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Gji­ro­kastër, la Médi­ter­ra­née vue de dos

Gji­ro­kastër, la Médi­ter­ra­née vue de dos

Gji­ro­kas­ter

La Médi­ter­ra­née vue de dos

Gji­ro­kastër, ou la Médi­ter­ra­née vue de dos

Il y a des villes qui regardent la mer et des villes qui lui tournent le dos. Gji­ro­kastër fait les deux à la fois. Accro­chée au flanc du Mali i Gjerë, à trois cents mètres au-des­sus d’une val­lée qui file vers le sud, elle est sépa­rée de l’A­dria­tique par une seule chaîne de mon­tagnes — cin­quante kilo­mètres à vol d’oi­seau, deux jours de mulet — et elle a pas­sé six siècles à vivre de ce que la mer vou­lait bien ache­ter, sans jamais consen­tir à s’en appro­cher. C’est une ville de l’ar­rière-pays au sens fort : non pas un lieu que la Médi­ter­ra­née a oublié, mais un lieu qui a choi­si de ne l’at­teindre que par pro­cu­ra­tion, par les convois de laine et de peaux, par les fils par­tis faire for­tune à Ioan­ni­na, à Cor­fou, à Venise, à Istan­bul. Elle est faite de cal­caire gris et de bois de châ­tai­gnier, et elle a soif.


I. Le sol qui commande

Arri­ver par le bas

On arrive tou­jours à Gji­ro­kastër par en des­sous, et c’est la pre­mière leçon que la ville donne. La route natio­nale suit le fond de la val­lée du Dri­no, plate, verte, agri­cole, bor­dée de peu­pliers et de champs d’orge, et pen­dant vingt minutes on ne voit rien qu’une pente sèche à droite, héris­sée de chênes rabou­gris et de blocs de cal­caire ébou­lés. Puis la ville appa­raît d’un coup, sans tran­si­tion, comme une chose qui aurait pous­sé sur la roche pen­dant la nuit : trois ou quatre cents toits gris dis­po­sés en écailles sur la pente, si ser­rés qu’on ne devine pas les rues, et au-des­sus, en sur­plomb, la masse allon­gée de la for­te­resse, posée sur son épe­ron comme une coque retournée.

L’im­pres­sion pre­mière est celle d’une ano­ma­lie. Il y a en bas, à deux kilo­mètres, une plaine fer­tile, irri­guée, plate, où l’on pour­rait bâtir sans effort. La ville est en haut, sur la roche nue, là où il n’y a pas d’eau, pas de terre arable, pas d’as­siette hori­zon­tale, et où chaque mètre car­ré de sol uti­li­sable a dû être arra­ché à la pente au prix d’un mur de sou­tè­ne­ment. Les habi­tants montent leurs courses à pied depuis le bazar, sur des rues qui ne sont pas des rues mais des esca­liers de galets — d’où le second sur­nom de la ville, qyte­ti i një­mi­jë shkallëve, la ville aux mille marches. En été, on renonce vite à compter.

Ce para­doxe n’en est pas un. Il est la clé de tout ce qui suit. Gji­ro­kastër n’a pas été construite en dépit de la pente : elle a été construite à cause d’elle, et à cause de ce que la pente offrait — la vue, la défense, la hau­teur — au prix de ce qu’elle refu­sait : l’eau. On a choi­si la par­tie la plus sèche de la val­lée du Dri­no parce que c’é­tait la plus sûre. Tout le reste de l’his­toire de la ville découle de cet arbi­trage ini­tial, répé­té siècle après siècle par des géné­ra­tions qui ne le for­mu­laient pro­ba­ble­ment jamais mais qui, chaque hiver, mon­taient sur leur toit véri­fier que les gout­tières menaient bien à la citerne.

Un cal­caire qui se fend droit

La roche du Mali i Gjerë est un cal­caire de pla­te­forme, plis­sé et frac­tu­ré par la tec­to­nique adria­tique, et il a une pro­prié­té que les maçons de la région ont exploi­tée jus­qu’à en faire une civi­li­sa­tion maté­rielle : il se débite en dalles. Pas en blocs cubiques comme le gra­nit, pas en moel­lons informes comme le basalte, mais en plaques planes, d’é­pais­seur rela­ti­ve­ment régu­lière, que l’on peut déta­cher du banc à la barre à mine et trans­por­ter à dos d’homme sur une cen­taine de mètres.

Les cam­pagnes de carac­té­ri­sa­tion menées ces der­nières années sur les car­rières régio­nales donnent des résis­tances à la com­pres­sion allant d’une ving­taine à plus de cent méga­pas­cals selon les bancs, avec une dis­per­sion consi­dé­rable — ce qui signi­fie, tra­duit en termes de chan­tier, que les maçons savaient dis­tin­guer à l’œil et au son les pierres bonnes pour la fon­da­tion, celles bonnes pour le pare­ment, et celles qu’on réser­vait au dal­lage des cours. Ce savoir n’a jamais été écrit. Il se trans­met­tait dans les cor­po­ra­tions de maîtres bâtis­seurs, les usta, dont les lignages sont attes­tés dans toute l’Al­ba­nie du Sud et l’É­pire, et qui cir­cu­laient d’un chan­tier à l’autre en empor­tant leurs pro­por­tions dans la tête.

Le résul­tat est visible depuis n’im­porte quelle ter­rasse : des toits qui ne sont pas cou­verts de tuiles mais de dalles de pierre, posées à recou­vre­ment sur une char­pente de bois, et main­te­nues par leur seul poids. Rien ne les fixe. Sur des pentes de toi­ture par­fois raides, l’é­qui­libre tient à la fric­tion, à la por­tée du che­vron, à la façon dont la dalle du des­sus mord celle du des­sous. Une toi­ture de Gji­ro­kastër pèse plu­sieurs dizaines de kilos au mètre car­ré — trois à quatre fois une cou­ver­ture de tuiles — et c’est cette masse qui explique la struc­ture entière de la mai­son : les murs du rez-de-chaus­sée font par­fois plus d’un mètre d’é­pais­seur non pas seule­ment pour résis­ter aux balles, mais pour por­ter le ciel de pierre.

Il y a là un exemple presque trop par­fait de ce que Brau­del appe­lait la contrainte du milieu : une pro­prié­té pétro­gra­phique locale, la fis­si­li­té du cal­caire, engendre une tech­nique de cou­ver­ture, qui engendre une struc­ture por­teuse, qui engendre un plan de mai­son, qui engendre une forme urbaine, qui finit — six siècles plus tard, en 2005 — par engen­drer une ins­crip­tion au patri­moine mon­dial. La roche a écrit la ville.

