Aux carrières de la Méditerranée
Aux carrières de la Méditerranée
D’où viennent les pierres des monuments antiques
Aux carrières de la Méditerranée
D’où viennent les pierres des monuments antiques
On visite les monuments par l’endroit, jamais par l’envers. On arrive au Parthénon par les Propylées, on entre dans la Grande Pyramide par le boyau que les pillards ont creusé, on lève la tête vers l’entablement du temple de Bacchus à Baalbek en se demandant comment des hommes ont pu poser là-haut des blocs de cette taille — et l’on repart sans avoir jamais pensé au trou d’où la pierre était sortie. C’est pourtant là, dans ce négatif du monument, dans cette blessure ouverte au flanc d’une colline et souvent oubliée à quelques kilomètres seulement du chef-d’œuvre, que commence l’histoire. La carrière est le lieu premier, celui que personne ne va voir, celui qui ne figure sur aucun itinéraire, et c’est précisément pour cela qu’elle mérite le voyage : parce qu’elle garde, dans ses gradins abandonnés, dans ses blocs à demi dégagés et laissés pour compte, une mémoire plus honnête que le monument lui-même. Le monument ment un peu — il est fini, il est propre, il a été pensé pour durer et pour impressionner. La carrière, elle, ne ment pas : on y voit l’effort, l’hésitation, l’erreur, le bloc fendu qu’on a abandonné parce qu’un défaut invisible l’a trahi au dernier coup de coin, et l’on comprend, à cette échelle-là, ce que représentait vraiment l’idée de bâtir en pierre.
Il faut d’abord se défaire d’une illusion : celle qui voudrait que la pierre soit un matériau neutre, disponible, interchangeable, que l’on choisit comme on choisit aujourd’hui un carrelage. Rien n’est plus faux. La pierre est d’abord une contrainte géologique, une donnée du terrain, quelque chose qui est là ou qui n’est pas là, et le premier geste du bâtisseur antique n’a pas été d’imaginer un monument puis de chercher la pierre : il a été de regarder ce que la terre lui offrait sous les pieds, et de bâtir avec cela. Puis, très lentement, à mesure que les empires se constituaient et que les routes se fiabilisaient, un second geste est apparu — celui d’aller chercher au loin une pierre que l’on n’avait pas, non parce qu’on en avait besoin, mais parce qu’elle disait quelque chose. Et entre ces deux gestes, à Rome surtout, un troisième s’est glissé, plus discret et plus moderne : celui d’organiser l’extraction à grande échelle, d’expédier des blocs à demi taillés vers des ports lointains, de faire de la pierre non plus une trouvaille ni un trophée mais une marchandise. Trois régimes, donc, qui coexistent et se chevauchent tout au long de cette histoire, et qu’il faut garder à l’esprit en descendant, région par région, vers les trous d’où tout est sorti.
Égypte : le calcaire, le granite et le désert
Il n’existe pas de pays où la pierre soit à la fois aussi présente et aussi diverse qu’en Égypte, et cela tient à une chose simple que l’on oublie en regardant les cartes : le Nil est un couteau qui a tranché à travers des couches géologiques différentes, si bien qu’en descendant le fleuve on change de roche comme on change de latitude. Au nord, autour de Memphis et de ce qui deviendra Le Caire, la vallée est bordée de plateaux de calcaire tendre. Plus au sud, vers Thèbes, le calcaire cède au grès. Plus au sud encore, à Assouan, à la première cataracte, le grès lui-même s’interrompt et le socle granitique du continent affleure brutalement, barrant le fleuve de ses écueils. Les Égyptiens n’ont pas eu à inventer cette distribution : ils l’ont lue, et ils ont bâti en conséquence.
Tourah, la carrière de la belle pierre
Sur la rive orientale du Nil, en face de Gizeh, à une quinzaine de kilomètres en amont, s’ouvre le flanc de calcaire de Tourah, que les Anciens appelaient la carrière de la belle pierre, ou pierre blanche. Ce n’est pas un nom qui se donne à la légère. Le calcaire de Tourah est plus fin, plus dense, plus blanc que le calcaire médiocre du plateau de Gizeh lui-même, où l’on extrayait sur place, à quelques centaines de mètres du chantier, la masse des blocs grossiers qui constituent le corps des pyramides. Ces blocs-là, on ne les transportait pas : on les tirait du sol immédiatement voisin, on remontait à mesure que la carrière descendait, et l’on comprend, en marchant sur le plateau, que la pyramide et le trou qui l’a nourrie ne sont que les deux faces d’un même geste, le plein et le vide d’une seule opération. Mais pour le parement, pour cette peau de calcaire lisse et éclatante qui recouvrait autrefois les faces des pyramides et que le soleil devait faire briller à des lieues à la ronde, il fallait mieux, et l’on allait chercher à Tourah, de l’autre côté du fleuve, la pierre digne d’habiller le monument.
Le transport de ce calcaire de parement suivait le rythme du Nil. On extrayait en galeries — Tourah est une carrière souterraine, un labyrinthe de salles et de piliers laissés en réserve pour soutenir le plafond, à la différence des carrières à ciel ouvert de Gizeh — et l’on descendait les blocs jusqu’au fleuve, où l’on attendait la crue. C’est un point qu’il faut avoir en tête pour comprendre toute l’économie de la pierre en Égypte : le Nil ne se contentait pas d’être une route, il était une route qui montait et descendait selon les saisons, si bien que la logistique des chantiers était rythmée par la respiration annuelle du fleuve. Pendant la crue, l’eau venait presque au pied des carrières et des chantiers, les barges chargées de plusieurs tonnes flottaient là où, quelques mois plus tôt, il n’y avait que des champs — et le calcaire de Tourah traversait alors le fleuve, en travers du courant, pour aller revêtir les faces de Khéops et de Khéphren.
