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Cyrène et Carthage

aux confins de la Grande Syrte

La fron­tière ense­ve­lie : Cyrène et Car­thage aux confins de la Grande Syrte

Entre les ruines blondes de Cyrène et les ves­tiges puniques de Car­thage s’é­tendent aujourd’­hui près de mille kilo­mètres de côte libyenne : une bande de sable, de seb­khas et de vent où plus rien ne signale la fron­tière qui sépa­ra pen­dant trois siècles deux mondes médi­ter­ra­néens. Il n’y a plus d’au­tel, plus de borne, plus de stèle. Il y a seule­ment le golfe de la Grande Syrte, immense et vide, our­lé de dunes que la mer refa­çonne sans relâche. Et pour­tant cette absence même raconte quelque chose : deux cités, l’une grecque, l’autre phé­ni­cienne, ont un jour accep­té d’en­se­ve­lir deux hommes vivants pour que cette ligne invi­sible devienne réelle. Ce texte suit les deux villes-sœurs rivales que rien ne rap­pro­chait, sinon la mer qui les bai­gnait toutes deux, et le désert qui, entre elles, refu­sait obs­ti­né­ment de choi­sir un camp.

Un bal­con vert sur la Grande Syrte

Il faut d’a­bord regar­der la carte, ou mieux, ima­gi­ner le voyage par la terre plu­tôt que par la mer, pour com­prendre ce que le sol lui-même impose à cette his­toire. Cyrène se dresse sur le rebord sep­ten­trio­nal d’un pla­teau cal­caire, à six cents mètres d’al­ti­tude, dans une région qui reçoit chaque année envi­ron six cent cin­quante mil­li­mètres de pluie — un chiffre presque euro­péen, incon­gru à neuf cents kilo­mètres à l’ouest de l’É­gypte et à seule­ment trois cents kilo­mètres au sud de la Crète. Le dje­bel Akh­dar, la « Mon­tagne verte », culmine à plus de huit cents mètres et forme, selon la for­mule consa­crée par les géo­graphes, une île de ver­dure en bor­dure du désert : oli­viers, orge, pâtu­rages, sources qui jaillissent du cal­caire fis­su­ré. Tout autour, la Cyré­naïque antique se referme en gra­dins vers la mer et se dilue, vers le sud, dans les steppes puis dans le Sahara.

Car­thage, elle, occupe un pro­mon­toire du golfe de Tunis, ados­sée à la plaine fer­tile de la Med­jer­da et à un arrière-pays de col­lines qui la relient sans rup­ture au reste du Magh­reb punique — Utique, Hip­pone, les comp­toirs de la côte tri­po­li­taine. Entre les deux villes, sur près de cinq cents kilo­mètres, s’é­tend le désert syr­tique : une côte sans port, sans embou­chure digne de ce nom, sans une seule oasis. Les Grecs l’ap­pe­laient Syr­tis, du verbe syrô, « traî­ner », « tirer » — un nom qui décrit moins un lieu qu’un mou­ve­ment, celui des bancs de sable que les cou­rants déplacent sans cesse et qui ren­daient cette mer tris­te­ment célèbre pour ses échouages. Les pilotes antiques la redou­taient au point d’en faire, bien après l’An­ti­qui­té, une méta­phore pro­ver­biale pour toute situa­tion périlleuse et insai­sis­sable — Rome n’a jamais ces­sé, quatre ou cinq siècles plus tard, de par­ler des Syrtes comme d’un lieu où l’on se perd.

Un marin venant d’A­lexan­drie ou du Pirée ver­rait, en appro­chant de la Cyré­naïque, une côte se redres­ser brus­que­ment en falaise, le pla­teau sur­gis­sant presque sans tran­si­tion depuis la mer — spec­tacle que ne connaît pas la côte tri­po­li­taine, plate, sableuse, ouverte, où les comp­toirs puniques s’é­grènent sans relief par­ti­cu­lier le long du rivage. Cette dif­fé­rence de sil­houette n’est pas un détail pit­to­resque : elle a long­temps com­man­dé où l’on pou­vait accos­ter, où l’on pou­vait fon­der un port, où l’on pou­vait, tout sim­ple­ment, vivre. Le port de Cyrène, Apol­lo­nia, se love dans une échan­crure de la côte au pied de l’es­car­pe­ment, à une dizaine de kilo­mètres de la ville haute, reliée à elle par une route qui grimpe abrup­te­ment sur le pla­teau — une cité double, port et acro­pole inté­rieure, comme le seront plus tard tant de villes médi­ter­ra­néennes bâties sur la peur des pirates et le besoin d’air frais en alti­tude, loin des fièvres du littoral.

Cette géo­gra­phie ne fait pas l’his­toire, mais elle la pré­dis­pose. Deux poches fer­tiles, deux mondes mari­times, sépa­rés par un vide que même la marine la plus auda­cieuse contour­nait plu­tôt qu’elle ne le tra­ver­sait : voi­là la struc­ture de longue durée sur laquelle vient s’ins­crire, des siècles plus tard, une que­relle de bor­nage entre deux cités qui, en un sens, n’a­vaient aucune rai­son géo­gra­phique de jamais se ren­con­trer — et toutes les rai­sons poli­tiques de le faire quand même.

