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Utique avant Car­thage : la doyenne oubliée des colo­nies phéniciennes

Utique avant Car­thage : la doyenne oubliée des colo­nies phéniciennes

Utique avant Carthage

La doyenne oubliées des colo­nies phéniciennes

Utique avant Car­thage : la doyenne oubliée des colo­nies phéniciennes

Le vent qui tra­verse les oli­viers d’U­tique n’a plus l’o­deur du sel. Douze kilo­mètres séparent aujourd’­hui l’é­pe­ron cal­caire où s’ac­crochent les ruines de la ligne bleue de la Médi­ter­ra­née, et il faut un effort d’i­ma­gi­na­tion assez violent pour repla­cer, sous les labours et les serres agri­coles, le golfe où mouillaient les navires tyriens. On vient peu ici. Les cars s’ar­rêtent trente kilo­mètres plus au sud, à Car­thage, devant les col­lines de Byr­sa et les ports puniques recons­ti­tués pour les visi­teurs, quand ce site-ci, plus vaste, plus ancien, presque aus­si riche en ves­tiges, se visite dans un silence que seuls les insectes et le pas­sage occa­sion­nel d’un trou­peau viennent trou­bler. C’est une des iro­nies les mieux gar­dées de l’his­toire médi­ter­ra­néenne : la ville que l’An­ti­qui­té tout entière tenait pour la doyenne des comp­toirs phé­ni­ciens d’Oc­ci­dent, plus vieille que Car­thage de trois siècles selon la tra­di­tion, est aujourd’­hui l’ombre archéo­lo­gique de sa cadette. Utique a été fon­dée avant Car­thage, a sur­vé­cu à sa des­truc­tion, en a même héri­té le rang de capi­tale — et elle a fini, mal­gré tout cela, par s’ef­fa­cer der­rière elle. Cette his­toire com­mence, comme sou­vent en Médi­ter­ra­née, par un nom.

Un nom qui dit tout

Il existe peu d’exemples, dans la topo­ny­mie antique, d’une ville dont le nom ait aus­si pré­ci­sé­ment enre­gis­tré sa posi­tion dans le temps. Utique, en punique ʿtq (עתק), signi­fie « l’an­cienne » — un mot appa­ren­té à l’a­rabe ʿatī­qah (عتيقة), qui porte encore aujourd’­hui le même sens de vétus­té véné­rable. Car­thage, elle, s’ap­pe­lait Qart Hadašt, « la ville nou­velle ». Les deux noms se répondent comme les deux faces d’une même pièce, l’une ne pre­nant sens que par rap­port à l’autre : il fal­lait qu’il exis­tât déjà une cité phé­ni­cienne sur cette côte pour que la fon­da­tion sui­vante s’an­non­çât comme « nou­velle ». Utique est donc, lit­té­ra­le­ment, la ville qui a don­né son âge à sa rivale — un pri­vi­lège lin­guis­tique qu’au­cune conquête, aucune des­truc­tion, n’a jamais pu lui reti­rer. Trois mille ans plus tard, le nom sur­vit dans les langues : Uti­ca en latin, Utique en fran­çais, Ityke chez les auteurs grecs qui hési­taient sur la trans­crip­tion du son empha­tique ini­tial. Ce nom seul suf­fi­rait à résu­mer le des­tin de la ville : elle est la réfé­rence silen­cieuse contre laquelle toute l’his­toire de Car­thage se raconte, sans jamais en être le sujet.

Trois siècles de plus, dit-on

La tra­di­tion lit­té­raire antique est una­nime, ou presque, sur la haute ancien­ne­té d’U­tique. Pline l’An­cien, relayé par Aris­tote et par Vel­leius Pater­cu­lus, situe sa fon­da­tion en 1101 avant notre ère — vers la même géné­ra­tion que Gadès (l’ac­tuelle Cadix) et Lixus, sur la côte atlan­tique du Maroc, les trois étant consi­dé­rées comme les plus anciennes ins­tal­la­tions phé­ni­ciennes de Médi­ter­ra­née occi­den­tale. Cette date pla­ce­rait la fon­da­tion d’U­tique près de trois siècles avant celle de Car­thage, tra­di­tion­nel­le­ment fixée à 814 avant notre ère par la légende d’Élissa-Didon.

L’ar­chéo­lo­gie, ici, ne confirme rien de tel. Aucune trace maté­rielle retrou­vée sur le site ne remonte au-delà de la fin du VIIIe siècle ou du tout début du VIIe siècle avant notre ère — les nécro­poles les plus anciennes livrent des sépul­tures qui, pour pré­coces qu’elles soient par rap­port à celles de Car­thage, res­tent très en deçà du XIIe siècle légen­daire. L’é­cart est le même pro­blème, presque mot pour mot, que celui qui affecte la data­tion de Gadès ou de Lixus : une mémoire lit­té­raire tar­dive, construite plu­sieurs siècles après les faits à par­tir des annales de Tyr, contre un enre­gis­tre­ment archéo­lo­gique qui ne remonte jamais aus­si haut. Cer­tains his­to­riens, comme Pierre Cin­tas, ont pro­po­sé l’hy­po­thèse d’une double fon­da­tion : un simple mouillage ou comp­toir sai­son­nier, fré­quen­té dès la fin du IIe mil­lé­naire par des marins qui n’y lais­saient rien de durable, aurait pré­cé­dé de plu­sieurs siècles la nais­sance d’une véri­table agglo­mé­ra­tion urbaine. D’autres pré­fèrent n’y voir qu’une recons­truc­tion rétros­pec­tive, le besoin qu’ont les cités anciennes de s’in­ven­ter une anté­rio­ri­té ver­ti­gi­neuse. La ques­tion reste ouverte, et il faut se gar­der de tran­cher : ce que l’on peut dire avec cer­ti­tude, c’est qu’U­tique est, maté­riel­le­ment, la plus ancienne pré­sence phé­ni­cienne durable attes­tée sur la côte nord-afri­caine — et que cela suf­fi­sait déjà, dans l’An­ti­qui­té, à en faire la doyenne incon­tes­tée de toute la région.

L’é­pe­ron et l’estuaire

Le choix du site obéis­sait à une logique que l’on retrouve, avec des varia­tions locales, tout au long des routes phé­ni­ciennes vers l’Oc­ci­dent : un pro­mon­toire facile à défendre, ados­sé à une source d’eau douce, à proxi­mi­té immé­diate d’une embou­chure flu­viale géné­reuse. Utique s’ins­talle sur un épe­ron rocheux qui domine légè­re­ment l’es­tuaire du Bagra­das — le fleuve que l’on appelle aujourd’­hui la Med­jer­da —, alors sépa­ré du conti­nent par un petit che­nal qui en fai­sait, à l’o­ri­gine, une manière d’î­lot for­ti­fié, sur le modèle des comp­toirs tyriens eux-mêmes bâtis sur des pres­qu’îles ou de petites îles côtières. La posi­tion n’é­tait pas seule­ment défen­sive : elle com­man­dait l’ac­cès à l’une des plaines les plus fer­tiles de toute la Médi­ter­ra­née occi­den­tale, cette val­lée du Bagra­das qui devien­dra, des siècles plus tard, l’un des grands gre­niers à blé de Rome. Pour des marins venus de Tyr en quête d’es­cales sur la longue route qui menait jus­qu’à Gadès et aux mines d’argent du sud de l’Es­pagne, Utique offrait à la fois un mouillage sûr, de l’eau, et l’ac­cès à des terres agri­coles capables de ravi­tailler dura­ble­ment une gar­ni­son ou un équipage.

Cette logique d’im­plan­ta­tion n’a rien de propre à Utique : on la retrouve, avec des variantes, sur toute la façade occi­den­tale de la colo­ni­sa­tion phé­ni­cienne — îlots pro­té­gés, pres­qu’îles aisé­ment for­ti­fiables, embou­chures flu­viales géné­reuses en eau douce et en limon fer­tile. Ce qui dis­tingue Utique, c’est l’am­pleur de l’ar­rière-pays qu’elle com­mande : la val­lée du Bagra­das n’est pas une simple plaine côtière, mais l’un des bas­sins céréa­liers les plus vastes et les plus régu­liers de toute la Médi­ter­ra­née occi­den­tale, un atout que Rome sau­ra exploi­ter à une tout autre échelle lors­qu’elle fera de l’A­frique pro­con­su­laire l’un des gre­niers de la capi­tale. Dès l’é­poque phé­ni­cienne, cette richesse agri­cole dis­tingue Utique des comp­toirs pure­ment com­mer­ciaux, tour­nés vers le seul cabo­tage : elle est, dès l’o­ri­gine, autant une ville de la terre que de la mer, ce qui explique sans doute sa capa­ci­té à durer, siècle après siècle, alors même que son port se refer­mait len­te­ment sur lui-même. Rien, dans cette géo­gra­phie ini­tiale, ne lais­sait devi­ner que le site por­te­rait en germe sa propre déchéance : c’est pré­ci­sé­ment ce fleuve nour­ri­cier, le Bagra­das, qui fini­rait par ense­ve­lir le port sous ses propres limons.

Fille de Tyr, vas­sale de Carthage ?

Sur les rap­ports d’U­tique avec sa métro­pole tyrienne d’a­bord, puis avec Car­thage ensuite, les sources res­tent avares. La tra­di­tion veut qu’U­tique, comme les autres colo­nies phé­ni­ciennes d’Oc­ci­dent, ait conser­vé une auto­no­mie rela­tive vis-à-vis de Tyr, se conten­tant de lui adres­ser un tri­but annuel plu­tôt que de subir une tutelle directe. Rien n’in­dique, en tout cas, qu’elle ait jamais été for­mel­le­ment sou­mise à Car­thage au sens où l’en­ten­dra plus tard l’empire punique sur ses colo­nies sici­liennes ou sardes : l’his­to­rien ita­lien Saba­ti­no Mos­ca­ti a sou­li­gné com­bien la rela­tion entre les deux cités demeure dif­fi­cile à cer­ner avec pré­ci­sion, faute de sources puniques directes — toute la lit­té­ra­ture car­tha­gi­noise ayant dis­pa­ru, il ne reste que le regard, tou­jours second, tou­jours sus­pi­cieux, des auteurs grecs et romains. Cette auto­no­mie rela­tive explique peut-être l’ab­sence presque totale d’U­tique dans les textes avant le milieu du VIe siècle avant notre ère : une cité trop indé­pen­dante pour appa­raître dans les annales de Car­thage, trop modeste pour inté­res­ser les chro­ni­queurs grecs qui ne s’at­tardent, en Afrique du Nord, que sur la puis­sance mon­tante de sa rivale.

Ce silence docu­men­taire est en lui-même un indice. Une ville plei­ne­ment inté­grée à l’empire punique — comme le seront plus tard les comp­toirs sici­liens ou sardes sou­mis à l’ad­mi­nis­tra­tion car­tha­gi­noise — laisse des traces : gar­ni­sons, magis­trats, tri­buts consi­gnés. Utique, elle, semble avoir vécu dans une sorte d’entre-deux, ni tota­le­ment libre ni fran­che­ment vas­sale, sta­tut ambi­gu que l’ex­pan­sion ter­ri­to­riale de Car­thage à par­tir de la fin du VIe siècle, puis sur­tout après la défaite d’Hi­mère en 480, vien­dra len­te­ment gri­gno­ter sans jamais tout à fait l’ef­fa­cer. C’est cette ambi­guï­té per­sis­tante, cette capa­ci­té à res­ter légè­re­ment à l’é­cart de l’or­bite car­tha­gi­noise sans jamais s’en déta­cher com­plè­te­ment, qui ren­dra pos­sible, deux siècles plus tard, les revi­re­ments spec­ta­cu­laires dont Utique se mon­tre­ra capable au fil des guerres puniques.

Le bon choix, deux fois — puis une troisième

C’est dans les grandes crises qui opposent Car­thage à Rome qu’U­tique sort enfin de son silence docu­men­taire, et le tableau qui s’en dégage est celui d’une cité oscil­lant, avec un ins­tinct de sur­vie assez remar­quable, entre fidé­li­té et défec­tion. Au len­de­main de la pre­mière guerre punique, lorsque les mer­ce­naires impayés de l’ar­mée car­tha­gi­noise se sou­lèvent contre Car­thage dans ce que les his­to­riens appellent la guerre des Mer­ce­naires (241–238 avant notre ère), Utique se range aux côtés des insur­gés, de même que sa voi­sine Hip­po Diar­rhy­tos, l’ac­tuelle Bizerte — un des rares moments où la ville affiche une poli­tique clai­re­ment indé­pen­dante, sinon hos­tile, à l’é­gard de sa puis­sante cadette.

Cet épi­sode mérite qu’on s’y arrête, car il révèle une ville capable d’as­su­mer des choix qui n’é­taient pas ceux de Car­thage — une nuance que l’his­to­rio­gra­phie, long­temps foca­li­sée sur la seule tra­jec­toire de la métro­pole punique, a mis du temps à res­ti­tuer à ses satellites.

Une géné­ra­tion plus tard, pen­dant la deuxième guerre punique, les posi­tions s’in­versent. Sci­pion l’A­fri­cain, débar­qué en Afrique pour por­ter la guerre sur le sol car­tha­gi­nois, cherche à s’emparer d’U­tique afin d’en faire sa base arrière ; le siège qu’il mène en 204–203 avant notre ère échoue, et la ville reste fidèle au camp punique jus­qu’au bout du conflit. Mais c’est cin­quante ans plus tard, lors de la troi­sième et der­nière guerre punique (149–146 avant notre ère), qu’U­tique com­met ce que Car­thage dut vivre comme une tra­hi­son défi­ni­tive : elle ouvre ses portes aux légions romaines dès le début des hos­ti­li­tés, offrant à Rome le point d’ap­pui logis­tique qui lui man­quait pour conduire le siège de trois ans qui s’a­chè­ve­ra par la des­truc­tion totale de Car­thage en 146. La ville qui avait repous­sé Sci­pion l’A­fri­cain cin­quante ans plus tôt livre ain­si, sans com­battre, sa métro­pole aux petits-enfants de ceux qu’elle avait tenus en échec — un retour­ne­ment qui scelle, à la fois, le sort de Car­thage et la for­tune nou­velle d’Utique.

La nuit du Phédon

Un siècle plus tard, Utique rede­vient, une der­nière fois, le théâtre d’un évé­ne­ment qui dépasse de loin son échelle locale et qui atta­che­ra pour tou­jours son nom à celui d’un homme. Après la défaite de Pom­pée à Phar­sale en 48 avant notre ère, puis celle des der­niers par­ti­sans répu­bli­cains à Thap­sus en 46, Mar­cus Por­cius Cato — Caton le Jeune, arrière-petit-fils du Cen­seur — se retranche dans Utique avec les débris de l’ar­mée pom­péienne et entre­prend d’en for­ti­fier les défenses. Trois jours après la bataille de Thap­sus, la nou­velle de la déroute par­vient jus­qu’à lui et jette la ville dans la panique. Caton, convain­cu que la vic­toire de César signi­fie la fin défi­ni­tive de la Répu­blique et refu­sant à la fois de fuir et de sol­li­ci­ter la clé­mence de son adver­saire, orga­nise métho­di­que­ment sa propre mort : il faci­lite l’embarquement de ceux de ses par­ti­sans qui sou­haitent encore fuir, dîne avec ses proches, dis­cute de phi­lo­so­phie stoï­cienne, puis se retire dans sa chambre où il passe la nuit à lire et relire le Phé­don de Pla­ton, ce dia­logue consa­cré à l’im­mor­ta­li­té de l’âme. Selon le récit qu’en donne Plu­tarque, son geste, d’a­bord man­qué — sa main affai­blie par une inflam­ma­tion ne par­vient pas à por­ter le coup fatal du pre­mier coup —, est ache­vé de ses propres mains lors­qu’il rouvre la plaie que son méde­cin et son fils avaient ten­té de recoudre. Caton d’U­tique meurt en avril 46 avant notre ère, et son sui­cide, immé­dia­te­ment récu­pé­ré comme un exemple par­fait de ver­tu stoï­cienne face à la tyran­nie nais­sante, fera de lui l’un des mar­tyrs les plus durables de la mémoire répu­bli­caine romaine — au point que la pos­té­ri­té, jus­qu’aux peintres du XVIIe et du XVIIIe siècle, conti­nue­ra de le repré­sen­ter, épée à la main, dans les décors des plus grandes demeures euro­péennes. De ce jour, la ville qui avait vu naître le nom même de « nou­velle » face à « l’an­cienne » devient, pour les siècles sui­vants, indis­so­ciable d’un seul mot latin acco­lé à celui de Caton : Uti­cen­sis.

Capi­tale, pour cent trente ans

La chute de Car­thage, en 146 avant notre ère, trans­forme radi­ca­le­ment le sta­tut d’U­tique. En récom­pense de sa défec­tion déci­sive, Rome lui accorde le sta­tut de cité libre — civi­tas libe­ra, exemp­tée d’im­pôts — et une por­tion du ter­ri­toire de la cité vain­cue ; sur­tout, elle en fait la capi­tale de la toute nou­velle pro­vince romaine d’A­frique. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux dans ce retour­ne­ment : la ville la plus ancienne de la région hérite, à titre de récom­pense, des dépouilles admi­nis­tra­tives de sa fille deve­nue trop puis­sante. Utique conser­ve­ra ce rang pen­dant envi­ron cent trente ans, une éclipse totale et durable de la ville qui lui avait pour­tant fait de l’ombre pen­dant plu­sieurs siècles.

Cette pri­mau­té ne sur­vi­vra pas, cepen­dant, à la déci­sion d’Au­guste de refon­der Car­thage. Vers 29 avant notre ère, la colo­nie romaine de Car­thage — Colo­nia Julia Car­tha­go — renaît sur les ruines de l’an­cienne cité punique et retrouve rapi­de­ment, grâce à sa posi­tion et au pres­tige impé­rial qui l’ac­com­pagne, le rang de capi­tale de l’A­frique romaine. Utique, une seconde fois, doit s’ef­fa­cer devant sa rivale, mais elle ne dis­pa­raît pas pour autant : en 36 avant notre ère, Octa­vien lui confère le sta­tut de muni­cipe romain sous le nom de Muni­ci­pium Julium Uti­cense ; sous Hadrien, entre 117 et 138, elle est éle­vée au rang de colo­nie et prend le nom pom­peux de Colo­nia Iulia Aelia Hadria­na Augus­ta Uti­ca ; sous Sep­time Sévère enfin, elle obtient, comme Car­thage et Lep­tis Magna, le droit ita­lique, qui la place fis­ca­le­ment sur le même plan que les cités d’I­ta­lie elle-même. Les IIe et IIIe siècles de notre ère marquent l’a­po­gée maté­rielle de la ville : un forum, des thermes ali­men­tés par un aque­duc ame­nant l’eau d’une source dis­tante d’une dizaine de kilo­mètres, un théâtre, un amphi­théâtre, un cirque, des temples, et sur­tout de vastes demeures patri­ciennes dont la plus emblé­ma­tique, la Mai­son de la Cas­cade, comp­tait pas moins de trente-quatre pièces orga­ni­sées autour d’un péri­style à douze colonnes, avec un bas­sin à fon­taine pavé d’une mosaïque marine repré­sen­tant une scène de pêche au filet — un décor qui, aujourd’­hui encore, reste l’i­mage la plus repro­duite du site.

On accède à cette demeure par une porte monu­men­tale à trois van­taux, ouvrant sur un por­tique que rythment des cha­pi­teaux ornés de bustes sculp­tés — Her­cule, Minerve, Apol­lon — avant de débou­cher sur une cour pavée d’o­pus sec­tile poly­chrome. Le contraste entre cette opu­lence tar­dive et l’hu­mi­li­té rela­tive des pre­miers siècles puniques mesure, à lui seul, ce que la pro­vince romaine a fini par faire d’un ancien comp­toir phé­ni­cien : un centre urbain doté de tout l’ap­pa­reil monu­men­tal d’une cité de rang impé­rial, ses habi­tants jouis­sant, sous Sep­time Sévère, d’un sta­tut fis­cal iden­tique à celui des citoyens d’I­ta­lie. Utique n’est plus, à cette date, la doyenne oubliée des ori­gines : elle est rede­ve­nue, un temps, une ville plei­ne­ment médi­ter­ra­néenne, tour­née vers Rome autant que vers la mer qui, déjà, com­men­çait imper­cep­ti­ble­ment à s’en retirer.

La mer qui s’est retirée

Il y a, dans le déclin d’U­tique, une com­po­sante que ni les guerres ni les déci­sions poli­tiques n’ex­pliquent : le lent tra­vail du fleuve. Le Bagra­das, qui avait fait la for­tune de la ville en irri­guant l’une des plaines céréa­lières les plus riches de la Médi­ter­ra­née, char­riait aus­si, depuis les hau­teurs de l’At­las tel­lien où il prend sa source, une masse consi­dé­rable de limon et de sédi­ments. Siècle après siècle, cet apport allu­vial a com­blé le golfe au fond duquel s’a­bri­tait le port d’U­tique, repous­sant pro­gres­si­ve­ment le rivage vers le large. Le phé­no­mène n’a rien d’un évé­ne­ment daté : c’est un pro­ces­sus de temps long, presque imper­cep­tible à l’é­chelle d’une vie humaine, qui s’est pour­sui­vi sur plus d’un mil­lé­naire, du VIIIe siècle avant notre ère jus­qu’au haut Moyen Âge, et qui conti­nue d’ailleurs de trans­for­mer le del­ta de la Med­jer­da aujourd’­hui. Le résul­tat, en tout cas, ne fait aucun doute : le site archéo­lo­gique se trouve désor­mais à une dizaine, par­fois une dou­zaine de kilo­mètres de la ligne de côte actuelle, et il faut un effort d’ar­chéo­lo­gie du pay­sage — carot­tages sédi­men­taires, rele­vés géo­mor­pho­lo­giques du lit­to­ral tuni­sien — pour recons­ti­tuer, sous les champs d’o­li­viers modernes, le tra­cé exact de l’an­cien golfe. Aucune autre grande cité phé­ni­cienne d’Oc­ci­dent n’illustre aus­si net­te­ment cette véri­té brau­de­lienne : que les struc­tures géo­gra­phiques de longue durée finissent, presque tou­jours, par avoir le der­nier mot sur les struc­tures poli­tiques, aus­si puis­santes soient-elles un temps. Les guerres puniques se comptent en années, le sui­cide de Caton en une seule nuit, les sta­tuts muni­ci­paux en décen­nies — mais le com­ble­ment du golfe d’U­tique se compte en siècles, un rythme si lent qu’au­cun habi­tant de la ville, à aucune géné­ra­tion, n’a pu en avoir une conscience claire. On a dû, année après année, curer un che­nal qui se rétré­cis­sait imper­cep­ti­ble­ment, dépla­cer un quai, allon­ger une jetée, jus­qu’au jour où l’ef­fort n’a plus eu de sens : le port n’é­tait plus qu’un maré­cage, puis un lit de rivière, puis un champ. Rome n’a pas tué Utique. Le fleuve, si — mais si len­te­ment que per­sonne, jamais, n’a pu lui en tenir rigueur.

Ense­ve­lie deux fois

Le déclin maté­riel n’empêche pas la ville de res­ter, pen­dant plu­sieurs siècles encore, un centre chré­tien actif : son évêque Auré­lius par­ti­cipe au concile de Car­thage de 256, et la ville abrite l’un des épi­sodes les plus mar­quants du mar­ty­ro­loge afri­cain, celui de la Mas­sa Can­di­da — la « masse blanche » —, un groupe de chré­tiens exé­cu­tés au milieu du IIIe siècle et jetés, selon la tra­di­tion, dans une fosse de chaux vive, épi­sode que la mémoire chré­tienne locale com­mé­mo­re­ra par l’é­di­fi­ca­tion d’une basi­lique. La date exacte de cet épi­sode reste dis­cu­tée par les spé­cia­listes, tout comme l’i­den­ti­fi­ca­tion pré­cise du lieu de l’exé­cu­tion. En 439, la ville tombe sous la domi­na­tion des Van­dales de Gen­sé­ric ; elle est reprise en 534 par les armées byzan­tines de Jus­ti­nien, dans le cadre de la recon­quête géné­rale de l’A­frique du Nord. Les géo­graphes arabes des IXe et Xe siècles, décri­vant la région, men­tionnent encore des ruines près de l’embouchure de la Med­jer­da sous le nom d’al-ʿUtī­qah — signe qu’au moment de la conquête arabe, la ville antique était déjà davan­tage un sou­ve­nir topo­ny­mique qu’une cité vivante.