De ce parement, il ne reste presque rien : les califes du Moyen Âge y ont vu une carrière commode, toute taillée, à ciel ouvert, et ont dépouillé les pyramides de leur peau blanche pour bâtir Le Caire. Seul le sommet de la pyramide de Khéphren en garde encore un lambeau, hors d’atteinte, comme un échantillon oublié. La carrière de Tourah, elle, a continué à fournir de la belle pierre pendant des millénaires — les Romains y ont extrait, les chrétiens coptes y ont installé des ermitages dans les galeries abandonnées, et le nom même de Tourah, dit-on, viendrait du latin, du mot qui a donné nos carrières. Une carrière peut ainsi survivre aux civilisations qui l’ont ouverte, changer de mains, de langue, de dieu, tout en continuant à faire la seule chose qu’elle sache faire : donner de la pierre.
Assouan, le granite du sud
Il faut remonter le fleuve, très loin, huit cents kilomètres vers le sud, jusqu’à la première cataracte, pour trouver l’autre grande pierre de l’Égypte, celle qui n’a rien à voir avec le calcaire tendre du nord : le granite d’Assouan, rose ou gris, dur comme peu de roches le sont, et qui a servi à tout ce qui devait défier le temps — les sarcophages, les chambres funéraires, les colosses, et surtout les obélisques, ces aiguilles monolithiques dont chacune est un défi lancé à la fois à la carrière et au transport.
À Assouan, la carrière n’est pas un trou : c’est un affleurement, un chaos de roche à nu où le granite sort de terre et où les carriers travaillaient à même la masse, à ciel ouvert, sous un soleil qui, à cette latitude, ne pardonne rien. Et il y a là, resté sur place, le plus extraordinaire témoin de tout le travail de la pierre antique : l’obélisque inachevé, un monolithe de plus de mille tonnes, dégagé sur trois de ses faces, encore attaché à la roche mère par sa base, et abandonné parce qu’une fissure est apparue en cours d’extraction. On peut marcher le long de ce géant couché, descendre dans la tranchée que les carriers ont creusée tout autour pour le dégager, poser la main sur les traces laissées par les boules de dolérite avec lesquelles ils martelaient patiemment le granite — car on ne taillait pas ce granite au ciseau, il est trop dur, on le pilonnait, on l’usait, on l’attaquait par une armée d’hommes frappant des heures durant avec des masses de pierre plus dure encore. La fissure qui a condamné cet obélisque a sans doute condamné aussi des années de travail. Il gît là, inutile et magnifique, et c’est le plus beau document qui soit sur ce que représentait l’ambition de la pierre : non pas la maîtrise tranquille du bâtisseur, mais un pari toujours à la merci d’un défaut invisible dans la roche.
Le transport des obélisques depuis Assouan tient de l’épopée logistique. On les descendait au fleuve, on les chargeait sur des barges spécialement conçues, larges et plates, et on profitait du courant qui, ici, va du sud vers le nord — heureux hasard qui fait que la pesanteur du fleuve travaille dans le sens du transport, de la carrière vers les grands chantiers de Thèbes et de Memphis. La reine Hatchepsout a fait représenter sur les murs de son temple de Deir el-Bahari le transport de deux obélisques colossaux, couchés bout à bout sur une barge immense remorquée par une flottille de bateaux à rames : c’est l’un des rares documents où une civilisation ait pris la peine de montrer non le monument achevé mais le voyage de la pierre, l’effort brut du déplacement, comme si l’exploit du transport valait qu’on le grave autant que la beauté du résultat.
Gebel Silsileh, la porte de grès
Entre Thèbes et Assouan, le Nil se resserre en un défilé où les collines de grès viennent presque toucher l’eau des deux côtés : c’est Gebel Silsileh, la montagne de la chaîne, ainsi nommée parce qu’une légende voulait qu’on tendît là une chaîne en travers du fleuve. Ce resserrement géologique, où le grès affleure au bord même de l’eau, en a fait la grande carrière de grès de l’Égypte, celle qui a fourni la pierre des temples de Karnak et de Louxor, c’est-à-dire de la plus vaste concentration architecturale que l’Antiquité ait produite. Le grès n’a pas le prestige du granite ni la finesse du beau calcaire : c’est une pierre de construction, tendre à tailler, facile à extraire en gros blocs réguliers, et l’on comprend qu’elle ait servi à élever ces forêts de colonnes qui font de Karnak un lieu où l’on se perd. La proximité de l’eau était ici décisive : à Gebel Silsileh, on extrayait littéralement au bord du fleuve, si bien que le bloc à peine dégagé pouvait être chargé sans presque avoir à parcourir de distance sur terre — et c’est cette économie de transport, cette coïncidence entre le gisement et la voie d’eau, qui a fait la fortune du site sur près de deux mille ans d’exploitation.
Les carrières de Gebel Silsileh gardent, gravés dans leurs parois, des dizaines de stèles et d’inscriptions laissées par les équipes de carriers et par les fonctionnaires qui supervisaient l’extraction. On y lit des noms, des dates, des actions de grâces, des prières au fleuve — car ouvrir la pierre était aussi un acte qui engageait les dieux, et l’on ne saignait pas la montagne sans un mot pour se concilier les puissances. C’est une chose qu’on oublie devant nos carrières industrielles : pour l’homme antique, la carrière était un lieu chargé, presque un sanctuaire à l’envers, un endroit où l’on prenait à la terre ce qu’elle ne redonnerait pas, et il fallait accompagner ce prélèvement de gestes rituels.
