Gjirokaster
La Méditerranée vue de dos
Gjirokastër, ou la Méditerranée vue de dos
Il y a des villes qui regardent la mer et des villes qui lui tournent le dos. Gjirokastër fait les deux à la fois. Accrochée au flanc du Mali i Gjerë, à trois cents mètres au-dessus d’une vallée qui file vers le sud, elle est séparée de l’Adriatique par une seule chaîne de montagnes — cinquante kilomètres à vol d’oiseau, deux jours de mulet — et elle a passé six siècles à vivre de ce que la mer voulait bien acheter, sans jamais consentir à s’en approcher. C’est une ville de l’arrière-pays au sens fort : non pas un lieu que la Méditerranée a oublié, mais un lieu qui a choisi de ne l’atteindre que par procuration, par les convois de laine et de peaux, par les fils partis faire fortune à Ioannina, à Corfou, à Venise, à Istanbul. Elle est faite de calcaire gris et de bois de châtaignier, et elle a soif.
I. Le sol qui commande
Arriver par le bas
On arrive toujours à Gjirokastër par en dessous, et c’est la première leçon que la ville donne. La route nationale suit le fond de la vallée du Drino, plate, verte, agricole, bordée de peupliers et de champs d’orge, et pendant vingt minutes on ne voit rien qu’une pente sèche à droite, hérissée de chênes rabougris et de blocs de calcaire éboulés. Puis la ville apparaît d’un coup, sans transition, comme une chose qui aurait poussé sur la roche pendant la nuit : trois ou quatre cents toits gris disposés en écailles sur la pente, si serrés qu’on ne devine pas les rues, et au-dessus, en surplomb, la masse allongée de la forteresse, posée sur son éperon comme une coque retournée.
L’impression première est celle d’une anomalie. Il y a en bas, à deux kilomètres, une plaine fertile, irriguée, plate, où l’on pourrait bâtir sans effort. La ville est en haut, sur la roche nue, là où il n’y a pas d’eau, pas de terre arable, pas d’assiette horizontale, et où chaque mètre carré de sol utilisable a dû être arraché à la pente au prix d’un mur de soutènement. Les habitants montent leurs courses à pied depuis le bazar, sur des rues qui ne sont pas des rues mais des escaliers de galets — d’où le second surnom de la ville, qyteti i njëmijë shkallëve, la ville aux mille marches. En été, on renonce vite à compter.
Ce paradoxe n’en est pas un. Il est la clé de tout ce qui suit. Gjirokastër n’a pas été construite en dépit de la pente : elle a été construite à cause d’elle, et à cause de ce que la pente offrait — la vue, la défense, la hauteur — au prix de ce qu’elle refusait : l’eau. On a choisi la partie la plus sèche de la vallée du Drino parce que c’était la plus sûre. Tout le reste de l’histoire de la ville découle de cet arbitrage initial, répété siècle après siècle par des générations qui ne le formulaient probablement jamais mais qui, chaque hiver, montaient sur leur toit vérifier que les gouttières menaient bien à la citerne.
Un calcaire qui se fend droit
La roche du Mali i Gjerë est un calcaire de plateforme, plissé et fracturé par la tectonique adriatique, et il a une propriété que les maçons de la région ont exploitée jusqu’à en faire une civilisation matérielle : il se débite en dalles. Pas en blocs cubiques comme le granit, pas en moellons informes comme le basalte, mais en plaques planes, d’épaisseur relativement régulière, que l’on peut détacher du banc à la barre à mine et transporter à dos d’homme sur une centaine de mètres.
Les campagnes de caractérisation menées ces dernières années sur les carrières régionales donnent des résistances à la compression allant d’une vingtaine à plus de cent mégapascals selon les bancs, avec une dispersion considérable — ce qui signifie, traduit en termes de chantier, que les maçons savaient distinguer à l’œil et au son les pierres bonnes pour la fondation, celles bonnes pour le parement, et celles qu’on réservait au dallage des cours. Ce savoir n’a jamais été écrit. Il se transmettait dans les corporations de maîtres bâtisseurs, les usta, dont les lignages sont attestés dans toute l’Albanie du Sud et l’Épire, et qui circulaient d’un chantier à l’autre en emportant leurs proportions dans la tête.
Le résultat est visible depuis n’importe quelle terrasse : des toits qui ne sont pas couverts de tuiles mais de dalles de pierre, posées à recouvrement sur une charpente de bois, et maintenues par leur seul poids. Rien ne les fixe. Sur des pentes de toiture parfois raides, l’équilibre tient à la friction, à la portée du chevron, à la façon dont la dalle du dessus mord celle du dessous. Une toiture de Gjirokastër pèse plusieurs dizaines de kilos au mètre carré — trois à quatre fois une couverture de tuiles — et c’est cette masse qui explique la structure entière de la maison : les murs du rez-de-chaussée font parfois plus d’un mètre d’épaisseur non pas seulement pour résister aux balles, mais pour porter le ciel de pierre.
Il y a là un exemple presque trop parfait de ce que Braudel appelait la contrainte du milieu : une propriété pétrographique locale, la fissilité du calcaire, engendre une technique de couverture, qui engendre une structure porteuse, qui engendre un plan de maison, qui engendre une forme urbaine, qui finit — six siècles plus tard, en 2005 — par engendrer une inscription au patrimoine mondial. La roche a écrit la ville.
