Cyrène et Carthage
aux confins de la Grande Syrte
La frontière ensevelie : Cyrène et Carthage aux confins de la Grande Syrte
Entre les ruines blondes de Cyrène et les vestiges puniques de Carthage s’étendent aujourd’hui près de mille kilomètres de côte libyenne : une bande de sable, de sebkhas et de vent où plus rien ne signale la frontière qui sépara pendant trois siècles deux mondes méditerranéens. Il n’y a plus d’autel, plus de borne, plus de stèle. Il y a seulement le golfe de la Grande Syrte, immense et vide, ourlé de dunes que la mer refaçonne sans relâche. Et pourtant cette absence même raconte quelque chose : deux cités, l’une grecque, l’autre phénicienne, ont un jour accepté d’ensevelir deux hommes vivants pour que cette ligne invisible devienne réelle. Ce texte suit les deux villes-sœurs rivales que rien ne rapprochait, sinon la mer qui les baignait toutes deux, et le désert qui, entre elles, refusait obstinément de choisir un camp.
Un balcon vert sur la Grande Syrte
Il faut d’abord regarder la carte, ou mieux, imaginer le voyage par la terre plutôt que par la mer, pour comprendre ce que le sol lui-même impose à cette histoire. Cyrène se dresse sur le rebord septentrional d’un plateau calcaire, à six cents mètres d’altitude, dans une région qui reçoit chaque année environ six cent cinquante millimètres de pluie — un chiffre presque européen, incongru à neuf cents kilomètres à l’ouest de l’Égypte et à seulement trois cents kilomètres au sud de la Crète. Le djebel Akhdar, la « Montagne verte », culmine à plus de huit cents mètres et forme, selon la formule consacrée par les géographes, une île de verdure en bordure du désert : oliviers, orge, pâturages, sources qui jaillissent du calcaire fissuré. Tout autour, la Cyrénaïque antique se referme en gradins vers la mer et se dilue, vers le sud, dans les steppes puis dans le Sahara.
Carthage, elle, occupe un promontoire du golfe de Tunis, adossée à la plaine fertile de la Medjerda et à un arrière-pays de collines qui la relient sans rupture au reste du Maghreb punique — Utique, Hippone, les comptoirs de la côte tripolitaine. Entre les deux villes, sur près de cinq cents kilomètres, s’étend le désert syrtique : une côte sans port, sans embouchure digne de ce nom, sans une seule oasis. Les Grecs l’appelaient Syrtis, du verbe syrô, « traîner », « tirer » — un nom qui décrit moins un lieu qu’un mouvement, celui des bancs de sable que les courants déplacent sans cesse et qui rendaient cette mer tristement célèbre pour ses échouages. Les pilotes antiques la redoutaient au point d’en faire, bien après l’Antiquité, une métaphore proverbiale pour toute situation périlleuse et insaisissable — Rome n’a jamais cessé, quatre ou cinq siècles plus tard, de parler des Syrtes comme d’un lieu où l’on se perd.
Un marin venant d’Alexandrie ou du Pirée verrait, en approchant de la Cyrénaïque, une côte se redresser brusquement en falaise, le plateau surgissant presque sans transition depuis la mer — spectacle que ne connaît pas la côte tripolitaine, plate, sableuse, ouverte, où les comptoirs puniques s’égrènent sans relief particulier le long du rivage. Cette différence de silhouette n’est pas un détail pittoresque : elle a longtemps commandé où l’on pouvait accoster, où l’on pouvait fonder un port, où l’on pouvait, tout simplement, vivre. Le port de Cyrène, Apollonia, se love dans une échancrure de la côte au pied de l’escarpement, à une dizaine de kilomètres de la ville haute, reliée à elle par une route qui grimpe abruptement sur le plateau — une cité double, port et acropole intérieure, comme le seront plus tard tant de villes méditerranéennes bâties sur la peur des pirates et le besoin d’air frais en altitude, loin des fièvres du littoral.
Cette géographie ne fait pas l’histoire, mais elle la prédispose. Deux poches fertiles, deux mondes maritimes, séparés par un vide que même la marine la plus audacieuse contournait plutôt qu’elle ne le traversait : voilà la structure de longue durée sur laquelle vient s’inscrire, des siècles plus tard, une querelle de bornage entre deux cités qui, en un sens, n’avaient aucune raison géographique de jamais se rencontrer — et toutes les raisons politiques de le faire quand même.
