Hannibal après Zama
La deuxième vie d’un vaincu
Hannibal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu
De Carthage à la côte de Bithynie, en passant par Tyr, Antioche et Éphèse : l’itinéraire d’un homme que Rome n’a jamais cessé de craindre, même désarmé.
On raconte toujours la même histoire, et elle s’arrête toujours au même endroit. Les éléphants dans la neige, la traversée impossible, Cannes où une armée entière s’engloutit en un après-midi, puis Zama, en 202 avant notre ère, où Scipion renverse enfin la partie sur une plaine de Tunisie. Là, d’ordinaire, le rideau tombe. Hannibal a perdu ; Carthage est à genoux ; Rome tient le bassin occidental de la Méditerranée. La leçon est claire, elle tient en une phrase, et l’écolier peut refermer son manuel.
C’est dommage, parce que le plus intéressant commence après. L’homme de Zama a quarante-cinq ans quand il perd sa dernière bataille. Il lui reste près de vingt ans à vivre, et ces vingt années valent qu’on les suive pas à pas, car elles dessinent une carte étrange : celle d’un vaincu qui traverse tout l’Orient méditerranéen, de port en port, de cour en cour, avec pour seul bagage une réputation qui lui sert tour à tour de sauf-conduit et de condamnation. Rome l’a battu ; Rome ne le lâchera pas. On dirait qu’une grande puissance, une fois qu’elle a désigné son ennemi, a besoin de lui jusqu’au bout, comme d’un miroir.
C’est ce voyage-là que je voudrais raconter. Pas la guerre — elle est finie — mais l’exil. Un déplacement lent le long des côtes, qui ressemble à ces itinéraires qu’on ne choisit pas et qui finissent pourtant par ressembler à une vie.
Le retour, et la surprise carthaginoise
Reprenons juste après la bataille. Contre toute attente, Hannibal ne meurt pas à Zama, et ne se donne pas la mort non plus. Il rentre à Carthage, et là il fait une chose que personne n’attendait d’un général : il conseille la paix. Aux sénateurs qui voulaient continuer, il explique, dit-on, qu’on ne joue pas deux fois à quitte ou double contre Rome quand on a déjà tout perdu. Un vieil officier qui prend la parole pour arrêter la guerre — voilà déjà un renversement. Le fauve de la légende romaine se révèle homme d’État lucide, capable de compter les morts et les récoltes.
Ce qui suit est plus surprenant encore. Quelques années plus tard, vers 196, Hannibal est élu suffète — la plus haute magistrature de la cité. Et il gouverne. Il s’attaque aux finances, remet de l’ordre dans les comptes publics que l’oligarchie marchande avait longtemps traités comme une caisse privée. Il traque les détournements, rétablit des revenus que tout le monde croyait perdus, au point que Carthage recommence à respirer et à songer, un jour, à payer sans se saigner l’énorme indemnité imposée par le traité de paix.
Il faut s’arrêter sur cette image, parce qu’elle contredit tout ce qu’on nous a appris. L’homme qui avait tenu la campagne italienne pendant quinze ans, qui avait dormi sous la pluie enroulé dans son manteau au milieu de ses sentinelles, se retrouve penché sur des registres, à débusquer des comptables véreux. Le génie tactique s’est fait réformateur, et il est bon dans ce métier-là aussi. On comprend d’ailleurs pourquoi cela lui vaut des ennemis : rien ne fâche davantage une aristocratie que quelqu’un qui vient lui reprendre l’argent qu’elle croyait sien.
Ces ennemis-là ne vont pas se battre à visage découvert. Ils vont faire pire : ils vont écrire à Rome. Ils insinuent qu’Hannibal intrigue avec Antiochos III, le grand roi séleucide qui règne sur la Syrie et une bonne part de l’Orient, et qu’il prépare, dans l’ombre, une nouvelle guerre. Rome, qui n’a jamais cessé de le surveiller, saute sur le prétexte. Une commission est dépêchée. Officiellement, elle vient arbitrer un différend entre Carthage et Massinissa, le roi numide. En réalité, tout le monde comprend qu’elle vient chercher un homme.