La soif
Le talon d’Achille de ce dispositif, c’est l’eau. Le calcaire est karstique : la pluie ne ruisselle pas, elle disparaît. Elle s’engouffre dans les diaclases et ressort trente kilomètres plus loin, en fond de vallée, sous forme de sources froides et abondantes dont la ville, perchée, ne peut rien faire. Le Drino coule en bas. Les jardins et les vignes sont en bas. La ville est en haut, et elle est sèche.
La solution, universelle en Méditerranée karstique — on la retrouve des Pouilles à la Crète, de Malte au Liban — est la citerne. Chaque maison de Gjirokastër possède au rez-de-chaussée, à côté de l’étable et de la réserve, une cuve maçonnée et enduite, la sterë, alimentée par les eaux de toiture, dimensionnée pour tenir les quatre mois secs. Le mot lui-même est un fossile linguistique : il vient du grec kistérna, lui-même emprunté au latin cisterna, et il désigne dans tout le monde balkanique orthodoxe et musulman le même objet, la même angoisse et la même discipline. Boire de l’eau de sa propre toiture, c’est accepter que la maison soit non seulement un abri mais un bassin versant privé.
Le voyageur ottoman Evliya Çelebi, qui traverse la ville en 1670, note l’affaire avec la précision d’un fonctionnaire : il compte cinq fontaines publiques et juge aussitôt que c’est très insuffisant pour la population, ajoutant que les habitants descendent en permanence à la rivière de la plaine chercher de l’eau avec des chevaux et des ânes. Dans la forteresse, il décrit une citerne unique et gigantesque, au pied du minaret, qui alimente toutes les maisons de l’enceinte, chacune disposant en outre de sa propre réserve.
Cette phrase, glissée entre un inventaire de mosquées et une description de vêtements, dit l’essentiel : Gjirokastër a vécu quatre siècles au bord de la pénurie hydraulique, et elle l’a accepté parce que la sécurité valait plus que l’eau. Quand Ali Pacha, au début du XIXe siècle, voudra faire de la citadelle une place forte moderne, la première chose qu’il fera construire ne sera pas un bastion : ce sera un aqueduc d’une douzaine de kilomètres captant les eaux du massif de Sopot. Prendre la ville, dans cette vallée, cela a toujours consisté à couper l’eau.
II. Le nom, le verrou, l’empire
Château d’argent
Le nom apparaît pour la première fois par écrit au milieu du XIVe siècle, sous la plume de l’empereur-chroniqueur byzantin Jean VI Cantacuzène, sous la forme Argyrokastron — château d’argent. Trois explications circulent, et il faut dire honnêtement qu’aucune n’est démontrée.
La première est légendaire : une princesse nommée Argjiro, sœur ou épouse du seigneur local, se serait jetée du haut des remparts avec son enfant plutôt que de tomber aux mains des Ottomans. La légende est belle, très répandue dans les Balkans — on connaît des variantes à Rozafa près de Shkodër, ailleurs en Épire — et elle a toutes les caractéristiques de l’étiologie tardive : elle explique un nom déjà existant par un récit fabriqué après coup.
La deuxième est descriptive, et c’est celle que défendent la plupart des habitants : par temps de pluie, quand les dalles de calcaire mouillées prennent la lumière, la ville entière vire au gris argenté et semble luire. J’ai vu cela une fin d’après-midi de novembre, et l’explication cesse d’être poétique pour devenir simplement exacte.
La troisième renvoie à une famille locale, les Argyri, dont l’existence dans la région n’est pas solidement documentée. Elle est mentionnée par prudence dans la littérature, sans qu’aucune source ne l’étaye.
Le point qui mérite d’être signalé est ailleurs : le nom est grec, la ville sera ottomane, la population sera majoritairement albanaise, et les Turcs l’appelleront Ergiri, contraction de l’appellation grecque. Cette stratification onomastique n’est pas un détail folklorique. Elle est la signature d’une zone de contact, et Gjirokastër est restée toute son histoire une ville où plusieurs langues nommaient les mêmes pierres.
Le corridor du Drino
Pour comprendre pourquoi une forteresse s’est édifiée là, il faut regarder la carte à l’échelle qui convient, celle du bassin. Le Drino coule vers le nord dans un couloir tectonique rectiligne, coincé entre le Mali i Gjerë à l’ouest et les hauteurs du Lunxhëri à l’est. Il conflue avec la Vjosa près de Tepelenë, et la Vjosa descend vers l’Adriatique. Vers le sud, le même couloir mène sans obstacle majeur au bassin de Ioannina. Vers l’ouest, un col franchit le Mali i Gjerë et redescend sur la plaine côtière, vers Delvinë, Butrint et Sarandë, en face de Corfou.
Gjirokastër est donc assise sur un nœud : la route nord-sud qui relie l’Épire intérieure à la vallée de la Vjosa et, au-delà, à l’Albanie centrale ; et la route est-ouest qui relie cet intérieur à la mer Ionienne. Elle n’est pas sur la mer, mais elle est sur ce qui y mène. C’est exactement la position que Braudel décrivait pour des dizaines de villes du pourtour méditerranéen : ni port ni village de montagne, mais relais, point de rupture de charge où l’économie verticale des pâturages rencontre l’économie horizontale du cabotage.
