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Pal­myre romaine avant Zéno­bie : cara­vanes, taxes et dieux locaux

Pal­myre romaine avant Zéno­bie : cara­vanes, taxes et dieux locaux

Pal­myre romaine avant Zénobie

Cara­vanes, taxes et dieux locaux

Pal­myre romaine avant Zéno­bie : cara­vanes, taxes et dieux locaux

On ne pense à Pal­myre qu’à tra­vers une femme et une ruine. La reine qui défia Rome, les colon­nades qui gisent aujourd’­hui dis­per­sées dans le sable et les com­mu­ni­qués de guerre. Mais avant Zéno­bie, avant même que qui­conque songe à défier Rome, il y eut deux siècles d’une tout autre his­toire — plus lente, plus grise, plus inté­res­sante peut-être : celle d’une oasis qui apprit à mon­nayer sa posi­tion, à faire payer le désert lui-même, et à loger dans le même temple un dieu baby­lo­nien, un dieu arabe et un dieu grec sans que per­sonne n’y trouve de contra­dic­tion. C’est cette Pal­myre-là, celle des rece­veurs d’im­pôts et des chefs de cara­vane, qu’il faut regar­der si l’on veut com­prendre pour­quoi, un jour de 260, une ville du milieu du désert a pu croire qu’elle tenait l’O­rient romain entre ses mains.


Une source, un car­re­four, rien d’autre

Il faut d’a­bord se débar­ras­ser de l’i­dée d’une Pal­myre pro­vi­den­tielle, choi­sie par les dieux ou par la géo­gra­phie pour un des­tin impé­rial. Il y a, à mi-che­min entre l’Eu­phrate et la côte syrienne, une source — l’Ef­qa, sul­fu­reuse, tiède, mais inta­ris­sable — au milieu d’une steppe où rien d’autre ne pousse que l’ab­sinthe et l’as­tra­gale. Autour d’elle, une pal­me­raie ancienne, tri­bu­taire de puits et de qanats plu­tôt que de rivière : Tad­mor, disent les tablettes cunéi­formes qui la men­tionnent bien avant les Romains, asso­ciées aux mar­chands d’É­mar et de Mari dès le début du IIe mil­lé­naire avant notre ère. Le nom même reste obs­cur — on l’a lié à tamar, le pal­mier, par une éty­mo­lo­gie popu­laire trop belle pour être sûre, alors que Tad­mor semble anté­rieur et séman­ti­que­ment indé­pen­dant du grec Pal­my­ra, qui, lui, joue effec­ti­ve­ment sur les pal­miers pour l’o­reille latine. Deux noms, deux généa­lo­gies lin­guis­tiques, une seule ville : c’est un motif qu’on retrou­ve­ra par­tout ici, cette capa­ci­té pal­my­ré­nienne à faire coexis­ter des sys­tèmes sans les fondre.

Ce qui fait Pal­myre, avant Rome, ce n’est donc pas un site mais une fonc­tion : point d’eau obli­gé entre les deux fleuves, entre la Médi­ter­ra­née sémi­tique et la Méso­po­ta­mie parthe, dans une bande de désert trop large pour être tra­ver­sée d’une traite. Une cara­vane qui par­tait de Dou­ra-Euro­pos sur l’Eu­phrate, ou qui remon­tait depuis le golfe Per­sique par Volo­gé­sias, avait besoin de cette halte à mi-par­cours. Pal­myre n’a rien inven­té : elle a sim­ple­ment occu­pé, avec une constance remar­quable, la seule posi­tion où l’on pou­vait s’ar­rê­ter. La longue durée, ici, ce n’est pas un empire ni une reli­gion : c’est un puits.

On ima­gine mal, en regar­dant les colon­nades tom­bées, ce qu’a dû être l’ar­ri­vée d’une cara­vane sor­tant de dix ou quinze jours de désert syrien : les cha­meaux qui sentent l’eau avant qu’on ne l’a­per­çoive, la pal­me­raie qui sur­git sou­dain, verte et presque incon­grue au milieu d’un pla­teau cal­caire où rien ne pousse à perte de vue, et cette odeur sul­fu­reuse de la source elle-même, qu’il fal­lait sans doute apprendre à aimer à force de néces­si­té. Le désert, ici, ne borde pas la ville : il la consti­tue. Sans lui, pas de rare­té, donc pas de péage ; sans péage, pas de for­tune ; sans for­tune, ni temples de cal­caire doré ni sta­tues de bronze le long d’une ave­nue à colon­nades. Toute l’his­toire qui suit tient dans ce para­doxe sec : Pal­myre doit sa richesse à ce qui, ailleurs, n’au­rait pro­duit que la misère.

Rome regarde vers l’est, lentement

Le pre­mier Romain à s’in­té­res­ser à Pal­myre le fait mal. En 41 avant notre ère, Marc Antoine, à court d’argent pour finan­cer sa guerre par­thique, envoie sa cava­le­rie piller la ville — geste bref et cupide que rap­porte l’his­to­rien Appien, seul auteur antique, chose frap­pante, à men­tion­ner expli­ci­te­ment le rôle com­mer­cial de la cité. Les Pal­my­ré­niens, pré­ve­nus, ont eu le temps de tra­ver­ser l’Eu­phrate avec leurs biens et de se pos­ter en archers sur l’autre rive ; les cava­liers romains rentrent bre­douilles. L’a­nec­dote vaut moins pour son issue que pour ce qu’elle révèle en creux : au Ier siècle avant notre ère, Pal­myre est déjà assez riche pour qu’on songe à la piller, et assez habile pour échap­per au pillage.

Il fau­dra encore soixante ans pour que Rome cesse de regar­der Pal­myre en pré­da­teur et com­mence à la regar­der en par­te­naire fis­cal. Le tour­nant se situe dans les années 14 à 19 de notre ère, sous Tibère, quand la ville est effec­ti­ve­ment rat­ta­chée à la pro­vince de Syrie — sans qu’on sache très bien si ce rat­ta­che­ment fut for­mel ou sim­ple­ment de fait, tant les sources manquent sur ce point pré­cis. C’est l’é­poque de Ger­ma­ni­cus, le prince popu­laire envoyé paci­fier l’O­rient, dont le pas­sage laisse une trace inat­ten­due : une lettre de lui, concer­nant l’é­va­lua­tion de la taxe sur les bêtes des­ti­nées à l’a­bat­tage, sera citée près d’un siècle plus tard dans le grand tarif fis­cal de la ville, comme on cite­rait aujourd’­hui une juris­pru­dence fon­da­trice. Une ins­crip­tion pal­my­ré­nienne indique même que Ger­ma­ni­cus envoya un émis­saire local, un cer­tain Alexan­dros, por­ter un mes­sage jus­qu’au royaume de Mésène, sur le golfe Per­sique — signe que Rome, dès cette date, com­pre­nait confu­sé­ment que Pal­myre par­lait à des royaumes que Rome elle-même n’at­tei­gnait pas. On hono­ra Ger­ma­ni­cus, Tibère et Dru­sus de sta­tues dans le temple de Bel : les Pal­my­ré­niens savaient déjà flat­ter Rome dans le voca­bu­laire même de leurs propres dieux.

Le siècle sui­vant est celui de la conso­li­da­tion tran­quille. En 75, le gou­ver­neur de Syrie M. Ulpius Tra­ja­nus — le père du futur empe­reur — fait tra­cer une route reliant l’oa­sis à Sura, sur l’Eu­phrate : Pal­myre entre dans le sys­tème rou­tier romain, ce qui signi­fie aus­si qu’elle entre dans son sys­tème de sur­veillance. En 106, Tra­jan annexe le royaume naba­téen ; le réseau cara­va­nier concur­rent, celui qui pas­sait par Pétra, se déman­tèle, et Pal­myre en pro­fite direc­te­ment, sans qu’on puisse dire si Rome l’a vou­lu ou si c’est un effet secon­daire heu­reux pour l’oa­sis. Puis vient Hadrien, en 129 ou 130, dans le cadre de sa grande tour­née des pro­vinces orien­tales : il visite Pal­myre, lui accorde le sta­tut envié de civi­tas libe­ra, ville libre, et la ville prend alors le nom hono­ri­fique de Pal­my­ra Hadria­na. Le geste n’est pas seule­ment pro­to­co­laire — une ville libre échappe, en théo­rie, à cer­taines formes de tutelle pro­vin­ciale directe — mais il ne faut pas non plus s’y trom­per : libre ne veut pas dire indé­pen­dante, et une gar­ni­son romaine, la pre­mière men­tion en date de troupes sta­tion­nées sur place, s’ins­talle pré­ci­sé­ment sous Tra­jan ou Hadrien. On retrou­ve­ra même, plus tard, une uni­té de méha­ristes pal­my­ré­niens inté­grée à l’ar­mée romaine, l’Ala Ulpia I Dro­me­da­rio­rum Pal­my­re­no­rum — signe que Rome avait fini par com­prendre que les meilleurs sol­dats du désert étaient ceux qui y étaient nés.

Le tarif de 137 : une ville qui a mis sa fis­ca­li­té par écrit

S’il fal­lait résu­mer d’un seul objet ce que fut Pal­myre romaine avant Zéno­bie, ce serait cette dalle de cal­caire, aujourd’­hui à l’Er­mi­tage de Saint-Péters­bourg, gra­vée en 137 de notre ère et dres­sée sur l’a­go­ra pour que nul n’en ignore : le tarif fis­cal de Pal­myre, le plus long texte lapi­daire ara­méen jamais retrou­vé, bilingue grec et pal­my­ré­nien, deux cent trente-sept lignes de droits de douane. On l’a décou­vert en 1881 par l’ex­plo­ra­teur russe Semion Aba­me­lek-Laza­rev, qui eut la bonne idée de l’emporter — la dalle aurait sans doute connu un sort moins enviable si elle était res­tée sur place jus­qu’au XXIe siècle.

Ce que dit ce texte est, en un sens, d’une bana­li­té fis­cale abso­lue : com­bien on paie pour faire entrer un cha­meau char­gé, un âne, une char­rette d’âne ; com­bien pour l’huile, le sel, les esclaves, les sta­tues de bronze, la pourpre, la myrrhe. Mais la bana­li­té même est le point. Le tarif dis­tingue soi­gneu­se­ment l’an­cienne loi et la loi nou­velle, et cite un édit anté­rieur du gou­ver­neur romain Mucia­nus — sans doute celui qui com­man­da en Syrie sous Ves­pa­sien — sur la ques­tion de savoir si les taxes devaient être acquit­tées en deniers et as romains plu­tôt qu’en mon­naie locale : ce qui res­semble fort à une inté­gra­tion moné­taire for­cée de l’oa­sis dans le sys­tème impé­rial, pré­sen­tée, comme tou­jours, sous la forme ras­su­rante d’une cla­ri­fi­ca­tion admi­nis­tra­tive. On y apprend aus­si que les taxes locales furent, à un moment, affer­mées à des affran­chis impé­riaux — un cer­tain L. Spe­dius Chry­san­thus, qui se fit construire à Pal­myre même un tom­beau, signe qu’un per­cep­teur de l’empereur pou­vait finir sa car­rière et sa vie dans cette ville qu’il avait pres­su­rée ; ou encore un cer­tain Kilix, dont on sait seule­ment qu’il pré­le­vait un denier par cha­meau entrant ou sor­tant du ter­ri­toire de la cité, taxe qui sera plus tard absor­bée dans le grand tarif de 137.

Le détail des tarifs eux-mêmes, quand on prend la peine de le lire, a quelque chose de savou­reux par son exhaus­ti­vi­té même : on y taxe dif­fé­rem­ment un char­ge­ment de cha­meau, d’âne ou de char­rette, comme si le mode de trans­port disait déjà quelque chose du sta­tut du mar­chand ; on y dis­tingue l’es­clave impor­té pour la revente de l’es­clave sim­ple­ment accom­pa­gnant son maître ; on y pré­voit le cas, appa­rem­ment fré­quent, du mar­chand qui tente de faire pas­ser sa car­gai­son pour de la consom­ma­tion per­son­nelle plu­tôt que pour de la mar­chan­dise impo­sable — ruse fis­cale vieille comme l’im­pôt lui-même, et que la loi de 137 prend soin de fer­mer article par article. Rien n’é­chappe au scribe : ni la pourpre teinte, ni l’huile par­fu­mée, ni même, dans une des clauses les plus com­men­tées, le prix de la pros­ti­tu­tion, taxée elle aus­si comme un ser­vice par­mi d’autres.

Les spé­cia­listes du texte — au pre­mier rang des­quels John Hea­ley, dont la syn­thèse récente fait auto­ri­té — insistent sur un point qui cor­rige une image reçue : ce tarif concerne d’a­bord la fis­ca­li­té locale, les mar­chan­dises ven­dues ou consom­mées sur le mar­ché de la ville, plu­tôt que le grand com­merce inter­na­tio­nal par cara­vanes. Ce n’est pas moins inté­res­sant pour autant — c’est même plus révé­la­teur : cela signi­fie que Pal­myre avait déve­lop­pé, en plus de son éco­no­mie cara­va­nière, toute une éco­no­mie urbaine ordi­naire, avec ses propres rece­veurs, ses propres litiges, sa propre juris­pru­dence accu­mu­lée sur près d’un siècle avant d’être enfin figée dans la pierre. On sent, dans ce texte, moins l’exo­tisme du désert que l’en­nui bureau­cra­tique le plus uni­ver­sel : des mar­chands qui pro­testent contre un tarif, un conseil muni­ci­pal qui tranche, une admi­nis­tra­tion qui archive. Rome n’a pas eu besoin d’im­po­ser sa fis­ca­li­té à Pal­myre ; elle a lais­sé Pal­myre inven­ter la sienne, et s’est conten­tée d’en garan­tir, de loin, la stabilité.

Les grands cara­va­niers : une aris­to­cra­tie de la traversée

Le com­merce loin­tain, lui, ne laisse pas de tarifs mais des sta­tues — ou plu­tôt, ce qui en reste, c’est-à-dire leurs socles. Cent quatre-vingt-une ins­crip­tions hono­ri­fiques ont été retrou­vées à Pal­myre ; trente-six d’entre elles honorent expli­ci­te­ment des chefs de cara­vane, ce qu’on appe­lait en grec syno­diarque et en ara­méen rab shir­ta — lit­té­ra­le­ment le maître de la cara­vane. Aucune des sta­tues de bronze qu’elles accom­pa­gnaient n’a sur­vé­cu ; on les a fon­dues, volées, dis­per­sées, comme presque tout le bronze antique du monde médi­ter­ra­néen. Mais les socles, eux, tiennent debout le long de la grande colon­nade, et sur cha­cun, un texte bref, presque for­mu­laire, raconte une gra­ti­tude pré­cise : telle cara­vane a été sau­vée d’un péril par tel homme, à ses frais propres, et pour cela on lui dresse une sta­tue — par­fois deux, par­fois quatre, dans des temples dif­fé­rents à la fois, comme s’il fal­lait remer­cier tous les dieux en même temps pour ne frois­ser aucun d’entre eux.

Le cas le mieux docu­men­té est celui d’un cer­tain Shoa­du, hono­ré au moins dix-sept fois entre 132 et 147 : le conseil et le peuple de Pal­myre le féli­citent d’a­voir sau­vé une cara­vane venue de Volo­gé­sias — la grande ville-entre­pôt sur l’Eu­phrate moyen, aux portes du monde parthe — d’un péril que l’ins­crip­tion ne détaille pas mais qu’on devine, sans grand risque d’er­reur, du côté du bri­gan­dage nomade plu­tôt que du nau­frage. Quatre sta­tues furent éle­vées en son hon­neur la même année : une dans le temple de Baal­sha­min, une dans le jar­din sacré consa­cré à Agli­bol et Malak­bel, une dans le temple d’Ar­su, une dans celui d’A­tar­ga­tis. On note­ra que Shoa­du avait par ailleurs fon­dé, à Volo­gé­sias même, en ter­ri­toire parthe, un temple dédié aux empe­reurs romains — geste diplo­ma­tique d’une habi­le­té consom­mée, qui revient à hono­rer Rome sur le sol de son rival pour mieux garan­tir, des deux côtés, la sécu­ri­té du commerce.

D’autres ins­crip­tions, plus tar­dives, montrent le titre lui-même se trans­for­mer : au milieu du IIIe siècle, le syno­diarque cède la place à l’archem­po­ros, le chef-mar­chand — comme si l’ins­ti­tu­tion cara­va­nière, avec le temps, s’é­tait bureau­cra­ti­sée à son tour, se dotant d’un voca­bu­laire plus com­mer­cial et moins mar­tial. Un cer­tain Julius Aure­lius Sha­la­mal­lat, hono­ré en 257 ou 258, ramène ain­si une cara­vane à ses propres frais et reçoit pour cela les hon­neurs du conseil et du peuple — data­tion ver­ti­gi­neuse quand on songe qu’O­dé­nath, l’é­poux de Zéno­bie, est alors déjà l’homme fort de la cité, et que dans quinze ans à peine, Pal­myre mar­che­ra sur l’É­gypte. Mais rien, dans cette ins­crip­tion pré­cise, n’an­nonce quoi que ce soit de tel : on y honore un mar­chand comme on en hono­rait un siècle plus tôt, avec les mêmes mots, la même gra­ti­tude tech­nique, la même absence totale de gran­di­lo­quence politique.

De quoi étaient faites ces cara­vanes, au juste ? Le tarif de 137 lui-même donne, en creux, une liste par ce qu’il choi­sit de taxer : myrrhe et par­fums, pourpre teinte, esclaves, sta­tues de bronze — men­tion qui a son impor­tance, puis­qu’elle sup­pose un tra­fic d’ob­jets d’art ou de mobi­lier de luxe fabri­qués ailleurs et des­ti­nés à d’autres mar­chés encore, Pal­myre n’é­tant dans ce cas qu’un point de tran­sit fis­ca­li­sé plu­tôt qu’une des­ti­na­tion. On devine aus­si, der­rière la men­tion de la soie retrou­vée dans les tom­beaux, tout un tex­tile venu par relais suc­ces­sifs depuis l’A­sie cen­trale, sans qu’au­cun mar­chand pal­my­ré­nien n’ait eu besoin d’en connaître l’o­ri­gine exacte : le grand com­merce antique fonc­tion­nait par seg­ments, chaque acteur ne maî­tri­sant qu’un tron­çon de la route, ce qui explique d’ailleurs pour­quoi aucune source, ni romaine ni chi­noise, ne décrit jamais l’en­semble du tra­jet dans sa continuité.

Les iti­né­raires eux-mêmes se laissent recons­ti­tuer, quoique de façon frag­men­taire — les ins­crip­tions, avoue-t-on dans la recherche récente, n’en donnent qu’une image très par­tielle. Une route revient plus que les autres : celle qui remonte l’Eu­phrate depuis Spa­si­nou Cha­rax, port du golfe Per­sique dans le royaume de Cha­ra­cène, en pas­sant par Volo­gé­sias. Deux ins­crip­tions dis­tinctes men­tionnent des navires appar­te­nant à des Pal­my­ré­niens arri­vés de « Scy­thie », ce qui dési­gne­rait la région de l’es­tuaire de l’In­dus, au nord-ouest de l’Inde : Pal­myre ne se conten­tait donc pas de faire tran­si­ter des pro­duits méso­po­ta­miens, elle pos­sé­dait, ou affré­tait, des bateaux jus­qu’en mer d’O­man. Les fouilles de ses tom­beaux ont livré près de deux mille frag­ments de soie — preuve maté­rielle, la plus solide qu’on ait, d’un lien indi­rect mais bien réel avec la Chine, quand bien même aucun Pal­my­ré­nien n’a sans doute jamais mis les pieds au-delà de l’Indus.

Sur la grande colon­nade elle-même, l’es­pace était hié­rar­chi­sé avec un soin presque cadas­tral : les consoles de colonnes du côté est étaient réser­vées aux sta­tues de séna­teurs, celles du nord aux fonc­tion­naires, celles de l’ouest aux mili­taires, celles du sud aux chefs de cara­vane. Deux cents sta­tues, dit-on, contem­plaient ain­si l’a­go­ra et son théâtre — pan­théon laïc de la réus­site pal­my­ré­nienne, où le mar­chand de myrrhe côtoyait, en hau­teur, le séna­teur romain, cha­cun à sa place pro­to­co­laire, mais tous éga­le­ment visibles, éga­le­ment durables, éga­le­ment gra­vés dans la même pierre cal­caire du désert.

Un temple pour trois dieux, et per­sonne n’y trouve à redire

Il faut main­te­nant redes­cendre de la colon­nade vers le sanc­tuaire, parce que c’est là, dans les cel­lae des temples, que se joue peut-être la par­tie la plus inté­res­sante de cette his­toire — celle de la manière dont Pal­myre a digé­ré, sans jamais en être indi­geste, un nombre pro­pre­ment dérai­son­nable de dieux.

Le dieu suprême s’ap­pe­lait d’a­bord Bol — mot sémi­tique appa­ren­té à Baal, « sei­gneur » — avant que le culte méso­po­ta­mien de Bel-Mar­duk ne vienne, dès le IIIe siècle avant notre ère semble-t-il, absor­ber ce nom local dans une divi­ni­té plus pres­ti­gieuse, impor­tée de Baby­lone mais rebap­ti­sée aux cou­leurs de l’oa­sis. Le grand temple qui lui est consa­cré, dédié en 32 de notre ère — donc bien avant que Rome ne s’in­té­resse sérieu­se­ment à la ville —, est un des som­mets de l’ar­chi­tec­ture reli­gieuse du monde médi­ter­ra­néen antique : une cel­la de tra­di­tion proche-orien­tale, avec ses deux ady­ta laté­raux et ses pla­fonds à cais­sons sculp­tés, mais enve­lop­pée d’un péri­style corin­thien par­fai­te­ment grec, le tout ceint d’un péri­bole monu­men­tal dans la meilleure tra­di­tion hel­lé­nis­tique. On a pu dire de ce temple qu’il est un mani­feste archi­tec­tu­ral à lui seul : rien n’y est de pure ori­gine, tout y est fusion assumée.

Bel n’est jamais seul. Il forme une triade avec deux aco­lytes qui sont, eux, d’au­then­tiques dieux locaux : Yarhi­bol, le dieu-soleil asso­cié pré­ci­sé­ment à la source Efqa — le dieu de l’eau qui jaillit devient tout natu­rel­le­ment le dieu du soleil qui brûle, logique cli­ma­tique s’il en est —, et Agli­bol, dieu-lune, dont l’i­co­no­gra­phie montre sys­té­ma­ti­que­ment le crois­sant der­rière les épaules. Une seconde triade existe en paral­lèle, cen­trée cette fois sur Baal­sha­min, « le maître des cieux », dieu du ciel et de l’o­rage d’o­ri­gine syrienne plus large, entou­ré des mêmes Agli­bol et Malak­bel — ce der­nier, lit­té­ra­le­ment « l’ange » ou « le mes­sa­ger de Bel », étant lui aus­si un dieu solaire. Deux triades, donc, qui par­tagent deux de leurs trois membres : arran­ge­ment théo­lo­gique qui ferait s’ar­ra­cher les che­veux à n’im­porte quel héri­tier de la pen­sée grecque sur la cohé­rence des pan­théons, mais qui ne semble avoir posé stric­te­ment aucun pro­blème aux Pal­my­ré­niens eux-mêmes, les­quels dédiaient sans façon des reliefs votifs repré­sen­tant Bel, Baal­sha­min, Yarhi­bol et Agli­bol tous ensemble sur la même plaque, comme cette dédi­cace de jan­vier 121 offerte par un cer­tain Ba’alay.

Le sanc­tuaire de Baal­sha­min, second en impor­tance après celui de Bel, déve­loppe au Ier siècle une cour à péri­style rho­dien — un côté plus haut que les trois autres, sub­ti­li­té archi­tec­tu­rale emprun­tée à l’é­cole de Rhodes — avant qu’un temple à quatre colonnes de façade, d’ordre corin­thien, ne vienne le cou­ron­ner au siècle sui­vant ; ses cel­lae, fait notable, com­portent des fenêtres laté­rales, trait proche-orien­tal qui tra­hit la croyance en une pré­sence effec­tive de la divi­ni­té à l’in­té­rieur de son sanc­tuaire, bien loin de l’abs­trac­tion du temple grec classique.

Autour de ces deux pôles gra­vi­taient des dieux venus de par­tout, et c’est là sans doute la meilleure défi­ni­tion qu’on puisse don­ner de la reli­gion pal­my­ré­nienne : un syn­cré­tisme d’ac­cueil plu­tôt que de fusion. De Méso­po­ta­mie arri­vaient Nabu le dieu-scribe et Sha­mash le soleil baby­lo­nien ; de la Syrie séden­taire, Atar­ga­tis, la grande déesse du nord, maî­tresse des ani­maux ; du monde nomade et arabe, Allat, déesse guer­rière assi­mi­lée à Athé­na — on a retrou­vé dans son sanc­tuaire une sta­tue de la déesse grecque, sim­ple­ment rebap­ti­sée —, et Shai al-Qaum, « celui qui ne boit pas de vin », pro­tec­teur des cara­vanes pré­ci­sé­ment parce qu’il incar­nait, dieu de nomades sobres, l’an­ti­thèse du dieu du vin médi­ter­ra­néen. Du monde phé­ni­cien venait Sha­dra­fa ; d’É­gypte, Baal Ham­mon. On appe­lait Bel et Baal­sha­min « Zeus » dans les textes grecs, sans que cela implique la moindre sub­sti­tu­tion réelle : c’é­tait un habillage lin­guis­tique pour les visi­teurs, pas une conver­sion théo­lo­gique. Arsu, dieu guer­rier assi­mi­lé à Arès, avait lui aus­si son temple, où l’on hono­rait, on l’a vu, les sta­tues des cara­va­niers reconnaissants.