Hannibal, lui, comprend le premier. Il ne se rend pas au procès qu’on lui prépare. Un soir, il quitte la ville sans bruit, gagne la côte, monte à cheval jusqu’à une propriété de bord de mer où l’attend un navire. Et il part. Il a autour de cinquante ans. Il ne reverra jamais Carthage.
C’est le premier départ, et déjà tout l’exil est là, en germe : un homme qui s’en va de nuit parce que ses compatriotes ont préféré le livrer plutôt que de garder chez eux un serviteur trop grand pour eux.
Tyr, la ville mère
Le premier cap qu’il met n’est pas au hasard. Il vogue vers Tyr, sur la côte de l’actuel Liban. Tyr est la métropole, la ville d’où sont partis, des siècles plus tôt, les colons phéniciens qui fondèrent Carthage. Un fugitif carthaginois qui débarque à Tyr, c’est un homme qui remonte à la source, qui va se réfugier chez l’aïeule quand la maison natale l’a chassé.
On imagine mal aujourd’hui ce qu’était Tyr. La ville s’accrochait à un rocher que la mer battait de trois côtés ; on y teignait la pourpre dans des cuves qui empestaient le coquillage pourri à des lieues à la ronde, et de cette puanteur naissait la couleur la plus chère du monde antique, celle des manteaux de rois. Hannibal y est reçu comme un fils de la maison. On lui fait fête. Pour la première fois depuis longtemps, il n’est ni un vaincu ni un suspect, mais l’illustre rejeton d’un sang illustre.
Ce répit ne dure pas. Tyr est trop proche de tout, trop exposée, et surtout Hannibal n’est pas homme à s’installer dans le confort d’un hommage. Il a une idée en tête, une seule, celle qui l’a toujours porté : la guerre contre Rome n’est peut-être pas finie. Si Carthage ne veut plus se battre, un autre le fera à sa place. Et cet autre a un nom, une armée, un trésor : Antiochos, le roi séleucide, qui règne à Antioche sur le plus vaste royaume de l’époque.
Alors, de Tyr, Hannibal remonte vers le nord, vers la cour d’Antioche. Il change de camp comme on change de monture : non par trahison, mais parce que sa guerre, à lui, n’a pas de patrie fixe. Elle est devenue une idée pure, presque abstraite, qui cherche un corps pour s’incarner.
Antioche, ou le conseil qu’on n’écoute pas
Antioche-sur-l’Oronte était une capitale magnifique et molle. Fondée un siècle plus tôt par un général d’Alexandre, elle alignait des avenues à colonnades, des jardins, des sanctuaires, et cette manière grecque de faire de la ville un décor. Antiochos III y régnait, auréolé du surnom de « Grand » qu’il avait gagné dans des campagnes lointaines, jusqu’aux confins de l’Inde. Il se prenait volontiers pour un nouvel Alexandre, ce qui est toujours un mauvais signe chez un roi.
Dans cette cour, Hannibal fait figure d’oracle. On l’écoute comme on écoute une bête curieuse : l’homme qui a fait trembler Rome, l’homme qui a marché sur l’Italie pendant quinze ans. Les courtisans se le montrent du doigt. Le roi l’admet dans son conseil. Et Hannibal, fidèle à lui-même, donne un avis d’une justesse implacable, qui est peut-être le dernier grand plan stratégique de sa vie.
Son raisonnement est simple et redoutable. On ne bat pas Rome en Grèce, dit-il en substance ; on la bat en Italie, sur son propre sol, en soulevant ses alliés contre elle. Qu’Antiochos lui donne une flotte et une armée, et il portera de nouveau la guerre là où Rome est vulnérable — chez elle. Que le roi, pendant ce temps, tienne la Grèce. C’était exactement ce qu’il avait fait vingt ans plus tôt, et cela avait failli réussir.
