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Volu­bi­lis, Rome au bout du Maroc

Volu­bi­lis, Rome au bout du Maroc

Volu­bi­lis

Rome au bout du Maroc

Volu­bi­lis, Rome au bout du Maroc

La route de Mek­nès à Volu­bi­lis ne pré­vient pas. On roule une tren­taine de kilo­mètres au nord de la ville impé­riale, entre des champs d’orge et des oli­viers ali­gnés comme une troupe au repos, et rien n’an­nonce que l’on approche d’un bout du monde. Puis la plaine se relève dou­ce­ment vers le mas­sif du Zerhoun, la terre passe du blond au roux, et sur un replat, à contre-jour, une ran­gée de colonnes se détache du ciel. Elles n’ont pas la solen­ni­té qu’on leur prête sur les cartes pos­tales. Elles res­semblent plu­tôt à une phrase inter­rom­pue, lais­sée là par quel­qu’un qui devait reve­nir la finir et n’est jamais revenu.

J’ar­rive en fin d’a­près-midi, l’heure où les guides rem­ballent et où les cars de Fès ont déjà repris la natio­nale. Le gar­dien du par­king som­nole sous un euca­lyp­tus. Un ven­deur de figues de Bar­ba­rie épluche ses fruits avec un cou­teau qui a beau­coup ser­vi, et il me les tend sans un mot, comme on tend le tabac. Au-delà de la bar­rière, le site s’ouvre sur une pente d’herbe rase où traînent des fûts de colonnes cou­chés, des seuils de portes, des mor­ceaux de cor­niche que per­sonne n’a pris la peine de redres­ser. Des cigognes ont construit leur nid en haut d’un cha­pi­teau ; elles claquent du bec dans le soir avec un bruit de cas­ta­gnettes, et ce bruit sec est la pre­mière chose qui vous entre vrai­ment dans le corps, ici, avant même les pierres.

Le nom du lieu est déjà un voyage. Les Romains l’ont appe­lé Volu­bi­lis, mot latin qui désigne ce qui tourne, ce qui s’en­roule, et aus­si une petite fleur grim­pante, le lise­ron. Mais les Romains n’ont fait que lati­ni­ser un mot plus ancien. Les Ber­bères disaient Oua­li­li, du nom du lau­rier-rose qui pousse en abon­dance le long de l’oued Khou­mane, en contre­bas. Deux langues, deux fleurs, et sous les deux la même racine tenace. Plus tard les Arabes réta­bli­ront Wali­la sur leurs pre­mières mon­naies, et les pay­sans du XIXe siècle, qui ne savaient plus rien de Rome, bap­ti­se­ront ces ruines Ksar Faraoun, le châ­teau de Pha­raon — car pour eux toute gran­deur englou­tie ne pou­vait venir que d’É­gypte, du fond des temps, d’un roi qu’on ne nomme plus. Le lieu a donc chan­gé de nom à chaque fois qu’il a chan­gé de maître, et à chaque fois le nom est res­té un peu, comme une couche de pein­ture qu’on recouvre sans jamais tout à fait la faire disparaître.

La route depuis Meknès

Il faut mar­cher len­te­ment, à Volu­bi­lis, parce que le sol lui-même est un texte. On avance sur des dalles qui ont por­té des san­dales, des sabots, des roues cer­clées de fer, et par endroits l’or­nière est encore là, creu­sée dans la pierre par le pas­sage patient des char­rettes. La grande artère, le decu­ma­nus maxi­mus, remonte tout droit de l’arc de triomphe à la porte de Tan­ger, et de part et d’autre s’a­lignent les façades des mai­sons de notables, réduites à hau­teur de genou, avec çà et là un seuil plus haut que les autres, un pas de porte usé en son milieu, la trace d’un gond. On enjambe des siècles sans y pen­ser. Un lézard file entre deux pierres. Le vent qui des­cend du Zerhoun sent la menthe sau­vage et la pous­sière chaude, et il faut un moment pour com­prendre que cette odeur-là, exac­te­ment, un mar­chand d’huile a dû la res­pi­rer un soir d’é­té il y a dix-huit cents ans, en fer­mant sa boutique.

L’arc de Cara­cal­la domine l’en­semble. On l’a rele­vé au siècle der­nier, un peu trop pro­pre­ment peut-être, et il a cette rai­deur des choses res­tau­rées qui ont per­du l’ha­bi­tude de vieillir. Il a été dres­sé en 217, par le gou­ver­neur de la pro­vince, en l’hon­neur de l’empereur Cara­cal­la et de sa mère Julia Dom­na — deux Syriens mon­tés sur le trône du monde, célé­brés ici, au der­nier confin occi­den­tal de l’empire, par une cité qui n’a­vait sans doute jamais vu l’un ni l’autre. C’est tout le ver­tige de Rome tenu dans un seul monu­ment : un arc bâti au bout du Maroc pour saluer une impé­ra­trice de Homs, sur ordre d’un fonc­tion­naire dont le nom ne dit plus rien à per­sonne. La dédi­cace par­lait de pié­té et de recon­nais­sance. L’an­née même où l’on gra­vait ces mots, Cara­cal­la était assas­si­né en Orient et sa mère se lais­sait mou­rir. L’arc, lui, ne l’a jamais su. Il conti­nue de saluer dans le vide, et une cigogne y a fait son nid.

Plus haut, le Capi­tole et la basi­lique forment le cœur civique de la ville. La basi­lique, avec sa double ran­gée de colonnes et ses absides, ser­vait de tri­bu­nal et de bourse ; c’est là qu’on plai­dait, qu’on signait, qu’on se que­rel­lait pour des ques­tions de bor­nage et d’hé­ri­tage, sous des voûtes qui ne sont plus que ciel. Le Capi­tole, temple de la triade — Jupi­ter, Junon, Minerve —, se dresse sur son podium au som­met d’un esca­lier que l’on gra­vit encore, et de là-haut, en se retour­nant, on embrasse toute la plaine du Rharb qui s’é­tire vers l’ouest jus­qu’à une ligne d’ho­ri­zon où l’on devine, sans le voir, l’At­lan­tique. C’est une vue de fin du monde connu. Der­rière, il n’y avait plus que des tri­bus insou­mises, des mon­tagnes, et cet océan que les Anciens tenaient pour la limite des choses vivables.

Le roi qui lisait le grec

Mais avant d’être romaine, Volu­bi­lis fut la ville d’un roi comme on n’en fait plus.

Il faut remon­ter aux der­nières convul­sions de la Répu­blique. Après la chute de Car­thage, Rome avait lais­sé sub­sis­ter au Magh­reb des royaumes clients, ces Numi­dies ber­bères dont les sou­ve­rains jouaient leur sur­vie sur le fil des alliances romaines. Le père, Juba Ier, avait misé sur Pom­pée contre César, et per­du ; vain­cu à Thap­sus, il s’é­tait don­né la mort. Son fils, un enfant de quatre ou cinq ans, fut emme­né à Rome et exhi­bé au triomphe de César, tout petit der­rière le char du vain­queur. On aurait pu le tuer. On l’é­le­va. Il gran­dit dans la mai­son de César, puis dans l’en­tou­rage d’Oc­ta­vie, la sœur d’Au­guste, au milieu des biblio­thèques et des maîtres grecs, et cet orphe­lin d’un roi afri­cain devint l’un des hommes les plus culti­vés de son siècle.

Juba II — c’est ain­si qu’on l’ap­pelle — fut un savant avant d’être un sou­ve­rain. Il écri­vit en grec des trai­tés de géo­gra­phie, d’his­toire, d’his­toire natu­relle ; il décri­vit l’A­ra­bie, l’A­frique, les sources du Nil, les pro­prié­tés des plantes ; il envoya une expé­di­tion aux Cana­ries, qu’il bap­ti­sa Îles For­tu­nées, et rap­por­ta de ces confins atlan­tiques la des­crip­tion d’un chien mons­trueux qui don­na, dit-on, son nom aux Cana­ries. Pline l’An­cien le cite à tout bout de champ. C’é­tait un roi de cabi­net, un éru­dit qu’Au­guste, en 25 avant notre ère, ins­tal­la sur le trône recons­ti­tué de Mau­ré­ta­nie — l’im­mense royaume qui cou­vrait le nord du Maroc actuel et une part de l’Al­gé­rie. Pour capi­tale, il choi­sit Cae­sa­rea, sur la côte, l’ac­tuelle Cher­chell. Mais Volu­bi­lis fut l’une de ses rési­dences, sa ville de l’in­té­rieur, au pied de ces col­lines fer­tiles où l’o­li­vier prospérait.

Et il ne régna pas seul. Auguste lui don­na pour épouse une femme dont le des­tin, à lui seul, contient tout un monde effon­dré : Cléo­pâtre Sélé­né, fille de Cléo­pâtre d’A­lexan­drie et de Marc Antoine. Elle avait un frère jumeau nom­mé Alexandre Hélios — le Soleil et la Lune, ain­si les avait vou­lus leur mère, qui pen­sait grand. À dix ans, orphe­line des deux plus célèbres sui­ci­dés de l’his­toire, elle avait été traî­née elle aus­si dans un triomphe romain, enchaî­née d’or devant la foule, puis recueillie et éle­vée par Octa­vie — la même Octa­vie, épouse tra­hie d’An­toine, qui éle­va sans un mot les enfants de la femme pour qui son mari l’a­vait quit­tée. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant là-des­sus. Dans la même mai­son romaine gran­dis­saient le fils du roi ber­bère vain­cu et la fille de la reine d’É­gypte vain­cue, deux enfants de la défaite, deux otages dorés, et Auguste eut l’i­dée de les marier et de leur don­ner un royaume à l’autre bout du monde connu. Ain­si la fille de Cléo­pâtre finit reine à Volu­bi­lis, au pied du Zerhoun, à des mil­liers de lieues du Nil, régnant sur des Ber­bères et des colons romains, frap­pant sa propre mon­naie où son pro­fil grec porte encore, sous la légende, le sou­ve­nir d’Alexandrie.

De leur fils, Pto­lé­mée, l’his­toire ne retien­dra qu’une fin. Deve­nu roi à son tour, « allié et ami du peuple romain », il eut le tort de sur­vivre à son uti­li­té. On raconte que Cali­gu­la, le voyant paraître aux jeux dans un man­teau de pourpre qui éclip­sa le sien, en conçut une jalou­sie mor­telle. Il le fit assas­si­ner en l’an 40. C’é­tait la fin des rois. La mort de Pto­lé­mée déclen­cha la révolte d’un de ses affran­chis, Aede­mon, et il fal­lut trois légions pour en venir à bout. Volu­bi­lis, elle, choi­sit Rome. Elle se ran­gea du côté des légions, en paya le prix du sang, et en fut récom­pen­sée : Claude en fit un muni­cipe, ses habi­tants reçurent la citoyen­ne­té, et le royaume dis­pa­ru fut cou­pé en deux pro­vinces. La par­tie occi­den­tale devint la Mau­ré­ta­nie Tin­gi­tane, du nom de Tin­gi, Tan­ger. Volu­bi­lis en fut l’une des grandes villes inté­rieures, et le fanal romain le plus avan­cé vers le couchant.

Les pres­soirs et les dieux

D’où venait la for­tune de tout cela ? De l’huile. On l’ou­blie devant la beau­té des mosaïques, mais Volu­bi­lis fut d’a­bord une ville qui pres­sait des olives, et qui les pres­sait par mil­liers de litres. Les fouilles ont déga­gé plus d’une cin­quan­taine de pres­soirs, avec leurs contre­poids de pierre, leurs bas­sins de décan­ta­tion, leurs jarres. Chaque grande demeure avait le sien, sou­vent deux ou trois, et l’on com­prend en mar­chant que ces palais cou­verts de mosaïques n’é­taient pas seule­ment des rési­dences de plai­sir : c’é­taient des exploi­ta­tions, des usines domes­tiques d’où sor­tait l’or liquide qui par­tait vers Rome par les ports de la côte. La richesse a ici une odeur, et c’est celle du marc d’olive.

Autour de cette pros­pé­ri­té s’or­ga­ni­sait une vie de pro­vince soi­gnée, presque douce. On trouve les thermes à chaque coin de la ville, publics et pri­vés, avec leurs salles éta­gées — la froide, la tiède, la chaude —, leurs foyers sou­ter­rains, leurs conduits de terre cuite qui cou­raient sous les dalles pour faire mon­ter l’air brû­lant sous les pieds des bai­gneurs. Il fal­lait de l’eau, beau­coup d’eau, et les ingé­nieurs romains étaient allés la cher­cher dans la mon­tagne pour l’a­me­ner par un aque­duc jus­qu’aux fon­taines des car­re­fours et aux bas­sins des mai­sons. On devine, à suivre le tra­cé des cana­li­sa­tions, tout un peuple d’es­claves et d’af­fran­chis occu­pés à entre­te­nir cette machine hydrau­lique, à ali­men­ter les fours, à por­ter les seaux — car der­rière les mosaïques d’Or­phée il y avait des cui­sines, des latrines à plu­sieurs places où l’on bavar­dait comme au café, des remises, des cours où l’on égor­geait la volaille. C’est le charme dis­cret de Volu­bi­lis que de lais­ser voir cet envers domes­tique aus­si bien que l’en­droit somp­tueux : la meule à grain d’un bou­lan­ger à côté du seuil orné, la bou­tique étroite ouverte sur la rue, le comp­toir de pierre où l’on ser­vait le vin cou­pé d’eau. On y res­pire moins la gran­deur d’un empire que la patience d’une petite ville labo­rieuse, occu­pée à pres­ser ses olives, à chauf­fer ses bains et à faire, tant bien que mal, comme à Rome.

Cette huile et ces bains ont payé les mosaïques. Elles sont l’autre visage de Volu­bi­lis, le plus fra­gile, et on les découvre à même le sol, à ciel ouvert, pro­té­gées seule­ment du regard par de maigres cor­de­lettes. Il faut se pen­cher, plis­ser les yeux dans la lumière rasante du soir, et alors les figures affleurent, comme des choses qui remontent len­te­ment du fond d’une eau claire.

Voi­ci Orphée dans sa mai­son, assis au centre d’un cercle d’a­ni­maux, sa lyre à la main, char­mant les bêtes de la créa­tion — le lion, le san­glier, l’é­lé­phant, l’oi­seau — dans une com­po­si­tion rayon­nante qui tour­nait autre­fois sous les pieds des convives. Voi­ci, ailleurs, les douze Tra­vaux d’Her­cule répar­tis en médaillons, le héros nu venant à bout du lion, de l’hydre, du san­glier, des oiseaux, du tau­reau, avec une naï­ve­té vigou­reuse de des­sin qui n’a rien per­du de sa force. Voi­ci Bac­chus décou­vrant Ariane endor­mie sur le rivage. Voi­ci le rapt d’Hy­las, le bel éphèbe entraî­né dans l’eau par des nymphes trop amou­reuses. Et voi­ci, dans la mai­son dite au cor­tège de Vénus, Diane sur­prise au bain par Actéon : la déesse se retourne, furieuse d’être vue, et l’im­pru­dent chas­seur a déjà, sur la tempe, les pre­mières ramures du cerf qu’il va deve­nir avant d’être dévo­ré par sa propre meute. Tout un ima­gi­naire médi­ter­ra­néen, grec de fond, romain de sur­face, dérou­lé là, au seuil du désert, pour l’a­gré­ment d’une bour­geoi­sie pro­vin­ciale qui tenait à ce qu’on sût qu’elle avait des lettres.

Car c’est cela qui émeut, dans ces mosaïques : le désir. Le désir d’ap­par­te­nir. Ces notables de l’huile, à la lisière de l’empire, entou­rés de tri­bus qui par­laient une autre langue et priaient d’autres dieux, fai­saient venir des ate­liers de mosaïstes pour cou­vrir leurs sols d’Or­phée et d’Her­cule, comme on accroche aux murs les preuves d’une culture qu’on craint tou­jours un peu de ne pas pos­sé­der tout à fait. Ils écri­vaient le latin sur leurs seuils et le néo-punique dans leurs ins­crip­tions anciennes ; ils avaient des magis­trats appe­lés suf­fètes, à la mode de Car­thage, et des temples au Jupi­ter du Capi­tole. Ville de fron­tière, ville de mélange, ville qui regar­dait Rome par-des­sus l’é­paule pour véri­fier qu’elle fai­sait bien les choses.

Les plus beaux bronzes, on ne les voit plus ici. Ils sont à Rabat, au musée, et il faut faire le voyage pour les ren­con­trer. Le buste de Juba II, d’a­bord, ce visage d’homme mûr aux traits fins, ceint du ban­deau royal, qui vous fixe avec une gra­vi­té mélan­co­lique de let­tré ; on lui a trou­vé un pen­dant, un vieillard sec et volon­taire qu’on a long­temps appe­lé Caton d’U­tique, comme si le roi savant avait vou­lu, jusque dans son décor, se récla­mer des grands stoï­ciens de la Répu­blique per­due. Il y a l’é­phèbe cou­ron­né de lierre, un ado­les­cent de bronze d’une grâce grecque par­faite, une lampe autre­fois à la main. Il y a le chien de Volu­bi­lis, museau bas, échine ten­due, sai­si dans l’ins­tant qui pré­cède le bond. Et il y a le cava­lier. Ces objets, sor­tis de terre dans les mai­sons des notables, disent mieux que tout le reste le raf­fi­ne­ment d’un monde qu’on n’at­ten­dait pas là, si loin, si au bord.

Quand Rome s’en va

Rome tint deux siècles et demi, puis Rome s’en alla. Vers 285, sous Dio­clé­tien, quand l’empire se res­ser­ra sur ce qu’il pou­vait encore défendre, le tra­cé de la pro­vince fut rame­né vers le nord, et Volu­bi­lis se retrou­va hors les murs de l’ordre romain, en deçà de la nou­velle fron­tière. Les légions plièrent bagage. L’ad­mi­nis­tra­tion ces­sa. On ima­gine volon­tiers, à ce moment-là, la ville s’é­tei­gnant d’un coup, les colonnes bas­cu­lant dans le silence.

Il n’en fut rien, et c’est là que Volu­bi­lis devient vrai­ment singulière.

Car la ville ne mou­rut pas. Les gens res­tèrent. Une popu­la­tion conti­nua d’ha­bi­ter les vieilles mai­sons, de pres­ser l’huile, d’en­ter­rer ses morts, et — le fait est stu­pé­fiant quand on y songe — de gra­ver encore le latin dans la pierre. Des stèles chré­tiennes, datées selon le com­put de la pro­vince, s’é­che­lonnent long­temps après le départ des légions ; cer­taines portent des mil­lé­simes qui nous conduisent aux VIᵉ et VIIᵉ siècles. Son­gez à cela : plus de trois cents ans après que Rome eut ces­sé de gou­ver­ner ce coin de terre, des hommes y taillaient encore, dans une langue d’empire, le nom de leurs défunts et le signe de leur foi. La ville s’é­tait déta­chée de l’arbre, mais le fruit ne pour­ris­sait pas ; il conti­nuait de mûrir dans son coin, oublié, obs­ti­né, latin sous un ciel qui ne par­lait déjà plus latin nulle part alentour.

C’est peut-être le plus émou­vant, à Volu­bi­lis. Non pas la splen­deur romaine — on la trouve ailleurs, mieux conser­vée. Mais cette sur­vie têtue d’un monde après sa fin. Cette per­sis­tance d’un peuple qui n’a­vait plus d’empire pour le pro­té­ger et qui s’ac­cro­chait à ses gestes, à sa langue, à ses tombes, dans l’in­dif­fé­rence crois­sante des puis­sances. Il y a des civi­li­sa­tions qui s’é­teignent d’un coup et d’autres qui refusent long­temps de savoir qu’elles sont finies. Volu­bi­lis fut de celles-là.

L’i­mam dans les ruines

Et puis, un jour de la fin du VIIIᵉ siècle, un cava­lier arri­va d’O­rient, pour­sui­vi par la mort.

Il s’ap­pe­lait Idris ibn Abdal­lah, et il des­cen­dait, par Ali et Fati­ma, du Pro­phète lui-même. Sa famille, les Alides, avait pris les armes contre les Abbas­sides de Bag­dad ; la révolte avait été écra­sée dans le sang près de La Mecque, et les sur­vi­vants s’é­taient dis­per­sés aux quatre coins du monde musul­man. Idris fuyait. Il tra­ver­sa l’É­gypte, pous­sa tou­jours plus à l’ouest, jus­qu’à ce Magh­reb extrême que les Arabes appe­laient le pays du cou­chant, et il vint échouer là, pré­ci­sé­ment là, au milieu des colonnes tom­bées de Wali­la. La tri­bu ber­bère des Awra­ba l’ac­cueillit et le pro­té­gea. Et le 5 février 789, au pied du Capi­tole romain déser­té, ces Ber­bères le pro­cla­mèrent imam.