La soif

Le talon d’A­chille de ce dis­po­si­tif, c’est l’eau. Le cal­caire est kars­tique : la pluie ne ruis­selle pas, elle dis­pa­raît. Elle s’en­gouffre dans les dia­clases et res­sort trente kilo­mètres plus loin, en fond de val­lée, sous forme de sources froides et abon­dantes dont la ville, per­chée, ne peut rien faire. Le Dri­no coule en bas. Les jar­dins et les vignes sont en bas. La ville est en haut, et elle est sèche.

La solu­tion, uni­ver­selle en Médi­ter­ra­née kars­tique — on la retrouve des Pouilles à la Crète, de Malte au Liban — est la citerne. Chaque mai­son de Gji­ro­kastër pos­sède au rez-de-chaus­sée, à côté de l’é­table et de la réserve, une cuve maçon­née et enduite, la sterë, ali­men­tée par les eaux de toi­ture, dimen­sion­née pour tenir les quatre mois secs. Le mot lui-même est un fos­sile lin­guis­tique : il vient du grec kis­tér­na, lui-même emprun­té au latin cis­ter­na, et il désigne dans tout le monde bal­ka­nique ortho­doxe et musul­man le même objet, la même angoisse et la même dis­ci­pline. Boire de l’eau de sa propre toi­ture, c’est accep­ter que la mai­son soit non seule­ment un abri mais un bas­sin ver­sant privé.

Le voya­geur otto­man Evliya Çele­bi, qui tra­verse la ville en 1670, note l’af­faire avec la pré­ci­sion d’un fonc­tion­naire : il compte cinq fon­taines publiques et juge aus­si­tôt que c’est très insuf­fi­sant pour la popu­la­tion, ajou­tant que les habi­tants des­cendent en per­ma­nence à la rivière de la plaine cher­cher de l’eau avec des che­vaux et des ânes. Dans la for­te­resse, il décrit une citerne unique et gigan­tesque, au pied du mina­ret, qui ali­mente toutes les mai­sons de l’en­ceinte, cha­cune dis­po­sant en outre de sa propre réserve.

Cette phrase, glis­sée entre un inven­taire de mos­quées et une des­crip­tion de vête­ments, dit l’es­sen­tiel : Gji­ro­kastër a vécu quatre siècles au bord de la pénu­rie hydrau­lique, et elle l’a accep­té parce que la sécu­ri­té valait plus que l’eau. Quand Ali Pacha, au début du XIXe siècle, vou­dra faire de la cita­delle une place forte moderne, la pre­mière chose qu’il fera construire ne sera pas un bas­tion : ce sera un aque­duc d’une dou­zaine de kilo­mètres cap­tant les eaux du mas­sif de Sopot. Prendre la ville, dans cette val­lée, cela a tou­jours consis­té à cou­per l’eau.


II. Le nom, le ver­rou, l’empire

Châ­teau d’argent

Le nom appa­raît pour la pre­mière fois par écrit au milieu du XIVe siècle, sous la plume de l’empereur-chroniqueur byzan­tin Jean VI Can­ta­cu­zène, sous la forme Argy­ro­kas­tron — châ­teau d’argent. Trois expli­ca­tions cir­culent, et il faut dire hon­nê­te­ment qu’au­cune n’est démontrée.

La pre­mière est légen­daire : une prin­cesse nom­mée Arg­ji­ro, sœur ou épouse du sei­gneur local, se serait jetée du haut des rem­parts avec son enfant plu­tôt que de tom­ber aux mains des Otto­mans. La légende est belle, très répan­due dans les Bal­kans — on connaît des variantes à Roza­fa près de Shkodër, ailleurs en Épire — et elle a toutes les carac­té­ris­tiques de l’é­tio­lo­gie tar­dive : elle explique un nom déjà exis­tant par un récit fabri­qué après coup.

La deuxième est des­crip­tive, et c’est celle que défendent la plu­part des habi­tants : par temps de pluie, quand les dalles de cal­caire mouillées prennent la lumière, la ville entière vire au gris argen­té et semble luire. J’ai vu cela une fin d’a­près-midi de novembre, et l’ex­pli­ca­tion cesse d’être poé­tique pour deve­nir sim­ple­ment exacte.

La troi­sième ren­voie à une famille locale, les Argy­ri, dont l’exis­tence dans la région n’est pas soli­de­ment docu­men­tée. Elle est men­tion­née par pru­dence dans la lit­té­ra­ture, sans qu’au­cune source ne l’étaye.

Le point qui mérite d’être signa­lé est ailleurs : le nom est grec, la ville sera otto­mane, la popu­la­tion sera majo­ri­tai­re­ment alba­naise, et les Turcs l’ap­pel­le­ront Ergi­ri, contrac­tion de l’ap­pel­la­tion grecque. Cette stra­ti­fi­ca­tion ono­mas­tique n’est pas un détail folk­lo­rique. Elle est la signa­ture d’une zone de contact, et Gji­ro­kastër est res­tée toute son his­toire une ville où plu­sieurs langues nom­maient les mêmes pierres.

Le cor­ri­dor du Drino

Pour com­prendre pour­quoi une for­te­resse s’est édi­fiée là, il faut regar­der la carte à l’é­chelle qui convient, celle du bas­sin. Le Dri­no coule vers le nord dans un cou­loir tec­to­nique rec­ti­ligne, coin­cé entre le Mali i Gjerë à l’ouest et les hau­teurs du Lun­xhë­ri à l’est. Il conflue avec la Vjo­sa près de Tepe­lenë, et la Vjo­sa des­cend vers l’A­dria­tique. Vers le sud, le même cou­loir mène sans obs­tacle majeur au bas­sin de Ioan­ni­na. Vers l’ouest, un col fran­chit le Mali i Gjerë et redes­cend sur la plaine côtière, vers Del­vinë, Butrint et Sarandë, en face de Corfou.

Gji­ro­kastër est donc assise sur un nœud : la route nord-sud qui relie l’É­pire inté­rieure à la val­lée de la Vjo­sa et, au-delà, à l’Al­ba­nie cen­trale ; et la route est-ouest qui relie cet inté­rieur à la mer Ionienne. Elle n’est pas sur la mer, mais elle est sur ce qui y mène. C’est exac­te­ment la posi­tion que Brau­del décri­vait pour des dizaines de villes du pour­tour médi­ter­ra­néen : ni port ni vil­lage de mon­tagne, mais relais, point de rup­ture de charge où l’é­co­no­mie ver­ti­cale des pâtu­rages ren­contre l’é­co­no­mie hori­zon­tale du cabotage.