On ne l’écoute pas. C’est là toute la tragédie de ces années-là : Hannibal a raison, et personne ne le suit. Les courtisans d’Antiochos se méfient de cet étranger trop brillant. Certains murmurent qu’il complote, qu’il a peut-être partie liée avec Rome — le comble, pour l’ennemi le plus acharné de Rome. Le roi, flatté, préfère écouter ceux qui lui promettent une victoire facile en Grèce. Il tient l’homme le plus compétent de son temps et il l’emploie à des tâches subalternes, comme on relègue un vieux serviteur dont le talent gêne.
Il y a là une leçon qui n’a rien perdu de son mordant, et qui parlera à quiconque a jamais travaillé dans une grande maison où l’expérience se heurte au pouvoir : rien n’est plus inutile qu’un homme dont on admire le passé et dont on redoute le jugement. On le garde pour le prestige, on l’écarte des décisions. Hannibal, à Antioche, vit cette humiliation feutrée. Il assiste, impuissant, à la préparation d’une guerre qu’il sait perdue d’avance parce qu’on la mène à l’envers.
Éphèse, la scène
C’est à Éphèse que se joue l’un des épisodes les plus étranges et les plus célèbres de sa seconde vie.
Éphèse, à cette époque, était l’une des grandes villes du monde grec d’Asie, une place forte du royaume séleucide, un port grouillant au débouché d’une vallée, dominé par le temple d’Artémis — l’une des Sept Merveilles, un bois de colonnes assez vaste pour qu’on s’y perde. Quand on visite aujourd’hui le site, on marche sur des dalles de marbre creusées par des siècles de charrois, entre les façades reconstituées de la bibliothèque et les gradins d’un théâtre où tiendraient vingt-cinq mille personnes. La mer, qui baignait alors les quais, s’est retirée à des kilomètres, laissant la ville échouée dans une plaine à moustiques. Mais on devine encore, sous la pierre chaude, l’agitation d’un grand port de guerre : c’est là qu’Antiochos rassemblait sa flotte.
C’est là, dit la tradition — rapportée par Tite-Live et par Plutarque —, qu’Hannibal rencontre Scipion. Le vainqueur de Zama, devenu ambassadeur, passe par Éphèse ; les deux hommes, qui ne s’étaient affrontés que casque en tête sur un champ de bataille, se retrouvent face à face en temps de paix, dans une ville qui n’est ni à l’un ni à l’autre. Deux vieux adversaires qui se toisent enfin sans armée entre eux.
Scipion, pour engager la conversation, pose une question de connaisseur : à ton avis, quel fut le plus grand général de tous les temps ? Hannibal répond sans hésiter : Alexandre, pour avoir vaincu des armées innombrables avec une poignée d’hommes et poussé jusqu’aux limites du monde. Et le deuxième ? Pyrrhus, pour l’art de camper et de gagner les peuples à sa cause. Et le troisième ? Moi, répond Hannibal.
Scipion éclate de rire, car enfin, c’est lui qui a battu cet homme-là. « Et si tu m’avais vaincu, à Zama ? » Alors, répond Hannibal, je me serais placé avant Alexandre, avant Pyrrhus, avant tous les autres.
On a beaucoup glosé cette réponse. Certains y voient une flatterie déguisée, la plus fine qui soit — car dire qu’on serait le premier si l’on avait battu Scipion, c’est faire de Scipion le seul homme au-dessus du premier. D’autres y lisent l’orgueil pur d’un vaincu qui ne s’avoue jamais vraiment vaincu. Les deux lectures se valent, et c’est justement ce qui rend le mot inoubliable : il est à la fois courtoisie et défi, hommage et gifle. Deux grands fauves qui se reconnaissent, chacun sûr d’être le plus grand, et polis comme le sont parfois les hommes qui n’ont plus rien à se prouver que par la parole.
