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Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Cyrène et Carthage

aux confins de la Grande Syrte

La fron­tière ense­ve­lie : Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Entre les ruines blondes de Cyrène et les ves­tiges puniques de Car­thage s’é­tendent aujourd’­hui près de mille kilo­mètres de côte libyenne : une bande de sable, de seb­khas et de vent où plus rien ne signale la fron­tière qui sépa­ra pen­dant trois siècles deux mondes médi­ter­ra­néens. Il n’y a plus d’au­tel, plus de borne, plus de stèle. Il y a seule­ment le golfe de la Grande Syrte, immense et vide, our­lé de dunes que la mer refa­çonne sans relâche. Et pour­tant cette absence même raconte quelque chose : deux cités, l’une grecque, l’autre phé­ni­cienne, ont un jour accep­té d’en­se­ve­lir deux hommes vivants pour que cette ligne invi­sible devienne réelle. Ce texte suit les deux villes-sœurs rivales que rien ne rap­pro­chait, sinon la mer qui les bai­gnait toutes deux, et le désert qui, entre elles, refu­sait obs­ti­né­ment de choi­sir un camp.

Un bal­con vert sur la Grande Syrte

Il faut d’a­bord regar­der la carte, ou mieux, ima­gi­ner le voyage par la terre plu­tôt que par la mer, pour com­prendre ce que le sol lui-même impose à cette his­toire. Cyrène se dresse sur le rebord sep­ten­trio­nal d’un pla­teau cal­caire, à six cents mètres d’al­ti­tude, dans une région qui reçoit chaque année envi­ron six cent cin­quante mil­li­mètres de pluie — un chiffre presque euro­péen, incon­gru à neuf cents kilo­mètres à l’ouest de l’É­gypte et à seule­ment trois cents kilo­mètres au sud de la Crète. Le dje­bel Akh­dar, la « Mon­tagne verte », culmine à plus de huit cents mètres et forme, selon la for­mule consa­crée par les géo­graphes, une île de ver­dure en bor­dure du désert : oli­viers, orge, pâtu­rages, sources qui jaillissent du cal­caire fis­su­ré. Tout autour, la Cyré­naïque antique se referme en gra­dins vers la mer et se dilue, vers le sud, dans les steppes puis dans le Sahara.

Car­thage, elle, occupe un pro­mon­toire du golfe de Tunis, ados­sée à la plaine fer­tile de la Med­jer­da et à un arrière-pays de col­lines qui la relient sans rup­ture au reste du Magh­reb punique — Utique, Hip­pone, les comp­toirs de la côte tri­po­li­taine. Entre les deux villes, sur près de cinq cents kilo­mètres, s’é­tend le désert syr­tique : une côte sans port, sans embou­chure digne de ce nom, sans une seule oasis. Les Grecs l’ap­pe­laient Syr­tis, du verbe syrô, « traî­ner », « tirer » — un nom qui décrit moins un lieu qu’un mou­ve­ment, celui des bancs de sable que les cou­rants déplacent sans cesse et qui ren­daient cette mer tris­te­ment célèbre pour ses échouages. Les pilotes antiques la redou­taient au point d’en faire, bien après l’An­ti­qui­té, une méta­phore pro­ver­biale pour toute situa­tion périlleuse et insai­sis­sable — Rome n’a jamais ces­sé, quatre ou cinq siècles plus tard, de par­ler des Syrtes comme d’un lieu où l’on se perd.

Un marin venant d’A­lexan­drie ou du Pirée ver­rait, en appro­chant de la Cyré­naïque, une côte se redres­ser brus­que­ment en falaise, le pla­teau sur­gis­sant presque sans tran­si­tion depuis la mer — spec­tacle que ne connaît pas la côte tri­po­li­taine, plate, sableuse, ouverte, où les comp­toirs puniques s’é­grènent sans relief par­ti­cu­lier le long du rivage. Cette dif­fé­rence de sil­houette n’est pas un détail pit­to­resque : elle a long­temps com­man­dé où l’on pou­vait accos­ter, où l’on pou­vait fon­der un port, où l’on pou­vait, tout sim­ple­ment, vivre. Le port de Cyrène, Apol­lo­nia, se love dans une échan­crure de la côte au pied de l’es­car­pe­ment, à une dizaine de kilo­mètres de la ville haute, reliée à elle par une route qui grimpe abrup­te­ment sur le pla­teau — une cité double, port et acro­pole inté­rieure, comme le seront plus tard tant de villes médi­ter­ra­néennes bâties sur la peur des pirates et le besoin d’air frais en alti­tude, loin des fièvres du littoral.

Cette géo­gra­phie ne fait pas l’his­toire, mais elle la pré­dis­pose. Deux poches fer­tiles, deux mondes mari­times, sépa­rés par un vide que même la marine la plus auda­cieuse contour­nait plu­tôt qu’elle ne le tra­ver­sait : voi­là la struc­ture de longue durée sur laquelle vient s’ins­crire, des siècles plus tard, une que­relle de bor­nage entre deux cités qui, en un sens, n’a­vaient aucune rai­son géo­gra­phique de jamais se ren­con­trer — et toutes les rai­sons poli­tiques de le faire quand même.

La séche­resse qui fon­da une ville

Héro­dote raconte l’his­toire avec la minu­tie d’un homme qui a recueilli deux ver­sions concur­rentes et refuse d’en sacri­fier aucune. Thé­ra — l’ac­tuelle San­to­rin — tra­verse sept années sans une goutte de pluie ; tous les arbres de l’île se des­sèchent, sauf un. Les Thé­réens consultent l’o­racle de Delphes, qui leur rap­pelle une injonc­tion déjà don­née et négli­gée : fon­der une colo­nie en Libye. Un jeune homme bègue du nom de Bat­tos, dix-sep­tième des­cen­dant sup­po­sé de l’Ar­go­naute Euphé­mos, est dési­gné comme chef de l’ex­pé­di­tion — ou, selon l’autre tra­di­tion rap­por­tée par Héro­dote, c’est le roi de Thé­ra lui-même, venu consul­ter la Pythie sur tout autre sujet, qui se voit répondre par cette injonc­tion sans l’a­voir deman­dée. Les deux récits s’ac­cordent sur l’es­sen­tiel : la famine pousse, l’o­racle ordonne, et l’i­gno­rance du lieu retarde tout de plu­sieurs années.

Deux pen­té­con­tores, ces longues galères à cin­quante rames, prennent la mer sous la conduite d’un pêcheur cré­tois, Coro­bios, seul à connaître la route. Les colons touchent d’a­bord un îlot nom­mé Pla­téa, puis un site conti­nen­tal appe­lé Azi­ris, dans le golfe de Bom­ba — deux ten­ta­tives insa­tis­fai­santes avant que des Libyens du cru ne les conduisent enfin, à tra­vers la nuit, vers l’en­droit qu’ils appellent « le ciel est per­cé », là où une source jaillit sans dis­con­ti­nuer du pla­teau. C’est là, vers 631 avant notre ère — cer­tains cal­culs modernes, fon­dés sur d’autres généa­lo­gies royales, pro­posent plu­tôt 644, et la diver­gence n’a jamais été tran­chée — que Bat­tos fonde Cyrène.

L’a­nec­dote la plus reprise par la tra­di­tion veut que Bat­tos, à la vue d’un lion venant à sa ren­contre, ait pous­sé un cri de ter­reur si violent que sa langue, jusque-là empê­trée, se soit déliée d’un coup : la pro­messe de l’o­racle — venir en Libye pour gué­rir son bégaie­ment — s’ac­com­plis­sait à l’ins­tant même où s’ou­vrait la cité. On aime­rait n’y voir qu’une légende édi­fiante ; mais une stèle gra­vée au IVe siècle avant notre ère, retrou­vée en 1922, repro­duit ce qui se pré­sente comme le ser­ment fon­da­teur des colons thé­réens — un texte anté­rieur, remon­tant peut-être authen­ti­que­ment à 630, qui fixe les obli­ga­tions réci­proques entre la métro­pole et sa colo­nie, la répar­ti­tion des terres, les condi­tions du retour pour qui vou­drait ren­trer à Thé­ra. La légende du bègue et du lion et le for­ma­lisme juri­dique du ser­ment coexistent sans se contre­dire : c’est ain­si, presque tou­jours, que les cités grecques racon­taient leur propre nais­sance — un mythe pour la mémoire col­lec­tive, un contrat pour l’ad­mi­nis­tra­tion des terres.

La nymphe et le lion

Le nom même de la ville vient d’ailleurs, et d’un autre lion. Pin­dare, dans sa neu­vième Pythique com­po­sée vers 474 pour célé­brer la vic­toire d’un ath­lète cyré­néen, raconte com­ment Cyrène, fille du roi lapithe Hyp­seus, chas­se­resse thes­sa­lienne qui pré­fère l’arc aux tra­vaux du métier à tis­ser, affronte à mains nues, sur les pentes du mont Pélion, un lion qui décime les trou­peaux du roi Eury­pyle. Apol­lon, qui l’ob­serve, s’é­prend d’elle sur-le-champ, l’en­lève sur un char d’or et la trans­porte jus­qu’en Libye — « troi­sième part du vaste conti­nent », dit le poète, selon la géo­gra­phie tri­par­tite des Grecs qui divi­saient la terre habi­tée en Europe, Asie et Libye. Là, au bord d’une source, le dieu l’u­nit à lui et en fait la reine d’une contrée « riche en trou­peaux et en fruits ». De cette union naît Aris­tée, futur dieu pro­tec­teur de l’a­pi­cul­ture et de l’élevage.

Cal­li­maque, poète cyré­néen lui-même deve­nu biblio­thé­caire à Alexan­drie sous les pre­miers Pto­lé­mées, repren­dra le mythe un siècle plus tard en dépla­çant la scène du com­bat : ce n’est plus en Thes­sa­lie, mais sur la col­line cyré­néenne de Myr­tou­sa, que Cyrène ter­rasse le lion — un dépla­ce­ment géo­gra­phique qui n’a rien d’in­no­cent, puis­qu’il ancre le mythe fon­da­teur direc­te­ment sur le sol de la cité, au moment pré­cis où une prin­cesse cyré­néenne, Béré­nice II, s’ap­prête à épou­ser Pto­lé­mée III. Le couple mythique Apol­lon-Cyrène se met alors à res­sem­bler, comme par un jeu de miroirs vou­lu, au couple royal bien réel qui unit encore une fois Cyrène à l’É­gypte. On ne sait pas tou­jours si les Anciens réécri­vaient leurs mythes pour éclai­rer leur poli­tique, ou leur poli­tique pour hono­rer leurs mythes ; les deux gestes, chez les poètes de cour, ne se dis­tinguent guère.

