse, des figuiers qui ont fait leur tra­vail. En bas, la plaine de Sparte, les oli­viers, une route. Per­sonne n’ha­bite ici depuis 1953, quand on a démé­na­gé les der­niers vers le vil­lage neuf.

Dans la cathé­drale, en bas de la pente, il y a dans le sol une dalle de marbre avec un aigle bicé­phale gra­vé. La tra­di­tion dit que Constan­tin s’est tenu là pour être cou­ron­né, le 6 jan­vier 1449, sans patriarche, sans foule, sans musique, par un fonc­tion­naire venu de la ville avec un docu­ment. Ce n’est pro­ba­ble­ment pas la bonne dalle. Les gar­diens le savent et laissent dire.

C’est un aigle à deux têtes, et il regarde des deux côtés, ce qui était l’i­dée : l’O­rient et l’Oc­ci­dent, la même chose, un seul corps. Le corps a mis mille cent vingt-trois ans à se défaire et il s’est défait par les deux bouts en même temps.

On redes­cend. Il y a un café en bas, à l’ombre, et un homme qui vend de l’eau. Il fait chaud avant neuf heures. Sur le mur du café, à côté du réfri­gé­ra­teur, il y a une carte plas­ti­fiée de l’Em­pire à son apo­gée, sous Jus­ti­nien, avec toute la Médi­ter­ra­née en rose.

Per­sonne ne la regarde. Elle est là pour les Allemands.

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Tous les empe­reurs romains d’O­rient #2

Tous les empe­reurs romains d’O­rient #1

Tous les
empe­reurs
romains

d’O­rient #1

Une his­toire de l’O­rient venue d’Occident

Le fer et le rasoir

Empe­reurs d’O­rient, I : de Constan­tin à la nuit de 1204

Il reste du monas­tère de Stou­dios quatre murs et un sol. On y entre par une porte de grillage, dans un quar­tier d’Is­tan­bul où les chats sont maigres et où per­sonne ne monte, et l’on tombe sur une basi­lique sans toit dont le pave­ment de marbre conti­nue de des­si­ner, sous l’herbe sèche, des cercles et des tresses que plus per­sonne ne foule. C’est le plus vieux bâti­ment chré­tien de la ville. Il a ser­vi mille ans.

Ce n’é­tait pas seule­ment une mai­son de prière. C’é­tait le ves­tiaire de l’Em­pire. On y ame­nait les hommes dont on ne vou­lait plus, on leur pas­sait le rasoir sur le crâne, on leur don­nait une robe brune, et l’af­faire était réglée sans qu’il fût besoin de creu­ser une fosse. Un empe­reur ton­su­ré n’est plus un empe­reur : le canon l’in­ter­dit, et le canon, à Constan­ti­nople, tient mieux qu’un mur.

Quand le rasoir ne suf­fi­sait pas, on avait le fer.

C’est la grande inven­tion de l’O­rient, et l’Oc­ci­dent ne l’a jamais com­prise. À Rome, on tuait. Dans le cou­loir, dans le bain, sous la tente : cent hommes, cent trous. Ici on retire. On ôte à un homme le nez, les yeux, la langue, les che­veux, la viri­li­té — quelque chose, n’im­porte quoi, pour­vu que l’ob­jet soit ensuite impropre à l’u­sage. Un empe­reur doit être entier ; c’est écrit nulle part et res­pec­té par­tout. Il suf­fit donc d’entamer.

Reste que les Byzan­tins, en mille ans, n’ont jamais réus­si à véri­fier com­plè­te­ment leur propre règle. Elle a fui trois fois. Et c’est cette fuite, plus que le reste, qui rend la liste lisible.

I. Avant le fer

Pen­dant trois cents ans, on pro­cède encore à la romaine.

Constan­tin Ier (306–337). Il fonde la ville en 330 sur un pro­mon­toire ven­teux, en tra­çant lui-même le péri­mètre à la lance, et quand ses offi­ciers s’é­tonnent qu’il aille si loin, il répond qu’il avance der­rière quel­qu’un qu’ils ne voient pas. Il meurt à Nico­mé­die d’une fièvre, bap­ti­sé de la veille.

Constance II (337–361). Vingt-quatre ans. Un homme de conciles et de soup­çons, arien, silen­cieux. Fièvre, en Cili­cie, en mar­chant contre son cousin.

Julien (361–363). Vingt mois. Le cou­sin en ques­tion. Il rouvre les temples et prend un jave­lot dans le foie sous Ctésiphon.

Jovien (363–364). Huit mois. Le bra­se­ro, la chambre fer­mée, le matin.

Valens (364–378). Qua­torze ans. Il n’est pas tué : il dis­pa­raît. Andri­nople, une cabane, un incen­die, aucun corps. C’est la pre­mière fois que l’Em­pire perd un empe­reur sans avoir rien à enter­rer, et il fau­dra du temps pour s’habituer.

Théo­dose Ier (379–395). Le der­nier à régner sur les deux moi­tiés. Œdème, Milan, janvier.

Arca­dius (395–408). Treize ans, l’O­rient seul, et rien. On ne sait même pas de quoi il meurt. Il aura pas­sé sa vie entre sa femme et ses eunuques, et c’est sous lui, sans qu’il l’ait déci­dé, que l’O­rient prend l’ha­bi­tude de sur­vivre à l’Occident.