Wadi Hammamat, la pierre du désert
Il faut maintenant quitter le fleuve, tourner le dos à l’eau et s’enfoncer vers l’est, dans le désert Oriental, cette zone montagneuse et aride qui sépare la vallée du Nil de la mer Rouge. Là, au fond d’un oued desséché qui servait de route caravanière entre Coptos et la côte, s’ouvre le Wadi Hammamat, d’où l’on extrayait une roche sombre, verte ou grise, dure et compacte, que les géologues appellent grauwacke ou schiste siliceux et que les Égyptiens réservaient à des usages précieux : statues, sarcophages, palettes rituelles, objets où la couleur profonde et le grain fin de la pierre faisaient merveille. Le Wadi Hammamat n’est pas une carrière comme les autres : c’est un lieu de bout du monde, une entaille dans la montagne au milieu du néant, où l’on n’allait pas par commodité mais parce que cette pierre-là, verte et sourde, ne se trouvait nulle part ailleurs.
Ce qui rend le Wadi Hammamat unique, c’est qu’on y a laissé, gravée dans la roche, la plus ancienne carte géologique connue au monde. Un papyrus, dit papyrus des mines, dessine le tracé de l’oued, les montagnes, l’emplacement de la carrière et celui des mines d’or voisines — car ce désert était doublement précieux, il donnait la belle pierre sombre et il donnait l’or. On mesure là une chose : les Égyptiens ne se contentaient pas d’exploiter ces gisements lointains, ils les cartographiaient, ils les administraient, ils y envoyaient des expéditions organisées comme des campagnes militaires, avec leurs porteurs d’eau, leurs approvisionnements, leurs chefs et leurs scribes. Aller chercher la pierre au fond du désert Oriental n’était pas un travail de carrier mais une entreprise d’État, planifiée depuis la vallée, et dont le succès reposait sur une logistique de l’eau et du ravitaillement aussi tendue que celle d’une armée en campagne.
Mons Porphyrites et Mons Claudianus, l’empire dans le désert
Bien plus tard, quand l’Égypte fut devenue une province romaine, ce même désert Oriental révéla aux nouveaux maîtres deux gisements qui allaient devenir parmi les plus prestigieux de tout l’Empire, et dont l’exploitation reste l’un des chapitres les plus étonnants de l’histoire de la pierre. Le premier est le Mons Porphyrites, la montagne de porphyre, où l’on extrayait cette roche rouge pourpre mouchetée de blanc que les Romains ont élevée au rang de pierre impériale par excellence. Le porphyre est dur, presque impossible à travailler, d’un rouge sombre qui évoque le sang et la pourpre — la couleur du pouvoir — et l’on n’en trouvait, dans tout le monde connu, qu’à cet endroit précis du désert égyptien, une montagne perdue à des jours de marche de la vallée et de la mer. Que les empereurs aient jugé bon d’organiser l’extraction et le transport d’une pierre si difficile, depuis un lieu si inaccessible, dit tout du prix qu’ils attachaient à ce rouge : le porphyre n’était pas une pierre de construction, c’était un attribut, une manière de matérialiser dans la roche l’exclusivité du pouvoir impérial. On en fit des colonnes, des vasques, des sarcophages d’empereurs, et sa rareté fut si bien gardée qu’après l’Antiquité, la carrière étant oubliée et son emplacement perdu, on ne sut plus produire de porphyre pendant plus de mille ans : on se contenta de découper et de remployer, à l’infini, les blocs antiques, comme si l’on puisait dans un stock que nul ne savait plus reconstituer.
Non loin de là s’ouvrait le Mons Claudianus, où l’on extrayait un granite gris, moucheté, d’une grande dureté, dont Rome fit un usage spectaculaire : les colonnes monolithiques du Panthéon, ces fûts gris de quarante pieds de haut qui soutiennent le portique, viennent de ce désert égyptien, extraites là, descendues à dos d’hommes et de bêtes vers le Nil, embarquées, transportées à travers toute la Méditerranée jusqu’à Ostie, remontées jusqu’à Rome. Le site du Mons Claudianus est aujourd’hui l’un des mieux conservés qui soit, parce que le désert a tout figé : on y trouve encore le village des ouvriers, les rampes, les colonnes abandonnées en cours de transport, et surtout des milliers de tessons couverts d’inscriptions — les ostraca — qui nous racontent la vie quotidienne de cette communauté perdue au bout du monde, les rations, les corvées, les lettres, les commandes. On y devine une population mêlée, des ouvriers qualifiés, des soldats, des condamnés, tout un petit monde tenu là par la seule volonté impériale de tirer de cette montagne un granite dont Rome, à l’autre bout de la mer, n’avait aucun besoin vital et qu’elle voulait pourtant, pour la seule raison qu’il était difficile, lointain, et donc magnifique.
Grèce : le marbre et la lumière
Passer de l’Égypte à la Grèce, c’est changer de pierre reine. L’Égypte est le pays du calcaire, du grès et du granite ; la Grèce est le pays du marbre, et c’est là, dans les carrières de l’Attique et des Cyclades, que la pierre a pour la première fois été travaillée non seulement comme matériau mais comme chair, comme surface capable de retenir la lumière et de rendre la peau, le pli du vêtement, le muscle. Le marbre grec n’est pas une pierre parmi d’autres : c’est le support d’une civilisation qui a fait de la représentation du corps humain le centre de son art, et cela n’aurait pas été possible sans les gisements exceptionnels que le sol grec offrait.