C’est au tour­nant du XXe siècle que le site sort de son oubli, à tra­vers les fouilles menées par Paul Gau­ck­ler puis Alfred Mer­lin, alors res­pon­sables du ser­vice des Anti­qui­tés de la Tuni­sie sous le pro­tec­to­rat fran­çais — les mêmes qui, à la même époque, mettent au jour les grandes nécro­poles de Car­thage. Le tra­vail se pour­suit de façon plus métho­dique à par­tir du milieu du siècle sous la direc­tion de Pierre Cin­tas, d’A­lexandre Lézine — qui publie en 1956 une étude deve­nue clas­sique sur la Mai­son des Cha­pi­teaux his­to­riés — et de Paul-Albert Février, avant que des équipes tuni­so-bri­tan­niques, puis tuni­so-fran­çaises, asso­ciées à l’Ins­ti­tut natio­nal du patri­moine tuni­sien, ne reprennent les recherches dans les der­nières décen­nies. Un musée natio­nal, inau­gu­ré en 1990 à quelques cen­taines de mètres du site, ras­semble aujourd’­hui les bijoux, urnes, stèles et mosaïques exhu­més au fil d’un siècle de cam­pagnes archéo­lo­giques. Mais la ville antique, pour l’es­sen­tiel, demeure enfouie : seule une frac­tion du site a été déga­gée, le reste dor­mant sous les cultures et les construc­tions du vil­lage moderne — comme si Utique, déci­dé­ment, ne pou­vait échap­per à son des­tin d’être tou­jours la plus ancienne et la moins visible.

Le niveau punique, en par­ti­cu­lier, reste lar­ge­ment inac­ces­sible : ce sont les nécro­poles — trois ensembles suc­ces­sifs, du VIIe au IIe siècle avant notre ère, éche­lon­nés au nord-est, au nord-ouest puis au sud-est de la ville — qui livrent l’es­sen­tiel de ce que l’on sait de la vie phé­ni­cienne et punique du site, la cité vivante elle-même s’é­tant si sou­vent recons­truite sur elle-même, siècle après siècle, que ses niveaux les plus anciens gisent désor­mais à plu­sieurs mètres sous les ves­tiges romains que l’on visite aujourd’­hui en surface.

La doyenne qu’on ne visite pas

Il y a une forme d’in­jus­tice tran­quille dans le sort réser­vé à Utique par la mémoire médi­ter­ra­néenne. Elle fut la pre­mière, la plus ancienne, celle dont le nom même enre­gistre, en creux, la nou­veau­té de toutes les autres ; elle sur­vé­cut à la des­truc­tion de sa rivale, héri­ta un temps de son rang, abri­ta l’un des sui­cides les plus com­men­tés de l’his­toire romaine. Et pour­tant, c’est Car­thage — la cadette, la « nou­velle » — qui a fini par cap­ter tout l’é­clat du sou­ve­nir médi­ter­ra­néen, ses ports puniques res­tau­rés pour le tou­risme, ses col­lines clas­sées, son nom deve­nu, dans toutes les langues d’Eu­rope, syno­nyme même de puis­sance phé­ni­cienne d’Oc­ci­dent. Utique, elle, s’est effa­cée deux fois : une pre­mière fois dans l’An­ti­qui­té, éclip­sée par la cité qu’elle avait pour­tant vue naître ; une seconde fois dans la mémoire moderne, réduite à une note de bas de page dans l’his­toire de sa rivale.

Il y a pour­tant, à mar­cher seul entre les colonnes ren­ver­sées de la Mai­son de la Cas­cade, quelque chose que Car­thage, avec ses foules et ses amé­na­ge­ments tou­ris­tiques, ne peut plus offrir : la pos­si­bi­li­té d’i­ma­gi­ner, sans média­tion, ce que fut réel­le­ment une ville phé­ni­cienne d’Oc­ci­dent avant que l’ar­chéo­lo­gie ne la muséi­fie. Le silence n’est pas ici un signe d’ou­bli pur ; c’est aus­si, à sa manière, une forme de fidé­li­té invo­lon­taire au carac­tère du lieu — une ville qui, de tout temps, a pré­fé­ré la dis­cré­tion de l’an­cien­ne­té aux éclats de la nou­veau­té. Il ne lui reste, au fond, qu’une chose que ni la conquête ni l’ou­bli n’ont pu lui reti­rer : son nom, qui conti­nue de dire, à qui veut bien s’y arrê­ter, qu’a­vant la ville nou­velle, il y eut, ici, sur cet épe­ron aujourd’­hui loin de la mer, une ville ancienne.


Repères

La data­tion contes­tée. La tra­di­tion lit­té­raire (Pline l’An­cien, Aris­tote, Vel­leius Pater­cu­lus) fixe la fon­da­tion d’U­tique à 1101 avant notre ère, fai­sant d’elle, avec Gadès et Lixus, l’une des trois plus anciennes fon­da­tions phé­ni­ciennes d’Oc­ci­dent. L’ar­chéo­lo­gie ne confirme aucune occu­pa­tion anté­rieure à la fin du VIIIe ou au début du VIIe siècle avant notre ère. Pierre Cin­tas a pro­po­sé l’hy­po­thèse d’une double fon­da­tion — un mouillage pré­coce sui­vi, plu­sieurs siècles plus tard, de l’ur­ba­ni­sa­tion pro­pre­ment dite — mais elle demeure débattue.

L’é­ty­mo­lo­gie. Le punique ʿtq, « ancien », a don­né Uti­ca en latin ; il est appa­ren­té à l’a­rabe ʿatī­qah. L’op­po­si­tion avec Qart Hadašt (« ville nou­velle »), nom punique de Car­thage, est lar­ge­ment admise par les spé­cia­listes du domaine sémi­tique, même si aucune ins­crip­tion punique ne vient l’at­tes­ter direc­te­ment pour Utique elle-même.

Le sui­cide de Caton. Le récit le plus détaillé vient de Plu­tarque, Vies paral­lèles (Vie de Caton le Jeune), rédi­gé envi­ron un siècle et demi après les faits — une source tar­dive, déjà nour­rie de la légende stoï­cienne qui s’é­tait construite autour du personnage.

La Mas­sa Can­di­da. L’é­pi­sode des mar­tyrs chré­tiens d’U­tique est rap­por­té par la tra­di­tion hagio­gra­phique afri­caine ; la date pré­cise (le milieu du IIIe siècle est géné­ra­le­ment rete­nu) et la loca­li­sa­tion exacte du site res­tent débat­tues faute de fouilles conclusives.

Les fouilles. Paul Gau­ck­ler et Alfred Mer­lin (fin XIXe-début XXe siècle), Pierre Cin­tas et Alexandre Lézine (années 1950–1970), Paul-Albert Février, puis des mis­sions tuni­so-bri­tan­niques et tuni­so-fran­çaises asso­ciées à l’Ins­ti­tut natio­nal du patri­moine tuni­sien se sont suc­cé­dé sur le site. Le musée natio­nal d’U­tique a ouvert en 1990.

Le recul du rivage. Les études géoar­chéo­lo­giques du lit­to­ral tuni­sien (notam­ment les tra­vaux de R. Pas­koff et P. Trous­set) situent aujourd’­hui le site à une dizaine de kilo­mètres de la mer, consé­quence du com­ble­ment del­taïque de l’embouchure de la Med­jer­da, un pro­ces­sus com­men­cé dans l’An­ti­qui­té et tou­jours actif.

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Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Cyrène et Carthage

aux confins de la Grande Syrte

La fron­tière ense­ve­lie : Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Entre les ruines blondes de Cyrène et les ves­tiges puniques de Car­thage s’é­tendent aujourd’­hui près de mille kilo­mètres de côte libyenne : une bande de sable, de seb­khas et de vent où plus rien ne signale la fron­tière qui sépa­ra pen­dant trois siècles deux mondes médi­ter­ra­néens. Il n’y a plus d’au­tel, plus de borne, plus de stèle. Il y a seule­ment le golfe de la Grande Syrte, immense et vide, our­lé de dunes que la mer refa­çonne sans relâche. Et pour­tant cette absence même raconte quelque chose : deux cités, l’une grecque, l’autre phé­ni­cienne, ont un jour accep­té d’en­se­ve­lir deux hommes vivants pour que cette ligne invi­sible devienne réelle. Ce texte suit les deux villes-sœurs rivales que rien ne rap­pro­chait, sinon la mer qui les bai­gnait toutes deux, et le désert qui, entre elles, refu­sait obs­ti­né­ment de choi­sir un camp.

Un bal­con vert sur la Grande Syrte

Il faut d’a­bord regar­der la carte, ou mieux, ima­gi­ner le voyage par la terre plu­tôt que par la mer, pour com­prendre ce que le sol lui-même impose à cette his­toire. Cyrène se dresse sur le rebord sep­ten­trio­nal d’un pla­teau cal­caire, à six cents mètres d’al­ti­tude, dans une région qui reçoit chaque année envi­ron six cent cin­quante mil­li­mètres de pluie — un chiffre presque euro­péen, incon­gru à neuf cents kilo­mètres à l’ouest de l’É­gypte et à seule­ment trois cents kilo­mètres au sud de la Crète. Le dje­bel Akh­dar, la « Mon­tagne verte », culmine à plus de huit cents mètres et forme, selon la for­mule consa­crée par les géo­graphes, une île de ver­dure en bor­dure du désert : oli­viers, orge, pâtu­rages, sources qui jaillissent du cal­caire fis­su­ré. Tout autour, la Cyré­naïque antique se referme en gra­dins vers la mer et se dilue, vers le sud, dans les steppes puis dans le Sahara.

Car­thage, elle, occupe un pro­mon­toire du golfe de Tunis, ados­sée à la plaine fer­tile de la Med­jer­da et à un arrière-pays de col­lines qui la relient sans rup­ture au reste du Magh­reb punique — Utique, Hip­pone, les comp­toirs de la côte tri­po­li­taine. Entre les deux villes, sur près de cinq cents kilo­mètres, s’é­tend le désert syr­tique : une côte sans port, sans embou­chure digne de ce nom, sans une seule oasis. Les Grecs l’ap­pe­laient Syr­tis, du verbe syrô, « traî­ner », « tirer » — un nom qui décrit moins un lieu qu’un mou­ve­ment, celui des bancs de sable que les cou­rants déplacent sans cesse et qui ren­daient cette mer tris­te­ment célèbre pour ses échouages. Les pilotes antiques la redou­taient au point d’en faire, bien après l’An­ti­qui­té, une méta­phore pro­ver­biale pour toute situa­tion périlleuse et insai­sis­sable — Rome n’a jamais ces­sé, quatre ou cinq siècles plus tard, de par­ler des Syrtes comme d’un lieu où l’on se perd.

Un marin venant d’A­lexan­drie ou du Pirée ver­rait, en appro­chant de la Cyré­naïque, une côte se redres­ser brus­que­ment en falaise, le pla­teau sur­gis­sant presque sans tran­si­tion depuis la mer — spec­tacle que ne connaît pas la côte tri­po­li­taine, plate, sableuse, ouverte, où les comp­toirs puniques s’é­grènent sans relief par­ti­cu­lier le long du rivage. Cette dif­fé­rence de sil­houette n’est pas un détail pit­to­resque : elle a long­temps com­man­dé où l’on pou­vait accos­ter, où l’on pou­vait fon­der un port, où l’on pou­vait, tout sim­ple­ment, vivre. Le port de Cyrène, Apol­lo­nia, se love dans une échan­crure de la côte au pied de l’es­car­pe­ment, à une dizaine de kilo­mètres de la ville haute, reliée à elle par une route qui grimpe abrup­te­ment sur le pla­teau — une cité double, port et acro­pole inté­rieure, comme le seront plus tard tant de villes médi­ter­ra­néennes bâties sur la peur des pirates et le besoin d’air frais en alti­tude, loin des fièvres du littoral.

Cette géo­gra­phie ne fait pas l’his­toire, mais elle la pré­dis­pose. Deux poches fer­tiles, deux mondes mari­times, sépa­rés par un vide que même la marine la plus auda­cieuse contour­nait plu­tôt qu’elle ne le tra­ver­sait : voi­là la struc­ture de longue durée sur laquelle vient s’ins­crire, des siècles plus tard, une que­relle de bor­nage entre deux cités qui, en un sens, n’a­vaient aucune rai­son géo­gra­phique de jamais se ren­con­trer — et toutes les rai­sons poli­tiques de le faire quand même.

La séche­resse qui fon­da une ville

Héro­dote raconte l’his­toire avec la minu­tie d’un homme qui a recueilli deux ver­sions concur­rentes et refuse d’en sacri­fier aucune. Thé­ra — l’ac­tuelle San­to­rin — tra­verse sept années sans une goutte de pluie ; tous les arbres de l’île se des­sèchent, sauf un. Les Thé­réens consultent l’o­racle de Delphes, qui leur rap­pelle une injonc­tion déjà don­née et négli­gée : fon­der une colo­nie en Libye. Un jeune homme bègue du nom de Bat­tos, dix-sep­tième des­cen­dant sup­po­sé de l’Ar­go­naute Euphé­mos, est dési­gné comme chef de l’ex­pé­di­tion — ou, selon l’autre tra­di­tion rap­por­tée par Héro­dote, c’est le roi de Thé­ra lui-même, venu consul­ter la Pythie sur tout autre sujet, qui se voit répondre par cette injonc­tion sans l’a­voir deman­dée. Les deux récits s’ac­cordent sur l’es­sen­tiel : la famine pousse, l’o­racle ordonne, et l’i­gno­rance du lieu retarde tout de plu­sieurs années.

Deux pen­té­con­tores, ces longues galères à cin­quante rames, prennent la mer sous la conduite d’un pêcheur cré­tois, Coro­bios, seul à connaître la route. Les colons touchent d’a­bord un îlot nom­mé Pla­téa, puis un site conti­nen­tal appe­lé Azi­ris, dans le golfe de Bom­ba — deux ten­ta­tives insa­tis­fai­santes avant que des Libyens du cru ne les conduisent enfin, à tra­vers la nuit, vers l’en­droit qu’ils appellent « le ciel est per­cé », là où une source jaillit sans dis­con­ti­nuer du pla­teau. C’est là, vers 631 avant notre ère — cer­tains cal­culs modernes, fon­dés sur d’autres généa­lo­gies royales, pro­posent plu­tôt 644, et la diver­gence n’a jamais été tran­chée — que Bat­tos fonde Cyrène.

L’a­nec­dote la plus reprise par la tra­di­tion veut que Bat­tos, à la vue d’un lion venant à sa ren­contre, ait pous­sé un cri de ter­reur si violent que sa langue, jusque-là empê­trée, se soit déliée d’un coup : la pro­messe de l’o­racle — venir en Libye pour gué­rir son bégaie­ment — s’ac­com­plis­sait à l’ins­tant même où s’ou­vrait la cité. On aime­rait n’y voir qu’une légende édi­fiante ; mais une stèle gra­vée au IVe siècle avant notre ère, retrou­vée en 1922, repro­duit ce qui se pré­sente comme le ser­ment fon­da­teur des colons thé­réens — un texte anté­rieur, remon­tant peut-être authen­ti­que­ment à 630, qui fixe les obli­ga­tions réci­proques entre la métro­pole et sa colo­nie, la répar­ti­tion des terres, les condi­tions du retour pour qui vou­drait ren­trer à Thé­ra. La légende du bègue et du lion et le for­ma­lisme juri­dique du ser­ment coexistent sans se contre­dire : c’est ain­si, presque tou­jours, que les cités grecques racon­taient leur propre nais­sance — un mythe pour la mémoire col­lec­tive, un contrat pour l’ad­mi­nis­tra­tion des terres.

La nymphe et le lion

Le nom même de la ville vient d’ailleurs, et d’un autre lion. Pin­dare, dans sa neu­vième Pythique com­po­sée vers 474 pour célé­brer la vic­toire d’un ath­lète cyré­néen, raconte com­ment Cyrène, fille du roi lapithe Hyp­seus, chas­se­resse thes­sa­lienne qui pré­fère l’arc aux tra­vaux du métier à tis­ser, affronte à mains nues, sur les pentes du mont Pélion, un lion qui décime les trou­peaux du roi Eury­pyle. Apol­lon, qui l’ob­serve, s’é­prend d’elle sur-le-champ, l’en­lève sur un char d’or et la trans­porte jus­qu’en Libye — « troi­sième part du vaste conti­nent », dit le poète, selon la géo­gra­phie tri­par­tite des Grecs qui divi­saient la terre habi­tée en Europe, Asie et Libye. Là, au bord d’une source, le dieu l’u­nit à lui et en fait la reine d’une contrée « riche en trou­peaux et en fruits ». De cette union naît Aris­tée, futur dieu pro­tec­teur de l’a­pi­cul­ture et de l’élevage.

Cal­li­maque, poète cyré­néen lui-même deve­nu biblio­thé­caire à Alexan­drie sous les pre­miers Pto­lé­mées, repren­dra le mythe un siècle plus tard en dépla­çant la scène du com­bat : ce n’est plus en Thes­sa­lie, mais sur la col­line cyré­néenne de Myr­tou­sa, que Cyrène ter­rasse le lion — un dépla­ce­ment géo­gra­phique qui n’a rien d’in­no­cent, puis­qu’il ancre le mythe fon­da­teur direc­te­ment sur le sol de la cité, au moment pré­cis où une prin­cesse cyré­néenne, Béré­nice II, s’ap­prête à épou­ser Pto­lé­mée III. Le couple mythique Apol­lon-Cyrène se met alors à res­sem­bler, comme par un jeu de miroirs vou­lu, au couple royal bien réel qui unit encore une fois Cyrène à l’É­gypte. On ne sait pas tou­jours si les Anciens réécri­vaient leurs mythes pour éclai­rer leur poli­tique, ou leur poli­tique pour hono­rer leurs mythes ; les deux gestes, chez les poètes de cour, ne se dis­tinguent guère.

Ce qui frappe, en tout cas, c’est la per­sis­tance maté­rielle de l’his­toire. La source elle-même existe encore aujourd’­hui, au cœur du site archéo­lo­gique : la fon­taine d’A­pol­lon, amé­na­gée et rema­niée à l’é­poque romaine, enca­drée de deux figures de lion, l’eau jaillis­sant de la gueule de l’un d’eux comme si elle sor­tait encore de l’a­ni­mal ter­ras­sé par la nymphe. Peu de mythes fon­da­teurs grecs ont lais­sé une trace aus­si lit­té­ra­le­ment liquide : à Cyrène, on boit encore, ou du moins on pou­vait boire, à la légende même.

Rois, tyrans et réformateurs

Avant de mesu­rer sa force à celle de Car­thage, Cyrène dut d’a­bord régler ses comptes avec elle-même. Les des­cen­dants de Bat­tos se suc­cèdent sur le trône pen­dant près de deux siècles, alter­nant curieu­se­ment les noms de Bat­tos et d’Ar­cé­si­las comme si la dynas­tie tenait à rap­pe­ler, à chaque géné­ra­tion, le double héri­tage du fon­da­teur bègue et de la nymphe chas­se­resse. Bat­tos II, dit l’Heu­reux, pro­fite d’un afflux de nou­veaux colons grecs pour étendre le ter­ri­toire culti­vable aux dépens des Libyens voi­sins, pro­vo­quant en retour une inter­ven­tion du pha­raon Apriès — signe pré­coce que l’É­gypte, davan­tage que Car­thage, res­te­ra long­temps le grand voi­sin dont il faut com­po­ser avec l’ombre. Sous Arcé­si­las II, sur­nom­mé le Dur, les ten­sions internes s’ag­gravent : les grands pro­prié­taires ter­riens, sou­vent issus des tout pre­miers colons, se sou­lèvent contre une auto­ri­té royale qu’ils jugent trop pesante ; le roi, vain­cu par une coa­li­tion libyenne à laquelle se sont mêlés des dis­si­dents cyré­néens, meurt assas­si­né vers 550 avant notre ère.

Son fils, Bat­tos III le Boi­teux, hérite d’une cité frac­tu­rée et fait ce que beau­coup de cités grecques en crise ont fait avant et après lui : il importe un légis­la­teur étran­ger. Démo­nax de Man­ti­née, venu du Pélo­pon­nèse sur les conseils de l’o­racle de Delphes — tou­jours lui —, réor­ga­nise la citoyen­ne­té cyré­néenne en répar­tis­sant la popu­la­tion en tri­bus nou­velles qui mêlent déli­bé­ré­ment Thé­réens d’o­ri­gine, colons plus tar­difs et Libyens inté­grés, tout en rédui­sant les pré­ro­ga­tives royales au pro­fit d’un conseil. La monar­chie bat­tiade sur­vit, affai­blie, jus­qu’au milieu du Ve siècle, avant de céder défi­ni­ti­ve­ment la place à un régime d’al­lure plus répu­bli­caine. On retien­dra de cet épi­sode, à dis­tance, une leçon simple : bien avant d’af­fron­ter Car­thage sur la ques­tion d’une fron­tière, Cyrène avait dû apprendre à conte­nir ses propres appé­tits ter­ri­to­riaux et à inté­grer, sous la contrainte, les popu­la­tions libyennes dont elle avait d’a­bord cru pou­voir se conten­ter d’ex­ploi­ter les terres.

L’or vert des Libyens

La pros­pé­ri­té de Cyrène, cepen­dant, ne doit rien à la nymphe et tout à une plante aujourd’­hui dis­pa­rue. Le sil­phium — les Romains l’ap­pe­laient laser — pous­sait à l’é­tat sau­vage sur une bande étroite de la Cyré­naïque, longue d’en­vi­ron deux cents kilo­mètres et large d’à peine qua­rante, cen­trée sur la région d’Eues­pe­rides. Les tri­bus libyennes de l’in­té­rieur, notam­ment les Nasa­mons, en connais­saient depuis long­temps les usages et la récolte ; les Grecs de Cyrène, arri­vés en posi­tion de force com­mer­ciale plu­tôt que de savoir tech­nique, en firent le pivot de leur éco­no­mie et, pour une bonne part, en captèrent le tri­but auprès des popu­la­tions autoch­tones — un sché­ma d’ap­pro­pria­tion d’un savoir local par une élite mar­chande que l’on retrou­ve­rait, avec d’autres plantes et d’autres empires, à peu près à toutes les époques.

On prê­tait au suc de la plante des ver­tus consi­dé­rables : remède contre les fièvres, pana­cée géné­rale selon Hip­po­crate, Celse et Galien, et — c’est la répu­ta­tion qui a le mieux tra­ver­sé les siècles jus­qu’à la culture popu­laire contem­po­raine — un usage contra­cep­tif et abor­tif qui en fit l’un des pro­duits les plus deman­dés de toute la phar­ma­co­pée antique. Pline l’An­cien affirme qu’on le ven­dait « au poids de l’argent » ; sous le consu­lat de Vale­rius et Heren­nius, trente livres de laser­pi­tium furent appor­tées à Rome comme un butin de guerre digne d’être consi­gné, et lorsque César, au tout début de la guerre civile, mit la main sur le tré­sor public, celui-ci conte­nait encore quinze cents livres de la pré­cieuse résine — près de cinq cents kilo­grammes accu­mu­lés comme une réserve stra­té­gique. Sur cent trente-huit types de mon­naies frap­pées à Cyrène entre 510 et 35 avant notre ère, quatre-vingt-sept portent l’i­mage de la plante ou de son fruit en forme de cœur — soit près des deux tiers de tout le mon­nayage civique. Cer­tains ont vou­lu voir dans ce fruit cor­di­forme l’o­ri­gine loin­taine du sym­bole du cœur tel que nous le des­si­nons aujourd’­hui ; l’hy­po­thèse est sédui­sante et lar­ge­ment répé­tée, mais elle demeure, pour les his­to­riens du sym­bole, une conjec­ture invé­ri­fiable plu­tôt qu’une filia­tion démontrée.

La plante elle-même reste, aujourd’­hui encore, une énigme bota­nique. On la range géné­ra­le­ment par­mi les ombel­li­fères, proche par sa sil­houette du fenouil géant ou de la férule, et cer­tains cher­cheurs modernes ont pro­po­sé de l’i­den­ti­fier à une espèce encore exis­tante, Feru­la tin­gi­ta­na, sans qu’au­cun consen­sus défi­ni­tif n’ait jamais été atteint — la plante ayant dis­pa­ru avant qu’un natu­ra­liste sérieux n’ait pu la décrire selon les cri­tères qui nous per­met­traient de tran­cher. Ce que l’on sait avec plus de cer­ti­tude, c’est son usage : au-delà de la phar­ma­co­pée, le sil­phium rele­vait aus­si la cui­sine, où on le râpait comme une épice pré­cieuse sur les plats de fête, et jusque sur la scène comique d’A­thènes, où Aris­to­phane s’en amuse à plu­sieurs reprises comme du comble du raf­fi­ne­ment culi­naire qu’un pique-assiette pour­rait espé­rer voler à son hôte. La fameuse Coupe d’Ar­cé­si­las, un vase à figures noires du VIe siècle avant notre ère aujourd’­hui conser­vé à Paris, montre le roi Arcé­si­las II en per­sonne super­vi­sant la pesée et l’emballage du sil­phium sur le port de Cyrène, sous ses propres yeux — image raris­sime d’un sou­ve­rain grec repré­sen­té en train de sur­veiller, comme un simple négo­ciant, l’ex­por­ta­tion du pro­duit qui fai­sait sa fortune.

