Motyé
La cité punique engloutie et retrouvée en Sicile
Motyé, la cité punique engloutie et retrouvée en Sicile
Le bateau glisse sur une eau qui ne dépasse jamais l’épaule. De part et d’autre, des rectangles d’eau rose et blanche s’étendent jusqu’à l’horizon, coupés par les ailes immobiles de moulins à toits rouges. Sous la coque, par endroits, on devine une ligne plus sombre, rectiligne, qui file vers le large avant de se perdre dans le miroitement de la lagune : une route. Une route pavée, engloutie depuis vingt-cinq siècles, que des chars à grandes roues empruntaient pour rejoindre une île qui n’existe plus, aujourd’hui, que sous un autre nom : Mozia, ou Motyé, la ville punique que Denys de Syracuse rasa en une saison de l’an 397 avant notre ère, et qu’un gentleman anglo-sicilien féru d’ornithologie exhuma, presque par jeu, vingt-trois siècles plus tard.
La lagune avant la ville
Il faut d’abord regarder l’eau, avant de regarder les pierres. Le Stagnone — le mot sicilien désigne simplement une « grande eau stagnante » — est une lagune large de deux mille hectares, la plus vaste de Sicile, enfermée entre le cap San Teodoro et le cap Lilibeo, à quelques kilomètres au nord de Marsala. Sa profondeur excède rarement un mètre ou deux ; par endroits, on y marche. Une longue barre de sable et de dunes fossiles, l’Isola Grande, la referme presque entièrement sur la mer ouverte, ne laissant filtrer qu’une houle apprivoisée. C’est cette configuration, et elle seule, qui explique tout le reste : un plan d’eau protégé, peu profond, salé, chaud, à mi-chemin entre deux rives.
Car Motyé regarde vers l’Afrique autant que vers l’Italie. De ce point de la côte sicilienne, le cap Bon tunisien n’est qu’à un peu plus de deux cents kilomètres, l’une des traversées les plus courtes de toute la Méditerranée occidentale — quand Carthage, plus au sud, se trouve à environ deux cent quinze kilomètres. Pour des marins venus du Levant, cette lagune offrait ce qu’aucune côte rectiligne ne pouvait offrir : un mouillage protégé des tempêtes, du poisson en abondance, de l’eau douce dans le sous-sol de l’îlot, et surtout du sel, qu’il suffisait de laisser l’été évaporer dans des bassins peu profonds. Cette dernière ressource n’a jamais cessé d’être exploitée. Un géographe arabe du XIIe siècle, al-Idrîsî, invité à la cour du roi normand Roger II, notait déjà la production salinière de la côte entre Marsala et Trapani ; les moulins à vent qui rythment aujourd’hui le paysage, avec leurs ailes de bois et leurs toits coniques, datent pour la plupart du XVIe siècle et ont longtemps servi à faire remonter l’eau de bassin en bassin puis à broyer le sel récolté. Les Phéniciens, avant tout le monde, avaient compris ce que cette eau plate et surchauffée pouvait donner.
La lagune est aujourd’hui une réserve naturelle protégée depuis 1984, un refuge d’oiseaux migrateurs — hérons, flamants roses, échasses — et de prairies sous-marines de posidonies qui oxygènent des eaux par ailleurs presque closes. On y kayak entre les carrés de sel, on y observe le soir un dégradé de rose et de blanc que les Siciliens n’ont pas attendu les touristes pour trouver beau. Le long des canaux, une végétation résistante au sel s’accroche aux berges des bassins — salicorne, obione, statice de mer — tandis qu’à l’automne des courlis et des avocettes font halte sur leur route migratoire, avant que l’hiver n’amène colverts, foulques et sarcelles. Rien, dans cette géographie amphibie, n’a jamais vraiment appartenu ni tout à fait à la terre ni tout à fait à la mer ; c’est peut-être ce qui explique qu’elle ait si bien gardé, pendant vingt-cinq siècles, ce qu’on lui avait confié.
Mais cette continuité paysagère est trompeuse : elle donne l’illusion d’un lieu immuable, alors que la géographie même de l’endroit a changé. Le climat s’est modifié, le niveau marin a légèrement varié — les archéologues estiment qu’à l’époque phénicienne la Méditerranée était de l’ordre de quatre-vingts centimètres plus basse qu’aujourd’hui —, et la petite île qui portait la ville n’était peut-être pas, alors, aussi nettement séparée du rivage qu’elle le paraît sur une carte moderne. C’est cette lagune, plate et changeante, qui a permis à une cité de naître, puis qui a fini, des siècles plus tard, par ensevelir sa mémoire sous une pellicule d’eau tiède.