Le Pentélique, la carrière au-dessus d’Athènes
Le Parthénon est en marbre du Pentélique, et le Pentélique est une montagne que l’on voit depuis l’Acropole. C’est un fait qu’il faut laisser un instant s’installer : le marbre dont sont faits les monuments les plus célèbres de l’Occident venait d’une carrière située à une quinzaine de kilomètres seulement du chantier, sur le flanc d’une montagne visible depuis le site même où on l’a employé. La carrière et le monument se regardaient. On extrayait là-haut, sur les pentes du mont Pentélique, un marbre blanc d’une qualité rare, à grain fin, qui présente une particularité chimique remarquable : il contient des traces de fer qui, sous l’effet de l’oxydation, donnent au marbre exposé aux intempéries une patine dorée, chaude, miellée, si bien que les colonnes du Parthénon ne sont pas d’un blanc froid mais tirent, à certaines heures, vers l’ocre et le miel. Ce que la lumière fait au Parthénon, c’est la carrière qui l’a rendu possible, par la présence de ce fer dans la roche — et il y a là une leçon discrète sur la manière dont la géologie d’un gisement se prolonge, des millénaires plus tard, dans la couleur d’un monument à l’heure du couchant.
Le transport du marbre pentélique posait un problème inverse de celui des obélisques égyptiens : il fallait descendre. La carrière est en altitude, le chantier en contrebas, et l’on avait aménagé sur le flanc de la montagne une voie de glissement, une rampe le long de laquelle on faisait descendre les blocs, retenus par des systèmes de freinage, dont on voit encore les traces. Il n’y avait pas de fleuve ici, pas de barge, pas de crue salvatrice : seulement la pente, la traction animale, et l’ingéniosité de rampes et de traîneaux. Les gradins d’extraction du Pentélique sont encore visibles, taillés dans le flanc de la montagne comme un escalier de géant, et l’on y trouve, là aussi, des blocs abandonnés, des amorces de colonnes restées sur place, tous ces témoins du travail interrompu qui font d’une carrière un lieu plus émouvant, à sa manière, que le monument achevé.
Paros, le marbre translucide
Il faut prendre la mer, gagner les Cyclades, aborder l’île de Paros pour trouver l’autre grand marbre grec, celui que les sculpteurs préféraient à tous les autres. Le marbre de Paros, le lychnitès comme on l’appelait — le marbre de la lampe — est un marbre d’une blancheur et d’une translucidité exceptionnelles, un marbre dans lequel la lumière pénètre de quelques millimètres avant d’être renvoyée, ce qui donne aux statues qui en sont faites cette qualité de peau vivante, presque diaphane, qu’aucun autre marbre n’atteint. Son nom même dit son étrangeté : on l’extrayait en galeries souterraines, à la lampe, dans le noir, parce que les meilleurs bancs se trouvaient en profondeur — et il y a quelque chose de vertigineux dans l’idée de ces carriers descendant sous terre, à la lumière tremblante des lampes à huile, pour arracher à l’obscurité une pierre dont la vertu était précisément de capter et de rendre la lumière.
Le marbre de Paros fut exporté dans toute la Méditerranée, non comme pierre de construction — trop précieux pour cela — mais comme matériau de sculpture, réservé aux statues, aux reliefs, à ce qui devait être beau de près. C’est un premier exemple de cette pierre de prestige qui voyage pour ce qu’elle est : on ne fait pas venir du marbre de Paros parce qu’on manque de pierre, on le fait venir parce qu’aucune autre pierre ne rend la chair comme celle-ci, et le sculpteur d’Athènes ou de la lointaine Sicile qui commande un bloc parien paie non le poids ni le transport mais la qualité rare d’une matière qui n’existe qu’ici. La carrière de Paros, dans ses galeries obscures, produisait ainsi une pierre dont la destination était de partir, de se disperser sur les rivages, de devenir, ailleurs, des dieux et des hommes de marbre.
L’Hymette, Naxos et les pierres discrètes
Autour de ces deux gloires, l’Attique et les Cyclades offraient d’autres marbres, moins célèbres, aux usages plus modestes ou plus spécialisés. L’Hymette, la montagne qui borde Athènes au sud-est — celle dont le miel était réputé — donnait un marbre gris-bleuté, veiné, moins noble que le pentélique, employé pour des usages courants, des dallages, des architectures secondaires. Naxos, la plus grande des Cyclades, produisait un marbre à gros grain, brillant, un peu rude, dont les Grecs archaïques firent pourtant des colosses — on y voit encore, abandonnés dans les carrières, des kouroi géants restés couchés là où un défaut ou un accident avait interrompu leur taille, ces statues inachevées qui sont, comme l’obélisque d’Assouan, les documents les plus parlants sur l’ambition et le risque du travail de la pierre. Ces marbres secondaires rappellent une chose que les grands monuments font oublier : la pierre de prestige, celle qui voyage et qu’on célèbre, ne représente qu’une infime part de tout ce qui s’extrayait : l’immense majorité de la pierre antique était une pierre ordinaire, locale, employée sans façon pour les besoins courants d’une cité, et dont personne n’a jamais songé à chanter la provenance.
Rome et l’Italie : du tuf local au marbre du monde
Rome présente le cas le plus intéressant, parce qu’on y voit, sur quelques siècles, une cité passer d’un régime de la pierre à un autre, du tuf local aux marbres du monde entier, et parce que cette évolution accompagne exactement la transformation d’une ville en capitale d’empire. La pierre de Rome raconte l’histoire de Rome.
