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Les cata­ractes du Nil selon Wins­ton Churchill

Les cata­ractes du Nil selon Wins­ton Churchill

Les cata­ractes du Nil

Selon Wins­ton Churchill

Les cata­ractes du Nil

Six seuils de gra­nit entre Assouan et Khar­toum, et la remon­tée de Wins­ton Churchill


Le voya­geur qui des­cend vers Assouan avec, en tête, le mot cata­racte, s’at­tend à une chute. Il ima­gine une paroi d’eau, un fra­cas ver­ti­cal, quelque chose comme les grandes cas­cades d’A­frique aus­trale, une gorge où le fleuve se jet­te­rait d’un seul élan. Il n’y a rien de cela. Ce qu’il trouve, c’est un champ de pierres noires posé en tra­vers du cou­rant, des îlots de gra­nite polis par des mil­lé­naires d’eau, des che­naux qui se divisent et se rejoignent, une nappe basse qui blan­chit sur les hauts-fonds et se lisse ailleurs sans jamais tom­ber. La cata­racte du Nil n’est pas une cas­cade. C’est un gué contra­rié, un endroit où le fleuve cesse d’être navi­gable et se met à res­sem­bler à un labyrinthe.

Le mot lui-même vient du grec katar­rak­tês, « qui se pré­ci­pite ». Les Grecs l’employaient pour les vannes et les herses tom­bant à la ver­ti­cale, et ils l’ont appli­qué au Nil sans doute par ouï-dire, en ima­gi­nant, eux aus­si, un mur d’eau qui n’exis­tait pas. L’er­reur est res­tée. On compte six cata­ractes prin­ci­pales entre Assouan, en Égypte, et Khar­toum, au Sou­dan, numé­ro­tées à rebours du sens du cou­rant : la pre­mière en aval, au nord, la sixième en amont, au sud, tout près de la capi­tale sou­da­naise. Elles ont fixé des fron­tières, arrê­té des flottes, rete­nu des empires, et l’une d’elles a bien failli noyer le lieu­te­nant qui allait deve­nir Wins­ton Chur­chill. Il faut d’a­bord com­prendre pour­quoi elles sont là.

Ni chute ni cascade

Sur presque tout son cours égyp­tien, le Nil coule large, lent, docile. Il tra­verse un pla­teau de cal­caire et de grès tendres qu’il a mis des mil­lions d’an­nées à évi­der, et rien ne s’op­pose à lui : la felouque des­cend au fil de l’eau, remonte à la voile quand souffle le vent du nord, et cette réver­si­bi­li­té a fait du fleuve une route à double sens, la plus ancienne auto­route du monde. Puis, aux abords d’As­souan, quelque chose change sous la quille. Le lit se dur­cit. Des masses de roche affleurent, se mul­ti­plient, encombrent le pas­sage. L’eau, qui glis­sait, se met à bouillon­ner entre des blocs arron­dis, se par­tage en bras étroits, découvre des seuils où la barque racle et s’arrête.

Ce n’est pas une chute parce qu’il n’y a pas de déni­ve­lé bru­tal. Le fleuve ne saute pas ; il s’é­par­pille. Sur quelques kilo­mètres, la pente s’ac­cen­tue à peine, mais le fond se hérisse de tant d’obs­tacles que le cou­rant s’ac­cé­lère, se creuse en remous, se ras­semble en veines rapides que rien, à la voile ou à la rame, ne per­met de fran­chir contre le flot. À la sai­son basse, une bonne part de ces roches se dénude et la cata­racte n’est plus qu’un chaos miné­ral où filtre un mince ruis­sel­le­ment. À la crue, l’eau monte, recouvre les seuils, et un che­nal devient un ins­tant pra­ti­cable — un ins­tant seule­ment, car la vio­lence du cou­rant com­pense la dis­pa­ri­tion des écueils.

Pour sai­sir ce que repré­sente une telle bar­rière, il faut se rap­pe­ler ce qu’est le Nil par­tout ailleurs. Sur le fleuve égyp­tien, le vent domi­nant vient du nord et le cou­rant des­cend vers le nord : on remonte donc à la voile et l’on redes­cend au fil de l’eau, sans effort, dans les deux sens. Cette réver­si­bi­li­té est le secret de l’É­gypte, ce qui a per­mis de bâtir une civi­li­sa­tion le long d’un ruban d’eau, d’a­che­mi­ner le gra­nite d’As­souan jus­qu’au Del­ta et de faire cir­cu­ler grain, pierre et dieux d’un bout à l’autre du pays. La cata­racte rompt le charme. Au seuil, la voile ne suf­fit plus ; il faut sor­tir du bateau, entrer dans le fleuve, tirer. Là où l’É­gypte glis­sait, la Nubie résiste. Et cette résis­tance, répé­tée six fois, a suf­fi à faire du haut Nil un autre monde, plus dur, plus lent, plus fer­mé — celui du sol­dat et du cara­va­nier plu­tôt que celui du batelier.

C’est ce que virent tous ceux qui remon­tèrent le fleuve : non pas un spec­tacle, mais une résis­tance. Pour un capi­taine de barge, une cata­racte est une addi­tion de mau­vaises nou­velles. Il faut déchar­ger, haler à la corde, par­fois démon­ter, contour­ner par la berge, remon­ter la car­gai­son plus haut, et recom­men­cer. Cha­cune de ces six bar­rières a coû­té aux hommes des jours de sueur et, à l’oc­ca­sion, des vies. Leur beau­té — car elles sont belles, ces archi­pels de gra­nite fauve dans l’eau verte — est de celles qu’on admire mieux depuis la rive que depuis le pont d’un bateau qu’on essaie de faire passer.

Le socle nubien

La cause de tout cela dort sous le sable, et elle est vieille. Là où le Nil égyp­tien coule sur des sédi­ments récents, faciles à creu­ser, la région d’As­souan et le nord du Sou­dan reposent sur un socle beau­coup plus ancien : des roches cris­tal­lines du Pré­cam­brien, gra­nites, gneiss, for­ma­tions vol­ca­niques méta­mor­phi­sées, dont l’âge se compte en cen­taines de mil­lions d’an­nées — l’os­sa­ture même du conti­nent, mise à nu. Ces roches-là ne cèdent pas. Le fleuve, qui taille sans peine dans le cal­caire, se casse les dents sur elles. Par­tout où ce vieux plan­cher affleure, il oppose au cou­rant une dure­té que l’é­ro­sion n’a pas eu le temps d’u­ser, et l’eau doit se fau­fi­ler entre ce qu’elle ne peut pas emporter.

Encore fal­lait-il que ce socle remonte à la sur­face. Les géo­logues invoquent ici un lent sou­lè­ve­ment, le bom­be­ment nubien, une ondu­la­tion de l’é­corce ter­restre qui a haus­sé la région et débar­ras­sé le socle de la cou­ver­ture sédi­men­taire qui le mas­quait ailleurs. Ce mou­ve­ment a fait deux choses. Il a exhu­mé la roche dure au fond du lit, créant les seuils ; et il a dévié le fleuve vers l’ouest, lui impo­sant cette immense boucle — le grand coude du Nil — par laquelle le fleuve, entre la qua­trième et la cin­quième cata­racte, prend la peine de cou­ler vers le sud-ouest avant de reprendre sa marche vers la Médi­ter­ra­née. On dit d’un cours d’eau ain­si rajeu­ni, for­cé de retailler son lit dans un relief qui se relève sous lui, qu’il retrouve des carac­tères « juvé­niles » : rapides, che­naux instables, seuils rocheux. Le Nil, l’un des fleuves les plus anciens et les plus pai­sibles de la Terre, rede­vient, le temps de six cata­ractes, un tor­rent d’adolescent.

Il y a, dans cette affaire, un ver­tige de durées. Le fleuve est plus vieux que les cata­ractes qui l’en­travent : ce ne sont pas elles qui l’ont créé, c’est lui qui, en s’en­fon­çant, a fini par buter sur elles à mesure que la terre se sou­le­vait sous son lit. L’eau use la roche, mais le sol se relève à peu près aus­si vite qu’elle ne l’a­baisse, et les seuils res­tent à décou­vert, indé­fi­ni­ment recom­men­cés. Le Nil égyp­tien et le Nil nubien sont ain­si deux fleuves logés dans un même lit : l’un coule sur des sédi­ments d’hier, l’autre sur le socle du monde.

Voi­là pour­quoi elles sont six, et pour­quoi elles se tiennent là et pas ailleurs : elles marquent, comme des jalons, les endroits où la vieille Afrique cris­tal­line perce sous la table sédi­men­taire, entre Assouan et la région de Khar­toum. En des­sous et au-des­sus de cette bande, le fleuve retrouve ses sédi­ments et sa doci­li­té. C’est un acci­dent de géo­lo­gie, mais un acci­dent réglé, presque une signa­ture. Et cet acci­dent allait déci­der, pour trois mille ans, où les hommes tra­ce­raient leurs frontières.

La fron­tière des royaumes

Une bar­rière sur un fleuve, dans un pays où le fleuve est la seule route, ce n’est pas un détail de relief : c’est une porte. Là où l’on ne peut plus navi­guer, il faut débar­quer ; là où il faut débar­quer, on construit un poste, un for­tin, un péage ; et là où l’on per­çoit un péage, on finit par tra­cer une limite. Les cata­ractes ont été les char­nières poli­tiques de la val­lée. Cha­cune a ser­vi, à un moment ou à un autre, de marche entre deux mondes.

La pre­mière, à Assouan, fut la porte du Sud de l’É­gypte pha­rao­nique. Au-delà com­men­çait la Nubie, ce pays que les Égyp­tiens convoi­taient pour son or et ses routes vers l’in­té­rieur du conti­nent, et qu’ils appe­laient par­fois avec dédain, par­fois avec crainte. Assouan — l’an­tique Syène — vivait de ce seuil : on y contrô­lait le tra­fic, on y taillait le gra­nite rose des obé­lisques dans des car­rières dont l’une conserve encore, cou­ché dans la roche, un obé­lisque inache­vé, fen­du avant d’être déta­ché. En face, l’île d’É­lé­phan­tine gar­dait la fron­tière ; un peu en amont, l’î­lot de Philæ por­tait le sanc­tuaire d’I­sis, der­nier grand temple où l’on écri­vit encore des hié­ro­glyphes, bien après que l’É­gypte eut ces­sé d’être elle-même.

La pre­mière cata­racte a connu un der­nier ava­tar, plus doux. Quand elle eut ces­sé d’être une fron­tière mili­taire, elle devint, à la fin du XIXe siècle, un but de voyage. On bâtit à Assouan, face aux rochers et aux felouques, de grands hôtels où l’Eu­rope for­tu­née venait pas­ser l’hi­ver et soi­gner ses pou­mons dans l’air sec ; le plus fameux, le Vieux Cata­ract, dresse encore sa façade rouge au-des­sus du fleuve, et c’est là, dit-on, qu’A­ga­tha Chris­tie écri­vit une par­tie de Mort sur le Nil. La cata­racte qui avait arrê­té les flottes de guerre finis­sait en décor de croi­sière, entre le thé de cinq heures et la pro­me­nade en barque au cou­cher du soleil. Les seuils n’a­vaient pas bou­gé ; c’est le regard por­té sur eux qui s’é­tait adouci.

Pas­sé Assouan com­men­çait la Basse-Nubie, cette longue tran­chée de val­lée res­ser­rée entre le désert et les rochers, semée de temples que les pha­raons avaient plan­tés là pour mar­quer leur emprise — Kalab­sha, Ama­da, Oua­di es-Seboua, et, plus au sud, les deux géants d’A­bou Sim­bel, taillés par Ram­sès II à même la falaise. Ce pays n’existe plus. Il dort sous le lac Nas­ser, la mer inté­rieure qu’a for­mée le haut bar­rage d’As­souan dans les années 1960. Avant que l’eau ne monte, l’U­nes­co lan­ça le plus vaste sau­ve­tage archéo­lo­gique jamais ten­té : on décou­pa Abou Sim­bel en blocs, on le his­sa soixante mètres plus haut, on démon­ta Philæ pierre à pierre pour le remon­ter sur l’î­lot voi­sin d’A­guil­kia. Ce qui n’a pas été dépla­cé — des vil­lages nubiens entiers, des cime­tières, des for­te­resses — a été noyé. La deuxième cata­racte, qu’on appe­lait la Grande, avec, au-des­sus d’elle, la puis­sante for­te­resse égyp­tienne de Bou­hen, a dis­pa­ru de la même façon sous le lac : elle n’est plus qu’une ligne sur les cartes anciennes.

Ce ver­rou de la deuxième cata­racte, l’É­gypte du Moyen Empire l’a­vait héris­sé de for­te­resses — Bou­hen, Mir­gis­sa, Sem­na —, une chaîne de cita­delles de brique crue qui sur­veillaient le fleuve et réglaient le pas­sage des hommes et des mar­chan­dises. Sur une stèle-fron­tière plan­tée à Sem­na, le pha­raon Sésos­tris III fit gra­ver l’in­ter­dic­tion, pour tout Nubien, de fran­chir la limite vers le nord autre­ment que pour com­mer­cer, et l’ordre à ses suc­ces­seurs de tenir cette borne. On mesure là ce qu’é­tait une cata­racte pour un État : non pas un pay­sage, mais une douane et un rem­part, l’en­droit pré­cis où finis­sait un monde et où l’on pos­tait des gardes. Le nom même de Nubie, dit-on, tien­drait à l’or — noub — que l’É­gypte tirait de ces mon­tagnes ; on gar­dait le seuil comme on garde un coffre.

Plus au sud, hors de por­tée du lac, le fleuve retrouve ses seuils et l’on entre au Sou­dan, dans le pays de Koush. La troi­sième cata­racte garde la mémoire de Ker­ma, l’une des plus anciennes villes d’A­frique sub­sa­ha­rienne, capi­tale d’un royaume nubien qui tint tête à l’É­gypte pen­dant près d’un mil­lé­naire. Il en reste la def­fu­fa, une énorme masse de briques crues qui dresse encore ses dix-huit mètres au-des­sus de la plaine, temple à degrés dont on gra­vis­sait le som­met pour les céré­mo­nies — un des rares monu­ments de ce genre au monde, contem­po­rain des pre­mières pyra­mides, exhu­mé au fil de longues cam­pagnes par l’ar­chéo­logue suisse Charles Bon­net. Ker­ma prouve ce que la val­lée haute a mis long­temps à faire admettre : que la Nubie ne fut pas une simple marge de l’É­gypte, mais une civi­li­sa­tion à part entière, avec ses rois, son écri­ture, ses dieux.

Le royaume de Koush prit sa revanche. Au VIIIe siècle avant notre ère, ses sou­ve­rains des­cen­dirent le fleuve, conquirent l’É­gypte et régnèrent sur les Deux Terres : ce sont les pha­raons de la XXVe dynas­tie, les « pha­raons noirs », dont le plus grand, Tahar­qa, sema temples et pyra­mides des deux côtés de la fron­tière. Leur cœur bat­tait plus haut encore, vers la qua­trième cata­racte, au pied du Dje­bel Bar­kal, une mon­tagne-table que l’on tenait pour la demeure du dieu Amon. À ses flancs s’é­tend Napa­ta, avec ses temples et ses nécro­poles royales — El-Kour­rou, Nou­ri — aujourd’­hui ins­crites au patri­moine mon­dial sous le nom des sites de la région napa­téenne. La qua­trième cata­racte, elle aus­si, a fini sous l’eau : le bar­rage de Merowe, ache­vé à la fin des années 2000, en a noyé la plus grande part, après une der­nière course contre la mon­tée des eaux pour fouiller ce qui pou­vait l’être.

Plus bas — c’est-à-dire plus au nord, le fleuve cou­lant vers nous —, la cin­quième cata­racte marque l’ap­proche du confluent de l’At­ba­ra, et au-delà com­mence la boucle où Koush ins­tal­la sa capi­tale tar­dive, Méroé, dont les pyra­mides ser­rées, plus étroites et plus pen­tues que celles d’É­gypte, se comptent par cen­taines dans le sable. Méroé fut une puis­sance à part : on y tra­vaillait le fer, on y par­lait et on y écri­vait une langue propre, le méroï­tique, qu’on ne déchiffre tou­jours pas ; et le pou­voir y pas­sa plu­sieurs fois entre les mains de reines, ces kan­dakes que le monde médi­ter­ra­néen connut sous le nom de Can­daces. Un royaume afri­cain, tour­né vers l’in­té­rieur du conti­nent autant que vers l’É­gypte, et qui dura jusque vers l’an 400 de notre ère. La sixième cata­racte, enfin, la gorge de Saba­lo­ka, res­serre le Nil à quelques dizaines de kilo­mètres au nord de Khar­toum. C’é­tait le der­nier ver­rou avant la ville, le der­nier pas­sage étroit avant la plaine où les deux Nils, le Bleu et le Blanc, se rejoignent. C’est là que notre his­toire rejoint celle d’un jeune homme de vingt-trois ans.

Chur­chill remonte le fleuve

En 1898, une armée anglo-égyp­tienne remon­tait le Nil vers le sud. Elle mar­chait depuis deux ans, sous les ordres du Sir­dar, le géné­ral Kit­che­ner, avec un but pré­cis : reprendre le Sou­dan aux mah­distes, ces « der­viches » qui, treize ans plus tôt, avaient pris Khar­toum et tué le géné­ral Gor­don, et abattre l’É­tat reli­gieux fon­dé par le Mah­di et son suc­ces­seur, le Kha­li­fa. Dans cette armée se trou­vait un lieu­te­nant du 21e Lan­ciers, cor­res­pon­dant clan­des­tin du Mor­ning Post, dont Kit­che­ner n’a­vait pas vou­lu tant sa répu­ta­tion d’am­bi­tieux le pré­cé­dait, et qui s’é­tait fait affec­ter tout de même à force de rela­tions. Il char­ge­ra à Omdour­man le 2 sep­tembre, ver­ra l’ar­mée der­viche fondre sous le feu des mitrailleuses Maxim, et tire­ra de tout cela, l’an­née sui­vante, un livre en deux volumes : The River War.

C’est un livre de guerre, écrit par un très jeune homme sûr de son empire et de sa race, et il faut le lire tel qu’il est, avec ses rai­deurs. Mais c’est aus­si l’un des plus beaux livres de pay­sage de la langue anglaise, et son sujet véri­table, sous la cam­pagne mili­taire, c’est le fleuve. Chur­chill le dit d’emblée, sans détour : le Sou­dan tient à l’É­gypte par le Nil comme un plon­geur tient à la sur­face par son tuyau d’air ; sans lui, l’as­phyxie. Aut Nilus, aut nihil — le Nil ou rien. Le fleuve est à la fois la cause de la guerre, le moyen de la faire et le but qu’on pour­suit. « La grande mélo­die qui revient tout au long de l’o­pé­ra », écrit-il : il faut, dit-il, ima­gi­ner le fleuve à chaque page.

Sa des­crip­tion du Nil déser­tique est jus­te­ment célèbre, et elle mérite de l’être. Il peint la plaine de sable, un peu plus rose que le cha­mois, un peu plus pâle que le sau­mon, héris­sée de pics de roche noire et informe ; la fine pous­sière qui s’a­masse en congères autour des col­lines sombres, comme la neige autour d’un som­met alpin, sauf que c’est, dit-il, une neige de feu, de celles qui pour­raient tom­ber en enfer. Et à tra­vers ce désert, le fleuve : a thread of blue silk drawn across an enor­mous brown drug­get — un fil de soie bleue ten­du en tra­vers d’un immense tapis de bure brune, et ce fil lui-même est brun la moi­tié de l’an­née. Il note l’heure du cou­chant, quand un der­nier flam­boie­ment ranime le pay­sage, que le fleuve vire du brun boueux au gris d’argent, que le ciel passe du bleu terne au vio­let ; puis le soleil tombe der­rière les rochers, les cou­leurs s’é­teignent, tout gri­saille — et il ose la com­pa­rai­son qui fait mouche, celle de la joue d’un homme qui se vide de son sang.

Ailleurs, il célèbre la crue comme un miracle annuel : chaque année, quand fondent les neiges d’A­frique cen­trale et que se rem­plissent les grands lacs, le fleuve monte, se charge du limon rouge qui fait sor­tir les villes du sable du désert, puis redes­cend. Il note que le voya­geur s’at­tache au fleuve puis­sant comme à un vieil ami, sûr à l’heure du besoin : tout brûle alen­tour, mais ici il y a de l’ombre ; le désert est chaud, mais le Nil est frais ; la terre est cal­ci­née, mais l’eau ne manque pas. On sent, sous l’of­fi­cier, l’homme qui a eu soif, et pour qui l’eau n’est pas une abstraction.

Voi­là pour le fleuve vu de loin, en pay­sage. Mais Chur­chill a aus­si vu les cata­ractes de tout près, comme obs­tacles, et c’est là que son récit devient phy­sique. La grande affaire de la cam­pagne fut logis­tique : com­ment remon­ter, contre le cou­rant, à tra­vers ces seuils, les canon­nières à vapeur sur les­quelles repo­sait tout le plan de Kit­che­ner. On construi­sit un che­min de fer mili­taire à tra­vers le désert nubien pour cou­per le grand coude et évi­ter deux cata­ractes d’un coup ; et là où le fer ne pas­sait pas, il fal­lut haler les bateaux à la corde, à la force des bras, par-des­sus les rapides.

Le récit qu’il fait du pas­sage de la qua­trième cata­racte, en août 1897, est un petit chef-d’œuvre de ten­sion. Deux canon­nières, le Teb et le Tamai, com­man­dées par de jeunes offi­ciers de marine — par­mi eux un lieu­te­nant nom­mé Beat­ty, qui com­man­de­ra vingt ans plus tard la flotte de bataille bri­tan­nique au Jut­land —, tentent l’as­cen­sion avec, sur les haus­sières, des cen­taines d’hommes des tri­bus rive­raines. Le cou­rant est trop fort. Le Tamai échoue de jus­tesse. L’a­près-midi, le Teb s’y essaie à son tour, mal halé par des tireurs mal com­man­dés : les bras manquent de coor­di­na­tion, l’é­trave est empor­tée en tra­vers, une vague énorme passe par-des­sus le bas­tin­gage, et en dix secondes le bateau cha­vire, quille en l’air, et part à la dérive. Beat­ty et l’é­qui­page sont jetés dans l’eau bouillon­nante de la cata­racte, rou­lés par le cou­rant, repê­chés plus bas par l’autre canon­nière ; de la ving­taine d’hommes pré­ci­pi­tés à l’eau, un seul Égyp­tien se noie. L’his­toire aurait pu s’ar­rê­ter là. Mais l’é­pave, coin­cée un mille plus bas entre deux rochers, se met à réson­ner : un coup, puis un autre, frap­pés de l’in­té­rieur de la coque. On arrache une plaque de tôle, et deux hommes en sortent vivants — le second méca­ni­cien et un chauf­feur —, res­tés empri­son­nés dans la cale retour­née, dans le noir, l’eau mon­tant, les feux éteints, les plan­chers deve­nus pla­fonds. Ce genre de détail, une vie sau­vée par miracle au fond d’un fleuve, Chur­chill sait le poser sans y insis­ter, et c’est ce qui reste.