Il faut mesurer ce que cette rencontre a de vertigineux. Ces deux hommes contenaient à eux seuls toute une guerre — la plus grande que le monde antique eût connue jusque-là, une guerre qui avait vidé l’Italie de ses jeunes gens et failli rayer Rome de la carte. Pendant des années, ils s’étaient cherchés d’un bout à l’autre de la Méditerranée, s’étudiant à distance comme deux joueurs d’échecs séparés par une mer. Ils ne s’étaient vraiment affrontés qu’une fois, à Zama, et cette fois-là avait décidé du sort de l’Occident. Et voilà qu’ils se retrouvent, désœuvrés, dans une ville qui n’est ni romaine ni carthaginoise, deux vieillissants qui échangent des politesses sur l’art de la guerre comme deux artisans à la retraite comparent leurs outils. Scipion mourra bientôt, lui aussi à demi disgracié, boudé par une Rome ingrate envers ses grands hommes. Il y avait, dans cette conversation d’Éphèse, quelque chose de deux mondes qui s’éteignent ensemble : le temps des géants s’achevait, et le temps des commissions sénatoriales commençait.
Ce séjour à Éphèse eut d’ailleurs un revers moins glorieux, et plus révélateur des mœurs du temps. Rome, qui négociait alors avec Antiochos, y avait dépêché ses propres ambassadeurs. Ceux-ci, avec un machiavélisme consommé, prirent soin de rechercher ouvertement la compagnie d’Hannibal, de s’afficher à ses côtés, de converser longuement avec lui en public. Le calcul était limpide : rien de tel, pour perdre un homme dans l’esprit d’un roi méfiant, que de le faire passer pour l’ami de l’ennemi. Antiochos, voyant son conseiller carthaginois fréquenter les envoyés de Rome, se mit à douter de lui pour de bon. Le piège fonctionna à merveille. On avait neutralisé le plus dangereux stratège de l’époque non par les armes, mais par une rumeur savamment entretenue autour d’une table. Il y a, dans cette manœuvre, toute la manière romaine : patiente, cynique, économe de son sang, et redoutablement efficace. Hannibal, qui avait passé sa vie à tendre des embuscades, se laissa prendre à celle-ci sans même la voir se refermer.
Éphèse offre encore une autre scène, plus comique, que Cicéron a conservée. Un philosophe de la ville, un certain Phormion, homme disert et content de lui, tient un jour devant Hannibal une longue conférence sur l’art de commander une armée, sur les devoirs du général, sur la stratégie. Il pérore des heures durant. À la fin, on demande à Hannibal ce qu’il en pense. Réponse : j’ai vu bien des vieillards radoteurs, mais je n’en ai jamais vu de pire que celui-ci. Le trait est cinglant, et il dit tout de l’homme : ce mépris de vieux professionnel pour la théorie sans les mains, pour les beaux discours de ceux qui n’ont jamais eu froid ni peur sur un champ de bataille. Il y a du soldat dans cette repartie, et une lassitude aussi — celle d’un homme qu’on réduit à écouter parler de son propre métier par des gens qui ne l’ont jamais exercé.
Le deuxième naufrage
La guerre qu’Hannibal avait prévue mauvaise se révèle catastrophique. Antiochos affronte Rome en Grèce, y est bousculé, se replie en Asie. On confie tout de même à Hannibal un commandement — naval, cette fois, lui qui n’était pas marin. Face à la flotte de Rhodes, alliée de Rome, il est battu au large de la côte de Pamphylie, du côté de l’embouchure de l’Eurymédon. Un revers de plus, dans un élément qui n’était pas le sien.
Puis vient Magnésie, en 190 : l’armée d’Antiochos, énorme, bariolée, pleine d’éléphants et de cavaliers en cottes de mailles, est écrasée par les légions. Le rêve séleucide d’égaler Alexandre s’effondre en une journée. Antiochos doit demander la paix, et cette paix a un prix. Elle s’appelle le traité d’Apamée, et elle rogne le royaume, impose un tribut colossal, et surtout — car Rome n’oublie jamais ce qui compte — exige la livraison de quelques hommes. Parmi eux, en bonne place, Hannibal.
Encore une fois, il ne les attend pas. Encore une fois, il part de nuit. C’est devenu la structure même de sa vie : servir un prince, voir le prince perdre, et fuir avant que la clause du traité ne se referme sur lui comme un piège. Rome n’a plus besoin de le battre sur un champ de bataille ; il lui suffit désormais de le réclamer, article par article, de traité en traité. L’homme est devenu une monnaie d’échange, une ligne dans un texte diplomatique. On le livre, ou l’on fait la guerre.