La val­lée est habi­tée depuis long­temps. Sur le ver­sant orien­tal, face à la ville, s’é­tend le site d’An­ti­go­née, cité fon­dée au IIIe siècle avant notre ère par Pyr­rhus d’É­pire et nom­mée d’a­près son épouse — une fon­da­tion hel­lé­nis­tique clas­sique, avec ses murs, son ago­ra, ses mosaïques, aujourd’­hui aban­don­née aux oli­viers et aux coque­li­cots. Plus au sud, Hadria­no­po­lis, romaine, avec son théâtre. La val­lée a donc connu la ville avant Gji­ro­kastër ; sim­ple­ment, elle l’a­vait construite en bas.

Le dépla­ce­ment vers le haut est un fait du Moyen Âge, et c’est un fait médi­ter­ra­néen géné­ral. L’in­sé­cu­ri­té des VIe-Xe siècles — raids, effon­dre­ment des struc­tures impé­riales, pillages côtiers — a fait migrer l’ha­bi­tat des plaines vers les hau­teurs dans toute la Médi­ter­ra­née : c’est l’incas­tel­la­men­to des his­to­riens ita­liens, ce sont les vil­lages per­chés de Pro­vence, les kas­tra de Grèce. Gji­ro­kastër appar­tient à cette famille. Sa for­te­resse prend sa forme sous les Byzan­tins ; au XIVe siècle, le sei­gneur alba­nais Gjin Zene­bi­shi s’en empare et en fait sa place forte, et c’est sous les Zene­bi­shi que les mai­sons com­mencent à débor­der hors de l’enceinte.

1417 : l’en­trée dans le système

La conquête otto­mane de la val­lée est acquise vers 1417–1420. Elle n’est pas un cata­clysme : c’est un chan­ge­ment de sys­tème fis­cal et admi­nis­tra­tif. La for­te­resse devient le siège d’un sand­jak, uni­té de com­man­de­ment mili­taire et de per­cep­tion, et la ville entre dans la machi­ne­rie otto­mane — registres cadas­traux, timar, qadi, douanes.

Les chiffres des registres donnent la mesure de la crois­sance. Aux alen­tours de 1431–1432, un recen­se­ment fis­cal dénombre envi­ron cent soixante mai­sons. Un siècle et demi plus tard, en 1583, les chro­niques en comptent plus de quatre cents. En 1670, Çele­bi parle de deux mille mai­sons cou­vertes de dalles, huit quar­tiers, huit mos­quées, trois églises, deux cents bou­tiques, cinq cara­van­sé­rails. En deux siècles et demi, la ville a été mul­ti­pliée par douze.

Cette courbe est celle de la Médi­ter­ra­née otto­mane du XVIe siècle : crois­sance démo­gra­phique géné­rale, moné­ta­ri­sa­tion, sécu­ri­té rela­tive des routes, et sur­tout inté­gra­tion à un mar­ché uni­fié qui va de Bel­grade à Alexan­drie. Ce n’est pas la ville qui a inven­té sa pros­pé­ri­té ; c’est un sys­tème impé­rial qui a ren­du ren­table ce qu’elle savait produire.

Un mou­ve­ment plus dis­cret accom­pagne cette crois­sance : la conver­sion. Du XVIe au début du XIXe siècle, une ville à majo­ri­té chré­tienne devient une ville à majo­ri­té musul­mane, par conver­sion d’une par­tie de la popu­la­tion urbaine et par afflux de conver­tis venus des cam­pagnes envi­ron­nantes. Le pro­ces­sus est lent, inégal, jamais total — les quar­tiers chré­tiens sub­sistent, et Çele­bi en décrit encore deux — et il pro­duit une confi­gu­ra­tion confes­sion­nelle stra­ti­fiée qui sera l’une des marques durables de la région : musul­mans sun­nites, confré­rie bek­ta­chie très implan­tée, ortho­doxes de langue alba­naise, ortho­doxes de langue grecque, valaques arou­mains trans­hu­mants. Cinq appar­te­nances sur trente kilo­mètres de vallée.


III. La mai­son comme machine

Ce que Çele­bi a vu

Le pas­sage d’Ev­liya Çele­bi par Gji­ro­kastër, en 1670, reste la meilleure des­crip­tion ancienne de la ville, et l’une des plus utiles de tout le cor­pus bal­ka­nique du voya­geur otto­man. Il vient de la côte, par Del­vinë, en mis­sion de recru­te­ment de troupes et d’ou­vriers pour la pénin­sule du Magne récem­ment conquise. Il reste assez pour compter.

Il décrit une for­te­resse en arête, longue et étroite, dont il com­pare la sil­houette à celle d’une galère — l’i­mage est frap­pante et pro­ba­ble­ment juste, on la véri­fie encore depuis la plaine. Il compte deux cents mai­sons à deux étages à l’in­té­rieur des murs, toutes cou­vertes de dalles. Il énu­mère le per­son­nel admi­nis­tra­tif avec une gour­man­dise de comp­table : le qadi et son trai­te­ment, le muf­ti, l’in­ten­dant des sipa­his, le com­man­dant des janis­saires, l’ins­pec­teur des mar­chés, le per­cep­teur des péages, l’ar­chi­tecte en chef, le gar­dien de la for­te­resse et deux cents hommes de gar­ni­son. On mesure, à cette liste, com­bien une petite ville de mon­tagne pou­vait être den­sé­ment admi­nis­trée dans l’Empire.

Puis il s’at­tarde sur les mai­sons de la ville ouverte, et son éton­ne­ment est réel. Il affirme n’a­voir vu nulle part ailleurs au monde des murs de cette sorte : très hauts, en blocs de pierre appa­reillés à sec, sans mor­tier ni enduit, si ser­rés qu’un moi­neau ne trou­ve­rait pas où poser une griffe. Il note que chaque mai­son bien bâtie pos­sède sa tour. Il ajoute — et c’est l’ob­ser­va­tion d’un connais­seur — que la qua­li­té de la taille lui rap­pelle les moel­lons d’An­ka­ra et qu’il n’a vu de pierre car­rée équi­va­lente qu’en Ana­to­lie occidentale.

