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Motyé

La cité punique englou­tie et retrou­vée en Sicile

Motyé, la cité punique englou­tie et retrou­vée en Sicile

Le bateau glisse sur une eau qui ne dépasse jamais l’é­paule. De part et d’autre, des rec­tangles d’eau rose et blanche s’é­tendent jus­qu’à l’ho­ri­zon, cou­pés par les ailes immo­biles de mou­lins à toits rouges. Sous la coque, par endroits, on devine une ligne plus sombre, rec­ti­ligne, qui file vers le large avant de se perdre dans le miroi­te­ment de la lagune : une route. Une route pavée, englou­tie depuis vingt-cinq siècles, que des chars à grandes roues emprun­taient pour rejoindre une île qui n’existe plus, aujourd’­hui, que sous un autre nom : Mozia, ou Motyé, la ville punique que Denys de Syra­cuse rasa en une sai­son de l’an 397 avant notre ère, et qu’un gent­le­man anglo-sici­lien féru d’or­ni­tho­lo­gie exhu­ma, presque par jeu, vingt-trois siècles plus tard.


La lagune avant la ville

Il faut d’a­bord regar­der l’eau, avant de regar­der les pierres. Le Stag­none — le mot sici­lien désigne sim­ple­ment une « grande eau stag­nante » — est une lagune large de deux mille hec­tares, la plus vaste de Sicile, enfer­mée entre le cap San Teo­do­ro et le cap Lili­beo, à quelques kilo­mètres au nord de Mar­sa­la. Sa pro­fon­deur excède rare­ment un mètre ou deux ; par endroits, on y marche. Une longue barre de sable et de dunes fos­siles, l’I­so­la Grande, la referme presque entiè­re­ment sur la mer ouverte, ne lais­sant fil­trer qu’une houle appri­voi­sée. C’est cette confi­gu­ra­tion, et elle seule, qui explique tout le reste : un plan d’eau pro­té­gé, peu pro­fond, salé, chaud, à mi-che­min entre deux rives.

Car Motyé regarde vers l’A­frique autant que vers l’I­ta­lie. De ce point de la côte sici­lienne, le cap Bon tuni­sien n’est qu’à un peu plus de deux cents kilo­mètres, l’une des tra­ver­sées les plus courtes de toute la Médi­ter­ra­née occi­den­tale — quand Car­thage, plus au sud, se trouve à envi­ron deux cent quinze kilo­mètres. Pour des marins venus du Levant, cette lagune offrait ce qu’au­cune côte rec­ti­ligne ne pou­vait offrir : un mouillage pro­té­gé des tem­pêtes, du pois­son en abon­dance, de l’eau douce dans le sous-sol de l’î­lot, et sur­tout du sel, qu’il suf­fi­sait de lais­ser l’é­té éva­po­rer dans des bas­sins peu pro­fonds. Cette der­nière res­source n’a jamais ces­sé d’être exploi­tée. Un géo­graphe arabe du XIIe siècle, al-Idrî­sî, invi­té à la cour du roi nor­mand Roger II, notait déjà la pro­duc­tion sali­nière de la côte entre Mar­sa­la et Tra­pa­ni ; les mou­lins à vent qui rythment aujourd’­hui le pay­sage, avec leurs ailes de bois et leurs toits coniques, datent pour la plu­part du XVIe siècle et ont long­temps ser­vi à faire remon­ter l’eau de bas­sin en bas­sin puis à broyer le sel récol­té. Les Phé­ni­ciens, avant tout le monde, avaient com­pris ce que cette eau plate et sur­chauf­fée pou­vait donner.

La lagune est aujourd’­hui une réserve natu­relle pro­té­gée depuis 1984, un refuge d’oi­seaux migra­teurs — hérons, fla­mants roses, échasses — et de prai­ries sous-marines de posi­do­nies qui oxy­gènent des eaux par ailleurs presque closes. On y kayak entre les car­rés de sel, on y observe le soir un dégra­dé de rose et de blanc que les Sici­liens n’ont pas atten­du les tou­ristes pour trou­ver beau. Le long des canaux, une végé­ta­tion résis­tante au sel s’ac­croche aux berges des bas­sins — sali­corne, obione, sta­tice de mer — tan­dis qu’à l’au­tomne des cour­lis et des avo­cettes font halte sur leur route migra­toire, avant que l’hi­ver n’a­mène col­verts, foulques et sar­celles. Rien, dans cette géo­gra­phie amphi­bie, n’a jamais vrai­ment appar­te­nu ni tout à fait à la terre ni tout à fait à la mer ; c’est peut-être ce qui explique qu’elle ait si bien gar­dé, pen­dant vingt-cinq siècles, ce qu’on lui avait confié.

Mais cette conti­nui­té pay­sa­gère est trom­peuse : elle donne l’illu­sion d’un lieu immuable, alors que la géo­gra­phie même de l’en­droit a chan­gé. Le cli­mat s’est modi­fié, le niveau marin a légè­re­ment varié — les archéo­logues estiment qu’à l’é­poque phé­ni­cienne la Médi­ter­ra­née était de l’ordre de quatre-vingts cen­ti­mètres plus basse qu’au­jourd’­hui —, et la petite île qui por­tait la ville n’é­tait peut-être pas, alors, aus­si net­te­ment sépa­rée du rivage qu’elle le paraît sur une carte moderne. C’est cette lagune, plate et chan­geante, qui a per­mis à une cité de naître, puis qui a fini, des siècles plus tard, par ense­ve­lir sa mémoire sous une pel­li­cule d’eau tiède.