La sécheresse qui fonda une ville
Hérodote raconte l’histoire avec la minutie d’un homme qui a recueilli deux versions concurrentes et refuse d’en sacrifier aucune. Théra — l’actuelle Santorin — traverse sept années sans une goutte de pluie ; tous les arbres de l’île se dessèchent, sauf un. Les Théréens consultent l’oracle de Delphes, qui leur rappelle une injonction déjà donnée et négligée : fonder une colonie en Libye. Un jeune homme bègue du nom de Battos, dix-septième descendant supposé de l’Argonaute Euphémos, est désigné comme chef de l’expédition — ou, selon l’autre tradition rapportée par Hérodote, c’est le roi de Théra lui-même, venu consulter la Pythie sur tout autre sujet, qui se voit répondre par cette injonction sans l’avoir demandée. Les deux récits s’accordent sur l’essentiel : la famine pousse, l’oracle ordonne, et l’ignorance du lieu retarde tout de plusieurs années.
Deux pentécontores, ces longues galères à cinquante rames, prennent la mer sous la conduite d’un pêcheur crétois, Corobios, seul à connaître la route. Les colons touchent d’abord un îlot nommé Platéa, puis un site continental appelé Aziris, dans le golfe de Bomba — deux tentatives insatisfaisantes avant que des Libyens du cru ne les conduisent enfin, à travers la nuit, vers l’endroit qu’ils appellent « le ciel est percé », là où une source jaillit sans discontinuer du plateau. C’est là, vers 631 avant notre ère — certains calculs modernes, fondés sur d’autres généalogies royales, proposent plutôt 644, et la divergence n’a jamais été tranchée — que Battos fonde Cyrène.
L’anecdote la plus reprise par la tradition veut que Battos, à la vue d’un lion venant à sa rencontre, ait poussé un cri de terreur si violent que sa langue, jusque-là empêtrée, se soit déliée d’un coup : la promesse de l’oracle — venir en Libye pour guérir son bégaiement — s’accomplissait à l’instant même où s’ouvrait la cité. On aimerait n’y voir qu’une légende édifiante ; mais une stèle gravée au IVe siècle avant notre ère, retrouvée en 1922, reproduit ce qui se présente comme le serment fondateur des colons théréens — un texte antérieur, remontant peut-être authentiquement à 630, qui fixe les obligations réciproques entre la métropole et sa colonie, la répartition des terres, les conditions du retour pour qui voudrait rentrer à Théra. La légende du bègue et du lion et le formalisme juridique du serment coexistent sans se contredire : c’est ainsi, presque toujours, que les cités grecques racontaient leur propre naissance — un mythe pour la mémoire collective, un contrat pour l’administration des terres.
La nymphe et le lion
Le nom même de la ville vient d’ailleurs, et d’un autre lion. Pindare, dans sa neuvième Pythique composée vers 474 pour célébrer la victoire d’un athlète cyrénéen, raconte comment Cyrène, fille du roi lapithe Hypseus, chasseresse thessalienne qui préfère l’arc aux travaux du métier à tisser, affronte à mains nues, sur les pentes du mont Pélion, un lion qui décime les troupeaux du roi Eurypyle. Apollon, qui l’observe, s’éprend d’elle sur-le-champ, l’enlève sur un char d’or et la transporte jusqu’en Libye — « troisième part du vaste continent », dit le poète, selon la géographie tripartite des Grecs qui divisaient la terre habitée en Europe, Asie et Libye. Là, au bord d’une source, le dieu l’unit à lui et en fait la reine d’une contrée « riche en troupeaux et en fruits ». De cette union naît Aristée, futur dieu protecteur de l’apiculture et de l’élevage.
Callimaque, poète cyrénéen lui-même devenu bibliothécaire à Alexandrie sous les premiers Ptolémées, reprendra le mythe un siècle plus tard en déplaçant la scène du combat : ce n’est plus en Thessalie, mais sur la colline cyrénéenne de Myrtousa, que Cyrène terrasse le lion — un déplacement géographique qui n’a rien d’innocent, puisqu’il ancre le mythe fondateur directement sur le sol de la cité, au moment précis où une princesse cyrénéenne, Bérénice II, s’apprête à épouser Ptolémée III. Le couple mythique Apollon-Cyrène se met alors à ressembler, comme par un jeu de miroirs voulu, au couple royal bien réel qui unit encore une fois Cyrène à l’Égypte. On ne sait pas toujours si les Anciens réécrivaient leurs mythes pour éclairer leur politique, ou leur politique pour honorer leurs mythes ; les deux gestes, chez les poètes de cour, ne se distinguent guère.
