Leptis magna
Ville natale d’un empereur africain
Leptis Magna, ville natale d’un empereur africain
« Omnia fui, et nihil expedit. » — J’ai été tout, et rien ne sert. — Histoire Auguste, Vie de Sévère
Un voyage en bibliothèque
Il y a des villes où l’on ne va pas. On tourne autour pendant des années, on les repère sur les cartes, on apprend le nom des oueds qui les traversent et des caps qui les abritent, on connaît par cœur l’ordonnance de leurs rues qu’on n’arpentera jamais, et elles finissent par occuper dans la mémoire une place plus nette que bien des villes réellement visitées. Leptis Magna est de celles-là. Elle se trouve à cent vingt kilomètres à l’est de Tripoli, sur la côte de Tripolitaine, à l’embouchure de l’oued Lebda, entre la mer et la première marche du désert. C’est, dit-on, la ville romaine la mieux conservée de toute la Méditerranée, et c’est aussi l’une des moins vues. Ces deux faits n’en font qu’un. Ce qui l’a conservée est précisément ce qui l’a soustraite aux regards : le sable.
On voyage donc vers Leptis en bibliothèque, ce qui n’est pas la pire des routes. Sur la table s’empilent les compagnons de traversée : les cinq volumes de Heinrich Barth, qui passa par là en 1850 avant de s’enfoncer dans le Sahara ; le mince rapport d’Henri Méhier de Mathuisieulx, envoyé en Tripolitaine au tout début du XXe siècle ; Dion Cassius, sénateur grec qui vit l’empereur de ses yeux ; Hérodien, qui écrit plus tard et brode un peu ; et l’Histoire Auguste, ce recueil de vies impériales rédigé on ne sait trop quand par on ne sait trop qui, mélange inextricable de documents authentiques et de racontars, qu’on lit comme on écoute un vieux portier d’hôtel : en faisant la part des choses, mais sans se résoudre à l’interrompre. Avec cela des plans, des photographies aériennes, des relevés d’épigraphistes. C’est peu et c’est immense. Le voyageur en fauteuil a sur l’autre cet avantage qu’aucune chaleur ne l’accable et qu’aucun gardien ne le presse ; il a ce désavantage que rien ne le surprendra, sinon les textes eux-mêmes, qui réservent, on le verra, de quoi faire.
Car cette ville ensablée, muette, posée au bord d’une mer sans bateaux, fut pendant quelques décennies le centre nerveux du monde. Un enfant y est né en avril 145 de notre ère, dans une famille qui parlait punique à la maison et latin dans les actes officiels. Quarante-huit ans plus tard, cet enfant devenu gouverneur de Pannonie se faisait proclamer empereur par ses légions, marchait sur Rome, et fondait une dynastie. Lucius Septimius Severus, premier empereur africain de Rome. L’histoire de Leptis Magna est l’histoire de cet aller-retour : une ville de province qui envoie son fils au centre de l’empire, et le fils qui renvoie vers sa ville natale, en remerciement, des architectes, des cargaisons de marbre et un rêve de capitale. Puis le sable recouvre tout, pendant douze siècles, et c’est une autre histoire encore, qui se termine — provisoirement — dans un parc anglais sous la pluie.
Commençons par le commencement, c’est-à-dire par quatre lettres.
LPQY
Sur les monnaies et les inscriptions les plus anciennes, la ville s’écrit LPQY, en caractères puniques, sans voyelles, comme il se doit. Les Grecs en firent Leptis, les Romains Lepcis puis Leptis, et on ajouta Magna, la Grande, pour la distinguer de sa petite homonyme de Byzacène, la future Lamta tunisienne. Ce sont des marins phéniciens qui l’ont fondée, sans doute au VIIe siècle avant notre ère, peut-être plus tôt. Ils ne cherchaient pas un empire, ils cherchaient un mouillage : une échelle de plus sur la route qui menait de Tyr à Gadès, un abri naturel à l’embouchure d’un oued, de l’eau douce, une population libyque avec qui troquer. Le comptoir devint bourgade, la bourgade devint ville, et la ville se trouva prise, avec ses deux voisines Oea et Sabratha, dans l’orbite de Carthage. Trois cités : les Grecs de Cyrénaïque, en voisins précis, appelèrent la région Tripolis, le pays des trois villes. Le nom a tenu ; il désigne aujourd’hui la capitale d’un État. Oea est devenue Tripoli, Sabratha dort sous ses ruines, et Leptis, la plus grande des trois, n’est plus habitée que par des mouettes.