Il faut se tenir sur place pour mesu­rer ce que la scène a d’im­pro­bable. Un ché­rif arabe, arrière-petit-fils du gendre du Pro­phète, fugi­tif d’un empire d’O­rient, recon­nu chef par des tri­bus ber­bères, au milieu des ruines d’un empire d’Oc­ci­dent. Trois mondes qui se croisent sur une même pente d’herbe : l’an­ti­qui­té romaine réduite à des pierres, l’is­lam qui monte, et le vieux fond ber­bère qui porte les deux sur ses épaules. De cette ren­contre naquit ce que le récit natio­nal maro­cain tient pour le pre­mier État du Maroc. Idris orga­ni­sa une admi­nis­tra­tion, nom­ma un cadi, un vizir, frap­pa sa mon­naie au nom de Wali­la. Il ne régna que deux ou trois ans : un émis­saire du calife de Bag­dad, dit-on, l’empoisonna. Mais il lais­sait der­rière lui une femme ber­bère enceinte, Ken­za, et l’en­fant qu’elle mit au monde, Idris II, né dans ces ruines, repren­dra l’œuvre du père, pous­se­ra plus loin, don­ne­ra à Fès son véri­table élan. La dynas­tie idris­side était née à Volu­bi­lis, entre deux fûts de colonnes romaines.

On enter­ra Idris Ier un peu au nord de la ville. Un culte se for­ma autour de sa tombe, puis s’es­tom­pa, puis rena­quit lorsque, en 1318, on crut retrou­ver son corps intact dans son lin­ceul. Des pèle­rins accou­rurent. Une zaouïa s’é­le­va. Et sur la col­line voi­sine gran­dit la petite ville sainte qui porte aujourd’­hui son nom, Mou­lay Idriss Zerhoun, blanche et verte, accro­chée à son piton, avec le mau­so­lée du fon­da­teur au creux de ses ruelles. On la voit depuis Volu­bi­lis, à trois kilo­mètres, empi­lée sur son épe­ron comme un trou­peau de mai­sons mon­tées se mettre à l’a­bri. Le soir, l’ap­pel à la prière des­cend de là-haut jusque dans les ruines, passe entre les colonnes de Jupi­ter et l’arc de Cara­cal­la, et va se perdre dans la plaine. C’est un des rares endroits au monde où l’on peut, sans bou­ger d’un pas, entendre l’is­lam prier au milieu de Rome.

Ksar Faraoun

Après quoi la ville ache­va de s’en­dor­mir, et l’on oublia jus­qu’à son nom. Wali­la devint Ksar Faraoun, le châ­teau de Pha­raon, énigme de pierre pour des pay­sans qui n’a­vaient plus la clef de sa langue. Léon l’A­fri­cain, ce Gre­na­din deve­nu géo­graphe du pape, la men­tionne au XVIᵉ siècle comme une anti­qui­té en ruine. Puis, à Mek­nès toute proche, le sul­tan Mou­lay Ismaïl entre­prit ses gigan­tesques tra­vaux — des murailles, des palais, des gre­niers à n’en plus finir — et il fit ce que tous les bâtis­seurs ont tou­jours fait des cités mortes : il vint y prendre les pierres. On char­gea sur des mules le marbre et les colonnes de Volu­bi­lis pour orner la nou­velle capi­tale ; la ville romaine ser­vit de car­rière à la ville impé­riale, et une part de sa sub­stance dort aujourd’­hui, invi­sible, dans les murs de Mek­nès. Ce qui res­tait debout, le trem­ble­ment de terre de Lis­bonne, en 1755, ache­va de le cou­cher, jus­qu’i­ci, jus­qu’à cette pente afri­caine que la secousse par­tie du fond de l’At­lan­tique vint faire trembler.

Il fal­lut attendre le pro­tec­to­rat pour qu’on rouvre la terre. Les archéo­logues fran­çais se mirent au tra­vail au début du XXᵉ siècle, déga­gèrent le forum, rele­vèrent l’arc, la basi­lique, le Capi­tole, mirent au jour les mai­sons et leurs sols peints, sor­tirent les bronzes. Le site fut clas­sé, puis ins­crit au patri­moine mon­dial en 1997. Aujourd’­hui on paie soixante-dix dirhams à l’en­trée, un guide vous pro­pose ses ser­vices, et l’on marche dans une ville ren­due lisible, presque trop, avec ses pan­neaux et ses cordes. Mais dès que l’on s’é­carte du sen­tier bali­sé, dès que l’on s’as­soit un ins­tant sur un tam­bour de colonne à l’é­cart des der­niers visi­teurs, le lieu reprend ses droits. Les cigognes claquent du bec. Le vent apporte l’o­deur des oli­viers. Et l’on reste seul avec cette accu­mu­la­tion ver­ti­gi­neuse de vies super­po­sées sous ses semelles.

Le soir sur la plaine

Je repars à la nuit tom­bante, quand le gar­dien com­mence à faire tin­ter ses clefs. La lumière, à cette heure, fait aux pierres une cou­leur de miel fon­cé, et les ombres des colonnes s’al­longent sur l’herbe comme des aiguilles d’un cadran énorme, patient, qui comp­te­rait des siècles au lieu d’heures. En bas, l’oued Khou­mane luit fai­ble­ment entre ses lau­riers-roses — les oua­li­li qui ont don­né leur nom à tout cela, et qui fleu­rissent tou­jours, imper­tur­bables, ayant sur­vé­cu aux rois, aux légions, aux imams et aux archéologues.

On vient à Volu­bi­lis pour Rome, et l’on repart avec autre chose. Rome n’y est qu’une strate par­mi d’autres, la plus visible peut-être, mais non la der­nière, ni même la pre­mière. Ce que ce lieu raconte, c’est la manière dont les mondes se posent les uns sur les autres sans jamais tout à fait s’ef­fa­cer. Le Ber­bère sous le Car­tha­gi­nois, le Car­tha­gi­nois sous le Romain, le Romain sous le Chré­tien attar­dé, le Chré­tien sous le Musul­man, et par-des­sus le tout la longue amné­sie des pay­sans qui appe­laient Pha­raon ce qu’ils ne savaient plus nom­mer. Chaque conqué­rant a cru repar­tir de zéro, effa­cer l’ar­doise ; cha­cun n’a fait qu’a­jou­ter sa ligne à un texte que d’autres avaient com­men­cé et que d’autres continueront.

Volu­bi­lis est une fron­tière qui a duré. Bout de Rome, ber­ceau du Maroc, seuil entre la Médi­ter­ra­née et l’A­frique, entre l’an­ti­qui­té et l’is­lam — un de ces lieux où l’on voit, pour une fois à ciel ouvert et sans qu’il soit besoin de creu­ser, que l’his­toire n’a­vance pas en chas­sant ce qui la pré­cède, mais en s’y acco­tant, en s’y logeant, en repre­nant les pierres du voi­sin d’a­vant pour bâtir sa propre mai­son. La fleur du lise­ron et celle du lau­rier-rose, l’huile et le marbre, la lyre d’Or­phée et l’ap­pel du muez­zin des­cen­dant de la col­line sainte : tout cela tient ensemble, sur qua­rante hec­tares d’herbe rase, au pied du Zerhoun, à trente kilo­mètres de Mek­nès, là où finit une route qui sem­blait mener nulle part et qui menait, en réa­li­té, à l’un des car­re­fours les plus habi­tés du monde.

Les cigognes, elles, s’en moquent. Elles reviennent chaque prin­temps refaire leur nid en haut des colonnes de Jupi­ter, indif­fé­rentes aux empires, fidèles seule­ment à la pierre haute et au ciel large. Elles ont rai­son. Il n’y a peut-être pas de meilleure manière d’ha­bi­ter les ruines : y bâtir, en atten­dant le pro­chain qui viendra.

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La pourpre de Tyr : une indus­trie qui a rui­né des coquillages entiers

Un chien sur une plage

L’his­toire com­mence par un chien, ce qui est déjà un mau­vais pré­sage pour la rigueur his­to­rique. Le chien appar­tient à Mel­qart — Héra­clès pour les Grecs, qui ont tou­jours eu la manie de tra­duire les dieux des autres comme on tra­duit une fac­ture. Le chien court sur la plage de Tyr, il fouille dans le varech, il croque un coquillage. Quand il relève la tête, son museau est vio­let. Une nymphe passe, elle s’ap­pelle Tyros, elle est belle et elle a du carac­tère : elle exige du dieu une robe de cette cou­leur-là, faute de quoi elle ne l’ai­me­ra plus. Mel­qart s’exé­cute. Voi­là com­ment naît, selon Julius Pol­lux, la plus chère des indus­tries de l’Antiquité.

Rubens a peint la scène au XVIIe siècle et son chien a l’air très content de lui.

C’est une fable de fon­da­tion clas­sique, avec ses ingré­dients obli­gés : le hasard, l’a­ni­mal, le caprice fémi­nin, la tein­ture divine. Elle a le mérite de pla­cer d’emblée le décor exact — une plage de sable gris, du varech, une odeur de marée basse — et de rap­pe­ler que l’ob­jet le plus pres­ti­gieux du monde antique est sor­ti d’un tas d’or­dures orga­niques au bord de l’eau. Rien dans la pourpre ne des­cend du ciel. Tout monte de la vase.

Il faut ici un pre­mier redres­se­ment de voca­bu­laire. « Pourpre », en fran­çais moderne, tire vers le rouge — le pourpre car­di­na­lice, les lèvres pourpres des roman­tiques. En anglais, purple a filé vers le vio­let. Les deux mots viennent du même endroit, le latin pur­pu­ra, lui-même emprun­té au grec por­phy­ra, et por­phy­ra ne dési­gnait pas une cou­leur : il dési­gnait le coquillage. La cou­leur est un adjec­tif déri­vé de l’a­ni­mal. Nous appe­lons aujourd’­hui « pourpre » un ton qu’au­cun de nous ne sau­rait décrire de la même façon que son voi­sin, et ce ton porte le nom d’un gas­té­ro­pode que presque per­sonne ne sau­rait recon­naître sur un étal.

C’est le résu­mé du pro­blème. Une indus­trie qui a duré trois mille ans, employé des mil­liers d’hommes, finan­cé des flottes, pesé sur le droit romain, teint les man­teaux des empe­reurs et les manus­crits des évan­giles, a dis­pa­ru si com­plè­te­ment qu’il ne reste d’elle qu’un mot, quelques col­lines de coquilles bri­sées et une flaque de pig­ment séché retrou­vée à Massada.

Por­trait de l’a­ni­mal, qui n’a rien demandé

Le cou­pable a plu­sieurs noms selon les tri­bu­naux. Boli­nus bran­da­ris, le murex droit-épine, une dizaine de cen­ti­mètres, un siphon en forme de long canal, un corps héris­sé de pointes qui lui donnent l’air d’une arme médié­vale minia­ture. Hexa­plex trun­cu­lus, plus tra­pu, côte­lé, bandes brunes sur fond clair. Stra­mo­ni­ta hae­mas­to­ma, le pourpre des rochers, plus lisse, plus dis­cret. Trois espèces prin­ci­pales, toutes de la famille des Muri­ci­dae, toutes médi­ter­ra­néennes, toutes vivantes aujourd’­hui, toutes comes­tibles — on les vend encore sur les mar­chés de Naples, de Sète et de Tunis, sous le nom de scun­gil­li, de bigor­neau piquant ou de murex, à des gens qui les font bouillir avec du lau­rier et les extraient à l’é­pingle sans se dou­ter de rien.

Le murex est un pré­da­teur. Il ne broute pas : il chasse. Sa méthode est d’une len­teur féroce. Il monte sur une moule, il applique contre sa coquille un organe spé­cia­li­sé — l’or­gane acces­soire de forage — qui sécrète un acide, et il rabote patiem­ment le car­bo­nate de cal­cium avec sa radu­la, cette langue râpeuse héris­sée de dents chi­ti­neuses. Il lui faut des heures, par­fois une jour­née. Quand le trou est per­cé, il injecte une sécré­tion para­ly­sante et aspire l’a­ni­mal. On trouve, sur toutes les plages de la Médi­ter­ra­née, des coquilles de moules per­cées d’un trou par­fai­te­ment rond de deux mil­li­mètres : ce sont des fac­tures de murex.

Cette sécré­tion para­ly­sante nous inté­resse. Elle est pro­duite par la glande hypo­bran­chiale, un ruban de tis­su jau­nâtre logé le long du man­teau, sous la coquille, à côté des bran­chies. La glande fabrique une chi­mie com­pli­quée dont le rôle bio­lo­gique est double : anes­thé­sier les proies et pro­té­ger les pontes contre les bac­té­ries. Elle contient de la murexine — un déri­vé de cho­line qui bloque la trans­mis­sion neu­ro­mus­cu­laire — et une série de pré­cur­seurs inco­lores, des sul­fates d’in­doxyle bromés.

Inco­lores. C’est tout le sel de l’af­faire. La glande ne contient pas de pourpre. Elle contient les pièces déta­chées de la pourpre, sage­ment ran­gées, chi­mi­que­ment inertes, et par­fai­te­ment invi­sibles. Il faut cas­ser la coquille, extraire la glande, la déchi­rer pour libé­rer une enzyme qui coupe le sul­fate, puis expo­ser le tout à l’air et à la lumière du soleil. Alors seule­ment la réac­tion s’en­clenche : le liquide passe du blanc lai­teux au jaune, du jaune au vert, du vert au bleu, du bleu au vio­let, et se fixe. On peut regar­der la chose se pro­duire en une demi-heure sur un mor­ceau de papier buvard. C’est un des spec­tacles les plus étranges de la chi­mie natu­relle, et le seul argu­ment sérieux en faveur du chien de Mel­qart : il faut vrai­ment que quel­qu’un ait vu ça par accident.

Com­ment diable a‑t-on trou­vé ça ?

La ques­tion mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est plus inté­res­sante que la légende.

Recons­ti­tuons. Pour obte­nir de la pourpre, il faut : iden­ti­fier trois espèces de coquillages par­mi des cen­taines ; com­prendre qu’un organe interne pré­cis, et lui seul, est actif ; savoir qu’il faut le lais­ser à la lumière ; savoir qu’il faut ensuite le saler ; savoir qu’il faut le chauf­fer sans le faire bouillir pen­dant plus d’une semaine ; savoir qu’il faut plon­ger la laine dans un bain réduit, où le colo­rant est pro­vi­soi­re­ment soluble et jaune-vert, et que la cou­leur n’ap­pa­raî­tra qu’a­près, à l’air libre, en séchant. Aucune de ces étapes ne se déduit de la pré­cé­dente. Aucune ne donne, iso­lé­ment, un résul­tat encou­ra­geant. Un homme qui trou­ve­rait par hasard les trois pre­mières aban­don­ne­rait à la qua­trième, parce que la qua­trième pue.

La seule hypo­thèse rai­son­nable est la cui­sine. Le murex se mange depuis le Néo­li­thique ; on trouve ses coquilles dans les dépo­toirs ali­men­taires bien avant qu’on trouve des cuves de tein­tu­rier. Or qui­conque a net­toyé une dizaine de murex sait ce qui arrive : les doigts se tachent, le tor­chon se tache, la planche se tache, et la tache — c’est là le point — ne part pas. Elle ne part ni à l’eau, ni au savon, ni au soleil. Elle vieillit mieux que le torchon.

L’in­dus­trie de la pourpre est donc, très pro­ba­ble­ment, née d’un pro­blème de vais­selle. Quel­qu’un a pas­sé assez de temps à s’é­ner­ver contre une tache indé­lé­bile pour se deman­der si l’in­dé­lé­bile ne se ven­dait pas. Le reste est trois mille ans de travail.

Il faut ajou­ter que ce quel­qu’un n’é­tait pro­ba­ble­ment pas phé­ni­cien. Les plus anciens amas de murex écra­sés à des fins mani­fes­te­ment indus­trielles — coquilles bri­sées de façon sys­té­ma­tique, tou­jours au même endroit, celui qui donne accès à la glande — viennent de Crète : Palai­kas­tro, Kou­pho­ni­si, Kom­mos, autour de 1800–1750 avant notre ère. Les Minoens tei­gnaient en pourpre plu­sieurs siècles avant que Tyr et Sidon ne se fassent un nom. Les Phé­ni­ciens n’ont pas inven­té la pourpre. Ils ont fait mieux : ils l’ont indus­tria­li­sée, car­tel­li­sée et expor­tée, ce qui laisse dans l’his­toire une trace beau­coup plus durable que l’invention.

D’ailleurs, les Grecs les appe­laient les Phoi­nikes, mot de la même famille que phoi­nix, le rouge-pourpre. On a long­temps vou­lu y lire « les hommes de la pourpre ». L’é­ty­mo­lo­gie est dis­cu­tée, comme toutes les éty­mo­lo­gies qui arrangent trop bien, et on a pro­po­sé de rap­pro­cher « Canaan » d’un mot sémi­tique dési­gnant la même tein­ture, attes­té dans les tablettes de Nuzi sous la forme kinaḫḫu. Rien n’est tran­ché. Mais il reste ce fait remar­quable : un peuple entier a peut-être été bap­ti­sé, par ses voi­sins, du nom de sa mar­chan­dise. Comme si l’on appe­lait les Suisses « les Horlogers ».

La recette de Pline, qui n’a jamais teint une chaussette

Le mode d’emploi nous est par­ve­nu par Pline l’An­cien, livre IX de l’His­toire natu­relle. Pline est un com­pi­la­teur bavard, impré­cis, cré­dule sur les ser­pents et fiable sur les prix ; il écrit dans les années 70, à un moment où l’in­dus­trie tourne à plein régime, et il décrit ce qu’on lui a racon­té avec le sérieux appli­qué d’un homme qui n’a jamais mis les pieds dans un atelier.

La pêche d’a­bord. On prend les murex au casier : de petites nasses d’o­sier gar­nies de coques ou de moules, jetées au fond et rele­vées quelques jours plus tard. Le murex, qui est gour­mand et lent, entre et ne res­sort pas. Aris­tote décri­vait déjà le pro­cé­dé dans l’His­toire des ani­maux, en pré­ci­sant que la sai­son est le prin­temps et qu’il ne faut pas les prendre pen­dant la cani­cule ni après la ponte, quand la sécré­tion s’ap­pau­vrit. Trois mille ans avant les quo­tas euro­péens, la pro­fes­sion savait déjà que la res­source s’épuise.

Le trai­te­ment ensuite. Les petits coquillages, on les broie entiers, coquille com­prise. Les gros, on les casse et on pré­lève la glande à la pince. La matière est ensuite salée — Pline donne une mesure : envi­ron un setier de sel pour cent livres de suc — et lais­sée à macé­rer trois jours. Puis on la trans­vase dans des cuves de plomb ou d’é­tain et on la chauffe dou­ce­ment, long­temps. Dix jours. On écume la chair morte qui remonte. On réduit jus­qu’au sei­zième du volume initial.

Le contrôle qua­li­té est res­té le même depuis : on plonge une toi­son propre dans le bain, on regarde, on recom­mence. Le tein­tu­rier antique tra­vaille exac­te­ment comme un cui­si­nier qui goûte sa sauce, avec cette dif­fé­rence que sa sauce sent la cha­rogne et que le sei­zième du volume repré­sente le prix d’une maison.

Le som­met de l’art s’ap­pelle diba­pha — « deux fois trem­pée ». On teint une pre­mière fois dans le bain de pela­gia, on res­sort, on sèche, on retrempe dans le bain de buc­ci­num. Deux espèces, deux bains, deux séchages. Pline détaille les pro­por­tions pour obte­nir les nuances codi­fiées du mar­ché : vio­let d’a­mé­thyste, pourpre tyrienne, conchy­lium clair. Et il livre au pas­sage la défi­ni­tion la plus juste qu’on ait jamais don­née de la cou­leur : la meilleure pourpre a la teinte du sang caillé, sombre quand on la regarde de face, écla­tante quand on la met à contre-jour. Il y a là une intui­tion de phy­si­cien. Le 6,6′-dibromoindigo est un pig­ment à très forte absorp­tion : sur une étoffe épaisse et double-teinte, il avale la lumière au point de paraître presque noir, et ne rend le vio­let qu’en trans­pa­rence ou en lumière rasante. La robe de l’empereur ne brille pas : elle absorbe. On peut lire tout l’Em­pire là-dedans, mais ce serait for­cer un peu.

L’o­deur, dont per­sonne ne parle jamais

C’est le grand absent des cartes pos­tales. Nous avons de la pourpre une image de musée : le man­teau, le lise­ré, le manus­crit. Nous n’a­vons pas le nez.

Or les Anciens, eux, en par­laient tout le temps. Stra­bon note que Tyr est une ville riche et désa­gréable à habi­ter, et il donne la rai­son : les tein­tu­re­ries. Mar­tial se moque de la laine tyrienne qui empeste. Pline signale l’o­deur comme un incon­vé­nient notoire. Il faut ima­gi­ner ce que repré­sente une cuve de trois cent cin­quante litres de chair de mol­lusque en décom­po­si­tion contrô­lée, salée, tié­die pen­dant dix jours, sous le soleil du Levant, et mul­ti­plier par quinze ou vingt cuves simul­ta­nées. Puis mul­ti­plier par un quar­tier entier. Puis se sou­ve­nir qu’il n’y a pas de fenêtres à double vitrage.