L’autre grande scène est la der­nière cata­racte, la sixième, la gorge de Saba­lo­ka — qu’il écrit Sha­blu­ka —, juste avant Khar­toum. Les infan­te­ries contournent les hau­teurs à pied ; les canon­nières et les vapeurs, elles, remontent le défi­lé, remor­quant der­rière elles toute la flot­tille de barges. À l’en­trée veillaient encore cinq forts der­viches, désor­mais vides. Le Nil, qui en aval s’é­tale sur près d’un mille, se res­serre sou­dain à deux cents mètres à peine ; le cou­rant s’ac­cé­lère, la sur­face se creuse de grands tour­billons ; de part et d’autre montent des falaises noires, bri­sées, abruptes, pareilles à des amas de pierres colos­sales, et entre elles le fleuve en crue s’en­gouffre avec un long gron­de­ment. Les bateaux, machines à plein régime, battent l’eau et gagnent pied à pied. Pas­sé ce der­nier ver­rou, il n’y avait plus qu’à débou­cher dans la plaine où atten­dait l’ar­mée du Kha­li­fa. La cata­racte, ici, n’est plus seule­ment un obs­tacle : c’est le seuil de la bataille, la der­nière porte avant Omdourman.

Il faut dire un mot du moyen par lequel Kit­che­ner vain­quit le fleuve autant que l’en­ne­mi : le rail. Plu­tôt que de haler toute une armée par-des­sus les cata­ractes, ses ingé­nieurs lan­cèrent une voie fer­rée en droite ligne à tra­vers le désert nubien, d’Oua­di Hal­fa vers Abou Hamed, cou­pant la corde du grand coude et sau­tant deux cata­ractes d’un trait. Des kilo­mètres de rails posés chaque jour dans un néant sans eau ni bois, ravi­taillés depuis l’ar­rière : la cam­pagne se gagna là, dans cette patience méca­nique, autant qu’au feu. Chur­chill l’a com­pris, lui qui voit dans cette guerre le triomphe de la machine sur la bra­voure. À Omdour­man, le 2 sep­tembre, il char­gea pour­tant lui-même, pis­to­let au poing, dans les rangs du 21e Lan­ciers — l’une des der­nières grandes charges de cava­le­rie de l’ar­mée bri­tan­nique, quelques minutes de mêlée archaïque au cœur d’une bataille déjà industrielle.

Il y a quelque chose de trou­blant à lire ces pages aujourd’­hui. La prose est somp­tueuse, l’œil est juste, l’o­reille aus­si ; et pour­tant tout ce pay­sage est regar­dé du pont d’une canon­nière qui remonte pour conqué­rir. Le fleuve que Chur­chill décrit avec tant d’a­mour est, dans le même livre, l’ins­tru­ment d’une recon­quête et le tom­beau, quelques jours plus tard, de mil­liers de com­bat­tants sou­da­nais fau­chés par des armes qu’ils n’a­vaient jamais vues. La beau­té de la des­crip­tion et la bru­ta­li­té de l’en­tre­prise ne se laissent pas sépa­rer : c’est un même homme, un même regard, qui voit le fil de soie bleue et qui compte les forts à réduire. On peut admi­rer l’é­cri­vain sans se voi­ler la face sur ce qu’il ser­vait. Le jeune Chur­chill lui-même, du reste, ver­ra dans le mas­sacre d’Om­dour­man quelque chose qui l’in­quiète — la guerre deve­nue affaire de machines —, et cette inquié­tude le sui­vra toute sa vie.

L’eau qui monte

Les cata­ractes ont arrê­té les flottes pen­dant des mil­lé­naires. Elles n’au­ront pas résis­té aux ingé­nieurs. Ce que le gra­nite avait rete­nu, le béton l’a englou­ti. La deuxième cata­racte et la for­te­resse de Bou­hen dorment sous le lac Nas­ser ; la qua­trième a dis­pa­ru sous le lac de Merowe ; la pre­mière a été domp­tée dès 1902 par l’an­cien bar­rage d’As­souan, avant que le haut bar­rage ne relève encore le niveau. À chaque fois, le même scé­na­rio : un mur en tra­vers du fleuve, une mer neuve qui monte len­te­ment, des archéo­logues qui courent contre l’eau pour rele­ver les plans, décou­per les temples, sau­ver ce qui peut l’être, et des vil­lages, des tombes, des seuils entiers qui passent sous la sur­face sans que per­sonne les revoie.

Il reste des cata­ractes libres, la troi­sième, la cin­quième, la sixième, où l’on peut encore voir le Nil se héris­ser sur son vieux socle, écu­mer entre les blocs fauves, se par­ta­ger en bras rapides autour des îles. Il reste Philæ remon­té sur son île neuve, Abou Sim­bel his­sé au-des­sus des eaux, la def­fu­fa de Ker­ma qui tient debout depuis quatre mille cinq cents ans, les pyra­mides de Méroé dans le sable. Il reste, sur­tout, ce fait tran­quille et têtu de géo­lo­gie : un fleuve très ancien qui, sur quelques cen­taines de kilo­mètres, rede­vient un tor­rent parce que la vieille pierre d’A­frique remonte sous lui. Les hommes ont fait la guerre pour ces pas­sages, y ont per­du des bateaux et des empires, et un jeune lieu­te­nant y a trou­vé, entre deux forts à prendre, de quoi écrire l’une des plus belles des­crip­tions de fleuve de sa langue. La pierre, elle, était là avant eux tous, et elle attend, sous l’eau des bar­rages, la pro­chaine baisse du niveau.

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Un vol­can a explo­sé au milieu de la mer Égée, un jour d’un été qu’on ne sait tou­jours pas dater avec cer­ti­tude — et cette seule incer­ti­tude suf­fit à faire vaciller la chro­no­lo­gie de trois civi­li­sa­tions à la fois.


Un cra­tère qu’on habite

On arrive à San­to­rin par la mer ou par les airs, et dans les deux cas le pay­sage impose la même sidé­ra­tion. Ce n’est pas une île que l’on découvre, c’est l’in­té­rieur d’un vol­can : une falaise de plu­sieurs cen­taines de mètres, striée de couches noires, rouges et blanches comme un gâteau raté, qui s’en­fonce à pic dans une eau d’un bleu presque noir tant elle est pro­fonde. Les vil­lages per­chés sur la crête — Fira, Oia — regardent non pas la mer ouverte mais un vide immense, une baie presque cir­cu­laire de dix kilo­mètres de dia­mètre. Ce vide est un cra­tère effon­dré. On ne visite pas San­to­rin : on campe sur le bord d’une explosion.

Il faut un moment pour com­prendre l’é­chelle de ce que l’on regarde. La cal­dei­ra que l’on contemple depuis la ter­rasse d’un res­tau­rant de Fira n’est pas un simple trou : c’est la trace d’un des évé­ne­ments vol­ca­niques les plus vio­lents que la Médi­ter­ra­née ait connus depuis que des hommes l’ha­bitent, et l’un des rares dont l’onde de choc — au sens propre comme au sens his­to­rio­gra­phique — conti­nue d’a­gi­ter les spé­cia­listes plus de trois mille cinq cents ans après les faits.

Les plages elles-mêmes portent la mémoire de cet évé­ne­ment sans qu’on ait besoin de la leur deman­der. Sur la côte sud, le sable est rouge, colo­ré par une ancienne cou­lée de lave riche en fer ; plus loin, à Kama­ri, il est presque noir, fait de grains de basalte broyés par la houle depuis des mil­lé­naires. Nulle part ailleurs en Égée le sol ne raconte aus­si direc­te­ment, sous la plante des pieds, ce qu’il a traversé.

Un vol­can qui s’ef­fondre par cycles

Avant d’a­bor­der l’é­rup­tion qui a ren­du San­to­rin célèbre, il faut dire ce qu’é­tait l’île avant elle, car ce n’é­tait déjà pas un lieu tran­quille. Depuis envi­ron six cent cin­quante mille ans, le com­plexe vol­ca­nique de San­to­rin a connu une bonne dou­zaine de périodes érup­tives, dont au moins quatre ont pro­vo­qué l’ef­fon­dre­ment du vol­can sur lui-même avec for­ma­tion d’une cal­dei­ra. La plus ancienne remon­te­rait à cent quatre-vingt mille ans envi­ron ; une autre a don­né nais­sance à la cal­dei­ra de Ska­ros entre soixante-sept mille et cin­quante-cinq mille ans ; une troi­sième a créé la cal­dei­ra dite du Cap Riva avec l’ef­fon­dre­ment du vol­can de Ska­ros, il y a envi­ron dix-huit mille ans.

Ce point mérite qu’on s’y attarde, car il vient nuan­cer une image reçue. On ima­gine volon­tiers que la baie cir­cu­laire de San­to­rin est née d’un seul coup, lors de l’é­rup­tion qui a ense­ve­li Akro­ti­ri au deuxième mil­lé­naire avant notre ère. Or l’é­tude des cou­lées mag­ma­tiques montre leur pré­sence à la fois sur les ver­sants exté­rieurs de l’île et sur la paroi inté­rieure du cra­tère moderne, ce qui sug­gère que l’ar­chi­pel avait déjà, au début du deuxième mil­lé­naire avant notre ère, une appa­rence assez proche de celle qu’on lui connaît aujourd’­hui — c’est-à-dire que la forme en anneau était déjà lar­ge­ment en place avant la grande explo­sion qui allait ense­ve­lir Akro­ti­ri, héri­tée des effon­dre­ments anté­rieurs. La part exacte que l’é­rup­tion minoenne a ajou­tée à ce pay­sage pré­exis­tant reste dis­cu­tée, et il faut se gar­der de l’i­dée simple d’une île unique, intacte, souf­flée d’un seul geste.

L’é­rup­tion

Ce qui s’est pro­duit ensuite reste, mal­gré cette réserve, d’une vio­lence dif­fi­cile à se repré­sen­ter. Après une phase d’ou­ver­ture, l’é­rup­tion a migré vers une cal­dei­ra pré­exis­tante rem­plie d’eau de mer, où l’in­te­rac­tion entre le mag­ma et l’eau a pro­vo­qué de vio­lentes explo­sions phréa­to­mag­ma­tiques et la mise en place de cou­lées pyro­clas­tiques ; cette acti­vi­té a d’a­bord for­mé un cône de tufs qui a com­blé la dépres­sion, avant que la connexion avec la mer ne se referme et que l’eau ne s’é­va­pore ; de gigan­tesques cou­lées pyro­clas­tiques chaudes et flui­di­sées ont alors déva­lé les pentes de l’île, tan­dis que l’ef­fon­dre­ment de la cal­dei­ra, pen­dant ou après l’é­rup­tion, façon­nait la topo­gra­phie actuelle de l’archipel.

Les esti­ma­tions de volume ont consi­dé­ra­ble­ment varié selon les méthodes et les décen­nies, et il faut le dire sans en gom­mer la varia­tion : une étude de 1991 avait avan­cé un chiffre de trente-neuf kilo­mètres cubes de mag­ma et de roche éjec­tés, tan­dis que des expé­di­tions ulté­rieures ont mis au jour des dépôts de ponce et de cendres épais de dix à quatre-vingts mètres, s’é­ten­dant sur vingt à trente kilo­mètres dans toutes les direc­tions autour de l’île — des don­nées qui ont fait revoir le volume total à la hausse. Les ana­lyses les plus récentes de sédi­ments marins et de don­nées sis­miques, menées entre 2015 et 2019, situent le volume total expul­sé entre vingt-huit et qua­rante et un kilo­mètres cubes en équi­valent roche dense, la phase pli­nienne ini­tiale — la plus volu­mi­nueuse — repré­sen­tant à elle seule la moi­tié de ce total. D’une étude à l’autre, l’ordre de gran­deur reste com­pa­rable ; le chiffre pré­cis, lui, conti­nue de bou­ger, et il faut résis­ter à la ten­ta­tion de citer un volume unique comme s’il fai­sait consensus.

Quel que soit le chiffre rete­nu, l’é­rup­tion se classe par­mi les plus puis­santes de l’Ho­lo­cène, avec un indice d’ex­plo­si­vi­té vol­ca­nique géné­ra­le­ment situé entre 6 et 7 sur une échelle qui en compte 8 — com­pa­rable, dans cer­taines esti­ma­tions, à celle du Tam­bo­ra indo­né­sien de 1815, l’é­rup­tion la plus meur­trière de l’his­toire moderne par ses effets cli­ma­tiques mon­diaux. La chute d’une telle masse de maté­riaux dans la mer a néces­sai­re­ment sou­le­vé des vagues consi­dé­rables ; d’a­près l’ob­ser­va­tion de tsu­na­mis plus récents, on estime qu’au moins trois vagues suc­ces­sives d’une ving­taine de mètres de hau­teur ont péné­tré sur plu­sieurs cen­taines de mètres à l’in­té­rieur des côtes de Crète, dis­tante de cent kilo­mètres à peine.

La ville sous la cendre

De cette catas­trophe, l’ar­chéo­lo­gie a retrou­vé une vic­time pri­vi­lé­giée : une ville entière, ense­ve­lie sous la ponce presque telle qu’elle vivait le jour où le ciel a chan­gé de couleur.

C’est en 1939 que l’ar­chéo­logue grec Spy­ri­don Mari­na­tos avance pour la pre­mière fois l’hy­po­thèse que les épaisses couches de pierre ponce recou­vrant cer­tains sites cré­tois, notam­ment Amni­sos, pour­raient pro­ve­nir d’une érup­tion du vol­can de San­to­rin. Il fau­dra attendre près de trente ans, et sa nomi­na­tion comme pro­fes­seur à l’u­ni­ver­si­té d’A­thènes, pour qu’il puisse aller véri­fier son intui­tion sur le ter­rain. Le 25 mai 1967, en sui­vant des indi­ca­tions trou­vées chez Stra­bon et chez Pin­dare, qui évo­quaient une agglo­mé­ra­tion antique à cet endroit de l’île, les fouilles com­mencent au lieu-dit Akro­ti­ri. Dès la pre­mière cam­pagne, le suc­cès est total : Mari­na­tos met au jour une ville de l’âge du bronze anéan­tie d’un seul coup par l’é­rup­tion, mais admi­ra­ble­ment conservée.

Ce qui frappe d’a­bord, dans cette ville, c’est sa res­sem­blance avec Pom­péi et sa dif­fé­rence radi­cale d’a­vec elle. Comme à Her­cu­la­num ou à Pom­péi, une érup­tion vol­ca­nique de type pli­nien a ense­ve­li d’un coup une agglo­mé­ra­tion alors en plein essor, ce qui explique son état de conser­va­tion excep­tion­nel après plus de trois mille cinq cents ans. Mais là où les rues de Pom­péi sont jon­chées de corps figés dans l’ins­tant de leur mort, Akro­ti­ri n’a livré, en un demi-siècle de fouilles, aucun sque­lette humain, aucune trace d’ou­til pré­cieux aban­don­né à la hâte, aucun bijou per­du dans la panique. L’ab­sence de restes sque­let­tiques sug­gère une éva­cua­tion en temps vou­lu — les habi­tants semblent avoir eu le temps de fuir avant la phase la plus des­truc­trice, aler­tés peut-être par des semaines de secousses sis­miques pré­cur­seurs, un phé­no­mène bien docu­men­té dans les érup­tions pli­niennes modernes. C’est l’une des grandes énigmes heu­reuses de ce site : une catas­trophe majeure, mais peut-être sans hécatombe.

Ce que les habi­tants ont lais­sé der­rière eux suf­fit pour­tant à faire de ce site l’un des plus riches jamais fouillés en Égée. Des mai­sons à étage, des rues pavées, des vases, des amphores, des jarres de céra­mique et des fresques murales sont appa­rus au fil des cam­pagnes, et l’ex­cellent état de conser­va­tion des bâti­ments et de leurs fresques a bou­le­ver­sé la connais­sance qu’on avait jusque-là de l’art égéen du deuxième mil­lé­naire. Les fouilles ont éga­le­ment révé­lé une archi­tec­ture à plu­sieurs étages sophis­ti­quée, dotée de sys­tèmes de plom­be­rie avan­cés — des cana­li­sa­tions en terre cuite emboî­tées les unes dans les autres, cou­rant sous les rues pavées, qui ali­men­taient cer­taines mai­sons en eau cou­rante et éva­cuaient les eaux usées bien avant que Rome n’en fasse un sym­bole de civi­li­sa­tion. On y trouve des scènes de cueillette du safran, des anti­lopes bon­dis­santes, des singes bleus grim­pant à des rochers sty­li­sés, et cette fameuse frise minia­ture repré­sen­tant une flot­tille céré­mo­nielle voguant entre deux villes côtières — la seule image connue de la marine égéenne de cette époque à une échelle autre que sym­bo­lique. Ces fresques, si fra­giles qu’elles se seraient désa­gré­gées au contact de l’air une fois déga­gées, ont dû être pré­le­vées et trans­fé­rées en lieu sûr, une par­tie au musée archéo­lo­gique natio­nal d’A­thènes, une autre res­tée sur l’île elle-même.

Les fouilles se sont pour­sui­vies de 1967 à 1974, jus­qu’à ce que Mari­na­tos trouve lui-même la mort sur son propre chan­tier, le 1er octobre 1974 — frap­pé, dit-on, par l’ef­fon­dre­ment d’un mur qu’il ins­pec­tait. La direc­tion du site est alors reprise par le pro­fes­seur Chris­tos Dou­mas, qui pour­suit les recherches jus­qu’à aujourd’­hui, avec cette règle de pru­dence archéo­lo­gique rare : les monu­ments mis au jour n’ont subi d’autre inter­ven­tion que celle stric­te­ment néces­saire à leur conso­li­da­tion et au pré­lè­ve­ment des objets mobi­liers, lais­sant la ville se lire presque telle que la cendre l’a figée.

Une île qui a fabri­qué un mythe

Il n’a pas fal­lu long­temps pour que la décou­verte de Mari­na­tos ren­contre un autre récit, beau­coup plus ancien et beau­coup plus célèbre : celui de l’Atlantide.

C’est en cher­chant à don­ner une consis­tance his­to­rique au mythe pla­to­ni­cien que Mari­na­tos a pro­po­sé d’i­den­ti­fier dans l’île de Thé­ra la terre cor­res­pon­dant au conti­nent englou­ti décrit par Pla­ton. L’ar­gu­ment est sédui­sant sur le papier : une civi­li­sa­tion avan­cée, pros­père, dotée d’une flotte consi­dé­rable, englou­tie en un jour et une nuit funestes par un cata­clysme natu­rel — le paral­lèle avec le récit pla­to­ni­cien du Timée et du Cri­tias est frap­pant, et il a immé­dia­te­ment sai­si l’i­ma­gi­na­tion du grand public autant que celle de cer­tains chercheurs.

Il faut cepen­dant s’ar­rê­ter avec la même pru­dence que pour la data­tion de l’é­rup­tion elle-même. Le récit de Pla­ton, com­po­sé plus d’un mil­lé­naire après les faits qui nous occupent ici, se pré­sente lui-même comme une tra­di­tion rap­por­tée de troi­sième main — Solon l’au­rait tenue de prêtres égyp­tiens —, situe son conti­nent au-delà des colonnes d’Her­cule, c’est-à-dire dans l’At­lan­tique et non en Médi­ter­ra­née, et lui prête des dimen­sions et une anti­qui­té lar­ge­ment incom­pa­tibles avec ce que l’on sait de l’É­gée du deuxième mil­lé­naire. La grande majo­ri­té des his­to­riens et des phi­lo­logues modernes consi­dèrent l’At­lan­tide comme une fic­tion phi­lo­so­phique, construite par Pla­ton pour illus­trer une thèse poli­tique sur la cité idéale et sa déca­dence, et non comme le sou­ve­nir défor­mé d’un évé­ne­ment réel. D’autres conti­nents ont d’ailleurs reven­di­qué le même hon­neur : cer­tains cher­cheurs ont pro­po­sé de cher­cher l’At­lan­tide non pas en Égée mais sur la côte atlan­tique de l’Es­pagne, du côté de l’an­tique Tar­tes­sos, elle aus­si englou­tie par un raz-de-marée — celui, beau­coup plus tar­dif, du ter­rible séisme de Lis­bonne de 1755. Le rap­pro­che­ment entre Thé­ra et l’At­lan­tide reste donc, au mieux, une hypo­thèse sédui­sante et indé­mon­trable, au pire une pro­jec­tion rétros­pec­tive qui a fait beau­coup pour la noto­rié­té tou­ris­tique de l’île et assez peu pour la rigueur du dos­sier archéologique.

Une civi­li­sa­tion minoenne ébran­lée — mais comment ?

La ques­tion la plus sérieuse posée par cette érup­tion ne concerne pas l’At­lan­tide, mais son rôle éven­tuel dans le déclin de la civi­li­sa­tion minoenne de Crète, dis­tante d’à peine cent kilomètres.

Mari­na­tos avait avan­cé, dès 1939, l’hy­po­thèse que l’é­rup­tion du vol­can de San­to­rin, sur­ve­nue selon lui aux alen­tours de 1450 avant notre ère, avait per­tur­bé les réseaux com­mer­ciaux minoens et contri­bué à leur effon­dre­ment, qui se consomme à la fin de la période appe­lée Minoen Récent IB. Cette thèse, d’une élé­gance presque trop par­faite — un vol­can qui met fin, en une explo­sion, à toute une civi­li­sa­tion —, a dura­ble­ment mar­qué l’his­to­rio­gra­phie et le grand public.