La fortune de Leptis ne doit rien au hasard et tout à l’olivier. Derrière la plaine côtière s’élève le djebel, une échine de collines où l’arbre prospère, et derrière le djebel commence la steppe, puis le désert, d’où descendent les caravanes garamantes chargées d’ivoire, de bêtes sauvages pour les amphithéâtres, d’esclaves et de ce mystérieux silphium dont on ne sait plus rien. Leptis est une porte entre deux mondes, mais c’est d’abord un pressoir. Les archéologues ont recensé dans son arrière-pays des centaines d’installations oléicoles, certaines de taille industrielle. Quand César, vainqueur à Thapsus en 46 avant notre ère, veut punir la ville d’avoir soutenu le roi Juba et le parti pompéien, il ne la rase pas, il ne la vend pas : il la condamne à livrer chaque année trois millions de livres d’huile. Plutarque note le chiffre sans ciller. On mesure l’amende, et on mesure surtout ce qu’elle suppose : pour qu’un tel tribut soit exigible, il faut que la production le dépasse de loin. Leptis paie, et continue de s’enrichir.
Ce qui frappe, dans les premiers siècles de la ville romaine, c’est la persistance tranquille du vieux fond punique. Rome est loin, Rome est un cadre ; la ville continue de vivre selon ses formes propres. Ses magistrats suprêmes s’appellent des suffètes, comme à Carthage, et le resteront jusque sous l’Empire. Ses grandes familles portent des noms doubles, punique et latin accolés sans complexe. Le plus célèbre de ces notables s’appelle Annobal Tapapius Rufus, fils d’Himilkon : Hannibal, en somme, prénom encombrant s’il en fut, et qui ne gêne personne. Vers 8 avant notre ère, Annobal offre à sa ville un marché, le macellum, avec ses deux pavillons circulaires ; dix ans plus tard, un théâtre entier, creusé face à la mer. Sur les deux monuments, il fait graver la dédicace en deux langues, latin et néo-punique, ligne contre ligne, comme pour dire que l’une ne chasse pas l’autre. Les dieux de la ville pratiquent le même bilinguisme : Shadrapa se laisse appeler Liber Pater, Milk’ashtart devient Hercule, et ces deux-là, dieux ancestraux, dii patrii, veilleront sur Leptis jusqu’au bout — on les retrouvera, sculptés par des ciseaux venus d’Asie Mineure, sur les piliers de la basilique des Sévères.
Trajan fait de Leptis une colonie romaine vers 109 ; ses habitants deviennent citoyens. La ville a alors des thermes que Hadrien agrandira bientôt, un forum ancien près du port, un amphithéâtre creusé dans une carrière, un cirque le long de la mer, et cette prospérité massive, huileuse, un peu lourde, des villes qui produisent. Elle a aussi, depuis avril 145, un enfant de plus. Personne, évidemment, n’y prête attention.
L’enfant à l’accent punique
Lucius Septimius Severus naît à Leptis le 11 avril 145, sous le règne d’Antonin le Pieux, dans une de ces familles de notables qui ont fait souche entre le pressoir et le forum. Le père, Publius Septimius Geta, n’a exercé aucune charge publique et l’histoire ne retient de lui que son nom ; la mère, Fulvia Pia, descend d’Italiens installés en Afrique. Mais la famille a déjà des antennes à Rome : deux cousins du côté Septimius sont parvenus au consulat, ce qui, pour une lignée provinciale d’origine punique, représente une ascension considérable. La maison est riche, la ville est riche, l’enfant grandit entre deux langues au moins — le punique des rues et des cuisines, le latin de l’école — et probablement trois, car le grec fait partie du bagage de tout notable qui se respecte.
L’Histoire Auguste, qui aime les enfances prémonitoires, rapporte que le petit Septimius ne jouait qu’à un seul jeu avec ses camarades : le jeu du juge. On lui apportait des faisceaux et une hache, il s’asseyait, et il rendait des sentences. L’anecdote est trop belle pour être vraie et trop révélatrice pour être omise. Elle dit au moins ce que la postérité a voulu voir dans cet homme : quelqu’un qui, dès le départ, se plaçait au centre et tranchait.
