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Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir

La Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Comp­toir tyrien avant d’être ville espa­gnole : his­toire longue d’une île qui ven­dit au monde le métal du bout du monde


À la pointe ouest de Cadix, là où la vieille ville s’ef­file en un der­nier pro­mon­toire de pierre ostio­ne­ra — ce cal­caire coquillier, poreux, cou­leur de miel usé, dont les Gadi­tains bâtissent depuis tou­jours —, on ne regarde plus la Médi­ter­ra­née. On lui tourne le dos. Devant soi il n’y a que l’At­lan­tique, une eau dif­fé­rente, plus lourde, plus froide de ton, qui ne cla­pote pas mais res­pire : elle se retire loin sur les bancs de sable au jusant, revient au flot recou­vrir des hec­tares. La lumière elle-même n’est pas celle de l’in­té­rieur des terres anda­louses ; elle vient de l’o­céan, blan­chie par l’é­cume et le sel en sus­pen­sion, et donne à la ville cette clar­té un peu spec­trale qui a fait dire à tant de voya­geurs que Cadix flot­tait. La cité tient en effet à un fil : une langue de terre presque entiè­re­ment cer­née d’eau, reliée au conti­nent par un cor­don si mince que, long­temps, il fal­lut un pont pour l’at­teindre. C’est une île qui refuse de l’être tout à fait.

Neuf mètres sous le petit théâtre de marion­nettes de la Tía Nori­ca, au cœur du quar­tier ancien, une autre ville dort. On y des­cend par des pas­se­relles de verre, dans une lumière tami­sée, et l’on marche au-des­sus de rues qui n’ont pas ser­vi depuis vingt-huit siècles : murs de terre crue, seuils de mai­sons, un four, des sols de chaux bat­tue, l’empreinte d’une trame urbaine régu­lière. C’est Gadir, le comp­toir phé­ni­cien, la strate la plus pro­fonde et la plus ancienne d’une ville qui se réclame, non sans argu­ments, du titre de plus vieille cité vivante d’Eu­rope occi­den­tale. Le para­doxe est là, entier, dès qu’on met le pied dans ces cou­loirs : des gens venus de la Médi­ter­ra­née orien­tale, de Tyr, d’un monde d’o­li­viers et de golfes abri­tés, ont tra­ver­sé toute la mer inté­rieure, fran­chi le seuil des Colonnes, et se sont ins­tal­lés au bord d’un océan qu’ils ne connais­saient pas, pour y fon­der ce qui res­te­ra pen­dant des siècles le bout habi­té du monde. Com­prendre Gadir, c’est com­prendre pourquoi.

La ville que l’o­racle envoya au bout de la carte

Les Anciens avaient une réponse, et elle était reli­gieuse. Stra­bon rap­porte que les Tyriens, obéis­sant à un oracle, cher­chèrent à s’é­ta­blir « aux Colonnes d’Hé­ra­clès » — c’est-à-dire à l’ex­trême limite du monde connu. Deux expé­di­tions échouèrent, dit-on : les sacri­fices ne furent pas favo­rables, les colons rebrous­sèrent che­min. À la troi­sième seule­ment, en pous­sant au-delà du détroit, jus­qu’à cette petite île de l’At­lan­tique, les pré­sages consen­tirent. On fon­da la ville, et l’on éle­va à Mel­qart, le dieu tuté­laire de Tyr, un sanc­tuaire qui allait deve­nir l’un des plus célèbres de l’An­ti­qui­té. Cette his­toire de troi­sième ten­ta­tive n’est pas qu’une jolie légende de fon­da­tion : elle dit quelque chose de vrai de l’hé­si­ta­tion d’un peuple médi­ter­ra­néen devant l’in­con­nu océa­nique, et de la manière dont on n’y allait qu’ac­com­pa­gné d’un dieu.

Le nom lui-même est une pièce à convic­tion. Gadir est un mot phé­ni­cien, sémi­tique, qui signi­fie l’en­ceinte, le mur, l’es­pace clos et for­ti­fié — la même racine que l’on retrouve dans l’hé­breu gader, la clô­ture, et dans les Aga­dir du Magh­reb, ces gre­niers for­ti­fiés ber­bères. Nom­mer sa colo­nie « l’En­ceinte » plu­tôt que d’un nom de gloire ou de dieu en dit long : c’est un nom de comp­toir, pro­saïque, défen­sif, celui d’un lieu qu’on entoure d’un mur parce qu’on y entre­pose des choses pré­cieuses. Les Grecs en firent Gádei­ra, les Romains Gades — un plu­riel, car la ville s’é­ta­lait sur plu­sieurs îlots —, les Arabes Qādis, et de Qādis est venu Cádiz. Trois mille ans de bouches humaines ont poli le mot phé­ni­cien de l’en­ceinte sans jamais le rompre.

Reste la ques­tion de la date, et c’est ici que la tra­di­tion et la terre se contre­disent. Les auteurs latins — Vel­léius Pater­cu­lus sur­tout — datent la fon­da­tion de 1104 avant notre ère, quatre-vingts ans après la chute de Troie, dans les brumes de la pre­mière géné­ra­tion d’a­près-guerre héroïque. Or la fouille est têtue : aucune couche exhu­mée à Cadix n’est anté­rieure au IXᵉ siècle avant notre ère. L’é­cart de trois siècles a fait cou­ler de l’encre. L’hy­po­thèse la plus éco­nome est que Gadir fut d’a­bord, long­temps, une escale sai­son­nière — une plage où l’on tirait les bateaux, où l’on tro­quait quelques mois avant de repar­tir — et qu’elle ne devint une ville de pierre et de four que plus tard, quand le com­merce valut la peine qu’on y hiverne. Le quar­tier du Tea­tro Cómi­co, ce dédale sous les marion­nettes, s’é­tale de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle ; puis le centre se dépla­ça, migra vers d’autres îlots de l’ar­chi­pel — d’E­ry­theia la minus­cule vers Koti­nous­sa la grande —, comme une ville qui n’au­rait jamais tout à fait ces­sé de cher­cher son assiette sur des sables mouvants.

Car il faut d’a­bord, à la manière de Brau­del, regar­der la terre elle-même, la plus lente des his­toires. Ce que nous nom­mons Cadix n’é­tait pas, dans l’An­ti­qui­té, une pres­qu’île mais un cha­pe­let d’îles — Ery­theia, Koti­nous­sa, une troi­sième plus tard nom­mée Anti­po­lis — sépa­rées du conti­nent et les unes des autres par des che­naux et des marais salants. Un bras d’eau si étroit qu’on le com­pa­rait à une rivière cou­rait entre l’ar­chi­pel et la Bétique ; Stra­bon lui donne à peine un stade de large, et les Anciens le fran­chis­saient sur un pont dont le loin­tain héri­tier, le Puente de Zua­zo, porte encore la mémoire. Depuis, les îlots se sont sou­dés, la mer a man­gé le sud, les sédi­ments ont com­blé le nord, et la carte antique s’est brouillée sous nos pieds au point qu’on dis­cute encore de l’emplacement des choses les plus célèbres. À Gadir, la géo­gra­phie n’est pas un décor stable : c’est un per­son­nage qui bouge, un socle qui se dérobe, et la ville a pas­sé trois mille ans à négo­cier avec lui.

Le métal, ou pour­quoi l’on venait si loin

On ne tra­verse pas une mer entière pour la beau­té d’un oracle. Si Tyr a envoyé ses navires jus­qu’à l’o­céan, c’est qu’il y avait, dans l’ar­rière-pays de Gadir, quelque chose que le monde ancien convoi­tait sans mesure : du métal, et en par­ti­cu­lier de l’argent. La basse val­lée du Gua­dal­qui­vir — le Bae­tis des Romains — et la région de Huel­va rece­laient un des gise­ments les plus riches de l’An­ti­qui­té, cette cein­ture pyri­teuse ibé­rique où le cuivre, le plomb, l’é­tain et l’argent affleu­raient dans une terre sai­gnée de rouge par le Río Tin­to. Là s’é­tait déve­lop­pée, avant même l’ar­ri­vée des Orien­taux, une culture indi­gène qu’on appelle Tar­tes­sos, semi-légen­daire, pros­père, tour­née vers l’At­lan­tique, et dont les clas­siques feront le royaume fabu­leux de l’Oc­ci­dent — cer­tains y ont même recon­nu le Tar­sis biblique vers lequel voguaient les vais­seaux de Salo­mon et de Hiram de Tyr.

Les images que les Anciens gar­daient de cette abon­dance frisent le conte. Stra­bon assure que les navires phé­ni­ciens y char­geaient tant d’argent qu’ils rem­pla­çaient jus­qu’à leurs ancres de pierre par des ancres du métal pré­cieux, faute de place à bord. Dio­dore affirme que, pour ali­men­ter sans relâche les four­neaux de fusion, les Phé­ni­ciens durent raser les forêts de la Sier­ra More­na entière. Il faut faire la part de l’exa­gé­ra­tion — le monde antique aimait ses Eldo­ra­dos —, mais l’ar­chéo­lo­gie confirme le fond : dès la seconde moi­tié du Xᵉ siècle, un dépôt phé­ni­cien per­ma­nent fonc­tion­nait à Huel­va, l’an­tique Ono­ba, et le méca­nisme d’é­change s’y lit clai­re­ment. Les Orien­taux appor­taient du vin et de l’huile — les mil­liers de tes­sons d’am­phores de trans­port en témoignent — et repar­taient char­gés de métal. Le vin fut la pre­mière mar­chan­dise venue d’O­rient que les indi­gènes du golfe ado­ptèrent avec pas­sion, et par le vin vinrent l’é­cri­ture, les dieux, les manières de bâtir et d’en­ter­rer les morts.

Ce fut là, plus encore que le métal, l’œuvre pro­fonde de Gadir : non pas seule­ment drai­ner une richesse, mais trans­for­mer le monde qu’elle tou­chait. Les archéo­logues nomment ce bas­cu­le­ment l’o­rien­ta­li­sa­tion. Les élites de Tar­tes­sos se mirent à boire dans des coupes façon­nées à l’o­rien­tale, à parer leurs femmes de bijoux d’or gra­nu­lé selon des tech­niques phé­ni­ciennes, à cou­ler leurs bronzes d’a­près des modèles levan­tins, à écrire enfin dans un alpha­bet déri­vé de celui que les mar­chands de Tyr avaient appor­té avec leurs amphores. Le tour du potier, la métal­lur­gie du fer, la vigne et l’o­li­vier peut-être, la ville même comme forme de vie : tout cela remon­ta les rivières de la Bétique dans le sillage du com­merce gadi­tain. On ne mesure pas assez ce que fut ce contact — une des grandes ren­contres de civi­li­sa­tions de la Médi­ter­ra­née ancienne, aus­si déci­sive à sa manière que la colo­ni­sa­tion grecque de la Sicile, et qui se joua ici, dis­crè­te­ment, à l’é­cart des grands récits, sur les rives d’un fleuve d’argent.

Gadir était le nœud de tout cela : le ter­mi­nus occi­den­tal d’un réseau qui, de port en port, remon­tait jus­qu’à Tyr et au-delà. Le métal ibé­rique y était ras­sem­blé, fon­du, cou­lé en lin­gots, puis embar­qué vers l’est pour irri­guer l’é­co­no­mie de toute la Médi­ter­ra­née orien­tale, à com­men­cer par la mon­naie et l’or­fè­vre­rie des grandes cités du Levant. Et il y avait plus loin­tain encore. Au-delà même de Gadir, vers le nord bru­meux, s’ou­vraient les routes de l’é­tain — ce métal rare sans lequel il n’est pas de bronze —, celles des mys­té­rieuses Cas­si­té­rides, les « îles de l’é­tain », que les navi­ga­teurs gadi­tains attei­gnaient en lon­geant les côtes atlan­tiques jus­qu’à la Galice, la Bre­tagne, la Cor­nouailles. On dit que les Phé­ni­ciens gar­daient jalou­se­ment le secret de cette route ; qu’un capi­taine, sui­vi par un navire rival, pré­fé­ra jeter le sien à la côte plu­tôt que de livrer le che­min. Vraie ou non, l’a­nec­dote des­sine la véri­té du lieu : Gadir était la porte par laquelle la Médi­ter­ra­née attei­gnait l’o­céan, et le point où se négo­ciait le métal du bout du monde.

Cet équi­libre ne dura pas. Au VIᵉ siècle, quelque chose se rom­pit dans l’Oc­ci­dent phé­ni­cien : Tar­tes­sos, la brillante culture indi­gène du Gua­dal­qui­vir, s’ef­fa­ça des sources et de la terre presque sans lais­ser de trace, et l’on voit à la même époque le vieux quar­tier du Tea­tro Cómi­co se contrac­ter et se réor­ga­ni­ser. On a mis ce déclin au compte de la chute de Tyr devant Baby­lone, qui pri­va les colo­nies d’Oc­ci­dent de leur métro­pole, ou de l’é­pui­se­ment des veines d’argent les plus faciles, ou d’un bas­cu­le­ment des routes. Ce qui est sûr, c’est que Gadir sur­vé­cut à la dis­pa­ri­tion de son par­te­naire et chan­gea de tutelle : Car­thage, la fille de Tyr deve­nue reine de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale, prit peu à peu la ville dans son orbite. La colo­nie du bout du monde conti­nua d’ex­pé­dier son métal, mais pour un autre maître, et c’est en Gadi­taine ral­liée à Car­thage qu’elle entra dans la longue guerre qui allait déci­der du sort de l’Occident.

Un dieu au bord de l’abîme

À l’autre extré­mi­té de l’ar­chi­pel, loin de la ville, sur un îlot aujourd’­hui iso­lé qu’on nomme Sanc­ti Petri, s’é­le­vait le sanc­tuaire. Les Grecs l’ap­pe­laient l’Herak­leion, les Romains le temple d’Her­cule Gadi­tain ; c’é­tait, sous le masque de l’in­ter­pre­ta­tio, la mai­son de Mel­qart, le Baal de Tyr, le « roi de la cité » que ses fidèles voyaient mou­rir et renaître chaque année. Peu de lieux du monde antique furent aus­si renom­més. On y venait de par­tout — marins qui accom­plis­saient un vœu avant de prendre le large, géné­raux qui inter­ro­geaient l’o­racle, curieux venus voir de leurs yeux la fin de la terre.

Ce qui frap­pait les visi­teurs, c’é­tait l’aus­té­ri­té et l’é­tran­ge­té du culte. Le poète Silius Ita­li­cus, décri­vant le temple au Iᵉ siècle, s’at­tarde sur ce détail pro­pre­ment orien­tal : une flamme brû­lait per­pé­tuel­le­ment sur les autels de pierre, mais aucune effi­gie, aucune sta­tue du dieu n’emplissait le sanc­tuaire. On priait devant un feu et un vide. Les portes de bronze mon­traient en relief les tra­vaux d’Hé­ra­clès — l’hydre aux têtes tran­chées, le lion de Némée étran­glé, Cer­bère tiré de son antre. Les prêtres allaient pieds nus, la tête rasée, vêtus de lin, tenus à la chas­te­té ; les femmes et les porcs n’en­traient pas. À l’en­trée se dres­saient deux colonnes de bronze de huit cou­dées, cou­vertes d’une ins­crip­tion. Beau­coup y voyaient les vraies Colonnes d’Her­cule, celles qui mar­quaient la limite du navi­gable — mais Stra­bon, scep­tique et un peu pédant, note que l’ins­crip­tion ne par­lait pas d’Hé­ra­clès du tout : elle détaillait seule­ment le coût de fabri­ca­tion des colonnes. La légende et la comp­ta­bi­li­té, sur le même bronze : rien de plus phénicien.

Le sanc­tuaire gar­dait ses mer­veilles et ses mys­tères. On y mon­trait un oli­vier sacré tout d’or, disait-on, dont les fruits étaient d’é­me­raude — écho loin­tain de l’o­li­vier du temple de Mel­qart à Tyr, ces sym­boles voyagent avec les colons comme des reliques. Deux sources d’eau douce y jaillis­saient, pro­dige sur une île cer­née de sel. Et chaque année s’y célé­brait l’eger­sis, le « réveil » du dieu : car Mel­qart était de ces divi­ni­tés orien­tales qui meurent et renaissent, qu’on brûle en effi­gie et qu’on res­sus­cite au bout de la sai­son, épou­sant le rythme du soleil et des mois­sons. Fon­der un tel culte au point le plus occi­den­tal du monde, là où l’astre chaque soir s’en­fon­çait dans l’o­céan pour renaître à l’est, n’a­vait rien d’a­no­din : c’é­tait pla­cer le dieu qui res­sus­cite pré­ci­sé­ment là où le jour paraît mou­rir. L’o­racle, lui, par­lait, et l’on venait de loin l’in­ter­ro­ger — mar­chands, capi­taines, plus tard géné­raux romains ; on raconte que Jules César y vint et pleu­ra devant une sta­tue d’A­lexandre, mesu­rant tout ce qu’il n’a­vait pas encore accompli.

C’est dans ce temple, avant de lan­cer sa marche vers l’I­ta­lie, qu’­Han­ni­bal vint prier. Silius Ita­li­cus place là l’un des moments clés de sa Puni­ca : le Car­tha­gi­nois, héri­tier de la même dévo­tion tyrienne, s’a­ge­nouille devant Mel­qart au seuil du monde, s’é­mer­veille des marées de l’At­lan­tique, et rêve la guerre qui vient. Pèle­ri­nage stra­té­gique autant que pieux : venir cher­cher au bout de l’Oc­ci­dent la béné­dic­tion du dieu ances­tral avant de fondre sur Rome. Le geste dit la pro­fon­deur du lien qui, par-des­sus les siècles et les mers, reliait encore Gadir à Tyr, et Car­thage à toutes deux.

Rome, loin d’a­bo­lir ce culte étran­ger, le fit sien et le por­ta au faîte. Sous Tra­jan et Hadrien — deux empe­reurs nés en Espagne, non par hasard —, l’Her­cule Gadi­tain reçut une digni­té qua­si impé­riale : son effi­gie parut sur les mon­naies, asso­ciée à l’i­mage du prince, et le dieu du bout du monde devint un emblème de la puis­sance qui régnait jus­qu’aux confins. Ce Mel­qart tyrien que les Grecs avaient rebap­ti­sé Héra­clès et que cer­tains, trou­blés par l’é­tran­ge­té de ses rites, disaient égyp­tien, avait fait un long che­min depuis Tyr : à Gadès, il était deve­nu la borne sacrée de l’Oc­ci­dent, le point où l’empire tou­chait la limite du monde et se retour­nait, satis­fait, vers son centre.

Du sanc­tuaire, il ne reste presque rien. La mer, qui a tout don­né à cette ville, lui a repris son dieu : les dyna­miques marines ont éro­dé et englou­ti la frange méri­dio­nale de l’an­tique archi­pel, et le temple gît quelque part sous les eaux basses de Sanc­ti Petri, dis­per­sé, incer­tain. Les plon­geurs en ont remon­té des bronzes, des ancres, des ex-voto ; les savants dis­cutent encore de son empla­ce­ment exact et du nombre de tra­vaux figu­rés sur ses portes — dix, selon Silius, davan­tage peut-être. Ce qui fut le point de repère spi­ri­tuel de tout un monde est aujourd’­hui une hypo­thèse sous la sur­face de l’eau, à laquelle on accède en barque et en conjectures.

Les marées, ou la Médi­ter­ra­née devant l’inconnu

Il y avait, à Gadir, un phé­no­mène que nul homme venu de la mer inté­rieure ne pou­vait com­prendre : la marée. La Médi­ter­ra­née ne res­pire pas, ou si peu ; son niveau bouge à peine. Mais ici, sur cette façade océa­nique, la mer se reti­rait deux fois par jour de plu­sieurs mètres, décou­vrant des éten­dues de vase, puis remon­tait englou­tir les quais — mou­ve­ment régu­lier, colos­sal, indif­fé­rent, dont la cause échap­pait à toute la science grecque. C’est à Gadès, sur un quai du port, que le phi­lo­sophe Posi­do­nios d’A­pa­mée vint, au Iᵉ siècle avant notre ère, obser­ver le pro­dige. Stra­bon nous a conser­vé l’es­sen­tiel de son enquête : il nota un puits de la ville qui se rem­plis­sait à marée basse et se vidait à marée haute, à rebours du bon sens ; il com­pa­ra le rythme des flots au cours de la lune, quo­ti­dien, men­suel, annuel ; il entre­vit, contre toute intui­tion médi­ter­ra­néenne, que l’astre noc­turne gou­ver­nait la mer.

On a là un des plus beaux moments de l’his­toire intel­lec­tuelle de ce lieu, et il est tout entier médi­ter­ra­néen. C’est l’es­prit grec, for­mé sur une mer sans marées, qui vient buter contre l’o­céan et, au lieu d’y voir un chaos divin, s’obs­tine à mesu­rer, à cor­ré­ler, à com­prendre. Gadir n’é­tait pas seule­ment le comp­toir du métal : c’é­tait le labo­ra­toire où la pen­sée de la mer inté­rieure fai­sait l’é­preuve de ce qui la dépas­sait. Der­rière Posi­do­nios se pro­filent tous les navi­ga­teurs qui avaient déjà, bien avant lui, tâté cette eau : le Car­tha­gi­nois Himil­con pous­sé vers le nord dans les mers froides, l’a­ven­tu­reux Eudoxe de Cyzique embar­quant de Gadès pour ten­ter le tour de l’A­frique, car­gai­son de jeunes musi­ciens à bord. La ville regar­dait l’At­lan­tique comme un seuil — non pas un mur, mais une porte que l’on n’o­sait fran­chir qu’à demi, et dont on rap­por­tait des marées, des brumes, des îles d’é­tain, et l’i­dée neuve que la lune tirait la mer.

Car au-delà de Gadir com­men­çait, dans l’i­ma­gi­naire antique, l’in­con­nu abso­lu. C’est pas­sé les Colonnes que Pla­ton avait situé l’At­lan­tide englou­tie ; c’est là que finis­sait la carte et que com­men­çaient les monstres, la mer figée, les eaux téné­breuses où le soleil s’é­tei­gnait en gré­sillant. Les Colonnes d’Her­cule elles-mêmes por­taient, disait-on, l’a­ver­tis­se­ment non plus ultra — rien au-delà. Vivre à Gadir, c’é­tait habi­ter cette fron­tière, dor­mir chaque nuit au bord du néant géo­gra­phique, et pour­tant en faire com­merce : car les Gadi­tains, eux, savaient qu’au-delà il y avait des côtes, des peuples, du métal, et non le vide. Ils gar­daient pour eux ce savoir comme un capi­tal. Toute la ten­sion de la ville tient dans ce double rap­port à l’o­céan — ter­reur sacrée que l’on entre­te­nait pour les autres, connais­sance patiente que l’on exploi­tait pour soi.

Gadès la romaine : l’en­ceinte devient métropole

Quand Rome héri­ta de l’Oc­ci­dent, après avoir arra­ché à Car­thage l’Es­pagne et le mono­pole de ses métaux, Gadir devint Gadès — et pros­pé­ra comme jamais. La ville avait su, dès la deuxième guerre punique, pas­ser du côté du vain­queur ; elle en fut récom­pen­sée. Sous l’Em­pire, Stra­bon la décrit comme l’une des cités les plus peu­plées du monde romain, comp­tant un nombre de che­va­liers — de citoyens du cens équestre — que seule Rome, disait-on, dépas­sait. L’en­ceinte phé­ni­cienne était deve­nue une métro­pole mar­chande de l’Atlantique.

L’ar­ti­san de cette gran­deur porte un nom : Bal­bus. Un Gadi­tain, Lucius Cor­ne­lius Bal­bus l’An­cien, fut le pre­mier homme né hors d’I­ta­lie à revê­tir le consu­lat romain, en 40 avant notre ère — ver­tige de l’as­si­mi­la­tion, où le des­cen­dant de colons phé­ni­ciens sié­geait au som­met de l’É­tat romain. Son neveu, Bal­bus le Jeune, seul pro­vin­cial de l’his­toire à célé­brer un triomphe, dota sa ville d’une seconde agglo­mé­ra­tion, si bien que les Grecs l’ap­pe­lèrent Didy­mè, la Ville double. Il fit creu­ser un nou­veau port sur le conti­nent, le Por­tus Gadi­ta­nus, et construire ce théâtre dont on a retrou­vé en 1981 les gra­dins sous le quar­tier du Pópu­lo : l’un des plus anciens et des plus vastes de l’His­pa­nie romaine, dix mille spec­ta­teurs sur un flanc de roche. La vieille île du métal se cou­vrait de marbre.

De la ville phé­ni­cienne, pour­tant, les métiers sur­vi­vaient sous le ver­nis latin. On conti­nuait de saler le pois­son : les thons de l’At­lan­tique, qui migrent chaque prin­temps le long de ces côtes, étaient pris, tran­chés, entas­sés dans le sel au fond de grandes cuves — les ceta­riae dont les ves­tiges truffent la baie — et trans­for­més en garum, cette sauce fer­men­tée dont Rome raf­fo­lait et que Gadès expor­tait dans tout l’Em­pire. Et il y avait le luxe le plus fameux de la ville : les puel­lae gadi­ta­nae, les dan­seuses de Gadès, dont Mar­tial a chan­té et fus­ti­gé les hanches trem­blantes au cla­que­ment des cas­ta­gnettes bétiques. Leur pré­sence était obli­gée dans les ban­quets de la capi­tale ; on les fai­sait venir du bout de l’Oc­ci­dent comme une den­rée rare, au même titre que le garum et l’argent. La ville qui ven­dait le métal du monde ven­dait aus­si, désor­mais, un peu de son propre vertige.

Le long jusant, et le retour de l’océan

Puis vint le reflux. Au IIIᵉ siècle, la crise géné­rale de l’Em­pire, l’in­sé­cu­ri­té des côtes, le dépla­ce­ment des routes com­mer­ciales firent décli­ner Gadès ; la capi­tale de la région se replia vers l’in­té­rieur des terres, à Medi­na Sido­nia, loin d’une mer deve­nue dan­ge­reuse. La ville rétré­cit à mesure que l’eau ron­geait ses îlots méri­dio­naux. Sous l’Is­lam elle fut Qādis, port modeste d’al-Anda­lus ; au Moyen Âge chré­tien, une petite cité de pêcheurs cram­pon­née à sa langue de terre, l’ombre de l’an­tique métro­pole. L’en­ceinte du bout du monde sem­blait avoir fini son his­toire, retour­née au silence des sables et des marées.