Le comptoir phénicien
Le nom même de la ville reste incertain. Les auteurs grecs l’appellent Motyê ou Motya ; les Romains, Motya ; l’italien moderne dit Mozia, le sicilien Mozzia. Une tradition, reprise sans grande preuve philologique, veut que le mot dérive d’un terme sémitique signifiant « filature » — comme si l’île avait d’abord été un atelier de tissage de laine avant de devenir une ville. L’hypothèse est séduisante, presque trop : elle correspond à l’image d’un comptoir modeste grandissant peu à peu, mais aucune inscription phénicienne trouvée sur place ne vient l’étayer, et l’étymologie de Motyé demeure, à ce jour, l’un des petits mystères non résolus de la toponymie punique de Sicile.
Ce que l’on sait avec plus de certitude, c’est que des hommes fréquentaient l’îlot bien avant l’arrivée des Phéniciens : des traces d’occupation remontent au Bronze moyen et récent, aux alentours du XVIIe-XIVe siècle avant notre ère, sans doute de simples pêcheurs ou éleveurs attirés par le poisson et le sel. L’installation phénicienne proprement dite, elle, se date de la fin du VIIIe siècle ou du tout début du VIIe, à une génération ou deux de la fondation de Carthage elle-même sur la côte tunisienne. Thucydide, l’historien athénien de la guerre du Péloponnèse, rapporte dans un passage célèbre qu’à l’arrivée des colons grecs en Sicile, les Phéniciens qui occupaient jusque-là plusieurs points de la côte se replièrent sur trois places fortes : Motyé, Solonte et Palerme — un repli défensif qui, paradoxalement, allait faire la fortune du site en concentrant sur ce point de la côte occidentale tout le commerce phénicien de l’île.
L’archéologie récente vient nuancer l’image d’une colonisation univoque, venue en ligne droite du Levant. L’analyse fine des céramiques les plus anciennes retrouvées sur l’île montre une population déjà mêlée dès l’origine : des formes et des techniques venues de Phénicie propre, au Liban actuel, mais aussi des apports du reste de la Méditerranée centrale, comme si la ville, dès ses premières décennies, avait rassemblé des populations d’origines diverses plutôt qu’une colonie homogène de Tyriens expatriés. Motyé, en somme, ressemble moins à un piquet planté par une métropole lointaine qu’à un point de rencontre où plusieurs mondes se sont trouvés avoir intérêt à cohabiter — schéma que l’on retrouve, sous des formes variées, dans presque tous les comptoirs phéniciens d’Occident.
Motyé ne vit pas seule sur cette côte. À l’intérieur des terres, sur les collines qui dominent la lagune, vivent les Élymes, un peuple non grec dont on discute encore l’origine, installé notamment à Ségeste et Éryx. Ni phénicien ni grec, ce voisinage indigène choisit le plus souvent, au fil des guerres siciliennes, l’alliance carthaginoise plutôt que l’amitié des cités grecques de l’île, sans doute par méfiance envers des voisins grecs plus expansionnistes que les marchands puniques de la côte. Ce jeu d’alliances à trois — Phéniciens de la côte, Élymes de l’intérieur, colonies grecques de l’est et du sud — dessine la carte politique dans laquelle Motyé prospère pendant trois siècles, avant que cette même carte ne finisse par la broyer.
La cité grandit vite, portée par sa position de charnière. Politiquement, Motyé demeure fidèle à Carthage, dont elle est l’alliée sinon la vassale, à deux cent quinze kilomètres de mer à peine ; culturellement, elle reste ouverte à tout ce qui circule en Méditerranée, objets égyptiens, céramiques grecques, artisans venus d’ailleurs. Elle appartient à ce chapelet de comptoirs — de Motyé à Panorme (Palerme), de Sardaigne en Espagne du Sud — par lequel Carthage tenait, sans jamais gouverner directement chaque escale, tout le commerce occidental de l’étain, du sel, des métaux et des tissus teints à la pourpre. C’est une ville de négociants plus que de guerriers, tournée vers la mer plutôt que vers l’intérieur montagneux de la Sicile, et c’est précisément cette prospérité commerciale qui, avec le temps, en fera une cible.