Le comp­toir phénicien

Le nom même de la ville reste incer­tain. Les auteurs grecs l’ap­pellent Motyê ou Motya ; les Romains, Motya ; l’i­ta­lien moderne dit Mozia, le sici­lien Moz­zia. Une tra­di­tion, reprise sans grande preuve phi­lo­lo­gique, veut que le mot dérive d’un terme sémi­tique signi­fiant « fila­ture » — comme si l’île avait d’a­bord été un ate­lier de tis­sage de laine avant de deve­nir une ville. L’hy­po­thèse est sédui­sante, presque trop : elle cor­res­pond à l’i­mage d’un comp­toir modeste gran­dis­sant peu à peu, mais aucune ins­crip­tion phé­ni­cienne trou­vée sur place ne vient l’é­tayer, et l’é­ty­mo­lo­gie de Motyé demeure, à ce jour, l’un des petits mys­tères non réso­lus de la topo­ny­mie punique de Sicile.

Ce que l’on sait avec plus de cer­ti­tude, c’est que des hommes fré­quen­taient l’î­lot bien avant l’ar­ri­vée des Phé­ni­ciens : des traces d’oc­cu­pa­tion remontent au Bronze moyen et récent, aux alen­tours du XVIIe-XIVe siècle avant notre ère, sans doute de simples pêcheurs ou éle­veurs atti­rés par le pois­son et le sel. L’ins­tal­la­tion phé­ni­cienne pro­pre­ment dite, elle, se date de la fin du VIIIe siècle ou du tout début du VIIe, à une géné­ra­tion ou deux de la fon­da­tion de Car­thage elle-même sur la côte tuni­sienne. Thu­cy­dide, l’his­to­rien athé­nien de la guerre du Pélo­pon­nèse, rap­porte dans un pas­sage célèbre qu’à l’ar­ri­vée des colons grecs en Sicile, les Phé­ni­ciens qui occu­paient jusque-là plu­sieurs points de la côte se replièrent sur trois places fortes : Motyé, Solonte et Palerme — un repli défen­sif qui, para­doxa­le­ment, allait faire la for­tune du site en concen­trant sur ce point de la côte occi­den­tale tout le com­merce phé­ni­cien de l’île.

L’ar­chéo­lo­gie récente vient nuan­cer l’i­mage d’une colo­ni­sa­tion uni­voque, venue en ligne droite du Levant. L’a­na­lyse fine des céra­miques les plus anciennes retrou­vées sur l’île montre une popu­la­tion déjà mêlée dès l’o­ri­gine : des formes et des tech­niques venues de Phé­ni­cie propre, au Liban actuel, mais aus­si des apports du reste de la Médi­ter­ra­née cen­trale, comme si la ville, dès ses pre­mières décen­nies, avait ras­sem­blé des popu­la­tions d’o­ri­gines diverses plu­tôt qu’une colo­nie homo­gène de Tyriens expa­triés. Motyé, en somme, res­semble moins à un piquet plan­té par une métro­pole loin­taine qu’à un point de ren­contre où plu­sieurs mondes se sont trou­vés avoir inté­rêt à coha­bi­ter — sché­ma que l’on retrouve, sous des formes variées, dans presque tous les comp­toirs phé­ni­ciens d’Occident.

Motyé ne vit pas seule sur cette côte. À l’in­té­rieur des terres, sur les col­lines qui dominent la lagune, vivent les Élymes, un peuple non grec dont on dis­cute encore l’o­ri­gine, ins­tal­lé notam­ment à Ségeste et Éryx. Ni phé­ni­cien ni grec, ce voi­si­nage indi­gène choi­sit le plus sou­vent, au fil des guerres sici­liennes, l’al­liance car­tha­gi­noise plu­tôt que l’a­mi­tié des cités grecques de l’île, sans doute par méfiance envers des voi­sins grecs plus expan­sion­nistes que les mar­chands puniques de la côte. Ce jeu d’al­liances à trois — Phé­ni­ciens de la côte, Élymes de l’in­té­rieur, colo­nies grecques de l’est et du sud — des­sine la carte poli­tique dans laquelle Motyé pros­père pen­dant trois siècles, avant que cette même carte ne finisse par la broyer.

La cité gran­dit vite, por­tée par sa posi­tion de char­nière. Poli­ti­que­ment, Motyé demeure fidèle à Car­thage, dont elle est l’al­liée sinon la vas­sale, à deux cent quinze kilo­mètres de mer à peine ; cultu­rel­le­ment, elle reste ouverte à tout ce qui cir­cule en Médi­ter­ra­née, objets égyp­tiens, céra­miques grecques, arti­sans venus d’ailleurs. Elle appar­tient à ce cha­pe­let de comp­toirs — de Motyé à Panorme (Palerme), de Sar­daigne en Espagne du Sud — par lequel Car­thage tenait, sans jamais gou­ver­ner direc­te­ment chaque escale, tout le com­merce occi­den­tal de l’é­tain, du sel, des métaux et des tis­sus teints à la pourpre. C’est une ville de négo­ciants plus que de guer­riers, tour­née vers la mer plu­tôt que vers l’in­té­rieur mon­ta­gneux de la Sicile, et c’est pré­ci­sé­ment cette pros­pé­ri­té com­mer­ciale qui, avec le temps, en fera une cible.

