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Lep­tis magna

Ville natale d’un empe­reur africain

Lep­tis Magna, ville natale d’un empe­reur africain

« Omnia fui, et nihil expe­dit. » — J’ai été tout, et rien ne sert. — His­toire Auguste, Vie de Sévère

Un voyage en bibliothèque

Il y a des villes où l’on ne va pas. On tourne autour pen­dant des années, on les repère sur les cartes, on apprend le nom des oueds qui les tra­versent et des caps qui les abritent, on connaît par cœur l’or­don­nance de leurs rues qu’on n’ar­pen­te­ra jamais, et elles finissent par occu­per dans la mémoire une place plus nette que bien des villes réel­le­ment visi­tées. Lep­tis Magna est de celles-là. Elle se trouve à cent vingt kilo­mètres à l’est de Tri­po­li, sur la côte de Tri­po­li­taine, à l’embouchure de l’oued Leb­da, entre la mer et la pre­mière marche du désert. C’est, dit-on, la ville romaine la mieux conser­vée de toute la Médi­ter­ra­née, et c’est aus­si l’une des moins vues. Ces deux faits n’en font qu’un. Ce qui l’a conser­vée est pré­ci­sé­ment ce qui l’a sous­traite aux regards : le sable.

On voyage donc vers Lep­tis en biblio­thèque, ce qui n’est pas la pire des routes. Sur la table s’empilent les com­pa­gnons de tra­ver­sée : les cinq volumes de Hein­rich Barth, qui pas­sa par là en 1850 avant de s’en­fon­cer dans le Saha­ra ; le mince rap­port d’Hen­ri Méhier de Mathui­sieulx, envoyé en Tri­po­li­taine au tout début du XXe siècle ; Dion Cas­sius, séna­teur grec qui vit l’empereur de ses yeux ; Héro­dien, qui écrit plus tard et brode un peu ; et l’His­toire Auguste, ce recueil de vies impé­riales rédi­gé on ne sait trop quand par on ne sait trop qui, mélange inex­tri­cable de docu­ments authen­tiques et de racon­tars, qu’on lit comme on écoute un vieux por­tier d’hô­tel : en fai­sant la part des choses, mais sans se résoudre à l’in­ter­rompre. Avec cela des plans, des pho­to­gra­phies aériennes, des rele­vés d’é­pi­gra­phistes. C’est peu et c’est immense. Le voya­geur en fau­teuil a sur l’autre cet avan­tage qu’au­cune cha­leur ne l’ac­cable et qu’au­cun gar­dien ne le presse ; il a ce désa­van­tage que rien ne le sur­pren­dra, sinon les textes eux-mêmes, qui réservent, on le ver­ra, de quoi faire.

Car cette ville ensa­blée, muette, posée au bord d’une mer sans bateaux, fut pen­dant quelques décen­nies le centre ner­veux du monde. Un enfant y est né en avril 145 de notre ère, dans une famille qui par­lait punique à la mai­son et latin dans les actes offi­ciels. Qua­rante-huit ans plus tard, cet enfant deve­nu gou­ver­neur de Pan­no­nie se fai­sait pro­cla­mer empe­reur par ses légions, mar­chait sur Rome, et fon­dait une dynas­tie. Lucius Sep­ti­mius Seve­rus, pre­mier empe­reur afri­cain de Rome. L’his­toire de Lep­tis Magna est l’his­toire de cet aller-retour : une ville de pro­vince qui envoie son fils au centre de l’empire, et le fils qui ren­voie vers sa ville natale, en remer­cie­ment, des archi­tectes, des car­gai­sons de marbre et un rêve de capi­tale. Puis le sable recouvre tout, pen­dant douze siècles, et c’est une autre his­toire encore, qui se ter­mine — pro­vi­soi­re­ment — dans un parc anglais sous la pluie.

Com­men­çons par le com­men­ce­ment, c’est-à-dire par quatre lettres.

LPQY

Sur les mon­naies et les ins­crip­tions les plus anciennes, la ville s’é­crit LPQY, en carac­tères puniques, sans voyelles, comme il se doit. Les Grecs en firent Lep­tis, les Romains Lep­cis puis Lep­tis, et on ajou­ta Magna, la Grande, pour la dis­tin­guer de sa petite homo­nyme de Byza­cène, la future Lam­ta tuni­sienne. Ce sont des marins phé­ni­ciens qui l’ont fon­dée, sans doute au VIIe siècle avant notre ère, peut-être plus tôt. Ils ne cher­chaient pas un empire, ils cher­chaient un mouillage : une échelle de plus sur la route qui menait de Tyr à Gadès, un abri natu­rel à l’embouchure d’un oued, de l’eau douce, une popu­la­tion libyque avec qui tro­quer. Le comp­toir devint bour­gade, la bour­gade devint ville, et la ville se trou­va prise, avec ses deux voi­sines Oea et Sabra­tha, dans l’or­bite de Car­thage. Trois cités : les Grecs de Cyré­naïque, en voi­sins pré­cis, appe­lèrent la région Tri­po­lis, le pays des trois villes. Le nom a tenu ; il désigne aujourd’­hui la capi­tale d’un État. Oea est deve­nue Tri­po­li, Sabra­tha dort sous ses ruines, et Lep­tis, la plus grande des trois, n’est plus habi­tée que par des mouettes.