Les ate­liers étaient reje­tés hors les murs, sous le vent, avec les tan­ne­ries — l’autre grande indus­trie olfac­tive de l’An­ti­qui­té, qui traite aus­si du cadavre par macé­ra­tion. Ce n’est pas un détail de cou­leur locale. C’est une contrainte urba­nis­tique qui explique la topo­gra­phie des sites : on trouve les tas de murex à la péri­phé­rie, du côté oppo­sé aux vents domi­nants, jamais au cœur de la ville.

Il y a là un ren­ver­se­ment qui vaut d’être savou­ré len­te­ment. L’ob­jet qui signa­lait, à Rome, la pro­pre­té abso­lue du rang — le pou­voir comme dis­tance vis-à-vis de tout ce qui salit — était fabri­qué dans la puan­teur la plus com­plète qui se puisse conce­voir. Le séna­teur por­tait sur son épaule une bande d’é­toffe qui avait exi­gé, quelques mois plus tôt, qu’un homme se penche pen­dant dix jours sur une soupe de cha­rogne. Et l’é­toffe, une fois teinte, ne sen­tait plus rien du tout, ou presque : la molé­cule est stable, inso­luble, inodore. C’est un blan­chi­ment au sens propre — la mar­chan­dise arrive à Rome lavée de sa biographie.

Les mon­tagnes de coquilles

Reste la ques­tion du titre : a‑t-on vrai­ment rui­né des coquillages entiers ?

La réponse tient dans les dépo­toirs, et les dépo­toirs sont consi­dé­rables. À Sidon, au XIXe siècle, Ernest Renan décrit une col­line entiè­re­ment com­po­sée de coquilles bri­sées ; on l’a depuis lotie, gou­dron­née, oubliée. À Tyr, les amas couvrent plu­sieurs hec­tares sur plu­sieurs mètres d’é­pais­seur. On les retrouve à Meninx, sur Djer­ba, où la pourpre a fait la for­tune d’une petite ville aujourd’­hui réduite à un champ de tes­sons face à la mer. On les retrouve à Ker­kouane, au cap Bon. On les retrouve jusque sur l’île de Moga­dor, en face d’Es­saoui­ra, où Pline signale les ate­liers du roi Juba II — les Îles Pur­pu­raires, der­nier avant-poste atlan­tique du dis­po­si­tif, aujourd’­hui réserve orni­tho­lo­gique où les fau­cons d’É­léo­nore nichent sur les ruines d’une usine de teinture.

Aucun de ces amas n’a jamais été comp­té sérieu­se­ment. Les ordres de gran­deur qu’on avance — des dizaines, des cen­taines de mil­lions de coquilles par site — relèvent de l’es­ti­ma­tion pru­dente plu­tôt que du chiffre. Mais on peut cal­cu­ler par l’autre bout, et c’est plus parlant.

En 1909, le chi­miste alle­mand Paul Friedlän­der vou­lut éta­blir la struc­ture du colo­rant. Il fit col­lec­ter, l’é­té pré­cé­dent, avec l’aide de la sta­tion zoo­lo­gique de Trieste. Il en extra­yit les glandes une par une, à la pince, les éta­la sur du papier filtre, les lais­sa virer au soleil, puis puri­fia le rési­du par cris­tal­li­sa­tions suc­ces­sives. De ces 12 000 coquillages, il tira 1,4 gramme de pig­ment pur.

Un gramme et demi. Le poids d’une pièce de dix centimes.

Friedlän­der tra­vaillait au ren­de­ment du labo­ra­toire, c’est-à-dire au mieux ; les ate­liers antiques, qui broyaient les petits coquillages entiers et per­daient énor­mé­ment à l’é­cu­mage, fai­saient sûre­ment moins bien. Rete­nons quand même son chiffre et fai­sons la règle de trois. Pour teindre conve­na­ble­ment une toge de séna­teur — met­tons quelques dizaines de grammes de colo­rant sur une étoffe de laine épaisse, en double bain — il faut comp­ter en cen­taines de mil­liers d’a­ni­maux. Pour un man­teau impé­rial, on entre dans le million.

Et c’est là qu’il faut être hon­nête, parce que la thèse facile serait trop belle. Aucune espèce de murex n’a été éteinte par l’in­dus­trie de la pourpre. Les trois espèces exploi­tées sont tou­jours là, elles pros­pèrent, elles percent des moules à trois mètres de fond au large de Tyr comme au large de Sète. Ce que l’in­dus­trie a pro­duit, ce n’est pas une extinc­tion : c’est un effon­dre­ment local répé­té, une pres­sion conti­nue de trois mil­lé­naires sur des popu­la­tions côtières, qui obli­geait à aller cher­cher tou­jours plus loin — d’où Djer­ba, d’où Moga­dor, d’où l’At­lan­tique. Les Phé­ni­ciens n’ont pas colo­ni­sé la Médi­ter­ra­née pour des idées. Ils l’ont colo­ni­sée parce que les coquillages du coin étaient finis, et qu’il fal­lait bien trou­ver les suivants.

En avril 2025, une publi­ca­tion est venue don­ner un visage à tout cela. Une équipe de l’u­ni­ver­si­té de Haï­fa et de l’u­ni­ver­si­té de Chi­ca­go, menée par Golan Shal­vi et Aye­let Gil­boa, a publié dans PLOS ONE les résul­tats de Tel Shi­q­mo­na, un petit tell de la côte du Car­mel : le seul site fouillé au monde pré­sen­tant une séquence conti­nue d’a­te­liers de pourpre, avec des preuves claires d’une pro­duc­tion à grande échelle pen­dant un demi-mil­lé­naire, entre 1100 et 600 avant notre ère envi­ron. On y a mis au jour d’é­normes cuves de céra­mique tachées de vio­let — un mètre de haut, quatre-vingts cen­ti­mètres d’ou­ver­ture, envi­ron 350 litres cha­cune — et les cher­cheurs estiment qu’une quin­zaine à une ving­taine fonc­tion­naient simul­ta­né­ment aux périodes de pointe. Le site, long­temps tenu pour un poste péri­phé­rique sans inté­rêt à côté des grandes cités phé­ni­ciennes, appa­raît désor­mais comme le témoi­gnage archéo­lo­gique le plus com­plet dont nous disposions.

Un vil­lage de pêcheurs. Cinq cents ans de pro­duc­tion inin­ter­rom­pue. Vingt cuves. C’est à cette échelle-là qu’il faut se repré­sen­ter la chose : pas un arti­sa­nat de luxe, une usine.

Le prix

Pline donne, pour son époque, mille deniers la livre pour la tyrienne double-teinte. Le chiffre est déjà absurde ; deux siècles plus tard, il devient burlesque.

En 301, Dio­clé­tien, aux prises avec une infla­tion qui ravage l’Em­pire, publie son Édit du maxi­mum, un docu­ment extra­or­di­naire qui pla­fonne auto­ri­tai­re­ment le prix de plus de mille pro­duits et ser­vices. On y apprend qu’un ouvrier agri­cole gagne vingt-cinq deniers par jour, nour­ri. Et l’on y trouve, tout en haut de la liste, la soie teinte en pourpre : cent cin­quante mille deniers la livre.

Faites le cal­cul. Six mille jour­nées de tra­vail agri­cole pour une livre d’é­toffe. Vingt années de la vie d’un homme, sans un jour de repos, pour quatre cent cin­quante grammes de tissu.

L’é­co­no­miste dirait que la pourpre est un bien de Veblen par­fait : sa demande croît avec son prix, parce que le prix est le pro­duit. On ne l’a­chète pas mal­gré son coût, on l’a­chète pour son coût. Et comme tout bien de Veblen, elle appelle immé­dia­te­ment deux réponses de l’É­tat : la contre­fa­çon et la loi.

La contre­fa­çon d’a­bord. Il exis­tait tout un mar­ché de la fausse pourpre — garance et orseille, mélanges d’in­di­go et de ker­mès, tein­tures d’or­ca­nette qui don­naient au pre­mier coup d’œil un vio­let tout à fait conve­nable. Conve­nable trois mois. Car voi­ci le secret tech­nique qui fonde tout l’é­di­fice : le 6,6′-dibromoindigo est un colo­rant de cuve, chi­mi­que­ment lié à la fibre, d’une soli­di­té à la lumière et au lavage à peu près inso­lente. Les contre­fa­çons pas­saient au soleil, se déla­vaient, viraient au gris sale. La vraie pourpre non seule­ment tenait, mais on pré­ten­dait qu’elle embel­lis­sait avec l’u­sage. Autre­ment dit : la fraude était détec­table, mais seule­ment par le temps. Un man­teau de pourpre de dix ans était sa propre exper­tise. Il n’y a pas beau­coup de mar­chan­dises dont on puisse en dire autant.

La loi ensuite. Rome a codi­fié la pourpre avec un soin maniaque. Le che­va­lier a droit à l’angus­tus cla­vus, la bande étroite ; le séna­teur au latus cla­vus, la bande large. Le magis­trat et l’en­fant libre portent la toga prae­tex­ta bor­dée de pourpre. Le géné­ral triom­phant, un jour dans sa vie, revêt la toga pic­ta, entiè­re­ment pourpre et bro­dée d’or, c’est-à-dire qu’il est dégui­sé en Jupi­ter pour l’a­près-midi. Chaque lar­geur de bande est une posi­tion dans l’or­ga­ni­gramme. La cou­leur est un uni­forme, et l’u­ni­forme est un texte.

Néron a pous­sé la logique jus­qu’au bout, avec le sens de la mise en scène qui le carac­té­ri­sait. Il inter­dit pure­ment et sim­ple­ment la vente de la pourpre amé­thyste et de la tyrienne. Sué­tone raconte qu’il envoya un agent en vendre quelques onces un jour de mar­ché, pour voir qui mor­drait, puis fer­ma les bou­tiques des ache­teurs. Une matrone eut le tort de paraître à l’une de ses lec­tures publiques vêtue d’une étoffe pro­hi­bée ; on la lui fit remar­quer, on la fit sor­tir, on la dépouilla de sa robe et de ses biens. La cou­leur était deve­nue un délit d’opinion.

Le mono­pole

Ce que Néron fait par caprice, l’É­tat tar­dif le fait par bureau­cra­tie. Au IVe siècle, la pourpre impé­riale — la blat­ta, l’oxy­blat­ta — devient mono­pole d’É­tat. Les ate­liers passent sous contrôle du fisc, les tein­tu­riers deviennent une caste héré­di­taire atta­chée à leur métier comme les colons à leur terre, et le port pri­vé de cer­taines nuances devient crime de lèse-majes­té. Le Code théo­do­sien y consacre des dis­po­si­tions d’une pré­ci­sion inquiète.

Byzance hérite du dis­po­si­tif et le porte à son point de per­fec­tion sym­bo­lique. L’empereur signe à l’encre pourpre, et lui seul. Il y a, dans le Grand Palais, une chambre appe­lée la Por­phy­ra, où les impé­ra­trices accouchent : l’en­fant qui y naît est por­phy­ro­gé­nète, né dans la pourpre, et cette nais­sance vaut titre. Anne Com­nène en parle avec la fier­té un peu raide de quel­qu’un qui sait que c’est son meilleur argu­ment. On dis­pute encore de savoir si la pièce tirait son nom des ten­tures ou du por­phyre qui la revê­tait — la pierre rouge d’É­gypte, l’autre pourpre, miné­rale celle-là, dont on fai­sait aus­si les sar­co­phages impé­riaux. La confu­sion est par­lante : à ce degré, la cou­leur n’est plus une tein­ture, c’est une juridiction.

On tei­gnait même les livres. Il sub­siste une poi­gnée de manus­crits de luxe des Ve et VIe siècles dont le par­che­min entier a été teint en pourpre, et sur les­quels le texte est écrit à l’or et à l’argent : le Codex Pur­pu­reus de Ros­sa­no, en Calabre, la Genèse de Vienne, le Codex Argen­teus d’Upp­sa­la, gothique, écrit pour des Ariens. Ce sont des objets à peine croyables. Chaque page a coû­té un trou­peau de coquillages. On a détruit des popu­la­tions entières de mol­lusques pour que la parole de Dieu appa­raisse en néga­tif, argent sur vio­let, comme une chose qu’on lit à contre-jour.

Puis, le 29 mai 1453, l’af­faire ferme.

La chute de Constan­ti­nople inter­rompt la chaîne. Les ate­liers impé­riaux dis­pa­raissent, les cir­cuits d’ap­pro­vi­sion­ne­ment se dénouent, le savoir-faire s’é­va­pore en une géné­ra­tion — car il ne tenait pas dans un livre, il tenait dans les mains d’hommes qui avaient appris de leur père à quel moment exact reti­rer la toi­son du bain. Onze ans plus tard, en 1464, le pape Paul II tire les consé­quences comp­tables de la géo­po­li­tique : pri­vé de pourpre byzan­tine, il fait pas­ser les car­di­naux à l’é­car­late de ker­mès, une tein­ture d’in­secte, magni­fique, écla­tante, et sans le moindre rap­port chi­mique avec le murex.

C’est pour­quoi les car­di­naux sont rouges. Nous conti­nuons pour­tant à dire « accé­der à la pourpre » pour dire qu’un évêque devient car­di­nal. Le mot a sur­vé­cu à la chose de cinq siècles et demi, et per­sonne ne l’a remarqué.

Le fil bleu

Il faut ici quit­ter Rome et regar­der du côté d’un autre usage, plus obs­ti­né, et qui n’est pas fini.

La Bible dis­tingue trois tein­tures pour le Taber­nacle : arga­man, la pourpre ; tola’at sha­ni, le cra­moi­si, tiré d’un insecte ; et tekhe­let, un bleu-vio­let dont la Torah pres­crit qu’un fil doit figu­rer aux franges du vête­ment de tout homme d’Is­raël. Le Tal­mud pré­cise que le tekhe­let pro­vient d’un ani­mal marin, le hil­la­zon, qui remonte des fonds une fois tous les soixante-dix ans, et dont le sang donne la cou­leur. Il ajoute — pas­sage capi­tal — que le tekhe­let est indis­tin­guable à l’œil d’un faux à base d’in­di­go végé­tal, et qu’il faut donc un test.

Puis, quelque part après la conquête arabe, la chaîne se rompt là aus­si. Le hil­la­zon est per­du. Pen­dant treize siècles, les franges juives ne portent plus que du blanc, et l’ab­sence du fil bleu devient l’une de ces plaies dis­crètes qu’un peuple traîne sans les guérir.

Les ten­ta­tives de res­tau­ra­tion valent d’être racon­tées, parce qu’elles com­posent un petit roman poli­cier. En 1887, le rab­bin Ger­shon Henoch Lei­ner de Rad­zyn publie trois volumes, va enquê­ter dans les aqua­riums de Naples, et conclut que le hil­la­zon est la seiche. Il met au point un pro­cé­dé, pro­duit du tekhe­let, en dis­tri­bue à ses has­si­dim ; ses des­cen­dants en portent tou­jours. En 1913, un jeune homme de vingt-cinq ans nom­mé Isaac Her­zog — futur grand rab­bin d’Is­raël — consacre sa thèse de doc­to­rat à la ques­tion, se pro­cure un échan­tillon de Rad­zyn, le fait ana­ly­ser, et découvre que le colo­rant est du bleu de Prusse : du fer­ro­cya­nure fer­rique, obte­nu à par­tir de la limaille de fer et du car­bone de la seiche cal­ci­née. La seiche n’ap­por­tait rien. On aurait eu la même cou­leur avec n’im­porte quelle matière organique.

Her­zog, lui, soup­çonne le murex, mais bute sur un obs­tacle : les murex donnent du vio­let, et le tekhe­let doit être bleu. Il aban­donne la piste à regret.

Le nœud sera tran­ché dans les années 1980 par un chi­miste de Tel-Aviv, Otto Els­ner, qui remarque une chose curieuse en tra­vaillant sur Hexa­plex trun­cu­lus : quand la cuve réduite est expo­sée au soleil pen­dant la tein­ture, la laine ne sort plus vio­lette, mais bleue. Pho­to­dé­bro­mi­na­tion. La lumière casse les liai­sons car­bone-brome et fait glis­ser le 6,6′-dibromoindigo vers l’in­di­go simple. Un seul coquillage, deux cou­leurs, selon qu’on tra­vaille à l’ombre ou au soleil. Le Tal­mud disait vrai sur toute la ligne : le tekhe­let est bien indis­tin­guable de l’in­di­go, puisque, chi­mi­que­ment, c’en est.

Depuis 1993, une asso­cia­tion israé­lienne, Ptil Tekhe­let, pro­duit et dis­tri­bue des franges teintes selon ce pro­cé­dé, à par­tir de trun­cu­lus pêchés en Médi­ter­ra­née. Des dizaines de mil­liers d’hommes portent aujourd’­hui à leur châle de prière un fil bleu dont la recette avait dis­pa­ru pen­dant treize siècles et qui a été retrou­vée par un chi­miste qui avait oublié de tirer le rideau.

C’est la seule branche de l’in­dus­trie de la pourpre qui ait rou­vert. Elle emploie une poi­gnée de per­sonnes et ne s’a­dresse qu’à des croyants. Elle n’en est pas moins la conti­nua­tion directe, gestes com­pris, des ate­liers de Tel Shiqmona.

Deux atomes de brome

Repre­nons Friedlän­der, parce que sa décou­verte est plus belle qu’il n’y paraît.

En 1909, il tient son gramme et demi. L’a­na­lyse élé­men­taire donne C₁₆H₈­Br₂N₂O₂. Il recon­naît immé­dia­te­ment le sque­lette : c’est de l’in­di­go — l’in­di­go du jean, l’in­di­go de l’in­di­go­tier, la tein­ture bleue la plus banale et la plus uni­ver­selle de l’his­toire humaine, celle que le Ben­gale expor­tait par tonnes et que la BASF venait jus­te­ment d’ap­prendre à syn­thé­ti­ser. Sauf qu’i­ci deux atomes d’hy­dro­gène ont été rem­pla­cés par deux atomes de brome. Quatre posi­tions symé­triques étaient pos­sibles ; trois d’entre elles don­naient un com­po­sé bleu, et une seule, la 6,6′, don­nait du violet.

Voi­là donc ce que c’est, la pourpre impé­riale, le mono­pole de Byzance, la cou­leur de Dieu et des empe­reurs : de l’in­di­go avec deux atomes de brome bien placés.

Le brome vient de l’eau de mer, où il est pré­sent à quelque soixante-cinq mil­li­grammes par litre. Le murex, qui filtre et concentre, le fixe dans ses pré­cur­seurs indo­liques. La dif­fé­rence entre le pan­ta­lon d’un ouvrier et le man­teau d’un basi­leus tient donc, très exac­te­ment, à ceci : le second a été teint par un ani­mal qui vit dans le sel et qui a incor­po­ré à sa chi­mie deux atomes emprun­tés à la mer.

Et ces deux atomes ne sont pas déco­ra­tifs. Ce sont eux qui déplacent le spectre d’ab­sorp­tion vers le rouge, pro­dui­sant le vio­let ; ce sont eux, aus­si, qui alour­dissent la molé­cule et l’ancrent dans la fibre avec cette soli­di­té dérai­son­nable. La pourpre est chère parce qu’elle est rare, mais elle est pres­ti­gieuse parce qu’elle dure. Un empe­reur qui porte une cou­leur qui ne passe pas fait, sans le savoir, une décla­ra­tion de programme.

On note­ra au pas­sage que la syn­thèse chi­mique du 6,6′-dibromoindigo est par­fai­te­ment réa­li­sable — elle a été réus­sie dès 1914 — et qu’elle n’a jamais été indus­tria­li­sée. La molé­cule n’in­té­resse per­sonne. Elle teint moins bien que ses cou­sines syn­thé­tiques, elle coûte plus cher à fabri­quer, et le vio­let, aujourd’­hui, s’ob­tient pour rien. Le colo­rant le plus pré­cieux de l’An­ti­qui­té est deve­nu un article de cata­logue pour labo­ra­toires, ven­du au mil­li­gramme à des cher­cheurs et à quelques tein­tu­riers entê­tés. Le mar­ché a ren­du son ver­dict, qui est un haus­se­ment d’épaules.

Le gar­çon de dix-huit ans

L’exé­cu­teur tes­ta­men­taire de la pourpre s’ap­pe­lait William Hen­ry Per­kin, il avait dix-huit ans, et il aurait dû être en vacances.

Pâques 1856. Per­kin est étu­diant au Royal Col­lege of Che­mis­try de Londres, sous la direc­tion d’Au­gust Wil­helm von Hof­mann. Hof­mann lui a lan­cé un défi vague­ment irréa­liste : syn­thé­ti­ser la qui­nine à par­tir de déri­vés du gou­dron de houille. L’Em­pire bri­tan­nique a un pro­blème de palu­disme et la qui­nine coûte cher. Per­kin, qui a ins­tal­lé un labo­ra­toire de for­tune chez son père, dans l’est de Londres, y passe ses congés à oxy­der de l’al­lyl­to­lui­dine au bichro­mate de potas­sium. Il obtient une boue rou­geâtre. Il recom­mence avec de l’a­ni­line, plus simple. Il obtient une boue noire.

À ce stade, l’his­toire de la chi­mie compte quelques mil­lions de boues noires. La dif­fé­rence, c’est que Per­kin lave la sienne à l’al­cool — et que l’al­cool devient violet.

