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Han­ni­bal après Zama

La deuxième vie d’un vaincu

Han­ni­bal après Zama. La deuxième vie d’un vaincu

De Car­thage à la côte de Bithy­nie, en pas­sant par Tyr, Antioche et Éphèse : l’i­ti­né­raire d’un homme que Rome n’a jamais ces­sé de craindre, même désarmé.


On raconte tou­jours la même his­toire, et elle s’ar­rête tou­jours au même endroit. Les élé­phants dans la neige, la tra­ver­sée impos­sible, Cannes où une armée entière s’en­glou­tit en un après-midi, puis Zama, en 202 avant notre ère, où Sci­pion ren­verse enfin la par­tie sur une plaine de Tuni­sie. Là, d’or­di­naire, le rideau tombe. Han­ni­bal a per­du ; Car­thage est à genoux ; Rome tient le bas­sin occi­den­tal de la Médi­ter­ra­née. La leçon est claire, elle tient en une phrase, et l’é­co­lier peut refer­mer son manuel.

C’est dom­mage, parce que le plus inté­res­sant com­mence après. L’homme de Zama a qua­rante-cinq ans quand il perd sa der­nière bataille. Il lui reste près de vingt ans à vivre, et ces vingt années valent qu’on les suive pas à pas, car elles des­sinent une carte étrange : celle d’un vain­cu qui tra­verse tout l’O­rient médi­ter­ra­néen, de port en port, de cour en cour, avec pour seul bagage une répu­ta­tion qui lui sert tour à tour de sauf-conduit et de condam­na­tion. Rome l’a bat­tu ; Rome ne le lâche­ra pas. On dirait qu’une grande puis­sance, une fois qu’elle a dési­gné son enne­mi, a besoin de lui jus­qu’au bout, comme d’un miroir.

C’est ce voyage-là que je vou­drais racon­ter. Pas la guerre — elle est finie — mais l’exil. Un dépla­ce­ment lent le long des côtes, qui res­semble à ces iti­né­raires qu’on ne choi­sit pas et qui finissent pour­tant par res­sem­bler à une vie.

Le retour, et la sur­prise carthaginoise

Repre­nons juste après la bataille. Contre toute attente, Han­ni­bal ne meurt pas à Zama, et ne se donne pas la mort non plus. Il rentre à Car­thage, et là il fait une chose que per­sonne n’at­ten­dait d’un géné­ral : il conseille la paix. Aux séna­teurs qui vou­laient conti­nuer, il explique, dit-on, qu’on ne joue pas deux fois à quitte ou double contre Rome quand on a déjà tout per­du. Un vieil offi­cier qui prend la parole pour arrê­ter la guerre — voi­là déjà un ren­ver­se­ment. Le fauve de la légende romaine se révèle homme d’É­tat lucide, capable de comp­ter les morts et les récoltes.

Ce qui suit est plus sur­pre­nant encore. Quelques années plus tard, vers 196, Han­ni­bal est élu suf­fète — la plus haute magis­tra­ture de la cité. Et il gou­verne. Il s’at­taque aux finances, remet de l’ordre dans les comptes publics que l’o­li­gar­chie mar­chande avait long­temps trai­tés comme une caisse pri­vée. Il traque les détour­ne­ments, réta­blit des reve­nus que tout le monde croyait per­dus, au point que Car­thage recom­mence à res­pi­rer et à son­ger, un jour, à payer sans se sai­gner l’é­norme indem­ni­té impo­sée par le trai­té de paix.

Il faut s’ar­rê­ter sur cette image, parce qu’elle contre­dit tout ce qu’on nous a appris. L’homme qui avait tenu la cam­pagne ita­lienne pen­dant quinze ans, qui avait dor­mi sous la pluie enrou­lé dans son man­teau au milieu de ses sen­ti­nelles, se retrouve pen­ché sur des registres, à débus­quer des comp­tables véreux. Le génie tac­tique s’est fait réfor­ma­teur, et il est bon dans ce métier-là aus­si. On com­prend d’ailleurs pour­quoi cela lui vaut des enne­mis : rien ne fâche davan­tage une aris­to­cra­tie que quel­qu’un qui vient lui reprendre l’argent qu’elle croyait sien.