Ce qui frappe, en tout cas, c’est la persistance matérielle de l’histoire. La source elle-même existe encore aujourd’hui, au cœur du site archéologique : la fontaine d’Apollon, aménagée et remaniée à l’époque romaine, encadrée de deux figures de lion, l’eau jaillissant de la gueule de l’un d’eux comme si elle sortait encore de l’animal terrassé par la nymphe. Peu de mythes fondateurs grecs ont laissé une trace aussi littéralement liquide : à Cyrène, on boit encore, ou du moins on pouvait boire, à la légende même.
Rois, tyrans et réformateurs
Avant de mesurer sa force à celle de Carthage, Cyrène dut d’abord régler ses comptes avec elle-même. Les descendants de Battos se succèdent sur le trône pendant près de deux siècles, alternant curieusement les noms de Battos et d’Arcésilas comme si la dynastie tenait à rappeler, à chaque génération, le double héritage du fondateur bègue et de la nymphe chasseresse. Battos II, dit l’Heureux, profite d’un afflux de nouveaux colons grecs pour étendre le territoire cultivable aux dépens des Libyens voisins, provoquant en retour une intervention du pharaon Apriès — signe précoce que l’Égypte, davantage que Carthage, restera longtemps le grand voisin dont il faut composer avec l’ombre. Sous Arcésilas II, surnommé le Dur, les tensions internes s’aggravent : les grands propriétaires terriens, souvent issus des tout premiers colons, se soulèvent contre une autorité royale qu’ils jugent trop pesante ; le roi, vaincu par une coalition libyenne à laquelle se sont mêlés des dissidents cyrénéens, meurt assassiné vers 550 avant notre ère.
Son fils, Battos III le Boiteux, hérite d’une cité fracturée et fait ce que beaucoup de cités grecques en crise ont fait avant et après lui : il importe un législateur étranger. Démonax de Mantinée, venu du Péloponnèse sur les conseils de l’oracle de Delphes — toujours lui —, réorganise la citoyenneté cyrénéenne en répartissant la population en tribus nouvelles qui mêlent délibérément Théréens d’origine, colons plus tardifs et Libyens intégrés, tout en réduisant les prérogatives royales au profit d’un conseil. La monarchie battiade survit, affaiblie, jusqu’au milieu du Ve siècle, avant de céder définitivement la place à un régime d’allure plus républicaine. On retiendra de cet épisode, à distance, une leçon simple : bien avant d’affronter Carthage sur la question d’une frontière, Cyrène avait dû apprendre à contenir ses propres appétits territoriaux et à intégrer, sous la contrainte, les populations libyennes dont elle avait d’abord cru pouvoir se contenter d’exploiter les terres.
L’or vert des Libyens
La prospérité de Cyrène, cependant, ne doit rien à la nymphe et tout à une plante aujourd’hui disparue. Le silphium — les Romains l’appelaient laser — poussait à l’état sauvage sur une bande étroite de la Cyrénaïque, longue d’environ deux cents kilomètres et large d’à peine quarante, centrée sur la région d’Euesperides. Les tribus libyennes de l’intérieur, notamment les Nasamons, en connaissaient depuis longtemps les usages et la récolte ; les Grecs de Cyrène, arrivés en position de force commerciale plutôt que de savoir technique, en firent le pivot de leur économie et, pour une bonne part, en captèrent le tribut auprès des populations autochtones — un schéma d’appropriation d’un savoir local par une élite marchande que l’on retrouverait, avec d’autres plantes et d’autres empires, à peu près à toutes les époques.
On prêtait au suc de la plante des vertus considérables : remède contre les fièvres, panacée générale selon Hippocrate, Celse et Galien, et — c’est la réputation qui a le mieux traversé les siècles jusqu’à la culture populaire contemporaine — un usage contraceptif et abortif qui en fit l’un des produits les plus demandés de toute la pharmacopée antique. Pline l’Ancien affirme qu’on le vendait « au poids de l’argent » ; sous le consulat de Valerius et Herennius, trente livres de laserpitium furent apportées à Rome comme un butin de guerre digne d’être consigné, et lorsque César, au tout début de la guerre civile, mit la main sur le trésor public, celui-ci contenait encore quinze cents livres de la précieuse résine — près de cinq cents kilogrammes accumulés comme une réserve stratégique. Sur cent trente-huit types de monnaies frappées à Cyrène entre 510 et 35 avant notre ère, quatre-vingt-sept portent l’image de la plante ou de son fruit en forme de cœur — soit près des deux tiers de tout le monnayage civique. Certains ont voulu voir dans ce fruit cordiforme l’origine lointaine du symbole du cœur tel que nous le dessinons aujourd’hui ; l’hypothèse est séduisante et largement répétée, mais elle demeure, pour les historiens du symbole, une conjecture invérifiable plutôt qu’une filiation démontrée.