Théo­dose II (408–450). Qua­rante-deux ans, empe­reur à sept, et deux choses qui dure­ront plus long­temps que lui : le Code qui porte son nom, et la muraille. Trois lignes de défense, un fos­sé, quatre-vingt-seize tours — la ville devient inex­pug­nable et le res­te­ra mille ans, à un jour près. Il tombe de che­val au bord du Lycos et se casse la colonne.

Mar­cien (450–457). Sept ans. Un sol­dat qu’on a marié à la sœur du mort. Il convoque Chal­cé­doine, où l’on fixe pour tou­jours les deux natures du Christ, ce qui coû­te­ra à l’Em­pire l’É­gypte et la Syrie deux siècles plus tard. Il meurt d’une goutte deve­nue gan­grène : c’est le pied qui l’emporte.

Léon Ier (457–474). Dix-sept ans. Fait roi par le géné­ral Aspar, il passe ses années à s’en défaire — et finit par l’é­gor­ger, lui et ses fils, dans le palais. Dysenterie.

Léon II (474). Le petit-fils. Sept ans, dix mois de règne, une mala­die d’en­fant. Il aura eu le temps de cou­ron­ner son père.

Zénon (474–475, puis 476–491). L’I­sau­rien, mon­ta­gnard mal léché, qu’on n’aime pas et qui dure. C’est chez lui qu’ar­rivent, en 476, les insignes d’Oc­ci­dent ren­voyés par Odoacre avec un mot poli. Il les range. Il n’y a plus qu’un empe­reur au monde et c’est un homme dont per­sonne à la cour ne veut par­ta­ger la table. On raconte qu’il fut enter­ré vivant pen­dant une crise d’é­pi­lep­sie et qu’on l’en­ten­dit crier ; c’est pro­ba­ble­ment faux, et l’on com­prend que ça ait plu.

Basi­lis­cus (475–476). Vingt mois d’u­sur­pa­tion, le temps que Zénon revienne. On l’emmure en Cap­pa­doce avec sa femme et ses enfants — pas de fer, pas de corde : une citerne sèche, et l’hi­ver. C’est la pre­mière fois qu’on invente une façon de tuer sans avoir à en répondre.

Anas­tase Ier (491–518). Vingt-sept ans, un fonc­tion­naire aux yeux vai­rons, l’un noir l’autre bleu, qui laisse le tré­sor plein comme aucun autre. Il meurt à quatre-vingt-huit ans pen­dant un orage, et la rumeur dit la foudre. Elle n’aime pas les comptables.

II. Le siècle latin

Jus­tin Ier (518–527). Un pay­san de Bede­ria­na mon­té à pied à Constan­ti­nople avec son pain dans un sac. Anal­pha­bète, dit-on, ou presque : il signait à tra­vers un pochoir. Il meurt de démence à quatre-vingts ans, après avoir fait venir son neveu.

Jus­ti­nien Ier (527–565). Trente-huit ans. Le neveu ne dort pas — on l’ap­pelle l’empereur qui ne dort jamais, on le voit mar­cher dans les cou­loirs la nuit. Il reprend l’A­frique, l’I­ta­lie, le sud de l’Es­pagne ; il fait rédi­ger le Code qui sera le droit de l’Eu­rope jus­qu’à nous ; il fait bâtir Sainte-Sophie en cinq ans et entre dedans en disant qu’il a bat­tu Salo­mon. Il fait aus­si mas­sa­crer trente mille per­sonnes dans l’hip­po­drome en une jour­née. La peste emporte un tiers de ses sujets et lui, non. Il meurt vieux, dans son lit, seul, et le monde qu’il a recol­lé se décol­le­ra en une génération.

Jus­tin II (565–578). Le second neveu. La démence de nou­veau, et cette fois docu­men­tée : il mord ses ser­vi­teurs, on le pro­mène en le tirant sur un cha­riot dans le palais, on fait jouer de l’orgue pour le cal­mer. Dans un inter­valle de luci­di­té, il adopte un géné­ral et lui adresse le plus beau dis­cours du tiroir — n’i­mite pas ce que j’ai fait, regarde où j’en suis, vois ce que je suis devenu.

Tibère II Constan­tin (578–582). Quatre ans. Il vide le tré­sor d’A­nas­tase en libé­ra­li­tés, ce qui le rend ado­rable et ruine tout. Mort de causes incon­nues, peut-être d’un plat de mûres.

Mau­rice (582–602). Vingt ans. Un bon empe­reur, éco­nome, ce qui est une faute pro­fes­sion­nelle. L’ar­mée du Danube se révolte pour une his­toire de solde et de quar­tiers d’hi­ver. On le prend à Chal­cé­doine et on égorge ses cinq fils devant lui, du plus jeune au plus vieux ; à chaque coup il répète que le Sei­gneur est juste et que ses juge­ments sont droits. Puis c’est son tour. C’est la der­nière mort pro­pre­ment romaine de cette liste : totale, sans reste, sans retour possible.