Ces enne­mis-là ne vont pas se battre à visage décou­vert. Ils vont faire pire : ils vont écrire à Rome. Ils insi­nuent qu’­Han­ni­bal intrigue avec Antio­chos III, le grand roi séleu­cide qui règne sur la Syrie et une bonne part de l’O­rient, et qu’il pré­pare, dans l’ombre, une nou­velle guerre. Rome, qui n’a jamais ces­sé de le sur­veiller, saute sur le pré­texte. Une com­mis­sion est dépê­chée. Offi­ciel­le­ment, elle vient arbi­trer un dif­fé­rend entre Car­thage et Mas­si­nis­sa, le roi numide. En réa­li­té, tout le monde com­prend qu’elle vient cher­cher un homme.

Han­ni­bal, lui, com­prend le pre­mier. Il ne se rend pas au pro­cès qu’on lui pré­pare. Un soir, il quitte la ville sans bruit, gagne la côte, monte à che­val jus­qu’à une pro­prié­té de bord de mer où l’at­tend un navire. Et il part. Il a autour de cin­quante ans. Il ne rever­ra jamais Carthage.

C’est le pre­mier départ, et déjà tout l’exil est là, en germe : un homme qui s’en va de nuit parce que ses com­pa­triotes ont pré­fé­ré le livrer plu­tôt que de gar­der chez eux un ser­vi­teur trop grand pour eux.

Tyr, la ville mère

Le pre­mier cap qu’il met n’est pas au hasard. Il vogue vers Tyr, sur la côte de l’ac­tuel Liban. Tyr est la métro­pole, la ville d’où sont par­tis, des siècles plus tôt, les colons phé­ni­ciens qui fon­dèrent Car­thage. Un fugi­tif car­tha­gi­nois qui débarque à Tyr, c’est un homme qui remonte à la source, qui va se réfu­gier chez l’aïeule quand la mai­son natale l’a chassé.

On ima­gine mal aujourd’­hui ce qu’é­tait Tyr. La ville s’ac­cro­chait à un rocher que la mer bat­tait de trois côtés ; on y tei­gnait la pourpre dans des cuves qui empes­taient le coquillage pour­ri à des lieues à la ronde, et de cette puan­teur nais­sait la cou­leur la plus chère du monde antique, celle des man­teaux de rois. Han­ni­bal y est reçu comme un fils de la mai­son. On lui fait fête. Pour la pre­mière fois depuis long­temps, il n’est ni un vain­cu ni un sus­pect, mais l’illustre reje­ton d’un sang illustre.

Ce répit ne dure pas. Tyr est trop proche de tout, trop expo­sée, et sur­tout Han­ni­bal n’est pas homme à s’ins­tal­ler dans le confort d’un hom­mage. Il a une idée en tête, une seule, celle qui l’a tou­jours por­té : la guerre contre Rome n’est peut-être pas finie. Si Car­thage ne veut plus se battre, un autre le fera à sa place. Et cet autre a un nom, une armée, un tré­sor : Antio­chos, le roi séleu­cide, qui règne à Antioche sur le plus vaste royaume de l’époque.

Alors, de Tyr, Han­ni­bal remonte vers le nord, vers la cour d’An­tioche. Il change de camp comme on change de mon­ture : non par tra­hi­son, mais parce que sa guerre, à lui, n’a pas de patrie fixe. Elle est deve­nue une idée pure, presque abs­traite, qui cherche un corps pour s’incarner.

Antioche, ou le conseil qu’on n’é­coute pas

Antioche-sur-l’O­ronte était une capi­tale magni­fique et molle. Fon­dée un siècle plus tôt par un géné­ral d’A­lexandre, elle ali­gnait des ave­nues à colon­nades, des jar­dins, des sanc­tuaires, et cette manière grecque de faire de la ville un décor. Antio­chos III y régnait, auréo­lé du sur­nom de « Grand » qu’il avait gagné dans des cam­pagnes loin­taines, jus­qu’aux confins de l’Inde. Il se pre­nait volon­tiers pour un nou­vel Alexandre, ce qui est tou­jours un mau­vais signe chez un roi.