La ville close

De la cité elle-même, il reste assez pour qu’on en des­sine le plan avec pré­ci­sion, chose rare pour une ville punique : contrai­re­ment à la plu­part des sites phé­ni­ciens d’Oc­ci­dent, jamais recou­verts, jamais réoc­cu­pés à grande échelle après leur des­truc­tion, Motyé a tra­ver­sé les siècles presque intacte sous la terre. Les murailles d’en­ceinte, en gros blocs d’o­pus qua­dra­tum, attei­gnaient par endroits cinq mètres d’é­pais­seur, ren­for­cées de tours car­rées dont la mieux conser­vée, à l’est, laisse encore devi­ner l’am­pleur de l’ar­chi­tec­ture mili­taire phé­ni­cienne au VIe siècle avant notre ère. La porte nord, flan­quée de tours et per­cée d’un triple pas­sage voû­té, s’ou­vrait direc­te­ment sur l’élé­ment le plus spec­ta­cu­laire du site : une chaus­sée pavée, longue d’en­vi­ron un kilo­mètre, qui tra­ver­sait la lagune à fleur d’eau — cer­tains disent quelques cen­ti­mètres sous la sur­face, d’autres juste au-des­sus, le débat n’est pas tran­ché — pour rejoindre le rivage sici­lien près de l’ac­tuelle Birgi.

Cette route est un objet archéo­lo­gique presque sans équi­valent : l’une des plus anciennes chaus­sées pavées connues au monde, conçue pour por­ter des chars à grandes roues char­gés de mar­chan­dises, tout en res­tant suf­fi­sam­ment sub­mer­gée pour lais­ser pas­ser, dit-on, des embar­ca­tions à faible tirant d’eau. On y a vu, selon les époques, une prouesse d’in­gé­nie­rie, un dis­po­si­tif défen­sif — plus dif­fi­cile à repé­rer pour un enva­his­seur qu’un pont appa­rent — ou sim­ple­ment une solu­tion prag­ma­tique à un pro­blème de trans­port quo­ti­dien. Aujourd’­hui, à marée basse ou par temps calme, on dis­tingue encore son tra­cé sous l’eau, une ligne plus sombre que le sable envi­ron­nant, visible même sur cer­taines images satel­lite : elle a ser­vi, dit-on loca­le­ment, jusque dans les années 1970 pour le pas­sage des char­rettes de ven­dange, avant d’être aban­don­née à la lagune pour de bon.

À l’in­té­rieur des murs, la ville s’or­ga­ni­sait autour de quar­tiers arti­sa­naux — l’un d’eux, où l’on retrou­ve­ra bien plus tard une sta­tue deve­nue célèbre, pro­dui­sait de la céra­mique et tra­vaillait le métal — et d’un sanc­tuaire connu sous le nom local de Cap­pid­daz­zu, une enceinte rec­tan­gu­laire d’une tren­taine de mètres de côté datée du VIe siècle, à l’in­té­rieur de laquelle se dres­saient plu­sieurs petits édi­fices cultuels. C’est aus­si contre l’un des côtés de cette enceinte que l’on retrou­ve­ra, bien après la chute de la ville, les fon­da­tions d’un grand bâti­ment à trois nefs : preuve que la vie, sur l’î­lot, ne s’est jamais com­plè­te­ment arrê­tée, même après le désastre de 397.

De cette vie quo­ti­dienne, l’ar­chéo­lo­gie la plus récente a fini par tirer des infor­ma­tions que ni les murs ni les mon­naies ne pou­vaient livrer. L’a­na­lyse du tartre den­taire pré­le­vé sur des sque­lettes retrou­vés dans la nécro­pole de l’île — une tech­nique emprun­tée à la méde­cine légale plus qu’à l’ar­chéo­lo­gie clas­sique — a per­mis de recons­ti­tuer, presque grain par grain, ce que man­geaient les habi­tants de Motyé entre le VIIIe et le VIe siècle avant notre ère : du blé et de l’orge sous forme de bouillies ou de galettes, du lait et pro­ba­ble­ment des oiseaux aqua­tiques pêchés dans la lagune elle-même, du rai­sin ou du vin, des herbes et des racines aux ver­tus autant culi­naires que médi­ci­nales. On y a même retrou­vé des traces de résines de coni­fères, peut-être uti­li­sées à des fins rituelles ou cos­mé­tiques. Ces détails minus­cules, retrou­vés au fond de bouches vieilles de deux mille sept cents ans, ramènent la grande his­toire du siège et des dieux à une échelle plus modeste et, d’une cer­taine manière, plus émou­vante : celle d’un repas.

Non loin de là, hors les murs comme il est d’u­sage dans le monde punique, s’é­ten­dait un lieu plus sombre : le tophet.

Le tophet

Le mot vient de l’hé­breu biblique, où il désigne un lieu de sacri­fice dans la val­lée de la Ge-Hin­nom près de Jéru­sa­lem ; les archéo­logues l’ont emprun­té, faute de mieux, pour nom­mer ces enclos que l’on retrouve dans presque toutes les colo­nies phé­ni­ciennes et puniques d’Oc­ci­dent — à Car­thage bien sûr, mais aus­si à Sul­cis et Thar­ros en Sar­daigne, et ici, à Motyé, en usage dès le milieu du VIIe siècle avant notre ère. On y a mis au jour plu­sieurs strates super­po­sées d’urnes ciné­raires, cer­taines ne conte­nant que des restes d’a­ni­maux, d’autres des osse­ments de très jeunes enfants, par­fois mêlés aux premiers.