Pho­cas (602–610). Le cen­tu­rion qui a fait ça. Huit ans de ter­reur, la Perse qui prend tout, l’Em­pire qui recule jus­qu’au Bos­phore. Quand Héra­clius débarque, on lui amène Pho­cas enchaî­né et nu. Est-ce ain­si que tu as gou­ver­né ? demande le vain­queur. Tu feras mieux ? répond l’autre. On le démembre.

III. Le pre­mier nez

Héra­clius (610–641). Trente et un ans, une des vies les plus dures du siècle. Il trouve un empire per­du — les Perses à Chal­cé­doine, la Vraie Croix empor­tée à Cté­si­phon, Jéru­sa­lem prise — et il fait la seule chose qu’au­cun empe­reur n’a­vait ten­tée depuis Julien : il part lui-même, avec l’ar­mée, six ans dans le Cau­case, et il gagne. Il rap­porte la Croix sur son dos par la porte Dorée. Six ans plus tard, des cava­liers sor­tis d’un désert dont per­sonne n’a­vait enten­du par­ler prennent la Syrie en une bataille, et le vieil homme, œdé­ma­teux, pho­bique de l’eau au point qu’on lui construit un pont de bateaux cou­vert de bran­chages pour tra­ver­ser le Bos­phore, regarde la Syrie s’en aller en disant adieu. Il change la langue de l’Em­pire : le latin s’en va, le grec entre, et l’on ne dit plus impe­ra­tor mais basi­leus. Il meurt en 641 dans une hydro­pi­sie qui l’a ren­du monstrueux.

Et là, immé­dia­te­ment, le fer.

Constan­tin III (641). Quatre mois. Tuber­cu­leux, ou empoi­son­né par sa belle-mère — la cour tran­che­ra dans un sens et l’his­toire dans aucun.

Héra­clo­nas (641). Six mois. Le demi-frère, quinze ans, pous­sé par sa mère Mar­tine. Le Sénat les dépose tous les deux et invente ce jour-là la pro­cé­dure : on coupe la langue de Mar­tine, on coupe le nez d’Hé­ra­clo­nas, on les met sur un bateau pour Rhodes. Per­sonne, avant, n’a­vait fait ça à un empe­reur. À par­tir de cette date, presque tous les autres le connaî­tront de près.

Pour­quoi le nez. Parce qu’on ne peut pas le cacher. Un homme sans yeux peut vivre au fond d’un couvent ; un homme sans nez ne peut pas être accla­mé. Le visage impé­rial est la seule chose que le peuple connaisse — il est sur les pièces, sur les portes, à l’en­trée des tri­bu­naux — et l’en­ta­mer, c’est le reti­rer de la cir­cu­la­tion. C’est de la numis­ma­tique appliquée.

Constant II (641–668). Vingt-sept ans, petit-fils d’Hé­ra­clius. Il fait tuer son frère, ce qui lui vaut d’être appe­lé le nou­veau Caïn, et quitte Constan­ti­nople pour ne jamais y reve­nir : il s’ins­talle à Syra­cuse et rêve de rebâ­tir un empire par l’ouest. Un cham­bel­lan l’as­somme dans son bain avec le seau à savon.

Constan­tin IV (668–685). Dix-sept ans. Il tient les cinq années du pre­mier siège arabe et brûle la flotte omeyyade avec un pro­duit dont la recette se per­dra — un liquide qui prend feu sur l’eau, qu’on pro­jette par des siphons de bronze, et dont trois hommes seule­ment, à chaque géné­ra­tion, connaissent le mélange. Il fait aus­si cou­per le nez de ses deux frères pour cla­ri­fier la suc­ces­sion. Dysenterie.

Jus­ti­nien II (685–695, puis 705–711). Le seul homme de cette liste à avoir gagné contre la règle.

Le fils de Constan­tin IV, seize ans, arro­gant, bâtis­seur, insup­por­table. En 695, une révolte le prend, et l’on applique le pro­to­cole : le nez, la langue peut-être, et un bateau pour Cher­so­nèse, en Cri­mée, au bout du monde connu. Il a vingt-six ans. Il devrait dis­pa­raître ici.

Il ne dis­pa­raît pas. Il tra­verse la mer d’A­zov, se fait rece­voir par le kha­gan des Kha­zars, épouse sa sœur — qu’il rebap­tise Théo­do­ra, pour l’i­dée —, apprend qu’on veut le vendre, étrangle de ses mains les deux envoyés, prend un bateau de pêche, longe la côte dans une tem­pête où le pilote le sup­plie de pro­mettre à Dieu qu’il par­don­ne­ra s’il sur­vit, et répond que si jamais il en épargne un seul, que Dieu le noie tout de suite. Il arrive chez les Bul­gares. Il en revient en 705 avec quinze mille cava­liers, trouve un aque­duc désaf­fec­té sous la muraille de Théo­dose, et rentre chez lui par le tuyau.

Il porte, dit-on, un nez d’or. Une pro­thèse, qu’il ajuste en public. Il fait ame­ner les deux empe­reurs qui ont régné pen­dant son absence dans l’hip­po­drome, s’as­sied, pose un pied sur la nuque de cha­cun, et laisse le peuple crier pen­dant qu’on chante le psaume — tu mar­che­ras sur l’as­pic et le basi­lic. Puis il les déca­pite. Il règne encore six ans, atroces, à envoyer des flottes brû­ler la ville qui l’a­vait exi­lé. En 711, l’ar­mée se retourne enfin ; on lui coupe la tête et on la pro­mène en Occi­dent, comme un objet de foire.