Ce four­mille­ment divin n’é­tait pas seule­ment tolé­ré : il était acti­ve­ment orga­ni­sé, bud­gé­té, célé­bré par des ban­quets rituels dont le détail nous échappe lar­ge­ment — les rites res­tent obs­curs, avoue-t-on encore aujourd’­hui, faute de sources suf­fi­sam­ment expli­cites —, mais dont on sait qu’ils ryth­maient la vie sociale de l’é­lite mar­chande autant que sa vie spi­ri­tuelle. Il faut résis­ter ici à la ten­ta­tion de l’ex­pli­ca­tion unique. On pour­rait dire que Pal­myre, car­re­four com­mer­cial, avait sim­ple­ment inté­rêt à ne fâcher aucun client en mépri­sant son dieu ; on pour­rait dire aus­si, plus géné­reu­se­ment, que le désert enseigne une hos­pi­ta­li­té que la ville médi­ter­ra­néenne, avec ses cadastres bien fer­més, ignore sou­vent. Les deux expli­ca­tions se valent, et sans doute se com­plètent-elles : le com­merce a besoin de dieux qu’on n’in­sulte pas, et le désert, de son côté, a tou­jours su qu’au­cune tente n’a­brite qu’un seul voyageur.

Une ville, deux titres, et l’ombre encore loin­taine d’une dynastie

Le sta­tut civique de Pal­myre suit, avec un déca­lage typi­que­ment pro­vin­cial, celui de sa for­tune com­mer­ciale. Ville libre sous Hadrien vers 129–130, elle attend encore près d’un siècle avant de rece­voir le titre envié de colo­nie romaine, avec le ius Ita­li­cum qui l’ac­com­pagne — exemp­tion fis­cale directe, ali­gne­ment juri­dique sur le sol d’I­ta­lie lui-même. Les sources hésitent sur la date exacte et sur l’empereur à cré­di­ter : Sep­time Sévère, qui réor­ga­nise la pro­vince en Syrie-Phé­ni­cie au tour­nant du siècle, ou son fils Cara­cal­la, entre 212 et 216, semble-t-il plus pré­ci­sé­ment. Ce qui est sûr, c’est que la famille qui domi­ne­ra bien­tôt la ville — celle d’O­dé­nath, arrière-petit-fils d’un cer­tain Nasor — com­mence, pré­ci­sé­ment à cette époque, à faire pré­cé­der ses noms sémi­tiques du gen­ti­lice romain Sep­ti­mius : signe appa­rem­ment fiable qu’elle reçut la citoyen­ne­té romaine des mains mêmes de Sep­time Sévère, sans doute en récom­pense de ser­vices ren­dus lors de sa cam­pagne par­thique. Les ins­ti­tu­tions muni­ci­pales se calquent alors sur le modèle romain — des stra­tèges qui font office de duum­virs, des archontes, un conseil de dix membres char­gé des finances, le deka­pro­toi — tout en conser­vant leurs inti­tu­lés grecs, comme tou­jours à Pal­myre, où l’on roma­nise sans jamais tout à fait ces­ser d’être autre chose.

C’est un tableau qu’il faut gar­der net dans l’es­prit, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne mène nulle part encore : en 216, Pal­myre est une colo­nie romaine pros­père, dotée d’une aris­to­cra­tie mar­chande enri­chie sur trois siècles de péages et de com­mis­sions cara­va­nières, pour­vue de temples somp­tueux où coha­bitent sans drame une demi-dou­zaine de pan­théons, et sa nota­bi­li­té locale porte déjà, comme un vête­ment encore neuf, les pré­noms de la dynas­tie régnante à Rome. Rien, dans cette Pal­myre-là, n’an­nonce néces­sai­re­ment une révolte. C’est même le contraire qui frappe : cette ville a pros­pé­ré pré­ci­sé­ment parce qu’elle a su, pen­dant deux siècles, se rendre indis­pen­sable à Rome sans jamais la défier — vendre à l’empire la sécu­ri­té de ses routes orien­tales, lui offrir des cava­liers dro­ma­daires, faire de ses temples une vitrine de fidé­li­té dynas­tique, tout en gar­dant, pour elle-même, l’es­sen­tiel du béné­fice com­mer­cial. C’est cette réus­site pré­cise — cette dépen­dance mutuelle deve­nue confor­table pour les deux par­ties — qui rend d’au­tant plus ver­ti­gi­neux ce qui sui­vra, quand une crise venue d’ailleurs, la chute des Parthes, la pres­sion sas­sa­nide, l’ef­fon­dre­ment momen­ta­né de l’au­to­ri­té impé­riale au IIIe siècle, trans­for­me­ra en quelques décen­nies cette élite de per­cep­teurs et de cara­va­niers loyaux en pré­ten­dante, un temps, à l’O­rient romain tout entier. Mais ceci est une autre his­toire, qui com­mence ailleurs que dans ce tarif de 137 gra­vé sur une dalle de cal­caire, et qu’il vaut mieux lais­ser, pour l’ins­tant, hors du champ.


Repères

  • Efqa — source sul­fu­reuse à l’o­ri­gine de l’oa­sis de Tad­mor ; asso­cia­tion reli­gieuse au dieu solaire Yarhibol.
  • 41 av. J.-C. — raid man­qué de Marc Antoine sur Pal­myre, rap­por­té par Appien, seul auteur antique à men­tion­ner expli­ci­te­ment le com­merce cara­va­nier de la ville.
  • 14–19 apr. J.-C. — rat­ta­che­ment à la pro­vince de Syrie sous Tibère ; mis­sion de Ger­ma­ni­cus en Orient, dont une lettre sur la fis­ca­li­té ani­male sera citée dans le tarif de 137.
  • 106 — annexion du royaume naba­téen par Tra­jan ; pos­sible béné­fice indi­rect pour le réseau com­mer­cial palmyrénien.
  • 129–130 — visite d’Ha­drien ; sta­tut de civi­tas libe­ra et nom hono­ri­fique de Pal­my­ra Hadriana.
  • 137 — dédi­cace du grand tarif fis­cal de Pal­myre (Cor­pus Ins­crip­tio­num Semi­ti­ca­rum II.3, 3913), bilingue grec-pal­my­ré­nien, aujourd’­hui au musée de l’Er­mi­tage. Concerne prin­ci­pa­le­ment la fis­ca­li­té locale plu­tôt que le grand com­merce inter­na­tio­nal, selon les tra­vaux récents de John Healey.
  • 132–147 — sta­tues hono­ri­fiques mul­tiples pour le cara­va­nier Shoa­du (syno­diarque), sau­veur d’une cara­vane venue de Vologésias.
  • 212–216 (data­tion dis­cu­tée) — pro­mo­tion au rang de colo­nie romaine avec ius Ita­li­cum, sous Sep­time Sévère ou Caracalla.
  • 257–258 — der­nière men­tion connue d’un chef de cara­vane hono­ré (Julius Aure­lius Sha­la­mal­lat, archem­po­ros), à la veille de l’as­cen­sion de la dynas­tie d’O­dé­nath et Zénobie.
  • Triades divines — Bel/Yarhibol/Aglibol et Baalshamin/Aglibol/Malakbel, coexis­tant sans exclu­sive ; pan­théon élar­gi incluant Nabu, Atar­ga­tis, Allat, Arsu, Shai al-Qaum.
  • Points d’in­cer­ti­tude signa­lés dans le texte : data­tion exacte du sta­tut colo­nial (Sévère ou Cara­cal­la) ; nature for­melle ou de fait du rat­ta­che­ment pro­vin­cial sous Tibère ; por­tée exacte — locale ou inter­na­tio­nale — du tarif de 137 ; éty­mo­lo­gie du nom Tadmor.
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Vingt-deux signes, l’al­pha­bet phénicien

Vingt-deux signes, l’al­pha­bet phénicien

L’al­pha­bet phénicien

En vingt-deux signes

Vingt-deux signes

L’al­pha­bet phé­ni­cien, ou com­ment une tech­no­lo­gie sans poids a devan­cé le cèdre, la pourpre et l’argent sur les routes de la mer.


Dans une salle du Musée natio­nal de Bey­routh, un cou­vercle de cal­caire porte, cou­rant le long de son rebord, une ligne de signes gra­vés d’une main sûre. Il faut se pen­cher pour la suivre : elle part sur la tranche, tourne l’angle, se pour­suit sur le plat. C’est une malé­dic­tion. Elle pro­met à qui­conque vien­drait trou­bler la sépul­ture que son sceptre se bri­se­ra, que son trône bas­cu­le­ra, que la paix fui­ra la ville. Le mort est un roi de Byblos ; son fils l’a cou­ché là, autour de l’an mille avant notre ère, dans ce que le texte appelle sa mai­son d’é­ter­ni­té. On nomme ce cer­cueil le sar­co­phage d’A­hi­ram, et sa bor­dure gra­vée passe pour le plus ancien texte sui­vi que nous pos­sé­dions dans l’al­pha­bet phé­ni­cien accompli.

Vingt-deux signes suf­fisent à tout dire — la menace, le nom, la filia­tion, l’au-delà. Vingt-deux, pas un de plus. On les compte sur les doigts de deux mains et de deux pieds. C’est peu, et c’est là toute l’af­faire : cette éco­no­mie de moyens est l’in­ven­tion. Ce que le roi de Byblos empor­tait dans la tombe n’é­tait pas seule­ment une for­mule pieuse, c’é­tait le modèle d’une machine qui allait voya­ger plus loin et plus vite que rien de ce que les Phé­ni­ciens char­geaient sur leurs coques. Plus loin que le cèdre du Liban, plus vite que la pourpre de Tyr, et — para­doxe qui donne à ce cou­vercle sa mélan­co­lie — bien après que le peuple qui l’a­vait taillé eut dis­pa­ru de l’his­toire. Nous écri­vons encore avec ses lettres. Lui n’a presque rien lais­sé d’écrit.

Une côte sans arrière-pays

Il faut d’a­bord regar­der la carte, à la manière dont Brau­del regar­dait la sienne : long­temps, jus­qu’à ce que la géo­gra­phie cesse d’être un décor et devienne une contrainte. La Phé­ni­cie n’est pas un pays, c’est un lise­ré. Une bande étroite coin­cée entre la mon­tagne et l’eau, sur ce qui est aujourd’­hui la côte du Liban et ses marges syriennes et israé­liennes. Der­rière, presque tout de suite, le mont Liban se dresse et ferme l’ho­ri­zon. Il n’y a pas d’ar­rière-pays où s’é­tendre, pas de plaine à labou­rer sans fin, pas d’empire à bâtir vers l’in­té­rieur. Il y a la mer, devant, ouverte, et quelques rades où accoster.

De cette étroi­tesse naît tout le reste. Les Phé­ni­ciens n’ont pas for­mé un État mais une chaîne de cités-royaumes qui se fai­saient face le long du rivage — Arwad au nord, puis Byblos, Bey­routh, Sidon, Tyr — rivales autant qu’as­so­ciées, cha­cune tour­née vers le large. Faute de pou­voir conqué­rir des terres, elles ont conquis des routes. Elles ont fait de la mer leur ter­ri­toire et du com­merce leur sou­ve­rai­ne­té. Une civi­li­sa­tion de quais, d’en­tre­pôts et de comp­toirs, où l’on mesu­rait la richesse en car­gai­sons plu­tôt qu’en arpents.

Même leur nom leur vient de la mer, et d’ailleurs. « Phé­ni­ciens » est un mot grec. Il dérive de phoî­nix, qui désigne le rouge pourpre — cette tein­ture pré­cieuse tirée d’un coquillage dont ils avaient le qua­si-mono­pole. Les Grecs les ont donc appe­lés, en somme, « les gens de la pourpre », d’a­près le pro­duit qui les ren­dait recon­nais­sables sur tous les mar­chés. Le mot n’a d’é­qui­valent dans aucune langue du Proche-Orient ancien, pas même dans la leur : eux se nom­maient Kanaʿa­ni, Cana­néens, ou plus sim­ple­ment se disaient de Tyr, de Sidon, de Gebal. Que le nom sous lequel nous les connais­sons soit un sur­nom étran­ger, for­gé d’a­près une mar­chan­dise, est déjà un signe. Ce peuple se laisse sai­sir par ses échanges avant de se lais­ser sai­sir par lui-même.

Le bœuf, la mai­son, l’eau

Reste l’in­ven­tion. Elle est d’une sim­pli­ci­té qui déroute encore, tant nous y sommes habi­tués. Vingt-deux signes, cha­cun pour une consonne, et rien d’autre. Pas de voyelles — le lec­teur, qui par­lait la langue, res­ti­tuait de lui-même les sons man­quants, comme aujourd’­hui un locu­teur de l’a­rabe ou de l’hé­breu lit un mot dont les voyelles ne sont pas notées. Les lin­guistes appellent ce type de sys­tème un abjad, alpha­bet pure­ment conso­nan­tique. On écri­vait de droite à gauche ; les ins­crip­tions les plus anciennes vont par­fois en bous­tro­phé­don, une ligne dans un sens, la sui­vante dans l’autre, « comme le bœuf laboure », selon la belle image grecque.

Le bœuf, jus­te­ment, est là dès la pre­mière lettre. Les noms des signes phé­ni­ciens sont acro­pho­niques : chaque lettre porte le nom d’une chose, et vaut pour le son par lequel ce nom com­mence. Aleph, c’est le bœuf ; le signe des­cend d’un des­sin de tête de bœuf, dont on retrouve encore les cornes si l’on ren­verse notre A. Bet, c’est la mai­son, et vaut le b. Mem, l’eau, ondule comme une vague et donne le m. Daleth, la porte ; ayin, l’œil ; kaph, la paume de la main. Un bes­tiaire, un inven­taire domes­tique, tout un petit monde concret sédi­men­té dans l’abs­trac­tion des lettres. Ces images remontent, de proche en proche, jus­qu’aux hié­ro­glyphes égyp­tiens : une écri­ture de pic­to­grammes s’est peu à peu vidée de ses figures pour ne gar­der que des sons. Le chaî­non se laisse devi­ner dans les gri­bouillis de mineurs sémi­tiques du Sinaï, vers le début du deuxième mil­lé­naire, cette écri­ture pro­to-sinaï­tique que les Phé­ni­ciens n’ont pas inven­tée mais qu’ils ont, les pre­miers, décan­tée et fixée en un sys­tème stable et cohérent.

C’est ici qu’il faut mesu­rer la rup­ture. Autour de la Médi­ter­ra­née orien­tale régnaient alors des écri­tures de scribes : les hié­ro­glyphes égyp­tiens, le cunéi­forme méso­po­ta­mien, comp­taient leurs signes par cen­taines, par­fois par mil­liers. Apprendre à écrire y était l’af­faire d’une vie et d’une caste. Il fal­lait des années d’é­cole, un sta­tut, une fonc­tion. L’é­cri­ture était un pou­voir, et ce pou­voir se gar­dait. L’ab­jad phé­ni­cien fait exac­te­ment l’in­verse : deux dou­zaines de signes que l’on peut apprendre en quelques semaines. Il est taillé pour les langues sémi­tiques, dont le sque­lette est fait de racines conso­nan­tiques, mais il est sur­tout taillé pour la vitesse — pour un mar­chand qui doit noter un compte, scel­ler une amphore, expé­dier un ordre, et non pour un prêtre qui grave l’é­ter­ni­té dans le gra­nite. Du même coup, l’é­cri­ture ces­sait d’être le mono­pole d’une caste. Un potier pou­vait signer sa jarre, un capi­taine noter sa car­gai­son, un père gra­ver le nom d’un fils : le savoir lire des­cen­dait du temple vers le quai, de la fonc­tion sacrée vers le métier ordi­naire. En ren­dant l’é­cri­ture légère, les Phé­ni­ciens l’ont ren­due por­table — et, ce fai­sant, un peu démo­cra­tique avant l’heure. Et ce qui est por­table voyage.

Le car­go immatériel

Voi­là le cœur du para­doxe que sug­gé­rait, dès l’a­bord, le cou­vercle d’A­hi­ram. Tout ce que les Phé­ni­ciens char­geaient sur leurs navires pesait. Le cèdre cou­pé sur les pentes du mont Liban et ven­du jus­qu’en Égypte, jus­qu’aux chan­tiers de Salo­mon à qui Hiram de Tyr le four­nis­sait — le bois pesait. La pourpre de Tyr et de Sidon, extraite goutte à goutte du murex, ce coquillage dont les mon­ti­cules de coquilles bri­sées forment encore des col­lines près des anciens ate­liers — les étoffes teintes pesaient, et coû­taient une for­tune. L’argent d’I­bé­rie, l’é­tain venu de plus loin encore, peut-être des rivages de Cor­nouailles, le verre de Sidon, le vin, le pois­son séché, les bro­de­ries — tout cela occu­pait des cales, s’a­lour­dis­sait de fret, se comp­tait au poids.

La pourpre, sur­tout, résume à elle seule cette civi­li­sa­tion du poids et du prix. Il fal­lait broyer des mil­liers de coquillages pour en tirer quelques grammes de tein­ture ; les ate­liers empes­taient à des lieues, et la cou­leur qui en sor­tait — ce rouge sombre virant au vio­let, qui ne détei­gnait pas et se boni­fiait à la lumière — devint si rare et si coû­teuse qu’elle finit réser­vée aux rois et aux dieux. Voi­là l’ex­por­ta­tion phé­ni­cienne par excel­lence : une matière arra­chée à la mer au prix d’un labeur immense, lourde de sa valeur même. Rien de plus étran­ger, en appa­rence, à ces vingt-deux signes qui ne coû­taient que la peine de les apprendre.

L’al­pha­bet, lui, ne pesait rien. Il ne pre­nait pas de place dans la coque. Il voya­geait dans la tête des hommes qui le maniaient, se dépo­sait sur une jarre d’un coup de sty­let, s’ap­pre­nait par-des­sus le mar­chan­dage. Une tech­no­lo­gie sans masse, qui n’oc­cu­pait ni entre­pôt ni balance. Et parce qu’elle ne pesait rien, elle allait plus vite et plus loin que les car­gai­sons qu’elle ser­vait à comp­ta­bi­li­ser. Là où accos­tait un navire de Tyr, l’é­cri­ture débar­quait avec l’é­qui­page, gra­tuite, conta­gieuse, lais­sée der­rière comme une empreinte. Le vrai com­merce des Phé­ni­ciens, à la longue, n’au­ra pas été la pourpre ni le cèdre, den­rées somp­tueuses mais péris­sables : ç’au­ra été ce paquet de signes qu’ils n’ont même pas cher­ché à vendre.

Les dates, ici, res­tent floues, et il faut le dire fran­che­ment plu­tôt que de feindre une pré­ci­sion que les sources ne donnent pas. On place la mise au point de l’al­pha­bet phé­ni­cien pro­pre­ment dit vers le milieu du XIe siècle avant notre ère ; c’est une conven­tion com­mode plus qu’une cer­ti­tude datée. Des pointes de flèches ins­crites, trou­vées près de Beth­léem et datées autour de 1100, offrent une sorte de chaî­non entre l’é­cri­ture cana­néenne archaïque et la phé­ni­cienne clas­sique. Le sar­co­phage d’A­hi­ram, vers l’an mille, en montre déjà la forme accom­plie — encore que sa data­tion soit elle-même dis­cu­tée, cer­tains esti­mant le cer­cueil plus ancien de deux siècles que son ins­crip­tion, gra­vée après coup lors d’une réuti­li­sa­tion. Le maté­riau parle par bribes, et il faut se gar­der de trop lui faire dire.

L’arc occi­den­tal

Sui­vons plu­tôt les signes eux-mêmes, de proche en proche, le long de l’arc que des­sinent les comp­toirs. C’est le mou­ve­ment de moyenne durée, la houle des siècles où l’é­cri­ture accom­pagne l’ex­pan­sion mari­time vers l’ouest. Chypre d’a­bord, si proche, où se déve­loppe une variante que l’on nomme cypro-phé­ni­cienne et qui dure­ra près de huit siècles. Puis la Sar­daigne : sur sa côte méri­dio­nale, à Nora, une stèle bri­sée porte une ins­crip­tion phé­ni­cienne datée de la fin du IXe ou du début du VIIIe siècle. C’est le plus ancien texte phé­ni­cien connu hors du Levant, et il contient, gra­vé dans la pierre, le nom même de la Sar­daigne. Le signe est arri­vé jusque-là, aux confins occi­den­taux, por­té par les routes du métal, avant même que Rome ne soit une bourgade.

Plus à l’ouest et plus au sud, il y a Car­thage. Les Tyriens y fondent, selon la tra­di­tion, une colo­nie vers la fin du IXe siècle, et lui donnent un nom qui dit sa fonc­tion : Qart-hada­sht, « la Ville neuve ». L’al­pha­bet y prend une forme propre, que l’on appelle punique, puis néo-punique, et qui sur­vi­vra sur la rive afri­caine bien après la chute de la cité, jus­qu’aux pre­miers siècles de notre ère. Plus loin encore, au-delà des colonnes d’Her­cule, les Tyriens avaient fon­dé Gadir — l’ac­tuelle Cadix — pour cap­ter l’argent d’I­bé­rie et l’é­tain qui remon­tait des rivages de l’At­lan­tique ; là, aux portes de l’O­céan, leurs signes tou­chaient la lisière occi­den­tale du monde connu. Le long de cet arc — Chypre, la Sar­daigne, l’A­frique, l’I­bé­rie —, ce ne sont pas seule­ment des mar­chan­dises qui cir­culent, c’est une manière de fixer la parole. Par­tout où le comp­toir s’ins­talle, les signes prennent racine et se déforment dou­ce­ment, comme se déforme une langue selon les bouches qui la parlent. Le tronc reste recon­nais­sable ; les branches divergent.

Ce que les Grecs ont ajouté

La branche la plus lourde de consé­quences ne pousse pas vers l’ouest mais vers le nord-ouest, dans les eaux de l’É­gée. Quelque part au début du VIIIe siècle avant notre ère, des Grecs — sans doute des Eubéens, ces navi­ga­teurs qui croi­saient les Phé­ni­ciens sur toutes les mers et par­ta­geaient avec eux le comp­toir de Pithé­cusses, dans la baie de Naples — empruntent les lettres de leurs par­te­naires de com­merce. Les plus anciennes ins­crip­tions grecques connues, autour de 770–750, calquent des formes phé­ni­ciennes d’un demi-siècle anté­rieures. On recon­naît la filia­tion à l’œil nu.

Mais les Grecs font au sys­tème emprun­té une chose que les Phé­ni­ciens n’a­vaient pas jugée néces­saire : ils notent les voyelles. Leur langue, indo-euro­péenne, ne se laisse pas lire sans elles ; l’ab­jad conso­nan­tique, si com­mode pour le sémi­tique, y deve­nait illi­sible. Alors ils prennent les signes phé­ni­ciens dont ils n’ont pas l’u­sage — ceux qui notaient des consonnes étran­gères au grec — et les détournent pour en faire des voyelles. L’aleph, le bœuf, ce coup de glotte muet, devient alpha, le a. Le he devient epsi­lon. Le yod devient iota, l’ayin devient omi­cron. Un son inutile est recy­clé en son indis­pen­sable. De ce détour­ne­ment naît le pre­mier alpha­bet com­plet au sens plein, celui qui note à la fois consonnes et voyelles, et dont pro­cèdent, en droite ligne, l’é­cri­ture étrusque puis l’al­pha­bet latin dans lequel ces lignes sont composées.

Rien ne dit mieux cette appro­pria­tion qu’un modeste gobe­let de terre cuite retrou­vé dans une tombe de Pithé­cusses — pré­ci­sé­ment cette île du golfe de Naples où Grecs et Phé­ni­ciens se cou­doyaient sur le même comp­toir. Vers 730 avant notre ère, une main y a grif­fé, de droite à gauche encore, à la manière phé­ni­cienne, trois lignes dont deux en hexa­mètres. Ce n’est pas un compte de mar­chand : c’est une plai­san­te­rie let­trée. Le texte se réclame en riant de la coupe de Nes­tor, ce vase colos­sal que chante l’Iliade, et pro­met à qui vide­ra ce gobe­let-ci que le désir d’A­phro­dite le sai­si­ra aus­si­tôt. On appelle l’ob­jet la coupe de Nes­tor, et son ins­crip­tion compte par­mi les deux plus anciennes que l’on pos­sède en alpha­bet grec. Qu’on mesure ce que cela veut dire : à peine emprun­tés, à peine réglés sur une langue nou­velle, les signes ser­vaient déjà non à tenir un registre mais à citer Homère et à sou­rire de l’i­vresse. L’é­cri­ture des mar­chands était deve­nue, en une géné­ra­tion ou deux, celle des poètes.