Il a dix-huit ans, il n’a aucune for­ma­tion com­mer­ciale, et il fait exac­te­ment ce qu’il faut : il envoie un échan­tillon à une tein­tu­re­rie de Perth, en Écosse, qui lui répond que c’est très bien, que ça tient sur la soie, et qu’il faut voir pour le coton. Il dépose un bre­vet. Il quitte le col­lège, au grand déses­poir de Hof­mann. Il emprunte à son père et à son frère, achète un ter­rain à Green­ford Green, sur le canal, et construit une usine.

Il com­mer­cia­lise d’a­bord sa cou­leur sous un nom qui dit tout : Tyrian purple. Pourpre de Tyr. Le gar­çon de dix-huit ans savait très bien ce qu’il ven­dait — pas un colo­rant, mais un accès. Ce sont les tein­tu­riers fran­çais qui, les pre­miers, l’ap­pel­le­ront mauve, du nom de la fleur, et le nom res­te­ra. Mauvéine.

La suite est un raz-de-marée. L’im­pé­ra­trice Eugé­nie trouve que le mauve va bien à ses yeux. La reine Vic­to­ria le porte en 1858 au mariage de sa fille. En 1859, Punch diag­nos­tique dans les rues de Londres une épi­dé­mie de « rou­geole mauve ». Et en dix ans, l’in­dus­trie chi­mique des colo­rants de syn­thèse — alle­mande, sur­tout, car Hof­mann rentre au pays et emporte l’i­dée — enterre la tota­li­té des tein­tures natu­relles : la garance, l’in­di­go du Ben­gale, le ker­mès, l’or­seille, la coche­nille. Des éco­no­mies régio­nales entières s’ef­fondrent. Le Vau­cluse cesse de culti­ver la garance. Le Ben­gale cesse de culti­ver l’in­di­go, non sans révoltes.

La pourpre de murex, elle, était déjà morte depuis quatre cents ans. Per­kin n’a pas tué l’in­dus­trie de Tyr : il a tué la pos­si­bi­li­té qu’elle renaisse jamais. Il a ren­du la rare­té tech­ni­que­ment absurde. Après 1856, la cou­leur cesse d’être une infor­ma­tion sur celui qui la porte. Elle devient une préférence.

Ce bas­cu­le­ment mérite qu’on s’y arrête, parce que nous vivons tou­jours dedans et que nous ne le voyons plus. Pen­dant trois mille ans, regar­der un homme suf­fi­sait à connaître son rang, parce que le pig­ment était un fait éco­no­mique avant d’être un fait optique. Depuis cent soixante-dix ans, la cou­leur ne dit plus rien de per­sonne. Le vio­let d’un empe­reur byzan­tin et le vio­let d’un sur­vê­te­ment de jog­ging sont, à l’œil, le même. Ce que nous appe­lons démo­cra­ti­sa­tion est d’a­bord une catas­trophe sémio­lo­gique : nous avons per­du un lan­gage entier, et nous avons gagné le droit de nous habiller n’im­porte comment.

Les escar­gots qu’on trait

Il reste une der­nière sta­tion, et c’est celle qui rachète tout le reste.

Sur la côte paci­fique de l’É­tat d’Oaxa­ca, au Mexique, vit un gas­té­ro­pode nom­mé Pli­co­pur­pu­ra pan­sa. C’est un cou­sin amé­ri­cain des murex, avec la même glande, la même chi­mie, le même pré­cur­seur qui vire au soleil. Les Mix­tèques teignent avec depuis des siècles — bien avant Cor­tés — et ils le font toujours.

Mais ils ne le tuent pas.

Le pro­cé­dé est d’une sim­pli­ci­té qui laisse rêveur. Les tein­tu­riers de Pino­te­pa de Don Luis des­cendent à la côte à marée basse, marchent sur les rochers, décollent l’a­ni­mal, soufflent des­sus ou le pressent dou­ce­ment : il libère sa sécré­tion, réflexe de défense, quelques gouttes d’un liquide blanc. On l’ap­plique direc­te­ment sur l’é­che­veau de coton, on remet le coquillage sur son rocher, et on passe au sui­vant. Le fil vire au jaune, au vert, au bleu, au vio­let dans la main, en mar­chant. Puis on laisse le rocher tran­quille pen­dant trois ans.

Trois mille ans de civi­li­sa­tion médi­ter­ra­néenne n’ont jamais eu cette idée. Ou l’ont eue et l’ont écar­tée, ce qui est pire, parce que le ren­de­ment du mas­sacre est meilleur à court terme : la glande entière donne plus que ce que l’a­ni­mal veut bien lâcher. Les Phé­ni­ciens ont choi­si l’é­chelle indus­trielle et les col­lines de coquilles. Les Mix­tèques ont choi­si le fil à fil et le retour sur le rocher. Les deux sys­tèmes ont pro­duit la même molé­cule. Un seul a pro­duit un dépotoir.

La suite de l’his­toire d’Oaxa­ca est très pré­vi­sible et se lit comme une para­bole écrite par un mora­liste pares­seux. Dans les années 1980, une com­pa­gnie japo­naise obtient une conces­sion sur la côte, arrive avec des équipes, des objec­tifs de volume et des méthodes ration­nelles. Les popu­la­tions de pan­sa s’ef­fondrent en quelques sai­sons. La conces­sion est révo­quée au milieu de la décen­nie sous la pres­sion des com­mu­nau­tés mix­tèques et des bio­lo­gistes. L’es­pèce se réta­blit len­te­ment. Elle est aujourd’­hui pro­té­gée, et la tein­ture reste réser­vée aux tein­tu­riers tra­di­tion­nels, qui sont une poi­gnée, très vieux pour la plu­part, et dont les enfants partent tra­vailler ailleurs.

De sorte que la seule tech­nique de pourpre non des­truc­trice jamais mise au point par l’hu­ma­ni­té risque de dis­pa­raître, non pas parce qu’elle épui­sait la res­source, mais parce qu’elle ne rap­porte pas assez pour rete­nir un jeune homme de vingt ans à Pinotepa.

L’in­ven­taire

Fai­sons l’in­ven­taire, il est court.

Il reste une flaque. En 2001, le chi­miste Zvi Koren a ana­ly­sé un petit bloc de pig­ment vio­let retrou­vé dans les fouilles de Mas­sa­da : à ce jour, le seul échan­tillon connu de pourpre antique à l’é­tat de pig­ment solide. Deux mille ans dans le désert de Judée, et la molé­cule est intacte. Elle serait encore utilisable.

Il reste des col­lines. À Sidon, sous un quar­tier. À Tyr, à l’é­cart des ruines que visitent les cars, dans un ter­rain vague où l’on marche sur les coquilles sans les voir, parce que trois mil­lé­naires les ont réduites à une sorte de gra­vier blan­châtre qui craque sous la semelle comme du corail mort. Il faut se bais­ser et regar­der de près : les coquilles sont toutes bri­sées au même endroit, d’un coup sec, du côté de la glande. Le geste est encore lisible. Un homme s’est assis là, il a pris un caillou, il a frap­pé, et il a recom­men­cé cin­quante mille fois.

Il reste des cuves à Tel Shi­q­mo­na, un mètre de haut, tachées de vio­let, dans un tell qu’on pre­nait pour un vil­lage sans importance.

Il reste des manus­crits pourpres dans quatre biblio­thèques, une réserve de fau­cons sur l’île de Moga­dor, un fil bleu aux franges de quelques dizaines de mil­liers d’hommes, une poi­gnée de vieux tein­tu­riers sur une plage mexi­caine, et une molé­cule au catalogue.

Et il reste le mot. C’est peut-être le résul­tat le plus remar­quable de l’af­faire : une indus­trie tota­le­ment morte, dont plus rien ne sub­siste tech­ni­que­ment, éco­no­mi­que­ment ni socia­le­ment, a lais­sé dans à peu près toutes les langues d’Eu­rope un mot qui désigne une cou­leur que per­sonne ne fabrique plus comme ça. Nous disons pourpre, purple, por­po­ra, púr­pu­ra, Pur­pur. Nous disons « accé­der à la pourpre ». Nous nom­mons, sans y pen­ser, un gas­té­ro­pode qui perce des moules à trois mètres de fond et qui n’a jamais rien deman­dé à personne.

Les murex, eux, se portent bien. Ils sont reve­nus, ils pro­li­fèrent, ils conti­nuent leur tra­vail patient de per­ceuse. On les vend au mar­ché de Tyr, à quelques cen­taines de mètres des col­lines faites de leurs ancêtres, et on les mange avec du citron. C’est une fin hono­rable. La plu­part des empires en ont eu de moins bonnes.


Pour aller plus loin : Pline l’An­cien, His­toire natu­relle, livre IX ; Meyer Rein­hold, His­to­ry of Purple as a Sta­tus Sym­bol in Anti­qui­ty ; John Edmonds, Tyrian or Impe­rial Purple Dye ; Simon Gar­field, Mauve ; et l’ar­ticle de Golan Shal­vi et alii sur Tel Shi­q­mo­na, PLOS ONE, avril 2025, en accès libre.

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Le rasoir

Empe­reurs d’O­rient, II : de Nicée à Mis­tra, 1204–1461

İzn­ik fait des car­reaux. C’est une petite ville turque au bord d’un lac plat, on y vend des assiettes à tou­ristes sous les pla­tanes, et il y a autour d’elle une muraille romaine de cinq kilo­mètres, avec ses tours et ses portes triples, qui enferme aujourd’­hui des ver­gers. On entre en ville par un arc de triomphe. Il n’y a rien derrière.

C’est ici que l’Em­pire romain s’est réfu­gié pen­dant cin­quante-sept ans. Ici qu’il a tenu sa cour, frap­pé sa mon­naie, nom­mé son patriarche, refu­sé obs­ti­né­ment de s’ap­pe­ler autre­ment que romain. Le lac four­nis­sait le pois­son. La plaine four­nis­sait le blé. Un empe­reur romain a fait, dans ces jar­dins, de l’é­le­vage de volailles.

Le fer avait ser­vi mille ans. Dans le second acte, il ne sert plus qu’une fois — mais si fort que la dynas­tie qui en naît pas­se­ra un siècle et demi à s’en excu­ser, et ne sau­ra plus jamais faire mal à personne.

I. Les cin­quante-sept ans de Nicée

Constan­tin Las­ca­ris (1204–1205). Une nuit. Pen­dant que les Latins entrent par la Corne d’Or, la foule et les prêtres tirent un homme dans Sainte-Sophie et veulent le cou­ron­ner ; il refuse, ou il accepte, les sources se contre­disent, et de toute façon il n’y a plus de ville à rece­voir. Il sort et il meurt quelque part. Cer­tains le comptent comme Constan­tin XI, ce qui décale toute la numé­ro­ta­tion jus­qu’au der­nier — les manuels s’en débrouillent mal encore aujourd’hui.

Théo­dore Ier Las­ca­ris (1205–1221). Seize ans. Le frère. Il tra­verse en barque, arrive en Asie avec sa femme et rien d’autre, et trouve une Ana­to­lie où trois Grecs se dis­putent des ruines. Il en fait un État. À Antioche du Méandre, il tue le sul­tan de Roum en com­bat sin­gu­lier — un empe­reur romain, une épée, un sul­tan, à che­val, comme dans un livre — et per­sonne n’y croi­rait si le fait n’é­tait attes­té des deux côtés.

Jean III Dou­kas Vatat­zès (1221–1254). Trente-trois ans, et le meilleur admi­nis­tra­teur que la mai­son ait pro­duit. Il inter­dit l’im­por­ta­tion des soie­ries ita­liennes : que la cour s’ha­bille de ce qu’elle pro­duit. Il fait plan­ter, il fait éle­ver, il tient des comptes. Un jour il offre à sa femme une cou­ronne payée sur le reve­nu de ses basses-cours, et lui dit en la lui posant que ce sont les œufs qui l’ont ache­tée, et qu’elle vaut mieux pour cela que celles d’a­vant. On l’a fait saint après sa mort — pas pour cette phrase, mais elle y a contri­bué. À la fin, l’é­pi­lep­sie le prend et il meurt en Magné­sie, dans le pays où il avait tout planté.

Théo­dore II Las­ca­ris (1254–1258). Quatre ans. Le fils. Épi­lep­tique lui aus­si, phi­lo­sophe, écri­vain, méfiant jus­qu’à la mala­die : il croit qu’on l’en­sor­celle, il fait aveu­gler et empri­son­ner la moi­tié de sa noblesse. Mort à trente-six ans.

Jean IV Las­ca­ris (1258–1261). Sept ans à l’avènement.

Voi­là. C’est cet enfant-là.

Le régent est un Paléo­logue, un aris­to­crate char­mant, brillant, qui a déjà chan­gé de camp deux fois et qui s’est fait cou­ron­ner co-empe­reur en pro­met­tant sur toutes les reliques dis­po­nibles de rendre le pou­voir au petit à sa majo­ri­té. En juillet 1261, un déta­che­ment passe par une poterne mal gar­dée et reprend Constan­ti­nople sans presque com­battre — cin­quante-sept ans d’at­tente, et ça se règle en une nuit d’é­té par une porte que quel­qu’un a oublié de fer­mer. Michel Paléo­logue entre dans la ville à pied, der­rière une icône, et se fait cou­ron­ner à Sainte-Sophie.

Jean IV n’est pas du voyage. On le laisse en Anatolie.

Le 25 décembre 1261, jour de Noël et jour de ses onze ans, des hommes entrent dans sa chambre et lui brûlent les yeux. On l’en­ferme dans une for­te­resse au bord de la Mar­ma­ra. Il y vivra encore qua­rante-quatre ans.

Le patriarche Arsène excom­mu­nie l’empereur. Michel demande une péni­tence ; le vieil homme répond qu’il n’y en a pas pour cela, qu’il fau­drait rendre les yeux. On dépose le patriarche. L’É­glise se casse en deux pour trente ans sur cette seule affaire — les arsé­nites, on les appel­le­ra, et ils tien­dront jus­qu’à ce que leur der­nier meure.

Trente ans plus tard, le fils de Michel, deve­nu empe­reur, pren­dra un bateau, tra­ver­se­ra, entre­ra dans la cel­lule, et deman­de­ra par­don à un vieil aveugle qui ne savait plus très bien qui il était. C’est le seul geste de ce genre dans quinze cents ans de liste, et il n’a rien réparé.

Encart. Les autres, ceux qui étaient assis dessus

Pen­dant que Nicée élève des poules, il y a bien quel­qu’un à Constan­ti­nople. Un Empire latin, avec des barons de Flandre et de Cham­pagne qui se par­tagent la Roma­nie sur une carte, et qui dure cin­quante-sept ans dans une ville qu’ils ont vidée eux-mêmes.

Bau­douin Ier de Flandre (1204–1205), pris par les Bul­gares à Andri­nople un an après son cou­ron­ne­ment, mort dans une tour de Tar­no­vo. Hen­ri de Flandre (1206–1216), son frère, le seul capable, mort peut-être empoi­son­né. Pierre de Cour­te­nay (1216–1217), cou­ron­né à Rome parce qu’on ne le lais­sait pas l’être ailleurs, cap­tu­ré en Épire en allant prendre pos­ses­sion de son empire, mort en pri­son sans avoir jamais vu sa capi­tale. Yolande de Hai­naut (1217–1219), régente. Robert de Cour­te­nay (1221–1228), qui aban­donne tout et meurt en Morée. Bau­douin II (1228–1261), empe­reur à onze ans, sous la régence de Jean de Brienne (1229–1237), un vieux roi de Jéru­sa­lem sans royaume qu’on avait fait venir faute de mieux.

Bau­douin II passe sa vie à men­dier en Europe. Il vend les reliques de la cha­pelle du palais à Louis IX, qui bâtit la Sainte-Cha­pelle pour les loger — la cou­ronne d’é­pines part comme ça, et elle est tou­jours à Paris. Il vend le plomb des toits. Il met son propre fils en gage chez des ban­quiers véni­tiens. Quand la ville tombe en 1261, il s’en­fuit en che­mise et passe le reste de ses jours à pro­po­ser aux cours d’Oc­ci­dent un empire qu’il n’a plus.

II. Le rasoir seul

Michel VIII a fait ce qu’au­cun Byzan­tin n’a­vait osé depuis mille ans : il a muti­lé un enfant légi­time et il est res­té. La règle a tenu quand même, mais autre­ment. À par­tir d’i­ci, plus per­sonne dans cette famille n’a­veugle per­sonne. On dépose, on ton­sure, on exile dans une île, on se par­donne, on recom­mence. Le fer est ran­gé. Il reste le rasoir, et le rasoir n’empêche rien.

Michel VIII Paléo­logue (1259–1282). Vingt-trois ans. Il a repris la ville, et il passe le reste de sa vie à empê­cher qu’on la lui reprenne : Charles d’An­jou pré­pare une croi­sade contre lui, alors Michel achète le pape en signant l’u­nion des Églises à Lyon, ce que son peuple refuse en bloc, et finance en sous-main l’in­sur­rec­tion sici­lienne des Vêpres — le plus beau coup diplo­ma­tique du siècle, mené depuis un palais en ruine par un homme excom­mu­nié des deux côtés à la fois. Il meurt en Thrace, en cam­pagne, l’hi­ver. Son fils n’ose pas lui don­ner de funé­railles chré­tiennes : le corps de l’homme qui a ren­du Constan­ti­nople aux Romains passe la nuit dehors, sous un tas de terre, sans un prêtre.

Andro­nic II (1282–1328). Qua­rante-six ans, le plus long des Paléo­logues. Un homme pieux et culti­vé qui répu­die l’u­nion et fait tout le reste de tra­vers. Il désarme la flotte pour éco­no­mi­ser — les marins passent chez les Turcs et les Génois, et l’Em­pire, qui vit de la mer, n’au­ra plus jamais de mer. Il loue une com­pa­gnie cata­lane qui gagne toutes ses batailles puis se retourne et ravage la Thrace pen­dant cinq ans. L’hy­per­père, la mon­naie d’or que le monde accep­tait depuis Constan­tin, cesse d’être en or. Son petit-fils le dépose ; il se fait moine, prend le nom d’An­toine, et meurt aveugle — de vieillesse, cette fois. Per­sonne n’y était pour rien.

Michel IX (1294–1320). Co-empe­reur vingt-six ans, jamais seul. Il meurt de cha­grin à Thes­sa­lo­nique en appre­nant que son fils cadet a été tué par erreur dans une embus­cade que le fils aîné avait ten­due devant la mai­son d’une femme.

Andro­nic III (1328–1341). Le fils aîné en ques­tion. Treize ans. Il a pas­sé sept ans à faire la guerre à son grand-père pour ça — trois guerres civiles, un pays cou­pé en deux, et rien au bout. Il est bon, pour­tant : il refait une petite flotte, reprend Chios, Les­bos, l’É­pire, réforme la jus­tice. Il meurt à qua­rante-cinq ans d’une fièvre.

Jean V (1341–1391, en mor­ceaux). Cin­quante ans de règne nomi­nal, dont il aura pas­sé la moi­tié à être dépo­sé par sa famille. Empe­reur à neuf ans.

Jean VI Can­ta­cu­zène (1347–1354). L’a­mi du père, le régent, le plus riche homme de l’Em­pire, et un très grand per­son­nage entré dans l’his­toire par la mau­vaise porte. La cour l’é­carte, il se pro­clame empe­reur, la guerre civile dure six ans, la peste noire arrive au milieu, et il gagne — en ame­nant les Turcs, qui prennent pied en Europe à Gal­li­po­li et ne repar­ti­ront jamais. Il finit par com­prendre ce qu’il a fait. Il abdique, se fait moine sous le nom de Joa­saph, et passe ses trente der­nières années à écrire l’his­toire de son propre règne pour expli­quer qu’il n’a­vait pas le choix. C’est un livre magni­fique et il ne convainc per­sonne, à com­men­cer par lui.

Mathieu Can­ta­cu­zène (1353–1357). Le fils. Co-empe­reur pour rien, cap­tu­ré par les Serbes, il abdique et va finir en Morée auprès de son frère.

Alors Jean V reprend sa place et fait ce qu’il peut, c’est-à-dire men­dier. Il part en Hon­grie ; rien. Il part à Rome en 1369 et se conver­tit per­son­nel­le­ment au catho­li­cisme, seul, sans enga­ger son Église ni son peuple — un empe­reur romain change de reli­gion à titre pri­vé, en espé­rant une armée qui ne vien­dra pas. Il repasse par Venise, où ses créan­ciers le retiennent : l’empereur d’O­rient, débi­teur insol­vable, consi­gné dans une auberge du Lido. Son fils aîné, à Constan­ti­nople, refuse de payer. Son fils cadet vend ce qu’il peut et vient le chercher.

Andro­nic IV (1376–1379). Le fils aîné. Trois ans, obte­nus en s’al­liant aux Génois et aux Otto­mans contre son père, qu’il empri­sonne avec son frère dans la tour d’A­ne­mas. Le père s’é­vade, se réal­lie aux Otto­mans à son tour, et le dépose.