La séche­resse qui fon­da une ville

Héro­dote raconte l’his­toire avec la minu­tie d’un homme qui a recueilli deux ver­sions concur­rentes et refuse d’en sacri­fier aucune. Thé­ra — l’ac­tuelle San­to­rin — tra­verse sept années sans une goutte de pluie ; tous les arbres de l’île se des­sèchent, sauf un. Les Thé­réens consultent l’o­racle de Delphes, qui leur rap­pelle une injonc­tion déjà don­née et négli­gée : fon­der une colo­nie en Libye. Un jeune homme bègue du nom de Bat­tos, dix-sep­tième des­cen­dant sup­po­sé de l’Ar­go­naute Euphé­mos, est dési­gné comme chef de l’ex­pé­di­tion — ou, selon l’autre tra­di­tion rap­por­tée par Héro­dote, c’est le roi de Thé­ra lui-même, venu consul­ter la Pythie sur tout autre sujet, qui se voit répondre par cette injonc­tion sans l’a­voir deman­dée. Les deux récits s’ac­cordent sur l’es­sen­tiel : la famine pousse, l’o­racle ordonne, et l’i­gno­rance du lieu retarde tout de plu­sieurs années.

Deux pen­té­con­tores, ces longues galères à cin­quante rames, prennent la mer sous la conduite d’un pêcheur cré­tois, Coro­bios, seul à connaître la route. Les colons touchent d’a­bord un îlot nom­mé Pla­téa, puis un site conti­nen­tal appe­lé Azi­ris, dans le golfe de Bom­ba — deux ten­ta­tives insa­tis­fai­santes avant que des Libyens du cru ne les conduisent enfin, à tra­vers la nuit, vers l’en­droit qu’ils appellent « le ciel est per­cé », là où une source jaillit sans dis­con­ti­nuer du pla­teau. C’est là, vers 631 avant notre ère — cer­tains cal­culs modernes, fon­dés sur d’autres généa­lo­gies royales, pro­posent plu­tôt 644, et la diver­gence n’a jamais été tran­chée — que Bat­tos fonde Cyrène.

L’a­nec­dote la plus reprise par la tra­di­tion veut que Bat­tos, à la vue d’un lion venant à sa ren­contre, ait pous­sé un cri de ter­reur si violent que sa langue, jusque-là empê­trée, se soit déliée d’un coup : la pro­messe de l’o­racle — venir en Libye pour gué­rir son bégaie­ment — s’ac­com­plis­sait à l’ins­tant même où s’ou­vrait la cité. On aime­rait n’y voir qu’une légende édi­fiante ; mais une stèle gra­vée au IVe siècle avant notre ère, retrou­vée en 1922, repro­duit ce qui se pré­sente comme le ser­ment fon­da­teur des colons thé­réens — un texte anté­rieur, remon­tant peut-être authen­ti­que­ment à 630, qui fixe les obli­ga­tions réci­proques entre la métro­pole et sa colo­nie, la répar­ti­tion des terres, les condi­tions du retour pour qui vou­drait ren­trer à Thé­ra. La légende du bègue et du lion et le for­ma­lisme juri­dique du ser­ment coexistent sans se contre­dire : c’est ain­si, presque tou­jours, que les cités grecques racon­taient leur propre nais­sance — un mythe pour la mémoire col­lec­tive, un contrat pour l’ad­mi­nis­tra­tion des terres.

La nymphe et le lion

Le nom même de la ville vient d’ailleurs, et d’un autre lion. Pin­dare, dans sa neu­vième Pythique com­po­sée vers 474 pour célé­brer la vic­toire d’un ath­lète cyré­néen, raconte com­ment Cyrène, fille du roi lapithe Hyp­seus, chas­se­resse thes­sa­lienne qui pré­fère l’arc aux tra­vaux du métier à tis­ser, affronte à mains nues, sur les pentes du mont Pélion, un lion qui décime les trou­peaux du roi Eury­pyle. Apol­lon, qui l’ob­serve, s’é­prend d’elle sur-le-champ, l’en­lève sur un char d’or et la trans­porte jus­qu’en Libye — « troi­sième part du vaste conti­nent », dit le poète, selon la géo­gra­phie tri­par­tite des Grecs qui divi­saient la terre habi­tée en Europe, Asie et Libye. Là, au bord d’une source, le dieu l’u­nit à lui et en fait la reine d’une contrée « riche en trou­peaux et en fruits ». De cette union naît Aris­tée, futur dieu pro­tec­teur de l’a­pi­cul­ture et de l’élevage.

Cal­li­maque, poète cyré­néen lui-même deve­nu biblio­thé­caire à Alexan­drie sous les pre­miers Pto­lé­mées, repren­dra le mythe un siècle plus tard en dépla­çant la scène du com­bat : ce n’est plus en Thes­sa­lie, mais sur la col­line cyré­néenne de Myr­tou­sa, que Cyrène ter­rasse le lion — un dépla­ce­ment géo­gra­phique qui n’a rien d’in­no­cent, puis­qu’il ancre le mythe fon­da­teur direc­te­ment sur le sol de la cité, au moment pré­cis où une prin­cesse cyré­néenne, Béré­nice II, s’ap­prête à épou­ser Pto­lé­mée III. Le couple mythique Apol­lon-Cyrène se met alors à res­sem­bler, comme par un jeu de miroirs vou­lu, au couple royal bien réel qui unit encore une fois Cyrène à l’É­gypte. On ne sait pas tou­jours si les Anciens réécri­vaient leurs mythes pour éclai­rer leur poli­tique, ou leur poli­tique pour hono­rer leurs mythes ; les deux gestes, chez les poètes de cour, ne se dis­tinguent guère.

Ce qui frappe, en tout cas, c’est la per­sis­tance maté­rielle de l’his­toire. La source elle-même existe encore aujourd’­hui, au cœur du site archéo­lo­gique : la fon­taine d’A­pol­lon, amé­na­gée et rema­niée à l’é­poque romaine, enca­drée de deux figures de lion, l’eau jaillis­sant de la gueule de l’un d’eux comme si elle sor­tait encore de l’a­ni­mal ter­ras­sé par la nymphe. Peu de mythes fon­da­teurs grecs ont lais­sé une trace aus­si lit­té­ra­le­ment liquide : à Cyrène, on boit encore, ou du moins on pou­vait boire, à la légende même.