La ville close
De la cité elle-même, il reste assez pour qu’on en dessine le plan avec précision, chose rare pour une ville punique : contrairement à la plupart des sites phéniciens d’Occident, jamais recouverts, jamais réoccupés à grande échelle après leur destruction, Motyé a traversé les siècles presque intacte sous la terre. Les murailles d’enceinte, en gros blocs d’opus quadratum, atteignaient par endroits cinq mètres d’épaisseur, renforcées de tours carrées dont la mieux conservée, à l’est, laisse encore deviner l’ampleur de l’architecture militaire phénicienne au VIe siècle avant notre ère. La porte nord, flanquée de tours et percée d’un triple passage voûté, s’ouvrait directement sur l’élément le plus spectaculaire du site : une chaussée pavée, longue d’environ un kilomètre, qui traversait la lagune à fleur d’eau — certains disent quelques centimètres sous la surface, d’autres juste au-dessus, le débat n’est pas tranché — pour rejoindre le rivage sicilien près de l’actuelle Birgi.
Cette route est un objet archéologique presque sans équivalent : l’une des plus anciennes chaussées pavées connues au monde, conçue pour porter des chars à grandes roues chargés de marchandises, tout en restant suffisamment submergée pour laisser passer, dit-on, des embarcations à faible tirant d’eau. On y a vu, selon les époques, une prouesse d’ingénierie, un dispositif défensif — plus difficile à repérer pour un envahisseur qu’un pont apparent — ou simplement une solution pragmatique à un problème de transport quotidien. Aujourd’hui, à marée basse ou par temps calme, on distingue encore son tracé sous l’eau, une ligne plus sombre que le sable environnant, visible même sur certaines images satellite : elle a servi, dit-on localement, jusque dans les années 1970 pour le passage des charrettes de vendange, avant d’être abandonnée à la lagune pour de bon.
À l’intérieur des murs, la ville s’organisait autour de quartiers artisanaux — l’un d’eux, où l’on retrouvera bien plus tard une statue devenue célèbre, produisait de la céramique et travaillait le métal — et d’un sanctuaire connu sous le nom local de Cappiddazzu, une enceinte rectangulaire d’une trentaine de mètres de côté datée du VIe siècle, à l’intérieur de laquelle se dressaient plusieurs petits édifices cultuels. C’est aussi contre l’un des côtés de cette enceinte que l’on retrouvera, bien après la chute de la ville, les fondations d’un grand bâtiment à trois nefs : preuve que la vie, sur l’îlot, ne s’est jamais complètement arrêtée, même après le désastre de 397.
De cette vie quotidienne, l’archéologie la plus récente a fini par tirer des informations que ni les murs ni les monnaies ne pouvaient livrer. L’analyse du tartre dentaire prélevé sur des squelettes retrouvés dans la nécropole de l’île — une technique empruntée à la médecine légale plus qu’à l’archéologie classique — a permis de reconstituer, presque grain par grain, ce que mangeaient les habitants de Motyé entre le VIIIe et le VIe siècle avant notre ère : du blé et de l’orge sous forme de bouillies ou de galettes, du lait et probablement des oiseaux aquatiques pêchés dans la lagune elle-même, du raisin ou du vin, des herbes et des racines aux vertus autant culinaires que médicinales. On y a même retrouvé des traces de résines de conifères, peut-être utilisées à des fins rituelles ou cosmétiques. Ces détails minuscules, retrouvés au fond de bouches vieilles de deux mille sept cents ans, ramènent la grande histoire du siège et des dieux à une échelle plus modeste et, d’une certaine manière, plus émouvante : celle d’un repas.
Non loin de là, hors les murs comme il est d’usage dans le monde punique, s’étendait un lieu plus sombre : le tophet.
Le tophet
Le mot vient de l’hébreu biblique, où il désigne un lieu de sacrifice dans la vallée de la Ge-Hinnom près de Jérusalem ; les archéologues l’ont emprunté, faute de mieux, pour nommer ces enclos que l’on retrouve dans presque toutes les colonies phéniciennes et puniques d’Occident — à Carthage bien sûr, mais aussi à Sulcis et Tharros en Sardaigne, et ici, à Motyé, en usage dès le milieu du VIIe siècle avant notre ère. On y a mis au jour plusieurs strates superposées d’urnes cinéraires, certaines ne contenant que des restes d’animaux, d’autres des ossements de très jeunes enfants, parfois mêlés aux premiers.