Les Grecs eux-mêmes ne s’y trom­paient pas sur l’o­ri­gine. Héro­dote raconte que ce fut Cad­mos, un prince venu de Tyr, qui appor­ta les lettres en Grèce, et il appelle ces carac­tères phoi­ni­keia gram­ma­ta, « lettres phé­ni­ciennes ». Il faut prendre le récit avec pru­dence : Héro­dote place Cad­mos à une date impos­sible, seize siècles avant lui, et son témoi­gnage a été dis­cu­té sans fin — d’autres Anciens, comme Dio­dore, tenaient que les Phé­ni­ciens n’a­vaient rien inven­té mais seule­ment « chan­gé la forme » de lettres plus anciennes, et l’on a même pro­po­sé, récem­ment, que l’ex­pres­sion phoi­ni­keia gram­ma­ta ait d’a­bord dési­gné tout autre chose. La légende brouille la piste. L’es­sen­tiel demeure, que l’ar­chéo­lo­gie confirme : le geste grec est un emprunt, adap­té avec génie. Et pen­dant que cette branche gagnait l’Oc­ci­dent, une autre, issue du même tronc cana­néen, l’a­ra­méen, gagnait l’O­rient : lin­gua fran­ca de l’empire perse, il don­ne­ra à son tour l’é­cri­ture car­rée de l’hé­breu, l’al­pha­bet arabe, et essai­me­ra plus loin encore. Deux dou­zaines de signes nés sur un lise­ré de côte se rami­fiaient ain­si jus­qu’à cou­vrir la moi­tié du monde écrit.

Si l’ab­jad a pu être cap­té par des langues qui n’a­vaient rien de com­mun — le grec indo-euro­péen, le latin, l’a­rabe, le per­san —, c’est qu’il était indif­fé­rent à celle qu’il ser­vait. Il ne notait ni des mots ni des idées, mais des sons nus, ces briques élé­men­taires que toutes les bouches par­tagent. Une écri­ture de choses, comme le hié­ro­glyphe, reste pri­son­nière d’une culture et meurt avec elle ; une écri­ture de sons se prête à toutes. Là est peut-être le vrai trait de génie : avoir façon­né un outil si dépouillé de sens propre, si vide en appa­rence, qu’il pou­vait épou­ser n’im­porte quelle langue — et sur­vivre à celle qui l’a­vait vu naître.

Byblos, ou le livre

Il y a, dans ce voyage, une iro­nie que la langue conserve comme un fos­sile, et qui mérite qu’on s’y arrête. La plus sep­ten­trio­nale des grandes cités phé­ni­ciennes, celle du roi Ahi­ram, se nom­mait Gebal dans sa propre langue — sans doute « la ville-fron­tière » ou « la ville de la mon­tagne ». Les Grecs l’ap­pe­lèrent Byblos. Ils lui don­nèrent ce nom parce qu’elle était pour eux le port du papy­rus : c’est par Gebal que tran­si­tait, vers l’É­gée, la fibre égyp­tienne sur laquelle on écri­vait. Le mot grec byblos en vint à dési­gner le papy­rus lui-même, puis son dimi­nu­tif biblion le rou­leau, le livre. Le plu­riel ta biblia, « les livres », a fini par nom­mer un livre entre tous, celui que nous appe­lons la Bible.

Ain­si le nom d’un port phé­ni­cien est-il deve­nu, par le détour du papy­rus et du grec, le nom même du Livre en Occi­dent. On ignore d’ailleurs si la cité a pris le nom du pro­duit ou le pro­duit celui de la cité — les deux sens ont cir­cu­lé, et l’in­cer­ti­tude est jolie à sa manière. Mais le fait demeure, char­gé d’i­ro­nie : le mot par lequel nous dési­gnons ce qui se lit et se trans­met remonte à ce rivage. La ville qui expor­tait la matière du livre, et qui garde sur un cou­vercle le plus vieux texte sui­vi de l’al­pha­bet, a légué son nom à toute chose écrite — au moment pré­cis, ou presque, où elle-même allait ces­ser d’é­crire son histoire.

Une civi­li­sa­tion sans archives

Car voi­ci le der­nier tour du para­doxe, le plus ver­ti­gi­neux. Les Phé­ni­ciens ont don­né à la Médi­ter­ra­née son écri­ture, et ils sont pour­tant l’un des peuples les plus muets de l’An­ti­qui­té. On les dit à bon droit une civi­li­sa­tion « per­due », et cette perte tient à un acci­dent de matière. Ils écri­vaient, abon­dam­ment sans doute, sur le papy­rus qu’ils ven­daient. Or le papy­rus ne sur­vit pas au cli­mat humide du Levant comme il sur­vit aux sables d’É­gypte : il pour­rit, se dis­sout, dis­pa­raît. Toute leur lit­té­ra­ture — annales, contrats, trai­tés de navi­ga­tion, poèmes, théo­lo­gies — s’en est allée avec la fibre. De leurs archives, il ne reste presque rien.

Ce que nous savons d’eux nous vient donc par les autres, et par le dur. Par le dur : les ins­crip­tions gra­vées sur la pierre et le métal, sur les stèles et les sar­co­phages, ces malé­dic­tions et ces épi­taphes que le temps n’a pas man­gées parce qu’elles étaient taillées dans la matière qui dure. Par les autres : les Grecs qui les nom­mèrent, les Hébreux qui com­mer­çaient avec Hiram, les Romains sur­tout, qui écri­virent l’his­toire de Car­thage après l’a­voir rasée — car ce sont presque tou­jours les enne­mis d’un peuple qui rédigent son épi­taphe. La cos­mo­go­nie phé­ni­cienne d’un cer­tain San­cho­nia­thon ne nous est par­ve­nue qu’à tra­vers un résu­mé grec, cité par un autre auteur, reco­pié par un Père de l’É­glise : trois filtres, et l’o­ri­gi­nal per­du. On ima­gine mal ruine plus com­plète pour une nation de scribes.

Et c’est ici que le cou­vercle de Bey­routh reprend tout son sens. La malé­dic­tion d’A­hi­ram a rem­pli son office au-delà de toute espé­rance : non pas en pro­té­geant une tombe, mais en sur­vi­vant. Elle est là, lisible, quand tout ce que les Phé­ni­ciens confièrent au papy­rus a dis­pa­ru. Leurs car­gai­sons ont som­bré ou pour­ri ; la pourpre a pas­sé, le cèdre a brû­lé, l’argent a été refon­du ; leur peuple s’est fon­du dans d’autres peuples et leur nom même leur venait des voi­sins. Il ne reste, intact et vivace, que la chose qu’ils n’a­vaient pas son­gé à gar­der pour eux : ces vingt-deux signes, lâchés dans le monde comme on lâche une graine, et qui ont pris par­tout. Ils ont devan­cé les mar­chan­dises, ils leur ont sur­vé­cu, et ils voyagent encore. Ils sont, à l’ins­tant, sous vos yeux. Nous n’a­vons jamais ces­sé d’é­crire dans l’al­pha­bet d’un peuple qui ne nous a presque rien lais­sé à lire.


Repères

Le sar­co­phage d’A­hi­ram (Byblos, vers 1000 av. J.-C., Musée natio­nal de Bey­routh). Décou­vert en 1923 par Pierre Mon­tet dans la tombe V de la nécro­pole royale ; son ins­crip­tion funé­raire, une for­mule de malé­dic­tion, passe pour le plus ancien texte sui­vi de l’al­pha­bet phé­ni­cien accom­pli. La data­tion du cer­cueil lui-même, plus ancien que sa gra­vure selon plu­sieurs spé­cia­listes, reste débattue.

Les pointes de flèches d’al-Kha­der (près de Beth­léem, vers 1100 av. J.-C.). Ins­crites, elles servent de chaî­non entre l’é­cri­ture cana­néenne archaïque et le phé­ni­cien classique.

La stèle de Nora (Sar­daigne, fin IXe – début VIIIe siècle av. J.-C., Musée de Caglia­ri). Plus ancienne ins­crip­tion phé­ni­cienne connue hors du Levant ; elle porte le nom de la Sardaigne.

L’ab­jad : sys­tème de vingt-deux consonnes, sans voyelles, écrit de droite à gauche ; noms de lettres acro­pho­niques (aleph, le bœuf ; bet, la mai­son ; mem, l’eau), d’as­cen­dance ulti­me­ment hié­ro­gly­phique via le pro­to-sinaï­tique. À dis­tin­guer de l’al­pha­bet com­plet, grec, qui y ajou­te­ra les voyelles.

L’emprunt grec : vers le début du VIIIe siècle, sans doute par les Eubéens ; réem­ploi des signes conso­nan­tiques inutiles au grec pour noter les voyelles (alephalpha, etc.). Héro­dote (His­toires, V, 58) attri­bue la trans­mis­sion au Tyrien Cad­mos et nomme les lettres phoi­ni­keia gram­ma­ta — récit ancien mais contesté.

La coupe de Nes­tor (Pithé­cusses / Ischia, vers 735–720 av. J.-C., décou­verte en 1954). Gobe­let por­tant, en alpha­bet grec eubéen et de droite à gauche, l’une des deux plus anciennes ins­crip­tions grecques connues ; trois lignes en par­tie en hexa­mètres, allu­sion paro­dique à la coupe de Nes­tor de l’Iliade. Preuve de l’u­sage lit­té­raire pré­coce de l’al­pha­bet emprun­té aux Phéniciens.

Byblos / biblos : Gebal, port phé­ni­cien du papy­rus, nom­mé Byblos par les Grecs ; de là biblos (papy­rus, puis livre), biblion, ta biblia — la Bible. Le sens de la déri­va­tion (la ville d’a­près le pro­duit, ou l’in­verse) reste incertain.

Le para­doxe docu­men­taire : écri­vant sur un papy­rus qui n’a pas résis­té au cli­mat levan­tin, les Phé­ni­ciens n’ont lais­sé presque aucune archive ; on les connaît par leurs ins­crip­tions lapi­daires et par les récits de leurs voi­sins et de leurs vainqueurs.

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Cata­combes du pour­tour méditerranéen

Cata­combes du pour­tour méditerranéen

Cata­combes autour de la mer

Une approche
médi­ter­ra­néenne
de la mort

Les cata­combes du pour­tour méditerranéen

Com­ment une géo­lo­gie de pierre tendre est deve­nue, d’un bout à l’autre de la mer, une même manière d’ha­bi­ter ses morts


On des­cend tou­jours de la même façon. Quelques marches taillées à même le banc de roche, une fraî­cheur qui monte à la ren­contre du visage avant même qu’on l’ait cher­chée, l’o­deur — cette odeur de cave, de pierre humide et de temps arrê­té, qui est la même à Rome, à Syra­cuse, à Sousse, à Milos. La lampe fait glis­ser sur les parois une lumière jaune qui n’é­tait pas pré­vue pour elle : ces cou­loirs ont été creu­sés pour la nuit, et la nuit leur va mieux. De part et d’autre, à hau­teur d’é­paule, la même gram­maire funé­raire se répète — des niches rec­tan­gu­laires enfi­lées comme les rayons d’une biblio­thèque dont on aurait reti­ré les livres, quelques arcs plus soi­gnés au-des­sus de tombes plus riches, çà et là une chambre plus vaste où une famille a vou­lu se tenir ensemble pour l’é­ter­ni­té. On avance cour­bé, l’é­paule frô­lant le tuf, et l’on com­prend très vite que ce n’est pas une archi­tec­ture : c’est une sous­trac­tion. Quel­qu’un est venu ici, la pioche à la main, et a enle­vé de la pierre jus­qu’à ce qu’il reste ce vide où loger les morts.

Le mot que nous employons pour ces vides est né d’un seul de ces lieux, sur la voie Appienne, à Rome. Entre la deuxième et la troi­sième borne mil­liaire, la route pas­sait par une dépres­sion du ter­rain, un creux visible encore aujourd’­hui, cri­blé d’an­ciennes car­rières de pouz­zo­lane. Les Romains appe­laient l’en­droit ad cata­cum­bas, du grec katà kym­bas, « près des creux » — une simple indi­ca­tion topo­gra­phique, sans le moindre rap­port avec la mort. C’est là que s’é­le­va plus tard la basi­lique Saint-Sébas­tien, au-des­sus d’un cime­tière sou­ter­rain qui gar­da long­temps le nom du lieu : coe­me­te­rium ad cata­cum­bas. Puis, par une de ces glis­sades dont les langues ont le secret, le nom d’un trou par­ti­cu­lier devint le nom de tous les trous : cata­combes. L’é­ty­mo­lo­gie exacte reste dis­cu­tée — cer­tains ont lu katà tym­bas, « par­mi les tombes », d’autres avouent leur igno­rance —, mais l’hy­po­thèse du creux tient, et elle a le mérite de dire l’es­sen­tiel. Avant d’être une affaire de croyance, la cata­combe est une affaire de roche.

C’est ce fil-là que je vou­drais suivre autour de la mer : non pas l’his­toire du chris­tia­nisme sou­ter­rain, qu’on a mille fois racon­tée, mais celle d’un geste — reti­rer de la pierre pour y cou­cher les morts — répé­té d’une rive à l’autre par­tout où la terre s’y prê­tait, et deve­nu, presque à l’in­su de ceux qui le pra­ti­quaient, une des plus fortes uni­tés de la Médi­ter­ra­née. Les hommes ne se sont pas pas­sé le mot. Ils ont trou­vé, cha­cun de son côté, la même pierre tendre sous leurs pieds.

La pierre avant la foi

Il faut com­men­cer par en bas, par la géo­lo­gie, comme Brau­del com­men­çait ses livres par les mon­tagnes et la mer avant d’en venir aux rois. Les cata­combes ne sont pas nées d’une idée : elles sont nées d’un sous-sol. On ne creuse de longues gale­ries stables, à mains nues, avec des outils de fer, que dans une roche assez tendre pour céder à la pioche et assez cohé­rente pour ne pas s’ef­fon­drer sur l’ou­vrier. Cette pierre existe, et son aire de répar­ti­tion des­sine, à peu de chose près, la carte des grandes cata­combes du monde antique.

À Rome, c’est le tuf — tufo —, cette roche vol­ca­nique poreuse née des érup­tions des monts Albains, et sur­tout la pouz­zo­lane, la cendre vol­ca­nique fine que les Romains extra­yaient pour leur ciment. Le sol de la cam­pagne romaine en est rem­pli ; il se laisse enta­mer par une simple ascia, la pioche courte des fos­soyeurs, et il tient. On a long­temps cru que les chré­tiens s’é­taient conten­tés de réuti­li­ser d’an­ciennes car­rières ; les fouilles ont mon­tré qu’ils avaient au contraire creu­sé eux-mêmes l’im­mense majo­ri­té de leurs gale­ries, la pioche mor­dant le banc vierge devant eux. À Naples, cent qua­rante kilo­mètres plus au sud, la roche change de cou­leur mais non de nature : c’est le tufo gial­lo, le tuf jaune napo­li­tain, dans lequel la col­line de Capo­di­monte s’ouvre comme un pain qu’on entame. À Syra­cuse, à Malte, à Sousse, c’est une autre famille de roches, les cal­caires tendres, cal­ca­ré­nites et « pierre à glo­bi­gé­rines », dépo­sés au fond d’an­ciennes mers et faciles à scier. Dans l’É­gée, l’île de Milos offre son tuf vol­ca­nique blanc, si aisé à per­cer que le hameau plan­té au-des­sus des cata­combes s’ap­pelle Try­pi­ti, « la per­cée ». Tou­jours, sous des noms dif­fé­rents, la même com­plai­sance de la terre.

Là où cette pierre manque, les cata­combes manquent aus­si, ou se raré­fient. L’I­ta­lie du Nord, plus dure et plus mouillée, n’en connaît presque pas — la plus sep­ten­trio­nale se cache dans l’île de Pia­no­sa, au large de la Tos­cane —, tan­dis que la plus méri­dio­nale, symé­trique, s’en­fonce sous Hadru­mète, en Afrique. Entre ces deux bornes tient tout un monde. On dira que la foi, elle, ne connaît pas la géo­lo­gie ; c’est vrai. Mais la manière dont cette foi a logé ses morts, elle, en dépend entiè­re­ment. Le chris­tia­nisme du Nord a enter­ré ses défunts en pleine terre et bâti au-des­sus des églises ; celui du pour­tour médi­ter­ra­néen, là où la roche le per­met­tait, les a glis­sés dans le flanc de la pierre. Une théo­lo­gie iden­tique, deux gestes que la litho­lo­gie sépare.

À cette contrainte de la roche s’en ajoute une seconde, juri­dique et tout aus­si ancienne : la loi romaine — reprise des Étrusques, par­ta­gée avec les Grecs et les Puniques — inter­di­sait d’en­se­ve­lir les morts à l’in­té­rieur de la ville, en deçà de cette limite sacrée qu’é­tait le pome­rium. Les morts s’a­li­gnaient donc le long des routes, au sor­tir des portes, dans une ban­lieue de tom­beaux. Voi­là pour­quoi les cata­combes de Rome s’ouvrent toutes le long des grandes voies — l’Ap­pienne, la Sala­ria, l’Ar­déa­tine, la Tibur­tine — et pour­quoi celles de Malte entourent la vieille cité de Melite, celles de Sousse la Hadru­mète romaine. Le mort médi­ter­ra­néen habite au bord du che­min ; il faut sor­tir de la ville des vivants pour entrer dans la sienne, et ce seuil, cette expul­sion douce des défunts vers la lisière, est un des traits les plus constants de toute la mer.

Res­tait à creu­ser. Ce fut l’af­faire d’un métier, celui des fos­sores, les fos­soyeurs, qui deviennent au IVᵉ siècle un véri­table corps spé­cia­li­sé. On les voit peints sur les parois qu’ils ont ouvertes, la pioche levée, torse nu, une lampe posée près d’eux — les seuls ouvriers de l’An­ti­qui­té qui nous aient lais­sé leur propre por­trait sur leur lieu de tra­vail. Ils taillaient le long cou­loir, y per­çaient de loin en loin des puits ver­ti­caux, les lumi­na­ria, qui ser­vaient à la fois à éva­cuer les déblais, à aérer et à lais­ser tom­ber un rai de jour dans la nuit du tuf. Ils inven­tèrent, ou plu­tôt fixèrent, un voca­bu­laire de tombes que l’on retrouve d’un bout à l’autre de la mer : le locu­lus, la simple niche hori­zon­tale creu­sée dans la paroi, refer­mée d’une plaque de marbre ou de terre cuite — la tombe du pauvre, la plus éga­li­taire ; l’arco­so­lium, plus soi­gné, sur­mon­té d’un arc, dont la dalle hori­zon­tale pou­vait ser­vir d’au­tel ; le cubi­cu­lum, petite chambre fami­liale où l’on se réunis­sait autour des siens. Trois formes, trois degrés de for­tune, et la même main de fos­soyeur der­rière toutes. À Rome, on compte près de soixante de ces cime­tières sou­ter­rains ; leurs gale­ries, mises bout à bout, se mesu­re­raient en cen­taines de kilo­mètres. On a par­lé, sans doute avec exa­gé­ra­tion, de mil­lions de tombes. Le chiffre importe moins que l’i­mage : sous la cam­pagne romaine court un néga­tif de la ville, une seconde Rome faite de vide.

Man­ger avec les morts

Une fois le mort cou­ché dans son locu­lus, tout n’é­tait pas fini — au contraire. La grande affaire des vivants, tout autour de la Médi­ter­ra­née antique, était de conti­nuer à fré­quen­ter leurs morts, et sin­gu­liè­re­ment de man­ger avec eux. Le refri­ge­rium, le « rafraî­chis­se­ment », dési­gnait ce repas funé­raire que la famille venait par­ta­ger sur la tombe, aux funé­railles puis à date fixe, le neu­vième jour, le qua­ran­tième, à chaque anni­ver­saire. On buvait, on ver­sait un peu de vin dans la terre pour le défunt, on lais­sait à sa por­tée du pain, du lait, du miel. Ce n’é­tait pas une inven­tion chré­tienne : c’é­tait un fond médi­ter­ra­néen très ancien, païen, que les juifs et les chré­tiens n’ont pas abo­li mais habi­té à leur manière.

Le plus éton­nant est de voir com­bien ce repas a lais­sé de traces dans la roche elle-même. À Malte, dans les cata­combes de Saint-Paul comme dans celles de Sainte-Agathe, à Rabat, on des­cend un esca­lier et l’on débouche dans une salle où deux tables rondes ont été taillées d’un seul tenant dans le cal­caire, entou­rées d’une ban­quette en pente qui imite le lit de table — le tri­cli­nium — des mai­sons romaines. On les appelle « tables d’a­gape ». Les convives s’y allon­geaient pour le ban­quet com­mé­mo­ra­tif, lit­té­ra­le­ment au milieu des tombes, cer­taines ban­quettes ayant elles-mêmes reçu des sépul­tures : on dînait le coude posé près des morts. Ce détail n’existe qu’à Malte sous cette forme — table et lit mono­li­thiques, dans une abside —, et il donne à l’île une signa­ture funé­raire à elle. On ajou­te­ra, par hon­nê­te­té, que la fonc­tion pré­cise de ces tables reste dis­cu­tée : repas des vivants, offrande sym­bo­lique aux morts, les deux peut-être. Le cal­caire, lui, ne dis­cute pas ; il porte la trace du geste.

Ailleurs, le même besoin a trou­vé d’autres formes. À Syra­cuse, dans l’im­mense réseau de Saint-Jean, on nour­ris­sait le mort à tra­vers trois trous per­cés dans la dalle qui le cou­vrait, par les­quels on fai­sait cou­ler du lait et du miel — une bouche de pierre pour un corps qui ne man­geait plus. À Alexan­drie, au fond du puits de Kôm el-Cho­ga­fa, une salle cir­cu­laire à ban­quettes attend encore les vivants qui reve­naient fes­toyer, qua­rante jours après la mort puis à chaque retour de la date. Par­tout, la même cho­ré­gra­phie : des­cendre, s’ins­tal­ler, boire, lais­ser un peu de nour­ri­ture, remon­ter. Le repas avec les morts est peut-être, avec le geste de creu­ser, ce qui unit le plus inti­me­ment les rives de la mer. On a beau­coup insis­té sur ce qui sépa­rait le païen, le juif et le chré­tien de la Médi­ter­ra­née tar­dive ; ils par­ta­geaient au moins cela, cette convic­tion têtue que les morts avaient encore faim, et qu’il fal­lait des­cendre les rejoindre à table.

Un même trou pour plu­sieurs dieux

De là vient l’un des faits les plus trou­blants de ces sous-sols : sous une même col­line, dans des gale­ries voi­sines et par­fois mêlées, se côtoient des morts de dieux dif­fé­rents. Les cata­combes ne sont pas des cime­tières confes­sion­nels étanches ; ce sont des palimp­sestes, où une reli­gion s’ins­talle volon­tiers dans le creux lais­sé par une autre.

À Rome même, Saint-Sébas­tien mêle à ses gale­ries chré­tiennes des mau­so­lées païens plus anciens, super­be­ment peints, ves­tiges du cime­tière qui exis­tait là avant que le nom de cata­cum­bas ne prenne son sens funé­raire. À Malte, le grand réseau de Rabat est né d’un noyau de tombes puniques et romaines élar­gies peu à peu, et l’on y a rele­vé, à côté des croix et des mono­grammes du Christ, la gra­vure d’un chan­de­lier à sept branches — une com­mu­nau­té juive dor­mait là, tout près des chré­tiens. Nulle part cette super­po­si­tion n’est plus nette qu’à Sant’An­tio­co, sur son île au sud-ouest de la Sar­daigne, l’an­tique Sul­ky. Les fos­soyeurs chré­tiens, à par­tir du IVᵉ siècle, n’y ont presque rien eu à creu­ser : il leur a suf­fi de vider et de relier entre elles les chambres d’une vaste nécro­pole punique, taillée dans le tuf par les Car­tha­gi­nois entre le VIᵉ et le IIIᵉ siècle avant notre ère. Ils ont per­cé les cloi­sons d’une tombe à l’autre, jus­qu’à obte­nir un cime­tière conti­nu là où il n’y avait eu que des caveaux sépa­rés. Et, fait rare, chré­tiens et juifs de Sul­ky ont réuti­li­sé au même moment, dans le même quar­tier, ces mêmes hypo­gées puniques — sur un mur, un Bon Pas­teur à demi effa­cé dans le lunette d’un arco­so­lium ; sur un autre, un chan­de­lier juif. Trois reli­gions, quinze siècles, un seul et même trou dans la roche : c’est toute la Médi­ter­ra­née qui tient là, dans la par­ci­mo­nie d’un peuple qui n’ai­mait pas creu­ser deux fois.