Jean VII (1390). Cinq mois. Le fils d’An­dro­nic IV, donc le petit-fils de Jean V, qu’il dépose à son tour avec des troupes otto­manes. Son oncle le chasse cinq mois plus tard. On lui par­don­ne­ra, et il fini­ra gou­ver­neur loyal de Thes­sa­lo­nique — dans cette famille, à ce stade, tout le monde a dépo­sé tout le monde et per­sonne n’a plus le cœur de sévir.

Jean V meurt en 1391, quelques mois après avoir reçu du sul­tan Baye­zid l’ordre de démo­lir les for­ti­fi­ca­tions qu’il venait de faire répa­rer. Il a obéi. C’est peut-être ce qui l’a tué.

Manuel II (1391–1425). Trente-quatre ans, le fils cadet, celui qui était allé cher­cher son père à Venise. Un homme d’une digni­té que la situa­tion rend presque comique : il com­mence son règne comme vas­sal, obli­gé de suivre l’ar­mée du sul­tan en cam­pagne et de l’ai­der à prendre les der­nières villes grecques d’A­sie. Puis Baye­zid met le siège devant Constan­ti­nople, et Manuel part en Occi­dent cher­cher du secours.

Il voyage trois ans. Venise, Milan, Paris, Londres. Il passe le Noël de 1400 chez Hen­ri IV d’An­gle­terre, au manoir d’El­tham ; on joute en son hon­neur, on lui trouve grande allure, on note sa barbe blanche et sa robe. Les Anglais sont émus. Per­sonne ne bouge. Il rentre en 1403 et découvre que le pro­blème s’est réglé sans lui : un Mon­gol nom­mé Tamer­lan a écra­sé Baye­zid en Ana­to­lie et l’a mis en cage. L’Em­pire gagne cin­quante ans de sur­vie grâce à un homme qui n’a­vait jamais enten­du par­ler de lui.

Andro­nic V (1403–1407). Le fils de Jean VII, asso­cié au trône par son grand-oncle. Il meurt à sept ans. C’est la der­nière fois qu’un enfant figure sur cette liste, et il n’au­ra rien fait du tout.

Jean VIII (1425–1448). Vingt-trois ans. Il hérite d’un empire qui est la ville, plus Mis­tra, plus quelques îles. Il repart en Occi­dent — c’est deve­nu la poli­tique étran­gère de la mai­son — et signe à Flo­rence, en 1439, l’u­nion des Églises, en cédant sur tout. Les Grecs qui l’ac­com­pagnent signent, sauf un. Ils rentrent à Constan­ti­nople et découvrent que per­sonne ne veut d’eux ; cer­tains rétractent leur signa­ture dès le débar­que­ment. Le grand-duc Lou­kas Nota­ras lâche la phrase qui res­te­ra : mieux vaut voir dans la ville le tur­ban du sul­tan que la mitre du car­di­nal. Jean VIII meurt sans enfant, bri­sé, en lais­sant à ses frères le soin de se dis­pu­ter ce qui reste.

Constan­tin XI Paléo­logue Dra­ga­sès (1449–1453).

Il est cou­ron­né à Mis­tra, dans le Pélo­pon­nèse, parce qu’il n’y avait pas d’argent pour une céré­mo­nie dans la capi­tale et parce que le patriarche unio­niste aurait déclen­ché une émeute. Il est le seul empe­reur romain cou­ron­né hors de Rome et hors de Constan­ti­nople, et le der­nier des cent vingt.

Il a quatre ans. Le 2 avril 1453, quatre-vingt mille hommes se pré­sentent devant la muraille de Théo­dose ; il en a sept mille pour vingt kilo­mètres de rem­part, dont deux mille étran­gers. On fait la chaîne dans la Corne d’Or. Meh­met fait pas­ser ses navires par-des­sus la col­line, sur des ron­dins grais­sés, en une nuit. Le canon d’Or­ban tire sept fois par jour et on rebouche à la terre et aux ton­neaux. Cela dure cin­quante-trois jours.

La der­nière nuit, il y a une litur­gie à Sainte-Sophie où les deux Églises, unio­nistes et ortho­doxes, com­mu­nient ensemble pour la pre­mière et la der­nière fois — c’est la seule fois où l’u­nion a exis­té, et elle a duré une nuit. L’empereur y assiste, demande par­don à ceux qu’il aurait offen­sés, et remonte sur le rempart.

Au matin du 29 mai, quand la brèche est faite à la porte Saint-Romain, il retire la pourpre pour qu’on ne le recon­naisse pas, dit qu’il n’y a plus d’empire à por­ter, et charge. On ne l’a jamais retrou­vé. On a pré­sen­té au sul­tan une tête et des bottes ; per­sonne n’a jamais pu cer­ti­fier. C’est le seul empe­reur de cette liste qu’on n’a pas pu enta­mer, parce qu’on n’a pas mis la main dessus.

Les Grecs ont inven­té, dans les semaines qui ont sui­vi, qu’un ange l’a­vait pris à la porte, l’a­vait chan­gé en marbre et cou­ché dans une grotte sous la Porte Dorée, en atten­dant. Ils y croyaient encore au XIXe siècle. C’é­tait une façon très ancienne de dire que le corps manquait.

III. Ceux qui ont conti­nué sans savoir que c’é­tait fini

En 1204, l’Em­pire ne s’est pas cas­sé en deux mais en cinq. Nicée a gagné, et l’on retient Nicée. Il faut comp­ter les autres, parce qu’ils ont duré, et parce que cer­tains ont duré plus long­temps que la ville elle-même.

Tré­bi­zonde (1204–1461)

Deux petits-fils d’An­dro­nic Ier — celui de l’hip­po­drome — arrivent sur la côte de la mer Noire trois semaines avant la chute de Constan­ti­nople, avec des cava­liers géor­giens prê­tés par leur tante la reine Tamar. Ils s’ins­tallent sur une bande de rivage entre la mon­tagne et l’eau, larges de quelques kilo­mètres, et ils tiennent deux cent cin­quante-sept ans. C’est le der­nier bout de l’Em­pire romain à s’éteindre.

Alexis Ier (1204–1222) et David (1204–1212), les fon­da­teurs, frères. Andro­nic Ier Gidos (1222–1235), le gendre. Jean Ier Axou­chos (1235–1238), qui meurt d’une chute de che­val en jouant au polo. Manuel Ier (1238–1263), le plus grand, qui tra­verse l’o­rage mon­gol en payant tri­but et en gar­dant tout. Andro­nic II (1263–1266). Georges (1266–1280), tra­hi par ses propres nobles dans la mon­tagne et livré. Jean II (1280–1297), dépo­sé un moment par sa sœur Théo­do­ra (1284) — une usur­pa­tion de quelques mois dont per­sonne ne sait rien. Alexis II (1297–1330). Andro­nic III (1330–1332), qui fait tuer ses frères. Manuel II (1332), huit mois, un enfant. Basile (1332–1340). Irène Paléo­logue (1340–1341), sa veuve. Anne (1341, puis 1341–1342). Jean III (1342–1344). Michel (1344–1349).

Ces années-là, à Tré­bi­zonde, on dépose un empe­reur par an. Deux familles de la ville se battent dans les rues, on brûle les quar­tiers, on étrangle dans les tours. Puis Alexis III (1349–1390) arrive et règne qua­rante et un ans dans une paix com­plète, en mariant ses filles à tous les émirs tur­co­mans de l’ar­rière-pays — c’est la poli­tique étran­gère la plus effi­cace du siècle, et elle repose entiè­re­ment sur la beau­té célèbre des prin­cesses de Tré­bi­zonde, qui fait le tour du monde connu jusque dans les chro­niques espagnoles.

Manuel III (1390–1417), vas­sal de Tamer­lan, qui lui four­nit des navires. Alexis IV (1417–1429), assas­si­né par son fils. Jean IV (1429–1459), le par­ri­cide, qui voit tom­ber Constan­ti­nople et com­prend qu’il est seul ; il cherche des alliances jus­qu’en Perse et fait construire. David (1459–1461), son frère.

En 1461, Meh­met arrive par la mon­tagne avec l’ar­mée et par la mer avec la flotte. David négo­cie, rend la ville sans com­bat, obtient des terres en Thrace. Deux ans plus tard on l’ac­cuse de cor­res­pon­dance, et on lui pro­pose de se conver­tir. Il refuse. On l’exé­cute avec ses fils et un neveu, la nuit, à Constan­ti­nople ; on inter­dit qu’on les enterre. Une femme les a enter­rés quand même.

C’est le 1er novembre 1463. C’est la date à laquelle l’Em­pire romain finit, si l’on veut être exact, et per­sonne ne l’a jamais retenue.

L’É­pire (1205–1359)

Michel Ier Com­nène Dou­kas (1205–1215), fon­da­teur, poi­gnar­dé dans son som­meil par un ser­vi­teur. Théo­dore (1215–1230), le demi-frère, qui cap­ture un empe­reur latin, se fait cou­ron­ner à Thes­sa­lo­nique, marche sur Constan­ti­nople et la rate — il croise les Bul­gares à Klo­kot­nit­sa, perd tout, et Jean Asen lui fait cre­ver les yeux. Il vivra vingt ans encore, aveugle, à com­plo­ter depuis l’ar­rière-bou­tique pour ses fils, et il y réus­si­ra à moi­tié : c’est le seul aveugle de cette liste à avoir conti­nué de gou­ver­ner par per­sonne inter­po­sée. Manuel (1230–1237). Michel II (1230–1268), le fils du fon­da­teur. Nicé­phore Ier (1268–1297). Tho­mas Ier (1297–1318), assas­si­né par son neveu. Nico­las Orsi­ni (1318–1323), un Ita­lien de Cépha­lo­nie, assas­si­né par son frère. Jean II Orsi­ni (1323–1335), empoi­son­né par sa femme. Nicé­phore II (1335–1338, puis 1356–1359), tué en com­bat­tant les Alba­nais. Fin.

La Thes­sa­lie (1268–1318)

Jean Ier Dou­kas (1268–1289), Constan­tin (1289–1303), Jean II (1303–1318). Trois hommes, cin­quante ans, un pays de mon­tagnes. Le der­nier meurt sans fils et les Cata­lans prennent le reste.

La Morée (1349–1460)

Le seul endroit où la fin fut belle. Mis­tra, sur son cône de mon­tagne au-des­sus de la plaine de Sparte, devient au der­nier siècle ce que Constan­ti­nople n’est plus : une ville qui pense. Plé­thon y enseigne Pla­ton à des gens qui iront le por­ter à Flo­rence, et c’est de ce vil­lage-là, à trois cents kilo­mètres de tout, que part une par­tie de ce qu’on appel­le­ra la Renaissance.

Manuel Can­ta­cu­zène (1349–1380), le fils de Jean VI, trente et un ans de paix. Mathieu Can­ta­cu­zène (1380–1383), l’an­cien empe­reur, recy­clé. Démé­trios Ier Can­ta­cu­zène (1383). Théo­dore Ier Paléo­logue (1383–1407), qui vend la Morée aux Hos­pi­ta­liers puis la reprend quand la popu­la­tion refuse. Théo­dore II (1407–1443). Constan­tin (1443–1448), le futur Constan­tin XI, qui y bâtit un mur en tra­vers de l’isthme et le voit tom­ber en cinq jours. Démé­trios II (1448–1460) et Tho­mas (1448–1460), les deux der­niers frères, qui passent douze ans à se faire la guerre pen­dant que Constan­ti­nople tombe, jus­qu’à ce que Meh­met vienne les sépa­rer. Démé­trios est dépo­sé et exi­lé ; Tho­mas s’en­fuit à Rome avec la tête de saint André dans une caisse, et la vend au pape.

Son fils André Paléo­logue, der­nier héri­tier légi­time du trône romain, vivra pauvre à Rome et ven­dra ses droits impé­riaux au roi de France Charles VIII, puis, l’af­faire ayant échoué, aux rois catho­liques d’Es­pagne. Le titre d’empereur romain d’O­rient est donc, en droit, quelque part dans un car­ton à Madrid.

Théo­do­ros (1204–1475)

Il reste un der­nier endroit. Une prin­ci­pau­té grecque en Cri­mée, dans les mon­tagnes au-des­sus de Sébas­to­pol, sur un pla­teau où l’on ne monte que par un che­min. Elle a duré jus­qu’en 1475 — vingt-deux ans de plus que Constan­ti­nople. Les Otto­mans ont mis six mois à prendre le rocher. Le der­nier prince, Alexandre, a été emme­né et décapité.

Il y a encore là-haut des mai­sons creu­sées dans le cal­caire, une citerne, une église écrou­lée, et une vue de cent kilo­mètres sur une mer que les gens de cet endroit appe­laient encore, à la fin, la mer des Romains.

Mis­tra

On monte à Mis­tra le matin, avant la cha­leur. C’est un cône de cal­caire au flanc du Tay­gète, cou­vert d’une ville morte : des cou­vents, un palais à salle vide, des ruelles de galets si raides qu’on glisse, des figuiers qui ont fait leur tra­vail. En bas, la plaine de Sparte, les oli­viers, une route. Per­sonne n’ha­bite ici depuis 1953, quand on a démé­na­gé les der­niers vers le vil­lage neuf.

Dans la cathé­drale, en bas de la pente, il y a dans le sol une dalle de marbre avec un aigle bicé­phale gra­vé. La tra­di­tion dit que Constan­tin s’est tenu là pour être cou­ron­né, le 6 jan­vier 1449, sans patriarche, sans foule, sans musique, par un fonc­tion­naire venu de la ville avec un docu­ment. Ce n’est pro­ba­ble­ment pas la bonne dalle. Les gar­diens le savent et laissent dire.

C’est un aigle à deux têtes, et il regarde des deux côtés, ce qui était l’i­dée : l’O­rient et l’Oc­ci­dent, la même chose, un seul corps. Le corps a mis mille cent vingt-trois ans à se défaire et il s’est défait par les deux bouts en même temps.

On redes­cend. Il y a un café en bas, à l’ombre, et un homme qui vend de l’eau. Il fait chaud avant neuf heures. Sur le mur du café, à côté du réfri­gé­ra­teur, il y a une carte plas­ti­fiée de l’Em­pire à son apo­gée, sous Jus­ti­nien, avec toute la Médi­ter­ra­née en rose.

Per­sonne ne la regarde. Elle est là pour les Allemands.

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Tous les
empe­reurs
romains

d’O­rient #1

Une his­toire de l’O­rient venue d’Occident

Le fer et le rasoir

Empe­reurs d’O­rient, I : de Constan­tin à la nuit de 1204

Il reste du monas­tère de Stou­dios quatre murs et un sol. On y entre par une porte de grillage, dans un quar­tier d’Is­tan­bul où les chats sont maigres et où per­sonne ne monte, et l’on tombe sur une basi­lique sans toit dont le pave­ment de marbre conti­nue de des­si­ner, sous l’herbe sèche, des cercles et des tresses que plus per­sonne ne foule. C’est le plus vieux bâti­ment chré­tien de la ville. Il a ser­vi mille ans.

Ce n’é­tait pas seule­ment une mai­son de prière. C’é­tait le ves­tiaire de l’Em­pire. On y ame­nait les hommes dont on ne vou­lait plus, on leur pas­sait le rasoir sur le crâne, on leur don­nait une robe brune, et l’af­faire était réglée sans qu’il fût besoin de creu­ser une fosse. Un empe­reur ton­su­ré n’est plus un empe­reur : le canon l’in­ter­dit, et le canon, à Constan­ti­nople, tient mieux qu’un mur.

Quand le rasoir ne suf­fi­sait pas, on avait le fer.

C’est la grande inven­tion de l’O­rient, et l’Oc­ci­dent ne l’a jamais com­prise. À Rome, on tuait. Dans le cou­loir, dans le bain, sous la tente : cent hommes, cent trous. Ici on retire. On ôte à un homme le nez, les yeux, la langue, les che­veux, la viri­li­té — quelque chose, n’im­porte quoi, pour­vu que l’ob­jet soit ensuite impropre à l’u­sage. Un empe­reur doit être entier ; c’est écrit nulle part et res­pec­té par­tout. Il suf­fit donc d’entamer.

Reste que les Byzan­tins, en mille ans, n’ont jamais réus­si à véri­fier com­plè­te­ment leur propre règle. Elle a fui trois fois. Et c’est cette fuite, plus que le reste, qui rend la liste lisible.

I. Avant le fer

Pen­dant trois cents ans, on pro­cède encore à la romaine.

Constan­tin Ier (306–337). Il fonde la ville en 330 sur un pro­mon­toire ven­teux, en tra­çant lui-même le péri­mètre à la lance, et quand ses offi­ciers s’é­tonnent qu’il aille si loin, il répond qu’il avance der­rière quel­qu’un qu’ils ne voient pas. Il meurt à Nico­mé­die d’une fièvre, bap­ti­sé de la veille.

Constance II (337–361). Vingt-quatre ans. Un homme de conciles et de soup­çons, arien, silen­cieux. Fièvre, en Cili­cie, en mar­chant contre son cousin.

Julien (361–363). Vingt mois. Le cou­sin en ques­tion. Il rouvre les temples et prend un jave­lot dans le foie sous Ctésiphon.

Jovien (363–364). Huit mois. Le bra­se­ro, la chambre fer­mée, le matin.

Valens (364–378). Qua­torze ans. Il n’est pas tué : il dis­pa­raît. Andri­nople, une cabane, un incen­die, aucun corps. C’est la pre­mière fois que l’Em­pire perd un empe­reur sans avoir rien à enter­rer, et il fau­dra du temps pour s’habituer.

Théo­dose Ier (379–395). Le der­nier à régner sur les deux moi­tiés. Œdème, Milan, janvier.

Arca­dius (395–408). Treize ans, l’O­rient seul, et rien. On ne sait même pas de quoi il meurt. Il aura pas­sé sa vie entre sa femme et ses eunuques, et c’est sous lui, sans qu’il l’ait déci­dé, que l’O­rient prend l’ha­bi­tude de sur­vivre à l’Occident.

Théo­dose II (408–450). Qua­rante-deux ans, empe­reur à sept, et deux choses qui dure­ront plus long­temps que lui : le Code qui porte son nom, et la muraille. Trois lignes de défense, un fos­sé, quatre-vingt-seize tours — la ville devient inex­pug­nable et le res­te­ra mille ans, à un jour près. Il tombe de che­val au bord du Lycos et se casse la colonne.

Mar­cien (450–457). Sept ans. Un sol­dat qu’on a marié à la sœur du mort. Il convoque Chal­cé­doine, où l’on fixe pour tou­jours les deux natures du Christ, ce qui coû­te­ra à l’Em­pire l’É­gypte et la Syrie deux siècles plus tard. Il meurt d’une goutte deve­nue gan­grène : c’est le pied qui l’emporte.

Léon Ier (457–474). Dix-sept ans. Fait roi par le géné­ral Aspar, il passe ses années à s’en défaire — et finit par l’é­gor­ger, lui et ses fils, dans le palais. Dysenterie.

Léon II (474). Le petit-fils. Sept ans, dix mois de règne, une mala­die d’en­fant. Il aura eu le temps de cou­ron­ner son père.

Zénon (474–475, puis 476–491). L’I­sau­rien, mon­ta­gnard mal léché, qu’on n’aime pas et qui dure. C’est chez lui qu’ar­rivent, en 476, les insignes d’Oc­ci­dent ren­voyés par Odoacre avec un mot poli. Il les range. Il n’y a plus qu’un empe­reur au monde et c’est un homme dont per­sonne à la cour ne veut par­ta­ger la table. On raconte qu’il fut enter­ré vivant pen­dant une crise d’é­pi­lep­sie et qu’on l’en­ten­dit crier ; c’est pro­ba­ble­ment faux, et l’on com­prend que ça ait plu.

Basi­lis­cus (475–476). Vingt mois d’u­sur­pa­tion, le temps que Zénon revienne. On l’emmure en Cap­pa­doce avec sa femme et ses enfants — pas de fer, pas de corde : une citerne sèche, et l’hi­ver. C’est la pre­mière fois qu’on invente une façon de tuer sans avoir à en répondre.

Anas­tase Ier (491–518). Vingt-sept ans, un fonc­tion­naire aux yeux vai­rons, l’un noir l’autre bleu, qui laisse le tré­sor plein comme aucun autre. Il meurt à quatre-vingt-huit ans pen­dant un orage, et la rumeur dit la foudre. Elle n’aime pas les comptables.

II. Le siècle latin

Jus­tin Ier (518–527). Un pay­san de Bede­ria­na mon­té à pied à Constan­ti­nople avec son pain dans un sac. Anal­pha­bète, dit-on, ou presque : il signait à tra­vers un pochoir. Il meurt de démence à quatre-vingts ans, après avoir fait venir son neveu.

Jus­ti­nien Ier (527–565). Trente-huit ans. Le neveu ne dort pas — on l’ap­pelle l’empereur qui ne dort jamais, on le voit mar­cher dans les cou­loirs la nuit. Il reprend l’A­frique, l’I­ta­lie, le sud de l’Es­pagne ; il fait rédi­ger le Code qui sera le droit de l’Eu­rope jus­qu’à nous ; il fait bâtir Sainte-Sophie en cinq ans et entre dedans en disant qu’il a bat­tu Salo­mon. Il fait aus­si mas­sa­crer trente mille per­sonnes dans l’hip­po­drome en une jour­née. La peste emporte un tiers de ses sujets et lui, non. Il meurt vieux, dans son lit, seul, et le monde qu’il a recol­lé se décol­le­ra en une génération.