La plante elle-même reste, aujourd’hui encore, une énigme botanique. On la range généralement parmi les ombellifères, proche par sa silhouette du fenouil géant ou de la férule, et certains chercheurs modernes ont proposé de l’identifier à une espèce encore existante, Ferula tingitana, sans qu’aucun consensus définitif n’ait jamais été atteint — la plante ayant disparu avant qu’un naturaliste sérieux n’ait pu la décrire selon les critères qui nous permettraient de trancher. Ce que l’on sait avec plus de certitude, c’est son usage : au-delà de la pharmacopée, le silphium relevait aussi la cuisine, où on le râpait comme une épice précieuse sur les plats de fête, et jusque sur la scène comique d’Athènes, où Aristophane s’en amuse à plusieurs reprises comme du comble du raffinement culinaire qu’un pique-assiette pourrait espérer voler à son hôte. La fameuse Coupe d’Arcésilas, un vase à figures noires du VIe siècle avant notre ère aujourd’hui conservé à Paris, montre le roi Arcésilas II en personne supervisant la pesée et l’emballage du silphium sur le port de Cyrène, sous ses propres yeux — image rarissime d’un souverain grec représenté en train de surveiller, comme un simple négociant, l’exportation du produit qui faisait sa fortune.
Le succès même du silphium précipita sa perte. Les rois de Cyrène durent réglementer la récolte pour préserver une plante qu’on ne parvenait pas à cultiver ; Strabon note déjà sa raréfaction, et Pline rapporte qu’à l’époque de Néron, on offrit à l’empereur, à titre de curiosité, ce qui restait du tout dernier pied connu. Surpâturage, surexploitation, peut-être aussi les troubles politiques qui, au IVe siècle, désorganisèrent la récolte réglementée : le silphium de Cyrénaïque disparut, laissant derrière lui ce qui est aujourd’hui considéré comme la première extinction documentée d’une espèce par l’action humaine. Il faut s’arrêter un instant sur cette bizarrerie : une cité grecque a construit sa richesse, pendant six siècles, sur une plante que personne n’a jamais su cultiver, et dont l’image nous est parvenue presque exclusivement par la numismatique — la botanique réduite à une empreinte sur un disque de métal.
Deux mondes maritimes qui s’ignorent
Rien, au fond, ne rapprochait naturellement Cyrène et Carthage, sinon leur commune appartenance à cette Méditerranée que les Grecs, avec une désinvolture qui en dit long sur leur regard, désignaient tout entière sous le nom de « Libye » dès qu’elle s’étendait à l’ouest de l’Égypte — comme si Phéniciens et Grecs n’occupaient, à leurs yeux, qu’une seule et même périphérie indifférenciée. Les deux cités, pourtant, procédaient de modèles coloniaux presque opposés. Cyrène est une fondation de type dorien classique : un oikiste, Battos, héroïsé après sa mort et honoré d’un culte à son tombeau sur l’agora ; une répartition des terres en lots (kléroi) attribués aux familles citoyennes ; une monarchie fondée sur la lignée du fondateur, les Battiades, qui se succèdent pendant deux siècles avant de céder la place à un régime plus aristocratique. Carthage, fondée par des colons tyriens vers 814 avant notre ère selon la tradition — la légende d’Elissa, plus tard latinisée en Didon, appartient à un tout autre registre narratif que celui de Battos — s’organise d’emblée autour du commerce maritime, d’une oligarchie marchande et d’un réseau de comptoirs plutôt que d’un territoire agricole structuré en lots citoyens.
Les panthéons divergent tout autant : Apollon, Zeus et Artémis président aux destinées de Cyrène, tandis que Baal Hammon et Tanit règnent sur Carthage. Et pourtant, sur un point au moins, les deux cités se ressemblent : ni l’une ni l’autre ne s’est jamais contentée d’importer purement et simplement ses dieux et ses institutions depuis la métropole. Toutes deux ont composé, chacune à sa manière, avec les populations libyques et berbères déjà installées sur leur territoire — alliances matrimoniales, cultes partagés, tributs négociés plutôt qu’imposés par la seule force. Cyrène et Carthage se sont construites, l’une comme l’autre, en dialogue permanent avec un arrière-pays qu’aucune des deux ne maîtrisait complètement — ce qui, précisément, allait devenir la source de leur rivalité la plus concrète : non pas les dieux, non pas le commerce méditerranéen à proprement parler, mais l’accès aux routes qui, depuis l’intérieur du continent, apportaient vers la mer l’or, l’ivoire et les esclaves.