Le nez d’or est peut-être une légende. Mais quel­qu’un, un jour, l’a inven­té, et depuis mille trois cents ans per­sonne n’a pu le reti­rer de l’histoire.

Léonce (695–698). Trois ans. Celui qui avait cou­pé le nez de Jus­ti­nien. On lui coupe le nez, à son tour, et on l’en­ferme au monas­tère de Dal­ma­tos. Jus­ti­nien le fera sor­tir en 705 pour l’hippodrome.

Tibère III Apsi­mar (698–705). Sept ans. Un ami­ral. Même pied, même nuque, même jour.

IV. Les vingt-deux ans où l’on ne tient plus rien

Phi­lip­pi­cos Bar­da­nès (711–713). Vingt mois. Armé­nien, culti­vé, mono­thé­lite. Ses propres troupes l’a­veuglent pen­dant un ban­quet — on le sort de table, on le fait dans une pièce voi­sine, et l’on rap­porte le plat. Il meurt au monas­tère des Dalmates.

Anas­tase II (713–715). Vingt mois. Un secré­taire, un homme de plume éle­vé par des sol­dats mécon­tents de la plume pré­cé­dente. Il abdique et se fait moine à Thes­sa­lo­nique, ce qui aurait dû suf­fire — mais il res­sort quatre ans plus tard pour ten­ter sa chance. On l’exé­cute en 719. C’est la démons­tra­tion : la ton­sure ne tient que si l’homme y croit.

Théo­dose III (715–717). Deux ans. Un per­cep­teur des impôts d’A­dra­myt­tion, choi­si par des marins ivres qui cher­chaient un nom. Il ne vou­lait pas, il s’é­tait caché dans une forêt, on l’a trou­vé. Il abdique dès que quel­qu’un de sérieux arrive, se fait moine à Éphèse, et vit vieux. Le seul homme de ce siècle qui ait com­pris quelque chose.

V. Les Isauriens

Léon III (717–741). Vingt-quatre ans. Il arrive au pou­voir la semaine où quatre-vingt mille Arabes campent sous la muraille et où leur flotte tient le Bos­phore ; un an plus tard il n’en reste rien, et l’Eu­rope ne sau­ra jamais très bien ce qu’elle doit à cet hiver-là. Il fait décro­cher l’i­mage du Christ au-des­sus de la porte du palais, ce qui déclenche un siècle de guerre civile sur la ques­tion de savoir si l’on peut peindre Dieu. Hydropisie.

Arta­vasde (741–743). Deux ans d’u­sur­pa­tion. Son gendre. On l’a­veugle avec ses deux fils dans l’hip­po­drome, un jour de courses, entre deux départs.

Constan­tin V (741–775). Trente-quatre ans, et le plus détes­té des morts natu­relles. Ico­no­claste furieux, il fait aus­si lever la peste sur les icônes et gagner toutes ses batailles. Les moines l’ont sur­nom­mé Copro­nyme — celui qui s’ap­pelle merde — parce qu’il aurait sali les fonts bap­tis­maux à trois semaines. Un empire entier a rete­nu ce nom pen­dant douze siècles. Mort natu­relle, en campagne.

Léon IV le Kha­zar (775–780). Cinq ans. Fils d’une prin­cesse kha­zare. Fièvre, et une his­toire de cou­ronne volée dans une église qu’il aurait mise sur sa tête.

Constan­tin VI (780–797). Dix-sept ans, sous la main de sa mère. Il essaie de s’en défaire, elle revient, il répu­die sa femme, l’É­glise se déchire pour un adul­tère, et le 15 août 797 des hommes entrent dans la Chambre Pourpre — la salle tapis­sée de por­phyre où nais­saient les enfants d’empereurs — et lui crèvent les yeux, sur ordre de sa mère, dans la pièce même où elle l’a­vait mis au monde. Il meurt de ses bles­sures. On ne sait pas quand.

Irène (797–802). Cinq ans. Athé­nienne, orphe­line, arri­vée dans un concours de beau­té impé­rial et repar­tie avec l’Em­pire. Elle réta­blit les icônes à Nicée et signe basi­leus — au mas­cu­lin, empe­reur, pas impé­ra­trice. Char­le­magne, appre­nant que le trône d’O­rient est occu­pé par une femme, en conclut qu’il est vacant et se fait cou­ron­ner à Rome le jour de Noël 800 : c’est cette phrase-là, dans le pro­to­cole d’une chan­cel­le­rie, qui fabrique l’Oc­ci­dent. Elle est dépo­sée en 802 et exi­lée à Les­bos, où elle file la laine pour vivre. Morte l’an­née suivante.

VI. La coupe

Nicé­phore Ier (802–811). Neuf ans. L’an­cien ministre des Finances, arri­vé par le froid des chiffres. Il marche sur les Bul­gares, brûle la capi­tale de Krum, refuse la paix qu’on lui offre trois fois, et se laisse enfer­mer dans un défi­lé du Bal­kan où la seule sor­tie est une palis­sade. L’ar­mée entière y reste. Krum fait scier le crâne de l’empereur, le fait dou­bler d’argent, et boit dedans à ses fêtes en fai­sant cir­cu­ler la coupe par­mi les boyards.