La for­tune de Lep­tis ne doit rien au hasard et tout à l’o­li­vier. Der­rière la plaine côtière s’é­lève le dje­bel, une échine de col­lines où l’arbre pros­père, et der­rière le dje­bel com­mence la steppe, puis le désert, d’où des­cendent les cara­vanes gara­mantes char­gées d’i­voire, de bêtes sau­vages pour les amphi­théâtres, d’es­claves et de ce mys­té­rieux sil­phium dont on ne sait plus rien. Lep­tis est une porte entre deux mondes, mais c’est d’a­bord un pres­soir. Les archéo­logues ont recen­sé dans son arrière-pays des cen­taines d’ins­tal­la­tions oléi­coles, cer­taines de taille indus­trielle. Quand César, vain­queur à Thap­sus en 46 avant notre ère, veut punir la ville d’a­voir sou­te­nu le roi Juba et le par­ti pom­péien, il ne la rase pas, il ne la vend pas : il la condamne à livrer chaque année trois mil­lions de livres d’huile. Plu­tarque note le chiffre sans cil­ler. On mesure l’a­mende, et on mesure sur­tout ce qu’elle sup­pose : pour qu’un tel tri­but soit exi­gible, il faut que la pro­duc­tion le dépasse de loin. Lep­tis paie, et conti­nue de s’enrichir.

Ce qui frappe, dans les pre­miers siècles de la ville romaine, c’est la per­sis­tance tran­quille du vieux fond punique. Rome est loin, Rome est un cadre ; la ville conti­nue de vivre selon ses formes propres. Ses magis­trats suprêmes s’ap­pellent des suf­fètes, comme à Car­thage, et le res­te­ront jusque sous l’Em­pire. Ses grandes familles portent des noms doubles, punique et latin acco­lés sans com­plexe. Le plus célèbre de ces notables s’ap­pelle Anno­bal Tapa­pius Rufus, fils d’Hi­mil­kon : Han­ni­bal, en somme, pré­nom encom­brant s’il en fut, et qui ne gêne per­sonne. Vers 8 avant notre ère, Anno­bal offre à sa ville un mar­ché, le macel­lum, avec ses deux pavillons cir­cu­laires ; dix ans plus tard, un théâtre entier, creu­sé face à la mer. Sur les deux monu­ments, il fait gra­ver la dédi­cace en deux langues, latin et néo-punique, ligne contre ligne, comme pour dire que l’une ne chasse pas l’autre. Les dieux de la ville pra­tiquent le même bilin­guisme : Sha­dra­pa se laisse appe­ler Liber Pater, Milk’a­sh­tart devient Her­cule, et ces deux-là, dieux ances­traux, dii patrii, veille­ront sur Lep­tis jus­qu’au bout — on les retrou­ve­ra, sculp­tés par des ciseaux venus d’A­sie Mineure, sur les piliers de la basi­lique des Sévères.

Tra­jan fait de Lep­tis une colo­nie romaine vers 109 ; ses habi­tants deviennent citoyens. La ville a alors des thermes que Hadrien agran­di­ra bien­tôt, un forum ancien près du port, un amphi­théâtre creu­sé dans une car­rière, un cirque le long de la mer, et cette pros­pé­ri­té mas­sive, hui­leuse, un peu lourde, des villes qui pro­duisent. Elle a aus­si, depuis avril 145, un enfant de plus. Per­sonne, évi­dem­ment, n’y prête attention.

L’en­fant à l’ac­cent punique

Lucius Sep­ti­mius Seve­rus naît à Lep­tis le 11 avril 145, sous le règne d’An­to­nin le Pieux, dans une de ces familles de notables qui ont fait souche entre le pres­soir et le forum. Le père, Publius Sep­ti­mius Geta, n’a exer­cé aucune charge publique et l’his­toire ne retient de lui que son nom ; la mère, Ful­via Pia, des­cend d’I­ta­liens ins­tal­lés en Afrique. Mais la famille a déjà des antennes à Rome : deux cou­sins du côté Sep­ti­mius sont par­ve­nus au consu­lat, ce qui, pour une lignée pro­vin­ciale d’o­ri­gine punique, repré­sente une ascen­sion consi­dé­rable. La mai­son est riche, la ville est riche, l’en­fant gran­dit entre deux langues au moins — le punique des rues et des cui­sines, le latin de l’é­cole — et pro­ba­ble­ment trois, car le grec fait par­tie du bagage de tout notable qui se respecte.

L’His­toire Auguste, qui aime les enfances pré­mo­ni­toires, rap­porte que le petit Sep­ti­mius ne jouait qu’à un seul jeu avec ses cama­rades : le jeu du juge. On lui appor­tait des fais­ceaux et une hache, il s’as­seyait, et il ren­dait des sen­tences. L’a­nec­dote est trop belle pour être vraie et trop révé­la­trice pour être omise. Elle dit au moins ce que la pos­té­ri­té a vou­lu voir dans cet homme : quel­qu’un qui, dès le départ, se pla­çait au centre et tranchait.