À dix-sept ou dix-huit ans, il prononce son premier discours public, puis part pour Rome achever ses études. C’est là que commence la longue patience d’une carrière sénatoriale sous Marc Aurèle : questure, prétures, commandements de légion, gouvernements de provinces. La liste de ses postes dessine une carte de l’empire : la Sardaigne, l’Espagne, la Syrie où il commande la IVe légion Scythique, la Gaule lyonnaise, la Sicile, la Pannonie. Trente ans de service, d’antichambre et de garnison. Il épouse d’abord une compatriote, Paccia Marciana, une fille de Leptis dont on ne sait presque rien, sinon qu’elle le suivit de poste en poste pendant une dizaine d’années et mourut sans lui laisser d’enfant. Devenu veuf, gouverneur à Lyon, il fait ce que ferait tout homme de son temps nourri d’astrologie : il se renseigne sur les horoscopes des jeunes filles à marier. On lui signale, à Émèse, en Syrie, la fille d’un grand-prêtre du dieu Élagabal, une certaine Julia Domna, dont le thème astral promet qu’elle épousera un roi. Il l’épouse en 187. On peut sourire de la méthode ; on constatera qu’elle a fonctionné. L’année suivante naît à Lyon un fils, Bassianus, que l’histoire connaîtra sous le sobriquet d’un manteau gaulois à capuche qu’il affectionnait : Caracalla. Un second fils suit, auquel on donne le prénom du grand-père de Leptis : Geta.
Toute sa vie, Septime Sévère a gardé l’accent. L’Histoire Auguste le note avec une précision qui sent le témoignage : jusque dans sa vieillesse, sa voix conserva quelque chose d’africain, Afrum quiddam. On aimerait savoir ce que cela faisait, un empereur romain roulant les mots à la punique devant le Sénat. Le même recueil rapporte une scène plus cruelle : sa sœur, restée à Leptis, vint un jour le voir à Rome ; elle parlait si mal latin que l’empereur en rougissait, et il la renvoya au pays comblée de cadeaux, avec son fils. On peut lire l’anecdote comme on veut — snobisme de parvenu, tendresse embarrassée, prudence politique — mais elle dit quelque chose de la distance parcourue. Entre la maison de Leptis et le Palatin, il n’y a pas seulement trois mille kilomètres de mer ; il y a une langue qu’on abandonne sur le seuil.
En 192, Septime Sévère a quarante-sept ans. Il gouverne la Pannonie supérieure, sur le Danube, à Carnuntum, avec trois légions sous ses ordres. C’est un poste de confiance : la Pannonie est la clef de l’Italie. À Rome, l’empereur Commode, fils dégénéré du sage Marc Aurèle, se produit dans l’amphithéâtre en Hercule de pacotille. Dans la nuit du 31 décembre, sa maîtresse, son chambellan et le préfet du prétoire, se sentant menacés, le font étrangler par un athlète de ses bains. L’année qui s’ouvre portera dans les manuels un nom d’étiquette funéraire : l’année des cinq empereurs.
L’année des cinq empereurs
Tout va très vite, et il faut raconter vite. Au matin du 1er janvier 193, les conjurés tirent de son lit le vieux Pertinax, fils d’affranchi, préfet de la Ville, soldat honnête, et le proclament empereur. Pertinax veut remettre de l’ordre dans les finances et de la discipline chez les prétoriens ; les prétoriens le tuent au bout de quatre-vingt-sept jours. Suit alors la scène la plus scandaleuse de toute l’histoire romaine, celle que Dion Cassius, qui était en ville, raconte avec un dégoût de sénateur : la garde met l’empire aux enchères. Du haut du rempart de leur camp, les prétoriens font monter les offres entre deux acheteurs, et l’empire est adjugé à un riche sénateur, Didius Julianus, pour vingt-cinq mille sesterces par soldat. Rome se réveille avec un empereur acheté comme une villa en Campanie.
La nouvelle court les provinces, et les provinces ont des légions. En Syrie, Pescennius Niger se fait proclamer. En Bretagne, Clodius Albinus s’agite. Et à Carnuntum, le 9 avril 193 — douze jours après le meurtre de Pertinax, tant les nouvelles vont vite quand elles sont énormes —, les légions du Danube lèvent sur le pavois leur gouverneur africain. Septime Sévère se déclare vengeur de Pertinax, dont il prend le nom, et marche sur Rome. Il fait, dit-on, les mille kilomètres en quarante jours, dormant peu, mangeant debout, marchant en tête. Le Sénat, qui sait compter les légions, condamne Julianus à mort avant même l’arrivée du Pannonien ; l’empereur aux enchères est exécuté dans son palais après soixante-six jours de règne, en pleurnichant, rapporte Dion, et en demandant quel mal il avait fait.