C’est alors, au tour­nant du XVᵉ et du XVIᵉ siècle, que la géo­gra­phie qui avait tout com­men­cé se réveilla. Un océan que Gadir avait regar­dé pen­dant deux mille ans comme une limite devint sou­dain un che­min. Colomb appa­reilla de Cadix pour son deuxième et son qua­trième voyages ; der­rière lui s’ou­vrait un Atlan­tique qui ne butait plus sur des îles d’é­tain mais sur un conti­nent entier. Et la vieille île retrou­va exac­te­ment le rôle pour lequel sa posi­tion l’a­vait faite : rece­voir le métal venu de l’ouest et le redis­tri­buer au monde. En 1717, la Casa de Contra­ta­ción quit­ta Séville pour Cadix, et la ville tint le mono­pole du com­merce des Indes ; par ses quais tran­si­ta l’argent des Amé­riques, celui du Potosí et du Mexique, comme y avait autre­fois tran­si­té l’argent de Tar­tes­sos — le même métal, la même mer, la même enceinte, à trois mil­lé­naires de distance.

Il faut se tenir de nou­veau à la pointe ouest de la ville, dans cette lumière océa­nique, pour sen­tir le poids de la coïn­ci­dence. Ce qui a fait Gadir n’é­tait ni le hasard ni l’o­racle : c’é­tait une île posée au seuil, au point pré­cis où la Médi­ter­ra­née se déverse dans l’At­lan­tique, où le métal de l’ar­rière-pays ren­contre la mer qui l’emporte. Les Tyriens l’ont com­prise, les Romains l’ont agran­die, la mer l’a en par­tie reprise, l’A­mé­rique la lui a ren­due. Sous les marion­nettes de la Tía Nori­ca, les rues phé­ni­ciennes attendent, neuf mètres plus bas, que passe au-des­sus d’elles le pro­chain va-et-vient d’un océan qui, patiem­ment, conti­nue de respirer.


Repères

  • J. M. Gener Basal­lote et al., fouilles du Tea­tro Cómi­co de Cadix (2006–2010) : trame urbaine phé­ni­cienne de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle av. J.-C., ins­crip­tions phé­ni­ciennes archaïques, loca­li­sa­tion ini­tiale sur Ery­theia puis Kotinoussa.
  • Stra­bon, Géo­gra­phie, livre III : fon­da­tion tyrienne, temple de Mel­qart et Colonnes, marées obser­vées par Posi­do­nios, richesse métal­li­fère (les ancres d’argent), la Ville double des Balbus.
  • Dio­dore de Sicile, V, 35 : les mines de Tar­tes­sos et les forêts de la Sier­ra More­na consu­mées par les fourneaux.
  • Silius Ita­li­cus, Puni­ca, III : le sanc­tuaire d’Her­cule Gadi­tain (flamme per­pé­tuelle, absence d’ef­fi­gie, portes des tra­vaux) et le pèle­ri­nage d’Han­ni­bal ; Tite-Live, XXI, sur ce même vœu.
  • Mar­tial, Épi­grammes : les puel­lae gadi­ta­nae et les cas­ta­gnettes bétiques.
  • Sur Tar­tes­sos et la route atlan­tique de l’é­tain (Cas­si­té­rides) : syn­thèses récentes autour de Huelva/Onoba et du golfe de Cadix ; débat sur l’i­den­ti­fi­ca­tion au Tar­sis biblique.
  • Sur le sanc­tuaire de Sanc­ti Petri : trou­vailles sous-marines et dis­cus­sion de l’emplacement et de l’i­co­no­gra­phie des portes (le nombre des tra­vaux figu­rés reste discuté).
  • Le retour atlan­tique : Colomb (2ᵉ et 4ᵉ voyages depuis Cadix), trans­fert de la Casa de Contra­ta­ción de Séville à Cadix en 1717, mono­pole du com­merce des Indes.
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Les mines d’or de Nubie

Les mines d’or de Nubie

Les mines d’or de Nubie

Wadi Alla­qi, Bar­ra­miya, et trois mille ans d’épuisement

Les mines d’or de Nubie

Wadi Alla­qi, Bar­ra­miya, et trois mille ans d’épuisement


Ce qui reste d’une mine d’or

Il faut se défaire tout de suite d’une idée : dans une mine d’or antique, il n’y a pas d’or. Ce qui reste, ce qui jonche le sol par tonnes et qu’on voit de loin, c’est la roche broyée. Des amon­cel­le­ments de quartz pilé, blanc, presque lumi­neux quand le soleil est bas, éta­lés en cônes et en langues sur des cen­taines de mètres au fond des oua­dis. À dis­tance, on croi­rait des congères. De près, c’est un gra­vier angu­leux qui crisse sous la semelle et qui, à la loupe, ne montre rien du tout : le métal en a été extrait, il ne s’a­git que de gangue.

Autour, des meules. Des dalles creu­sées en ber­ceau, usées jus­qu’à la trans­pa­rence par le va-et-vient d’une molette, sou­vent bri­sées en deux, par­fois retour­nées, la face active vers le ciel. Des tables incli­nées taillées dans le grès, avec une rigole et une cuvette au bas de la pente. Des murets de pierres sèches mon­tés à hau­teur d’homme, ali­gnés le long du oua­di et for­mant des chambres de deux ou trois pièces. Des puits d’ac­cès à demi com­blés, un tas de sco­ries, des tes­sons. On peut mar­cher là une heure sans rien com­prendre, puis un détail change tout : le sable, sur cin­quante mètres, est mêlé d’é­clats de quartz de la taille du poing, tous de la même dimen­sion, et l’on sai­sit qu’on est dans l’aire de concas­sage, que ce cali­brage est le résul­tat d’un geste répé­té par des mil­liers d’hommes pen­dant des siècles.

Le Wadi Alla­qi débouche sur le Nil à une cen­taine de kilo­mètres au sud d’As­souan, en face de l’an­cien fort de Kou­ban, aujourd’­hui sous les eaux du lac Nas­ser. De là, il file vers le sud-est en direc­tion des monts de la mer Rouge, se rami­fie, se perd, rejoint le Wadi Gab­ga­ba et s’en­fonce dans le désert nubien sur près de trois cents kilo­mètres. C’é­tait le grand cou­loir de l’or de Oua­ouat, la Basse-Nubie des textes égyp­tiens. Plus au nord, sur la piste qui relie aujourd’­hui Edfou à Mar­sa Alam, Bar­ra­miya occupe le même rôle pour le désert Orien­tal égyp­tien : un dis­trict minier tra­vaillé depuis la pré­his­toire, réac­ti­vé sous les pha­raons, exploi­té par les Pto­lé­mées, repris par les Arabes, son­dé par les géo­logues du khé­dive, et où l’on tra­vaille encore.

Entre ces deux noms tient une his­toire de trois mille cinq cents ans dont l’or n’est, à vrai dire, que le pré­texte. La vraie matière du récit, c’est l’eau, la logis­tique et le nombre d’hommes qu’un État peut se per­mettre d’en­tre­te­nir dans un lieu qui ne pro­duit rien de comestible.

Six cents mil­lions d’années

Le socle est là avant tout le monde, et il faut lui accor­der un ins­tant, parce que c’est lui qui décide de tout le reste.

Ce que les géo­logues appellent le bou­clier ara­bo-nubien est un assem­blage de ter­rains néo­pro­té­ro­zoïques — arcs insu­laires, frag­ments de croûte océa­nique, gra­ni­toïdes — sou­dés les uns aux autres lors de l’o­ro­ge­nèse pan­afri­caine, entre 750 et 600 mil­lions d’an­nées avant nous, au moment où le Gond­wa­na se refer­mait. La suture de l’Al­la­qi-Heia­ni, qui tra­verse le sud-est égyp­tien et le nord-est sou­da­nais, est l’une des cica­trices de ce col­lage. Plus tard, entre 640 et 570 mil­lions d’an­nées, le sys­tème de failles du Najd a cisaillé toute cette masse en une série de cou­loirs orien­tés nord-ouest, et c’est dans ces cou­loirs que les fluides hydro­ther­maux ont cir­cu­lé, char­gés de silice et de métaux, dépo­sant en refroi­dis­sant des filons de quartz où l’or s’est logé en grains micro­sco­piques, sou­vent asso­cié à la pyrite et à l’ar­sé­no­py­rite. Les spé­cia­listes rangent ces gise­ments dans la caté­go­rie des ors oro­gé­niques, ceux qui naissent de la défor­ma­tion des chaînes de montagnes.

Rete­nons deux choses. La pre­mière est que l’or nubien est indis­so­ciable du quartz, c’est-à-dire de la roche la plus dure et la plus ingrate qu’on puisse ima­gi­ner tra­vailler à main nue. La seconde est que ce quartz affleure là où le socle affleure : dans le désert, sur les deux rives du grand cou­loir du Nil, jamais dans la val­lée elle-même, dont les allu­vions récentes recouvrent tout et ne recèlent rien. Le pays de l’or est néces­sai­re­ment le pays sans eau. Toute l’his­toire qui suit découle de cette contrariété.

Ce socle est le même que celui qui, en tra­vers du fleuve, pro­duit les cata­ractes. Les seuils de gra­nite entre Assouan et Khar­toum et les filons auri­fères des oua­dis laté­raux sont deux affleu­re­ments du même vieux plan­cher, et l’on peut lire toute la géo­gra­phie poli­tique de la Nubie comme la consé­quence d’un unique acci­dent : la remon­tée du socle pré­cam­brien à la sur­face, qui rompt la navi­ga­tion d’un côté et sème le métal de l’autre. C’est le temps qua­si immo­bile dont par­lait Brau­del, celui qui ne bouge pas à l’é­chelle des civi­li­sa­tions mais qui leur impose ses condi­tions. Les empires ont duré quelques siècles cha­cun. Le quartz est en place depuis six cents mil­lions d’an­nées, et il y sera encore quand la ques­tion ne se pose­ra plus.

Le mot noub

On lit sou­vent que la Nubie tire son nom de nbw, l’or en égyp­tien ancien. L’é­ty­mo­lo­gie est sédui­sante et lar­ge­ment répan­due ; elle est aus­si dis­cu­tée, d’autres y voyant un eth­no­nyme sans rap­port avec le métal. Pre­nons-la pour ce qu’elle est : moins une preuve qu’un symp­tôme. Que l’on ait vou­lu, très tôt et dura­ble­ment, que le nom du pays soit le nom de sa richesse en dit long sur ce que le pays repré­sen­tait vu du nord.

Encore faut-il s’en­tendre sur ce que l’or est pour l’É­gypte pha­rao­nique, car ce n’est pas ce que nous croyons. Ce n’est pas de la mon­naie : l’É­gypte ne frappe pas de pièces avant les Perses et sur­tout avant les Pto­lé­mées, et les comptes du Nou­vel Empire s’ex­priment en deben de cuivre ou d’argent, uni­tés de poids ser­vant d’é­ta­lon dans une éco­no­mie où l’on échange encore du grain contre des san­dales. L’or est autre chose. C’est une sub­stance théo­lo­gique. La chair des dieux est d’or, dit-on, leurs os d’argent, leurs che­veux de lapis. L’or ne ter­nit pas, ne s’oxyde pas, ne se cor­rompt pas : il est le maté­riau de l’im­pu­tres­cible, donc du divin, donc du royal, donc du funé­raire. Le masque de Tou­tan­kha­mon n’est pas un objet de luxe, c’est un dis­po­si­tif d’éternité.

De cette nature découle un usage par­ti­cu­lier. L’or ne cir­cule pas comme cir­cule la mon­naie ; il s’ac­cu­mule, se thé­sau­rise dans les temples, s’en­fouit dans les tombes, et sort de l’é­co­no­mie. Il sert aus­si, et c’est là qu’il devient poli­tique, à payer ce qu’au­cune autre den­rée ne peut payer : la fidé­li­té d’un vas­sal, l’a­mi­tié d’un roi étran­ger, l’é­pouse d’un sou­ve­rain loin­tain. L’É­gypte n’est pas riche en or parce qu’elle en fait com­merce. Elle est riche en or parce qu’elle en dis­pose et que les autres n’en ont pas.

Les for­te­resses avant les mines

Le pre­mier or fut ramas­sé, non extrait. Dans les oua­dis, l’é­ro­sion a déman­te­lé les filons et concen­tré au fond des lits des paillettes et des pépites qu’il suf­fi­sait de trier au tamis et de laver. Cet or allu­vial est celui des Pré­dy­nas­tiques et de l’An­cien Empire, et il repré­sente pro­ba­ble­ment, sur toute l’An­ti­qui­té, une part plus impor­tante de la pro­duc­tion totale que le mine­rai arra­ché à la roche. Il a aus­si l’a­van­tage de ne deman­der presque aucune infra­struc­ture : quelques hommes, des outres, une sai­son sèche.

Le pas­sage à l’é­chelle est un fait d’É­tat, et il se lit dans l’ar­chi­tec­ture mili­taire avant de se lire dans les mines. Au Moyen Empire, les pha­raons de la XIIᵉ dynas­tie, Sésos­tris III sur­tout, plantent entre la Pre­mière et la Deuxième Cata­racte une chaîne de for­te­resses en brique crue d’une ampleur sans équi­valent avant l’é­poque moderne : Bou­hen, Mir­gis­sa, Sem­na, Koum­ma, Askout, une dou­zaine d’ou­vrages en enfi­lade, avec bas­tions, fos­sés, che­mins de ronde et maga­sins à grain. On y a retrou­vé des rap­ports de patrouille — les fameuses dépêches de Sem­na — où des offi­ciers signalent avec un sérieux admi­nis­tra­tif intact le pas­sage de quelques Med­jay venus faire du troc et repar­tis dans le désert. Ces forts ne sont pas là pour repous­ser une inva­sion : la Nubie n’a pas d’ar­mée capable de mena­cer l’É­gypte. Ils sont là pour tenir un cor­ri­dor, fil­trer une cir­cu­la­tion et sécu­ri­ser des convois.

Le plus par­lant est Kou­ban, plan­té exac­te­ment à l’embouchure du Wadi Alla­qi. Une for­te­resse à cet endroit n’a de sens que si l’on veut contrô­ler ce qui sort du oua­di et ce qui y entre. Le dis­po­si­tif com­plet appa­raît alors pour ce qu’il est : une machine à éva­cuer le métal vers le nord, dont les mines ne sont que l’ex­tré­mi­té amont. Dans toute cette affaire, on construit d’a­bord le fort, ensuite la piste, ensuite le puits ; la mine vient en der­nier, et c’est le maillon le moins coû­teux de la chaîne.

L’or de Oua­ouat, l’or de Kouch

Vers 1550 avant notre ère, les sou­ve­rains thé­bains qui viennent de chas­ser les Hyk­sos du Del­ta se retournent vers le sud et entre­prennent la conquête métho­dique de la Nubie. En un siècle, la fron­tière remonte jus­qu’à la Qua­trième Cata­racte, au-delà de Napa­ta. C’est la plus longue et la plus ren­table des annexions égyp­tiennes, et elle est admi­nis­trée par un per­son­nage nou­veau, le sa-nésou en Kouch, le Fils royal de Kouch, vice-roi de Nubie, qui n’ap­par­tient pas à la famille royale mal­gré son titre et qui répond direc­te­ment au pha­raon. Sa fonc­tion prin­ci­pale, à lire les monu­ments, est de faire mon­ter l’or.

Les listes égyp­tiennes dis­tinguent soi­gneu­se­ment trois ors selon leur pro­ve­nance : l’or de Cop­tos, celui du désert Orien­tal à hau­teur de Thèbes ; l’or de Oua­ouat, celui de la Basse-Nubie et du Wadi Alla­qi ; l’or de Kouch, venu de plus haut, du côté de l’At­bai et des monts de la mer Rouge sou­da­nais. Les scènes de tri­but peintes dans les tombes thé­baines — celle du vizir Rekh­mi­ré est la plus connue — montrent des por­teurs nubiens ployant sous des anneaux d’or empi­lés, des sacs de poudre d’or et des lin­gots en forme de tore, mêlés à l’é­bène, à l’i­voire, aux peaux de pan­thère et aux girafes. Les quan­ti­tés ins­crites dans les annales sont consi­dé­rables, quelques cen­taines de kilos par an dans les meilleures années, avec l’in­cer­ti­tude habi­tuelle sur la valeur des chiffres offi­ciels égyp­tiens, qui relèvent autant de la pro­pa­gande que de la comptabilité.

La consé­quence diplo­ma­tique est spec­ta­cu­laire, et on la lit dans les archives d’A­mar­na, ces trois cents tablettes cunéi­formes retrou­vées dans les ruines de la capi­tale d’A­khe­na­ton, cor­res­pon­dance des rois du Proche-Orient avec la cour égyp­tienne au XIVᵉ siècle. Le ton y est celui d’une famille royale inter­na­tio­nale, cha­leu­reux et âpre, où l’on s’ap­pelle « mon frère » en récla­mant du métal. Toush­rat­ta du Mitan­ni, beau-père du pha­raon, écrit qu’en Égypte l’or est aus­si abon­dant que la pous­sière et qu’il en veut donc en quan­ti­té illi­mi­tée ; dans une autre lettre, il accuse le pha­raon de lui avoir envoyé, à la place des sta­tues d’or mas­sif pro­mises, des sta­tues de bois pla­quées. Le roi d’As­sy­rie se plaint que l’en­voi ne couvre même pas les frais des mes­sa­gers. On sou­rit, puis on com­prend le méca­nisme : pen­dant deux siècles, l’É­gypte a ache­té la paix de son empire asia­tique avec du métal nubien. La supré­ma­tie diplo­ma­tique du Nou­vel Empire est une fonc­tion du débit du Wadi Allaqi.

Le puits de Ramsès

Il existe un texte qui dit toute la véri­té de cette éco­no­mie, et il est gra­vé sur une stèle retrou­vée à Kou­ban, à l’en­trée du Wadi Alla­qi, datée de l’an 3 de Ram­sès II. La scène est de conven­tion, mais les faits qu’elle trans­met sont d’une pré­ci­sion comptable.

Le roi siège sur son trône et médite, dit le texte, sur les pays étran­gers d’où vient l’or ; il songe à creu­ser des puits sur les routes qui manquent d’eau, ayant appris qu’il y a de l’or en abon­dance au pays d’A­kouya­ti mais que la route qui y mène est sans eau, en sorte qu’au­cun or n’en revient. On convoque le vice-roi de Kouch, qui expose la situa­tion avec une fran­chise remar­quable : tous les rois du pas­sé ont vou­lu creu­ser là un puits, sans résul­tat ; feu le roi Men­maâ­trê — c’est-à-dire Séthi Iᵉʳ, le propre père de Ram­sès — y a fait creu­ser jus­qu’à cent vingt cou­dées de pro­fon­deur, et le puits est res­té aban­don­né au bord de la route, car il n’en est pas venu d’eau. Ram­sès ordonne de recom­men­cer. Cette fois, dit la stèle, l’eau vient à douze cou­dées, et le puits reçoit un nom : « Le Puits, Ram­sès II vaillant en actes ».

Il y a dans ce docu­ment une chose que les ins­crip­tions royales égyp­tiennes ne font presque jamais : l’a­veu d’un échec pater­nel, rete­nu et daté, avec un chiffre. Cent vingt cou­dées, c’est plus de soixante mètres creu­sés dans le désert à la houe et au panier, pour rien. On ima­gine mal l’ef­fort. On ima­gine encore plus mal l’é­tat d’es­prit de l’é­quipe au tren­tième mètre.

Le même Séthi avait fait mieux ailleurs. Sur la route de Bar­ra­miya, à El-Kanaïs, dans le Wadi Mia, il avait creu­sé un puits qui, lui, avait don­né, et fait tailler dans la falaise un petit temple rupestre pour com­mé­mo­rer la chose, avec une ins­crip­tion qui déclare en sub­stance que la route était mau­vaise quand elle man­quait d’eau et qu’elle est bonne main­te­nant. Le sanc­tuaire est tou­jours là, et autour de lui, sur les parois, des géné­ra­tions de voya­geurs ont lais­sé des graf­fi­ti — égyp­tiens, grecs, latins, arabes —, ce qui est la meilleure preuve que le puits a ser­vi long­temps après que le roi qui l’a­vait creu­sé eut ces­sé d’être un dieu vivant.

Voi­là le nœud. Le fac­teur limi­tant de l’or nubien n’a jamais été l’or. C’est l’eau, et par consé­quent le nombre d’hommes qu’on peut main­te­nir sur place, et par consé­quent la quan­ti­té de roche qu’on peut broyer. Un puits qui donne à douze cou­dées vaut mieux qu’un filon riche. Toute reprise de l’ex­ploi­ta­tion, à n’im­porte quelle époque, com­mence par la remise en état des points d’eau.

La carte de Turin

Vers 1150 avant notre ère, un scribe nom­mé Amen­na­kh­té, fils d’I­pouy, homme de Deir el-Médi­neh, le vil­lage des arti­sans qui creu­saient les tombes de la Val­lée des Rois, des­sine sur un rou­leau de papy­rus de près de trois mètres une por­tion du Wadi Ham­ma­mat, dans le désert Orien­tal. Le docu­ment est aujourd’­hui au Musée égyp­tien de Turin, en frag­ments, et il passe pour la plus ancienne carte géo­lo­gique conser­vée au monde — la sui­vante ne vien­dra qu’au milieu du XVIIIᵉ siècle, vingt-neuf siècles plus tard.

Ce qui frappe n’est pas l’an­cien­ne­té, c’est l’exac­ti­tude. Les col­lines sont colo­riées en noir et en rose ; les géo­logues qui sont allés véri­fier sur le ter­rain ont consta­té que ces cou­leurs cor­res­pondent aux teintes réelles des roches, les sédi­ments sombres du Ham­ma­mat d’un côté, le gra­nite rose de Fawa­khir de l’autre. Les gra­viers du oua­di sont ren­dus dans leur diver­si­té litho­lo­gique. Les filons de quartz auri­fère sont figu­rés par des bandes rayon­nantes sur le flanc de la mon­tagne, au-des­sus du vil­lage des mineurs. Il y a la car­rière de pierre bekhen, cette grau­wacke gris-vert dont on fai­sait les sta­tues ; il y a le puits, et c’est grâce au puits que les archéo­logues ont pu iden­ti­fier avec cer­ti­tude le sec­teur repré­sen­té. Les légendes hié­ra­tiques indiquent la mon­tagne de l’or, celle de l’argent, la route de la mer, la route du village.

La carte a été dres­sée à l’oc­ca­sion de l’ex­pé­di­tion de l’an 3 de Ram­sès IV au Wadi Ham­ma­mat, à laquelle une stèle attri­bue huit mille trois cent soixante-deux hommes — la plus grande expé­di­tion de car­rière jamais enre­gis­trée dans ce oua­di après celle du Moyen Empire. On dis­cute encore de la fonc­tion du papy­rus : mémo­rial d’une expé­di­tion des­ti­né au roi ou au grand prêtre d’A­mon qui l’a­vait orga­ni­sée, ou véri­table ins­tru­ment de ter­rain, l’u­sure du rou­leau pou­vant résul­ter de pliages et dépliages répé­tés dans le désert.

Ce qui compte pour notre affaire tient en un mot : la pros­pec­tion était un savoir. Cumu­la­tif, trans­mis, écrit, car­to­gra­phié, conser­vé dans les archives d’un vil­lage de fonc­tion­naires à sept cents kilo­mètres de là. On n’a pas trou­vé les mines nubiennes par hasard, et on ne les a pas retrou­vées par hasard à chaque reprise. Il exis­tait, sur ce désert, une mémoire tech­nique d’É­tat — et l’une des façons dont ces dis­tricts miniers meurent, pré­ci­sé­ment, c’est quand cette mémoire s’interrompt.

Com­ment on tirait l’or de la pierre

La séquence est simple à décrire et effroyable à imaginer.

On repère le filon à l’af­fleu­re­ment, à la cou­leur rouille que donne l’al­té­ra­tion des sul­fures. On l’ouvre en tran­chée, puis on le suit en pro­fon­deur par des gale­ries étroites, par­fois sur cin­quante mètres, en s’é­clai­rant à la lampe à huile. Pour atta­quer le quartz, qui raye l’a­cier et se moque du cuivre, on uti­lise deux moyens : le feu, qu’on allume contre la paroi et qu’on éteint brus­que­ment pour fis­su­rer la roche par choc ther­mique — méthode qui consomme du bois, res­source rare et vite épui­sée dans un désert à aca­cias —, et la per­cus­sion à sec, avec des masses de dolé­rite ou de basalte, roches tenaces qu’on allait cher­cher par­fois très loin.

Le mine­rai remonte en blocs. On le casse au mar­teau, puis on le broie. Ici inter­vient la seule véri­table rup­ture tech­nique de toute l’his­toire du dis­trict. Au Nou­vel Empire, on broie sur des meules dor­mantes en andé­site, ovales, à va-et-vient : deux mains, un mou­ve­ment d’a­vant en arrière, une pro­duc­ti­vi­té déses­pé­rante. À l’é­poque pto­lé­maïque appa­raissent des mou­lins de forme concave, à molette munie de deux poi­gnées, qui auto­risent un mou­ve­ment de bas­cule et pro­duisent une poudre plus fine, donc une meilleure libé­ra­tion des grains d’or, donc un meilleur ren­de­ment au lavage. La dif­fé­rence paraît déri­soire. Elle mul­ti­plie pour­tant le débit et explique une bonne part de l’es­sor pto­lé­maïque et romain.

Le lavage se fait sur des tables incli­nées, dalles de pierre cou­vertes d’un maté­riau orga­nique — grille de bois ou toi­son, on n’a rien conser­vé — sur les­quelles on verse la poudre et un filet d’eau : les par­ti­cules lourdes res­tent accro­chées, le sté­rile part avec le cou­rant. Et il faut de l’eau, encore, pour cela, ce qui oblige sou­vent à remon­ter le mine­rai concas­sé vers un point d’eau plu­tôt qu’à faire venir l’eau à la mine. La fonte et l’af­fi­nage, eux, se font en géné­ral ailleurs, dans des ate­liers de la val­lée du Nil.

Reste à mesu­rer le résul­tat, et le résul­tat est décon­cer­tant. Die­trich et Rose­ma­rie Klemm, qui ont consa­cré leur vie à car­to­gra­phier ces sites, estiment l’en­semble du mine­rai extrait des tra­vaux sou­ter­rains et des tran­chées antiques du désert Orien­tal égyp­tien à quelque quatre à six cent mille tonnes de quartz ; en rete­nant une teneur récu­pé­rée de dix grammes par tonne, cela donne un maxi­mum d’en­vi­ron six tonnes d’or filo­nien pour toute l’An­ti­qui­té, aux­quelles ils ajoutent une ving­taine de tonnes pro­ve­nant des tra­vaux allu­viaux dans les oua­dis. Vingt-quatre tonnes, disons, en trois mil­lé­naires, pour le désert égyptien.