Elle a cepen­dant été lar­ge­ment nuan­cée et rema­niée depuis, à mesure que se sont mul­ti­pliées les fouilles ulté­rieures en Crète, notam­ment à Cnos­sos, à Pha­las­sar­na et à Méli­do­ni. Le pro­blème prin­ci­pal tient à la chro­no­lo­gie elle-même : les grandes des­truc­tions des palais cré­tois, celles qui marquent véri­ta­ble­ment la fin de la puis­sance minoenne, semblent s’être pro­duites plu­sieurs décen­nies, voire un siècle ou davan­tage après l’é­rup­tion de Thé­ra, et non immé­dia­te­ment après elle. Un vol­can peut avoir affai­bli l’a­gri­cul­ture cré­toise en recou­vrant les terres de cendres fines sur son flanc orien­tal, endom­ma­gé sa flotte par les tsu­na­mis suc­ces­sifs, per­tur­bé son com­merce en détrui­sant des ports satel­lites comme celui d’A­kro­ti­ri lui-même — mais il paraît aujourd’­hui dif­fi­cile de le tenir pour la cause directe et unique de la chute d’un sys­tème poli­tique qui a conti­nué à fonc­tion­ner encore long­temps après la catas­trophe. L’ex­pli­ca­tion la plus pru­dente, et la plus géné­ra­le­ment admise, consiste à voir dans l’é­rup­tion un fac­teur d’af­fai­blis­se­ment par­mi d’autres, plu­tôt qu’un coup fatal isolé.

Une date qui divise les savants

Reste la ques­tion qui agite le plus vive­ment la recherche contem­po­raine, et qui n’a tou­jours pas trou­vé de réponse consen­suelle : quand exac­te­ment ce vol­can a‑t-il explosé ?

Le pro­blème vient d’un désac­cord per­sis­tant entre deux grandes familles de méthodes. D’un côté, la data­tion dite archéo­lo­gique, fon­dée sur la com­pa­rai­son des styles céra­miques retrou­vés à Akro­ti­ri avec ceux, mieux calés dans le temps, de l’É­gypte pha­rao­nique avec laquelle l’É­gée entre­te­nait des échanges docu­men­tés ; cette méthode pla­çait tra­di­tion­nel­le­ment l’é­rup­tion vers 1500, ou entre 1550 et 1500 avant notre ère — ce qu’on appelle la chro­no­lo­gie « basse ». De l’autre, les méthodes des sciences natu­relles — data­tion au car­bone 14, den­dro­chro­no­lo­gie, carottes gla­ciaires du Groen­land — qui pointent sys­té­ma­ti­que­ment vers une date plus ancienne, dans la deuxième moi­tié du dix-sep­tième siècle avant notre ère : la chro­no­lo­gie « haute ». Pen­dant long­temps, l’é­cart entre les deux camps a dépas­sé un siècle plein, et chaque nou­velle publi­ca­tion sem­blait relan­cer la que­relle plu­tôt que la clore — un désac­cord suf­fi­sam­ment vif pour oppo­ser, dans les années 1980 et 1990, des géné­ra­tions entières d’ar­chéo­logues égéens aux spé­cia­listes de la cali­bra­tion radio­car­bone, cha­cun accu­sant l’autre camp de for­cer ses propres données.

Les diverses pro­po­si­tions convergent aujourd’­hui vers une période com­prise entre 1628 et 1600 avant notre ère, un inter­valle déjà res­ser­ré par rap­port aux désac­cords plus anciens, mais une réana­lyse récente de data­tions radio­car­bone effec­tuées sur un arbuste d’o­li­vier de The­ra­sia, très pro­ba­ble­ment tué par l’é­rup­tion elle-même, invite à situer l’é­vé­ne­ment plu­tôt vers 1611 avant notre ère, ou plus lar­ge­ment autour de 1600 — soit une cin­quan­taine d’an­nées d’é­cart avec la data­tion archéo­lo­gique tra­di­tion­nelle, contre plus d’un siècle il y a encore deux décen­nies. L’am­pleur du désac­cord s’est donc consi­dé­ra­ble­ment réduite, sans pour autant disparaître.

L’af­faire s’est encore com­pli­quée, et inté­res­sée, tout récem­ment. Une étude publiée fin 2025 par des cher­cheurs de l’u­ni­ver­si­té Ben Gou­rion du Néguev et de l’u­ni­ver­si­té de Gro­ningue a pro­duit les pre­mières data­tions radio­car­bone directes concer­nant le règne du pha­raon Ahmô­sis, celui qui réuni­fia l’É­gypte et fon­da le Nou­vel Empire. Leurs résul­tats indiquent que l’é­rup­tion explo­sive de Thé­ra se serait pro­duite avant le règne de ce pha­raon, durant la Deuxième Période inter­mé­diaire, ce qui favo­rise net­te­ment une chro­no­lo­gie « basse » pour le début du Nou­vel Empire égyp­tien lui-même. Les cher­cheurs ont daté un frag­ment de paille uti­li­sé dans la fabri­ca­tion d’une brique crue pro­ve­nant du temple d’Ah­mô­sis à Aby­dos, ce qui situe­rait son règne aux alen­tours de 1539 avant notre ère plu­tôt que vers 1580 comme on le pen­sait aupa­ra­vant — et la com­pa­rai­son de ces nou­velles dates égyp­tiennes avec les data­tions au car­bone 14 déjà dis­po­nibles pour Thé­ra, tirées de graines car­bo­ni­sées d’A­kro­ti­ri, d’un oli­vier ense­ve­li sous la cendre et d’os­se­ments ani­maux retrou­vés dans des couches de tsu­na­mi en Crète, montre que tous les échan­tillons thé­réens sont plus anciens que ceux d’Ah­mô­sis : l’é­rup­tion aurait donc pré­cé­dé de plu­sieurs décen­nies le début de la dix-hui­tième dynas­tie et la fon­da­tion du Nou­vel Empire, et non l’in­verse comme le sup­po­sait la chro­no­lo­gie égyp­tienne traditionnelle.

Cette que­relle n’est pas un simple exer­cice de poin­tillisme savant. La réso­lu­tion de la date de l’é­rup­tion de Thé­ra condi­tionne en réa­li­té la syn­chro­ni­sa­tion de plu­sieurs civi­li­sa­tions du Bronze moyen et du début du Bronze récent dans toute la Médi­ter­ra­née orien­tale, pré­ci­sé­ment parce que la couche de cendre vol­ca­nique qu’elle a dépo­sée sert de repère stra­ti­gra­phique com­mun à l’É­gée, à l’É­gypte et au Proche-Orient. Déca­ler cette date de cin­quante ou cent ans, c’est déca­ler d’au­tant la chro­no­lo­gie rela­tive de l’ef­fon­dre­ment minoen, des rela­tions égyp­to-cré­toises, et de tout un pan de l’his­toire du Bronze moyen orien­tal — un exemple rare où une seule date géo­lo­gique, si elle pou­vait être fixée avec cer­ti­tude, rebat­trait les cartes de plu­sieurs dis­ci­plines à la fois.

Les échos loin­tains d’un ciel assombri

Une érup­tion de cette ampleur ne s’ar­rête pas aux rivages de l’É­gée. Une par­tie des cendres et des aéro­sols pro­je­tés dans la haute atmo­sphère a pro­ba­ble­ment fait le tour du globe, et plu­sieurs témoi­gnages loin­tains, dont l’at­tri­bu­tion reste hypo­thé­tique, pour­raient en por­ter la trace.

En Égypte même, des frag­ments d’une stèle éri­gée par le pha­raon Ahmô­sis, décou­verts entre 1947 et 1951 dans le troi­sième pylône du temple de Kar­nak, décrivent une tem­pête des­truc­trice accom­pa­gnée d’i­non­da­tions sur­ve­nue au cours de son règne, dans des termes suf­fi­sam­ment extra­or­di­naires pour que cer­tains y aient vu la trace indi­recte d’un évé­ne­ment cli­ma­tique glo­bal. Les archéo­logues Nadine Moel­ler et Robert Rit­ner ont pro­po­sé, en 2014, qu’il fal­lait envi­sa­ger sérieu­se­ment la pos­si­bi­li­té que cette stèle consti­tue un témoi­gnage contem­po­rain de la catas­trophe thé­réenne, tan­dis que d’autres cher­cheurs, comme Ian Shaw, y voient plu­tôt un texte de pro­pa­gande royale, des­ti­né à magni­fier les tra­vaux de res­tau­ra­tion entre­pris par le sou­ve­rain, sans lien néces­saire avec un évé­ne­ment vol­ca­nique loin­tain. Le débat reste ouvert et pro­ba­ble­ment indé­ci­dable en l’é­tat des sources.

Plus loin encore, il est pos­sible que les Annales de Bam­bou, chro­nique chi­noise ancienne, fassent écho aux consé­quences d’un hiver vol­ca­nique consé­cu­tif à l’é­rup­tion, en rap­por­tant un ciel jaune inha­bi­tuel et un gel en plein été au début de la dynas­tie Shang — un rap­pro­che­ment qui, comme les pré­cé­dents, relève de la conjec­ture plu­tôt que de la preuve, mais qui illustre bien à quel point une explo­sion sur­ve­nue au milieu des Cyclades a pu, par la seule média­tion de l’at­mo­sphère ter­restre, lais­ser une empreinte jus­qu’aux confins du monde connu des Anciens et au-delà.

Ce qu’une explo­sion apprend sur l’his­toire elle-même

Il y a quelque chose d’as­sez ver­ti­gi­neux dans le fait qu’un phé­no­mène pure­ment géo­lo­gique, un jour d’ex­plo­sion dont on ignore encore l’an­née exacte, serve de pivot à la chro­no­lo­gie de trois civi­li­sa­tions qui, elles, avaient des rois, des scribes, des archives. Nous savons dater avec une qua­si-cer­ti­tude le règne de tel pha­raon grâce à ses propres ins­crip­tions ; nous ne savons tou­jours pas, à cin­quante ans près, quand un vol­can situé à quelques cen­taines de kilo­mètres de son palais a souf­flé une ville entière. La nature, ici, refuse obs­ti­né­ment de se lais­ser dater aus­si faci­le­ment qu’un car­touche royal.

Cette obs­ti­na­tion a un mérite péda­go­gique : elle rap­pelle qu’une chro­no­lo­gie n’est jamais un fait brut, mais la résul­tante pro­vi­soire d’un accord entre des méthodes hété­ro­gènes — céra­mique com­pa­rée, car­bone 14, cernes d’arbres, carottes de glace —, dont cha­cune a ses propres marges d’er­reur et ses propres pré­sup­po­sés. Que ces méthodes convergent aujourd’­hui vers un inter­valle de quelques décen­nies, là où elles diver­geaient autre­fois d’un siècle, est déjà un pro­grès consi­dé­rable ; qu’elles ne s’ac­cordent pas encore tout à fait est un rap­pel salu­taire que la science, y com­pris quand elle porte sur un évé­ne­ment vieux de trente-cinq siècles, reste un chan­tier ouvert.

Un vol­can qui n’a jamais cessé

Il serait com­mode de trai­ter tout ceci comme une his­toire close, un cra­tère désor­mais appri­voi­sé par les hôtels et les cou­chers de soleil. Ce n’est pas le cas. La cal­dei­ra actuelle abrite en son centre deux îlots, Nea Kame­ni et Palea Kame­ni, sous les­quels le vol­can reste actif ; sa der­nière érup­tion remonte à 1950, et des épi­sodes d’a­gi­ta­tion plus dis­crets, comme celui de 2011–2012, rap­pellent régu­liè­re­ment qu’il ne s’a­git pas d’un décor mais d’un sys­tème géo­lo­gique vivant.

Au début de l’an­née 2025, cette réa­li­té est bru­ta­le­ment reve­nue au pre­mier plan. À par­tir du 26 jan­vier, l’île a connu près de huit mille séismes en quelques semaines, dont plu­sieurs dépas­saient la magni­tude 5, pous­sant les auto­ri­tés grecques à dépê­cher des équipes de secours, des chiens reni­fleurs et des drones, et à fer­mer les écoles de plu­sieurs îles voi­sines. Pour les quelque quinze mille rési­dents de l’île, ces secousses ont semé une inquié­tude durable, sans faire de vic­times majeures, dans le sou­ve­nir encore vif d’un séisme de magni­tude 7,8 qui avait dévas­té San­to­rin en 1956, tuant plu­sieurs dizaines de personnes.

Ces secousses se concen­traient le long de la ligne dite de Kamé­ni, un axe tec­to­nique orien­té sud-ouest/­nord-est qui a ser­vi de conduit pri­vi­lé­gié à la remon­tée du mag­ma au cours des cent mille der­nières années d’his­toire du vol­can ; rien n’in­di­quait cepen­dant une ori­gine stric­te­ment vol­ca­nique de cette crise, qui rele­vait plus pro­ba­ble­ment d’un épi­sode tec­to­nique ordi­naire. Des ana­lyses sis­miques et gra­vi­mé­triques ulté­rieures ont mis en évi­dence un réser­voir mag­ma­tique caché en pro­fon­deur, entre San­to­rin et la Crète, rece­vant un apport frais de mag­ma et pro­vo­quant la défor­ma­tion du plan­cher océa­nique obser­vée — un signe de recharge lente, disent les vol­ca­no­logues, non d’é­rup­tion immi­nente. L’é­pi­sode s’est éteint sans drame. Il aura suf­fi, cepen­dant, à rap­pe­ler qu’un vol­can qui a souf­flé une civi­li­sa­tion entière trente-cinq siècles plus tôt n’a pas pris sa retraite : il patiente.

Ce que nous ne savons pas

La part exacte que l’é­rup­tion minoenne elle-même a ajou­tée à la forme actuelle de la cal­dei­ra, par rap­port aux effon­dre­ments vol­ca­niques anté­rieurs qui avaient déjà façon­né l’ar­chi­pel, reste dis­cu­tée par les volcanologues.

Le volume total de maté­riaux éjec­tés a fait l’ob­jet d’es­ti­ma­tions sen­si­ble­ment dif­fé­rentes selon les études, de l’ordre de vingt-huit à plus de soixante kilo­mètres cubes équi­valent roche dense ; le chiffre exact demeure incertain.

L’ab­sence de restes humains à Akro­ti­ri est géné­ra­le­ment inter­pré­tée comme la preuve d’une éva­cua­tion réus­sie, mais cette lec­ture reste une infé­rence par défaut plu­tôt qu’une cer­ti­tude direc­te­ment documentée.

L’i­den­ti­fi­ca­tion de Thé­ra à l’At­lan­tide pla­to­ni­cienne relève de l’hy­po­thèse et non de la démons­tra­tion ; elle est mino­ri­taire, sinon mar­gi­nale, dans la recherche uni­ver­si­taire contemporaine.

Le rôle pré­cis de l’é­rup­tion dans le déclin de la civi­li­sa­tion minoenne fait l’ob­jet d’un débat non tran­ché : la thèse d’un lien de cause à effet direct, pro­po­sée par Mari­na­tos, a été lar­ge­ment nuan­cée sans être tota­le­ment abandonnée.

Enfin et sur­tout, la date de l’é­rup­tion elle-même reste dis­pu­tée entre chro­no­lo­gies « haute » et « basse », l’é­cart s’é­tant réduit à quelques décen­nies sans dis­pa­raître ; les tra­vaux les plus récents, publiés fin 2025, penchent pour une data­tion anté­rieure au règne d’Ah­mô­sis, mais la ques­tion ne peut être consi­dé­rée comme défi­ni­ti­ve­ment close.

Repères

Frie­drich, Wal­ter L., Fire in the Sea. The San­to­ri­ni Vol­ca­no. Natu­ral His­to­ry and the Legend of Atlan­tis, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 2000.

Dou­mas, Chris­tos, The Wall-Pain­tings of The­ra, The­ra Foun­da­tion, Athènes, 1992.

Mari­na­tos, Spy­ri­don, « The vol­ca­nic des­truc­tion of Minoan Crete », Anti­qui­ty, 1939.

Man­ning, Sturt W., A Test of Time. The Vol­ca­no of The­ra and the Chro­no­lo­gy and His­to­ry of the Aegean and East Medi­ter­ra­nean in the Mid-Second Mil­len­nium BC, Oxbow Books, 2ᵉ éd., 2014.

Pear­son, Char­lotte et al., « Annual radio­car­bon record indi­cates 16th cen­tu­ry BCE date for the The­ra erup­tion », Science Advances, 2018.

Ben-Gurion Uni­ver­si­ty of the Negev / Uni­ver­si­ty of Gro­nin­gen, « The Minoan The­ra erup­tion pre­dates Pha­raoh Ahmose : Radio­car­bon dating of Egyp­tian 17th to ear­ly 18th Dynas­ty museum objects », PLOS One, 2025.

Van­ders­leyen, Claude, « Une tem­pête sous le règne d’A­mo­sis », Revue d’É­gyp­to­lo­gie, 1967–1968.

Moel­ler, Nadine et Rit­ner, Robert K., « The Ahmose ‘Tem­pest Ste­la’, The­ra and com­pa­ra­tive chro­no­lo­gy », Jour­nal of Near Eas­tern Stu­dies, 2014.

Sigurd­sson, Haral­dur et Carey, Ste­ven, « Erup­tive his­to­ry of the San­to­ri­ni vol­ca­nic sys­tem », dans D. A. Har­dy (dir.), The­ra and the Aegean World III, The­ra Foun­da­tion, Londres, 1991.

Pla­ton, Timée et Cri­tias.

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Les Cyclades avant la tha­las­so­cra­tie crétoise

Les Cyclades avant la tha­las­so­cra­tie crétoise

Les cyclades

Avant la tha­las­so­cra­tie crétoise

Les Cyclades avant la tha­las­so­cra­tie crétoise

Mille ans avant que Minos n’existe, même comme rumeur, un archi­pel avait déjà inven­té sa manière de tra­ver­ser la mer. On l’a long­temps lu comme la pro­vince d’une Crète rayon­nante. C’est l’in­verse : la Crète est arri­vée dans un monde qui navi­guait depuis toujours.


L’ar­chi­pel qu’on voit

Le fer­ry sort du Pirée avant l’aube et, pen­dant deux heures, on ne voit rien : une eau plate, cou­leur d’ar­doise, et la côte attique qui se défait der­rière. Puis, quelque part au large de Kéa, quelque chose change. Une masse sombre monte à tri­bord, puis une autre à l’a­vant, puis une troi­sième plus loin, et à par­tir de ce moment-là et jus­qu’à la fin du voyage il n’y aura plus jamais d’ho­ri­zon vide. Une île en cache une autre, la libère, la reprend. On avance dans un décor qui se recom­pose sans cesse, et l’on com­prend, phy­si­que­ment, une chose que les cartes disent mal : dans les Cyclades, on ne quitte jamais tout à fait la terre des yeux.

C’est là le fait pre­mier, celui dont tout découle. L’ar­chi­pel compte plus de deux cents îles et îlots, dont une tren­taine seule­ment ont por­té des vil­lages durables, et il tient à peu près dans un car­ré de deux cents kilo­mètres de côté. Les dis­tances entre les terres se comptent en heures de rame, pas en jours de tra­ver­sée. Depuis les hau­teurs de Naxos, on dis­tingue Paros, Amor­gos, une par­tie des Petites Cyclades, par­fois la ligne pâle d’Ios. Depuis Syros, on tient Tinos, Myko­nos, Délos. L’in­ter­vi­si­bi­li­té — ce mot d’ar­chéo­logue, laid mais exact — est la struc­ture pro­fonde de cette his­toire. Un homme qui monte sur une crête au cré­pus­cule voit où sont les autres. Il voit leurs feux. Il sait où il ira demain, et il sait com­bien de temps il lui fau­dra pour y aller.

Le mot d’archi­pel est né ici. Le grec byzan­tin arkhi­pe­la­gos — le péla­gos prin­ci­pal, la mer par excel­lence — dési­gnait l’É­gée et rien d’autre ; ce n’est qu’à l’u­sage, par les por­tu­lans ita­liens qui mul­ti­pliaient les îlots sur leurs cartes, que le nom de la mer a glis­sé vers la chose qui la par­sème, jus­qu’à deve­nir appli­cable aux Baha­mas ou aux Tua­mo­tu. L’É­gée est si com­plè­te­ment rem­plie d’îles que sa mer et ses îles sont deve­nues un seul mot. Quant aux Cyclades, elles doivent leur nom au kyk­los, le cercle qu’elles forment autour de Délos — appel­la­tion clas­sique, tar­dive de deux mil­lé­naires par rap­port à ce dont nous par­lons ici, et qui pro­jette sur un cha­pe­let de terres une cen­tra­li­té reli­gieuse qui n’exis­tait pas encore. La géo­gra­phie qu’on nous a apprise est presque tou­jours en retard d’une civilisation.

Sous les îles, le socle. La chaîne cycla­dique est un mas­sif ancien, méta­mor­phique, écra­sé puis sou­le­vé, dont l’é­ro­sion a mis à nu des marbres d’une qua­li­té que la Médi­ter­ra­née n’é­gale nulle part ailleurs : celui de Paros, trans­lu­cide sur trois ou quatre cen­ti­mètres, celui de Naxos, plus gre­nu. Naxos donne aus­si l’é­me­ri, ce corin­don noir dont on ne fait rien de beau mais avec lequel on use et polit tout le reste. À l’ouest et au sud, l’arc vol­ca­nique — Milos, San­to­rin — a dépo­sé obsi­diennes, soufres, terres colo­rées ; Séri­phos et Siph­nos portent du fer, du plomb argen­ti­fère, du cuivre. Ce n’est pas un archi­pel riche : c’est un archi­pel spé­cia­li­sé. Chaque île détient une chose que les autres n’ont pas, et aucune ne détient tout. Il n’existe pas de meilleure recette pour fabri­quer, sur la longue durée, l’o­bli­ga­tion de naviguer.

Il faut y ajou­ter le vent. En été, les été­siens — du grec etos, l’an­née : « les vents annuels », que les Turcs appel­le­ront le mel­tem — des­cendent du nord avec une régu­la­ri­té de métro­nome et rendent la mer méchante à par­tir de midi. Ils imposent une dis­ci­pline : on part tôt, on navigue le matin, on relâche l’a­près-midi. La des­cente vers le sud est por­tée, la remon­tée vers le nord est un tra­vail. Toute la logis­tique de l’ar­chi­pel, du troi­sième mil­lé­naire aux fer­ries d’au­jourd’­hui, tient dans cette asymétrie.