Ce qui rend le tophet de Motyé particulièrement important dans l’histoire de l’archéologie punique, au-delà de son intérêt local, tient à une circonstance presque accidentelle : c’est ici, et non à Carthage, que fut proposée pour la première fois — par l’excavateur même du site, au tout début du XXe siècle — l’interprétation de ces urnes comme la trace d’un sacrifice rituel d’enfants. Cette lecture, formulée à partir d’un site somme toute secondaire, allait ensuite structurer pour un siècle la manière dont on aborderait le tophet bien plus vaste et bien plus documenté de Carthage elle-même. Le débat qu’elle a ouvert n’est toujours pas clos. Les sources grecques et romaines, de Cléarque à Diodore de Sicile, décrivent sans ambiguïté une statue de bronze de Baal aux bras tendus au-dessus d’un brasier, sur laquelle on aurait déposé des nourrissons ; les inscriptions votives puniques elles-mêmes emploient un terme, mlk, dont le sens exact — offrande, sacrifice, simple dédicace — continue de diviser les épigraphistes. En sens inverse, plusieurs chercheurs font valoir que la mortalité infantile devait être considérable dans l’Antiquité, qu’aucune trace de mise à mort violente n’a jamais été identifiée sur les ossements eux-mêmes, et que le tophet pourrait n’être, pour une part au moins, qu’un cimetière spécifique réservé aux tout-petits morts en bas âge, associé à un culte de renouvellement plutôt qu’à une pratique meurtrière systématique. Les analyses les plus récentes des urnes de Motyé montrent une population d’âge très majoritairement néonatal, un fait que les deux camps interprètent, sans surprise, chacun en sa faveur.
Aucune synthèse définitive n’existe à ce jour, et il serait malhonnête d’en offrir une ici. Ce que l’on peut dire, avec certitude, c’est que ce petit enclos face à la lagune, presque anodin d’aspect, a été le point de départ d’une controverse qui continue d’agiter, plus d’un siècle après, l’ensemble du monde punique.
Le bassin sacré
À l’autre extrémité de l’île, dans sa partie méridionale, s’étend un vaste bassin rectangulaire de pierre, cinquante-deux mètres sur trente-sept, que l’on a longtemps cru comprendre sans discussion possible. L’excavateur du début du siècle, frappé par sa ressemblance avec le port intérieur de Carthage, l’avait baptisé du même nom que celui-ci — le Kothon — et y avait vu un port fermé, voire une cale sèche destinée à la construction et à la réparation des navires phéniciens. L’interprétation a fait autorité pendant près d’un siècle, reprise de guide en guide, de manuel en manuel.
Des fouilles menées entre 2002 et 2021 par une équipe de l’université romaine de la Sapienza sont venues, ces dernières années, bouleverser cette lecture. Autour du bassin, les archéologues ont dégagé un vaste sanctuaire circulaire, enclos par un mur de téménos de plus de cent mètres de diamètre, comprenant un temple dédié à Baal en activité depuis environ 800 avant notre ère jusqu’à la destruction de 397/396, plusieurs autels, des stèles votives, et surtout un socle central, au milieu même du bassin, qui portait autrefois une statue aujourd’hui disparue — il n’en reste qu’un fragment de pied sculpté. Rien, dans cette disposition, ne correspond à l’aménagement portuaire attendu : pas de quai de déchargement, pas d’aménagement pour l’accostage, mais un dispositif entièrement tourné vers le rituel. Le bassin, concluent les fouilleurs, n’était pas un port : c’était une vaste piscine sacrée dédiée à Baal.