À titre de com­pa­rai­son, la mine de Suka­ri, à vingt-cinq kilo­mètres de Mar­sa Alam, a pro­duit envi­ron cinq cents mille onces d’or en 2025, soit quelque quinze tonnes et demie. En une année.

Quand l’É­gypte se retire

Vers 1070 avant notre ère, l’é­di­fice craque. Le der­nier vice-roi de Kouch dont on suive la trace, Paneh­sy, se retourne contre le pou­voir thé­bain, marche vers le nord, puis se replie en Nubie, et l’ad­mi­nis­tra­tion égyp­tienne du sud dis­pa­raît des sources sans qu’au­cun texte n’en raconte la fin. Les temples rames­sides d’A­ma­ra, de Soleb, de Sedein­ga cessent d’être entre­te­nus. Les convois s’ar­rêtent. Pen­dant trois siècles, on ne sait à peu près rien de ce qui se passe entre les cata­ractes, et ce silence docu­men­taire est lui-même un ren­sei­gne­ment : l’é­cri­ture, dans cette région, était une impor­ta­tion colo­niale, et elle s’en va avec le colonisateur.

Quand la Nubie réap­pa­raît, au VIIIᵉ siècle, ce n’est plus comme pro­vince mais comme puis­sance. Les rois de Napa­ta, au pied du Dje­bel Bar­kal, remontent le fleuve dans l’autre sens : Piân­khy conquiert l’É­gypte vers 730, Tahar­qa règne sur les deux pays, et la XXVᵉ dynas­tie fait bâtir à Thèbes et à Kar­nak avec un or qui, cette fois, n’est plus arra­ché à un tri­bu­taire mais extrait par un État nubien pour son propre compte. Le ren­ver­se­ment est com­plet, et il dure un demi-siècle avant que les Assy­riens ne le brisent. Les rois se replient alors vers l’a­mont, à Méroé, entre le Nil et l’At­ba­ra, et y font vivre pen­dant près de mille ans un royaume dont les pyra­mides de brique ali­gnées dans les dunes de Begra­wiya sont la signa­ture la plus visible. Leur or vient du même Atbai, des mêmes filons.

C’est aus­si durant ces siècles obs­curs que se des­sine la par­ti­tion durable du désert. La val­lée appar­tient à qui tient les cata­ractes ; les oua­dis appar­tiennent à qui tient les puits, c’est-à-dire aux pas­teurs cha­me­liers, Med­jay hier, Blem­myes puis Bed­ja demain. Aucune admi­nis­tra­tion séden­taire ne tra­vaille­ra plus jamais dans cette éten­due sans négo­cier avec eux, les payer, les enrô­ler comme guides et comme escortes, ou les com­battre. Bar­ra­miya, sur la piste d’Ed­fou à la mer, est de ces dis­tricts qui tra­versent tous les régimes sans jamais s’in­ter­rompre bien long­temps : creu­sé au Pré­dy­nas­tique, repris au Nou­vel Empire, exploi­té par les Pto­lé­mées puis par Rome, réoc­cu­pé par les mineurs arabes, car­to­gra­phié par les géo­logues du khé­dive au XIXᵉ siècle, et concé­dé aujourd’­hui à des socié­tés d’ex­plo­ra­tion. Ce ne sont pas les mêmes hommes ni les mêmes États. C’est le même filon.

Les hommes enchaî­nés de Ghozza

Vers 130 avant notre ère, un fonc­tion­naire grec du nom d’A­ga­thar­chide de Cnide, qui avait tra­vaillé à la cour d’A­lexan­drie et com­pi­lé tout ce qu’on savait de la mer Éry­thrée, a lais­sé sur ces mines une des­crip­tion que Dio­dore de Sicile a reco­piée un siècle plus tard, et qui est le seul témoi­gnage sui­vi que l’An­ti­qui­té nous ait légué sur le tra­vail dans un dis­trict auri­fère égyptien.

Le tableau est d’une noir­ceur sans conso­la­tion. La terre y est noire, écrit-il, vei­née d’un quartz d’une blan­cheur extrême, et l’or s’y obtient au prix de grandes souf­frances et de grands frais. Les tra­vailleurs sont des pri­son­niers de guerre, des condam­nés, par­fois des inno­cents vic­times d’une accu­sa­tion, envoyés là avec leurs familles entières ; ils sont en foule, ils ont tous les pieds entra­vés, et ils tra­vaillent sans relâche, de jour comme de nuit. Les gardes sont des sol­dats étran­gers qui ne parlent pas leur langue, de sorte qu’au­cune fami­lia­ri­té, aucune cor­rup­tion n’est pos­sible. Les enfants se glissent dans les gale­ries pour ramas­ser les éclats, les hommes creusent, les femmes et les vieillards tournent les meules. Aucun ne se lave, aucun ne se couvre, et la mort est la seule libération.

On a long­temps tenu ce texte pour un mor­ceau de rhé­to­rique, un lieu com­mun sur la misère ser­vile des­ti­né à faire fris­son­ner un lec­teur alexan­drin. Les fouilles récentes du désert Orien­tal l’ont bru­ta­le­ment réha­bi­li­té. À Samut, puis à Ghoz­za, sites miniers pto­lé­maïques, on a mis au jour des entraves en fer — des chaînes de che­ville, objets raris­simes dans l’ar­chéo­lo­gie égyp­tienne, dont on n’a­vait guère que la men­tion d’A­ga­thar­chide et un papy­rus des archives de Zénon pour attes­ter l’u­sage. Le témoi­gnage cesse d’être lit­té­raire. Quel­qu’un a réel­le­ment for­gé ces anneaux, les a réel­le­ment rivés sur des che­villes, dans ce oua­di, pour que des hommes cassent du quartz.

Il faut pour­tant se gar­der d’é­tendre le tableau à tout l’es­pace et à toute la durée. Six siècles plus tard, à Bir Umm Fawa­khir, on ne trouve aucun mur d’en­ceinte, aucun dis­po­si­tif de contrainte, aucune trace de régi­men­ta­tion ; les silos de l’un des fau­bourgs évoquent davan­tage du grain ver­sé en salaire que des rations dis­tri­buées à des cap­tifs. Le désert a connu au moins deux régimes de tra­vail : celui de la contrainte pénale, impor­té avec l’ad­mi­nis­tra­tion hel­lé­nis­tique et son voca­bu­laire de la condam­na­tion aux mines, et celui du bourg minier sala­rié, avec ses mai­sons, ses tombes, ses ordures domes­tiques et ses perles. Pour le Nou­vel Empire, entre les deux, nous ne savons à peu près rien : aucun texte égyp­tien ne décrit qui des­cen­dait dans les gale­ries de Ram­sès, et l’on est réduit à sup­po­ser un mélange de conscrits, de pri­son­niers nubiens et de spé­cia­listes rémunérés.

Pto­lé­mées, Romains, et l’or qui devient monnaie

Avec les Pto­lé­mées, quelque chose change dans la nature même de l’en­tre­prise. L’É­gypte entre dans un monde où l’or est frap­pé, où il cir­cule, où il paie des mer­ce­naires et solde des dettes. Le métal cesse d’être une sub­stance reli­gieuse à thé­sau­ri­ser pour deve­nir un ins­tru­ment moné­taire, avec tout ce que cela entraîne d’ap­pé­tit renou­ve­lé. Les Lagides rouvrent les dis­tricts, amé­liorent les mou­lins, réor­ga­nisent les pistes du désert, for­ti­fient les points d’eau, fondent sur la mer Rouge les ports de Béré­nice et de Myos Hor­mos, d’a­bord pour la chasse à l’é­lé­phant de guerre, ensuite pour le com­merce indien.

Rome hérite du sys­tème et l’in­dus­tria­lise. Le désert Orien­tal devient sous l’Em­pire une zone d’ex­ploi­ta­tion d’une den­si­té éton­nante : car­rières impé­riales du Mons Clau­dia­nus et du Mons Por­phy­rites, mines d’é­me­raude du Mons Sma­rag­dus, dis­tricts auri­fères, tout cela relié par un réseau de routes jalon­nées de hydreu­ma­ta, ces petits forts à puits qui sont l’in­ven­tion romaine déci­sive dans ces pay­sages. Les ostra­ca du Mons Clau­dia­nus, ces tes­sons cou­verts d’é­cri­ture qu’on uti­li­sait comme papier de brouillon, ont livré la comp­ta­bi­li­té quo­ti­dienne d’une de ces ins­tal­la­tions : listes de rations, cour­riers de ser­vice, récla­ma­tions, noms d’ou­vriers. On y voit une main-d’œuvre com­po­sée pour l’es­sen­tiel d’ar­ti­sans égyp­tiens libres et d’un per­son­nel logis­tique, pas de bagnards.

Il y a, en plein Wadi Alla­qi sou­da­nais, un site immense que les nomades appellent Dera­heib, « les bâti­ments » : un kilo­mètre et demi de ruines de part et d’autre du lit, deux forts mas­sifs, un tis­su urbain orga­ni­sé le long d’un axe. Les frères Cas­ti­glio­ni, qui l’ont rele­vé à par­tir de 1989 en s’ai­dant d’une carte arabe médié­vale, y ont vu la Béré­nice Pan­chry­sos — « toute d’or » — men­tion­née une seule fois par Pline l’An­cien. L’i­den­ti­fi­ca­tion a fait le tour du monde ; elle est contes­tée, le texte de Pline situant plu­tôt cette Béré­nice sur la côte de la mer Rouge, et l’é­pi­thète pou­vant venir d’une confu­sion avec les des­crip­tions de l’A­ra­bie du Sud. Ce qui n’est pas contes­té, en revanche, c’est ce que le site est : un centre minier et cara­va­nier de très grande ampleur, occu­pé aux époques pto­lé­maïque et romaine, où l’on a ramas­sé un tétra­drachme de Pto­lé­mée Iᵉʳ et des céra­miques romaines tar­dives, puis mas­si­ve­ment réoc­cu­pé au Moyen Âge.

Une remarque sur le sens de tout cela. À mesure que l’or devient mon­naie, il devient aus­si fuyant. Pline se plaint déjà de la sai­gnée de numé­raire que repré­sente le com­merce avec l’Inde, où l’or romain part contre des poivres et des soie­ries et ne revient pas. Le IIIᵉ siècle voit l’ef­fon­dre­ment de la mon­naie d’argent ; Constan­tin refonde le sys­tème sur une pièce d’or, le soli­dus, et pour l’a­li­men­ter fait main basse sur les tré­sors accu­mu­lés dans les temples — c’est-à-dire, en par­tie, sur l’or nubien immo­bi­li­sé depuis mille cinq cents ans dans les sanc­tuaires égyp­tiens. Une civi­li­sa­tion qui déthé­sau­rise est une civi­li­sa­tion qui a ces­sé de produire.

La ville de Bir Umm Fawakhir

À mi-che­min exac­te­ment entre le Nil à Qift, l’an­tique Cop­tos, et la mer Rouge à Qous­seir, l’an­tique Myos Hor­mos, à cinq kilo­mètres au nord-est du Wadi Ham­ma­mat, s’é­tire dans un oua­di étroit un ensemble de ruines qu’on a long­temps prises pour une sta­tion de cara­vanes romaine. Carol Meyer et son équipe y ont mené six cam­pagnes entre 1992 et 2001 et ont éta­bli tout autre chose : une ville minière byzan­tine et copte des Vᵉ et VIᵉ siècles, deux cent trente-sept bâti­ments rele­vés dans l’ag­glo­mé­ra­tion prin­ci­pale, qua­torze groupes de ruines péri­phé­riques, une popu­la­tion esti­mée à un peu plus de mille per­sonnes — infi­ni­ment plus que tout ce qui vit dans ce sec­teur aujourd’hui.

Le fond de sable du oua­di sert de rue prin­ci­pale. Les mai­sons s’a­lignent de part et d’autre, deux ou trois pièces en géné­ral, par­fois agglo­mé­rées jus­qu’à for­mer des ensembles de vingt-deux pièces, ce qui sug­gère des familles élar­gies ou des équipes logées ensemble. Il y a des postes de guet sur les crêtes, des aires de broyage, des puits, une cha­pelle. On y a trou­vé des perles, une gemme d’a­gate, des éme­raudes brutes, une amu­lette de Bès — un dieu égyp­tien encore pré­sent dans une ville chré­tienne —, un poids de bronze, la moi­tié d’un bra­ce­let en alliage d’or et de cuivre, quelques piécettes.

C’est, à ce jour, le seul éta­blis­se­ment minier de l’É­gypte ancienne à avoir été étu­dié dans son entier, et il cor­rige une idée reçue tenace. On pen­sait l’ad­mi­nis­tra­tion byzan­tine trop faible pour tenir le désert et sup­po­sait qu’elle l’a­vait aban­don­né aux nomades ; Fawa­khir, avec le fort d’A­bou Sha’ar, le port de Béré­nice et les car­rières de por­phyre, montre qu’il n’en était rien, et que Constan­ti­nople exploi­tait encore métho­di­que­ment ses déserts au VIᵉ siècle.

Puis cela s’ar­rête. On ne sait pas exac­te­ment pour­quoi ni exac­te­ment quand. Les can­di­dats ne manquent pas — la peste jus­ti­nienne des années 540, l’in­va­sion perse de 619, la conquête arabe de 640 —, et il est pro­bable qu’au­cun d’eux ne suf­fit à lui seul. Ce qu’on constate, c’est qu’une ville de mille habi­tants ins­tal­lée à cent kilo­mètres de toute agri­cul­ture se vide dès que la chaîne admi­nis­tra­tive qui l’ap­pro­vi­sion­nait en blé se rompt. Les habi­tants n’ont pas été chas­sés par l’é­pui­se­ment du filon. Ils ont été chas­sés par l’in­ter­rup­tion d’un convoi.

La ruée du IXᵉ siècle

L’his­toire aurait pu s’ar­rê­ter là. Elle reprend, deux siècles plus tard, dans des condi­tions entiè­re­ment dif­fé­rentes, et c’est le cha­pitre le moins connu et le plus étonnant.

Après la conquête arabe de l’É­gypte, la Nubie chré­tienne reste indé­pen­dante et signe en 652 avec le gou­ver­neur d’É­gypte un trai­té sin­gu­lier, le baqt, qui n’est ni une paix ni une sou­mis­sion mais un accord d’é­change annuel, tenu de part et d’autre pen­dant six siècles — l’un des plus longs trai­tés de l’his­toire. Entre les deux mondes, le désert Orien­tal reste aux Bed­ja, ces nomades cha­me­liers dont les Grecs par­laient déjà sous le nom de Blem­myes, et qui contrôlent les pistes.

Au IXᵉ siècle, des groupes arabes, les Rabi’a prin­ci­pa­le­ment, s’in­filtrent dans ce désert, s’al­lient aux Bed­ja par mariage et se mettent à l’or. Ce qui suit res­semble à toutes les ruées du monde. Al-Alla­qi devient une ville. Les géo­graphes arabes, al-Ya’­qu­bi le pre­mier, la décrivent comme une agglo­mé­ra­tion consi­dé­rable, sur la route cara­va­nière qui relie Assouan au port d’Aïd­hab, d’où l’on embarque pour Djed­da et La Mecque. Les fouilles russes menées à Dera­heib depuis 2017 ont éta­bli que la phase médié­vale du site court du IXᵉ au XIIᵉ siècle, que la for­te­resse nord, bâtie au IXᵉ, fonc­tion­nait moins comme un ouvrage mili­taire d’É­tat que comme le châ­teau for­ti­fié d’un sei­gneur local, et qu’un des bâti­ments est une mos­quée du ven­dre­di fon­dée au début du Xᵉ siècle.

Le détail du châ­teau vaut qu’on s’y arrête. Sous les pha­raons, sous les Pto­lé­mées, sous Rome, la mine est une affaire d’É­tat : le fort appar­tient au roi, la piste au roi, l’or au roi. Au IXᵉ siècle, l’É­tat s’est reti­ré et le pou­voir sur le métal est pas­sé à des poten­tats de ter­rain, chefs de tri­bu, entre­pre­neurs armés, aven­tu­riers. Les chro­ni­queurs égyp­tiens, al-Maq­ri­zi en tête, racontent l’his­toire d’un cer­tain al-‘Umari qui, venu d’É­gypte avec une troupe, s’empara des mines de l’Al­la­qi, tint tête aux Bed­ja comme aux Nubiens et régna quelques années sur son désert comme un sou­ve­rain, avant de finir comme finissent ces gens-là. Le récit est roma­nesque et pro­ba­ble­ment enjo­li­vé ; il décrit exac­te­ment le type de pou­voir que pro­duit un dis­trict auri­fère quand aucune admi­nis­tra­tion ne le tient.

Selon les rele­vés de Klemm, l’a­po­gée de cette exploi­ta­tion arabe se situe aux Xᵉ et XIᵉ siècles, et elle se pro­longe dans le nord-est du Sou­dan jusque vers 1350, avant de s’é­teindre à son tour.

Ce qui s’é­puise exactement

Nous voi­ci au cœur de l’af­faire, et il faut y mettre de la pré­ci­sion, parce que le mot « épui­se­ment » recouvre au moins quatre choses dif­fé­rentes qu’on a cou­tume de confondre.

Il y a d’a­bord un épui­se­ment bien réel, mais par­tiel : celui de la zone d’oxy­da­tion. Dans un gise­ment de ce type, la par­tie supé­rieure du filon, alté­rée par l’air et l’eau sur quelques dizaines de mètres, est celle où l’or se trouve à l’é­tat natif, libre, récu­pé­rable par simple broyage et lavage. En des­sous com­mence le mine­rai sul­fu­ré, où le métal est enfer­mé dans la pyrite et l’ar­sé­no­py­rite, invi­sible, et dont aucune tech­nique antique ne pou­vait le tirer. Les anciens n’ont donc pas épui­sé les gise­ments : ils ont épui­sé leur cha­peau. Ajoutons‑y la nappe phréa­tique, plan­cher abso­lu de toute mine sans pompe, et l’on tient la limite phy­sique du système.

Il y a ensuite l’é­pui­se­ment des res­sources annexes, plus insi­dieux. Le bois, d’a­bord, brû­lé par l’a­bat­tage au feu et par la cui­sine des équipes, dans un désert où l’a­ca­cia repousse en trente ans. L’eau ensuite, dont les puits s’en­sablent, s’ef­fondrent, se sali­nisent. Un dis­trict minier antique consomme son envi­ron­ne­ment plus vite qu’il ne consomme son minerai.

Il y a en troi­sième lieu l’é­pui­se­ment de la capa­ci­té d’É­tat, et c’est le fac­teur déci­sif. Faire tra­vailler mille hommes dans un oua­di sans eau à trois cents kilo­mètres du fleuve sup­pose une chaîne inin­ter­rom­pue de convois de grain, de gardes, de scribes, de char­pen­tiers, de pui­sa­tiers. Cette chaîne coûte cher et ne rap­porte qu’au bout. Un État solide l’en­tre­tient ; un État en dif­fi­cul­té la coupe la pre­mière, parce qu’elle est loin­taine, coû­teuse et dif­fé­rée. C’est pour­quoi les mines nubiennes s’ar­rêtent tou­jours en même temps que les grandes construc­tions royales et reprennent tou­jours avec elles. Elles sont un indi­ca­teur de puis­sance, non une cause.

Il y a enfin l’é­pui­se­ment rela­tif, c’est-à-dire la concur­rence. Et c’est ce qui achève véri­ta­ble­ment l’affaire.

L’or part vers l’ouest

À par­tir du VIIIᵉ siècle, un autre or entre dans le monde médi­ter­ra­néen, et il vient du Sahel. Les gise­ments du Bam­bouk, du Bou­ré et plus tard de l’A­kan ali­mentent, par les pistes trans­sa­ha­riennes, les empires du Gha­na puis du Mali, et débouchent à Sijil­mas­sa, à Tahert, à Kai­rouan. Cet or-là est allu­vial, extrait par des socié­tés pay­sannes qui n’exigent aucune infra­struc­ture impé­riale, trans­por­té à dos de cha­meau sur des routes qui, elles, ont leurs puits. Les Fati­mides frappent avec lui des dinars d’une pure­té qui devient la réfé­rence de tout le bas­sin. Au XIVᵉ siècle, le pèle­ri­nage de Man­sa Mous­sa vers La Mecque, avec ses dis­tri­bu­tions d’or au Caire, déprime le cours du métal en Égypte pen­dant des années — anec­dote sou­vent répé­tée, dont l’am­pleur exacte est dis­cu­tée, mais qui dit bien où se trouve désor­mais le centre de gravité.

Face à cette concur­rence, le Wadi Alla­qi ne perd pas son or. Il perd son inté­rêt. Une once tirée du quartz nubien exige de creu­ser, de broyer, de laver, d’ap­pro­vi­sion­ner ; la même once ramas­sée dans les gra­viers du haut Niger n’exige qu’un tamis et une cara­vane. À par­tir du moment où le second cir­cuit fonc­tionne, le pre­mier n’est plus ren­table, et il s’é­teint sans que per­sonne n’ait pris la déci­sion de l’éteindre.

C’est là, si l’on veut, la leçon brau­de­lienne de l’his­toire : le temps court des évé­ne­ments — un puits qui donne, une révolte bed­ja, un convoi inter­cep­té — se lit sur fond de conjonc­tures longues — l’ou­ver­ture d’une route saha­rienne, la moné­ta­ri­sa­tion de l’or, la démo­gra­phie du désert —, elles-mêmes posées sur une géo­lo­gie qui ne bouge pas. L’or nubien n’est pas mort d’a­voir été consom­mé. Il est mort d’un dépla­ce­ment des routes.

Suka­ri

Il y a, à vingt-cinq kilo­mètres au sud-ouest de Mar­sa Alam, sur la mer Rouge, une col­line que les Égyp­tiens appellent Suka­ri. Les pros­pec­teurs qui l’ont rééva­luée dans les années 1990 y ont trou­vé, avant même de son­der, des meules de pierre et des tes­sons : le lieu avait été tra­vaillé sous les pha­raons, qui n’a­vaient pu qu’en grat­ter la sur­face. La mine moderne, ouverte en 2009, exploite à ciel ouvert et en sou­ter­rain un corps miné­ra­li­sé de gra­no­dio­rite à quartz sul­fu­ré. Elle a pro­duit envi­ron cinq cent mille onces en 2025, dis­pose de quelque six mil­lions d’onces de réserves prou­vées, emploie près de cinq mille per­sonnes, et appar­tient depuis le rachat de Cen­ta­min en 2024 au groupe Anglo­Gold Ashan­ti. L’eau lui arrive de la mer Rouge par une conduite de vingt-cinq kilomètres.

Cette conduite est, à sa manière, la réponse tar­dive à la stèle de Kou­ban. Ce que Séthi Iᵉʳ n’a pas trou­vé à soixante mètres sous le sable, on l’ap­porte aujourd’­hui d’un rivage situé à une demi-heure de route, et le pro­blème qui a limi­té trois mille ans d’ex­ploi­ta­tion cesse d’en être un. Ajou­tez la cya­nu­ra­tion, qui va cher­cher l’or dans les sul­fures que les anciens lais­saient sur place, l’ex­plo­sif, la pelle méca­nique, et l’on com­prend pour­quoi une seule mine pro­duit en dix-huit mois tout ce que l’An­ti­qui­té entière a tiré de ce désert. La roche n’a pas chan­gé. La façon d’y accé­der a chan­gé, et avec elle la défi­ni­tion de ce qu’est un gisement.

Plus au sud, de l’autre côté de la fron­tière, l’his­toire est moins nette. Le Sou­dan est aujourd’­hui l’un des grands pro­duc­teurs d’or d’A­frique, et une part consi­dé­rable de cette pro­duc­tion sort de puits arti­sa­naux creu­sés à la main dans les mêmes oua­dis, par des dizaines de mil­liers d’or­pailleurs qui broient le quartz dans des concas­seurs à moteur et amal­gament le métal au mer­cure. Une par­tie de cet or finance la guerre en cours ; les chiffres de pro­duc­tion, les cir­cuits d’ex­por­ta­tion et les res­pon­sa­bi­li­tés font l’ob­jet de rap­ports contra­dic­toires que je ne suis pas en mesure de tran­cher ici. On note­ra seule­ment que les sites où l’on tra­vaille aujourd’­hui sont, sou­vent, très exac­te­ment ceux où l’on tra­vaillait sous les Ram­sès, et que le mer­cure y rem­place la table de lavage.

Il reste, dans les oua­dis, ces amas de quartz pilé. On les trouve par cen­taines, du Wadi Ham­ma­mat au Gab­ga­ba, blancs, angu­leux, par­fai­te­ment sté­riles, et si visibles depuis le ciel que les pros­pec­teurs modernes s’en servent comme guides. C’est ce qu’un empire laisse der­rière lui quand on a empor­té ce qui brillait : quelques dizaines de mil­liers de tonnes de roche cas­sée à la main, des meules bri­sées, un puits com­blé, et le nom d’un roi gra­vé sur une stèle pour dire qu’il avait trou­vé de l’eau à douze cou­dées là où son père avait creu­sé pour rien.


Pour aller plus loin

  • Rose­ma­rie et Die­trich Klemm, Gold and Gold Mining in Ancient Egypt and Nubia. Geoar­chaeo­lo­gy of the Ancient Gold Mining Sites in the Egyp­tian and Suda­nese Eas­tern Deserts, Sprin­ger, 2013 — l’ou­vrage de réfé­rence, site par site.
  • Carol Meyer, Bir Umm Fawa­khir, Orien­tal Ins­ti­tute Publi­ca­tions, 3 vol., 1999–2014 — la seule ville minière antique fouillée intégralement.
  • Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre III, 12–14, d’a­près Aga­thar­chide de Cnide — le témoi­gnage antique sur le tra­vail dans les mines.
  • William L. Moran (éd.), The Amar­na Let­ters, Johns Hop­kins Uni­ver­si­ty Press, 1992 — la diplo­ma­tie de l’or au XIVᵉ siècle avant notre ère.
  • Alfre­do et Ange­lo Cas­ti­glio­ni, Jean Ver­cout­ter, L’El­do­ra­do dei Farao­ni, 1995 — la décou­verte de Dera­heib, avec les réserves d’u­sage sur l’i­den­ti­fi­ca­tion à Béré­nice Panchrysos.
  • James A. Har­rell et V. Max Brown, « The Oldest Sur­vi­ving Topo­gra­phi­cal Map from Ancient Egypt », JARCE 29, 1992 — sur le papy­rus de Turin.
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Car­thage

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Les stèles du tophet de Car­thage : ce que l’ar­chéo­lo­gie dis­pute encore aux textes romains

 

Salamm­bô, un après-midi de vent

On arrive au tophet par un quar­tier qui ne pré­vient de rien. Salamm­bô est une ban­lieue de Tunis comme il y en a par­tout sur cette côte : des vil­las basses aux volets déco­lo­rés, des bou­gain­vil­lées qui débordent des murets, la ligne du TGM qui file vers La Mar­sa avec un bruit de fer­raille patiente, et l’o­deur du sel qui monte dès qu’on tourne le dos à la rue. Rien n’an­nonce que l’on marche vers l’un des lieux les plus dis­pu­tés de l’ar­chéo­lo­gie médi­ter­ra­néenne. Un pan­neau, une grille, un gar­dien qui som­nole sous un euca­lyp­tus et vous laisse entrer d’un geste de la main, comme on auto­rise un voi­sin à tra­ver­ser une cour.