Commence alors la partie la plus errante du voyage, celle où la géographie se brouille et où l’histoire se mêle à la légende.
Si l’on trace sur une carte les étapes de ces vingt années — Carthage, Tyr, Antioche, Éphèse, la Crète, peut-être l’Arménie, la Bithynie —, on obtient une figure singulière. C’est presque exactement l’inverse du voyage des colons phéniciens, qui avaient jadis essaimé d’orient en occident, de Tyr vers Carthage, en semant des comptoirs le long des rivages. Hannibal, lui, refait ce chemin à rebours : il remonte vers la source, d’occident en orient, comme un fleuve qui reviendrait à sa montagne. Toute la Méditerranée antique tient dans cette trajectoire inversée — la mer des marchands et des teinturiers, des dieux qui changent de nom d’un port à l’autre, des langues qui se mêlent sur les quais, des rois qui se disputent les lambeaux de l’empire d’Alexandre. Un exilé qui la traverse d’un bout à l’autre en dresse, sans le vouloir, l’inventaire. Il touche à toutes les puissances du moment, il les jauge une à une, et il les voit toutes, l’une après l’autre, plier devant Rome. Son itinéraire est une leçon de géopolitique à ciel ouvert : le relevé d’un monde qui bascule, tenu par le seul homme qui l’aura parcouru en entier pour tenter, en vain, de l’empêcher de basculer.
Les ruses d’un homme traqué
On le suit d’abord en Crète, à Gortyne. Là se place l’une de ces anecdotes qui en disent long sur l’homme, rapportée par Cornélius Népos. Les Crétois, réputés pour leur avidité, avaient repéré qu’Hannibal voyageait avec de l’or. Il sent le danger : ces gens-là le détrousseront, ou le vendront. Alors il monte une comédie. Il remplit des amphores de plomb, en couvre la surface d’une mince couche d’or, et les dépose en grande pompe dans le temple d’Artémis, comme s’il confiait sa fortune à la garde des dieux et de la cité. Rassurés, flattés d’être dépositaires d’un tel trésor, les Crétois le laissent tranquille et veillent jalousement sur les fausses jarres. Pendant ce temps, le véritable or dort, fondu et coulé, dans des statues de bronze creuses posées négligemment dans la cour de sa maison.
C’est tout Hannibal : la ruse patiente, le sens du théâtre, cette façon de retourner contre l’adversaire son propre défaut. Il ne combat plus avec des éléphants ni des légions, mais avec de la mise en scène. Le grand stratège s’est fait illusionniste, et il gagne encore, à petite échelle, dans les marges.
De Crète, sa trace se perd un temps, puis reparaît très loin vers l’est. Une tradition, recueillie par Strabon et par Plutarque, veut qu’il ait gagné l’Arménie, à la cour du roi Artaxias, et qu’il ait aidé ce prince à concevoir et à tracer sa nouvelle capitale, Artaxata, sur une boucle de l’Araxe. On tient l’anecdote pour incertaine, et elle a le charme des choses qu’on ne peut ni prouver ni tout à fait écarter. Mais qu’il y ait ou non planté des jalons dans la plaine arménienne, l’image est belle et juste : le destructeur de villes finissant urbaniste, l’homme qui avait rasé des places italiennes traçant au cordeau les rues d’une cité neuve, au bout du monde connu. Comme si l’énergie qui avait servi à défaire pouvait, la guerre perdue, se retourner en énergie de bâtir.
Quoi qu’il en soit de l’Arménie, le fil le conduit finalement là où il devait finir : sur la côte de Bithynie, au bord de la mer de Marmara.
La Bithynie, dernier refuge
La Bithynie était un petit royaume anatolien coincé entre les montagnes et le détroit, un pays de collines boisées et de golfes profonds, gouverné par un roi du nom de Prusias. Prusias n’avait rien d’un Alexandre ; c’était un souverain de second rang, prudent, retors, occupé de querelles locales, notamment contre son voisin Eumène, roi de Pergame — lequel était, comme il se doit, l’allié fidèle de Rome.