Plus surprenant encore, l’orientation même des bâtiments s’est révélée porteuse de sens. Le temple de Baal, son portique d’entrée et plusieurs stèles alignées pointent précisément vers le point de l’horizon où se lève la constellation d’Orion au coucher du soleil du solstice d’hiver — Orion étant, dans la pensée phénicienne, l’incarnation céleste de Baal lui-même. D’autres éléments du sanctuaire marquent le lever d’autres astres à l’équinoxe d’automne. La surface plane du bassin, pense-t-on désormais, aurait pu servir de miroir d’eau pour observer et mesurer, à l’aide de simples jalons, la position des étoiles dans le ciel nocturne : un instrument d’astronomie autant qu’un lieu de culte, dans une civilisation où les astres n’étaient pas de simples objets d’étude mais des dieux et des ancêtres sacrés. Un fragment de statuette égyptienne, à tête de babouin — image du dieu Thot, gardien du savoir et, précisément, de l’astronomie —, retrouvé au bord du bassin, vient renforcer cette hypothèse. Une inscription votive en grec, dédiée à un dieu nommé « Bélios » et datée du milieu du VIe siècle avant notre ère, atteste enfin que ce culte phénicien, en plein territoire punique, savait accueillir jusque dans son vocabulaire les mots d’un autre peuple. En 2019, les archéologues ont remis le bassin en eau et posé sur son socle central une réplique de la statue disparue de Baal : un geste presque cérémoniel, qui referme provisoirement vingt ans de fouilles sur une image conforme, autant qu’on puisse en juger, à ce que virent les prêtres phéniciens du VIe siècle avant notre ère.
L’histoire de ce bassin résume, à elle seule, ce qu’est l’archéologie de Motyé : un siècle de certitudes tranquilles — c’est un port —, puis, en une poignée d’années de fouilles patientes, un basculement complet de sens. Il faut se garder de croire que la question est désormais close ; l’hypothèse astronomique elle-même, aussi séduisante soit-elle, repose sur une reconstitution du ciel ancien qui demeure, par nature, invérifiable au sens strict. Mais l’épisode rappelle utilement qu’à Motyé, la pierre a plus souvent changé de sens que de place.
Le carrefour grec
Rien ne symbolise mieux l’ouverture culturelle de la ville punique qu’un objet retrouvé presque par hasard, en octobre 1979, sous un tas de gravats dans le quartier industriel de l’île : une statue de marbre représentant un jeune homme debout, vêtu d’une tunique plissée qui colle au corps comme un vêtement mouillé, d’un raffinement technique inhabituel. On l’a surnommée l’Aurige de Motyé, ou le Jeune Homme de Mozia. Sculptée par un artiste grec dans la première moitié du Ve siècle avant notre ère, sans doute vers 470–460, elle pose une question à laquelle on n’a toujours pas de réponse assurée : que fait une œuvre grecque de ce niveau dans une cité punique ? On ignore même si le personnage représenté est un aurige de char victorieux, un athlète, ou une divinité ; on ignore l’emplacement d’origine de la statue à l’intérieur de la ville ; certains ont même avancé qu’elle aurait pu être installée après 397, dans la période de reconstruction modeste qui suivit le sac de la ville — hypothèse qui, si elle se confirmait, changerait tout le sens de l’objet. Butin de guerre pris à une cité grecque voisine, commande d’un riche notable motyen désireux d’afficher son goût pour l’art grec, ou œuvre exécutée sur place par un sculpteur grec employé par la cité : chacune de ces explications a ses défenseurs, aucune n’a encore emporté un consensus définitif. La statue a longtemps fait le voyage jusqu’au British Museum, où elle fut exposée en 2012, saluée par une conservatrice du musée comme l’une des sculptures les plus troublantes qui soient.
Cette présence grecque ne se limite pas à un objet isolé. On a retrouvé sur l’île des masques d’argile, semblables à ceux que l’on connaît par ailleurs dans le monde phénicien du Liban à Chypre et à Carthage, mais aussi, mêlés à eux, un vocabulaire artistique et religieux qui doit beaucoup à la Grèce voisine — la Sicile grecque n’est, après tout, qu’à quelques dizaines de kilomètres. Les monnaies de la cité, frappées à partir du Ve siècle, portent la même hybridité jusque dans leur métal : légendes puniques et types iconographiques grecs y coexistent sur une même pièce, à la manière d’une ville qui n’aurait jamais eu à choisir son camp esthétique tant que le commerce, lui, continuait de circuler dans les deux sens.