Dans cette cour, Han­ni­bal fait figure d’o­racle. On l’é­coute comme on écoute une bête curieuse : l’homme qui a fait trem­bler Rome, l’homme qui a mar­ché sur l’I­ta­lie pen­dant quinze ans. Les cour­ti­sans se le montrent du doigt. Le roi l’ad­met dans son conseil. Et Han­ni­bal, fidèle à lui-même, donne un avis d’une jus­tesse impla­cable, qui est peut-être le der­nier grand plan stra­té­gique de sa vie.

Son rai­son­ne­ment est simple et redou­table. On ne bat pas Rome en Grèce, dit-il en sub­stance ; on la bat en Ita­lie, sur son propre sol, en sou­le­vant ses alliés contre elle. Qu’An­tio­chos lui donne une flotte et une armée, et il por­te­ra de nou­veau la guerre là où Rome est vul­né­rable — chez elle. Que le roi, pen­dant ce temps, tienne la Grèce. C’é­tait exac­te­ment ce qu’il avait fait vingt ans plus tôt, et cela avait failli réussir.

On ne l’é­coute pas. C’est là toute la tra­gé­die de ces années-là : Han­ni­bal a rai­son, et per­sonne ne le suit. Les cour­ti­sans d’An­tio­chos se méfient de cet étran­ger trop brillant. Cer­tains mur­murent qu’il com­plote, qu’il a peut-être par­tie liée avec Rome — le comble, pour l’en­ne­mi le plus achar­né de Rome. Le roi, flat­té, pré­fère écou­ter ceux qui lui pro­mettent une vic­toire facile en Grèce. Il tient l’homme le plus com­pé­tent de son temps et il l’emploie à des tâches subal­ternes, comme on relègue un vieux ser­vi­teur dont le talent gêne.

Il y a là une leçon qui n’a rien per­du de son mor­dant, et qui par­le­ra à qui­conque a jamais tra­vaillé dans une grande mai­son où l’ex­pé­rience se heurte au pou­voir : rien n’est plus inutile qu’un homme dont on admire le pas­sé et dont on redoute le juge­ment. On le garde pour le pres­tige, on l’é­carte des déci­sions. Han­ni­bal, à Antioche, vit cette humi­lia­tion feu­trée. Il assiste, impuis­sant, à la pré­pa­ra­tion d’une guerre qu’il sait per­due d’a­vance parce qu’on la mène à l’envers.

Éphèse, la scène

C’est à Éphèse que se joue l’un des épi­sodes les plus étranges et les plus célèbres de sa seconde vie.

Éphèse, à cette époque, était l’une des grandes villes du monde grec d’A­sie, une place forte du royaume séleu­cide, un port grouillant au débou­ché d’une val­lée, domi­né par le temple d’Ar­té­mis — l’une des Sept Mer­veilles, un bois de colonnes assez vaste pour qu’on s’y perde. Quand on visite aujourd’­hui le site, on marche sur des dalles de marbre creu­sées par des siècles de char­rois, entre les façades recons­ti­tuées de la biblio­thèque et les gra­dins d’un théâtre où tien­draient vingt-cinq mille per­sonnes. La mer, qui bai­gnait alors les quais, s’est reti­rée à des kilo­mètres, lais­sant la ville échouée dans une plaine à mous­tiques. Mais on devine encore, sous la pierre chaude, l’a­gi­ta­tion d’un grand port de guerre : c’est là qu’An­tio­chos ras­sem­blait sa flotte.

C’est là, dit la tra­di­tion — rap­por­tée par Tite-Live et par Plu­tarque —, qu’­Han­ni­bal ren­contre Sci­pion. Le vain­queur de Zama, deve­nu ambas­sa­deur, passe par Éphèse ; les deux hommes, qui ne s’é­taient affron­tés que casque en tête sur un champ de bataille, se retrouvent face à face en temps de paix, dans une ville qui n’est ni à l’un ni à l’autre. Deux vieux adver­saires qui se toisent enfin sans armée entre eux.

Sci­pion, pour enga­ger la conver­sa­tion, pose une ques­tion de connais­seur : à ton avis, quel fut le plus grand géné­ral de tous les temps ? Han­ni­bal répond sans hési­ter : Alexandre, pour avoir vain­cu des armées innom­brables avec une poi­gnée d’hommes et pous­sé jus­qu’aux limites du monde. Et le deuxième ? Pyr­rhus, pour l’art de cam­per et de gagner les peuples à sa cause. Et le troi­sième ? Moi, répond Hannibal.