La vallée est habitée depuis longtemps. Sur le versant oriental, face à la ville, s’étend le site d’Antigonée, cité fondée au IIIe siècle avant notre ère par Pyrrhus d’Épire et nommée d’après son épouse — une fondation hellénistique classique, avec ses murs, son agora, ses mosaïques, aujourd’hui abandonnée aux oliviers et aux coquelicots. Plus au sud, Hadrianopolis, romaine, avec son théâtre. La vallée a donc connu la ville avant Gjirokastër ; simplement, elle l’avait construite en bas.
Le déplacement vers le haut est un fait du Moyen Âge, et c’est un fait méditerranéen général. L’insécurité des VIe-Xe siècles — raids, effondrement des structures impériales, pillages côtiers — a fait migrer l’habitat des plaines vers les hauteurs dans toute la Méditerranée : c’est l’incastellamento des historiens italiens, ce sont les villages perchés de Provence, les kastra de Grèce. Gjirokastër appartient à cette famille. Sa forteresse prend sa forme sous les Byzantins ; au XIVe siècle, le seigneur albanais Gjin Zenebishi s’en empare et en fait sa place forte, et c’est sous les Zenebishi que les maisons commencent à déborder hors de l’enceinte.
1417 : l’entrée dans le système
La conquête ottomane de la vallée est acquise vers 1417–1420. Elle n’est pas un cataclysme : c’est un changement de système fiscal et administratif. La forteresse devient le siège d’un sandjak, unité de commandement militaire et de perception, et la ville entre dans la machinerie ottomane — registres cadastraux, timar, qadi, douanes.
Les chiffres des registres donnent la mesure de la croissance. Aux alentours de 1431–1432, un recensement fiscal dénombre environ cent soixante maisons. Un siècle et demi plus tard, en 1583, les chroniques en comptent plus de quatre cents. En 1670, Çelebi parle de deux mille maisons couvertes de dalles, huit quartiers, huit mosquées, trois églises, deux cents boutiques, cinq caravansérails. En deux siècles et demi, la ville a été multipliée par douze.
Cette courbe est celle de la Méditerranée ottomane du XVIe siècle : croissance démographique générale, monétarisation, sécurité relative des routes, et surtout intégration à un marché unifié qui va de Belgrade à Alexandrie. Ce n’est pas la ville qui a inventé sa prospérité ; c’est un système impérial qui a rendu rentable ce qu’elle savait produire.
Un mouvement plus discret accompagne cette croissance : la conversion. Du XVIe au début du XIXe siècle, une ville à majorité chrétienne devient une ville à majorité musulmane, par conversion d’une partie de la population urbaine et par afflux de convertis venus des campagnes environnantes. Le processus est lent, inégal, jamais total — les quartiers chrétiens subsistent, et Çelebi en décrit encore deux — et il produit une configuration confessionnelle stratifiée qui sera l’une des marques durables de la région : musulmans sunnites, confrérie bektachie très implantée, orthodoxes de langue albanaise, orthodoxes de langue grecque, valaques aroumains transhumants. Cinq appartenances sur trente kilomètres de vallée.
III. La maison comme machine
Ce que Çelebi a vu
Le passage d’Evliya Çelebi par Gjirokastër, en 1670, reste la meilleure description ancienne de la ville, et l’une des plus utiles de tout le corpus balkanique du voyageur ottoman. Il vient de la côte, par Delvinë, en mission de recrutement de troupes et d’ouvriers pour la péninsule du Magne récemment conquise. Il reste assez pour compter.
Il décrit une forteresse en arête, longue et étroite, dont il compare la silhouette à celle d’une galère — l’image est frappante et probablement juste, on la vérifie encore depuis la plaine. Il compte deux cents maisons à deux étages à l’intérieur des murs, toutes couvertes de dalles. Il énumère le personnel administratif avec une gourmandise de comptable : le qadi et son traitement, le mufti, l’intendant des sipahis, le commandant des janissaires, l’inspecteur des marchés, le percepteur des péages, l’architecte en chef, le gardien de la forteresse et deux cents hommes de garnison. On mesure, à cette liste, combien une petite ville de montagne pouvait être densément administrée dans l’Empire.
Puis il s’attarde sur les maisons de la ville ouverte, et son étonnement est réel. Il affirme n’avoir vu nulle part ailleurs au monde des murs de cette sorte : très hauts, en blocs de pierre appareillés à sec, sans mortier ni enduit, si serrés qu’un moineau ne trouverait pas où poser une griffe. Il note que chaque maison bien bâtie possède sa tour. Il ajoute — et c’est l’observation d’un connaisseur — que la qualité de la taille lui rappelle les moellons d’Ankara et qu’il n’a vu de pierre carrée équivalente qu’en Anatolie occidentale.