Le nom du quar­tier vient d’un roman. En 1862, Flau­bert publiait Salamm­bô, cette machine somp­tueuse et cruelle où il avait entas­sé, à force de lec­tures et d’i­ma­gi­na­tion, tout ce que le XIXe siècle croyait savoir de Car­thage : la fille d’Ha­mil­car, le man­teau sacré de Tanit, les mer­ce­naires révol­tés, et sur­tout ce cha­pitre où les Car­tha­gi­nois, la ville assié­gée, jettent leurs enfants dans les bras rou­gis d’une sta­tue de Moloch pen­dant que les tam­bours couvrent les cris. On a don­né à la ban­lieue le nom de l’hé­roïne de fic­tion, et il se trouve — coïn­ci­dence qui ferait sou­rire n’im­porte quel ama­teur d’i­ro­nie — que la fic­tion avait plan­té son décor à quelques cen­taines de mètres de l’en­droit où l’on a réel­le­ment retrou­vé, soixante ans plus tard, des mil­liers d’urnes conte­nant des osse­ments d’en­fants brû­lés. La lit­té­ra­ture avait mis le doigt sur la plaie avant que la pioche ne la mette au jour. C’est le genre de super­po­si­tion qui donne le ver­tige et qu’il vaut mieux gar­der à l’œil, car elle piège : on des­cend dans le tophet la tête déjà pleine de Flau­bert, et Flau­bert lisait Dio­dore de Sicile, et Dio­dore écri­vait pour un public grec deux siècles et demi après les faits. On croit voir des pierres ; on regarde en réa­li­té à tra­vers une pile de récits empi­lés les uns sur les autres.

L’en­clos, lui, est en contre­bas. On y des­cend par quelques marches, et c’est déjà une pre­mière sur­prise : le lieu du sacré, ici, n’est pas dres­sé vers le ciel comme un temple, il s’en­fonce. On passe sous le niveau de la rue et l’on se retrouve dans une cuvette héris­sée de stèles, cer­taines plan­tées, d’autres cou­chées, quelques-unes redres­sées par les archéo­logues, entre des cyprès et des touffes d’herbe sèche. La mer est tout près, on l’en­tend sans la voir. Le vent fait un bruit conti­nu dans les aiguilles des cyprès. Il y a des chats. Il y a, l’a­près-midi, une lumière blanche et dure qui rebon­dit sur le cal­caire et vous force à plis­ser les yeux.

La pre­mière impres­sion, il faut la dire, est celle d’une étrange bana­li­té. On avait redou­té un lieu de ter­reur, on trouve un jar­din de pierres tièdes. Les stèles ne dépassent guère la taille d’un homme, sou­vent bien moins ; cer­taines tiennent dans deux mains. Elles portent des sym­boles gra­vés au trait mal­adroit — un crois­sant sur­mon­té d’un disque, un cadu­cée, une main levée, et sur­tout ce signe étrange qu’on a pris l’ha­bi­tude d’ap­pe­ler le « signe de Tanit » : un tri­angle ou un tra­pèze, une barre hori­zon­tale posée des­sus comme des bras écar­tés, et par-des­sus un cercle, une sorte de bon­homme géo­mé­trique réduit à trois traits. On peut y voir une déesse sché­ma­ti­sée, une figure d’o­rant, un autel sur­mon­té d’un disque solaire ; les spé­cia­listes n’ont jamais tran­ché. Ce qui frappe, c’est la répé­ti­tion. Des cen­taines de fois le même signe, la même for­mule, la même main gauche qui a tenu le ciseau et gra­vé, pour un enfant, quelques lettres puniques dans une pierre bon marché.

C’est ce contraste que l’on rap­porte de Salamm­bô, avant même de savoir quoi en pen­ser : la dou­ceur du lieu et l’é­nor­mi­té de ce qu’il pour­rait signi­fier. On vou­drait que l’hor­reur ait une odeur, un froid, une aura. Elle n’en a pas. Elle a la forme d’un pré caillou­teux au bord de la mer, où des chats se chauffent au soleil sur des tombes d’enfants.

Ce que contient réel­le­ment l’enclos

Avant de lais­ser par­ler les Romains et de les lais­ser se dis­pu­ter avec les archéo­logues, il faut décrire hon­nê­te­ment le conte­nu du lieu, car tout le débat tourne autour de ces objets-là.

Le tophet de Car­thage n’est pas une décou­verte ponc­tuelle mais un gise­ment immense, exploi­té par couches suc­ces­sives pen­dant près de six siècles, du VIIIe siècle avant notre ère jus­qu’à la des­truc­tion de la ville par Rome en 146. On a esti­mé qu’il pou­vait conte­nir, dans son inté­gra­li­té, des dizaines de mil­liers d’urnes. Les fouilles menées depuis les années 1920 en ont exhu­mé une part seule­ment : on parle cou­ram­ment de plus de vingt mille urnes docu­men­tées et de plu­sieurs mil­liers de stèles. Ce ne sont pas des chiffres qu’on sai­sit vrai­ment. Vingt mille urnes, c’est une popu­la­tion entière, une petite ville de morts minuscules.

Chaque urne — un vase de terre cuite, par­fois gros­sier, par­fois soi­gné — contient des osse­ments cal­ci­nés. Le plus sou­vent ce sont des restes d’en­fants très jeunes : nou­veau-nés, nour­ris­sons de quelques semaines, par­fois des fœtus. Par­fois ce sont des restes d’a­ni­maux : agneaux, che­vreaux, plus rare­ment des oiseaux. Par­fois enfant et ani­mal sont mêlés dans la même urne. Ces vases étaient enfouis dans le sol de l’en­clos, et beau­coup — pas tous — étaient signa­lés en sur­face par une stèle.

Les stèles, jus­te­ment, ont évo­lué avec les siècles, et cette évo­lu­tion sert de calen­drier. Law­rence Sta­ger, qui a diri­gé les fouilles amé­ri­caines dans les années 1970, a dis­tin­gué trois grandes phases stra­ti­gra­phiques qu’il a nom­mées Tanit I, II et III. Dans les couches les plus anciennes, les monu­ments sont sobres : de simples pierres dres­sées, des cippes, par­fois de petites cha­pelles minia­tures abri­tant un bétyle, cette pierre brute qui figure la divi­ni­té sans la repré­sen­ter. Puis, avec le temps, appa­raissent les stèles gra­vées, les sym­boles, et enfin les ins­crip­tions dédi­ca­toires, de plus en plus nom­breuses et bavardes à mesure qu’on approche de l’é­poque romaine.

Les ins­crip­tions, quand il y en a, disent presque tou­jours la même chose, dans une for­mule si sté­réo­ty­pée qu’on finit par la connaître par cœur. Tra­duite du punique, elle donne à peu près : « À la Dame Tanit Face de Baal, et au Sei­gneur Baal Ham­mon, ce qu’a voué Untel, fils d’Un­tel, parce qu’il a enten­du sa voix, qu’il le bénisse. » Deux divi­ni­tés, donc, qui dominent l’en­clos. Baal Ham­mon, le vieux dieu, le maître, que les Romains iden­ti­fie­ront plus tard à leur Saturne. Et Tanit, « Face de Baal », parèdre deve­nue au fil des siècles la grande figure fémi­nine de Car­thage, celle dont le signe se répète par­tout. La for­mule dit un vœu, une tran­sac­tion : quel­qu’un a pro­mis quelque chose à un dieu, le dieu a « enten­du sa voix », et l’on demande en retour la béné­dic­tion. Rete­nez ce voca­bu­laire du vœu et de l’é­change ; il sera au cœur de la dispute.

Un der­nier mot sur le mot lui-même. « Tophet » n’est pas car­tha­gi­nois. Les Puniques n’ont jamais appe­lé ce lieu ain­si ; ils disaient sans doute sim­ple­ment le sanc­tuaire, ou l’en­clos consa­cré. Le terme est emprun­té à la Bible hébraïque, où le Topheth désigne un lieu de la val­lée de Hin­nom, aux portes de Jéru­sa­lem, que les pro­phètes mau­dissent parce qu’on y aurait fait pas­ser des enfants par le feu en l’hon­neur de Moloch. Ce sont les archéo­logues du début du XXe siècle qui, frap­pés par la res­sem­blance, ont pla­qué le nom biblique sur le site car­tha­gi­nois. Le geste est lourd de consé­quences : il a pré­ju­gé de la nature du lieu avant même qu’on ait exa­mi­né les os. Appe­ler cet endroit un « tophet », c’é­tait déjà, d’une cer­taine façon, l’accuser.

Les auteurs anciens et la sta­tue de bronze

Pas­sons aux textes, puisque c’est contre eux que l’ar­chéo­lo­gie va bien­tôt plaider.

Le récit le plus célèbre, le plus cité, le plus repris de Flau­bert à nos manuels, vient de Dio­dore de Sicile, his­to­rien grec du Ier siècle avant notre ère. Racon­tant le siège de Car­thage par Aga­thocle de Syra­cuse, vers 310, il décrit la panique des Car­tha­gi­nois voyant l’ar­mée enne­mie cam­per sous leurs murs. Per­sua­dés d’a­voir offen­sé leurs dieux — notam­ment en ayant pris l’ha­bi­tude de sacri­fier, à la place de leurs propres enfants, des enfants ache­tés ou de basse extrac­tion —, les notables décident de répa­rer le man­que­ment en offrant, d’un coup, deux cents fils des meilleures familles ; et l’é­mu­la­tion aidant, on en aurait immo­lé trois cents de plus. Dio­dore décrit alors le dis­po­si­tif : une sta­tue de bronze du dieu, les bras ten­dus, mains ouvertes et incli­nées vers le sol, sous les­quelles s’ou­vrait une fosse enflam­mée ; on posait l’en­fant sur les mains incli­nées, il glis­sait, et tom­bait dans le feu. Il ajoute que les proches avaient inter­dic­tion de pleurer.

L’i­mage est inou­bliable, et c’est bien là le pro­blème : elle est faite pour l’être. Dio­dore ne l’a pas inven­tée, il la tient d’au­teurs plus anciens, notam­ment de Cli­tarque, dont un com­men­ta­teur de Pla­ton a conser­vé une para­phrase encore plus hor­rible : l’en­fant, sai­si par la flamme, semble rire, ses membres se contractent, la bouche se tord en une gri­mace — et c’est là, dit ce texte, l’o­ri­gine du « rire sar­do­nique », ce ric­tus des mou­rants. On voit le tra­vail de la légende à l’œuvre : une pra­tique reli­gieuse réelle ou sup­po­sée se cris­tal­lise autour d’une éty­mo­lo­gie pit­to­resque et d’un détail atroce qui se trans­met, se polit, s’am­pli­fie de main en main.

Plu­tarque, au tour­nant du Ier et du IIe siècle de notre ère, ajoute sa touche dans un trai­té sur la super­sti­tion : il décrit les mères pré­sentes au sacri­fice, immo­biles, se rete­nant de gémir, car une larme aurait annu­lé l’of­frande et il fal­lait payer l’a­mende ; et tout autour, les flûtes et les tam­bours dont le vacarme cou­vrait les cris pour qu’ils ne par­viennent pas aux oreilles de la foule. Le détail des ins­tru­ments qui couvrent les cris est de ceux qui font froid dans le dos parce qu’ils sonnent vrai — mais c’est aus­si exac­te­ment le genre de détail qu’un rhé­teur ajoute pour rendre une scène insoutenable.

Et puis il y a Ter­tul­lien, qui n’est pas grec mais car­tha­gi­nois, chré­tien, écri­vant vers 200 de notre ère dans sa ville même. Dans son Apo­lo­gé­tique, plai­doyer enflam­mé en faveur des chré­tiens per­sé­cu­tés, il retourne l’ac­cu­sa­tion de bar­ba­rie contre les païens d’A­frique : c’est vous, dit-il en sub­stance à ses juges, qui avez sacri­fié publi­que­ment des enfants à Saturne jus­qu’au pro­con­su­lat de Tibère, lequel fit cru­ci­fier les prêtres sur les arbres de leur propre sanc­tuaire ; et vous conti­nuez de le faire en secret. Le témoi­gnage a un poids par­ti­cu­lier parce qu’il vient de l’in­té­rieur, d’un homme du lieu, pas d’un enne­mi loin­tain. Mais il faut le lire pour ce qu’il est : une pièce de polé­mique, écrite par un conver­ti qui a tout inté­rêt à noir­cir le paga­nisme dont il vient de sortir.

Voi­là le dos­sier lit­té­raire. Il est spec­ta­cu­laire et il est una­nime : Grecs et Romains, sur cinq ou six siècles, s’ac­cordent à dire que les Car­tha­gi­nois brû­laient leurs enfants pour leurs dieux. Mais il par­tage un défaut congé­ni­tal dont il faut prendre la mesure. Ce sont, à une excep­tion près, des voix d’en­ne­mis ou d’ad­ver­saires. Rome a rasé Car­thage, l’a mau­dite, a répan­du du sel sur ses ruines dans la légende sinon dans les faits, et avait tout inté­rêt à peindre sa rivale comme un peuple de tueurs d’en­fants — Car­tha­go delen­da est se nour­rit aus­si d’hor­reur morale. Les Grecs de Sicile étaient en guerre chro­nique contre les Puniques. Et Flau­bert, vingt siècles plus tard, a héri­té de tout cela sans dis­tance cri­tique, ajou­tant à Moloch le pres­tige du roman moderne. Quand on des­cend à Salamm­bô la tête pleine de ces récits, on des­cend avec une accu­sa­tion déjà ins­truite. La ques­tion que l’ar­chéo­lo­gie va poser, à par­tir du XXe siècle, est simple et redou­table : et si tout cela n’é­tait qu’une calom­nie de vainqueurs ?

Le grand doute : et si ce n’é­tait qu’un cimetière ?

Dans la seconde moi­tié du XXe siècle, une géné­ra­tion de cher­cheurs a entre­pris de démon­ter métho­di­que­ment l’ac­cu­sa­tion. Le mou­ve­ment est venu sur­tout d’I­ta­lie et de Tuni­sie — les deux pays où se trouvent la plu­part de ces sanc­tuaires —, por­té notam­ment par Saba­ti­no Mos­ca­ti et son élève Ser­gio Ribi­chi­ni, figures de l’é­cole ita­lienne de phénicien-punique.

Leur thèse tenait en une phrase : le tophet n’é­tait pas un lieu de sacri­fice mais un cime­tière par­ti­cu­lier, réser­vé aux enfants morts trop tôt. Dans l’An­ti­qui­té, la mor­ta­li­té infan­tile était effroyable : un quart, par­fois un tiers des nou­veau-nés ne pas­saient pas la pre­mière année. Ces enfants morts avant d’a­voir vécu, morts sans avoir reçu leur place dans la com­mu­nau­té, ne pou­vaient être enter­rés dans les nécro­poles ordi­naires réser­vées aux adultes et aux plus grands. On leur aurait donc consa­cré un espace à part, sous la pro­tec­tion de Baal Ham­mon et de Tanit, où on les inci­né­rait et les confiait aux dieux. Les stèles ne seraient pas des reçus de sacri­fice mais des ex-voto de deuil, des prières adres­sées au ciel par des parents éplo­rés. Les ani­maux retrou­vés dans les urnes ne seraient pas des vic­times de sub­sti­tu­tion mais des offrandes funé­raires accom­pa­gnant l’en­fant. Bref : pas de bûcher sinistre, pas de sta­tue de bronze, pas de mères aux larmes répri­mées — seule­ment le cha­grin uni­ver­sel de parents qui enterrent leurs bébés, et que des enne­mis mal inten­tion­nés ont trans­for­mé en monstres.

Cette relec­ture avait pour elle plu­sieurs forces. D’a­bord elle ren­dait jus­tice à un peuple qu’on n’en­ten­dait jamais par­ler en son nom, condam­né à n’exis­ter que dans le miroir défor­mant de ses adver­saires. Ensuite elle col­lait à l’air du temps : dans les décen­nies de la déco­lo­ni­sa­tion, l’i­dée que l’i­mage du « Car­tha­gi­nois sacri­fi­ca­teur » était une construc­tion colo­niale et orien­ta­liste avait une évi­dente réso­nance poli­tique. Réha­bi­li­ter Car­thage, c’é­tait refu­ser la cari­ca­ture du bar­bare orien­tal fabri­quée par l’Oc­ci­dent conqué­rant. Le débat scien­ti­fique s’est char­gé, comme sou­vent, d’en­jeux qui le dépassaient.

Il s’ap­puyait aus­si sur une révo­lu­tion phi­lo­lo­gique plus ancienne et plus dis­crète, mais déci­sive. En 1935, l’o­rien­ta­liste Otto Eiss­feldt avait sou­te­nu que le fameux « Moloch » de la Bible n’é­tait peut-être pas du tout le nom d’un dieu. En punique, on trouve le terme mlk — molk — asso­cié à ces offrandes. Eiss­feldt pro­po­sa d’y voir non pas une divi­ni­té dévo­reuse d’en­fants, mais un terme tech­nique dési­gnant un type de sacri­fice, une caté­go­rie d’of­frande. Autre­ment dit, quand les textes hébraïques dénoncent ceux qui « font pas­ser leurs enfants pour Moloch », il fau­drait peut-être lire : « en offrande de type molk ». Le dépla­ce­ment est ver­ti­gi­neux : il fait dis­pa­raître le dieu-idole au visage de tau­reau que l’i­ma­gi­naire occi­den­tal avait dres­sé, et le rem­place par un voca­bu­laire rituel, sec, admi­nis­tra­tif. Moloch cesse d’être un ogre pour deve­nir une rubrique comp­table. Cette hypo­thèse, lar­ge­ment admise aujourd’­hui pour l’é­ty­mo­lo­gie, a nour­ri le camp scep­tique : si « Moloch » n’a jamais exis­té comme dieu, peut-être le sacri­fice qu’on lui prê­tait n’a-t-il jamais exis­té non plus.

Pen­dant une géné­ra­tion, cette lec­ture apai­sée a domi­né une bonne par­tie de la recherche. On ensei­gnait volon­tiers, dans les années 1980 et 1990, que le sacri­fice d’en­fants car­tha­gi­nois rele­vait sur­tout du fan­tasme antique et de la pro­pa­gande romaine, et que le tophet était, tris­te­ment mais bana­le­ment, le champ de repos des tout-petits. C’é­tait une belle his­toire, humaine, répa­ra­trice. Res­tait à la confron­ter aux os eux-mêmes.

La bataille des os

C’est ici que le débat quitte les biblio­thèques pour les labo­ra­toires, et qu’il devient, il faut le dire, d’une tech­ni­ci­té redou­table, où la véri­té se joue à quelques semaines près dans l’âge d’un nour­ris­son mort il y a deux mille cinq cents ans.

En 2010, une équipe conduite par l’an­thro­po­logue Jef­frey Schwartz, de l’u­ni­ver­si­té de Pitts­burgh, avec Frank Hough­ton, Rober­to Mac­chia­rel­li et Luca Bon­dio­li, publia dans la revue PLoS ONE une étude qui fit grand bruit. Ils avaient exa­mi­né les restes cal­ci­nés conte­nus dans plu­sieurs cen­taines d’urnes de Car­thage — autour de trois cent qua­rante — pour en déter­mi­ner l’âge au décès à par­tir de mar­queurs de déve­lop­pe­ment : mesures du crâne, de la hanche, des os longs, des dents. Leur conclu­sion allait dans le sens des scep­tiques. La grande majo­ri­té des enfants étaient morts très tôt, dans les pre­miers mois de vie, et une pro­por­tion impor­tante — au moins un cin­quième de l’é­chan­tillon — était consti­tuée de fœtus, d’in­di­vi­dus morts avant la nais­sance. Pour affi­ner, ils avaient confié une cin­quan­taine de dents à leurs col­lègues Mac­chia­rel­li et Bon­dio­li, qui cher­chèrent la « ligne néo­na­tale », cette bande opaque qui se forme dans l’é­mail au moment de la nais­sance et per­met de dire si l’en­fant a vécu ou non après avoir vu le jour. Sur cin­quante indi­vi­dus, ils ne trou­vèrent cette ligne que dans vingt-quatre dents : les autres étaient morts avant la nais­sance ou dans les tout pre­miers jours.

Le rai­son­ne­ment était lim­pide. Un pro­fil d’âge concen­tré sur le péri­na­tal et les tout pre­miers mois, avec une forte pré­sence de mort-nés, ne cor­res­pond pas à ce qu’on atten­drait d’un sacri­fice sélec­tif — on ne sacri­fie pas un enfant déjà mort dans le ventre de sa mère. En revanche, il cor­res­pond exac­te­ment à la courbe de la mor­ta­li­té natu­relle avant et juste après la nais­sance. Les auteurs ajou­taient un argu­ment maté­riel : aucune urne ne conte­nait assez d’os­se­ments pour y voir plus de deux indi­vi­dus com­plets, ce qui excluait les héca­tombes de masse décrites par Dio­dore. Leur ver­dict tenait dans le titre même de l’ar­ticle : les restes de Car­thage n’é­tayent pas un sacri­fice sys­té­ma­tique d’en­fants. Le tophet était bien un cime­tière pour ceux qui mou­raient juste avant ou juste après la nais­sance, quelle qu’en fût la cause.

La réplique ne tar­da pas. En 2011, dans la revue Anti­qui­ty, une équipe menée par Patri­cia Smith, de l’u­ni­ver­si­té hébraïque de Jéru­sa­lem, avec Gal Avi­shai, Joseph Greene et Law­rence Sta­ger lui-même — l’an­cien fouilleur du site —, atta­qua la méthode plus que les don­nées. Leur objec­tion était tech­nique et redou­ta­ble­ment effi­cace : la cré­ma­tion rétracte l’os. Le feu fait rétré­cir les osse­ments dans des pro­por­tions qui peuvent atteindre plu­sieurs dizaines de pour cent, et de manière inégale selon la tem­pé­ra­ture et la par­tie du corps. Si l’on mesure des os brû­lés sans cor­ri­ger cette rétrac­tion, on les prend pour plus petits qu’ils n’é­taient, donc pour plus jeunes que l’en­fant ne l’é­tait en réa­li­té. En appli­quant des fac­teurs de cor­rec­tion, Smith et ses col­lègues concluaient que les enfants du tophet étaient en moyenne plus âgés que ne le disaient Schwartz et son équipe : la plu­part avaient certes moins de deux ou trois mois, mais ils se situaient au-delà du pic de mor­ta­li­té néo­na­tale, dans une tranche d’âge où l’on meurt sta­tis­ti­que­ment peu de causes natu­relles. Cette sur-repré­sen­ta­tion d’une classe d’âge pré­cise — trop vieux pour la mort-née, trop jeune pour la mala­die infan­tile mas­sive — ne pou­vait s’ex­pli­quer, selon eux, que par une sélec­tion : on avait choi­si ces enfants. Le titre de leur réponse était sans ambi­guï­té : le vieillis­se­ment des nour­ris­sons inci­né­rés attes­tait le sacrifice.

Schwartz et son équipe répon­dirent à leur tour, en 2012 puis dans un long article de 2017 au titre péné­trant, « Deux récits d’une même ville » : ils contes­taient les fac­teurs de rétrac­tion rete­nus par leurs adver­saires, dis­cu­taient os par os la fia­bi­li­té de tel ou tel repère ana­to­mique — l’os pétreux du crâne, notam­ment, dont l’u­sage pour esti­mer l’âge était selon eux mal fon­dé —, et main­te­naient leur lec­ture d’une popu­la­tion morte de causes natu­relles. La contro­verse s’est ain­si ins­tal­lée dans une guerre de tran­chées métho­do­lo­gique où chaque camp accuse l’autre de biais dans le manie­ment d’un fac­teur de cor­rec­tion. Le lec­teur non spé­cia­liste — et je m’y range — en res­sort avec une convic­tion para­doxale : l’os ne parle pas seul. La même poi­gnée de cendres, mesu­rée par deux équipes éga­le­ment com­pé­tentes et hon­nêtes, donne un cime­tière chez les uns, un autel chez les autres. La dif­fé­rence tient à quelques mil­li­mètres de rétrac­tion sup­po­sée. On aime­rait que la science tranche là où les textes sont sus­pects ; elle rend un ver­dict par­ta­gé, et c’est peut-être la leçon la plus utile de toute l’affaire.

Ce que disent les pierres elles-mêmes

Reste un ordre de preuves que la bataille des os laisse curieu­se­ment de côté et sur lequel il faut reve­nir : les ins­crip­tions. Car si les os sont muets ou ambi­gus, les stèles, elles, parlent — en punique, certes, dans une langue for­mu­laire et avare, mais elles parlent.

Reve­nons à la for­mule. Elle ne dit pas : ci-gît un enfant, pleu­ré par ses parents. Elle dit un vœu accom­pli. « Ce qu’a voué Untel… parce que le dieu a enten­du sa voix, qu’il le bénisse. » C’est le voca­bu­laire de l’é­change sacri­fi­ciel, pas celui de l’é­pi­taphe funé­raire. On pro­met quelque chose à la divi­ni­té en échange d’une faveur ; la faveur obte­nue — le dieu « a enten­du la voix » —, on s’ac­quitte de la pro­messe. Or ce que l’on dépose dans l’urne, sous la stèle, c’est l’en­fant. La logique interne du texte, indé­pen­dam­ment de tout témoi­gnage grec ou romain, désigne l’en­fant comme l’ob­jet du vœu, comme la contre­par­tie livrée. C’est l’ar­gu­ment le plus trou­blant du camp qui croit au sacri­fice, et il vient des Car­tha­gi­nois eux-mêmes, non de leurs ennemis.