Ce qui frappe, en tout cas, c’est la per­sis­tance maté­rielle de l’his­toire. La source elle-même existe encore aujourd’­hui, au cœur du site archéo­lo­gique : la fon­taine d’A­pol­lon, amé­na­gée et rema­niée à l’é­poque romaine, enca­drée de deux figures de lion, l’eau jaillis­sant de la gueule de l’un d’eux comme si elle sor­tait encore de l’a­ni­mal ter­ras­sé par la nymphe. Peu de mythes fon­da­teurs grecs ont lais­sé une trace aus­si lit­té­ra­le­ment liquide : à Cyrène, on boit encore, ou du moins on pou­vait boire, à la légende même.

Rois, tyrans et réformateurs

Avant de mesu­rer sa force à celle de Car­thage, Cyrène dut d’a­bord régler ses comptes avec elle-même. Les des­cen­dants de Bat­tos se suc­cèdent sur le trône pen­dant près de deux siècles, alter­nant curieu­se­ment les noms de Bat­tos et d’Ar­cé­si­las comme si la dynas­tie tenait à rap­pe­ler, à chaque géné­ra­tion, le double héri­tage du fon­da­teur bègue et de la nymphe chas­se­resse. Bat­tos II, dit l’Heu­reux, pro­fite d’un afflux de nou­veaux colons grecs pour étendre le ter­ri­toire culti­vable aux dépens des Libyens voi­sins, pro­vo­quant en retour une inter­ven­tion du pha­raon Apriès — signe pré­coce que l’É­gypte, davan­tage que Car­thage, res­te­ra long­temps le grand voi­sin dont il faut com­po­ser avec l’ombre. Sous Arcé­si­las II, sur­nom­mé le Dur, les ten­sions internes s’ag­gravent : les grands pro­prié­taires ter­riens, sou­vent issus des tout pre­miers colons, se sou­lèvent contre une auto­ri­té royale qu’ils jugent trop pesante ; le roi, vain­cu par une coa­li­tion libyenne à laquelle se sont mêlés des dis­si­dents cyré­néens, meurt assas­si­né vers 550 avant notre ère.

Son fils, Bat­tos III le Boi­teux, hérite d’une cité frac­tu­rée et fait ce que beau­coup de cités grecques en crise ont fait avant et après lui : il importe un légis­la­teur étran­ger. Démo­nax de Man­ti­née, venu du Pélo­pon­nèse sur les conseils de l’o­racle de Delphes — tou­jours lui —, réor­ga­nise la citoyen­ne­té cyré­néenne en répar­tis­sant la popu­la­tion en tri­bus nou­velles qui mêlent déli­bé­ré­ment Thé­réens d’o­ri­gine, colons plus tar­difs et Libyens inté­grés, tout en rédui­sant les pré­ro­ga­tives royales au pro­fit d’un conseil. La monar­chie bat­tiade sur­vit, affai­blie, jus­qu’au milieu du Ve siècle, avant de céder défi­ni­ti­ve­ment la place à un régime d’al­lure plus répu­bli­caine. On retien­dra de cet épi­sode, à dis­tance, une leçon simple : bien avant d’af­fron­ter Car­thage sur la ques­tion d’une fron­tière, Cyrène avait dû apprendre à conte­nir ses propres appé­tits ter­ri­to­riaux et à inté­grer, sous la contrainte, les popu­la­tions libyennes dont elle avait d’a­bord cru pou­voir se conten­ter d’ex­ploi­ter les terres.

L’or vert des Libyens

La pros­pé­ri­té de Cyrène, cepen­dant, ne doit rien à la nymphe et tout à une plante aujourd’­hui dis­pa­rue. Le sil­phium — les Romains l’ap­pe­laient laser — pous­sait à l’é­tat sau­vage sur une bande étroite de la Cyré­naïque, longue d’en­vi­ron deux cents kilo­mètres et large d’à peine qua­rante, cen­trée sur la région d’Eues­pe­rides. Les tri­bus libyennes de l’in­té­rieur, notam­ment les Nasa­mons, en connais­saient depuis long­temps les usages et la récolte ; les Grecs de Cyrène, arri­vés en posi­tion de force com­mer­ciale plu­tôt que de savoir tech­nique, en firent le pivot de leur éco­no­mie et, pour une bonne part, en captèrent le tri­but auprès des popu­la­tions autoch­tones — un sché­ma d’ap­pro­pria­tion d’un savoir local par une élite mar­chande que l’on retrou­ve­rait, avec d’autres plantes et d’autres empires, à peu près à toutes les époques.

On prê­tait au suc de la plante des ver­tus consi­dé­rables : remède contre les fièvres, pana­cée géné­rale selon Hip­po­crate, Celse et Galien, et — c’est la répu­ta­tion qui a le mieux tra­ver­sé les siècles jus­qu’à la culture popu­laire contem­po­raine — un usage contra­cep­tif et abor­tif qui en fit l’un des pro­duits les plus deman­dés de toute la phar­ma­co­pée antique. Pline l’An­cien affirme qu’on le ven­dait « au poids de l’argent » ; sous le consu­lat de Vale­rius et Heren­nius, trente livres de laser­pi­tium furent appor­tées à Rome comme un butin de guerre digne d’être consi­gné, et lorsque César, au tout début de la guerre civile, mit la main sur le tré­sor public, celui-ci conte­nait encore quinze cents livres de la pré­cieuse résine — près de cinq cents kilo­grammes accu­mu­lés comme une réserve stra­té­gique. Sur cent trente-huit types de mon­naies frap­pées à Cyrène entre 510 et 35 avant notre ère, quatre-vingt-sept portent l’i­mage de la plante ou de son fruit en forme de cœur — soit près des deux tiers de tout le mon­nayage civique. Cer­tains ont vou­lu voir dans ce fruit cor­di­forme l’o­ri­gine loin­taine du sym­bole du cœur tel que nous le des­si­nons aujourd’­hui ; l’hy­po­thèse est sédui­sante et lar­ge­ment répé­tée, mais elle demeure, pour les his­to­riens du sym­bole, une conjec­ture invé­ri­fiable plu­tôt qu’une filia­tion démontrée.

La plante elle-même reste, aujourd’­hui encore, une énigme bota­nique. On la range géné­ra­le­ment par­mi les ombel­li­fères, proche par sa sil­houette du fenouil géant ou de la férule, et cer­tains cher­cheurs modernes ont pro­po­sé de l’i­den­ti­fier à une espèce encore exis­tante, Feru­la tin­gi­ta­na, sans qu’au­cun consen­sus défi­ni­tif n’ait jamais été atteint — la plante ayant dis­pa­ru avant qu’un natu­ra­liste sérieux n’ait pu la décrire selon les cri­tères qui nous per­met­traient de tran­cher. Ce que l’on sait avec plus de cer­ti­tude, c’est son usage : au-delà de la phar­ma­co­pée, le sil­phium rele­vait aus­si la cui­sine, où on le râpait comme une épice pré­cieuse sur les plats de fête, et jusque sur la scène comique d’A­thènes, où Aris­to­phane s’en amuse à plu­sieurs reprises comme du comble du raf­fi­ne­ment culi­naire qu’un pique-assiette pour­rait espé­rer voler à son hôte. La fameuse Coupe d’Ar­cé­si­las, un vase à figures noires du VIe siècle avant notre ère aujourd’­hui conser­vé à Paris, montre le roi Arcé­si­las II en per­sonne super­vi­sant la pesée et l’emballage du sil­phium sur le port de Cyrène, sous ses propres yeux — image raris­sime d’un sou­ve­rain grec repré­sen­té en train de sur­veiller, comme un simple négo­ciant, l’ex­por­ta­tion du pro­duit qui fai­sait sa fortune.

Le suc­cès même du sil­phium pré­ci­pi­ta sa perte. Les rois de Cyrène durent régle­men­ter la récolte pour pré­ser­ver une plante qu’on ne par­ve­nait pas à culti­ver ; Stra­bon note déjà sa raré­fac­tion, et Pline rap­porte qu’à l’é­poque de Néron, on offrit à l’empereur, à titre de curio­si­té, ce qui res­tait du tout der­nier pied connu. Sur­pâ­tu­rage, sur­ex­ploi­ta­tion, peut-être aus­si les troubles poli­tiques qui, au IVe siècle, désor­ga­ni­sèrent la récolte régle­men­tée : le sil­phium de Cyré­naïque dis­pa­rut, lais­sant der­rière lui ce qui est aujourd’­hui consi­dé­ré comme la pre­mière extinc­tion docu­men­tée d’une espèce par l’ac­tion humaine. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur cette bizar­re­rie : une cité grecque a construit sa richesse, pen­dant six siècles, sur une plante que per­sonne n’a jamais su culti­ver, et dont l’i­mage nous est par­ve­nue presque exclu­si­ve­ment par la numis­ma­tique — la bota­nique réduite à une empreinte sur un disque de métal.

Deux mondes mari­times qui s’ignorent

Rien, au fond, ne rap­pro­chait natu­rel­le­ment Cyrène et Car­thage, sinon leur com­mune appar­te­nance à cette Médi­ter­ra­née que les Grecs, avec une désin­vol­ture qui en dit long sur leur regard, dési­gnaient tout entière sous le nom de « Libye » dès qu’elle s’é­ten­dait à l’ouest de l’É­gypte — comme si Phé­ni­ciens et Grecs n’oc­cu­paient, à leurs yeux, qu’une seule et même péri­phé­rie indif­fé­ren­ciée. Les deux cités, pour­tant, pro­cé­daient de modèles colo­niaux presque oppo­sés. Cyrène est une fon­da­tion de type dorien clas­sique : un oikiste, Bat­tos, héroï­sé après sa mort et hono­ré d’un culte à son tom­beau sur l’a­go­ra ; une répar­ti­tion des terres en lots (klé­roi) attri­bués aux familles citoyennes ; une monar­chie fon­dée sur la lignée du fon­da­teur, les Bat­tiades, qui se suc­cèdent pen­dant deux siècles avant de céder la place à un régime plus aris­to­cra­tique. Car­thage, fon­dée par des colons tyriens vers 814 avant notre ère selon la tra­di­tion — la légende d’E­lis­sa, plus tard lati­ni­sée en Didon, appar­tient à un tout autre registre nar­ra­tif que celui de Bat­tos — s’or­ga­nise d’emblée autour du com­merce mari­time, d’une oli­gar­chie mar­chande et d’un réseau de comp­toirs plu­tôt que d’un ter­ri­toire agri­cole struc­tu­ré en lots citoyens.