Cette éco­no­mie du réem­ploi pro­duit par­fois des œuvres d’une étran­ge­té sai­sis­sante. Il faut aller à Alexan­drie pour le voir. Le site de Kôm el-Cho­ga­fa — le nom arabe signi­fie « la butte aux tes­sons », à cause des mon­ceaux de pote­ries bri­sées que les visi­teurs y lais­saient — fut retrou­vé par le plus banal des hasards : un jour de 1900, un âne s’en­fon­ça dans le sol et dis­pa­rut dans un puits. On des­cen­dit le cher­cher, et l’on tom­ba sur l’un des plus vastes tom­beaux romains d’É­gypte, un esca­lier héli­coï­dal plon­geant sur trois niveaux à trente-cinq mètres de fond, le plus bas aujourd’­hui noyé sous les eaux. Ce qui rend le lieu unique, ce n’est pas sa taille — quelques cen­taines de corps — mais la fièvre de syn­cré­tisme qui le décore. On y voit le dieu cha­cal Anu­bis, égyp­tien de tou­jours, sculp­té dans une cui­rasse de légion­naire romain ; des cobras coif­fés du double dia­dème pha­rao­nique et flan­qués de thyrses grecs et de têtes de Méduse ; un mort cou­ché sur un lit funé­raire à l’é­gyp­tienne, veillé par Horus et Thot, mais taillé par une main qui avait appris son métier à Rome. Alexan­drie, ville des trois cultures, a fabri­qué là, au fond de la roche, l’i­mage la plus juste d’elle-même : un car­re­four où les dieux se mélangent sans se deman­der de comptes. Le Moyen Âge tenait ce puits pour l’une de ses sept mer­veilles ; on com­prend pourquoi.

Les Juifs de Rome et la mémoire de Jérusalem

Puisque la roche ne fait pas le tri des croyances, il faut s’ar­rê­ter à ceux que le récit chré­tien des cata­combes a long­temps lais­sés dans l’ombre : les juifs. Rome, capi­tale d’un empire, abri­tait depuis la Répu­blique une com­mu­nau­té juive nom­breuse, et cette com­mu­nau­té a creu­sé, elle aus­si, ses cime­tières sou­ter­rains. On en connaît au moins six ; deux seule­ment se visitent encore, la Vigna Ran­da­ni­ni sur l’Ap­pienne, décou­verte par acci­dent en 1859, et la double cata­combe de la Vil­la Tor­lo­nia, sur la via Nomen­ta­na, exhu­mée par hasard en 1919 lors­qu’on creu­sait sous la vil­la d’un prince. Cette der­nière est immense — plus de treize mille mètres car­rés, quelque quatre mille tombes — et fer­mée au public, autant pour sa fra­gi­li­té que pour les gaz, radon et gaz car­bo­nique, qui stag­nent dans ses galeries.

On y des­cend, quand on en a l’au­to­ri­sa­tion, dans un monde à la fois fami­lier et déca­lé. Les niches sont les mêmes qu’ailleurs, la pein­ture est celle, cou­rante, des ate­liers romains du Bas-Empire — guir­landes, oiseaux, rin­ceaux — ; puis, sou­dain, au-des­sus d’une tombe, un chan­de­lier à sept branches, un sho­far, une palme de lou­lav, un cédrat, la façade d’un coffre qui est l’Arche de la Torah. La méno­rah revient par­tout, obsé­dante, comme elle l’é­tait deve­nue depuis que l’arc de Titus l’a­vait mon­trée empor­tée en butin : sym­bole de deuil autant que de foi, mémoire d’un Temple détruit. On ima­gine le gra­veur. Il est pos­sible — rien ne le prouve, mais rien ne l’in­ter­dit — que tel homme qui a inci­sé ce chan­de­lier dans le tuf de Rome ait été ame­né cap­tif de Judée, et qu’il ait vu de ses yeux, à Jéru­sa­lem, l’ob­jet qu’il des­si­nait de mémoire dans son exil. Les ins­crip­tions, elles, hésitent : sur cer­taines pierres juives figure la for­mule païenne D M, Dis Mani­bus, « aux dieux mânes », gra­vée sans doute d’a­vance à l’a­te­lier avant l’a­chat, et qui montre à quel point ces com­mu­nau­tés vivaient dans la langue et les usages de tout le monde. On ne sait tou­jours pas, du reste, qui a « inven­té » la cata­combe à Rome, des juifs ou des chré­tiens ; les savants penchent aujourd’­hui pour un même moment, aux IIᵉ et IIIᵉ siècles, sans prio­ri­té assu­rée. Ce qui est sûr, c’est que la forme même de cer­taines tombes juives — ces kokhim, ces logettes creu­sées per­pen­di­cu­lai­re­ment à la paroi, dans les­quelles on enfon­çait le corps la tête la pre­mière — vient de l’O­rient, de Jéru­sa­lem et de la Gali­lée. La cata­combe romaine porte, jusque dans le des­sin de ses niches, la trace d’un voyage venu de l’autre bout de la mer.

Beit Shéa­rim, ou la mer qui porte les morts

Ce voyage, on peut en remon­ter le fil jus­qu’à sa source. Au pied de la Basse-Gali­lée, à une ving­taine de kilo­mètres de la côte, une col­line de cal­caire blanc et tendre est per­cée de plus de trente réseaux de cavernes funé­raires : c’est Beit Shéa­rim, « la mai­son des portes », le plus vaste cime­tière juif de toute l’An­ti­qui­té. Son his­toire tient à un homme et à une catas­trophe. La catas­trophe, c’est l’in­ter­dic­tion faite aux juifs, après la révolte de Bar-Kokh­ba en 135, d’être enter­rés à Jéru­sa­lem, sur le mont des Oli­viers, le lieu le plus dési­ré. L’homme, c’est Rab­bi Yehou­da ha-Nas­si, le patriarche qui pré­si­da le San­hé­drin et com­pi­la la Mich­na, et qui choi­sit, vers 220, de se faire ense­ve­lir ici. Dès lors, être cou­ché près de « Rab­bi » devint le plus grand des hon­neurs, et l’on se mit à appor­ter les morts.

Appor­ter : le mot est faible. On les embar­qua. Des juifs de toute la dia­spo­ra orien­tale — de Pal­myre, de Phé­ni­cie, de Bey­routh, d’An­tioche, d’É­gypte — firent trans­por­ter leurs défunts par bateau, le long de la côte, jus­qu’au petit port le plus proche, puis par la terre jus­qu’à la col­line, pour les cou­cher dans le même cal­caire que le patriarche. La Médi­ter­ra­née devient ici, lit­té­ra­le­ment, un cor­billard : la mer qui avait dis­per­sé le peuple ramène ses morts vers une seule col­line. On lit cette conver­gence sur les parois. Près de trois cents ins­crip­tions y ont été rele­vées, en grec pour la plu­part, quelques-unes en hébreu, d’autres en ara­méen — trois langues pour une seule espé­rance —, et l’on croise, taillés dans la roche, aus­si bien des chan­de­liers que, chose sur­pre­nante chez des juifs, des figures grecques et des roues du zodiaque, preuve que même dans la mort on par­lait la langue plas­tique de l’empire. Les archéo­logues qui explo­rèrent les grottes dans les années 1930 et 1950 trou­vèrent presque tout frac­tu­ré, les sar­co­phages éven­trés par des pilleurs anciens en quête de tré­sors ; ils iden­ti­fièrent pour­tant, par des ins­crip­tions bilingues, les tombes des fils de Rab­bi. Que ce soit là ou non le tom­beau réel du patriarche — aucune tra­di­tion conti­nue ne le garan­tis­sait, c’est la pioche des savants qui l’a sug­gé­ré — importe fina­le­ment moins que l’é­vi­dence du lieu : un point de la côte levan­tine où la mer dépo­sait ses morts comme elle dépose ses allu­vions, et d’où repar­tait, vers Rome et vers l’Oc­ci­dent, la forme des tombes que l’on retrou­ve­rait, quelques décen­nies plus tard, dans le tuf de l’Appienne.

Le sud chré­tien : Hadru­mète et la Bonne Bergerie

Tra­ver­sons la mer dans l’autre sens, vers l’A­frique. Sous la médi­na de Sousse, en Tuni­sie, court le plus grand ensemble de cata­combes chré­tiennes de tout le Magh­reb : les gale­ries de l’an­tique Hadru­mète, cinq kilo­mètres de cou­loirs, quelque deux cent qua­rante branches, près de quinze mille tombes creu­sées dans le cal­caire tendre entre le IIIᵉ et le Vᵉ siècle. La plus célèbre porte un nom qui dit tout de l’i­ma­ge­rie de ces lieux : la cata­combe du Bon Pas­teur, d’a­près le Christ-ber­ger por­tant sa bre­bis sur les épaules qu’on y a gra­vé. C’est là, dans les épi­taphes et les sym­boles de Sousse — le pois­son, la colombe, l’ancre, le ber­ger —, que l’on trouve le plus ancien art chré­tien d’A­frique du Nord, aujourd’­hui pour l’es­sen­tiel dépo­sé au musée de la ville.

L’his­toire de leur décou­verte a quelque chose de la comé­die colo­niale et de la fra­gi­li­té des choses sou­ter­raines. À la fin des années 1880, un colo­nel d’un bataillon de tirailleurs, en gar­ni­son près de Sousse, tom­ba par hasard sur une gale­rie ; il fal­lut attendre 1903 pour que l’ab­bé Ley­naud et le doc­teur Car­ton, munis enfin de fonds et de per­mis, en entre­prennent la fouille métho­dique et en dressent les pre­miers plans. Or ces gale­ries, res­tées scel­lées et intactes depuis quinze siècles, se dégra­dèrent presque aus­si­tôt qu’on les eut ouvertes : l’air, l’hu­mi­di­té, le suin­te­ment de l’eau se remirent à tra­vailler la pierre que l’ou­bli avait pro­té­gée. C’est la loi cruelle de tous ces lieux — j’y revien­drai. Ouvrir une cata­combe, c’est com­men­cer à la perdre.

Un fil relie d’ailleurs Hadru­mète à l’autre rive, et il vaut la peine d’être tiré. Lorsque le roi van­dale Gen­sé­ric, maître de Car­thage, entre­prit de per­sé­cu­ter les catho­liques au milieu du Vᵉ siècle, il embar­qua sur des navires quelques évêques et fidèles afri­cains et les jeta à la mer, dit-on, sans rames ni voiles. L’un d’eux, Gau­dio­sus, abor­da vivant sur les côtes de Cam­pa­nie et mou­rut à Naples, où il fut enter­ré hors les murs. Autour de sa tombe se déve­lop­pa une cata­combe qui porte son nom. Ain­si le même mou­ve­ment qui a peu­plé les hypo­gées d’A­frique en peu­plait d’autres en Ita­lie : les morts, et par­fois les vivants pro­mis à la mort, tra­ver­saient la mer, et le sous-sol d’une rive se rem­plis­sait des exi­lés de l’autre.

Naples, ou l’art de faire cou­ler les morts

Ce Gau­dio­sus nous ramène à Naples, qui mérite qu’on s’y attarde, car nulle autre ville n’a pous­sé aus­si loin, aus­si long­temps, le com­merce avec ses morts sou­ter­rains. Deux grandes cata­combes s’ouvrent dans le tuf jaune de ses col­lines. Celle de San Gen­na­ro, sous Capo­di­monte, remonte au IIᵉ siècle : née peut-être du caveau d’une seule famille, elle s’a­gran­dit déme­su­ré­ment après qu’on y eut trans­por­té, au Vᵉ siècle, les reliques de saint Jan­vier, le patron de la ville. On y des­cend dans une « basi­lique » sou­ter­raine à trois nefs, entiè­re­ment taillée dans le tuf, aux voûtes cou­vertes de fresques des Vᵉ et VIᵉ siècles — c’est l’une des plus belles choses de la Médi­ter­ra­née chré­tienne, et l’une des moins visitées.

Mais c’est la seconde, San Gau­dio­so, sous la basi­lique de San­ta Maria del­la Sani­tà, qui garde la plus décon­cer­tante des inven­tions napo­li­taines. Au XVIIᵉ siècle, les nobles et les ecclé­sias­tiques vou­lurent y être enter­rés, et l’on ima­gi­na pour eux une manière par­ti­cu­lière de pré­pa­rer les corps, la sco­la­tu­ra, l’é­gout­tage. On asseyait le défunt dans une niche taillée en forme de siège — un sco­la­toio, un sedi­toio, une can­ta­rel­la dans le par­ler napo­li­tain, d’un mot grec, kan­tha­ros, la coupe —, la tête calée dans un trou de la paroi, un vase dis­po­sé sous lui pour recueillir ce que le corps ren­dait en se des­sé­chant. Un homme s’en occu­pait, le schiat­ta­muor­to, dont le nom seul dit la besogne. Le temps venu, on lavait les os et on les dépo­sait dans leur tombe défi­ni­tive. De cette pra­tique la langue de Naples a tiré une malé­dic­tion, puozze scu­là — « puisses-tu t’é­gout­ter », c’est-à-dire mou­rir —, et une esthé­tique : sur les parois de San Gau­dio­so, on murait les défunts jus­qu’au cou, lais­sant seul le crâne saillir, et, à par­tir de ce crâne réel, un peintre des­si­nait le reste du corps entou­ré des insignes de son rang, épée, robe, outils du métier. Le mort, dans ce théâtre baroque, n’é­tait plus caché : il était mis en scène, moi­tié os, moi­tié fresque, dans une fami­lia­ri­té avec la pour­ri­ture que le reste de l’Eu­rope trou­ve­rait bien­tôt insupportable.

On tient là quelque chose de pro­fond, et de très médi­ter­ra­néen. Le chris­tia­nisme du Nord a peu à peu éloi­gné, asep­ti­sé, refou­lé ses morts. Naples, elle, est res­tée fidèle au fond antique du refri­ge­rium, à l’i­dée que les morts sont des voi­sins avec qui l’on négo­cie, que l’on soigne, à qui l’on parle. Le grand poème de Totò, ‘A livel­la, où deux morts se dis­putent la pré­séance dans la fosse jus­qu’à ce que la mort les éga­lise, serait né devant une fresque de San Gau­dio­so figu­rant la Mort triom­phant de tout. De la table d’a­gape romaine au crâne peint napo­li­tain, de l’ad cata­cum­bas de l’Ap­pienne à la can­ta­rel­la de la Sani­tà, c’est la même longue durée qui court sous la mer : une civi­li­sa­tion qui n’a jamais tout à fait accep­té de perdre ses morts de vue.

Syra­cuse, la ville sous la ville

Reste la Sicile, char­nière de toute la Médi­ter­ra­née, et sa grande cité grecque deve­nue chré­tienne. Sous Syra­cuse s’é­tend le deuxième réseau de cata­combes du monde antique — seule Rome fait plus vaste. Celui de San Gio­van­ni compte à lui seul quelque vingt mille tombes, et son plan raconte une his­toire d’eau autant que de mort. Les fos­soyeurs chré­tiens n’ont pas creu­sé leurs pre­mières gale­ries dans le vide : ils ont sui­vi le tra­cé d’un vieil aque­duc grec, élar­gis­sant les canaux, trans­for­mant les citernes rondes en rotondes funé­raires assez amples pour rece­voir les plus beaux sar­co­phages de marbre. La ville des morts s’est logée dans le sque­lette hydrau­lique de la ville des vivants ; ce que les Grecs avaient creu­sé pour conduire l’eau, les chré­tiens l’ont creu­sé de nou­veau pour conduire leurs morts.

Au cœur du réseau, la crypte de San Mar­cia­no garde la mémoire du pre­mier évêque de Syra­cuse ; au VIᵉ siècle, quand on y trans­por­ta sa tombe, les murs com­men­cèrent à se cou­vrir de fresques, et par-des­sus l’en­semble on éle­va bien­tôt une église — Saint-Jean-l’É­van­gé­liste — dont la rosace de pierre blanche et le por­tique gothi­co-cata­lan émer­veillaient encore les voya­geurs du Grand Tour. C’est l’i­mage que je gar­de­rais volon­tiers pour finir ce tour de la mer : une église à ciel ouvert posée en équi­libre sur vingt mille tombes, la lumière de Sicile au-des­sus, la nuit du cal­caire en des­sous, et entre les deux la mince épais­seur de roche que les fos­soyeurs ont lais­sée, par pru­dence, pour ne pas faire tom­ber les vivants sur les morts.

L’ou­bli et la lampe

Il faut main­te­nant remon­ter, car toutes ces gale­ries ont par­ta­gé le même des­tin : elles ont été oubliées. Pas­sé l’An­ti­qui­té tar­dive, quand on ces­sa d’en­ter­rer sous terre pour bâtir des églises et des cime­tières à la sur­face, quand les inva­sions ren­dirent les fau­bourgs dan­ge­reux, on mura les entrées — sou­vent pour empê­cher le pillage des reliques, très recher­chées — et l’on per­dit le sou­ve­nir des lieux. À Rome, dès le IXᵉ siècle, la plu­part des cata­combes étaient deve­nues inac­ces­sibles ; trois seule­ment, dont Saint-Sébas­tien, res­tèrent tou­jours ouvertes et connues. Le reste dor­mit sous les vignes et les champs de la cam­pagne romaine pen­dant sept ou huit cents ans, si com­plè­te­ment effa­cé que, lors­qu’on les redé­cou­vrit, on ne sut plus quoi en penser.

C’est ce silence qui a nour­ri la plus tenace des légendes : celle des pre­miers chré­tiens réfu­giés dans les cata­combes, s’y cachant des per­sé­cu­teurs, y célé­brant en secret une Église sou­ter­raine. La lit­té­ra­ture roman­tique du XIXᵉ siècle en a fait des romans entiers. Or c’est faux, et il faut le dire net­te­ment : on ne s’est jamais caché dura­ble­ment dans les cata­combes, on n’y a pas vécu, on n’y a pas résis­té. Ces gale­ries étaient des cime­tières, connus des auto­ri­tés, régis par le droit funé­raire romain ; le mobi­lier litur­gique qu’on y voit — autels, sièges — n’a été ins­tal­lé qu’au IVᵉ siècle, une fois l’É­glise triom­phante, pour hono­rer les tombes des mar­tyrs et non pour s’y ter­rer. Le mythe de l’É­glise des cata­combes est une inven­tion de la nos­tal­gie ; les cata­combes, elles, ne furent jamais que ce qu’an­nonce leur nom, des creux pour les morts.

Leur redé­cou­verte fut l’œuvre de deux hommes, à trois siècles de dis­tance. Le pre­mier, Anto­nio Bosio, était un éru­dit né à Malte : en 1578, la mise au jour for­tuite d’une entrée sur la voie Sala­ria lui révé­la l’am­pleur du monde englou­ti sous Rome ; en 1593, il des­cen­dit dans le laby­rinthe de Domi­tilla, pre­mier homme à l’ex­plo­rer métho­di­que­ment ; il décou­vrit encore, en 1602, une cata­combe juive à Mon­te­verde. Son grand livre, Roma sot­ter­ra­nea, parut après sa mort. Le second, Gio­van­ni Bat­tis­ta de Ros­si, au XIXᵉ siècle, fit de cette explo­ra­tion une science ; on l’a sur­nom­mé le Chris­tophe Colomb des cata­combes, et c’est à lui que l’on doit d’a­voir com­pris qu’elles étaient l’œuvre patiente des fos­soyeurs, non le refuge des per­sé­cu­tés. Ailleurs, la redé­cou­verte tint moins du génie que du hasard : un âne à Alexan­drie, un colo­nel à Sousse, un coup de pioche sous une vil­la prin­cière à Rome. Ces mondes qui avaient tra­ver­sé les siècles à l’a­bri de la terre ne devaient leur sur­vie qu’à l’ou­bli ; les rou­vrir, c’é­tait les livrer de nou­veau à l’air, à l’eau, au temps. À Sousse, les parois intactes se sont mises à s’ef­fri­ter ; à la Vil­la Tor­lo­nia, on n’entre qu’a­vec pré­cau­tion, à cause du radon ; à Milos, les habi­tants de Try­pi­ti se servent encore de cer­taines grottes voi­sines comme d’é­tables et de res­serres, comme leurs ancêtres l’a­vaient fait avant les chrétiens.

Cette conti­nui­té-là est peut-être la plus émou­vante de toutes. À Sant’An­tio­co, les caveaux puniques deve­nus cata­combes chré­tiennes furent, bien plus tard, réoc­cu­pés par les pauvres de l’île, qui en firent des mai­sons tro­glo­dytes — les Is Grut­tas — habi­tées jusque dans les années 1970 : on a fait bouillir la soupe et dor­mi les enfants dans des chambres creu­sées pour des morts car­tha­gi­nois vingt-cinq siècles plus tôt. À Naples, les jeunes du quar­tier de la Sani­tà, réunis en coopé­ra­tive, ont arra­ché les cata­combes de San Gen­na­ro à l’a­ban­don et en vivent aujourd’­hui, guides de leur propre sous-sol. La roche tendre que les fos­soyeurs avaient choi­sie parce qu’elle cédait à la pioche conti­nue ain­si de ser­vir, de main en main, de croyance en croyance, de siècle en siècle. On ne creuse la Médi­ter­ra­née qu’une fois ; ensuite, on se contente d’ha­bi­ter les creux.

Je remonte l’es­ca­lier. La fraî­cheur reste un moment col­lée à la peau, puis la lumière la chasse — cette lumière blanche et dure des rivages du Sud, qui semble ne rien savoir de ce qu’il y a des­sous. C’est peut-être cela, au fond, la véri­té des cata­combes : sous chaque ville lumi­neuse de la mer, sous Rome, Naples, Syra­cuse, Alexan­drie, Sousse, dort une ville jumelle et obs­cure, taillée dans la même pierre, où l’on a ran­gé les morts comme on range des livres, en atten­dant qu’on ait besoin d’eux — ou qu’on les oublie. Les deux villes n’en font qu’une. Il suf­fit de des­cendre quelques marches pour pas­ser de l’une à l’autre, et de com­prendre que la Médi­ter­ra­née, si prompte à dis­per­ser les vivants, garde tous ses morts au même endroit : sous ses pieds, dans le creux de sa propre roche.


Repères

Le mot et le lieu. Cata­cum­bas, du grec katà kym­bas, « près des creux », dési­gnait d’a­bord un sec­teur de la voie Appienne (entre les 2ᵉ et 3ᵉ bornes mil­liaires), site de car­rières de pouz­zo­lane, où s’é­le­va la basi­lique Saint-Sébas­tien. L’é­ty­mo­lo­gie exacte reste débat­tue (kymbē, « creux, cavi­té », ou tym­bas, « par­mi les tombes »). Le nom du lieu s’est éten­du, à par­tir du haut Moyen Âge, à l’en­semble des cime­tières souterrains.

La géo­lo­gie. Tuf vol­ca­nique et pouz­zo­lane à Rome et en Cam­pa­nie ; tuf vol­ca­nique à Milos ; cal­caires tendres (cal­ca­ré­nite, « pierre à glo­bi­gé­rines ») à Syra­cuse, Malte, Sousse et Beit Shéa­rim. Loi du pome­rium : inter­dic­tion d’en­se­ve­lir dans la ville, d’où l’im­plan­ta­tion des nécro­poles le long des voies, hors les murs.

Le métier et les formes. Fos­sores (fos­soyeurs), corps spé­cia­li­sé au IVᵉ siècle ; puits d’aé­ra­tion et de lumière (lumi­na­ria). Voca­bu­laire des tombes : locu­lus (niche simple), arco­so­lium (tombe sur­mon­tée d’un arc), cubi­cu­lum (chambre fami­liale). Rites : refri­ge­rium et repas funé­raires ; tables d’a­gape mono­li­thiques de Malte (fonc­tion dis­cu­tée) ; ali­men­ta­tion du mort par des ori­fices à Syracuse.

Le mythe cor­ri­gé. Contrai­re­ment à une légende répan­due au XIXᵉ siècle (romans type Fabio­la), les cata­combes n’ont pas ser­vi de refuge ni de lieu de culte clan­des­tin aux chré­tiens per­sé­cu­tés : c’é­taient des cime­tières légaux, amé­na­gés en sanc­tuaires seule­ment après le IVᵉ siècle.

Les sites cités. Rome — une soixan­taine de cata­combes ; Saint-Sébas­tien (seule tou­jours acces­sible, tra­di­tion du trans­fert des reliques de Pierre et Paul en 258) ; cata­combes juives (six connues ; Vigna Ran­da­ni­ni, 1859 ; Vil­la Tor­lo­nia, 1919, ~13 000 m², ~4 000 tombes, fer­mée). Redé­cou­verte : Anto­nio Bosio (1578, 1593, 1602 ; Roma sot­ter­ra­nea, post­hume) ; G. B. de Ros­si (XIXᵉ s.). Naples — San Gen­na­ro (dès le IIᵉ s., tuf jaune) ; San Gau­dio­so (rite baroque de la sco­la­tu­ra ; scolatoi/cantarelle, du grec kan­tha­ros ; schiat­ta­muor­to ; expres­sion puozze scu­là). Syra­cuse — San Gio­van­ni (2ᵉ réseau après Rome, ~20 000 tombes, réem­ploi d’un aque­duc grec ; crypte de San Mar­cia­no). Malte — Saint-Paul et Sainte-Agathe à Rabat (ori­gine puni­co-romaine ; tables d’a­gape ; cité de Melite). Alexan­drie — Kôm el-Cho­ga­fa (« butte aux tes­sons » ; retrou­vée en 1900 ; 3 niveaux, ~35 m ; syn­cré­tisme égyp­to-gré­co-romain ; Anu­bis en cui­rasse romaine). Sousse (Hadru­mète) — ~5 km, ~15 000 tombes ; cata­combe du Bon Pas­teur ; plus ancien art chré­tien d’A­frique du Nord ; fouilles de l’ab­bé Ley­naud et du D. Car­ton (1903). Milos — cata­combes de Try­pi­ti (« la per­cée »), tuf vol­ca­nique ; plus impor­tant monu­ment paléo­chré­tien de Grèce. Sant’An­tio­co (Sul­ky, Sar­daigne) — hypo­gées puniques (VIᵉ–IIIᵉ s. av. J.-C.) réem­ployés par chré­tiens et juifs à par­tir du IVᵉ s. ; seules cata­combes de Sar­daigne ; réoc­cu­pa­tion tro­glo­dyte (Is Grut­tas) jus­qu’aux années 1970. Beit Shéa­rim (Basse-Gali­lée) — plus vaste nécro­pole juive de l’An­ti­qui­té ; >30 réseaux dans le cal­caire ; Rab­bi Yehou­da ha-Nas­si (m. v. 220) ; sépul­tures ame­nées par mer de toute la dia­spo­ra orien­tale ; ~300 ins­crip­tions (grec, hébreu, ara­méen) ; tombes en kokhim ; UNES­CO 2015.