L’entrée de Sévère dans Rome est un chef-d’œuvre de mise en scène froide. Avant de franchir le pomerium, il convoque les prétoriens, les coupables et les autres, en tenue de parade, sans armes, pour une cérémonie. Une fois la garde rassemblée sur l’esplanade, ses légionnaires du Danube l’encerclent. Sévère monte au tribunal, énumère le meurtre de Pertinax et la vente de l’empire, casse la garde tout entière, la dépouille de ses insignes et la bannit à cent milles de Rome. Puis il recrute une garde nouvelle, prise dans ses légions à lui — des Danubiens, des Illyriens, des provinciaux. Les vieilles familles de l’Urbs découvrent avec effroi ces prétoriens qui parlent latin avec tous les accents de l’empire. Elles n’ont encore rien vu.
Restent les deux rivaux. Sévère les traite l’un après l’autre, avec une économie de moyens remarquable : il neutralise Albinus en lui offrant le titre de César, c’est-à-dire une promesse d’héritage, le temps de régler le cas de Niger. La guerre d’Orient se joue en trois batailles ; la dernière, en 194, se livre à Issos, en Cilicie, exactement là où Alexandre avait défait Darius cinq siècles plus tôt — l’histoire a de ces manies de lieux. Niger, vaincu, est rattrapé et décapité près d’Antioche. Byzance, qui tient pour lui, soutient un siège de plus de deux ans ; quand elle tombe, Sévère fait raser ses murailles, geste dont il mesurera mal la portée : la ville qu’il démantèle est celle qu’un autre empereur, cent quarante ans plus tard, choisira pour capitale.
Puis vient le tour d’Albinus, à qui l’on retire le titre de César dès qu’on n’en a plus besoin, et qui passe en Gaule avec les légions de Bretagne. Les deux armées se rencontrent le 19 février 197 sous les murs de Lugdunum — Lyon, la ville même où Sévère fut gouverneur, où il s’est marié, où Caracalla est né. C’est, disent les anciens, la plus grande bataille jamais livrée entre Romains : cent cinquante mille hommes peut-être, en comptant large comme ils savaient le faire. L’issue est longtemps incertaine ; l’aile gauche de Sévère plie, l’empereur désarçonné jette son manteau de pourpre et combat un moment à pied, au milieu de la mêlée, à cinquante-deux ans. Puis la cavalerie fait pencher la balance. Albinus se tue ; Dion assure que Sévère fit passer son cheval sur le cadavre. Lyon est mise à sac et ne s’en remettra pas avant longtemps. Le fils de Leptis n’a plus de rivaux.
Il lui reste à se fabriquer une famille. Car un Africain à l’accent punique, monté au trône par la force, a besoin d’ancêtres, et Sévère s’en procure par le procédé le plus simple : il se proclame, par décret, fils du divin Marc Aurèle, et rebaptise Caracalla Marcus Aurelius Antoninus. Du même coup, il se trouve frère de Commode, qu’il fait diviniser sans rire. Un sénateur, dit-on, le félicita d’avoir enfin trouvé un père. Le mot est grinçant et l’opération, politiquement, parfaite : la dynastie sévérienne s’agrafe aux Antonins comme une aile neuve à un vieux palais. Rome est désormais gouvernée par un Africain marié à une Syrienne, et le centre de gravité de l’empire, insensiblement, glisse vers le sud et vers l’est. Il ne reste plus qu’à le montrer. Pour cela, il y a la guerre — les campagnes parthiques, la prise de Ctésiphon en 198, le titre de Parthicus Maximus — et il y a la pierre.
Le retour de 203
En 202, l’empereur marie Caracalla, quatorze ans, à Plautilla, fille de Plautianus, le tout-puissant préfet du prétoire. Il faut s’arrêter un instant sur ce Plautianus, car il complète le tableau : Caius Fulvius Plautianus est lui aussi un enfant de Leptis, parent de l’empereur par sa mère, compagnon de jeunesse peut-être. Au tournant du siècle, les deux hommes les plus puissants du monde romain ont grandi dans la même ville de Tripolitaine, à quelques rues l’un de l’autre. Dion Cassius, qui déteste Plautianus, le décrit gouvernant l’empire de fait, amassant une fortune obscène, faisant trembler jusqu’aux fils de l’empereur — et c’est d’ailleurs Caracalla qui obtiendra sa perte, en 205, au terme d’une machination de palais. Mais en 202, Plautianus est au zénith, et lorsque la cour impériale s’embarque pour l’Afrique, c’est un peu, aussi, le voyage de deux Leptitains qui rentrent au pays.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit : un retour. L’empereur cinquantenaire, entre deux guerres, entreprend une tournée africaine qui le mène chez lui. On le suit à Lambèse, chez la IIIe légion Auguste, dont il augmente la solde et les privilèges ; on le devine sur le limes de Tripolitaine, qu’il fait pousser plus au sud que jamais, jusqu’aux confins du pays garamante, semant des fortins dans la pré-désert pour couvrir les oliveraies contre les nomades. Puis Leptis. L’Histoire Auguste expédie la chose en une phrase — des jeux, des largesses, de l’huile offerte au peuple romain à perpétuité — mais on devine derrière la phrase l’événement inouï : le maître du monde débarquant dans le port de sa ville natale, cinquante-sept ans après y être né, avec sa Syrienne d’impératrice, ses deux fils rivaux, sa garde illyrienne et sa mauvaise jambe de goutteux. Ce que Leptis obtient alors dépasse tout ce qu’une ville de province pouvait rêver : le ius italicum, c’est-à-dire la fiction juridique suprême, celle qui décrète que ce sol africain est du sol italien, exempt d’impôt foncier. Sur le papier, Leptis n’est plus en Afrique.