Sci­pion éclate de rire, car enfin, c’est lui qui a bat­tu cet homme-là. « Et si tu m’a­vais vain­cu, à Zama ? » Alors, répond Han­ni­bal, je me serais pla­cé avant Alexandre, avant Pyr­rhus, avant tous les autres.

On a beau­coup glo­sé cette réponse. Cer­tains y voient une flat­te­rie dégui­sée, la plus fine qui soit — car dire qu’on serait le pre­mier si l’on avait bat­tu Sci­pion, c’est faire de Sci­pion le seul homme au-des­sus du pre­mier. D’autres y lisent l’or­gueil pur d’un vain­cu qui ne s’a­voue jamais vrai­ment vain­cu. Les deux lec­tures se valent, et c’est jus­te­ment ce qui rend le mot inou­bliable : il est à la fois cour­toi­sie et défi, hom­mage et gifle. Deux grands fauves qui se recon­naissent, cha­cun sûr d’être le plus grand, et polis comme le sont par­fois les hommes qui n’ont plus rien à se prou­ver que par la parole.

Il faut mesu­rer ce que cette ren­contre a de ver­ti­gi­neux. Ces deux hommes conte­naient à eux seuls toute une guerre — la plus grande que le monde antique eût connue jusque-là, une guerre qui avait vidé l’I­ta­lie de ses jeunes gens et failli rayer Rome de la carte. Pen­dant des années, ils s’é­taient cher­chés d’un bout à l’autre de la Médi­ter­ra­née, s’é­tu­diant à dis­tance comme deux joueurs d’é­checs sépa­rés par une mer. Ils ne s’é­taient vrai­ment affron­tés qu’une fois, à Zama, et cette fois-là avait déci­dé du sort de l’Oc­ci­dent. Et voi­là qu’ils se retrouvent, dés­œu­vrés, dans une ville qui n’est ni romaine ni car­tha­gi­noise, deux vieillis­sants qui échangent des poli­tesses sur l’art de la guerre comme deux arti­sans à la retraite com­parent leurs outils. Sci­pion mour­ra bien­tôt, lui aus­si à demi dis­gra­cié, bou­dé par une Rome ingrate envers ses grands hommes. Il y avait, dans cette conver­sa­tion d’É­phèse, quelque chose de deux mondes qui s’é­teignent ensemble : le temps des géants s’a­che­vait, et le temps des com­mis­sions séna­to­riales commençait.

Ce séjour à Éphèse eut d’ailleurs un revers moins glo­rieux, et plus révé­la­teur des mœurs du temps. Rome, qui négo­ciait alors avec Antio­chos, y avait dépê­ché ses propres ambas­sa­deurs. Ceux-ci, avec un machia­vé­lisme consom­mé, prirent soin de recher­cher ouver­te­ment la com­pa­gnie d’Han­ni­bal, de s’af­fi­cher à ses côtés, de conver­ser lon­gue­ment avec lui en public. Le cal­cul était lim­pide : rien de tel, pour perdre un homme dans l’es­prit d’un roi méfiant, que de le faire pas­ser pour l’a­mi de l’en­ne­mi. Antio­chos, voyant son conseiller car­tha­gi­nois fré­quen­ter les envoyés de Rome, se mit à dou­ter de lui pour de bon. Le piège fonc­tion­na à mer­veille. On avait neu­tra­li­sé le plus dan­ge­reux stra­tège de l’é­poque non par les armes, mais par une rumeur savam­ment entre­te­nue autour d’une table. Il y a, dans cette manœuvre, toute la manière romaine : patiente, cynique, éco­nome de son sang, et redou­ta­ble­ment effi­cace. Han­ni­bal, qui avait pas­sé sa vie à tendre des embus­cades, se lais­sa prendre à celle-ci sans même la voir se refermer.