L’ob­si­dienne, ou la pre­mière ligne tra­cée sur l’eau

Dans une grotte de l’Ar­go­lide qui s’ouvre sur le golfe de Nau­plie, la grotte de Franch­thi, des fouilles menées à par­tir des années 1960 ont mis au jour une stra­ti­gra­phie conti­nue de plus de vingt mille ans. Vers le onzième mil­lé­naire avant notre ère — en pleine fin du Paléo­li­thique, alors qu’il n’y a en Grèce ni agri­cul­ture, ni vil­lage, ni pote­rie — appa­raissent dans les couches des éclats d’un verre vol­ca­nique noir. L’a­na­lyse géo­chi­mique les rap­porte sans ambi­guï­té à Milos, à cent vingt kilo­mètres de là, de l’autre côté d’une mer ouverte.

Il faut mesu­rer ce que dit cette phrase. Elle dit que des chas­seurs-cueilleurs, avant le Néo­li­thique, avant tout ce que nous ran­geons sous le mot civi­li­sa­tion, embar­quaient sur quelque chose — coques cou­sues, radeaux, pirogues monoxyles, on l’i­gnore — et allaient cher­cher, à plu­sieurs jours de mer, une pierre. Milos n’é­tait pas habi­tée : per­sonne ne les y atten­dait, il n’y avait pas de com­merce, pas d’in­ter­mé­diaire, pas de mar­ché. Il fal­lait y aller soi-même, débi­ter le gise­ment à ciel ouvert, char­ger, et reve­nir. Ce sont, à ce jour, les plus anciennes tra­ver­sées mari­times attes­tées de la Médi­ter­ra­née, et peut-être du monde.

L’ob­si­dienne mérite son détour éty­mo­lo­gique. Pline l’An­cien, décri­vant une pierre noire et miroi­tante venue d’É­thio­pie, l’at­tri­bue à un cer­tain Obsius qui l’au­rait le pre­mier rap­por­tée : obsi­dia­nus lapis. Le nom nous est res­té à tra­vers ce qui n’est pro­ba­ble­ment qu’une faute de copiste — une pierre bap­ti­sée par erreur. Ce verre n’est ni rare ni pré­cieux, on ne peut ni le fondre ni le for­ger ; sa seule ver­tu est la cas­sure, une frac­ture conchoï­dale qui donne un tran­chant de quelques nano­mètres, plus fin qu’au­cun acier chi­rur­gi­cal. Pour un monde qui n’a que la pierre, c’est le meilleur scal­pel pos­sible. Milos, île sans terres et sans eau, détient le mono­pole d’un outil dont tout le monde a besoin.

Deux gise­ments ont été exploi­tés, Sta Nychia près d’A­da­mas, plus acces­sible, et Dhe­me­ne­ga­ki à l’est, dont les veines affleurent en haut de falaise. Pen­dant plu­sieurs mil­lé­naires, ils fonc­tionnent comme des car­rières libres, où l’on vient se ser­vir. On trouve de l’ob­si­dienne mélienne dans le Pélo­pon­nèse, en Thes­sa­lie, en Crète — un site méso­li­thique de la côte sud cré­toise, Dam­no­ni, en a livré —, plus tard jusque sur les côtes d’A­na­to­lie occi­den­tale. Cette dif­fu­sion des­sine, bien avant toute écri­ture, la pre­mière carte de la connec­ti­vi­té égéenne, et cette carte est déjà médi­ter­ra­néenne : à l’autre bout du bas­sin, aux mêmes siècles, l’ob­si­dienne de Lipa­ri et celle du Monte Arci sarde cir­culent selon des logiques iden­tiques. Les insu­laires de l’ouest et ceux de l’É­gée ne se connaî­tront jamais ; ils font pour­tant la même chose, pour la même rai­son. La mer inté­rieure pro­duit par­tout les mêmes com­por­te­ments, parce qu’elle pose par­tout le même problème.

Une pré­cau­tion s’im­pose ici : de ces bateaux, nous n’a­vons rien. Pas une planche, pas un avi­ron, pas un des­sin. L’é­pave la plus ancienne de la Médi­ter­ra­née, celle de Dokos dans le golfe Saro­nique, date d’en­vi­ron 2200 av. J.-C. — huit mille ans plus tard. Nous dédui­sons ces navi­ga­tions de la pré­sence d’une pierre là où elle ne peut pas être arri­vée seule. Infé­rence solide, mais inférence.

Le peu­ple­ment tar­dif, ou l’art de s’ins­tal­ler où il n’y a rien

Les Cyclades ont été fré­quen­tées long­temps avant d’être habi­tées. C’est un déca­lage ins­truc­tif. Pen­dant des mil­lé­naires, les îles servent de car­rière, de halte, de ter­rain de chasse sai­son­nier ; elles n’ac­cueillent pas de vil­lages. Le peu­ple­ment per­ma­nent ne s’ins­talle qu’au Néo­li­thique récent et final, dans le cou­rant du cin­quième mil­lé­naire, très tard par rap­port à la Grèce conti­nen­tale et à la Crète.

La rai­son en est simple : ces îles sont pauvres. Peu de sources, peu de terre arable, des pentes sèches, des vents qui salent les cultures. Il faut, pour y vivre à l’an­née, une agri­cul­ture par­ti­cu­lière — orge plu­tôt que blé, oli­vier, figuier, légu­mi­neuses, chèvres — et sur­tout la mer comme second gre­nier. Le site de Salia­gos, îlot aujourd’­hui coin­cé entre Paros et Anti­pa­ros, a livré des osse­ments de thon en quan­ti­té : pêcher le thon sup­pose des bateaux, des har­pons, une orga­ni­sa­tion col­lec­tive et une connais­sance fine des pas­sages migratoires.

Ces pre­mières com­mu­nau­tés sont minus­cules — quelques familles, par­fois une seule — et dès l’o­ri­gine elles sont bran­chées : céra­mique, outils, matières pre­mières cir­culent d’île en île. Le vil­lage cycla­dique naît comme un nœud, jamais comme un iso­lat. C’est la leçon que Cyprian Brood­bank a tirée de son enquête sur ces socié­tés : l’in­su­la­ri­té n’est pas une don­née géo­gra­phique mais une construc­tion sociale, et une île est une pri­son ou un car­re­four selon les tech­niques dont on dis­pose pour en sortir.

Le temps des longues barques

Vers 2800 avant notre ère, l’ar­chi­pel entre dans ce que les archéo­logues appellent le Cycla­dique ancien II, ou culture de Kéros-Syros. C’est le moment de plus haute den­si­té de la pré­his­toire cycla­dique, et c’est aus­si le moment où une image appa­raît, obsédante.

On la trouve gra­vée sous des objets étranges, que la lit­té­ra­ture a bap­ti­sés poê­lons — frying pans — faute de mieux : des disques d’ar­gile plats, de vingt à trente cen­ti­mètres, cer­clés d’un rebord, munis d’une poi­gnée bifide, déco­rés au poin­çon et à l’es­tam­pille. On en a exhu­mé des dizaines, presque tous dans des tombes, et nul ne sait à quoi ils ser­vaient. Miroirs, si l’on y ver­sait de l’eau ? Pla­teaux à offrandes ? Objets de pres­tige, faits pour être pos­sé­dés puis empor­tés dans la tombe ? Les hypo­thèses s’ac­cu­mulent depuis un siècle sans qu’au­cune ne s’impose.

Ce qui est gra­vé des­sus, en revanche, est par­fai­te­ment lisible. Sur la nécro­pole de Cha­lan­dria­ni, à Syros — six cents tombes envi­ron, fouillées par Chris­tos Tsoun­tas à la fin des années 1880 —, une dizaine de ces disques portent la repré­sen­ta­tion d’un bateau. Tou­jours le même type : une coque très longue et très basse, vue de des­sus ou en pro­jec­tion rabat­tue, avec une série de traits obliques de part et d’autre de la ligne de coque — vingt-quatre, vingt-huit, par­fois davan­tage. Ce sont les rames. Une extré­mi­té se relève très haut, por­tant une hampe sur­mon­tée d’un pois­son et par­fois d’une ban­de­role ; l’autre reste basse. Autour, des spi­rales estam­pées que l’on inter­prète géné­ra­le­ment comme l’é­cume ou la houle.

Aucun mât. Aucune voile. Ces bateaux avancent à la force des bras.

Il faut s’ar­rê­ter là, car ce fait contient toute la socio­lo­gie de l’é­poque. Une coque de vingt-huit rames exige vingt-huit hommes, plus quelques-uns pour les relèves et la barre : une tren­taine d’a­dultes valides, dis­po­nibles simul­ta­né­ment, nour­ris pen­dant l’ex­pé­di­tion. Or les habi­tats cycla­diques de ce temps sont des hameaux. En croi­sant la taille des nécro­poles et leur durée d’u­sage, Brood­bank est arri­vé à une conclu­sion qui a fait du bruit : la grande majo­ri­té des com­mu­nau­tés du Cycla­dique ancien cor­res­pon­drait à une ou deux familles nucléaires. Presque aucun vil­lage ne pou­vait donc armer une longue barque à lui seul.

L’é­qui­page est ain­si une ins­ti­tu­tion poli­tique. Réunir trente rameurs, c’est nouer une alliance entre plu­sieurs hameaux, par­fois entre plu­sieurs îles, déci­der ensemble d’une sai­son, d’une des­ti­na­tion, d’un par­tage. Le bateau ne trans­porte pas seule­ment des mar­chan­dises : il fabrique de la socié­té. On com­prend mieux, alors, pour­quoi son image est enter­rée avec les morts. Un homme qui emporte dans sa tombe la gra­vure d’une barque à vingt-huit rames n’emporte pas un moyen de trans­port ; il emporte la preuve qu’il a été de ceux qui pou­vaient en ras­sem­bler l’équipage.

Cha­lan­dria­ni ajoute une nuance déran­geante. C’est de loin le site qui a livré le plus de ces images — ailleurs, elles sont rares. Syros occupe une posi­tion cen­trale dans l’ar­chi­pel, et ce petit éta­blis­se­ment s’est doté, tout près de la nécro­pole, d’une hau­teur for­ti­fiée, Kas­tri. On peut lire cette concen­tra­tion comme une spé­cia­li­sa­tion : Syros aurait été la com­mu­nau­té mari­nière par excel­lence. On peut aus­si la lire, comme le sug­gère Brood­bank, de manière moins pas­to­rale : déte­nir les longues barques quand les voi­sins n’ont pas les hommes de les armer, c’est déte­nir un moyen de contrainte. Les mêmes coques qui portent l’ob­si­dienne peuvent por­ter, à l’oc­ca­sion, un raid. Nous n’a­vons aucune preuve directe de vio­lence mari­time au troi­sième mil­lé­naire égéen ; nous avons des for­ti­fi­ca­tions, et des images de bateaux dans les tombes des riches. À cha­cun de pondérer.

Détail qui donne la mesure de notre igno­rance : on ne sait tou­jours pas laquelle des deux extré­mi­tés rele­vées est la proue. Le pois­son et la ban­de­role sur­montent-ils l’a­vant, comme une figure et une girouette, ou l’ar­rière, comme un pavillon de poupe ? Les spé­cia­listes se partagent.

Le marbre et la main

Il y a l’autre image, celle que tout le monde connaît sans savoir d’où elle vient.

Une figure fémi­nine debout — mais qui ne tient pas debout —, les bras repliés sous la poi­trine, le gauche au-des­sus du droit, les jambes ser­rées, sépa­rées par une simple inci­sion, les pieds ten­dus vers le bas comme ceux d’une dan­seuse. La tête est une plaque en écus­son, légè­re­ment bas­cu­lée en arrière sur un long cou cylin­drique. Un seul relief sur tout ce visage : l’a­rête du nez. Vingt à trente cen­ti­mètres en géné­ral ; cer­taines, excep­tion­nelles, approchent la taille humaine.

Le marbre vient de Naxos et de Paros. L’ou­tillage, lui, ne vient presque de nulle part : on dégros­sit au per­cu­teur et au burin de pierre dure, on scie avec de l’é­me­ri et du sable, on abrase, on polit à la ponce et au cuir. Une lame de cuivre aide, mais n’est pas indis­pen­sable. La régu­la­ri­té des pro­por­tions à l’in­té­rieur de chaque varié­té — types dits de Spé­dos, de Doka­this­ma­ta, de Cha­lan­dria­ni, bap­ti­sés d’a­près le site de la pre­mière trou­vaille — est telle qu’on a pro­po­sé l’u­sage d’un com­pas ou d’un module de report. Ces objets ne sont pas des impro­vi­sa­tions : ce sont des exer­cices sur un canon.

Et ils étaient peints. C’est le point qui ren­verse tout. L’a­na­lyse au micro­scope et sous ultra­vio­let a détec­té sur des dizaines d’exem­plaires deux pig­ments miné­raux : l’a­zu­rite, bleu pro­fond, et le cinabre — par­fois l’hé­ma­tite ou l’ocre — pour le rouge. Il en reste rare­ment de la matière ; il en reste sur­tout des fan­tômes, ces plages très légè­re­ment en relief où la pein­ture, en pro­té­geant le marbre de la cor­ro­sion, a pré­ser­vé la sur­face d’o­ri­gine. Sous une lumière rasante, on voit réap­pa­raître des yeux immenses, des sour­cils, une che­ve­lure, des bandes ver­ti­cales sur les joues, des motifs poin­tillés sur le ventre. On a retrou­vé de l’a­zu­rite tas­sée dans de petits réci­pients dépo­sés en offrande funé­raire, et du cinabre sur des cou­pelles de marbre qui ser­vaient sans doute de palettes.

Autre­ment dit, la blan­cheur est un acci­dent. Ce que le ving­tième siècle a ado­ré dans ces figures — l’é­pure, le mutisme, l’abs­trac­tion — est le pro­duit de quatre mille cinq cents ans d’oxy­da­tion. Bran­cu­si, Modi­glia­ni, Moore ont regar­dé ces marbres et y ont recon­nu leur propre pro­gramme : ils regar­daient une ruine et la pre­naient pour un mani­feste. L’o­ri­gi­nal était bario­lé, tatoué, écar­quillé, beau­coup plus proche d’un masque océa­nien que d’une sculp­ture de gale­rie blanche.

Le canon a varié. Les figures les plus anciennes, dites en vio­lon, se réduisent à deux volumes ; viennent ensuite des formes plus char­nues, par­fois capables de tenir debout, puis le grand règne de la figure aux bras repliés. Il existe des per­son­nages mas­cu­lins, rares : un joueur de harpe assis sur son tabou­ret, un joueur d’au­los, un homme levant une coupe. Il existe des vases, des coupes, des pyxides à cou­vercle si bien ajus­té qu’elles ferment encore.

À quoi tout cela ser­vait, per­sonne ne le sait. Les figures viennent en majo­ri­té de tombes, sou­vent une seule par sépul­ture, par­fois dépo­sée à même le sol de la chambre. Les pieds ten­dus inter­disent la sta­tion debout, ce qui a conduit beau­coup d’au­teurs à pen­ser qu’elles étaient conçues pour être cou­chées — accom­pa­gnant le mort dans sa propre posi­tion. D’autres y ont vu des déesses, des ancêtres, des sub­sti­tuts de sacri­fice, des pou­pées rituelles, des mar­queurs d’i­den­ti­té de lignage. Le mot idole, encore cou­rant, pré­sup­pose une réponse que nous n’a­vons pas.

Une ombre plane sur ce dos­sier, et il faut la nom­mer. À par­tir des années 1950, l’es­thé­tique moder­niste a créé pour ces objets un mar­ché consi­dé­rable, et les Cyclades ont été pillées avec méthode : tombes ouvertes à la barre à mine, contextes détruits, objets expor­tés, reven­dus, expo­sés. La grande majo­ri­té des figures conser­vées dans les col­lec­tions du monde n’a pas de pro­ve­nance archéo­lo­gique connue. Elles ont été arra­chées à la seule chose qui pou­vait les faire par­ler — leur tombe, leur voi­si­nage, leur strate. Une figu­rine sans contexte est une phrase dont on a effa­cé tous les autres mots. Le silence que nous admi­rons dans ces visages est, pour une part, un silence que nous avons fabriqué.

Kéros, l’île où l’on appor­tait des morceaux

Au centre de l’ar­chi­pel, entre Naxos et Amor­gos, un cha­pe­let de terres arides qu’on appelle les Petites Cyclades. Kéros en fait par­tie : quinze kilo­mètres car­rés de schiste et de marbre, sans source pérenne, sans vil­lage, aujourd’­hui inha­bi­tée et pro­té­gée. À sa pointe occi­den­tale, un îlot conique s’en détache — Dhas­ka­lio — sépa­ré par quatre-vingt-dix mètres d’eau peu pro­fonde ; au troi­sième mil­lé­naire, le niveau marin plus bas et la tec­to­nique en fai­saient encore un pro­mon­toire relié par un gué.

L’his­toire moderne du site com­mence mal. En 1963, des pilleurs éventrent le ver­sant appe­lé Kavos et en retirent des cen­taines de frag­ments de marbre, qui s’é­gaillent aus­si­tôt sur le mar­ché. Colin Ren­frew y revient en 1987, puis y mène de 2006 à 2008 une cam­pagne sys­té­ma­tique, pro­lon­gée par une seconde phase à par­tir de 2012.

Ce qu’on y a trou­vé n’a d’é­qui­valent nulle part. Deux « dépôts spé­ciaux » — des accu­mu­la­tions volon­taires, non funé­raires, sans archi­tec­ture — conte­nant plus de cinq cents frag­ments de figu­rines de marbre et plu­sieurs mil­liers de frag­ments de vases de pierre. Tous bri­sés. Et sur­tout : presque aucun frag­ment ne se rac­corde à un autre. Sur des mil­liers de mor­ceaux, les recol­lages sont dérisoires.

La conclu­sion est aus­si étrange qu’i­né­vi­table. Les objets n’ont pas été bri­sés sur place. Ils ont été cas­sés ailleurs — dans les îles d’o­ri­gine — et l’on a appor­té à Kéros un seul mor­ceau de cha­cun, par la mer, pen­dant plu­sieurs siècles. Un frag­ment de bras, un col de vase, une tête. Le reste est res­té chez soi, ou a été dis­per­sé ailleurs.

Ren­frew a pro­po­sé d’y voir le plus ancien sanc­tuaire mari­time connu au monde. La for­mule est belle et elle a fait le tour de la presse ; elle mérite pré­cau­tion, car elle inter­prète un dépôt et non un texte. Ce que les don­nées auto­risent à dire est plus modeste et déjà consi­dé­rable : pen­dant plu­sieurs géné­ra­tions, des gens venus de plu­sieurs îles se sont don­né ren­dez-vous en un lieu inha­bi­table et y ont dépo­sé des mor­ceaux d’ob­jets préa­la­ble­ment détruits. L’ar­chéo­bo­ta­nique indique une occu­pa­tion sai­son­nière ; la céra­mique, des ori­gines mul­tiples. Ren­frew a sug­gé­ré que les figu­rines avaient d’a­bord eu une vie longue dans leurs com­mu­nau­tés — repeintes d’an­née en année, por­tées peut-être en pro­ces­sion, comme le sont aujourd’­hui les icônes dans les vil­lages grecs — avant d’être rituel­le­ment rom­pues et par­tiel­le­ment expé­diées vers Kéros. Hypo­thèse, mais qui rend compte de l’u­sure des sur­faces et des reprises de pein­ture obser­vées sur cer­tains exemplaires.

Face au dépôt, Dhas­ka­lio a livré la deuxième sur­prise. Le petit cône était entiè­re­ment bâti : ter­rasses suc­ces­sives, murs de sou­tè­ne­ment, esca­liers, grand édi­fice au som­met, réseau de drai­nage. Le tout mon­té en marbre blanc impor­té — non pas extrait de Kéros, pour­tant riche en marbre, mais trans­por­té depuis Naxos, à une dizaine de kilo­mètres de mer, par mil­liers de tonnes (les esti­ma­tions varient selon les auteurs et valent comme ordres de gran­deur, non comme mesures). Chaque bloc a tra­ver­sé un bras de mer dans une coque à rames. On y a aus­si trou­vé des sco­ries, des moules, des creu­sets : Dhas­ka­lio tra­vaillait le métal, sur une île sans mine­rai, avec du cuivre venu d’ailleurs.

Un sanc­tuaire ali­men­té par la mer, un chan­tier ali­men­té par la mer, une popu­la­tion sai­son­nière venue par la mer. Kéros-Dhas­ka­lio est, au troi­sième mil­lé­naire, la démons­tra­tion la plus pure de ce qu’un archi­pel peut faire quand il décide de se com­por­ter comme un corps unique. Rien de com­pa­rable n’existe alors en Crète. Cnos­sos n’est encore qu’un gros vil­lage néo­li­thique tas­sé sur sa col­line, à mille ans du pre­mier palais.

Ce que fait un archipel

Arrê­tons-nous au milieu du troi­sième mil­lé­naire et regar­dons la struc­ture plu­tôt que les évé­ne­ments. Une tren­taine d’îles habi­tées, cha­cune trop petite pour se suf­fire, toutes visibles les unes des autres, cha­cune déte­nant une res­source que les autres n’ont pas. Une tech­no­lo­gie de trans­port lente et coû­teuse en hommes, mais qui auto­rise des liai­sons régu­lières à courte por­tée. Un sys­tème d’ob­jets dont les canons cir­culent d’une île à l’autre avec une homo­gé­néi­té remarquable.

Ren­frew avait pro­po­sé pour cela l’ex­pres­sion de sphère d’in­te­rac­tion : un ensemble de com­mu­nau­tés poli­ti­que­ment indé­pen­dantes qui par­tagent un lan­gage maté­riel com­mun parce qu’elles ne cessent d’é­chan­ger. Ni État, ni empire, ni même confé­dé­ra­tion : un régime de cir­cu­la­tion deve­nu si dense qu’il pro­duit de la culture.

On recon­naît là, appli­quée à une échelle minus­cule, la struc­ture même que Brau­del a décrite pour la Médi­ter­ra­née entière : une mer qui n’est pas un obs­tacle entre des terres, mais le seul liant pos­sible entre des frag­ments trop petits pour vivre seuls. Les Cyclades du Bronze ancien sont une Médi­ter­ra­née en modèle réduit, avec ses cabo­tages, ses spé­cia­li­sa­tions, ses sai­sons, ses ports de relâche, ses ren­dez-vous pério­diques. On y voit à l’œil nu ce que le grand bas­sin ne montre qu’a­près des siècles de dépouille­ment d’ar­chives : que la frag­men­ta­tion, pas­sé un cer­tain seuil de connec­ti­vi­té, cesse d’être une fai­blesse pour deve­nir un moteur.