Ce qui rend le tophet de Motyé par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant dans l’his­toire de l’ar­chéo­lo­gie punique, au-delà de son inté­rêt local, tient à une cir­cons­tance presque acci­den­telle : c’est ici, et non à Car­thage, que fut pro­po­sée pour la pre­mière fois — par l’ex­ca­va­teur même du site, au tout début du XXe siècle — l’in­ter­pré­ta­tion de ces urnes comme la trace d’un sacri­fice rituel d’en­fants. Cette lec­ture, for­mu­lée à par­tir d’un site somme toute secon­daire, allait ensuite struc­tu­rer pour un siècle la manière dont on abor­de­rait le tophet bien plus vaste et bien plus docu­men­té de Car­thage elle-même. Le débat qu’elle a ouvert n’est tou­jours pas clos. Les sources grecques et romaines, de Cléarque à Dio­dore de Sicile, décrivent sans ambi­guï­té une sta­tue de bronze de Baal aux bras ten­dus au-des­sus d’un bra­sier, sur laquelle on aurait dépo­sé des nour­ris­sons ; les ins­crip­tions votives puniques elles-mêmes emploient un terme, mlk, dont le sens exact — offrande, sacri­fice, simple dédi­cace — conti­nue de divi­ser les épi­gra­phistes. En sens inverse, plu­sieurs cher­cheurs font valoir que la mor­ta­li­té infan­tile devait être consi­dé­rable dans l’An­ti­qui­té, qu’au­cune trace de mise à mort vio­lente n’a jamais été iden­ti­fiée sur les osse­ments eux-mêmes, et que le tophet pour­rait n’être, pour une part au moins, qu’un cime­tière spé­ci­fique réser­vé aux tout-petits morts en bas âge, asso­cié à un culte de renou­vel­le­ment plu­tôt qu’à une pra­tique meur­trière sys­té­ma­tique. Les ana­lyses les plus récentes des urnes de Motyé montrent une popu­la­tion d’âge très majo­ri­tai­re­ment néo­na­tal, un fait que les deux camps inter­prètent, sans sur­prise, cha­cun en sa faveur.

Aucune syn­thèse défi­ni­tive n’existe à ce jour, et il serait mal­hon­nête d’en offrir une ici. Ce que l’on peut dire, avec cer­ti­tude, c’est que ce petit enclos face à la lagune, presque ano­din d’as­pect, a été le point de départ d’une contro­verse qui conti­nue d’a­gi­ter, plus d’un siècle après, l’en­semble du monde punique.

Le bas­sin sacré

À l’autre extré­mi­té de l’île, dans sa par­tie méri­dio­nale, s’é­tend un vaste bas­sin rec­tan­gu­laire de pierre, cin­quante-deux mètres sur trente-sept, que l’on a long­temps cru com­prendre sans dis­cus­sion pos­sible. L’ex­ca­va­teur du début du siècle, frap­pé par sa res­sem­blance avec le port inté­rieur de Car­thage, l’a­vait bap­ti­sé du même nom que celui-ci — le Kothon — et y avait vu un port fer­mé, voire une cale sèche des­ti­née à la construc­tion et à la répa­ra­tion des navires phé­ni­ciens. L’in­ter­pré­ta­tion a fait auto­ri­té pen­dant près d’un siècle, reprise de guide en guide, de manuel en manuel.

Des fouilles menées entre 2002 et 2021 par une équipe de l’u­ni­ver­si­té romaine de la Sapien­za sont venues, ces der­nières années, bou­le­ver­ser cette lec­ture. Autour du bas­sin, les archéo­logues ont déga­gé un vaste sanc­tuaire cir­cu­laire, enclos par un mur de témé­nos de plus de cent mètres de dia­mètre, com­pre­nant un temple dédié à Baal en acti­vi­té depuis envi­ron 800 avant notre ère jus­qu’à la des­truc­tion de 397/396, plu­sieurs autels, des stèles votives, et sur­tout un socle cen­tral, au milieu même du bas­sin, qui por­tait autre­fois une sta­tue aujourd’­hui dis­pa­rue — il n’en reste qu’un frag­ment de pied sculp­té. Rien, dans cette dis­po­si­tion, ne cor­res­pond à l’a­mé­na­ge­ment por­tuaire atten­du : pas de quai de déchar­ge­ment, pas d’a­mé­na­ge­ment pour l’ac­cos­tage, mais un dis­po­si­tif entiè­re­ment tour­né vers le rituel. Le bas­sin, concluent les fouilleurs, n’é­tait pas un port : c’é­tait une vaste pis­cine sacrée dédiée à Baal.