Les pan­théons divergent tout autant : Apol­lon, Zeus et Arté­mis pré­sident aux des­ti­nées de Cyrène, tan­dis que Baal Ham­mon et Tanit règnent sur Car­thage. Et pour­tant, sur un point au moins, les deux cités se res­semblent : ni l’une ni l’autre ne s’est jamais conten­tée d’im­por­ter pure­ment et sim­ple­ment ses dieux et ses ins­ti­tu­tions depuis la métro­pole. Toutes deux ont com­po­sé, cha­cune à sa manière, avec les popu­la­tions libyques et ber­bères déjà ins­tal­lées sur leur ter­ri­toire — alliances matri­mo­niales, cultes par­ta­gés, tri­buts négo­ciés plu­tôt qu’im­po­sés par la seule force. Cyrène et Car­thage se sont construites, l’une comme l’autre, en dia­logue per­ma­nent avec un arrière-pays qu’au­cune des deux ne maî­tri­sait com­plè­te­ment — ce qui, pré­ci­sé­ment, allait deve­nir la source de leur riva­li­té la plus concrète : non pas les dieux, non pas le com­merce médi­ter­ra­néen à pro­pre­ment par­ler, mais l’ac­cès aux routes qui, depuis l’in­té­rieur du conti­nent, appor­taient vers la mer l’or, l’i­voire et les esclaves.

Le Penta­pole, ou la riva­li­té à domicile

Cyrène, du reste, n’é­tait jamais seule à repré­sen­ter les inté­rêts grecs dans la région : quatre autres cités, fon­dées par elle ou dans son orbite, for­maient avec elle ce que les géo­graphes antiques appe­lèrent plus tard le Penta­pole. Bar­cé, à l’ouest, dis­pu­ta très tôt à sa cité mère la pri­mau­té régio­nale, au point que les deux villes s’af­fron­tèrent direc­te­ment à plu­sieurs reprises — une riva­li­té grecque contre grecque, sou­vent oubliée der­rière le récit plus flat­teur de l’op­po­si­tion à Car­thage. Eues­pe­rides, sur le site de l’ac­tuelle Ben­gha­zi, mar­quait la limite occi­den­tale de la zone où pous­sait le sil­phium et devint, rebap­ti­sée Béré­nice en l’hon­neur de la reine pto­lé­maïque, le point le plus avan­cé du monde grec vers la Grande Syrte — la ville grecque, en somme, la plus proche géo­gra­phi­que­ment de Car­thage, et donc la pre­mière expo­sée à toute pres­sion punique. Tau­chi­ra, plus tard Arsi­noé, et Apol­lo­nia, le port de Cyrène déjà men­tion­né, com­plé­taient cet ensemble de cinq cités qui coopé­raient sur cer­tains points — le culte d’A­pol­lon, l’u­sage du calen­drier, par­fois une mon­naie com­mune — sans jamais renon­cer à leurs riva­li­tés propres.

Cette confi­gu­ra­tion compte, car elle nuance sen­si­ble­ment l’i­mage d’un bloc grec uni face à un bloc punique. Lorsque la fron­tière avec Car­thage se négo­cie, au IVe siècle, ce n’est pas « Cyrène » au sens abs­trait qui traite avec « Car­thage », mais un réseau de cités dont Béré­nice, la plus occi­den­tale, sup­porte l’es­sen­tiel de la pres­sion fron­ta­lière, tan­dis que Cyrène elle-même, à cent cin­quante kilo­mètres de là, en tire le pres­tige diplo­ma­tique sans en por­ter tout le risque. La riva­li­té entre les deux grandes puis­sances médi­ter­ra­néennes de la région se double ain­si, à l’é­chelle locale, d’une riva­li­té plus dis­crète entre cités sœurs pour savoir laquelle por­te­rait, au nom de toutes les autres, le poids de la fron­tière avec Carthage.

La Grande Syrte, un désert entre deux cités

Le golfe qui sépare les deux mondes n’é­tait pas seule­ment redou­té des marins : il consti­tuait, à terre, une fron­tière presque aus­si dif­fi­cile à fran­chir. Pas de port abri­té, pas de fleuve, pas d’oa­sis sur près de cinq cents kilo­mètres — un vide que ni les Grecs ni les Car­tha­gi­nois n’a­vaient inté­rêt à occu­per, mais que tous deux avaient inté­rêt à contrô­ler à ses deux extré­mi­tés. Car de l’in­té­rieur du conti­nent, depuis le Fez­zan et le pays des Gara­mantes, des pistes cara­va­nières conver­geaient vers la côte, char­gées d’or, d’i­voire, de plumes d’au­truche et de cap­tifs des­ti­nés aux mar­chés médi­ter­ra­néens. Ces routes trans-saha­riennes ali­men­taient natu­rel­le­ment les comp­toirs puniques de Tri­po­li­taine — Lep­tis Magna, Oea, Sabra­tha, les « trois cités » qui don­nèrent son nom à toute la région — mais Cyrène, dès le IVe siècle avant notre ère, cher­cha visi­ble­ment à détour­ner à son propre pro­fit une part de ce tra­fic, en pous­sant son influence vers l’ouest, au-delà de ce que Car­thage consi­dé­rait comme sa sphère naturelle.

C’est cette pres­sion, selon la tra­di­tion rap­por­tée par plu­sieurs auteurs anciens et recons­ti­tuée par les his­to­riens modernes de la Cyré­naïque, qui aurait déclen­ché la crise dont l’é­pi­sode le plus célèbre — les frères Phi­lènes — n’est peut-être, au fond, que la ver­sion édi­fiante et rétros­pec­tive. Une fron­tière éco­no­mique, née d’une dis­pute sur des routes com­mer­ciales et des zones d’in­fluence, s’est muée avec le temps en légende patrio­tique, comme si l’his­toire, mal à l’aise avec ses propres ori­gines mer­can­tiles, avait besoin d’un sacri­fice héroïque pour se racon­ter à elle-même.

Les frères Philènes

L’his­to­rien romain Sal­luste, dans une digres­sion de son récit sur la guerre de Jugur­tha, est le pre­mier auteur connu à trans­mettre l’é­pi­sode dans sa forme com­plète — bien que d’autres, avant lui, aient déjà men­tion­né l’exis­tence des autels sans en détailler l’o­ri­gine. Après des contes­ta­tions pro­lon­gées sur le tra­cé de leur fron­tière com­mune, Car­tha­gi­nois et Cyré­néens auraient conve­nu d’un arbi­trage d’une sim­pli­ci­té presque enfan­tine : des délé­gués par­ti­raient au même moment de chaque cité, ou de leurs colo­nies res­pec­tives — Lep­tis pour Car­thage, Béré­nice pour Cyrène — et pro­gres­se­raient le long de la côte ; le point de leur ren­contre fixe­rait la frontière.

Les délé­gués car­tha­gi­nois, deux frères que la tra­di­tion nomme les Phi­lènes, marchent jour et nuit sans relâche et par­courent une dis­tance si consi­dé­rable qu’ils atteignent le fond même du golfe de la Grande Syrte — un point bien plus proche de Cyrène que de Car­thage. Les Cyré­néens, furieux, les accusent d’être par­tis avant l’heure conve­nue ou d’a­voir tri­ché sur le par­cours. Pour tran­cher le dif­fé­rend sans rou­vrir un conflit ouvert, ils posent une condi­tion radi­cale : ils n’ac­cep­te­ront cette fron­tière avan­ta­geuse que si les Phi­lènes acceptent, pour preuve de leur bonne foi, de se lais­ser enter­rer vivants à l’en­droit même de leur ren­contre — ou bien qu’ils reculent jus­qu’à une ligne que les Cyré­néens juge­raient équi­table. Par dévoue­ment envers leur cité, les deux frères choi­sissent l’en­se­ve­lis­se­ment plu­tôt que le recul. Des autels sont éri­gés sur le lieu du sacri­fice, et un culte s’ins­talle, semble-t-il recon­nu par les deux camps à la fois — fait suf­fi­sam­ment rare pour être noté : une fron­tière scel­lée par un mar­tyre punique que les Grecs eux-mêmes, ou du moins la tra­di­tion qui nous est par­ve­nue, ont accep­té d’honorer.

Sur la nature exacte de ces autels, les auteurs anciens eux-mêmes ne s’ac­cordent pas : Stra­bon parle de colonnes, Pline l’An­cien de simples mon­ti­cules de sable façon­nés par la nature plu­tôt que par la main de l’homme. Aucune trace archéo­lo­gique cer­taine n’en a jamais été retrou­vée ; l’i­den­ti­fi­ca­tion pro­po­sée au XXe siècle par l’ar­chéo­logue Richard Good­child, sur un site nom­mé Gra­ret Gser el-Trab près d’El Aghei­la, reste débat­tue et n’a jamais fait l’u­na­ni­mi­té. On touche ici à l’un de ces cas, fré­quents en his­toire ancienne, où un lieu a exis­té assez for­te­ment dans le dis­cours pour struc­tu­rer des siècles de géo­gra­phie poli­tique, sans jamais avoir lais­sé la moindre pierre iden­ti­fiable au sol.

Les his­to­riens modernes, du reste, se demandent aujourd’­hui si l’é­pi­sode rap­porte un fait réel­le­ment adve­nu ou s’il s’a­git d’un mythe étio­lo­gique — une his­toire éla­bo­rée après coup pour sacra­li­ser, sous la forme d’un sacri­fice patrio­tique, une fron­tière déjà fixée par la négo­cia­tion plus pro­saïque des routes cara­va­nières du IVe siècle. Cette lec­ture n’ôte rien à la puis­sance du récit ; elle en révèle sim­ple­ment la fonc­tion : trans­for­mer un accord com­mer­cial en légende, et une ligne sur le sable en objet de culte. Sal­luste lui-même, on ne l’ou­blie­ra pas, écrit ce texte à Rome au Ier siècle avant notre ère, long­temps après la des­truc­tion de Car­thage, dans un ouvrage consa­cré à une tout autre guerre, contre le roi numide Jugur­tha : sa digres­sion sur les Phi­lènes en dit peut-être autant sur la manière dont Rome se repré­sen­tait, rétros­pec­ti­ve­ment, la ver­tu punique, que sur les évé­ne­ments eux-mêmes.

Ophel­las, ou la guerre qui faillit avoir lieu

Il faut attendre près d’un siècle et demi après l’é­pi­sode des Phi­lènes pour que Cyrène et Car­thage se retrouvent, cette fois, sur un ter­rain plus tan­gible que celui du mythe. En 322 avant notre ère, au len­de­main de la mort d’A­lexandre, un géné­ral macé­do­nien nom­mé Ophel­las est ins­tal­lé à la tête de la Cyré­naïque par Pto­lé­mée, satrape puis roi d’É­gypte, après que la cité, déchi­rée par ses propres troubles inté­rieurs, s’est trou­vée inca­pable de résis­ter seule à un aven­tu­rier spar­tiate venu y lever des mer­ce­naires. Ophel­las gou­verne pour le compte de Pto­lé­mée pen­dant une dizaine d’an­nées, dans un silence rela­tif des sources, jus­qu’à ce que sur­vienne, en 310, l’un des épi­sodes les plus auda­cieux de toute l’his­toire mili­taire hellénistique.