À dix-sept ou dix-huit ans, il pro­nonce son pre­mier dis­cours public, puis part pour Rome ache­ver ses études. C’est là que com­mence la longue patience d’une car­rière séna­to­riale sous Marc Aurèle : ques­ture, pré­tures, com­man­de­ments de légion, gou­ver­ne­ments de pro­vinces. La liste de ses postes des­sine une carte de l’empire : la Sar­daigne, l’Es­pagne, la Syrie où il com­mande la IVe légion Scy­thique, la Gaule lyon­naise, la Sicile, la Pan­no­nie. Trente ans de ser­vice, d’an­ti­chambre et de gar­ni­son. Il épouse d’a­bord une com­pa­triote, Pac­cia Mar­cia­na, une fille de Lep­tis dont on ne sait presque rien, sinon qu’elle le sui­vit de poste en poste pen­dant une dizaine d’an­nées et mou­rut sans lui lais­ser d’en­fant. Deve­nu veuf, gou­ver­neur à Lyon, il fait ce que ferait tout homme de son temps nour­ri d’as­tro­lo­gie : il se ren­seigne sur les horo­scopes des jeunes filles à marier. On lui signale, à Émèse, en Syrie, la fille d’un grand-prêtre du dieu Éla­ga­bal, une cer­taine Julia Dom­na, dont le thème astral pro­met qu’elle épou­se­ra un roi. Il l’é­pouse en 187. On peut sou­rire de la méthode ; on consta­te­ra qu’elle a fonc­tion­né. L’an­née sui­vante naît à Lyon un fils, Bas­sia­nus, que l’his­toire connaî­tra sous le sobri­quet d’un man­teau gau­lois à capuche qu’il affec­tion­nait : Cara­cal­la. Un second fils suit, auquel on donne le pré­nom du grand-père de Lep­tis : Geta.

Toute sa vie, Sep­time Sévère a gar­dé l’ac­cent. L’His­toire Auguste le note avec une pré­ci­sion qui sent le témoi­gnage : jusque dans sa vieillesse, sa voix conser­va quelque chose d’a­fri­cain, Afrum quid­dam. On aime­rait savoir ce que cela fai­sait, un empe­reur romain rou­lant les mots à la punique devant le Sénat. Le même recueil rap­porte une scène plus cruelle : sa sœur, res­tée à Lep­tis, vint un jour le voir à Rome ; elle par­lait si mal latin que l’empereur en rou­gis­sait, et il la ren­voya au pays com­blée de cadeaux, avec son fils. On peut lire l’a­nec­dote comme on veut — sno­bisme de par­ve­nu, ten­dresse embar­ras­sée, pru­dence poli­tique — mais elle dit quelque chose de la dis­tance par­cou­rue. Entre la mai­son de Lep­tis et le Pala­tin, il n’y a pas seule­ment trois mille kilo­mètres de mer ; il y a une langue qu’on aban­donne sur le seuil.

En 192, Sep­time Sévère a qua­rante-sept ans. Il gou­verne la Pan­no­nie supé­rieure, sur le Danube, à Car­nun­tum, avec trois légions sous ses ordres. C’est un poste de confiance : la Pan­no­nie est la clef de l’I­ta­lie. À Rome, l’empereur Com­mode, fils dégé­né­ré du sage Marc Aurèle, se pro­duit dans l’am­phi­théâtre en Her­cule de paco­tille. Dans la nuit du 31 décembre, sa maî­tresse, son cham­bel­lan et le pré­fet du pré­toire, se sen­tant mena­cés, le font étran­gler par un ath­lète de ses bains. L’an­née qui s’ouvre por­te­ra dans les manuels un nom d’é­ti­quette funé­raire : l’an­née des cinq empereurs.

L’an­née des cinq empereurs

Tout va très vite, et il faut racon­ter vite. Au matin du 1er jan­vier 193, les conju­rés tirent de son lit le vieux Per­ti­nax, fils d’af­fran­chi, pré­fet de la Ville, sol­dat hon­nête, et le pro­clament empe­reur. Per­ti­nax veut remettre de l’ordre dans les finances et de la dis­ci­pline chez les pré­to­riens ; les pré­to­riens le tuent au bout de quatre-vingt-sept jours. Suit alors la scène la plus scan­da­leuse de toute l’his­toire romaine, celle que Dion Cas­sius, qui était en ville, raconte avec un dégoût de séna­teur : la garde met l’empire aux enchères. Du haut du rem­part de leur camp, les pré­to­riens font mon­ter les offres entre deux ache­teurs, et l’empire est adju­gé à un riche séna­teur, Didius Julia­nus, pour vingt-cinq mille ses­terces par sol­dat. Rome se réveille avec un empe­reur ache­té comme une vil­la en Campanie.

La nou­velle court les pro­vinces, et les pro­vinces ont des légions. En Syrie, Pes­cen­nius Niger se fait pro­cla­mer. En Bre­tagne, Clo­dius Albi­nus s’a­gite. Et à Car­nun­tum, le 9 avril 193 — douze jours après le meurtre de Per­ti­nax, tant les nou­velles vont vite quand elles sont énormes —, les légions du Danube lèvent sur le pavois leur gou­ver­neur afri­cain. Sep­time Sévère se déclare ven­geur de Per­ti­nax, dont il prend le nom, et marche sur Rome. Il fait, dit-on, les mille kilo­mètres en qua­rante jours, dor­mant peu, man­geant debout, mar­chant en tête. Le Sénat, qui sait comp­ter les légions, condamne Julia­nus à mort avant même l’ar­ri­vée du Pan­no­nien ; l’empereur aux enchères est exé­cu­té dans son palais après soixante-six jours de règne, en pleur­ni­chant, rap­porte Dion, et en deman­dant quel mal il avait fait.