Le reste de son témoignage est plus étrange, et c’est ce qui le rend précieux. Il décrit une ville obsédée par la peste, où l’apparition d’un simple furoncle suffit à faire fuir les voisins, où l’on n’entre pas dans une maison contaminée avant deux ans et où l’on désinfecte au vinaigre et aux herbes avant de rebâtir des pans entiers. Il décrit surtout la coutume du deuil : des familles qui pleurent leurs morts pendant quarante, cinquante, jusqu’à quatre-vingts ans, réunies le dimanche, employant des pleureuses professionnelles dont les lamentations rendent la ville inhabitable ce jour-là. Il en tire un surnom qui lui reste : la ville des lamentations.
Il faut lire cela avec précaution. Çelebi est un écrivain, il aime les anecdotes, il en invente parfois, et son goût pour l’étrangeté est celui d’un homme d’Istanbul décrivant une périphérie montagnarde. Mais le vajtim, le chant funèbre albanais, est parfaitement attesté par l’ethnographie ultérieure, et sa persistance dans le Sud jusqu’au XXe siècle n’a rien d’une fable. Ce que Çelebi a entendu ce dimanche-là existait. Il l’a simplement entendu en étranger.
Un dernier détail, apparemment mineur, m’a retenu : il note que le climat de montagne interdit ici la culture du citron, de l’orange, de la grenade et de l’olivier. C’est la frontière méditerranéenne dessinée par un botaniste involontaire. À trois cents mètres d’altitude et à cinquante kilomètres de la mer Ionienne, on est déjà sorti du domaine de l’olivier. La Méditerranée s’arrête ici — et pourtant, comme on va le voir, elle continue.
L’anatomie de la kullë
La maison de Gjirokastër, la kullë, est l’un des objets architecturaux les plus intelligents des Balkans, et elle mérite qu’on la démonte pièce par pièce.
Le rez-de-chaussée est entièrement en pierre, aveugle ou percé de meurtrières, et il n’est pas habité. Il contient le katoi, l’étable ; le qilar, la réserve de denrées ; la sterë, la citerne ; parfois un moulin domestique. C’est le socle, au sens propre et au sens tactique : en cas d’attaque, on abandonne le bétail et on tient l’étage.
Le premier étage est le lieu de la vie familiale. On y accède par un escalier intérieur, jamais directement de la rue. On y trouve l’oda e zjarrit, la pièce du feu, cœur domestique organisé autour de la cheminée, où l’on cuisine, où l’on dort, où l’on file la laine.
Le ou les étages supérieurs abritent l’oda e miqve ou oda e mirë, la chambre des hôtes, la belle chambre. C’est là que se concentre toute la dépense de la maison : plafonds de bois sculpté à caissons, niches ouvragées, banquettes basses courant sur trois côtés, cheminée décorée, et surtout une rangée de fenêtres qui donne sur la vallée. La maison est aveugle en bas et vitrée en haut. Elle refuse la rue et prend le paysage.
La structure change avec la hauteur, et c’est le trait le plus révélateur : les niveaux inférieurs sont en maçonnerie massive de tradition albanaise rurale — la kullë de montagne, la maison-tour des clans, que l’on retrouve du Kosovo au Monténégro ; les niveaux supérieurs sont en pan de bois hourdé, le çatma, technique urbaine ottomane que l’on rencontre à Bursa, à Safranbolu, à Plovdiv, à Sarajevo. Une même maison superpose littéralement deux civilisations du bâti : en bas la défense clanique, en haut la sociabilité impériale. Au XIXe siècle s’ajoutent les erker, encorbellements saillants qui portent les fenêtres au-dessus du vide et qu’on retrouve, sous d’autres noms, de Trébizonde à Alger.
Le plan le plus courant à Gjirokastër associe deux corps de bâtiment perpendiculaires. Une variante plus tardive, du XIXe siècle, met deux ailes parallèles reliées par un volume central de distribution — ce sont les maisons les plus spectaculaires, celle des Zekate notamment, datée de 1811, avec ses tours jumelles et sa double arcade. On visite aussi la maison Skënduli, restée dans la même famille pendant une dizaine de générations, dont les guides sont les propriétaires eux-mêmes et dont les quarante-six fenêtres et neuf cheminées disent, mieux que tout inventaire, ce qu’était la fortune d’un notable de vallée.
Ce qu’il faut retenir, c’est que cette maison n’est pas un style. C’est une réponse simultanée à cinq contraintes : une roche fissile, une pente, une pénurie d’eau, une insécurité endémique et une culture de l’hospitalité qui exige une pièce de représentation. Enlevez une seule de ces contraintes et la maison change. C’est de l’architecture au sens où Braudel entendait la civilisation matérielle : non pas ce que les hommes ont voulu faire, mais ce que leurs conditions leur ont permis d’inventer.
Le prix du toit
Un mot sur ce que cela coûte. Une toiture de dalles doit être révisée régulièrement : les pierres glissent, se fendent au gel, s’écaillent. La charpente qui les porte est en bois local — châtaignier, chêne — et travaille. Tant que les propriétaires vivent dans la maison, l’entretien est un geste annuel, presque inconscient, comme on cure une gouttière. Dès que la maison se vide, le toit devient une bombe à retardement : une dalle qui glisse ouvre un passage à l’eau, l’eau pourrit le chevron, le chevron cède, et une trentaine de mètres carrés de couverture s’effondrent d’un coup dans l’oda e miqve.
C’est très exactement ce qui est arrivé à des dizaines de maisons de Gjirokastër entre 1990 et 2010. Le patrimoine n’est pas mort de vandalisme ; il est mort de départ.