Aga­thocle, tyran de Syra­cuse, assié­gé dans sa propre cité par une armée car­tha­gi­noise, choi­sit de por­ter la guerre chez l’ad­ver­saire plu­tôt que de conti­nuer à la subir : il s’é­chappe du siège, débarque en Afrique avec son armée et, pour cou­per toute ten­ta­tion de retraite à ses hommes, fait brû­ler ses propres navires. La manœuvre fonc­tionne au-delà de toute attente : Aga­thocle s’empare rapi­de­ment d’un ter­ri­toire car­tha­gi­nois fai­ble­ment défen­du et menace direc­te­ment la ville elle-même. Pour ren­for­cer son avan­tage, il pro­pose une alliance à Ophel­las : que le gou­ver­neur de Cyrène vienne se joindre à la cam­pagne, et les conquêtes afri­caines lui revien­dront tout entières, Aga­thocle se réser­vant la seule Sicile.

Ophel­las accepte, lève une armée consi­dé­rable — plus de dix mille fan­tas­sins selon les sources anciennes, plu­sieurs cen­taines de cava­liers, une cen­taine de chars, accom­pa­gnés de colons et de leurs familles dans un mou­ve­ment qui res­semble presque à une nou­velle expé­di­tion de colo­ni­sa­tion plu­tôt qu’à une simple cam­pagne mili­taire — et se met en marche vers l’ouest. Le tra­jet, que Dio­dore de Sicile éva­lue à plu­sieurs mil­liers de stades, exige envi­ron dix-huit jours d’une pro­gres­sion exté­nuante à tra­vers le désert syr­tique, sous une cha­leur qui décime les bêtes de somme autant que le moral des troupes, avec des points d’eau si rares que l’ar­mée doit par­fois s’ar­rê­ter plu­sieurs jours pour lais­ser les puits se recons­ti­tuer. C’est très exac­te­ment le ter­ri­toire que la légende des Phi­lènes avait, un siècle et demi plus tôt, sacra­li­sé comme fron­tière infran­chis­sable entre deux mondes : Ophel­las et ses hommes le tra­versent pour­tant, dans l’autre sens, por­tés non par un accord de bor­nage mais par la pro­messe d’un royaume afri­cain à conqué­rir. La jonc­tion avec Aga­thocle a lieu près du ter­ri­toire car­tha­gi­nois, à un endroit que les sources nomment Auto­ma­la. Mais l’al­liance tourne court : inquiet de la puis­sance de son allié, Aga­thocle retourne ses propres troupes contre lui, l’ac­cuse de tra­hi­son devant son armée et le fait assas­si­ner. L’ar­mée cyré­néenne, déca­pi­tée, est absor­bée dans les forces syracusaines.

Voi­là, en somme, la guerre la plus proche que Cyrène et Car­thage aient jamais menée l’une contre l’autre — et elle ne fut, en défi­ni­tive, ni une guerre cyré­néenne ni une vic­toire cyré­néenne, mais une expé­di­tion menée pour le compte d’un tiers, et qui s’a­che­va par la tra­hi­son de cet allié même. L’é­pi­sode dit peut-être l’es­sen­tiel de cette riva­li­té tout entière : Cyrène et Car­thage se sont mesu­rées bien plus sou­vent par bor­nage et par légende que par la bataille ran­gée, et lorsque, une fois, la guerre s’est pré­sen­tée pour de bon, ce fut sous la ban­nière de quel­qu’un d’autre.

Une fron­tière plus tenace que ses dieux

L’i­ro­nie de cette his­toire est que la ligne des Phi­lènes, née peut-être d’un dif­fé­rend com­mer­cial et enve­lop­pée dans une légende de sacri­fice, a fini par sur­vivre aux deux cités qui l’a­vaient tra­cée. Car­thage est détruite par Rome en 146 avant notre ère puis refon­dée comme colo­nie romaine ; Cyrène perd son indé­pen­dance pro­gres­si­ve­ment sous la tutelle des Pto­lé­mées avant d’être léguée à Rome par tes­ta­ment, en 96 avant notre ère, par un der­nier roi lagide sans héri­tier, Pto­lé­mée Apion — le legs met près de vingt ans à être for­mel­le­ment accep­té et orga­ni­sé en pro­vince, en 74. Et pour­tant, la fron­tière du fond de la Grande Syrte conti­nue de décou­per l’es­pace admi­nis­tra­tif romain bien après que les deux cités ont per­du toute auto­no­mie poli­tique : elle sépare la pro­vince d’A­frique de celle de Crète-et-Cyré­naïque, puis, plus tard, la Tri­po­li­taine de la Libye supé­rieure, et jus­qu’aux dio­cèses tar­do-antiques d’A­frique et d’O­rient. Sa repré­sen­ta­tion, pure­ment théo­rique, figure encore sur la table de Peu­tin­ger, cette carte rou­tière tar­dive de l’Em­pire romain — une ligne main­te­nue par la car­to­gra­phie long­temps après que le sacri­fice qui l’a­vait jus­ti­fiée fut tom­bé dans l’a­nec­dote érudite.

On ne résiste pas, à ce stade, à une note qui déborde lar­ge­ment le cadre antique mais qui illustre, mieux qu’au­cun com­men­taire, la téna­ci­té de cette fron­tière ima­gi­naire : en 1937, les auto­ri­tés colo­niales ita­liennes firent éle­ver, non loin d’El Aghei­la, un arc monu­men­tal — l’Ar­co dei File­ni, l’« Arc des Phi­lènes », que les troupes alliées puis l’ar­mée alle­mande de Rom­mel sur­nom­me­raient plus pro­saï­que­ment « Marble Arch » pen­dant la guerre du désert — pour mar­quer, en invo­quant déli­bé­ré­ment la légende antique, la limite entre la Tri­po­li­taine et la Cyré­naïque ita­liennes. L’arc res­ta debout jusque dans les années 1970, lorsque les nou­velles auto­ri­tés libyennes le firent démo­lir. Une fron­tière peut-être inven­tée pour habiller un conflit com­mer­cial du IVe siècle avant notre ère aura ain­si tra­ver­sé deux mille trois cents ans, deux empires dis­pa­rus et un troi­sième nais­sant, avant d’être, une der­nière fois, rayée de la carte.

Le cré­pus­cule cyrénéen

Cyrène, cepen­dant, ne s’est jamais réduite à sa riva­li­té avec Car­thage — celle-ci n’oc­cupe, dans la longue his­toire de la cité, que quelques épi­sodes ponc­tuels au milieu de plu­sieurs siècles d’une exis­tence lar­ge­ment tour­née vers l’É­gypte et vers la mer Égée. Sou­mise sans grande résis­tance à l’empire perse après la conquête de l’É­gypte par Cam­byse, puis inté­grée dans le sillage d’A­lexandre au royaume lagide, la cité connut une brève embel­lie d’in­dé­pen­dance sous le roi Magas, de 276 à 250 avant notre ère, avant que le mariage de sa fille Béré­nice II avec Pto­lé­mée III ne referme défi­ni­ti­ve­ment la boucle égyp­tienne. C’est de cette Cyrène-là, pros­père, let­trée et poli­ti­que­ment mineure, que sor­tirent cer­taines des figures intel­lec­tuelles les plus remar­quables du monde grec : Aris­tippe, dis­ciple de Socrate et fon­da­teur de l’é­cole cyré­naïque, qui fit du plai­sir pré­sent le cri­tère du bien ; Éra­tos­thène, plus tard direc­teur de la biblio­thèque d’A­lexan­drie, qui cal­cu­la avec une pré­ci­sion stu­pé­fiante la cir­con­fé­rence de la terre ; Cal­li­maque, déjà cité, poète et biblio­thé­caire lui aus­si, obsé­dé toute sa vie par le mythe de la nymphe qui avait don­né son nom à sa ville natale. Plus tard encore, au IVe siècle de notre ère, naît à Cyrène Syné­sios, phi­lo­sophe néo­pla­to­ni­cien deve­nu évêque chré­tien, dont les lettres décrivent une cité déjà exsangue, une cam­pagne livrée aux incur­sions nomades, un temple de Zeus — plus vaste, disait-on, que le Par­thé­non lui-même — dres­sé au milieu d’un pay­sage qui retour­nait len­te­ment au désert.

Syné­sios lui-même, dans une lettre res­tée célèbre, raconte com­ment il faillit périr en mer sur un bateau pilo­té par un capi­taine juif dont l’in­com­pé­tence manœu­vrière lui parut, sur le moment, plus mena­çante que les pirates — anec­dote mineure, mais qui donne une idée assez juste de ce qu’é­tait deve­nue, à la fin de l’An­ti­qui­té, la navi­ga­tion dans ces eaux jadis domi­nées par les flottes grecques et puniques réunies : un théâtre d’im­pro­vi­sa­tion où cha­cun se débrouillait comme il pou­vait, loin des grandes puis­sances rivales qui, six ou sept siècles plus tôt, s’é­taient dis­pu­té la moindre borne de sable.

Le sil­phium avait dis­pa­ru depuis long­temps quand Syné­sios écri­vait ; la fron­tière des Phi­lènes n’é­tait plus qu’un sou­ve­nir admi­nis­tra­tif sur une carte rou­tière ; Car­thage elle-même n’é­tait plus qu’une grande cité romaine par­mi d’autres, ayant depuis long­temps oublié qu’elle avait un jour enter­ré deux de ses fils vivants pour gagner quelques dizaines de kilo­mètres de sable inutile. Il ne reste aujourd’­hui, à l’en­droit pré­cis de ce sacri­fice, stric­te­ment rien — pas une pierre iden­ti­fiée avec cer­ti­tude, pas une ins­crip­tion retrou­vée. Cyrène s’ap­pelle Shah­hat, petite ville libyenne per­chée au-des­sus d’un champ de ruines grecques et romaines ; Car­thage est un quar­tier rési­den­tiel de Tunis, ses temples puniques réduits à quelques fon­da­tions sous les vil­las. Entre les deux, le vent conti­nue de dépla­cer le sable de la Grande Syrte exac­te­ment comme il le fai­sait avant que qui­conque n’ait son­gé à y tra­cer une fron­tière — comme s’il fal­lait, pour finir, don­ner rai­son au désert plu­tôt qu’aux deux villes qui avaient cru, un temps, pou­voir le border.


Repères

Les sources antiques prin­ci­pales pour cette his­toire res­tent Héro­dote (His­toires, IV, 145–205) pour la fon­da­tion de Cyrène, Pin­dare (Pythiques, IX) et Cal­li­maque (Hymne à Apol­lon) pour le mythe de la nymphe épo­nyme, Sal­luste (Guerre de Jugur­tha, 79) pour l’é­pi­sode des frères Phi­lènes, Dio­dore de Sicile (Biblio­thèque his­to­rique, XX) pour l’ex­pé­di­tion d’O­phel­las, et Pline l’An­cien (His­toire natu­relle, XIX et XXII) pour le sil­phium. Du côté des tra­vaux modernes, l’ou­vrage ancien mais fon­da­teur de Fran­çois Cha­moux, Cyrène sous la monar­chie des Bat­tiades (1953), et la syn­thèse plus récente d’An­dré Laronde, Cyrène et la Libye hel­lé­nis­tique (1987), demeurent des réfé­rences incon­tour­nables ; sur la ques­tion spé­ci­fique de la fron­tière et de sa charge mytho­lo­gique, l’ar­ticle d’I­rad Mal­kin, « Ter­ri­to­ria­li­sa­tion mytho­lo­gique : les autels des Phi­lènes en Cyré­naïque » (Dia­logues d’his­toire ancienne, 1990), et les tra­vaux plus récents de Jose­phine Craw­ley Quinn sur la pers­pec­tive car­tha­gi­noise de cet épi­sode offrent un contre­point utile à la lec­ture stric­te­ment gré­co-romaine du dossier.