Il faut donc renon­cer à un voca­bu­laire. Par­ler des Cyclades du troi­sième mil­lé­naire comme d’une péri­phé­rie n’a aucun sens, puis­qu’il n’existe alors aucun centre. Il n’y a pas de capi­tale, pas de palais, pas d’é­cri­ture, pas de roi ; il n’y a même pas d’ag­glo­mé­ra­tion dépas­sant quelques dizaines de foyers. Et pour­tant il y a un art recon­nais­sable entre tous, un sanc­tuaire com­mun, des réseaux d’ap­pro­vi­sion­ne­ment à longue por­tée, une métal­lur­gie. Cette civi­li­sa­tion est acé­phale. C’est peut-être ce qu’elle a de plus dif­fi­cile à admettre pour nous, for­més à cher­cher par­tout un palais.

La rup­ture : le groupe de Kastri

Puis quelque chose se casse. Vers 2300 avant notre ère, à la char­nière de ce que l’on nomme le Cycla­dique ancien III, le tableau change en quelques générations.

D’a­bord la céra­mique. Appa­raissent des formes qui ne doivent rien à la tra­di­tion locale et tout à l’A­na­to­lie occi­den­tale : le depas amphi­ky­pel­lon, gobe­let haut à deux anses, la chope à bec, des vases tour­nés — le tour de potier, jus­qu’a­lors igno­ré dans l’ar­chi­pel. Cet ensemble a été bap­ti­sé « groupe de Kas­tri », du nom de la hau­teur for­ti­fiée de Syros, et on le retrouve de l’Eu­bée aux Cyclades orien­tales. Ensuite le métal : le bronze à l’é­tain rem­place pro­gres­si­ve­ment le cuivre arse­nié, ce qui sup­pose l’ac­cès à des sources d’é­tain loin­taines, hors d’É­gée. Enfin la topo­gra­phie de l’ha­bi­tat : on for­ti­fie. Kas­tri sur Syros, Panor­mos sur Naxos, d’autres encore, dressent des enceintes à bas­tions sur des épe­rons difficiles.

Au même moment, les grands sites du sys­tème pré­cé­dent s’é­teignent. Kavos cesse de rece­voir des dépôts. Les nécro­poles à figu­rines s’ar­rêtent. La pro­duc­tion du marbre sculp­té, qui était l’ADN visuel de cette civi­li­sa­tion, décline puis dis­pa­raît. Le nombre de sites habi­tés chute bru­ta­le­ment, et la popu­la­tion semble se regrou­per en un plus petit nombre de loca­li­tés mieux défendues.

Com­ment lire cela ? La lec­ture ancienne était migra­toire et guer­rière : une inva­sion venue d’A­na­to­lie, un archi­pel conquis. Elle a l’a­van­tage de la sim­pli­ci­té et l’in­con­vé­nient de repo­ser sur presque rien — des vases ne sont pas des gens, et l’ar­chéo­lo­gie du ving­tième siècle a trop sou­vent confon­du un style avec une eth­nie. La lec­ture aujourd’­hui domi­nante est sys­té­mique : le troi­sième mil­lé­naire finis­sant voit se mettre en place, de l’A­na­to­lie à l’É­gée, des cir­cuits d’é­change de plus longue por­tée, qui court-cir­cuitent les réseaux de proxi­mi­té sur les­quels repo­sait l’é­qui­libre cycla­dique. Une petite île qui vivait de sa posi­tion dans un maillage ser­ré perd tout quand le maillage s’é­lar­git ; le repli sur des sites for­ti­fiés serait alors moins l’ef­fet d’une inva­sion que d’une insé­cu­ri­té née d’une recon­fi­gu­ra­tion économique.

Aucune des deux n’est démon­trée. Ce sont deux récits ajus­tés sur le même cor­pus, et la pru­dence com­mande de dire que nous igno­rons ce qui s’est pas­sé dans les Cyclades entre 2300 et 2000 avant notre ère. Nous savons seule­ment que ce qui exis­tait avant n’a pas continué.

L’in­ven­tion qui change tout : la voile

Reste à expli­quer pour­quoi la Crète, ensuite, put faire ce que les Cyclades n’a­vaient jamais fait. La réponse tient peut-être en un objet : le mât.

Les longues barques du Cycla­dique ancien n’ont pas de voile. C’est un fait éta­bli néga­ti­ve­ment — aucune des images connues n’en montre — et cohé­rent avec la forme des coques, longues, étroites, très basses sur l’eau, sans quille mar­quée, inca­pables de por­ter la gîte qu’im­pose une voi­lure. Ce sont des machines à muscle. Leur rayon d’ac­tion est limi­té par ce que trente hommes peuvent four­nir en une jour­née et par ce qu’ils mangent ; leur capa­ci­té de fret est presque nulle, puisque après l’é­qui­page il ne reste guère de place.

La voile existe depuis long­temps ailleurs. Sur le Nil, on la repré­sente dès le qua­trième mil­lé­naire — une voile car­rée pous­sée par le vent du nord, qui remonte le fleuve pen­dant que le cou­rant redes­cend. Elle appa­raît en Égée net­te­ment plus tard, dans la pre­mière moi­tié du deuxième mil­lé­naire, sur des sceaux cré­tois puis dans l’i­co­no­gra­phie thé­rienne. Les data­tions exactes de cette adop­tion res­tent dis­cu­tées, et le silence docu­men­taire des siècles pré­cé­dents ne prouve pas rigou­reu­se­ment l’ab­sence : chro­no­lo­gie rela­tive, donc, et non date.

L’ef­fet, lui, n’est pas dis­cu­table, parce qu’il est méca­nique. Un bateau à voile n’a plus besoin de trente hommes : cinq ou six suf­fisent. L’es­pace et le poids libé­rés deviennent du fret. La dis­tance cesse d’être fonc­tion de l’en­du­rance humaine et devient fonc­tion du vent, res­source gra­tuite et, dans cette mer, sai­son­niè­re­ment fiable. Le rap­port entre le coût social d’une expé­di­tion et son ren­de­ment s’inverse.

Ce bas­cu­le­ment est la clé du deuxième mil­lé­naire égéen. Il rend pos­sible, pour la pre­mière fois, qu’une seule enti­té ter­ri­to­riale — une île longue de deux cent cin­quante kilo­mètres, dotée de plaines, de trou­peaux, d’une popu­la­tion sans com­mune mesure avec celle des Cyclades — pro­jette une influence conti­nue sur l’ar­chi­pel entier. Il ne fal­lait pas seule­ment un pou­voir cré­tois : il fal­lait des coques capables de le por­ter. La longue barque de Cha­lan­dria­ni ne le pou­vait pas.

Com­ment Minos prit la mer

Vient alors l’his­toire que nous avons héri­tée, et qui a long­temps orga­ni­sé toute la lec­ture de cette période. Elle tient dans une phrase de Thu­cy­dide, au pre­mier livre de la Guerre du Pélo­pon­nèse : Minos, dit-il, fut le plus ancien dont nous sachions qu’il se soit doté d’une flotte ; il domi­na la mer grecque, gou­ver­na les Cyclades, en chas­sa les Cariens et y ins­tal­la ses fils. Thu­cy­dide écrit vers 400 avant notre ère, à plus de mille ans des faits, sans aucune source écrite : il rai­sonne sur des tra­di­tions orales et sur ce qui lui paraît vrai­sem­blable. C’est une recons­truc­tion ratio­na­liste, pas un témoignage.

Le mot même de tha­las­so­cra­tie — tha­las­sa, la mer, kra­tos, le pou­voir — ne lui appar­tient pas : il nous vient sur­tout de listes tar­dives, trans­mises par la chro­no­gra­phie d’Eu­sèbe d’a­près Cas­tor de Rhodes, qui énu­mèrent les peuples ayant suc­ces­si­ve­ment « tenu la mer ». Concept de bureau, for­gé pour mettre de l’ordre dans un pas­sé confus et appli­qué rétros­pec­ti­ve­ment à un âge qui ne se pen­sait cer­tai­ne­ment pas ainsi.

Au tour­nant du ving­tième siècle, Arthur Evans exhume Cnos­sos, invente le mot minoen, et trouve dans la phrase de Thu­cy­dide la confir­ma­tion lit­té­raire de ce qu’il croit lire dans ses tran­chées : un empire mari­time cré­tois, avec colo­nies et gou­ver­neurs. La for­mule était irré­sis­tible ; elle a tenu trois quarts de siècle.

Ce que l’ar­chéo­lo­gie a éta­bli depuis est plus riche et beau­coup moins impé­rial. À par­tir du deuxième mil­lé­naire, et sur­tout aux sei­zième et quin­zième siècles, trois grands sites cycla­diques — Ayia Iri­ni sur Kéa, Phy­la­ko­pi sur Milos, Akro­ti­ri sur Thé­ra — se couvrent de traits cré­tois : tour de potier, formes de vases, poids de métier à tis­ser, tables à liba­tion, cornes de consé­cra­tion, fresque murale, pierre appa­reillée. Des frag­ments d’é­cri­ture linéaire A y ont été trouvés.

Et pour­tant, aucun de ces sites n’a livré la moindre preuve qu’il ait été gou­ver­né par des Cré­tois. Pas de palais, pas d’ar­chive admi­nis­tra­tive pala­tiale, pas de des­truc­tion de conquête, pas de rup­ture de popu­la­tion. Ce qu’on observe est une adop­tion sélec­tive, dif­fé­rente d’un site à l’autre et sou­vent par­tielle : on prend la tech­nique du tour mais on conti­nue de fabri­quer loca­le­ment, on prend l’i­co­no­gra­phie mais on la recom­pose, on prend le voca­bu­laire archi­tec­tu­ral du pres­tige mais on le monte sur des plans locaux. Le mot de minoï­sa­tion, for­gé pour décrire ce pro­ces­sus, a lui-même fait l’ob­jet d’une cri­tique nour­rie, parce qu’il sug­gère un flux à sens unique et une pas­si­vi­té des récepteurs.

La lec­ture qui domine aujourd’­hui inverse la charge de la preuve. Les élites insu­laires ne subissent pas la Crète : elles s’en servent. Dans des com­mu­nau­tés où le pou­voir se dis­pute, adop­ter le lan­gage maté­riel du voi­sin le plus pres­ti­gieux est une stra­té­gie de dis­tinc­tion — exac­te­ment comme, dans la Médi­ter­ra­née du dix-hui­tième siècle, on meu­blait à la fran­çaise de Naples à Constan­ti­nople sans que la France gou­ver­nât rien. Le pres­tige cir­cule mieux que les armées, et il ne laisse pas les mêmes traces.

Ajou­tons que le sché­ma com­mode de la « corde occi­den­tale » — cette ligne Cythère-Thé­ra-Milos-Kéa par laquelle la Crète aurait remon­té vers l’argent du Lau­rion — a été sérieu­se­ment contes­té : les réseaux du deuxième mil­lé­naire sont plus buis­son­nants que les flèches des cartes scolaires.

L’ar­chi­pel sous les cendres

Reste une image, et c’est peut-être la plus belle de toute cette histoire.

Dans une mai­son d’A­kro­ti­ri que les fouilleurs ont bap­ti­sée la Mai­son de l’Ouest, une frise minia­ture court en haut des murs d’une petite pièce. Elle repré­sente une flot­tille en mou­ve­ment entre deux villes côtières : des navires à haute poupe recour­bée, ornés de guir­landes, avec cabines, pavillons, dau­phins bon­dis­sant autour des coques. Cer­tains portent une voile car­rée. D’autres avancent à la pagaie, menés par des files d’hommes pen­chés au même rythme.

Cette frise a été peinte au sei­zième siècle avant notre ère, dans une ville qui rece­vait tout de la Crète et qui allait mou­rir en quelques jours sous les retom­bées d’une des plus grandes érup­tions de l’Ho­lo­cène — dont la date exacte fait l’ob­jet, depuis qua­rante ans, d’un désac­cord non réso­lu entre les data­tions radio­car­bone, qui la placent volon­tiers vers 1620–1600, et les syn­chro­nismes égyp­to-égéens, qui la tirent d’un siècle vers le bas.

Ce qui importe ici est autre chose. Dans cette pro­ces­sion peinte à l’a­po­gée de l’in­fluence cré­toise, à une époque qui connaît par­fai­te­ment la voile, une par­tie de la flotte avance encore à la force des bras, en céré­mo­nie, dans des coques longues et basses qui res­semblent furieu­se­ment à celles gra­vées mille ans plus tôt sur les poê­lons de Cha­lan­dria­ni. Régate rituelle, pro­ces­sion reli­gieuse, com­mé­mo­ra­tion d’un voyage fon­da­teur : aucune lec­ture ne s’im­pose, mais toutes sup­posent la même chose, que ces insu­laires avaient une mémoire de la rame et qu’ils l’entretenaient.

Une tech­nique aban­don­née qui sur­vit dans le rite : c’est la signa­ture la plus recon­nais­sable de la longue durée. On rame encore, à Thé­ra, non pour aller quelque part mais pour se sou­ve­nir de ce qu’on a été. Quelques décen­nies plus tard, la cendre recou­vri­ra tout, la Crète elle-même vacille­ra, les Mycé­niens pren­dront la mer à leur tour, et l’ar­chi­pel chan­ge­ra encore de maître sans jamais chan­ger de métier.

Ce que la mer garde

Le fer­ry entre dans le port de Naxos en fin d’a­près-midi. Sur la jetée, la porte de marbre d’un temple inache­vé du sixième siècle tient debout toute seule, cadre vide posé face au cou­chant, par lequel on voit la mer et rien d’autre. Les voi­tures des­cendent, les cageots remontent, un camion-citerne attend son tour. Dans deux heures, le même bateau repar­ti­ra vers Paros, Ios, San­to­rin, dans l’ordre que dicte encore, à quelques nœuds près, la géo­gra­phie qui dic­tait l’ordre des escales il y a cinq mille ans.

C’est cela que l’on emporte de ces îles : la struc­ture a sur­vé­cu à tout le reste. Les langues ont chan­gé plu­sieurs fois, les dieux six ou sept, les États une ving­taine. La contrainte, elle, n’a pas bou­gé d’un pouce. Trop peu de terre, trop peu d’eau, trop de vent, et tou­jours une autre île visible depuis la crête. Il fal­lait sor­tir, il faut encore sor­tir, il fau­dra sor­tir demain.

Au Musée natio­nal d’A­thènes, les figu­rines sont ali­gnées dans des vitrines sur fond neutre : objets de gale­rie, propres, muets, défi­ni­tifs. Il faut se for­cer à les voir autre­ment — peintes de bleu et de rouge, les yeux ouverts jus­qu’aux tempes, tenues dans une main cal­leuse, char­gées dans une coque étroite sous un vent de nord qui force à par­tir avant le jour. Il faut se for­cer à les entendre se bri­ser, et voir quel­qu’un ramas­ser un seul mor­ceau pour le por­ter à Kéros.

La tha­las­so­cra­tie cré­toise, quand elle est venue, est venue dans un monde entiè­re­ment câblé. Les routes exis­taient, les mouillages étaient connus, les sai­sons étaient sues, les alliances étaient anciennes. La Crète n’a pas ouvert la mer Égée : elle en a héri­té le mode d’emploi, écrit par des hameaux de trois familles qui ramaient à vingt-huit avi­rons et sculp­taient le marbre avec du sable. Les empires mari­times n’in­ventent presque jamais leurs routes ; ils achètent, conquièrent ou séduisent des réseaux déjà là, tis­sés très len­te­ment par des gens sans nom, sans écri­ture et sans monu­ments, dont le seul acte poli­tique fut de tra­ver­ser régu­liè­re­ment quelques kilo­mètres d’eau pour aller cher­cher ce qu’ils n’a­vaient pas.

Ce que nous ne savons pas

Il paraît hon­nête de réca­pi­tu­ler les points sur les­quels ce texte a mar­ché sur une glace mince.

Nous n’a­vons aucune embar­ca­tion cycla­dique du troi­sième mil­lé­naire : la des­crip­tion des longues barques repose sur des gra­vures, quelques modèles de terre cuite et des rai­son­ne­ments de char­pente, et nous igno­rons laquelle de leurs deux extré­mi­tés rele­vées était la proue. La fonc­tion des poê­lons est incon­nue, et le nom même que nous leur don­nons est un aveu d’i­gno­rance. L’u­sage des figu­rines n’est pas éta­bli : déesse, idole, ancêtre, pou­pée rituelle sont des hypo­thèses concur­rentes, et le pillage du ving­tième siècle a détruit la majeure par­tie des contextes qui auraient per­mis de les départager.

Le carac­tère « sanc­tuaire » de Kéros est une inter­pré­ta­tion de dépôt, non un fait docu­men­té ; les ton­nages de marbre trans­por­tés à Dhas­ka­lio sont des esti­ma­tions. Les causes de la rup­ture du groupe de Kas­tri res­tent dis­pu­tées entre lec­ture migra­toire et lec­ture sys­té­mique. La date d’in­tro­duc­tion de la voile en Égée, comme celle de l’é­rup­tion de Thé­ra, fait l’ob­jet de désac­cords chro­no­lo­giques ouverts.

Enfin, la nature exacte de la pré­sence cré­toise dans les Cyclades du deuxième mil­lé­naire — influence, hégé­mo­nie com­mer­ciale ou contrôle poli­tique — demeure l’une des ques­tions les plus dis­cu­tées de la pré­his­toire égéenne. Ce texte a sui­vi la posi­tion aujourd’­hui majo­ri­taire, qui pri­vi­lé­gie l’a­dop­tion sélec­tive sur la conquête. Elle n’est pas unanime.

Repères

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Thu­cy­dide, La Guerre du Pélo­pon­nèse, I, 4 et I, 8.

Brau­del, Fer­nand, La Médi­ter­ra­née et le monde médi­ter­ra­néen à l’é­poque de Phi­lippe II, Armand Colin, 1949.

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Dépliez-la sur une table trop courte et elle déborde de par­tout : six mètres quatre-vingt-deux de long pour trente-quatre cen­ti­mètres de haut, un ruban de par­che­min qui ne res­semble à aucune carte que l’œil moderne ait appris à lire. Aucun conti­nent n’y a la forme qu’on lui connaît. La Médi­ter­ra­née elle-même, ce bas­sin que l’on croit indis­so­ciable de sa ron­deur bleue sur tous les atlas, s’y trouve écra­sée en un filet hori­zon­tal à peine plus large qu’un fleuve, pin­cée entre une Europe com­pri­mée et une Afrique réduite à une bande de sable. Et pour­tant, qui­conque a tenu un plan de métro sait déjà, sans le savoir, lire cet objet : ce n’est pas l’es­pace qu’il enre­gistre, mais le trajet.


Un rou­leau, pas une carte

Il faut d’a­bord se défaire d’un mot. On appelle cet objet une carte, tabu­la, et l’ha­bi­tude s’est prise, depuis la Renais­sance, de la com­pa­rer aux map­pe­mondes qui décorent nos murs. Mais rien dans sa forme ne relève de la car­to­gra­phie géo­mé­trique. La copie de 1265, réa­li­sée par un moine de Col­mar sur douze feuilles de par­che­min, dont onze sont aujourd’­hui conser­vées à la Biblio­thèque natio­nale de Vienne, pré­sente des dimen­sions de 6,82 mètres sur 0,34 mètre. Un ruban, donc, pen­sé pour être dérou­lé hori­zon­ta­le­ment, feuille après feuille, comme on déroule un rou­leau de papy­rus antique — ce qu’il est, maté­riel­le­ment : un volu­men dont la forme dicte déjà une manière de voya­ger avec les yeux, de gauche à droite, d’ouest en est, sans jamais embras­ser l’en­semble d’un seul regard.

Cette forme n’est pas un acci­dent de conser­va­tion. Elle est un choix, et un choix qui a un prix : la forme allon­gée du docu­ment pro­voque une défor­ma­tion consi­dé­rable du monde romain, les dis­tances nord-sud se trou­vant com­pri­mées tan­dis que les dis­tances est-ouest sont déme­su­ré­ment éti­rées. L’I­ta­lie, sur la Table, res­semble à une jambe fili­forme qui n’au­rait plus rien de la pénin­sule tra­pue que des­sinent nos cartes ; l’Es­pagne se love dans un coin, mécon­nais­sable ; l’Inde et le Gange appa­raissent à l’autre extré­mi­té du rou­leau, comme si le monde entier avait été pas­sé au lami­noir pour tenir dans la lar­geur d’un rayon­nage de biblio­thèque monastique.

Le nom même de l’ob­jet raconte son des­tin d’ob­jet trou­vé, per­du, puis retrou­vé. Il fut décou­vert en 1494 dans une biblio­thèque de Worms par Conrad Celtes, qui l’hé­ri­ta à son ami Kon­rad Peu­tin­ger, huma­niste et ama­teur d’an­ti­qui­tés ori­gi­naire d’Aug­sbourg, en 1508. Peu­tin­ger vou­lait la publier ; il mou­rut sans y par­ve­nir, et son nom, par un hasard de suc­ces­sion, res­ta atta­ché pour tou­jours à un docu­ment qu’il n’a­vait ni conçu ni com­man­dé, mais sim­ple­ment pos­sé­dé quelques décen­nies dans sa biblio­thèque aug­sbour­geoise. Il y a quelque chose de très sei­zième-siècle dans cette manière dont un objet antique se voit affu­blé, par acci­dent patri­mo­nial, du nom d’un de ses innom­brables pro­prié­taires tem­po­raires — comme si la mémoire occi­den­tale avait besoin, pour rete­nir un objet, de l’ar­ri­mer à un nom propre récent plu­tôt qu’à son auteur véri­table, per­du dans l’a­no­ny­mat de l’An­ti­qui­té tardive.

Ce que la Table montre, et ce qu’elle refuse de montrer

Ouvrez la Table et cherchez‑y des mon­tagnes fidèles, des côtes exactes, une échelle constante : vous ne trou­ve­rez rien de tel, et c’est pré­ci­sé­ment ce refus qui consti­tue son sujet. Un texte de la Biblio­thèque natio­nale d’Au­triche le for­mule sans ambages : il s’a­git, contrai­re­ment à ce que l’on pré­sente sou­vent, non pas d’une carte rou­tière au sens moderne, mais d’une repré­sen­ta­tion sché­ma­tique des réseaux rou­tiers, des étapes qui les bordent et de tout autre élé­ment notable du pay­sage, sans sou­ci d’exac­ti­tude — à l’ex­cep­tion des dis­tances, qui seules y sont figu­rées avec un soin réel.