Les tufs, la pierre des origines
La Rome des origines, la Rome royale et républicaine, est une ville de tuf. Les collines sur lesquelles elle est bâtie sont d’origine volcanique, et le sol livrait à ciel ouvert ou en galeries diverses variétés de tuf — cette roche tendre, légère, poreuse, facile à tailler, née des cendres des anciens volcans du Latium — que l’on désigne sous des noms comme le tuf de l’Aniene, le peperino des monts Albains, le grotta oscura. Ces pierres n’ont rien de noble : elles sont grises, ternes, elles s’effritent, elles vieillissent mal. Mais elles étaient là, sous les pieds, dans les collines mêmes de la ville et à sa proche périphérie, et c’est avec elles qu’on a bâti la Rome primitive, les premiers temples, les premières murailles — la muraille dite servienne, dont il reste des pans, est en grotta oscura, extrait des carrières que Rome contrôlait au nord. Le tuf est la pierre de nécessité par excellence : on ne l’a pas choisi, on l’a pris parce qu’il était là, et toute l’architecture des débuts porte la marque de cette contrainte géologique, de cette obligation de faire avec ce que le terrain volcanique du Latium offrait.
Tivoli et le travertin
À une trentaine de kilomètres de Rome, près de Tivoli, les eaux chargées de calcaire d’anciennes sources ont déposé, au fil des millénaires, une roche particulière : le travertin, ce calcaire concrétionné, crème et beige, criblé de petites cavités qui lui donnent son aspect reconnaissable. Le travertin de Tivoli — le lapis tiburtinus qui a donné son nom à la pierre — est plus dur, plus durable, plus beau que les tufs de la ville, et son exploitation à grande échelle marque un premier pas hors du strictement local : on va chercher un peu plus loin une pierre meilleure. C’est en travertin qu’est bâti le Colisée, cette montagne de pierre claire dont les arcades superposées ont défini pour des siècles l’idée même de l’architecture monumentale. Le travertin reste une pierre de la région romaine — Tivoli n’est pas au bout du monde — mais il représente déjà un choix, une préférence, l’idée qu’on peut aller chercher, à portée raisonnable, une pierre plus digne du rang qu’on veut se donner. Entre le tuf pris sous les pieds et le travertin extrait à trente kilomètres, il y a tout l’écart entre subir la géologie et commencer à la choisir.
Carrare, le marbre de l’empire
Puis vient Auguste, et avec Auguste le marbre. La formule est célèbre — il aurait dit avoir trouvé Rome de briques et l’avoir laissée de marbre — et elle correspond à un fait matériel précis : c’est sous Auguste que s’ouvrent véritablement à grande échelle les carrières de marbre blanc de Luni, dans les Alpes Apuanes de Toscane, ce marbre que l’on appellera plus tard le marbre de Carrare et qui deviendra, pour l’Occident, le marbre par excellence, celui de Michel-Ange et de tant d’autres. Jusque-là, Rome importait son marbre blanc de Grèce, du Pentélique ou des îles, à grands frais ; l’exploitation systématique de Luni lui donne enfin un marbre blanc à elle, sur son propre sol, en quantité suffisante pour habiller une capitale. Les Alpes Apuanes, ces montagnes qui dominent la côte tyrrhénienne au nord de Pise, sont littéralement blanches de marbre — vues de loin, leurs sommets semblent enneigés en plein été, tant les fronts de taille et les éboulis de déchets marmoréens couvrent leurs flancs — et l’exploitation, commencée sous Auguste, ne s’est jamais interrompue depuis, si bien que ces montagnes portent, gravée sur deux mille ans, la trace continue de l’appétit occidental pour le marbre blanc.
Le marbre de Carrare change d’échelle par rapport à tout ce qui précède : il n’est plus une pierre de prestige rare et lointaine comme le porphyre, ni une pierre locale de nécessité comme le tuf, mais une pierre de qualité produite en masse, à demeure, pour les besoins d’une capitale en expansion permanente. Descendu des montagnes par des rampes vertigineuses jusqu’au petit port de Luni, embarqué, distribué dans tout l’Empire occidental, il inaugure une logistique de la pierre à l’échelle industrielle qui préfigure ce que nous verrons à son sommet avec le marbre du Proconnèse. Rome, en ouvrant Carrare, ne se contente plus de chercher la belle pierre : elle organise sa production.
Les marbres colorés, le monde apporté à Rome
Mais l’histoire de la pierre à Rome ne serait pas complète sans les marbres colorés, ces pierres venues des quatre coins de l’Empire que Rome a fait converger vers elle comme un trophée géologique. Le porphyre rouge d’Égypte, le granite gris du Mons Claudianus, le marbre jaune de Numidie, le marbre veiné de violet de Phrygie, le vert antique de Thessalie, le marbre blanc et noir, les brèches, les albâtres — Rome a rassemblé dans ses monuments un échantillonnage de toutes les belles pierres du monde connu, et cette collection avait un sens politique très clair. Faire venir à Rome, à grands frais, une colonne de porphyre égyptien ou un fût de granite du désert, c’était rendre visible, dans la matière même du monument, l’étendue de la domination romaine : chaque marbre coloré était un morceau de province apporté au centre, un fragment d’empire pétrifié. Le pavement d’une salle romaine où alternent le jaune de Numidie, le rouge d’Égypte, le vert de Grèce et le blanc de Carrare est une carte de l’Empire, une géographie de la conquête traduite en pierre polie. On ne faisait pas venir ces marbres parce qu’on en manquait — Carrare suffisait amplement à bâtir — mais parce qu’ils disaient, mieux que tout discours, l’universalité du pouvoir romain.