Plus sur­pre­nant encore, l’o­rien­ta­tion même des bâti­ments s’est révé­lée por­teuse de sens. Le temple de Baal, son por­tique d’en­trée et plu­sieurs stèles ali­gnées pointent pré­ci­sé­ment vers le point de l’ho­ri­zon où se lève la constel­la­tion d’O­rion au cou­cher du soleil du sol­stice d’hi­ver — Orion étant, dans la pen­sée phé­ni­cienne, l’in­car­na­tion céleste de Baal lui-même. D’autres élé­ments du sanc­tuaire marquent le lever d’autres astres à l’é­qui­noxe d’au­tomne. La sur­face plane du bas­sin, pense-t-on désor­mais, aurait pu ser­vir de miroir d’eau pour obser­ver et mesu­rer, à l’aide de simples jalons, la posi­tion des étoiles dans le ciel noc­turne : un ins­tru­ment d’as­tro­no­mie autant qu’un lieu de culte, dans une civi­li­sa­tion où les astres n’é­taient pas de simples objets d’é­tude mais des dieux et des ancêtres sacrés. Un frag­ment de sta­tuette égyp­tienne, à tête de babouin — image du dieu Thot, gar­dien du savoir et, pré­ci­sé­ment, de l’as­tro­no­mie —, retrou­vé au bord du bas­sin, vient ren­for­cer cette hypo­thèse. Une ins­crip­tion votive en grec, dédiée à un dieu nom­mé « Bélios » et datée du milieu du VIe siècle avant notre ère, atteste enfin que ce culte phé­ni­cien, en plein ter­ri­toire punique, savait accueillir jusque dans son voca­bu­laire les mots d’un autre peuple. En 2019, les archéo­logues ont remis le bas­sin en eau et posé sur son socle cen­tral une réplique de la sta­tue dis­pa­rue de Baal : un geste presque céré­mo­niel, qui referme pro­vi­soi­re­ment vingt ans de fouilles sur une image conforme, autant qu’on puisse en juger, à ce que virent les prêtres phé­ni­ciens du VIe siècle avant notre ère.

L’his­toire de ce bas­sin résume, à elle seule, ce qu’est l’ar­chéo­lo­gie de Motyé : un siècle de cer­ti­tudes tran­quilles — c’est un port —, puis, en une poi­gnée d’an­nées de fouilles patientes, un bas­cu­le­ment com­plet de sens. Il faut se gar­der de croire que la ques­tion est désor­mais close ; l’hy­po­thèse astro­no­mique elle-même, aus­si sédui­sante soit-elle, repose sur une recons­ti­tu­tion du ciel ancien qui demeure, par nature, invé­ri­fiable au sens strict. Mais l’é­pi­sode rap­pelle uti­le­ment qu’à Motyé, la pierre a plus sou­vent chan­gé de sens que de place.

Le car­re­four grec

Rien ne sym­bo­lise mieux l’ou­ver­ture cultu­relle de la ville punique qu’un objet retrou­vé presque par hasard, en octobre 1979, sous un tas de gra­vats dans le quar­tier indus­triel de l’île : une sta­tue de marbre repré­sen­tant un jeune homme debout, vêtu d’une tunique plis­sée qui colle au corps comme un vête­ment mouillé, d’un raf­fi­ne­ment tech­nique inha­bi­tuel. On l’a sur­nom­mée l’Au­rige de Motyé, ou le Jeune Homme de Mozia. Sculp­tée par un artiste grec dans la pre­mière moi­tié du Ve siècle avant notre ère, sans doute vers 470–460, elle pose une ques­tion à laquelle on n’a tou­jours pas de réponse assu­rée : que fait une œuvre grecque de ce niveau dans une cité punique ? On ignore même si le per­son­nage repré­sen­té est un aurige de char vic­to­rieux, un ath­lète, ou une divi­ni­té ; on ignore l’emplacement d’o­ri­gine de la sta­tue à l’in­té­rieur de la ville ; cer­tains ont même avan­cé qu’elle aurait pu être ins­tal­lée après 397, dans la période de recons­truc­tion modeste qui sui­vit le sac de la ville — hypo­thèse qui, si elle se confir­mait, chan­ge­rait tout le sens de l’ob­jet. Butin de guerre pris à une cité grecque voi­sine, com­mande d’un riche notable motyen dési­reux d’af­fi­cher son goût pour l’art grec, ou œuvre exé­cu­tée sur place par un sculp­teur grec employé par la cité : cha­cune de ces expli­ca­tions a ses défen­seurs, aucune n’a encore empor­té un consen­sus défi­ni­tif. La sta­tue a long­temps fait le voyage jus­qu’au Bri­tish Museum, où elle fut expo­sée en 2012, saluée par une conser­va­trice du musée comme l’une des sculp­tures les plus trou­blantes qui soient.

Cette pré­sence grecque ne se limite pas à un objet iso­lé. On a retrou­vé sur l’île des masques d’ar­gile, sem­blables à ceux que l’on connaît par ailleurs dans le monde phé­ni­cien du Liban à Chypre et à Car­thage, mais aus­si, mêlés à eux, un voca­bu­laire artis­tique et reli­gieux qui doit beau­coup à la Grèce voi­sine — la Sicile grecque n’est, après tout, qu’à quelques dizaines de kilo­mètres. Les mon­naies de la cité, frap­pées à par­tir du Ve siècle, portent la même hybri­di­té jusque dans leur métal : légendes puniques et types ico­no­gra­phiques grecs y coexistent sur une même pièce, à la manière d’une ville qui n’au­rait jamais eu à choi­sir son camp esthé­tique tant que le com­merce, lui, conti­nuait de cir­cu­ler dans les deux sens.

Et lorsque la ville tom­be­ra, en 397, ce sera un Grec com­bat­tant aux côtés des Motyens, un cer­tain Dai­me­nès, que Dio­dore de Sicile men­tionne par­mi les défen­seurs cap­tu­rés puis cru­ci­fiés par les vain­queurs syra­cu­sains — signe que la fron­tière entre monde punique et monde grec, sur cette côte de Sicile, n’é­tait en rien une ligne étanche, mais une zone de contact où des indi­vi­dus pou­vaient, jusque dans la mort, se ran­ger du côté qui n’é­tait pas, en appa­rence, le leur.

