Palmyre romaine avant Zénobie
Caravanes, taxes et dieux locaux
Palmyre romaine avant Zénobie : caravanes, taxes et dieux locaux
On ne pense à Palmyre qu’à travers une femme et une ruine. La reine qui défia Rome, les colonnades qui gisent aujourd’hui dispersées dans le sable et les communiqués de guerre. Mais avant Zénobie, avant même que quiconque songe à défier Rome, il y eut deux siècles d’une tout autre histoire — plus lente, plus grise, plus intéressante peut-être : celle d’une oasis qui apprit à monnayer sa position, à faire payer le désert lui-même, et à loger dans le même temple un dieu babylonien, un dieu arabe et un dieu grec sans que personne n’y trouve de contradiction. C’est cette Palmyre-là, celle des receveurs d’impôts et des chefs de caravane, qu’il faut regarder si l’on veut comprendre pourquoi, un jour de 260, une ville du milieu du désert a pu croire qu’elle tenait l’Orient romain entre ses mains.
Une source, un carrefour, rien d’autre
Il faut d’abord se débarrasser de l’idée d’une Palmyre providentielle, choisie par les dieux ou par la géographie pour un destin impérial. Il y a, à mi-chemin entre l’Euphrate et la côte syrienne, une source — l’Efqa, sulfureuse, tiède, mais intarissable — au milieu d’une steppe où rien d’autre ne pousse que l’absinthe et l’astragale. Autour d’elle, une palmeraie ancienne, tributaire de puits et de qanats plutôt que de rivière : Tadmor, disent les tablettes cunéiformes qui la mentionnent bien avant les Romains, associées aux marchands d’Émar et de Mari dès le début du IIe millénaire avant notre ère. Le nom même reste obscur — on l’a lié à tamar, le palmier, par une étymologie populaire trop belle pour être sûre, alors que Tadmor semble antérieur et sémantiquement indépendant du grec Palmyra, qui, lui, joue effectivement sur les palmiers pour l’oreille latine. Deux noms, deux généalogies linguistiques, une seule ville : c’est un motif qu’on retrouvera partout ici, cette capacité palmyrénienne à faire coexister des systèmes sans les fondre.
Ce qui fait Palmyre, avant Rome, ce n’est donc pas un site mais une fonction : point d’eau obligé entre les deux fleuves, entre la Méditerranée sémitique et la Mésopotamie parthe, dans une bande de désert trop large pour être traversée d’une traite. Une caravane qui partait de Doura-Europos sur l’Euphrate, ou qui remontait depuis le golfe Persique par Vologésias, avait besoin de cette halte à mi-parcours. Palmyre n’a rien inventé : elle a simplement occupé, avec une constance remarquable, la seule position où l’on pouvait s’arrêter. La longue durée, ici, ce n’est pas un empire ni une religion : c’est un puits.
On imagine mal, en regardant les colonnades tombées, ce qu’a dû être l’arrivée d’une caravane sortant de dix ou quinze jours de désert syrien : les chameaux qui sentent l’eau avant qu’on ne l’aperçoive, la palmeraie qui surgit soudain, verte et presque incongrue au milieu d’un plateau calcaire où rien ne pousse à perte de vue, et cette odeur sulfureuse de la source elle-même, qu’il fallait sans doute apprendre à aimer à force de nécessité. Le désert, ici, ne borde pas la ville : il la constitue. Sans lui, pas de rareté, donc pas de péage ; sans péage, pas de fortune ; sans fortune, ni temples de calcaire doré ni statues de bronze le long d’une avenue à colonnades. Toute l’histoire qui suit tient dans ce paradoxe sec : Palmyre doit sa richesse à ce qui, ailleurs, n’aurait produit que la misère.