C’est un objet, quelque part, dans une tente en Bul­ga­rie, et l’on n’en a plus jamais enten­du par­ler. De tout ce billet, c’est la chose que j’ai­me­rais le plus tenir.

Stau­ra­kios (811). Deux mois. Le fils, sor­ti du défi­lé avec la colonne ver­té­brale tran­chée. Il règne para­ly­sé, on le porte, il rêve à voix haute d’é­ta­blir une répu­blique. Sa sœur et son beau-frère le déposent ; il se fait moine et meurt six mois plus tard de ses plaies.

Michel Ier Rhan­ga­bé (811–813). Vingt mois. Le beau-frère. Bat­tu à Ver­si­ni­kia parce que son aile gauche a pré­fé­ré par­tir. Il abdique de lui-même, se fait moine, castre ses fils par pru­dence pour qu’on ne les reprenne pas, et vit encore trente-deux ans dans une île de la Marmara.

Léon V l’Ar­mé­nien (813–820). Sept ans. L’aile gauche en ques­tion. Il réta­blit l’i­co­no­clasme, gou­verne bien, et découvre la veille de Noël qu’un ami d’en­fance conspire. Il le fait enchaî­ner ; sa femme obtient qu’on attende la fête. Au matin, à Sainte-Sophie, pen­dant les matines, des hommes dégui­sés en chantres sortent de der­rière les stalles. Léon a l’i­dée d’ar­ra­cher une croix de l’au­tel et de s’en défendre. On lui coupe le bras qui la tient, puis la tête. La messe reprend.

VII. Les Amoriens

Michel II le Bègue (820–829). Neuf ans. L’a­mi d’en­fance. On va le cher­cher dans son cachot, encore avec les fers, et l’on pro­cède au cou­ron­ne­ment en cher­chant la clé — le seul empe­reur cou­ron­né en chaînes de l’his­toire. Il perd la Crète et la Sicile, qui ne revien­dront pas. Mort dans son lit.

Théo­phile (829–842). Treize ans. Le der­nier ico­no­claste, et le plus sédui­sant : il se déguise pour aller au mar­ché véri­fier les prix, il rend la jus­tice à che­val tous les ven­dre­dis, il fait construire un arbre d’or à oiseaux méca­niques et des lions qui rugissent par souf­flet, pour ter­ri­fier les ambas­sa­deurs. Il perd Amo­rion, la ville de sa famille, et n’en revient pas. Dysenterie.

Michel III (842–867). Vingt-cinq ans, l’I­vrogne — mais c’est le vain­queur qui a écrit le mot. Sa mère Théo­do­ra réta­blit les icônes, ce qui clôt le siècle du débat ; son oncle Bar­das fonde l’u­ni­ver­si­té ; c’est sous lui que Cyrille et Méthode partent chez les Slaves avec un alpha­bet dans les bagages, ce qui aura plus de consé­quences que la moi­tié des règnes de cette liste. Il ramasse dans une écu­rie un pale­fre­nier macé­do­nien capable de plier des fers à che­val, en fait son favo­ri, puis son co-empe­reur. Le pale­fre­nier le fait poi­gnar­der dans sa chambre.

VIII. Les Macédoniens

Basile Ier (867–886). Dix-neuf ans. Le pale­fre­nier. Illet­tré, superbe, fon­da­teur de la dynas­tie la plus longue et la plus brillante. Il refait le droit, reprend l’I­ta­lie du Sud, et meurt à la chasse : sa cein­ture s’ac­croche aux bois d’un cerf qui le traîne sur seize milles. Un garde le libère en tran­chant la cein­ture, et Basile, ago­ni­sant, le fait exé­cu­ter pour avoir tiré l’é­pée devant l’empereur.

Léon VI le Sage (886–912). Vingt-six ans. Fils de Basile, ou de Michel III — la ville en dis­cu­tait, et lui aus­si. Il écrit des lois, des ser­mons, un trai­té de tac­tique navale. Il enterre trois femmes sans avoir de fils, épouse la qua­trième mal­gré l’in­ter­dit for­mel de son Église, et se retrouve inter­dit d’en­trer dans Sainte-Sophie par la porte prin­ci­pale ; il reste dans le nar­thex, dehors, sous la pluie, empe­reur du monde et debout devant sa propre porte.

Alexandre (912–913). Treize mois. Le frère, qui avait atten­du vingt-cinq ans. Il défait tout ce qu’il peut, insulte les Bul­gares, et meurt d’un malaise sur un ter­rain de jeu de balle.

Constan­tin VII Por­phy­ro­gé­nète (913–959). Le fils de la qua­trième femme, celui qu’on disait bâtard, empe­reur à sept ans et écar­té pen­dant trente. Il en pro­fite pour écrire — sur l’ad­mi­nis­tra­tion de l’Em­pire, sur les pro­vinces, sur les céré­mo­nies, un livre entier pour dire com­ment on entre dans une salle et à quel moment on chante. C’est grâce à ce dés­œu­vré qu’on sait à peu près tout ce qu’on sait. Il gou­verne enfin qua­torze ans et meurt d’une fièvre en Bithy­nie, peut-être aidé.