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Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir

La Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Comp­toir tyrien avant d’être ville espa­gnole : his­toire longue d’une île qui ven­dit au monde le métal du bout du monde


À la pointe ouest de Cadix, là où la vieille ville s’ef­file en un der­nier pro­mon­toire de pierre ostio­ne­ra — ce cal­caire coquillier, poreux, cou­leur de miel usé, dont les Gadi­tains bâtissent depuis tou­jours —, on ne regarde plus la Médi­ter­ra­née. On lui tourne le dos. Devant soi il n’y a que l’At­lan­tique, une eau dif­fé­rente, plus lourde, plus froide de ton, qui ne cla­pote pas mais res­pire : elle se retire loin sur les bancs de sable au jusant, revient au flot recou­vrir des hec­tares. La lumière elle-même n’est pas celle de l’in­té­rieur des terres anda­louses ; elle vient de l’o­céan, blan­chie par l’é­cume et le sel en sus­pen­sion, et donne à la ville cette clar­té un peu spec­trale qui a fait dire à tant de voya­geurs que Cadix flot­tait. La cité tient en effet à un fil : une langue de terre presque entiè­re­ment cer­née d’eau, reliée au conti­nent par un cor­don si mince que, long­temps, il fal­lut un pont pour l’at­teindre. C’est une île qui refuse de l’être tout à fait.

Neuf mètres sous le petit théâtre de marion­nettes de la Tía Nori­ca, au cœur du quar­tier ancien, une autre ville dort. On y des­cend par des pas­se­relles de verre, dans une lumière tami­sée, et l’on marche au-des­sus de rues qui n’ont pas ser­vi depuis vingt-huit siècles : murs de terre crue, seuils de mai­sons, un four, des sols de chaux bat­tue, l’empreinte d’une trame urbaine régu­lière. C’est Gadir, le comp­toir phé­ni­cien, la strate la plus pro­fonde et la plus ancienne d’une ville qui se réclame, non sans argu­ments, du titre de plus vieille cité vivante d’Eu­rope occi­den­tale. Le para­doxe est là, entier, dès qu’on met le pied dans ces cou­loirs : des gens venus de la Médi­ter­ra­née orien­tale, de Tyr, d’un monde d’o­li­viers et de golfes abri­tés, ont tra­ver­sé toute la mer inté­rieure, fran­chi le seuil des Colonnes, et se sont ins­tal­lés au bord d’un océan qu’ils ne connais­saient pas, pour y fon­der ce qui res­te­ra pen­dant des siècles le bout habi­té du monde. Com­prendre Gadir, c’est com­prendre pourquoi.

La ville que l’o­racle envoya au bout de la carte

Les Anciens avaient une réponse, et elle était reli­gieuse. Stra­bon rap­porte que les Tyriens, obéis­sant à un oracle, cher­chèrent à s’é­ta­blir « aux Colonnes d’Hé­ra­clès » — c’est-à-dire à l’ex­trême limite du monde connu. Deux expé­di­tions échouèrent, dit-on : les sacri­fices ne furent pas favo­rables, les colons rebrous­sèrent che­min. À la troi­sième seule­ment, en pous­sant au-delà du détroit, jus­qu’à cette petite île de l’At­lan­tique, les pré­sages consen­tirent. On fon­da la ville, et l’on éle­va à Mel­qart, le dieu tuté­laire de Tyr, un sanc­tuaire qui allait deve­nir l’un des plus célèbres de l’An­ti­qui­té. Cette his­toire de troi­sième ten­ta­tive n’est pas qu’une jolie légende de fon­da­tion : elle dit quelque chose de vrai de l’hé­si­ta­tion d’un peuple médi­ter­ra­néen devant l’in­con­nu océa­nique, et de la manière dont on n’y allait qu’ac­com­pa­gné d’un dieu.

Le nom lui-même est une pièce à convic­tion. Gadir est un mot phé­ni­cien, sémi­tique, qui signi­fie l’en­ceinte, le mur, l’es­pace clos et for­ti­fié — la même racine que l’on retrouve dans l’hé­breu gader, la clô­ture, et dans les Aga­dir du Magh­reb, ces gre­niers for­ti­fiés ber­bères. Nom­mer sa colo­nie « l’En­ceinte » plu­tôt que d’un nom de gloire ou de dieu en dit long : c’est un nom de comp­toir, pro­saïque, défen­sif, celui d’un lieu qu’on entoure d’un mur parce qu’on y entre­pose des choses pré­cieuses. Les Grecs en firent Gádei­ra, les Romains Gades — un plu­riel, car la ville s’é­ta­lait sur plu­sieurs îlots —, les Arabes Qādis, et de Qādis est venu Cádiz. Trois mille ans de bouches humaines ont poli le mot phé­ni­cien de l’en­ceinte sans jamais le rompre.

Reste la ques­tion de la date, et c’est ici que la tra­di­tion et la terre se contre­disent. Les auteurs latins — Vel­léius Pater­cu­lus sur­tout — datent la fon­da­tion de 1104 avant notre ère, quatre-vingts ans après la chute de Troie, dans les brumes de la pre­mière géné­ra­tion d’a­près-guerre héroïque. Or la fouille est têtue : aucune couche exhu­mée à Cadix n’est anté­rieure au IXᵉ siècle avant notre ère. L’é­cart de trois siècles a fait cou­ler de l’encre. L’hy­po­thèse la plus éco­nome est que Gadir fut d’a­bord, long­temps, une escale sai­son­nière — une plage où l’on tirait les bateaux, où l’on tro­quait quelques mois avant de repar­tir — et qu’elle ne devint une ville de pierre et de four que plus tard, quand le com­merce valut la peine qu’on y hiverne. Le quar­tier du Tea­tro Cómi­co, ce dédale sous les marion­nettes, s’é­tale de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle ; puis le centre se dépla­ça, migra vers d’autres îlots de l’ar­chi­pel — d’E­ry­theia la minus­cule vers Koti­nous­sa la grande —, comme une ville qui n’au­rait jamais tout à fait ces­sé de cher­cher son assiette sur des sables mouvants.

Car il faut d’a­bord, à la manière de Brau­del, regar­der la terre elle-même, la plus lente des his­toires. Ce que nous nom­mons Cadix n’é­tait pas, dans l’An­ti­qui­té, une pres­qu’île mais un cha­pe­let d’îles — Ery­theia, Koti­nous­sa, une troi­sième plus tard nom­mée Anti­po­lis — sépa­rées du conti­nent et les unes des autres par des che­naux et des marais salants. Un bras d’eau si étroit qu’on le com­pa­rait à une rivière cou­rait entre l’ar­chi­pel et la Bétique ; Stra­bon lui donne à peine un stade de large, et les Anciens le fran­chis­saient sur un pont dont le loin­tain héri­tier, le Puente de Zua­zo, porte encore la mémoire. Depuis, les îlots se sont sou­dés, la mer a man­gé le sud, les sédi­ments ont com­blé le nord, et la carte antique s’est brouillée sous nos pieds au point qu’on dis­cute encore de l’emplacement des choses les plus célèbres. À Gadir, la géo­gra­phie n’est pas un décor stable : c’est un per­son­nage qui bouge, un socle qui se dérobe, et la ville a pas­sé trois mille ans à négo­cier avec lui.

Le métal, ou pour­quoi l’on venait si loin

On ne tra­verse pas une mer entière pour la beau­té d’un oracle. Si Tyr a envoyé ses navires jus­qu’à l’o­céan, c’est qu’il y avait, dans l’ar­rière-pays de Gadir, quelque chose que le monde ancien convoi­tait sans mesure : du métal, et en par­ti­cu­lier de l’argent. La basse val­lée du Gua­dal­qui­vir — le Bae­tis des Romains — et la région de Huel­va rece­laient un des gise­ments les plus riches de l’An­ti­qui­té, cette cein­ture pyri­teuse ibé­rique où le cuivre, le plomb, l’é­tain et l’argent affleu­raient dans une terre sai­gnée de rouge par le Río Tin­to. Là s’é­tait déve­lop­pée, avant même l’ar­ri­vée des Orien­taux, une culture indi­gène qu’on appelle Tar­tes­sos, semi-légen­daire, pros­père, tour­née vers l’At­lan­tique, et dont les clas­siques feront le royaume fabu­leux de l’Oc­ci­dent — cer­tains y ont même recon­nu le Tar­sis biblique vers lequel voguaient les vais­seaux de Salo­mon et de Hiram de Tyr.

Les images que les Anciens gar­daient de cette abon­dance frisent le conte. Stra­bon assure que les navires phé­ni­ciens y char­geaient tant d’argent qu’ils rem­pla­çaient jus­qu’à leurs ancres de pierre par des ancres du métal pré­cieux, faute de place à bord. Dio­dore affirme que, pour ali­men­ter sans relâche les four­neaux de fusion, les Phé­ni­ciens durent raser les forêts de la Sier­ra More­na entière. Il faut faire la part de l’exa­gé­ra­tion — le monde antique aimait ses Eldo­ra­dos —, mais l’ar­chéo­lo­gie confirme le fond : dès la seconde moi­tié du Xᵉ siècle, un dépôt phé­ni­cien per­ma­nent fonc­tion­nait à Huel­va, l’an­tique Ono­ba, et le méca­nisme d’é­change s’y lit clai­re­ment. Les Orien­taux appor­taient du vin et de l’huile — les mil­liers de tes­sons d’am­phores de trans­port en témoignent — et repar­taient char­gés de métal. Le vin fut la pre­mière mar­chan­dise venue d’O­rient que les indi­gènes du golfe ado­ptèrent avec pas­sion, et par le vin vinrent l’é­cri­ture, les dieux, les manières de bâtir et d’en­ter­rer les morts.

Ce fut là, plus encore que le métal, l’œuvre pro­fonde de Gadir : non pas seule­ment drai­ner une richesse, mais trans­for­mer le monde qu’elle tou­chait. Les archéo­logues nomment ce bas­cu­le­ment l’o­rien­ta­li­sa­tion. Les élites de Tar­tes­sos se mirent à boire dans des coupes façon­nées à l’o­rien­tale, à parer leurs femmes de bijoux d’or gra­nu­lé selon des tech­niques phé­ni­ciennes, à cou­ler leurs bronzes d’a­près des modèles levan­tins, à écrire enfin dans un alpha­bet déri­vé de celui que les mar­chands de Tyr avaient appor­té avec leurs amphores. Le tour du potier, la métal­lur­gie du fer, la vigne et l’o­li­vier peut-être, la ville même comme forme de vie : tout cela remon­ta les rivières de la Bétique dans le sillage du com­merce gadi­tain. On ne mesure pas assez ce que fut ce contact — une des grandes ren­contres de civi­li­sa­tions de la Médi­ter­ra­née ancienne, aus­si déci­sive à sa manière que la colo­ni­sa­tion grecque de la Sicile, et qui se joua ici, dis­crè­te­ment, à l’é­cart des grands récits, sur les rives d’un fleuve d’argent.

Gadir était le nœud de tout cela : le ter­mi­nus occi­den­tal d’un réseau qui, de port en port, remon­tait jus­qu’à Tyr et au-delà. Le métal ibé­rique y était ras­sem­blé, fon­du, cou­lé en lin­gots, puis embar­qué vers l’est pour irri­guer l’é­co­no­mie de toute la Médi­ter­ra­née orien­tale, à com­men­cer par la mon­naie et l’or­fè­vre­rie des grandes cités du Levant. Et il y avait plus loin­tain encore. Au-delà même de Gadir, vers le nord bru­meux, s’ou­vraient les routes de l’é­tain — ce métal rare sans lequel il n’est pas de bronze —, celles des mys­té­rieuses Cas­si­té­rides, les « îles de l’é­tain », que les navi­ga­teurs gadi­tains attei­gnaient en lon­geant les côtes atlan­tiques jus­qu’à la Galice, la Bre­tagne, la Cor­nouailles. On dit que les Phé­ni­ciens gar­daient jalou­se­ment le secret de cette route ; qu’un capi­taine, sui­vi par un navire rival, pré­fé­ra jeter le sien à la côte plu­tôt que de livrer le che­min. Vraie ou non, l’a­nec­dote des­sine la véri­té du lieu : Gadir était la porte par laquelle la Médi­ter­ra­née attei­gnait l’o­céan, et le point où se négo­ciait le métal du bout du monde.

Cet équi­libre ne dura pas. Au VIᵉ siècle, quelque chose se rom­pit dans l’Oc­ci­dent phé­ni­cien : Tar­tes­sos, la brillante culture indi­gène du Gua­dal­qui­vir, s’ef­fa­ça des sources et de la terre presque sans lais­ser de trace, et l’on voit à la même époque le vieux quar­tier du Tea­tro Cómi­co se contrac­ter et se réor­ga­ni­ser. On a mis ce déclin au compte de la chute de Tyr devant Baby­lone, qui pri­va les colo­nies d’Oc­ci­dent de leur métro­pole, ou de l’é­pui­se­ment des veines d’argent les plus faciles, ou d’un bas­cu­le­ment des routes. Ce qui est sûr, c’est que Gadir sur­vé­cut à la dis­pa­ri­tion de son par­te­naire et chan­gea de tutelle : Car­thage, la fille de Tyr deve­nue reine de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale, prit peu à peu la ville dans son orbite. La colo­nie du bout du monde conti­nua d’ex­pé­dier son métal, mais pour un autre maître, et c’est en Gadi­taine ral­liée à Car­thage qu’elle entra dans la longue guerre qui allait déci­der du sort de l’Occident.

Un dieu au bord de l’abîme

À l’autre extré­mi­té de l’ar­chi­pel, loin de la ville, sur un îlot aujourd’­hui iso­lé qu’on nomme Sanc­ti Petri, s’é­le­vait le sanc­tuaire. Les Grecs l’ap­pe­laient l’Herak­leion, les Romains le temple d’Her­cule Gadi­tain ; c’é­tait, sous le masque de l’in­ter­pre­ta­tio, la mai­son de Mel­qart, le Baal de Tyr, le « roi de la cité » que ses fidèles voyaient mou­rir et renaître chaque année. Peu de lieux du monde antique furent aus­si renom­més. On y venait de par­tout — marins qui accom­plis­saient un vœu avant de prendre le large, géné­raux qui inter­ro­geaient l’o­racle, curieux venus voir de leurs yeux la fin de la terre.

Ce qui frap­pait les visi­teurs, c’é­tait l’aus­té­ri­té et l’é­tran­ge­té du culte. Le poète Silius Ita­li­cus, décri­vant le temple au Iᵉ siècle, s’at­tarde sur ce détail pro­pre­ment orien­tal : une flamme brû­lait per­pé­tuel­le­ment sur les autels de pierre, mais aucune effi­gie, aucune sta­tue du dieu n’emplissait le sanc­tuaire. On priait devant un feu et un vide. Les portes de bronze mon­traient en relief les tra­vaux d’Hé­ra­clès — l’hydre aux têtes tran­chées, le lion de Némée étran­glé, Cer­bère tiré de son antre. Les prêtres allaient pieds nus, la tête rasée, vêtus de lin, tenus à la chas­te­té ; les femmes et les porcs n’en­traient pas. À l’en­trée se dres­saient deux colonnes de bronze de huit cou­dées, cou­vertes d’une ins­crip­tion. Beau­coup y voyaient les vraies Colonnes d’Her­cule, celles qui mar­quaient la limite du navi­gable — mais Stra­bon, scep­tique et un peu pédant, note que l’ins­crip­tion ne par­lait pas d’Hé­ra­clès du tout : elle détaillait seule­ment le coût de fabri­ca­tion des colonnes. La légende et la comp­ta­bi­li­té, sur le même bronze : rien de plus phénicien.

Le sanc­tuaire gar­dait ses mer­veilles et ses mys­tères. On y mon­trait un oli­vier sacré tout d’or, disait-on, dont les fruits étaient d’é­me­raude — écho loin­tain de l’o­li­vier du temple de Mel­qart à Tyr, ces sym­boles voyagent avec les colons comme des reliques. Deux sources d’eau douce y jaillis­saient, pro­dige sur une île cer­née de sel. Et chaque année s’y célé­brait l’eger­sis, le « réveil » du dieu : car Mel­qart était de ces divi­ni­tés orien­tales qui meurent et renaissent, qu’on brûle en effi­gie et qu’on res­sus­cite au bout de la sai­son, épou­sant le rythme du soleil et des mois­sons. Fon­der un tel culte au point le plus occi­den­tal du monde, là où l’astre chaque soir s’en­fon­çait dans l’o­céan pour renaître à l’est, n’a­vait rien d’a­no­din : c’é­tait pla­cer le dieu qui res­sus­cite pré­ci­sé­ment là où le jour paraît mou­rir. L’o­racle, lui, par­lait, et l’on venait de loin l’in­ter­ro­ger — mar­chands, capi­taines, plus tard géné­raux romains ; on raconte que Jules César y vint et pleu­ra devant une sta­tue d’A­lexandre, mesu­rant tout ce qu’il n’a­vait pas encore accompli.

C’est dans ce temple, avant de lan­cer sa marche vers l’I­ta­lie, qu’­Han­ni­bal vint prier. Silius Ita­li­cus place là l’un des moments clés de sa Puni­ca : le Car­tha­gi­nois, héri­tier de la même dévo­tion tyrienne, s’a­ge­nouille devant Mel­qart au seuil du monde, s’é­mer­veille des marées de l’At­lan­tique, et rêve la guerre qui vient. Pèle­ri­nage stra­té­gique autant que pieux : venir cher­cher au bout de l’Oc­ci­dent la béné­dic­tion du dieu ances­tral avant de fondre sur Rome. Le geste dit la pro­fon­deur du lien qui, par-des­sus les siècles et les mers, reliait encore Gadir à Tyr, et Car­thage à toutes deux.

Rome, loin d’a­bo­lir ce culte étran­ger, le fit sien et le por­ta au faîte. Sous Tra­jan et Hadrien — deux empe­reurs nés en Espagne, non par hasard —, l’Her­cule Gadi­tain reçut une digni­té qua­si impé­riale : son effi­gie parut sur les mon­naies, asso­ciée à l’i­mage du prince, et le dieu du bout du monde devint un emblème de la puis­sance qui régnait jus­qu’aux confins. Ce Mel­qart tyrien que les Grecs avaient rebap­ti­sé Héra­clès et que cer­tains, trou­blés par l’é­tran­ge­té de ses rites, disaient égyp­tien, avait fait un long che­min depuis Tyr : à Gadès, il était deve­nu la borne sacrée de l’Oc­ci­dent, le point où l’empire tou­chait la limite du monde et se retour­nait, satis­fait, vers son centre.

Du sanc­tuaire, il ne reste presque rien. La mer, qui a tout don­né à cette ville, lui a repris son dieu : les dyna­miques marines ont éro­dé et englou­ti la frange méri­dio­nale de l’an­tique archi­pel, et le temple gît quelque part sous les eaux basses de Sanc­ti Petri, dis­per­sé, incer­tain. Les plon­geurs en ont remon­té des bronzes, des ancres, des ex-voto ; les savants dis­cutent encore de son empla­ce­ment exact et du nombre de tra­vaux figu­rés sur ses portes — dix, selon Silius, davan­tage peut-être. Ce qui fut le point de repère spi­ri­tuel de tout un monde est aujourd’­hui une hypo­thèse sous la sur­face de l’eau, à laquelle on accède en barque et en conjectures.

Les marées, ou la Médi­ter­ra­née devant l’inconnu

Il y avait, à Gadir, un phé­no­mène que nul homme venu de la mer inté­rieure ne pou­vait com­prendre : la marée. La Médi­ter­ra­née ne res­pire pas, ou si peu ; son niveau bouge à peine. Mais ici, sur cette façade océa­nique, la mer se reti­rait deux fois par jour de plu­sieurs mètres, décou­vrant des éten­dues de vase, puis remon­tait englou­tir les quais — mou­ve­ment régu­lier, colos­sal, indif­fé­rent, dont la cause échap­pait à toute la science grecque. C’est à Gadès, sur un quai du port, que le phi­lo­sophe Posi­do­nios d’A­pa­mée vint, au Iᵉ siècle avant notre ère, obser­ver le pro­dige. Stra­bon nous a conser­vé l’es­sen­tiel de son enquête : il nota un puits de la ville qui se rem­plis­sait à marée basse et se vidait à marée haute, à rebours du bon sens ; il com­pa­ra le rythme des flots au cours de la lune, quo­ti­dien, men­suel, annuel ; il entre­vit, contre toute intui­tion médi­ter­ra­néenne, que l’astre noc­turne gou­ver­nait la mer.

On a là un des plus beaux moments de l’his­toire intel­lec­tuelle de ce lieu, et il est tout entier médi­ter­ra­néen. C’est l’es­prit grec, for­mé sur une mer sans marées, qui vient buter contre l’o­céan et, au lieu d’y voir un chaos divin, s’obs­tine à mesu­rer, à cor­ré­ler, à com­prendre. Gadir n’é­tait pas seule­ment le comp­toir du métal : c’é­tait le labo­ra­toire où la pen­sée de la mer inté­rieure fai­sait l’é­preuve de ce qui la dépas­sait. Der­rière Posi­do­nios se pro­filent tous les navi­ga­teurs qui avaient déjà, bien avant lui, tâté cette eau : le Car­tha­gi­nois Himil­con pous­sé vers le nord dans les mers froides, l’a­ven­tu­reux Eudoxe de Cyzique embar­quant de Gadès pour ten­ter le tour de l’A­frique, car­gai­son de jeunes musi­ciens à bord. La ville regar­dait l’At­lan­tique comme un seuil — non pas un mur, mais une porte que l’on n’o­sait fran­chir qu’à demi, et dont on rap­por­tait des marées, des brumes, des îles d’é­tain, et l’i­dée neuve que la lune tirait la mer.

Car au-delà de Gadir com­men­çait, dans l’i­ma­gi­naire antique, l’in­con­nu abso­lu. C’est pas­sé les Colonnes que Pla­ton avait situé l’At­lan­tide englou­tie ; c’est là que finis­sait la carte et que com­men­çaient les monstres, la mer figée, les eaux téné­breuses où le soleil s’é­tei­gnait en gré­sillant. Les Colonnes d’Her­cule elles-mêmes por­taient, disait-on, l’a­ver­tis­se­ment non plus ultra — rien au-delà. Vivre à Gadir, c’é­tait habi­ter cette fron­tière, dor­mir chaque nuit au bord du néant géo­gra­phique, et pour­tant en faire com­merce : car les Gadi­tains, eux, savaient qu’au-delà il y avait des côtes, des peuples, du métal, et non le vide. Ils gar­daient pour eux ce savoir comme un capi­tal. Toute la ten­sion de la ville tient dans ce double rap­port à l’o­céan — ter­reur sacrée que l’on entre­te­nait pour les autres, connais­sance patiente que l’on exploi­tait pour soi.

Gadès la romaine : l’en­ceinte devient métropole

Quand Rome héri­ta de l’Oc­ci­dent, après avoir arra­ché à Car­thage l’Es­pagne et le mono­pole de ses métaux, Gadir devint Gadès — et pros­pé­ra comme jamais. La ville avait su, dès la deuxième guerre punique, pas­ser du côté du vain­queur ; elle en fut récom­pen­sée. Sous l’Em­pire, Stra­bon la décrit comme l’une des cités les plus peu­plées du monde romain, comp­tant un nombre de che­va­liers — de citoyens du cens équestre — que seule Rome, disait-on, dépas­sait. L’en­ceinte phé­ni­cienne était deve­nue une métro­pole mar­chande de l’Atlantique.

L’ar­ti­san de cette gran­deur porte un nom : Bal­bus. Un Gadi­tain, Lucius Cor­ne­lius Bal­bus l’An­cien, fut le pre­mier homme né hors d’I­ta­lie à revê­tir le consu­lat romain, en 40 avant notre ère — ver­tige de l’as­si­mi­la­tion, où le des­cen­dant de colons phé­ni­ciens sié­geait au som­met de l’É­tat romain. Son neveu, Bal­bus le Jeune, seul pro­vin­cial de l’his­toire à célé­brer un triomphe, dota sa ville d’une seconde agglo­mé­ra­tion, si bien que les Grecs l’ap­pe­lèrent Didy­mè, la Ville double. Il fit creu­ser un nou­veau port sur le conti­nent, le Por­tus Gadi­ta­nus, et construire ce théâtre dont on a retrou­vé en 1981 les gra­dins sous le quar­tier du Pópu­lo : l’un des plus anciens et des plus vastes de l’His­pa­nie romaine, dix mille spec­ta­teurs sur un flanc de roche. La vieille île du métal se cou­vrait de marbre.