Le suc­cès même du sil­phium pré­ci­pi­ta sa perte. Les rois de Cyrène durent régle­men­ter la récolte pour pré­ser­ver une plante qu’on ne par­ve­nait pas à culti­ver ; Stra­bon note déjà sa raré­fac­tion, et Pline rap­porte qu’à l’é­poque de Néron, on offrit à l’empereur, à titre de curio­si­té, ce qui res­tait du tout der­nier pied connu. Sur­pâ­tu­rage, sur­ex­ploi­ta­tion, peut-être aus­si les troubles poli­tiques qui, au IVe siècle, désor­ga­ni­sèrent la récolte régle­men­tée : le sil­phium de Cyré­naïque dis­pa­rut, lais­sant der­rière lui ce qui est aujourd’­hui consi­dé­ré comme la pre­mière extinc­tion docu­men­tée d’une espèce par l’ac­tion humaine. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur cette bizar­re­rie : une cité grecque a construit sa richesse, pen­dant six siècles, sur une plante que per­sonne n’a jamais su culti­ver, et dont l’i­mage nous est par­ve­nue presque exclu­si­ve­ment par la numis­ma­tique — la bota­nique réduite à une empreinte sur un disque de métal.

Deux mondes mari­times qui s’ignorent

Rien, au fond, ne rap­pro­chait natu­rel­le­ment Cyrène et Car­thage, sinon leur com­mune appar­te­nance à cette Médi­ter­ra­née que les Grecs, avec une désin­vol­ture qui en dit long sur leur regard, dési­gnaient tout entière sous le nom de « Libye » dès qu’elle s’é­ten­dait à l’ouest de l’É­gypte — comme si Phé­ni­ciens et Grecs n’oc­cu­paient, à leurs yeux, qu’une seule et même péri­phé­rie indif­fé­ren­ciée. Les deux cités, pour­tant, pro­cé­daient de modèles colo­niaux presque oppo­sés. Cyrène est une fon­da­tion de type dorien clas­sique : un oikiste, Bat­tos, héroï­sé après sa mort et hono­ré d’un culte à son tom­beau sur l’a­go­ra ; une répar­ti­tion des terres en lots (klé­roi) attri­bués aux familles citoyennes ; une monar­chie fon­dée sur la lignée du fon­da­teur, les Bat­tiades, qui se suc­cèdent pen­dant deux siècles avant de céder la place à un régime plus aris­to­cra­tique. Car­thage, fon­dée par des colons tyriens vers 814 avant notre ère selon la tra­di­tion — la légende d’E­lis­sa, plus tard lati­ni­sée en Didon, appar­tient à un tout autre registre nar­ra­tif que celui de Bat­tos — s’or­ga­nise d’emblée autour du com­merce mari­time, d’une oli­gar­chie mar­chande et d’un réseau de comp­toirs plu­tôt que d’un ter­ri­toire agri­cole struc­tu­ré en lots citoyens.

Les pan­théons divergent tout autant : Apol­lon, Zeus et Arté­mis pré­sident aux des­ti­nées de Cyrène, tan­dis que Baal Ham­mon et Tanit règnent sur Car­thage. Et pour­tant, sur un point au moins, les deux cités se res­semblent : ni l’une ni l’autre ne s’est jamais conten­tée d’im­por­ter pure­ment et sim­ple­ment ses dieux et ses ins­ti­tu­tions depuis la métro­pole. Toutes deux ont com­po­sé, cha­cune à sa manière, avec les popu­la­tions libyques et ber­bères déjà ins­tal­lées sur leur ter­ri­toire — alliances matri­mo­niales, cultes par­ta­gés, tri­buts négo­ciés plu­tôt qu’im­po­sés par la seule force. Cyrène et Car­thage se sont construites, l’une comme l’autre, en dia­logue per­ma­nent avec un arrière-pays qu’au­cune des deux ne maî­tri­sait com­plè­te­ment — ce qui, pré­ci­sé­ment, allait deve­nir la source de leur riva­li­té la plus concrète : non pas les dieux, non pas le com­merce médi­ter­ra­néen à pro­pre­ment par­ler, mais l’ac­cès aux routes qui, depuis l’in­té­rieur du conti­nent, appor­taient vers la mer l’or, l’i­voire et les esclaves.

Le Penta­pole, ou la riva­li­té à domicile

Cyrène, du reste, n’é­tait jamais seule à repré­sen­ter les inté­rêts grecs dans la région : quatre autres cités, fon­dées par elle ou dans son orbite, for­maient avec elle ce que les géo­graphes antiques appe­lèrent plus tard le Penta­pole. Bar­cé, à l’ouest, dis­pu­ta très tôt à sa cité mère la pri­mau­té régio­nale, au point que les deux villes s’af­fron­tèrent direc­te­ment à plu­sieurs reprises — une riva­li­té grecque contre grecque, sou­vent oubliée der­rière le récit plus flat­teur de l’op­po­si­tion à Car­thage. Eues­pe­rides, sur le site de l’ac­tuelle Ben­gha­zi, mar­quait la limite occi­den­tale de la zone où pous­sait le sil­phium et devint, rebap­ti­sée Béré­nice en l’hon­neur de la reine pto­lé­maïque, le point le plus avan­cé du monde grec vers la Grande Syrte — la ville grecque, en somme, la plus proche géo­gra­phi­que­ment de Car­thage, et donc la pre­mière expo­sée à toute pres­sion punique. Tau­chi­ra, plus tard Arsi­noé, et Apol­lo­nia, le port de Cyrène déjà men­tion­né, com­plé­taient cet ensemble de cinq cités qui coopé­raient sur cer­tains points — le culte d’A­pol­lon, l’u­sage du calen­drier, par­fois une mon­naie com­mune — sans jamais renon­cer à leurs riva­li­tés propres.

Cette confi­gu­ra­tion compte, car elle nuance sen­si­ble­ment l’i­mage d’un bloc grec uni face à un bloc punique. Lorsque la fron­tière avec Car­thage se négo­cie, au IVe siècle, ce n’est pas « Cyrène » au sens abs­trait qui traite avec « Car­thage », mais un réseau de cités dont Béré­nice, la plus occi­den­tale, sup­porte l’es­sen­tiel de la pres­sion fron­ta­lière, tan­dis que Cyrène elle-même, à cent cin­quante kilo­mètres de là, en tire le pres­tige diplo­ma­tique sans en por­ter tout le risque. La riva­li­té entre les deux grandes puis­sances médi­ter­ra­néennes de la région se double ain­si, à l’é­chelle locale, d’une riva­li­té plus dis­crète entre cités sœurs pour savoir laquelle por­te­rait, au nom de toutes les autres, le poids de la fron­tière avec Carthage.

La Grande Syrte, un désert entre deux cités

Le golfe qui sépare les deux mondes n’é­tait pas seule­ment redou­té des marins : il consti­tuait, à terre, une fron­tière presque aus­si dif­fi­cile à fran­chir. Pas de port abri­té, pas de fleuve, pas d’oa­sis sur près de cinq cents kilo­mètres — un vide que ni les Grecs ni les Car­tha­gi­nois n’a­vaient inté­rêt à occu­per, mais que tous deux avaient inté­rêt à contrô­ler à ses deux extré­mi­tés. Car de l’in­té­rieur du conti­nent, depuis le Fez­zan et le pays des Gara­mantes, des pistes cara­va­nières conver­geaient vers la côte, char­gées d’or, d’i­voire, de plumes d’au­truche et de cap­tifs des­ti­nés aux mar­chés médi­ter­ra­néens. Ces routes trans-saha­riennes ali­men­taient natu­rel­le­ment les comp­toirs puniques de Tri­po­li­taine — Lep­tis Magna, Oea, Sabra­tha, les « trois cités » qui don­nèrent son nom à toute la région — mais Cyrène, dès le IVe siècle avant notre ère, cher­cha visi­ble­ment à détour­ner à son propre pro­fit une part de ce tra­fic, en pous­sant son influence vers l’ouest, au-delà de ce que Car­thage consi­dé­rait comme sa sphère naturelle.

C’est cette pres­sion, selon la tra­di­tion rap­por­tée par plu­sieurs auteurs anciens et recons­ti­tuée par les his­to­riens modernes de la Cyré­naïque, qui aurait déclen­ché la crise dont l’é­pi­sode le plus célèbre — les frères Phi­lènes — n’est peut-être, au fond, que la ver­sion édi­fiante et rétros­pec­tive. Une fron­tière éco­no­mique, née d’une dis­pute sur des routes com­mer­ciales et des zones d’in­fluence, s’est muée avec le temps en légende patrio­tique, comme si l’his­toire, mal à l’aise avec ses propres ori­gines mer­can­tiles, avait besoin d’un sacri­fice héroïque pour se racon­ter à elle-même.

Les frères Philènes

L’his­to­rien romain Sal­luste, dans une digres­sion de son récit sur la guerre de Jugur­tha, est le pre­mier auteur connu à trans­mettre l’é­pi­sode dans sa forme com­plète — bien que d’autres, avant lui, aient déjà men­tion­né l’exis­tence des autels sans en détailler l’o­ri­gine. Après des contes­ta­tions pro­lon­gées sur le tra­cé de leur fron­tière com­mune, Car­tha­gi­nois et Cyré­néens auraient conve­nu d’un arbi­trage d’une sim­pli­ci­té presque enfan­tine : des délé­gués par­ti­raient au même moment de chaque cité, ou de leurs colo­nies res­pec­tives — Lep­tis pour Car­thage, Béré­nice pour Cyrène — et pro­gres­se­raient le long de la côte ; le point de leur ren­contre fixe­rait la frontière.

Les délé­gués car­tha­gi­nois, deux frères que la tra­di­tion nomme les Phi­lènes, marchent jour et nuit sans relâche et par­courent une dis­tance si consi­dé­rable qu’ils atteignent le fond même du golfe de la Grande Syrte — un point bien plus proche de Cyrène que de Car­thage. Les Cyré­néens, furieux, les accusent d’être par­tis avant l’heure conve­nue ou d’a­voir tri­ché sur le par­cours. Pour tran­cher le dif­fé­rend sans rou­vrir un conflit ouvert, ils posent une condi­tion radi­cale : ils n’ac­cep­te­ront cette fron­tière avan­ta­geuse que si les Phi­lènes acceptent, pour preuve de leur bonne foi, de se lais­ser enter­rer vivants à l’en­droit même de leur ren­contre — ou bien qu’ils reculent jus­qu’à une ligne que les Cyré­néens juge­raient équi­table. Par dévoue­ment envers leur cité, les deux frères choi­sissent l’en­se­ve­lis­se­ment plu­tôt que le recul. Des autels sont éri­gés sur le lieu du sacri­fice, et un culte s’ins­talle, semble-t-il recon­nu par les deux camps à la fois — fait suf­fi­sam­ment rare pour être noté : une fron­tière scel­lée par un mar­tyre punique que les Grecs eux-mêmes, ou du moins la tra­di­tion qui nous est par­ve­nue, ont accep­té d’honorer.

Sur la nature exacte de ces autels, les auteurs anciens eux-mêmes ne s’ac­cordent pas : Stra­bon parle de colonnes, Pline l’An­cien de simples mon­ti­cules de sable façon­nés par la nature plu­tôt que par la main de l’homme. Aucune trace archéo­lo­gique cer­taine n’en a jamais été retrou­vée ; l’i­den­ti­fi­ca­tion pro­po­sée au XXe siècle par l’ar­chéo­logue Richard Good­child, sur un site nom­mé Gra­ret Gser el-Trab près d’El Aghei­la, reste débat­tue et n’a jamais fait l’u­na­ni­mi­té. On touche ici à l’un de ces cas, fré­quents en his­toire ancienne, où un lieu a exis­té assez for­te­ment dans le dis­cours pour struc­tu­rer des siècles de géo­gra­phie poli­tique, sans jamais avoir lais­sé la moindre pierre iden­ti­fiable au sol.

Les his­to­riens modernes, du reste, se demandent aujourd’­hui si l’é­pi­sode rap­porte un fait réel­le­ment adve­nu ou s’il s’a­git d’un mythe étio­lo­gique — une his­toire éla­bo­rée après coup pour sacra­li­ser, sous la forme d’un sacri­fice patrio­tique, une fron­tière déjà fixée par la négo­cia­tion plus pro­saïque des routes cara­va­nières du IVe siècle. Cette lec­ture n’ôte rien à la puis­sance du récit ; elle en révèle sim­ple­ment la fonc­tion : trans­for­mer un accord com­mer­cial en légende, et une ligne sur le sable en objet de culte. Sal­luste lui-même, on ne l’ou­blie­ra pas, écrit ce texte à Rome au Ier siècle avant notre ère, long­temps après la des­truc­tion de Car­thage, dans un ouvrage consa­cré à une tout autre guerre, contre le roi numide Jugur­tha : sa digres­sion sur les Phi­lènes en dit peut-être autant sur la manière dont Rome se repré­sen­tait, rétros­pec­ti­ve­ment, la ver­tu punique, que sur les évé­ne­ments eux-mêmes.

Ophel­las, ou la guerre qui faillit avoir lieu

Il faut attendre près d’un siècle et demi après l’é­pi­sode des Phi­lènes pour que Cyrène et Car­thage se retrouvent, cette fois, sur un ter­rain plus tan­gible que celui du mythe. En 322 avant notre ère, au len­de­main de la mort d’A­lexandre, un géné­ral macé­do­nien nom­mé Ophel­las est ins­tal­lé à la tête de la Cyré­naïque par Pto­lé­mée, satrape puis roi d’É­gypte, après que la cité, déchi­rée par ses propres troubles inté­rieurs, s’est trou­vée inca­pable de résis­ter seule à un aven­tu­rier spar­tiate venu y lever des mer­ce­naires. Ophel­las gou­verne pour le compte de Pto­lé­mée pen­dant une dizaine d’an­nées, dans un silence rela­tif des sources, jus­qu’à ce que sur­vienne, en 310, l’un des épi­sodes les plus auda­cieux de toute l’his­toire mili­taire hellénistique.

Aga­thocle, tyran de Syra­cuse, assié­gé dans sa propre cité par une armée car­tha­gi­noise, choi­sit de por­ter la guerre chez l’ad­ver­saire plu­tôt que de conti­nuer à la subir : il s’é­chappe du siège, débarque en Afrique avec son armée et, pour cou­per toute ten­ta­tion de retraite à ses hommes, fait brû­ler ses propres navires. La manœuvre fonc­tionne au-delà de toute attente : Aga­thocle s’empare rapi­de­ment d’un ter­ri­toire car­tha­gi­nois fai­ble­ment défen­du et menace direc­te­ment la ville elle-même. Pour ren­for­cer son avan­tage, il pro­pose une alliance à Ophel­las : que le gou­ver­neur de Cyrène vienne se joindre à la cam­pagne, et les conquêtes afri­caines lui revien­dront tout entières, Aga­thocle se réser­vant la seule Sicile.

Ophel­las accepte, lève une armée consi­dé­rable — plus de dix mille fan­tas­sins selon les sources anciennes, plu­sieurs cen­taines de cava­liers, une cen­taine de chars, accom­pa­gnés de colons et de leurs familles dans un mou­ve­ment qui res­semble presque à une nou­velle expé­di­tion de colo­ni­sa­tion plu­tôt qu’à une simple cam­pagne mili­taire — et se met en marche vers l’ouest. Le tra­jet, que Dio­dore de Sicile éva­lue à plu­sieurs mil­liers de stades, exige envi­ron dix-huit jours d’une pro­gres­sion exté­nuante à tra­vers le désert syr­tique, sous une cha­leur qui décime les bêtes de somme autant que le moral des troupes, avec des points d’eau si rares que l’ar­mée doit par­fois s’ar­rê­ter plu­sieurs jours pour lais­ser les puits se recons­ti­tuer. C’est très exac­te­ment le ter­ri­toire que la légende des Phi­lènes avait, un siècle et demi plus tôt, sacra­li­sé comme fron­tière infran­chis­sable entre deux mondes : Ophel­las et ses hommes le tra­versent pour­tant, dans l’autre sens, por­tés non par un accord de bor­nage mais par la pro­messe d’un royaume afri­cain à conqué­rir. La jonc­tion avec Aga­thocle a lieu près du ter­ri­toire car­tha­gi­nois, à un endroit que les sources nomment Auto­ma­la. Mais l’al­liance tourne court : inquiet de la puis­sance de son allié, Aga­thocle retourne ses propres troupes contre lui, l’ac­cuse de tra­hi­son devant son armée et le fait assas­si­ner. L’ar­mée cyré­néenne, déca­pi­tée, est absor­bée dans les forces syracusaines.

Voi­là, en somme, la guerre la plus proche que Cyrène et Car­thage aient jamais menée l’une contre l’autre — et elle ne fut, en défi­ni­tive, ni une guerre cyré­néenne ni une vic­toire cyré­néenne, mais une expé­di­tion menée pour le compte d’un tiers, et qui s’a­che­va par la tra­hi­son de cet allié même. L’é­pi­sode dit peut-être l’es­sen­tiel de cette riva­li­té tout entière : Cyrène et Car­thage se sont mesu­rées bien plus sou­vent par bor­nage et par légende que par la bataille ran­gée, et lorsque, une fois, la guerre s’est pré­sen­tée pour de bon, ce fut sous la ban­nière de quel­qu’un d’autre.

Une fron­tière plus tenace que ses dieux

L’i­ro­nie de cette his­toire est que la ligne des Phi­lènes, née peut-être d’un dif­fé­rend com­mer­cial et enve­lop­pée dans une légende de sacri­fice, a fini par sur­vivre aux deux cités qui l’a­vaient tra­cée. Car­thage est détruite par Rome en 146 avant notre ère puis refon­dée comme colo­nie romaine ; Cyrène perd son indé­pen­dance pro­gres­si­ve­ment sous la tutelle des Pto­lé­mées avant d’être léguée à Rome par tes­ta­ment, en 96 avant notre ère, par un der­nier roi lagide sans héri­tier, Pto­lé­mée Apion — le legs met près de vingt ans à être for­mel­le­ment accep­té et orga­ni­sé en pro­vince, en 74. Et pour­tant, la fron­tière du fond de la Grande Syrte conti­nue de décou­per l’es­pace admi­nis­tra­tif romain bien après que les deux cités ont per­du toute auto­no­mie poli­tique : elle sépare la pro­vince d’A­frique de celle de Crète-et-Cyré­naïque, puis, plus tard, la Tri­po­li­taine de la Libye supé­rieure, et jus­qu’aux dio­cèses tar­do-antiques d’A­frique et d’O­rient. Sa repré­sen­ta­tion, pure­ment théo­rique, figure encore sur la table de Peu­tin­ger, cette carte rou­tière tar­dive de l’Em­pire romain — une ligne main­te­nue par la car­to­gra­phie long­temps après que le sacri­fice qui l’a­vait jus­ti­fiée fut tom­bé dans l’a­nec­dote érudite.

On ne résiste pas, à ce stade, à une note qui déborde lar­ge­ment le cadre antique mais qui illustre, mieux qu’au­cun com­men­taire, la téna­ci­té de cette fron­tière ima­gi­naire : en 1937, les auto­ri­tés colo­niales ita­liennes firent éle­ver, non loin d’El Aghei­la, un arc monu­men­tal — l’Ar­co dei File­ni, l’« Arc des Phi­lènes », que les troupes alliées puis l’ar­mée alle­mande de Rom­mel sur­nom­me­raient plus pro­saï­que­ment « Marble Arch » pen­dant la guerre du désert — pour mar­quer, en invo­quant déli­bé­ré­ment la légende antique, la limite entre la Tri­po­li­taine et la Cyré­naïque ita­liennes. L’arc res­ta debout jusque dans les années 1970, lorsque les nou­velles auto­ri­tés libyennes le firent démo­lir. Une fron­tière peut-être inven­tée pour habiller un conflit com­mer­cial du IVe siècle avant notre ère aura ain­si tra­ver­sé deux mille trois cents ans, deux empires dis­pa­rus et un troi­sième nais­sant, avant d’être, une der­nière fois, rayée de la carte.

Le cré­pus­cule cyrénéen

Cyrène, cepen­dant, ne s’est jamais réduite à sa riva­li­té avec Car­thage — celle-ci n’oc­cupe, dans la longue his­toire de la cité, que quelques épi­sodes ponc­tuels au milieu de plu­sieurs siècles d’une exis­tence lar­ge­ment tour­née vers l’É­gypte et vers la mer Égée. Sou­mise sans grande résis­tance à l’empire perse après la conquête de l’É­gypte par Cam­byse, puis inté­grée dans le sillage d’A­lexandre au royaume lagide, la cité connut une brève embel­lie d’in­dé­pen­dance sous le roi Magas, de 276 à 250 avant notre ère, avant que le mariage de sa fille Béré­nice II avec Pto­lé­mée III ne referme défi­ni­ti­ve­ment la boucle égyp­tienne. C’est de cette Cyrène-là, pros­père, let­trée et poli­ti­que­ment mineure, que sor­tirent cer­taines des figures intel­lec­tuelles les plus remar­quables du monde grec : Aris­tippe, dis­ciple de Socrate et fon­da­teur de l’é­cole cyré­naïque, qui fit du plai­sir pré­sent le cri­tère du bien ; Éra­tos­thène, plus tard direc­teur de la biblio­thèque d’A­lexan­drie, qui cal­cu­la avec une pré­ci­sion stu­pé­fiante la cir­con­fé­rence de la terre ; Cal­li­maque, déjà cité, poète et biblio­thé­caire lui aus­si, obsé­dé toute sa vie par le mythe de la nymphe qui avait don­né son nom à sa ville natale. Plus tard encore, au IVe siècle de notre ère, naît à Cyrène Syné­sios, phi­lo­sophe néo­pla­to­ni­cien deve­nu évêque chré­tien, dont les lettres décrivent une cité déjà exsangue, une cam­pagne livrée aux incur­sions nomades, un temple de Zeus — plus vaste, disait-on, que le Par­thé­non lui-même — dres­sé au milieu d’un pay­sage qui retour­nait len­te­ment au désert.

Syné­sios lui-même, dans une lettre res­tée célèbre, raconte com­ment il faillit périr en mer sur un bateau pilo­té par un capi­taine juif dont l’in­com­pé­tence manœu­vrière lui parut, sur le moment, plus mena­çante que les pirates — anec­dote mineure, mais qui donne une idée assez juste de ce qu’é­tait deve­nue, à la fin de l’An­ti­qui­té, la navi­ga­tion dans ces eaux jadis domi­nées par les flottes grecques et puniques réunies : un théâtre d’im­pro­vi­sa­tion où cha­cun se débrouillait comme il pou­vait, loin des grandes puis­sances rivales qui, six ou sept siècles plus tôt, s’é­taient dis­pu­té la moindre borne de sable.

Le sil­phium avait dis­pa­ru depuis long­temps quand Syné­sios écri­vait ; la fron­tière des Phi­lènes n’é­tait plus qu’un sou­ve­nir admi­nis­tra­tif sur une carte rou­tière ; Car­thage elle-même n’é­tait plus qu’une grande cité romaine par­mi d’autres, ayant depuis long­temps oublié qu’elle avait un jour enter­ré deux de ses fils vivants pour gagner quelques dizaines de kilo­mètres de sable inutile. Il ne reste aujourd’­hui, à l’en­droit pré­cis de ce sacri­fice, stric­te­ment rien — pas une pierre iden­ti­fiée avec cer­ti­tude, pas une ins­crip­tion retrou­vée. Cyrène s’ap­pelle Shah­hat, petite ville libyenne per­chée au-des­sus d’un champ de ruines grecques et romaines ; Car­thage est un quar­tier rési­den­tiel de Tunis, ses temples puniques réduits à quelques fon­da­tions sous les vil­las. Entre les deux, le vent conti­nue de dépla­cer le sable de la Grande Syrte exac­te­ment comme il le fai­sait avant que qui­conque n’ait son­gé à y tra­cer une fron­tière — comme s’il fal­lait, pour finir, don­ner rai­son au désert plu­tôt qu’aux deux villes qui avaient cru, un temps, pou­voir le border.