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Lep­tis Magna, ville natale d’un empe­reur africain

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Lep­tis magna

Ville natale d’un empe­reur africain

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« Omnia fui, et nihil expe­dit. » — J’ai été tout, et rien ne sert. — His­toire Auguste, Vie de Sévère

Un voyage en bibliothèque

Il y a des villes où l’on ne va pas. On tourne autour pen­dant des années, on les repère sur les cartes, on apprend le nom des oueds qui les tra­versent et des caps qui les abritent, on connaît par cœur l’or­don­nance de leurs rues qu’on n’ar­pen­te­ra jamais, et elles finissent par occu­per dans la mémoire une place plus nette que bien des villes réel­le­ment visi­tées. Lep­tis Magna est de celles-là. Elle se trouve à cent vingt kilo­mètres à l’est de Tri­po­li, sur la côte de Tri­po­li­taine, à l’embouchure de l’oued Leb­da, entre la mer et la pre­mière marche du désert. C’est, dit-on, la ville romaine la mieux conser­vée de toute la Médi­ter­ra­née, et c’est aus­si l’une des moins vues. Ces deux faits n’en font qu’un. Ce qui l’a conser­vée est pré­ci­sé­ment ce qui l’a sous­traite aux regards : le sable.

On voyage donc vers Lep­tis en biblio­thèque, ce qui n’est pas la pire des routes. Sur la table s’empilent les com­pa­gnons de tra­ver­sée : les cinq volumes de Hein­rich Barth, qui pas­sa par là en 1850 avant de s’en­fon­cer dans le Saha­ra ; le mince rap­port d’Hen­ri Méhier de Mathui­sieulx, envoyé en Tri­po­li­taine au tout début du XXe siècle ; Dion Cas­sius, séna­teur grec qui vit l’empereur de ses yeux ; Héro­dien, qui écrit plus tard et brode un peu ; et l’His­toire Auguste, ce recueil de vies impé­riales rédi­gé on ne sait trop quand par on ne sait trop qui, mélange inex­tri­cable de docu­ments authen­tiques et de racon­tars, qu’on lit comme on écoute un vieux por­tier d’hô­tel : en fai­sant la part des choses, mais sans se résoudre à l’in­ter­rompre. Avec cela des plans, des pho­to­gra­phies aériennes, des rele­vés d’é­pi­gra­phistes. C’est peu et c’est immense. Le voya­geur en fau­teuil a sur l’autre cet avan­tage qu’au­cune cha­leur ne l’ac­cable et qu’au­cun gar­dien ne le presse ; il a ce désa­van­tage que rien ne le sur­pren­dra, sinon les textes eux-mêmes, qui réservent, on le ver­ra, de quoi faire.

Car cette ville ensa­blée, muette, posée au bord d’une mer sans bateaux, fut pen­dant quelques décen­nies le centre ner­veux du monde. Un enfant y est né en avril 145 de notre ère, dans une famille qui par­lait punique à la mai­son et latin dans les actes offi­ciels. Qua­rante-huit ans plus tard, cet enfant deve­nu gou­ver­neur de Pan­no­nie se fai­sait pro­cla­mer empe­reur par ses légions, mar­chait sur Rome, et fon­dait une dynas­tie. Lucius Sep­ti­mius Seve­rus, pre­mier empe­reur afri­cain de Rome. L’his­toire de Lep­tis Magna est l’his­toire de cet aller-retour : une ville de pro­vince qui envoie son fils au centre de l’empire, et le fils qui ren­voie vers sa ville natale, en remer­cie­ment, des archi­tectes, des car­gai­sons de marbre et un rêve de capi­tale. Puis le sable recouvre tout, pen­dant douze siècles, et c’est une autre his­toire encore, qui se ter­mine — pro­vi­soi­re­ment — dans un parc anglais sous la pluie.

Com­men­çons par le com­men­ce­ment, c’est-à-dire par quatre lettres.

LPQY

Sur les mon­naies et les ins­crip­tions les plus anciennes, la ville s’é­crit LPQY, en carac­tères puniques, sans voyelles, comme il se doit. Les Grecs en firent Lep­tis, les Romains Lep­cis puis Lep­tis, et on ajou­ta Magna, la Grande, pour la dis­tin­guer de sa petite homo­nyme de Byza­cène, la future Lam­ta tuni­sienne. Ce sont des marins phé­ni­ciens qui l’ont fon­dée, sans doute au VIIe siècle avant notre ère, peut-être plus tôt. Ils ne cher­chaient pas un empire, ils cher­chaient un mouillage : une échelle de plus sur la route qui menait de Tyr à Gadès, un abri natu­rel à l’embouchure d’un oued, de l’eau douce, une popu­la­tion libyque avec qui tro­quer. Le comp­toir devint bour­gade, la bour­gade devint ville, et la ville se trou­va prise, avec ses deux voi­sines Oea et Sabra­tha, dans l’or­bite de Car­thage. Trois cités : les Grecs de Cyré­naïque, en voi­sins pré­cis, appe­lèrent la région Tri­po­lis, le pays des trois villes. Le nom a tenu ; il désigne aujourd’­hui la capi­tale d’un État. Oea est deve­nue Tri­po­li, Sabra­tha dort sous ses ruines, et Lep­tis, la plus grande des trois, n’est plus habi­tée que par des mouettes.

La for­tune de Lep­tis ne doit rien au hasard et tout à l’o­li­vier. Der­rière la plaine côtière s’é­lève le dje­bel, une échine de col­lines où l’arbre pros­père, et der­rière le dje­bel com­mence la steppe, puis le désert, d’où des­cendent les cara­vanes gara­mantes char­gées d’i­voire, de bêtes sau­vages pour les amphi­théâtres, d’es­claves et de ce mys­té­rieux sil­phium dont on ne sait plus rien. Lep­tis est une porte entre deux mondes, mais c’est d’a­bord un pres­soir. Les archéo­logues ont recen­sé dans son arrière-pays des cen­taines d’ins­tal­la­tions oléi­coles, cer­taines de taille indus­trielle. Quand César, vain­queur à Thap­sus en 46 avant notre ère, veut punir la ville d’a­voir sou­te­nu le roi Juba et le par­ti pom­péien, il ne la rase pas, il ne la vend pas : il la condamne à livrer chaque année trois mil­lions de livres d’huile. Plu­tarque note le chiffre sans cil­ler. On mesure l’a­mende, et on mesure sur­tout ce qu’elle sup­pose : pour qu’un tel tri­but soit exi­gible, il faut que la pro­duc­tion le dépasse de loin. Lep­tis paie, et conti­nue de s’enrichir.

Ce qui frappe, dans les pre­miers siècles de la ville romaine, c’est la per­sis­tance tran­quille du vieux fond punique. Rome est loin, Rome est un cadre ; la ville conti­nue de vivre selon ses formes propres. Ses magis­trats suprêmes s’ap­pellent des suf­fètes, comme à Car­thage, et le res­te­ront jusque sous l’Em­pire. Ses grandes familles portent des noms doubles, punique et latin acco­lés sans com­plexe. Le plus célèbre de ces notables s’ap­pelle Anno­bal Tapa­pius Rufus, fils d’Hi­mil­kon : Han­ni­bal, en somme, pré­nom encom­brant s’il en fut, et qui ne gêne per­sonne. Vers 8 avant notre ère, Anno­bal offre à sa ville un mar­ché, le macel­lum, avec ses deux pavillons cir­cu­laires ; dix ans plus tard, un théâtre entier, creu­sé face à la mer. Sur les deux monu­ments, il fait gra­ver la dédi­cace en deux langues, latin et néo-punique, ligne contre ligne, comme pour dire que l’une ne chasse pas l’autre. Les dieux de la ville pra­tiquent le même bilin­guisme : Sha­dra­pa se laisse appe­ler Liber Pater, Milk’a­sh­tart devient Her­cule, et ces deux-là, dieux ances­traux, dii patrii, veille­ront sur Lep­tis jus­qu’au bout — on les retrou­ve­ra, sculp­tés par des ciseaux venus d’A­sie Mineure, sur les piliers de la basi­lique des Sévères.

Tra­jan fait de Lep­tis une colo­nie romaine vers 109 ; ses habi­tants deviennent citoyens. La ville a alors des thermes que Hadrien agran­di­ra bien­tôt, un forum ancien près du port, un amphi­théâtre creu­sé dans une car­rière, un cirque le long de la mer, et cette pros­pé­ri­té mas­sive, hui­leuse, un peu lourde, des villes qui pro­duisent. Elle a aus­si, depuis avril 145, un enfant de plus. Per­sonne, évi­dem­ment, n’y prête attention.

L’en­fant à l’ac­cent punique

Lucius Sep­ti­mius Seve­rus naît à Lep­tis le 11 avril 145, sous le règne d’An­to­nin le Pieux, dans une de ces familles de notables qui ont fait souche entre le pres­soir et le forum. Le père, Publius Sep­ti­mius Geta, n’a exer­cé aucune charge publique et l’his­toire ne retient de lui que son nom ; la mère, Ful­via Pia, des­cend d’I­ta­liens ins­tal­lés en Afrique. Mais la famille a déjà des antennes à Rome : deux cou­sins du côté Sep­ti­mius sont par­ve­nus au consu­lat, ce qui, pour une lignée pro­vin­ciale d’o­ri­gine punique, repré­sente une ascen­sion consi­dé­rable. La mai­son est riche, la ville est riche, l’en­fant gran­dit entre deux langues au moins — le punique des rues et des cui­sines, le latin de l’é­cole — et pro­ba­ble­ment trois, car le grec fait par­tie du bagage de tout notable qui se respecte.

L’His­toire Auguste, qui aime les enfances pré­mo­ni­toires, rap­porte que le petit Sep­ti­mius ne jouait qu’à un seul jeu avec ses cama­rades : le jeu du juge. On lui appor­tait des fais­ceaux et une hache, il s’as­seyait, et il ren­dait des sen­tences. L’a­nec­dote est trop belle pour être vraie et trop révé­la­trice pour être omise. Elle dit au moins ce que la pos­té­ri­té a vou­lu voir dans cet homme : quel­qu’un qui, dès le départ, se pla­çait au centre et tranchait.