Le reste de son témoi­gnage est plus étrange, et c’est ce qui le rend pré­cieux. Il décrit une ville obsé­dée par la peste, où l’ap­pa­ri­tion d’un simple furoncle suf­fit à faire fuir les voi­sins, où l’on n’entre pas dans une mai­son conta­mi­née avant deux ans et où l’on dés­in­fecte au vinaigre et aux herbes avant de rebâ­tir des pans entiers. Il décrit sur­tout la cou­tume du deuil : des familles qui pleurent leurs morts pen­dant qua­rante, cin­quante, jus­qu’à quatre-vingts ans, réunies le dimanche, employant des pleu­reuses pro­fes­sion­nelles dont les lamen­ta­tions rendent la ville inha­bi­table ce jour-là. Il en tire un sur­nom qui lui reste : la ville des lamentations.

Il faut lire cela avec pré­cau­tion. Çele­bi est un écri­vain, il aime les anec­dotes, il en invente par­fois, et son goût pour l’é­tran­ge­té est celui d’un homme d’Is­tan­bul décri­vant une péri­phé­rie mon­ta­gnarde. Mais le vaj­tim, le chant funèbre alba­nais, est par­fai­te­ment attes­té par l’eth­no­gra­phie ulté­rieure, et sa per­sis­tance dans le Sud jus­qu’au XXe siècle n’a rien d’une fable. Ce que Çele­bi a enten­du ce dimanche-là exis­tait. Il l’a sim­ple­ment enten­du en étranger.

Un der­nier détail, appa­rem­ment mineur, m’a rete­nu : il note que le cli­mat de mon­tagne inter­dit ici la culture du citron, de l’o­range, de la gre­nade et de l’o­li­vier. C’est la fron­tière médi­ter­ra­néenne des­si­née par un bota­niste invo­lon­taire. À trois cents mètres d’al­ti­tude et à cin­quante kilo­mètres de la mer Ionienne, on est déjà sor­ti du domaine de l’o­li­vier. La Médi­ter­ra­née s’ar­rête ici — et pour­tant, comme on va le voir, elle continue.

L’a­na­to­mie de la kullë

La mai­son de Gji­ro­kastër, la kullë, est l’un des objets archi­tec­tu­raux les plus intel­li­gents des Bal­kans, et elle mérite qu’on la démonte pièce par pièce.

Le rez-de-chaus­sée est entiè­re­ment en pierre, aveugle ou per­cé de meur­trières, et il n’est pas habi­té. Il contient le katoi, l’é­table ; le qilar, la réserve de den­rées ; la sterë, la citerne ; par­fois un mou­lin domes­tique. C’est le socle, au sens propre et au sens tac­tique : en cas d’at­taque, on aban­donne le bétail et on tient l’étage.

Le pre­mier étage est le lieu de la vie fami­liale. On y accède par un esca­lier inté­rieur, jamais direc­te­ment de la rue. On y trouve l’oda e zjar­rit, la pièce du feu, cœur domes­tique orga­ni­sé autour de la che­mi­née, où l’on cui­sine, où l’on dort, où l’on file la laine.

Le ou les étages supé­rieurs abritent l’oda e miqve ou oda e mirë, la chambre des hôtes, la belle chambre. C’est là que se concentre toute la dépense de la mai­son : pla­fonds de bois sculp­té à cais­sons, niches ouvra­gées, ban­quettes basses cou­rant sur trois côtés, che­mi­née déco­rée, et sur­tout une ran­gée de fenêtres qui donne sur la val­lée. La mai­son est aveugle en bas et vitrée en haut. Elle refuse la rue et prend le paysage.

La struc­ture change avec la hau­teur, et c’est le trait le plus révé­la­teur : les niveaux infé­rieurs sont en maçon­ne­rie mas­sive de tra­di­tion alba­naise rurale — la kullë de mon­tagne, la mai­son-tour des clans, que l’on retrouve du Koso­vo au Mon­té­né­gro ; les niveaux supé­rieurs sont en pan de bois hour­dé, le çat­ma, tech­nique urbaine otto­mane que l’on ren­contre à Bur­sa, à Safran­bo­lu, à Plov­div, à Sara­je­vo. Une même mai­son super­pose lit­té­ra­le­ment deux civi­li­sa­tions du bâti : en bas la défense cla­nique, en haut la socia­bi­li­té impé­riale. Au XIXe siècle s’a­joutent les erker, encor­bel­le­ments saillants qui portent les fenêtres au-des­sus du vide et qu’on retrouve, sous d’autres noms, de Tré­bi­zonde à Alger.

Le plan le plus cou­rant à Gji­ro­kastër asso­cie deux corps de bâti­ment per­pen­di­cu­laires. Une variante plus tar­dive, du XIXe siècle, met deux ailes paral­lèles reliées par un volume cen­tral de dis­tri­bu­tion — ce sont les mai­sons les plus spec­ta­cu­laires, celle des Zekate notam­ment, datée de 1811, avec ses tours jumelles et sa double arcade. On visite aus­si la mai­son Skën­du­li, res­tée dans la même famille pen­dant une dizaine de géné­ra­tions, dont les guides sont les pro­prié­taires eux-mêmes et dont les qua­rante-six fenêtres et neuf che­mi­nées disent, mieux que tout inven­taire, ce qu’é­tait la for­tune d’un notable de vallée.

Ce qu’il faut rete­nir, c’est que cette mai­son n’est pas un style. C’est une réponse simul­ta­née à cinq contraintes : une roche fis­sile, une pente, une pénu­rie d’eau, une insé­cu­ri­té endé­mique et une culture de l’hos­pi­ta­li­té qui exige une pièce de repré­sen­ta­tion. Enle­vez une seule de ces contraintes et la mai­son change. C’est de l’ar­chi­tec­ture au sens où Brau­del enten­dait la civi­li­sa­tion maté­rielle : non pas ce que les hommes ont vou­lu faire, mais ce que leurs condi­tions leur ont per­mis d’inventer.

Le prix du toit

Un mot sur ce que cela coûte. Une toi­ture de dalles doit être révi­sée régu­liè­re­ment : les pierres glissent, se fendent au gel, s’é­caillent. La char­pente qui les porte est en bois local — châ­tai­gnier, chêne — et tra­vaille. Tant que les pro­prié­taires vivent dans la mai­son, l’en­tre­tien est un geste annuel, presque incons­cient, comme on cure une gout­tière. Dès que la mai­son se vide, le toit devient une bombe à retar­de­ment : une dalle qui glisse ouvre un pas­sage à l’eau, l’eau pour­rit le che­vron, le che­vron cède, et une tren­taine de mètres car­rés de cou­ver­ture s’ef­fondrent d’un coup dans l’oda e miqve.

C’est très exac­te­ment ce qui est arri­vé à des dizaines de mai­sons de Gji­ro­kastër entre 1990 et 2010. Le patri­moine n’est pas mort de van­da­lisme ; il est mort de départ.