Le Pentapole, ou la rivalité à domicile
Cyrène, du reste, n’était jamais seule à représenter les intérêts grecs dans la région : quatre autres cités, fondées par elle ou dans son orbite, formaient avec elle ce que les géographes antiques appelèrent plus tard le Pentapole. Barcé, à l’ouest, disputa très tôt à sa cité mère la primauté régionale, au point que les deux villes s’affrontèrent directement à plusieurs reprises — une rivalité grecque contre grecque, souvent oubliée derrière le récit plus flatteur de l’opposition à Carthage. Euesperides, sur le site de l’actuelle Benghazi, marquait la limite occidentale de la zone où poussait le silphium et devint, rebaptisée Bérénice en l’honneur de la reine ptolémaïque, le point le plus avancé du monde grec vers la Grande Syrte — la ville grecque, en somme, la plus proche géographiquement de Carthage, et donc la première exposée à toute pression punique. Tauchira, plus tard Arsinoé, et Apollonia, le port de Cyrène déjà mentionné, complétaient cet ensemble de cinq cités qui coopéraient sur certains points — le culte d’Apollon, l’usage du calendrier, parfois une monnaie commune — sans jamais renoncer à leurs rivalités propres.
Cette configuration compte, car elle nuance sensiblement l’image d’un bloc grec uni face à un bloc punique. Lorsque la frontière avec Carthage se négocie, au IVe siècle, ce n’est pas « Cyrène » au sens abstrait qui traite avec « Carthage », mais un réseau de cités dont Bérénice, la plus occidentale, supporte l’essentiel de la pression frontalière, tandis que Cyrène elle-même, à cent cinquante kilomètres de là, en tire le prestige diplomatique sans en porter tout le risque. La rivalité entre les deux grandes puissances méditerranéennes de la région se double ainsi, à l’échelle locale, d’une rivalité plus discrète entre cités sœurs pour savoir laquelle porterait, au nom de toutes les autres, le poids de la frontière avec Carthage.
La Grande Syrte, un désert entre deux cités
Le golfe qui sépare les deux mondes n’était pas seulement redouté des marins : il constituait, à terre, une frontière presque aussi difficile à franchir. Pas de port abrité, pas de fleuve, pas d’oasis sur près de cinq cents kilomètres — un vide que ni les Grecs ni les Carthaginois n’avaient intérêt à occuper, mais que tous deux avaient intérêt à contrôler à ses deux extrémités. Car de l’intérieur du continent, depuis le Fezzan et le pays des Garamantes, des pistes caravanières convergeaient vers la côte, chargées d’or, d’ivoire, de plumes d’autruche et de captifs destinés aux marchés méditerranéens. Ces routes trans-sahariennes alimentaient naturellement les comptoirs puniques de Tripolitaine — Leptis Magna, Oea, Sabratha, les « trois cités » qui donnèrent son nom à toute la région — mais Cyrène, dès le IVe siècle avant notre ère, chercha visiblement à détourner à son propre profit une part de ce trafic, en poussant son influence vers l’ouest, au-delà de ce que Carthage considérait comme sa sphère naturelle.
C’est cette pression, selon la tradition rapportée par plusieurs auteurs anciens et reconstituée par les historiens modernes de la Cyrénaïque, qui aurait déclenché la crise dont l’épisode le plus célèbre — les frères Philènes — n’est peut-être, au fond, que la version édifiante et rétrospective. Une frontière économique, née d’une dispute sur des routes commerciales et des zones d’influence, s’est muée avec le temps en légende patriotique, comme si l’histoire, mal à l’aise avec ses propres origines mercantiles, avait besoin d’un sacrifice héroïque pour se raconter à elle-même.
Les frères Philènes
L’historien romain Salluste, dans une digression de son récit sur la guerre de Jugurtha, est le premier auteur connu à transmettre l’épisode dans sa forme complète — bien que d’autres, avant lui, aient déjà mentionné l’existence des autels sans en détailler l’origine. Après des contestations prolongées sur le tracé de leur frontière commune, Carthaginois et Cyrénéens auraient convenu d’un arbitrage d’une simplicité presque enfantine : des délégués partiraient au même moment de chaque cité, ou de leurs colonies respectives — Leptis pour Carthage, Bérénice pour Cyrène — et progresseraient le long de la côte ; le point de leur rencontre fixerait la frontière.