Repères

Les sources antiques prin­ci­pales pour cette his­toire res­tent Héro­dote (His­toires, IV, 145–205) pour la fon­da­tion de Cyrène, Pin­dare (Pythiques, IX) et Cal­li­maque (Hymne à Apol­lon) pour le mythe de la nymphe épo­nyme, Sal­luste (Guerre de Jugur­tha, 79) pour l’é­pi­sode des frères Phi­lènes, Dio­dore de Sicile (Biblio­thèque his­to­rique, XX) pour l’ex­pé­di­tion d’O­phel­las, et Pline l’An­cien (His­toire natu­relle, XIX et XXII) pour le sil­phium. Du côté des tra­vaux modernes, l’ou­vrage ancien mais fon­da­teur de Fran­çois Cha­moux, Cyrène sous la monar­chie des Bat­tiades (1953), et la syn­thèse plus récente d’An­dré Laronde, Cyrène et la Libye hel­lé­nis­tique (1987), demeurent des réfé­rences incon­tour­nables ; sur la ques­tion spé­ci­fique de la fron­tière et de sa charge mytho­lo­gique, l’ar­ticle d’I­rad Mal­kin, « Ter­ri­to­ria­li­sa­tion mytho­lo­gique : les autels des Phi­lènes en Cyré­naïque » (Dia­logues d’his­toire ancienne, 1990), et les tra­vaux plus récents de Jose­phine Craw­ley Quinn sur la pers­pec­tive car­tha­gi­noise de cet épi­sode offrent un contre­point utile à la lec­ture stric­te­ment gré­co-romaine du dossier.

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Le bateau glisse sur une eau qui ne dépasse jamais l’é­paule. De part et d’autre, des rec­tangles d’eau rose et blanche s’é­tendent jus­qu’à l’ho­ri­zon, cou­pés par les ailes immo­biles de mou­lins à toits rouges. Sous la coque, par endroits, on devine une ligne plus sombre, rec­ti­ligne, qui file vers le large avant de se perdre dans le miroi­te­ment de la lagune : une route. Une route pavée, englou­tie depuis vingt-cinq siècles, que des chars à grandes roues emprun­taient pour rejoindre une île qui n’existe plus, aujourd’­hui, que sous un autre nom : Mozia, ou Motyé, la ville punique que Denys de Syra­cuse rasa en une sai­son de l’an 397 avant notre ère, et qu’un gent­le­man anglo-sici­lien féru d’or­ni­tho­lo­gie exhu­ma, presque par jeu, vingt-trois siècles plus tard.


La lagune avant la ville

Il faut d’a­bord regar­der l’eau, avant de regar­der les pierres. Le Stag­none — le mot sici­lien désigne sim­ple­ment une « grande eau stag­nante » — est une lagune large de deux mille hec­tares, la plus vaste de Sicile, enfer­mée entre le cap San Teo­do­ro et le cap Lili­beo, à quelques kilo­mètres au nord de Mar­sa­la. Sa pro­fon­deur excède rare­ment un mètre ou deux ; par endroits, on y marche. Une longue barre de sable et de dunes fos­siles, l’I­so­la Grande, la referme presque entiè­re­ment sur la mer ouverte, ne lais­sant fil­trer qu’une houle appri­voi­sée. C’est cette confi­gu­ra­tion, et elle seule, qui explique tout le reste : un plan d’eau pro­té­gé, peu pro­fond, salé, chaud, à mi-che­min entre deux rives.

Car Motyé regarde vers l’A­frique autant que vers l’I­ta­lie. De ce point de la côte sici­lienne, le cap Bon tuni­sien n’est qu’à un peu plus de deux cents kilo­mètres, l’une des tra­ver­sées les plus courtes de toute la Médi­ter­ra­née occi­den­tale — quand Car­thage, plus au sud, se trouve à envi­ron deux cent quinze kilo­mètres. Pour des marins venus du Levant, cette lagune offrait ce qu’au­cune côte rec­ti­ligne ne pou­vait offrir : un mouillage pro­té­gé des tem­pêtes, du pois­son en abon­dance, de l’eau douce dans le sous-sol de l’î­lot, et sur­tout du sel, qu’il suf­fi­sait de lais­ser l’é­té éva­po­rer dans des bas­sins peu pro­fonds. Cette der­nière res­source n’a jamais ces­sé d’être exploi­tée. Un géo­graphe arabe du XIIe siècle, al-Idrî­sî, invi­té à la cour du roi nor­mand Roger II, notait déjà la pro­duc­tion sali­nière de la côte entre Mar­sa­la et Tra­pa­ni ; les mou­lins à vent qui rythment aujourd’­hui le pay­sage, avec leurs ailes de bois et leurs toits coniques, datent pour la plu­part du XVIe siècle et ont long­temps ser­vi à faire remon­ter l’eau de bas­sin en bas­sin puis à broyer le sel récol­té. Les Phé­ni­ciens, avant tout le monde, avaient com­pris ce que cette eau plate et sur­chauf­fée pou­vait donner.

La lagune est aujourd’­hui une réserve natu­relle pro­té­gée depuis 1984, un refuge d’oi­seaux migra­teurs — hérons, fla­mants roses, échasses — et de prai­ries sous-marines de posi­do­nies qui oxy­gènent des eaux par ailleurs presque closes. On y kayak entre les car­rés de sel, on y observe le soir un dégra­dé de rose et de blanc que les Sici­liens n’ont pas atten­du les tou­ristes pour trou­ver beau. Le long des canaux, une végé­ta­tion résis­tante au sel s’ac­croche aux berges des bas­sins — sali­corne, obione, sta­tice de mer — tan­dis qu’à l’au­tomne des cour­lis et des avo­cettes font halte sur leur route migra­toire, avant que l’hi­ver n’a­mène col­verts, foulques et sar­celles. Rien, dans cette géo­gra­phie amphi­bie, n’a jamais vrai­ment appar­te­nu ni tout à fait à la terre ni tout à fait à la mer ; c’est peut-être ce qui explique qu’elle ait si bien gar­dé, pen­dant vingt-cinq siècles, ce qu’on lui avait confié.

Mais cette conti­nui­té pay­sa­gère est trom­peuse : elle donne l’illu­sion d’un lieu immuable, alors que la géo­gra­phie même de l’en­droit a chan­gé. Le cli­mat s’est modi­fié, le niveau marin a légè­re­ment varié — les archéo­logues estiment qu’à l’é­poque phé­ni­cienne la Médi­ter­ra­née était de l’ordre de quatre-vingts cen­ti­mètres plus basse qu’au­jourd’­hui —, et la petite île qui por­tait la ville n’é­tait peut-être pas, alors, aus­si net­te­ment sépa­rée du rivage qu’elle le paraît sur une carte moderne. C’est cette lagune, plate et chan­geante, qui a per­mis à une cité de naître, puis qui a fini, des siècles plus tard, par ense­ve­lir sa mémoire sous une pel­li­cule d’eau tiède.

Le comp­toir phénicien

Le nom même de la ville reste incer­tain. Les auteurs grecs l’ap­pellent Motyê ou Motya ; les Romains, Motya ; l’i­ta­lien moderne dit Mozia, le sici­lien Moz­zia. Une tra­di­tion, reprise sans grande preuve phi­lo­lo­gique, veut que le mot dérive d’un terme sémi­tique signi­fiant « fila­ture » — comme si l’île avait d’a­bord été un ate­lier de tis­sage de laine avant de deve­nir une ville. L’hy­po­thèse est sédui­sante, presque trop : elle cor­res­pond à l’i­mage d’un comp­toir modeste gran­dis­sant peu à peu, mais aucune ins­crip­tion phé­ni­cienne trou­vée sur place ne vient l’é­tayer, et l’é­ty­mo­lo­gie de Motyé demeure, à ce jour, l’un des petits mys­tères non réso­lus de la topo­ny­mie punique de Sicile.

Ce que l’on sait avec plus de cer­ti­tude, c’est que des hommes fré­quen­taient l’î­lot bien avant l’ar­ri­vée des Phé­ni­ciens : des traces d’oc­cu­pa­tion remontent au Bronze moyen et récent, aux alen­tours du XVIIe-XIVe siècle avant notre ère, sans doute de simples pêcheurs ou éle­veurs atti­rés par le pois­son et le sel. L’ins­tal­la­tion phé­ni­cienne pro­pre­ment dite, elle, se date de la fin du VIIIe siècle ou du tout début du VIIe, à une géné­ra­tion ou deux de la fon­da­tion de Car­thage elle-même sur la côte tuni­sienne. Thu­cy­dide, l’his­to­rien athé­nien de la guerre du Pélo­pon­nèse, rap­porte dans un pas­sage célèbre qu’à l’ar­ri­vée des colons grecs en Sicile, les Phé­ni­ciens qui occu­paient jusque-là plu­sieurs points de la côte se replièrent sur trois places fortes : Motyé, Solonte et Palerme — un repli défen­sif qui, para­doxa­le­ment, allait faire la for­tune du site en concen­trant sur ce point de la côte occi­den­tale tout le com­merce phé­ni­cien de l’île.

L’ar­chéo­lo­gie récente vient nuan­cer l’i­mage d’une colo­ni­sa­tion uni­voque, venue en ligne droite du Levant. L’a­na­lyse fine des céra­miques les plus anciennes retrou­vées sur l’île montre une popu­la­tion déjà mêlée dès l’o­ri­gine : des formes et des tech­niques venues de Phé­ni­cie propre, au Liban actuel, mais aus­si des apports du reste de la Médi­ter­ra­née cen­trale, comme si la ville, dès ses pre­mières décen­nies, avait ras­sem­blé des popu­la­tions d’o­ri­gines diverses plu­tôt qu’une colo­nie homo­gène de Tyriens expa­triés. Motyé, en somme, res­semble moins à un piquet plan­té par une métro­pole loin­taine qu’à un point de ren­contre où plu­sieurs mondes se sont trou­vés avoir inté­rêt à coha­bi­ter — sché­ma que l’on retrouve, sous des formes variées, dans presque tous les comp­toirs phé­ni­ciens d’Occident.

Motyé ne vit pas seule sur cette côte. À l’in­té­rieur des terres, sur les col­lines qui dominent la lagune, vivent les Élymes, un peuple non grec dont on dis­cute encore l’o­ri­gine, ins­tal­lé notam­ment à Ségeste et Éryx. Ni phé­ni­cien ni grec, ce voi­si­nage indi­gène choi­sit le plus sou­vent, au fil des guerres sici­liennes, l’al­liance car­tha­gi­noise plu­tôt que l’a­mi­tié des cités grecques de l’île, sans doute par méfiance envers des voi­sins grecs plus expan­sion­nistes que les mar­chands puniques de la côte. Ce jeu d’al­liances à trois — Phé­ni­ciens de la côte, Élymes de l’in­té­rieur, colo­nies grecques de l’est et du sud — des­sine la carte poli­tique dans laquelle Motyé pros­père pen­dant trois siècles, avant que cette même carte ne finisse par la broyer.

La cité gran­dit vite, por­tée par sa posi­tion de char­nière. Poli­ti­que­ment, Motyé demeure fidèle à Car­thage, dont elle est l’al­liée sinon la vas­sale, à deux cent quinze kilo­mètres de mer à peine ; cultu­rel­le­ment, elle reste ouverte à tout ce qui cir­cule en Médi­ter­ra­née, objets égyp­tiens, céra­miques grecques, arti­sans venus d’ailleurs. Elle appar­tient à ce cha­pe­let de comp­toirs — de Motyé à Panorme (Palerme), de Sar­daigne en Espagne du Sud — par lequel Car­thage tenait, sans jamais gou­ver­ner direc­te­ment chaque escale, tout le com­merce occi­den­tal de l’é­tain, du sel, des métaux et des tis­sus teints à la pourpre. C’est une ville de négo­ciants plus que de guer­riers, tour­née vers la mer plu­tôt que vers l’in­té­rieur mon­ta­gneux de la Sicile, et c’est pré­ci­sé­ment cette pros­pé­ri­té com­mer­ciale qui, avec le temps, en fera une cible.

La ville close

De la cité elle-même, il reste assez pour qu’on en des­sine le plan avec pré­ci­sion, chose rare pour une ville punique : contrai­re­ment à la plu­part des sites phé­ni­ciens d’Oc­ci­dent, jamais recou­verts, jamais réoc­cu­pés à grande échelle après leur des­truc­tion, Motyé a tra­ver­sé les siècles presque intacte sous la terre. Les murailles d’en­ceinte, en gros blocs d’o­pus qua­dra­tum, attei­gnaient par endroits cinq mètres d’é­pais­seur, ren­for­cées de tours car­rées dont la mieux conser­vée, à l’est, laisse encore devi­ner l’am­pleur de l’ar­chi­tec­ture mili­taire phé­ni­cienne au VIe siècle avant notre ère. La porte nord, flan­quée de tours et per­cée d’un triple pas­sage voû­té, s’ou­vrait direc­te­ment sur l’élé­ment le plus spec­ta­cu­laire du site : une chaus­sée pavée, longue d’en­vi­ron un kilo­mètre, qui tra­ver­sait la lagune à fleur d’eau — cer­tains disent quelques cen­ti­mètres sous la sur­face, d’autres juste au-des­sus, le débat n’est pas tran­ché — pour rejoindre le rivage sici­lien près de l’ac­tuelle Birgi.

Cette route est un objet archéo­lo­gique presque sans équi­valent : l’une des plus anciennes chaus­sées pavées connues au monde, conçue pour por­ter des chars à grandes roues char­gés de mar­chan­dises, tout en res­tant suf­fi­sam­ment sub­mer­gée pour lais­ser pas­ser, dit-on, des embar­ca­tions à faible tirant d’eau. On y a vu, selon les époques, une prouesse d’in­gé­nie­rie, un dis­po­si­tif défen­sif — plus dif­fi­cile à repé­rer pour un enva­his­seur qu’un pont appa­rent — ou sim­ple­ment une solu­tion prag­ma­tique à un pro­blème de trans­port quo­ti­dien. Aujourd’­hui, à marée basse ou par temps calme, on dis­tingue encore son tra­cé sous l’eau, une ligne plus sombre que le sable envi­ron­nant, visible même sur cer­taines images satel­lite : elle a ser­vi, dit-on loca­le­ment, jusque dans les années 1970 pour le pas­sage des char­rettes de ven­dange, avant d’être aban­don­née à la lagune pour de bon.

À l’in­té­rieur des murs, la ville s’or­ga­ni­sait autour de quar­tiers arti­sa­naux — l’un d’eux, où l’on retrou­ve­ra bien plus tard une sta­tue deve­nue célèbre, pro­dui­sait de la céra­mique et tra­vaillait le métal — et d’un sanc­tuaire connu sous le nom local de Cap­pid­daz­zu, une enceinte rec­tan­gu­laire d’une tren­taine de mètres de côté datée du VIe siècle, à l’in­té­rieur de laquelle se dres­saient plu­sieurs petits édi­fices cultuels. C’est aus­si contre l’un des côtés de cette enceinte que l’on retrou­ve­ra, bien après la chute de la ville, les fon­da­tions d’un grand bâti­ment à trois nefs : preuve que la vie, sur l’î­lot, ne s’est jamais com­plè­te­ment arrê­tée, même après le désastre de 397.

De cette vie quo­ti­dienne, l’ar­chéo­lo­gie la plus récente a fini par tirer des infor­ma­tions que ni les murs ni les mon­naies ne pou­vaient livrer. L’a­na­lyse du tartre den­taire pré­le­vé sur des sque­lettes retrou­vés dans la nécro­pole de l’île — une tech­nique emprun­tée à la méde­cine légale plus qu’à l’ar­chéo­lo­gie clas­sique — a per­mis de recons­ti­tuer, presque grain par grain, ce que man­geaient les habi­tants de Motyé entre le VIIIe et le VIe siècle avant notre ère : du blé et de l’orge sous forme de bouillies ou de galettes, du lait et pro­ba­ble­ment des oiseaux aqua­tiques pêchés dans la lagune elle-même, du rai­sin ou du vin, des herbes et des racines aux ver­tus autant culi­naires que médi­ci­nales. On y a même retrou­vé des traces de résines de coni­fères, peut-être uti­li­sées à des fins rituelles ou cos­mé­tiques. Ces détails minus­cules, retrou­vés au fond de bouches vieilles de deux mille sept cents ans, ramènent la grande his­toire du siège et des dieux à une échelle plus modeste et, d’une cer­taine manière, plus émou­vante : celle d’un repas.

Non loin de là, hors les murs comme il est d’u­sage dans le monde punique, s’é­ten­dait un lieu plus sombre : le tophet.

Le tophet

Le mot vient de l’hé­breu biblique, où il désigne un lieu de sacri­fice dans la val­lée de la Ge-Hin­nom près de Jéru­sa­lem ; les archéo­logues l’ont emprun­té, faute de mieux, pour nom­mer ces enclos que l’on retrouve dans presque toutes les colo­nies phé­ni­ciennes et puniques d’Oc­ci­dent — à Car­thage bien sûr, mais aus­si à Sul­cis et Thar­ros en Sar­daigne, et ici, à Motyé, en usage dès le milieu du VIIe siècle avant notre ère. On y a mis au jour plu­sieurs strates super­po­sées d’urnes ciné­raires, cer­taines ne conte­nant que des restes d’a­ni­maux, d’autres des osse­ments de très jeunes enfants, par­fois mêlés aux premiers.

Ce qui rend le tophet de Motyé par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant dans l’his­toire de l’ar­chéo­lo­gie punique, au-delà de son inté­rêt local, tient à une cir­cons­tance presque acci­den­telle : c’est ici, et non à Car­thage, que fut pro­po­sée pour la pre­mière fois — par l’ex­ca­va­teur même du site, au tout début du XXe siècle — l’in­ter­pré­ta­tion de ces urnes comme la trace d’un sacri­fice rituel d’en­fants. Cette lec­ture, for­mu­lée à par­tir d’un site somme toute secon­daire, allait ensuite struc­tu­rer pour un siècle la manière dont on abor­de­rait le tophet bien plus vaste et bien plus docu­men­té de Car­thage elle-même. Le débat qu’elle a ouvert n’est tou­jours pas clos. Les sources grecques et romaines, de Cléarque à Dio­dore de Sicile, décrivent sans ambi­guï­té une sta­tue de bronze de Baal aux bras ten­dus au-des­sus d’un bra­sier, sur laquelle on aurait dépo­sé des nour­ris­sons ; les ins­crip­tions votives puniques elles-mêmes emploient un terme, mlk, dont le sens exact — offrande, sacri­fice, simple dédi­cace — conti­nue de divi­ser les épi­gra­phistes. En sens inverse, plu­sieurs cher­cheurs font valoir que la mor­ta­li­té infan­tile devait être consi­dé­rable dans l’An­ti­qui­té, qu’au­cune trace de mise à mort vio­lente n’a jamais été iden­ti­fiée sur les osse­ments eux-mêmes, et que le tophet pour­rait n’être, pour une part au moins, qu’un cime­tière spé­ci­fique réser­vé aux tout-petits morts en bas âge, asso­cié à un culte de renou­vel­le­ment plu­tôt qu’à une pra­tique meur­trière sys­té­ma­tique. Les ana­lyses les plus récentes des urnes de Motyé montrent une popu­la­tion d’âge très majo­ri­tai­re­ment néo­na­tal, un fait que les deux camps inter­prètent, sans sur­prise, cha­cun en sa faveur.

Aucune syn­thèse défi­ni­tive n’existe à ce jour, et il serait mal­hon­nête d’en offrir une ici. Ce que l’on peut dire, avec cer­ti­tude, c’est que ce petit enclos face à la lagune, presque ano­din d’as­pect, a été le point de départ d’une contro­verse qui conti­nue d’a­gi­ter, plus d’un siècle après, l’en­semble du monde punique.

Le bas­sin sacré

À l’autre extré­mi­té de l’île, dans sa par­tie méri­dio­nale, s’é­tend un vaste bas­sin rec­tan­gu­laire de pierre, cin­quante-deux mètres sur trente-sept, que l’on a long­temps cru com­prendre sans dis­cus­sion pos­sible. L’ex­ca­va­teur du début du siècle, frap­pé par sa res­sem­blance avec le port inté­rieur de Car­thage, l’a­vait bap­ti­sé du même nom que celui-ci — le Kothon — et y avait vu un port fer­mé, voire une cale sèche des­ti­née à la construc­tion et à la répa­ra­tion des navires phé­ni­ciens. L’in­ter­pré­ta­tion a fait auto­ri­té pen­dant près d’un siècle, reprise de guide en guide, de manuel en manuel.

Des fouilles menées entre 2002 et 2021 par une équipe de l’u­ni­ver­si­té romaine de la Sapien­za sont venues, ces der­nières années, bou­le­ver­ser cette lec­ture. Autour du bas­sin, les archéo­logues ont déga­gé un vaste sanc­tuaire cir­cu­laire, enclos par un mur de témé­nos de plus de cent mètres de dia­mètre, com­pre­nant un temple dédié à Baal en acti­vi­té depuis envi­ron 800 avant notre ère jus­qu’à la des­truc­tion de 397/396, plu­sieurs autels, des stèles votives, et sur­tout un socle cen­tral, au milieu même du bas­sin, qui por­tait autre­fois une sta­tue aujourd’­hui dis­pa­rue — il n’en reste qu’un frag­ment de pied sculp­té. Rien, dans cette dis­po­si­tion, ne cor­res­pond à l’a­mé­na­ge­ment por­tuaire atten­du : pas de quai de déchar­ge­ment, pas d’a­mé­na­ge­ment pour l’ac­cos­tage, mais un dis­po­si­tif entiè­re­ment tour­né vers le rituel. Le bas­sin, concluent les fouilleurs, n’é­tait pas un port : c’é­tait une vaste pis­cine sacrée dédiée à Baal.

Plus sur­pre­nant encore, l’o­rien­ta­tion même des bâti­ments s’est révé­lée por­teuse de sens. Le temple de Baal, son por­tique d’en­trée et plu­sieurs stèles ali­gnées pointent pré­ci­sé­ment vers le point de l’ho­ri­zon où se lève la constel­la­tion d’O­rion au cou­cher du soleil du sol­stice d’hi­ver — Orion étant, dans la pen­sée phé­ni­cienne, l’in­car­na­tion céleste de Baal lui-même. D’autres élé­ments du sanc­tuaire marquent le lever d’autres astres à l’é­qui­noxe d’au­tomne. La sur­face plane du bas­sin, pense-t-on désor­mais, aurait pu ser­vir de miroir d’eau pour obser­ver et mesu­rer, à l’aide de simples jalons, la posi­tion des étoiles dans le ciel noc­turne : un ins­tru­ment d’as­tro­no­mie autant qu’un lieu de culte, dans une civi­li­sa­tion où les astres n’é­taient pas de simples objets d’é­tude mais des dieux et des ancêtres sacrés. Un frag­ment de sta­tuette égyp­tienne, à tête de babouin — image du dieu Thot, gar­dien du savoir et, pré­ci­sé­ment, de l’as­tro­no­mie —, retrou­vé au bord du bas­sin, vient ren­for­cer cette hypo­thèse. Une ins­crip­tion votive en grec, dédiée à un dieu nom­mé « Bélios » et datée du milieu du VIe siècle avant notre ère, atteste enfin que ce culte phé­ni­cien, en plein ter­ri­toire punique, savait accueillir jusque dans son voca­bu­laire les mots d’un autre peuple. En 2019, les archéo­logues ont remis le bas­sin en eau et posé sur son socle cen­tral une réplique de la sta­tue dis­pa­rue de Baal : un geste presque céré­mo­niel, qui referme pro­vi­soi­re­ment vingt ans de fouilles sur une image conforme, autant qu’on puisse en juger, à ce que virent les prêtres phé­ni­ciens du VIe siècle avant notre ère.

L’his­toire de ce bas­sin résume, à elle seule, ce qu’est l’ar­chéo­lo­gie de Motyé : un siècle de cer­ti­tudes tran­quilles — c’est un port —, puis, en une poi­gnée d’an­nées de fouilles patientes, un bas­cu­le­ment com­plet de sens. Il faut se gar­der de croire que la ques­tion est désor­mais close ; l’hy­po­thèse astro­no­mique elle-même, aus­si sédui­sante soit-elle, repose sur une recons­ti­tu­tion du ciel ancien qui demeure, par nature, invé­ri­fiable au sens strict. Mais l’é­pi­sode rap­pelle uti­le­ment qu’à Motyé, la pierre a plus sou­vent chan­gé de sens que de place.