IV. Ce qui mon­tait, ce qui descendait

L’é­co­no­mie verticale

De quoi vivait cette ville ? De trois choses, et toutes trois viennent d’en haut.

La pre­mière est l’é­le­vage. Les mas­sifs qui encadrent la val­lée — le Mali i Gjerë à l’ouest, le Lun­xhë­ri et, plus loin, le Nemër­çkë à l’est — offrent des pâtu­rages d’é­té. Le sys­tème de la trans­hu­mance, ver­ti­cale et courte, fait mon­ter les trou­peaux en juin et redes­cendre en octobre. Les acteurs en sont lar­ge­ment les Valaques arou­mains, ces pas­teurs de langue romane dis­per­sés dans tout le sud des Bal­kans, dont la pré­sence dans la région est attes­tée et signi­fi­ca­tive. La mon­tagne pro­duit du mou­ton, de la laine, du fro­mage, des peaux.

La deuxième est la trans­for­ma­tion. La laine devient fla­nelle et drap ; les peaux deviennent cuir, et la tan­ne­rie a été jus­qu’au XXe siècle un métier majeur de la ville — métier d’eau, d’ailleurs, ce qui obli­geait à s’ins­tal­ler près des rares points d’é­cou­le­ment. On y ajoute la soie, la bro­de­rie, l’or­fè­vre­rie, la taille de pierre. Le bazar, avec ses deux cents bou­tiques du temps de Çele­bi, n’est pas un mar­ché de détail : c’est un ate­lier collectif.

La troi­sième est le com­merce loin­tain, et c’est ici que la Médi­ter­ra­née entre en scène.

La mer par procuration

Les pro­duits de Gji­ro­kastër — laine fine, peaux, cire, fro­mages, tis­sus — ne sont pas consom­més dans la val­lée. Ils des­cendent. Deux iti­né­raires prin­ci­paux s’offrent à eux.

Le pre­mier passe par Ioan­ni­na, à quatre-vingts kilo­mètres au sud-est, capi­tale de l’É­pire, siège de gou­ver­neurs, place finan­cière et intel­lec­tuelle en pleine ascen­sion entre le XVIe et le XIXe siècle. Ioan­ni­na redis­tri­bue vers Pre­ve­za, vers Arta, vers le golfe Ambra­cique et, de là, vers l’Italie.

Le second, plus court et plus direct, fran­chit le Mali i Gjerë et redes­cend sur la côte ionienne, vers Sarandë et Butrint, en face de Cor­fou. Cor­fou est véni­tienne jus­qu’en 1797, et c’est un fait capi­tal : à trente milles marins de la côte alba­naise, une île latine, catho­lique, arse­na­li­sée, dotée d’un consu­lat et d’un sys­tème ban­caire, offre au com­merce de l’É­pire otto­mane sa porte d’en­trée sur le mar­ché euro­péen. Les docu­ments consu­laires du XVIIIe siècle montrent des réseaux de négo­ciants grecs, arou­mains et alba­nais ins­tal­lés à Venise, opé­rant depuis Ioan­ni­na, Shkodër, Elba­san, Moscho­po­lis, Thes­sa­lo­nique, et trai­tant par l’in­ter­mé­diaire d’a­gents per­ma­nents dans la Séré­nis­sime. La laine fine, la cire, les cuirs figurent en tête des expor­ta­tions recensées.

Il faut se repré­sen­ter la chose concrè­te­ment : un bal­lot de laine ton­du en juillet sur un alpage du Nemër­çkë, lavé et car­dé dans un ate­lier de Gji­ro­kastër en sep­tembre, char­gé sur un mulet en octobre, embar­qué à Sarandë ou à Butrint en novembre, débar­qué à Cor­fou, trans­bor­dé sur un navire véni­tien, ven­du au Rial­to au prin­temps, filé et tis­sé en Véné­tie, et por­té peut-être par un bour­geois de Padoue. Cinq mois, quatre chan­ge­ments de moyen de trans­port, trois langues, deux sou­ve­rai­ne­tés. C’est cela, une éco­no­mie méditerranéenne.

Et le mou­ve­ment inverse existe : remontent vers la val­lée les draps manu­fac­tu­rés d’Eu­rope, le papier, le sucre, le café, les armes, les pièces d’or véni­tiennes — les zec­chi­ni, dont les femmes de la région feront des col­liers et des coiffes de mariage, trans­for­mant la mon­naie en tré­sor domes­tique, ce qui est une manière ancienne et uni­ver­selle de thé­sau­ri­ser dans une éco­no­mie sans banque.

La grande mai­son de pierre de Palor­to ou de Duna­vat est payée avec cet argent-là. Le pla­fond sculp­té de l’oda e miqve est un pro­fit de laine.

Le fils parti

Il faut ajou­ter un qua­trième flux, moins tan­gible : les hommes. L’É­pire et l’Al­ba­nie du Sud sont depuis très long­temps des terres d’é­mi­gra­tion mas­cu­line. On part comme mar­chand, comme arti­san, comme sol­dat, comme domes­tique, vers Istan­bul, vers l’É­gypte, vers les prin­ci­pau­tés rou­maines, vers Venise, vers Trieste. On envoie de l’argent. On revient par­fois construire une mai­son, ou on ne revient pas et on finance de loin une école, une église, une fontaine.

Ce sché­ma — le kur­bet, l’exil de tra­vail — n’est pas une patho­lo­gie récente de l’Al­ba­nie. C’est une struc­ture ancienne, un régime démo­gra­phique. Ce que le XXe siècle a fait, on le ver­ra, c’est l’am­pli­fier au point de rupture.


V. Le lion

Ali Pacha de Tepelenë

Au tour­nant du XIXe siècle, un homme donne à toute cette région une cohé­rence poli­tique que l’Em­pire ne lui avait jamais accor­dée. Ali Pacha, né vers 1743 près de Tepe­lenë — c’est-à-dire à une tren­taine de kilo­mètres en aval, dans la même val­lée —, gou­ver­neur de Ioan­ni­na à par­tir de 1788, construit en trente ans un pou­voir per­son­nel qui s’é­tend sur l’É­pire, une par­tie de la Thes­sa­lie, la Macé­doine occi­den­tale et une por­tion du Péloponnèse.

Sa méthode est un mélange de fidé­li­té for­melle au sul­tan et d’au­to­no­mie réelle abso­lue : il lève ses impôts, entre­tient son armée, mène sa diplo­ma­tie. Il négo­cie tour à tour avec les Fran­çais de Napo­léon et les Bri­tan­niques, obtient des canons, joue de la riva­li­té euro­péenne autour des îles Ioniennes. Byron le visite en 1809, en com­pa­gnie de John Cam Hob­house, et en tire des pages qui feront de lui, pour l’Eu­rope roman­tique, la figure du des­pote orien­tal — le « Bona­parte musul­man », dira plus tard l’historiographie.