Les délégués carthaginois, deux frères que la tradition nomme les Philènes, marchent jour et nuit sans relâche et parcourent une distance si considérable qu’ils atteignent le fond même du golfe de la Grande Syrte — un point bien plus proche de Cyrène que de Carthage. Les Cyrénéens, furieux, les accusent d’être partis avant l’heure convenue ou d’avoir triché sur le parcours. Pour trancher le différend sans rouvrir un conflit ouvert, ils posent une condition radicale : ils n’accepteront cette frontière avantageuse que si les Philènes acceptent, pour preuve de leur bonne foi, de se laisser enterrer vivants à l’endroit même de leur rencontre — ou bien qu’ils reculent jusqu’à une ligne que les Cyrénéens jugeraient équitable. Par dévouement envers leur cité, les deux frères choisissent l’ensevelissement plutôt que le recul. Des autels sont érigés sur le lieu du sacrifice, et un culte s’installe, semble-t-il reconnu par les deux camps à la fois — fait suffisamment rare pour être noté : une frontière scellée par un martyre punique que les Grecs eux-mêmes, ou du moins la tradition qui nous est parvenue, ont accepté d’honorer.
Sur la nature exacte de ces autels, les auteurs anciens eux-mêmes ne s’accordent pas : Strabon parle de colonnes, Pline l’Ancien de simples monticules de sable façonnés par la nature plutôt que par la main de l’homme. Aucune trace archéologique certaine n’en a jamais été retrouvée ; l’identification proposée au XXe siècle par l’archéologue Richard Goodchild, sur un site nommé Graret Gser el-Trab près d’El Agheila, reste débattue et n’a jamais fait l’unanimité. On touche ici à l’un de ces cas, fréquents en histoire ancienne, où un lieu a existé assez fortement dans le discours pour structurer des siècles de géographie politique, sans jamais avoir laissé la moindre pierre identifiable au sol.
Les historiens modernes, du reste, se demandent aujourd’hui si l’épisode rapporte un fait réellement advenu ou s’il s’agit d’un mythe étiologique — une histoire élaborée après coup pour sacraliser, sous la forme d’un sacrifice patriotique, une frontière déjà fixée par la négociation plus prosaïque des routes caravanières du IVe siècle. Cette lecture n’ôte rien à la puissance du récit ; elle en révèle simplement la fonction : transformer un accord commercial en légende, et une ligne sur le sable en objet de culte. Salluste lui-même, on ne l’oubliera pas, écrit ce texte à Rome au Ier siècle avant notre ère, longtemps après la destruction de Carthage, dans un ouvrage consacré à une tout autre guerre, contre le roi numide Jugurtha : sa digression sur les Philènes en dit peut-être autant sur la manière dont Rome se représentait, rétrospectivement, la vertu punique, que sur les événements eux-mêmes.
Ophellas, ou la guerre qui faillit avoir lieu
Il faut attendre près d’un siècle et demi après l’épisode des Philènes pour que Cyrène et Carthage se retrouvent, cette fois, sur un terrain plus tangible que celui du mythe. En 322 avant notre ère, au lendemain de la mort d’Alexandre, un général macédonien nommé Ophellas est installé à la tête de la Cyrénaïque par Ptolémée, satrape puis roi d’Égypte, après que la cité, déchirée par ses propres troubles intérieurs, s’est trouvée incapable de résister seule à un aventurier spartiate venu y lever des mercenaires. Ophellas gouverne pour le compte de Ptolémée pendant une dizaine d’années, dans un silence relatif des sources, jusqu’à ce que survienne, en 310, l’un des épisodes les plus audacieux de toute l’histoire militaire hellénistique.
Agathocle, tyran de Syracuse, assiégé dans sa propre cité par une armée carthaginoise, choisit de porter la guerre chez l’adversaire plutôt que de continuer à la subir : il s’échappe du siège, débarque en Afrique avec son armée et, pour couper toute tentation de retraite à ses hommes, fait brûler ses propres navires. La manœuvre fonctionne au-delà de toute attente : Agathocle s’empare rapidement d’un territoire carthaginois faiblement défendu et menace directement la ville elle-même. Pour renforcer son avantage, il propose une alliance à Ophellas : que le gouverneur de Cyrène vienne se joindre à la campagne, et les conquêtes africaines lui reviendront tout entières, Agathocle se réservant la seule Sicile.