Romain Ier Léca­pène (920–944). Vingt-quatre ans. L’a­mi­ral armé­nien qui s’é­tait mis là pour pro­té­ger l’en­fant et qui n’est jamais repar­ti. Il fait des lois pour empê­cher les puis­sants d’a­che­ter la terre des pauvres, ce qui est le seul com­bat que Byzance ait mené contre elle-même. Ses propres fils le déposent, l’emmènent sur l’île de Pro­té, et le ton­surent. Chris­tophe (921–931), l’aî­né, était mort avant. Étienne et Constan­tin Léca­pène (924–945), les cadets, croient avoir gagné : qua­rante jours plus tard, le por­phy­ro­gé­nète les fait ton­su­rer et expé­dier dans la même île que leur père — qui les accueille en riant, dit-on, et leur demande qui les a envoyés.

Romain II (959–963). Quatre ans. Beau, chas­seur, indo­lent. Mort à vingt-quatre ans, épui­sé, dit-on, ou aidé par sa femme.

Nicé­phore II Pho­cas (963–969). Six ans. Un ascète en cui­rasse, qui dort par terre sous une peau d’ours dans le palais et porte le cilice de son oncle moine. Il reprend la Crète, Antioche, la Cili­cie. Il aug­mente les impôts, déva­lue la mon­naie, et la ville qu’il a sau­vée le hue dans la rue. Sa femme, Théo­pha­no, laisse une porte ouverte et une cor­beille des­cendre le long du mur ; son neveu et amant entre par là. Nicé­phore, réveillé sur sa peau d’ours, prend un coup de pied dans la bouche, se fait traî­ner par la barbe, et demande qu’on épargne l’i­mage de la Vierge.

Jean Ier Tzi­mis­kès (969–976). Sept ans. Le neveu. Un très petit homme, très rapide, armé­nien, qui expie en fon­dant des hos­pices et en gagnant tout : les Rus’ de Svia­to­slav reje­tés au-delà du Danube, la Bul­ga­rie annexée, Damas au tri­but, Bey­routh, Byblos. Il meurt au retour, du typhus ou d’un poi­son — l’eu­nuque Basile en avait les moyens et la raison.

Basile II (976‑1025). Qua­rante-neuf ans, le plus long règne de toute l’his­toire romaine, Auguste com­pris. Il com­mence à dix-huit ans entou­ré de géné­raux qui le prennent pour un enfant ; il passe treize ans à les cas­ser un par un. Il ne se marie pas. Il n’a pas d’en­fant. Il ne boit pas. Il vit sous la tente, s’ha­bille comme un offi­cier, et fait la guerre aux Bul­gares pen­dant trente ans — jus­qu’à Klei­dion, en 1014, où il prend quinze mille pri­son­niers, les aveugle tous, laisse un œil à un homme sur cent pour gui­der les autres, et les ren­voie chez eux. Le tsar Samuel voit reve­nir sa colonne et tombe mort deux jours plus tard. On l’ap­pel­le­ra le Bul­ga­roc­tone. À sa mort, l’Em­pire va de l’Ar­mé­nie à l’A­dria­tique et le tré­sor déborde ; il n’a pas de suc­ces­seur, et il n’a rien pré­pa­ré, ce qui est la seule chose qu’il n’ait pas gagnée.

Constan­tin VIII (1025–1028). Trois ans. Le frère, soixante-cinq ans, qui a atten­du un demi-siècle et n’a rien fait d’autre pen­dant ce temps que man­ger et regar­der les courses. Aveugle faci­le­ment, par mol­lesse plus que par cruau­té. Il n’a que des filles.

Zoé (1028–1050). Cin­quante ans, trois maris, un fils adop­tif, et le pou­voir chaque fois don­né à l’homme qu’elle épouse. Elle a cin­quante ans à son pre­mier mariage. Elle passe sa vieillesse dans un appar­te­ment sur­chauf­fé à dis­til­ler des parfums.

Romain III Argyre (1028–1034). Six ans. Un séna­teur à qui l’on donne le choix entre épou­ser Zoé ou perdre les yeux. Il divorce, il épouse, il essaie d’a­voir un fils avec une femme de cin­quante ans, il échoue, il perd inté­rêt. On le retrouve dans son bain, la tête sous l’eau. La cour en tire ses conclu­sions et se tait.

Michel IV le Paphla­go­nien (1034–1041). Sept ans. Un chan­geur de mon­naie, épi­lep­tique, amant de Zoé qu’elle épouse le len­de­main de l’en­ter­re­ment — le patriarche, réveillé la nuit, accepte de bénir. Bon empe­reur mal­gré tout. Malade, il abdique et meurt au monas­tère qu’il avait fait construire, en s’y traî­nant à pied.

Michel V le Cal­fat (1041–1042). Quatre mois. Le neveu, fils d’un cal­fat de navires, adop­té par Zoé pour la forme. Il exile sa mère adop­tive dans une île. Le len­de­main, la ville se lève — pas l’ar­mée, pas le Sénat : la ville, les com­mer­çants, les femmes — et ne se recouche pas avant qu’on ait rame­né Zoé. Michel se réfu­gie au Stou­dios, dans la basi­lique dont je par­lais au début, agrip­pé à l’au­tel. On l’en arrache et on l’a­veugle dehors, sur la place, devant tout le monde. Il pleure. La foule compte les coups.