L’en­trée de Sévère dans Rome est un chef-d’œuvre de mise en scène froide. Avant de fran­chir le pome­rium, il convoque les pré­to­riens, les cou­pables et les autres, en tenue de parade, sans armes, pour une céré­mo­nie. Une fois la garde ras­sem­blée sur l’es­pla­nade, ses légion­naires du Danube l’en­cerclent. Sévère monte au tri­bu­nal, énu­mère le meurtre de Per­ti­nax et la vente de l’empire, casse la garde tout entière, la dépouille de ses insignes et la ban­nit à cent milles de Rome. Puis il recrute une garde nou­velle, prise dans ses légions à lui — des Danu­biens, des Illy­riens, des pro­vin­ciaux. Les vieilles familles de l’Urbs découvrent avec effroi ces pré­to­riens qui parlent latin avec tous les accents de l’empire. Elles n’ont encore rien vu.

Res­tent les deux rivaux. Sévère les traite l’un après l’autre, avec une éco­no­mie de moyens remar­quable : il neu­tra­lise Albi­nus en lui offrant le titre de César, c’est-à-dire une pro­messe d’hé­ri­tage, le temps de régler le cas de Niger. La guerre d’O­rient se joue en trois batailles ; la der­nière, en 194, se livre à Issos, en Cili­cie, exac­te­ment là où Alexandre avait défait Darius cinq siècles plus tôt — l’his­toire a de ces manies de lieux. Niger, vain­cu, est rat­tra­pé et déca­pi­té près d’An­tioche. Byzance, qui tient pour lui, sou­tient un siège de plus de deux ans ; quand elle tombe, Sévère fait raser ses murailles, geste dont il mesu­re­ra mal la por­tée : la ville qu’il déman­tèle est celle qu’un autre empe­reur, cent qua­rante ans plus tard, choi­si­ra pour capitale.

Puis vient le tour d’Al­bi­nus, à qui l’on retire le titre de César dès qu’on n’en a plus besoin, et qui passe en Gaule avec les légions de Bre­tagne. Les deux armées se ren­contrent le 19 février 197 sous les murs de Lug­du­num — Lyon, la ville même où Sévère fut gou­ver­neur, où il s’est marié, où Cara­cal­la est né. C’est, disent les anciens, la plus grande bataille jamais livrée entre Romains : cent cin­quante mille hommes peut-être, en comp­tant large comme ils savaient le faire. L’is­sue est long­temps incer­taine ; l’aile gauche de Sévère plie, l’empereur désar­çon­né jette son man­teau de pourpre et com­bat un moment à pied, au milieu de la mêlée, à cin­quante-deux ans. Puis la cava­le­rie fait pen­cher la balance. Albi­nus se tue ; Dion assure que Sévère fit pas­ser son che­val sur le cadavre. Lyon est mise à sac et ne s’en remet­tra pas avant long­temps. Le fils de Lep­tis n’a plus de rivaux.

Il lui reste à se fabri­quer une famille. Car un Afri­cain à l’ac­cent punique, mon­té au trône par la force, a besoin d’an­cêtres, et Sévère s’en pro­cure par le pro­cé­dé le plus simple : il se pro­clame, par décret, fils du divin Marc Aurèle, et rebap­tise Cara­cal­la Mar­cus Aure­lius Anto­ni­nus. Du même coup, il se trouve frère de Com­mode, qu’il fait divi­ni­ser sans rire. Un séna­teur, dit-on, le féli­ci­ta d’a­voir enfin trou­vé un père. Le mot est grin­çant et l’o­pé­ra­tion, poli­ti­que­ment, par­faite : la dynas­tie sévé­rienne s’a­grafe aux Anto­nins comme une aile neuve à un vieux palais. Rome est désor­mais gou­ver­née par un Afri­cain marié à une Syrienne, et le centre de gra­vi­té de l’empire, insen­si­ble­ment, glisse vers le sud et vers l’est. Il ne reste plus qu’à le mon­trer. Pour cela, il y a la guerre — les cam­pagnes par­thiques, la prise de Cté­si­phon en 198, le titre de Par­thi­cus Maxi­mus — et il y a la pierre.

Le retour de 203

En 202, l’empereur marie Cara­cal­la, qua­torze ans, à Plau­tilla, fille de Plau­tia­nus, le tout-puis­sant pré­fet du pré­toire. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ce Plau­tia­nus, car il com­plète le tableau : Caius Ful­vius Plau­tia­nus est lui aus­si un enfant de Lep­tis, parent de l’empereur par sa mère, com­pa­gnon de jeu­nesse peut-être. Au tour­nant du siècle, les deux hommes les plus puis­sants du monde romain ont gran­di dans la même ville de Tri­po­li­taine, à quelques rues l’un de l’autre. Dion Cas­sius, qui déteste Plau­tia­nus, le décrit gou­ver­nant l’empire de fait, amas­sant une for­tune obs­cène, fai­sant trem­bler jus­qu’aux fils de l’empereur — et c’est d’ailleurs Cara­cal­la qui obtien­dra sa perte, en 205, au terme d’une machi­na­tion de palais. Mais en 202, Plau­tia­nus est au zénith, et lorsque la cour impé­riale s’embarque pour l’A­frique, c’est un peu, aus­si, le voyage de deux Lep­ti­tains qui rentrent au pays.