Le car­re­four grec

Rien ne sym­bo­lise mieux l’ou­ver­ture cultu­relle de la ville punique qu’un objet retrou­vé presque par hasard, en octobre 1979, sous un tas de gra­vats dans le quar­tier indus­triel de l’île : une sta­tue de marbre repré­sen­tant un jeune homme debout, vêtu d’une tunique plis­sée qui colle au corps comme un vête­ment mouillé, d’un raf­fi­ne­ment tech­nique inha­bi­tuel. On l’a sur­nom­mée l’Au­rige de Motyé, ou le Jeune Homme de Mozia. Sculp­tée par un artiste grec dans la pre­mière moi­tié du Ve siècle avant notre ère, sans doute vers 470–460, elle pose une ques­tion à laquelle on n’a tou­jours pas de réponse assu­rée : que fait une œuvre grecque de ce niveau dans une cité punique ? On ignore même si le per­son­nage repré­sen­té est un aurige de char vic­to­rieux, un ath­lète, ou une divi­ni­té ; on ignore l’emplacement d’o­ri­gine de la sta­tue à l’in­té­rieur de la ville ; cer­tains ont même avan­cé qu’elle aurait pu être ins­tal­lée après 397, dans la période de recons­truc­tion modeste qui sui­vit le sac de la ville — hypo­thèse qui, si elle se confir­mait, chan­ge­rait tout le sens de l’ob­jet. Butin de guerre pris à une cité grecque voi­sine, com­mande d’un riche notable motyen dési­reux d’af­fi­cher son goût pour l’art grec, ou œuvre exé­cu­tée sur place par un sculp­teur grec employé par la cité : cha­cune de ces expli­ca­tions a ses défen­seurs, aucune n’a encore empor­té un consen­sus défi­ni­tif. La sta­tue a long­temps fait le voyage jus­qu’au Bri­tish Museum, où elle fut expo­sée en 2012, saluée par une conser­va­trice du musée comme l’une des sculp­tures les plus trou­blantes qui soient.

Cette pré­sence grecque ne se limite pas à un objet iso­lé. On a retrou­vé sur l’île des masques d’ar­gile, sem­blables à ceux que l’on connaît par ailleurs dans le monde phé­ni­cien du Liban à Chypre et à Car­thage, mais aus­si, mêlés à eux, un voca­bu­laire artis­tique et reli­gieux qui doit beau­coup à la Grèce voi­sine — la Sicile grecque n’est, après tout, qu’à quelques dizaines de kilo­mètres. Les mon­naies de la cité, frap­pées à par­tir du Ve siècle, portent la même hybri­di­té jusque dans leur métal : légendes puniques et types ico­no­gra­phiques grecs y coexistent sur une même pièce, à la manière d’une ville qui n’au­rait jamais eu à choi­sir son camp esthé­tique tant que le com­merce, lui, conti­nuait de cir­cu­ler dans les deux sens.

Et lorsque la ville tom­be­ra, en 397, ce sera un Grec com­bat­tant aux côtés des Motyens, un cer­tain Dai­me­nès, que Dio­dore de Sicile men­tionne par­mi les défen­seurs cap­tu­rés puis cru­ci­fiés par les vain­queurs syra­cu­sains — signe que la fron­tière entre monde punique et monde grec, sur cette côte de Sicile, n’é­tait en rien une ligne étanche, mais une zone de contact où des indi­vi­dus pou­vaient, jusque dans la mort, se ran­ger du côté qui n’é­tait pas, en appa­rence, le leur.

Le siège

L’an 397 avant notre ère (398 selon d’autres recons­ti­tu­tions chro­no­lo­giques) com­mence pour Denys Ier de Syra­cuse comme une revanche lon­gue­ment mûrie. Le tyran a pas­sé les années pré­cé­dentes à for­ti­fier sa cité, à lever une armée de mer­ce­naires, à faire construire une flotte, et sur­tout à finan­cer des ingé­nieurs grecs char­gés de mettre au point des machines de guerre d’un genre nou­veau : des cata­pultes à tor­sion, dont Dio­dore affirme qu’il s’a­git là de leur toute pre­mière appa­ri­tion dans l’his­toire mili­taire, aux côtés de quin­qué­rèmes, elles aus­si employées pour la pre­mière fois. Rom­pant la paix conclue avec Car­thage en 405, Denys marche vers l’ouest de la Sicile avec, selon les chiffres — invé­ri­fiables, comme sou­vent chez les his­to­riens anciens, et sans doute exa­gé­rés — que rap­porte la tra­di­tion, quatre-vingt mille fan­tas­sins, trois mille cava­liers, deux cents navires de guerre et cinq cents navires de transport.

Motyé n’a, pour se défendre, ni armée per­ma­nente — Car­thage elle-même n’en entre­te­nait pas en temps de paix — ni les for­ti­fi­ca­tions suf­fi­santes pour résis­ter seule à un tel déploie­ment. La cité détruit d’a­bord elle-même la chaus­sée qui la relie au rivage, pour se cou­per de l’en­ne­mi ; Denys, com­pre­nant l’a­van­tage déci­sif que repré­sen­te­rait un accès ter­restre pour ses machines de siège, ordonne à ses troupes de la recons­truire pierre par pierre sous le feu adverse. Une fois le pas­sage réta­bli, il fait avan­cer contre les rem­parts des tours mobiles à six étages, aus­si hautes que les mai­sons de la ville, des béliers pour éven­trer les murs, et ses cata­pultes nou­velles, dont Dio­dore note qu’elles pro­vo­quèrent d’a­bord, par leur seule nou­veau­té, une stu­peur consi­dé­rable chez les assiégés.

Les Motyens ne cèdent pas sans com­battre. Ils hissent des hommes au som­met de mâts dres­sés en vigie, d’où ceux-ci lancent des bran­dons enflam­més et de l’é­toupe embra­sée sur les machines syra­cu­saines mas­sées sous les murs, retar­dant l’as­saut de plu­sieurs jours. Lorsque les tours par­viennent enfin au contact des pre­mières mai­sons, la bataille change de nature : on se bat désor­mais à l’in­té­rieur même de la ville, de toit en toit, par des pas­se­relles jetées entre les tours d’as­saut et les habi­ta­tions, dans un com­bat rue par rue qui, selon le récit antique, se pro­longe nuit après nuit, les Motyens ral­lu­mant sans cesse des lampes pour empê­cher les assaillants de pro­fi­ter de l’obs­cu­ri­té. La ville finit par tom­ber. Le mas­sacre qui suit est de grande ampleur ; les sur­vi­vants qui échappent au sac trouvent refuge du côté de Lily­bée, sur le conti­nent sici­lien ; les com­bat­tants grecs faits pri­son­niers, comme Dai­me­nès, sont cru­ci­fiés le long de ce qui reste de la chaus­sée reconstruite.

Une flotte de secours car­tha­gi­noise, com­man­dée par Himil­con, avait bien ten­té d’in­ter­ve­nir, mais elle se replie sous le feu des nou­velles cata­pultes ins­tal­lées à terre par les Syra­cu­sains, sans réus­sir à per­cer le blo­cus. Pen­dant ce même été, Denys avait aus­si ten­té, sans suc­cès, de s’emparer de Ségeste, la prin­ci­pale place forte élyme alliée de Car­thage, preuve que le siège de Motyé s’ins­cri­vait dans une cam­pagne plus large visant l’en­semble de l’ouest sici­lien plu­tôt que la seule cité punique. Les Élymes de Ségeste résis­tèrent assez bien pour infli­ger, une nuit, de sérieux dégâts au camp grec par une sor­tie sur­prise, mais cela ne suf­fit pas à des­ser­rer l’é­tau qui se refer­mait sur Motyé. Un peuple non grec avait, l’es­pace d’une nuit, retar­dé l’une des plus grandes machines de guerre que la Sicile eût jamais vue ; cela ne chan­gea rien au sort de sa voi­sine punique. Motyé, l’un des trois bas­tions phé­ni­ciens his­to­riques de Sicile selon Thu­cy­dide, cesse en une sai­son d’exis­ter comme cité vivante.

Lily­bée et l’oubli

La suite immé­diate de l’his­toire appar­tient moins à Motyé qu’à sa rem­pla­çante. Peu après, les Car­tha­gi­nois, reve­nus en force sous la conduite d’Hi­mil­con, reprennent le contrôle de la région et ne rebâ­tissent pas la ville détruite. Ils fondent à quelques kilo­mètres de là, sur le cap le plus occi­den­tal de la Sicile, une nou­velle place forte : Lily­bée, aujourd’­hui Mar­sa­la, dont le port en pleine mer, plus acces­sible et plus facile à défendre qu’une lagune peu pro­fonde vul­né­rable aux chaus­sées, en fait un meilleur bas­tion pour l’a­ve­nir. Motyé venait de perdre, en une géné­ra­tion, tout ce qui avait fait sa for­tune pen­dant trois siècles.

L’île ne rede­vient pour­tant pas un désert. Les fouilles ont mis au jour, super­po­sées aux niveaux de des­truc­tion, les traces d’une occu­pa­tion réduite mais conti­nue : des fermes iso­lées, quelques vil­las de pro­prié­taires ter­riens pros­pères — l’une d’elles conser­vant un pave­ment en galets noirs et blancs repré­sen­tant un grif­fon atta­quant un che­val et un félin bon­dis­sant sur un tau­reau —, signe d’une vie rurale qui se pro­longe jusque dans l’Em­pire romain, sans jamais retrou­ver l’am­pleur urbaine d’au­tre­fois. Après la pre­mière guerre punique et la conquête romaine de la Sicile en 241 avant notre ère, l’île achève de perdre toute impor­tance stratégique.

Le nom même de Motyé dis­pa­raît alors des usages. Au XIe siècle, des moines basi­liens — ces com­mu­nau­tés monas­tiques de rite grec encore nom­breuses dans la Sicile nor­mande — s’ins­tallent sur l’î­lot et lui donnent le nom sous lequel on le connaît aujourd’­hui : San Pan­ta­leo, du nom d’un saint gué­ris­seur véné­ré en Orient comme en Occi­dent. La mémoire de la cité phé­ni­cienne, de son siège, de son tophet et de son bas­sin sacré, s’ef­face presque entiè­re­ment der­rière ce nou­veau vocable chré­tien. Pen­dant près de huit siècles, l’île rede­vient ce qu’elle avait été avant les Phé­ni­ciens : un lieu dis­cret, culti­vé par quelques familles, connu pour son sel et son vin plus que pour son passé.

L’île de Pip Whitaker

Il faut attendre la toute fin du XIXe siècle pour qu’un regard neuf se pose sur ces vignes et ces murets de pierre sèche. Joseph Whi­ta­ker, né à Palerme en 1850 dans une famille de négo­ciants anglo-sici­liens enri­chis dans le com­merce du vin de Mar­sa­la, est de ces per­son­nages que le XIXe siècle finis­sant sem­blait pro­duire à volon­té : for­tu­né, curieux de tout, spor­tif — on le retrouve par­mi les fon­da­teurs du pre­mier club de foot­ball sici­lien, à Palerme —, orni­tho­logue recon­nu bien au-delà de son île, au point que sa col­lec­tion d’oi­seaux de Tuni­sie figure aujourd’­hui au Natu­ral His­to­ry Museum de Londres et ses spé­ci­mens sici­liens dans les musées d’É­dim­bourg et de Bel­fast. C’est cette même curio­si­té tour­née vers le vivant qui le porte, presque natu­rel­le­ment, vers ce qui dort sous la terre. En 1902, il achète l’î­lot de San Pan­ta­leo, y fait construire une vil­la, et se prend de pas­sion pour ce qui affleure sous ses pieds : des pans de murailles, des tes­sons, des fon­da­tions de bâti­ments qu’au­cun guide de voyage ne men­tion­nait encore.

À par­tir de 1906, il conduit sur place, sous la super­vi­sion de l’ar­chéo­logue offi­ciel de l’É­tat ita­lien Anto­ni­no Sali­nas, une série de cam­pagnes de fouilles qui vont, en quelques années, redon­ner à la ville phé­ni­cienne son plan, son enceinte, sa porte nord, son tophet et l’es­sen­tiel de ce que l’on sait aujourd’­hui du site. Il en tire, en 1921, un ouvrage de réfé­rence, Motya, a Phoe­ni­cian Colo­ny in Sici­ly, dans lequel il pro­pose notam­ment — on l’a vu — la pre­mière inter­pré­ta­tion sacri­fi­cielle des urnes du tophet, lec­ture qui allait bien au-delà de son petit chan­tier sici­lien pour mar­quer dura­ble­ment les études puniques. Whi­ta­ker meurt à Rome en 1936 ; sa vil­la devient, sous son propre nom, le musée qui abrite aujourd’­hui encore l’es­sen­tiel des col­lec­tions de l’île, jus­qu’à l’Au­rige de Motyé lui-même, décou­vert plus de qua­rante ans après sa mort par les archéo­logues qui ont pris sa suite. Une fon­da­tion por­tant son nom admi­nistre aujourd’­hui le site et le musée, entre­te­nant, sans le savoir vrai­ment lui-même à l’é­poque, un legs que Whi­ta­ker avait ouvert par simple curio­si­té de pro­prié­taire ter­rien féru de sciences naturelles.

Car le tra­vail ne s’est jamais arrê­té. Les uni­ver­si­tés de Palerme puis de Rome — la Sapien­za, dont l’é­quipe diri­gée par Loren­zo Nigro a bou­le­ver­sé, on l’a vu, la lec­ture du bas­sin sacré — pour­suivent depuis des décen­nies des cam­pagnes annuelles qui conti­nuent d’af­fi­ner, de cor­ri­ger, par­fois de ren­ver­ser ce que Whi­ta­ker croyait avoir éta­bli. Des ana­lyses récentes, menées sur des pointes de flèches de bronze retrou­vées dans les niveaux de des­truc­tion de 397, per­mettent aujourd’­hui d’é­tu­dier jus­qu’à la com­po­si­tion métal­lur­gique des pro­jec­tiles échan­gés durant le siège — preuve que même l’é­pi­sode le plus dra­ma­tique de l’his­toire de la ville conti­nue de livrer, sous une forme entiè­re­ment nou­velle, des infor­ma­tions que ni Dio­dore ni Whi­ta­ker n’au­raient pu imaginer.


Il y a quelque chose d’in­con­gru, et peut-être d’exem­plaire, dans le des­tin de cette petite île de qua­rante-cinq hec­tares : une cité phé­ni­cienne rasée en une sai­son, tom­bée dans un oubli si com­plet qu’elle en a per­du jus­qu’à son nom pen­dant huit siècles, puis ren­due à l’his­toire par un ama­teur d’oi­seaux plus curieux que la plu­part des savants de son temps. La route pavée sous la lagune, la pis­cine sacrée qu’on a prise pen­dant cent ans pour un port, l’é­phèbe grec échoué dans une ville punique : à Motyé, chaque cer­ti­tude semble avoir atten­du son heure sous l’eau plate du Stag­none, prête à être redé­cou­verte, réin­ter­pré­tée, par­fois com­plè­te­ment retour­née par la géné­ra­tion sui­vante de fouilleurs.

On quitte l’île comme on y est venu, en barque, à la vitesse d’un homme qui rame. Les car­rés de sel défilent, roses puis blancs selon l’angle du soleil ; un héron s’en­vole, déran­gé par le sillage. Rien, dans ce pay­sage plat et silen­cieux, ne signale de loin la vio­lence d’un siège, la froi­deur d’un sacri­fice ou l’é­clat d’une sta­tue grecque : il faut être des­cen­du, avoir mar­ché sur cette terre sablon­neuse et être repar­ti, pour empor­ter avec soi l’i­dée qu’une ville entière, avec ses dieux, ses ate­liers et ses morts, tient tout entière sous quelques hec­tares de vigne et de figuiers de Bar­ba­rie. Les mou­lins tournent encore au bord des bas­sins de sel ; sous leurs pales, quelque part, une route de pierre conti­nue d’attendre.


Repères

Fon­da­tion et des­truc­tion. Ins­tal­la­tion phé­ni­cienne datée de la fin du VIIIe siècle ou du début du VIIe siècle avant notre ère, sur un site fré­quen­té depuis le Bronze moyen (XVIIe-XIVe siècle avant notre ère). Des­truc­tion par Denys Ier de Syra­cuse en 397 (par­fois datée 398) avant notre ère, à l’is­sue d’un siège res­té célèbre pour l’emploi, selon la tra­di­tion antique, des pre­mières cata­pultes et quin­qué­rèmes de l’his­toire mili­taire occidentale.

Lieux. L’île de San Pan­ta­leo (Mozia), dans la lagune du Stag­none, réserve natu­relle depuis 1984, au nord de Mar­sa­la (l’an­tique Lily­bée, fon­dée par les Car­tha­gi­nois après la chute de Motyé) et au sud de Tra­pa­ni. Ves­tiges prin­ci­paux : enceinte for­ti­fiée, porte nord et chaus­sée sub­mer­gée, sanc­tuaire du Cap­pid­daz­zu, tophet, sanc­tuaire du Baal et bas­sin sacré (ex-« Kothon »), quar­tiers arti­sa­naux, nécro­pole. Musée Giu­seppe Whi­ta­ker, dans l’an­cienne vil­la du même nom, abri­tant notam­ment l’Au­rige de Motyé.

Incer­ti­tudes savantes. L’é­ty­mo­lo­gie du nom de Motyé reste hypo­thé­tique. La fonc­tion exacte du grand bas­sin méri­dio­nal a été réin­ter­pré­tée en pro­fon­deur par les fouilles de l’u­ni­ver­si­té de Rome La Sapien­za (2002–2021, publi­ca­tion dans Anti­qui­ty en 2022), pas­sant du sta­tut de port fer­mé à celui de pis­cine sacrée à orien­ta­tion astro­no­mique. La nature exacte du tophet — sacri­fice rituel d’en­fants ou cime­tière spé­ci­fique aux tout jeunes défunts — conti­nue de divi­ser les spé­cia­listes du monde punique. L’o­ri­gine, la data­tion pré­cise et l’i­den­ti­té du per­son­nage repré­sen­té par l’Au­rige de Motyé demeurent débat­tues, de même que la ques­tion de savoir si la sta­tue a été ins­tal­lée avant ou après la des­truc­tion de 397.

Quelques sources. Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre XIV, pour le récit antique du siège. Thu­cy­dide, His­toire de la guerre du Pélo­pon­nèse, livre VI, pour le repli phé­ni­cien sur Motyé, Solonte et Palerme. Joseph I. S. Whi­ta­ker, Motya, a Phoe­ni­cian Colo­ny in Sici­ly (1921), pour les pre­mières fouilles sys­té­ma­tiques. Loren­zo Nigro, « The sacred pool of Ba’al: a rein­ter­pre­ta­tion of the ‘Kothon’ at Motya », Anti­qui­ty, 2022, pour la réin­ter­pré­ta­tion récente du bas­sin sacré.

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Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir

La Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Comp­toir tyrien avant d’être ville espa­gnole : his­toire longue d’une île qui ven­dit au monde le métal du bout du monde


À la pointe ouest de Cadix, là où la vieille ville s’ef­file en un der­nier pro­mon­toire de pierre ostio­ne­ra — ce cal­caire coquillier, poreux, cou­leur de miel usé, dont les Gadi­tains bâtissent depuis tou­jours —, on ne regarde plus la Médi­ter­ra­née. On lui tourne le dos. Devant soi il n’y a que l’At­lan­tique, une eau dif­fé­rente, plus lourde, plus froide de ton, qui ne cla­pote pas mais res­pire : elle se retire loin sur les bancs de sable au jusant, revient au flot recou­vrir des hec­tares. La lumière elle-même n’est pas celle de l’in­té­rieur des terres anda­louses ; elle vient de l’o­céan, blan­chie par l’é­cume et le sel en sus­pen­sion, et donne à la ville cette clar­té un peu spec­trale qui a fait dire à tant de voya­geurs que Cadix flot­tait. La cité tient en effet à un fil : une langue de terre presque entiè­re­ment cer­née d’eau, reliée au conti­nent par un cor­don si mince que, long­temps, il fal­lut un pont pour l’at­teindre. C’est une île qui refuse de l’être tout à fait.

Neuf mètres sous le petit théâtre de marion­nettes de la Tía Nori­ca, au cœur du quar­tier ancien, une autre ville dort. On y des­cend par des pas­se­relles de verre, dans une lumière tami­sée, et l’on marche au-des­sus de rues qui n’ont pas ser­vi depuis vingt-huit siècles : murs de terre crue, seuils de mai­sons, un four, des sols de chaux bat­tue, l’empreinte d’une trame urbaine régu­lière. C’est Gadir, le comp­toir phé­ni­cien, la strate la plus pro­fonde et la plus ancienne d’une ville qui se réclame, non sans argu­ments, du titre de plus vieille cité vivante d’Eu­rope occi­den­tale. Le para­doxe est là, entier, dès qu’on met le pied dans ces cou­loirs : des gens venus de la Médi­ter­ra­née orien­tale, de Tyr, d’un monde d’o­li­viers et de golfes abri­tés, ont tra­ver­sé toute la mer inté­rieure, fran­chi le seuil des Colonnes, et se sont ins­tal­lés au bord d’un océan qu’ils ne connais­saient pas, pour y fon­der ce qui res­te­ra pen­dant des siècles le bout habi­té du monde. Com­prendre Gadir, c’est com­prendre pourquoi.

La ville que l’o­racle envoya au bout de la carte

Les Anciens avaient une réponse, et elle était reli­gieuse. Stra­bon rap­porte que les Tyriens, obéis­sant à un oracle, cher­chèrent à s’é­ta­blir « aux Colonnes d’Hé­ra­clès » — c’est-à-dire à l’ex­trême limite du monde connu. Deux expé­di­tions échouèrent, dit-on : les sacri­fices ne furent pas favo­rables, les colons rebrous­sèrent che­min. À la troi­sième seule­ment, en pous­sant au-delà du détroit, jus­qu’à cette petite île de l’At­lan­tique, les pré­sages consen­tirent. On fon­da la ville, et l’on éle­va à Mel­qart, le dieu tuté­laire de Tyr, un sanc­tuaire qui allait deve­nir l’un des plus célèbres de l’An­ti­qui­té. Cette his­toire de troi­sième ten­ta­tive n’est pas qu’une jolie légende de fon­da­tion : elle dit quelque chose de vrai de l’hé­si­ta­tion d’un peuple médi­ter­ra­néen devant l’in­con­nu océa­nique, et de la manière dont on n’y allait qu’ac­com­pa­gné d’un dieu.

Le nom lui-même est une pièce à convic­tion. Gadir est un mot phé­ni­cien, sémi­tique, qui signi­fie l’en­ceinte, le mur, l’es­pace clos et for­ti­fié — la même racine que l’on retrouve dans l’hé­breu gader, la clô­ture, et dans les Aga­dir du Magh­reb, ces gre­niers for­ti­fiés ber­bères. Nom­mer sa colo­nie « l’En­ceinte » plu­tôt que d’un nom de gloire ou de dieu en dit long : c’est un nom de comp­toir, pro­saïque, défen­sif, celui d’un lieu qu’on entoure d’un mur parce qu’on y entre­pose des choses pré­cieuses. Les Grecs en firent Gádei­ra, les Romains Gades — un plu­riel, car la ville s’é­ta­lait sur plu­sieurs îlots —, les Arabes Qādis, et de Qādis est venu Cádiz. Trois mille ans de bouches humaines ont poli le mot phé­ni­cien de l’en­ceinte sans jamais le rompre.

Reste la ques­tion de la date, et c’est ici que la tra­di­tion et la terre se contre­disent. Les auteurs latins — Vel­léius Pater­cu­lus sur­tout — datent la fon­da­tion de 1104 avant notre ère, quatre-vingts ans après la chute de Troie, dans les brumes de la pre­mière géné­ra­tion d’a­près-guerre héroïque. Or la fouille est têtue : aucune couche exhu­mée à Cadix n’est anté­rieure au IXᵉ siècle avant notre ère. L’é­cart de trois siècles a fait cou­ler de l’encre. L’hy­po­thèse la plus éco­nome est que Gadir fut d’a­bord, long­temps, une escale sai­son­nière — une plage où l’on tirait les bateaux, où l’on tro­quait quelques mois avant de repar­tir — et qu’elle ne devint une ville de pierre et de four que plus tard, quand le com­merce valut la peine qu’on y hiverne. Le quar­tier du Tea­tro Cómi­co, ce dédale sous les marion­nettes, s’é­tale de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle ; puis le centre se dépla­ça, migra vers d’autres îlots de l’ar­chi­pel — d’E­ry­theia la minus­cule vers Koti­nous­sa la grande —, comme une ville qui n’au­rait jamais tout à fait ces­sé de cher­cher son assiette sur des sables mouvants.