Et puis il y a le chantier. Ce que Sévère offre à sa ville, c’est un centre monumental entièrement neuf, plaqué contre l’ancien, dessiné d’un seul geste le long de l’oued Lebda — un de ces projets d’urbanisme impérial qui ne s’embarrassent de rien. Une rue à colonnades de plus de quatre cents mètres, large comme une place, part des thermes d’Hadrien et descend vers le port ; ses colonnes sont de cipolin vert de l’île d’Eubée, à chapiteaux de marbre blanc. À son point de départ, un nymphée haut comme une falaise déverse l’eau de l’aqueduc dans une vasque de granit. À mi-course s’ouvre le forum nouveau, le forum sévérien : cent mètres sur soixante, un temple dynastique dressé sur podium à une extrémité, et tout autour, portées par des arcades, ces têtes de Méduse et de Néréides sculptées en médaillon qui sont devenues l’image même de Leptis — des dizaines de visages de pierre aux chevelures de serpents, les yeux grands ouverts, chargés de pétrifier le mauvais sort et qui semblent aujourd’hui monter la garde contre le vide. À côté du forum, la basilique judiciaire : quatre-vingt-douze mètres de long, deux absides, trois étages de colonnes, et sur les pilastres des absides, sculptés en méplat virtuose, les cycles de Liber Pater et d’Hercule — les deux vieux dieux puniques de la ville, Shadrapa et Milk’ashtart, promus divinités dynastiques et taillés dans le marbre par des ateliers qu’on dit venus d’Aphrodisias, en Carie. Caracalla achèvera la basilique en 216 ; l’inscription dédicatoire y court sur toute la longueur.
Tout cela est placage, au sens propre : sous le marbre de Proconnèse, sous le cipolin, sous le granit rose expédié d’Assouan par le Nil et la mer, il y a du calcaire local et du béton. Leptis la punique s’habille en capitale orientale, et les historiens de l’architecture notent que ce style — arcades sur colonnes, décor exubérant, axes triomphaux — regarde vers la Syrie plus que vers l’Italie. On a envie d’y voir la double signature du couple impérial : programme africain, formes levantines, argent de partout.
Le morceau de bravoure est le port. Sévère fait creuser, aménager et border de quais un bassin d’une dizaine d’hectares à l’embouchure de l’oued, fermé par deux môles, gardé par un phare à étages qui devait répondre, en plus modeste, à celui d’Alexandrie ; sur la jetée est, un temple, des magasins, des escaliers descendant au ras de l’eau, des bittes d’amarrage taillées dans les blocs des quais. On peut encore tout voir, et c’est précisément là que l’histoire tourne à l’ironie pure : le port n’a presque pas servi. Mal orienté, ou trop ambitieux, ou victime de son propre barrage sur l’oued, le bassin s’est ensablé avec une rapidité stupéfiante — quelques décennies —, et c’est cet ensablement précoce qui a conservé les quais sévériens dans un état de fraîcheur unique au monde. Les navires ont cessé de venir ; les bittes d’amarrage n’ont pour ainsi dire pas eu le temps de s’user. Le grand œuvre maritime de l’empereur africain est devenu, presque aussitôt, une nature morte. Le sable, déjà, faisait son travail à double face : il tue et il garde. Leptis en mourra tout entière, et c’est pourquoi Leptis existe encore.
Les deux arcs
Restent les deux arcs, et entre eux la mer.