Car c’est bien de cela qu’il s’a­git : un retour. L’empereur cin­quan­te­naire, entre deux guerres, entre­prend une tour­née afri­caine qui le mène chez lui. On le suit à Lam­bèse, chez la IIIe légion Auguste, dont il aug­mente la solde et les pri­vi­lèges ; on le devine sur le limes de Tri­po­li­taine, qu’il fait pous­ser plus au sud que jamais, jus­qu’aux confins du pays gara­mante, semant des for­tins dans la pré-désert pour cou­vrir les oli­ve­raies contre les nomades. Puis Lep­tis. L’His­toire Auguste expé­die la chose en une phrase — des jeux, des lar­gesses, de l’huile offerte au peuple romain à per­pé­tui­té — mais on devine der­rière la phrase l’é­vé­ne­ment inouï : le maître du monde débar­quant dans le port de sa ville natale, cin­quante-sept ans après y être né, avec sa Syrienne d’im­pé­ra­trice, ses deux fils rivaux, sa garde illy­rienne et sa mau­vaise jambe de gout­teux. Ce que Lep­tis obtient alors dépasse tout ce qu’une ville de pro­vince pou­vait rêver : le ius ita­li­cum, c’est-à-dire la fic­tion juri­dique suprême, celle qui décrète que ce sol afri­cain est du sol ita­lien, exempt d’im­pôt fon­cier. Sur le papier, Lep­tis n’est plus en Afrique.

Et puis il y a le chan­tier. Ce que Sévère offre à sa ville, c’est un centre monu­men­tal entiè­re­ment neuf, pla­qué contre l’an­cien, des­si­né d’un seul geste le long de l’oued Leb­da — un de ces pro­jets d’ur­ba­nisme impé­rial qui ne s’embarrassent de rien. Une rue à colon­nades de plus de quatre cents mètres, large comme une place, part des thermes d’Ha­drien et des­cend vers le port ; ses colonnes sont de cipo­lin vert de l’île d’Eu­bée, à cha­pi­teaux de marbre blanc. À son point de départ, un nym­phée haut comme une falaise déverse l’eau de l’a­que­duc dans une vasque de gra­nit. À mi-course s’ouvre le forum nou­veau, le forum sévé­rien : cent mètres sur soixante, un temple dynas­tique dres­sé sur podium à une extré­mi­té, et tout autour, por­tées par des arcades, ces têtes de Méduse et de Néréides sculp­tées en médaillon qui sont deve­nues l’i­mage même de Lep­tis — des dizaines de visages de pierre aux che­ve­lures de ser­pents, les yeux grands ouverts, char­gés de pétri­fier le mau­vais sort et qui semblent aujourd’­hui mon­ter la garde contre le vide. À côté du forum, la basi­lique judi­ciaire : quatre-vingt-douze mètres de long, deux absides, trois étages de colonnes, et sur les pilastres des absides, sculp­tés en méplat vir­tuose, les cycles de Liber Pater et d’Her­cule — les deux vieux dieux puniques de la ville, Sha­dra­pa et Milk’a­sh­tart, pro­mus divi­ni­tés dynas­tiques et taillés dans le marbre par des ate­liers qu’on dit venus d’A­phro­di­sias, en Carie. Cara­cal­la achè­ve­ra la basi­lique en 216 ; l’ins­crip­tion dédi­ca­toire y court sur toute la longueur.

Tout cela est pla­cage, au sens propre : sous le marbre de Pro­con­nèse, sous le cipo­lin, sous le gra­nit rose expé­dié d’As­souan par le Nil et la mer, il y a du cal­caire local et du béton. Lep­tis la punique s’ha­bille en capi­tale orien­tale, et les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture notent que ce style — arcades sur colonnes, décor exu­bé­rant, axes triom­phaux — regarde vers la Syrie plus que vers l’I­ta­lie. On a envie d’y voir la double signa­ture du couple impé­rial : pro­gramme afri­cain, formes levan­tines, argent de partout.

Le mor­ceau de bra­voure est le port. Sévère fait creu­ser, amé­na­ger et bor­der de quais un bas­sin d’une dizaine d’hec­tares à l’embouchure de l’oued, fer­mé par deux môles, gar­dé par un phare à étages qui devait répondre, en plus modeste, à celui d’A­lexan­drie ; sur la jetée est, un temple, des maga­sins, des esca­liers des­cen­dant au ras de l’eau, des bittes d’a­mar­rage taillées dans les blocs des quais. On peut encore tout voir, et c’est pré­ci­sé­ment là que l’his­toire tourne à l’i­ro­nie pure : le port n’a presque pas ser­vi. Mal orien­té, ou trop ambi­tieux, ou vic­time de son propre bar­rage sur l’oued, le bas­sin s’est ensa­blé avec une rapi­di­té stu­pé­fiante — quelques décen­nies —, et c’est cet ensa­ble­ment pré­coce qui a conser­vé les quais sévé­riens dans un état de fraî­cheur unique au monde. Les navires ont ces­sé de venir ; les bittes d’a­mar­rage n’ont pour ain­si dire pas eu le temps de s’u­ser. Le grand œuvre mari­time de l’empereur afri­cain est deve­nu, presque aus­si­tôt, une nature morte. Le sable, déjà, fai­sait son tra­vail à double face : il tue et il garde. Lep­tis en mour­ra tout entière, et c’est pour­quoi Lep­tis existe encore.

Les deux arcs

Res­tent les deux arcs, et entre eux la mer.