À dix-sept ou dix-huit ans, il pro­nonce son pre­mier dis­cours public, puis part pour Rome ache­ver ses études. C’est là que com­mence la longue patience d’une car­rière séna­to­riale sous Marc Aurèle : ques­ture, pré­tures, com­man­de­ments de légion, gou­ver­ne­ments de pro­vinces. La liste de ses postes des­sine une carte de l’empire : la Sar­daigne, l’Es­pagne, la Syrie où il com­mande la IVe légion Scy­thique, la Gaule lyon­naise, la Sicile, la Pan­no­nie. Trente ans de ser­vice, d’an­ti­chambre et de gar­ni­son. Il épouse d’a­bord une com­pa­triote, Pac­cia Mar­cia­na, une fille de Lep­tis dont on ne sait presque rien, sinon qu’elle le sui­vit de poste en poste pen­dant une dizaine d’an­nées et mou­rut sans lui lais­ser d’en­fant. Deve­nu veuf, gou­ver­neur à Lyon, il fait ce que ferait tout homme de son temps nour­ri d’as­tro­lo­gie : il se ren­seigne sur les horo­scopes des jeunes filles à marier. On lui signale, à Émèse, en Syrie, la fille d’un grand-prêtre du dieu Éla­ga­bal, une cer­taine Julia Dom­na, dont le thème astral pro­met qu’elle épou­se­ra un roi. Il l’é­pouse en 187. On peut sou­rire de la méthode ; on consta­te­ra qu’elle a fonc­tion­né. L’an­née sui­vante naît à Lyon un fils, Bas­sia­nus, que l’his­toire connaî­tra sous le sobri­quet d’un man­teau gau­lois à capuche qu’il affec­tion­nait : Cara­cal­la. Un second fils suit, auquel on donne le pré­nom du grand-père de Lep­tis : Geta.

Toute sa vie, Sep­time Sévère a gar­dé l’ac­cent. L’His­toire Auguste le note avec une pré­ci­sion qui sent le témoi­gnage : jusque dans sa vieillesse, sa voix conser­va quelque chose d’a­fri­cain, Afrum quid­dam. On aime­rait savoir ce que cela fai­sait, un empe­reur romain rou­lant les mots à la punique devant le Sénat. Le même recueil rap­porte une scène plus cruelle : sa sœur, res­tée à Lep­tis, vint un jour le voir à Rome ; elle par­lait si mal latin que l’empereur en rou­gis­sait, et il la ren­voya au pays com­blée de cadeaux, avec son fils. On peut lire l’a­nec­dote comme on veut — sno­bisme de par­ve­nu, ten­dresse embar­ras­sée, pru­dence poli­tique — mais elle dit quelque chose de la dis­tance par­cou­rue. Entre la mai­son de Lep­tis et le Pala­tin, il n’y a pas seule­ment trois mille kilo­mètres de mer ; il y a une langue qu’on aban­donne sur le seuil.

En 192, Sep­time Sévère a qua­rante-sept ans. Il gou­verne la Pan­no­nie supé­rieure, sur le Danube, à Car­nun­tum, avec trois légions sous ses ordres. C’est un poste de confiance : la Pan­no­nie est la clef de l’I­ta­lie. À Rome, l’empereur Com­mode, fils dégé­né­ré du sage Marc Aurèle, se pro­duit dans l’am­phi­théâtre en Her­cule de paco­tille. Dans la nuit du 31 décembre, sa maî­tresse, son cham­bel­lan et le pré­fet du pré­toire, se sen­tant mena­cés, le font étran­gler par un ath­lète de ses bains. L’an­née qui s’ouvre por­te­ra dans les manuels un nom d’é­ti­quette funé­raire : l’an­née des cinq empereurs.

L’an­née des cinq empereurs

Tout va très vite, et il faut racon­ter vite. Au matin du 1er jan­vier 193, les conju­rés tirent de son lit le vieux Per­ti­nax, fils d’af­fran­chi, pré­fet de la Ville, sol­dat hon­nête, et le pro­clament empe­reur. Per­ti­nax veut remettre de l’ordre dans les finances et de la dis­ci­pline chez les pré­to­riens ; les pré­to­riens le tuent au bout de quatre-vingt-sept jours. Suit alors la scène la plus scan­da­leuse de toute l’his­toire romaine, celle que Dion Cas­sius, qui était en ville, raconte avec un dégoût de séna­teur : la garde met l’empire aux enchères. Du haut du rem­part de leur camp, les pré­to­riens font mon­ter les offres entre deux ache­teurs, et l’empire est adju­gé à un riche séna­teur, Didius Julia­nus, pour vingt-cinq mille ses­terces par sol­dat. Rome se réveille avec un empe­reur ache­té comme une vil­la en Campanie.

La nou­velle court les pro­vinces, et les pro­vinces ont des légions. En Syrie, Pes­cen­nius Niger se fait pro­cla­mer. En Bre­tagne, Clo­dius Albi­nus s’a­gite. Et à Car­nun­tum, le 9 avril 193 — douze jours après le meurtre de Per­ti­nax, tant les nou­velles vont vite quand elles sont énormes —, les légions du Danube lèvent sur le pavois leur gou­ver­neur afri­cain. Sep­time Sévère se déclare ven­geur de Per­ti­nax, dont il prend le nom, et marche sur Rome. Il fait, dit-on, les mille kilo­mètres en qua­rante jours, dor­mant peu, man­geant debout, mar­chant en tête. Le Sénat, qui sait comp­ter les légions, condamne Julia­nus à mort avant même l’ar­ri­vée du Pan­no­nien ; l’empereur aux enchères est exé­cu­té dans son palais après soixante-six jours de règne, en pleur­ni­chant, rap­porte Dion, et en deman­dant quel mal il avait fait.

L’en­trée de Sévère dans Rome est un chef-d’œuvre de mise en scène froide. Avant de fran­chir le pome­rium, il convoque les pré­to­riens, les cou­pables et les autres, en tenue de parade, sans armes, pour une céré­mo­nie. Une fois la garde ras­sem­blée sur l’es­pla­nade, ses légion­naires du Danube l’en­cerclent. Sévère monte au tri­bu­nal, énu­mère le meurtre de Per­ti­nax et la vente de l’empire, casse la garde tout entière, la dépouille de ses insignes et la ban­nit à cent milles de Rome. Puis il recrute une garde nou­velle, prise dans ses légions à lui — des Danu­biens, des Illy­riens, des pro­vin­ciaux. Les vieilles familles de l’Urbs découvrent avec effroi ces pré­to­riens qui parlent latin avec tous les accents de l’empire. Elles n’ont encore rien vu.

Res­tent les deux rivaux. Sévère les traite l’un après l’autre, avec une éco­no­mie de moyens remar­quable : il neu­tra­lise Albi­nus en lui offrant le titre de César, c’est-à-dire une pro­messe d’hé­ri­tage, le temps de régler le cas de Niger. La guerre d’O­rient se joue en trois batailles ; la der­nière, en 194, se livre à Issos, en Cili­cie, exac­te­ment là où Alexandre avait défait Darius cinq siècles plus tôt — l’his­toire a de ces manies de lieux. Niger, vain­cu, est rat­tra­pé et déca­pi­té près d’An­tioche. Byzance, qui tient pour lui, sou­tient un siège de plus de deux ans ; quand elle tombe, Sévère fait raser ses murailles, geste dont il mesu­re­ra mal la por­tée : la ville qu’il déman­tèle est celle qu’un autre empe­reur, cent qua­rante ans plus tard, choi­si­ra pour capitale.

Puis vient le tour d’Al­bi­nus, à qui l’on retire le titre de César dès qu’on n’en a plus besoin, et qui passe en Gaule avec les légions de Bre­tagne. Les deux armées se ren­contrent le 19 février 197 sous les murs de Lug­du­num — Lyon, la ville même où Sévère fut gou­ver­neur, où il s’est marié, où Cara­cal­la est né. C’est, disent les anciens, la plus grande bataille jamais livrée entre Romains : cent cin­quante mille hommes peut-être, en comp­tant large comme ils savaient le faire. L’is­sue est long­temps incer­taine ; l’aile gauche de Sévère plie, l’empereur désar­çon­né jette son man­teau de pourpre et com­bat un moment à pied, au milieu de la mêlée, à cin­quante-deux ans. Puis la cava­le­rie fait pen­cher la balance. Albi­nus se tue ; Dion assure que Sévère fit pas­ser son che­val sur le cadavre. Lyon est mise à sac et ne s’en remet­tra pas avant long­temps. Le fils de Lep­tis n’a plus de rivaux.

Il lui reste à se fabri­quer une famille. Car un Afri­cain à l’ac­cent punique, mon­té au trône par la force, a besoin d’an­cêtres, et Sévère s’en pro­cure par le pro­cé­dé le plus simple : il se pro­clame, par décret, fils du divin Marc Aurèle, et rebap­tise Cara­cal­la Mar­cus Aure­lius Anto­ni­nus. Du même coup, il se trouve frère de Com­mode, qu’il fait divi­ni­ser sans rire. Un séna­teur, dit-on, le féli­ci­ta d’a­voir enfin trou­vé un père. Le mot est grin­çant et l’o­pé­ra­tion, poli­ti­que­ment, par­faite : la dynas­tie sévé­rienne s’a­grafe aux Anto­nins comme une aile neuve à un vieux palais. Rome est désor­mais gou­ver­née par un Afri­cain marié à une Syrienne, et le centre de gra­vi­té de l’empire, insen­si­ble­ment, glisse vers le sud et vers l’est. Il ne reste plus qu’à le mon­trer. Pour cela, il y a la guerre — les cam­pagnes par­thiques, la prise de Cté­si­phon en 198, le titre de Par­thi­cus Maxi­mus — et il y a la pierre.

Le retour de 203

En 202, l’empereur marie Cara­cal­la, qua­torze ans, à Plau­tilla, fille de Plau­tia­nus, le tout-puis­sant pré­fet du pré­toire. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur ce Plau­tia­nus, car il com­plète le tableau : Caius Ful­vius Plau­tia­nus est lui aus­si un enfant de Lep­tis, parent de l’empereur par sa mère, com­pa­gnon de jeu­nesse peut-être. Au tour­nant du siècle, les deux hommes les plus puis­sants du monde romain ont gran­di dans la même ville de Tri­po­li­taine, à quelques rues l’un de l’autre. Dion Cas­sius, qui déteste Plau­tia­nus, le décrit gou­ver­nant l’empire de fait, amas­sant une for­tune obs­cène, fai­sant trem­bler jus­qu’aux fils de l’empereur — et c’est d’ailleurs Cara­cal­la qui obtien­dra sa perte, en 205, au terme d’une machi­na­tion de palais. Mais en 202, Plau­tia­nus est au zénith, et lorsque la cour impé­riale s’embarque pour l’A­frique, c’est un peu, aus­si, le voyage de deux Lep­ti­tains qui rentrent au pays.