Jus­tin II (565–578). Le second neveu. La démence de nou­veau, et cette fois docu­men­tée : il mord ses ser­vi­teurs, on le pro­mène en le tirant sur un cha­riot dans le palais, on fait jouer de l’orgue pour le cal­mer. Dans un inter­valle de luci­di­té, il adopte un géné­ral et lui adresse le plus beau dis­cours du tiroir — n’i­mite pas ce que j’ai fait, regarde où j’en suis, vois ce que je suis devenu.

Tibère II Constan­tin (578–582). Quatre ans. Il vide le tré­sor d’A­nas­tase en libé­ra­li­tés, ce qui le rend ado­rable et ruine tout. Mort de causes incon­nues, peut-être d’un plat de mûres.

Mau­rice (582–602). Vingt ans. Un bon empe­reur, éco­nome, ce qui est une faute pro­fes­sion­nelle. L’ar­mée du Danube se révolte pour une his­toire de solde et de quar­tiers d’hi­ver. On le prend à Chal­cé­doine et on égorge ses cinq fils devant lui, du plus jeune au plus vieux ; à chaque coup il répète que le Sei­gneur est juste et que ses juge­ments sont droits. Puis c’est son tour. C’est la der­nière mort pro­pre­ment romaine de cette liste : totale, sans reste, sans retour possible.

Pho­cas (602–610). Le cen­tu­rion qui a fait ça. Huit ans de ter­reur, la Perse qui prend tout, l’Em­pire qui recule jus­qu’au Bos­phore. Quand Héra­clius débarque, on lui amène Pho­cas enchaî­né et nu. Est-ce ain­si que tu as gou­ver­né ? demande le vain­queur. Tu feras mieux ? répond l’autre. On le démembre.

III. Le pre­mier nez

Héra­clius (610–641). Trente et un ans, une des vies les plus dures du siècle. Il trouve un empire per­du — les Perses à Chal­cé­doine, la Vraie Croix empor­tée à Cté­si­phon, Jéru­sa­lem prise — et il fait la seule chose qu’au­cun empe­reur n’a­vait ten­tée depuis Julien : il part lui-même, avec l’ar­mée, six ans dans le Cau­case, et il gagne. Il rap­porte la Croix sur son dos par la porte Dorée. Six ans plus tard, des cava­liers sor­tis d’un désert dont per­sonne n’a­vait enten­du par­ler prennent la Syrie en une bataille, et le vieil homme, œdé­ma­teux, pho­bique de l’eau au point qu’on lui construit un pont de bateaux cou­vert de bran­chages pour tra­ver­ser le Bos­phore, regarde la Syrie s’en aller en disant adieu. Il change la langue de l’Em­pire : le latin s’en va, le grec entre, et l’on ne dit plus impe­ra­tor mais basi­leus. Il meurt en 641 dans une hydro­pi­sie qui l’a ren­du monstrueux.

Et là, immé­dia­te­ment, le fer.

Constan­tin III (641). Quatre mois. Tuber­cu­leux, ou empoi­son­né par sa belle-mère — la cour tran­che­ra dans un sens et l’his­toire dans aucun.

Héra­clo­nas (641). Six mois. Le demi-frère, quinze ans, pous­sé par sa mère Mar­tine. Le Sénat les dépose tous les deux et invente ce jour-là la pro­cé­dure : on coupe la langue de Mar­tine, on coupe le nez d’Hé­ra­clo­nas, on les met sur un bateau pour Rhodes. Per­sonne, avant, n’a­vait fait ça à un empe­reur. À par­tir de cette date, presque tous les autres le connaî­tront de près.

Pour­quoi le nez. Parce qu’on ne peut pas le cacher. Un homme sans yeux peut vivre au fond d’un couvent ; un homme sans nez ne peut pas être accla­mé. Le visage impé­rial est la seule chose que le peuple connaisse — il est sur les pièces, sur les portes, à l’en­trée des tri­bu­naux — et l’en­ta­mer, c’est le reti­rer de la cir­cu­la­tion. C’est de la numis­ma­tique appliquée.

Constant II (641–668). Vingt-sept ans, petit-fils d’Hé­ra­clius. Il fait tuer son frère, ce qui lui vaut d’être appe­lé le nou­veau Caïn, et quitte Constan­ti­nople pour ne jamais y reve­nir : il s’ins­talle à Syra­cuse et rêve de rebâ­tir un empire par l’ouest. Un cham­bel­lan l’as­somme dans son bain avec le seau à savon.

Constan­tin IV (668–685). Dix-sept ans. Il tient les cinq années du pre­mier siège arabe et brûle la flotte omeyyade avec un pro­duit dont la recette se per­dra — un liquide qui prend feu sur l’eau, qu’on pro­jette par des siphons de bronze, et dont trois hommes seule­ment, à chaque géné­ra­tion, connaissent le mélange. Il fait aus­si cou­per le nez de ses deux frères pour cla­ri­fier la suc­ces­sion. Dysenterie.

Jus­ti­nien II (685–695, puis 705–711). Le seul homme de cette liste à avoir gagné contre la règle.

Le fils de Constan­tin IV, seize ans, arro­gant, bâtis­seur, insup­por­table. En 695, une révolte le prend, et l’on applique le pro­to­cole : le nez, la langue peut-être, et un bateau pour Cher­so­nèse, en Cri­mée, au bout du monde connu. Il a vingt-six ans. Il devrait dis­pa­raître ici.

Il ne dis­pa­raît pas. Il tra­verse la mer d’A­zov, se fait rece­voir par le kha­gan des Kha­zars, épouse sa sœur — qu’il rebap­tise Théo­do­ra, pour l’i­dée —, apprend qu’on veut le vendre, étrangle de ses mains les deux envoyés, prend un bateau de pêche, longe la côte dans une tem­pête où le pilote le sup­plie de pro­mettre à Dieu qu’il par­don­ne­ra s’il sur­vit, et répond que si jamais il en épargne un seul, que Dieu le noie tout de suite. Il arrive chez les Bul­gares. Il en revient en 705 avec quinze mille cava­liers, trouve un aque­duc désaf­fec­té sous la muraille de Théo­dose, et rentre chez lui par le tuyau.

Il porte, dit-on, un nez d’or. Une pro­thèse, qu’il ajuste en public. Il fait ame­ner les deux empe­reurs qui ont régné pen­dant son absence dans l’hip­po­drome, s’as­sied, pose un pied sur la nuque de cha­cun, et laisse le peuple crier pen­dant qu’on chante le psaume — tu mar­che­ras sur l’as­pic et le basi­lic. Puis il les déca­pite. Il règne encore six ans, atroces, à envoyer des flottes brû­ler la ville qui l’a­vait exi­lé. En 711, l’ar­mée se retourne enfin ; on lui coupe la tête et on la pro­mène en Occi­dent, comme un objet de foire.

Le nez d’or est peut-être une légende. Mais quel­qu’un, un jour, l’a inven­té, et depuis mille trois cents ans per­sonne n’a pu le reti­rer de l’histoire.

Léonce (695–698). Trois ans. Celui qui avait cou­pé le nez de Jus­ti­nien. On lui coupe le nez, à son tour, et on l’en­ferme au monas­tère de Dal­ma­tos. Jus­ti­nien le fera sor­tir en 705 pour l’hippodrome.

Tibère III Apsi­mar (698–705). Sept ans. Un ami­ral. Même pied, même nuque, même jour.

IV. Les vingt-deux ans où l’on ne tient plus rien

Phi­lip­pi­cos Bar­da­nès (711–713). Vingt mois. Armé­nien, culti­vé, mono­thé­lite. Ses propres troupes l’a­veuglent pen­dant un ban­quet — on le sort de table, on le fait dans une pièce voi­sine, et l’on rap­porte le plat. Il meurt au monas­tère des Dalmates.

Anas­tase II (713–715). Vingt mois. Un secré­taire, un homme de plume éle­vé par des sol­dats mécon­tents de la plume pré­cé­dente. Il abdique et se fait moine à Thes­sa­lo­nique, ce qui aurait dû suf­fire — mais il res­sort quatre ans plus tard pour ten­ter sa chance. On l’exé­cute en 719. C’est la démons­tra­tion : la ton­sure ne tient que si l’homme y croit.

Théo­dose III (715–717). Deux ans. Un per­cep­teur des impôts d’A­dra­myt­tion, choi­si par des marins ivres qui cher­chaient un nom. Il ne vou­lait pas, il s’é­tait caché dans une forêt, on l’a trou­vé. Il abdique dès que quel­qu’un de sérieux arrive, se fait moine à Éphèse, et vit vieux. Le seul homme de ce siècle qui ait com­pris quelque chose.

V. Les Isauriens

Léon III (717–741). Vingt-quatre ans. Il arrive au pou­voir la semaine où quatre-vingt mille Arabes campent sous la muraille et où leur flotte tient le Bos­phore ; un an plus tard il n’en reste rien, et l’Eu­rope ne sau­ra jamais très bien ce qu’elle doit à cet hiver-là. Il fait décro­cher l’i­mage du Christ au-des­sus de la porte du palais, ce qui déclenche un siècle de guerre civile sur la ques­tion de savoir si l’on peut peindre Dieu. Hydropisie.

Arta­vasde (741–743). Deux ans d’u­sur­pa­tion. Son gendre. On l’a­veugle avec ses deux fils dans l’hip­po­drome, un jour de courses, entre deux départs.

Constan­tin V (741–775). Trente-quatre ans, et le plus détes­té des morts natu­relles. Ico­no­claste furieux, il fait aus­si lever la peste sur les icônes et gagner toutes ses batailles. Les moines l’ont sur­nom­mé Copro­nyme — celui qui s’ap­pelle merde — parce qu’il aurait sali les fonts bap­tis­maux à trois semaines. Un empire entier a rete­nu ce nom pen­dant douze siècles. Mort natu­relle, en campagne.

Léon IV le Kha­zar (775–780). Cinq ans. Fils d’une prin­cesse kha­zare. Fièvre, et une his­toire de cou­ronne volée dans une église qu’il aurait mise sur sa tête.

Constan­tin VI (780–797). Dix-sept ans, sous la main de sa mère. Il essaie de s’en défaire, elle revient, il répu­die sa femme, l’É­glise se déchire pour un adul­tère, et le 15 août 797 des hommes entrent dans la Chambre Pourpre — la salle tapis­sée de por­phyre où nais­saient les enfants d’empereurs — et lui crèvent les yeux, sur ordre de sa mère, dans la pièce même où elle l’a­vait mis au monde. Il meurt de ses bles­sures. On ne sait pas quand.

Irène (797–802). Cinq ans. Athé­nienne, orphe­line, arri­vée dans un concours de beau­té impé­rial et repar­tie avec l’Em­pire. Elle réta­blit les icônes à Nicée et signe basi­leus — au mas­cu­lin, empe­reur, pas impé­ra­trice. Char­le­magne, appre­nant que le trône d’O­rient est occu­pé par une femme, en conclut qu’il est vacant et se fait cou­ron­ner à Rome le jour de Noël 800 : c’est cette phrase-là, dans le pro­to­cole d’une chan­cel­le­rie, qui fabrique l’Oc­ci­dent. Elle est dépo­sée en 802 et exi­lée à Les­bos, où elle file la laine pour vivre. Morte l’an­née suivante.

VI. La coupe

Nicé­phore Ier (802–811). Neuf ans. L’an­cien ministre des Finances, arri­vé par le froid des chiffres. Il marche sur les Bul­gares, brûle la capi­tale de Krum, refuse la paix qu’on lui offre trois fois, et se laisse enfer­mer dans un défi­lé du Bal­kan où la seule sor­tie est une palis­sade. L’ar­mée entière y reste. Krum fait scier le crâne de l’empereur, le fait dou­bler d’argent, et boit dedans à ses fêtes en fai­sant cir­cu­ler la coupe par­mi les boyards.

C’est un objet, quelque part, dans une tente en Bul­ga­rie, et l’on n’en a plus jamais enten­du par­ler. De tout ce billet, c’est la chose que j’ai­me­rais le plus tenir.

Stau­ra­kios (811). Deux mois. Le fils, sor­ti du défi­lé avec la colonne ver­té­brale tran­chée. Il règne para­ly­sé, on le porte, il rêve à voix haute d’é­ta­blir une répu­blique. Sa sœur et son beau-frère le déposent ; il se fait moine et meurt six mois plus tard de ses plaies.

Michel Ier Rhan­ga­bé (811–813). Vingt mois. Le beau-frère. Bat­tu à Ver­si­ni­kia parce que son aile gauche a pré­fé­ré par­tir. Il abdique de lui-même, se fait moine, castre ses fils par pru­dence pour qu’on ne les reprenne pas, et vit encore trente-deux ans dans une île de la Marmara.

Léon V l’Ar­mé­nien (813–820). Sept ans. L’aile gauche en ques­tion. Il réta­blit l’i­co­no­clasme, gou­verne bien, et découvre la veille de Noël qu’un ami d’en­fance conspire. Il le fait enchaî­ner ; sa femme obtient qu’on attende la fête. Au matin, à Sainte-Sophie, pen­dant les matines, des hommes dégui­sés en chantres sortent de der­rière les stalles. Léon a l’i­dée d’ar­ra­cher une croix de l’au­tel et de s’en défendre. On lui coupe le bras qui la tient, puis la tête. La messe reprend.

VII. Les Amoriens

Michel II le Bègue (820–829). Neuf ans. L’a­mi d’en­fance. On va le cher­cher dans son cachot, encore avec les fers, et l’on pro­cède au cou­ron­ne­ment en cher­chant la clé — le seul empe­reur cou­ron­né en chaînes de l’his­toire. Il perd la Crète et la Sicile, qui ne revien­dront pas. Mort dans son lit.

Théo­phile (829–842). Treize ans. Le der­nier ico­no­claste, et le plus sédui­sant : il se déguise pour aller au mar­ché véri­fier les prix, il rend la jus­tice à che­val tous les ven­dre­dis, il fait construire un arbre d’or à oiseaux méca­niques et des lions qui rugissent par souf­flet, pour ter­ri­fier les ambas­sa­deurs. Il perd Amo­rion, la ville de sa famille, et n’en revient pas. Dysenterie.

Michel III (842–867). Vingt-cinq ans, l’I­vrogne — mais c’est le vain­queur qui a écrit le mot. Sa mère Théo­do­ra réta­blit les icônes, ce qui clôt le siècle du débat ; son oncle Bar­das fonde l’u­ni­ver­si­té ; c’est sous lui que Cyrille et Méthode partent chez les Slaves avec un alpha­bet dans les bagages, ce qui aura plus de consé­quences que la moi­tié des règnes de cette liste. Il ramasse dans une écu­rie un pale­fre­nier macé­do­nien capable de plier des fers à che­val, en fait son favo­ri, puis son co-empe­reur. Le pale­fre­nier le fait poi­gnar­der dans sa chambre.

VIII. Les Macédoniens

Basile Ier (867–886). Dix-neuf ans. Le pale­fre­nier. Illet­tré, superbe, fon­da­teur de la dynas­tie la plus longue et la plus brillante. Il refait le droit, reprend l’I­ta­lie du Sud, et meurt à la chasse : sa cein­ture s’ac­croche aux bois d’un cerf qui le traîne sur seize milles. Un garde le libère en tran­chant la cein­ture, et Basile, ago­ni­sant, le fait exé­cu­ter pour avoir tiré l’é­pée devant l’empereur.

Léon VI le Sage (886–912). Vingt-six ans. Fils de Basile, ou de Michel III — la ville en dis­cu­tait, et lui aus­si. Il écrit des lois, des ser­mons, un trai­té de tac­tique navale. Il enterre trois femmes sans avoir de fils, épouse la qua­trième mal­gré l’in­ter­dit for­mel de son Église, et se retrouve inter­dit d’en­trer dans Sainte-Sophie par la porte prin­ci­pale ; il reste dans le nar­thex, dehors, sous la pluie, empe­reur du monde et debout devant sa propre porte.

Alexandre (912–913). Treize mois. Le frère, qui avait atten­du vingt-cinq ans. Il défait tout ce qu’il peut, insulte les Bul­gares, et meurt d’un malaise sur un ter­rain de jeu de balle.

Constan­tin VII Por­phy­ro­gé­nète (913–959). Le fils de la qua­trième femme, celui qu’on disait bâtard, empe­reur à sept ans et écar­té pen­dant trente. Il en pro­fite pour écrire — sur l’ad­mi­nis­tra­tion de l’Em­pire, sur les pro­vinces, sur les céré­mo­nies, un livre entier pour dire com­ment on entre dans une salle et à quel moment on chante. C’est grâce à ce dés­œu­vré qu’on sait à peu près tout ce qu’on sait. Il gou­verne enfin qua­torze ans et meurt d’une fièvre en Bithy­nie, peut-être aidé.

Romain Ier Léca­pène (920–944). Vingt-quatre ans. L’a­mi­ral armé­nien qui s’é­tait mis là pour pro­té­ger l’en­fant et qui n’est jamais repar­ti. Il fait des lois pour empê­cher les puis­sants d’a­che­ter la terre des pauvres, ce qui est le seul com­bat que Byzance ait mené contre elle-même. Ses propres fils le déposent, l’emmènent sur l’île de Pro­té, et le ton­surent. Chris­tophe (921–931), l’aî­né, était mort avant. Étienne et Constan­tin Léca­pène (924–945), les cadets, croient avoir gagné : qua­rante jours plus tard, le por­phy­ro­gé­nète les fait ton­su­rer et expé­dier dans la même île que leur père — qui les accueille en riant, dit-on, et leur demande qui les a envoyés.

Romain II (959–963). Quatre ans. Beau, chas­seur, indo­lent. Mort à vingt-quatre ans, épui­sé, dit-on, ou aidé par sa femme.

Nicé­phore II Pho­cas (963–969). Six ans. Un ascète en cui­rasse, qui dort par terre sous une peau d’ours dans le palais et porte le cilice de son oncle moine. Il reprend la Crète, Antioche, la Cili­cie. Il aug­mente les impôts, déva­lue la mon­naie, et la ville qu’il a sau­vée le hue dans la rue. Sa femme, Théo­pha­no, laisse une porte ouverte et une cor­beille des­cendre le long du mur ; son neveu et amant entre par là. Nicé­phore, réveillé sur sa peau d’ours, prend un coup de pied dans la bouche, se fait traî­ner par la barbe, et demande qu’on épargne l’i­mage de la Vierge.

Jean Ier Tzi­mis­kès (969–976). Sept ans. Le neveu. Un très petit homme, très rapide, armé­nien, qui expie en fon­dant des hos­pices et en gagnant tout : les Rus’ de Svia­to­slav reje­tés au-delà du Danube, la Bul­ga­rie annexée, Damas au tri­but, Bey­routh, Byblos. Il meurt au retour, du typhus ou d’un poi­son — l’eu­nuque Basile en avait les moyens et la raison.

Basile II (976‑1025). Qua­rante-neuf ans, le plus long règne de toute l’his­toire romaine, Auguste com­pris. Il com­mence à dix-huit ans entou­ré de géné­raux qui le prennent pour un enfant ; il passe treize ans à les cas­ser un par un. Il ne se marie pas. Il n’a pas d’en­fant. Il ne boit pas. Il vit sous la tente, s’ha­bille comme un offi­cier, et fait la guerre aux Bul­gares pen­dant trente ans — jus­qu’à Klei­dion, en 1014, où il prend quinze mille pri­son­niers, les aveugle tous, laisse un œil à un homme sur cent pour gui­der les autres, et les ren­voie chez eux. Le tsar Samuel voit reve­nir sa colonne et tombe mort deux jours plus tard. On l’ap­pel­le­ra le Bul­ga­roc­tone. À sa mort, l’Em­pire va de l’Ar­mé­nie à l’A­dria­tique et le tré­sor déborde ; il n’a pas de suc­ces­seur, et il n’a rien pré­pa­ré, ce qui est la seule chose qu’il n’ait pas gagnée.

Constan­tin VIII (1025–1028). Trois ans. Le frère, soixante-cinq ans, qui a atten­du un demi-siècle et n’a rien fait d’autre pen­dant ce temps que man­ger et regar­der les courses. Aveugle faci­le­ment, par mol­lesse plus que par cruau­té. Il n’a que des filles.

Zoé (1028–1050). Cin­quante ans, trois maris, un fils adop­tif, et le pou­voir chaque fois don­né à l’homme qu’elle épouse. Elle a cin­quante ans à son pre­mier mariage. Elle passe sa vieillesse dans un appar­te­ment sur­chauf­fé à dis­til­ler des parfums.

Romain III Argyre (1028–1034). Six ans. Un séna­teur à qui l’on donne le choix entre épou­ser Zoé ou perdre les yeux. Il divorce, il épouse, il essaie d’a­voir un fils avec une femme de cin­quante ans, il échoue, il perd inté­rêt. On le retrouve dans son bain, la tête sous l’eau. La cour en tire ses conclu­sions et se tait.