IV. Ce qui montait, ce qui descendait
L’économie verticale
De quoi vivait cette ville ? De trois choses, et toutes trois viennent d’en haut.
La première est l’élevage. Les massifs qui encadrent la vallée — le Mali i Gjerë à l’ouest, le Lunxhëri et, plus loin, le Nemërçkë à l’est — offrent des pâturages d’été. Le système de la transhumance, verticale et courte, fait monter les troupeaux en juin et redescendre en octobre. Les acteurs en sont largement les Valaques aroumains, ces pasteurs de langue romane dispersés dans tout le sud des Balkans, dont la présence dans la région est attestée et significative. La montagne produit du mouton, de la laine, du fromage, des peaux.
La deuxième est la transformation. La laine devient flanelle et drap ; les peaux deviennent cuir, et la tannerie a été jusqu’au XXe siècle un métier majeur de la ville — métier d’eau, d’ailleurs, ce qui obligeait à s’installer près des rares points d’écoulement. On y ajoute la soie, la broderie, l’orfèvrerie, la taille de pierre. Le bazar, avec ses deux cents boutiques du temps de Çelebi, n’est pas un marché de détail : c’est un atelier collectif.
La troisième est le commerce lointain, et c’est ici que la Méditerranée entre en scène.
La mer par procuration
Les produits de Gjirokastër — laine fine, peaux, cire, fromages, tissus — ne sont pas consommés dans la vallée. Ils descendent. Deux itinéraires principaux s’offrent à eux.
Le premier passe par Ioannina, à quatre-vingts kilomètres au sud-est, capitale de l’Épire, siège de gouverneurs, place financière et intellectuelle en pleine ascension entre le XVIe et le XIXe siècle. Ioannina redistribue vers Preveza, vers Arta, vers le golfe Ambracique et, de là, vers l’Italie.
Le second, plus court et plus direct, franchit le Mali i Gjerë et redescend sur la côte ionienne, vers Sarandë et Butrint, en face de Corfou. Corfou est vénitienne jusqu’en 1797, et c’est un fait capital : à trente milles marins de la côte albanaise, une île latine, catholique, arsenalisée, dotée d’un consulat et d’un système bancaire, offre au commerce de l’Épire ottomane sa porte d’entrée sur le marché européen. Les documents consulaires du XVIIIe siècle montrent des réseaux de négociants grecs, aroumains et albanais installés à Venise, opérant depuis Ioannina, Shkodër, Elbasan, Moschopolis, Thessalonique, et traitant par l’intermédiaire d’agents permanents dans la Sérénissime. La laine fine, la cire, les cuirs figurent en tête des exportations recensées.
Il faut se représenter la chose concrètement : un ballot de laine tondu en juillet sur un alpage du Nemërçkë, lavé et cardé dans un atelier de Gjirokastër en septembre, chargé sur un mulet en octobre, embarqué à Sarandë ou à Butrint en novembre, débarqué à Corfou, transbordé sur un navire vénitien, vendu au Rialto au printemps, filé et tissé en Vénétie, et porté peut-être par un bourgeois de Padoue. Cinq mois, quatre changements de moyen de transport, trois langues, deux souverainetés. C’est cela, une économie méditerranéenne.
Et le mouvement inverse existe : remontent vers la vallée les draps manufacturés d’Europe, le papier, le sucre, le café, les armes, les pièces d’or vénitiennes — les zecchini, dont les femmes de la région feront des colliers et des coiffes de mariage, transformant la monnaie en trésor domestique, ce qui est une manière ancienne et universelle de thésauriser dans une économie sans banque.
La grande maison de pierre de Palorto ou de Dunavat est payée avec cet argent-là. Le plafond sculpté de l’oda e miqve est un profit de laine.
Le fils parti
Il faut ajouter un quatrième flux, moins tangible : les hommes. L’Épire et l’Albanie du Sud sont depuis très longtemps des terres d’émigration masculine. On part comme marchand, comme artisan, comme soldat, comme domestique, vers Istanbul, vers l’Égypte, vers les principautés roumaines, vers Venise, vers Trieste. On envoie de l’argent. On revient parfois construire une maison, ou on ne revient pas et on finance de loin une école, une église, une fontaine.
Ce schéma — le kurbet, l’exil de travail — n’est pas une pathologie récente de l’Albanie. C’est une structure ancienne, un régime démographique. Ce que le XXe siècle a fait, on le verra, c’est l’amplifier au point de rupture.
V. Le lion
Ali Pacha de Tepelenë
Au tournant du XIXe siècle, un homme donne à toute cette région une cohérence politique que l’Empire ne lui avait jamais accordée. Ali Pacha, né vers 1743 près de Tepelenë — c’est-à-dire à une trentaine de kilomètres en aval, dans la même vallée —, gouverneur de Ioannina à partir de 1788, construit en trente ans un pouvoir personnel qui s’étend sur l’Épire, une partie de la Thessalie, la Macédoine occidentale et une portion du Péloponnèse.