Car il faut d’a­bord, à la manière de Brau­del, regar­der la terre elle-même, la plus lente des his­toires. Ce que nous nom­mons Cadix n’é­tait pas, dans l’An­ti­qui­té, une pres­qu’île mais un cha­pe­let d’îles — Ery­theia, Koti­nous­sa, une troi­sième plus tard nom­mée Anti­po­lis — sépa­rées du conti­nent et les unes des autres par des che­naux et des marais salants. Un bras d’eau si étroit qu’on le com­pa­rait à une rivière cou­rait entre l’ar­chi­pel et la Bétique ; Stra­bon lui donne à peine un stade de large, et les Anciens le fran­chis­saient sur un pont dont le loin­tain héri­tier, le Puente de Zua­zo, porte encore la mémoire. Depuis, les îlots se sont sou­dés, la mer a man­gé le sud, les sédi­ments ont com­blé le nord, et la carte antique s’est brouillée sous nos pieds au point qu’on dis­cute encore de l’emplacement des choses les plus célèbres. À Gadir, la géo­gra­phie n’est pas un décor stable : c’est un per­son­nage qui bouge, un socle qui se dérobe, et la ville a pas­sé trois mille ans à négo­cier avec lui.

Le métal, ou pour­quoi l’on venait si loin

On ne tra­verse pas une mer entière pour la beau­té d’un oracle. Si Tyr a envoyé ses navires jus­qu’à l’o­céan, c’est qu’il y avait, dans l’ar­rière-pays de Gadir, quelque chose que le monde ancien convoi­tait sans mesure : du métal, et en par­ti­cu­lier de l’argent. La basse val­lée du Gua­dal­qui­vir — le Bae­tis des Romains — et la région de Huel­va rece­laient un des gise­ments les plus riches de l’An­ti­qui­té, cette cein­ture pyri­teuse ibé­rique où le cuivre, le plomb, l’é­tain et l’argent affleu­raient dans une terre sai­gnée de rouge par le Río Tin­to. Là s’é­tait déve­lop­pée, avant même l’ar­ri­vée des Orien­taux, une culture indi­gène qu’on appelle Tar­tes­sos, semi-légen­daire, pros­père, tour­née vers l’At­lan­tique, et dont les clas­siques feront le royaume fabu­leux de l’Oc­ci­dent — cer­tains y ont même recon­nu le Tar­sis biblique vers lequel voguaient les vais­seaux de Salo­mon et de Hiram de Tyr.

Les images que les Anciens gar­daient de cette abon­dance frisent le conte. Stra­bon assure que les navires phé­ni­ciens y char­geaient tant d’argent qu’ils rem­pla­çaient jus­qu’à leurs ancres de pierre par des ancres du métal pré­cieux, faute de place à bord. Dio­dore affirme que, pour ali­men­ter sans relâche les four­neaux de fusion, les Phé­ni­ciens durent raser les forêts de la Sier­ra More­na entière. Il faut faire la part de l’exa­gé­ra­tion — le monde antique aimait ses Eldo­ra­dos —, mais l’ar­chéo­lo­gie confirme le fond : dès la seconde moi­tié du Xᵉ siècle, un dépôt phé­ni­cien per­ma­nent fonc­tion­nait à Huel­va, l’an­tique Ono­ba, et le méca­nisme d’é­change s’y lit clai­re­ment. Les Orien­taux appor­taient du vin et de l’huile — les mil­liers de tes­sons d’am­phores de trans­port en témoignent — et repar­taient char­gés de métal. Le vin fut la pre­mière mar­chan­dise venue d’O­rient que les indi­gènes du golfe ado­ptèrent avec pas­sion, et par le vin vinrent l’é­cri­ture, les dieux, les manières de bâtir et d’en­ter­rer les morts.

Ce fut là, plus encore que le métal, l’œuvre pro­fonde de Gadir : non pas seule­ment drai­ner une richesse, mais trans­for­mer le monde qu’elle tou­chait. Les archéo­logues nomment ce bas­cu­le­ment l’o­rien­ta­li­sa­tion. Les élites de Tar­tes­sos se mirent à boire dans des coupes façon­nées à l’o­rien­tale, à parer leurs femmes de bijoux d’or gra­nu­lé selon des tech­niques phé­ni­ciennes, à cou­ler leurs bronzes d’a­près des modèles levan­tins, à écrire enfin dans un alpha­bet déri­vé de celui que les mar­chands de Tyr avaient appor­té avec leurs amphores. Le tour du potier, la métal­lur­gie du fer, la vigne et l’o­li­vier peut-être, la ville même comme forme de vie : tout cela remon­ta les rivières de la Bétique dans le sillage du com­merce gadi­tain. On ne mesure pas assez ce que fut ce contact — une des grandes ren­contres de civi­li­sa­tions de la Médi­ter­ra­née ancienne, aus­si déci­sive à sa manière que la colo­ni­sa­tion grecque de la Sicile, et qui se joua ici, dis­crè­te­ment, à l’é­cart des grands récits, sur les rives d’un fleuve d’argent.

Gadir était le nœud de tout cela : le ter­mi­nus occi­den­tal d’un réseau qui, de port en port, remon­tait jus­qu’à Tyr et au-delà. Le métal ibé­rique y était ras­sem­blé, fon­du, cou­lé en lin­gots, puis embar­qué vers l’est pour irri­guer l’é­co­no­mie de toute la Médi­ter­ra­née orien­tale, à com­men­cer par la mon­naie et l’or­fè­vre­rie des grandes cités du Levant. Et il y avait plus loin­tain encore. Au-delà même de Gadir, vers le nord bru­meux, s’ou­vraient les routes de l’é­tain — ce métal rare sans lequel il n’est pas de bronze —, celles des mys­té­rieuses Cas­si­té­rides, les « îles de l’é­tain », que les navi­ga­teurs gadi­tains attei­gnaient en lon­geant les côtes atlan­tiques jus­qu’à la Galice, la Bre­tagne, la Cor­nouailles. On dit que les Phé­ni­ciens gar­daient jalou­se­ment le secret de cette route ; qu’un capi­taine, sui­vi par un navire rival, pré­fé­ra jeter le sien à la côte plu­tôt que de livrer le che­min. Vraie ou non, l’a­nec­dote des­sine la véri­té du lieu : Gadir était la porte par laquelle la Médi­ter­ra­née attei­gnait l’o­céan, et le point où se négo­ciait le métal du bout du monde.

Cet équi­libre ne dura pas. Au VIᵉ siècle, quelque chose se rom­pit dans l’Oc­ci­dent phé­ni­cien : Tar­tes­sos, la brillante culture indi­gène du Gua­dal­qui­vir, s’ef­fa­ça des sources et de la terre presque sans lais­ser de trace, et l’on voit à la même époque le vieux quar­tier du Tea­tro Cómi­co se contrac­ter et se réor­ga­ni­ser. On a mis ce déclin au compte de la chute de Tyr devant Baby­lone, qui pri­va les colo­nies d’Oc­ci­dent de leur métro­pole, ou de l’é­pui­se­ment des veines d’argent les plus faciles, ou d’un bas­cu­le­ment des routes. Ce qui est sûr, c’est que Gadir sur­vé­cut à la dis­pa­ri­tion de son par­te­naire et chan­gea de tutelle : Car­thage, la fille de Tyr deve­nue reine de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale, prit peu à peu la ville dans son orbite. La colo­nie du bout du monde conti­nua d’ex­pé­dier son métal, mais pour un autre maître, et c’est en Gadi­taine ral­liée à Car­thage qu’elle entra dans la longue guerre qui allait déci­der du sort de l’Occident.

Un dieu au bord de l’abîme

À l’autre extré­mi­té de l’ar­chi­pel, loin de la ville, sur un îlot aujourd’­hui iso­lé qu’on nomme Sanc­ti Petri, s’é­le­vait le sanc­tuaire. Les Grecs l’ap­pe­laient l’Herak­leion, les Romains le temple d’Her­cule Gadi­tain ; c’é­tait, sous le masque de l’in­ter­pre­ta­tio, la mai­son de Mel­qart, le Baal de Tyr, le « roi de la cité » que ses fidèles voyaient mou­rir et renaître chaque année. Peu de lieux du monde antique furent aus­si renom­més. On y venait de par­tout — marins qui accom­plis­saient un vœu avant de prendre le large, géné­raux qui inter­ro­geaient l’o­racle, curieux venus voir de leurs yeux la fin de la terre.

Ce qui frap­pait les visi­teurs, c’é­tait l’aus­té­ri­té et l’é­tran­ge­té du culte. Le poète Silius Ita­li­cus, décri­vant le temple au Iᵉ siècle, s’at­tarde sur ce détail pro­pre­ment orien­tal : une flamme brû­lait per­pé­tuel­le­ment sur les autels de pierre, mais aucune effi­gie, aucune sta­tue du dieu n’emplissait le sanc­tuaire. On priait devant un feu et un vide. Les portes de bronze mon­traient en relief les tra­vaux d’Hé­ra­clès — l’hydre aux têtes tran­chées, le lion de Némée étran­glé, Cer­bère tiré de son antre. Les prêtres allaient pieds nus, la tête rasée, vêtus de lin, tenus à la chas­te­té ; les femmes et les porcs n’en­traient pas. À l’en­trée se dres­saient deux colonnes de bronze de huit cou­dées, cou­vertes d’une ins­crip­tion. Beau­coup y voyaient les vraies Colonnes d’Her­cule, celles qui mar­quaient la limite du navi­gable — mais Stra­bon, scep­tique et un peu pédant, note que l’ins­crip­tion ne par­lait pas d’Hé­ra­clès du tout : elle détaillait seule­ment le coût de fabri­ca­tion des colonnes. La légende et la comp­ta­bi­li­té, sur le même bronze : rien de plus phénicien.

Le sanc­tuaire gar­dait ses mer­veilles et ses mys­tères. On y mon­trait un oli­vier sacré tout d’or, disait-on, dont les fruits étaient d’é­me­raude — écho loin­tain de l’o­li­vier du temple de Mel­qart à Tyr, ces sym­boles voyagent avec les colons comme des reliques. Deux sources d’eau douce y jaillis­saient, pro­dige sur une île cer­née de sel. Et chaque année s’y célé­brait l’eger­sis, le « réveil » du dieu : car Mel­qart était de ces divi­ni­tés orien­tales qui meurent et renaissent, qu’on brûle en effi­gie et qu’on res­sus­cite au bout de la sai­son, épou­sant le rythme du soleil et des mois­sons. Fon­der un tel culte au point le plus occi­den­tal du monde, là où l’astre chaque soir s’en­fon­çait dans l’o­céan pour renaître à l’est, n’a­vait rien d’a­no­din : c’é­tait pla­cer le dieu qui res­sus­cite pré­ci­sé­ment là où le jour paraît mou­rir. L’o­racle, lui, par­lait, et l’on venait de loin l’in­ter­ro­ger — mar­chands, capi­taines, plus tard géné­raux romains ; on raconte que Jules César y vint et pleu­ra devant une sta­tue d’A­lexandre, mesu­rant tout ce qu’il n’a­vait pas encore accompli.

C’est dans ce temple, avant de lan­cer sa marche vers l’I­ta­lie, qu’­Han­ni­bal vint prier. Silius Ita­li­cus place là l’un des moments clés de sa Puni­ca : le Car­tha­gi­nois, héri­tier de la même dévo­tion tyrienne, s’a­ge­nouille devant Mel­qart au seuil du monde, s’é­mer­veille des marées de l’At­lan­tique, et rêve la guerre qui vient. Pèle­ri­nage stra­té­gique autant que pieux : venir cher­cher au bout de l’Oc­ci­dent la béné­dic­tion du dieu ances­tral avant de fondre sur Rome. Le geste dit la pro­fon­deur du lien qui, par-des­sus les siècles et les mers, reliait encore Gadir à Tyr, et Car­thage à toutes deux.

Rome, loin d’a­bo­lir ce culte étran­ger, le fit sien et le por­ta au faîte. Sous Tra­jan et Hadrien — deux empe­reurs nés en Espagne, non par hasard —, l’Her­cule Gadi­tain reçut une digni­té qua­si impé­riale : son effi­gie parut sur les mon­naies, asso­ciée à l’i­mage du prince, et le dieu du bout du monde devint un emblème de la puis­sance qui régnait jus­qu’aux confins. Ce Mel­qart tyrien que les Grecs avaient rebap­ti­sé Héra­clès et que cer­tains, trou­blés par l’é­tran­ge­té de ses rites, disaient égyp­tien, avait fait un long che­min depuis Tyr : à Gadès, il était deve­nu la borne sacrée de l’Oc­ci­dent, le point où l’empire tou­chait la limite du monde et se retour­nait, satis­fait, vers son centre.

Du sanc­tuaire, il ne reste presque rien. La mer, qui a tout don­né à cette ville, lui a repris son dieu : les dyna­miques marines ont éro­dé et englou­ti la frange méri­dio­nale de l’an­tique archi­pel, et le temple gît quelque part sous les eaux basses de Sanc­ti Petri, dis­per­sé, incer­tain. Les plon­geurs en ont remon­té des bronzes, des ancres, des ex-voto ; les savants dis­cutent encore de son empla­ce­ment exact et du nombre de tra­vaux figu­rés sur ses portes — dix, selon Silius, davan­tage peut-être. Ce qui fut le point de repère spi­ri­tuel de tout un monde est aujourd’­hui une hypo­thèse sous la sur­face de l’eau, à laquelle on accède en barque et en conjectures.

Les marées, ou la Médi­ter­ra­née devant l’inconnu

Il y avait, à Gadir, un phé­no­mène que nul homme venu de la mer inté­rieure ne pou­vait com­prendre : la marée. La Médi­ter­ra­née ne res­pire pas, ou si peu ; son niveau bouge à peine. Mais ici, sur cette façade océa­nique, la mer se reti­rait deux fois par jour de plu­sieurs mètres, décou­vrant des éten­dues de vase, puis remon­tait englou­tir les quais — mou­ve­ment régu­lier, colos­sal, indif­fé­rent, dont la cause échap­pait à toute la science grecque. C’est à Gadès, sur un quai du port, que le phi­lo­sophe Posi­do­nios d’A­pa­mée vint, au Iᵉ siècle avant notre ère, obser­ver le pro­dige. Stra­bon nous a conser­vé l’es­sen­tiel de son enquête : il nota un puits de la ville qui se rem­plis­sait à marée basse et se vidait à marée haute, à rebours du bon sens ; il com­pa­ra le rythme des flots au cours de la lune, quo­ti­dien, men­suel, annuel ; il entre­vit, contre toute intui­tion médi­ter­ra­néenne, que l’astre noc­turne gou­ver­nait la mer.

On a là un des plus beaux moments de l’his­toire intel­lec­tuelle de ce lieu, et il est tout entier médi­ter­ra­néen. C’est l’es­prit grec, for­mé sur une mer sans marées, qui vient buter contre l’o­céan et, au lieu d’y voir un chaos divin, s’obs­tine à mesu­rer, à cor­ré­ler, à com­prendre. Gadir n’é­tait pas seule­ment le comp­toir du métal : c’é­tait le labo­ra­toire où la pen­sée de la mer inté­rieure fai­sait l’é­preuve de ce qui la dépas­sait. Der­rière Posi­do­nios se pro­filent tous les navi­ga­teurs qui avaient déjà, bien avant lui, tâté cette eau : le Car­tha­gi­nois Himil­con pous­sé vers le nord dans les mers froides, l’a­ven­tu­reux Eudoxe de Cyzique embar­quant de Gadès pour ten­ter le tour de l’A­frique, car­gai­son de jeunes musi­ciens à bord. La ville regar­dait l’At­lan­tique comme un seuil — non pas un mur, mais une porte que l’on n’o­sait fran­chir qu’à demi, et dont on rap­por­tait des marées, des brumes, des îles d’é­tain, et l’i­dée neuve que la lune tirait la mer.

Car au-delà de Gadir com­men­çait, dans l’i­ma­gi­naire antique, l’in­con­nu abso­lu. C’est pas­sé les Colonnes que Pla­ton avait situé l’At­lan­tide englou­tie ; c’est là que finis­sait la carte et que com­men­çaient les monstres, la mer figée, les eaux téné­breuses où le soleil s’é­tei­gnait en gré­sillant. Les Colonnes d’Her­cule elles-mêmes por­taient, disait-on, l’a­ver­tis­se­ment non plus ultra — rien au-delà. Vivre à Gadir, c’é­tait habi­ter cette fron­tière, dor­mir chaque nuit au bord du néant géo­gra­phique, et pour­tant en faire com­merce : car les Gadi­tains, eux, savaient qu’au-delà il y avait des côtes, des peuples, du métal, et non le vide. Ils gar­daient pour eux ce savoir comme un capi­tal. Toute la ten­sion de la ville tient dans ce double rap­port à l’o­céan — ter­reur sacrée que l’on entre­te­nait pour les autres, connais­sance patiente que l’on exploi­tait pour soi.

Gadès la romaine : l’en­ceinte devient métropole

Quand Rome héri­ta de l’Oc­ci­dent, après avoir arra­ché à Car­thage l’Es­pagne et le mono­pole de ses métaux, Gadir devint Gadès — et pros­pé­ra comme jamais. La ville avait su, dès la deuxième guerre punique, pas­ser du côté du vain­queur ; elle en fut récom­pen­sée. Sous l’Em­pire, Stra­bon la décrit comme l’une des cités les plus peu­plées du monde romain, comp­tant un nombre de che­va­liers — de citoyens du cens équestre — que seule Rome, disait-on, dépas­sait. L’en­ceinte phé­ni­cienne était deve­nue une métro­pole mar­chande de l’Atlantique.

L’ar­ti­san de cette gran­deur porte un nom : Bal­bus. Un Gadi­tain, Lucius Cor­ne­lius Bal­bus l’An­cien, fut le pre­mier homme né hors d’I­ta­lie à revê­tir le consu­lat romain, en 40 avant notre ère — ver­tige de l’as­si­mi­la­tion, où le des­cen­dant de colons phé­ni­ciens sié­geait au som­met de l’É­tat romain. Son neveu, Bal­bus le Jeune, seul pro­vin­cial de l’his­toire à célé­brer un triomphe, dota sa ville d’une seconde agglo­mé­ra­tion, si bien que les Grecs l’ap­pe­lèrent Didy­mè, la Ville double. Il fit creu­ser un nou­veau port sur le conti­nent, le Por­tus Gadi­ta­nus, et construire ce théâtre dont on a retrou­vé en 1981 les gra­dins sous le quar­tier du Pópu­lo : l’un des plus anciens et des plus vastes de l’His­pa­nie romaine, dix mille spec­ta­teurs sur un flanc de roche. La vieille île du métal se cou­vrait de marbre.

De la ville phé­ni­cienne, pour­tant, les métiers sur­vi­vaient sous le ver­nis latin. On conti­nuait de saler le pois­son : les thons de l’At­lan­tique, qui migrent chaque prin­temps le long de ces côtes, étaient pris, tran­chés, entas­sés dans le sel au fond de grandes cuves — les ceta­riae dont les ves­tiges truffent la baie — et trans­for­més en garum, cette sauce fer­men­tée dont Rome raf­fo­lait et que Gadès expor­tait dans tout l’Em­pire. Et il y avait le luxe le plus fameux de la ville : les puel­lae gadi­ta­nae, les dan­seuses de Gadès, dont Mar­tial a chan­té et fus­ti­gé les hanches trem­blantes au cla­que­ment des cas­ta­gnettes bétiques. Leur pré­sence était obli­gée dans les ban­quets de la capi­tale ; on les fai­sait venir du bout de l’Oc­ci­dent comme une den­rée rare, au même titre que le garum et l’argent. La ville qui ven­dait le métal du monde ven­dait aus­si, désor­mais, un peu de son propre vertige.

Le long jusant, et le retour de l’océan

Puis vint le reflux. Au IIIᵉ siècle, la crise géné­rale de l’Em­pire, l’in­sé­cu­ri­té des côtes, le dépla­ce­ment des routes com­mer­ciales firent décli­ner Gadès ; la capi­tale de la région se replia vers l’in­té­rieur des terres, à Medi­na Sido­nia, loin d’une mer deve­nue dan­ge­reuse. La ville rétré­cit à mesure que l’eau ron­geait ses îlots méri­dio­naux. Sous l’Is­lam elle fut Qādis, port modeste d’al-Anda­lus ; au Moyen Âge chré­tien, une petite cité de pêcheurs cram­pon­née à sa langue de terre, l’ombre de l’an­tique métro­pole. L’en­ceinte du bout du monde sem­blait avoir fini son his­toire, retour­née au silence des sables et des marées.

C’est alors, au tour­nant du XVᵉ et du XVIᵉ siècle, que la géo­gra­phie qui avait tout com­men­cé se réveilla. Un océan que Gadir avait regar­dé pen­dant deux mille ans comme une limite devint sou­dain un che­min. Colomb appa­reilla de Cadix pour son deuxième et son qua­trième voyages ; der­rière lui s’ou­vrait un Atlan­tique qui ne butait plus sur des îles d’é­tain mais sur un conti­nent entier. Et la vieille île retrou­va exac­te­ment le rôle pour lequel sa posi­tion l’a­vait faite : rece­voir le métal venu de l’ouest et le redis­tri­buer au monde. En 1717, la Casa de Contra­ta­ción quit­ta Séville pour Cadix, et la ville tint le mono­pole du com­merce des Indes ; par ses quais tran­si­ta l’argent des Amé­riques, celui du Potosí et du Mexique, comme y avait autre­fois tran­si­té l’argent de Tar­tes­sos — le même métal, la même mer, la même enceinte, à trois mil­lé­naires de distance.

Il faut se tenir de nou­veau à la pointe ouest de la ville, dans cette lumière océa­nique, pour sen­tir le poids de la coïn­ci­dence. Ce qui a fait Gadir n’é­tait ni le hasard ni l’o­racle : c’é­tait une île posée au seuil, au point pré­cis où la Médi­ter­ra­née se déverse dans l’At­lan­tique, où le métal de l’ar­rière-pays ren­contre la mer qui l’emporte. Les Tyriens l’ont com­prise, les Romains l’ont agran­die, la mer l’a en par­tie reprise, l’A­mé­rique la lui a ren­due. Sous les marion­nettes de la Tía Nori­ca, les rues phé­ni­ciennes attendent, neuf mètres plus bas, que passe au-des­sus d’elles le pro­chain va-et-vient d’un océan qui, patiem­ment, conti­nue de respirer.


Repères

  • J. M. Gener Basal­lote et al., fouilles du Tea­tro Cómi­co de Cadix (2006–2010) : trame urbaine phé­ni­cienne de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle av. J.-C., ins­crip­tions phé­ni­ciennes archaïques, loca­li­sa­tion ini­tiale sur Ery­theia puis Kotinoussa.
  • Stra­bon, Géo­gra­phie, livre III : fon­da­tion tyrienne, temple de Mel­qart et Colonnes, marées obser­vées par Posi­do­nios, richesse métal­li­fère (les ancres d’argent), la Ville double des Balbus.
  • Dio­dore de Sicile, V, 35 : les mines de Tar­tes­sos et les forêts de la Sier­ra More­na consu­mées par les fourneaux.
  • Silius Ita­li­cus, Puni­ca, III : le sanc­tuaire d’Her­cule Gadi­tain (flamme per­pé­tuelle, absence d’ef­fi­gie, portes des tra­vaux) et le pèle­ri­nage d’Han­ni­bal ; Tite-Live, XXI, sur ce même vœu.
  • Mar­tial, Épi­grammes : les puel­lae gadi­ta­nae et les cas­ta­gnettes bétiques.
  • Sur Tar­tes­sos et la route atlan­tique de l’é­tain (Cas­si­té­rides) : syn­thèses récentes autour de Huelva/Onoba et du golfe de Cadix ; débat sur l’i­den­ti­fi­ca­tion au Tar­sis biblique.
  • Sur le sanc­tuaire de Sanc­ti Petri : trou­vailles sous-marines et dis­cus­sion de l’emplacement et de l’i­co­no­gra­phie des portes (le nombre des tra­vaux figu­rés reste discuté).
  • Le retour atlan­tique : Colomb (2ᵉ et 4ᵉ voyages depuis Cadix), trans­fert de la Casa de Contra­ta­ción de Séville à Cadix en 1717, mono­pole du com­merce des Indes.
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Les mines d’or de Nubie

Les mines d’or de Nubie

Les mines d’or de Nubie

Wadi Alla­qi, Bar­ra­miya, et trois mille ans d’épuisement

Les mines d’or de Nubie

Wadi Alla­qi, Bar­ra­miya, et trois mille ans d’épuisement


Ce qui reste d’une mine d’or

Il faut se défaire tout de suite d’une idée : dans une mine d’or antique, il n’y a pas d’or. Ce qui reste, ce qui jonche le sol par tonnes et qu’on voit de loin, c’est la roche broyée. Des amon­cel­le­ments de quartz pilé, blanc, presque lumi­neux quand le soleil est bas, éta­lés en cônes et en langues sur des cen­taines de mètres au fond des oua­dis. À dis­tance, on croi­rait des congères. De près, c’est un gra­vier angu­leux qui crisse sous la semelle et qui, à la loupe, ne montre rien du tout : le métal en a été extrait, il ne s’a­git que de gangue.