Le siège

L’an 397 avant notre ère (398 selon d’autres recons­ti­tu­tions chro­no­lo­giques) com­mence pour Denys Ier de Syra­cuse comme une revanche lon­gue­ment mûrie. Le tyran a pas­sé les années pré­cé­dentes à for­ti­fier sa cité, à lever une armée de mer­ce­naires, à faire construire une flotte, et sur­tout à finan­cer des ingé­nieurs grecs char­gés de mettre au point des machines de guerre d’un genre nou­veau : des cata­pultes à tor­sion, dont Dio­dore affirme qu’il s’a­git là de leur toute pre­mière appa­ri­tion dans l’his­toire mili­taire, aux côtés de quin­qué­rèmes, elles aus­si employées pour la pre­mière fois. Rom­pant la paix conclue avec Car­thage en 405, Denys marche vers l’ouest de la Sicile avec, selon les chiffres — invé­ri­fiables, comme sou­vent chez les his­to­riens anciens, et sans doute exa­gé­rés — que rap­porte la tra­di­tion, quatre-vingt mille fan­tas­sins, trois mille cava­liers, deux cents navires de guerre et cinq cents navires de transport.

Motyé n’a, pour se défendre, ni armée per­ma­nente — Car­thage elle-même n’en entre­te­nait pas en temps de paix — ni les for­ti­fi­ca­tions suf­fi­santes pour résis­ter seule à un tel déploie­ment. La cité détruit d’a­bord elle-même la chaus­sée qui la relie au rivage, pour se cou­per de l’en­ne­mi ; Denys, com­pre­nant l’a­van­tage déci­sif que repré­sen­te­rait un accès ter­restre pour ses machines de siège, ordonne à ses troupes de la recons­truire pierre par pierre sous le feu adverse. Une fois le pas­sage réta­bli, il fait avan­cer contre les rem­parts des tours mobiles à six étages, aus­si hautes que les mai­sons de la ville, des béliers pour éven­trer les murs, et ses cata­pultes nou­velles, dont Dio­dore note qu’elles pro­vo­quèrent d’a­bord, par leur seule nou­veau­té, une stu­peur consi­dé­rable chez les assiégés.

Les Motyens ne cèdent pas sans com­battre. Ils hissent des hommes au som­met de mâts dres­sés en vigie, d’où ceux-ci lancent des bran­dons enflam­més et de l’é­toupe embra­sée sur les machines syra­cu­saines mas­sées sous les murs, retar­dant l’as­saut de plu­sieurs jours. Lorsque les tours par­viennent enfin au contact des pre­mières mai­sons, la bataille change de nature : on se bat désor­mais à l’in­té­rieur même de la ville, de toit en toit, par des pas­se­relles jetées entre les tours d’as­saut et les habi­ta­tions, dans un com­bat rue par rue qui, selon le récit antique, se pro­longe nuit après nuit, les Motyens ral­lu­mant sans cesse des lampes pour empê­cher les assaillants de pro­fi­ter de l’obs­cu­ri­té. La ville finit par tom­ber. Le mas­sacre qui suit est de grande ampleur ; les sur­vi­vants qui échappent au sac trouvent refuge du côté de Lily­bée, sur le conti­nent sici­lien ; les com­bat­tants grecs faits pri­son­niers, comme Dai­me­nès, sont cru­ci­fiés le long de ce qui reste de la chaus­sée reconstruite.

Une flotte de secours car­tha­gi­noise, com­man­dée par Himil­con, avait bien ten­té d’in­ter­ve­nir, mais elle se replie sous le feu des nou­velles cata­pultes ins­tal­lées à terre par les Syra­cu­sains, sans réus­sir à per­cer le blo­cus. Pen­dant ce même été, Denys avait aus­si ten­té, sans suc­cès, de s’emparer de Ségeste, la prin­ci­pale place forte élyme alliée de Car­thage, preuve que le siège de Motyé s’ins­cri­vait dans une cam­pagne plus large visant l’en­semble de l’ouest sici­lien plu­tôt que la seule cité punique. Les Élymes de Ségeste résis­tèrent assez bien pour infli­ger, une nuit, de sérieux dégâts au camp grec par une sor­tie sur­prise, mais cela ne suf­fit pas à des­ser­rer l’é­tau qui se refer­mait sur Motyé. Un peuple non grec avait, l’es­pace d’une nuit, retar­dé l’une des plus grandes machines de guerre que la Sicile eût jamais vue ; cela ne chan­gea rien au sort de sa voi­sine punique. Motyé, l’un des trois bas­tions phé­ni­ciens his­to­riques de Sicile selon Thu­cy­dide, cesse en une sai­son d’exis­ter comme cité vivante.

Lily­bée et l’oubli

La suite immé­diate de l’his­toire appar­tient moins à Motyé qu’à sa rem­pla­çante. Peu après, les Car­tha­gi­nois, reve­nus en force sous la conduite d’Hi­mil­con, reprennent le contrôle de la région et ne rebâ­tissent pas la ville détruite. Ils fondent à quelques kilo­mètres de là, sur le cap le plus occi­den­tal de la Sicile, une nou­velle place forte : Lily­bée, aujourd’­hui Mar­sa­la, dont le port en pleine mer, plus acces­sible et plus facile à défendre qu’une lagune peu pro­fonde vul­né­rable aux chaus­sées, en fait un meilleur bas­tion pour l’a­ve­nir. Motyé venait de perdre, en une géné­ra­tion, tout ce qui avait fait sa for­tune pen­dant trois siècles.