Sa méthode est un mélange de fidélité formelle au sultan et d’autonomie réelle absolue : il lève ses impôts, entretient son armée, mène sa diplomatie. Il négocie tour à tour avec les Français de Napoléon et les Britanniques, obtient des canons, joue de la rivalité européenne autour des îles Ioniennes. Byron le visite en 1809, en compagnie de John Cam Hobhouse, et en tire des pages qui feront de lui, pour l’Europe romantique, la figure du despote oriental — le « Bonaparte musulman », dira plus tard l’historiographie.
Gjirokastër lui résiste. Les notables de la ville, avec ceux de Delvinë, de Berat et de Kardhiq, s’inquiètent de sa montée en puissance et forment contre lui une alliance. Ali les défait un par un. La forteresse de Gjirokastër est prise par son lieutenant Omer Vrioni, qui emploie deux moyens : couper l’eau et bombarder avec de l’artillerie britannique acheminée depuis Malte. En 1811, la ville est à lui.
Ce qu’il en fait est significatif. Il ne la détruit pas ; il l’équipe. Il élargit l’enceinte de la citadelle, y ajoute la tour de l’horloge — objet éminemment politique, qui impose un temps public et mesuré à une ville jusque-là réglée par l’appel à la prière et le soleil —, et il fait construire cet aqueduc de douze kilomètres qui apporte enfin l’eau du Sopot jusqu’au château. Gjirokastër devient un centre administratif et commercial de premier rang dans son système.
Ali Pacha est tué en 1822 sur ordre de la Porte, dans un monastère du lac de Ioannina, et sa tête est envoyée à Istanbul. L’expérience s’achève.
Une forme politique méditerranéenne
Il serait facile de ne voir dans Ali qu’un tyran pittoresque. Il est plus intéressant de le lire comme un cas d’une famille politique qui a proliféré sur tout le pourtour méditerranéen entre 1770 et 1830 : le gouverneur provincial qui, profitant de l’affaiblissement du centre impérial et de la demande européenne en matières premières, transforme sa charge en principauté héréditaire.
Mehmet Ali en Égypte, à la même époque, fait exactement cela — et avec bien plus de succès et de durée. Les beys de Tunis, les deys d’Alger, Ahmet al-Djazzar à Acre relèvent du même mouvement. Tous vivent d’un même mécanisme : contrôler l’exportation d’un produit agricole ou pastoral vers l’Europe industrielle naissante, en tirer les moyens d’une armée moderne, et négocier sa propre autonomie avec les puissances européennes qui achètent.
Ali Pacha n’a pas duré, faute de base économique suffisante — l’Épire ne pouvait offrir ni le coton ni le blé de la vallée du Nil. Mais il appartient à la même génération et au même phénomène : la première grande décomposition, économiquement pilotée, du système impérial ottoman en Méditerranée. Que ce phénomène ait eu l’un de ses foyers dans une vallée sèche de l’arrière-pays adriatique en dit long sur la profondeur à laquelle le marché européen pénétrait alors l’intérieur des terres.
Le siècle des nations
Après Ali, la Porte reprend le contrôle, et Gjirokastër retrouve son statut de chef-lieu commerçant : bétail, laine, flanelle, produits laitiers, soie, broderie. Le bazar, incendié au début du XIXe siècle, est rebâti selon le tracé qu’on lui connaît encore.
Mais le siècle qui vient est celui des nationalités, et la ville y prend une part active. En 1880, une assemblée s’y réunit pour promouvoir l’autonomie et résister à l’autorité ottomane. En 1908 y ouvre l’une des premières écoles de langue albanaise, nommée Liria — la Liberté —, suivie de clubs et de sociétés patriotiques. Dans une région où l’école se faisait en grec pour les orthodoxes et en turc pour les musulmans, enseigner en albanais est un acte politique majeur : c’est affirmer qu’une nation peut exister indépendamment de la confession.
L’indépendance albanaise de 1912 et le tracé des frontières en 1913 laissent Gjirokastër du côté albanais, à une quinzaine de kilomètres de la nouvelle frontière grecque. La vallée du Drino, en aval de la ville — le Dropull —, est peuplée de villages grecophones qui se retrouvent minoritaires dans un État albanais, tandis que des Albanais se retrouvent minoritaires du côté grec. Une brève république autonome de l’Épire du Nord est proclamée en 1914 ; elle ne survivra pas à la guerre. Le contentieux, lui, survivra à tout.
Ce partage est l’un des innombrables cas où une frontière d’État a été tracée en travers d’un espace économique et social ancien. La vallée fonctionnait comme un continuum ; elle est devenue une bordure.
VI. Le siècle de pierre
Les occupations
Ismail Kadare naît à Gjirokastër en 1936, fils d’un greffier de tribunal, dans une ville d’environ quinze mille habitants, chef-lieu de préfecture du royaume de Zog. Il a trois ans quand l’Italie fasciste envahit l’Albanie, en avril 1939. Il en a sept quand les Allemands prennent la relève, en 1943.
Entre-temps, la ville a changé de mains un nombre de fois que la mémoire d’enfant enregistre comme une farce : les Italiens, puis les Grecs, puis de nouveau les Italiens, puis les Grecs encore, avec des intervalles de quelques dizaines d’heures pendant lesquels la ville n’a aucun gouvernement. Elle est bombardée par l’aviation britannique. Les habitants descendent s’abriter dans les vastes souterrains de la citadelle.