De la ville phé­ni­cienne, pour­tant, les métiers sur­vi­vaient sous le ver­nis latin. On conti­nuait de saler le pois­son : les thons de l’At­lan­tique, qui migrent chaque prin­temps le long de ces côtes, étaient pris, tran­chés, entas­sés dans le sel au fond de grandes cuves — les ceta­riae dont les ves­tiges truffent la baie — et trans­for­més en garum, cette sauce fer­men­tée dont Rome raf­fo­lait et que Gadès expor­tait dans tout l’Em­pire. Et il y avait le luxe le plus fameux de la ville : les puel­lae gadi­ta­nae, les dan­seuses de Gadès, dont Mar­tial a chan­té et fus­ti­gé les hanches trem­blantes au cla­que­ment des cas­ta­gnettes bétiques. Leur pré­sence était obli­gée dans les ban­quets de la capi­tale ; on les fai­sait venir du bout de l’Oc­ci­dent comme une den­rée rare, au même titre que le garum et l’argent. La ville qui ven­dait le métal du monde ven­dait aus­si, désor­mais, un peu de son propre vertige.

Le long jusant, et le retour de l’océan

Puis vint le reflux. Au IIIᵉ siècle, la crise géné­rale de l’Em­pire, l’in­sé­cu­ri­té des côtes, le dépla­ce­ment des routes com­mer­ciales firent décli­ner Gadès ; la capi­tale de la région se replia vers l’in­té­rieur des terres, à Medi­na Sido­nia, loin d’une mer deve­nue dan­ge­reuse. La ville rétré­cit à mesure que l’eau ron­geait ses îlots méri­dio­naux. Sous l’Is­lam elle fut Qādis, port modeste d’al-Anda­lus ; au Moyen Âge chré­tien, une petite cité de pêcheurs cram­pon­née à sa langue de terre, l’ombre de l’an­tique métro­pole. L’en­ceinte du bout du monde sem­blait avoir fini son his­toire, retour­née au silence des sables et des marées.

C’est alors, au tour­nant du XVᵉ et du XVIᵉ siècle, que la géo­gra­phie qui avait tout com­men­cé se réveilla. Un océan que Gadir avait regar­dé pen­dant deux mille ans comme une limite devint sou­dain un che­min. Colomb appa­reilla de Cadix pour son deuxième et son qua­trième voyages ; der­rière lui s’ou­vrait un Atlan­tique qui ne butait plus sur des îles d’é­tain mais sur un conti­nent entier. Et la vieille île retrou­va exac­te­ment le rôle pour lequel sa posi­tion l’a­vait faite : rece­voir le métal venu de l’ouest et le redis­tri­buer au monde. En 1717, la Casa de Contra­ta­ción quit­ta Séville pour Cadix, et la ville tint le mono­pole du com­merce des Indes ; par ses quais tran­si­ta l’argent des Amé­riques, celui du Potosí et du Mexique, comme y avait autre­fois tran­si­té l’argent de Tar­tes­sos — le même métal, la même mer, la même enceinte, à trois mil­lé­naires de distance.

Il faut se tenir de nou­veau à la pointe ouest de la ville, dans cette lumière océa­nique, pour sen­tir le poids de la coïn­ci­dence. Ce qui a fait Gadir n’é­tait ni le hasard ni l’o­racle : c’é­tait une île posée au seuil, au point pré­cis où la Médi­ter­ra­née se déverse dans l’At­lan­tique, où le métal de l’ar­rière-pays ren­contre la mer qui l’emporte. Les Tyriens l’ont com­prise, les Romains l’ont agran­die, la mer l’a en par­tie reprise, l’A­mé­rique la lui a ren­due. Sous les marion­nettes de la Tía Nori­ca, les rues phé­ni­ciennes attendent, neuf mètres plus bas, que passe au-des­sus d’elles le pro­chain va-et-vient d’un océan qui, patiem­ment, conti­nue de respirer.


Repères

  • J. M. Gener Basal­lote et al., fouilles du Tea­tro Cómi­co de Cadix (2006–2010) : trame urbaine phé­ni­cienne de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle av. J.-C., ins­crip­tions phé­ni­ciennes archaïques, loca­li­sa­tion ini­tiale sur Ery­theia puis Kotinoussa.
  • Stra­bon, Géo­gra­phie, livre III : fon­da­tion tyrienne, temple de Mel­qart et Colonnes, marées obser­vées par Posi­do­nios, richesse métal­li­fère (les ancres d’argent), la Ville double des Balbus.
  • Dio­dore de Sicile, V, 35 : les mines de Tar­tes­sos et les forêts de la Sier­ra More­na consu­mées par les fourneaux.
  • Silius Ita­li­cus, Puni­ca, III : le sanc­tuaire d’Her­cule Gadi­tain (flamme per­pé­tuelle, absence d’ef­fi­gie, portes des tra­vaux) et le pèle­ri­nage d’Han­ni­bal ; Tite-Live, XXI, sur ce même vœu.
  • Mar­tial, Épi­grammes : les puel­lae gadi­ta­nae et les cas­ta­gnettes bétiques.
  • Sur Tar­tes­sos et la route atlan­tique de l’é­tain (Cas­si­té­rides) : syn­thèses récentes autour de Huelva/Onoba et du golfe de Cadix ; débat sur l’i­den­ti­fi­ca­tion au Tar­sis biblique.
  • Sur le sanc­tuaire de Sanc­ti Petri : trou­vailles sous-marines et dis­cus­sion de l’emplacement et de l’i­co­no­gra­phie des portes (le nombre des tra­vaux figu­rés reste discuté).
  • Le retour atlan­tique : Colomb (2ᵉ et 4ᵉ voyages depuis Cadix), trans­fert de la Casa de Contra­ta­ción de Séville à Cadix en 1717, mono­pole du com­merce des Indes.
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Ibn Bat­tû­ta : le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Ibn Bat­tû­ta : le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Ibn Bat­tû­ta

Le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Ibn Bat­tu­ta : le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Le vent de Tan­ger sent l’iode et la pous­sière de cal­caire. En juin, la lumière tombe droit sur les ter­rasses blanches et la mer, en contre­bas, n’a pas encore la cou­leur qu’elle pren­dra en août : elle est d’un bleu plat, presque gris, tra­ver­sé de cou­rants que les pêcheurs lisent comme des routes. Le détroit est là, à quinze kilo­mètres, si étroit qu’on dis­tingue les col­lines d’en face, cette autre rive qui est déjà l’Eu­rope et qui n’est pas encore tout à fait chré­tienne. Un jeune homme de vingt et un ans quitte cette ville un jeu­di de juin 1325, seul, sur une mon­ture, sans com­pa­gnon ni cara­vane. Il revien­dra vingt-quatre ans plus tard. Entre-temps il aura vu Del­hi, les Mal­dives, peut-être la Chine, sûre­ment le Mali — mais tout cela com­mence et finit ici, sur ce rivage, et la Médi­ter­ra­née n’est pas dans son récit un décor de départ : c’est la matrice de tout le reste.


« Je suis par­ti seul » : Tan­ger, juin 1325

La date est l’une des rares que le texte donne avec une pré­ci­sion d’acte nota­rié : jeu­di 2 rajab 725, soit le 14 juin 1325. Abu Abdal­lah Muham­mad ibn Abdal­lah al-Lawa­ti al-Tan­ji, connu sous le nom d’Ibn Bat­tu­ta, quitte sa ville natale pour accom­plir le pèle­ri­nage. Il a vingt et un ans en années solaires, vingt-deux en années lunaires — les deux chiffres cir­culent, selon le calen­drier que l’on pri­vi­lé­gie, et cette dis­cor­dance minus­cule est déjà un aver­tis­se­ment sur la nature du texte que nous lisons.

Sa famille appar­tient aux Lawa­ta, une confé­dé­ra­tion ber­bère ins­tal­lée de longue date sur la côte, et compte plu­sieurs géné­ra­tions de juristes de rite mali­kite. C’est un détail déci­sif, plus impor­tant que tout goût pré­ten­du pour l’a­ven­ture. Ibn Bat­tu­ta n’est pas un mar­chand, pas un marin, pas un aven­tu­rier au sens où l’Eu­rope fabri­que­ra ce mot trois siècles plus tard. C’est un homme de droit, for­mé à un cor­pus, por­teur d’une com­pé­tence expor­table. Dans le monde qu’il s’ap­prête à tra­ver­ser, le fiqh mali­kite s’en­seigne de l’At­lan­tique au Sind ; un cadi magh­ré­bin peut, en théo­rie, exer­cer par­tout où l’is­lam a besoin d’un juge. Cette por­ta­bi­li­té du savoir juri­dique est l’in­fra­struc­ture invi­sible de tout son voyage. Elle explique com­ment un jeune homme par­ti sans argent peut, vingt ans plus tard, sié­ger comme cadi à Del­hi et aux Maldives.

Le nom lui-même mérite un détour. Ibn Bat­tu­ta signi­fie lit­té­ra­le­ment « fils de Bat­tu­ta », et bat­tu­ta est un dimi­nu­tif affec­tueux dont l’é­ty­mo­lo­gie reste dis­cu­tée — on l’a rap­pro­ché de bat­ta, la cane, ce qui don­ne­rait « le fils de la petite cane ». L’hy­po­thèse est sédui­sante et fré­quem­ment répé­tée ; elle n’est pas éta­blie. Les ono­mas­ti­ciens magh­ré­bins y voient plu­tôt un sobri­quet fami­lial figé, dont le sens s’est per­du bien avant le XIVe siècle. C’est le genre de ques­tion que le texte lui-même ne pose jamais : Ibn Bat­tu­ta ne s’in­ter­roge pas sur son nom, il l’énonce.

La phrase d’ou­ver­ture de la Rih­la est célèbre et vaut d’être consi­dé­rée pour ce qu’elle est — non pas un aveu spon­ta­né, mais un exorde tra­vaillé, mis en forme trente ans après. Le voya­geur y dit être par­ti seul, sans com­pa­gnon pour égayer la route, sans cara­vane à laquelle se joindre, pous­sé par une impul­sion irré­sis­tible et un désir long­temps nour­ri de visi­ter les sanc­tuaires. Il ajoute que ses parents étaient vivants et que la sépa­ra­tion lui pesa. Cette der­nière nota­tion, appa­rem­ment banale, devient rétros­pec­ti­ve­ment le fil noir du livre : il ne les rever­ra ni l’un ni l’autre.

Ce qu’il quitte, en 1325, c’est un Magh­reb mari­nide. Tan­ger relève des sul­tans de Fès, qui viennent d’é­chouer à reprendre pied dura­ble­ment en Espagne mais gardent Ceu­ta, Gibral­tar et une ambi­tion anda­louse intacte. Le détroit n’est pas une fron­tière : c’est une char­nière, un lieu de pas­sage que trois puis­sances — Mari­nides, Nas­rides de Gre­nade, Cas­tille — se dis­putent sans qu’au­cune ne le contrôle seule. Ibn Bat­tu­ta y revien­dra vingt-cinq ans plus tard, en sol­dat volon­taire d’une guerre qui n’au­ra pas lieu.


La route côtière du Magh­reb : Tlem­cen, Béjaïa, Tunis

Il part vers l’est, à âne, par la route qui longe la côte. Ce tra­cé n’a rien d’un choix per­son­nel : c’est l’axe unique, celui que les Romains avaient équi­pé de bornes et de relais, celui que les cara­vanes de pèle­rins empruntent depuis des siècles. Entre l’At­lan­tique et l’É­gypte, le Magh­reb ne se tra­verse pas d’une seule manière ; il se tra­verse d’une seule manière pra­ti­cable. Au nord, la mer et les cor­saires chré­tiens ; au sud, l’At­las puis le désert. Reste ce cou­loir de quelques dizaines de kilo­mètres de large, coin­cé entre mon­tagne et rivage, où les villes s’é­grènent à dis­tance de marche : Taza, Tlem­cen, Milia­na, Alger, Béjaïa, Constan­tine, Tunis.

À Tlem­cen, capi­tale des Abdal­wa­dides, il croise deux ambas­sa­deurs du sul­tan de Tunis sur le point de repar­tir. Un homme lui conseille de les suivre. Il s’é­quipe en trois jours et part à leur pour­suite, les rat­trape à Milia­na. Les deux envoyés y tombent malades — cha­leur d’é­té, dit le texte —, l’un meurt au bord d’un ruis­seau à quatre milles de la ville. Ibn Bat­tu­ta laisse le convoi et pour­suit avec des mar­chands tunisois.

Cette scène minus­cule contient tout le fonc­tion­ne­ment du voyage médié­val en Médi­ter­ra­née méri­dio­nale. On ne cir­cule pas seul, on s’a­grège. On se greffe sur un convoi diplo­ma­tique, puis sur une cara­vane mar­chande, puis sur un groupe de pèle­rins, et la com­po­si­tion du groupe change à chaque étape selon les hasards de la mala­die, des bri­gands et des sai­sons. La sécu­ri­té n’est pas four­nie par un État : elle est pro­duite par l’a­gré­ga­tion tem­po­raire. Le voya­geur soli­taire du pre­mier para­graphe cesse d’être soli­taire en quelques semaines, et ne le sera plus jamais vraiment.

À Béjaïa, il tombe malade à son tour. On lui conseille de res­ter, de vendre sa mon­ture et son bagage pour voya­ger plus léger ensuite. Il refuse dans une for­mule que le texte a rete­nue : si Dieu décrète sa mort, elle sera sur la route, le visage tour­né vers La Mecque. Il faut entendre là moins un trait de carac­tère qu’une pos­ture de genre. La rih­la — le récit de voyage en quête de savoir et de pèle­ri­nage — est une forme lit­té­raire consti­tuée, avec ses topoi. Le pèle­rin qui refuse de s’ar­rê­ter malade en est un.

Béjaïa, à ce moment, est une ville haf­side en déclin rela­tif mais encore active, dont les chan­tiers navals tra­vaillent le bois des mas­sifs kabyles et dont le nom a lais­sé une trace dans plu­sieurs langues euro­péennes : la bou­gie, en fran­çais, tire son nom de la cire que l’on y expor­tait. Les éty­mo­lo­gies de ce type par­sèment la Médi­ter­ra­née comme des dépôts de sédi­ment ; elles disent la bana­li­té des échanges bien mieux que les trai­tés com­mer­ciaux, parce qu’elles ont sur­vé­cu à l’ou­bli de ce qu’elles désignaient.

Il atteint Tunis vers sep­tembre 1325 et y reste plu­sieurs semaines. C’est là que se pro­duit un bas­cu­le­ment dis­cret dans son sta­tut. Quand la cara­vane de pèle­rins se forme pour le Hed­jaz, ses membres le dési­gnent comme leur cadi. Il a vingt et un ans, il n’a encore rien vu, mais il est le seul homme du groupe for­mé au droit. Pour la pre­mière fois, sa com­pé­tence lui achète une place. Ce méca­nisme se répé­te­ra jus­qu’à l’o­céan Indien.


De Tunis à Tri­po­li : le convoi, les mariages, la charge de cadi

La cara­vane quitte Tunis au début de novembre 1325 et suit la route côtière par Sousse, Sfax et Gabès, où dix jours de pluie conti­nue l’im­mo­bi­lisent. De Gabès à Tri­po­li, l’es­corte compte une cen­taine de cava­liers et un déta­che­ment d’ar­chers, pré­cau­tion suf­fi­sante pour tenir les pillards à distance.

À Sfax, Ibn Bat­tu­ta contracte un mariage avec la fille d’un notable tuni­sois. L’é­pouse le rejoint à Tri­po­li. Peu après, un dif­fé­rend avec le beau-père entraîne la sépa­ra­tion. Il épouse alors la fille d’un étu­diant de Fès et retarde la cara­vane d’un jour entier pour offrir la noce à tout le monde.

On lit par­fois ces épi­sodes comme des anec­dotes de galan­te­rie. Ils sont autre chose. Le mariage, dans ce contexte, est un ins­tru­ment logis­tique autant qu’af­fec­tif : il ins­crit le voya­geur dans un réseau de paren­té et d’o­bli­ga­tions, lui ouvre des mai­sons, garan­tit sa répu­ta­tion. Ibn Bat­tu­ta se marie­ra au moins une dizaine de fois au fil de trente ans, lais­sant des enfants sur trois conti­nents, ache­tant aus­si des esclaves — la Rih­la le dit sans détour et sans embar­ras. Le lec­teur contem­po­rain bute néces­sai­re­ment là-des­sus ; il faut le noter sans le lis­ser. Le monde qu’il décrit repose sur une éco­no­mie ser­vile dont il est un usa­ger ordi­naire, et son récit ne contient pas un mot de mise en question.

Ce que révèle aus­si la scène du fes­tin de noces, c’est le rap­port du voya­geur au temps. Retar­der une cara­vane entière d’une jour­née pour une fête sup­pose une auto­ri­té : celle du cadi dési­gné, mais sur­tout celle d’un rythme col­lec­tif qui n’est pas encore mesu­ré en coûts. Le convoi avance à la vitesse de ses malades, de ses pluies, de ses mariages. Cette élas­ti­ci­té du temps de dépla­ce­ment est un trait struc­tu­rel du bas­sin avant l’é­poque des marines à horaires. Elle dis­pa­raî­tra len­te­ment, et son effa­ce­ment est peut-être le chan­ge­ment le plus pro­fond sur­ve­nu en Médi­ter­ra­née entre le XIVe siècle et le XIXe.

De Tri­po­li, la cara­vane pousse vers l’est le long de la Syrte, cette côte basse, sans port véri­table, redou­tée depuis l’An­ti­qui­té pour ses hauts-fonds mou­vants. La géo­gra­phie ici com­mande abso­lu­ment : on longe, on ne navigue pas. Les mille cinq cents kilo­mètres qui séparent Tri­po­li d’A­lexan­drie sont l’un des rares seg­ments du lit­to­ral médi­ter­ra­néen où la mer, bor­dée de désert, cesse d’être une res­source. Le pèle­rin magh­ré­bin qui va vers l’O­rient tra­verse un vide, et ce vide explique pour­quoi le Magh­reb et l’É­gypte, pour­tant rive­rains de la même mer, ont si long­temps fonc­tion­né comme deux mondes distincts.


Alexan­drie, avril 1326 : le port et le phare

Il atteint Alexan­drie le 5 avril 1326, après quelque trois mille cinq cents kilo­mètres par­cou­rus en dix mois. La ville appar­tient alors au sul­ta­nat mame­louk bah­ride, à son apo­gée fis­cale et militaire.

Le pas­sage qu’il consacre au port est l’un des plus révé­la­teurs de tout le livre, et il faut le lire atten­ti­ve­ment. Il déclare n’a­voir vu, par­mi tous les ports du monde, aucun équi­valent à Alexan­drie sauf quatre : Qui­lon et Cali­cut sur la côte du Mala­bar, le port des Génois à Sou­dak en pays turc, et Zay­tun en Chine.

Arrê­tons-nous là. Un homme de Tan­ger, au XIVe siècle, classe le port d’A­lexan­drie dans une série qui va de la Cri­mée au Kera­la et à la mer de Chine. Cette phrase, à elle seule, des­sine un espace men­tal. La Médi­ter­ra­née n’y est pas un monde clos com­pa­ré à lui-même : c’est un seg­ment d’un réseau plus vaste, dont les nœuds sont com­men­su­rables. Alexan­drie vaut Cali­cut. Le poivre du Mala­bar arrive dans les entre­pôts alexan­drins par Aden et la mer Rouge, les Véni­tiens et les Génois viennent l’y ache­ter, et le prix de la livre de poivre à Bruges dépend en der­nier res­sort de la mous­son du golfe du Ben­gale. Ibn Bat­tu­ta ne théo­rise rien de tout cela — il n’est pas éco­no­miste —, mais son échelle de com­pa­rai­son enre­gistre le sys­tème. Il faut noter au pas­sage qu’il inclut sans hési­ta­tion dans sa liste un comp­toir tenu par des chré­tiens : Sou­dak. Le réseau qu’il décrit ne s’ar­rête pas aux limites de l’islam.

Ce que le texte ne dit pas, et qu’il faut ajou­ter pour com­prendre ce qu’il voit, c’est le méca­nisme pré­cis de cette richesse. Les épices de l’o­céan Indien remontent la mer Rouge jus­qu’aux ports égyp­tiens, puis le Nil, puis atteignent Alexan­drie par le canal et les canaux du del­ta. L’o­pé­ra­tion est entre les mains d’un groupe de grands négo­ciants musul­mans que les sources appellent les Kari­mi, dont l’o­ri­gine du nom reste dis­cu­tée et qui opèrent d’A­den au Caire avec des capi­taux consi­dé­rables. Ils vendent aux Latins, qui n’ont pas le droit de remon­ter au-delà d’A­lexan­drie. Le sul­tan mame­louk pré­lève au pas­sage, et cette taxe consti­tue l’une des res­sources majeures de son État mili­taire. Trois mono­poles emboî­tés — les Kari­mi sur l’a­mont, le sul­tan sur le tran­sit, les Ita­liens sur l’a­val — se par­tagent la marge d’un poivre qui a tra­ver­sé un océan. Le sys­tème tien­dra jus­qu’à ce que les Por­tu­gais, cent cin­quante ans plus tard, court-cir­cuitent le pas­sage par la mer Rouge en dou­blant l’A­frique. La chute d’A­lexan­drie comme place mon­diale ne vien­dra pas d’une conquête mais d’une modi­fi­ca­tion de trajet.

C’est à Alexan­drie qu’in­ter­vient l’é­pi­sode le plus sou­vent cité de ses débuts. Il séjourne trois jours chez un ascète nom­mé Burhan al-Din, dit le Boi­teux, qui lui déclare per­ce­voir en lui un goût des voyages loin­tains et l’en­joint de saluer, en son nom, ses trois frères : Farid al-Din en Inde, Rukn al-Din au Sind, Burhan al-Din en Chine. Un autre homme pieux, Cheikh al-Mur­shi­di, inter­prète un de ses rêves dans le même sens.

L’é­pi­sode est mani­fes­te­ment construit après coup. Il four­nit au récit sa légi­ti­ma­tion reli­gieuse — le voyage n’est plus errance mais accom­plis­se­ment d’une parole sainte — et il annonce en trois noms l’en­semble de l’i­ti­né­raire à venir. Aucun his­to­rien sérieux ne le traite comme un compte ren­du lit­té­ral. Sa pré­sence dans le texte nous apprend en revanche quelque chose de réel sur le monde de 1326 : que les réseaux sou­fis consti­tuaient une trame d’hos­pi­ta­li­té conti­nue de l’É­gypte à la Chine, que l’on pou­vait se recom­man­der d’un cheikh à mille lieues de là, et qu’un frère en reli­gion à Quanz­hou était une pos­si­bi­li­té que per­sonne, à Alexan­drie, ne trou­vait absurde.

Reste le phare. Ibn Bat­tu­ta le visite lors de ce pre­mier pas­sage et le décrit comme un bâti­ment car­ré s’é­lan­çant dans le ciel, dont une face est en ruine, l’en­trée sur­éle­vée au-des­sus du sol. Il y pénètre, note les chambres à l’in­té­rieur, l’ou­ver­ture de la porte. Vingt-trois ans plus tard, reve­nant d’O­rient, il retourne sur le site et constate qu’il est réduit à un tas de décombres inaccessible.

Ce double témoi­gnage, à une géné­ra­tion d’in­ter­valle, est l’un des rares docu­ments datant pré­ci­sé­ment l’a­go­nie du monu­ment — sans doute ache­vée par les séismes du XIVe siècle. Il vaut aus­si comme signe du rap­port de l’au­teur au pas­sé antique : il décrit avec exac­ti­tude, mesure l’en­trée, remarque la ruine, et n’é­prouve aucune émo­tion archéo­lo­gique. Le phare l’in­té­resse comme construc­tion, non comme ves­tige d’une civi­li­sa­tion dis­pa­rue. Le regard mélan­co­lique sur les ruines païennes est une inven­tion plus tar­dive, et lar­ge­ment européenne.


Le Caire mame­louk et le détour man­qué vers la mer Rouge

Du del­ta il gagne Le Caire, où il reste envi­ron un mois. La ville est alors pro­ba­ble­ment la plus peu­plée du monde médi­ter­ra­néen, siège d’un État mili­taire dont l’é­lite est com­po­sée d’es­claves affran­chis venus des steppes kipt­chak et du Cau­case. Ibn Bat­tu­ta décrit les madra­sas, les hôpi­taux, les fon­da­tions pieuses. Cette insis­tance sur le waqf — la fon­da­tion cha­ri­table inalié­nable — tra­verse tout le livre et consti­tue l’une de ses contri­bu­tions docu­men­taires les plus solides. Il note à Damas qu’il existe des fon­da­tions pour marier les filles sans dot, pour finan­cer les pèle­rins, pour paver les rues, et jus­qu’à une fon­da­tion des­ti­née à rem­pla­cer la vais­selle bri­sée par les domes­tiques — il raconte avoir vu un jeune esclave lais­ser tom­ber un plat de por­ce­laine chi­noise dans une ruelle et être ren­voyé vers l’ad­mi­nis­tra­teur d’un tel legs.