Le pre­mier se dresse à Lep­tis, au car­re­four exact du car­do et du decu­ma­nus, là où la route côtière de Car­thage vers Alexan­drie croise la rue qui monte du port vers l’in­té­rieur. C’est un arc qua­dri­frons — quatre faces, quatre baies, un pas­sage dans chaque direc­tion —, éle­vé vers 203, sans doute pour la visite impé­riale. Sa sil­houette est étrange, presque baroque avant l’heure : à chaque angle, des fron­tons bri­sés s’é­lancent en biais, motif qu’on croi­rait échap­pé d’un décor de théâtre ou d’une façade de Pétra. Sur l’at­tique cou­raient de grands reliefs : le cor­tège triom­phal, l’empereur debout dans son char face au spec­ta­teur, hié­ra­tique, flan­qué de ses deux fils ; des scènes de siège ; des sacri­fices où Julia Dom­na paraît en Junon voi­lée ; et une scène de concorde où Cara­cal­la et Geta se serrent la main droite, la dex­tra­rum iunc­tio, geste des époux et des asso­ciés loyaux. La sculp­ture y est fron­tale, symé­trique, déjà raide d’une majes­té qui annonce Byzance. On y voit une famille de pierre, unie pour l’é­ter­ni­té au-des­sus du car­re­four, à l’en­droit pré­cis où tout Lep­ti­tain devait passer.

Le second arc se dresse à Rome, à l’ex­tré­mi­té nord-ouest du Forum, au pied du Capi­tole, à l’en­droit le plus satu­ré d’his­toire de toute la ville. Le Sénat l’a dédié en 203 — la même année — pour célé­brer les vic­toires par­thiques : vingt et un mètres de marbre, trois baies, quatre grands pan­neaux racon­tant les cam­pagnes d’O­rient comme une bande des­si­née ver­ti­cale, la prise de Cté­si­phon en haut à droite. Sur l’at­tique, une dédi­cace en lettres de bronze doré nom­mait les vain­queurs : l’empereur Sévère, Par­thique Ara­bique, Par­thique Adia­bé­nique, et ses deux fils. Deux arcs jumeaux par la date, donc, aux deux bouts de la mer : celui de Rome dit la gloire mili­taire du fils de Lep­tis au cœur de la vieille capi­tale ; celui de Lep­tis dit la pré­sence de Rome au cœur de la ville punique. L’al­ler et le retour, gra­vés en miroir.

Puis vient décembre 211, et la qua­trième ligne de l’ins­crip­tion romaine change de sens. Sévère est mort depuis dix mois ; ses deux fils règnent ensemble, c’est-à-dire se haïssent offi­ciel­le­ment. Cara­cal­la convoque son frère à une entre­vue de récon­ci­lia­tion dans les appar­te­ments de leur mère ; des cen­tu­rions sur­gissent ; Geta meurt poi­gnar­dé dans les bras de Julia Dom­na, à vingt-deux ans — le sang du fils sur la robe de la mère, la scène a han­té les Anciens eux-mêmes. Suit la dam­na­tio memo­riae, l’ef­fa­ce­ment d’É­tat : le nom de Geta est mar­te­lé sur tous les monu­ments de l’empire, grat­té des papy­rus, rabo­té des reliefs ; Dion Cas­sius avance le chiffre, peut-être gon­flé, sûre­ment effrayant, de vingt mille proches et par­ti­sans exé­cu­tés. Sur l’arc du Forum, on arrache les lettres de bronze de la ligne qui nom­mait Geta et l’on en grave d’autres à la place : « aux meilleurs et très vaillants princes », for­mule creuse éti­rée pour occu­per l’es­pace. Mais le bronze se fixait par des tenons, et les trous des tenons, eux, sont res­tés. Sous une lumière rasante, les épi­gra­phistes lisent aujourd’­hui les deux textes à la fois : la louange offi­cielle en sur­face, et en creux, poin­tillé fan­tôme, le nom du frère assas­si­né. La pierre a obéi à l’ordre impé­rial et l’a tra­hi dans le même mou­ve­ment. Il n’existe peut-être pas, dans toute l’é­pi­gra­phie latine, de docu­ment plus trou­blant : un men­songe d’É­tat conser­vé avec sa cor­rec­tion appa­rente et son aveu en filigrane.

À Lep­tis aus­si, on mar­te­la le cadet sur l’arc du car­re­four — la main ten­due de la concorde s’a­dres­sant désor­mais à une sil­houette abra­sée. La famille de pierre au-des­sus du car­do avait tenu huit ans.

Ebu­ra­cum

Il faut main­te­nant suivre l’empereur jus­qu’au bout de sa route, qui est aus­si le bout du monde. En 208, Sévère a soixante-trois ans, la goutte le ronge, et il choi­sit — per­sonne ne l’y oblige — de par­tir en cam­pagne à l’autre extré­mi­té de l’empire, en Bre­tagne, contre les Calé­do­niens. Héro­dien prête aux motifs de ce départ une expli­ca­tion domes­tique : éloi­gner de Rome deux fils qui se détestent, les endur­cir à la guerre, les sou­der dans la boue. Le cal­cul est d’un père autant que d’un stra­tège. Toute la mai­son impé­riale s’embarque donc : l’A­fri­cain, la Syrienne, les deux gar­çons, la cour, les archives, et l’on ins­talle le quar­tier géné­ral à Ebu­ra­cum — York —, ville de gar­ni­son sur l’Ouse, à cinq mille kilo­mètres de l’oued Lebda.