C’est cette expérience que Kadare transpose en 1971 dans Kronikë në gur — Chronique de la ville de pierre —, roman largement autobiographique où la ville elle-même est le personnage principal : ville inclinée à un angle impossible, ville où la cave d’une maison peut toucher le toit de la suivante, ville dont les pierres ont vu passer plus de maîtres que d’habitants. Publier cela en 1971, sous un régime qui se présentait comme la fin de l’histoire, était un geste dont l’audace n’apparaît que rétrospectivement : suggérer que la pierre survit aux régimes, c’est suggérer que le régime passera.
Car l’autre enfant célèbre de la ville est Enver Hoxha, né ici en 1908, vingt-huit ans avant Kadare, et qui gouvernera l’Albanie de 1944 à sa mort en 1985 avec une brutalité et un isolationnisme sans équivalent en Europe. Que la même petite ville de pierre ait produit le dictateur et son plus grand écrivain est une coïncidence sur laquelle Kadare est revenu toute sa vie, sans jamais l’épuiser.
La ville-musée : un paradoxe fécond
En 1961, le régime prend une décision qui va sauver Gjirokastër : il la proclame « ville-musée ». Berat reçoit le même statut. Concrètement, cela signifie que ces deux villes sont exemptées des programmes de modernisation urbaine — les barres de logements, les percées, les places monumentales — qui vont transformer le reste du pays.
En 1965, l’Institut des Monuments de Culture ouvre un bureau sur place et entame une restauration systématique. Le bilan de vingt-cinq ans de travail est loin d’être négligeable : à la veille de 1990, trente-huit édifices de première catégorie et deux cent cinquante-trois de deuxième catégorie ont été restaurés, et la citadelle a fait l’objet de campagnes régulières de consolidation.
Il y a là une ironie qu’il faut regarder en face. Le régime le plus destructeur de l’histoire albanaise — qui a interdit toute religion en 1967, démoli des centaines de mosquées, d’églises et de tekke, y compris la vieille mosquée du Tekke de Gjirokastër que Çelebi avait décrite — est aussi celui qui a sauvé le tissu urbain ottoman de la ville. Les deux gestes ne sont pas contradictoires : ils procèdent de la même logique. Le régime détruisait le sacré et conservait le pittoresque, parce que le premier était un rival idéologique et le second un patrimoine national utilisable. La maison de pierre pouvait devenir un symbole du génie populaire albanais ; le minaret, non.
Le résultat est un centre historique intact et un patrimoine religieux dévasté. La maison natale de Hoxha, reconstruite en 1944 après un incendie, devient en 1966 un musée à sa gloire ; elle est reconvertie, après 1991, en musée ethnographique d’où toute trace du dictateur a été retirée. Peu de bâtiments résument aussi bien le rapport albanais à sa propre mémoire.
Le reste de la ville, pendant ce temps, s’industrialise : usines de chaussures, de réfrigérateurs, de parapluies, atelier de métallurgie. Une ville double s’installe — la ville de pierre en haut, la ville socialiste en bas.
1991–1997 : l’effondrement
La chute du régime est ici particulièrement brutale. En août 1991, la statue monumentale de Hoxha est abattue par des membres de la communauté grecque locale. Les usines ferment. Le chômage explose. L’émigration reprend, massivement, vers la Grèce toute proche et vers l’Italie.
En 1993, la région devient un foyer de tensions ouvertes entre la minorité grecque et la police albanaise. En 1997, l’effondrement des pyramides financières qui avaient absorbé l’épargne de tout le pays ruine des milliers de familles ; Gjirokastër est l’un des épicentres de la révolte contre le gouvernement de Sali Berisha. L’État s’évapore pendant plusieurs mois. Les dépôts d’armes sont pillés. En décembre 1997, la maison de Hoxha est endommagée par des inconnus.
Pour le patrimoine, ces années sont pires que la guerre. Personne n’entretient plus rien. Les restaurations sont interrompues faute de crédits. Les maisons se vident, et les toits, comme on l’a vu, commencent à tomber. C’est dans cet état d’alarme que la municipalité cherche de l’aide extérieure — le ministère français de la Culture soutient la démarche — et que s’engage le processus qui aboutira à l’inscription au patrimoine mondial en 2005, conjointement avec Berat, au titre d’exemples rares et bien conservés d’une ville de l’époque ottomane.
Ce que protéger veut dire
Vingt ans après, le bilan est ambigu, et il vaut la peine d’être énoncé sans complaisance.
Du côté positif : les financements publics et internationaux sont revenus, plusieurs dizaines de maisons monumentales ont été consolidées ou restaurées, le bazar a retrouvé son pavage et sa vie, l’artisanat de la pierre subsiste — il reste quelques tailleurs en haut du bazar, au milieu des boutiques de souvenirs —, et le tourisme culturel a connu une croissance considérable depuis le milieu des années 2010. Le festival national de folklore, qui se tient dans la citadelle, remplit la ville à un point que les anciens disent n’avoir jamais vu.