Tout est là, dans cette excep­tion. La Table de Peu­tin­ger ment sciem­ment sur la forme du monde pour dire vrai sur une seule chose : com­bien de temps, com­bien de milles, com­bien d’é­tapes séparent un lieu d’un autre. Elle est un docu­ment qui a renon­cé à la véri­té spa­tiale au pro­fit d’une véri­té de cir­cu­la­tion. On y trouve, dis­sé­mi­nés le long des tra­cés rouges des routes, des chiffres : les dis­tances en milles romains entre chaque point d’ar­rêt. Ce ne sont pas des motifs déco­ra­tifs. Ce sont les seules don­nées que le docu­ment juge dignes d’être exactes, comme si son concep­teur avait fait, dès l’o­ri­gine, un arbi­trage impli­cite entre deux régimes de véri­té — celui de l’é­ten­due et celui du par­cours — et avait tran­ché sans hési­ter en faveur du second.

Le voca­bu­laire tech­nique latin dis­tin­guait pré­ci­sé­ment ce que la Table maté­ria­lise en sym­boles. Une agglo­mé­ra­tion pou­vait être une man­sio, un relais équi­pé d’une mul­ti­tude de ser­vices per­met­tant de nour­rir les voya­geurs et leurs mon­tures, de se repo­ser la nuit, de se laver ou de faire répa­rer un atte­lage grâce au maré­chal-fer­rant, ces man­siones jalon­nant les voies publiques tous les trente à cin­quante kilo­mètres en moyenne selon les dif­fi­cul­tés du par­cours. Elle pou­vait aus­si n’être qu’une muta­tio, un relais plus modeste, dis­po­sé tous les dix à vingt kilo­mètres, des­ti­né au simple chan­ge­ment de mon­ture et à une courte halte de rafraî­chis­se­ment. Cette dis­tinc­tion entre halte de ser­vice et halte de repos, entre l’ar­rêt qui dure une heure et celui qui dure une nuit, struc­ture en pro­fon­deur la logique du docu­ment : chaque point mar­qué sur le ruban de par­che­min n’est pas une ville au sens où nous l’en­ten­dons, mais une uni­té de temps de voyage, un point où le corps du voya­geur — ou du cour­rier impé­rial, ou du légion­naire en dépla­ce­ment — ren­contre une néces­si­té phy­sio­lo­gique : boire, dor­mir, chan­ger de cheval.

Ces relais des­ser­vaient un sys­tème dont l’am­pleur donne le ver­tige. Le cur­sus publi­cus, ser­vice des postes de l’Em­pire romain, était, avec l’ar­mée, le prin­ci­pal béné­fi­ciaire et l’u­ti­li­sa­teur prio­ri­taire de la voie romaine, et son fonc­tion­ne­ment quo­ti­dien repo­sait sur cette alter­nance de muta­tiones et de man­siones que la Table, par ses sym­boles et ses vignettes, tente de rendre lisible d’un coup d’œil : ici un simple trait, là une petite tour, ailleurs un double bâti­ment à cour inté­rieure signa­lant une étape ther­male ou un sanc­tuaire impor­tant. Le ser­vice pos­tal impé­rial n’é­tait pas ouvert à tous : il fal­lait un diplo­ma, une auto­ri­sa­tion, pour emprun­ter ce réseau éta­tique de relais — au point que des empe­reurs comme Hadrien ou Dio­clé­tien durent légi­fé­rer contre les abus d’un sys­tème dont l’en­tre­tien, assu­mé en grande par­tie par les popu­la­tions locales sous forme de cor­vée, pesait lour­de­ment sur les finances pro­vin­ciales. La vitesse elle-même variait selon l’ur­gence : un cour­rier ordi­naire pro­gres­sait par relais régu­liers, tan­dis qu’une dépêche impé­riale urgente, ache­mi­née par une équipe dédiée chan­geant de mon­ture à un rythme effré­né, pou­vait cou­vrir en un jour une dis­tance que le voya­geur ordi­naire n’au­rait par­cou­rue qu’en plu­sieurs. La Table ne dis­tingue pas ces vitesses dif­fé­ren­tielles, mais elle en pré­sup­pose l’exis­tence : elle est la carte, non du ter­ri­toire, mais du temps qu’il faut pour le traverser.

Un palimp­seste de siècles

Un vieux pro­blème hante les spé­cia­listes de la Table depuis deux siècles : à quelle date appar­tient-elle réel­le­ment ? La ques­tion, posée ain­si, appelle une réponse impos­sible, car le docu­ment est un palimp­seste tem­po­rel, une super­po­si­tion de couches his­to­riques qu’au­cune data­tion unique ne peut épui­ser. Le docu­ment men­tionne Constan­ti­nople — fon­dée en 330 — et Ravenne, éle­vée au rang de capi­tale impé­riale en 402, ce qui invi­te­rait à situer sa com­po­si­tion, ou du moins sa mise à jour, au tour­nant du cin­quième siècle. Mais il men­tionne éga­le­ment Pom­péi, ville détruite en 79 par l’é­rup­tion du Vésuve et absente, par défi­ni­tion, de toute réa­li­té admi­nis­tra­tive pos­té­rieure à cette date. Le docu­ment porte donc, cou­sues ensemble sur un même sup­port, des infor­ma­tions sépa­rées par plus de trois siècles — un peu comme si une carte rou­tière contem­po­raine indi­quait encore, sans les dis­tin­guer, des relais de che­vaux du Second Empire et des auto­routes construites hier.

L’hy­po­thèse la plus géné­ra­le­ment admise fait remon­ter l’an­cêtre de la Table à un pro­jet impé­rial bien plus ancien encore : celui de Mar­cus Vip­sa­nius Agrip­pa, géné­ral, archi­tecte et confi­dent de l’empereur Auguste, qui aurait fait gra­ver dans la pierre une carte du monde romain, expo­sée dans le Por­ti­cus Vip­sa­nia, dans la zone du Cam­pus Agrip­pae à Rome, à proxi­mi­té de l’A­ra Pacis. Une carte monu­men­tale, donc, des­ti­née à être vue par les citoyens de la capi­tale — un geste de pro­pa­gande impé­riale autant qu’un outil admi­nis­tra­tif, rap­pe­lant à cha­cun l’é­ten­due et l’ordre du monde qu’Au­guste venait de paci­fier. Cette carte de marbre a dis­pa­ru ; on ignore jus­qu’à sa forme exacte. Mais la tra­di­tion qui asso­cie la Table de Peu­tin­ger à ce pro­to­type augus­téen — sans preuve maté­rielle directe, il faut le sou­li­gner, et le lien reste une hypo­thèse phi­lo­lo­gique plu­tôt qu’une cer­ti­tude archéo­lo­gique — vou­drait que le rou­leau conser­vé à Vienne soit le loin­tain écho, reco­pié, remis à jour, trans­for­mé au fil des siècles par des scribes suc­ces­sifs, d’un geste poli­tique de l’aube de l’Empire.

Entre cette ori­gine hypo­thé­tique et la copie de 1265, il faut ima­gi­ner plu­sieurs états inter­mé­diaires : une ver­sion tar­do-antique, datée par cer­tains cher­cheurs du qua­trième siècle et par­fois attri­buée — sans cer­ti­tude non plus — à un cer­tain Cas­to­rius, d’où le nom alter­na­tif de « Carte des étapes de Cas­to­rius » ; puis une copie caro­lin­gienne, dont l’exis­tence est déduite plu­tôt qu’at­tes­tée ; puis, enfin, le geste du moine copiste de Col­mar qui, au milieu du trei­zième siècle, reco­pia le tout sur les feuilles de par­che­min aujourd’­hui conser­vées. Chaque copiste, on peut le sup­po­ser sans grand risque, aura ajou­té ou omis un détail, cor­ri­gé ou cor­rom­pu un nom de lieu, sans que le docu­ment signale jamais ses propres strates. La Table ne se pré­sente pas comme un texte à appa­reil cri­tique : elle s’offre comme un tout conti­nu, homo­gène en appa­rence, alors qu’elle est en réa­li­té un dépôt géo­lo­gique d’in­for­ma­tions d’âges dis­pa­rates, com­pa­rable à ces lits de sédi­ments où l’œil du géo­logue seul sait dis­tin­guer les époques que l’œil du pro­me­neur voit comme une seule paroi de roche.

Rome contre la géo­mé­trie grecque

Il existe une autre manière de racon­ter le monde antique, et elle vient de Grèce. Éra­tos­thène avait cal­cu­lé, au troi­sième siècle avant notre ère, la cir­con­fé­rence de la terre par la tri­an­gu­la­tion et l’ombre por­tée ; Pto­lé­mée, quatre siècles plus tard à Alexan­drie, avait pro­po­sé un sys­tème de coor­don­nées — lati­tude et lon­gi­tude — per­met­tant en théo­rie de repla­cer chaque lieu du monde connu sur une grille abs­traite et cohé­rente. Cette tra­di­tion grecque, héri­tière d’une géo­mé­trie qui pense l’es­pace de façon abso­lue, indé­pen­dam­ment de tout corps qui le tra­ver­se­rait, est celle qui a fini par triom­pher dans notre ima­gi­naire car­to­gra­phique : c’est elle qui, via les Arabes puis les huma­nistes de la Renais­sance redé­cou­vrant la Géo­gra­phie de Pto­lé­mée, a fon­dé la car­to­gra­phie moderne, celle des pro­jec­tions, des échelles constantes, des méridiens.

La Table de Peu­tin­ger appar­tient à un tout autre lignage, typi­que­ment romain celui-là : celui de l’iti­ne­ra­rium, le guide de voyage. Le docu­ment jumeau le plus proche, l’Iti­né­raire d’An­to­nin, s’en dis­tingue d’ailleurs par un détail révé­la­teur : c’est un iti­ne­ra­rium adno­ta­tum, un texte pur, une simple liste écrite de lieux et de dis­tances, datant de la fin du troi­sième siècle ou du milieu du qua­trième, connu par vingt manus­crits allant du sep­tième au quin­zième siècle, qui décrit deux cent cin­quante-cinq voies, sta­tions et iti­né­raires le long des prin­ci­pales routes romaines à tra­vers l’Em­pire, ain­si que les dis­tances qui les séparent, mais qui, à la dif­fé­rence de la Table, ne com­porte aucune repré­sen­ta­tion gra­phique. La Table de Peu­tin­ger, elle, est un iti­ne­ra­rium pic­tum : le même prin­cipe, mais mis en image. Deux for­mats, une seule logique — celle de l’é­nu­mé­ra­tion séquen­tielle des étapes, du cha­pe­let de noms et de chiffres qu’un voya­geur égrène men­ta­le­ment, plu­tôt que celle de la carte au sens pto­lé­méen, où chaque point pos­sède une posi­tion abso­lue et véri­fiable indé­pen­dam­ment de tout trajet.

Cette oppo­si­tion entre pen­sée géo­mé­trique et pen­sée iti­né­rante n’est pas seule­ment tech­nique ; elle tra­duit deux rap­ports dif­fé­rents à l’es­pace lui-même. Le géo­mètre grec demande : où est ce lieu ? Le voya­geur romain demande : com­bien de temps me faut-il pour l’at­teindre, et par où dois-je pas­ser ? La pre­mière ques­tion sup­pose un point de vue sur­plom­bant, une sorte d’œil divin capable d’embrasser le monde entier depuis l’ex­té­rieur. La seconde sup­pose un corps en mou­ve­ment, ins­crit dans le monde qu’il tra­verse, inca­pable de le voir autre­ment que suc­ces­si­ve­ment, route après route, relais après relais. Les phi­lo­sophes de l’es­pace ont un mot pour cette seconde expé­rience : l’es­pace hodo­lo­gique — du grec hodos, le che­min — soit un espace qui n’existe, pour celui qui le vit, que comme une suite de tra­jets pos­sibles, et non comme une éten­due homo­gène et mesu­rable de l’ex­té­rieur. La Table de Peu­tin­ger est sans doute le plus grand docu­ment hodo­lo­gique qui nous soit par­ve­nu de l’An­ti­qui­té : un espace pen­sé depuis l’in­té­rieur du voyage, jamais depuis le ciel.

Il faut mesu­rer, pour bien sai­sir cet écart, l’am­bi­tion pro­pre­ment ver­ti­gi­neuse du pro­jet grec auquel la Table tourne le dos. Éra­tos­thène, biblio­thé­caire d’A­lexan­drie, avait eu l’i­dée de com­pa­rer l’angle d’in­ci­dence du soleil à midi, le jour du sol­stice d’é­té, entre deux villes égyp­tiennes dis­tantes d’une dis­tance connue — Syène et Alexan­drie — pour en déduire, par un simple rai­son­ne­ment de pro­por­tion­na­li­té géo­mé­trique, la cir­con­fé­rence totale du globe ter­restre, avec une marge d’er­reur qui reste, aujourd’­hui encore, la stu­peur des his­to­riens des sciences. Pto­lé­mée, quelques siècles plus tard, avait pous­sé plus loin cette logique abs­traite en dres­sant les tables de coor­don­nées de sa Géo­gra­phie : plu­sieurs mil­liers de lieux, cha­cun assi­gné à une lati­tude et une lon­gi­tude pré­cises, per­met­tant en théo­rie de recons­ti­tuer n’im­porte quelle por­tion du monde connu sur une grille mathé­ma­tique cohé­rente, indé­pen­dante de tout tra­jet effec­ti­ve­ment par­cou­ru. Cette pen­sée-là exige un point de vue que nul mor­tel n’oc­cupe jamais réel­le­ment : celui d’un œil pla­cé au-des­sus du monde, capable de le sai­sir tout entier dans sa forme réelle, sans jamais avoir à le tra­ver­ser à pied.

Faut-il y voir une infé­rio­ri­té romaine face à la sophis­ti­ca­tion mathé­ma­tique grecque ? Ce serait un contre­sens. L’ad­mi­nis­tra­tion impé­riale n’a­vait nul besoin de savoir si telle cité se situait à telle lati­tude pré­cise ; elle avait un besoin vital, en revanche, de savoir com­bien de jours un cour­rier met­trait pour por­ter une dépêche de Lyon à Antioche, com­bien de relais un déta­che­ment de troupes devrait fran­chir pour rejoindre la fron­tière danu­bienne, où trou­ver le pro­chain gîte d’é­tape avant la nuit. Rome a pro­duit une pen­sée de l’es­pace fonc­tion­nelle, adap­tée aux besoins d’un empire tenu ensemble par ses routes bien plus que par une conscience géo­mé­trique de son éten­due. La dis­tance, pour Rome, ne se mesure pas en degrés d’arc mais en jours de marche — un pié­ton par­cou­rant envi­ron vingt à trente kilo­mètres par jour, un cava­lier pou­vant atteindre cin­quante à soixante kilo­mètres, si bien que tra­ver­ser l’Em­pire d’est en ouest, de l’Es­pagne à la Syrie, pou­vait prendre plu­sieurs mois. Ce sont ces rythmes-là, ces vitesses de corps humains et de che­vaux fati­gués, que la Table encode dans ses chiffres, non les degrés abs­traits d’un globe idéal.

Le mille, la borne, le rythme de la route

Rien n’in­carne mieux cette concep­tion romaine de la dis­tance que la borne mil­liaire, ce jalon de pierre plan­té au bord de chaque voie impé­riale tous les mille pas romains, soit envi­ron mille quatre cent quatre-vingts mètres. On ima­gine mal, depuis notre époque de bornes kilo­mé­triques dis­crètes, ce que repré­sen­tait cette maté­ria­li­sa­tion sys­té­ma­tique de l’es­pace par­cou­ru : un empire tout entier ponc­tué, à inter­valles régu­liers et pré­vi­sibles, de mar­queurs indi­quant au voya­geur com­bien de milles le sépa­raient encore de la pro­chaine ville, ou com­bien il en avait déjà ava­lé depuis la pré­cé­dente. La dis­tance, à Rome, n’é­tait pas une abs­trac­tion car­to­gra­phique : c’é­tait une expé­rience ryth­mée, comp­tée, jalon­née, presque tac­tile, que chaque voya­geur — séna­teur en litière, légion­naire en marche for­cée, mar­chand menant ses mules — vivait lit­té­ra­le­ment pas après pas, borne après borne.

La Table de Peu­tin­ger trans­pose ce vécu en signes gra­phiques. Chaque relais y est figu­ré par une petite vignette dont la com­plexi­té varie selon l’im­por­tance du lieu : un simple trait cou­dé pour une modeste muta­tio, une double tou­relle pour une ville de gar­ni­son, une archi­tec­ture éla­bo­rée à colon­nades et fron­tons pour les capi­tales — Rome, Constan­ti­nople, Antioche — figu­rées en médaillons presque allé­go­riques, cha­cune assise sur un trône, tenant globe et sceptre, comme des figures per­son­ni­fiées de la puis­sance impé­riale plu­tôt que comme des plans urbains réa­listes. Entre ces vignettes, les traits rouges des routes ser­pentent, ponc­tués des chiffres de dis­tance en milles. Le tout com­pose un lan­gage gra­phique entiè­re­ment subor­don­né à une seule ques­tion pra­tique : par où pas­ser, et com­bien de temps cela prendra-t-il ?

On ignore avec cer­ti­tude si la Table, dans sa forme antique ori­gi­nelle, ser­vait réel­le­ment d’ou­til de navi­ga­tion au sens où un voya­geur l’au­rait dérou­lée sur ses genoux pour pla­ni­fier un tra­jet — l’hy­po­thèse est sédui­sante mais reste débat­tue par­mi les spé­cia­listes, cer­tains y voyant plu­tôt un docu­ment de pres­tige ou d’en­sei­gne­ment, une syn­thèse savante de l’es­pace impé­rial des­ti­née à un usage admi­nis­tra­tif ou péda­go­gique plu­tôt qu’à l’o­rien­ta­tion concrète sur le ter­rain. Ce qui est cer­tain, en revanche, c’est que la logique qui la struc­ture — celle du par­cours seg­men­té, du point à point, de la dis­tance chif­frée entre deux étapes suc­ces­sives — est rigou­reu­se­ment iden­tique à celle que sui­vait, sans image aucune, le voya­geur muni du seul Iti­né­raire d’An­to­nin, ou même celui qui ne dis­po­sait d’au­cun texte et s’en remet­tait sim­ple­ment aux bornes mil­liaires et à la mémoire orale des routes, trans­mise de relais en relais par les auber­gistes et les conduc­teurs de mules.

Les dis­tances mesu­rées, les formes sacrifiées

Reve­nons à ce para­doxe qui défi­nit tout le docu­ment : une carte qui déforme tout, sauf l’es­sen­tiel. Cette exac­ti­tude sélec­tive a un nom savant, la « dis­tan­cia­tion direc­tion­nelle » — les cher­cheurs ayant mon­tré que si les formes des conti­nents et les pro­por­tions géné­rales sont gros­siè­re­ment fan­tai­sistes sur la Table, les dis­tances entre relais suc­ces­sifs, elles, cor­res­pondent sou­vent avec une pré­ci­sion remar­quable à la réa­li­té du ter­rain, une fois qu’on tient compte du mille romain. Cette double nature — fan­tai­sie topo­lo­gique, rigueur métrique locale — a long­temps dérou­té les car­to­graphes modernes qui, cher­chant à super­po­ser la Table à une carte actuelle, échouaient inva­ria­ble­ment, avant de com­prendre qu’il fal­lait ces­ser de cher­cher une cor­res­pon­dance de forme et se concen­trer sur la seule cor­res­pon­dance de dis­tance, route par route, tron­çon par tronçon.

Cette logique explique aus­si pour­quoi la Table demeure, aujourd’­hui encore, une source de pre­mière impor­tance pour les archéo­logues et les topo­ny­mistes. Elle recense des noms de lieux, des sanc­tuaires, des cours d’eau et des mas­sifs mon­ta­gneux qu’au­cune autre source antique ne men­tionne, per­met­tant par­fois d’i­den­ti­fier l’emplacement exact d’une cité dis­pa­rue sim­ple­ment en addi­tion­nant les dis­tances qui la séparent de deux points connus, de part et d’autre, sur le même seg­ment de route. On a ain­si pu loca­li­ser des man­siones dont plus aucune trace archéo­lo­gique visible ne sub­sis­tait en sur­face, uni­que­ment parce que la Table indi­quait qu’elles se trou­vaient à tant de milles d’un point encore iden­ti­fiable aujourd’­hui. Le docu­ment fan­tai­siste dans sa forme devient, par cette rigueur métrique interne, un ins­tru­ment de pré­ci­sion presque scien­ti­fique — pour­vu qu’on accepte de ne jamais lui deman­der ce qu’il n’a jamais pro­mis de four­nir : une image fidèle de l’é­ten­due du monde.

Le monde selon Rome : de l’É­cosse à la Chine

Il faut, pour mesu­rer l’am­bi­tion du docu­ment, en évo­quer l’é­chelle géo­gra­phique totale. Le rou­leau, dans son état actuel, com­prend le monde tel que les Romains le connais­saient, de la Bre­tagne jus­qu’au Gange, la por­tion la plus occi­den­tale — l’Es­pagne, le Maroc, les îles Bri­tan­niques — ayant dis­pa­ru avec le dou­zième feuillet per­du, aujourd’­hui recons­ti­tué par conjec­ture depuis les tra­vaux de Kon­rad Mil­ler à la fin du dix-neu­vième siècle. Mais à l’autre extré­mi­té, la Table ne s’ar­rête pas aux fron­tières de l’Em­pire : elle men­tionne jus­qu’à la Chine, ain­si que l’île de Cey­lan sous son nom antique de Tapro­bane, et le Gange lui-même, bien au-delà de toute pré­sence mili­taire ou admi­nis­tra­tive romaine. Cette exten­sion orien­tale tra­hit une chose essen­tielle : la Table n’est pas seule­ment un docu­ment d’ad­mi­nis­tra­tion inté­rieure de l’Em­pire, elle est aus­si une image men­tale du monde connu dans son entier, y com­pris ses marges les plus loin­taines, celles que les mar­chands seuls — jamais les légions — avaient atteintes, au terme de routes cara­va­nières reliant la Médi­ter­ra­née aux comp­toirs de l’o­céan Indien.