Michel IV le Paphla­go­nien (1034–1041). Sept ans. Un chan­geur de mon­naie, épi­lep­tique, amant de Zoé qu’elle épouse le len­de­main de l’en­ter­re­ment — le patriarche, réveillé la nuit, accepte de bénir. Bon empe­reur mal­gré tout. Malade, il abdique et meurt au monas­tère qu’il avait fait construire, en s’y traî­nant à pied.

Michel V le Cal­fat (1041–1042). Quatre mois. Le neveu, fils d’un cal­fat de navires, adop­té par Zoé pour la forme. Il exile sa mère adop­tive dans une île. Le len­de­main, la ville se lève — pas l’ar­mée, pas le Sénat : la ville, les com­mer­çants, les femmes — et ne se recouche pas avant qu’on ait rame­né Zoé. Michel se réfu­gie au Stou­dios, dans la basi­lique dont je par­lais au début, agrip­pé à l’au­tel. On l’en arrache et on l’a­veugle dehors, sur la place, devant tout le monde. Il pleure. La foule compte les coups.

Théo­do­ra (1042, puis 1055–1056). La sœur de Zoé, cloî­trée trente ans, sor­tie de son couvent par la foule un jour de 1042, remise au couvent, puis res­sor­tie à soixante-douze ans pour régner seule quinze mois avec une com­pé­tence que per­sonne n’at­ten­dait. Der­nière des Macédoniens.

Constan­tin IX Mono­maque (1042–1055). Treize ans. Le troi­sième mari, un homme char­mant, dépen­sier, qui vit ouver­te­ment avec sa maî­tresse pen­dant que Zoé la nomme offi­ciel­le­ment Sébaste. Sous son règne, en 1054, deux délé­ga­tions d’É­glise s’ex­com­mu­nient mutuel­le­ment à Sainte-Sophie pour une his­toire de mots ajou­tés au Cre­do, et la chré­tien­té se casse en deux pour mille ans. Per­sonne, sur le moment, ne le remarque.

Michel VI Brin­gas (1056–1057). Un an. Un vieux logo­thète. Les géné­raux d’O­rient se révoltent, le patriarche lui explique gen­ti­ment qu’il vaut mieux par­tir. Il se fait moine.

IX. Les Dou­kas, et l’homme aveu­glé pour rien

Isaac Ier Com­nène (1057–1059). Deux ans. Il essaie de cou­per dans les dépenses, se fâche avec le patriarche, prend une fièvre à la chasse et abdique en croyant mou­rir. Il ne meurt pas. Il vit encore un an et demi au Stou­dios comme por­tier, à ouvrir la porte aux visi­teurs qu’il avait reçus en pourpre.

Constan­tin X Dou­kas (1059–1067). Huit ans. Un juriste. Il désarme l’Em­pire pour éco­no­mi­ser, congé­die les fron­ta­liers, laisse rouiller. Maladie.

Romain IV Dio­gène (1068–1071). Trois ans, et la jour­née qui change tout. Un géné­ral qu’on marie à la veuve pour parer au plus pres­sé ; il part avec ce qui reste de l’ar­mée, tombe sur les Turcs à Man­zi­kert, se bat toute la jour­née, et découvre en fin d’a­près-midi que son arrière-garde — un Dou­kas — est ren­trée sans lui. Fait pri­son­nier, il est trai­té par Alp Ars­lan avec une cour­toi­sie qui fait pleu­rer les chro­ni­queurs : le sul­tan le relève, l’in­vite à sa table, le ren­voie contre ran­çon. Il rentre chez lui et trouve un autre empe­reur en place. On le bat, on le prend, et on l’a­veugle — mal, en public, par un juif inex­pé­ri­men­té qu’on avait été cher­cher, et l’homme meurt quelques semaines plus tard de ses orbites infec­tées, sur l’île de Pro­té, en deman­dant qu’on ne dise pas à sa femme.

L’Em­pire perd l’A­na­to­lie cette année-là. Il ne la repren­dra jamais. Et il l’a per­due moins à la bataille qu’à la façon dont il a trai­té l’homme qui l’a­vait livrée.

Michel VII Dou­kas (1071–1078). Sept ans. Le beau-fils. Un éru­dit qui passe son temps à comp­ter des syl­labes pen­dant que la mon­naie s’ef­fondre — on l’ap­pelle Para­pi­na­kès, celui qui vous retire le quart du bois­seau, à cause du prix du pain. Dépo­sé, moine, puis évêque d’É­phèse, où il finit tranquille.

Nicé­phore III Bota­nia­tès (1078–1081). Trois ans. Un vieux géné­ral. Dépo­sé sans un mot, monas­tère. On lui demande s’il regrette : il répond que la seule chose qui lui pèse est l’abs­ti­nence de viande.

X. Les Comnènes

Alexis Ier (1081–1118). Trente-sept ans. Il ramasse une ruine et la remet debout à la force des mains : les Nor­mands, les Pet­ché­nègues écra­sés en une mati­née à Lébou­nion, les Turcs conte­nus. C’est lui qui écrit à l’Oc­ci­dent pour deman­der des mer­ce­naires et qui voit arri­ver, deux ans plus tard, cent mille croi­sés, des évêques, des char­rettes et des enfants — le plus grand mal­en­ten­du diplo­ma­tique du Moyen Âge. Sa fille Anne Com­nène écri­ra sa vie en quinze livres ; c’est la pre­mière femme his­to­rienne d’Eu­rope, et elle a un point de vue.

Jean II (1118–1143). Vingt-cinq ans. Le meilleur, disent tous ceux qui ont comp­té. Il ne perd pas une bataille, il ne fait exé­cu­ter per­sonne de tout son règne — un fait unique dans ce billet. Il meurt d’une flèche empoi­son­née qu’il s’est plan­tée dans la main en chas­sant le san­glier en Cili­cie. Une égratignure.

Manuel Ier (1143–1180). Trente-sept ans. Le der­nier grand, et le plus occi­den­tal : il orga­nise des tour­nois, aime les Latins, épouse une Alle­mande puis une Antio­chienne, tient les croi­sés en res­pect, place la Hon­grie sous tutelle. À Myrio­ke­pha­lon, en 1176, il se laisse enfer­mer dans un défi­lé comme Nicé­phore Ier trois siècles et demi plus tôt ; il en sort, mais il écrit lui-même que ce fut son Man­zi­kert. Après lui, tout va très vite.

Alexis II (1180–1183). Trois ans. Douze ans, marié à une fille de France de neuf ans. Étran­glé à la corde d’arc par son grand-oncle, qui l’o­blige d’a­bord à signer sa propre condam­na­tion, puis épouse la veuve — la petite Fran­çaise a onze ans et lui soixante-cinq.

Andro­nic Ier (1183–1185). Deux ans. Un aven­tu­rier magni­fique de soixante-cinq ans, qui a pas­sé sa vie à s’é­va­der de pri­sons, à séduire ses cou­sines et à chan­ger de camp du Cau­case à la Pales­tine. Il gou­verne en per­sé­cu­tant les riches et en plai­sant aux pauvres, jus­qu’à ce que la ville se retourne. On le livre à la foule de l’hip­po­drome pen­dant trois jours : on lui arrache les dents, les che­veux, la barbe, une main, un œil ; on le pro­mène sur un cha­meau, on lui jette de l’eau bouillante ; deux Latins finissent par lui ouvrir le ventre par pitié ou par jeu. Il aurait répé­té Kyrie elei­son et pour­quoi bri­ser le roseau bri­sé. Rome n’a jamais fait ça. Byzance non plus, avant ce jour-là.

XI. Les Anges, ou l’u­sage domes­tique du fer

Il faut suivre, parce que c’est un vau­de­ville et qu’il finit très mal.

Isaac II Ange (1185–1195, puis 1203–1204). Dix ans, puis six mois. Un homme faible et gai, qui perd la Bul­ga­rie et la Serbie.

Alexis III Ange (1195–1203). Huit ans. Son frère aîné. Il le dépose et l’a­veugle — et cette fois c’est pour de bon : Isaac fini­ra ses jours sans yeux, à la mer­ci de tout le monde.

Alexis IV Ange (1203–1204). Six mois. Le fils d’I­saac. Il s’é­chappe, court en Occi­dent, tombe sur une croi­sade en panne de paie­ment à Venise, et leur pro­pose un mar­ché : rame­nez mon père et moi sur le trône, et je vous donne deux cent mille marcs d’argent plus l’u­nion des Églises. Les Véni­tiens acceptent. La flotte se détourne. En juillet 1203, Alexis III s’en­fuit avec le tré­sor ; on res­sort le vieil Isaac aveugle de sa cel­lule pour le remettre sur le trône, et l’on cou­ronne le fils à côté de lui. Puis il faut payer. Il n’y a rien. Alexis IV fait fondre les icônes.

Nico­las Cana­bus (1204). Trois jours. Un jeune noble que la foule, excé­dée, va cher­cher mal­gré lui à Sainte-Sophie et cou­ronne de force. Il refuse trois jours durant. Il n’au­ra pas régné une heure.

Alexis V Dou­kas Mur­zuphle (1204). Deux mois. Sour­cils joints — c’est ce que veut dire le sur­nom. Il étrangle Alexis IV dans son cachot, avec une corde, de ses mains ; le vieil Isaac meurt le même jour, de peur ou d’aide. Il orga­nise la défense, tient un peu, s’en­fuit quand les échelles atteignent les tours. Il se réfu­gie auprès d’A­lexis III, son beau-père, qui l’ac­cueille, le loge — et lui fait cre­ver les yeux. Les Latins le rat­trapent quelques mois plus tard, aveugle, sur une route. Ils le jugent, décident qu’un traître doit tom­ber de haut, et le poussent du som­met de la colonne de Théo­dose, en public, dans le forum.

Le 12 avril 1204, les hommes de la qua­trième croi­sade entrent par la Corne d’Or. Ils pillent trois jours. Ils ins­tallent une pros­ti­tuée sur le trône du patriarche et lui font chan­ter des chan­sons. Ils fondent les che­vaux de bronze, sauf quatre, qui partent pour Venise et y sont encore. Ils brûlent, dans les trois incen­dies de ces jour­nées-là, plus de livres qu’il n’en res­tait dans tout le reste du monde.

La ville tenait depuis huit cent soixante-qua­torze ans. Aucun enne­mi n’a­vait fran­chi la muraille de Théo­dose : ni les Perses, ni les Avars, ni les Arabes deux fois, ni les Bul­gares, ni les Rus’. Elle est prise par des chré­tiens venus dépan­ner leur trésorerie.


Sur le sol du Stou­dios, l’a­près-midi, il y a un car­ré de lumière qui se déplace. Les chats dorment des­sus, se lèvent quand il s’en va, le rat­trapent plus loin. Mille ans d’hommes sont pas­sés dans cette pièce pour qu’on leur rase le crâne et qu’on leur dise que c’é­tait fini, et la seule chose qui bouge encore ici est cette tache chaude que suivent des bêtes.

L’Em­pire n’est pas mort en 1204. Il se relève, et le second billet dira com­ment. Mais il en revient comme ces hommes qu’on ren­voyait dans les îles : entier, à peu près, mar­chant droit, et pri­vé de quelque chose qu’au­cun chro­ni­queur n’a réus­si à nommer.

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Tous les empe­reurs de Rome

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Tous les
empe­reurs
de Rome

Une his­toire de l’Occident

Le tiroir des empereurs

D’Au­guste à Romu­lus Augustule

Il y a, dans l’ar­rière-bou­tique d’un numis­mate de la rue de Riche­lieu, un meuble à tiroirs plats qui sent la cire et la pous­sière chaude. Le mar­chand tire le troi­sième du haut et le pose sur le comp­toir sans un mot, comme on sert un plat. Cent alvéoles de feutre vert. Dans cha­cune, une pièce, et sur chaque pièce un homme de pro­fil, la nuque courte, le cou épais, l’œil fixé sur un point qui se trouve tou­jours hors du champ.

C’est le ran­ge­ment le plus hon­nête qu’on ait inven­té pour cinq siècles d’his­toire. Le tiroir ne juge pas. Il donne le même feutre à celui qui a régné qua­rante ans qu’à celui qui a régné trois semaines, et il laisse vides les loge­ments de ceux qui n’ont pas eu le temps de faire chauf­fer les coins. Il y a plus de vides qu’on ne croit.

On com­mence à gauche.

I. Ceux qui croyaient encore à la famille

Auguste (27 av. J.-C. – 14). Le pre­mier pro­fil est aus­si le seul qui ne vieillit pas. Il meurt à soixante-quinze ans et le gra­veur lui laisse le visage d’un gar­çon de trente. Il a inven­té le pro­cé­dé, la fic­tion, le voca­bu­laire — prin­ceps, le pre­mier, jamais le maître — et sur­tout il a inven­té l’i­dée qu’on pou­vait mou­rir dans son lit à Nola en deman­dant si on avait bien joué la farce. Per­sonne, après lui, ne réus­si­ra aus­si bien cette sortie.

Tibère (14–37). Le métal est plus lourd, le men­ton plus dur. Il part à Capri et n’en revient pas, gou­verne par cour­rier un empire qu’il méprise, et finit étouf­fé sous un cous­sin par pru­dence col­lec­tive, à soixante-dix-sept ans, parce qu’il avait eu le mau­vais goût de se réveiller après qu’on l’eut décla­ré mort.

Cali­gu­la (37–41). Trois ans et dix mois. Il y a sur ses pièces une jeu­nesse presque tou­chante. Il nomme un che­val, il déclare la guerre à la mer et fait ramas­ser des coquillages en guise de butin — ou c’est ce qu’on raconte, ce qui est une autre façon de mou­rir. La garde le tue dans un cou­loir du Palatin.

Claude (41–54). Trou­vé der­rière une ten­ture, bégayant, boi­teux, cin­quante ans, et pro­cla­mé empe­reur par des sol­dats qui cher­chaient quel­qu’un. Il conquiert la Bre­tagne, écrit une his­toire des Étrusques que per­sonne n’a lue depuis, et meurt d’un plat de cham­pi­gnons ser­vi par sa femme. Les cham­pi­gnons rou­vri­ront le dos­sier plus tard.

Néron (54–68). La der­nière pièce de la famille, et la plus grasse : le cou a dou­blé, la barbe est fri­sée au fer, l’homme se fait gra­ver en citha­rède. Il chante, il fait bâtir, il brûle peut-être, il tue cer­tai­ne­ment, et quand tout se retire il s’ouvre la gorge dans une vil­la de ban­lieue en déplo­rant à voix haute la perte que le monde va faire d’un artiste. Il a trente ans. Après lui, plus per­sonne ne des­cend d’Au­guste, et l’empire découvre le secret que Tacite for­mu­le­ra en une ligne : on peut faire un empe­reur ailleurs qu’à Rome.

II. L’an­née où le tiroir se rem­plit trop vite

Quatre alvéoles pour douze mois. Les pièces de 69 sont mal frap­pées, on le voit à l’œil nu ; les ate­liers tra­vaillaient à chaud, sans savoir pour qui.

Gal­ba (68–69). Sept mois. Vieux, avare, arri­vé d’Es­pagne avec la len­teur d’un homme qui croit qu’on l’at­tend. Il refuse de payer les pré­to­riens. On le tue sur le forum et on lui coupe la tête ; le por­teur, ne trou­vant pas de prise sur ce crâne chauve, la ramène en y enfon­çant le pouce dans la bouche.

Othon (69). Trois mois. Il avait prê­té sa femme à Néron, ce qui pas­sait pour une car­rière. Bat­tu à Bedria­cum, il se poi­gnarde alors qu’il lui res­tait des légions — et c’est le seul geste élé­gant de l’année.

Vitel­lius (69). Huit mois. Un man­geur. Les sources le décrivent gras à un point qui relève déjà de la cari­ca­ture poli­tique. Traî­né par un cro­chet à tra­vers la ville, ache­vé aux Gémo­nies, jeté dans le Tibre. Le fleuve, ici, com­mence son long service.

III. Les gens de Réate

Ves­pa­sien (69–79). Enfin un visage. Rides, sou­rire de pay­san sabin, le gra­veur ne triche pas et l’homme n’a pas deman­dé qu’on triche. Il taxe l’u­rine des tan­ne­ries, fait remar­quer à son fils que l’argent n’a pas d’o­deur, et meurt debout — un empe­reur doit mou­rir debout — après avoir noté qu’il était en train, hélas, de deve­nir un dieu.

Titus (79–81). Deux ans et deux mois, dont le Vésuve et l’in­cen­die de Rome. Les délices du genre humain, dit Sué­tone. Fièvre.

Domi­tien (81–96). Le der­nier des trois, et le seul dont on ait mar­te­lé le nom sur les pierres. Il se fait appe­ler maître et dieu, tue par prin­cipe, et finit cou­teau contre cou­teau dans sa propre chambre, dans une conspi­ra­tion où figurent sa femme, ses affran­chis et pro­ba­ble­ment son coiffeur.

IV. Le siècle où l’on a ces­sé d’engendrer

Le plus beau métal du tiroir. Aus­si le plus intel­li­gent : pen­dant quatre-vingts ans, per­sonne n’a de fils, ou per­sonne n’en veut, et l’empire se trans­met par adop­tion — c’est-à-dire par choix.

Ner­va (96–98). Seize mois de sur­sis. Un juriste âgé qu’on met là pour res­pi­rer. Il a le génie d’a­dop­ter un géné­ral espa­gnol et de mou­rir aus­si­tôt après.

Tra­jan (98–117). Le pre­mier pro­fil non ita­lien. Dace, arabe, parthe : les fron­tières n’i­ront jamais plus loin. Il meurt en Cili­cie sur le che­min du retour, et l’a­dop­tion qui suit est pro­ba­ble­ment un faux fabri­qué par sa veuve. On ne le sau­ra jamais et cela n’a rien changé.

Hadrien (117–138). Le pre­mier bar­bu. Un tou­riste. Il fait le tour de son empire pen­dant vingt ans, bâtit un mur en Écosse, une vil­la à Tivo­li, une ville pour un gar­çon noyé dans le Nil, et meurt à Baïes en réci­tant à son âme des vers dont on dis­cute encore le sens.

Anto­nin le Pieux (138–161). Vingt-trois ans, et rien à racon­ter. C’est la défi­ni­tion même du bon­heur d’un peuple. Il meurt de vieillesse en don­nant à l’of­fi­cier de garde le mot de passe : aequa­ni­mi­tas.

Marc Aurèle (161–180), avec Lucius Verus (161–169). Deux alvéoles côte à côte, pour la pre­mière col­lé­gia­li­té qui tienne. Verus meurt d’a­po­plexie en ren­trant d’O­rient, en rame­nant la peste dans les bagages. Marc Aurèle passe sa vie sous la tente, à Car­nun­tum, à Sir­mium, à écrire en grec des notes qu’il ne des­ti­nait à per­sonne et qui sont le seul texte de ce tiroir qu’on lise encore pour soi-même. Il meurt à Vin­do­bo­na, dans la boue du Danube.

Com­mode (180–192). Et il avait un fils. Le gra­veur le montre en Her­cule, peau de lion sur le crâne, mas­sue à l’é­paule, l’œil vide d’un homme qui des­cend dans l’a­rène par plai­sir. Sa maî­tresse tente le poi­son, il vomit, on envoie alors le par­te­naire d’en­traî­ne­ment l’é­tran­gler dans son bain. Fin de l’a­dop­tion, fin du siècle.

V. Quatre-vingt-six jours, puis soixante-six

Per­ti­nax (193). Quatre-vingt-six jours. Fils d’af­fran­chi, hon­nête, il essaie de faire les comptes. Les pré­to­riens le tuent au troi­sième mois.

Didius Julia­nus (193). Soixante-six jours. Il achète l’empire aux enchères. Les pré­to­riens le mettent en vente depuis le rem­part de leur camp, deux ache­teurs sur­en­ché­rissent, Julia­nus l’emporte à vingt-cinq mille ses­terces par tête. C’est le seul empe­reur du tiroir dont on connaisse le prix exact. Quand Sep­time Sévère arrive, le Sénat le condamne et un sol­dat l’é­gorge dans le palais ; il demande, dit-on, ce qu’il avait fait de mal. La ques­tion, dans ce tiroir, est presque tou­jours mal posée.

Deux alvéoles sup­plé­men­taires, un peu à part, pour ceux qui ont frap­pé mon­naie sans jamais entrer dans Rome : Pes­cen­nius Niger (193–194), pro­cla­mé en Syrie, bat­tu près d’An­tioche, tête pro­me­née au bout d’une pique ; Clo­dius Albi­nus (193–197), pro­cla­mé en Bre­tagne, écra­sé à Lyon dans la plus grande bataille jamais livrée entre Romains, et dont le vain­queur fait pié­ti­ner le cadavre par son cheval.

VI. Les Afri­cains et le Syrien

Sep­time Sévère (193–211). Accent punique, barbe en boucles ser­rées à l’o­rien­tale, bru­ta­li­té de comp­table. Son conseil à ses fils tient en une phrase : enri­chis­sez les sol­dats, mépri­sez tout le reste. Il meurt à York, dans la pluie.