Du côté préoccupant : la démographie. La population municipale, qui approchait les vingt-neuf mille habitants au recensement de 2011, est estimée autour de vingt-deux mille aujourd’hui, en baisse continue. À l’échelle du comté, la chute est encore plus nette : d’environ soixante-douze mille habitants en 2011 à une soixantaine de mille en 2023, soit près de dix-sept pour cent en douze ans, sous l’effet conjugué de l’émigration et d’un solde naturel largement négatif — deux fois plus de décès que de naissances. Sur l’ensemble de la période post-communiste, la région a perdu plus de la moitié de ses habitants.
Or une ville-musée dépeuplée est une contradiction dans les termes. Le patrimoine bâti de Gjirokastër est un patrimoine d’usage : il tient parce qu’on l’habite, parce qu’on remet la dalle en place, parce qu’on cure la citerne. Six cents monuments classés, mille deux cents bâtiments de pierre, et une population qui décroît de deux pour cent par an : l’arithmétique est cruelle. Le tourisme apporte de l’argent, mais il transforme aussi les maisons en chambres d’hôtes et les ateliers en boutiques, et il concentre l’entretien sur les édifices visibles depuis les circuits, laissant les quartiers hauts se vider.
C’est le dilemme de toutes les villes patrimoniales méditerranéennes, de Matera à Mdina, et Gjirokastër n’y échappe pas : la conservation sauve les pierres et menace ce qui les faisait tenir.
VII. Redescendre
Il y a, dans le bazar, une heure où la ville redevient elle-même. C’est vers sept heures du soir en octobre, quand les cars sont repartis, quand la lumière tombe à plat sur les dalles et que les hommes sortent des cafés pour se tenir debout dans la rue, les mains derrière le dos, à regarder passer les autres hommes. Le pavage de galets luit. On entend une bétonnière quelque part en contrebas, et des martinets.
De là, si l’on lève les yeux vers les quartiers hauts — Palorto, Dunavat, les noms que Çelebi énumérait déjà en 1670 —, on voit une chose qui explique tout : les maisons ne se font pas face. Elles sont toutes tournées vers le sud-est, vers la vallée, vers l’ouverture. Chacune a construit son étage noble en surplomb du vide pour capter ce même paysage, cette même trouée du Drino qui file vers Ioannina et, plus loin, vers la mer.
Une ville de montagne qui refuse la mer aurait tourné le dos à la vallée. Gjirokastër la regarde. Chaque oda e miqve de chaque grande maison, avec sa rangée de fenêtres et ses banquettes disposées pour qu’on s’y assoie face au sud, est un observatoire orienté vers la route par laquelle sont venus l’argent, les nouvelles, les armées et les fils qui revenaient. On a bâti sur la roche sèche pour être en sécurité, mais on a percé les murs du côté par où arrive le monde.
C’est peut-être la définition la plus juste de ce qu’est une ville de l’arrière-pays méditerranéen. Pas un lieu enclavé : un lieu qui a organisé son enclavement de manière à voir venir. La Méditerranée n’a jamais été seulement une mer ; elle a toujours été un système de dépendances qui remontait les vallées, franchissait les cols, atteignait des villages qui n’avaient jamais vu une vague et dont pourtant la prospérité, la démographie, le vocabulaire et jusqu’à la forme des maisons dépendaient de ce qui se vendait à Corfou, à Venise ou à Istanbul.
Les dalles sont toujours là. Elles pèsent le même poids qu’en 1670. Elles glissent un peu plus vite qu’avant, parce qu’il y a moins de mains pour les remettre, et c’est peut-être cela, au fond, la seule nouveauté véritable de ces quatre cents ans.
Repères
Situation. Gjirokastër, sud de l’Albanie, chef-lieu du comté du même nom. Environ 300 m d’altitude, sur le versant oriental du Mali i Gjerë, dominant la vallée du Drino. Une quinzaine de kilomètres de la frontière grecque, une cinquantaine de la mer Ionienne.
Chronologie sommaire. Milieu du XIVe s. : première mention écrite (Argyrokastron) chez Jean VI Cantacuzène. Fin XIVe s. : Gjin Zenebishi fait de la forteresse sa place forte. v. 1417–1420 : conquête ottomane ; siège de sandjak. 1583 : plus de 400 bâtiments recensés. 1670 : passage d’Evliya Çelebi ; environ 2 000 maisons. 1811 : prise de la citadelle pour Ali Pacha de Tepelenë ; aqueduc et tour de l’horloge. 1822 : mort d’Ali Pacha. 1880 : assemblée autonomiste. 1908 : ouverture de l’école albanaise Liria ; naissance d’Enver Hoxha. 1913 : frontière albano-grecque. 1936 : naissance d’Ismail Kadare. 1939–1944 : occupations italienne, grecque, allemande. 1961 : statut de « ville-musée ». 1965 : ouverture du bureau de l’Institut des Monuments de Culture. 1971 : publication de Kronikë në gur. 1991–1997 : effondrement économique, troubles, dégradations. 2005 : inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO, conjointement avec Berat.
Vocabulaire. Kullë : maison-tour. Katoi : rez-de-chaussée à usage d’étable. Qilar : réserve. Sterë : citerne (du grec kistérna, du latin cisterna). Oda e zjarrit : pièce du feu. Oda e miqve / oda e mirë : chambre des hôtes. Çardak : galerie de distribution. Çatma : pan de bois hourdé. Erker : encorbellement. Vajtim : lamentation funèbre. Kurbet : émigration de travail.
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