Rois, tyrans et réformateurs

Avant de mesu­rer sa force à celle de Car­thage, Cyrène dut d’a­bord régler ses comptes avec elle-même. Les des­cen­dants de Bat­tos se suc­cèdent sur le trône pen­dant près de deux siècles, alter­nant curieu­se­ment les noms de Bat­tos et d’Ar­cé­si­las comme si la dynas­tie tenait à rap­pe­ler, à chaque géné­ra­tion, le double héri­tage du fon­da­teur bègue et de la nymphe chas­se­resse. Bat­tos II, dit l’Heu­reux, pro­fite d’un afflux de nou­veaux colons grecs pour étendre le ter­ri­toire culti­vable aux dépens des Libyens voi­sins, pro­vo­quant en retour une inter­ven­tion du pha­raon Apriès — signe pré­coce que l’É­gypte, davan­tage que Car­thage, res­te­ra long­temps le grand voi­sin dont il faut com­po­ser avec l’ombre. Sous Arcé­si­las II, sur­nom­mé le Dur, les ten­sions internes s’ag­gravent : les grands pro­prié­taires ter­riens, sou­vent issus des tout pre­miers colons, se sou­lèvent contre une auto­ri­té royale qu’ils jugent trop pesante ; le roi, vain­cu par une coa­li­tion libyenne à laquelle se sont mêlés des dis­si­dents cyré­néens, meurt assas­si­né vers 550 avant notre ère.

Son fils, Bat­tos III le Boi­teux, hérite d’une cité frac­tu­rée et fait ce que beau­coup de cités grecques en crise ont fait avant et après lui : il importe un légis­la­teur étran­ger. Démo­nax de Man­ti­née, venu du Pélo­pon­nèse sur les conseils de l’o­racle de Delphes — tou­jours lui —, réor­ga­nise la citoyen­ne­té cyré­néenne en répar­tis­sant la popu­la­tion en tri­bus nou­velles qui mêlent déli­bé­ré­ment Thé­réens d’o­ri­gine, colons plus tar­difs et Libyens inté­grés, tout en rédui­sant les pré­ro­ga­tives royales au pro­fit d’un conseil. La monar­chie bat­tiade sur­vit, affai­blie, jus­qu’au milieu du Ve siècle, avant de céder défi­ni­ti­ve­ment la place à un régime d’al­lure plus répu­bli­caine. On retien­dra de cet épi­sode, à dis­tance, une leçon simple : bien avant d’af­fron­ter Car­thage sur la ques­tion d’une fron­tière, Cyrène avait dû apprendre à conte­nir ses propres appé­tits ter­ri­to­riaux et à inté­grer, sous la contrainte, les popu­la­tions libyennes dont elle avait d’a­bord cru pou­voir se conten­ter d’ex­ploi­ter les terres.

L’or vert des Libyens

La pros­pé­ri­té de Cyrène, cepen­dant, ne doit rien à la nymphe et tout à une plante aujourd’­hui dis­pa­rue. Le sil­phium — les Romains l’ap­pe­laient laser — pous­sait à l’é­tat sau­vage sur une bande étroite de la Cyré­naïque, longue d’en­vi­ron deux cents kilo­mètres et large d’à peine qua­rante, cen­trée sur la région d’Eues­pe­rides. Les tri­bus libyennes de l’in­té­rieur, notam­ment les Nasa­mons, en connais­saient depuis long­temps les usages et la récolte ; les Grecs de Cyrène, arri­vés en posi­tion de force com­mer­ciale plu­tôt que de savoir tech­nique, en firent le pivot de leur éco­no­mie et, pour une bonne part, en captèrent le tri­but auprès des popu­la­tions autoch­tones — un sché­ma d’ap­pro­pria­tion d’un savoir local par une élite mar­chande que l’on retrou­ve­rait, avec d’autres plantes et d’autres empires, à peu près à toutes les époques.

On prê­tait au suc de la plante des ver­tus consi­dé­rables : remède contre les fièvres, pana­cée géné­rale selon Hip­po­crate, Celse et Galien, et — c’est la répu­ta­tion qui a le mieux tra­ver­sé les siècles jus­qu’à la culture popu­laire contem­po­raine — un usage contra­cep­tif et abor­tif qui en fit l’un des pro­duits les plus deman­dés de toute la phar­ma­co­pée antique. Pline l’An­cien affirme qu’on le ven­dait « au poids de l’argent » ; sous le consu­lat de Vale­rius et Heren­nius, trente livres de laser­pi­tium furent appor­tées à Rome comme un butin de guerre digne d’être consi­gné, et lorsque César, au tout début de la guerre civile, mit la main sur le tré­sor public, celui-ci conte­nait encore quinze cents livres de la pré­cieuse résine — près de cinq cents kilo­grammes accu­mu­lés comme une réserve stra­té­gique. Sur cent trente-huit types de mon­naies frap­pées à Cyrène entre 510 et 35 avant notre ère, quatre-vingt-sept portent l’i­mage de la plante ou de son fruit en forme de cœur — soit près des deux tiers de tout le mon­nayage civique. Cer­tains ont vou­lu voir dans ce fruit cor­di­forme l’o­ri­gine loin­taine du sym­bole du cœur tel que nous le des­si­nons aujourd’­hui ; l’hy­po­thèse est sédui­sante et lar­ge­ment répé­tée, mais elle demeure, pour les his­to­riens du sym­bole, une conjec­ture invé­ri­fiable plu­tôt qu’une filia­tion démontrée.