Car c’est bien de cela qu’il s’a­git : un retour. L’empereur cin­quan­te­naire, entre deux guerres, entre­prend une tour­née afri­caine qui le mène chez lui. On le suit à Lam­bèse, chez la IIIe légion Auguste, dont il aug­mente la solde et les pri­vi­lèges ; on le devine sur le limes de Tri­po­li­taine, qu’il fait pous­ser plus au sud que jamais, jus­qu’aux confins du pays gara­mante, semant des for­tins dans la pré-désert pour cou­vrir les oli­ve­raies contre les nomades. Puis Lep­tis. L’His­toire Auguste expé­die la chose en une phrase — des jeux, des lar­gesses, de l’huile offerte au peuple romain à per­pé­tui­té — mais on devine der­rière la phrase l’é­vé­ne­ment inouï : le maître du monde débar­quant dans le port de sa ville natale, cin­quante-sept ans après y être né, avec sa Syrienne d’im­pé­ra­trice, ses deux fils rivaux, sa garde illy­rienne et sa mau­vaise jambe de gout­teux. Ce que Lep­tis obtient alors dépasse tout ce qu’une ville de pro­vince pou­vait rêver : le ius ita­li­cum, c’est-à-dire la fic­tion juri­dique suprême, celle qui décrète que ce sol afri­cain est du sol ita­lien, exempt d’im­pôt fon­cier. Sur le papier, Lep­tis n’est plus en Afrique.

Et puis il y a le chan­tier. Ce que Sévère offre à sa ville, c’est un centre monu­men­tal entiè­re­ment neuf, pla­qué contre l’an­cien, des­si­né d’un seul geste le long de l’oued Leb­da — un de ces pro­jets d’ur­ba­nisme impé­rial qui ne s’embarrassent de rien. Une rue à colon­nades de plus de quatre cents mètres, large comme une place, part des thermes d’Ha­drien et des­cend vers le port ; ses colonnes sont de cipo­lin vert de l’île d’Eu­bée, à cha­pi­teaux de marbre blanc. À son point de départ, un nym­phée haut comme une falaise déverse l’eau de l’a­que­duc dans une vasque de gra­nit. À mi-course s’ouvre le forum nou­veau, le forum sévé­rien : cent mètres sur soixante, un temple dynas­tique dres­sé sur podium à une extré­mi­té, et tout autour, por­tées par des arcades, ces têtes de Méduse et de Néréides sculp­tées en médaillon qui sont deve­nues l’i­mage même de Lep­tis — des dizaines de visages de pierre aux che­ve­lures de ser­pents, les yeux grands ouverts, char­gés de pétri­fier le mau­vais sort et qui semblent aujourd’­hui mon­ter la garde contre le vide. À côté du forum, la basi­lique judi­ciaire : quatre-vingt-douze mètres de long, deux absides, trois étages de colonnes, et sur les pilastres des absides, sculp­tés en méplat vir­tuose, les cycles de Liber Pater et d’Her­cule — les deux vieux dieux puniques de la ville, Sha­dra­pa et Milk’a­sh­tart, pro­mus divi­ni­tés dynas­tiques et taillés dans le marbre par des ate­liers qu’on dit venus d’A­phro­di­sias, en Carie. Cara­cal­la achè­ve­ra la basi­lique en 216 ; l’ins­crip­tion dédi­ca­toire y court sur toute la longueur.

Tout cela est pla­cage, au sens propre : sous le marbre de Pro­con­nèse, sous le cipo­lin, sous le gra­nit rose expé­dié d’As­souan par le Nil et la mer, il y a du cal­caire local et du béton. Lep­tis la punique s’ha­bille en capi­tale orien­tale, et les his­to­riens de l’ar­chi­tec­ture notent que ce style — arcades sur colonnes, décor exu­bé­rant, axes triom­phaux — regarde vers la Syrie plus que vers l’I­ta­lie. On a envie d’y voir la double signa­ture du couple impé­rial : pro­gramme afri­cain, formes levan­tines, argent de partout.

Le mor­ceau de bra­voure est le port. Sévère fait creu­ser, amé­na­ger et bor­der de quais un bas­sin d’une dizaine d’hec­tares à l’embouchure de l’oued, fer­mé par deux môles, gar­dé par un phare à étages qui devait répondre, en plus modeste, à celui d’A­lexan­drie ; sur la jetée est, un temple, des maga­sins, des esca­liers des­cen­dant au ras de l’eau, des bittes d’a­mar­rage taillées dans les blocs des quais. On peut encore tout voir, et c’est pré­ci­sé­ment là que l’his­toire tourne à l’i­ro­nie pure : le port n’a presque pas ser­vi. Mal orien­té, ou trop ambi­tieux, ou vic­time de son propre bar­rage sur l’oued, le bas­sin s’est ensa­blé avec une rapi­di­té stu­pé­fiante — quelques décen­nies —, et c’est cet ensa­ble­ment pré­coce qui a conser­vé les quais sévé­riens dans un état de fraî­cheur unique au monde. Les navires ont ces­sé de venir ; les bittes d’a­mar­rage n’ont pour ain­si dire pas eu le temps de s’u­ser. Le grand œuvre mari­time de l’empereur afri­cain est deve­nu, presque aus­si­tôt, une nature morte. Le sable, déjà, fai­sait son tra­vail à double face : il tue et il garde. Lep­tis en mour­ra tout entière, et c’est pour­quoi Lep­tis existe encore.

Les deux arcs

Res­tent les deux arcs, et entre eux la mer.

Le pre­mier se dresse à Lep­tis, au car­re­four exact du car­do et du decu­ma­nus, là où la route côtière de Car­thage vers Alexan­drie croise la rue qui monte du port vers l’in­té­rieur. C’est un arc qua­dri­frons — quatre faces, quatre baies, un pas­sage dans chaque direc­tion —, éle­vé vers 203, sans doute pour la visite impé­riale. Sa sil­houette est étrange, presque baroque avant l’heure : à chaque angle, des fron­tons bri­sés s’é­lancent en biais, motif qu’on croi­rait échap­pé d’un décor de théâtre ou d’une façade de Pétra. Sur l’at­tique cou­raient de grands reliefs : le cor­tège triom­phal, l’empereur debout dans son char face au spec­ta­teur, hié­ra­tique, flan­qué de ses deux fils ; des scènes de siège ; des sacri­fices où Julia Dom­na paraît en Junon voi­lée ; et une scène de concorde où Cara­cal­la et Geta se serrent la main droite, la dex­tra­rum iunc­tio, geste des époux et des asso­ciés loyaux. La sculp­ture y est fron­tale, symé­trique, déjà raide d’une majes­té qui annonce Byzance. On y voit une famille de pierre, unie pour l’é­ter­ni­té au-des­sus du car­re­four, à l’en­droit pré­cis où tout Lep­ti­tain devait passer.

Le second arc se dresse à Rome, à l’ex­tré­mi­té nord-ouest du Forum, au pied du Capi­tole, à l’en­droit le plus satu­ré d’his­toire de toute la ville. Le Sénat l’a dédié en 203 — la même année — pour célé­brer les vic­toires par­thiques : vingt et un mètres de marbre, trois baies, quatre grands pan­neaux racon­tant les cam­pagnes d’O­rient comme une bande des­si­née ver­ti­cale, la prise de Cté­si­phon en haut à droite. Sur l’at­tique, une dédi­cace en lettres de bronze doré nom­mait les vain­queurs : l’empereur Sévère, Par­thique Ara­bique, Par­thique Adia­bé­nique, et ses deux fils. Deux arcs jumeaux par la date, donc, aux deux bouts de la mer : celui de Rome dit la gloire mili­taire du fils de Lep­tis au cœur de la vieille capi­tale ; celui de Lep­tis dit la pré­sence de Rome au cœur de la ville punique. L’al­ler et le retour, gra­vés en miroir.

Puis vient décembre 211, et la qua­trième ligne de l’ins­crip­tion romaine change de sens. Sévère est mort depuis dix mois ; ses deux fils règnent ensemble, c’est-à-dire se haïssent offi­ciel­le­ment. Cara­cal­la convoque son frère à une entre­vue de récon­ci­lia­tion dans les appar­te­ments de leur mère ; des cen­tu­rions sur­gissent ; Geta meurt poi­gnar­dé dans les bras de Julia Dom­na, à vingt-deux ans — le sang du fils sur la robe de la mère, la scène a han­té les Anciens eux-mêmes. Suit la dam­na­tio memo­riae, l’ef­fa­ce­ment d’É­tat : le nom de Geta est mar­te­lé sur tous les monu­ments de l’empire, grat­té des papy­rus, rabo­té des reliefs ; Dion Cas­sius avance le chiffre, peut-être gon­flé, sûre­ment effrayant, de vingt mille proches et par­ti­sans exé­cu­tés. Sur l’arc du Forum, on arrache les lettres de bronze de la ligne qui nom­mait Geta et l’on en grave d’autres à la place : « aux meilleurs et très vaillants princes », for­mule creuse éti­rée pour occu­per l’es­pace. Mais le bronze se fixait par des tenons, et les trous des tenons, eux, sont res­tés. Sous une lumière rasante, les épi­gra­phistes lisent aujourd’­hui les deux textes à la fois : la louange offi­cielle en sur­face, et en creux, poin­tillé fan­tôme, le nom du frère assas­si­né. La pierre a obéi à l’ordre impé­rial et l’a tra­hi dans le même mou­ve­ment. Il n’existe peut-être pas, dans toute l’é­pi­gra­phie latine, de docu­ment plus trou­blant : un men­songe d’É­tat conser­vé avec sa cor­rec­tion appa­rente et son aveu en filigrane.

À Lep­tis aus­si, on mar­te­la le cadet sur l’arc du car­re­four — la main ten­due de la concorde s’a­dres­sant désor­mais à une sil­houette abra­sée. La famille de pierre au-des­sus du car­do avait tenu huit ans.

Ebu­ra­cum

Il faut main­te­nant suivre l’empereur jus­qu’au bout de sa route, qui est aus­si le bout du monde. En 208, Sévère a soixante-trois ans, la goutte le ronge, et il choi­sit — per­sonne ne l’y oblige — de par­tir en cam­pagne à l’autre extré­mi­té de l’empire, en Bre­tagne, contre les Calé­do­niens. Héro­dien prête aux motifs de ce départ une expli­ca­tion domes­tique : éloi­gner de Rome deux fils qui se détestent, les endur­cir à la guerre, les sou­der dans la boue. Le cal­cul est d’un père autant que d’un stra­tège. Toute la mai­son impé­riale s’embarque donc : l’A­fri­cain, la Syrienne, les deux gar­çons, la cour, les archives, et l’on ins­talle le quar­tier géné­ral à Ebu­ra­cum — York —, ville de gar­ni­son sur l’Ouse, à cinq mille kilo­mètres de l’oued Lebda.