Ophellas accepte, lève une armée considérable — plus de dix mille fantassins selon les sources anciennes, plusieurs centaines de cavaliers, une centaine de chars, accompagnés de colons et de leurs familles dans un mouvement qui ressemble presque à une nouvelle expédition de colonisation plutôt qu’à une simple campagne militaire — et se met en marche vers l’ouest. Le trajet, que Diodore de Sicile évalue à plusieurs milliers de stades, exige environ dix-huit jours d’une progression exténuante à travers le désert syrtique, sous une chaleur qui décime les bêtes de somme autant que le moral des troupes, avec des points d’eau si rares que l’armée doit parfois s’arrêter plusieurs jours pour laisser les puits se reconstituer. C’est très exactement le territoire que la légende des Philènes avait, un siècle et demi plus tôt, sacralisé comme frontière infranchissable entre deux mondes : Ophellas et ses hommes le traversent pourtant, dans l’autre sens, portés non par un accord de bornage mais par la promesse d’un royaume africain à conquérir. La jonction avec Agathocle a lieu près du territoire carthaginois, à un endroit que les sources nomment Automala. Mais l’alliance tourne court : inquiet de la puissance de son allié, Agathocle retourne ses propres troupes contre lui, l’accuse de trahison devant son armée et le fait assassiner. L’armée cyrénéenne, décapitée, est absorbée dans les forces syracusaines.
Voilà, en somme, la guerre la plus proche que Cyrène et Carthage aient jamais menée l’une contre l’autre — et elle ne fut, en définitive, ni une guerre cyrénéenne ni une victoire cyrénéenne, mais une expédition menée pour le compte d’un tiers, et qui s’acheva par la trahison de cet allié même. L’épisode dit peut-être l’essentiel de cette rivalité tout entière : Cyrène et Carthage se sont mesurées bien plus souvent par bornage et par légende que par la bataille rangée, et lorsque, une fois, la guerre s’est présentée pour de bon, ce fut sous la bannière de quelqu’un d’autre.
Une frontière plus tenace que ses dieux
L’ironie de cette histoire est que la ligne des Philènes, née peut-être d’un différend commercial et enveloppée dans une légende de sacrifice, a fini par survivre aux deux cités qui l’avaient tracée. Carthage est détruite par Rome en 146 avant notre ère puis refondée comme colonie romaine ; Cyrène perd son indépendance progressivement sous la tutelle des Ptolémées avant d’être léguée à Rome par testament, en 96 avant notre ère, par un dernier roi lagide sans héritier, Ptolémée Apion — le legs met près de vingt ans à être formellement accepté et organisé en province, en 74. Et pourtant, la frontière du fond de la Grande Syrte continue de découper l’espace administratif romain bien après que les deux cités ont perdu toute autonomie politique : elle sépare la province d’Afrique de celle de Crète-et-Cyrénaïque, puis, plus tard, la Tripolitaine de la Libye supérieure, et jusqu’aux diocèses tardo-antiques d’Afrique et d’Orient. Sa représentation, purement théorique, figure encore sur la table de Peutinger, cette carte routière tardive de l’Empire romain — une ligne maintenue par la cartographie longtemps après que le sacrifice qui l’avait justifiée fut tombé dans l’anecdote érudite.
On ne résiste pas, à ce stade, à une note qui déborde largement le cadre antique mais qui illustre, mieux qu’aucun commentaire, la ténacité de cette frontière imaginaire : en 1937, les autorités coloniales italiennes firent élever, non loin d’El Agheila, un arc monumental — l’Arco dei Fileni, l’« Arc des Philènes », que les troupes alliées puis l’armée allemande de Rommel surnommeraient plus prosaïquement « Marble Arch » pendant la guerre du désert — pour marquer, en invoquant délibérément la légende antique, la limite entre la Tripolitaine et la Cyrénaïque italiennes. L’arc resta debout jusque dans les années 1970, lorsque les nouvelles autorités libyennes le firent démolir. Une frontière peut-être inventée pour habiller un conflit commercial du IVe siècle avant notre ère aura ainsi traversé deux mille trois cents ans, deux empires disparus et un troisième naissant, avant d’être, une dernière fois, rayée de la carte.