Éphèse offre encore une autre scène, plus comique, que Cicé­ron a conser­vée. Un phi­lo­sophe de la ville, un cer­tain Phor­mion, homme disert et content de lui, tient un jour devant Han­ni­bal une longue confé­rence sur l’art de com­man­der une armée, sur les devoirs du géné­ral, sur la stra­té­gie. Il pérore des heures durant. À la fin, on demande à Han­ni­bal ce qu’il en pense. Réponse : j’ai vu bien des vieillards rado­teurs, mais je n’en ai jamais vu de pire que celui-ci. Le trait est cin­glant, et il dit tout de l’homme : ce mépris de vieux pro­fes­sion­nel pour la théo­rie sans les mains, pour les beaux dis­cours de ceux qui n’ont jamais eu froid ni peur sur un champ de bataille. Il y a du sol­dat dans cette repar­tie, et une las­si­tude aus­si — celle d’un homme qu’on réduit à écou­ter par­ler de son propre métier par des gens qui ne l’ont jamais exercé.

Le deuxième naufrage

La guerre qu’­Han­ni­bal avait pré­vue mau­vaise se révèle catas­tro­phique. Antio­chos affronte Rome en Grèce, y est bous­cu­lé, se replie en Asie. On confie tout de même à Han­ni­bal un com­man­de­ment — naval, cette fois, lui qui n’é­tait pas marin. Face à la flotte de Rhodes, alliée de Rome, il est bat­tu au large de la côte de Pam­phy­lie, du côté de l’embouchure de l’Eu­ry­mé­don. Un revers de plus, dans un élé­ment qui n’é­tait pas le sien.

Puis vient Magné­sie, en 190 : l’ar­mée d’An­tio­chos, énorme, bario­lée, pleine d’é­lé­phants et de cava­liers en cottes de mailles, est écra­sée par les légions. Le rêve séleu­cide d’é­ga­ler Alexandre s’ef­fondre en une jour­née. Antio­chos doit deman­der la paix, et cette paix a un prix. Elle s’ap­pelle le trai­té d’A­pa­mée, et elle rogne le royaume, impose un tri­but colos­sal, et sur­tout — car Rome n’ou­blie jamais ce qui compte — exige la livrai­son de quelques hommes. Par­mi eux, en bonne place, Hannibal.

Encore une fois, il ne les attend pas. Encore une fois, il part de nuit. C’est deve­nu la struc­ture même de sa vie : ser­vir un prince, voir le prince perdre, et fuir avant que la clause du trai­té ne se referme sur lui comme un piège. Rome n’a plus besoin de le battre sur un champ de bataille ; il lui suf­fit désor­mais de le récla­mer, article par article, de trai­té en trai­té. L’homme est deve­nu une mon­naie d’é­change, une ligne dans un texte diplo­ma­tique. On le livre, ou l’on fait la guerre.

Com­mence alors la par­tie la plus errante du voyage, celle où la géo­gra­phie se brouille et où l’his­toire se mêle à la légende.

Si l’on trace sur une carte les étapes de ces vingt années — Car­thage, Tyr, Antioche, Éphèse, la Crète, peut-être l’Ar­mé­nie, la Bithy­nie —, on obtient une figure sin­gu­lière. C’est presque exac­te­ment l’in­verse du voyage des colons phé­ni­ciens, qui avaient jadis essai­mé d’o­rient en occi­dent, de Tyr vers Car­thage, en semant des comp­toirs le long des rivages. Han­ni­bal, lui, refait ce che­min à rebours : il remonte vers la source, d’oc­ci­dent en orient, comme un fleuve qui revien­drait à sa mon­tagne. Toute la Médi­ter­ra­née antique tient dans cette tra­jec­toire inver­sée — la mer des mar­chands et des tein­tu­riers, des dieux qui changent de nom d’un port à l’autre, des langues qui se mêlent sur les quais, des rois qui se dis­putent les lam­beaux de l’empire d’A­lexandre. Un exi­lé qui la tra­verse d’un bout à l’autre en dresse, sans le vou­loir, l’in­ven­taire. Il touche à toutes les puis­sances du moment, il les jauge une à une, et il les voit toutes, l’une après l’autre, plier devant Rome. Son iti­né­raire est une leçon de géo­po­li­tique à ciel ouvert : le rele­vé d’un monde qui bas­cule, tenu par le seul homme qui l’au­ra par­cou­ru en entier pour ten­ter, en vain, de l’empêcher de basculer.