Théo­do­ra (1042, puis 1055–1056). La sœur de Zoé, cloî­trée trente ans, sor­tie de son couvent par la foule un jour de 1042, remise au couvent, puis res­sor­tie à soixante-douze ans pour régner seule quinze mois avec une com­pé­tence que per­sonne n’at­ten­dait. Der­nière des Macédoniens.

Constan­tin IX Mono­maque (1042–1055). Treize ans. Le troi­sième mari, un homme char­mant, dépen­sier, qui vit ouver­te­ment avec sa maî­tresse pen­dant que Zoé la nomme offi­ciel­le­ment Sébaste. Sous son règne, en 1054, deux délé­ga­tions d’É­glise s’ex­com­mu­nient mutuel­le­ment à Sainte-Sophie pour une his­toire de mots ajou­tés au Cre­do, et la chré­tien­té se casse en deux pour mille ans. Per­sonne, sur le moment, ne le remarque.

Michel VI Brin­gas (1056–1057). Un an. Un vieux logo­thète. Les géné­raux d’O­rient se révoltent, le patriarche lui explique gen­ti­ment qu’il vaut mieux par­tir. Il se fait moine.

IX. Les Dou­kas, et l’homme aveu­glé pour rien

Isaac Ier Com­nène (1057–1059). Deux ans. Il essaie de cou­per dans les dépenses, se fâche avec le patriarche, prend une fièvre à la chasse et abdique en croyant mou­rir. Il ne meurt pas. Il vit encore un an et demi au Stou­dios comme por­tier, à ouvrir la porte aux visi­teurs qu’il avait reçus en pourpre.

Constan­tin X Dou­kas (1059–1067). Huit ans. Un juriste. Il désarme l’Em­pire pour éco­no­mi­ser, congé­die les fron­ta­liers, laisse rouiller. Maladie.

Romain IV Dio­gène (1068–1071). Trois ans, et la jour­née qui change tout. Un géné­ral qu’on marie à la veuve pour parer au plus pres­sé ; il part avec ce qui reste de l’ar­mée, tombe sur les Turcs à Man­zi­kert, se bat toute la jour­née, et découvre en fin d’a­près-midi que son arrière-garde — un Dou­kas — est ren­trée sans lui. Fait pri­son­nier, il est trai­té par Alp Ars­lan avec une cour­toi­sie qui fait pleu­rer les chro­ni­queurs : le sul­tan le relève, l’in­vite à sa table, le ren­voie contre ran­çon. Il rentre chez lui et trouve un autre empe­reur en place. On le bat, on le prend, et on l’a­veugle — mal, en public, par un juif inex­pé­ri­men­té qu’on avait été cher­cher, et l’homme meurt quelques semaines plus tard de ses orbites infec­tées, sur l’île de Pro­té, en deman­dant qu’on ne dise pas à sa femme.

L’Em­pire perd l’A­na­to­lie cette année-là. Il ne la repren­dra jamais. Et il l’a per­due moins à la bataille qu’à la façon dont il a trai­té l’homme qui l’a­vait livrée.

Michel VII Dou­kas (1071–1078). Sept ans. Le beau-fils. Un éru­dit qui passe son temps à comp­ter des syl­labes pen­dant que la mon­naie s’ef­fondre — on l’ap­pelle Para­pi­na­kès, celui qui vous retire le quart du bois­seau, à cause du prix du pain. Dépo­sé, moine, puis évêque d’É­phèse, où il finit tranquille.

Nicé­phore III Bota­nia­tès (1078–1081). Trois ans. Un vieux géné­ral. Dépo­sé sans un mot, monas­tère. On lui demande s’il regrette : il répond que la seule chose qui lui pèse est l’abs­ti­nence de viande.

X. Les Comnènes

Alexis Ier (1081–1118). Trente-sept ans. Il ramasse une ruine et la remet debout à la force des mains : les Nor­mands, les Pet­ché­nègues écra­sés en une mati­née à Lébou­nion, les Turcs conte­nus. C’est lui qui écrit à l’Oc­ci­dent pour deman­der des mer­ce­naires et qui voit arri­ver, deux ans plus tard, cent mille croi­sés, des évêques, des char­rettes et des enfants — le plus grand mal­en­ten­du diplo­ma­tique du Moyen Âge. Sa fille Anne Com­nène écri­ra sa vie en quinze livres ; c’est la pre­mière femme his­to­rienne d’Eu­rope, et elle a un point de vue.

Jean II (1118–1143). Vingt-cinq ans. Le meilleur, disent tous ceux qui ont comp­té. Il ne perd pas une bataille, il ne fait exé­cu­ter per­sonne de tout son règne — un fait unique dans ce billet. Il meurt d’une flèche empoi­son­née qu’il s’est plan­tée dans la main en chas­sant le san­glier en Cili­cie. Une égratignure.

Manuel Ier (1143–1180). Trente-sept ans. Le der­nier grand, et le plus occi­den­tal : il orga­nise des tour­nois, aime les Latins, épouse une Alle­mande puis une Antio­chienne, tient les croi­sés en res­pect, place la Hon­grie sous tutelle. À Myrio­ke­pha­lon, en 1176, il se laisse enfer­mer dans un défi­lé comme Nicé­phore Ier trois siècles et demi plus tôt ; il en sort, mais il écrit lui-même que ce fut son Man­zi­kert. Après lui, tout va très vite.