Autour, des meules. Des dalles creu­sées en ber­ceau, usées jus­qu’à la trans­pa­rence par le va-et-vient d’une molette, sou­vent bri­sées en deux, par­fois retour­nées, la face active vers le ciel. Des tables incli­nées taillées dans le grès, avec une rigole et une cuvette au bas de la pente. Des murets de pierres sèches mon­tés à hau­teur d’homme, ali­gnés le long du oua­di et for­mant des chambres de deux ou trois pièces. Des puits d’ac­cès à demi com­blés, un tas de sco­ries, des tes­sons. On peut mar­cher là une heure sans rien com­prendre, puis un détail change tout : le sable, sur cin­quante mètres, est mêlé d’é­clats de quartz de la taille du poing, tous de la même dimen­sion, et l’on sai­sit qu’on est dans l’aire de concas­sage, que ce cali­brage est le résul­tat d’un geste répé­té par des mil­liers d’hommes pen­dant des siècles.

Le Wadi Alla­qi débouche sur le Nil à une cen­taine de kilo­mètres au sud d’As­souan, en face de l’an­cien fort de Kou­ban, aujourd’­hui sous les eaux du lac Nas­ser. De là, il file vers le sud-est en direc­tion des monts de la mer Rouge, se rami­fie, se perd, rejoint le Wadi Gab­ga­ba et s’en­fonce dans le désert nubien sur près de trois cents kilo­mètres. C’é­tait le grand cou­loir de l’or de Oua­ouat, la Basse-Nubie des textes égyp­tiens. Plus au nord, sur la piste qui relie aujourd’­hui Edfou à Mar­sa Alam, Bar­ra­miya occupe le même rôle pour le désert Orien­tal égyp­tien : un dis­trict minier tra­vaillé depuis la pré­his­toire, réac­ti­vé sous les pha­raons, exploi­té par les Pto­lé­mées, repris par les Arabes, son­dé par les géo­logues du khé­dive, et où l’on tra­vaille encore.

Entre ces deux noms tient une his­toire de trois mille cinq cents ans dont l’or n’est, à vrai dire, que le pré­texte. La vraie matière du récit, c’est l’eau, la logis­tique et le nombre d’hommes qu’un État peut se per­mettre d’en­tre­te­nir dans un lieu qui ne pro­duit rien de comestible.

Six cents mil­lions d’années

Le socle est là avant tout le monde, et il faut lui accor­der un ins­tant, parce que c’est lui qui décide de tout le reste.

Ce que les géo­logues appellent le bou­clier ara­bo-nubien est un assem­blage de ter­rains néo­pro­té­ro­zoïques — arcs insu­laires, frag­ments de croûte océa­nique, gra­ni­toïdes — sou­dés les uns aux autres lors de l’o­ro­ge­nèse pan­afri­caine, entre 750 et 600 mil­lions d’an­nées avant nous, au moment où le Gond­wa­na se refer­mait. La suture de l’Al­la­qi-Heia­ni, qui tra­verse le sud-est égyp­tien et le nord-est sou­da­nais, est l’une des cica­trices de ce col­lage. Plus tard, entre 640 et 570 mil­lions d’an­nées, le sys­tème de failles du Najd a cisaillé toute cette masse en une série de cou­loirs orien­tés nord-ouest, et c’est dans ces cou­loirs que les fluides hydro­ther­maux ont cir­cu­lé, char­gés de silice et de métaux, dépo­sant en refroi­dis­sant des filons de quartz où l’or s’est logé en grains micro­sco­piques, sou­vent asso­cié à la pyrite et à l’ar­sé­no­py­rite. Les spé­cia­listes rangent ces gise­ments dans la caté­go­rie des ors oro­gé­niques, ceux qui naissent de la défor­ma­tion des chaînes de montagnes.

Rete­nons deux choses. La pre­mière est que l’or nubien est indis­so­ciable du quartz, c’est-à-dire de la roche la plus dure et la plus ingrate qu’on puisse ima­gi­ner tra­vailler à main nue. La seconde est que ce quartz affleure là où le socle affleure : dans le désert, sur les deux rives du grand cou­loir du Nil, jamais dans la val­lée elle-même, dont les allu­vions récentes recouvrent tout et ne recèlent rien. Le pays de l’or est néces­sai­re­ment le pays sans eau. Toute l’his­toire qui suit découle de cette contrariété.

Ce socle est le même que celui qui, en tra­vers du fleuve, pro­duit les cata­ractes. Les seuils de gra­nite entre Assouan et Khar­toum et les filons auri­fères des oua­dis laté­raux sont deux affleu­re­ments du même vieux plan­cher, et l’on peut lire toute la géo­gra­phie poli­tique de la Nubie comme la consé­quence d’un unique acci­dent : la remon­tée du socle pré­cam­brien à la sur­face, qui rompt la navi­ga­tion d’un côté et sème le métal de l’autre. C’est le temps qua­si immo­bile dont par­lait Brau­del, celui qui ne bouge pas à l’é­chelle des civi­li­sa­tions mais qui leur impose ses condi­tions. Les empires ont duré quelques siècles cha­cun. Le quartz est en place depuis six cents mil­lions d’an­nées, et il y sera encore quand la ques­tion ne se pose­ra plus.

Le mot noub

On lit sou­vent que la Nubie tire son nom de nbw, l’or en égyp­tien ancien. L’é­ty­mo­lo­gie est sédui­sante et lar­ge­ment répan­due ; elle est aus­si dis­cu­tée, d’autres y voyant un eth­no­nyme sans rap­port avec le métal. Pre­nons-la pour ce qu’elle est : moins une preuve qu’un symp­tôme. Que l’on ait vou­lu, très tôt et dura­ble­ment, que le nom du pays soit le nom de sa richesse en dit long sur ce que le pays repré­sen­tait vu du nord.

Encore faut-il s’en­tendre sur ce que l’or est pour l’É­gypte pha­rao­nique, car ce n’est pas ce que nous croyons. Ce n’est pas de la mon­naie : l’É­gypte ne frappe pas de pièces avant les Perses et sur­tout avant les Pto­lé­mées, et les comptes du Nou­vel Empire s’ex­priment en deben de cuivre ou d’argent, uni­tés de poids ser­vant d’é­ta­lon dans une éco­no­mie où l’on échange encore du grain contre des san­dales. L’or est autre chose. C’est une sub­stance théo­lo­gique. La chair des dieux est d’or, dit-on, leurs os d’argent, leurs che­veux de lapis. L’or ne ter­nit pas, ne s’oxyde pas, ne se cor­rompt pas : il est le maté­riau de l’im­pu­tres­cible, donc du divin, donc du royal, donc du funé­raire. Le masque de Tou­tan­kha­mon n’est pas un objet de luxe, c’est un dis­po­si­tif d’éternité.

De cette nature découle un usage par­ti­cu­lier. L’or ne cir­cule pas comme cir­cule la mon­naie ; il s’ac­cu­mule, se thé­sau­rise dans les temples, s’en­fouit dans les tombes, et sort de l’é­co­no­mie. Il sert aus­si, et c’est là qu’il devient poli­tique, à payer ce qu’au­cune autre den­rée ne peut payer : la fidé­li­té d’un vas­sal, l’a­mi­tié d’un roi étran­ger, l’é­pouse d’un sou­ve­rain loin­tain. L’É­gypte n’est pas riche en or parce qu’elle en fait com­merce. Elle est riche en or parce qu’elle en dis­pose et que les autres n’en ont pas.

Les for­te­resses avant les mines

Le pre­mier or fut ramas­sé, non extrait. Dans les oua­dis, l’é­ro­sion a déman­te­lé les filons et concen­tré au fond des lits des paillettes et des pépites qu’il suf­fi­sait de trier au tamis et de laver. Cet or allu­vial est celui des Pré­dy­nas­tiques et de l’An­cien Empire, et il repré­sente pro­ba­ble­ment, sur toute l’An­ti­qui­té, une part plus impor­tante de la pro­duc­tion totale que le mine­rai arra­ché à la roche. Il a aus­si l’a­van­tage de ne deman­der presque aucune infra­struc­ture : quelques hommes, des outres, une sai­son sèche.

Le pas­sage à l’é­chelle est un fait d’É­tat, et il se lit dans l’ar­chi­tec­ture mili­taire avant de se lire dans les mines. Au Moyen Empire, les pha­raons de la XIIᵉ dynas­tie, Sésos­tris III sur­tout, plantent entre la Pre­mière et la Deuxième Cata­racte une chaîne de for­te­resses en brique crue d’une ampleur sans équi­valent avant l’é­poque moderne : Bou­hen, Mir­gis­sa, Sem­na, Koum­ma, Askout, une dou­zaine d’ou­vrages en enfi­lade, avec bas­tions, fos­sés, che­mins de ronde et maga­sins à grain. On y a retrou­vé des rap­ports de patrouille — les fameuses dépêches de Sem­na — où des offi­ciers signalent avec un sérieux admi­nis­tra­tif intact le pas­sage de quelques Med­jay venus faire du troc et repar­tis dans le désert. Ces forts ne sont pas là pour repous­ser une inva­sion : la Nubie n’a pas d’ar­mée capable de mena­cer l’É­gypte. Ils sont là pour tenir un cor­ri­dor, fil­trer une cir­cu­la­tion et sécu­ri­ser des convois.

Le plus par­lant est Kou­ban, plan­té exac­te­ment à l’embouchure du Wadi Alla­qi. Une for­te­resse à cet endroit n’a de sens que si l’on veut contrô­ler ce qui sort du oua­di et ce qui y entre. Le dis­po­si­tif com­plet appa­raît alors pour ce qu’il est : une machine à éva­cuer le métal vers le nord, dont les mines ne sont que l’ex­tré­mi­té amont. Dans toute cette affaire, on construit d’a­bord le fort, ensuite la piste, ensuite le puits ; la mine vient en der­nier, et c’est le maillon le moins coû­teux de la chaîne.

L’or de Oua­ouat, l’or de Kouch

Vers 1550 avant notre ère, les sou­ve­rains thé­bains qui viennent de chas­ser les Hyk­sos du Del­ta se retournent vers le sud et entre­prennent la conquête métho­dique de la Nubie. En un siècle, la fron­tière remonte jus­qu’à la Qua­trième Cata­racte, au-delà de Napa­ta. C’est la plus longue et la plus ren­table des annexions égyp­tiennes, et elle est admi­nis­trée par un per­son­nage nou­veau, le sa-nésou en Kouch, le Fils royal de Kouch, vice-roi de Nubie, qui n’ap­par­tient pas à la famille royale mal­gré son titre et qui répond direc­te­ment au pha­raon. Sa fonc­tion prin­ci­pale, à lire les monu­ments, est de faire mon­ter l’or.

Les listes égyp­tiennes dis­tinguent soi­gneu­se­ment trois ors selon leur pro­ve­nance : l’or de Cop­tos, celui du désert Orien­tal à hau­teur de Thèbes ; l’or de Oua­ouat, celui de la Basse-Nubie et du Wadi Alla­qi ; l’or de Kouch, venu de plus haut, du côté de l’At­bai et des monts de la mer Rouge sou­da­nais. Les scènes de tri­but peintes dans les tombes thé­baines — celle du vizir Rekh­mi­ré est la plus connue — montrent des por­teurs nubiens ployant sous des anneaux d’or empi­lés, des sacs de poudre d’or et des lin­gots en forme de tore, mêlés à l’é­bène, à l’i­voire, aux peaux de pan­thère et aux girafes. Les quan­ti­tés ins­crites dans les annales sont consi­dé­rables, quelques cen­taines de kilos par an dans les meilleures années, avec l’in­cer­ti­tude habi­tuelle sur la valeur des chiffres offi­ciels égyp­tiens, qui relèvent autant de la pro­pa­gande que de la comptabilité.

La consé­quence diplo­ma­tique est spec­ta­cu­laire, et on la lit dans les archives d’A­mar­na, ces trois cents tablettes cunéi­formes retrou­vées dans les ruines de la capi­tale d’A­khe­na­ton, cor­res­pon­dance des rois du Proche-Orient avec la cour égyp­tienne au XIVᵉ siècle. Le ton y est celui d’une famille royale inter­na­tio­nale, cha­leu­reux et âpre, où l’on s’ap­pelle « mon frère » en récla­mant du métal. Toush­rat­ta du Mitan­ni, beau-père du pha­raon, écrit qu’en Égypte l’or est aus­si abon­dant que la pous­sière et qu’il en veut donc en quan­ti­té illi­mi­tée ; dans une autre lettre, il accuse le pha­raon de lui avoir envoyé, à la place des sta­tues d’or mas­sif pro­mises, des sta­tues de bois pla­quées. Le roi d’As­sy­rie se plaint que l’en­voi ne couvre même pas les frais des mes­sa­gers. On sou­rit, puis on com­prend le méca­nisme : pen­dant deux siècles, l’É­gypte a ache­té la paix de son empire asia­tique avec du métal nubien. La supré­ma­tie diplo­ma­tique du Nou­vel Empire est une fonc­tion du débit du Wadi Allaqi.

Le puits de Ramsès

Il existe un texte qui dit toute la véri­té de cette éco­no­mie, et il est gra­vé sur une stèle retrou­vée à Kou­ban, à l’en­trée du Wadi Alla­qi, datée de l’an 3 de Ram­sès II. La scène est de conven­tion, mais les faits qu’elle trans­met sont d’une pré­ci­sion comptable.

Le roi siège sur son trône et médite, dit le texte, sur les pays étran­gers d’où vient l’or ; il songe à creu­ser des puits sur les routes qui manquent d’eau, ayant appris qu’il y a de l’or en abon­dance au pays d’A­kouya­ti mais que la route qui y mène est sans eau, en sorte qu’au­cun or n’en revient. On convoque le vice-roi de Kouch, qui expose la situa­tion avec une fran­chise remar­quable : tous les rois du pas­sé ont vou­lu creu­ser là un puits, sans résul­tat ; feu le roi Men­maâ­trê — c’est-à-dire Séthi Iᵉʳ, le propre père de Ram­sès — y a fait creu­ser jus­qu’à cent vingt cou­dées de pro­fon­deur, et le puits est res­té aban­don­né au bord de la route, car il n’en est pas venu d’eau. Ram­sès ordonne de recom­men­cer. Cette fois, dit la stèle, l’eau vient à douze cou­dées, et le puits reçoit un nom : « Le Puits, Ram­sès II vaillant en actes ».

Il y a dans ce docu­ment une chose que les ins­crip­tions royales égyp­tiennes ne font presque jamais : l’a­veu d’un échec pater­nel, rete­nu et daté, avec un chiffre. Cent vingt cou­dées, c’est plus de soixante mètres creu­sés dans le désert à la houe et au panier, pour rien. On ima­gine mal l’ef­fort. On ima­gine encore plus mal l’é­tat d’es­prit de l’é­quipe au tren­tième mètre.

Le même Séthi avait fait mieux ailleurs. Sur la route de Bar­ra­miya, à El-Kanaïs, dans le Wadi Mia, il avait creu­sé un puits qui, lui, avait don­né, et fait tailler dans la falaise un petit temple rupestre pour com­mé­mo­rer la chose, avec une ins­crip­tion qui déclare en sub­stance que la route était mau­vaise quand elle man­quait d’eau et qu’elle est bonne main­te­nant. Le sanc­tuaire est tou­jours là, et autour de lui, sur les parois, des géné­ra­tions de voya­geurs ont lais­sé des graf­fi­ti — égyp­tiens, grecs, latins, arabes —, ce qui est la meilleure preuve que le puits a ser­vi long­temps après que le roi qui l’a­vait creu­sé eut ces­sé d’être un dieu vivant.

Voi­là le nœud. Le fac­teur limi­tant de l’or nubien n’a jamais été l’or. C’est l’eau, et par consé­quent le nombre d’hommes qu’on peut main­te­nir sur place, et par consé­quent la quan­ti­té de roche qu’on peut broyer. Un puits qui donne à douze cou­dées vaut mieux qu’un filon riche. Toute reprise de l’ex­ploi­ta­tion, à n’im­porte quelle époque, com­mence par la remise en état des points d’eau.

La carte de Turin

Vers 1150 avant notre ère, un scribe nom­mé Amen­na­kh­té, fils d’I­pouy, homme de Deir el-Médi­neh, le vil­lage des arti­sans qui creu­saient les tombes de la Val­lée des Rois, des­sine sur un rou­leau de papy­rus de près de trois mètres une por­tion du Wadi Ham­ma­mat, dans le désert Orien­tal. Le docu­ment est aujourd’­hui au Musée égyp­tien de Turin, en frag­ments, et il passe pour la plus ancienne carte géo­lo­gique conser­vée au monde — la sui­vante ne vien­dra qu’au milieu du XVIIIᵉ siècle, vingt-neuf siècles plus tard.

Ce qui frappe n’est pas l’an­cien­ne­té, c’est l’exac­ti­tude. Les col­lines sont colo­riées en noir et en rose ; les géo­logues qui sont allés véri­fier sur le ter­rain ont consta­té que ces cou­leurs cor­res­pondent aux teintes réelles des roches, les sédi­ments sombres du Ham­ma­mat d’un côté, le gra­nite rose de Fawa­khir de l’autre. Les gra­viers du oua­di sont ren­dus dans leur diver­si­té litho­lo­gique. Les filons de quartz auri­fère sont figu­rés par des bandes rayon­nantes sur le flanc de la mon­tagne, au-des­sus du vil­lage des mineurs. Il y a la car­rière de pierre bekhen, cette grau­wacke gris-vert dont on fai­sait les sta­tues ; il y a le puits, et c’est grâce au puits que les archéo­logues ont pu iden­ti­fier avec cer­ti­tude le sec­teur repré­sen­té. Les légendes hié­ra­tiques indiquent la mon­tagne de l’or, celle de l’argent, la route de la mer, la route du village.

La carte a été dres­sée à l’oc­ca­sion de l’ex­pé­di­tion de l’an 3 de Ram­sès IV au Wadi Ham­ma­mat, à laquelle une stèle attri­bue huit mille trois cent soixante-deux hommes — la plus grande expé­di­tion de car­rière jamais enre­gis­trée dans ce oua­di après celle du Moyen Empire. On dis­cute encore de la fonc­tion du papy­rus : mémo­rial d’une expé­di­tion des­ti­né au roi ou au grand prêtre d’A­mon qui l’a­vait orga­ni­sée, ou véri­table ins­tru­ment de ter­rain, l’u­sure du rou­leau pou­vant résul­ter de pliages et dépliages répé­tés dans le désert.

Ce qui compte pour notre affaire tient en un mot : la pros­pec­tion était un savoir. Cumu­la­tif, trans­mis, écrit, car­to­gra­phié, conser­vé dans les archives d’un vil­lage de fonc­tion­naires à sept cents kilo­mètres de là. On n’a pas trou­vé les mines nubiennes par hasard, et on ne les a pas retrou­vées par hasard à chaque reprise. Il exis­tait, sur ce désert, une mémoire tech­nique d’É­tat — et l’une des façons dont ces dis­tricts miniers meurent, pré­ci­sé­ment, c’est quand cette mémoire s’interrompt.

Com­ment on tirait l’or de la pierre

La séquence est simple à décrire et effroyable à imaginer.

On repère le filon à l’af­fleu­re­ment, à la cou­leur rouille que donne l’al­té­ra­tion des sul­fures. On l’ouvre en tran­chée, puis on le suit en pro­fon­deur par des gale­ries étroites, par­fois sur cin­quante mètres, en s’é­clai­rant à la lampe à huile. Pour atta­quer le quartz, qui raye l’a­cier et se moque du cuivre, on uti­lise deux moyens : le feu, qu’on allume contre la paroi et qu’on éteint brus­que­ment pour fis­su­rer la roche par choc ther­mique — méthode qui consomme du bois, res­source rare et vite épui­sée dans un désert à aca­cias —, et la per­cus­sion à sec, avec des masses de dolé­rite ou de basalte, roches tenaces qu’on allait cher­cher par­fois très loin.

Le mine­rai remonte en blocs. On le casse au mar­teau, puis on le broie. Ici inter­vient la seule véri­table rup­ture tech­nique de toute l’his­toire du dis­trict. Au Nou­vel Empire, on broie sur des meules dor­mantes en andé­site, ovales, à va-et-vient : deux mains, un mou­ve­ment d’a­vant en arrière, une pro­duc­ti­vi­té déses­pé­rante. À l’é­poque pto­lé­maïque appa­raissent des mou­lins de forme concave, à molette munie de deux poi­gnées, qui auto­risent un mou­ve­ment de bas­cule et pro­duisent une poudre plus fine, donc une meilleure libé­ra­tion des grains d’or, donc un meilleur ren­de­ment au lavage. La dif­fé­rence paraît déri­soire. Elle mul­ti­plie pour­tant le débit et explique une bonne part de l’es­sor pto­lé­maïque et romain.

Le lavage se fait sur des tables incli­nées, dalles de pierre cou­vertes d’un maté­riau orga­nique — grille de bois ou toi­son, on n’a rien conser­vé — sur les­quelles on verse la poudre et un filet d’eau : les par­ti­cules lourdes res­tent accro­chées, le sté­rile part avec le cou­rant. Et il faut de l’eau, encore, pour cela, ce qui oblige sou­vent à remon­ter le mine­rai concas­sé vers un point d’eau plu­tôt qu’à faire venir l’eau à la mine. La fonte et l’af­fi­nage, eux, se font en géné­ral ailleurs, dans des ate­liers de la val­lée du Nil.

Reste à mesu­rer le résul­tat, et le résul­tat est décon­cer­tant. Die­trich et Rose­ma­rie Klemm, qui ont consa­cré leur vie à car­to­gra­phier ces sites, estiment l’en­semble du mine­rai extrait des tra­vaux sou­ter­rains et des tran­chées antiques du désert Orien­tal égyp­tien à quelque quatre à six cent mille tonnes de quartz ; en rete­nant une teneur récu­pé­rée de dix grammes par tonne, cela donne un maxi­mum d’en­vi­ron six tonnes d’or filo­nien pour toute l’An­ti­qui­té, aux­quelles ils ajoutent une ving­taine de tonnes pro­ve­nant des tra­vaux allu­viaux dans les oua­dis. Vingt-quatre tonnes, disons, en trois mil­lé­naires, pour le désert égyptien.

À titre de com­pa­rai­son, la mine de Suka­ri, à vingt-cinq kilo­mètres de Mar­sa Alam, a pro­duit envi­ron cinq cents mille onces d’or en 2025, soit quelque quinze tonnes et demie. En une année.

Quand l’É­gypte se retire

Vers 1070 avant notre ère, l’é­di­fice craque. Le der­nier vice-roi de Kouch dont on suive la trace, Paneh­sy, se retourne contre le pou­voir thé­bain, marche vers le nord, puis se replie en Nubie, et l’ad­mi­nis­tra­tion égyp­tienne du sud dis­pa­raît des sources sans qu’au­cun texte n’en raconte la fin. Les temples rames­sides d’A­ma­ra, de Soleb, de Sedein­ga cessent d’être entre­te­nus. Les convois s’ar­rêtent. Pen­dant trois siècles, on ne sait à peu près rien de ce qui se passe entre les cata­ractes, et ce silence docu­men­taire est lui-même un ren­sei­gne­ment : l’é­cri­ture, dans cette région, était une impor­ta­tion colo­niale, et elle s’en va avec le colonisateur.

Quand la Nubie réap­pa­raît, au VIIIᵉ siècle, ce n’est plus comme pro­vince mais comme puis­sance. Les rois de Napa­ta, au pied du Dje­bel Bar­kal, remontent le fleuve dans l’autre sens : Piân­khy conquiert l’É­gypte vers 730, Tahar­qa règne sur les deux pays, et la XXVᵉ dynas­tie fait bâtir à Thèbes et à Kar­nak avec un or qui, cette fois, n’est plus arra­ché à un tri­bu­taire mais extrait par un État nubien pour son propre compte. Le ren­ver­se­ment est com­plet, et il dure un demi-siècle avant que les Assy­riens ne le brisent. Les rois se replient alors vers l’a­mont, à Méroé, entre le Nil et l’At­ba­ra, et y font vivre pen­dant près de mille ans un royaume dont les pyra­mides de brique ali­gnées dans les dunes de Begra­wiya sont la signa­ture la plus visible. Leur or vient du même Atbai, des mêmes filons.