Les ruses d’un homme traqué

On le suit d’a­bord en Crète, à Gor­tyne. Là se place l’une de ces anec­dotes qui en disent long sur l’homme, rap­por­tée par Cor­né­lius Népos. Les Cré­tois, répu­tés pour leur avi­di­té, avaient repé­ré qu’­Han­ni­bal voya­geait avec de l’or. Il sent le dan­ger : ces gens-là le détrous­se­ront, ou le ven­dront. Alors il monte une comé­die. Il rem­plit des amphores de plomb, en couvre la sur­face d’une mince couche d’or, et les dépose en grande pompe dans le temple d’Ar­té­mis, comme s’il confiait sa for­tune à la garde des dieux et de la cité. Ras­su­rés, flat­tés d’être dépo­si­taires d’un tel tré­sor, les Cré­tois le laissent tran­quille et veillent jalou­se­ment sur les fausses jarres. Pen­dant ce temps, le véri­table or dort, fon­du et cou­lé, dans des sta­tues de bronze creuses posées négli­gem­ment dans la cour de sa maison.

C’est tout Han­ni­bal : la ruse patiente, le sens du théâtre, cette façon de retour­ner contre l’ad­ver­saire son propre défaut. Il ne com­bat plus avec des élé­phants ni des légions, mais avec de la mise en scène. Le grand stra­tège s’est fait illu­sion­niste, et il gagne encore, à petite échelle, dans les marges.

De Crète, sa trace se perd un temps, puis repa­raît très loin vers l’est. Une tra­di­tion, recueillie par Stra­bon et par Plu­tarque, veut qu’il ait gagné l’Ar­mé­nie, à la cour du roi Artaxias, et qu’il ait aidé ce prince à conce­voir et à tra­cer sa nou­velle capi­tale, Artaxa­ta, sur une boucle de l’A­raxe. On tient l’a­nec­dote pour incer­taine, et elle a le charme des choses qu’on ne peut ni prou­ver ni tout à fait écar­ter. Mais qu’il y ait ou non plan­té des jalons dans la plaine armé­nienne, l’i­mage est belle et juste : le des­truc­teur de villes finis­sant urba­niste, l’homme qui avait rasé des places ita­liennes tra­çant au cor­deau les rues d’une cité neuve, au bout du monde connu. Comme si l’éner­gie qui avait ser­vi à défaire pou­vait, la guerre per­due, se retour­ner en éner­gie de bâtir.

Quoi qu’il en soit de l’Ar­mé­nie, le fil le conduit fina­le­ment là où il devait finir : sur la côte de Bithy­nie, au bord de la mer de Marmara.

La Bithy­nie, der­nier refuge

La Bithy­nie était un petit royaume ana­to­lien coin­cé entre les mon­tagnes et le détroit, un pays de col­lines boi­sées et de golfes pro­fonds, gou­ver­né par un roi du nom de Pru­sias. Pru­sias n’a­vait rien d’un Alexandre ; c’é­tait un sou­ve­rain de second rang, pru­dent, retors, occu­pé de que­relles locales, notam­ment contre son voi­sin Eumène, roi de Per­game — lequel était, comme il se doit, l’al­lié fidèle de Rome.

Han­ni­bal, désor­mais vieux, trouve là son der­nier port. Pru­sias l’ac­cueille et l’emploie contre Per­game. Et le vieux géné­ral, une der­nière fois, sort de son sac un tour dont l’au­dace fait sou­rire. Dans une bataille navale contre la flotte d’Eu­mène, Han­ni­bal fait rem­plir des jarres de terre cuite de ser­pents veni­meux, ramas­sés on ne sait où, et ordonne à ses hommes de cata­pul­ter ces pots sur les ponts enne­mis. Les marins de Per­game, d’a­bord, rient de ces pote­ries qui s’é­crasent sur leurs planches — jus­qu’à ce que les vipères se répandent entre leurs pieds nus. La panique fait le reste. On se bat mal quand on regarde le sol au lieu de l’ad­ver­saire. La flotte d’Eu­mène rompt et fuit.