Hannibal, désormais vieux, trouve là son dernier port. Prusias l’accueille et l’emploie contre Pergame. Et le vieux général, une dernière fois, sort de son sac un tour dont l’audace fait sourire. Dans une bataille navale contre la flotte d’Eumène, Hannibal fait remplir des jarres de terre cuite de serpents venimeux, ramassés on ne sait où, et ordonne à ses hommes de catapulter ces pots sur les ponts ennemis. Les marins de Pergame, d’abord, rient de ces poteries qui s’écrasent sur leurs planches — jusqu’à ce que les vipères se répandent entre leurs pieds nus. La panique fait le reste. On se bat mal quand on regarde le sol au lieu de l’adversaire. La flotte d’Eumène rompt et fuit.
C’est une victoire de bric et de broc, une victoire de vieux renard à court de moyens, et elle a quelque chose de touchant à force d’ingéniosité. On sent un homme qui n’a plus les instruments de sa jeunesse — plus d’armée immense, plus de trésor, plus d’éléphants — et qui compense par la seule ressource qui ne l’ait jamais quitté : l’imagination du faible qui doit vaincre le fort. Toute sa vie tient dans ce geste. Depuis la traversée des Alpes jusqu’aux pots de serpents, c’est le même homme qui cherche la solution que l’ennemi n’a pas prévue.
Mais un royaume comme la Bithynie ne pèse rien face à Rome. Prusias peut bien gagner une escarmouche navale ; le jour où Rome fronce le sourcil, il baisse la tête. Et Rome, une fois de plus, envoie quelqu’un.
Libyssa, la dernière clause
L’homme que Rome dépêche s’appelle Flamininus — le même, ou presque, qui avait naguère « libéré » les Grecs au nom du Sénat, un de ces diplomates romains qui savaient tout obtenir sans presque tirer l’épée. Il vient signifier à Prusias que la République n’aime pas savoir Hannibal vivant sur des terres amies. Le message est clair : ou tu le livres, ou tu t’en expliqueras.
Prusias ne résiste pas une heure. Que pèse la parole donnée à un vieil exilé contre la colère du maître du monde ? Il accepte de livrer son hôte, ou du moins ferme les yeux pendant qu’on encercle la maison où Hannibal réside, dans un village de la côte nommé Libyssa, à une journée de mer de l’actuelle Istanbul.
Hannibal, dit la tradition, avait pris ses précautions. Un homme qui a fui de nuit toute sa vie sait que le filet finira par se refermer. Il avait fait aménager sa demeure de plusieurs issues, pour ne jamais être pris au piège. Ce jour-là, il envoie un serviteur voir aux portes. Le serviteur revient : toutes les sorties sont gardées. Des soldats partout. La maison est cernée. Il n’y a plus d’issue de nuit, pour la première fois.
Alors Hannibal fait ce qu’il avait décidé de faire depuis longtemps, sans doute, pour ce moment précis. On raconte qu’il portait du poison dans le chaton d’une bague, gardé là comme on garde une dernière liberté. Il l’avale. Avant de mourir, il aurait prononcé une phrase que Tite-Live et Plutarque nous ont transmise, et qui est le vrai testament de cette seconde vie : délivrons les Romains de la longue inquiétude qui les tourmente, puisqu’ils trouvent trop long d’attendre la mort d’un vieillard.
Tout est dans ce mot. Le sarcasme du condamné, d’abord — Rome, la superbe, la toute-puissante, qui mobilise sa diplomatie et ses flottes pour venir à bout d’un homme de soixante-quatre ans, désarmé, exilé, réfugié au fond d’un petit royaume anatolien. Et puis la lucidité totale sur ce qu’il a été pour eux : non pas un adversaire qu’on bat et qu’on oublie, mais une peur qu’on porte en soi, des décennies durant, et dont seule sa mort peut délivrer. Rome avait gagné toutes les batailles et n’avait toujours pas fini d’avoir peur. Voilà, au fond, la plus haute victoire d’un vaincu : rester, jusqu’à son dernier souffle, la mauvaise conscience du vainqueur.