La plante elle-même reste, aujourd’­hui encore, une énigme bota­nique. On la range géné­ra­le­ment par­mi les ombel­li­fères, proche par sa sil­houette du fenouil géant ou de la férule, et cer­tains cher­cheurs modernes ont pro­po­sé de l’i­den­ti­fier à une espèce encore exis­tante, Feru­la tin­gi­ta­na, sans qu’au­cun consen­sus défi­ni­tif n’ait jamais été atteint — la plante ayant dis­pa­ru avant qu’un natu­ra­liste sérieux n’ait pu la décrire selon les cri­tères qui nous per­met­traient de tran­cher. Ce que l’on sait avec plus de cer­ti­tude, c’est son usage : au-delà de la phar­ma­co­pée, le sil­phium rele­vait aus­si la cui­sine, où on le râpait comme une épice pré­cieuse sur les plats de fête, et jusque sur la scène comique d’A­thènes, où Aris­to­phane s’en amuse à plu­sieurs reprises comme du comble du raf­fi­ne­ment culi­naire qu’un pique-assiette pour­rait espé­rer voler à son hôte. La fameuse Coupe d’Ar­cé­si­las, un vase à figures noires du VIe siècle avant notre ère aujourd’­hui conser­vé à Paris, montre le roi Arcé­si­las II en per­sonne super­vi­sant la pesée et l’emballage du sil­phium sur le port de Cyrène, sous ses propres yeux — image raris­sime d’un sou­ve­rain grec repré­sen­té en train de sur­veiller, comme un simple négo­ciant, l’ex­por­ta­tion du pro­duit qui fai­sait sa fortune.

Le suc­cès même du sil­phium pré­ci­pi­ta sa perte. Les rois de Cyrène durent régle­men­ter la récolte pour pré­ser­ver une plante qu’on ne par­ve­nait pas à culti­ver ; Stra­bon note déjà sa raré­fac­tion, et Pline rap­porte qu’à l’é­poque de Néron, on offrit à l’empereur, à titre de curio­si­té, ce qui res­tait du tout der­nier pied connu. Sur­pâ­tu­rage, sur­ex­ploi­ta­tion, peut-être aus­si les troubles poli­tiques qui, au IVe siècle, désor­ga­ni­sèrent la récolte régle­men­tée : le sil­phium de Cyré­naïque dis­pa­rut, lais­sant der­rière lui ce qui est aujourd’­hui consi­dé­ré comme la pre­mière extinc­tion docu­men­tée d’une espèce par l’ac­tion humaine. Il faut s’ar­rê­ter un ins­tant sur cette bizar­re­rie : une cité grecque a construit sa richesse, pen­dant six siècles, sur une plante que per­sonne n’a jamais su culti­ver, et dont l’i­mage nous est par­ve­nue presque exclu­si­ve­ment par la numis­ma­tique — la bota­nique réduite à une empreinte sur un disque de métal.

Deux mondes mari­times qui s’ignorent

Rien, au fond, ne rap­pro­chait natu­rel­le­ment Cyrène et Car­thage, sinon leur com­mune appar­te­nance à cette Médi­ter­ra­née que les Grecs, avec une désin­vol­ture qui en dit long sur leur regard, dési­gnaient tout entière sous le nom de « Libye » dès qu’elle s’é­ten­dait à l’ouest de l’É­gypte — comme si Phé­ni­ciens et Grecs n’oc­cu­paient, à leurs yeux, qu’une seule et même péri­phé­rie indif­fé­ren­ciée. Les deux cités, pour­tant, pro­cé­daient de modèles colo­niaux presque oppo­sés. Cyrène est une fon­da­tion de type dorien clas­sique : un oikiste, Bat­tos, héroï­sé après sa mort et hono­ré d’un culte à son tom­beau sur l’a­go­ra ; une répar­ti­tion des terres en lots (klé­roi) attri­bués aux familles citoyennes ; une monar­chie fon­dée sur la lignée du fon­da­teur, les Bat­tiades, qui se suc­cèdent pen­dant deux siècles avant de céder la place à un régime plus aris­to­cra­tique. Car­thage, fon­dée par des colons tyriens vers 814 avant notre ère selon la tra­di­tion — la légende d’E­lis­sa, plus tard lati­ni­sée en Didon, appar­tient à un tout autre registre nar­ra­tif que celui de Bat­tos — s’or­ga­nise d’emblée autour du com­merce mari­time, d’une oli­gar­chie mar­chande et d’un réseau de comp­toirs plu­tôt que d’un ter­ri­toire agri­cole struc­tu­ré en lots citoyens.

Les pan­théons divergent tout autant : Apol­lon, Zeus et Arté­mis pré­sident aux des­ti­nées de Cyrène, tan­dis que Baal Ham­mon et Tanit règnent sur Car­thage. Et pour­tant, sur un point au moins, les deux cités se res­semblent : ni l’une ni l’autre ne s’est jamais conten­tée d’im­por­ter pure­ment et sim­ple­ment ses dieux et ses ins­ti­tu­tions depuis la métro­pole. Toutes deux ont com­po­sé, cha­cune à sa manière, avec les popu­la­tions libyques et ber­bères déjà ins­tal­lées sur leur ter­ri­toire — alliances matri­mo­niales, cultes par­ta­gés, tri­buts négo­ciés plu­tôt qu’im­po­sés par la seule force. Cyrène et Car­thage se sont construites, l’une comme l’autre, en dia­logue per­ma­nent avec un arrière-pays qu’au­cune des deux ne maî­tri­sait com­plè­te­ment — ce qui, pré­ci­sé­ment, allait deve­nir la source de leur riva­li­té la plus concrète : non pas les dieux, non pas le com­merce médi­ter­ra­néen à pro­pre­ment par­ler, mais l’ac­cès aux routes qui, depuis l’in­té­rieur du conti­nent, appor­taient vers la mer l’or, l’i­voire et les esclaves.