Le détail est pré­cieux à double titre. D’a­bord parce qu’il éclaire l’ins­ti­tu­tion : le waqf est le méca­nisme par lequel les socié­tés isla­miques médié­vales financent dura­ble­ment l’ur­bain, hors bud­get de l’É­tat, sur des reve­nus fon­ciers immo­bi­li­sés à per­pé­tui­té. Ensuite parce que la por­ce­laine, dans cette ruelle de Damas, est chi­noise. Un plat de Jing­dez­hen se casse dans une rue syrienne en 1326 et le sys­tème pré­voit son rem­pla­ce­ment. Les grandes routes ne sont pas des abs­trac­tions car­to­gra­phiques : elles abou­tissent à des objets ordi­naires, dans des mains d’enfants.

Du Caire, il tente une pre­mière fois de gagner La Mecque par la haute Égypte et le port d’Ayd­hab, sur la mer Rouge. La route est cou­pée — révolte des Bed­ja, navires détruits. Il fait demi-tour, remonte le Nil, revient au Caire, et décide de pas­ser par la Syrie. Cet échec est struc­tu­rant : c’est lui qui l’a­mène à Damas, donc à la cara­vane de pèle­ri­nage syrienne, donc à la longue boucle orien­tale qui sui­vra. Une révolte tri­bale sur la côte sou­da­naise inflé­chit ain­si trente ans d’i­ti­né­raire. Le voyage n’a pas de plan ; il a des obstacles.


Damas, Rama­dan 1326 : les cer­ti­fi­cats et les chaînes de transmission

Il arrive à Damas et y passe le mois de Rama­dan. La ville est le second pôle de l’É­tat mame­louk, dotée de la Grande Mos­quée omeyyade, d’un réseau dense de madra­sas et d’une concen­tra­tion de savants sans équi­valent en Syrie.

Ce qu’il y fait relève d’une pra­tique qu’il est essen­tiel de com­prendre pour sai­sir la logique de sa vie entière : il col­lecte des ija­zat, des licences de trans­mis­sion. Une ija­za est l’au­to­ri­sa­tion déli­vrée par un maître à un élève de retrans­mettre à son tour un texte, un recueil de hadiths, un trai­té. Elle est nomi­na­tive, elle s’ins­crit dans une chaîne remon­tant idéa­le­ment au pre­mier trans­met­teur, et elle consti­tue un capi­tal. Ibn Bat­tu­ta en accu­mule à Damas auprès de plu­sieurs dizaines de savants.

C’est là que se joue la dimen­sion la plus mécon­nue de son voyage. Nous le lisons comme un explo­ra­teur ; ses contem­po­rains le voyaient comme un homme consti­tuant un patri­moine scien­ti­fique por­table. Chaque étape est aus­si une opé­ra­tion d’ac­cré­di­ta­tion. Le réseau de la rih­la savante — par­cou­rir le monde pour entendre les maîtres — pré­cède de plu­sieurs siècles la mobi­li­té étu­diante moderne et repose sur le même pos­tu­lat : un savoir n’est plei­ne­ment trans­mis que de bouche à oreille, avec la chaîne de ceux qui l’ont porté.

Damas est aus­si, pour la Médi­ter­ra­née, un point de bas­cule. La ville n’est pas un port ; elle en dépend abso­lu­ment. Son débou­ché est la côte liba­naise et pales­ti­nienne, dont les Mame­louks ont sys­té­ma­ti­que­ment déman­te­lé les ins­tal­la­tions por­tuaires après la recon­quête des places franques, à la fin du XIIIe siècle, pré­ci­sé­ment pour empê­cher tout retour croi­sé par la mer. Le résul­tat est para­doxal : un État puis­sant qui a déli­bé­ré­ment affai­bli son propre lit­to­ral, et qui laisse aux marines ita­liennes le mono­pole du trans­port. Cette déci­sion stra­té­gique, prise deux géné­ra­tions avant le pas­sage d’Ibn Bat­tu­ta, explique une scène que nous ren­con­tre­rons plus loin — un voya­geur musul­man tra­ver­sant la Médi­ter­ra­née orien­tale sur un bateau génois, faute de bateau musulman.


Ce que le texte doit à Ibn Jubayr et à al-Abdari

Il faut inter­rompre ici le récit pour poser le pro­blème que tout lec­teur de la Rih­la ren­contre tôt ou tard.

Ibn Bat­tu­ta n’a tenu aucun jour­nal. Le texte que nous lisons a été dic­té vingt-cinq à trente ans après les faits, à Fès, à un let­tré gre­na­din, sur com­mande d’un sul­tan. Or les pas­sages consa­crés à Damas, à La Mecque, à Médine et à plu­sieurs villes du Proche-Orient reprennent — par­fois presque mot pour mot — le récit d’Ibn Jubayr, voya­geur anda­lou du XIIe siècle. De même, la plu­part des des­crip­tions pales­ti­niennes pro­viennent d’al-Abda­ri, voya­geur magh­ré­bin du XIIIe.

Ce constat, éta­bli par la phi­lo­lo­gie du XIXe et du XXe siècle, n’a jamais été sérieu­se­ment contes­té. Ce qui reste dis­cu­té, c’est son inter­pré­ta­tion. Trois lec­tures coexistent.

La pre­mière, la plus sévère, tient la Rih­la pour par­tiel­le­ment fabri­quée : Ibn Bat­tu­ta n’au­rait pas vu tout ce qu’il décrit, et aurait com­blé les lacunes de sa mémoire par des emprunts et des ouï-dire. Les cibles habi­tuelles de cette cri­tique sont le voyage sur la Vol­ga jus­qu’à Bul­ghar, la mis­sion en Chine, l’ex­cur­sion au Yémen, le tra­jet de Balkh à Bis­tam, et — ce qui nous concerne direc­te­ment — l’en­semble du périple anatolien.

La deuxième lec­ture, aujourd’­hui domi­nante chez les spé­cia­listes, consi­dère que la ques­tion est mal posée. La Rih­la ne relève pas du genre du témoi­gnage indi­vi­duel mais d’un genre com­po­site, où la des­crip­tion d’une ville doit être com­plète et conforme, quitte à mobi­li­ser l’au­to­ri­té d’un pré­dé­ces­seur. Décrire Damas en repre­nant Ibn Jubayr n’é­tait pas un pla­giat mais l’in­verse : la manière cor­recte de faire, celle qui ins­crit le nou­veau récit dans une tra­di­tion attes­tée. Le livre serait ain­si une œuvre de com­po­si­tion, assem­blant l’ex­pé­rience du voya­geur, le savoir du rédac­teur, les témoi­gnages recueillis et les auto­ri­tés écrites.

La troi­sième insiste sur la part d’Ibn Juzayy, dont on ignore l’é­ten­due exacte. Le rédac­teur ne se cache pas : il inter­vient à la pre­mière per­sonne à plu­sieurs reprises, ajoute des vers, com­plète les des­crip­tions de lieux qu’il connaît per­son­nel­le­ment — Gibral­tar, notam­ment, dont il donne un déve­lop­pe­ment enflam­mé. La fron­tière entre les deux voix n’est pas tou­jours signalée.

Aucune de ces lec­tures n’an­nule le docu­ment. Elle en déplace l’u­sage. La Rih­la est un témoi­gnage médiocre sur les dépla­ce­ments pré­cis d’un indi­vi­du et un témoi­gnage excep­tion­nel sur ce qu’un let­tré magh­ré­bin du XIVe siècle savait, croyait savoir et jugeait digne d’être rap­por­té du monde habi­té. Les deux ne sont pas du même ordre, et confondre l’un avec l’autre est l’er­reur constante de la lit­té­ra­ture de vulgarisation.

Il faut ajou­ter que les contem­po­rains n’é­taient pas dupes. La tra­di­tion rap­porte que les récits d’Ibn Bat­tu­ta sus­ci­tèrent à Fès une incré­du­li­té géné­rale, et qu’un haut per­son­nage de la cour aurait objec­té qu’il ne fal­lait pas tenir pour faux ce qui n’est qu’in­ha­bi­tuel. L’a­nec­dote est fré­quem­ment attri­buée à Ibn Khal­doun, qui séjour­na lon­gue­ment à Fès et fut le contem­po­rain exact du voya­geur. Je la donne sous réserve : je n’ai pas pu en véri­fier la loca­li­sa­tion exacte dans la Muqad­di­ma, et elle cir­cule sur­tout par cita­tion indirecte.


Lat­ta­quié-Ala­nya : tra­ver­ser sur un navire génois

Après le pèle­ri­nage, l’I­rak, la Perse, le Yémen et l’A­frique orien­tale, Ibn Bat­tu­ta revient à La Mecque, y séjourne, et forme le pro­jet de gagner l’Inde. Le sul­tan de Del­hi, Muham­mad ibn Tugh­luq, recrute des let­trés étran­gers à prix d’or ; la nou­velle cir­cule jus­qu’au Hed­jaz. Encore faut-il y aller. Le voya­geur choi­sit un iti­né­raire par le nord : remon­ter en Syrie, tra­ver­ser l’A­na­to­lie, gagner les steppes de la Horde d’Or, et redes­cendre par l’A­sie centrale.

C’est ain­si qu’il se retrouve à Lat­ta­quié, sur la côte syrienne, embar­quant pour Ala­nya — ‘Alaya, sur la côte sud de l’A­na­to­lie — à bord d’une grande galère mar­chande appar­te­nant à des Génois.

Cette phrase de quelques mots mérite d’être dépliée. Nous sommes vers 1330 ou 1331. Un juriste musul­man magh­ré­bin, se ren­dant d’un ter­ri­toire mame­louk à un ter­ri­toire turc, emprunte un navire chré­tien, conduit par un équi­page chré­tien, dans une mer où les mêmes chré­tiens pra­tiquent la course contre les musul­mans. Il pré­cise que les Génois le trai­tèrent bien et ne lui firent rien payer.

Il n’y a là aucune contra­dic­tion pour les acteurs de l’é­poque. La Médi­ter­ra­née du XIVe siècle est un espace où la guerre de course et le com­merce régu­lier coexistent en per­ma­nence, sou­vent por­tés par les mêmes ports et par­fois par les mêmes hommes. Gênes et Venise ont des trai­tés avec le sul­tan du Caire ; leurs consuls résident à Alexan­drie ; leurs galères trans­portent indif­fé­rem­ment des pèle­rins musul­mans, des épices indiennes et des esclaves cir­cas­siens des­ti­nés à l’ar­mée mame­louke. Ce der­nier point est le plus ver­ti­gi­neux : les navires ita­liens four­nissent au sul­ta­nat mame­louk la matière pre­mière humaine de sa caste mili­taire, laquelle sert entre autres à conte­nir les croisades.

La domi­na­tion des marines ita­liennes sur le trans­port en Médi­ter­ra­née orien­tale est, à cette date, presque totale. Elle ne résulte pas d’une supé­rio­ri­té tech­nique écra­sante mais d’un ensemble de choix poli­tiques — dont le déman­tè­le­ment mame­louk des ports levan­tins — et d’une orga­ni­sa­tion du cré­dit que les États musul­mans rive­rains n’ont pas répli­quée. La consé­quence, sur la longue durée, est mas­sive : à par­tir du XIIIe siècle, la cir­cu­la­tion mari­time dans le bas­sin orien­tal est majo­ri­tai­re­ment assu­rée par des acteurs chré­tiens, y com­pris pour des besoins musul­mans. Ibn Bat­tu­ta en fait l’ex­pé­rience sans com­men­taire par­ti­cu­lier. Il monte à bord, il paie ou ne paie pas, il débarque à Ala­nya. Le fait qu’il ne le remarque pas est pré­ci­sé­ment ce qui prouve la bana­li­té de la chose.


Anta­lya et la côte : les bey­liks mari­times et la course égéenne

Il touche terre à Ala­nya, remonte la côte jus­qu’à Anta­lya. La ville est décrite comme vaste et bien bâtie, et sur­tout comme une ville com­par­ti­men­tée : les mar­chands chré­tiens dans un quar­tier fer­mé de murs et de portes qu’on ver­rouille la nuit, les Grecs dans un autre, éga­le­ment clos, les Juifs dans un troi­sième, les Turcs et le gou­ver­neur dans un qua­trième, cha­cun avec sa propre enceinte.

Cette des­crip­tion est un docu­ment urbain de pre­mier ordre. Le quar­tier fer­mé par ses portes est le fon­da­co — l’a­rabe fun­duq, le grec pan­do­kheion, l’au­berge-entre­pôt où réside une com­mu­nau­té mar­chande étran­gère sous le régime de son consul, avec sa cha­pelle, son four, ses balances. Le mot a voya­gé dans les deux sens : d’un terme grec dési­gnant l’hô­tel­le­rie, il est pas­sé à l’a­rabe, puis est reve­nu en ita­lien pour dési­gner l’ins­ti­tu­tion com­mer­ciale. Alexan­drie, Tunis, Acre, Constan­ti­nople, Anta­lya : par­tout où le com­merce inter­na­tio­nal s’exerce entre com­mu­nau­tés de reli­gions dif­fé­rentes, la même solu­tion spa­tiale appa­raît. Ce n’est pas une ségré­ga­tion subie, c’est une archi­tec­ture juri­dique. Le quar­tier fer­mé garan­tit l’ap­pli­ca­tion du droit propre à chaque com­mu­nau­té, la sécu­ri­té des mar­chan­dises et la per­cep­tion des taxes. Le voya­geur qui décrit Anta­lya décrit ain­si, sans le nom­mer, le dis­po­si­tif stan­dard du com­merce médi­ter­ra­néen depuis le XIe siècle.

Anta­lya, Milas, Balat, Éphèse, Izmir : la côte ana­to­lienne, à la date de son pas­sage, est le foyer d’une acti­vi­té de course intense. Les bey­liks mari­times — Men­teşe au sud, Aydın au centre — arment des flottes qui raz­zient les îles de l’É­gée et les côtes grecques, rap­por­tant esclaves et butin. Cette éco­no­mie de la course est ce qui pro­voque, quelques années après le pas­sage d’Ibn Bat­tu­ta, la for­ma­tion de ligues navales latines asso­ciant Venise, l’Hos­pi­tal de Rhodes, Chypre et la papau­té, dont l’ob­jec­tif est pré­ci­sé­ment de détruire la marine d’Izmir.

Il faut voir la struc­ture. Les mêmes ports pro­duisent simul­ta­né­ment trois acti­vi­tés que nous avons l’ha­bi­tude de sépa­rer : le com­merce régu­lier avec les Latins, la course contre les Latins, et l’hos­pi­ta­li­té gra­tuite envers les voya­geurs musul­mans. Un arma­teur d’É­phèse peut vendre de l’a­lun à des Génois en juin et cap­tu­rer des pay­sans chiotes en sep­tembre. Ce n’est pas une contra­dic­tion morale, c’est un régime éco­no­mique : la course est une forme d’ex­trac­tion par­mi d’autres, réglée par des usages, tari­fée par les rachats, et com­pa­tible avec des trai­tés. Elle dure­ra, sur les deux rives, jus­qu’au XIXe siècle.

Ibn Bat­tu­ta n’y voit rien d’a­nor­mal. Il reçoit à plu­sieurs reprises, comme cadeau de prince, des esclaves grecs — dont l’un est expli­ci­te­ment pré­sen­té comme pro­ve­nant d’une prise. Il note ailleurs qu’une jeune femme grecque de sa mai­son lui don­ne­ra un enfant. La chaîne qui va de la raz­zia côtière au cadeau diplo­ma­tique et à la domes­ti­ci­té du voya­geur est, dans le texte, entiè­re­ment visible et jamais com­men­tée. C’est l’un des endroits où la Rih­la est la plus pré­cieuse et la plus déran­geante : elle docu­mente de l’in­té­rieur, et sans la moindre dis­tance, l’un des méca­nismes fon­da­men­taux de l’é­co­no­mie médi­ter­ra­néenne médiévale.


L’A­na­to­lie des bey­liks : les akhis, l’hos­pi­ta­li­té comme institution

Il débarque dans une Ana­to­lie sans centre. Le sul­ta­nat seld­jou­kide de Rum, désar­ti­cu­lé par la tutelle mon­gole puis par l’ef­fon­dre­ment de l’Il­kha­nat, a lais­sé place à une mosaïque de prin­ci­pau­tés turques — les bey­liks — dont aucune ne domine encore les autres. Cer­taines sont côtières et pra­tiquent la course mari­time, d’autres sont conti­nen­tales et vivent de l’é­le­vage et des routes. Le pays qu’il tra­verse est en train de deve­nir turc et musul­man sans que le pro­ces­sus soit ache­vé : les popu­la­tions grecques y sont encore nom­breuses, les églises debout, les langues mêlées.

C’est dans ce pays qu’Ibn Bat­tu­ta ren­contre l’ins­ti­tu­tion qui va le plus le frap­per, et sur laquelle son témoi­gnage consti­tue une source de pre­mier ordre : les akhis.

Le mot vient de l’a­rabe akh, frère. Les confré­ries d’a­khis sont issues de la futuw­wa, tra­di­tion de « che­va­le­rie » urbaine attes­tée depuis le cali­fat abbas­side, réor­ga­ni­sée en Ana­to­lie autour des corps de métiers. Chaque quar­tier, chaque bourg pos­sède sa loge, diri­gée par un akhi élu par ses pairs, regrou­pant les jeunes hommes des métiers — tan­neurs, sel­liers, tis­se­rands. La loge sert d’a­te­lier, de lieu de vie com­mune, de foyer de dévo­tion sou­fie et d’au­berge pour les voyageurs.

Ibn Bat­tu­ta décrit leur fonc­tion­ne­ment avec une pré­ci­sion qui sug­gère l’ob­ser­va­tion directe : les membres tra­vaillent la jour­née, apportent le soir le pro­duit de leur tra­vail à l’a­khi, qui l’emploie à ache­ter la nour­ri­ture, les fruits et les bou­gies pour l’ac­cueil des étran­gers. Il note qu’il n’existe nulle part au monde de gens plus empres­sés envers les hôtes de pas­sage, et qu’on en trouve dans chaque dis­trict, chaque ville, chaque village.

Une scène résume tout. À Ladhiq — Deniz­li —, à peine arri­vé, des hommes se sai­sissent de ses affaires. Il ne com­prend pas leur langue, croit à un vol, s’in­quiète. Un autre groupe sur­vient et la dis­pute manque de tour­ner à la bagarre. Il finit par apprendre, par un pèle­rin ara­bo­phone, qu’il s’a­git de deux confré­ries rivales se dis­pu­tant l’hon­neur de l’hé­ber­ger. On tire au sort. Il loge chez les pre­miers, puis chez les seconds.

Le comique de la situa­tion ne doit pas mas­quer sa por­tée. L’hos­pi­ta­li­té, ici, n’est pas une ver­tu indi­vi­duelle : c’est un capi­tal sym­bo­lique en com­pé­ti­tion, une mon­naie de pres­tige entre cor­po­ra­tions. Elle consti­tue aus­si une infra­struc­ture de cir­cu­la­tion. Un voya­geur pauvre peut tra­ver­ser l’A­na­to­lie de part en part en dor­mant chaque nuit dans une loge d’a­khis, sans payer. Cela signi­fie qu’un espace poli­ti­que­ment frag­men­té peut être socia­le­ment conti­nu — et c’est l’une des obser­va­tions les plus fortes que la Rih­la per­mette de faire sur le bas­sin médi­ter­ra­néen dans son ensemble. La frag­men­ta­tion poli­tique n’im­plique pas la fer­me­ture. Elle peut même s’ac­com­pa­gner d’une den­si­té de soli­da­ri­tés que les États cen­tra­li­sés n’en­tre­tiennent pas.

Les akhis joue­ront un rôle consi­dé­rable dans la struc­tu­ra­tion sociale des futures terres otto­manes. Leurs loges, leurs codes, leur arti­cu­la­tion entre métier et confré­rie sur­vi­vront dans les cor­po­ra­tions urbaines de l’Em­pire pen­dant des siècles.


La langue, l’in­ter­prète et le per­san de cour

La scène de Deniz­li, où il croit être volé alors qu’on se dis­pute l’hon­neur de l’hé­ber­ger, repose sur un fait que le récit men­tionne à peine et qui com­mande pour­tant tout le voyage : il ne com­prend pas ce qu’on lui dit.

Ibn Bat­tu­ta parle arabe. Il a appris le per­san, langue de culture et d’ad­mi­nis­tra­tion de tout l’O­rient isla­mique, du Bos­phore au Ben­gale — c’est en per­san qu’il ser­vi­ra à Del­hi, en per­san qu’il conver­se­ra avec les princes turcs et mon­gols. Mais il ne parle pas turc, ni grec, ni tamoul, ni chi­nois. Sur l’im­mense majo­ri­té de son iti­né­raire, il dépend d’intermédiaires.

Ces inter­mé­diaires appa­raissent constam­ment dans le texte, presque tou­jours sans nom et sans épais­seur : un pèle­rin ara­bo­phone ren­con­tré à Deniz­li, un juriste qui tra­duit devant un sul­tan, un com­pa­gnon de route qui négo­cie un prix. Ils sont l’in­fra­struc­ture invi­sible du récit. Chaque anec­dote rap­por­tée à la pre­mière per­sonne a pro­ba­ble­ment tran­si­té par la bouche d’un tiers, avec ce que cela sup­pose d’ap­proxi­ma­tions, de poli­tesses ajou­tées et de mal­en­ten­dus non détec­tés. Le lec­teur qui cherche dans la Rih­la la voix des popu­la­tions tra­ver­sées y trouve en réa­li­té la voix des let­trés ara­bo­phones ou per­sa­no­phones qui ser­vaient de relais.

Ce constat n’af­fai­blit pas le docu­ment ; il le situe. Ce qu’Ibn Bat­tu­ta décrit avec le plus de jus­tesse — les ins­ti­tu­tions juri­diques, les fon­da­tions pieuses, les pro­to­coles de cour, les usages sou­fis — sont pré­ci­sé­ment les domaines pour les­quels un voca­bu­laire com­mun exis­tait d’un bout à l’autre du monde isla­mique. Ce qu’il décrit le moins bien — la vie des pay­sans, les langues locales, les cou­tumes non arabes — sont ceux où l’in­ter­prète man­quait ou ne ser­vait à rien.

Il y a là une leçon géné­rale sur la Médi­ter­ra­née médié­vale. Elle n’é­tait pas poly­glotte au sens où cha­cun aurait par­lé plu­sieurs langues ; elle fonc­tion­nait par langues de relais super­po­sées. L’a­rabe pour le droit et la reli­gion, le per­san pour la cour et la poé­sie de l’O­rient, le grec pour l’ad­mi­nis­tra­tion byzan­tine rési­duelle, le latin pour la chan­cel­le­rie latine, et sur les quais un com­po­site pra­tique — le futur sabir, dont les attes­ta­tions for­melles sont plus tar­dives mais dont le besoin est déjà évident. Aucun de ces registres ne couvre tout le bas­sin. Un homme culti­vé peut tra­ver­ser trois conti­nents en en maî­tri­sant deux, à condi­tion de trou­ver, à chaque étape, quel­qu’un qui en maî­trise un autre.

C’est pro­ba­ble­ment l’ob­ser­va­tion la plus durable qu’on puisse tirer de son par­cours. La connec­ti­vi­té médi­ter­ra­néenne n’a jamais repo­sé sur une langue com­mune. Elle a repo­sé sur la dis­po­ni­bi­li­té per­ma­nente de traducteurs.


Bir­gi, Deniz­li, Bur­sa : les cours turques et le futur ottoman

De cour en cour, il col­lecte des cadeaux — che­vaux, vête­ments d’hon­neur, esclaves, pièces d’or. Il visite Anta­lya, Eğir­dir, Milas, Bir­gi, Konya, Erzu­rum, Aya­so­luk, Izmir, Bur­sa, Iznik. Il est reçu par des princes dont l’his­toire retien­dra sur­tout deux noms.

Le pre­mier est Umur, fils d’Aydın, maître d’Iz­mir, qui devien­dra le grand cor­saire de la mer Égée et l’al­lié le plus effi­cace de Byzance avant que les flottes latines ne finissent par le tuer sous les murs de sa propre ville. Le second est Orhan, fils d’Os­man, à Bur­sa. Ibn Bat­tu­ta le décrit comme le plus grand des rois tur­co­mans, le plus riche en terres, en troupes et en argent, et note qu’il pos­sède près de cent for­te­resses, qu’il passe son temps à les ins­pec­ter et ne demeure jamais un mois entier dans une même ville.