L’île ne rede­vient pour­tant pas un désert. Les fouilles ont mis au jour, super­po­sées aux niveaux de des­truc­tion, les traces d’une occu­pa­tion réduite mais conti­nue : des fermes iso­lées, quelques vil­las de pro­prié­taires ter­riens pros­pères — l’une d’elles conser­vant un pave­ment en galets noirs et blancs repré­sen­tant un grif­fon atta­quant un che­val et un félin bon­dis­sant sur un tau­reau —, signe d’une vie rurale qui se pro­longe jusque dans l’Em­pire romain, sans jamais retrou­ver l’am­pleur urbaine d’au­tre­fois. Après la pre­mière guerre punique et la conquête romaine de la Sicile en 241 avant notre ère, l’île achève de perdre toute impor­tance stratégique.

Le nom même de Motyé dis­pa­raît alors des usages. Au XIe siècle, des moines basi­liens — ces com­mu­nau­tés monas­tiques de rite grec encore nom­breuses dans la Sicile nor­mande — s’ins­tallent sur l’î­lot et lui donnent le nom sous lequel on le connaît aujourd’­hui : San Pan­ta­leo, du nom d’un saint gué­ris­seur véné­ré en Orient comme en Occi­dent. La mémoire de la cité phé­ni­cienne, de son siège, de son tophet et de son bas­sin sacré, s’ef­face presque entiè­re­ment der­rière ce nou­veau vocable chré­tien. Pen­dant près de huit siècles, l’île rede­vient ce qu’elle avait été avant les Phé­ni­ciens : un lieu dis­cret, culti­vé par quelques familles, connu pour son sel et son vin plus que pour son passé.

L’île de Pip Whitaker

Il faut attendre la toute fin du XIXe siècle pour qu’un regard neuf se pose sur ces vignes et ces murets de pierre sèche. Joseph Whi­ta­ker, né à Palerme en 1850 dans une famille de négo­ciants anglo-sici­liens enri­chis dans le com­merce du vin de Mar­sa­la, est de ces per­son­nages que le XIXe siècle finis­sant sem­blait pro­duire à volon­té : for­tu­né, curieux de tout, spor­tif — on le retrouve par­mi les fon­da­teurs du pre­mier club de foot­ball sici­lien, à Palerme —, orni­tho­logue recon­nu bien au-delà de son île, au point que sa col­lec­tion d’oi­seaux de Tuni­sie figure aujourd’­hui au Natu­ral His­to­ry Museum de Londres et ses spé­ci­mens sici­liens dans les musées d’É­dim­bourg et de Bel­fast. C’est cette même curio­si­té tour­née vers le vivant qui le porte, presque natu­rel­le­ment, vers ce qui dort sous la terre. En 1902, il achète l’î­lot de San Pan­ta­leo, y fait construire une vil­la, et se prend de pas­sion pour ce qui affleure sous ses pieds : des pans de murailles, des tes­sons, des fon­da­tions de bâti­ments qu’au­cun guide de voyage ne men­tion­nait encore.

À par­tir de 1906, il conduit sur place, sous la super­vi­sion de l’ar­chéo­logue offi­ciel de l’É­tat ita­lien Anto­ni­no Sali­nas, une série de cam­pagnes de fouilles qui vont, en quelques années, redon­ner à la ville phé­ni­cienne son plan, son enceinte, sa porte nord, son tophet et l’es­sen­tiel de ce que l’on sait aujourd’­hui du site. Il en tire, en 1921, un ouvrage de réfé­rence, Motya, a Phoe­ni­cian Colo­ny in Sici­ly, dans lequel il pro­pose notam­ment — on l’a vu — la pre­mière inter­pré­ta­tion sacri­fi­cielle des urnes du tophet, lec­ture qui allait bien au-delà de son petit chan­tier sici­lien pour mar­quer dura­ble­ment les études puniques. Whi­ta­ker meurt à Rome en 1936 ; sa vil­la devient, sous son propre nom, le musée qui abrite aujourd’­hui encore l’es­sen­tiel des col­lec­tions de l’île, jus­qu’à l’Au­rige de Motyé lui-même, décou­vert plus de qua­rante ans après sa mort par les archéo­logues qui ont pris sa suite. Une fon­da­tion por­tant son nom admi­nistre aujourd’­hui le site et le musée, entre­te­nant, sans le savoir vrai­ment lui-même à l’é­poque, un legs que Whi­ta­ker avait ouvert par simple curio­si­té de pro­prié­taire ter­rien féru de sciences naturelles.

Car le tra­vail ne s’est jamais arrê­té. Les uni­ver­si­tés de Palerme puis de Rome — la Sapien­za, dont l’é­quipe diri­gée par Loren­zo Nigro a bou­le­ver­sé, on l’a vu, la lec­ture du bas­sin sacré — pour­suivent depuis des décen­nies des cam­pagnes annuelles qui conti­nuent d’af­fi­ner, de cor­ri­ger, par­fois de ren­ver­ser ce que Whi­ta­ker croyait avoir éta­bli. Des ana­lyses récentes, menées sur des pointes de flèches de bronze retrou­vées dans les niveaux de des­truc­tion de 397, per­mettent aujourd’­hui d’é­tu­dier jus­qu’à la com­po­si­tion métal­lur­gique des pro­jec­tiles échan­gés durant le siège — preuve que même l’é­pi­sode le plus dra­ma­tique de l’his­toire de la ville conti­nue de livrer, sous une forme entiè­re­ment nou­velle, des infor­ma­tions que ni Dio­dore ni Whi­ta­ker n’au­raient pu imaginer.