Le Penta­pole, ou la riva­li­té à domicile

Cyrène, du reste, n’é­tait jamais seule à repré­sen­ter les inté­rêts grecs dans la région : quatre autres cités, fon­dées par elle ou dans son orbite, for­maient avec elle ce que les géo­graphes antiques appe­lèrent plus tard le Penta­pole. Bar­cé, à l’ouest, dis­pu­ta très tôt à sa cité mère la pri­mau­té régio­nale, au point que les deux villes s’af­fron­tèrent direc­te­ment à plu­sieurs reprises — une riva­li­té grecque contre grecque, sou­vent oubliée der­rière le récit plus flat­teur de l’op­po­si­tion à Car­thage. Eues­pe­rides, sur le site de l’ac­tuelle Ben­gha­zi, mar­quait la limite occi­den­tale de la zone où pous­sait le sil­phium et devint, rebap­ti­sée Béré­nice en l’hon­neur de la reine pto­lé­maïque, le point le plus avan­cé du monde grec vers la Grande Syrte — la ville grecque, en somme, la plus proche géo­gra­phi­que­ment de Car­thage, et donc la pre­mière expo­sée à toute pres­sion punique. Tau­chi­ra, plus tard Arsi­noé, et Apol­lo­nia, le port de Cyrène déjà men­tion­né, com­plé­taient cet ensemble de cinq cités qui coopé­raient sur cer­tains points — le culte d’A­pol­lon, l’u­sage du calen­drier, par­fois une mon­naie com­mune — sans jamais renon­cer à leurs riva­li­tés propres.

Cette confi­gu­ra­tion compte, car elle nuance sen­si­ble­ment l’i­mage d’un bloc grec uni face à un bloc punique. Lorsque la fron­tière avec Car­thage se négo­cie, au IVe siècle, ce n’est pas « Cyrène » au sens abs­trait qui traite avec « Car­thage », mais un réseau de cités dont Béré­nice, la plus occi­den­tale, sup­porte l’es­sen­tiel de la pres­sion fron­ta­lière, tan­dis que Cyrène elle-même, à cent cin­quante kilo­mètres de là, en tire le pres­tige diplo­ma­tique sans en por­ter tout le risque. La riva­li­té entre les deux grandes puis­sances médi­ter­ra­néennes de la région se double ain­si, à l’é­chelle locale, d’une riva­li­té plus dis­crète entre cités sœurs pour savoir laquelle por­te­rait, au nom de toutes les autres, le poids de la fron­tière avec Carthage.

La Grande Syrte, un désert entre deux cités

Le golfe qui sépare les deux mondes n’é­tait pas seule­ment redou­té des marins : il consti­tuait, à terre, une fron­tière presque aus­si dif­fi­cile à fran­chir. Pas de port abri­té, pas de fleuve, pas d’oa­sis sur près de cinq cents kilo­mètres — un vide que ni les Grecs ni les Car­tha­gi­nois n’a­vaient inté­rêt à occu­per, mais que tous deux avaient inté­rêt à contrô­ler à ses deux extré­mi­tés. Car de l’in­té­rieur du conti­nent, depuis le Fez­zan et le pays des Gara­mantes, des pistes cara­va­nières conver­geaient vers la côte, char­gées d’or, d’i­voire, de plumes d’au­truche et de cap­tifs des­ti­nés aux mar­chés médi­ter­ra­néens. Ces routes trans-saha­riennes ali­men­taient natu­rel­le­ment les comp­toirs puniques de Tri­po­li­taine — Lep­tis Magna, Oea, Sabra­tha, les « trois cités » qui don­nèrent son nom à toute la région — mais Cyrène, dès le IVe siècle avant notre ère, cher­cha visi­ble­ment à détour­ner à son propre pro­fit une part de ce tra­fic, en pous­sant son influence vers l’ouest, au-delà de ce que Car­thage consi­dé­rait comme sa sphère naturelle.

C’est cette pres­sion, selon la tra­di­tion rap­por­tée par plu­sieurs auteurs anciens et recons­ti­tuée par les his­to­riens modernes de la Cyré­naïque, qui aurait déclen­ché la crise dont l’é­pi­sode le plus célèbre — les frères Phi­lènes — n’est peut-être, au fond, que la ver­sion édi­fiante et rétros­pec­tive. Une fron­tière éco­no­mique, née d’une dis­pute sur des routes com­mer­ciales et des zones d’in­fluence, s’est muée avec le temps en légende patrio­tique, comme si l’his­toire, mal à l’aise avec ses propres ori­gines mer­can­tiles, avait besoin d’un sacri­fice héroïque pour se racon­ter à elle-même.

Les frères Philènes

L’his­to­rien romain Sal­luste, dans une digres­sion de son récit sur la guerre de Jugur­tha, est le pre­mier auteur connu à trans­mettre l’é­pi­sode dans sa forme com­plète — bien que d’autres, avant lui, aient déjà men­tion­né l’exis­tence des autels sans en détailler l’o­ri­gine. Après des contes­ta­tions pro­lon­gées sur le tra­cé de leur fron­tière com­mune, Car­tha­gi­nois et Cyré­néens auraient conve­nu d’un arbi­trage d’une sim­pli­ci­té presque enfan­tine : des délé­gués par­ti­raient au même moment de chaque cité, ou de leurs colo­nies res­pec­tives — Lep­tis pour Car­thage, Béré­nice pour Cyrène — et pro­gres­se­raient le long de la côte ; le point de leur ren­contre fixe­rait la frontière.