Gji­ro­kastër lui résiste. Les notables de la ville, avec ceux de Del­vinë, de Berat et de Kard­hiq, s’in­quiètent de sa mon­tée en puis­sance et forment contre lui une alliance. Ali les défait un par un. La for­te­resse de Gji­ro­kastër est prise par son lieu­te­nant Omer Vrio­ni, qui emploie deux moyens : cou­per l’eau et bom­bar­der avec de l’ar­tille­rie bri­tan­nique ache­mi­née depuis Malte. En 1811, la ville est à lui.

Ce qu’il en fait est signi­fi­ca­tif. Il ne la détruit pas ; il l’é­quipe. Il élar­git l’en­ceinte de la cita­delle, y ajoute la tour de l’hor­loge — objet émi­nem­ment poli­tique, qui impose un temps public et mesu­ré à une ville jusque-là réglée par l’ap­pel à la prière et le soleil —, et il fait construire cet aque­duc de douze kilo­mètres qui apporte enfin l’eau du Sopot jus­qu’au châ­teau. Gji­ro­kastër devient un centre admi­nis­tra­tif et com­mer­cial de pre­mier rang dans son système.

Ali Pacha est tué en 1822 sur ordre de la Porte, dans un monas­tère du lac de Ioan­ni­na, et sa tête est envoyée à Istan­bul. L’ex­pé­rience s’achève.

Une forme poli­tique méditerranéenne

Il serait facile de ne voir dans Ali qu’un tyran pit­to­resque. Il est plus inté­res­sant de le lire comme un cas d’une famille poli­tique qui a pro­li­fé­ré sur tout le pour­tour médi­ter­ra­néen entre 1770 et 1830 : le gou­ver­neur pro­vin­cial qui, pro­fi­tant de l’af­fai­blis­se­ment du centre impé­rial et de la demande euro­péenne en matières pre­mières, trans­forme sa charge en prin­ci­pau­té héréditaire.

Meh­met Ali en Égypte, à la même époque, fait exac­te­ment cela — et avec bien plus de suc­cès et de durée. Les beys de Tunis, les deys d’Al­ger, Ahmet al-Djaz­zar à Acre relèvent du même mou­ve­ment. Tous vivent d’un même méca­nisme : contrô­ler l’ex­por­ta­tion d’un pro­duit agri­cole ou pas­to­ral vers l’Eu­rope indus­trielle nais­sante, en tirer les moyens d’une armée moderne, et négo­cier sa propre auto­no­mie avec les puis­sances euro­péennes qui achètent.

Ali Pacha n’a pas duré, faute de base éco­no­mique suf­fi­sante — l’É­pire ne pou­vait offrir ni le coton ni le blé de la val­lée du Nil. Mais il appar­tient à la même géné­ra­tion et au même phé­no­mène : la pre­mière grande décom­po­si­tion, éco­no­mi­que­ment pilo­tée, du sys­tème impé­rial otto­man en Médi­ter­ra­née. Que ce phé­no­mène ait eu l’un de ses foyers dans une val­lée sèche de l’ar­rière-pays adria­tique en dit long sur la pro­fon­deur à laquelle le mar­ché euro­péen péné­trait alors l’in­té­rieur des terres.

Le siècle des nations

Après Ali, la Porte reprend le contrôle, et Gji­ro­kastër retrouve son sta­tut de chef-lieu com­mer­çant : bétail, laine, fla­nelle, pro­duits lai­tiers, soie, bro­de­rie. Le bazar, incen­dié au début du XIXe siècle, est rebâ­ti selon le tra­cé qu’on lui connaît encore.

Mais le siècle qui vient est celui des natio­na­li­tés, et la ville y prend une part active. En 1880, une assem­blée s’y réunit pour pro­mou­voir l’au­to­no­mie et résis­ter à l’au­to­ri­té otto­mane. En 1908 y ouvre l’une des pre­mières écoles de langue alba­naise, nom­mée Liria — la Liber­té —, sui­vie de clubs et de socié­tés patrio­tiques. Dans une région où l’é­cole se fai­sait en grec pour les ortho­doxes et en turc pour les musul­mans, ensei­gner en alba­nais est un acte poli­tique majeur : c’est affir­mer qu’une nation peut exis­ter indé­pen­dam­ment de la confession.

L’in­dé­pen­dance alba­naise de 1912 et le tra­cé des fron­tières en 1913 laissent Gji­ro­kastër du côté alba­nais, à une quin­zaine de kilo­mètres de la nou­velle fron­tière grecque. La val­lée du Dri­no, en aval de la ville — le Dro­pull —, est peu­plée de vil­lages gre­co­phones qui se retrouvent mino­ri­taires dans un État alba­nais, tan­dis que des Alba­nais se retrouvent mino­ri­taires du côté grec. Une brève répu­blique auto­nome de l’É­pire du Nord est pro­cla­mée en 1914 ; elle ne sur­vi­vra pas à la guerre. Le conten­tieux, lui, sur­vi­vra à tout.

Ce par­tage est l’un des innom­brables cas où une fron­tière d’É­tat a été tra­cée en tra­vers d’un espace éco­no­mique et social ancien. La val­lée fonc­tion­nait comme un conti­nuum ; elle est deve­nue une bordure.


VI. Le siècle de pierre

Les occu­pa­tions

Ismail Kadare naît à Gji­ro­kastër en 1936, fils d’un gref­fier de tri­bu­nal, dans une ville d’en­vi­ron quinze mille habi­tants, chef-lieu de pré­fec­ture du royaume de Zog. Il a trois ans quand l’I­ta­lie fas­ciste enva­hit l’Al­ba­nie, en avril 1939. Il en a sept quand les Alle­mands prennent la relève, en 1943.

Entre-temps, la ville a chan­gé de mains un nombre de fois que la mémoire d’en­fant enre­gistre comme une farce : les Ita­liens, puis les Grecs, puis de nou­veau les Ita­liens, puis les Grecs encore, avec des inter­valles de quelques dizaines d’heures pen­dant les­quels la ville n’a aucun gou­ver­ne­ment. Elle est bom­bar­dée par l’a­via­tion bri­tan­nique. Les habi­tants des­cendent s’a­bri­ter dans les vastes sou­ter­rains de la citadelle.