C’est aus­si durant ces siècles obs­curs que se des­sine la par­ti­tion durable du désert. La val­lée appar­tient à qui tient les cata­ractes ; les oua­dis appar­tiennent à qui tient les puits, c’est-à-dire aux pas­teurs cha­me­liers, Med­jay hier, Blem­myes puis Bed­ja demain. Aucune admi­nis­tra­tion séden­taire ne tra­vaille­ra plus jamais dans cette éten­due sans négo­cier avec eux, les payer, les enrô­ler comme guides et comme escortes, ou les com­battre. Bar­ra­miya, sur la piste d’Ed­fou à la mer, est de ces dis­tricts qui tra­versent tous les régimes sans jamais s’in­ter­rompre bien long­temps : creu­sé au Pré­dy­nas­tique, repris au Nou­vel Empire, exploi­té par les Pto­lé­mées puis par Rome, réoc­cu­pé par les mineurs arabes, car­to­gra­phié par les géo­logues du khé­dive au XIXᵉ siècle, et concé­dé aujourd’­hui à des socié­tés d’ex­plo­ra­tion. Ce ne sont pas les mêmes hommes ni les mêmes États. C’est le même filon.

Les hommes enchaî­nés de Ghozza

Vers 130 avant notre ère, un fonc­tion­naire grec du nom d’A­ga­thar­chide de Cnide, qui avait tra­vaillé à la cour d’A­lexan­drie et com­pi­lé tout ce qu’on savait de la mer Éry­thrée, a lais­sé sur ces mines une des­crip­tion que Dio­dore de Sicile a reco­piée un siècle plus tard, et qui est le seul témoi­gnage sui­vi que l’An­ti­qui­té nous ait légué sur le tra­vail dans un dis­trict auri­fère égyptien.

Le tableau est d’une noir­ceur sans conso­la­tion. La terre y est noire, écrit-il, vei­née d’un quartz d’une blan­cheur extrême, et l’or s’y obtient au prix de grandes souf­frances et de grands frais. Les tra­vailleurs sont des pri­son­niers de guerre, des condam­nés, par­fois des inno­cents vic­times d’une accu­sa­tion, envoyés là avec leurs familles entières ; ils sont en foule, ils ont tous les pieds entra­vés, et ils tra­vaillent sans relâche, de jour comme de nuit. Les gardes sont des sol­dats étran­gers qui ne parlent pas leur langue, de sorte qu’au­cune fami­lia­ri­té, aucune cor­rup­tion n’est pos­sible. Les enfants se glissent dans les gale­ries pour ramas­ser les éclats, les hommes creusent, les femmes et les vieillards tournent les meules. Aucun ne se lave, aucun ne se couvre, et la mort est la seule libération.

On a long­temps tenu ce texte pour un mor­ceau de rhé­to­rique, un lieu com­mun sur la misère ser­vile des­ti­né à faire fris­son­ner un lec­teur alexan­drin. Les fouilles récentes du désert Orien­tal l’ont bru­ta­le­ment réha­bi­li­té. À Samut, puis à Ghoz­za, sites miniers pto­lé­maïques, on a mis au jour des entraves en fer — des chaînes de che­ville, objets raris­simes dans l’ar­chéo­lo­gie égyp­tienne, dont on n’a­vait guère que la men­tion d’A­ga­thar­chide et un papy­rus des archives de Zénon pour attes­ter l’u­sage. Le témoi­gnage cesse d’être lit­té­raire. Quel­qu’un a réel­le­ment for­gé ces anneaux, les a réel­le­ment rivés sur des che­villes, dans ce oua­di, pour que des hommes cassent du quartz.

Il faut pour­tant se gar­der d’é­tendre le tableau à tout l’es­pace et à toute la durée. Six siècles plus tard, à Bir Umm Fawa­khir, on ne trouve aucun mur d’en­ceinte, aucun dis­po­si­tif de contrainte, aucune trace de régi­men­ta­tion ; les silos de l’un des fau­bourgs évoquent davan­tage du grain ver­sé en salaire que des rations dis­tri­buées à des cap­tifs. Le désert a connu au moins deux régimes de tra­vail : celui de la contrainte pénale, impor­té avec l’ad­mi­nis­tra­tion hel­lé­nis­tique et son voca­bu­laire de la condam­na­tion aux mines, et celui du bourg minier sala­rié, avec ses mai­sons, ses tombes, ses ordures domes­tiques et ses perles. Pour le Nou­vel Empire, entre les deux, nous ne savons à peu près rien : aucun texte égyp­tien ne décrit qui des­cen­dait dans les gale­ries de Ram­sès, et l’on est réduit à sup­po­ser un mélange de conscrits, de pri­son­niers nubiens et de spé­cia­listes rémunérés.

Pto­lé­mées, Romains, et l’or qui devient monnaie

Avec les Pto­lé­mées, quelque chose change dans la nature même de l’en­tre­prise. L’É­gypte entre dans un monde où l’or est frap­pé, où il cir­cule, où il paie des mer­ce­naires et solde des dettes. Le métal cesse d’être une sub­stance reli­gieuse à thé­sau­ri­ser pour deve­nir un ins­tru­ment moné­taire, avec tout ce que cela entraîne d’ap­pé­tit renou­ve­lé. Les Lagides rouvrent les dis­tricts, amé­liorent les mou­lins, réor­ga­nisent les pistes du désert, for­ti­fient les points d’eau, fondent sur la mer Rouge les ports de Béré­nice et de Myos Hor­mos, d’a­bord pour la chasse à l’é­lé­phant de guerre, ensuite pour le com­merce indien.

Rome hérite du sys­tème et l’in­dus­tria­lise. Le désert Orien­tal devient sous l’Em­pire une zone d’ex­ploi­ta­tion d’une den­si­té éton­nante : car­rières impé­riales du Mons Clau­dia­nus et du Mons Por­phy­rites, mines d’é­me­raude du Mons Sma­rag­dus, dis­tricts auri­fères, tout cela relié par un réseau de routes jalon­nées de hydreu­ma­ta, ces petits forts à puits qui sont l’in­ven­tion romaine déci­sive dans ces pay­sages. Les ostra­ca du Mons Clau­dia­nus, ces tes­sons cou­verts d’é­cri­ture qu’on uti­li­sait comme papier de brouillon, ont livré la comp­ta­bi­li­té quo­ti­dienne d’une de ces ins­tal­la­tions : listes de rations, cour­riers de ser­vice, récla­ma­tions, noms d’ou­vriers. On y voit une main-d’œuvre com­po­sée pour l’es­sen­tiel d’ar­ti­sans égyp­tiens libres et d’un per­son­nel logis­tique, pas de bagnards.

Il y a, en plein Wadi Alla­qi sou­da­nais, un site immense que les nomades appellent Dera­heib, « les bâti­ments » : un kilo­mètre et demi de ruines de part et d’autre du lit, deux forts mas­sifs, un tis­su urbain orga­ni­sé le long d’un axe. Les frères Cas­ti­glio­ni, qui l’ont rele­vé à par­tir de 1989 en s’ai­dant d’une carte arabe médié­vale, y ont vu la Béré­nice Pan­chry­sos — « toute d’or » — men­tion­née une seule fois par Pline l’An­cien. L’i­den­ti­fi­ca­tion a fait le tour du monde ; elle est contes­tée, le texte de Pline situant plu­tôt cette Béré­nice sur la côte de la mer Rouge, et l’é­pi­thète pou­vant venir d’une confu­sion avec les des­crip­tions de l’A­ra­bie du Sud. Ce qui n’est pas contes­té, en revanche, c’est ce que le site est : un centre minier et cara­va­nier de très grande ampleur, occu­pé aux époques pto­lé­maïque et romaine, où l’on a ramas­sé un tétra­drachme de Pto­lé­mée Iᵉʳ et des céra­miques romaines tar­dives, puis mas­si­ve­ment réoc­cu­pé au Moyen Âge.

Une remarque sur le sens de tout cela. À mesure que l’or devient mon­naie, il devient aus­si fuyant. Pline se plaint déjà de la sai­gnée de numé­raire que repré­sente le com­merce avec l’Inde, où l’or romain part contre des poivres et des soie­ries et ne revient pas. Le IIIᵉ siècle voit l’ef­fon­dre­ment de la mon­naie d’argent ; Constan­tin refonde le sys­tème sur une pièce d’or, le soli­dus, et pour l’a­li­men­ter fait main basse sur les tré­sors accu­mu­lés dans les temples — c’est-à-dire, en par­tie, sur l’or nubien immo­bi­li­sé depuis mille cinq cents ans dans les sanc­tuaires égyp­tiens. Une civi­li­sa­tion qui déthé­sau­rise est une civi­li­sa­tion qui a ces­sé de produire.

La ville de Bir Umm Fawakhir

À mi-che­min exac­te­ment entre le Nil à Qift, l’an­tique Cop­tos, et la mer Rouge à Qous­seir, l’an­tique Myos Hor­mos, à cinq kilo­mètres au nord-est du Wadi Ham­ma­mat, s’é­tire dans un oua­di étroit un ensemble de ruines qu’on a long­temps prises pour une sta­tion de cara­vanes romaine. Carol Meyer et son équipe y ont mené six cam­pagnes entre 1992 et 2001 et ont éta­bli tout autre chose : une ville minière byzan­tine et copte des Vᵉ et VIᵉ siècles, deux cent trente-sept bâti­ments rele­vés dans l’ag­glo­mé­ra­tion prin­ci­pale, qua­torze groupes de ruines péri­phé­riques, une popu­la­tion esti­mée à un peu plus de mille per­sonnes — infi­ni­ment plus que tout ce qui vit dans ce sec­teur aujourd’hui.

Le fond de sable du oua­di sert de rue prin­ci­pale. Les mai­sons s’a­lignent de part et d’autre, deux ou trois pièces en géné­ral, par­fois agglo­mé­rées jus­qu’à for­mer des ensembles de vingt-deux pièces, ce qui sug­gère des familles élar­gies ou des équipes logées ensemble. Il y a des postes de guet sur les crêtes, des aires de broyage, des puits, une cha­pelle. On y a trou­vé des perles, une gemme d’a­gate, des éme­raudes brutes, une amu­lette de Bès — un dieu égyp­tien encore pré­sent dans une ville chré­tienne —, un poids de bronze, la moi­tié d’un bra­ce­let en alliage d’or et de cuivre, quelques piécettes.

C’est, à ce jour, le seul éta­blis­se­ment minier de l’É­gypte ancienne à avoir été étu­dié dans son entier, et il cor­rige une idée reçue tenace. On pen­sait l’ad­mi­nis­tra­tion byzan­tine trop faible pour tenir le désert et sup­po­sait qu’elle l’a­vait aban­don­né aux nomades ; Fawa­khir, avec le fort d’A­bou Sha’ar, le port de Béré­nice et les car­rières de por­phyre, montre qu’il n’en était rien, et que Constan­ti­nople exploi­tait encore métho­di­que­ment ses déserts au VIᵉ siècle.

Puis cela s’ar­rête. On ne sait pas exac­te­ment pour­quoi ni exac­te­ment quand. Les can­di­dats ne manquent pas — la peste jus­ti­nienne des années 540, l’in­va­sion perse de 619, la conquête arabe de 640 —, et il est pro­bable qu’au­cun d’eux ne suf­fit à lui seul. Ce qu’on constate, c’est qu’une ville de mille habi­tants ins­tal­lée à cent kilo­mètres de toute agri­cul­ture se vide dès que la chaîne admi­nis­tra­tive qui l’ap­pro­vi­sion­nait en blé se rompt. Les habi­tants n’ont pas été chas­sés par l’é­pui­se­ment du filon. Ils ont été chas­sés par l’in­ter­rup­tion d’un convoi.

La ruée du IXᵉ siècle

L’his­toire aurait pu s’ar­rê­ter là. Elle reprend, deux siècles plus tard, dans des condi­tions entiè­re­ment dif­fé­rentes, et c’est le cha­pitre le moins connu et le plus étonnant.

Après la conquête arabe de l’É­gypte, la Nubie chré­tienne reste indé­pen­dante et signe en 652 avec le gou­ver­neur d’É­gypte un trai­té sin­gu­lier, le baqt, qui n’est ni une paix ni une sou­mis­sion mais un accord d’é­change annuel, tenu de part et d’autre pen­dant six siècles — l’un des plus longs trai­tés de l’his­toire. Entre les deux mondes, le désert Orien­tal reste aux Bed­ja, ces nomades cha­me­liers dont les Grecs par­laient déjà sous le nom de Blem­myes, et qui contrôlent les pistes.

Au IXᵉ siècle, des groupes arabes, les Rabi’a prin­ci­pa­le­ment, s’in­filtrent dans ce désert, s’al­lient aux Bed­ja par mariage et se mettent à l’or. Ce qui suit res­semble à toutes les ruées du monde. Al-Alla­qi devient une ville. Les géo­graphes arabes, al-Ya’­qu­bi le pre­mier, la décrivent comme une agglo­mé­ra­tion consi­dé­rable, sur la route cara­va­nière qui relie Assouan au port d’Aïd­hab, d’où l’on embarque pour Djed­da et La Mecque. Les fouilles russes menées à Dera­heib depuis 2017 ont éta­bli que la phase médié­vale du site court du IXᵉ au XIIᵉ siècle, que la for­te­resse nord, bâtie au IXᵉ, fonc­tion­nait moins comme un ouvrage mili­taire d’É­tat que comme le châ­teau for­ti­fié d’un sei­gneur local, et qu’un des bâti­ments est une mos­quée du ven­dre­di fon­dée au début du Xᵉ siècle.

Le détail du châ­teau vaut qu’on s’y arrête. Sous les pha­raons, sous les Pto­lé­mées, sous Rome, la mine est une affaire d’É­tat : le fort appar­tient au roi, la piste au roi, l’or au roi. Au IXᵉ siècle, l’É­tat s’est reti­ré et le pou­voir sur le métal est pas­sé à des poten­tats de ter­rain, chefs de tri­bu, entre­pre­neurs armés, aven­tu­riers. Les chro­ni­queurs égyp­tiens, al-Maq­ri­zi en tête, racontent l’his­toire d’un cer­tain al-‘Umari qui, venu d’É­gypte avec une troupe, s’empara des mines de l’Al­la­qi, tint tête aux Bed­ja comme aux Nubiens et régna quelques années sur son désert comme un sou­ve­rain, avant de finir comme finissent ces gens-là. Le récit est roma­nesque et pro­ba­ble­ment enjo­li­vé ; il décrit exac­te­ment le type de pou­voir que pro­duit un dis­trict auri­fère quand aucune admi­nis­tra­tion ne le tient.

Selon les rele­vés de Klemm, l’a­po­gée de cette exploi­ta­tion arabe se situe aux Xᵉ et XIᵉ siècles, et elle se pro­longe dans le nord-est du Sou­dan jusque vers 1350, avant de s’é­teindre à son tour.

Ce qui s’é­puise exactement

Nous voi­ci au cœur de l’af­faire, et il faut y mettre de la pré­ci­sion, parce que le mot « épui­se­ment » recouvre au moins quatre choses dif­fé­rentes qu’on a cou­tume de confondre.

Il y a d’a­bord un épui­se­ment bien réel, mais par­tiel : celui de la zone d’oxy­da­tion. Dans un gise­ment de ce type, la par­tie supé­rieure du filon, alté­rée par l’air et l’eau sur quelques dizaines de mètres, est celle où l’or se trouve à l’é­tat natif, libre, récu­pé­rable par simple broyage et lavage. En des­sous com­mence le mine­rai sul­fu­ré, où le métal est enfer­mé dans la pyrite et l’ar­sé­no­py­rite, invi­sible, et dont aucune tech­nique antique ne pou­vait le tirer. Les anciens n’ont donc pas épui­sé les gise­ments : ils ont épui­sé leur cha­peau. Ajoutons‑y la nappe phréa­tique, plan­cher abso­lu de toute mine sans pompe, et l’on tient la limite phy­sique du système.

Il y a ensuite l’é­pui­se­ment des res­sources annexes, plus insi­dieux. Le bois, d’a­bord, brû­lé par l’a­bat­tage au feu et par la cui­sine des équipes, dans un désert où l’a­ca­cia repousse en trente ans. L’eau ensuite, dont les puits s’en­sablent, s’ef­fondrent, se sali­nisent. Un dis­trict minier antique consomme son envi­ron­ne­ment plus vite qu’il ne consomme son minerai.

Il y a en troi­sième lieu l’é­pui­se­ment de la capa­ci­té d’É­tat, et c’est le fac­teur déci­sif. Faire tra­vailler mille hommes dans un oua­di sans eau à trois cents kilo­mètres du fleuve sup­pose une chaîne inin­ter­rom­pue de convois de grain, de gardes, de scribes, de char­pen­tiers, de pui­sa­tiers. Cette chaîne coûte cher et ne rap­porte qu’au bout. Un État solide l’en­tre­tient ; un État en dif­fi­cul­té la coupe la pre­mière, parce qu’elle est loin­taine, coû­teuse et dif­fé­rée. C’est pour­quoi les mines nubiennes s’ar­rêtent tou­jours en même temps que les grandes construc­tions royales et reprennent tou­jours avec elles. Elles sont un indi­ca­teur de puis­sance, non une cause.

Il y a enfin l’é­pui­se­ment rela­tif, c’est-à-dire la concur­rence. Et c’est ce qui achève véri­ta­ble­ment l’affaire.

L’or part vers l’ouest

À par­tir du VIIIᵉ siècle, un autre or entre dans le monde médi­ter­ra­néen, et il vient du Sahel. Les gise­ments du Bam­bouk, du Bou­ré et plus tard de l’A­kan ali­mentent, par les pistes trans­sa­ha­riennes, les empires du Gha­na puis du Mali, et débouchent à Sijil­mas­sa, à Tahert, à Kai­rouan. Cet or-là est allu­vial, extrait par des socié­tés pay­sannes qui n’exigent aucune infra­struc­ture impé­riale, trans­por­té à dos de cha­meau sur des routes qui, elles, ont leurs puits. Les Fati­mides frappent avec lui des dinars d’une pure­té qui devient la réfé­rence de tout le bas­sin. Au XIVᵉ siècle, le pèle­ri­nage de Man­sa Mous­sa vers La Mecque, avec ses dis­tri­bu­tions d’or au Caire, déprime le cours du métal en Égypte pen­dant des années — anec­dote sou­vent répé­tée, dont l’am­pleur exacte est dis­cu­tée, mais qui dit bien où se trouve désor­mais le centre de gravité.

Face à cette concur­rence, le Wadi Alla­qi ne perd pas son or. Il perd son inté­rêt. Une once tirée du quartz nubien exige de creu­ser, de broyer, de laver, d’ap­pro­vi­sion­ner ; la même once ramas­sée dans les gra­viers du haut Niger n’exige qu’un tamis et une cara­vane. À par­tir du moment où le second cir­cuit fonc­tionne, le pre­mier n’est plus ren­table, et il s’é­teint sans que per­sonne n’ait pris la déci­sion de l’éteindre.

C’est là, si l’on veut, la leçon brau­de­lienne de l’his­toire : le temps court des évé­ne­ments — un puits qui donne, une révolte bed­ja, un convoi inter­cep­té — se lit sur fond de conjonc­tures longues — l’ou­ver­ture d’une route saha­rienne, la moné­ta­ri­sa­tion de l’or, la démo­gra­phie du désert —, elles-mêmes posées sur une géo­lo­gie qui ne bouge pas. L’or nubien n’est pas mort d’a­voir été consom­mé. Il est mort d’un dépla­ce­ment des routes.

Suka­ri

Il y a, à vingt-cinq kilo­mètres au sud-ouest de Mar­sa Alam, sur la mer Rouge, une col­line que les Égyp­tiens appellent Suka­ri. Les pros­pec­teurs qui l’ont rééva­luée dans les années 1990 y ont trou­vé, avant même de son­der, des meules de pierre et des tes­sons : le lieu avait été tra­vaillé sous les pha­raons, qui n’a­vaient pu qu’en grat­ter la sur­face. La mine moderne, ouverte en 2009, exploite à ciel ouvert et en sou­ter­rain un corps miné­ra­li­sé de gra­no­dio­rite à quartz sul­fu­ré. Elle a pro­duit envi­ron cinq cent mille onces en 2025, dis­pose de quelque six mil­lions d’onces de réserves prou­vées, emploie près de cinq mille per­sonnes, et appar­tient depuis le rachat de Cen­ta­min en 2024 au groupe Anglo­Gold Ashan­ti. L’eau lui arrive de la mer Rouge par une conduite de vingt-cinq kilomètres.

Cette conduite est, à sa manière, la réponse tar­dive à la stèle de Kou­ban. Ce que Séthi Iᵉʳ n’a pas trou­vé à soixante mètres sous le sable, on l’ap­porte aujourd’­hui d’un rivage situé à une demi-heure de route, et le pro­blème qui a limi­té trois mille ans d’ex­ploi­ta­tion cesse d’en être un. Ajou­tez la cya­nu­ra­tion, qui va cher­cher l’or dans les sul­fures que les anciens lais­saient sur place, l’ex­plo­sif, la pelle méca­nique, et l’on com­prend pour­quoi une seule mine pro­duit en dix-huit mois tout ce que l’An­ti­qui­té entière a tiré de ce désert. La roche n’a pas chan­gé. La façon d’y accé­der a chan­gé, et avec elle la défi­ni­tion de ce qu’est un gisement.

Plus au sud, de l’autre côté de la fron­tière, l’his­toire est moins nette. Le Sou­dan est aujourd’­hui l’un des grands pro­duc­teurs d’or d’A­frique, et une part consi­dé­rable de cette pro­duc­tion sort de puits arti­sa­naux creu­sés à la main dans les mêmes oua­dis, par des dizaines de mil­liers d’or­pailleurs qui broient le quartz dans des concas­seurs à moteur et amal­gament le métal au mer­cure. Une par­tie de cet or finance la guerre en cours ; les chiffres de pro­duc­tion, les cir­cuits d’ex­por­ta­tion et les res­pon­sa­bi­li­tés font l’ob­jet de rap­ports contra­dic­toires que je ne suis pas en mesure de tran­cher ici. On note­ra seule­ment que les sites où l’on tra­vaille aujourd’­hui sont, sou­vent, très exac­te­ment ceux où l’on tra­vaillait sous les Ram­sès, et que le mer­cure y rem­place la table de lavage.

Il reste, dans les oua­dis, ces amas de quartz pilé. On les trouve par cen­taines, du Wadi Ham­ma­mat au Gab­ga­ba, blancs, angu­leux, par­fai­te­ment sté­riles, et si visibles depuis le ciel que les pros­pec­teurs modernes s’en servent comme guides. C’est ce qu’un empire laisse der­rière lui quand on a empor­té ce qui brillait : quelques dizaines de mil­liers de tonnes de roche cas­sée à la main, des meules bri­sées, un puits com­blé, et le nom d’un roi gra­vé sur une stèle pour dire qu’il avait trou­vé de l’eau à douze cou­dées là où son père avait creu­sé pour rien.


Pour aller plus loin

  • Rose­ma­rie et Die­trich Klemm, Gold and Gold Mining in Ancient Egypt and Nubia. Geoar­chaeo­lo­gy of the Ancient Gold Mining Sites in the Egyp­tian and Suda­nese Eas­tern Deserts, Sprin­ger, 2013 — l’ou­vrage de réfé­rence, site par site.
  • Carol Meyer, Bir Umm Fawa­khir, Orien­tal Ins­ti­tute Publi­ca­tions, 3 vol., 1999–2014 — la seule ville minière antique fouillée intégralement.
  • Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre III, 12–14, d’a­près Aga­thar­chide de Cnide — le témoi­gnage antique sur le tra­vail dans les mines.
  • William L. Moran (éd.), The Amar­na Let­ters, Johns Hop­kins Uni­ver­si­ty Press, 1992 — la diplo­ma­tie de l’or au XIVᵉ siècle avant notre ère.
  • Alfre­do et Ange­lo Cas­ti­glio­ni, Jean Ver­cout­ter, L’El­do­ra­do dei Farao­ni, 1995 — la décou­verte de Dera­heib, avec les réserves d’u­sage sur l’i­den­ti­fi­ca­tion à Béré­nice Panchrysos.
  • James A. Har­rell et V. Max Brown, « The Oldest Sur­vi­ving Topo­gra­phi­cal Map from Ancient Egypt », JARCE 29, 1992 — sur le papy­rus de Turin.
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