Anatolie : le marbre standardisé
L’Asie Mineure — l’Anatolie — fut, sous l’Empire romain puis sous Byzance, la région des grandes carrières impériales de marbre, celles où l’organisation de l’extraction atteignit un degré de sophistication qui annonce l’industrie moderne. C’est ici, plus que partout ailleurs, qu’apparaît clairement ce troisième régime de la pierre dont il faut suivre l’émergence : ni la pierre de nécessité locale, ni la pierre de prestige unique, mais la pierre standardisée, produite en série, expédiée en blocs à demi finis vers des marchés lointains selon une logique de production de masse.
Le Proconnèse, la carrière-usine
Dans la mer de Marmara, cette petite mer intérieure qui sépare la Méditerranée de la mer Noire, une île — le Proconnèse, aujourd’hui Marmara, qui a donné son nom à la mer et, par elle, au mot marbre lui-même dans certaines langues — était presque entièrement constituée d’un marbre gris-bleu veiné, d’une qualité honnête sans être exceptionnelle, mais disponible en quantités quasi illimitées et, surtout, situé au bord de l’eau. Cette conjonction — un gisement immense et un accès maritime direct — fit du Proconnèse la plus grande carrière de l’Antiquité tardive, une véritable usine à ciel ouvert dont la production alimentait tout l’Orient romain et byzantin.
Ce qui distingue le Proconnèse, c’est le mode de production. On n’y extrayait pas des blocs à la commande, taillés sur mesure pour tel ou tel monument : on y produisait en série des éléments architecturaux standardisés — chapiteaux ébauchés, fûts de colonnes, sarcophages à demi creusés, plaques de revêtement — que l’on exportait à l’état semi-fini, à charge pour l’atelier destinataire de les achever selon ses besoins. C’est une révolution invisible : la carrière du Proconnèse ne fournit plus une pierre, elle fournit un produit, préformé, calibré, prêt à être fini n’importe où dans le monde byzantin. Un sarcophage proconnésien à demi ébauché pouvait être expédié vers un port lointain et n’y recevoir sa décoration qu’à l’arrivée, en fonction du client — exactement la logique d’une production standardisée qui délocalise la finition. On a retrouvé, un peu partout dans le bassin oriental et jusqu’au fond des mers dans les épaves de navires coulés avec leur cargaison, ces éléments proconnésiens à demi finis, ces chapiteaux ébauchés qui n’atteignirent jamais leur destination, et qui documentent mieux qu’aucun texte la nature industrielle de cette production.
C’est ce marbre gris-bleu du Proconnèse qui revêt une grande part de Sainte-Sophie à Constantinople : les colonnes, les plaques de placage aux veines assemblées en miroir, tout ce jeu de surfaces marbrées qui fait la splendeur de l’intérieur de la basilique de Justinien puise largement dans les carrières de l’île voisine, à quelques heures de navigation à peine. La proximité entre la carrière du Proconnèse et la capitale byzantine — une petite traversée de la mer de Marmara — explique en partie l’ampleur de l’exploitation : Constantinople avait sous la main, à portée de barge, une réserve de marbre quasi inépuisable, et elle en a usé sans compter, pour ses églises, ses palais, ses colonnes honorifiques. Le Proconnèse est le cas où la géographie, l’échelle du gisement et l’organisation de la production se conjuguent pour produire quelque chose de radicalement nouveau : une pierre non plus rare et chargée de sens, mais abondante, calibrée, presque anonyme, la pierre d’un empire qui bâtit beaucoup et vite.
Docimium, le marbre pourpre de Phrygie
Au cœur de l’Anatolie, loin des côtes cette fois, à Docimium en Phrygie, on extrayait un marbre d’une tout autre nature : le pavonazzetto, un marbre blanc traversé de veines violettes et pourpres, d’un effet spectaculaire, que les Romains classaient parmi les marbres les plus précieux. Son nom moderne — qui évoque la queue du paon — dit assez l’éclat de ses veines colorées. Contrairement au Proconnèse, Docimium n’était pas au bord de l’eau : la carrière se trouve à l’intérieur des terres, sur le haut plateau anatolien, et le transport de ses blocs jusqu’à la mer, puis par mer jusqu’à Rome, représentait un effort et un coût considérables — ce qui, précisément, classait le pavonazzetto parmi les pierres de prestige, celles dont la valeur tient en partie à la difficulté de leur acheminement. On retrouve ici la logique du porphyre égyptien : plus une belle pierre vient de loin et coûte cher à transporter, plus elle dit le pouvoir de celui qui peut se l’offrir. Docimium était une carrière impériale, exploitée directement pour le compte de l’empereur, et son marbre veiné de pourpre habillait les monuments les plus prestigieux de Rome, apportant dans la capitale, avec sa couleur presque royale, un peu de l’exotisme du plateau phrygien.
La coexistence, dans une même région, du Proconnèse industriel et du Docimium prestigieux montre bien que ces régimes de la pierre ne se succèdent pas simplement dans le temps mais coexistent dans l’espace : au même moment, l’Anatolie exportait le marbre banal et calibré de son île de Marmara et le marbre rare et coûteux de son plateau intérieur, l’un pour bâtir en masse, l’autre pour signifier le rang — et un même chantier impérial pouvait employer les deux, le proconnésien pour la structure, le pavonazzetto pour l’ornement précieux.