Le premier se dresse à Leptis, au carrefour exact du cardo et du decumanus, là où la route côtière de Carthage vers Alexandrie croise la rue qui monte du port vers l’intérieur. C’est un arc quadrifrons — quatre faces, quatre baies, un passage dans chaque direction —, élevé vers 203, sans doute pour la visite impériale. Sa silhouette est étrange, presque baroque avant l’heure : à chaque angle, des frontons brisés s’élancent en biais, motif qu’on croirait échappé d’un décor de théâtre ou d’une façade de Pétra. Sur l’attique couraient de grands reliefs : le cortège triomphal, l’empereur debout dans son char face au spectateur, hiératique, flanqué de ses deux fils ; des scènes de siège ; des sacrifices où Julia Domna paraît en Junon voilée ; et une scène de concorde où Caracalla et Geta se serrent la main droite, la dextrarum iunctio, geste des époux et des associés loyaux. La sculpture y est frontale, symétrique, déjà raide d’une majesté qui annonce Byzance. On y voit une famille de pierre, unie pour l’éternité au-dessus du carrefour, à l’endroit précis où tout Leptitain devait passer.
Le second arc se dresse à Rome, à l’extrémité nord-ouest du Forum, au pied du Capitole, à l’endroit le plus saturé d’histoire de toute la ville. Le Sénat l’a dédié en 203 — la même année — pour célébrer les victoires parthiques : vingt et un mètres de marbre, trois baies, quatre grands panneaux racontant les campagnes d’Orient comme une bande dessinée verticale, la prise de Ctésiphon en haut à droite. Sur l’attique, une dédicace en lettres de bronze doré nommait les vainqueurs : l’empereur Sévère, Parthique Arabique, Parthique Adiabénique, et ses deux fils. Deux arcs jumeaux par la date, donc, aux deux bouts de la mer : celui de Rome dit la gloire militaire du fils de Leptis au cœur de la vieille capitale ; celui de Leptis dit la présence de Rome au cœur de la ville punique. L’aller et le retour, gravés en miroir.
Puis vient décembre 211, et la quatrième ligne de l’inscription romaine change de sens. Sévère est mort depuis dix mois ; ses deux fils règnent ensemble, c’est-à-dire se haïssent officiellement. Caracalla convoque son frère à une entrevue de réconciliation dans les appartements de leur mère ; des centurions surgissent ; Geta meurt poignardé dans les bras de Julia Domna, à vingt-deux ans — le sang du fils sur la robe de la mère, la scène a hanté les Anciens eux-mêmes. Suit la damnatio memoriae, l’effacement d’État : le nom de Geta est martelé sur tous les monuments de l’empire, gratté des papyrus, raboté des reliefs ; Dion Cassius avance le chiffre, peut-être gonflé, sûrement effrayant, de vingt mille proches et partisans exécutés. Sur l’arc du Forum, on arrache les lettres de bronze de la ligne qui nommait Geta et l’on en grave d’autres à la place : « aux meilleurs et très vaillants princes », formule creuse étirée pour occuper l’espace. Mais le bronze se fixait par des tenons, et les trous des tenons, eux, sont restés. Sous une lumière rasante, les épigraphistes lisent aujourd’hui les deux textes à la fois : la louange officielle en surface, et en creux, pointillé fantôme, le nom du frère assassiné. La pierre a obéi à l’ordre impérial et l’a trahi dans le même mouvement. Il n’existe peut-être pas, dans toute l’épigraphie latine, de document plus troublant : un mensonge d’État conservé avec sa correction apparente et son aveu en filigrane.
À Leptis aussi, on martela le cadet sur l’arc du carrefour — la main tendue de la concorde s’adressant désormais à une silhouette abrasée. La famille de pierre au-dessus du cardo avait tenu huit ans.
Eburacum
Il faut maintenant suivre l’empereur jusqu’au bout de sa route, qui est aussi le bout du monde. En 208, Sévère a soixante-trois ans, la goutte le ronge, et il choisit — personne ne l’y oblige — de partir en campagne à l’autre extrémité de l’empire, en Bretagne, contre les Calédoniens. Hérodien prête aux motifs de ce départ une explication domestique : éloigner de Rome deux fils qui se détestent, les endurcir à la guerre, les souder dans la boue. Le calcul est d’un père autant que d’un stratège. Toute la maison impériale s’embarque donc : l’Africain, la Syrienne, les deux garçons, la cour, les archives, et l’on installe le quartier général à Eburacum — York —, ville de garnison sur l’Ouse, à cinq mille kilomètres de l’oued Lebda.
Les campagnes calédoniennes sont un enlisement de brumes. On avance dans des tourbières, on jette des ponts, on ne livre pas de bataille ; l’ennemi se dissout dans les collines. L’empereur, que ses jambes ne portent plus, se fait transporter en litière à la tête de ses colonnes. Dion raconte qu’il tenait, malgré tout, à être porté jusqu’au bout de l’île, pour vérifier de ses yeux l’inclinaison du soleil et la longueur des jours. Le détail est peut-être inventé ; il ressemble pourtant à l’homme, ce provincial méthodique qui aura voulu voir l’empire par ses deux extrémités — la lumière verticale de la Tripolitaine, et ce jour rasant du Nord qui n’en finit pas de mourir.