Les délé­gués car­tha­gi­nois, deux frères que la tra­di­tion nomme les Phi­lènes, marchent jour et nuit sans relâche et par­courent une dis­tance si consi­dé­rable qu’ils atteignent le fond même du golfe de la Grande Syrte — un point bien plus proche de Cyrène que de Car­thage. Les Cyré­néens, furieux, les accusent d’être par­tis avant l’heure conve­nue ou d’a­voir tri­ché sur le par­cours. Pour tran­cher le dif­fé­rend sans rou­vrir un conflit ouvert, ils posent une condi­tion radi­cale : ils n’ac­cep­te­ront cette fron­tière avan­ta­geuse que si les Phi­lènes acceptent, pour preuve de leur bonne foi, de se lais­ser enter­rer vivants à l’en­droit même de leur ren­contre — ou bien qu’ils reculent jus­qu’à une ligne que les Cyré­néens juge­raient équi­table. Par dévoue­ment envers leur cité, les deux frères choi­sissent l’en­se­ve­lis­se­ment plu­tôt que le recul. Des autels sont éri­gés sur le lieu du sacri­fice, et un culte s’ins­talle, semble-t-il recon­nu par les deux camps à la fois — fait suf­fi­sam­ment rare pour être noté : une fron­tière scel­lée par un mar­tyre punique que les Grecs eux-mêmes, ou du moins la tra­di­tion qui nous est par­ve­nue, ont accep­té d’honorer.

Sur la nature exacte de ces autels, les auteurs anciens eux-mêmes ne s’ac­cordent pas : Stra­bon parle de colonnes, Pline l’An­cien de simples mon­ti­cules de sable façon­nés par la nature plu­tôt que par la main de l’homme. Aucune trace archéo­lo­gique cer­taine n’en a jamais été retrou­vée ; l’i­den­ti­fi­ca­tion pro­po­sée au XXe siècle par l’ar­chéo­logue Richard Good­child, sur un site nom­mé Gra­ret Gser el-Trab près d’El Aghei­la, reste débat­tue et n’a jamais fait l’u­na­ni­mi­té. On touche ici à l’un de ces cas, fré­quents en his­toire ancienne, où un lieu a exis­té assez for­te­ment dans le dis­cours pour struc­tu­rer des siècles de géo­gra­phie poli­tique, sans jamais avoir lais­sé la moindre pierre iden­ti­fiable au sol.

Les his­to­riens modernes, du reste, se demandent aujourd’­hui si l’é­pi­sode rap­porte un fait réel­le­ment adve­nu ou s’il s’a­git d’un mythe étio­lo­gique — une his­toire éla­bo­rée après coup pour sacra­li­ser, sous la forme d’un sacri­fice patrio­tique, une fron­tière déjà fixée par la négo­cia­tion plus pro­saïque des routes cara­va­nières du IVe siècle. Cette lec­ture n’ôte rien à la puis­sance du récit ; elle en révèle sim­ple­ment la fonc­tion : trans­for­mer un accord com­mer­cial en légende, et une ligne sur le sable en objet de culte. Sal­luste lui-même, on ne l’ou­blie­ra pas, écrit ce texte à Rome au Ier siècle avant notre ère, long­temps après la des­truc­tion de Car­thage, dans un ouvrage consa­cré à une tout autre guerre, contre le roi numide Jugur­tha : sa digres­sion sur les Phi­lènes en dit peut-être autant sur la manière dont Rome se repré­sen­tait, rétros­pec­ti­ve­ment, la ver­tu punique, que sur les évé­ne­ments eux-mêmes.

Ophel­las, ou la guerre qui faillit avoir lieu

Il faut attendre près d’un siècle et demi après l’é­pi­sode des Phi­lènes pour que Cyrène et Car­thage se retrouvent, cette fois, sur un ter­rain plus tan­gible que celui du mythe. En 322 avant notre ère, au len­de­main de la mort d’A­lexandre, un géné­ral macé­do­nien nom­mé Ophel­las est ins­tal­lé à la tête de la Cyré­naïque par Pto­lé­mée, satrape puis roi d’É­gypte, après que la cité, déchi­rée par ses propres troubles inté­rieurs, s’est trou­vée inca­pable de résis­ter seule à un aven­tu­rier spar­tiate venu y lever des mer­ce­naires. Ophel­las gou­verne pour le compte de Pto­lé­mée pen­dant une dizaine d’an­nées, dans un silence rela­tif des sources, jus­qu’à ce que sur­vienne, en 310, l’un des épi­sodes les plus auda­cieux de toute l’his­toire mili­taire hellénistique.

Aga­thocle, tyran de Syra­cuse, assié­gé dans sa propre cité par une armée car­tha­gi­noise, choi­sit de por­ter la guerre chez l’ad­ver­saire plu­tôt que de conti­nuer à la subir : il s’é­chappe du siège, débarque en Afrique avec son armée et, pour cou­per toute ten­ta­tion de retraite à ses hommes, fait brû­ler ses propres navires. La manœuvre fonc­tionne au-delà de toute attente : Aga­thocle s’empare rapi­de­ment d’un ter­ri­toire car­tha­gi­nois fai­ble­ment défen­du et menace direc­te­ment la ville elle-même. Pour ren­for­cer son avan­tage, il pro­pose une alliance à Ophel­las : que le gou­ver­neur de Cyrène vienne se joindre à la cam­pagne, et les conquêtes afri­caines lui revien­dront tout entières, Aga­thocle se réser­vant la seule Sicile.