Le voca­bu­laire du molk ren­force l’in­quié­tude au lieu de la dis­si­per. Eiss­feldt avait rai­son : mlk désigne un type d’of­frande. Mais alors on trouve, dans les ins­crip­tions des tophets, des expres­sions qui pré­cisent la nature de cette offrande. Il y a le mlk ‘mr — molk d’a­gneau — et le mlk ‘dm ou mlk b’l — que l’on com­prend comme molk d’homme, ou de citoyen. Le pre­mier semble dési­gner une offrande où un agneau est sub­sti­tué ; le second, une offrande humaine. La seule exis­tence d’un terme pour « sub­sti­tu­tion par un agneau » sup­pose logi­que­ment une norme par rap­port à laquelle on sub­sti­tue. On ne rem­place que ce qui devait être don­né. Le mlk ‘mr, l’a­gneau offert à la place, laisse entendre en creux que la place était, par défaut, celle d’un enfant — et rejoint étran­ge­ment le détail de Dio­dore sur les Car­tha­gi­nois sub­sti­tuant des enfants ache­tés aux leurs, jus­qu’à ce que le dieu, mécon­tent de la fraude, exige les vrais. On répugne à don­ner rai­son à un his­to­rien grec hos­tile ; mais quand son récit et l’é­pi­gra­phie punique se recoupent sur un point aus­si pré­cis que la sub­sti­tu­tion, il devient dif­fi­cile de tout mettre au compte de la calomnie.

C’est en sub­stance l’ar­gu­ment qu’a syn­thé­ti­sé, en 2013, l’é­quipe inter­na­tio­nale conduite par Pao­lo Xel­la, du Conseil natio­nal de la recherche ita­lien, avec Jose­phine Quinn (Oxford), Valen­ti­na Mel­chior­ri et Peter van Dom­me­len, dans un article d’Anti­qui­ty au titre lim­pide — « osse­ments de dis­corde phé­ni­ciens ». Leur posi­tion n’é­tait pas de dire que Dio­dore avait rai­son dans le détail, ni qu’on brû­lait des cen­taines d’en­fants à chaque crise. Elle était de dire que, lors­qu’on cesse d’exa­mi­ner chaque type de preuve iso­lé­ment et qu’on les fait conver­ger — les textes anciens mal­gré leur hos­ti­li­té, l’é­pi­gra­phie punique avec son voca­bu­laire du vœu et du molk, l’ar­chéo­lo­gie avec ses urnes d’en­fants et d’a­ni­maux enfouis de la même façon, la démo­gra­phie avec sa classe d’âge sur-repré­sen­tée —, le fais­ceau devient très dif­fi­cile à écar­ter. Jose­phine Quinn l’a for­mu­lé sans détour : on a long­temps reje­té cette pra­tique comme une pro­pa­gande noire parce que, à l’é­poque moderne, on ne vou­lait tout sim­ple­ment pas y croire. La dif­fi­cul­té n’é­tait pas seule­ment scien­ti­fique ; elle était morale. Il est plus confor­table, pour nous, d’i­ma­gi­ner des parents en deuil que des parents offrant.

Il faut peser cet argu­ment mais aus­si ses limites. Une for­mule votive peut se com­prendre autre­ment : on peut vouer à un dieu un enfant déjà mort, le lui « rendre », le pla­cer sous sa garde, sans l’a­voir tué pour lui. Le lan­gage du don n’im­plique pas néces­sai­re­ment le meurtre. Et le mlk ‘mr pour­rait, dans cer­taines lec­tures, dési­gner sim­ple­ment une offrande d’a­gneau dans un cadre funé­raire, sans arrière-plan de sub­sti­tu­tion. Rien, dans ce dos­sier, n’est aus­si net qu’on le vou­drait. Mais l’é­pi­gra­phie a au moins ce mérite : elle déplace le débat. Elle empêche de tout réduire à un affron­te­ment entre des Romains men­teurs et des Car­tha­gi­nois inno­cents, puis­qu’elle fait entrer dans le dos­sier la voix — for­mu­laire, énig­ma­tique, mais réelle — des Car­tha­gi­nois eux-mêmes.

Neuf sanc­tuaires et un silence

Pour com­prendre ce que fut le tophet, il faut sor­tir de Car­thage et regar­der la carte. Car Car­thage n’est pas un cas iso­lé : c’est le plus grand exem­plaire d’une ins­ti­tu­tion qu’on retrouve, presque à l’i­den­tique, dans tout l’Oc­ci­dent phénicien.

On a repé­ré et fouillé de tels sanc­tuaires — même plan, mêmes urnes d’en­fants et d’a­ni­maux, mêmes stèles à Baal Ham­mon et Tanit — sur les marges d’au moins une dizaine d’é­ta­blis­se­ments puniques. En Sicile, à Motyé, l’î­lot phé­ni­cien face à Mar­sa­la. En Sar­daigne sur­tout, où ils foi­sonnent : Sul­cis, Thar­ros, Nora, Monte Sirai. Sur la côte afri­caine, à Hadru­mète, l’ac­tuelle Sousse, et plus à l’in­té­rieur à Cir­ta, la Constan­tine algé­rienne, où le sanc­tuaire d’El-Hofra a livré des cen­taines de stèles. Le tophet appa­raît ain­si comme une ins­ti­tu­tion par­ta­gée, une marque de fabrique du monde punique occi­den­tal, aus­si carac­té­ris­tique que la langue, l’é­cri­ture ou le culte de Tanit.

Et voi­ci le fait qui, à mes yeux, éclaire tout le reste, et qu’on oublie trop sou­vent de mettre en avant : on n’a rien trou­vé de tel dans la mère patrie phé­ni­cienne. À Tyr, à Sidon, à Byblos, sur la côte du Liban d’où sont par­tis les colons, aucun tophet n’a été mis au jour sous cette forme. L’ins­ti­tu­tion n’est pas un héri­tage rap­por­té d’O­rient et per­pé­tué par nos­tal­gie ; elle semble s’être déve­lop­pée, ou du moins géné­ra­li­sée et monu­men­ta­li­sée, dans la dia­spo­ra, en Médi­ter­ra­née occi­den­tale, loin des cités mères. Cela change la manière de lire le phé­no­mène. Le tophet ne serait pas la sur­vi­vance d’une vieille pra­tique cana­néenne archaïque que les Phé­ni­ciens de l’Ouest auraient conser­vée par fidé­li­té, mais quelque chose que ces com­mu­nau­tés d’é­mi­grés ont fait gran­dir sur place — un rite d’i­den­ti­té, une façon pour des colons dis­per­sés et mena­cés de se dire phé­ni­ciens en terre étran­gère, de scel­ler un pacte avec leurs dieux au moment le plus vul­né­rable de la vie, la nais­sance. On pro­je­tait volon­tiers sur Car­thage une bar­ba­rie orien­tale immé­mo­riale ; l’ar­chéo­lo­gie sug­gère au contraire une inven­tion, ou une inten­si­fi­ca­tion, occi­den­tale et rela­ti­ve­ment tar­dive. Le tophet appar­tien­drait moins au vieil Orient qu’à l’his­toire propre de ces cités neuves de la mer.

L’ar­gu­ment des ani­maux mérite aus­si qu’on s’y arrête, car des études récentes de la faune du tophet l’ont pré­ci­sé. Agneaux, che­vreaux, quelques oiseaux : ces bêtes ne sont pas jetées n’im­porte com­ment. Elles sont inci­né­rées et enfouies exac­te­ment comme les enfants, dans les mêmes urnes, sous les mêmes stèles, avec les mêmes rites. Or on ne construit pas un cime­tière pour ses bébés mort-nés en y mêlant, à l’i­den­tique, des agneaux de lait. La com­mu­nau­té de trai­te­ment entre l’en­fant et l’a­ni­mal a beau­coup plus de sens dans un cadre sacri­fi­ciel — où l’a­gneau est une vic­time comme l’en­fant, ou à sa place — que dans un cadre pure­ment funé­raire. C’est un des argu­ments maté­riels les plus solides du camp du sacri­fice, et il ne dépend d’au­cun fac­teur de rétrac­tion contes­té : il suf­fit de consta­ter que l’en­fant et l’a­gneau reposent côte à côte, trai­tés en semblables.

Enfin la chro­no­lo­gie de Sta­ger, avec ses phases Tanit I, II et III, des­sine une évo­lu­tion. À mesure qu’on avance dans le temps et que Car­thage gran­dit, la pro­por­tion de restes humains par rap­port aux ani­maux aug­men­te­rait, et l’âge des enfants ten­drait à bais­ser. Si cette lec­ture est juste — et elle est dis­cu­tée —, elle contre­dit fron­ta­le­ment l’i­dée d’un simple cime­tière, dont la com­po­si­tion n’au­rait aucune rai­son de déri­ver ain­si. Une nécro­pole d’en­fants morts natu­rel­le­ment devrait reflé­ter, siècle après siècle, la même mor­ta­li­té. Une ins­ti­tu­tion sacri­fi­cielle, elle, peut s’in­ten­si­fier, se dur­cir, récla­mer des vic­times plus jeunes et moins de sub­sti­tuts à mesure que la cité pros­père et que l’en­jeu monte. La courbe du temps, ici, plaide contre l’innocence.

Où en est la dis­pute, et ce qu’elle nous tend

Alors, que reste-t-il, quand on remonte les marches de Salamm­bô et qu’on rend le lieu à ses chats et à son vent ?

Le balan­cier de la recherche, il faut le recon­naître, est reve­nu. Après les décen­nies scep­tiques où l’on tenait volon­tiers le sacri­fice pour une fable de vain­queurs, la ten­dance domi­nante aujourd’­hui accepte de nou­veau qu’une forme de sacri­fice d’en­fants a bel et bien été pra­ti­quée à Car­thage et dans les tophets puniques. Non pas le spec­tacle indus­triel et grand-gui­gno­lesque des textes — la sta­tue de bronze aux bras rou­gis, les cen­taines d’en­fants d’un seul coup, relèvent pro­ba­ble­ment de l’am­pli­fi­ca­tion rhé­to­rique et des cir­cons­tances excep­tion­nelles d’un siège. Mais un rite votif, sans doute rare à l’é­chelle d’une vie, réser­vé à cer­taines familles, à cer­taines pro­messes, à cer­tains moments : on vouait un enfant à Baal Ham­mon et à Tanit, et l’on s’en acquit­tait. Le fais­ceau — épi­gra­phie du vœu, voca­bu­laire du molk, ani­maux trai­tés comme les enfants, classe d’âge sur-repré­sen­tée, géné­ra­li­sa­tion du rite dans la seule dia­spo­ra occi­den­tale — est deve­nu trop dense pour qu’on le dis­perse d’un revers de main en invo­quant la calom­nie romaine.

Cela n’an­nule pas l’autre lec­ture ; cela la nuance. Il est très pos­sible, et même vrai­sem­blable, que le tophet ait été les deux choses à la fois : le lieu où l’on offrait cer­tains enfants, et le lieu où l’on confiait aux mêmes dieux ceux qui étaient morts avant d’a­voir vécu. Les deux gestes ne s’ex­cluent pas ; ils par­tagent le même seuil, cette zone fra­gile de la toute petite enfance où la vie ne tient qu’à un fil et où l’on négo­cie avec le ciel. L’en­fant mort-né qu’on rend au dieu et l’en­fant voué qu’on lui livre peuvent repo­ser dans le même enclos, sous des stèles indis­cer­nables, parce qu’ils relèvent d’une même éco­no­mie du sacré. Vou­loir sépa­rer pro­pre­ment le cime­tière de l’au­tel, c’est peut-être impo­ser à une culture ancienne une fron­tière — entre mou­rir et être offert — qui n’é­tait pas la sienne.

Ce qui me frappe, en défi­ni­tive, ce n’est pas tant l’hor­reur sup­po­sée du lieu que la dif­fi­cul­té que nous avons à le lire. Car­thage est une civi­li­sa­tion pri­vée de sa propre voix. Elle a été détruite, ses biblio­thèques dis­per­sées, ses archives per­dues ; il ne nous en reste presque que des ins­crip­tions for­mu­laires, des ruines, des urnes — et le por­trait qu’en ont lais­sé ses enne­mis. Nous sommes condam­nés à recons­ti­tuer les Car­tha­gi­nois à tra­vers Rome et la Grèce, comme on ten­te­rait de connaître un homme uni­que­ment par ce qu’en disent ceux qui l’ont tué. Dans ces condi­tions, chaque preuve maté­rielle vaut de l’or, pré­ci­sé­ment parce qu’elle échappe au récit des vain­queurs. Les os, les dents, les agneaux, la for­mule punique gra­vée d’une main gauche : ce sont les seuls témoins qui n’ont pas d’in­té­rêt dans le pro­cès. Qu’ils soient si dif­fi­ciles à inter­pré­ter, qu’ils donnent un cime­tière aux uns et un autel aux autres, dit quelque chose de notre condi­tion de lec­teurs du pas­sé. Nous vou­drions un ver­dict ; nous n’au­rons qu’une pro­ba­bi­li­té, hon­nête et inconfortable.

Et il y a, pour finir, le miroir. Si cette affaire nous obsède depuis Flau­bert, si elle pas­sionne encore les revues savantes et les docu­men­taires, ce n’est pas seule­ment pour l’é­nigme scien­ti­fique. C’est parce qu’elle touche à ce que nous jugeons le plus into­lé­rable : qu’un parent puisse offrir son enfant. Nous avons besoin, pour nous ras­su­rer, que les Car­tha­gi­nois aient été soit des monstres bien dis­tincts de nous, soit des parents en deuil iden­tiques à nous. L’hy­po­thèse la plus pro­bable est la plus déran­geante : des gens ni mons­trueux ni iden­tiques, croyant tenir leur sur­vie et celle de leur cité de la faveur de deux divi­ni­tés aux­quelles, dans cer­tains cas, on ren­dait ce qu’on avait de plus pré­cieux. Cela ne se juge pas depuis la ter­rasse d’un café de La Mar­sa, un verre de thé à la menthe devant soi. Cela s’es­saie à com­prendre, ce qui est plus long, plus ingrat, et ne pro­cure aucune bonne conscience.

Je suis remon­té vers la rue au moment où la lumière com­men­çait à jau­nir. Le TGM pas­sait, plein d’employés ren­trant de Tunis, indif­fé­rents à la cuvette de pierres tièdes qu’ils lon­geaient. Un gamin don­nait des coups de pied dans un bal­lon contre le mur du sanc­tuaire. Les cyprès conti­nuaient leur bruit. On vou­drait que ce genre de lieu impose le silence ; il ne l’im­pose pas, la vie l’a recou­vert, et c’est peut-être ain­si qu’il faut le quit­ter — non sur un fris­son, mais sur ce constat plus humble : que la pierre garde son secret, que les os hésitent, et que l’his­toire, ici, n’a pas fini de nous rendre les Carthaginois.


Pour aller plus loin

Sources anciennes — Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre XX (siège d’A­ga­thocle, la sta­tue de bronze) ; Cli­tarque, cité par un scho­liaste de Pla­ton (le « rire sar­do­nique ») ; Plu­tarque, De la super­sti­tion (les flûtes et les tam­bours) ; Ter­tul­lien, Apo­lo­gé­tique (Saturne et le pro­con­su­lat de Tibère).

Le débat archéo­lo­gique et osseux — L. E. Sta­ger & S. R. Wolff, « Child Sacri­fice at Car­thage: Reli­gious Rite or Popu­la­tion Control? », Bibli­cal Archaeo­lo­gy Review, 1984 ; J. H. Schwartz, F. Hough­ton, R. Mac­chia­rel­li & L. Bon­dio­li, « Ske­le­tal Remains from Punic Car­thage Do Not Sup­port Sys­te­ma­tic Sacri­fice of Infants », PLoS ONE, 2010 ; P. Smith, G. Avi­shai, J. Greene & L. E. Sta­ger, « Aging Cre­ma­ted Infants: The Pro­blem of Sacri­fice at the Tophet of Car­thage », Anti­qui­ty, 2011 ; réponses croi­sées dans Anti­qui­ty (2012, 2013) et J. H. Schwartz et al., « Two Tales of One City », Anti­qui­ty, 2017.

La syn­thèse en faveur du sacri­fice — P. Xel­la, J. Quinn, V. Mel­chior­ri & P. van Dom­me­len, « Ceme­te­ry or Sacri­fice? Infant Burials at the Car­thage Tophet: Phoe­ni­cian Bones of Conten­tion », Anti­qui­ty, 2013 ; P. Xel­la (dir.), The Tophet in the Ancient Medi­ter­ra­nean, Vérone, 2013.

La lec­ture scep­tique et l’his­toire du terme — O. Eiss­feldt, Molk als Opfer­be­griff im Puni­schen und Hebräi­schen, 1935 ; les tra­vaux de S. Mos­ca­ti et S. Ribi­chi­ni (école ita­lienne) sur le tophet comme nécro­pole d’enfants.

Et, du côté de la fic­tion qui a fixé l’i­mage — Gus­tave Flau­bert, Salamm­bô, 1862.

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Umbi­li­cus Urbis Romae

Umbi­li­cus Urbis Romae

Umbi­li­cus Urbis Romae

Le nom­bril de Rome

Umbi­li­cus Urbis Romae

 

Le nom­bril de Rome, un cône de briques que per­sonne ne regarde

Il est onze heures et la pierre com­mence à rendre ce qu’elle a pris. On entre au Forum par la via Sacra, on des­cend, et la pre­mière chose que le corps apprend, avant l’œil, c’est que ce creux entre les col­lines est un four. Les Romains le savaient : ils ont mis là leur place publique parce que c’é­tait le seul endroit plat, pas parce que c’é­tait agréable. C’é­tait un maré­cage. On l’a drai­né, pavé, encom­bré de temples, et il conti­nue de se com­por­ter comme un maré­cage, c’est-à-dire qu’il garde la cha­leur comme il gar­dait l’eau, avec entêtement.

Les groupes remontent vers l’arc de Sep­time Sévère. Ils s’y agglu­tinent, para­pluies levés, oreillettes en place, et le guide dit des choses justes sur les Parthes, sur Cara­cal­la qui fit mar­te­ler le nom de son frère Geta après l’a­voir fait tuer — cette rature dans le marbre qu’on montre tou­jours parce qu’elle est spec­ta­cu­lai­re­ment lisible, un fra­tri­cide encore visible à quinze mètres. Puis le trou­peau glisse vers la Curie et dis­pa­raît. Per­sonne ne s’est arrêté.

À quatre pas de là, dans un angle mort que le cir­cuit contourne comme l’eau contourne un caillou, il y a un cône de briques. Deux mètres de haut envi­ron, quatre mètres qua­rante-cinq de dia­mètre à la base, gris-rose, râpé, avec cet air de four à pain effon­dré qu’ont tous les cœurs de maçon­ne­rie romaine dépouillés de leur pare­ment. Il ne res­semble à rien. Il n’a pas de fron­ton, pas de colonne, pas d’ins­crip­tion qui vous prend au col­let. Un chat pour­rait y dor­mir sans se sen­tir obser­vé, et c’est pro­ba­ble­ment ce qui lui arrive le plus souvent.

C’est l’Umbi­li­cus Urbis Romae. Le nom­bril de la Ville de Rome. Le centre du centre, le point d’où l’Em­pire pré­ten­dait se mesu­rer, la chose autour de laquelle tout ce Forum était cen­sé tour­ner. Et le Forum, aujourd’­hui, tourne autour de lui exac­te­ment comme un car­re­four tourne autour d’un refuge en béton : sans le voir.

J’aime cette dis­pro­por­tion. Elle est presque une leçon de méthode. Les civi­li­sa­tions ne signalent pas tou­jours leur centre par de la hau­teur. Par­fois elles le signalent par un trou.

Un tas de briques, décrit honnêtement

Regar­dons l’ob­jet avant de le racon­ter, puisque c’est dans cet ordre-là qu’on devrait tou­jours pro­cé­der et qu’on ne le fait presque jamais.

Ce qui sub­siste est un noyau. Une struc­ture cylin­drique — plu­tôt tron­co­nique, éta­gée en trois registres qui se rétré­cissent vers le som­met, envi­ron quatre mètres soixante à la base et trois mètres en haut. Briques romaines, mor­tier, le tout d’une exé­cu­tion soi­gnée mais des­ti­née à ne jamais être vue. Car ce cône n’é­tait pas nu : il était habillé de marbre. Comme presque tout ici. Ce que nous pre­nons pour l’ar­chi­tec­ture romaine est en réa­li­té son sque­lette, sa car­casse tech­nique, la par­tie que les Romains cachaient. Nous admi­rons depuis cinq siècles l’en­vers du décor en croyant contem­pler le décor.

Le marbre est par­ti au four à chaux, ou dans les palais des Colon­na, ou dans les façades des églises de la Contre-Réforme. Le Forum a été une car­rière plus long­temps qu’il n’a été un forum. Nuance qui devrait rendre modeste : ce que nous venons voir, ce sont les restes d’un chan­tier de démo­li­tion qui a duré mille ans et que nous avons arrê­té par sen­ti­ment, tar­di­ve­ment, quand nous avons déci­dé que les ruines avaient plus de valeur que les pierres.

Le monu­ment tel qu’il est debout date de l’é­poque sévé­rienne, autour de 203, c’est-à-dire du moment exact où l’arc voi­sin sor­tait de terre. Les deux se tiennent. Sep­time Sévère refai­sait ce coin du Forum, il a recons­truit l’umbi­li­cus comme on remet une pièce sur l’é­chi­quier après avoir bous­cu­lé la table. Mais le cône sévé­rien recouvre quelque chose de bien plus ancien. Une struc­ture anté­rieure, tar­do-répu­bli­caine, peut-être du IIe siècle avant notre ère, peut-être davan­tage. On ne des­cend pas dedans. On ne sait pas.

Il y avait une petite porte. Une ouver­ture, fer­mée par une dalle. Et sous l’ou­ver­ture, une cavité.

Voi­là tout. C’est peu. Tenez-vous-en à cela quelques secondes, parce que dans un ins­tant le peu va se mettre à peser une tonne.

Le mot

Umbi­li­cus. Nom­bril. Le latin est bru­tal de sim­pli­ci­té, comme sou­vent quand il touche au sacré : le mot du corps sert pour la ville, sans méta­phore filée, sans pré­cau­tion. Le nom­bril, c’est la cica­trice de l’at­tache. C’est l’en­droit par lequel on a été relié à ce qui nous a faits, et qui ne sert plus à rien une fois qu’on est né, sauf à rap­pe­ler qu’on est né.

Rome se pense donc comme un corps qui garde la marque de son cor­don. Pas comme une tête, pas comme un cœur — ces images-là vien­dront, caput mun­di, et elles sont plus flat­teuses. Le nom­bril, lui, ne com­mande rien. Il témoigne.

Le mot lui-même est étran­ge­ment tar­dif dans nos sources. On ne le trouve pas chez Cicé­ron en train de dési­gner ce monu­ment, on ne le trouve pas chez Tite-Live. Il appa­raît en toutes lettres dans les Région­naires, ces cata­logues admi­nis­tra­tifs du IVe siècle qui font l’in­ven­taire de la ville quar­tier par quar­tier comme un huis­sier ferait l’in­ven­taire d’un appar­te­ment. Umbi­li­cus Romae, Regio VIII, entre le temple de la Concorde et la suite de la liste. Une entrée sèche dans un registre. C’est ain­si que les choses les plus sacrées finissent par nous par­ve­nir : par la comptabilité.

Les Grecs disaient ompha­los. Delphes en avait un, cette pierre ovoïde qu’on montre encore au musée, entou­rée de son filet de laine sculp­té. Zeus, raconte-t-on, avait lâché deux aigles aux deux extré­mi­tés du monde et les avait lais­sés voler l’un vers l’autre ; ils s’é­taient croi­sés à Delphes, et là on avait mis la pierre. Rome, qui a tout emprun­té aux Grecs y com­pris l’art de pré­tendre qu’elle n’empruntait rien, s’est fabri­qué son ompha­los. Mais avec cette dif­fé­rence consi­dé­rable, et qui est peut-être la seule chose qui dis­tingue vrai­ment les deux civi­li­sa­tions dans cette affaire : l’om­pha­los grec est une pierre pleine. Le nom­bril romain est un couvercle.

La poi­gnée de terre

Il faut main­te­nant citer Plu­tarque, ce qui est tou­jours un plai­sir, parce qu’il écrit sur Rome en Grec, à dis­tance, avec la curio­si­té polie d’un homme qui trouve ces gens un peu bar­bares et abso­lu­ment fascinants.

Dans la Vie de Romu­lus, au cha­pitre onze, il raconte la fon­da­tion. Romu­lus fait venir des Étrusques, parce qu’on ne fonde pas une ville sans tech­ni­ciens et que les Romains n’ont jamais eu honte de sous-trai­ter le sacré. On creuse une fosse cir­cu­laire. On y jette les pré­mices — les pre­miers fruits de l’an­née, ce qu’il y a de meilleur et qu’on n’a pas encore man­gé. Puis cha­cun des com­pa­gnons de Romu­lus, cha­cun de ces hommes venus d’ailleurs, s’a­vance et jette dans la fosse une poi­gnée de terre de son pays d’origine.

Arrê­tons-nous là. C’est un des plus beaux gestes rituels que l’An­ti­qui­té nous ait trans­mis, et il est en train de dire quelque chose de très précis.

Rome ne se fonde pas sur un sol. Rome se fonde sur un mélange de sols rap­por­tés. La cité com­mence par un geste d’im­mi­grants qui vident leurs poches de terre étran­gère dans un trou, et ce trou devient le centre. Le centre de Rome, c’est un com­po­site. C’est de la terre albaine, de la terre sabine, de la terre étrusque, de la terre de par­tout, tas­sée ensemble au fond d’une fosse. Le point le plus romain de Rome est le seul point de Rome qui ne soit pas fait de terre romaine.

Les Romains ont fabri­qué là, sans peut-être le savoir, la méta­phore par­faite de leur propre réus­site. Ce peuple a pas­sé mille ans à absor­ber : les dieux des vain­cus, les cui­si­niers grecs, les mathé­ma­tiques alexan­drines, les cultes syriens, les empe­reurs espa­gnols puis afri­cains puis illy­riens. Ils étaient une machine à faire de la terre com­mune avec des terres appor­tées. Et ils avaient mis, au milieu de leur place publique, un rap­pel phy­sique de ce procédé.

Plu­tarque ajoute que la fosse fut appe­lée mun­dus, du nom du ciel — parce qu’on l’a­vait orga­ni­sée comme le monde. Et là, on quitte l’a­nec­dote gen­tille et on tombe dans quelque chose de net­te­ment moins confortable.

Les trois jours

Mun­dus, en latin, c’est le monde. C’est aus­si le ciel, l’u­ni­vers ordon­né, ce que les Grecs appe­laient kos­mos. Mais c’est encore, par un de ces glis­se­ments dont le latin est pro­digue, la trousse de toi­lette d’une femme — le mun­dus mulie­bris, l’at­ti­rail des fards et des épingles. Le même mot pour le cos­mos et pour le néces­saire à maquillage. Il y a une thèse entière là-dedans sur l’i­dée d’ar­ran­ge­ment, d’ordre, de ce-qui-est-mis-en-place-correctement.