Il s’éteint à Eburacum le 4 février 211, dans sa soixante-sixième année. Dion, qui tenait l’information de la cour, rapporte ses derniers mots à ses fils, d’une concision de testament militaire : entendez-vous, enrichissez les soldats, moquez-vous du reste. Programme cynique et lucide, que Caracalla suivra aux deux tiers — il enrichira les soldats et se moquera du reste. L’Histoire Auguste, elle, lui prête un autre mot de la fin, plus large, adressé à personne : Omnia fui, et nihil expedit. J’ai été tout, et rien ne sert. On choisira selon son humeur ; les deux phrases sont sans doute apocryphes, les deux sont parfaites. Dion ajoute une scène : peu avant de mourir, l’empereur se fit apporter l’urne qui recevrait ses cendres, la palpa, et lui dit : tu vas contenir un homme que le monde n’a pas contenu. Le corps fut brûlé à York ; l’urne fit le voyage inverse de toute sa vie, la mer du Nord, l’océan, les colonnes d’Hercule peut-être, ou les routes de Gaule, jusqu’au mausolée d’Hadrien où elle rejoignit les Antonins, cette famille qu’il s’était donnée par décret. De Leptis à York, en passant par Rome, Antioche, Ctésiphon et Lyon : rarement une vie aura tiré un trait aussi long sur la carte. Au point de départ du trait, la ville aux Méduses continuait, pour un temps encore, de resplendir.
Le sable
Un siècle après la mort de Sévère, la splendeur commence à se fissurer, et l’on entend le premier craquement dans les pages d’Ammien Marcellin. Vers 363–365, les Austuriens, nomades venus du sud, ravagent le territoire de Leptis, brûlent les fermes, coupent les oliviers. La ville appelle à l’aide le comte Romanus, commandant militaire d’Afrique ; Romanus arrive avec son armée, réclame des vivres et quatre mille chameaux, ne les obtient pas, et repart sans avoir combattu. Suivent des ambassades à la cour, des enquêtes truquées, des notables exécutés pour avoir dit la vérité : Ammien déroule l’affaire sur des pages entières, avec une fureur froide de soldat honnête, et ce qu’il décrit n’est pas une invasion, c’est une gangrène — l’empire qui cesse de protéger et se met à dévorer. Leptis survit, rapetissée. Les tremblements de terre du IVe siècle ont jeté bas des colonnades entières ; l’oued, dont les barrages ne sont plus entretenus, engraisse le port mort ; les dunes, que les oliveraies tenaient en respect, se remettent en marche.
Au VIe siècle, Justinien reprend l’Afrique aux Vandales, et Procope, dans le traité qu’il consacre aux constructions de l’empereur, livre le constat d’huissier : Leptis, grande et populeuse autrefois, est en majeure partie ensevelie sous les dunes, abandonnée des hommes. Les Byzantins ne dégagent qu’un fragment de la ville, le quartier du port, qu’ils entourent d’un rempart taillé dans les monuments — la muraille passe au milieu de la rue à colonnades, le forum sévérien reste dehors, dans le sable. Une ville se recroqueville à l’intérieur de sa propre dépouille. Quand les cavaliers arabes prennent la Tripolitaine, au milieu du VIIe siècle, il n’y a déjà presque plus rien à prendre ; les invasions hilaliennes du XIe siècle achèvent de vider la campagne. Leptis sort de l’histoire par la porte de service, sans siège ni incendie : elle s’éteint, simplement, et le sable monte.
Il faut ici rendre justice à ce sable, car on le calomnie. Le malheur des villes mortes de la Méditerranée n’a jamais été l’oubli, mais le souvenir : on savait toujours où elles étaient, et l’on venait s’y servir. Rome elle-même a passé mille ans à brûler ses marbres pour faire de la chaux et à démonter son Colisée pour bâtir ses palais. Leptis a connu ce pillage de proximité — les blocs de la ville affleurent dans les murs de Khoms, la bourgade voisine — mais à dose faible, car il y avait peu de bâtisseurs alentour, et surtout le gros du gisement était devenu inaccessible : quinze mètres de dune par endroits, un scellé posé par le désert. Ce que le sable a pris aux regards, il l’a rendu à la durée. Dessous, les dallages sont restés à leur niveau, les fûts couchés dans l’ordre de leur chute, les inscriptions à l’abri du gel qui n’existe pas et des hommes qui ne creusent pas. Le port s’est momifié avec ses anneaux d’amarrage. Les Méduses ont fermé les yeux sous la dune. De toutes les archives de la Méditerranée, celle-ci fut la mieux classée, précisément parce que personne ne pouvait la consulter.