Les cam­pagnes calé­do­niennes sont un enli­se­ment de brumes. On avance dans des tour­bières, on jette des ponts, on ne livre pas de bataille ; l’en­ne­mi se dis­sout dans les col­lines. L’empereur, que ses jambes ne portent plus, se fait trans­por­ter en litière à la tête de ses colonnes. Dion raconte qu’il tenait, mal­gré tout, à être por­té jus­qu’au bout de l’île, pour véri­fier de ses yeux l’in­cli­nai­son du soleil et la lon­gueur des jours. Le détail est peut-être inven­té ; il res­semble pour­tant à l’homme, ce pro­vin­cial métho­dique qui aura vou­lu voir l’empire par ses deux extré­mi­tés — la lumière ver­ti­cale de la Tri­po­li­taine, et ce jour rasant du Nord qui n’en finit pas de mourir.

Il s’é­teint à Ebu­ra­cum le 4 février 211, dans sa soixante-sixième année. Dion, qui tenait l’in­for­ma­tion de la cour, rap­porte ses der­niers mots à ses fils, d’une conci­sion de tes­ta­ment mili­taire : enten­dez-vous, enri­chis­sez les sol­dats, moquez-vous du reste. Pro­gramme cynique et lucide, que Cara­cal­la sui­vra aux deux tiers — il enri­chi­ra les sol­dats et se moque­ra du reste. L’His­toire Auguste, elle, lui prête un autre mot de la fin, plus large, adres­sé à per­sonne : Omnia fui, et nihil expe­dit. J’ai été tout, et rien ne sert. On choi­si­ra selon son humeur ; les deux phrases sont sans doute apo­cryphes, les deux sont par­faites. Dion ajoute une scène : peu avant de mou­rir, l’empereur se fit appor­ter l’urne qui rece­vrait ses cendres, la pal­pa, et lui dit : tu vas conte­nir un homme que le monde n’a pas conte­nu. Le corps fut brû­lé à York ; l’urne fit le voyage inverse de toute sa vie, la mer du Nord, l’o­céan, les colonnes d’Her­cule peut-être, ou les routes de Gaule, jus­qu’au mau­so­lée d’Ha­drien où elle rejoi­gnit les Anto­nins, cette famille qu’il s’é­tait don­née par décret. De Lep­tis à York, en pas­sant par Rome, Antioche, Cté­si­phon et Lyon : rare­ment une vie aura tiré un trait aus­si long sur la carte. Au point de départ du trait, la ville aux Méduses conti­nuait, pour un temps encore, de resplendir.

Le sable

Un siècle après la mort de Sévère, la splen­deur com­mence à se fis­su­rer, et l’on entend le pre­mier cra­que­ment dans les pages d’Am­mien Mar­cel­lin. Vers 363–365, les Aus­tu­riens, nomades venus du sud, ravagent le ter­ri­toire de Lep­tis, brûlent les fermes, coupent les oli­viers. La ville appelle à l’aide le comte Roma­nus, com­man­dant mili­taire d’A­frique ; Roma­nus arrive avec son armée, réclame des vivres et quatre mille cha­meaux, ne les obtient pas, et repart sans avoir com­bat­tu. Suivent des ambas­sades à la cour, des enquêtes tru­quées, des notables exé­cu­tés pour avoir dit la véri­té : Ammien déroule l’af­faire sur des pages entières, avec une fureur froide de sol­dat hon­nête, et ce qu’il décrit n’est pas une inva­sion, c’est une gan­grène — l’empire qui cesse de pro­té­ger et se met à dévo­rer. Lep­tis sur­vit, rape­tis­sée. Les trem­ble­ments de terre du IVe siècle ont jeté bas des colon­nades entières ; l’oued, dont les bar­rages ne sont plus entre­te­nus, engraisse le port mort ; les dunes, que les oli­ve­raies tenaient en res­pect, se remettent en marche.

Au VIe siècle, Jus­ti­nien reprend l’A­frique aux Van­dales, et Pro­cope, dans le trai­té qu’il consacre aux construc­tions de l’empereur, livre le constat d’huis­sier : Lep­tis, grande et popu­leuse autre­fois, est en majeure par­tie ense­ve­lie sous les dunes, aban­don­née des hommes. Les Byzan­tins ne dégagent qu’un frag­ment de la ville, le quar­tier du port, qu’ils entourent d’un rem­part taillé dans les monu­ments — la muraille passe au milieu de la rue à colon­nades, le forum sévé­rien reste dehors, dans le sable. Une ville se recro­que­ville à l’in­té­rieur de sa propre dépouille. Quand les cava­liers arabes prennent la Tri­po­li­taine, au milieu du VIIe siècle, il n’y a déjà presque plus rien à prendre ; les inva­sions hila­liennes du XIe siècle achèvent de vider la cam­pagne. Lep­tis sort de l’his­toire par la porte de ser­vice, sans siège ni incen­die : elle s’é­teint, sim­ple­ment, et le sable monte.

Il faut ici rendre jus­tice à ce sable, car on le calom­nie. Le mal­heur des villes mortes de la Médi­ter­ra­née n’a jamais été l’ou­bli, mais le sou­ve­nir : on savait tou­jours où elles étaient, et l’on venait s’y ser­vir. Rome elle-même a pas­sé mille ans à brû­ler ses marbres pour faire de la chaux et à démon­ter son Coli­sée pour bâtir ses palais. Lep­tis a connu ce pillage de proxi­mi­té — les blocs de la ville affleurent dans les murs de Khoms, la bour­gade voi­sine — mais à dose faible, car il y avait peu de bâtis­seurs alen­tour, et sur­tout le gros du gise­ment était deve­nu inac­ces­sible : quinze mètres de dune par endroits, un scel­lé posé par le désert. Ce que le sable a pris aux regards, il l’a ren­du à la durée. Des­sous, les dal­lages sont res­tés à leur niveau, les fûts cou­chés dans l’ordre de leur chute, les ins­crip­tions à l’a­bri du gel qui n’existe pas et des hommes qui ne creusent pas. Le port s’est momi­fié avec ses anneaux d’a­mar­rage. Les Méduses ont fer­mé les yeux sous la dune. De toutes les archives de la Médi­ter­ra­née, celle-ci fut la mieux clas­sée, pré­ci­sé­ment parce que per­sonne ne pou­vait la consulter.