C’est une vic­toire de bric et de broc, une vic­toire de vieux renard à court de moyens, et elle a quelque chose de tou­chant à force d’in­gé­nio­si­té. On sent un homme qui n’a plus les ins­tru­ments de sa jeu­nesse — plus d’ar­mée immense, plus de tré­sor, plus d’é­lé­phants — et qui com­pense par la seule res­source qui ne l’ait jamais quit­té : l’i­ma­gi­na­tion du faible qui doit vaincre le fort. Toute sa vie tient dans ce geste. Depuis la tra­ver­sée des Alpes jus­qu’aux pots de ser­pents, c’est le même homme qui cherche la solu­tion que l’en­ne­mi n’a pas prévue.

Mais un royaume comme la Bithy­nie ne pèse rien face à Rome. Pru­sias peut bien gagner une escar­mouche navale ; le jour où Rome fronce le sour­cil, il baisse la tête. Et Rome, une fois de plus, envoie quelqu’un.

Libys­sa, la der­nière clause

L’homme que Rome dépêche s’ap­pelle Fla­mi­ni­nus — le même, ou presque, qui avait naguère « libé­ré » les Grecs au nom du Sénat, un de ces diplo­mates romains qui savaient tout obte­nir sans presque tirer l’é­pée. Il vient signi­fier à Pru­sias que la Répu­blique n’aime pas savoir Han­ni­bal vivant sur des terres amies. Le mes­sage est clair : ou tu le livres, ou tu t’en expliqueras.

Pru­sias ne résiste pas une heure. Que pèse la parole don­née à un vieil exi­lé contre la colère du maître du monde ? Il accepte de livrer son hôte, ou du moins ferme les yeux pen­dant qu’on encercle la mai­son où Han­ni­bal réside, dans un vil­lage de la côte nom­mé Libys­sa, à une jour­née de mer de l’ac­tuelle Istanbul.

Han­ni­bal, dit la tra­di­tion, avait pris ses pré­cau­tions. Un homme qui a fui de nuit toute sa vie sait que le filet fini­ra par se refer­mer. Il avait fait amé­na­ger sa demeure de plu­sieurs issues, pour ne jamais être pris au piège. Ce jour-là, il envoie un ser­vi­teur voir aux portes. Le ser­vi­teur revient : toutes les sor­ties sont gar­dées. Des sol­dats par­tout. La mai­son est cer­née. Il n’y a plus d’is­sue de nuit, pour la pre­mière fois.

Alors Han­ni­bal fait ce qu’il avait déci­dé de faire depuis long­temps, sans doute, pour ce moment pré­cis. On raconte qu’il por­tait du poi­son dans le cha­ton d’une bague, gar­dé là comme on garde une der­nière liber­té. Il l’a­vale. Avant de mou­rir, il aurait pro­non­cé une phrase que Tite-Live et Plu­tarque nous ont trans­mise, et qui est le vrai tes­ta­ment de cette seconde vie : déli­vrons les Romains de la longue inquié­tude qui les tour­mente, puis­qu’ils trouvent trop long d’at­tendre la mort d’un vieillard.

Tout est dans ce mot. Le sar­casme du condam­né, d’a­bord — Rome, la superbe, la toute-puis­sante, qui mobi­lise sa diplo­ma­tie et ses flottes pour venir à bout d’un homme de soixante-quatre ans, désar­mé, exi­lé, réfu­gié au fond d’un petit royaume ana­to­lien. Et puis la luci­di­té totale sur ce qu’il a été pour eux : non pas un adver­saire qu’on bat et qu’on oublie, mais une peur qu’on porte en soi, des décen­nies durant, et dont seule sa mort peut déli­vrer. Rome avait gagné toutes les batailles et n’a­vait tou­jours pas fini d’a­voir peur. Voi­là, au fond, la plus haute vic­toire d’un vain­cu : res­ter, jus­qu’à son der­nier souffle, la mau­vaise conscience du vainqueur.

Il meurt là, à Libys­sa, vers 183 avant notre ère — la date flotte, selon les sources, entre 183 et 181. Loin de Car­thage, loin de Tyr, loin de tout, sur une rive qu’il n’a­vait pas choi­sie, dans un pays dont il ne par­lait pas la langue. Le grand enne­mi de Rome s’é­teint en terre étran­gère, tra­hi par son hôte, à la façon dont s’é­teignent tant d’exi­lés : dis­crè­te­ment, presque admi­nis­tra­ti­ve­ment, parce qu’une clause d’un trai­té l’a­vait décidé.