Cara­cal­la (198–217). Le plus mau­vais visage du tiroir : le front bas, le regard en biais, une méchan­ce­té que le gra­veur n’a pas cher­ché à adou­cir — il a peut-être com­pris que c’é­tait ce qu’on lui deman­dait. Il donne la citoyen­ne­té à tous les hommes libres de l’empire, ce qui est immense, et fait mas­sa­crer Alexan­drie, ce qui l’est aus­si. Il meurt près de Carrhes, en s’é­car­tant de la route pour uri­ner, poi­gnar­dé par un garde du corps que sa hié­rar­chie avait vexé.

Geta (209–211). Le frère. Onze mois de règne par­ta­gé, tué dans les bras de leur mère par les hommes de Cara­cal­la. Son nom est effa­cé de tous les monu­ments d’A­frique ; on voit encore les trous.

Macrin (217–218), avec Dia­du­mé­nien. Qua­torze mois. Le pre­mier empe­reur à n’a­voir jamais été séna­teur — un che­va­lier, un pré­fet, un tech­ni­cien. Il perd contre un ado­les­cent, fuit dégui­sé, se casse l’é­paule en tom­bant d’un cha­riot en Bithy­nie, et on l’exé­cute au bord de la route.

Éla­ga­bal (218–222). Qua­torze ans, prêtre d’une pierre noire d’É­mèse qu’il trans­porte à Rome sur un char tiré par six che­vaux blancs qu’il fait recu­ler pour ne pas tour­ner le dos à son dieu. Il épouse une ves­tale. Il demande à ses méde­cins s’il est pos­sible de lui don­ner un sexe de femme. Les pré­to­riens le tuent à dix-huit ans avec sa mère, dans les latrines du camp où il s’é­tait caché, et jettent les corps au Tibre — qui, on l’a dit, connaît son métier.

Sévère Alexandre (222–235). Treize ans sous la tutelle de sa mère. Il essaie d’a­che­ter la paix aux Ger­mains. Ses propres sol­dats les tuent tous les deux sous la tente, à Mayence. C’est la porte ouverte, et elle ne se refer­me­ra pas de cin­quante ans.

VII. Le demi-siècle où le métal maigrit

Ici, il faut chan­ger de lunettes. Les pièces sont plus petites, l’argent y est deve­nu un ver­nis sur du cuivre, et les visages se res­semblent tous — même mâchoire, même barbe rase de sous-offi­cier, même regard tour­né vers la même mau­vaise nou­velle. Vingt-cinq alvéoles pour cin­quante ans. Le feutre est usé à cet endroit.

Maxi­min le Thrace (235–238). Un géant, dit-on, pre­mier empe­reur venu du rang, qui n’a jamais vu Rome pen­dant son règne. Ses hommes le tuent sous Aqui­lée avec son fils.

Gor­dien Ier et Gor­dien II (238). Vingt et un jours, le record du tiroir. Un pro­con­sul de quatre-vingts ans pro­cla­mé par les pro­prié­taires d’A­frique et son fils avec lui. Le fils meurt devant Car­thage, le corps ne sera pas retrou­vé ; le père apprend la nou­velle et se pend avec sa cein­ture. Leurs pièces existent, très rares, frap­pées à Rome en quelques jours par un Sénat pressé.

Pupien et Bal­bin (238). Quatre-vingt-dix-neuf jours. Deux séna­teurs élus par le Sénat, qui se détestent, se sur­veillent, et se font mas­sa­crer ensemble par les pré­to­riens un jour de fête, nus, traî­nés dans la rue.

Gor­dien III (238–244). Treize ans, mon­té sur le trône à treize ans. Mort en Méso­po­ta­mie à vingt-cinq, tué par les Perses ou par son pré­fet, selon qu’on lit la stèle sas­sa­nide ou l’his­to­rien romain.

Phi­lippe l’A­rabe (244–249). Le pré­fet en ques­tion. Il pré­side les jeux du mil­lé­naire de Rome — mille ans, en 248, et c’est peut-être la der­nière fois qu’on y croit. Mort à Vérone.

Tra­jan Dèce (249–251), avec Heren­nius Etrus­cus. Il per­sé­cute les chré­tiens par for­mu­laire, exige un cer­ti­fi­cat de sacri­fice, invente l’ad­mi­nis­tra­tion de la conscience. Père et fils meurent ensemble dans le marais d’A­brit­tus, en Més­ie : le pre­mier empe­reur tué par des bar­bares en bataille ran­gée. On ne retrouve pas le corps.

Tré­bo­nien Galle (251–253), avec Volu­sien. Deux ans, la peste, un trai­té qu’on paie. Tués par leurs troupes à Interamna.

Émi­lien (253). Trois mois. Tué par ses troupes.

Valé­rien (253–260). Sept ans, et la fin la plus longue du tiroir. Cap­tu­ré vivant par Sha­pur Ier — un empe­reur romain, vivant, dans les mains d’un roi perse. Il sert de mar­che­pied pour mon­ter à che­val. À sa mort, on l’é­corche, on teint la peau en rouge et on la sus­pend dans un temple. La moi­tié de cela est peut-être de la pro­pa­gande chré­tienne ; l’autre moi­tié est gra­vée dans la falaise de Naqsh‑e Ros­tam, où l’on voit encore le vieil homme debout, tenu par le poignet.

Gal­lien (253–268). Quinze ans, son fils, et l’empire qui se casse en trois. Il perd la Gaule, il perd Pal­myre, il tient le centre, il ferme le Sénat à la car­rière mili­taire — ce qui déci­de­ra de tout le siècle sui­vant. Assas­si­né devant Milan par son propre état-major.

Trois alvéoles pour l’empire des Gaules, qui a duré qua­torze ans et que les manuels rangent sous « usur­pa­tion » parce qu’il a per­du : Pos­tume (260–269), tué par ses sol­dats pour leur avoir refu­sé le pillage de Mayence ; Lélien, Marius, Vic­to­rin, sai­sons courtes ; Tetri­cus (271–274), qui négo­cie sa propre défaite, défile enchaî­né dans le triomphe d’Au­ré­lien et se retrouve gou­ver­neur de Luca­nie — le seul homme du tiroir à avoir pris sa retraite.

Claude II le Gothique (268–270). Deux ans, une grande vic­toire à Nais­sus, la peste.

Quin­tillus (270). Dix-sept jours selon les uns, soixante-dix-sept selon les autres, ce qui donne la mesure de ce qu’on sait de ce siècle.

Auré­lien (270–275). Cinq ans pour tout recol­ler : la Gaule, l’O­rient, Zéno­bie enchaî­née. Il enferme Rome dans une muraille — l’a­veu le plus clair du siècle. Un secré­taire, crai­gnant une puni­tion, fabrique une fausse liste de pros­crip­tion et la montre aux offi­ciers, qui le tuent en Thrace par pré­cau­tion. Le meilleur sol­dat de l’empire est mort d’une note de service.

Tacite (275–276). Six mois. Un vieux sénateur.

Flo­rien (276). Quatre-vingt-huit jours. Son demi-frère. Tué par ses troupes en Cilicie.

Pro­bus (276–282). Six ans. Il fait plan­ter des vignes à ses légion­naires pour les occu­per. Ils le tuent à Sir­mium, dans un champ, avec les outils.

Carus (282–283). Un an. Il meurt sous sa tente au-delà du Tigre, fou­droyé pen­dant un orage — ou empoi­son­né pen­dant un orage, ce qui est plus commode.

Numé­rien (283–284) et Carin (283–285). Le pre­mier voyage en litière fer­mée pour ses yeux malades ; c’est l’o­deur qui apprend à l’ar­mée qu’il est mort depuis des jours. Le second, en Occi­dent, gagne sa der­nière bataille et se fait tuer par un de ses offi­ciers, dont il avait, dit-on, séduit la femme.

Inter­mède. Le cata­logue des sorties

Le mar­chand, à ce stade, sert du café dans des verres. Il a fait le compte, dit-il, un hiver où il n’y avait pas de clients.

Sur la cen­taine d’hommes du tiroir, une petite dizaine meurent dans leur lit sans qu’on ait rien à ajou­ter : Auguste, Ves­pa­sien, Ner­va, Anto­nin, Marc Aurèle, Sep­time Sévère, Constan­tin. C’est peu. Ce n’est pas une pro­fes­sion, c’est une exposition.

Les autres se répar­tissent ain­si. Le fer, écra­sante majo­ri­té : le cou­loir, la tente, le bain, la latrine. Le cham­pi­gnon, une fois offi­ciel­le­ment (Claude) et une fois par soup­çon (Jovien, qu’on retrouve mort au matin dans une chambre où l’on avait fait sécher du plâtre en brû­lant du char­bon — asphyxie, indi­ges­tion, poi­son : trois écoles, aucune preuve). La colère, une fois : Valen­ti­nien Ier meurt d’a­po­plexie en 375 à Bri­ge­tio, en hur­lant contre une ambas­sade quade dont il trou­vait les excuses insuf­fi­santes. C’est la seule mort du tiroir cau­sée par un pro­blème de protocole.

Et il y a les fins qui appar­tiennent moins à l’his­toire qu’à la farce : Cara­cal­la la bra­guette ouverte au bord d’une route de Méso­po­ta­mie. Éla­ga­bal dans les latrines. Vitel­lius au cro­chet de bou­cher. Gor­dien Ier à sa propre cein­ture. Auré­lien vic­time d’un faux docu­ment. Gal­ba dont on ne peut pas por­ter la tête faute de cheveux.

On rit, et puis on referme. Ce sont, presque tous, des hommes qui avaient l’âge de nos frères.

VIII. Quatre à la fois

Dio­clé­tien (284–305). Fils d’af­fran­chi dal­mate, et le seul homme du tiroir qui ait démis­sion­né. Il divise l’empire en quatre pour qu’on cesse de le tuer, invente une hié­rar­chie de dieux vivants qu’il faut saluer à genoux, et se retire à Split culti­ver des choux. Quand on vient le sup­plier de reve­nir, il répond qu’il fau­drait voir ses choux d’a­bord. Il meurt vieux, dans son palais, pen­dant que la tétrar­chie s’ef­fondre à trois jours de bateau de là.

Maxi­mien (286–305, puis 306–308, puis 310). L’Au­guste d’Oc­ci­dent, le col­lègue, le bru­tal. Il abdique de mau­vaise grâce, revient deux fois, com­plote contre son propre gendre et se pend à Mar­seille sur ordre.

Constance Chlore (305–306). Un an comme Auguste. Mort à York, comme Sévère, dans la même pluie.

Sévère II (306–307). Un an. Envoyé contre Maxence, aban­don­né par ses hommes, contraint au sui­cide à Rome.

Maxence (306–312). Six ans, une usur­pa­tion confor­table à Rome, une basi­lique magni­fique. Il sort au pont Mil­vius, la pas­se­relle de bateaux cède, il coule avec son armure. On repêche le corps pour la tête.

Et à l’Est, dans le même tiroir mais pas dans notre his­toire : Galère, que la mala­die mange vivant pen­dant un an ; Maxi­min Daïa ; Lici­nius, étran­glé après capitulation.

Constan­tin Ier (306–337). Pro­cla­mé à York par les troupes de son père, il met dix-huit ans à ramas­ser tout le jeu. Il change la reli­gion et il déplace la capi­tale — les deux choses qui feront qu’a­près lui ce tiroir-ci devien­dra le petit. Il meurt à Nico­mé­die, bap­ti­sé sur le tard, dans la seule ville qui lui conve­nait : celle d’où l’on par

IX. Les fils

Constan­tin II (337–340). Trois ans. Attaque son frère, tombe dans une embus­cade près d’A­qui­lée, corps jeté à la rivière.

Constant Ier (337–350). Treize ans. Ren­ver­sé par un offi­cier franc, il fuit vers les Pyré­nées et se fait rat­tra­per à Elne.

Constance II (337–361). Vingt-quatre ans, le sur­vi­vant, un homme d’ombre et de conciles. Il meurt de fièvre en Cili­cie en mar­chant contre son cousin.

Magnence (350–353). L’of­fi­cier franc. Trois ans, la bou­che­rie de Mur­sa où l’empire perd cin­quante mille hommes des deux côtés, et le sui­cide à Lyon.

Julien (361–363). Vingt mois. Éle­vé en cap­ti­vi­té dorée, phi­lo­sophe à Athènes, géné­ral mal­gré lui en Gaule, pro­cla­mé par ses troupes à Lutèce sur un bou­clier. Il rouvre les temples, écrit contre les Gali­léens, brûle sa flotte sur le Tigre et prend un jave­lot dans le foie sans avoir mis sa cui­rasse ce jour-là. Il a trente et un ans. Avec lui meurt la der­nière chance de l’autre chemin.

Jovien (363–364). Huit mois. Élu dans la panique au milieu du désert, il achète la retraite en cédant Nisibe, et meurt de son brasero.

X. Le partage

Valen­ti­nien Ier (364–375). Onze ans, l’Oc­ci­dent, un bâtis­seur de forts, un colé­rique. On a dit com­ment il est parti.

Valens (364–378), à l’Est, pour mémoire seule­ment : il finit brû­lé dans une cabane après Andri­nople, et cette jour­née-là fait plus pour la suite que la moi­tié de ce tiroir.

Gra­tien (367–383). Seize ans, empe­reur à huit. Il renonce au titre de grand pon­tife, retire l’au­tel de la Vic­toire du Sénat, et se fait tuer à Lyon à vingt-quatre ans par un envoyé de son rival, à table.

Valen­ti­nien II (375–392). Dix-sept ans de règne nomi­nal, com­men­cé à quatre ans. On le retrouve pen­du à Vienne, à vingt et un ans. Sui­cide ou franc trop pres­sé — le tiroir ne tranche pas.

Magnus Maxi­mus (383–388). L’homme de Lyon. Cinq ans, la Bre­tagne, la Gaule, l’Es­pagne. Déca­pi­té à Aquilée.

Eugène (392–394). Deux ans. Un pro­fes­seur de rhé­to­rique pous­sé là par un géné­ral franc, et le der­nier à faire remettre l’au­tel de la Vic­toire à sa place. Bat­tu à la Rivière Froide par un vent qui rabat­tait les jave­lots — les chré­tiens y ver­ront un miracle, les autres une bour­rasque. Décapité.

Théo­dose Ier (379–395). Le der­nier homme à régner sur les deux moi­tiés. Il meurt à Milan en jan­vier, laisse l’O­rient à un fils et l’Oc­ci­dent à l’autre, et per­sonne ne referme jamais la charnière.

XI. L’Oc­ci­dent tout seul

Le feutre change de cou­leur sur la fin du tiroir : les pièces sont en or, larges, très belles, presque toutes frap­pées à Ravenne. C’est l’in­verse du IIIe siècle. Le métal se redresse au moment où il n’y a plus rien der­rière. On appelle cela un soli­dus, ce qui ne s’in­vente pas.

Hono­rius (395–423). Vingt-huit ans, empe­reur à dix ans, et pas un jour de règne réel. Il fait tuer Sti­li­con, le seul homme qui tenait la fron­tière ; trois ans plus tard, Ala­ric prend Rome. L’a­nec­dote est célèbre et pro­ba­ble­ment fausse : à qui vient lui annon­cer que Rome a péri, il répond qu’il vient pour­tant de la voir man­ger dans sa main — il avait une poule de ce nom. Vraie ou non, elle a duré seize siècles, et c’est une per­for­mance qu’au­cune de ses lois n’a éga­lée. Mort d’hy­dro­pi­sie à Ravenne.

Constan­tin III (407–411). Quatre ans. Un sol­dat de Bre­tagne, pro­cla­mé pour son nom, qui emmène la gar­ni­son de l’île en Gaule. Elle ne revien­dra pas ; c’est ain­si que la Bre­tagne sort de l’empire, presque par dis­trac­tion. Exécuté.

Constance III (421). Sept mois d’Au­guste. Un vrai géné­ral, un mariage impé­rial, et une maladie.

Jean (423–425). Vingt mois. Un fonc­tion­naire, un pri­mi­cier des notaires — presque un chef de bureau. Il est pris à Ravenne, on lui coupe une main, on le pro­mène sur un âne dans le cirque d’A­qui­lée, on le décapite.

Valen­ti­nien III (425–455). Trente ans, empe­reur à six, et le plus long règne du bout du tiroir. Il regarde Aetius arrê­ter Atti­la aux champs Cata­lau­niques, puis, six ans plus tard, poi­gnarde Aetius de sa propre main dans le palais. Un cour­ti­san lui glisse qu’il vient de se cou­per la main droite avec la gauche. Deux amis d’Ae­tius le tuent au Champ de Mars pen­dant qu’il s’en­traîne à l’arc.

Pétrone Maxime (455). Soixante-quinze jours. Il monte, épouse la veuve de force, et fuit quand la flotte van­dale paraît. La foule romaine le lapide dans la rue et jette les mor­ceaux au Tibre. Gen­sé­ric pille la ville pen­dant quinze jours.

Avi­tus (455–456). Qua­torze mois. Un aris­to­crate gau­lois, pous­sé par les Wisi­goths, mépri­sé à Rome. Dépo­sé, ordon­né évêque de Plai­sance par conso­la­tion, mort en route.

Majo­rien (457–461). Quatre ans. Le der­nier qui essaie vrai­ment : il légi­fère contre la des­truc­tion des monu­ments antiques, réunit une flotte en Espagne pour reprendre l’A­frique. On la brûle au port avant qu’elle serve. Le géné­ral qui l’a fait empe­reur le fait arrê­ter et déca­pi­ter au bord d’un ruis­seau près de Tortone.

Libius Seve­rus (461–465). Quatre ans de silence com­plet. Une créa­ture de Rici­mer, jamais recon­nue par Constan­ti­nople. On ne sait pas com­ment il meurt.

(Suit un inter­valle de vingt mois où l’Oc­ci­dent n’a pas d’empereur du tout, et où per­sonne ne semble s’en apercevoir.)

Anthé­mius (467–472). Cinq ans. Un Grec envoyé par l’O­rient, culti­vé, capable. La der­nière grande expé­di­tion contre les Van­dales brûle elle aus­si. Rici­mer assiège Rome, prend la ville, et Anthé­mius, dégui­sé en men­diant, est recon­nu et déca­pi­té dans une église.

Oly­brius (472). Sept mois. Il meurt d’hy­dro­pi­sie avant d’a­voir rien fait, et son fai­seur de rois meurt six semaines avant lui d’une hémor­ra­gie. Cette année-là, l’Oc­ci­dent enterre les deux.

Gly­ce­rius (473–474). Qua­torze mois. Dépo­sé sans une bataille, ordon­né évêque de Salone. Il vivra vieux. C’est presque une victoire.

Julius Nepos (474–475). Qua­torze mois à Ravenne. Chas­sé par son propre géné­ral, il se réfu­gie en Dal­ma­tie et conti­nue d’être, juri­di­que­ment, l’empereur d’Oc­ci­dent jus­qu’en 480, où on l’as­sas­sine dans sa vil­la. Constan­ti­nople n’a jamais recon­nu per­sonne d’autre. La date de 476 est une com­mo­di­té d’his­to­rien ; la vraie der­nière pièce du tiroir est frap­pée pour un homme qui n’a­vait plus de capitale.

Romu­lus Augus­tule (475–476). Dix mois. Un enfant, mis là par son père Oreste, et affu­blé par la pos­té­ri­té d’un dimi­nu­tif — le petit Auguste — que le tiroir n’a don­né à per­sonne d’autre. Il porte le nom du fon­da­teur de la ville et celui du fon­da­teur de l’empire, ce que même un roman­cier n’au­rait pas osé. Odoacre entre à Ravenne, tue le père, regarde l’en­fant, le trouve trop jeune pour être dan­ge­reux, lui donne une pen­sion de six mille soli­di et une vil­la près de Naples. Puis il ren­voie les insignes impé­riaux à Constan­ti­nople avec un mot poli : l’Oc­ci­dent n’a plus besoin d’empereur à lui.

C’est tout. Aucune bataille, aucun incen­die, aucune der­nière phrase. La chose la plus douce arri­vée à quel­qu’un dans ce tiroir arrive au der­nier, et c’est de ne plus compter.

Fer­me­ture

Le mar­chand repousse le tiroir dans son loge­ment. Un bruit de bois sur du bois, et cinq siècles rentrent dans le meuble.

Ce qu’on emporte en sor­tant rue de Riche­lieu, ce n’est pas la gran­deur ; c’est l’a­rith­mé­tique. Cinq cents ans, une cen­taine d’hommes, une moyenne de cinq ans par tête, et à peu près une chance sur dix de mou­rir de vieillesse. Beau­coup d’entre eux ont exer­cé ce métier moins long­temps qu’il n’en faut aujourd’­hui pour rem­bour­ser une voi­ture. Les mon­naies, elles, ont toutes tenu. On les pèse, on les frotte, on les remet dans le feutre vert, et elles sont plus lourdes que les hommes dont elles portent le nom.

Une pen­sion près de Naples, six mille soli­di par an, la baie, le vin de la vil­la de Lucul­lus, et per­sonne pour venir vous étran­gler dans votre bain. Sur cent, un seul y a eu droit — et c’est celui qu’on a char­gé de perdre.

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