Cette nota­tion est extra­or­di­naire par ce qu’elle ignore. Nous savons qu’O­rhan est le second sou­ve­rain d’une dynas­tie qui régne­ra six siècles sur trois conti­nents. Ibn Bat­tu­ta, lui, voit un chef par­mi d’autres, riche mais nomade dans ses habi­tudes, dont la prin­ci­pale carac­té­ris­tique est de ne pas res­ter en place. Il ne pro­phé­tise rien. Il classe. C’est cette absence de pers­pec­tive rétros­pec­tive qui donne à son témoi­gnage sa valeur : il enre­gistre l’é­tat d’un sys­tème avant que l’un de ses élé­ments ne l’absorbe.

À Iznik, il est reçu par l’é­pouse d’O­rhan, qu’il qua­li­fie de femme pieuse et excel­lente — la femme que la tra­di­tion otto­mane connaî­tra sous le nom de Nilü­fer Hatun. Cette place accor­dée aux femmes des cours turques revient plu­sieurs fois dans les pages ana­to­liennes et sur­prend visi­ble­ment le juriste mali­kite. Il note plus tard, chez les Turcs de la Horde, le rang consi­dé­rable des épouses, leur liber­té de mou­ve­ment, la défé­rence que leur témoignent les maris. Il ne s’en indigne pas ; il constate un écart entre l’ordre social qu’il a appris à Tan­ger et celui qu’il observe. Cet écart tra­verse tout le livre. Il en consti­tue, pour l’his­to­rien, l’un des meilleurs ins­tru­ments de mesure.

À Aya­so­luk, l’an­cienne Éphèse, il décrit une grande et ancienne ville véné­rée des Grecs, pos­sé­dant une vaste église bâtie en pierres de taille de dix cou­dées et plus. C’est une note d’une exac­ti­tude presque archéo­lo­gique — les blocs antiques réem­ployés, la masse de la basi­lique Saint-Jean —, et elle vient d’un homme qui, à Alexan­drie, n’a pas éprou­vé le besoin de s’é­mou­voir devant le phare. Le regard est tech­nique, com­pa­ra­tif, celui d’un homme qui a vu beau­coup de bâti­ments et qui les mesure.


Sinop, la mer Noire, Constan­ti­nople : la sor­tie du bassin

En novembre 1331, il quitte les régions égéennes pour remon­ter vers le nord avec un petit groupe : quelques com­pa­gnons, deux jeunes esclaves, une esclave, des che­vaux, les cadeaux accu­mu­lés. Le tra­jet tourne mal. Un fleuve en crue leur barre le pas­sage. Un guide les égare — volon­tai­re­ment, com­pren­dra-t-il, puis­qu’il réclame ensuite une ran­çon. L’hi­ver arrive, ils manquent de mou­rir de froid. Ils atteignent enfin Sinop, sur la mer Noire, où il faut attendre plus d’un mois que le temps se lève et que les navi­ga­tions reprennent.

Puis la tra­ver­sée vers la Cri­mée : trois jours de tem­pête, le navire manque de cha­vi­rer, ils touchent terre près de Kertch.

Ce moment mérite d’être noté comme une fron­tière. Ibn Bat­tu­ta quitte le monde médi­ter­ra­néen. Il entre dans l’es­pace de la Horde d’Or, puis dans celui du Kha­nat de Dja­gha­taï, puis dans l’Inde. Il ne revien­dra sur les rivages de la Médi­ter­ra­née que dix-sept ans plus tard, et ce sera pour ren­trer chez lui.

Une excur­sion, pour­tant, l’y ramène briè­ve­ment. Depuis les steppes, il accom­pagne — dit-il — une épouse byzan­tine du khan Özbeg, retour­nant à Constan­ti­nople pour ses couches. Il décrit la ville, Sainte-Sophie qu’il ne peut visi­ter faute de vou­loir se pros­ter­ner devant la croix, un entre­tien avec l’empereur, une conver­sa­tion avec un reli­gieux ortho­doxe à pro­pos de Jéru­sa­lem. La data­tion de cet épi­sode oscille selon les recons­ti­tu­tions entre la fin de 1332 et 1334, et l’en­semble de l’é­pi­sode est l’un des plus dis­cu­tés du livre : la chro­no­lo­gie interne de la Rih­la, à cet endroit, ne se referme pas.

C’est l’oc­ca­sion de dire un mot du pro­blème géné­ral. Les dates que donne le texte, confron­tées aux évé­ne­ments datés par ailleurs — règnes, batailles, décès de sou­ve­rains —, pro­duisent des impos­si­bi­li­tés : des tra­jets qui pren­draient moins de temps qu’il n’en faut, des ren­contres avec des princes déjà morts ou pas encore au pou­voir. Les ten­ta­tives de recons­truc­tion de la chro­no­lo­gie réelle occupent les spé­cia­listes depuis un siècle et demi ; celle qui fait auto­ri­té conclut à un déca­lage de plu­sieurs années sur la période 1327–1332, en sup­po­sant notam­ment un séjour à La Mecque plus court que ce que le texte affirme. Aucune recons­truc­tion n’emporte l’adhé­sion générale.


Le retour de 1348–1349 : la peste, la Sar­daigne, Tanger

Il rentre par où il était par­ti, ou presque. Vingt-deux ans après l’a­voir quit­tée, il retrouve la Syrie en 1348. Il y apprend que son père est mort quinze ans plus tôt.

Et il y trouve la peste.

Le témoi­gnage qu’il livre sur la Peste noire en Orient est l’un des plus cités de toute la lit­té­ra­ture médié­vale, et le seul récit de voyage dont l’au­teur pré­tende avoir tra­ver­sé la pan­dé­mie sur plu­sieurs mil­liers de kilo­mètres. À Damas, en juillet 1348, il rap­porte avoir vu la popu­la­tion entière — musul­mans, juifs et chré­tiens mêlés, por­tant Torah et Évan­giles — sor­tir de la ville à jeun, à l’aube, pour une prière roga­toire com­mune contre le fléau. Il ajoute que Dieu allé­gea l’é­pi­dé­mie et que la mor­ta­li­té y res­ta infé­rieure à celle du Caire.

Ce pas­sage a fait cou­ler beau­coup d’encre. Sa valeur his­to­rique est débat­tue : il est iso­lé, les chro­ni­queurs damas­cènes contem­po­rains en donnent des ver­sions diver­gentes, et la scène d’u­na­ni­mi­té inter­con­fes­sion­nelle cor­res­pond un peu trop par­fai­te­ment à ce qu’un récit édi­fiant deman­de­rait. Elle n’est pas invrai­sem­blable pour autant — les pro­ces­sions col­lec­tives contre l’é­pi­dé­mie sont attes­tées ailleurs, y com­pris avec par­ti­ci­pa­tion de com­mu­nau­tés dis­tinctes. Ce qu’on peut dire pru­dem­ment est ceci : le texte enre­gistre l’i­dée qu’une telle prière com­mune était conce­vable dans une grande ville mame­louke, quelles que soient les moda­li­tés réelles de l’événement.

Sur Le Caire, il donne un chiffre : jus­qu’à vingt-quatre mille morts par jour. Le nombre est cer­tai­ne­ment exces­sif — les esti­ma­tions modernes retiennent des pointes bien infé­rieures, quoique catas­tro­phiques —, mais il dit quelque chose d’exact sur la per­cep­tion : la mor­ta­li­té dépas­sait toute échelle de com­pa­rai­son disponible.

Il gagne La Mecque, où la peste est arri­vée avec les cara­vanes, y reste quelques mois, puis décide de ren­trer. Il a qua­rante-cinq ans. Il repart d’É­gypte par mer, passe par Tunis, et fait un détour par la Sar­daigne — ter­ri­toire chré­tien, alors sous domi­na­tion ara­go­naise contes­tée — où il craint que les habi­tants ne le retiennent pour ran­çon. Il en repart sans encombre, longe la côte, débarque à Ténès, puis Tlem­cen, et remonte vers Fès par des cols ennei­gés dont il dira n’a­voir jamais vu de pires, ni en Afgha­nis­tan, ni chez les Turcs.

Il atteint Tan­ger en novembre 1349. Sa mère est morte de la peste quelques mois plus tôt.

Il y a, dans cette conver­gence, quelque chose que le récit ne com­mente pas et que le lec­teur ne peut pas ne pas voir. Il a tra­ver­sé la pan­dé­mie de la Syrie à l’É­gypte, du Hed­jaz au Magh­reb, en épou­sant sans le savoir la tra­jec­toire même du fléau — celle des routes com­mer­ciales, des cara­vanes de pèle­rins, des navires. Le voya­geur et la mala­die ont uti­li­sé la même infra­struc­ture. La Médi­ter­ra­née qui por­tait le poivre et les ija­zat por­tait aus­si Yer­si­nia pes­tis de Caf­fa à Mes­sine, de Mes­sine à Alexan­drie, d’A­lexan­drie à Tunis. La connec­ti­vi­té qui fait la richesse du bas­sin en fait aus­si la vul­né­ra­bi­li­té, et l’an­née 1348 est le moment où cette équi­va­lence devient visible à tous.

La réponse à cette décou­verte sera ins­ti­tu­tion­nelle, et elle vien­dra du nord. Dans les décen­nies qui suivent, les cités mar­chandes du bas­sin inventent le dis­po­si­tif qui res­te­ra en vigueur cinq siècles : l’i­so­le­ment obli­ga­toire des navires et des hommes avant admis­sion au port. Raguse en for­mule une ver­sion dès 1377, Venise et Gênes suivent, le mot lui-même — qua­ran­taine, des qua­rante jours d’at­tente — s’im­pose ensuite dans toutes les langues du bas­sin. C’est l’une des rares ins­ti­tu­tions pro­pre­ment médi­ter­ra­néennes à avoir été inven­tée, géné­ra­li­sée et expor­tée au monde entier. Elle naît d’une évi­dence acquise en 1348 : ce qui cir­cule ne peut pas être arrê­té au bord de la mer, mais peut être retardé.

Ibn Bat­tu­ta n’en sait rien et n’en sau­ra rien. Il tra­verse le moment où le bas­sin découvre son propre fonc­tion­ne­ment, et il le tra­verse en malade poten­tiel, en fils orphe­lin, en homme de qua­rante-cinq ans qui rentre.

Il reste quelques jours à Tan­ger. Puis il repart.


Al-Anda­lus, 1350 : Gibral­tar, Mar­bel­la, Grenade

Il tra­verse à Ceu­ta, y tombe malade trois mois, puis passe le détroit sur une barque d’A­si­lah pour par­ti­ci­per à la défense de Gibral­tar, que le roi de Cas­tille Alphonse XI assiège.

Le siège ne va pas à son terme : Alphonse XI meurt devant la place, empor­té par la peste, en mars 1350. C’est l’un des rares sou­ve­rains d’Eu­rope occi­den­tale tués par la pan­dé­mie, et sa mort désor­ga­nise l’ef­fort cas­tillan pour une décen­nie. La menace levée, Ibn Bat­tu­ta décide de faire le tour d’al-Andalus.

Il visite le Rocher, dont Ibn Juzayy — qui le connaît per­son­nel­le­ment — don­ne­ra dans le texte une des­crip­tion longue et mar­tiale. Puis Ron­da, Mar­bel­la, Mála­ga, Vélez, Alha­ma, Gre­nade. La des­crip­tion de Mar­bel­la com­porte un épi­sode signi­fi­ca­tif : on lui décon­seille la route côtière vers Mála­ga, infes­tée par les incur­sions chré­tiennes, et il apprend peu après qu’un groupe de cava­liers par­tis avant lui a été atta­qué, un mort et un pri­son­nier lais­sés sur le chemin.

C’est la Médi­ter­ra­née de la fron­tière, ce que l’es­pa­gnol appel­le­ra plus tard la fron­te­ra : un lit­to­ral où le com­merce et la raz­zia s’exercent sur les mêmes routes, où les cap­tifs sont une mar­chan­dise et le rachat une indus­trie. À une jour­née de marche des ver­gers de Mála­ga, on peut être ven­du comme esclave. Ce régime fron­ta­lier dure­ra jus­qu’au XIXe siècle sur les deux rives ; il struc­ture l’é­co­no­mie de villes entières.

Gre­nade est alors à son apo­gée, sous Yusuf I, dont le règne et celui de son fils consti­tuent le som­met cultu­rel de l’é­mi­rat nas­ride. L’Al­ham­bra est en chan­tier, la madra­sa Yusu­fiyya vient d’être fon­dée, la cour ras­semble les meilleurs let­trés du monde anda­lou. Ibn Bat­tu­ta appelle la ville la métro­pole d’al-Anda­lus et la fian­cée de ses cités, décrit la vega, les jar­dins, les moulins.

Il ne ren­contre pas le sul­tan — il indique que Yusuf était malade — mais est reçu par la mère du sou­ve­rain, et sur­tout par le hajib Rid­wan, per­son­nage consi­dé­rable : chré­tien d’o­ri­gine, cap­tu­ré enfant, conver­ti, éle­vé au palais, deve­nu le plus puis­sant admi­nis­tra­teur de l’é­mi­rat. Cette bio­gra­phie est elle-même un conden­sé de la Médi­ter­ra­née fron­ta­lière — un enfant pris dans une raz­zia devient pre­mier ministre de l’É­tat qui l’a pris.

Et c’est à Gre­nade, dans un jar­din, qu’a lieu la ren­contre dont le livre entier va sor­tir. Il y croise un groupe de jeunes let­trés anda­lous, par­mi les­quels Abu Abdal­lah Muham­mad ibn Juzayy al-Kal­bi, poète et secré­taire, âgé d’une tren­taine d’années.

Cinq ans plus tard, à Fès, c’est cet homme qui tien­dra la plume.

Il faut pré­ci­ser un point sou­vent embrouillé dans la lit­té­ra­ture de vul­ga­ri­sa­tion : le rédac­teur de la Rih­la n’est pas le grand juriste et exé­gète Abu al-Qasim ibn Juzayy, auteur du Tashil, mort au com­bat en 1340 dans la déroute nas­ri­do-mari­nide du Sala­do. C’est son fils. La confu­sion entre le père et le fils est fré­quente et fausse la date de plu­sieurs évé­ne­ments ; elle mérite d’être signa­lée à chaque fois.

De Gre­nade, il repasse en Afrique, et repart aus­si­tôt vers le sud : le Saha­ra, le Niger, Tom­bouc­tou, l’empire du Mali. Ce der­nier voyage, entre 1352 et 1354, sort de notre cadre, mais il en éclaire la logique. Le Magh­reb n’est pas une extré­mi­té de la Médi­ter­ra­née : c’est une char­nière entre deux sys­tèmes, le bas­sin au nord et le Sou­dan au sud, reliés par la cara­vane et par l’or. L’or malien qui remonte par Sijil­mas­sa ali­mente les mon­naies de Fès, puis celles de Gênes et de Flo­rence. Le flo­rin dépend du Niger. Ibn Bat­tu­ta est l’un des rares hommes du XIVe siècle à avoir vu de ses yeux les deux extré­mi­tés de cette chaîne.


Fès, 1355 : la dictée

Il rentre défi­ni­ti­ve­ment au Maroc au début de 1354. Le sul­tan mari­nide Abu Inan Faris, infor­mé, ordonne que le récit soit mis par écrit, et charge Ibn Juzayy de recueillir la dictée.

Le tra­vail s’a­chève le 3 dhu al-hij­ja 756, soit le 9 décembre 1355. Le titre com­plet est un titre de son temps, rimé et long : Tuh­fat al-nuz­zar fi gha­ra’ib al-amsar wa ‘aja’ib al-asfar, que l’on rend approxi­ma­ti­ve­ment par « Pré­sent offert à ceux qui consi­dèrent les curio­si­tés des villes et les mer­veilles des voyages ». L’u­sage a rete­nu le seul mot de Rih­la, qui n’est pas un titre mais un genre.

Ibn Juzayy meurt à Fès en 1356 ou 1357, un ou deux ans après avoir ache­vé le manus­crit. Il avait envi­ron trente-cinq ans.

D’Ibn Bat­tu­ta, après cette date, on ne sait presque rien. On sup­pose qu’il reçut une charge de cadi dans une pro­vince. Il meurt en 1368 ou 1369 — les sources hésitent, cer­taines vont jus­qu’à 1377 —, à Fès ou à Mar­ra­kech selon les tra­di­tions. Un tom­beau lui est attri­bué dans la médi­na de Tan­ger ; rien n’é­ta­blit qu’il y soit effec­ti­ve­ment enterré.

Le livre, lui, connaît un des­tin curieux. Il cir­cule au Magh­reb — les copies conser­vées les plus anciennes sont magh­ré­bines — mais il ne devient pas un clas­sique. Aucun grand géo­graphe arabe pos­té­rieur ne s’en sert comme d’une auto­ri­té. Il ne fonde pas d’é­cole. Com­pa­ré à l’in­fluence d’un Idri­si ou d’un Ibn Khal­doun, l’im­pact de la Rih­la dans le monde isla­mique des XVe et XVIe siècles est faible.

Sa for­tune com­mence en Europe, tar­di­ve­ment, et par acci­dent. Des extraits par­viennent aux orien­ta­listes alle­mands et anglais dans les pre­mières décen­nies du XIXe siècle, à par­tir d’a­bré­gés. Ce sont les manus­crits rame­nés d’Al­gé­rie après 1830 qui per­mettent enfin d’é­ta­blir un texte com­plet : Charles Defré­me­ry et Benia­mi­no San­gui­net­ti en donnent, entre 1853 et 1858, une édi­tion arabe avec tra­duc­tion fran­çaise en quatre volumes, publiée par la Socié­té asia­tique. C’est cette édi­tion qui fonde la connais­sance moderne du texte, et c’est sur elle que repo­se­ra la tra­duc­tion anglaise entre­prise au XXe siècle et ache­vée seule­ment en l’an 2000.

Il faut mesu­rer ce que cela implique. Le voya­geur le plus éten­du du Moyen Âge est res­té quatre siècles et demi une figure secon­daire dans sa propre aire cultu­relle, avant d’être recons­truit en héros par la phi­lo­lo­gie colo­niale, puis récu­pé­ré au XXe siècle comme emblème d’un âge d’or de la cir­cu­la­tion isla­mique. Cha­cune de ces couches a dépo­sé sa propre lec­ture. Celle qui domine aujourd’­hui — Ibn Bat­tu­ta comme preuve que le monde était déjà glo­bal avant l’Eu­rope — n’est pas fausse, mais elle est pos­té­rieure de six siècles à l’ob­jet qu’elle décrit.

Ce que le texte dit, lui, est plus modeste et plus inté­res­sant. Un homme part de Tan­ger pour aller prier à La Mecque. Il ne rentre pas, parce que sa for­ma­tion de juriste lui ouvre par­tout des portes, parce que des confré­ries le nour­rissent, parce que des navires génois le trans­portent, parce que des princes turcs lui donnent des che­vaux, parce que le monde qu’il tra­verse est équi­pé pour rece­voir des hommes comme lui. Le voyage n’est pas un exploit indi­vi­duel : c’est l’ex­ploi­ta­tion sys­té­ma­tique d’une infra­struc­ture. Elle était là avant lui. Elle a sur­vé­cu à la peste de 1348, mais trans­for­mée, plus lente, plus pauvre. Il l’a par­cou­rue au moment exact où elle attei­gnait son maxi­mum d’extension.

Le jeune homme par­ti seul sur son âne, un jeu­di de juin, ne pou­vait pas savoir cela. Il vou­lait voir la Kaaba.


Repères

La date de départ. Le 2 rajab 725 de l’hé­gire cor­res­pond au 14 juin 1325. C’est l’une des rares dates du livre à faire consen­sus. L’âge indi­qué varie entre vingt et un et vingt-deux ans selon que l’on compte en années solaires ou lunaires ; les deux chiffres cir­culent et ne se contre­disent pas.

La chro­no­lo­gie interne. Elle est défec­tueuse sur plu­sieurs seg­ments, notam­ment entre 1327 et 1332. Le tra­vail de recons­truc­tion de réfé­rence est celui d’I­van Hrbek, The Chro­no­lo­gy of Ibn Bat­tu­ta’s Tra­vels (1962), qui pro­pose notam­ment de rac­cour­cir le séjour mec­quois ini­tial. Aucune recons­truc­tion n’est una­ni­me­ment accep­tée. Les dates de l’é­pi­sode constan­ti­no­po­li­tain oscil­lent entre 1332 et 1334 selon les auteurs.

Les emprunts tex­tuels. Les des­crip­tions de Damas, de La Mecque, de Médine et de plu­sieurs villes du Proche-Orient reprennent Ibn Jubayr (voya­geur anda­lou, XIIe siècle) ; la plu­part des pas­sages pales­ti­niens pro­viennent d’al-Abda­ri (XIIIe siècle). Ce constat est phi­lo­lo­gi­que­ment éta­bli et non contes­té. Son inter­pré­ta­tion l’est : pla­giat, ou conven­tion d’un genre où la des­crip­tion doit être conforme à la tra­di­tion ? La seconde lec­ture domine aujourd’hui.

Les tra­jets contes­tés. Les prin­ci­paux seg­ments dont la réa­li­té est mise en doute sont : la remon­tée de la Vol­ga jus­qu’à Bul­ghar, la mis­sion en Chine, l’ex­cur­sion à Sanaa, le tra­jet de Balkh à Bis­tam, et l’en­semble du périple ana­to­lien. Pour l’A­na­to­lie, le doute porte moins sur le fait qu’il y soit allé que sur l’ordre et l’ex­haus­ti­vi­té de l’i­ti­né­raire décrit.

Les deux Ibn Juzayy. Le rédac­teur de la Rih­la est Abu Abdal­lah Muham­mad ibn Muham­mad ibn Juzayy al-Kal­bi (v. 1321 – 1356/57), ren­con­tré à Gre­nade en 1350, mort à Fès peu après l’a­chè­ve­ment du texte. Son père, Abu al-Qasim Muham­mad ibn Ahmad ibn Juzayy (1294–1340), exé­gète et juriste majeur de Gre­nade, est mort à la bataille du Sala­do. La confu­sion entre les deux est très répan­due dans la lit­té­ra­ture secondaire.

La prière de Damas, juillet 1348. L’é­pi­sode de la pro­ces­sion inter­con­fes­sion­nelle contre la peste est le pas­sage le plus cité de la Rih­la dans l’his­to­rio­gra­phie de la Peste noire. Il est iso­lé : les chro­ni­queurs damas­cènes contem­po­rains en donnent des ver­sions qui ne coïn­cident pas exac­te­ment. Sa valeur docu­men­taire fait l’ob­jet de tra­vaux récents et n’est pas tran­chée. Le chiffre de vingt-quatre mille morts par jour au Caire est très supé­rieur aux esti­ma­tions démo­gra­phiques modernes.

La mort des parents. Le père est mort quinze ans avant 1348, la mère de la peste quelques mois avant le retour de novembre 1349 (Sha’­ban 750). La Rih­la est expli­cite sur ce second point.

L’a­nec­dote de l’in­cré­du­li­té. La tra­di­tion selon laquelle les récits d’Ibn Bat­tu­ta furent accueillis avec scep­ti­cisme à Fès, et selon laquelle un digni­taire de la cour aurait objec­té qu’il ne faut pas tenir pour faux ce qui est seule­ment inha­bi­tuel, est géné­ra­le­ment attri­buée à Ibn Khal­doun. Je n’ai pas pu loca­li­ser le pas­sage exact dans la Muqad­di­ma ; l’a­nec­dote cir­cule sur­tout par cita­tion indi­recte et méri­te­rait véri­fi­ca­tion sur l’é­di­tion Rosen­thal ou de Slane.

Le phare d’A­lexan­drie. Ibn Bat­tu­ta le visite en 1326, une face déjà rui­née, et le retrouve en 1349 réduit à un amas inac­ces­sible. Ce double témoi­gnage à vingt-trois ans d’in­ter­valle est l’un des jalons de la chro­no­lo­gie de la des­truc­tion du monument.

La dis­tance par­cou­rue. Le chiffre de 117 000 à 120 000 kilo­mètres, sou­vent avan­cé et sou­vent com­pa­ré à celui de Mar­co Polo, est une esti­ma­tion moderne obte­nue en addi­tion­nant les tra­jets décrits par le texte. Il n’a de valeur que si l’on accepte l’in­té­gra­li­té de ces tra­jets — ce que la cri­tique interne ne per­met pas de faire. La com­pa­rai­son avec Mar­co Polo, popu­la­ri­sée au XXe siècle, ne repose sur aucun élé­ment contem­po­rain des deux voyageurs.

La date et le lieu de la mort. 1368 ou 1369 selon la plu­part des sources, 1377 selon d’autres ; Fès ou Mar­ra­kech. Le tom­beau de Tan­ger est une attri­bu­tion tra­di­tion­nelle sans fon­de­ment docu­men­taire établi.

Édi­tions. Le texte arabe et sa tra­duc­tion fran­çaise de réfé­rence : C. Defré­me­ry et B. R. San­gui­net­ti, Voyages d’Ibn Batou­tah, 4 vol., Socié­té asia­tique, Paris, 1853–1858. Tra­duc­tion anglaise anno­tée : H. A. R. Gibb (puis C. F. Beckin­gham), The Tra­vels of Ibn Bat­tu­ta, Hak­luyt Socie­ty, 5 vol., 1958–2000. Bio­gra­phie his­to­rique de réfé­rence : Ross E. Dunn, The Adven­tures of Ibn Bat­tu­ta, 1986, rééd. augmentée.

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