Les cam­pagnes calé­do­niennes sont un enli­se­ment de brumes. On avance dans des tour­bières, on jette des ponts, on ne livre pas de bataille ; l’en­ne­mi se dis­sout dans les col­lines. L’empereur, que ses jambes ne portent plus, se fait trans­por­ter en litière à la tête de ses colonnes. Dion raconte qu’il tenait, mal­gré tout, à être por­té jus­qu’au bout de l’île, pour véri­fier de ses yeux l’in­cli­nai­son du soleil et la lon­gueur des jours. Le détail est peut-être inven­té ; il res­semble pour­tant à l’homme, ce pro­vin­cial métho­dique qui aura vou­lu voir l’empire par ses deux extré­mi­tés — la lumière ver­ti­cale de la Tri­po­li­taine, et ce jour rasant du Nord qui n’en finit pas de mourir.

Il s’é­teint à Ebu­ra­cum le 4 février 211, dans sa soixante-sixième année. Dion, qui tenait l’in­for­ma­tion de la cour, rap­porte ses der­niers mots à ses fils, d’une conci­sion de tes­ta­ment mili­taire : enten­dez-vous, enri­chis­sez les sol­dats, moquez-vous du reste. Pro­gramme cynique et lucide, que Cara­cal­la sui­vra aux deux tiers — il enri­chi­ra les sol­dats et se moque­ra du reste. L’His­toire Auguste, elle, lui prête un autre mot de la fin, plus large, adres­sé à per­sonne : Omnia fui, et nihil expe­dit. J’ai été tout, et rien ne sert. On choi­si­ra selon son humeur ; les deux phrases sont sans doute apo­cryphes, les deux sont par­faites. Dion ajoute une scène : peu avant de mou­rir, l’empereur se fit appor­ter l’urne qui rece­vrait ses cendres, la pal­pa, et lui dit : tu vas conte­nir un homme que le monde n’a pas conte­nu. Le corps fut brû­lé à York ; l’urne fit le voyage inverse de toute sa vie, la mer du Nord, l’o­céan, les colonnes d’Her­cule peut-être, ou les routes de Gaule, jus­qu’au mau­so­lée d’Ha­drien où elle rejoi­gnit les Anto­nins, cette famille qu’il s’é­tait don­née par décret. De Lep­tis à York, en pas­sant par Rome, Antioche, Cté­si­phon et Lyon : rare­ment une vie aura tiré un trait aus­si long sur la carte. Au point de départ du trait, la ville aux Méduses conti­nuait, pour un temps encore, de resplendir.

Le sable

Un siècle après la mort de Sévère, la splen­deur com­mence à se fis­su­rer, et l’on entend le pre­mier cra­que­ment dans les pages d’Am­mien Mar­cel­lin. Vers 363–365, les Aus­tu­riens, nomades venus du sud, ravagent le ter­ri­toire de Lep­tis, brûlent les fermes, coupent les oli­viers. La ville appelle à l’aide le comte Roma­nus, com­man­dant mili­taire d’A­frique ; Roma­nus arrive avec son armée, réclame des vivres et quatre mille cha­meaux, ne les obtient pas, et repart sans avoir com­bat­tu. Suivent des ambas­sades à la cour, des enquêtes tru­quées, des notables exé­cu­tés pour avoir dit la véri­té : Ammien déroule l’af­faire sur des pages entières, avec une fureur froide de sol­dat hon­nête, et ce qu’il décrit n’est pas une inva­sion, c’est une gan­grène — l’empire qui cesse de pro­té­ger et se met à dévo­rer. Lep­tis sur­vit, rape­tis­sée. Les trem­ble­ments de terre du IVe siècle ont jeté bas des colon­nades entières ; l’oued, dont les bar­rages ne sont plus entre­te­nus, engraisse le port mort ; les dunes, que les oli­ve­raies tenaient en res­pect, se remettent en marche.

Au VIe siècle, Jus­ti­nien reprend l’A­frique aux Van­dales, et Pro­cope, dans le trai­té qu’il consacre aux construc­tions de l’empereur, livre le constat d’huis­sier : Lep­tis, grande et popu­leuse autre­fois, est en majeure par­tie ense­ve­lie sous les dunes, aban­don­née des hommes. Les Byzan­tins ne dégagent qu’un frag­ment de la ville, le quar­tier du port, qu’ils entourent d’un rem­part taillé dans les monu­ments — la muraille passe au milieu de la rue à colon­nades, le forum sévé­rien reste dehors, dans le sable. Une ville se recro­que­ville à l’in­té­rieur de sa propre dépouille. Quand les cava­liers arabes prennent la Tri­po­li­taine, au milieu du VIIe siècle, il n’y a déjà presque plus rien à prendre ; les inva­sions hila­liennes du XIe siècle achèvent de vider la cam­pagne. Lep­tis sort de l’his­toire par la porte de ser­vice, sans siège ni incen­die : elle s’é­teint, sim­ple­ment, et le sable monte.

Il faut ici rendre jus­tice à ce sable, car on le calom­nie. Le mal­heur des villes mortes de la Médi­ter­ra­née n’a jamais été l’ou­bli, mais le sou­ve­nir : on savait tou­jours où elles étaient, et l’on venait s’y ser­vir. Rome elle-même a pas­sé mille ans à brû­ler ses marbres pour faire de la chaux et à démon­ter son Coli­sée pour bâtir ses palais. Lep­tis a connu ce pillage de proxi­mi­té — les blocs de la ville affleurent dans les murs de Khoms, la bour­gade voi­sine — mais à dose faible, car il y avait peu de bâtis­seurs alen­tour, et sur­tout le gros du gise­ment était deve­nu inac­ces­sible : quinze mètres de dune par endroits, un scel­lé posé par le désert. Ce que le sable a pris aux regards, il l’a ren­du à la durée. Des­sous, les dal­lages sont res­tés à leur niveau, les fûts cou­chés dans l’ordre de leur chute, les ins­crip­tions à l’a­bri du gel qui n’existe pas et des hommes qui ne creusent pas. Le port s’est momi­fié avec ses anneaux d’a­mar­rage. Les Méduses ont fer­mé les yeux sous la dune. De toutes les archives de la Médi­ter­ra­née, celle-ci fut la mieux clas­sée, pré­ci­sé­ment parce que per­sonne ne pou­vait la consulter.

Per­sonne, sauf les puis­sants, qui envoient se ser­vir. À la fin du XVIIe siècle, le consul de France à Tri­po­li, Claude Lemaire, obtient du pacha le droit d’ex­traire des colonnes de la ville morte pour le compte de Louis XIV ; pen­dant des années, des équipes désen­sablent des fûts de cipo­lin et de gra­nit, les traînent jus­qu’au rivage, les embarquent pour Tou­lon. On dit que cer­tains ser­virent au maître-autel de Saint-Ger­main-des-Prés, d’autres à Ver­sailles ; la Rome afri­caine four­nis­sait ses vieux os au Grand Siècle, qui n’y voyait qu’une car­rière de belle qua­li­té. Puis, en 1816, le pacha Yusuf Kara­man­li, cher­chant à plaire à l’An­gle­terre, offre au prince régent ce qu’il reste de plus trans­por­table : un capi­taine de la Royal Navy, Smyth, vient choi­sir sur place une car­gai­son de colonnes, de cha­pi­teaux et de blocs sculp­tés, que le Wey­mouth débarque en Angle­terre en 1818. Les pierres traînent quelques années dans la cour du Bri­tish Museum, on ne sait qu’en faire, et l’on finit par trou­ver : en 1826, l’ar­chi­tecte du roi, Jef­fry Wyat­ville, les fait dres­ser au bord du lac de Vir­gi­nia Water, dans le grand parc de Wind­sor, arran­gées en ruine pit­to­resque, avec colonnes debout, colonnes cou­chées et arc sur­bais­sé, pour le plai­sir des pro­me­nades royales. Le monu­ment, qu’on bap­ti­sa temple d’Au­guste, est le comble du genre : une fausse ruine bâtie en vraies ruines, un frag­ment de Tri­po­li­taine replan­té dans les pelouses anglaises, arro­sé onze mois sur douze. Les fûts qui por­taient le ciel de Sévère y ver­dissent dou­ce­ment sous les chênes. C’est peut-être le seul mor­ceau de Lep­tis qu’un voya­geur ordi­naire ait long­temps pu tou­cher — à condi­tion de cher­cher l’A­frique dans le Berkshire.

Ceux qui firent le che­min inverse, vers la vraie Lep­tis, s’y cas­sèrent d’a­bord les yeux. Hein­rich Barth arrive de Tri­po­li en 1850, à pied et à che­val, jeune savant prus­sien d’une endu­rance effrayante, en route pour un voyage de cinq ans qui le mène­ra jus­qu’à Tom­bouc­tou. Il campe dans les ruines, mesure ce qui dépasse, recon­naît le cirque le long de la mer, note les crêtes de murs émer­geant des dunes comme des récifs à marée haute, et com­prend l’es­sen­tiel : que le visible n’est rien, que la ville entière est là, des­sous, intacte. Un demi-siècle plus tard, Hen­ri Méhier de Mathui­sieulx, char­gé de mis­sion fran­çaise en Tri­po­li­taine otto­mane, publie le récit de ses recon­nais­sances ; à Lep­tis, il ne voit guère que le haut du théâtre et quelques échines de pierre, mais il pèse le tré­sor à sa juste mesure et l’é­crit tran­quille­ment : le jour où l’on fouille­ra ici, on exhu­me­ra une Pom­péi afri­caine. Il ne croyait pas si bien dire, ni si tôt : dans les années 1920 et 1930, d’im­menses chan­tiers de déga­ge­ment — ita­liens, puisque l’his­toire avait entre-temps don­né la Libye à l’I­ta­lie — reti­rèrent la dune à la brouette et ren­dirent au soleil le forum, la basi­lique, les thermes, le port fos­sile et les Méduses aux yeux grands ouverts. Mais c’est là une autre his­toire, avec ses propres arrière-pen­sées, et elle sort de notre Antiquité.

Res­tons plu­tôt une der­nière fois au bord de l’oued Leb­da, dans la lumière d’a­vril — celle du mois où naquit l’en­fant. La mer bat les môles d’un port où plus rien n’ac­coste. Sur l’arc du car­re­four, une famille de pierre conti­nue de se ser­rer la main, moins un visage. À trois mille kilo­mètres au nord-ouest, sous le Capi­tole, des trous de tenons épellent le nom d’un prince assas­si­né. Dans un parc anglais, des colonnes exi­lées prennent la pluie. Et sur les rayon­nages du voya­geur immo­bile, l’His­toire Auguste attend, ouverte à la Vie de Sévère, sur la phrase que le vieil empe­reur n’a pro­ba­ble­ment jamais dite et qui résume pour­tant, mieux que toutes les archives, ce que Lep­tis enseigne à qui la lit : j’ai été tout, et rien ne sert. La ville, elle, fut tout — comp­toir, capi­tale rêvée, car­rière, dune — et cela a ser­vi, au moins, à ceci : douze siècles de sable ont fait d’elle la plus fidèle mémoire de marbre que la Médi­ter­ra­née nous ait gardée.

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