Afrique du Nord : le marbre jaune de Numidie
Sur les hauts plateaux de ce qui est aujourd’hui la Tunisie, près de l’antique Simitthus — Chemtou —, une colline entière était constituée d’un marbre jaune d’or, veiné de rose et de rouge, que les Romains nommaient le marbre de Numidie et que les marchands appelaient le giallo antico, le jaune antique. C’est l’un des plus beaux marbres colorés de toute l’Antiquité, une pierre solaire, chaude, dont la couleur allait du jaune pâle au jaune profond veiné de pourpre, et qui fut si prisée à Rome qu’on l’employa dans les monuments les plus prestigieux, du pavement des grandes salles aux colonnes des temples.
La carrière de Chemtou a ceci de remarquable qu’elle nous est particulièrement bien connue, parce que le site a été fouillé en détail et qu’il conserve, autour de la colline exploitée, tout l’appareil de l’extraction romaine : les fronts de taille, les rampes, les zones de stockage, et surtout un camp où travaillait une main-d’œuvre en partie composée de condamnés, car le travail de la carrière — dur, dangereux, épuisant — était l’une des peines auxquelles Rome condamnait ses réprouvés. Envoyé à la carrière : la formule était une condamnation, et derrière la beauté dorée du giallo antico qui orne les palais de Rome, il faut savoir lire le travail forcé de ceux qui l’arrachaient à la colline numide sous le soleil d’Afrique. Cette dimension-là, la carrière la porte comme le monument ne la porte jamais : le monument achevé efface la main-d’œuvre, lisse l’effort, tandis que la carrière, avec ses baraquements, ses inscriptions, ses gradins taillés à la sueur des condamnés, garde la mémoire du prix humain de la belle pierre.
Le giallo antico voyageait de Chemtou vers la côte, était embarqué à Thabraca — l’actuelle Tabarka — et traversait la Méditerranée jusqu’à Rome, encore une fois selon cette logique du marbre de prestige qui parcourt des centaines de milles marins pour sa seule couleur. Numidie, Égypte, Phrygie, Grèce : les belles pierres colorées de Rome dessinent une géographie précise du prestige, une carte des lieux lointains d’où l’on faisait venir, à grands frais, de quoi éblouir dans la capitale — et chacune de ces carrières, à Chemtou comme au Mons Porphyrites, fut un lieu de labeur au bout du monde dont la production entière était destinée à partir, à quitter le sol qui l’avait produite pour aller signifier, ailleurs, la puissance de ceux qui n’y avaient jamais mis les pieds.
Levant : le calcaire et le colossal
Il faut finir à l’est, sur les rivages du Levant, où la pierre reprend un caractère plus local mais atteint des dimensions qui défient l’entendement. Ici, pas de marbre précieux exporté au loin : le Levant est un pays de calcaire, une pierre honnête, présente en abondance, dont on a fait un usage local — mais un usage qui, à Baalbek, a produit les plus grands blocs de pierre jamais taillés et déplacés par l’homme.
Baalbek, la démesure
Dans la plaine de la Bekaa, au Liban, le sanctuaire romain de Baalbek — l’antique Héliopolis — présente un fait qui a nourri des siècles de spéculations : le podium du temple de Jupiter comporte, à sa base, trois blocs de calcaire d’une taille inouïe, le Trilithon, chacun pesant environ huit cents tonnes, mis en place à plusieurs mètres de hauteur. Comment a‑t-on pu extraire, déplacer, puis surélever des blocs de ce poids ? La question a nourri toutes les rêveries, des plus sérieuses aux plus folles, et l’on comprend le vertige devant ces trois pierres : rien, dans l’idée qu’on se fait des moyens antiques, ne semble à la mesure de tels blocs.
La réponse, comme souvent, est dans la carrière. Elle est là, à quelques centaines de mètres du temple, en contrebas, et l’on y trouve — restés sur place — d’autres blocs de cette taille, dont le fameux Hajar al-Hibla, la pierre de la femme enceinte, un monolithe de plus de mille tonnes encore attaché à la roche mère par un côté, et deux autres, découverts plus récemment, plus énormes encore. Ces géants abandonnés dans la carrière de Baalbek règlent en partie l’énigme : ils montrent que les Romains extrayaient ces blocs sur place, tout près du chantier, précisément pour n’avoir à les déplacer que sur une courte distance et en descente, du niveau de la carrière vers le podium en contrebas. La démesure des blocs n’était possible que parce que la carrière était juste là, à côté, en surplomb — c’est la proximité qui rend le colossal envisageable. Éloignez la carrière de quelques kilomètres, et jamais on n’aurait osé des blocs de huit cents tonnes ; c’est parce que la belle assise de calcaire affleurait à deux pas du temple, un peu plus haut que lui, que les architectes romains ont pu se permettre cette surenchère, cette volonté d’employer les plus gros blocs possibles pour asseoir le temple sur un socle qui défiât les siècles. La carrière de Baalbek est le lieu où se lit le mieux cette vérité toute simple : la géographie de la pierre commande l’audace de l’architecture, et le colossal n’est jamais que la rencontre d’une bonne pierre et de sa proximité au chantier.