Personne, sauf les puissants, qui envoient se servir. À la fin du XVIIe siècle, le consul de France à Tripoli, Claude Lemaire, obtient du pacha le droit d’extraire des colonnes de la ville morte pour le compte de Louis XIV ; pendant des années, des équipes désensablent des fûts de cipolin et de granit, les traînent jusqu’au rivage, les embarquent pour Toulon. On dit que certains servirent au maître-autel de Saint-Germain-des-Prés, d’autres à Versailles ; la Rome africaine fournissait ses vieux os au Grand Siècle, qui n’y voyait qu’une carrière de belle qualité. Puis, en 1816, le pacha Yusuf Karamanli, cherchant à plaire à l’Angleterre, offre au prince régent ce qu’il reste de plus transportable : un capitaine de la Royal Navy, Smyth, vient choisir sur place une cargaison de colonnes, de chapiteaux et de blocs sculptés, que le Weymouth débarque en Angleterre en 1818. Les pierres traînent quelques années dans la cour du British Museum, on ne sait qu’en faire, et l’on finit par trouver : en 1826, l’architecte du roi, Jeffry Wyatville, les fait dresser au bord du lac de Virginia Water, dans le grand parc de Windsor, arrangées en ruine pittoresque, avec colonnes debout, colonnes couchées et arc surbaissé, pour le plaisir des promenades royales. Le monument, qu’on baptisa temple d’Auguste, est le comble du genre : une fausse ruine bâtie en vraies ruines, un fragment de Tripolitaine replanté dans les pelouses anglaises, arrosé onze mois sur douze. Les fûts qui portaient le ciel de Sévère y verdissent doucement sous les chênes. C’est peut-être le seul morceau de Leptis qu’un voyageur ordinaire ait longtemps pu toucher — à condition de chercher l’Afrique dans le Berkshire.
Ceux qui firent le chemin inverse, vers la vraie Leptis, s’y cassèrent d’abord les yeux. Heinrich Barth arrive de Tripoli en 1850, à pied et à cheval, jeune savant prussien d’une endurance effrayante, en route pour un voyage de cinq ans qui le mènera jusqu’à Tombouctou. Il campe dans les ruines, mesure ce qui dépasse, reconnaît le cirque le long de la mer, note les crêtes de murs émergeant des dunes comme des récifs à marée haute, et comprend l’essentiel : que le visible n’est rien, que la ville entière est là, dessous, intacte. Un demi-siècle plus tard, Henri Méhier de Mathuisieulx, chargé de mission française en Tripolitaine ottomane, publie le récit de ses reconnaissances ; à Leptis, il ne voit guère que le haut du théâtre et quelques échines de pierre, mais il pèse le trésor à sa juste mesure et l’écrit tranquillement : le jour où l’on fouillera ici, on exhumera une Pompéi africaine. Il ne croyait pas si bien dire, ni si tôt : dans les années 1920 et 1930, d’immenses chantiers de dégagement — italiens, puisque l’histoire avait entre-temps donné la Libye à l’Italie — retirèrent la dune à la brouette et rendirent au soleil le forum, la basilique, les thermes, le port fossile et les Méduses aux yeux grands ouverts. Mais c’est là une autre histoire, avec ses propres arrière-pensées, et elle sort de notre Antiquité.
Restons plutôt une dernière fois au bord de l’oued Lebda, dans la lumière d’avril — celle du mois où naquit l’enfant. La mer bat les môles d’un port où plus rien n’accoste. Sur l’arc du carrefour, une famille de pierre continue de se serrer la main, moins un visage. À trois mille kilomètres au nord-ouest, sous le Capitole, des trous de tenons épellent le nom d’un prince assassiné. Dans un parc anglais, des colonnes exilées prennent la pluie. Et sur les rayonnages du voyageur immobile, l’Histoire Auguste attend, ouverte à la Vie de Sévère, sur la phrase que le vieil empereur n’a probablement jamais dite et qui résume pourtant, mieux que toutes les archives, ce que Leptis enseigne à qui la lit : j’ai été tout, et rien ne sert. La ville, elle, fut tout — comptoir, capitale rêvée, carrière, dune — et cela a servi, au moins, à ceci : douze siècles de sable ont fait d’elle la plus fidèle mémoire de marbre que la Méditerranée nous ait gardée.
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