Alexis II (1180–1183). Trois ans. Douze ans, marié à une fille de France de neuf ans. Étran­glé à la corde d’arc par son grand-oncle, qui l’o­blige d’a­bord à signer sa propre condam­na­tion, puis épouse la veuve — la petite Fran­çaise a onze ans et lui soixante-cinq.

Andro­nic Ier (1183–1185). Deux ans. Un aven­tu­rier magni­fique de soixante-cinq ans, qui a pas­sé sa vie à s’é­va­der de pri­sons, à séduire ses cou­sines et à chan­ger de camp du Cau­case à la Pales­tine. Il gou­verne en per­sé­cu­tant les riches et en plai­sant aux pauvres, jus­qu’à ce que la ville se retourne. On le livre à la foule de l’hip­po­drome pen­dant trois jours : on lui arrache les dents, les che­veux, la barbe, une main, un œil ; on le pro­mène sur un cha­meau, on lui jette de l’eau bouillante ; deux Latins finissent par lui ouvrir le ventre par pitié ou par jeu. Il aurait répé­té Kyrie elei­son et pour­quoi bri­ser le roseau bri­sé. Rome n’a jamais fait ça. Byzance non plus, avant ce jour-là.

XI. Les Anges, ou l’u­sage domes­tique du fer

Il faut suivre, parce que c’est un vau­de­ville et qu’il finit très mal.

Isaac II Ange (1185–1195, puis 1203–1204). Dix ans, puis six mois. Un homme faible et gai, qui perd la Bul­ga­rie et la Serbie.

Alexis III Ange (1195–1203). Huit ans. Son frère aîné. Il le dépose et l’a­veugle — et cette fois c’est pour de bon : Isaac fini­ra ses jours sans yeux, à la mer­ci de tout le monde.

Alexis IV Ange (1203–1204). Six mois. Le fils d’I­saac. Il s’é­chappe, court en Occi­dent, tombe sur une croi­sade en panne de paie­ment à Venise, et leur pro­pose un mar­ché : rame­nez mon père et moi sur le trône, et je vous donne deux cent mille marcs d’argent plus l’u­nion des Églises. Les Véni­tiens acceptent. La flotte se détourne. En juillet 1203, Alexis III s’en­fuit avec le tré­sor ; on res­sort le vieil Isaac aveugle de sa cel­lule pour le remettre sur le trône, et l’on cou­ronne le fils à côté de lui. Puis il faut payer. Il n’y a rien. Alexis IV fait fondre les icônes.

Nico­las Cana­bus (1204). Trois jours. Un jeune noble que la foule, excé­dée, va cher­cher mal­gré lui à Sainte-Sophie et cou­ronne de force. Il refuse trois jours durant. Il n’au­ra pas régné une heure.

Alexis V Dou­kas Mur­zuphle (1204). Deux mois. Sour­cils joints — c’est ce que veut dire le sur­nom. Il étrangle Alexis IV dans son cachot, avec une corde, de ses mains ; le vieil Isaac meurt le même jour, de peur ou d’aide. Il orga­nise la défense, tient un peu, s’en­fuit quand les échelles atteignent les tours. Il se réfu­gie auprès d’A­lexis III, son beau-père, qui l’ac­cueille, le loge — et lui fait cre­ver les yeux. Les Latins le rat­trapent quelques mois plus tard, aveugle, sur une route. Ils le jugent, décident qu’un traître doit tom­ber de haut, et le poussent du som­met de la colonne de Théo­dose, en public, dans le forum.

Le 12 avril 1204, les hommes de la qua­trième croi­sade entrent par la Corne d’Or. Ils pillent trois jours. Ils ins­tallent une pros­ti­tuée sur le trône du patriarche et lui font chan­ter des chan­sons. Ils fondent les che­vaux de bronze, sauf quatre, qui partent pour Venise et y sont encore. Ils brûlent, dans les trois incen­dies de ces jour­nées-là, plus de livres qu’il n’en res­tait dans tout le reste du monde.

La ville tenait depuis huit cent soixante-qua­torze ans. Aucun enne­mi n’a­vait fran­chi la muraille de Théo­dose : ni les Perses, ni les Avars, ni les Arabes deux fois, ni les Bul­gares, ni les Rus’. Elle est prise par des chré­tiens venus dépan­ner leur trésorerie.


Sur le sol du Stou­dios, l’a­près-midi, il y a un car­ré de lumière qui se déplace. Les chats dorment des­sus, se lèvent quand il s’en va, le rat­trapent plus loin. Mille ans d’hommes sont pas­sés dans cette pièce pour qu’on leur rase le crâne et qu’on leur dise que c’é­tait fini, et la seule chose qui bouge encore ici est cette tache chaude que suivent des bêtes.

L’Em­pire n’est pas mort en 1204. Il se relève, et le second billet dira com­ment. Mais il en revient comme ces hommes qu’on ren­voyait dans les îles : entier, à peu près, mar­chant droit, et pri­vé de quelque chose qu’au­cun chro­ni­queur n’a réus­si à nommer.

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