Et il y a la fosse.

Fes­tus, ce gram­mai­rien du IIe siècle qui a abré­gé un éru­dit augus­téen et que nous lisons dans un manus­crit unique à moi­tié brû­lé — encore une de ces chaînes de trans­mis­sion qui devraient nous rendre humbles sur tout ce que nous croyons savoir de l’An­ti­qui­té — Fes­tus écrit qu’on appelle mun­dus de Cérès celui qu’on ouvre trois fois l’an. Il donne les dates, dans le calen­drier romain qui compte à rebours et qui fait tou­jours l’ef­fet d’un code : le neu­vième jour avant les calendes de sep­tembre, le troi­sième avant les nones d’oc­tobre, le sixième avant les ides de novembre.

Tra­dui­sons. Le 24 août. Le 5 octobre. Le 8 novembre.

Trois fois par an, on sou­le­vait la dalle. Et Var­ron, cité par Macrobe, explique ce que cela signi­fiait dans les termes les plus clairs qu’on puisse sou­hai­ter : quand le mun­dus est ouvert, c’est comme si la porte des dieux tristes et infer­naux était ouverte.

Il n’y a pas d’am­bi­guï­té. Le sanc­tuaire était consa­cré à Dis Pater et à Pro­ser­pine, c’est-à-dire aux maîtres du monde d’en bas. La fosse était une bouche. Ces trois jours-là, les morts sor­taient et se pro­me­naient dans la ville. Le tra­fic s’inversait.

Consé­quences pra­tiques, et elles étaient prises très au sérieux : ces jours étaient reli­gio­si, néfastes, impropres à toute action. On n’en­ga­geait pas de bataille. On ne levait pas de troupes. On ne se mariait pas. On ne tenait pas les comices. Macrobe pré­cise qu’il valait mieux aller au com­bat avec la gueule de Plu­ton bien refer­mée. La for­mule est de lui, ou de sa source, et elle a le mérite d’être ima­gée : la ville avait, en son milieu, une gueule.

Pre­nez la mesure de l’af­faire. Le Forum romain est le lieu où se ren­dait la jus­tice, où se pro­non­çaient les dis­cours, où se pesait l’argent, où se déci­dait le sort des pro­vinces. Le lieu de la parole publique, du droit, de la lumière crue. Et à quelques mètres des Rostres, sous une dalle, il y avait un accès aux Enfers qu’on ouvrait au calen­drier, comme on ouvre une vanne. Les Romains, ce peuple d’in­gé­nieurs et de juristes qu’on nous pré­sente volon­tiers comme le comble du prag­ma­tisme, avaient pré­vu dans leur plan d’ur­ba­nisme une porte de ser­vice pour les morts.

Et ils l’a­vaient mise au centre.

Cela ne fait pas de Rome une ville mor­bide. Cela en fait une ville qui n’a­vait pas réso­lu de sépa­rer ses deux ver­sants, et qui avait orga­ni­sé leur contact plu­tôt que de le nier. Les nôtres ont chas­sé les cime­tières hors des murs au XIXe siècle, à Paris comme ailleurs, pour rai­sons d’hy­giène et de fon­cier, et nous appe­lons cela le pro­grès. Il l’est, sans doute. Reste que nous avons obte­nu des villes sans nombril.

La que­relle

Ici, une pré­cau­tion. Tout ce que je viens d’é­crire tient sur un fil, et il faut dire lequel.

Que le mun­dus ait exis­té : les textes le disent, per­sonne ne le conteste. Que l’Umbi­li­cus Urbis ait exis­té : le cône de briques est là, on peut le tou­cher. Mais que les deux soient le même objet — que ce cône soit la par­tie émer­gée de la fosse de Romu­lus, le cou­vercle visible de la bouche des Enfers — cela, c’est une hypo­thèse. Une hypo­thèse forte, sédui­sante, lar­ge­ment admise, mais une hypothèse.

Elle est asso­ciée au nom de Filip­po Coa­rel­li, qui l’a défen­due à par­tir des années soixante-dix dans une série de tra­vaux (les Dia­lo­ghi di Archeo­lo­gia de 1976–1977, puis Il Foro Roma­no, puis les notices du Lexi­con Topo­gra­phi­cum Urbis Romae) et qui a fait bas­cu­ler la majo­ri­té de la pro­fes­sion. Son argu­ment prin­ci­pal passe par Macrobe, qui situe un petit sanc­tuaire de Dis Pater acco­lé à l’au­tel de Saturne. Coa­rel­li super­pose les textes et le ter­rain, tire ses lignes, et l’ai­guille tombe sur notre cône. Le mun­dus de Plu­tarque, l’umbi­li­cus des Région­naires et le sanc­tuaire de Macrobe seraient trois noms — trois époques, trois angles — pour une seule chose.

D’autres ont objec­té. Cer­tains placent le mun­dus sur le Pala­tin, du côté de la fon­da­tion romu­léenne et de cette énig­ma­tique Roma Qua­dra­ta dont on dis­cute encore. Michel Humm, dans un article de 2004 sur le mun­dus et le Comi­tium, reprend le dos­sier et montre à quel point nos cer­ti­tudes reposent sur une poi­gnée de phrases tar­dives, trans­mises par des abré­via­teurs, dont cer­taines sont cor­rom­pues au point qu’on en édite le texte avec des croix de déses­poir. Carl Deroux a écrit là-des­sus des pages salubres qui s’ap­pellent à peu près « images modernes et textes anciens », et le titre dit l’es­sen­tiel : nous avons peut-être construit un beau monu­ment men­tal sur trois lignes de Fes­tus et une dis­trac­tion de Macrobe.

Je livre cela sans tris­tesse. C’est même, à mon sens, la par­tie inté­res­sante. Nous nous tenons devant un tas de briques dont nous ne savons pas avec cer­ti­tude s’il est le nom­bril du monde ou le socle d’une chose dis­pa­rue. Nous avons un mot sans objet cer­tain, et un objet sans nom cer­tain, et nous les avons mariés parce que la place était libre des deux côtés.

C’est ain­si que fonc­tionne une bonne par­tie de la topo­gra­phie antique, et je pré­fère qu’on le dise. Rome n’est pas un livre ouvert. C’est un palimp­seste dont les couches se contre­disent, et les guides qui affirment vous ont sim­ple­ment épar­gné les notes de bas de page.

Le mil­liaire d’or, ou la fic­tion de la mesure

À quelques mètres de l’umbi­li­cus, de l’autre côté des Rostres, il y avait un autre objet, et on les confond depuis toujours.

Le Mil­lia­rium Aureum. Le mil­liaire d’or. Auguste l’a fait dres­ser en 20 avant notre ère, du côté du temple de Saturne : une borne, pro­ba­ble­ment de marbre revê­tue de bronze doré. Les fouilles de Bun­sen en 1833, puis celles de Käh­ler en 1959, ont conduit la plu­part des spé­cia­listes à le situer à l’angle sud-est du podium des Rostres augus­téens, en symé­trie avec l’umbi­li­cus. Deux objets ronds, de part et d’autre de la tri­bune, comme deux bornes enca­drant l’en­droit d’où l’on par­lait au peuple. La dis­po­si­tion est trop propre pour être fortuite.

Le mil­liaire est le monu­ment dont tout le monde connaît le slo­gan sans connaître le nom : c’est de là que « toutes les routes mènent à Rome ». Le point zéro. L’o­ri­gine des dis­tances de l’Empire.

Sauf que, comme tou­jours, c’est plus com­pli­qué et plus intéressant.

D’a­bord, on ne sait pas ce qui était écrit des­sus. Aucune source antique ne le dit. Toutes les recons­ti­tu­tions — la liste des grandes villes avec leurs dis­tances, la liste des routes et de leurs cura­teurs, la simple titu­la­ture d’Au­guste — sont des conjec­tures modernes bâties sur ce que nous savons des autres bornes. Le monu­ment le plus célèbre de la métro­lo­gie romaine est illi­sible parce qu’il a disparu.

Ensuite, et c’est le meilleur : les dis­tances réelles, celles que le voya­geur lisait sur les bornes en sor­tant de Rome, ne se comp­taient pas depuis le mil­liaire. Elles se comp­taient depuis les portes de l’en­ceinte. La pre­mière borne de la via Appia est à un mille de la porte Capène, pas à un mille du Forum. Le mil­liaire d’or ne mesu­rait rien du tout. Il déclarait.

C’est une dis­tinc­tion que j’ai­me­rais faire gra­ver quelque part, tant elle explique de choses sur les États. Il y a les ins­tru­ments qui mesurent et il y a les monu­ments qui déclarent qu’on mesure. Auguste, qui avait le génie de la mise en scène admi­nis­tra­tive, avait plan­té au milieu du Forum un objet qui ne ser­vait à aucune opé­ra­tion et qui affir­mait que toutes les opé­ra­tions par­taient de là. Un point zéro sym­bo­lique ados­sé à un sys­tème tech­nique qui, lui, fonc­tion­nait par ailleurs, très bien, sans lui.

Et donc, pen­dant deux siècles, ce coin du Forum a por­té deux centres. Le mil­liaire, centre poli­tique, augus­téen, impé­rial, qui dit : l’Em­pire com­mence ici. L’umbi­li­cus, centre cos­mique, archaïque, chtho­nien, qui dit : le monde s’at­tache ici. L’un regarde vers les pro­vinces, l’autre vers le sous-sol. Le pre­mier a été fon­du ou brû­lé, il n’en reste peut-être qu’un frag­ment de fût qu’on montre par­fois près de la Curie et qui est peut-être autre chose. Le second est tou­jours debout, râpé, igno­ré, indes­truc­tible parce qu’il n’in­té­res­sait personne.

Le marbre est par­ti. La brique est res­tée. Il y a là une règle géné­rale sur la sur­vie des choses, et elle n’est pas flat­teuse pour le marbre.

Le 24 août

Je m’ar­rête sur la pre­mière des trois dates parce qu’elle traîne une coïn­ci­dence dont je n’ar­rive pas à déci­der ce qu’elle vaut.

Le 24 août, jour où l’on sou­le­vait la dalle et où les morts remon­taient. C’est aus­si la date que Pline le Jeune donne, dans sa fameuse lettre à Tacite, pour l’é­rup­tion du Vésuve de 79 — nonum kal. Sep­tembres, le neu­vième jour avant les calendes de sep­tembre, exac­te­ment la for­mule de Fes­tus pour le mun­dus patet.

L’i­dée est ver­ti­gi­neuse et a fait rêver plus d’un éru­dit : le jour même où Rome ouvrait sa porte des Enfers, à deux cents kilo­mètres de là, la mon­tagne en ouvrait une vraie et ense­ve­lis­sait deux villes. Le calen­drier et la géo­lo­gie tom­bant d’ac­cord, pour une fois, sur l’heure du rendez-vous.

Il faut refroi­dir cela tout de suite. La date de l’é­rup­tion est aujourd’­hui contes­tée : la tra­di­tion manus­crite de Pline est instable, les fruits d’au­tomne retrou­vés à Pom­péi cadrent mal avec l’é­té, les bra­se­ros aus­si, et une ins­crip­tion au char­bon décou­verte en 2018 dans une mai­son en tra­vaux porte une date d’oc­tobre. Beau­coup penchent désor­mais pour l’au­tomne. La coïn­ci­dence s’ef­fondre, ou plu­tôt elle recule d’un cran : elle devient une coïn­ci­dence entre notre tra­di­tion manus­crite et le calen­drier romain, ce qui est un tout autre objet, moins poé­tique et plus trou­blant, parce qu’on se demande alors si un copiste quelque part n’a pas aidé la date à tom­ber sur le bon jour.

Je le note et je passe. On a le droit de tenir une belle chose entre deux doigts un moment avant de la reposer.

Ce qu’il est devenu

Les monu­ments ne meurent pas d’un coup. Ils s’é­teignent par étapes, comme les langues.

Étape un : on cesse d’ou­vrir la dalle. Quand ? Per­sonne ne le sait. Le culte s’é­tiole, l’Em­pire se chris­tia­nise, les jours néfastes deviennent des jours ordi­naires, et une géné­ra­tion arrive où plus per­sonne dans la ville n’a jamais vu sou­le­ver la pierre. Ce doit être un moment étrange, cette pre­mière année où le 24 août ne se passe rien. Per­sonne n’a pris de déci­sion. C’est sim­ple­ment que celui qui s’en occu­pait est mort et qu’on ne l’a pas remplacé.

Étape deux : on conti­nue de citer le nom sans savoir ce qu’il désigne. Le IVe siècle l’ins­crit dans ses cata­logues, entre deux temples, comme une case à cocher. Il fait par­tie du mobi­lier. C’est le sort ordi­naire des choses sacrées : elles finissent en ligne de liste.

Étape trois : le nom sur­vit à l’ob­jet. L’Iti­né­raire d’Ein­sie­deln, cette liste de par­cours romains reco­piée par un pèle­rin trans­al­pin au VIIIe ou IXe siècle — un tou­riste, disons le mot, le pre­mier guide de Rome que nous pos­sé­dions — men­tionne encore l’umbi­li­cus, en le repé­rant par l’é­glise voi­sine des saints Serge-et-Bac­chus, que le pape Hadrien Ier avait agran­die à la fin du VIIIe siècle. Le pèle­rin ne com­prend pro­ba­ble­ment rien à ce qu’il note. Il note parce que c’est sur son che­min, entre deux sta­tions, et parce qu’un nom latin dans un car­net fait tou­jours sérieux. Grâce à quoi nous savons que le cône était encore visible et encore nom­mé mille ans après Romulus.

Étape quatre : le Forum devient le Cam­po Vac­ci­no, le champ aux vaches. La terre monte, les temples s’en­foncent jus­qu’aux cha­pi­teaux, on fait paître des bêtes entre les colonnes, et des peintres du Nord viennent ins­tal­ler leur che­va­let pour peindre les buffles au pre­mier plan et le Capi­tole au fond. Le nom­bril du monde est sous deux mètres de rem­blai, et un bou­vier passe des­sus tous les matins sans le savoir. Il y a chez Pira­nèse et chez Claude Lor­rain des dizaines de vues de cet endroit où le sol qu’on voit n’est pas le sol romain mais le dos du sol romain.

Étape cinq : le XIXe siècle creuse, l’ar­chéo­lo­gie s’ins­talle, on ôte le rem­blai, on retrouve le cône. Et on lui donne un nom, un dos­sier, une biblio­gra­phie, une que­relle. On le rend à la lumière et il rede­vient exac­te­ment ce qu’il n’a jamais ces­sé d’être : quelque chose devant quoi les gens passent.

Les autres nombrils

Il faut bien sou­rire un peu. Le monde a beau­coup de centres.

Delphes, donc, avec sa pierre et ses aigles. Jéru­sa­lem, que le livre d’É­zé­chiel place au « nom­bril de la terre » et que les map­pe­mondes médié­vales — la Here­ford, l’Ebs­torf — ins­tallent au milieu du disque avec une belle indif­fé­rence aux dis­tances réelles, parce qu’une carte n’a jamais ser­vi qu’à mon­trer ce qui compte. Constan­ti­nople et son Milion, dont il reste un moi­gnon de pierre à la sor­tie de la citerne Basi­lique, à Sul­ta­nah­met, devant lequel les tou­ristes font la queue sans le voir — exac­te­ment, mais alors exac­te­ment, comme au Forum : un bloc ano­nyme à trente mètres de Sainte-Sophie, et c’é­tait le point zéro de tout un empire, celui d’où l’on comp­tait les milles jus­qu’aux fron­tières du monde byzan­tin. J’ai un faible pour ce moi­gnon-là. C’est un des rares monu­ments qui aient réus­si à être invi­sible au milieu de la place la plus pho­to­gra­phiée d’Istanbul.

Et puis les modernes, qui n’ont rien inven­té et ne s’en cachent pas. Le point zéro devant Notre-Dame, dalle de bronze posée dans les années vingt, sur laquelle les gens tournent trois fois sur un pied en fai­sant un vœu — le rite est repar­ti tout seul, per­sonne ne l’a décré­té, il a pous­sé sur la dalle comme la mousse pousse sur une pierre. Le kilo­mètre zéro de la Puer­ta del Sol à Madrid, poli par les semelles. La Zero Miles­tone de Washing­ton, plan­tée en 1923 sur l’El­lipse, à deux pas de la Mai­son-Blanche, en imi­ta­tion avouée du mil­liaire d’Au­guste — les Amé­ri­cains, ce peuple neuf, ont vou­lu leur borne romaine et l’ont eue, et per­sonne ne mesure rien depuis. La pierre de Londres, ce caillou der­rière sa grille dont plus per­sonne ne sait à quoi il ser­vait mais qu’on a démé­na­gé trois fois plu­tôt que de le jeter.

Tous ces objets ont la même carac­té­ris­tique : ils sont tech­ni­que­ment inutiles et per­sonne n’ose s’en débar­ras­ser. C’est un genre archi­tec­tu­ral en soi. Le monu­ment qui ne fait rien et qu’on ne peut pas enlever.

Ce que révèle cette col­lec­tion, c’est que les villes ont besoin d’un point où poser le doigt. Pas pour cal­cu­ler — pour dire ici. Et il faut que ce point soit modeste, parce qu’un centre trop spec­ta­cu­laire cesse d’être un centre et devient une attrac­tion. Le nom­bril doit être dis­cret. C’est sa fonc­tion d’être dis­cret. Un nom­bril qu’on remarque est une hernie.

Retour

Je suis remon­té m’as­seoir sur un bloc, à l’ombre de rien, avec une bou­teille d’eau tiède ache­tée trop cher à l’en­trée. En bas, l’arc de Sep­time Sévère conti­nuait de rece­voir ses foules et de rendre son ombre, courte à cette heure. Et le cône de briques était là, à sa place, sans plaque lisible à dis­tance, avec sa touffe de capil­laire qui pousse dans un joint parce qu’il y a tou­jours un joint et tou­jours une graine.

Un couple s’est arrê­té à côté. L’homme a regar­dé la carte, puis le cône, puis la carte. Il a dit à sa femme, en anglais, qu’il ne trou­vait pas ce que c’é­tait. Ils sont repar­tis vers la Curie.

J’ai pen­sé qu’il avait rai­son de ne pas trou­ver. Cet objet a pas­sé deux mille deux cents ans à être la chose la plus impor­tante et la moins regar­dable du Forum. Il ne se donne pas. Il n’a jamais eu de façade — le marbre est par­ti et, des­sous, il n’y a que la maçon­ne­rie hon­nête d’un mur qui n’at­ten­dait per­sonne. Sa fonc­tion n’é­tait pas d’être vu mais d’être au milieu, ce qui est un métier dif­fé­rent, et plus dur, parce qu’il s’exerce sans public.

Les Romains ont mis au centre de leur ville un cou­vercle. Ils ont mélan­gé des­sous les terres de tous ceux qui étaient venus, et ils ont lais­sé une fente pour les morts, et ils ont bâti autour la place publique la plus bavarde de l’An­ti­qui­té, le lieu où l’on plai­dait, votait, calom­niait, spé­cu­lait, et tout ce tapage tour­nait autour d’un trou fer­mé qu’on ouvrait trois jours par an.

Le tapage a ces­sé. Le trou est tou­jours là.

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Via Egna­tia : de l’A­dria­tique au Bos­phore, la longue route des empires

Via Egna­tia : de l’A­dria­tique au Bos­phore, la longue route des empires

Via Egna­tia

De l’A­dria­tique au
Bos­phore, la longue
route des empires

Via Egna­tia : de l’A­dria­tique au Bos­phore, la longue route des empires

 

I. Durrës, kilo­mètre zéro

Il faut com­men­cer par la mer, puisque la route com­mence par elle. À Durrës, sur la côte alba­naise, l’A­dria­tique vient mou­rir contre une digue de béton où des pêcheurs à la ligne attendent sans convic­tion, entre deux immeubles inache­vés dont les fers à béton rouillent au som­met comme des antennes inutiles. La ville sent la fri­ture, le gasoil et le café ser­ré. Rien, à pre­mière vue, ne signale que l’on se trouve ici au com­men­ce­ment d’une des plus grandes idées que l’An­ti­qui­té ait cou­chées sur le sol : une route de plus de mille kilo­mètres, tirée d’une mer à l’autre, de l’A­dria­tique à la Pro­pon­tide, et qui pen­dant près de deux mille ans a por­té des légions, des apôtres, des empe­reurs, des croi­sés, des cara­vanes et des armées entières de gens ordi­naires dont per­sonne n’a rete­nu le nom.

Les Romains appe­laient la ville Dyr­ra­chium. Les Grecs, avant eux, Épi­damne — un nom que les Romains trou­vaient de mau­vais augure, dam­num, la perte, et qu’ils s’empressèrent de chan­ger, car on ne fonde pas un empire en lais­sant traî­ner des mots pareils sur les cartes. Catulle, qui avait l’in­sulte élé­gante, appe­lait Dyr­ra­chium la « taverne de l’A­dria­tique » : on y buvait, on y tra­fi­quait, on y atten­dait le bateau pour Brin­di­si en mau­dis­sant le vent contraire. C’é­tait le port où l’I­ta­lie tou­chait presque les Bal­kans — une nuit de tra­ver­sée quand tout allait bien, une semaine quand la bora s’en mêlait — et c’est pré­ci­sé­ment pour cette rai­son qu’on y plan­ta la borne zéro de la Via Egnatia.

Aujourd’­hui encore, au centre de Durrës, on peut voir un tron­çon de voie romaine déga­gé au milieu des immeubles, quelques mètres de grosses dalles poly­go­nales, bom­bées, lui­santes, usées en leur centre par les roues fer­rées des cha­riots. Les habi­tants passent à côté sans les regar­der, ce qui est au fond la plus belle preuve de réus­site qu’une route puisse espé­rer : être deve­nue si évi­dente qu’on ne la voit plus. L’am­phi­théâtre romain, le plus grand des Bal­kans, est enchâs­sé dans le tis­su urbain moderne ; des mai­sons se sont construites des­sus, dedans, autour, et une cha­pelle byzan­tine s’est glis­sée dans ses gale­ries, avec des mosaïques où des saints aux grands yeux fixes attendent la fin des temps dans l’o­deur de sal­pêtre. Tout Durrës est ain­si : un mil­le­feuille où l’on ne sait jamais très bien sur quel siècle on pose le pied.

C’est ici que tout com­mence. De l’autre côté de l’A­dria­tique, à Brin­di­si, s’a­che­vait la Via Appia, la « reine des routes », qui des­cen­dait de Rome à tra­vers le Latium et l’A­pu­lie. La Via Egna­tia n’est rien d’autre que sa conti­nua­tion par-delà la mer : le même trait de plume, inter­rom­pu par l’eau, repris sur l’autre rive. Les ingé­nieurs romains ne voyaient pas l’A­dria­tique comme une fron­tière mais comme une paren­thèse. On embar­quait à Brin­di­si avec ses mules, ses bal­lots et ses lettres de recom­man­da­tion, on débar­quait à Dyr­ra­chium ou à Apol­lo­nia un peu plus au sud, et la route repre­nait comme si de rien n’é­tait, avec ses bornes mil­liaires numé­ro­tées, ses relais, ses gués amé­na­gés, jus­qu’à Byzance. Rome-Byzance : un seul axe, une seule pen­sée, la mer com­prise dedans.

II. Le pro­con­sul qui don­na son nom à mille kilomètres

La route porte le nom d’un homme dont nous ne savons presque rien, et il y a quelque chose de réjouis­sant dans cette dis­pro­por­tion. Gnaeus Egna­tius, fils de Gaius, pro­con­sul de Macé­doine vers le milieu du IIe siècle avant notre ère. C’est à peu près tout. Pas de sta­tue, pas de bio­gra­phie, pas d’a­nec­dote trans­mise par Plu­tarque. Juste un nom sur des bornes mil­liaires — dont deux, retrou­vées près de Thes­sa­lo­nique, gra­vées en latin d’un côté et en grec de l’autre, comme il convient dans un pays où l’oc­cu­pant avait la sagesse de par­ler la langue des occu­pés. Sur ces pierres, Egna­tius se pré­sente et indique la dis­tance : tant de milles jus­qu’à Dyr­ra­chium. Un homme, un titre, un chiffre. L’ad­mi­nis­tra­tion romaine dans toute sa splen­deur laconique.

La Macé­doine venait de tom­ber. En 168 avant J.-C., à Pyd­na, les légions de Paul Émile avaient dis­lo­qué la pha­lange de Per­sée, der­nier roi de la dynas­tie anti­go­nide, et avec elle trois siècles de monar­chie macé­do­nienne — celle-là même qui avait pro­duit Phi­lippe II et Alexandre. En 148, après une ultime révolte, la Macé­doine devint pro­vince romaine. Et Rome fit ce que Rome fai­sait tou­jours en pareil cas, avec la régu­la­ri­té d’un orga­nisme qui digère : elle construi­sit une route.

Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ce réflexe, car il dit tout de la civi­li­sa­tion romaine. D’autres empires, après une conquête, bâtis­saient des temples à leurs dieux ou des palais à leurs rois. Rome bâtis­sait des routes. Non par uti­li­ta­risme étroit — encore que le dépla­ce­ment rapide des légions fût évi­dem­ment l’ar­gu­ment pre­mier — mais parce que la route était, au sens propre, la forme que pre­nait la domi­na­tion romaine dans le pay­sage. Une pro­vince sans route n’é­tait pas vrai­ment une pro­vince : c’é­tait un ter­ri­toire occu­pé. Avec la route venaient les bornes, avec les bornes la mesure, avec la mesure l’im­pôt, la poste, le droit, le recen­se­ment — tout ce maillage abs­trait qui trans­forme un pays vain­cu en pays admi­nis­tré. La Via Egna­tia fut la pre­mière grande route que Rome ait construite hors d’I­ta­lie. C’est un acte de nais­sance : celui de l’empire comme espace conti­nu, comme sur­face que l’on peut par­cou­rir de bout en bout sans jamais quit­ter le pavé.