Ce qui reste sur la côte

Il faut, pour finir, reve­nir sur cette côte, parce que l’his­toire y a lais­sé une trace inattendue.

Libys­sa se trou­vait quelque part du côté de Gebze, sur le golfe d’Iz­mit, à l’est d’Is­tan­bul. Aujourd’­hui, l’en­droit est mécon­nais­sable. La baie où mou­rut Han­ni­bal est deve­nue l’un des plus grands com­plexes pétro­chi­miques de Tur­quie : réser­voirs sphé­riques, tor­chères, ter­mi­naux por­tuaires, forêts de tuyaux argen­tés qui exhalent le gaz et le bitume. Le site exact de la tombe, s’il a jamais exis­té, est per­du sous les cuves et les han­gars, dans un pay­sage où plus rien ne rap­pelle l’An­ti­qui­té — sinon, peut-être, cette même odeur indus­trielle et tenace qui devait déjà flot­ter sur les cuves de pourpre de Tyr, deux mille ans plus tôt. Il y a une iro­nie de la géo­gra­phie à faire mou­rir ce grand voya­geur là où l’on raf­fine désor­mais le car­bu­rant de tous les voyages.

Et pour­tant, sur une col­line domi­nant ce fatras d’u­sines, il y a un monu­ment. Un vrai. Sur les hau­teurs de Gebze, on l’ap­pelle la col­line d’Han­ni­bal. Un bloc de pierre d’une ving­taine de tonnes, ame­né de Hereke, porte le visage du géné­ral taillé par les gens du musée archéo­lo­gique d’Is­tan­bul ; tout autour, un cercle de cyprès ; sur la pierre, la vie du Car­tha­gi­nois gra­vée en cinq langues. Ce mémo­rial a une his­toire à lui, qui vaut d’être dite. C’est Mus­ta­fa Kemal Atatürk, le fon­da­teur de la Tur­quie moderne, qui en eut l’i­dée. En 1934, il deman­da qu’on retrouve le lieu où repo­sait Han­ni­bal et qu’on en fasse un parc. Le monu­ment ne fut inau­gu­ré que bien plus tard, en juillet 1981, pour le cen­tième anni­ver­saire de la nais­sance d’Atatürk.

Cette dévo­tion tar­dive d’un chef d’É­tat du XXe siècle pour un géné­ral mort deux mille ans plus tôt n’a rien de for­tuit. Atatürk voyait en Han­ni­bal ce qu’un fon­da­teur de nation bles­sée pou­vait aimer y voir : l’homme qui tient tête à l’empire, qui ne plie pas, qui pré­fère le poi­son à la red­di­tion. Le vain­cu de Zama était deve­nu, sur cette rive ana­to­lienne, un emblème de résis­tance à toutes les Romes. Il faut goû­ter cela : le fugi­tif que per­sonne ne vou­lait gar­der, celui qu’on livrait de cour en cour comme un colis encom­brant, a fini par rece­voir, sur la terre même où il est mort en exil, l’hom­mage qu’au­cune de ses patries suc­ces­sives ne lui avait ren­du de son vivant.

Voi­là peut-être la vraie deuxième vie d’un vain­cu : non pas seule­ment les vingt années d’er­rance entre Tyr, Antioche, Éphèse et la Bithy­nie, mais tout ce qui vient après la mort, quand un homme cesse d’être une menace pour deve­nir une figure. Han­ni­bal a per­du sa guerre, per­du sa ville, per­du ses princes pro­tec­teurs les uns après les autres. Il n’a pas per­du ce qui, chez cer­tains, résiste à tout : la capa­ci­té de han­ter. Rome l’a pour­sui­vi mort autant que vivant, jusque dans ses annales, jusque dans ses cau­che­mars d’é­co­liers, jusque dans cette expres­sion qui a tra­ver­sé les siècles pour dire l’en­ne­mi aux portes. Et voi­là qu’à Gebze, entre deux tor­chères, un cercle de cyprès conti­nue de veiller sur un nom que le vain­queur, lui, n’a jamais réus­si à effacer.

Le vain­cu, déci­dé­ment, a la mémoire plus longue que le vain­queur. C’est sans doute la seule revanche que l’his­toire accorde aux per­dants magni­fiques, mais elle est de taille.

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