Et lorsque la ville tombera, en 397, ce sera un Grec combattant aux côtés des Motyens, un certain Daimenès, que Diodore de Sicile mentionne parmi les défenseurs capturés puis crucifiés par les vainqueurs syracusains — signe que la frontière entre monde punique et monde grec, sur cette côte de Sicile, n’était en rien une ligne étanche, mais une zone de contact où des individus pouvaient, jusque dans la mort, se ranger du côté qui n’était pas, en apparence, le leur.
Le siège
L’an 397 avant notre ère (398 selon d’autres reconstitutions chronologiques) commence pour Denys Ier de Syracuse comme une revanche longuement mûrie. Le tyran a passé les années précédentes à fortifier sa cité, à lever une armée de mercenaires, à faire construire une flotte, et surtout à financer des ingénieurs grecs chargés de mettre au point des machines de guerre d’un genre nouveau : des catapultes à torsion, dont Diodore affirme qu’il s’agit là de leur toute première apparition dans l’histoire militaire, aux côtés de quinquérèmes, elles aussi employées pour la première fois. Rompant la paix conclue avec Carthage en 405, Denys marche vers l’ouest de la Sicile avec, selon les chiffres — invérifiables, comme souvent chez les historiens anciens, et sans doute exagérés — que rapporte la tradition, quatre-vingt mille fantassins, trois mille cavaliers, deux cents navires de guerre et cinq cents navires de transport.
Motyé n’a, pour se défendre, ni armée permanente — Carthage elle-même n’en entretenait pas en temps de paix — ni les fortifications suffisantes pour résister seule à un tel déploiement. La cité détruit d’abord elle-même la chaussée qui la relie au rivage, pour se couper de l’ennemi ; Denys, comprenant l’avantage décisif que représenterait un accès terrestre pour ses machines de siège, ordonne à ses troupes de la reconstruire pierre par pierre sous le feu adverse. Une fois le passage rétabli, il fait avancer contre les remparts des tours mobiles à six étages, aussi hautes que les maisons de la ville, des béliers pour éventrer les murs, et ses catapultes nouvelles, dont Diodore note qu’elles provoquèrent d’abord, par leur seule nouveauté, une stupeur considérable chez les assiégés.
Les Motyens ne cèdent pas sans combattre. Ils hissent des hommes au sommet de mâts dressés en vigie, d’où ceux-ci lancent des brandons enflammés et de l’étoupe embrasée sur les machines syracusaines massées sous les murs, retardant l’assaut de plusieurs jours. Lorsque les tours parviennent enfin au contact des premières maisons, la bataille change de nature : on se bat désormais à l’intérieur même de la ville, de toit en toit, par des passerelles jetées entre les tours d’assaut et les habitations, dans un combat rue par rue qui, selon le récit antique, se prolonge nuit après nuit, les Motyens rallumant sans cesse des lampes pour empêcher les assaillants de profiter de l’obscurité. La ville finit par tomber. Le massacre qui suit est de grande ampleur ; les survivants qui échappent au sac trouvent refuge du côté de Lilybée, sur le continent sicilien ; les combattants grecs faits prisonniers, comme Daimenès, sont crucifiés le long de ce qui reste de la chaussée reconstruite.
Une flotte de secours carthaginoise, commandée par Himilcon, avait bien tenté d’intervenir, mais elle se replie sous le feu des nouvelles catapultes installées à terre par les Syracusains, sans réussir à percer le blocus. Pendant ce même été, Denys avait aussi tenté, sans succès, de s’emparer de Ségeste, la principale place forte élyme alliée de Carthage, preuve que le siège de Motyé s’inscrivait dans une campagne plus large visant l’ensemble de l’ouest sicilien plutôt que la seule cité punique. Les Élymes de Ségeste résistèrent assez bien pour infliger, une nuit, de sérieux dégâts au camp grec par une sortie surprise, mais cela ne suffit pas à desserrer l’étau qui se refermait sur Motyé. Un peuple non grec avait, l’espace d’une nuit, retardé l’une des plus grandes machines de guerre que la Sicile eût jamais vue ; cela ne changea rien au sort de sa voisine punique. Motyé, l’un des trois bastions phéniciens historiques de Sicile selon Thucydide, cesse en une saison d’exister comme cité vivante.