Cette coexis­tence, sur un même sup­port, de l’es­pace stric­te­ment admi­nis­tré du cur­sus publi­cus et de l’es­pace flou, qua­si légen­daire, des confins indiens, est en elle-même signi­fi­ca­tive de la manière dont Rome pen­sait son rap­port au monde exté­rieur. Plus on s’é­loigne du centre, plus les dis­tances chif­frées se raré­fient, plus les vignettes s’ap­pau­vrissent, plus le docu­ment glisse insen­si­ble­ment du registre admi­nis­tra­tif vers le registre de l’i­ma­gi­naire géo­gra­phique — sans jamais, cepen­dant, mar­quer de rup­ture nette entre les deux. La Table ignore la dis­tinc­tion moderne entre carte scien­ti­fique et carte de curio­si­tés : elle mêle, sur un conti­nuum inin­ter­rom­pu, le relais rou­tier véri­fiable à la mer­veille orien­tale à peine esquis­sée, exac­te­ment comme le voya­geur antique lui-même pas­sait, sans tran­si­tion per­cep­tible, de la route bien bali­sée du limes danu­bien aux rumeurs incer­taines rap­por­tées par les cara­va­niers sur ce qui exis­tait plus loin encore.

Six cou­leurs pour un empire

On oublie sou­vent, à force de ne connaître la Table qu’à tra­vers des repro­duc­tions en noir et blanc glis­sées dans les manuels, qu’elle est en réa­li­té un objet colo­ré, presque cha­toyant, où six teintes se répondent tout au long du rou­leau : le noir de l’encre pour l’es­sen­tiel des ins­crip­tions, le rouge pour le tra­cé conti­nu des routes elles-mêmes — un fil inin­ter­rom­pu qui court d’un bout à l’autre du par­che­min comme l’ar­tère cen­trale d’un corps —, le vert pour les forêts et cer­tains reliefs, le jaune pour d’autres mas­sifs mon­ta­gneux figu­rés en chaîne de crêtes sty­li­sées, le bleu pour les mers et les grands fleuves, et une teinte rosée réser­vée aux ter­ri­toires ou aux bâti­ments qu’on a vou­lu dis­tin­guer par leur impor­tance. Cette palette n’a rien d’ar­bi­traire : elle orga­nise une hié­rar­chie de lec­ture, un code que l’œil du voya­geur antique — ou du moins celui du pos­ses­seur let­tré de la carte, capable d’en déchif­frer les conven­tions — appre­nait à recon­naître d’un coup d’œil, sans avoir besoin de lire chaque légende.

Les vignettes elles-mêmes obéissent à une gra­da­tion soi­gneu­se­ment pen­sée. Une bour­gade sans pré­ten­tion n’est qu’un simple coude du tra­cé rouge, à peine mar­qué d’un point ; une étape ther­male ou un sanc­tuaire un peu fré­quen­té mérite une petite construc­tion à double pignon ; une cité pro­vin­ciale de rang moyen se voit accor­der une tou­relle ou un rem­part sty­li­sé ; et au som­met de cette hié­rar­chie gra­phique trônent les trois capi­tales de l’Em­pire tar­dif — Rome, Constan­ti­nople, Antioche — cha­cune repré­sen­tée par une figure allé­go­rique fémi­nine assise sur un trône, cou­ron­née, tenant globe, sceptre ou lance, comme des divi­ni­tés tuté­laires plu­tôt que comme des plans urbains. Rome elle-même n’y est iden­ti­fiable par aucune topo­gra­phie recon­nais­sable : ni le Tibre, ni le Capi­tole, ni le Coli­sée n’y appa­raissent de façon dis­tincte. Ce qui compte n’est pas la ville en tant que lieu phy­sique, mais la ville en tant que rang dans la hié­rar­chie impé­riale — un prin­cipe qui, une fois de plus, confirme que le docu­ment tout entier pense l’es­pace en termes de fonc­tion et d’im­por­tance rela­tive, jamais en termes de forme ou de posi­tion exacte.

Peu­tin­ger, huma­niste d’Augsbourg

Il vaut la peine de s’ar­rê­ter un ins­tant sur l’homme dont le docu­ment porte le nom, ne serait-ce que pour mesu­rer l’é­cart entre son monde et celui qui avait pro­duit l’ob­jet qu’il pos­sé­da. Kon­rad Peu­tin­ger appar­te­nait à cette géné­ra­tion d’hu­ma­nistes alle­mands du tour­nant du sei­zième siècle qui, depuis les villes mar­chandes de l’Em­pire — Aug­sbourg, Nurem­berg, Bâle —, redé­cou­vraient fié­vreu­se­ment les textes et les objets de l’An­ti­qui­té, les col­lec­tion­naient, les anno­taient, rêvaient de les faire impri­mer pour le béné­fice de toute la Répu­blique des Lettres. Juriste de for­ma­tion, conseiller de la ville d’Aug­sbourg, cor­res­pon­dant des cercles savants de son temps, Peu­tin­ger incar­nait un type d’é­ru­dit dont la carte de Vienne n’é­tait, en réa­li­té, qu’une pièce par­mi d’autres dans un cabi­net bien plus vaste d’ins­crip­tions romaines, de mon­naies antiques et de manus­crits rares.

Le fait qu’il n’ait jamais publié la Table — mal­gré son inten­tion affi­chée de le faire — en dit long sur les aléas de la trans­mis­sion savante à cette époque : com­bien de pro­jets d’é­di­tion huma­niste sont-ils res­tés inache­vés, faute de temps, de moyens, ou sim­ple­ment parce que la mort a devan­cé l’é­ru­dit ? Ce n’est qu’a­près sa dis­pa­ri­tion, par le relais d’autres savants — Mar­cus Wel­ser d’a­bord, puis Abra­ham Orte­lius, le grand car­to­graphe anver­sois déjà célèbre pour son propre atlas du monde moderne — que des ver­sions gra­vées de la Table com­men­cèrent à cir­cu­ler, à la toute fin du sei­zième siècle. Il y a une iro­nie dis­crète dans le fait que ce docu­ment conçu pour dire la vitesse et l’ef­fi­ca­ci­té de la cir­cu­la­tion impé­riale romaine ait mis, lui, plus d’un siècle à cir­cu­ler sim­ple­ment d’un éru­dit à un autre avant de trou­ver son pre­mier imprimeur.

Après Peu­tin­ger : une seconde vie savante

Le des­tin post­hume du docu­ment mérite qu’on s’y attarde, car il éclaire une dimen­sion sup­plé­men­taire de son sta­tut d’ob­jet his­to­rique. Après la mort de Kon­rad Peu­tin­ger sans avoir publié la carte, le rou­leau pas­sa de mains en mains par­mi les éru­dits et les col­lec­tion­neurs euro­péens, avant d’être fina­le­ment acquis par la Biblio­thèque impé­riale de Vienne au dix-hui­tième siècle, où il demeure conser­vé depuis. Entre-temps, plu­sieurs copies gra­vées et édi­tions savantes avaient déjà com­men­cé à cir­cu­ler, notam­ment celle publiée à la fin du sei­zième siècle par Abra­ham Orte­lius à par­tir d’une édi­tion anté­rieure de Mar­kus Wel­ser — la Table connais­sait ain­si, dès la Renais­sance, un début de dif­fu­sion impri­mée qui la fai­sait pas­ser du sta­tut d’u­ni­cum manus­crit à celui d’ob­jet repro­duc­tible, étu­dié dans les cabi­nets savants de toute l’Europe.

C’est cepen­dant à la fin du dix-neu­vième siècle que le docu­ment connut sa véri­table résur­rec­tion scien­ti­fique, grâce au tra­vail méti­cu­leux de Kon­rad Mil­ler, qui en pro­dui­sit un fac-simi­lé com­plet et une recons­ti­tu­tion conjec­tu­rale du feuillet occi­den­tal per­du — celui qui aurait dû mon­trer l’Es­pagne, le Maroc et les îles Bri­tan­niques. Le tra­vail de Mil­ler, bien que cri­ti­qué depuis sur cer­tains points de détail, demeure la base de toute étude moderne de la Table, et sa recons­ti­tu­tion du dou­zième seg­ment, pure­ment hypo­thé­tique, conti­nue d’être repro­duite dans la plu­part des édi­tions actuelles, avec la men­tion expli­cite qu’il s’a­git là d’une conjec­ture savante et non d’un frag­ment authen­tique retrou­vé. Plus récem­ment, l’his­to­rien Richard Tal­bert a pro­po­sé une relec­ture d’en­semble du docu­ment, remet­tant en ques­tion cer­taines data­tions tra­di­tion­nelles et sug­gé­rant une genèse plus tar­dive et plus com­plexe qu’on ne le pen­sait aupa­ra­vant — signe que ce par­che­min vieux de huit siècles conti­nue, aujourd’­hui encore, de sus­ci­ter la contro­verse savante et de résis­ter à toute data­tion définitive.

Le plan de métro et la Table

Il y a une manière très simple, presque tri­viale, de retrou­ver dans notre quo­ti­dien la logique exacte qui gou­verne la Table de Peu­tin­ger : il suf­fit d’ou­vrir un plan de métro. Aucun plan de métro au monde ne res­pecte l’é­chelle réelle des dis­tances entre les sta­tions, ni la géo­mé­trie exacte des lignes qu’il repré­sente ; tous com­priment, étirent, redressent en angles droits des tra­jets qui, dans la réa­li­té sou­ter­raine, ser­pentent et s’in­clinent de façon bien plus chao­tique. Et pour­tant, ces plans fonc­tionnent par­fai­te­ment, parce qu’ils répondent à la seule ques­tion qui importe à l’u­sa­ger : dans quel ordre se suc­cèdent les sta­tions, et com­bien de cor­res­pon­dances faut-il emprun­ter pour aller d’un point à un autre ? La forme du réseau y est sacri­fiée sans remords à la lisi­bi­li­té du trajet.

La Table de Peu­tin­ger pro­cède exac­te­ment de la même manière, dix-sept ou dix-huit siècles avant l’in­ven­tion du métro, et c’est peut-être la meilleure façon de com­prendre pour­quoi ce docu­ment, si étran­ger à notre œil habi­tué aux cartes satel­lites, obéit pour­tant à une logique par­fai­te­ment ration­nelle, et même d’une cer­taine manière très moderne. Le car­to­graphe romain — s’il faut employer ce mot, faute de mieux, pour un scribe qui pen­sait sans doute son tra­vail en termes bien dif­fé­rents des nôtres — avait com­pa­ré impli­ci­te­ment les deux véri­tés pos­sibles de l’es­pace : celle de la forme, et celle du par­cours. Il avait choi­si la seconde, parce que c’é­tait elle, et non l’autre, qui ser­vait l’Em­pire : ses cour­riers, ses légions, ses gou­ver­neurs de pro­vince en tour­née d’ins­pec­tion, ses mar­chands ache­mi­nant l’huile, le vin et le blé d’un bout à l’autre d’un monde tenu ensemble, avant tout, par ses routes.

Ce que la Médi­ter­ra­née devient sur ce ruban

Et la Médi­ter­ra­née, dans tout cela ? Elle se trouve écra­sée, comme on l’a dit, en un ruban hori­zon­tal déri­soire au regard de sa véri­table éten­due — mais cet écra­se­ment même dit quelque chose d’es­sen­tiel sur la manière dont Rome pen­sait sa propre mer. Le Mare Nos­trum n’ap­pa­raît pas ici comme un espace auto­nome, un bas­sin qu’on contem­ple­rait pour lui-même dans sa forme et ses rivages : il appa­raît comme un obs­tacle à tra­ver­ser, un inter­valle entre deux rives reliées par des routes mari­times qui pro­longent, sans rup­ture concep­tuelle, les routes ter­restres du cur­sus publi­cus. La mer, sur la Table, n’a pas droit à un trai­te­ment dif­fé­rent de celui des conti­nents qu’elle sépare : elle est elle aus­si sou­mise à la logique du tra­jet, de la tra­ver­sée chro­no­mé­trée, du port comme simple relais par­mi d’autres, où l’on change non de mon­ture mais de navire.

Cette manière de trai­ter la mer comme un simple maillon du grand réseau impé­rial, ni plus ni moins digne d’at­ten­tion géo­gra­phique pré­cise que n’im­porte quelle voie ter­restre, révèle sans doute mieux qu’au­cun autre indice à quel point Rome avait fini par inté­grer la Médi­ter­ra­née à son espace domes­tique. On ne des­sine avec un tel dés­in­té­rêt for­mel que ce qu’on connaît trop bien pour res­sen­tir le besoin de le repré­sen­ter fidè­le­ment — de même qu’un habi­tant ne des­sine jamais sa propre rue à l’é­chelle, tant elle lui est fami­lière, alors qu’il s’ap­pli­que­ra à figu­rer avec soin une contrée loin­taine et mal connue. La défor­ma­tion de la Médi­ter­ra­née sur la Table de Peu­tin­ger n’est donc pas un défaut de com­pé­tence car­to­gra­phique : elle est, para­doxa­le­ment, la signa­ture même de sa cen­tra­li­té, la preuve en creux qu’elle avait ces­sé d’être, pour Rome, un espace à explo­rer, pour deve­nir un espace sim­ple­ment à tra­ver­ser — encore et encore, route après route, relais après relais, jus­qu’à ce que sa forme même s’ef­face der­rière la seule chose qui comp­tait : le temps qu’il fal­lait pour la franchir.

Reste, au bout du rou­leau dérou­lé, cette leçon simple et un peu dérou­tante : le monde n’a pas une seule véri­té géo­gra­phique, mais plu­sieurs, selon la ques­tion qu’on lui pose. Inter­ro­gée sur sa forme, la Table de Peu­tin­ger ment sans ver­gogne. Inter­ro­gée sur le temps qu’il faut pour la tra­ver­ser, elle dit vrai avec une constance qui, dix-huit siècles plus tard, conti­nue de tenir. Peut-être est-ce là, au fond, la défi­ni­tion la plus juste que l’on puisse don­ner d’une carte : non pas un miroir fidèle du monde, mais un ins­tru­ment taillé pour une seule ques­tion, au prix de toutes les autres.


Il existe même, aujourd’­hui, des pro­jets numé­riques qui poussent cette paren­té jus­qu’à son terme logique : des pla­ni­fi­ca­teurs d’i­ti­né­raires en ligne per­mettent de cal­cu­ler un tra­jet entre deux points de l’Em­pire romain en uti­li­sant exclu­si­ve­ment les don­nées de la Table, res­ti­tuant heure par heure, mille par mille, le temps qu’au­rait mis un voya­geur antique pour aller, disons, de Lug­du­num à Byzance. Le geste est ludique, presque ana­chro­nique dans sa forme — un navi­ga­teur GPS appli­qué à un monde dis­pa­ru — mais il révèle, mieux qu’au­cun com­men­taire savant, la conti­nui­té pro­fonde qui relie ce par­che­min du trei­zième siècle à nos propres outils de navi­ga­tion : la même ques­tion, posée à seize siècles de dis­tance, celle du che­min le plus rapide entre deux points, et la même indif­fé­rence, au fond, à la forme exacte du monde qu’on tra­verse pour y répondre.

Repères

  • Tal­bert, R. J. A., Rome’s World: The Peu­tin­ger Map Recon­si­de­red, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 2010.
  • Che­val­lier, R., Les voies romaines, Picard, 1997.
  • Lau­rence, R., The Roads of Roman Ita­ly: Mobi­li­ty and Cultu­ral Change, Rout­ledge, 1999.
  • Mil­ler, K., Die Peu­tin­ge­rische Tafel, Stutt­gart, 1887 (fac-simi­lé et recons­ti­tu­tion du dou­zième segment).
  • Thiol­lier-Alexan­dro­wicz, G., Iti­né­raires romains en France d’a­près la Table de Peu­tin­ger et l’I­ti­né­raire d’An­to­nin, Édi­tions Faton, 2000.
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Tim­gad, ville neuve plan­tée dans les Aurès

Tim­gad, ville neuve plan­tée dans les Aurès

Tim­gad

Ville neuve plan­tée dans les Aurès

Tim­gad, ville neuve plan­tée dans les Aurès

On ne fonde pas une ville comme on fonde un vil­lage. On la trace. Tim­gad est née d’un coup de style, un jour de l’an 100, sur un pla­teau caillou­teux où rien, avant elle, ne por­tait de nom latin — et il a fal­lu près de dix-huit siècles de sable pour que ce coup de style s’ef­face, puis un siècle et demi de pioches fran­çaises pour qu’on le redessine.

Un car­ré dans la pierraille

On arrive à Tim­gad par le sud, depuis Bat­na, et le pay­sage ne pré­pare à rien : des col­lines pelées, une lumière miné­rale, l’Au­rès qui com­mence à se haus­ser vers le nord de l’ho­ri­zon comme une pro­messe de fraî­cheur qu’on ne tien­dra pas avant plu­sieurs heures de marche. Puis, sans tran­si­tion, le damier appa­raît — des rues qui filent droit sur plu­sieurs cen­taines de mètres, des seuils de portes qui affleurent à even hau­teur du sol, des colonnes qui ne sou­tiennent plus rien mais qui conti­nuent, avec un entê­te­ment miné­ral, de mar­quer un angle de rue. On ne visite pas Tim­gad comme on visite une ruine : on marche dans un plan.

C’est cette sen­sa­tion-là, pré­ci­sé­ment, que les fon­da­teurs de la ville avaient vou­lu pro­duire, quoique dans un tout autre esprit. En l’an 100 de notre ère, l’empereur Tra­jan ordonne l’im­plan­ta­tion d’une colo­nie de vété­rans sur le ver­sant nord des Aurès, à l’en­droit où la pro­vince d’A­frique bas­cule vers les hauts pla­teaux numides. Le site ne recouvre aucune agglo­mé­ra­tion anté­rieure d’im­por­tance : la ville est bâtie, selon la for­mule consa­crée par les archéo­logues, ex nihi­lo — à par­tir de rien, ou presque, sur un ter­rain que les arpen­teurs romains ont d’a­bord réduit à une géo­mé­trie avant d’y poser une seule pierre. Le nom qu’elle reçoit, Colo­nia Mar­cia­na Ulpia Traia­na Tha­mu­ga­di, est un mon­tage carac­té­ris­tique de l’é­pi­gra­phie impé­riale : Mar­cia­na pour la sœur de Tra­jan, Ulpia et Traia­na pour son propre nom et celui de son père, et Tha­mu­ga­di, mot indé­cli­nable, non latin, vrai­sem­bla­ble­ment le topo­nyme local que Rome a conser­vé sans le com­prendre — trace d’une langue ber­bère anté­rieure dont la ville elle-même ne dit plus rien.

C’est là un pre­mier ver­tige, de ceux que ce pro­jet aime à inter­ro­ger : une fon­da­tion impé­riale qui s’ins­crit dans la pierre un nom qu’elle ne tra­duit pas, comme un aveu dis­cret que le sol por­tait déjà une mémoire.

L’é­cri­ture du carré

Il faut s’ar­rê­ter sur le geste tech­nique, parce qu’il dit tout de la men­ta­li­té qui pré­side à l’en­tre­prise. Fon­der une colo­nie romaine n’est pas un acte d’ur­ba­nisme au sens où nous l’en­ten­dons — un pro­ces­sus qui s’a­juste au ter­rain, aux usages, aux besoins suc­ces­sifs d’une popu­la­tion. C’est un acte rituel et cadas­tral, confié aux gro­ma­ti­ci, ces arpen­teurs dont l’ins­tru­ment, la gro­ma, per­met de tra­cer à l’é­querre deux axes per­pen­di­cu­laires : le car­do maxi­mus, orien­té nord-sud, et le decu­ma­nus maxi­mus, orien­té est-ouest. À leur inter­sec­tion, le centre du monde colo­nial. Autour, un qua­drillage de cent onze îlots, cha­cun mesu­rant envi­ron vingt mètres de côté, ins­crits dans une enceinte car­rée d’un peu plus de trois cent cin­quante mètres de côté — un car­ré si régu­lier qu’il évoque, vu d’a­vion, un jeu de construc­tion posé sur la plaine plu­tôt qu’une ville qui aurait grandi.

Ce car­ré ini­tial ne couvre qu’une dou­zaine d’hec­tares. C’est peu, pour une colo­nie cen­sée accueillir les vété­rans de la Troi­sième légion Auguste, seule légion sta­tion­née en Afrique romaine et alors ins­tal­lée non loin, à Lam­bèse. Mais la fonc­tion pre­mière de Tim­gad n’est pas d’être vaste : elle est d’être exem­plaire. Chaque colon reçoit un lot, chaque rue reçoit son tra­cé, chaque îlot sa fonc­tion — et la ville, comme un texte impri­mé avant l’in­ven­tion de l’im­pri­me­rie, se répète iden­tique à elle-même dans toutes les colo­nies de déduc­tion que Rome sème sur son pour­tour médi­ter­ra­néen, de la Bétique à la Cili­cie. Tim­gad n’est pas unique parce qu’elle innove ; elle est unique parce qu’elle a été si peu per­tur­bée, ensuite, dans son plan d’o­ri­gine, qu’elle donne à voir ce que les autres colo­nies, recou­vertes par les villes médié­vales et modernes qui leur ont suc­cé­dé, ne montrent plus.

On peut ergo­ter, et les spé­cia­listes ne s’en privent pas, sur le rôle exact assi­gné à cette fon­da­tion : ver­rou mili­taire contre les popu­la­tions mon­ta­gnardes de l’Au­rès qui n’ont jamais accep­té sans réserve la tutelle romaine, ou simple point d’an­crage éco­no­mique sur la route qui relie Lam­bèse à Thé­veste ? Les deux lec­tures ne s’ex­cluent pas, et il serait impru­dent de tran­cher : la colo­ni­sa­tion romaine du Magh­reb pro­cède rare­ment d’une inten­tion unique, et Tim­gad, comme tant d’autres fon­da­tions, sert sans doute plu­sieurs maîtres à la fois — celui de la sécu­ri­té et celui du commerce.