Le crépuscule cyrénéen
Cyrène, cependant, ne s’est jamais réduite à sa rivalité avec Carthage — celle-ci n’occupe, dans la longue histoire de la cité, que quelques épisodes ponctuels au milieu de plusieurs siècles d’une existence largement tournée vers l’Égypte et vers la mer Égée. Soumise sans grande résistance à l’empire perse après la conquête de l’Égypte par Cambyse, puis intégrée dans le sillage d’Alexandre au royaume lagide, la cité connut une brève embellie d’indépendance sous le roi Magas, de 276 à 250 avant notre ère, avant que le mariage de sa fille Bérénice II avec Ptolémée III ne referme définitivement la boucle égyptienne. C’est de cette Cyrène-là, prospère, lettrée et politiquement mineure, que sortirent certaines des figures intellectuelles les plus remarquables du monde grec : Aristippe, disciple de Socrate et fondateur de l’école cyrénaïque, qui fit du plaisir présent le critère du bien ; Ératosthène, plus tard directeur de la bibliothèque d’Alexandrie, qui calcula avec une précision stupéfiante la circonférence de la terre ; Callimaque, déjà cité, poète et bibliothécaire lui aussi, obsédé toute sa vie par le mythe de la nymphe qui avait donné son nom à sa ville natale. Plus tard encore, au IVe siècle de notre ère, naît à Cyrène Synésios, philosophe néoplatonicien devenu évêque chrétien, dont les lettres décrivent une cité déjà exsangue, une campagne livrée aux incursions nomades, un temple de Zeus — plus vaste, disait-on, que le Parthénon lui-même — dressé au milieu d’un paysage qui retournait lentement au désert.
Synésios lui-même, dans une lettre restée célèbre, raconte comment il faillit périr en mer sur un bateau piloté par un capitaine juif dont l’incompétence manœuvrière lui parut, sur le moment, plus menaçante que les pirates — anecdote mineure, mais qui donne une idée assez juste de ce qu’était devenue, à la fin de l’Antiquité, la navigation dans ces eaux jadis dominées par les flottes grecques et puniques réunies : un théâtre d’improvisation où chacun se débrouillait comme il pouvait, loin des grandes puissances rivales qui, six ou sept siècles plus tôt, s’étaient disputé la moindre borne de sable.
Le silphium avait disparu depuis longtemps quand Synésios écrivait ; la frontière des Philènes n’était plus qu’un souvenir administratif sur une carte routière ; Carthage elle-même n’était plus qu’une grande cité romaine parmi d’autres, ayant depuis longtemps oublié qu’elle avait un jour enterré deux de ses fils vivants pour gagner quelques dizaines de kilomètres de sable inutile. Il ne reste aujourd’hui, à l’endroit précis de ce sacrifice, strictement rien — pas une pierre identifiée avec certitude, pas une inscription retrouvée. Cyrène s’appelle Shahhat, petite ville libyenne perchée au-dessus d’un champ de ruines grecques et romaines ; Carthage est un quartier résidentiel de Tunis, ses temples puniques réduits à quelques fondations sous les villas. Entre les deux, le vent continue de déplacer le sable de la Grande Syrte exactement comme il le faisait avant que quiconque n’ait songé à y tracer une frontière — comme s’il fallait, pour finir, donner raison au désert plutôt qu’aux deux villes qui avaient cru, un temps, pouvoir le border.
Repères
Les sources antiques principales pour cette histoire restent Hérodote (Histoires, IV, 145–205) pour la fondation de Cyrène, Pindare (Pythiques, IX) et Callimaque (Hymne à Apollon) pour le mythe de la nymphe éponyme, Salluste (Guerre de Jugurtha, 79) pour l’épisode des frères Philènes, Diodore de Sicile (Bibliothèque historique, XX) pour l’expédition d’Ophellas, et Pline l’Ancien (Histoire naturelle, XIX et XXII) pour le silphium. Du côté des travaux modernes, l’ouvrage ancien mais fondateur de François Chamoux, Cyrène sous la monarchie des Battiades (1953), et la synthèse plus récente d’André Laronde, Cyrène et la Libye hellénistique (1987), demeurent des références incontournables ; sur la question spécifique de la frontière et de sa charge mythologique, l’article d’Irad Malkin, « Territorialisation mythologique : les autels des Philènes en Cyrénaïque » (Dialogues d’histoire ancienne, 1990), et les travaux plus récents de Josephine Crawley Quinn sur la perspective carthaginoise de cet épisode offrent un contrepoint utile à la lecture strictement gréco-romaine du dossier.
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