Tech­ni­que­ment, l’af­faire était consi­dé­rable. La route mesu­rait, selon Stra­bon qui la décrit avec la pré­ci­sion d’un géo­mètre, 535 milles romains jus­qu’à Cyp­se­la sur l’Hèbre — envi­ron 800 kilo­mètres — avant son pro­lon­ge­ment ulté­rieur vers Byzance, qui por­ta l’en­semble à quelque 1120 kilo­mètres. Stra­bon pré­cise qu’elle était bema­ti­sée, c’est-à-dire mesu­rée pas à pas et jalon­née de bornes, ce qui ne va pas de soi : mesu­rer mille kilo­mètres de mon­tagnes au pas d’ar­pen­teur, c’est une conquête en soi, plus silen­cieuse que l’autre mais tout aus­si défi­ni­tive. La lar­geur variait, six mètres envi­ron dans les pas­sages ordi­naires, moins dans les défi­lés ; la chaus­sée super­po­sait, selon la recette clas­sique, des couches de pierres, de gra­viers et de sable damé, cou­ron­nées dans les sec­tions nobles de grandes dalles join­toyées. Tous les milles, une borne. À inter­valles régu­liers, des muta­tiones pour chan­ger de che­vaux et des man­siones pour dor­mir — les ancêtres directs, on y revien­dra, des cara­van­sé­rails otto­mans qui repren­dront les mêmes empla­ce­ments quinze siècles plus tard, car il n’y a qu’un cer­tain nombre d’en­droits où un voya­geur fati­gué peut rai­son­na­ble­ment s’ar­rê­ter entre deux cols, et ces endroits ne changent pas.

III. La géo­gra­phie: cols, lacs et plaines

Une route n’in­vente jamais rien : elle négo­cie. Entre Dyr­ra­chium et Byzance, la géo­gra­phie bal­ka­nique impose son cahier des charges, et il est sévère. D’ouest en est, la Via Egna­tia doit d’a­bord fran­chir la bar­rière des mon­tagnes alba­naises — les monts Can­da­viens des anciens —, puis redes­cendre vers les hauts bas­sins lacustres d’Oh­rid et de Pres­pa, pas­ser l’é­chine du Baba par le col de Dia­va­to, déva­ler sur la plaine de Péla­go­nie, contour­ner le mont Ber­mion, tou­cher enfin la grande plaine allu­viale de Macé­doine cen­trale où l’at­tendent Pel­la et Thes­sa­lo­nique. Après quoi la Thrace, immense, mono­tone, ven­teuse, la porte jus­qu’à la Pro­pon­tide. C’est un iti­né­raire en esca­lier : mer, mon­tagne, lac, plaine, mer.

Le tron­çon alba­nais est le plus spec­ta­cu­laire. Deux branches par­taient de la côte — l’une de Dyr­ra­chium, l’autre d’A­pol­lo­nia, la ville où le jeune Octave, dix-huit ans, étu­diait la rhé­to­rique quand on vint lui annon­cer que César son grand-oncle venait d’être assas­si­né et qu’il héri­tait de son nom, c’est-à-dire du monde. Les deux branches se rejoi­gnaient dans la val­lée du Shkum­bin, près de l’ac­tuelle Elba­san, et la route s’en­ga­geait alors dans les gorges, accro­chée aux ver­sants, fran­chis­sant le fleuve sur des ponts dont cer­tains, refaits à l’é­poque otto­mane, enjambent encore l’eau verte — ain­si le pont de Golik, dos d’âne par­fait posé sur le vide, où passent aujourd’­hui des chèvres et quelques ran­don­neurs. Par endroits, dans la mon­tée vers le col de Qafë Thanë, on marche lit­té­ra­le­ment sur la voie antique : des dalles cal­caires bom­bées, striées d’or­nières, qui filent entre les buis­sons de gené­vriers avec une obs­ti­na­tion d’a­ni­mal têtu.

Puis c’est Ohrid, et le voya­geur romain devait y res­sen­tir ce que res­sent encore le voya­geur d’au­jourd’­hui : le sou­la­ge­ment. Après les gorges, un lac immense, bleu sombre, vieux de plu­sieurs mil­lions d’an­nées — l’un des plus anciens du monde, avec ses truites endé­miques et ses eaux si claires qu’on y voit des­cendre la lumière comme dans un puits. La ville antique s’ap­pe­lait Lych­ni­dos, « la lumi­neuse », et pour une fois la topo­ny­mie ne men­tait pas. La Via Egna­tia lon­geait la rive nord, pas­sait par la ville, puis remon­tait vers le col de Dia­va­to. Ohrid devien­dra plus tard, sous les Byzan­tins et les Bul­gares, une capi­tale spi­ri­tuelle, héris­sée d’é­glises — on dit qu’il y en eut 365, une par jour de l’an­née, ce qui est cer­tai­ne­ment faux et par­fai­te­ment néces­saire comme légende. Sainte-Sophie d’Oh­rid, Saint-Jean de Kaneo sur son pro­mon­toire au-des­sus de l’eau : tout cela pousse sur le bord de la route romaine comme des cham­pi­gnons sur une souche.

Après le col, Hera­clea Lyn­ces­tis, fon­dée par Phi­lippe II, aujourd’­hui dans les fau­bourgs de Bito­la, en Macé­doine du Nord. Le site est de ceux qu’on n’ou­blie pas : un théâtre romain ados­sé à la col­line, et sur­tout les mosaïques paléo­chré­tiennes de la grande basi­lique, un para­dis ter­restre grouillant de cerfs, de canards, d’arbres frui­tiers et de pois­sons, avec cette fraî­cheur un peu naïve des images faites par des gens qui croyaient réel­le­ment à ce qu’ils repré­sen­taient. Puis Edes­sa, ses cas­cades qui tombent en pleine ville, Pel­la — capi­tale des rois de Macé­doine, ville natale d’A­lexandre, dont les mosaïques de galets, la chasse au lion, l’en­lè­ve­ment d’Hé­lène, comptent par­mi les plus anciennes et les plus belles du monde grec —, et enfin Thes­sa­lo­nique, à mi-che­min exact de la route, sa capi­tale de fait, son centre de gravité.

On mesure mal, depuis nos cartes rou­tières, ce que repré­sen­tait un tel iti­né­raire pour un corps humain. Un bon mar­cheur cou­vrait trente à qua­rante kilo­mètres par jour ; la poste impé­riale, avec relais, pou­vait faire beau­coup mieux ; un convoi de mar­chan­dises, beau­coup moins. De Dyr­ra­chium à Byzance, il fal­lait comp­ter un mois de marche ordi­naire, davan­tage l’hi­ver, quand la neige fer­mait Qafë Thanë et que le Var­dar souf­flait sur la plaine de Thes­sa­lo­nique ce vent gla­cé qui des­cend tou­jours des Bal­kans comme une fac­ture impayée. La route n’a­bo­lis­sait pas la dis­tance : elle la ren­dait cal­cu­lable. C’est très dif­fé­rent, et c’est peut-être plus impor­tant. Savoir qu’il y a exac­te­ment 535 milles, savoir où l’on dor­mi­ra dans six jours, savoir que la borne sui­vante existe : la civi­li­sa­tion tient dans ce genre de cer­ti­tudes modestes.

IV. Cicé­ron sur la route, ou l’exil à pied

La Via Egna­tia n’é­tait pas seule­ment une artère mili­taire ; elle fut très tôt une route d’hommes seuls, et le pre­mier d’entre eux dont nous enten­dions dis­tinc­te­ment la voix est Cicé­ron. En 58 avant J.-C., pous­sé hors de Rome par les manœuvres de son enne­mi Clo­dius, l’o­ra­teur prend le che­min de l’exil. Il tra­verse l’A­dria­tique, débarque à Dyr­ra­chium, et s’en va pas­ser ses mois sombres à Thes­sa­lo­nique, héber­gé par le ques­teur Plan­cius. De cette période nous res­tent des lettres — à Atti­cus, à son frère Quin­tus, à sa femme Téren­tia — qui comptent par­mi les plus déso­lées de la lit­té­ra­ture latine. Le plus grand avo­cat de Rome, l’homme qui avait sau­vé la Répu­blique de Cati­li­na à coups de périodes ora­toires, se retrouve sur la Via Egna­tia comme n’im­porte quel pros­crit, à comp­ter les bornes mil­liaires dans le mau­vais sens.

Ses lettres de Thes­sa­lo­nique sont un long san­glot admi­ra­ble­ment écrit — car même au fond du déses­poir, Cicé­ron reste inca­pable de mal écrire, c’est sa malé­dic­tion et notre chance. Il pleure, il s’ac­cuse, il accuse les autres, il demande des nou­velles, il redoute d’en rece­voir. Il envi­sage de pous­ser plus loin vers l’est, hésite, reste. La route est là, sous ses fenêtres pour ain­si dire, et elle fonc­tionne dans les deux sens : elle peut le rame­ner. Tout l’exil de Cicé­ron tient dans cette attente d’un mes­sage qui remon­te­rait la Via Egna­tia depuis Dyr­ra­chium, por­té par un cour­rier ayant lui-même tra­ver­sé depuis Brin­di­si — et quand enfin la nou­velle du rap­pel arrive, en 57, c’est par la même route, dans l’autre sens, qu’il rentre vers l’I­ta­lie et vers son triomphe de larmes.

J’aime cette image inau­gu­rale : la pre­mière grande figure lit­té­raire de la Via Egna­tia n’est pas un conqué­rant mais un homme mal­heu­reux qui marche vers l’est à contre­cœur. Elle annonce la véri­té pro­fonde de toutes les routes : on croit les construire pour les armées, elles servent sur­tout aux des­tins par­ti­cu­liers. Sur le pavé cali­bré de l’ad­mi­nis­tra­tion, ce qui cir­cule d’a­bord, c’est du cha­grin, de l’es­poir, des lettres.

V. La route des guerres civiles : Dyr­ra­chium et Philippes

Il était écrit que la Via Egna­tia, construite pour por­ter les guerres de Rome vers l’ex­té­rieur, fini­rait par por­ter les guerres de Rome contre elle-même. Deux fois, en six ans, la Répu­blique vint mou­rir sur son pavé.

Pre­mière fois : 48 avant J.-C. Pom­pée, chas­sé d’I­ta­lie par la foudre césa­rienne, a éta­bli son camp retran­ché près de Dyr­ra­chium, ados­sé à la mer d’où sa flotte le ravi­taille. César, qui a tra­ver­sé l’A­dria­tique en plein hiver avec une audace qui confine à l’in­so­lence, l’as­siège — situa­tion absurde en appa­rence, l’as­sié­geant étant affa­mé et l’as­sié­gé regor­geant de vivres. Pen­dant des mois, les deux plus grandes armées du monde romain se font face le long de lignes de cir­con­val­la­tion inter­mi­nables, dans les col­lines qui dominent la route et le port. Les sol­dats de César, réduits à man­ger un pain de racines dont Pom­pée, à qui on en montre un mor­ceau, dit qu’il com­bat des bêtes sau­vages, tiennent pour­tant. Puis vient le jour où Pom­pée perce les lignes : Dyr­ra­chium est pour César une défaite nette, une des rares de sa car­rière, et il a ce mot que rap­porte Plu­tarque — la vic­toire aujourd’­hui appar­te­nait aux enne­mis, s’ils avaient eu quel­qu’un pour savoir vaincre. Il décroche vers l’est, par les mon­tagnes, entraî­nant Pom­pée der­rière lui vers la Thes­sa­lie ; quelques semaines plus tard, à Phar­sale, la Répu­blique perd la par­tie. Tout cela s’est joué au bord de la Via Egna­tia, sur ses pre­miers milles, entre la borne zéro et les contre­forts candaviens.

Seconde fois, et la plus lourde : 42 avant J.-C., Phi­lippes. La petite ville macé­do­nienne, fon­dée par Phi­lippe II près des mines d’or du Pan­gée, refon­dée par les Romains, est tra­ver­sée de part en part par la Via Egna­tia — la route passe lit­té­ra­le­ment au milieu du forum, on la voit encore, dal­lée, striée, entre les fon­da­tions des basi­liques. C’est là, dans la plaine maré­ca­geuse qui s’é­tend à l’ouest de la ville, que se ren­contrent les armées des assas­sins de César, Bru­tus et Cas­sius, et celles de ses ven­geurs, Antoine et le jeune Octave. Près de deux cent mille hommes au total, le plus grand affron­te­ment que le monde romain ait jamais orga­ni­sé contre lui-même, et l’en­jeu est simple : la Répu­blique ou les héri­tiers de César, le Sénat ou les dynastes.

Deux batailles à trois semaines d’in­ter­valle, en octobre 42. À la pre­mière, la confu­sion est telle que cha­cun des deux camps gagne d’un côté et perd de l’autre : Bru­tus enfonce Octave, dont le camp est pris, tan­dis qu’An­toine enfonce Cas­sius — et Cas­sius, mal ren­sei­gné, croyant tout per­du alors que la moi­tié de la par­tie est gagnée, se fait don­ner la mort par un affran­chi. Bru­tus, res­té seul, tient encore vingt jours, puis se laisse accu­ler à la seconde bataille, la perd, et se retire dans les col­lines pour se jeter sur son épée en citant, dit-on, des vers grecs sur la Ver­tu qui n’est qu’un mot. Avec lui meurt la Répu­blique romaine, très exac­te­ment au bord de la route qui avait été l’un des pre­miers gestes de son empire. La géo­gra­phie a par­fois le sens de la composition.

Le voya­geur qui s’ar­rête aujourd’­hui à Phi­lippes — le site est clas­sé au patri­moine mon­dial — marche sur ce champ de bataille sans presque le savoir, car ce qu’on visite, ce sont les ruines pos­té­rieures, chré­tiennes sur­tout. Mais il suf­fit de se pla­cer sur le dal­lage de l’E­gna­tia, au centre du forum, et de regar­der vers l’ouest, vers la plaine : c’est de là que tout est venu, les légions, la pous­sière, la fin d’un monde. Puis de se retour­ner vers l’est : c’est par là que tout est repar­ti, Antoine vers l’O­rient et Cléo­pâtre, Octave vers Rome et l’empire. Phi­lippes est un col tem­po­rel ; la route y bas­cule d’une époque dans une autre.

VI. Un homme de Tarse marche vers l’ouest

Un siècle plus tard, la cir­cu­la­tion s’in­verse. La Via Egna­tia avait por­té Rome vers l’O­rient ; elle va main­te­nant por­ter l’O­rient vers Rome, sous la forme la plus impro­bable qui soit : un arti­san juif de Tarse, fai­seur de tentes de son état, sujet romain de plein droit, qui a eu une vision sur le che­min de Damas et qui marche.

Vers l’an 49 ou 50, Paul débarque à Néa­po­lis — l’ac­tuelle Kava­la, le port de Phi­lippes — et pose le pied sur le sol euro­péen. Les Actes des Apôtres racontent la scène avec une sobrié­té de jour­nal de bord : un songe à Troas, un Macé­do­nien qui sup­plie « passe en Macé­doine et viens à notre secours », l’embarquement, Samo­thrace, Néa­po­lis, puis la mon­tée vers Phi­lippes par la Via Egna­tia — une quin­zaine de kilo­mètres de route dal­lée qui grimpe entre les col­lines, et dont un tron­çon sub­siste encore au-des­sus de Kava­la, si bien que l’on peut, en se don­nant un peu de peine, mar­cher très exac­te­ment dans les pas de l’a­pôtre, ce que des groupes de pèle­rins font d’ailleurs chaque année avec des cha­peaux de soleil et des bou­teilles d’eau minérale.

À Phi­lippes, tout ce qui va faire l’his­toire du chris­tia­nisme en Europe se joue en minia­ture. Une pre­mière conver­tie : Lydie, mar­chande de pourpre, une femme d’af­faires — le pre­mier bap­tême euro­péen est celui d’une com­mer­çante, détail que l’on médite. Un exor­cisme qui tourne mal, des pro­prié­taires mécon­tents, une émeute, la pri­son, un trem­ble­ment de terre noc­turne, un geô­lier conver­ti, et ce coup de théâtre juri­dique très pau­li­nien : au moment d’être dis­crè­te­ment relâ­ché, Paul fait savoir qu’il est citoyen romain, qu’on l’a bat­tu de verges sans juge­ment, et que ces mes­sieurs les magis­trats vont devoir venir s’ex­cu­ser en per­sonne. Ils viennent. L’É­van­gile entre en Europe flan­qué du droit romain, et les deux marchent du même pas sur le même pavé.

Puis Paul reprend la route, vers l’ouest cette fois, par l’E­gna­tia tou­jours : Amphi­po­lis, Apol­lo­nia de Myg­do­nie, Thes­sa­lo­nique — les étapes s’é­grènent dans les Actes comme sur un iti­né­raire de la poste impé­riale, une jour­née de marche entre cha­cune, et c’est bien ce qu’elles étaient. À Thes­sa­lo­nique, trois semaines de pré­di­ca­tion à la syna­gogue, une com­mu­nau­té qui naît, une émeute encore, une fuite noc­turne vers Bérée, en dehors de la grande route cette fois, car la grande route est deve­nue dan­ge­reuse pour lui. Mais le lien est noué : quelques années plus tard, de Corinthe, Paul écri­ra aux Thes­sa­lo­ni­ciens la plus ancienne des épîtres conser­vées — c’est-à-dire, très pro­ba­ble­ment, le plus ancien texte du Nou­veau Tes­ta­ment, anté­rieur aux Évan­giles. Le pre­mier docu­ment du chris­tia­nisme est une lettre adres­sée à une ville de la Via Egna­tia, et por­tée par elle.

Il y a là une leçon que Paul, stra­tège autant que mys­tique, avait par­fai­te­ment com­prise : les idées voyagent par les infra­struc­tures. Il ne prê­chait pas au hasard des cam­pagnes ; il sui­vait les grands axes, s’ins­tal­lait aux car­re­fours, visait les capi­tales de pro­vince. La Via Egna­tia lui offrait exac­te­ment ce dont une reli­gion nais­sante a besoin : un cha­pe­let de villes cos­mo­po­lites, des syna­gogues comme têtes de pont, des cour­riers régu­liers pour entre­te­nir les com­mu­nau­tés à dis­tance. Le réseau rou­tier romain fut au chris­tia­nisme ce que l’im­pri­me­rie sera à la Réforme : non pas la cause, mais l’ac­cé­lé­ra­teur, le milieu conduc­teur. Quand, trois siècles plus tard, Constan­tin fera du chris­tia­nisme la reli­gion de l’empire et de Byzance sa capi­tale, les deux déci­sions se rejoin­dront sur la même carte : la nou­velle Rome sera au bout de la route par laquelle la nou­velle foi était venue.

VII. Thes­sa­lo­nique, la ville-milieu

Toute route a un centre de gra­vi­té, qui n’est pas for­cé­ment son milieu géo­mé­trique. Celui de la Via Egna­tia s’ap­pelle Thes­sa­lo­nique, et il se trouve que les deux coïn­cident à peu près : la ville est plan­tée là où la route touche la mer pour la pre­mière fois depuis l’A­dria­tique, au fond du golfe Ther­maïque, à mi-par­cours du grand tra­jet. Fon­dée en 315 avant J.-C. par Cas­sandre, l’un des suc­ces­seurs d’A­lexandre, et nom­mée d’a­près sa femme Thes­sa­lo­ni­ké — demi-sœur du conqué­rant, dont le nom com­mé­more une vic­toire (niké) en Thes­sa­lie —, elle avait tout pour deve­nir ce qu’elle devint : un port au bout d’une plaine, une plaine au bout des Bal­kans, et la grande route qui passe au milieu.

Car elle passe au milieu, lit­té­ra­le­ment. L’ac­tuelle rue Egna­tia, artère prin­ci­pale de la Thes­sa­lo­nique moderne, embou­teillée, bor­dée de maga­sins de télé­pho­nie et de bou­gat­sas, suit très exac­te­ment le tra­cé du decu­ma­nus antique, lui-même seg­ment urbain de la Via Egna­tia. Depuis vingt-trois siècles, on cir­cule au même endroit. Les tra­vaux du métro, ache­vés il y a peu après des décen­nies homé­riques, ont trans­for­mé la ville en tran­chée archéo­lo­gique géante : sous la rue Egna­tia sont appa­rus la voie byzan­tine dal­lée de marbre, des places, des bou­tiques, des aque­ducs, des dizaines de mil­liers d’ob­jets — si bien que cer­taines sta­tions exposent désor­mais les ves­tiges der­rière des parois de verre, et que l’u­sa­ger du métro attend sa rame en regar­dant la route dont sa rame est l’arrière-petite-fille.

Sur cette colonne ver­té­brale, les siècles ont enfi­lé leurs monu­ments comme des perles dépa­reillées. L’arc de Galère, d’a­bord, qui enjam­bait la route de ses reliefs de pro­pa­gande : l’empereur y écrase les Perses en registres super­po­sés, dans un tour­billon de che­vaux et de cap­tifs, et les pié­tons d’au­jourd’­hui passent des­sous pour aller prendre un café. À côté, la Rotonde, énorme cylindre de brique que Galère s’é­tait fait bâtir comme mau­so­lée, deve­nu église, puis mos­quée — son mina­ret tient tou­jours debout, seul sur­vi­vant de la ville otto­mane —, puis église à nou­veau, puis salle d’ex­po­si­tion : quatre reli­gions ou usages suc­ces­sifs dans le même tam­bour de briques, sous la même mosaïque d’or où des archi­tec­tures célestes flottent au-des­sus des visi­teurs. Plus bas, Sainte-Sophie de Thes­sa­lo­nique, la basi­lique Saint-Démé­trios recons­truite après le grand incen­die de 1917 sur la crypte du saint patron, les rem­parts, la tour Blanche. La ville entière est un com­men­taire de la route.

Il fau­dra reve­nir sur ce que Thes­sa­lo­nique devint plus tard — la Salo­nique otto­mane et séfa­rade, la « mère en Israël », mais chaque chose en son temps ; rete­nons pour l’ins­tant que la Via Egna­tia a fait de cette ville le lieu des Bal­kans où le plus de mondes se sont super­po­sés. Une route n’est jamais une ligne : c’est une série d’é­pais­sis­se­ments. Thes­sa­lo­nique est le plus dense de tous.

VIII. La route de la Nou­velle Rome

Le 11 mai 330, Constan­tin inau­gure sa nou­velle capi­tale sur le site de l’an­tique Byzance, et la Via Egna­tia change de sens sans chan­ger de tra­cé. Elle était une route qui par­tait de Rome ; la voi­ci route qui mène à Rome — la nou­velle, la seule qui compte désor­mais. Le point zéro se déplace : à Constan­ti­nople, près de Sainte-Sophie, on érige le Milion, borne dorée monu­men­tale d’où sont désor­mais comp­tées toutes les dis­tances de l’empire. Un frag­ment en sub­siste, un pilier de pierre grise coin­cé entre une rue pas­sante et les citernes, que les tou­ristes pho­to­gra­phient sans tou­jours savoir qu’ils tiennent dans leur objec­tif le kilo­mètre zéro d’un monde. La Via Egna­tia devient la pre­mière des routes impé­riales : celle par laquelle on arrive.

Pen­dant les siècles byzan­tins, elle est tout à la fois. Route mili­taire : c’est par elle que les empe­reurs partent en cam­pagne vers l’Oc­ci­dent et, de plus en plus sou­vent, qu’ils accourent défendre les Bal­kans contre les nou­veaux venus — Goths, Avars, Slaves, Bul­gares, la liste des peuples qui débouchent sur la route est la table des matières du haut Moyen Âge. Route de céré­mo­nie : les entrées triom­phales à Constan­ti­nople se font par la porte Dorée, au débou­ché de l’E­gna­tia, sous des mosaïques et des aigles, selon un pro­to­cole que le Livre des céré­mo­nies règle au pas près. Route de pèle­ri­nage et de reliques : les corps saints remontent vers la capi­tale, les pèle­rins des­cendent vers Rome ou s’embarquent pour la Terre sainte. Route de la soie à son extré­mi­té : ce qui arrive de Chine et de Perse par l’A­sie cen­trale et Constan­ti­nople peut, par l’E­gna­tia, gagner l’A­dria­tique et l’I­ta­lie — la route romaine s’emboîte dans le grand sys­tème cara­va­nier eur­asia­tique, dont elle devient le der­nier seg­ment occidental.

Mais une route vit de la sécu­ri­té, et la sécu­ri­té byzan­tine fut inter­mit­tente. Quand les Slaves puis les Bul­gares s’ins­tallent dans l’in­té­rieur des Bal­kans, aux VIIe et VIIIe siècles, le tron­çon cen­tral de l’E­gna­tia — entre Ohrid et Thes­sa­lo­nique — devient périlleux, par­fois impra­ti­cable ; l’empire, en orga­nisme intel­li­gent, reporte alors sa cir­cu­la­tion sur la mer, et la route s’as­sou­pit par seg­ments, comme un ser­pent qui dort par tron­çons. Elle se réveille au gré des recon­quêtes. Basile II, l’empereur qui mit vingt ans à bri­ser le royaume bul­gare de Samuel — lequel Samuel avait pré­ci­sé­ment sa capi­tale à Ohrid, sur la route —, rouvre l’axe entier au début du XIe siècle ; c’est le moment où l’E­gna­tia byzan­tine brille de son der­nier grand éclat, quand un fonc­tion­naire pou­vait de nou­veau aller de Constan­ti­nople à Dyr­ra­chium en son­geant à ses dos­siers plu­tôt qu’aux embuscades.

Anne Com­nène, la prin­cesse his­to­rienne, nous a lais­sé dans l’A­lexiade la chro­nique du dan­ger sui­vant, venu cette fois de l’ouest : les Nor­mands. En 1081, Robert Guis­card et son fils Bohé­mond débarquent d’I­ta­lie et mettent le siège devant Dyr­ra­chium, exac­te­ment comme César mille ans plus tôt, car les points d’ap­pui stra­té­giques ont la vie encore plus dure que les empires. La bataille qui suit est un désastre pour Alexis Com­nène — la garde varan­gienne, ces Anglo-Saxons exi­lés après Has­tings qui haïs­saient les Nor­mands d’une haine per­son­nelle, s’y fait tailler en pièces —, et Dyr­ra­chium tombe. L’ob­jec­tif nor­mand ne fait mys­tère pour per­sonne : la Via Egna­tia elle-même, le grand che­min dal­lé qui mène tout droit à Constan­ti­nople. Bohé­mond s’y engage, pousse jus­qu’en Macé­doine et en Thes­sa­lie, avant que l’or et la diplo­ma­tie byzan­tines, plus effi­caces que les armées, ne dis­solvent son entre­prise. Mais l’a­ver­tis­se­ment était don­né : la route qui fait entrer les empe­reurs peut faire entrer n’im­porte qui.