Jérusalem, la pierre de la ville
Il faut finir par Jérusalem, où la pierre n’a pas la démesure de Baalbek mais où elle est plus qu’ailleurs identifiée à la ville elle-même. Jérusalem est bâtie en calcaire de Jérusalem, cette pierre blonde et dorée, extraite des collines de Judée sur lesquelles et autour desquelles la ville s’est construite, et dont la couleur chaude, qui prend le soleil couchant, est devenue indissociable de l’image de la ville sainte. Le grand œuvre de la pierre à Jérusalem, ce sont les substructions du Second Temple, l’esplanade colossale qu’Hérode fit construire pour porter le sanctuaire, dont le Mur occidental — le Mur des Lamentations — n’est qu’un pan de soutènement. Les assises hérodiennes de ce mur sont faites de blocs de calcaire local d’une taille considérable, ajustés au millimètre sans mortier, avec ce bossage caractéristique — le pourtour taillé net encadrant un centre en relief — qui signe l’architecture d’Hérode. La pierre venait des carrières mêmes de la ville, à quelques centaines de mètres, extraite du calcaire des collines de Judée, et l’on peut encore voir, sous la ville moderne, dans les carrières souterraines qu’on appelle parfois la caverne de Sédécias, l’immense salle d’où l’on tirait la pierre du Temple.
À Jérusalem, la pierre est locale au sens le plus fort : elle n’est pas seulement extraite à proximité, elle est la ville, elle en donne la couleur, elle en constitue à la fois le sol, les fondations et les murs, si bien que la cité et sa carrière ne font qu’un — on bâtissait Jérusalem avec Jérusalem, avec le calcaire même des collines sur lesquelles elle s’élevait. Il y a là une forme de coïncidence parfaite entre le lieu et sa matière, une identité de la ville et de sa pierre qui contraste avec toute l’histoire du marbre voyageur : à l’autre extrémité du spectre du porphyre égyptien apporté à Rome, Jérusalem incarne la pierre de nécessité portée à son point d’accomplissement, la pierre si intimement liée à son lieu qu’elle en devient le nom, la couleur et l’âme.
La mémoire des carrières
Il reste, au terme de ce parcours, à mesurer l’écart entre les trois gestes qui commandent toute cette histoire. Le premier, le plus ancien et le plus universel, c’est le geste de nécessité : on bâtit avec ce que le sol offre, on prend le tuf sous les collines de Rome, le calcaire des plateaux de Judée, le grès du défilé de Gebel Silsileh, parce que ces pierres sont là et que le poids énorme de la pierre de construction rend tout transport lointain déraisonnable. C’est le régime dominant, celui qui a bâti l’immense majorité de tout ce qui fut jamais construit, et il obéit à une loi simple : la géologie locale décide de l’architecture, et le bâtisseur compose avec ce que la terre lui donne sous les pieds.
Le second geste, plus tardif et plus rare, c’est le geste de prestige : on va chercher au loin, à grands frais, une pierre dont on n’a nul besoin matériel, mais qui dit quelque chose — le porphyre rouge du désert égyptien, le pavonazzetto violet de Phrygie, le giallo antico doré de Numidie, tous ces marbres colorés que Rome faisait converger vers elle depuis les confins de l’Empire. Ces pierres-là ne sont pas des matériaux, ce sont des signes ; leur valeur tient précisément à ce qu’elles coûtent, à ce qu’elles viennent de loin, à ce que les posséder suppose un pouvoir capable d’organiser leur extraction dans des déserts inaccessibles et leur transport sur des centaines de milles marins. Le marbre coloré d’une salle romaine est une carte de la domination, un morceau de chaque province apporté au centre, et derrière l’éclat de ces pierres il y a toujours, tapi, le travail forcé de ceux qui les arrachaient au sol, les condamnés de Chemtou, les ouvriers perdus du Mons Claudianus.
Le troisième geste, enfin, le plus moderne dans son esprit, c’est le geste de production : on organise l’extraction à l’échelle industrielle, on produit en série des éléments calibrés qu’on expédie à demi finis vers des marchés lointains — le marbre gris du Proconnèse, ses colonnes ébauchées, ses sarcophages à moitié creusés, distribués dans tout l’Orient byzantin selon une logique qui n’est plus celle du trophée mais celle de la marchandise. Ce troisième régime annonce quelque chose de notre monde : la pierre y devient anonyme, calibrée, détachée de son lieu d’origine, produit d’une chaîne dont la carrière n’est plus que le premier maillon.
Ce que ces carrières gardent, dans leurs gradins abandonnés et leurs blocs restés couchés, c’est la trace de ces trois gestes et du travail qui les a rendus possibles — travail qu’aucun monument achevé ne montre jamais. Le Parthénon ne dit rien des rampes du Pentélique ni des blocs abandonnés sur ses gradins ; le Panthéon ne dit rien du désert égyptien où ses colonnes furent extraites, ni des ostraca qui racontent la vie des ouvriers du Mons Claudianus ; le temple de Jupiter à Baalbek ne dit rien du Hajar al-Hibla resté couché dans sa carrière, ce frère manqué du Trilithon qui ne fut jamais posé. Aller à la carrière plutôt qu’au monument, c’est choisir l’envers de l’histoire, le lieu de l’effort et non celui du triomphe, la blessure ouverte au flanc de la colline plutôt que la façade lisse offerte à l’admiration. Et l’on en revient avec cette conviction que le plus émouvant, dans toute cette pierre, n’est pas ce qui fut achevé mais ce qui fut interrompu — l’obélisque fendu d’Assouan, les kouroi couchés de Naxos, les chapiteaux à demi taillés dormant au fond de la mer de Marmara, tous ces témoins du geste suspendu qui, mieux que les monuments parfaits, nous rendent la présence des hommes qui, un jour, sous le soleil, ont commencé à saigner la montagne.