Per­sonne, sauf les puis­sants, qui envoient se ser­vir. À la fin du XVIIe siècle, le consul de France à Tri­po­li, Claude Lemaire, obtient du pacha le droit d’ex­traire des colonnes de la ville morte pour le compte de Louis XIV ; pen­dant des années, des équipes désen­sablent des fûts de cipo­lin et de gra­nit, les traînent jus­qu’au rivage, les embarquent pour Tou­lon. On dit que cer­tains ser­virent au maître-autel de Saint-Ger­main-des-Prés, d’autres à Ver­sailles ; la Rome afri­caine four­nis­sait ses vieux os au Grand Siècle, qui n’y voyait qu’une car­rière de belle qua­li­té. Puis, en 1816, le pacha Yusuf Kara­man­li, cher­chant à plaire à l’An­gle­terre, offre au prince régent ce qu’il reste de plus trans­por­table : un capi­taine de la Royal Navy, Smyth, vient choi­sir sur place une car­gai­son de colonnes, de cha­pi­teaux et de blocs sculp­tés, que le Wey­mouth débarque en Angle­terre en 1818. Les pierres traînent quelques années dans la cour du Bri­tish Museum, on ne sait qu’en faire, et l’on finit par trou­ver : en 1826, l’ar­chi­tecte du roi, Jef­fry Wyat­ville, les fait dres­ser au bord du lac de Vir­gi­nia Water, dans le grand parc de Wind­sor, arran­gées en ruine pit­to­resque, avec colonnes debout, colonnes cou­chées et arc sur­bais­sé, pour le plai­sir des pro­me­nades royales. Le monu­ment, qu’on bap­ti­sa temple d’Au­guste, est le comble du genre : une fausse ruine bâtie en vraies ruines, un frag­ment de Tri­po­li­taine replan­té dans les pelouses anglaises, arro­sé onze mois sur douze. Les fûts qui por­taient le ciel de Sévère y ver­dissent dou­ce­ment sous les chênes. C’est peut-être le seul mor­ceau de Lep­tis qu’un voya­geur ordi­naire ait long­temps pu tou­cher — à condi­tion de cher­cher l’A­frique dans le Berkshire.

Ceux qui firent le che­min inverse, vers la vraie Lep­tis, s’y cas­sèrent d’a­bord les yeux. Hein­rich Barth arrive de Tri­po­li en 1850, à pied et à che­val, jeune savant prus­sien d’une endu­rance effrayante, en route pour un voyage de cinq ans qui le mène­ra jus­qu’à Tom­bouc­tou. Il campe dans les ruines, mesure ce qui dépasse, recon­naît le cirque le long de la mer, note les crêtes de murs émer­geant des dunes comme des récifs à marée haute, et com­prend l’es­sen­tiel : que le visible n’est rien, que la ville entière est là, des­sous, intacte. Un demi-siècle plus tard, Hen­ri Méhier de Mathui­sieulx, char­gé de mis­sion fran­çaise en Tri­po­li­taine otto­mane, publie le récit de ses recon­nais­sances ; à Lep­tis, il ne voit guère que le haut du théâtre et quelques échines de pierre, mais il pèse le tré­sor à sa juste mesure et l’é­crit tran­quille­ment : le jour où l’on fouille­ra ici, on exhu­me­ra une Pom­péi afri­caine. Il ne croyait pas si bien dire, ni si tôt : dans les années 1920 et 1930, d’im­menses chan­tiers de déga­ge­ment — ita­liens, puisque l’his­toire avait entre-temps don­né la Libye à l’I­ta­lie — reti­rèrent la dune à la brouette et ren­dirent au soleil le forum, la basi­lique, les thermes, le port fos­sile et les Méduses aux yeux grands ouverts. Mais c’est là une autre his­toire, avec ses propres arrière-pen­sées, et elle sort de notre Antiquité.

Res­tons plu­tôt une der­nière fois au bord de l’oued Leb­da, dans la lumière d’a­vril — celle du mois où naquit l’en­fant. La mer bat les môles d’un port où plus rien n’ac­coste. Sur l’arc du car­re­four, une famille de pierre conti­nue de se ser­rer la main, moins un visage. À trois mille kilo­mètres au nord-ouest, sous le Capi­tole, des trous de tenons épellent le nom d’un prince assas­si­né. Dans un parc anglais, des colonnes exi­lées prennent la pluie. Et sur les rayon­nages du voya­geur immo­bile, l’His­toire Auguste attend, ouverte à la Vie de Sévère, sur la phrase que le vieil empe­reur n’a pro­ba­ble­ment jamais dite et qui résume pour­tant, mieux que toutes les archives, ce que Lep­tis enseigne à qui la lit : j’ai été tout, et rien ne sert. La ville, elle, fut tout — comp­toir, capi­tale rêvée, car­rière, dune — et cela a ser­vi, au moins, à ceci : douze siècles de sable ont fait d’elle la plus fidèle mémoire de marbre que la Médi­ter­ra­née nous ait gardée.

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