Il meurt là, à Libyssa, vers 183 avant notre ère — la date flotte, selon les sources, entre 183 et 181. Loin de Carthage, loin de Tyr, loin de tout, sur une rive qu’il n’avait pas choisie, dans un pays dont il ne parlait pas la langue. Le grand ennemi de Rome s’éteint en terre étrangère, trahi par son hôte, à la façon dont s’éteignent tant d’exilés : discrètement, presque administrativement, parce qu’une clause d’un traité l’avait décidé.
Ce qui reste sur la côte
Il faut, pour finir, revenir sur cette côte, parce que l’histoire y a laissé une trace inattendue.
Libyssa se trouvait quelque part du côté de Gebze, sur le golfe d’Izmit, à l’est d’Istanbul. Aujourd’hui, l’endroit est méconnaissable. La baie où mourut Hannibal est devenue l’un des plus grands complexes pétrochimiques de Turquie : réservoirs sphériques, torchères, terminaux portuaires, forêts de tuyaux argentés qui exhalent le gaz et le bitume. Le site exact de la tombe, s’il a jamais existé, est perdu sous les cuves et les hangars, dans un paysage où plus rien ne rappelle l’Antiquité — sinon, peut-être, cette même odeur industrielle et tenace qui devait déjà flotter sur les cuves de pourpre de Tyr, deux mille ans plus tôt. Il y a une ironie de la géographie à faire mourir ce grand voyageur là où l’on raffine désormais le carburant de tous les voyages.
Et pourtant, sur une colline dominant ce fatras d’usines, il y a un monument. Un vrai. Sur les hauteurs de Gebze, on l’appelle la colline d’Hannibal. Un bloc de pierre d’une vingtaine de tonnes, amené de Hereke, porte le visage du général taillé par les gens du musée archéologique d’Istanbul ; tout autour, un cercle de cyprès ; sur la pierre, la vie du Carthaginois gravée en cinq langues. Ce mémorial a une histoire à lui, qui vaut d’être dite. C’est Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la Turquie moderne, qui en eut l’idée. En 1934, il demanda qu’on retrouve le lieu où reposait Hannibal et qu’on en fasse un parc. Le monument ne fut inauguré que bien plus tard, en juillet 1981, pour le centième anniversaire de la naissance d’Atatürk.
Cette dévotion tardive d’un chef d’État du XXe siècle pour un général mort deux mille ans plus tôt n’a rien de fortuit. Atatürk voyait en Hannibal ce qu’un fondateur de nation blessée pouvait aimer y voir : l’homme qui tient tête à l’empire, qui ne plie pas, qui préfère le poison à la reddition. Le vaincu de Zama était devenu, sur cette rive anatolienne, un emblème de résistance à toutes les Romes. Il faut goûter cela : le fugitif que personne ne voulait garder, celui qu’on livrait de cour en cour comme un colis encombrant, a fini par recevoir, sur la terre même où il est mort en exil, l’hommage qu’aucune de ses patries successives ne lui avait rendu de son vivant.
Voilà peut-être la vraie deuxième vie d’un vaincu : non pas seulement les vingt années d’errance entre Tyr, Antioche, Éphèse et la Bithynie, mais tout ce qui vient après la mort, quand un homme cesse d’être une menace pour devenir une figure. Hannibal a perdu sa guerre, perdu sa ville, perdu ses princes protecteurs les uns après les autres. Il n’a pas perdu ce qui, chez certains, résiste à tout : la capacité de hanter. Rome l’a poursuivi mort autant que vivant, jusque dans ses annales, jusque dans ses cauchemars d’écoliers, jusque dans cette expression qui a traversé les siècles pour dire l’ennemi aux portes. Et voilà qu’à Gebze, entre deux torchères, un cercle de cyprès continue de veiller sur un nom que le vainqueur, lui, n’a jamais réussi à effacer.
Le vaincu, décidément, a la mémoire plus longue que le vainqueur. C’est sans doute la seule revanche que l’histoire accorde aux perdants magnifiques, mais elle est de taille.
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