Vivre dans le carré

Ce qui frappe, en par­cou­rant les rues de la colo­nie, c’est l’ap­pé­tit de la petite ville pour les plai­sirs col­lec­tifs. Une ins­crip­tion gra­vée dans le pave­ment du forum, non loin d’un damier de jeu qu’elle accom­pagne, résume à elle seule un art de vivre : vena­ri, lava­ri, ludere, ridere : occ est vivere — chas­ser, se bai­gner, jouer, rire : voi­là ce que c’est que vivre. On ne sau­rait rêver for­mule plus concise de l’otium pro­vin­cial, cet usage du temps libre que Rome cultive avec un soin presque obses­sion­nel jusque dans ses colo­nies les plus excen­trées. La phrase est d’au­tant plus sai­sis­sante qu’elle est gra­vée à même le sol d’un espace public, comme une pro­fes­sion de foi col­lec­tive plu­tôt qu’une pen­sée pri­vée — un graf­fi­ti, au sens propre, mais un graf­fi­ti qui vaut manifeste.

Tim­gad, pour une colo­nie qui ne comp­te­ra jamais plus de quinze mille habi­tants à son apo­gée, s’é­quipe avec une géné­ro­si­té presque dis­pro­por­tion­née : qua­torze éta­blis­se­ments de bains ont été recen­sés sur le site, cer­tains de dimen­sions modestes, réser­vés à un quar­tier ou à une cor­po­ra­tion, d’autres monu­men­taux, comme les grands thermes du sud ou ceux, dits « thermes de la Fil­tra­tion », ali­men­tés par un sys­tème d’ad­duc­tion qui capte l’eau des sources de l’Au­rès. Le théâtre, taillé à flanc de col­line selon la tra­di­tion héri­tée de la scène hel­lé­nis­tique, pou­vait accueillir jus­qu’à trois mille cinq cents spec­ta­teurs — un chiffre consi­dé­rable rap­por­té à la popu­la­tion rési­dente, et qui sug­gère que la salle drai­nait aus­si le public des cam­pagnes alen­tour, venu assis­ter aux jeux depuis les fermes et les domaines qui essaiment la plaine.

Mais l’é­di­fice le plus sin­gu­lier reste sans doute la biblio­thèque publique, ins­tal­lée dans une salle semi-cir­cu­laire au nord-est du forum. On a long­temps débat­tu de sa fonc­tion exacte — les pre­miers fouilleurs, à la fin du XIXe siècle, hési­taient encore à lui don­ner ce nom, la dési­gnant pru­dem­ment comme « édi­fice demi-cir­cu­laire (biblio­thèque ?) » —, avant qu’une ins­crip­tion retrou­vée sur place ne vienne confir­mer l’hy­po­thèse. Si elle est bien ce que l’on croit, elle compte par­mi les rares biblio­thèques publiques romaines iden­ti­fiées avec cer­ti­tude en dehors des grandes métro­poles impé­riales, preuve qu’une colo­nie de vété­rans plan­tée aux confins du désert numide pou­vait reven­di­quer, elle aus­si, les signes exté­rieurs de la civi­li­tas — cette culture du livre et du loi­sir let­tré que Rome exporte jusque dans ses avant-postes les plus recu­lés. Il y a quelque chose d’é­mou­vant dans cette image : des anciens com­bat­tants de la Troi­sième légion, reti­rés sur une terre de confins, emprun­tant des rou­leaux dans une salle voû­tée, à quelques enca­blures d’une fron­tière que les Ber­bères des Aurès n’ont jamais ces­sé de tenir pour leur.

L’eau des­cen­due des Aurès

Une colo­nie de quinze mille habi­tants, plan­tée sur un pla­teau semi-aride à mille mètres d’al­ti­tude, ne tient que par une chose : l’eau qu’on par­vient à lui ame­ner. Tim­gad ne dis­pose d’au­cune source abon­dante sur son propre ter­ri­toire ; toute sa pros­pé­ri­té repose sur la capa­ci­té de ses ingé­nieurs à cap­ter les eaux des­cen­dues des contre­forts de l’Au­rès et à les conduire, par un sys­tème d’a­que­ducs et de cana­li­sa­tions sou­ter­raines, jus­qu’aux thermes, aux fon­taines publiques et aux mai­sons les plus aisées. On devine, en obser­vant les ves­tiges de ces cana­li­sa­tions, un sou­ci d’in­gé­nie­rie hydrau­lique qui n’a rien d’a­nec­do­tique : c’est de cette maî­trise tech­nique, plus encore que de la seule volon­té impé­riale, que dépend la sur­vie même du pro­jet urbain. Une colo­nie de vété­rans peut bien rece­voir un plan par­fait tra­cé à la gro­ma ; sans l’eau, ce plan res­te­rait une géo­mé­trie morte, un damier tra­cé sur la pier­raille et rien de plus.

Cette dépen­dance hydrau­lique éclaire aus­si, par contraste, la len­teur de l’a­ban­don final. Une ville ali­men­tée en eau par un sys­tème d’ad­duc­tion com­plexe ne meurt pas seule­ment de conquêtes ou de schismes reli­gieux : elle meurt aus­si, plus pro­saï­que­ment, de l’en­tre­tien qu’on cesse de don­ner à ses cana­li­sa­tions. Un aque­duc négli­gé quelques décen­nies suf­fit à pri­ver une cité de son sang hydrau­lique, bien avant que ses murs ne s’ef­fondrent. On ignore à quel moment pré­cis les cana­li­sa­tions de Tim­gad ont ces­sé d’être entre­te­nues — la ques­tion, comme tant d’autres concer­nant les der­niers siècles de la ville, reste ouverte —, mais il est pro­bable que le dépé­ris­se­ment tech­nique a pré­cé­dé, et peut-être même pro­vo­qué, le dépeu­ple­ment que les sources tar­dives constatent sans tou­jours l’expliquer.

Autour de la ville elle-même s’é­tend un ter­ri­toire agraire, ponc­tué de fermes et de domaines dont on retrouve la trace dans la plaine envi­ron­nante : c’est cette cam­pagne nour­ri­cière, davan­tage que le noyau urbain, qui explique la pros­pé­ri­té durable de la colo­nie durant les deux pre­miers siècles de son exis­tence. L’huile et le blé de la région ali­mentent un com­merce qui dépasse lar­ge­ment les fron­tières de la pro­vince, et l’on sait, par l’a­bon­dance des ins­crip­tions funé­raires et hono­ri­fiques retrou­vées sur le site, que cer­taines familles de notables tim­ga­diens avaient accu­mu­lé des for­tunes consi­dé­rables, suf­fi­santes pour finan­cer la construc­tion ou la res­tau­ra­tion d’é­di­fices publics entiers — pra­tique de l’é­ver­gé­tisme qui, ici comme ailleurs dans l’A­frique romaine, tenait lieu à la fois de devoir civique et de vitrine sociale.

La crois­sance hors les murs

Le car­ré ini­tial, cepen­dant, ne pou­vait conte­nir long­temps l’ex­pan­sion d’une ville pros­père. Dès le milieu du IIe siècle, Tim­gad déborde son enceinte pri­mi­tive : les fau­bourgs se déve­loppent au-delà des rem­parts, sans plan d’en­semble cette fois, avec une irré­gu­la­ri­té qui contraste net­te­ment avec la rigueur du damier fon­da­teur. La ville fini­ra par occu­per une cin­quan­taine d’hec­tares, contre douze à l’o­ri­gine — une crois­sance par accré­tion qui rap­pelle, à l’é­chelle réduite d’une colo­nie pro­vin­ciale, celle des grandes métro­poles médi­ter­ra­néennes, où le noyau pla­ni­fié se love tou­jours, à terme, sous des strates plus désordonnées.

C’est de cette période d’ex­pan­sion que date l’Arc de Tra­jan, éri­gé non pas sous Tra­jan lui-même mais au tour­nant du IIe et du IIIe siècle, sur l’emplacement de l’an­cienne porte occi­den­tale — comme un hom­mage rétros­pec­tif au fon­da­teur, posé une fois la ville deve­nue trop grande pour l’en­ceinte qu’il avait tra­cée. Ses trois arcades encadrent le début du decu­ma­nus maxi­mus, à l’en­droit pré­cis où la route venue de Lam­bèse pénètre dans la ville : on entre à Tim­gad, lit­té­ra­le­ment, par la cita­tion monu­men­tale de son propre acte de naissance.

Le forum, agran­di et redé­co­ré sous les Anto­nins puis sous les Sévères, se peuple de sta­tues — Mer­cure, For­tune Auguste, Concorde, plu­sieurs effi­gies impé­riales dont celles de Tra­jan, d’An­to­nin le Pieux, de Sep­time Sévère et de Cara­cal­la —, autant de jalons qui per­mettent de suivre, socle après socle, l’é­vo­lu­tion du culte impé­rial dans une colo­nie où l’on tient à affi­cher sa fidé­li­té au pou­voir cen­tral. Cette fidé­li­té n’a d’ailleurs rien d’une simple pos­ture : Tim­gad, ville de vété­rans et de citoyens de plein droit, ins­crits dans la tri­bu Papi­ria comme tous les colons de fon­da­tion impé­riale, se pense elle-même comme un mor­ceau de Rome trans­plan­té — un sta­tut qu’elle met­tra un soin par­ti­cu­lier à affi­cher jusque dans les der­niers siècles de son exis­tence urbaine.

Le chris­tia­nisme et la frac­ture donatiste

Au IVe siècle, Tim­gad devient un évê­ché pros­père, et c’est peut-être là, para­doxa­le­ment, que son his­toire prend le tour le plus tour­men­té. La ville se range en effet par­mi les bas­tions du dona­tisme, ce schisme nord-afri­cain né du refus de recon­naître l’au­to­ri­té d’é­vêques jugés com­pro­mis avec les per­sé­cu­tions dio­clé­tiennes, et qui oppose durant plus d’un siècle une Église rigo­riste à l’É­glise catho­lique offi­cielle. Le débat n’est pas seule­ment théo­lo­gique : il tra­verse les struc­tures sociales de toute l’A­frique romaine, oppose les grands pro­prié­taires aux com­mu­nau­tés rurales, et donne lieu, dans cer­taines régions, à des vio­lences que les sources chré­tiennes elles-mêmes, hos­tiles aux dona­tistes, rap­portent avec une insis­tance qui invite à la pru­dence critique.

On ignore, faute de sources locales suf­fi­sam­ment pré­cises, quelle fut l’in­ten­si­té exacte de ce conflit à l’in­té­rieur même de Tim­gad — la ques­tion reste ouverte, et il serait hasar­deux d’en dire davan­tage sans céder à la recons­truc­tion roma­nesque. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que la grande basi­lique chré­tienne déga­gée au sud-ouest du site, long­temps inter­pré­tée comme une cathé­drale, atteste d’une com­mu­nau­té suf­fi­sam­ment riche et nom­breuse pour se doter d’un édi­fice de cette ampleur — signe que la frac­ture reli­gieuse, quelle qu’en ait été la viva­ci­té, n’empêchait pas la ville de conti­nuer à inves­tir dans sa vie collective.

Le dona­tisme, pour qui s’in­té­resse aux temps longs de la Médi­ter­ra­née, offre un cas d’é­cole : c’est un schisme qui naît d’une ques­tion de conscience — la vali­di­té des sacre­ments admi­nis­trés par des clercs jugés com­pro­mis lors des per­sé­cu­tions — mais qui se love très vite dans des lignes de frac­ture bien plus anciennes, sociales et régio­nales, entre les grands pro­prié­taires cita­dins et les com­mu­nau­tés pay­sannes ber­bères des cam­pagnes envi­ron­nantes. Saint Augus­tin, évêque d’Hip­pone à quelques cen­taines de kilo­mètres de là, y consa­cre­ra une part consi­dé­rable de son œuvre polé­mique, preuve que le débat dépasse de loin le seul cadre local. On ne sait pas si Tim­gad connut, comme cer­taines cités voi­sines, les vio­lences des cir­con­cel­lions, ces bandes rurales dona­tistes dont les sources catho­liques dénoncent les excès avec une insis­tance qu’il convient de lire, ici encore, avec la pru­dence cri­tique que réclame toute polé­mique reli­gieuse antique — mais la seule ampleur de la basi­lique déga­gée suf­fit à mon­trer qu’au­cun camp, dans cette que­relle, ne renon­çait à affi­cher sa puis­sance dans la pierre.

L’ef­fa­ce­ment

La fin de Tim­gad ne pro­cède pas d’un évé­ne­ment unique mais d’une lente accu­mu­la­tion de rup­tures. En 430, les Van­dales, venus d’Es­pagne, tra­versent le détroit et ravagent la pro­vince ; la tra­di­tion retient qu’ils infligent à la colo­nie des des­truc­tions dont elle ne se relè­ve­ra pas tota­le­ment. Un siècle plus tard, la recon­quête byzan­tine sous Jus­ti­nien réin­tègre l’A­frique du Nord dans l’or­bite de Constan­ti­nople, et Tim­gad, ou ce qu’il en reste, se replie sur une for­ti­fi­ca­tion res­ser­rée — un petit fort bâti, dit-on, en par­tie avec des maté­riaux pré­le­vés sur les monu­ments antiques désor­mais jugés super­flus, signe que la ville a ces­sé de croire en sa propre éten­due. Puis vient la conquête arabe du VIIe siècle, et avec elle un der­nier repli : la popu­la­tion qui sub­siste encore aban­donne pro­gres­si­ve­ment le site, sans qu’on puisse fixer une date pré­cise à cet aban­don, qui res­semble moins à une catas­trophe qu’à une extinc­tion par petites touches.

C’est ici que le sable prend le relais de l’his­toire humaine. Pen­dant plus d’un mil­lé­naire, la plaine de Tim­gad retourne à elle-même : les rues se comblent, les colonnes s’en­foncent, le decu­ma­nus dis­pa­raît sous une couche de terre et de gra­vats que le vent et les pluies d’o­rage, rares mais vio­lentes sur ce ver­sant de l’Au­rès, redis­tri­buent année après année. La ville ne meurt pas dans un incen­die ni dans un mas­sacre dont on gar­de­rait la mémoire : elle s’ef­face, très sim­ple­ment, sous le poids cumu­lé des sai­sons. C’est cette échelle du temps — non pas l’é­vé­ne­ment mais la sédi­men­ta­tion — qui donne à Tim­gad toute sa valeur pour qui s’in­té­resse aux rythmes longs de l’his­toire médi­ter­ra­néenne : la ville a été fon­dée en une déci­sion, et englou­tie par un pro­ces­sus qui n’a besoin d’au­cune déci­sion pour s’accomplir.

Le regard des voyageurs

Le site n’est pas tota­le­ment oublié, pour­tant, au fil des siècles qui suivent. Des voya­geurs euro­péens en repèrent les ves­tiges dès le XVIIIe siècle — l’É­cos­sais James Bruce, qui tra­verse la région en 1765 en route vers l’É­thio­pie, note l’exis­tence de monu­ments consi­dé­rables, bien que ses des­sins ne soient dif­fu­sés que plus d’un siècle plus tard, en 1877. En 1851, l’é­pi­gra­phiste fran­çais Louis Renier conduit une mis­sion scien­ti­fique sur place, relève une soixan­taine d’ins­crip­tions et loca­lise le forum — un tra­vail qui fixe déjà, avant même le début des fouilles pro­pre­ment dites, une manière de lire le site à tra­vers le prisme colo­nial : les vété­rans romains de Tim­gad y sont volon­tiers pré­sen­tés comme les pré­fi­gu­ra­tions des colons fran­çais appe­lés, un siècle plus tard, à « paci­fier » les mêmes mon­tagnes de l’Au­rès. Cette lec­ture, on le devine, doit se manier avec cir­cons­pec­tion : elle en dit sans doute davan­tage sur les pré­oc­cu­pa­tions du XIXe siècle colo­nial que sur les inten­tions réelles de l’ad­mi­nis­tra­tion trajanienne.

La résur­rec­tion par la pioche

Il faut attendre 1880 pour qu’une explo­ra­tion archéo­lo­gique métho­dique com­mence véri­ta­ble­ment, sur déci­sion du minis­tère fran­çais de l’Ins­truc­tion publique, qui confie la direc­tion des tra­vaux à l’ar­chi­tecte Edmond Duthoit, puis, à par­tir de 1889, à Albert Bal­lu, nom­mé archi­tecte en chef des monu­ments his­to­riques d’Al­gé­rie. Le chan­tier de Tim­gad s’ins­crit alors dans une poli­tique plus large de mise en valeur archéo­lo­gique des colo­nies romaines d’A­frique du Nord — Lam­bèse et Djé­mi­la connaissent, à la même époque, des cam­pagnes simi­laires —, une poli­tique dans laquelle le pas­sé romain de l’Al­gé­rie sert expli­ci­te­ment de cau­tion his­to­rique au pro­jet colo­nial fran­çais : en 1894, lorsque la grande basi­lique chré­tienne est déga­gée, l’é­vêque de Constan­tine y célèbre une messe, geste sym­bo­lique s’il en est, qui ins­crit la pré­sence catho­lique fran­çaise dans la conti­nui­té reven­di­quée d’un chris­tia­nisme antique nord-africain.

Les fouilles se pour­suivent, par vagues, jus­qu’aux années 1930 : en 1897, Bal­lu publie un pre­mier ouvrage sur le forum, les basi­liques et le mar­ché dit de Ser­tius ; les guides de 1902 et 1911 rendent compte de l’a­van­ce­ment des déga­ge­ments ; ce n’est qu’en 1932 que l’en­semble du qua­dri­la­tère ori­gi­nel se trouve entiè­re­ment mis au jour. Le rythme lent de cette exhu­ma­tion mérite d’être sou­li­gné : il aura fal­lu plus d’un demi-siècle de cam­pagnes suc­ces­sives pour rendre visible ce que le sable avait recou­vert en quelques géné­ra­tions à peine — un rap­port d’é­chelle tem­po­relle presque ver­ti­gi­neux entre la vitesse de l’ou­bli et la len­teur de la mémoire retrouvée.

C’est à ce tra­vail patient que Tim­gad doit son sur­nom, aujourd’­hui répan­du jusque dans les guides tou­ris­tiques : la « Pom­péi de l’A­frique du Nord ». Le rap­pro­che­ment avec la cité vésu­vienne n’est pas tout à fait juste — Tim­gad n’a pas été figée par une catas­trophe sou­daine, mais recou­verte par l’é­ro­sion d’un site pro­gres­si­ve­ment aban­don­né —, mais il tra­duit assez bien l’im­pres­sion que laisse la visite : celle d’un plan urbain d’une lisi­bi­li­té presque intacte, où l’on peut encore suivre du regard le tra­cé d’une rue romaine sur plu­sieurs cen­taines de mètres sans qu’au­cune construc­tion pos­té­rieure ne vienne brouiller la lec­ture. En 1982, l’U­NES­CO ins­crit le site au patri­moine mon­dial, consa­crant ce que l’ar­chi­tecte bri­tan­nique John Fer­gu­son, visi­tant les lieux en 1966, décri­vait déjà comme un site sans équi­valent en dehors de Pom­péi et d’Ostie.

Ce que le car­ré nous apprend encore

Reste une ques­tion qui dépasse le seul cas de Tim­gad, et qui touche à ce que l’ur­ba­nisme romain, dans ce qu’il a de plus sys­té­ma­tique, conti­nue de nous dire aujourd’­hui. Le plan ortho­go­nal de la colo­nie, avec son car­do et son decu­ma­nus per­pen­di­cu­laires, ses îlots cali­brés, sa hié­rar­chie de fonc­tions dis­tri­buées selon une logique repro­duc­tible d’un bout à l’autre de l’Em­pire, pré­fi­gure d’une manière trou­blante cer­tains prin­cipes de l’ur­ba­nisme pla­ni­fié moderne — au point que des archi­tectes du XXe siècle ont pu y voir un ancêtre loin­tain de leurs propres grilles. Il faut se gar­der, cepen­dant, de for­cer l’a­na­lo­gie : la grille romaine répond à une logique cadas­trale et mili­taire, pen­sée pour la rapi­di­té de l’im­plan­ta­tion et l’é­qui­té de la dis­tri­bu­tion des lots entre vété­rans, non pour orga­ni­ser des flux de cir­cu­la­tion ou anti­ci­per une den­si­té démo­gra­phique crois­sante. Le rap­pro­che­ment séduit, mais il faut le tenir à dis­tance rai­son­nable — un même outil, la ligne droite tirée à l’é­querre, peut ser­vir des inten­tions très dif­fé­rentes selon les siècles qui la manient.

Ce qui demeure, en tout cas, en mar­chant aujourd’­hui dans les rues de Tha­mu­ga­di, c’est cette double sen­sa­tion propre aux lieux que l’his­toire longue a trai­tés avec une rare éco­no­mie de gestes : celle d’un ordre par­fai­te­ment lisible, où chaque pierre semble encore répondre à un plan d’en­semble pen­sé un seul jour, en l’an 100 — et celle, presque simul­ta­née, d’une fra­gi­li­té radi­cale, puisque ce même ordre a suf­fi à s’ef­fa­cer sous quelques siècles de vent et de sable, avant qu’une autre volon­té admi­nis­tra­tive, venue d’une tout autre puis­sance, ne décide de le rendre visible à nou­veau. Entre les deux, il n’y a que le temps, cette matière que Tim­gad, mieux que bien des sites médi­ter­ra­néens, donne à tou­cher presque phy­si­que­ment, du bout des doigts, sur la pierre tiède de ses trot­toirs romains.


Repères

  • Bal­lu, Albert. Les ruines de Tim­gad, antique Tha­mu­ga­di : sept années de décou­vertes (1903–1910). Paris, 1911.
  • Boes­will­wald, E., Cagnat, R., Bal­lu, A. Tim­gad, une cité afri­caine sous l’Em­pire romain. Paris, 1905.
  • Cagnat, René et Bal­lu, Albert. Musée de Tim­gad. Paris : E. Renoux, 1902.
  • Fer­gu­son, John. « Roman Alge­ria ». Greece & Rome, vol. 13, n°2, octobre 1966, p. 169–187.
  • Gros­lam­bert, Agnès. L’ar­chéo­lo­gie algé­rienne de 1895 à 1915 : les rap­ports d’Al­bert Bal­lu publiés au Jour­nal offi­ciel de la Répu­blique fran­çaise de 1896 à 1916. Lyon : CER­GR, 1997.
  • Pfeif­fer, Homer F. « The Roman Libra­ry at Tim­gad ». Memoirs of the Ame­ri­can Aca­de­my in Rome, vol. 9, 1931, p. 157–165.
  • UNES­CO, Centre du patri­moine mon­dial. Tim­gad, fiche d’ins­crip­tion n°194 (1982).
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