En 1185, les Nor­mands de Sicile reviennent, prennent Dyr­ra­chium, remontent l’E­gna­tia et mettent à sac Thes­sa­lo­nique avec une sau­va­ge­rie qui glace encore dans le récit qu’en a lais­sé l’ar­che­vêque Eustathe, témoin ocu­laire. En 1204, la qua­trième croi­sade détourne le coup au cœur : Constan­ti­nople est prise par mer, mais c’est le long de l’E­gna­tia que se découpe l’empire dépe­cé — un royaume latin de Thes­sa­lo­nique pour Boni­face de Mont­fer­rat, un des­po­tat grec d’É­pire à l’autre bout, et la route entre les deux comme un os dis­pu­té par les chiens. Michel VIII Paléo­logue, qui reprend Constan­ti­nople en 1261, remonte lui aus­si la carte par la même artère. Jus­qu’au bout, l’his­toire byzan­tine aura été une his­toire de la route : qui tient l’E­gna­tia tient les Bal­kans, et qui tient les Bal­kans finit tôt ou tard aux portes de la Ville.

Inter­mède : la route sur le papier

Avant de pas­ser aux Otto­mans, un détour par les archives, car la Via Egna­tia n’existe pas seule­ment dans le sol : elle existe dans les docu­ments, et ceux-ci ont leur poé­sie propre. Le plus éton­nant est la Table de Peu­tin­ger, cette copie médié­vale d’une carte rou­tière romaine, longue de près de sept mètres et haute de trente cen­ti­mètres à peine — le monde entier écra­sé en ban­deau, comme vu par un myope allon­gé. Sur ce ruban, la géo­mé­trie est sacri­fiée sans remords à la seule chose qui compte pour un voya­geur : la suc­ces­sion des étapes et les dis­tances entre elles. L’E­gna­tia y court d’ouest en est avec ses sta­tions en petites vignettes — deux tours pour une ville, un bâti­ment car­ré pour un relais — et ses chiffres de milles ali­gnés comme une addi­tion d’é­pi­cier. Ce n’est pas une carte, c’est un horaire ; pas un ter­ri­toire, un dérou­lé. Nos appli­ca­tions de navi­ga­tion, qui réduisent pareille­ment le monde à une bande d’é­tapes et de durées, n’ont rigou­reu­se­ment rien inven­té : elles ont retrou­vé la Table de Peu­tin­ger, en cou­leur et avec la voix.

L’autre docu­ment est plus tou­chant encore : l’I­ti­né­raire de Bor­deaux, rédi­gé en 333 par un pèle­rin ano­nyme par­ti de Gironde pour Jéru­sa­lem, et qui note, étape après étape, relais après relais, l’in­té­gra­li­té de son tra­jet à tra­vers l’empire — dont la tra­ver­sée com­plète de la Via Egna­tia au retour. Le texte est d’une séche­resse totale : muta­tio untel, tant de milles, man­sio untel, tant de milles, civi­tas Thes­sa­lo­nique. Pas un pay­sage, pas une impres­sion, pas une plainte. Et pour­tant, à lire cette lita­nie comp­table, on entend mar­cher quel­qu’un. On sait où il a chan­gé de mon­ture, où il a dor­mi, où il a dû regar­der le lac d’Oh­rid sans juger utile de le men­tion­ner — et ce silence-là, chez le pre­mier écri­vain-voya­geur chré­tien de l’his­toire, vaut toutes les des­crip­tions : la route était encore un moyen, pas un sujet. Il fau­dra des siècles pour qu’on se mette à la regar­der. Nous autres, qui écri­vons des articles de huit mille mots sur elle, sommes le pro­duit tar­dif de ce retour­ne­ment : le pèle­rin de Bor­deaux comp­tait ses milles, nous comp­tons ses mots.

IX. Sol kol : la route devient ottomane

Les Otto­mans n’ont pas conquis les Bal­kans contre la Via Egna­tia : ils l’ont conquise avec elle, puis pour elle. Dès leur pas­sage en Europe au milieu du XIVe siècle, leurs armées empruntent le vieux tra­cé en sens inverse de Paul et dans le même sens que les empe­reurs ren­trant de cam­pagne — d’est en ouest, de la Thrace vers la Macé­doine et l’Al­ba­nie. Thes­sa­lo­nique tombe défi­ni­ti­ve­ment en 1430, vingt-trois ans avant Constan­ti­nople, ce qui dit assez que la route fut prise avant la capi­tale, comme on coupe les racines avant d’a­battre l’arbre.

Dans le sys­tème otto­man, l’E­gna­tia reçoit un nou­veau nom et une nou­velle jeu­nesse. Elle devient le sol kol, le « bras gauche » — l’une des trois grandes routes mili­taires rayon­nant de Constan­ti­nople vers l’Eu­rope, la gauche étant celle qui longe la mer Égée vers le sud-ouest, quand le bras droit monte vers la mer Noire et le bras du milieu file sur Bel­grade. La ter­mi­no­lo­gie est celle d’une armée en marche vue depuis la capi­tale, et elle est exacte : c’est par le sol kol que tran­sitent les cam­pagnes vers l’Al­ba­nie et la Grèce, les cour­riers de la Porte, les gou­ver­neurs rejoi­gnant leurs provinces.

Mais la grande affaire otto­mane, sur cette route, n’est pas mili­taire : elle est cara­va­nière, et c’est ici que le voya­geur fami­lier des routes d’A­sie cen­trale se sent sou­dain en ter­rain connu. Car l’empire couvre l’i­ti­né­raire d’un équi­pe­ment que Rome n’au­rait pas désa­voué, en plus moel­leux : ponts à dos d’âne, fon­taines, mos­quées d’é­tape, ima­rets — ces cui­sines pieuses où le voya­geur pauvre man­geait gra­tui­te­ment —, ham­mams pour se décras­ser de la route, et sur­tout hans et cara­van­sé­rails, ces for­te­resses de l’hos­pi­ta­li­té dont la for­mule, mise au point sur les routes seld­jou­kides d’A­na­to­lie et plus loin encore sur celles du Kho­ras­san, vient s’ins­tal­ler en Europe le long du vieux pavé romain. Le prin­cipe est inva­riable et par­fait : une cour car­rée, un por­tail unique assez haut pour un cha­meau char­gé, des arcades, une salle com­mune chauf­fée, de la paille en bas pour les bêtes et des plates-formes en haut pour les hommes. La man­sio romaine et le cara­van­sé­rail otto­man sont le même organe, réin­ven­té par deux empires dif­fé­rents aux mêmes empla­ce­ments, sépa­rés par mille ans et reliés par la même évi­dence : tous les trente kilo­mètres, il faut un toit.

Ces fon­da­tions n’é­taient pas des gestes iso­lés mais des sys­tèmes éco­no­miques com­plets, les vakıf : un grand per­son­nage — vizir, valide sul­tan, gou­ver­neur — finan­çait pont, cara­van­sé­rail, mos­quée et mar­ché, et affec­tait à leur entre­tien per­pé­tuel les reve­nus de bou­tiques ou de vil­lages entiers. Le voya­geur dor­mait gra­tui­te­ment trois nuits ; le com­merce payait la pié­té ; la pié­té entre­te­nait la route. Sokol­lu Meh­med Pacha, le grand vizir bos­niaque de Soli­man et de ses suc­ces­seurs, a semé le sol kol de ses fon­da­tions comme d’autres sèment des oli­viers. À Lüle­bur­gaz, en Thrace turque, son ensemble tient tou­jours debout autour de la route ; à Hav­sa, près d’E­dirne, un autre ; et les ponts otto­mans de Macé­doine et d’Al­ba­nie — celui de Golik déjà croi­sé, tant d’autres ano­nymes — cousent encore les deux rives des tor­rents que la voie romaine fran­chis­sait à gué.

Evliya Çele­bi, l’in­fa­ti­gable voya­geur otto­man du XVIIe siècle, a par­cou­ru ces che­mins et tout noté avec sa pré­ci­sion joyeuse et son goût des chiffres invé­ri­fiables : le nombre de bou­tiques de Ser­rès, les bains de Salo­nique, les vignes de Kava­la. Kava­la, jus­te­ment — l’an­tique Néa­po­lis, le port de Paul — offre le plus théâ­tral des monu­ments de cette époque : l’a­que­duc dit des Kamares, recons­truit sous Soli­man le Magni­fique, qui enjambe la ville basse de ses arches super­po­sées pour por­ter l’eau à la pres­qu’île. Sous ses voûtes passe la rue qui fut la route ; au-des­sus, sur la col­line, la mai­son natale de Meh­met Ali, le pacha­lik local deve­nu vice-roi d’É­gypte et fon­da­teur de la dynas­tie qui régna au Caire jus­qu’en 1952. D’une petite ville d’é­tape de la Via Egna­tia est sor­tie l’É­gypte moderne : les routes ont de ces géné­ro­si­tés latérales.

Il faut dire un mot, enfin, des men­zil, les relais de poste otto­mans, car ils bouclent une boucle ouverte deux mille ans plus tôt. Le sys­tème du cour­rier à relais, avec che­vaux frais et cava­liers asser­men­tés, que Rome appe­lait cur­sus publi­cus, que les Mon­gols appe­laient yam, les Otto­mans l’ap­pellent men­zil­hane et l’ins­tallent aux mêmes car­re­fours. Un ordre de la Porte pou­vait atteindre Salo­nique en quelques jours, l’Al­ba­nie en une semaine. Les empires changent de langue, de dieu et de couvre-chef ; la logis­tique, elle, ne change pas d’adresse.

X. Salo­nique, la Sépharade

Et puis il y a ce que la route a fait de plus inat­ten­du : accueillir un peuple entier venu du bout oppo­sé de la Médi­ter­ra­née. En 1492, les Rois Catho­liques expulsent les Juifs d’Es­pagne ; le sul­tan Baye­zid II leur ouvre l’empire, en s’é­ton­nant, selon le mot que la tra­di­tion lui prête, qu’on puisse dire sage un roi qui appau­vrit son royaume pour enri­chir le sien. Des dizaines de mil­liers de Séfa­rades s’embarquent, et une part consi­dé­rable d’entre eux vient s’é­ta­blir à Salo­nique — au point qu’au XVIe siècle, la ville de la Via Egna­tia devient ce cas unique en Europe : une grande cité dont la majo­ri­té de la popu­la­tion est juive, et dont la langue des quais, des mar­chés et des contrats est le judéo-espagnol.

Pen­dant quatre siècles, Salo­nique la séfa­rade vit au rythme du shab­bat : le port s’ar­rête le same­di, ce qui stu­pé­fie les voya­geurs euro­péens et donne à la ville son sur­nom de « Jéru­sa­lem des Bal­kans » — les Séfa­rades eux-mêmes disaient la madre de Israel, la mère d’Is­raël. Les congré­ga­tions portent les noms des villes per­dues, Cas­tille, Ara­gon, Lis­bonne, Majorque, Calabre, si bien que le plan des syna­gogues est une carte de l’ex­pul­sion. On y imprime des livres en hébreu et en ladi­no, on y file la laine des uni­formes janis­saires, on y chante des romances que les grand-mères avaient empor­tées de Tolède dans leurs oreilles, faute de place dans les bagages. Les por­te­faix du port, les fameux hamales, sont juifs ; les pêcheurs aus­si ; c’est sans doute le seul grand port de l’his­toire moderne où le pro­lé­ta­riat des docks par­lait la langue de Cer­van­tès avec l’ac­cent du XVe siècle.

Ce monde-là vivait de la route autant que de la mer. Salo­nique était le débou­ché mari­time du sol kol et de tout l’ar­rière-pays bal­ka­nique : les laines de Macé­doine, les tabacs de la plaine de Dra­ma et de Kava­la — ces tabacs qui firent au XIXe siècle des for­tunes consi­dé­rables —, les grains, les cuirs, tout des­cen­dait vers ses quais par les vieux iti­né­raires, et remon­tait en sens inverse en draps, en quin­caille­rie, en idées. Quand le che­min de fer arrive, dans les années 1870–1890, il ne fait que dou­bler l’E­gna­tia d’un ruban de rails : la ligne vers Skopje et Bel­grade, puis la Jonc­tion Salo­nique-Constan­ti­nople, reprennent les cou­loirs que la géo­gra­phie avait dic­tés aux ingé­nieurs d’E­gna­tius. Dans les wagons comme sur les dalles, ce sont long­temps les mêmes mar­chan­dises et les mêmes noms de famille.

On sait com­ment cela finit, et il faut le dire, parce que la route l’a vu. L’in­cen­die de 1917 dévore les quar­tiers juifs du centre ; l’hel­lé­ni­sa­tion de l’entre-deux-guerres change les noms des rues ; puis viennent l’oc­cu­pa­tion alle­mande et, au prin­temps 1943, les dépor­ta­tions : en quelques mois, la qua­si-tota­li­té des Juifs de Salo­nique — plus de qua­rante-cinq mille per­sonnes — est envoyée à Ausch­witz, d’où presque per­sonne ne revient. Les convois par­taient de la gare, c’est-à-dire du pro­lon­ge­ment fer­ro­viaire de la Via Egna­tia ; le vieux cou­loir de cir­cu­la­tion qui avait por­té Paul, les reliques, les cara­vanes et les romances en ladi­no a aus­si por­té cela. Une route n’a pas de morale ; elle a des usages, et ils incluent les pires. Le grand cime­tière juif, l’un des plus vastes du monde, fut détruit ; l’u­ni­ver­si­té occupe aujourd’­hui son empla­ce­ment, et l’on a long­temps mar­ché sur ses pierres rem­ployées dans la ville. Salo­nique est rede­ve­nue Thes­sa­lo­nique ; du monde séfa­rade res­tent un musée, quelques syna­gogues, des mémo­riaux, et dans cer­taines familles dis­per­sées de Paris, de Tel-Aviv ou d’Is­tan­bul, une langue douce et péri­mée où l’Es­pagne s’ap­pelle encore Sefa­rad et où Salo­nique reste la madre.

XI. Le der­nier tron­çon : la Thrace, Edirne, les murailles

Repre­nons la marche, car nous avons lais­sé notre voya­geur quelque part après Kava­la et il reste un bon tiers de route. Pas­sé le Nes­tos, la Thrace com­mence, et avec elle un autre régime de pay­sage : fini l’es­ca­lier de cols et de lacs, place aux hori­zon­tales. Des plaines à tabac et à tour­ne­sols, des col­lines basses, des fleuves pares­seux et débor­dants, un vent constant, et cette lumière par­ti­cu­lière des pays de pas­sage, un peu déla­vée, comme fati­guée d’a­voir vu cir­cu­ler tant de monde. La Thrace antique était répu­tée sau­vage — c’est le pays d’Or­phée et de Spar­ta­cus, deux façons oppo­sées de ne pas se sou­mettre —, et la route y avan­çait de ville-étape en ville-étape comme on saute de pierre en pierre dans un gué.

Les noms s’é­grènent : Abdère, patrie de Démo­crite, dont les Grecs firent injus­te­ment la ville des sots, alors qu’elle avait inven­té l’a­tome ; Maro­née et ses vins que chan­tait déjà Homère — c’est le vin de Maron qui endort le Cyclope ; Traia­nou­po­lis, fon­dée par Tra­jan à l’en­droit où la route fran­chit les eaux ther­males, et où sub­siste un grand han otto­man posé près des sources, la man­sio et le cara­van­sé­rail à touche-touche pour une fois, comme deux coquillages du même ani­mal ; puis Cyp­se­la sur l’Hèbre, où Stra­bon arrê­tait sa mesure. L’Hèbre — la Marit­sa des Bul­gares, le Meriç des Turcs — est aujourd’­hui fron­tière entre la Grèce et la Tur­quie, héris­sée de clô­tures et de patrouilles, et le vieux pas­sage y est deve­nu l’un des points durs des migra­tions contem­po­raines : les mar­cheurs d’au­jourd’­hui y vont d’est en ouest, de nuit, sans bornes mil­liaires, et la route qui fut celle des apôtres et des cara­vanes est aus­si celle des pas­seurs. Elle n’a jamais ces­sé de ser­vir ; elle a seule­ment ces­sé d’être avouable.

En amont du fleuve, un détour s’im­pose, que les voya­geurs otto­mans fai­saient sys­té­ma­ti­que­ment puisque la route impé­riale y pas­sait : Edirne, l’an­cienne Andri­nople, capi­tale des sul­tans avant la prise de Constan­ti­nople. Hadrien lui avait don­né son nom, les Otto­mans lui ont don­né la Seli­miye, le chef-d’œuvre de Sinan octo­gé­naire — ce dôme que l’ar­chi­tecte consi­dé­rait comme sa réponse enfin trou­vée à Sainte-Sophie, posé sur huit piliers avec une net­te­té de théo­rème, et ces quatre mina­rets si fins qu’ils semblent tra­cés à la plume. Autour, l’é­qui­pe­ment com­plet de la ville-étape à son som­met : bedes­ten, cara­van­sé­rail de Rüs­tem Pacha où l’on dort encore aujourd’­hui — l’hô­tel occupe les cel­lules des mar­chands, et le voya­geur contem­po­rain, en réglant sa note, s’ins­crit sans le savoir dans une comp­ta­bi­li­té vieille de quatre siècles et demi —, ponts inter­mi­nables sur la Tund­ja et la Marit­sa, dont les arches comptent par­mi les plus longues suites de pierre d’Europe.

Puis c’est la der­nière ligne droite, plein est, par Hav­sa, Babaes­ki, Lüle­bur­gaz, Çor­lu, Sili­vri — un cha­pe­let de bourgs-étapes thraces où les mos­quées de Sinan et les cara­van­sé­rails de Sokol­lu jalonnent la natio­nale actuelle avec une régu­la­ri­té de bornes — et la Pro­pon­tide appa­raît, la mer de Mar­ma­ra, lai­teuse sous la brume, avec ses car­gos à l’ancre par dizaines qui attendent leur tour pour le Bos­phore comme jadis les cara­vanes devant les portes. La route antique tou­chait la mer à Périnthe-Héra­clée, puis à Sélym­bria, et lon­geait le rivage jus­qu’aux murailles.

Les murailles. Elles sont tou­jours là, sur six kilo­mètres et demi, du palais des Bla­chernes à la Mar­ma­ra : la triple ligne de Théo­dose II, fos­sé, mur externe, mur interne, qua­rante-quatre siècles à elles toutes si l’on addi­tionne l’âge de leurs pierres, éven­trées par endroits, res­tau­rées par d’autres avec un enthou­siasme dis­cu­table, plan­tées de pota­gers dans leurs douves — des tomates poussent dans le fos­sé qui arrê­ta Atti­la. La Via Egna­tia s’a­che­vait ici, à la porte Dorée, l’en­trée triom­phale aux trois arches enca­drée de tours de marbre blanc, murée depuis des siècles et enclose dans la for­te­resse de Yedi­kule. Le voya­geur qui veut aujourd’­hui finir le tra­jet dans les règles doit se conten­ter de la contem­pler à tra­vers une grille, ce qui est peut-être la conclu­sion la plus juste : la route mène à une porte fer­mée, der­rière laquelle il y a une ville qui a chan­gé trois fois de nom et conti­nue tran­quille­ment d’exis­ter. Pas­sé les murailles, le tra­cé se pro­lon­geait jus­qu’au Milion par la grand-rue à por­tiques que Byzance appe­lait la Mésè et que les Otto­mans appe­lèrent Divan Yolu — la rue du tram­way rouge d’au­jourd’­hui, entre Sainte-Sophie et le Grand Bazar. Le der­nier kilo­mètre de la Via Egna­tia est pro­ba­ble­ment, au mètre car­ré, l’un des plus fou­lés de la pla­nète, et pas un pro­me­neur sur mille ne sait qu’il ter­mine une route com­men­cée sur l’Adriatique.

XII. Effa­ce­ments, dou­blures, résurrections

Que devient une route quand plus per­sonne n’en a besoin ? Elle ne meurt pas : elle se dis­sout. Aux siècles otto­mans tar­difs, l’axe com­plet perd de son impor­tance au pro­fit de la route de Bel­grade et de la navi­ga­tion ; au XIXe, le rail la double ; au XXe, les fron­tières la coupent. Car c’est là le grand para­doxe moderne : la Via Egna­tia, conçue comme trait d’u­nion, s’est retrou­vée hachée par quatre États — Alba­nie, Macé­doine du Nord, Grèce, Tur­quie — dont cer­tains, pen­dant des décen­nies, ne se par­laient pas du tout. L’Al­ba­nie d’En­ver Hox­ha, héris­sée de sept cent mille bun­kers, avait trans­for­mé son tron­çon en impasse abso­lue : la route qui com­men­çait à Durrës ne menait nulle part, par déci­sion poli­tique. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux à pen­ser qu’entre 1945 et 1990, aucun voya­geur n’a pu par­cou­rir léga­le­ment d’un trait un iti­né­raire qui fut banal pen­dant deux mil­lé­naires. Nous nous croyons l’é­poque de la cir­cu­la­tion ; sur ce méri­dien-là, l’An­ti­qui­té nous bat­tait à plate couture.

Puis les choses se sont rou­vertes, et la route a resur­gi sous deux formes qui se tournent le dos. La pre­mière est un ruban d’as­phalte : l’E­gna­tia Odos, l’au­to­route grecque A2, 670 kilo­mètres d’I­gou­me­nit­sa sur la mer Ionienne jus­qu’à la fron­tière turque, ache­vée pour l’es­sen­tiel en 2009 — l’un des plus grands chan­tiers d’Eu­rope de son temps, avec ses dizaines de kilo­mètres de tun­nels per­cés sous le Pinde et ses via­ducs qui enjambent des val­lées entières, dont celui de Met­so­vo, par­mi les plus hauts du conti­nent. Le nom est un hom­mage assu­mé, et le tra­cé, dans sa moi­tié orien­tale, colle d’as­sez près à l’an­cien : mêmes plaines, mêmes seuils, mêmes villes des­ser­vies — Thes­sa­lo­nique, Kava­la, Komo­ti­ni, Alexan­drou­po­li. Les ingé­nieurs grecs ont fait ce que les ingé­nieurs font depuis Egna­tius : ils ont écou­té la géo­gra­phie, et la géo­gra­phie a redit la même chose. On roule aujourd’­hui de Thes­sa­lo­nique à la fron­tière turque en trois heures, avec cli­ma­ti­sa­tion et sta­tions-ser­vice ; la man­sio s’est réin­car­née en aire d’au­to­route, le cara­van­sé­rail en par­king pour poids lourds, et les chauf­feurs bul­gares qui dorment dans leurs cabines à Komo­ti­ni conti­nuent, sans le savoir, une très vieille sieste collective.

La seconde forme est exac­te­ment inverse : la len­teur retrou­vée. Depuis les années 2010, des asso­cia­tions — dont une fon­da­tion néer­lan­daise qui a fait œuvre de pion­nière — ont bali­sé et docu­men­té un iti­né­raire de grande ran­don­née repre­nant le tra­cé his­to­rique de Durrës à Istan­bul : plus de mille kilo­mètres à pied, en une cin­quan­taine d’é­tapes, avec topo-guides, traces GPS et chambres chez l’ha­bi­tant. Des mar­cheurs le par­courent chaque année, seuls ou par petits groupes, fran­chis­sant Qafë Thanë dans un sens, la Marit­sa dans l’autre, dor­mant à Ohrid, à Bito­la, à Ver­gi­na, à Kava­la, recou­sant à la vitesse de quatre kilo­mètres à l’heure ce que les fron­tières avaient déchi­ré. Il y a une jus­tice tran­quille à voir la plus ancienne fonc­tion de la route — por­ter des corps qui marchent — lui reve­nir en der­nier, après que toutes les autres l’ont quit­tée pour l’au­to­route, le rail ou l’a­vion. La ran­don­née n’est pas une nos­tal­gie : c’est la route ren­due à son échelle d’o­ri­gine, celle du pas, la seule à laquelle on voit réel­le­ment quelque chose.

XIII. Ce qui reste quand on arrive

Au terme de ces mille kilo­mètres et de ces vingt-deux siècles, on peut essayer un bilan, en se méfiant des bilans. La Via Egna­tia aura été suc­ces­si­ve­ment, et par­fois simul­ta­né­ment : un outil de conquête, un cor­don admi­nis­tra­tif, un théâtre de guerres civiles, le pre­mier che­min du chris­tia­nisme en Europe, l’ar­tère de deux empires chré­tiens et d’un empire musul­man, un cha­pe­let de cara­van­sé­rails, la colonne ver­té­brale d’une dia­spo­ra séfa­rade, une ligne de front, une ligne de fuite, une auto­route et un sen­tier de ran­don­née. Aucun de ces usages n’a annu­lé les autres ; ils se sont dépo­sés en couches, comme les dal­lages suc­ces­sifs que les archéo­logues du métro de Thes­sa­lo­nique ont trou­vés empi­lés sous la rue Egna­tia — romain sous byzan­tin sous otto­man sous grec, cha­cun réuti­li­sant le pré­cé­dent comme fondation.

C’est sans doute la leçon la plus solide que cette route puisse don­ner, et elle vaut au-delà d’elle : les infra­struc­tures sont plus durables que les empires qui les créent, et plus fidèles. Rome a dis­pa­ru, Byzance a dis­pa­ru, la Sublime Porte a dis­pa­ru ; le cou­loir Durrës-Ohrid-Thes­sa­lo­nique-Istan­bul, lui, fonc­tionne tou­jours, emprun­té ce matin même par des camions, des cars, des trains, des mar­cheurs et des fibres optiques — car les câbles aus­si suivent les vieilles routes, la lumière de nos mes­sages pas­sant par les mêmes cols que les cour­riers d’E­gna­tius. Les hommes croient tra­cer des routes pour ser­vir leurs pro­jets ; ce sont les routes qui, à la longue, se servent des pro­jets suc­ces­sifs des hommes pour conti­nuer à exister.

Et il reste le geste lui-même, qu’au­cune auto­route ne rem­place : poser le pied, un matin, sur quelques mètres de dalles bom­bées, quelque part au-des­sus du Shkum­bin ou de Kava­la, sen­tir sous la semelle l’or­nière creu­sée par des roues dont les cha­riots, les che­vaux, les char­re­tiers et les empires sont pous­sière depuis deux mille ans, et se dire qu’on est, très exac­te­ment, sur le che­min. Non pas un che­min : le che­min, celui qui reliait la mer d’Ho­mère à la mer de Constan­tin, et sur lequel ont mar­ché, dans la même pous­sière et sous le même soleil exa­gé­ré des Bal­kans, un ora­teur en exil, un fai­seur de tentes visi­té par un songe, des prin­cesses por­phy­ro­gé­nètes, des mule­tiers vlaques, des mar­chands en ladi­no, des cava­liers de la Porte et quelques ran­don­neurs hol­lan­dais. La route ne les dis­tingue pas. Elle n’a jamais rien deman­dé d’autre que d’être sui­vie, et c’est une exi­gence à laquelle, déci­dé­ment, on sous­crit sans se faire prier : l’A­dria­tique dans le dos, Byzance devant, et entre les deux tout le temps du monde.

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