C’est cette expé­rience que Kadare trans­pose en 1971 dans Kro­nikë në gurChro­nique de la ville de pierre —, roman lar­ge­ment auto­bio­gra­phique où la ville elle-même est le per­son­nage prin­ci­pal : ville incli­née à un angle impos­sible, ville où la cave d’une mai­son peut tou­cher le toit de la sui­vante, ville dont les pierres ont vu pas­ser plus de maîtres que d’ha­bi­tants. Publier cela en 1971, sous un régime qui se pré­sen­tait comme la fin de l’his­toire, était un geste dont l’au­dace n’ap­pa­raît que rétros­pec­ti­ve­ment : sug­gé­rer que la pierre sur­vit aux régimes, c’est sug­gé­rer que le régime passera.

Car l’autre enfant célèbre de la ville est Enver Hox­ha, né ici en 1908, vingt-huit ans avant Kadare, et qui gou­ver­ne­ra l’Al­ba­nie de 1944 à sa mort en 1985 avec une bru­ta­li­té et un iso­la­tion­nisme sans équi­valent en Europe. Que la même petite ville de pierre ait pro­duit le dic­ta­teur et son plus grand écri­vain est une coïn­ci­dence sur laquelle Kadare est reve­nu toute sa vie, sans jamais l’épuiser.

La ville-musée : un para­doxe fécond

En 1961, le régime prend une déci­sion qui va sau­ver Gji­ro­kastër : il la pro­clame « ville-musée ». Berat reçoit le même sta­tut. Concrè­te­ment, cela signi­fie que ces deux villes sont exemp­tées des pro­grammes de moder­ni­sa­tion urbaine — les barres de loge­ments, les per­cées, les places monu­men­tales — qui vont trans­for­mer le reste du pays.

En 1965, l’Ins­ti­tut des Monu­ments de Culture ouvre un bureau sur place et entame une res­tau­ra­tion sys­té­ma­tique. Le bilan de vingt-cinq ans de tra­vail est loin d’être négli­geable : à la veille de 1990, trente-huit édi­fices de pre­mière caté­go­rie et deux cent cin­quante-trois de deuxième caté­go­rie ont été res­tau­rés, et la cita­delle a fait l’ob­jet de cam­pagnes régu­lières de consolidation.

Il y a là une iro­nie qu’il faut regar­der en face. Le régime le plus des­truc­teur de l’his­toire alba­naise — qui a inter­dit toute reli­gion en 1967, démo­li des cen­taines de mos­quées, d’é­glises et de tekke, y com­pris la vieille mos­quée du Tekke de Gji­ro­kastër que Çele­bi avait décrite — est aus­si celui qui a sau­vé le tis­su urbain otto­man de la ville. Les deux gestes ne sont pas contra­dic­toires : ils pro­cèdent de la même logique. Le régime détrui­sait le sacré et conser­vait le pit­to­resque, parce que le pre­mier était un rival idéo­lo­gique et le second un patri­moine natio­nal uti­li­sable. La mai­son de pierre pou­vait deve­nir un sym­bole du génie popu­laire alba­nais ; le mina­ret, non.

Le résul­tat est un centre his­to­rique intact et un patri­moine reli­gieux dévas­té. La mai­son natale de Hox­ha, recons­truite en 1944 après un incen­die, devient en 1966 un musée à sa gloire ; elle est recon­ver­tie, après 1991, en musée eth­no­gra­phique d’où toute trace du dic­ta­teur a été reti­rée. Peu de bâti­ments résument aus­si bien le rap­port alba­nais à sa propre mémoire.

Le reste de la ville, pen­dant ce temps, s’in­dus­tria­lise : usines de chaus­sures, de réfri­gé­ra­teurs, de para­pluies, ate­lier de métal­lur­gie. Une ville double s’ins­talle — la ville de pierre en haut, la ville socia­liste en bas.

1991–1997 : l’effondrement

La chute du régime est ici par­ti­cu­liè­re­ment bru­tale. En août 1991, la sta­tue monu­men­tale de Hox­ha est abat­tue par des membres de la com­mu­nau­té grecque locale. Les usines ferment. Le chô­mage explose. L’é­mi­gra­tion reprend, mas­si­ve­ment, vers la Grèce toute proche et vers l’Italie.

En 1993, la région devient un foyer de ten­sions ouvertes entre la mino­ri­té grecque et la police alba­naise. En 1997, l’ef­fon­dre­ment des pyra­mides finan­cières qui avaient absor­bé l’é­pargne de tout le pays ruine des mil­liers de familles ; Gji­ro­kastër est l’un des épi­centres de la révolte contre le gou­ver­ne­ment de Sali Beri­sha. L’É­tat s’é­va­pore pen­dant plu­sieurs mois. Les dépôts d’armes sont pillés. En décembre 1997, la mai­son de Hox­ha est endom­ma­gée par des inconnus.

Pour le patri­moine, ces années sont pires que la guerre. Per­sonne n’en­tre­tient plus rien. Les res­tau­ra­tions sont inter­rom­pues faute de cré­dits. Les mai­sons se vident, et les toits, comme on l’a vu, com­mencent à tom­ber. C’est dans cet état d’a­larme que la muni­ci­pa­li­té cherche de l’aide exté­rieure — le minis­tère fran­çais de la Culture sou­tient la démarche — et que s’en­gage le pro­ces­sus qui abou­ti­ra à l’ins­crip­tion au patri­moine mon­dial en 2005, conjoin­te­ment avec Berat, au titre d’exemples rares et bien conser­vés d’une ville de l’é­poque ottomane.

Ce que pro­té­ger veut dire

Vingt ans après, le bilan est ambi­gu, et il vaut la peine d’être énon­cé sans complaisance.

Du côté posi­tif : les finan­ce­ments publics et inter­na­tio­naux sont reve­nus, plu­sieurs dizaines de mai­sons monu­men­tales ont été conso­li­dées ou res­tau­rées, le bazar a retrou­vé son pavage et sa vie, l’ar­ti­sa­nat de la pierre sub­siste — il reste quelques tailleurs en haut du bazar, au milieu des bou­tiques de sou­ve­nirs —, et le tou­risme cultu­rel a connu une crois­sance consi­dé­rable depuis le milieu des années 2010. Le fes­ti­val natio­nal de folk­lore, qui se tient dans la cita­delle, rem­plit la ville à un point que les anciens disent n’a­voir jamais vu.