Ophel­las accepte, lève une armée consi­dé­rable — plus de dix mille fan­tas­sins selon les sources anciennes, plu­sieurs cen­taines de cava­liers, une cen­taine de chars, accom­pa­gnés de colons et de leurs familles dans un mou­ve­ment qui res­semble presque à une nou­velle expé­di­tion de colo­ni­sa­tion plu­tôt qu’à une simple cam­pagne mili­taire — et se met en marche vers l’ouest. Le tra­jet, que Dio­dore de Sicile éva­lue à plu­sieurs mil­liers de stades, exige envi­ron dix-huit jours d’une pro­gres­sion exté­nuante à tra­vers le désert syr­tique, sous une cha­leur qui décime les bêtes de somme autant que le moral des troupes, avec des points d’eau si rares que l’ar­mée doit par­fois s’ar­rê­ter plu­sieurs jours pour lais­ser les puits se recons­ti­tuer. C’est très exac­te­ment le ter­ri­toire que la légende des Phi­lènes avait, un siècle et demi plus tôt, sacra­li­sé comme fron­tière infran­chis­sable entre deux mondes : Ophel­las et ses hommes le tra­versent pour­tant, dans l’autre sens, por­tés non par un accord de bor­nage mais par la pro­messe d’un royaume afri­cain à conqué­rir. La jonc­tion avec Aga­thocle a lieu près du ter­ri­toire car­tha­gi­nois, à un endroit que les sources nomment Auto­ma­la. Mais l’al­liance tourne court : inquiet de la puis­sance de son allié, Aga­thocle retourne ses propres troupes contre lui, l’ac­cuse de tra­hi­son devant son armée et le fait assas­si­ner. L’ar­mée cyré­néenne, déca­pi­tée, est absor­bée dans les forces syracusaines.

Voi­là, en somme, la guerre la plus proche que Cyrène et Car­thage aient jamais menée l’une contre l’autre — et elle ne fut, en défi­ni­tive, ni une guerre cyré­néenne ni une vic­toire cyré­néenne, mais une expé­di­tion menée pour le compte d’un tiers, et qui s’a­che­va par la tra­hi­son de cet allié même. L’é­pi­sode dit peut-être l’es­sen­tiel de cette riva­li­té tout entière : Cyrène et Car­thage se sont mesu­rées bien plus sou­vent par bor­nage et par légende que par la bataille ran­gée, et lorsque, une fois, la guerre s’est pré­sen­tée pour de bon, ce fut sous la ban­nière de quel­qu’un d’autre.

Une fron­tière plus tenace que ses dieux

L’i­ro­nie de cette his­toire est que la ligne des Phi­lènes, née peut-être d’un dif­fé­rend com­mer­cial et enve­lop­pée dans une légende de sacri­fice, a fini par sur­vivre aux deux cités qui l’a­vaient tra­cée. Car­thage est détruite par Rome en 146 avant notre ère puis refon­dée comme colo­nie romaine ; Cyrène perd son indé­pen­dance pro­gres­si­ve­ment sous la tutelle des Pto­lé­mées avant d’être léguée à Rome par tes­ta­ment, en 96 avant notre ère, par un der­nier roi lagide sans héri­tier, Pto­lé­mée Apion — le legs met près de vingt ans à être for­mel­le­ment accep­té et orga­ni­sé en pro­vince, en 74. Et pour­tant, la fron­tière du fond de la Grande Syrte conti­nue de décou­per l’es­pace admi­nis­tra­tif romain bien après que les deux cités ont per­du toute auto­no­mie poli­tique : elle sépare la pro­vince d’A­frique de celle de Crète-et-Cyré­naïque, puis, plus tard, la Tri­po­li­taine de la Libye supé­rieure, et jus­qu’aux dio­cèses tar­do-antiques d’A­frique et d’O­rient. Sa repré­sen­ta­tion, pure­ment théo­rique, figure encore sur la table de Peu­tin­ger, cette carte rou­tière tar­dive de l’Em­pire romain — une ligne main­te­nue par la car­to­gra­phie long­temps après que le sacri­fice qui l’a­vait jus­ti­fiée fut tom­bé dans l’a­nec­dote érudite.

On ne résiste pas, à ce stade, à une note qui déborde lar­ge­ment le cadre antique mais qui illustre, mieux qu’au­cun com­men­taire, la téna­ci­té de cette fron­tière ima­gi­naire : en 1937, les auto­ri­tés colo­niales ita­liennes firent éle­ver, non loin d’El Aghei­la, un arc monu­men­tal — l’Ar­co dei File­ni, l’« Arc des Phi­lènes », que les troupes alliées puis l’ar­mée alle­mande de Rom­mel sur­nom­me­raient plus pro­saï­que­ment « Marble Arch » pen­dant la guerre du désert — pour mar­quer, en invo­quant déli­bé­ré­ment la légende antique, la limite entre la Tri­po­li­taine et la Cyré­naïque ita­liennes. L’arc res­ta debout jusque dans les années 1970, lorsque les nou­velles auto­ri­tés libyennes le firent démo­lir. Une fron­tière peut-être inven­tée pour habiller un conflit com­mer­cial du IVe siècle avant notre ère aura ain­si tra­ver­sé deux mille trois cents ans, deux empires dis­pa­rus et un troi­sième nais­sant, avant d’être, une der­nière fois, rayée de la carte.