Il y a quelque chose d’in­con­gru, et peut-être d’exem­plaire, dans le des­tin de cette petite île de qua­rante-cinq hec­tares : une cité phé­ni­cienne rasée en une sai­son, tom­bée dans un oubli si com­plet qu’elle en a per­du jus­qu’à son nom pen­dant huit siècles, puis ren­due à l’his­toire par un ama­teur d’oi­seaux plus curieux que la plu­part des savants de son temps. La route pavée sous la lagune, la pis­cine sacrée qu’on a prise pen­dant cent ans pour un port, l’é­phèbe grec échoué dans une ville punique : à Motyé, chaque cer­ti­tude semble avoir atten­du son heure sous l’eau plate du Stag­none, prête à être redé­cou­verte, réin­ter­pré­tée, par­fois com­plè­te­ment retour­née par la géné­ra­tion sui­vante de fouilleurs.

On quitte l’île comme on y est venu, en barque, à la vitesse d’un homme qui rame. Les car­rés de sel défilent, roses puis blancs selon l’angle du soleil ; un héron s’en­vole, déran­gé par le sillage. Rien, dans ce pay­sage plat et silen­cieux, ne signale de loin la vio­lence d’un siège, la froi­deur d’un sacri­fice ou l’é­clat d’une sta­tue grecque : il faut être des­cen­du, avoir mar­ché sur cette terre sablon­neuse et être repar­ti, pour empor­ter avec soi l’i­dée qu’une ville entière, avec ses dieux, ses ate­liers et ses morts, tient tout entière sous quelques hec­tares de vigne et de figuiers de Bar­ba­rie. Les mou­lins tournent encore au bord des bas­sins de sel ; sous leurs pales, quelque part, une route de pierre conti­nue d’attendre.


Repères

Fon­da­tion et des­truc­tion. Ins­tal­la­tion phé­ni­cienne datée de la fin du VIIIe siècle ou du début du VIIe siècle avant notre ère, sur un site fré­quen­té depuis le Bronze moyen (XVIIe-XIVe siècle avant notre ère). Des­truc­tion par Denys Ier de Syra­cuse en 397 (par­fois datée 398) avant notre ère, à l’is­sue d’un siège res­té célèbre pour l’emploi, selon la tra­di­tion antique, des pre­mières cata­pultes et quin­qué­rèmes de l’his­toire mili­taire occidentale.

Lieux. L’île de San Pan­ta­leo (Mozia), dans la lagune du Stag­none, réserve natu­relle depuis 1984, au nord de Mar­sa­la (l’an­tique Lily­bée, fon­dée par les Car­tha­gi­nois après la chute de Motyé) et au sud de Tra­pa­ni. Ves­tiges prin­ci­paux : enceinte for­ti­fiée, porte nord et chaus­sée sub­mer­gée, sanc­tuaire du Cap­pid­daz­zu, tophet, sanc­tuaire du Baal et bas­sin sacré (ex-« Kothon »), quar­tiers arti­sa­naux, nécro­pole. Musée Giu­seppe Whi­ta­ker, dans l’an­cienne vil­la du même nom, abri­tant notam­ment l’Au­rige de Motyé.

Incer­ti­tudes savantes. L’é­ty­mo­lo­gie du nom de Motyé reste hypo­thé­tique. La fonc­tion exacte du grand bas­sin méri­dio­nal a été réin­ter­pré­tée en pro­fon­deur par les fouilles de l’u­ni­ver­si­té de Rome La Sapien­za (2002–2021, publi­ca­tion dans Anti­qui­ty en 2022), pas­sant du sta­tut de port fer­mé à celui de pis­cine sacrée à orien­ta­tion astro­no­mique. La nature exacte du tophet — sacri­fice rituel d’en­fants ou cime­tière spé­ci­fique aux tout jeunes défunts — conti­nue de divi­ser les spé­cia­listes du monde punique. L’o­ri­gine, la data­tion pré­cise et l’i­den­ti­té du per­son­nage repré­sen­té par l’Au­rige de Motyé demeurent débat­tues, de même que la ques­tion de savoir si la sta­tue a été ins­tal­lée avant ou après la des­truc­tion de 397.

Quelques sources. Dio­dore de Sicile, Biblio­thèque his­to­rique, livre XIV, pour le récit antique du siège. Thu­cy­dide, His­toire de la guerre du Pélo­pon­nèse, livre VI, pour le repli phé­ni­cien sur Motyé, Solonte et Palerme. Joseph I. S. Whi­ta­ker, Motya, a Phoe­ni­cian Colo­ny in Sici­ly (1921), pour les pre­mières fouilles sys­té­ma­tiques. Loren­zo Nigro, « The sacred pool of Ba’al: a rein­ter­pre­ta­tion of the ‘Kothon’ at Motya », Anti­qui­ty, 2022, pour la réin­ter­pré­ta­tion récente du bas­sin sacré.

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