Lilybée et l’oubli
La suite immédiate de l’histoire appartient moins à Motyé qu’à sa remplaçante. Peu après, les Carthaginois, revenus en force sous la conduite d’Himilcon, reprennent le contrôle de la région et ne rebâtissent pas la ville détruite. Ils fondent à quelques kilomètres de là, sur le cap le plus occidental de la Sicile, une nouvelle place forte : Lilybée, aujourd’hui Marsala, dont le port en pleine mer, plus accessible et plus facile à défendre qu’une lagune peu profonde vulnérable aux chaussées, en fait un meilleur bastion pour l’avenir. Motyé venait de perdre, en une génération, tout ce qui avait fait sa fortune pendant trois siècles.
L’île ne redevient pourtant pas un désert. Les fouilles ont mis au jour, superposées aux niveaux de destruction, les traces d’une occupation réduite mais continue : des fermes isolées, quelques villas de propriétaires terriens prospères — l’une d’elles conservant un pavement en galets noirs et blancs représentant un griffon attaquant un cheval et un félin bondissant sur un taureau —, signe d’une vie rurale qui se prolonge jusque dans l’Empire romain, sans jamais retrouver l’ampleur urbaine d’autrefois. Après la première guerre punique et la conquête romaine de la Sicile en 241 avant notre ère, l’île achève de perdre toute importance stratégique.
Le nom même de Motyé disparaît alors des usages. Au XIe siècle, des moines basiliens — ces communautés monastiques de rite grec encore nombreuses dans la Sicile normande — s’installent sur l’îlot et lui donnent le nom sous lequel on le connaît aujourd’hui : San Pantaleo, du nom d’un saint guérisseur vénéré en Orient comme en Occident. La mémoire de la cité phénicienne, de son siège, de son tophet et de son bassin sacré, s’efface presque entièrement derrière ce nouveau vocable chrétien. Pendant près de huit siècles, l’île redevient ce qu’elle avait été avant les Phéniciens : un lieu discret, cultivé par quelques familles, connu pour son sel et son vin plus que pour son passé.
L’île de Pip Whitaker
Il faut attendre la toute fin du XIXe siècle pour qu’un regard neuf se pose sur ces vignes et ces murets de pierre sèche. Joseph Whitaker, né à Palerme en 1850 dans une famille de négociants anglo-siciliens enrichis dans le commerce du vin de Marsala, est de ces personnages que le XIXe siècle finissant semblait produire à volonté : fortuné, curieux de tout, sportif — on le retrouve parmi les fondateurs du premier club de football sicilien, à Palerme —, ornithologue reconnu bien au-delà de son île, au point que sa collection d’oiseaux de Tunisie figure aujourd’hui au Natural History Museum de Londres et ses spécimens siciliens dans les musées d’Édimbourg et de Belfast. C’est cette même curiosité tournée vers le vivant qui le porte, presque naturellement, vers ce qui dort sous la terre. En 1902, il achète l’îlot de San Pantaleo, y fait construire une villa, et se prend de passion pour ce qui affleure sous ses pieds : des pans de murailles, des tessons, des fondations de bâtiments qu’aucun guide de voyage ne mentionnait encore.
À partir de 1906, il conduit sur place, sous la supervision de l’archéologue officiel de l’État italien Antonino Salinas, une série de campagnes de fouilles qui vont, en quelques années, redonner à la ville phénicienne son plan, son enceinte, sa porte nord, son tophet et l’essentiel de ce que l’on sait aujourd’hui du site. Il en tire, en 1921, un ouvrage de référence, Motya, a Phoenician Colony in Sicily, dans lequel il propose notamment — on l’a vu — la première interprétation sacrificielle des urnes du tophet, lecture qui allait bien au-delà de son petit chantier sicilien pour marquer durablement les études puniques. Whitaker meurt à Rome en 1936 ; sa villa devient, sous son propre nom, le musée qui abrite aujourd’hui encore l’essentiel des collections de l’île, jusqu’à l’Aurige de Motyé lui-même, découvert plus de quarante ans après sa mort par les archéologues qui ont pris sa suite. Une fondation portant son nom administre aujourd’hui le site et le musée, entretenant, sans le savoir vraiment lui-même à l’époque, un legs que Whitaker avait ouvert par simple curiosité de propriétaire terrien féru de sciences naturelles.