Le cré­pus­cule cyrénéen

Cyrène, cepen­dant, ne s’est jamais réduite à sa riva­li­té avec Car­thage — celle-ci n’oc­cupe, dans la longue his­toire de la cité, que quelques épi­sodes ponc­tuels au milieu de plu­sieurs siècles d’une exis­tence lar­ge­ment tour­née vers l’É­gypte et vers la mer Égée. Sou­mise sans grande résis­tance à l’empire perse après la conquête de l’É­gypte par Cam­byse, puis inté­grée dans le sillage d’A­lexandre au royaume lagide, la cité connut une brève embel­lie d’in­dé­pen­dance sous le roi Magas, de 276 à 250 avant notre ère, avant que le mariage de sa fille Béré­nice II avec Pto­lé­mée III ne referme défi­ni­ti­ve­ment la boucle égyp­tienne. C’est de cette Cyrène-là, pros­père, let­trée et poli­ti­que­ment mineure, que sor­tirent cer­taines des figures intel­lec­tuelles les plus remar­quables du monde grec : Aris­tippe, dis­ciple de Socrate et fon­da­teur de l’é­cole cyré­naïque, qui fit du plai­sir pré­sent le cri­tère du bien ; Éra­tos­thène, plus tard direc­teur de la biblio­thèque d’A­lexan­drie, qui cal­cu­la avec une pré­ci­sion stu­pé­fiante la cir­con­fé­rence de la terre ; Cal­li­maque, déjà cité, poète et biblio­thé­caire lui aus­si, obsé­dé toute sa vie par le mythe de la nymphe qui avait don­né son nom à sa ville natale. Plus tard encore, au IVe siècle de notre ère, naît à Cyrène Syné­sios, phi­lo­sophe néo­pla­to­ni­cien deve­nu évêque chré­tien, dont les lettres décrivent une cité déjà exsangue, une cam­pagne livrée aux incur­sions nomades, un temple de Zeus — plus vaste, disait-on, que le Par­thé­non lui-même — dres­sé au milieu d’un pay­sage qui retour­nait len­te­ment au désert.

Syné­sios lui-même, dans une lettre res­tée célèbre, raconte com­ment il faillit périr en mer sur un bateau pilo­té par un capi­taine juif dont l’in­com­pé­tence manœu­vrière lui parut, sur le moment, plus mena­çante que les pirates — anec­dote mineure, mais qui donne une idée assez juste de ce qu’é­tait deve­nue, à la fin de l’An­ti­qui­té, la navi­ga­tion dans ces eaux jadis domi­nées par les flottes grecques et puniques réunies : un théâtre d’im­pro­vi­sa­tion où cha­cun se débrouillait comme il pou­vait, loin des grandes puis­sances rivales qui, six ou sept siècles plus tôt, s’é­taient dis­pu­té la moindre borne de sable.

Le sil­phium avait dis­pa­ru depuis long­temps quand Syné­sios écri­vait ; la fron­tière des Phi­lènes n’é­tait plus qu’un sou­ve­nir admi­nis­tra­tif sur une carte rou­tière ; Car­thage elle-même n’é­tait plus qu’une grande cité romaine par­mi d’autres, ayant depuis long­temps oublié qu’elle avait un jour enter­ré deux de ses fils vivants pour gagner quelques dizaines de kilo­mètres de sable inutile. Il ne reste aujourd’­hui, à l’en­droit pré­cis de ce sacri­fice, stric­te­ment rien — pas une pierre iden­ti­fiée avec cer­ti­tude, pas une ins­crip­tion retrou­vée. Cyrène s’ap­pelle Shah­hat, petite ville libyenne per­chée au-des­sus d’un champ de ruines grecques et romaines ; Car­thage est un quar­tier rési­den­tiel de Tunis, ses temples puniques réduits à quelques fon­da­tions sous les vil­las. Entre les deux, le vent conti­nue de dépla­cer le sable de la Grande Syrte exac­te­ment comme il le fai­sait avant que qui­conque n’ait son­gé à y tra­cer une fron­tière — comme s’il fal­lait, pour finir, don­ner rai­son au désert plu­tôt qu’aux deux villes qui avaient cru, un temps, pou­voir le border.


Repères

Les sources antiques prin­ci­pales pour cette his­toire res­tent Héro­dote (His­toires, IV, 145–205) pour la fon­da­tion de Cyrène, Pin­dare (Pythiques, IX) et Cal­li­maque (Hymne à Apol­lon) pour le mythe de la nymphe épo­nyme, Sal­luste (Guerre de Jugur­tha, 79) pour l’é­pi­sode des frères Phi­lènes, Dio­dore de Sicile (Biblio­thèque his­to­rique, XX) pour l’ex­pé­di­tion d’O­phel­las, et Pline l’An­cien (His­toire natu­relle, XIX et XXII) pour le sil­phium. Du côté des tra­vaux modernes, l’ou­vrage ancien mais fon­da­teur de Fran­çois Cha­moux, Cyrène sous la monar­chie des Bat­tiades (1953), et la syn­thèse plus récente d’An­dré Laronde, Cyrène et la Libye hel­lé­nis­tique (1987), demeurent des réfé­rences incon­tour­nables ; sur la ques­tion spé­ci­fique de la fron­tière et de sa charge mytho­lo­gique, l’ar­ticle d’I­rad Mal­kin, « Ter­ri­to­ria­li­sa­tion mytho­lo­gique : les autels des Phi­lènes en Cyré­naïque » (Dia­logues d’his­toire ancienne, 1990), et les tra­vaux plus récents de Jose­phine Craw­ley Quinn sur la pers­pec­tive car­tha­gi­noise de cet épi­sode offrent un contre­point utile à la lec­ture stric­te­ment gré­co-romaine du dossier.

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