Du côté pré­oc­cu­pant : la démo­gra­phie. La popu­la­tion muni­ci­pale, qui appro­chait les vingt-neuf mille habi­tants au recen­se­ment de 2011, est esti­mée autour de vingt-deux mille aujourd’­hui, en baisse conti­nue. À l’é­chelle du com­té, la chute est encore plus nette : d’en­vi­ron soixante-douze mille habi­tants en 2011 à une soixan­taine de mille en 2023, soit près de dix-sept pour cent en douze ans, sous l’ef­fet conju­gué de l’é­mi­gra­tion et d’un solde natu­rel lar­ge­ment néga­tif — deux fois plus de décès que de nais­sances. Sur l’en­semble de la période post-com­mu­niste, la région a per­du plus de la moi­tié de ses habitants.

Or une ville-musée dépeu­plée est une contra­dic­tion dans les termes. Le patri­moine bâti de Gji­ro­kastër est un patri­moine d’u­sage : il tient parce qu’on l’ha­bite, parce qu’on remet la dalle en place, parce qu’on cure la citerne. Six cents monu­ments clas­sés, mille deux cents bâti­ments de pierre, et une popu­la­tion qui décroît de deux pour cent par an : l’a­rith­mé­tique est cruelle. Le tou­risme apporte de l’argent, mais il trans­forme aus­si les mai­sons en chambres d’hôtes et les ate­liers en bou­tiques, et il concentre l’en­tre­tien sur les édi­fices visibles depuis les cir­cuits, lais­sant les quar­tiers hauts se vider.

C’est le dilemme de toutes les villes patri­mo­niales médi­ter­ra­néennes, de Mate­ra à Mdi­na, et Gji­ro­kastër n’y échappe pas : la conser­va­tion sauve les pierres et menace ce qui les fai­sait tenir.


VII. Redes­cendre

Il y a, dans le bazar, une heure où la ville rede­vient elle-même. C’est vers sept heures du soir en octobre, quand les cars sont repar­tis, quand la lumière tombe à plat sur les dalles et que les hommes sortent des cafés pour se tenir debout dans la rue, les mains der­rière le dos, à regar­der pas­ser les autres hommes. Le pavage de galets luit. On entend une béton­nière quelque part en contre­bas, et des martinets.

De là, si l’on lève les yeux vers les quar­tiers hauts — Palor­to, Duna­vat, les noms que Çele­bi énu­mé­rait déjà en 1670 —, on voit une chose qui explique tout : les mai­sons ne se font pas face. Elles sont toutes tour­nées vers le sud-est, vers la val­lée, vers l’ou­ver­ture. Cha­cune a construit son étage noble en sur­plomb du vide pour cap­ter ce même pay­sage, cette même trouée du Dri­no qui file vers Ioan­ni­na et, plus loin, vers la mer.

Une ville de mon­tagne qui refuse la mer aurait tour­né le dos à la val­lée. Gji­ro­kastër la regarde. Chaque oda e miqve de chaque grande mai­son, avec sa ran­gée de fenêtres et ses ban­quettes dis­po­sées pour qu’on s’y assoie face au sud, est un obser­va­toire orien­té vers la route par laquelle sont venus l’argent, les nou­velles, les armées et les fils qui reve­naient. On a bâti sur la roche sèche pour être en sécu­ri­té, mais on a per­cé les murs du côté par où arrive le monde.

C’est peut-être la défi­ni­tion la plus juste de ce qu’est une ville de l’ar­rière-pays médi­ter­ra­néen. Pas un lieu encla­vé : un lieu qui a orga­ni­sé son encla­ve­ment de manière à voir venir. La Médi­ter­ra­née n’a jamais été seule­ment une mer ; elle a tou­jours été un sys­tème de dépen­dances qui remon­tait les val­lées, fran­chis­sait les cols, attei­gnait des vil­lages qui n’a­vaient jamais vu une vague et dont pour­tant la pros­pé­ri­té, la démo­gra­phie, le voca­bu­laire et jus­qu’à la forme des mai­sons dépen­daient de ce qui se ven­dait à Cor­fou, à Venise ou à Istanbul.

Les dalles sont tou­jours là. Elles pèsent le même poids qu’en 1670. Elles glissent un peu plus vite qu’a­vant, parce qu’il y a moins de mains pour les remettre, et c’est peut-être cela, au fond, la seule nou­veau­té véri­table de ces quatre cents ans.


Repères

Situa­tion. Gji­ro­kastër, sud de l’Al­ba­nie, chef-lieu du com­té du même nom. Envi­ron 300 m d’al­ti­tude, sur le ver­sant orien­tal du Mali i Gjerë, domi­nant la val­lée du Dri­no. Une quin­zaine de kilo­mètres de la fron­tière grecque, une cin­quan­taine de la mer Ionienne.

Chro­no­lo­gie som­maire. Milieu du XIVe s. : pre­mière men­tion écrite (Argy­ro­kas­tron) chez Jean VI Can­ta­cu­zène. Fin XIVe s. : Gjin Zene­bi­shi fait de la for­te­resse sa place forte. v. 1417–1420 : conquête otto­mane ; siège de sand­jak. 1583 : plus de 400 bâti­ments recen­sés. 1670 : pas­sage d’Ev­liya Çele­bi ; envi­ron 2 000 mai­sons. 1811 : prise de la cita­delle pour Ali Pacha de Tepe­lenë ; aque­duc et tour de l’hor­loge. 1822 : mort d’A­li Pacha. 1880 : assem­blée auto­no­miste. 1908 : ouver­ture de l’é­cole alba­naise Liria ; nais­sance d’En­ver Hox­ha. 1913 : fron­tière alba­no-grecque. 1936 : nais­sance d’Is­mail Kadare. 1939–1944 : occu­pa­tions ita­lienne, grecque, alle­mande. 1961 : sta­tut de « ville-musée ». 1965 : ouver­ture du bureau de l’Ins­ti­tut des Monu­ments de Culture. 1971 : publi­ca­tion de Kro­nikë në gur. 1991–1997 : effon­dre­ment éco­no­mique, troubles, dégra­da­tions. 2005 : ins­crip­tion au patri­moine mon­dial de l’U­NES­CO, conjoin­te­ment avec Berat.

Voca­bu­laire. Kullë : mai­son-tour. Katoi : rez-de-chaus­sée à usage d’é­table. Qilar : réserve. Sterë : citerne (du grec kis­tér­na, du latin cis­ter­na). Oda e zjar­rit : pièce du feu. Oda e miqve / oda e mirë : chambre des hôtes. Çar­dak : gale­rie de dis­tri­bu­tion. Çat­ma : pan de bois hour­dé. Erker : encor­bel­le­ment. Vaj­tim : lamen­ta­tion funèbre. Kur­bet : émi­gra­tion de travail.

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