Car le travail ne s’est jamais arrêté. Les universités de Palerme puis de Rome — la Sapienza, dont l’équipe dirigée par Lorenzo Nigro a bouleversé, on l’a vu, la lecture du bassin sacré — poursuivent depuis des décennies des campagnes annuelles qui continuent d’affiner, de corriger, parfois de renverser ce que Whitaker croyait avoir établi. Des analyses récentes, menées sur des pointes de flèches de bronze retrouvées dans les niveaux de destruction de 397, permettent aujourd’hui d’étudier jusqu’à la composition métallurgique des projectiles échangés durant le siège — preuve que même l’épisode le plus dramatique de l’histoire de la ville continue de livrer, sous une forme entièrement nouvelle, des informations que ni Diodore ni Whitaker n’auraient pu imaginer.
Il y a quelque chose d’incongru, et peut-être d’exemplaire, dans le destin de cette petite île de quarante-cinq hectares : une cité phénicienne rasée en une saison, tombée dans un oubli si complet qu’elle en a perdu jusqu’à son nom pendant huit siècles, puis rendue à l’histoire par un amateur d’oiseaux plus curieux que la plupart des savants de son temps. La route pavée sous la lagune, la piscine sacrée qu’on a prise pendant cent ans pour un port, l’éphèbe grec échoué dans une ville punique : à Motyé, chaque certitude semble avoir attendu son heure sous l’eau plate du Stagnone, prête à être redécouverte, réinterprétée, parfois complètement retournée par la génération suivante de fouilleurs.
On quitte l’île comme on y est venu, en barque, à la vitesse d’un homme qui rame. Les carrés de sel défilent, roses puis blancs selon l’angle du soleil ; un héron s’envole, dérangé par le sillage. Rien, dans ce paysage plat et silencieux, ne signale de loin la violence d’un siège, la froideur d’un sacrifice ou l’éclat d’une statue grecque : il faut être descendu, avoir marché sur cette terre sablonneuse et être reparti, pour emporter avec soi l’idée qu’une ville entière, avec ses dieux, ses ateliers et ses morts, tient tout entière sous quelques hectares de vigne et de figuiers de Barbarie. Les moulins tournent encore au bord des bassins de sel ; sous leurs pales, quelque part, une route de pierre continue d’attendre.
Repères
Fondation et destruction. Installation phénicienne datée de la fin du VIIIe siècle ou du début du VIIe siècle avant notre ère, sur un site fréquenté depuis le Bronze moyen (XVIIe-XIVe siècle avant notre ère). Destruction par Denys Ier de Syracuse en 397 (parfois datée 398) avant notre ère, à l’issue d’un siège resté célèbre pour l’emploi, selon la tradition antique, des premières catapultes et quinquérèmes de l’histoire militaire occidentale.
Lieux. L’île de San Pantaleo (Mozia), dans la lagune du Stagnone, réserve naturelle depuis 1984, au nord de Marsala (l’antique Lilybée, fondée par les Carthaginois après la chute de Motyé) et au sud de Trapani. Vestiges principaux : enceinte fortifiée, porte nord et chaussée submergée, sanctuaire du Cappiddazzu, tophet, sanctuaire du Baal et bassin sacré (ex-« Kothon »), quartiers artisanaux, nécropole. Musée Giuseppe Whitaker, dans l’ancienne villa du même nom, abritant notamment l’Aurige de Motyé.
Incertitudes savantes. L’étymologie du nom de Motyé reste hypothétique. La fonction exacte du grand bassin méridional a été réinterprétée en profondeur par les fouilles de l’université de Rome La Sapienza (2002–2021, publication dans Antiquity en 2022), passant du statut de port fermé à celui de piscine sacrée à orientation astronomique. La nature exacte du tophet — sacrifice rituel d’enfants ou cimetière spécifique aux tout jeunes défunts — continue de diviser les spécialistes du monde punique. L’origine, la datation précise et l’identité du personnage représenté par l’Aurige de Motyé demeurent débattues, de même que la question de savoir si la statue a été installée avant ou après la destruction de 397.
Quelques sources. Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, livre XIV, pour le récit antique du siège. Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, livre VI, pour le repli phénicien sur Motyé, Solonte et Palerme. Joseph I. S. Whitaker, Motya, a Phoenician Colony in Sicily (1921), pour les premières fouilles systématiques. Lorenzo Nigro, « The sacred pool of Ba’al: a reinterpretation of the ‘Kothon’ at Motya », Antiquity, 2022, pour la réinterprétation récente du bassin sacré.
0 Comments