Rome regarde vers l’est, lentement
Le premier Romain à s’intéresser à Palmyre le fait mal. En 41 avant notre ère, Marc Antoine, à court d’argent pour financer sa guerre parthique, envoie sa cavalerie piller la ville — geste bref et cupide que rapporte l’historien Appien, seul auteur antique, chose frappante, à mentionner explicitement le rôle commercial de la cité. Les Palmyréniens, prévenus, ont eu le temps de traverser l’Euphrate avec leurs biens et de se poster en archers sur l’autre rive ; les cavaliers romains rentrent bredouilles. L’anecdote vaut moins pour son issue que pour ce qu’elle révèle en creux : au Ier siècle avant notre ère, Palmyre est déjà assez riche pour qu’on songe à la piller, et assez habile pour échapper au pillage.
Il faudra encore soixante ans pour que Rome cesse de regarder Palmyre en prédateur et commence à la regarder en partenaire fiscal. Le tournant se situe dans les années 14 à 19 de notre ère, sous Tibère, quand la ville est effectivement rattachée à la province de Syrie — sans qu’on sache très bien si ce rattachement fut formel ou simplement de fait, tant les sources manquent sur ce point précis. C’est l’époque de Germanicus, le prince populaire envoyé pacifier l’Orient, dont le passage laisse une trace inattendue : une lettre de lui, concernant l’évaluation de la taxe sur les bêtes destinées à l’abattage, sera citée près d’un siècle plus tard dans le grand tarif fiscal de la ville, comme on citerait aujourd’hui une jurisprudence fondatrice. Une inscription palmyrénienne indique même que Germanicus envoya un émissaire local, un certain Alexandros, porter un message jusqu’au royaume de Mésène, sur le golfe Persique — signe que Rome, dès cette date, comprenait confusément que Palmyre parlait à des royaumes que Rome elle-même n’atteignait pas. On honora Germanicus, Tibère et Drusus de statues dans le temple de Bel : les Palmyréniens savaient déjà flatter Rome dans le vocabulaire même de leurs propres dieux.
Le siècle suivant est celui de la consolidation tranquille. En 75, le gouverneur de Syrie M. Ulpius Trajanus — le père du futur empereur — fait tracer une route reliant l’oasis à Sura, sur l’Euphrate : Palmyre entre dans le système routier romain, ce qui signifie aussi qu’elle entre dans son système de surveillance. En 106, Trajan annexe le royaume nabatéen ; le réseau caravanier concurrent, celui qui passait par Pétra, se démantèle, et Palmyre en profite directement, sans qu’on puisse dire si Rome l’a voulu ou si c’est un effet secondaire heureux pour l’oasis. Puis vient Hadrien, en 129 ou 130, dans le cadre de sa grande tournée des provinces orientales : il visite Palmyre, lui accorde le statut envié de civitas libera, ville libre, et la ville prend alors le nom honorifique de Palmyra Hadriana. Le geste n’est pas seulement protocolaire — une ville libre échappe, en théorie, à certaines formes de tutelle provinciale directe — mais il ne faut pas non plus s’y tromper : libre ne veut pas dire indépendante, et une garnison romaine, la première mention en date de troupes stationnées sur place, s’installe précisément sous Trajan ou Hadrien. On retrouvera même, plus tard, une unité de méharistes palmyréniens intégrée à l’armée romaine, l’Ala Ulpia I Dromedariorum Palmyrenorum — signe que Rome avait fini par comprendre que les meilleurs soldats du désert étaient ceux qui y étaient nés.
Le tarif de 137 : une ville qui a mis sa fiscalité par écrit
S’il fallait résumer d’un seul objet ce que fut Palmyre romaine avant Zénobie, ce serait cette dalle de calcaire, aujourd’hui à l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, gravée en 137 de notre ère et dressée sur l’agora pour que nul n’en ignore : le tarif fiscal de Palmyre, le plus long texte lapidaire araméen jamais retrouvé, bilingue grec et palmyrénien, deux cent trente-sept lignes de droits de douane. On l’a découvert en 1881 par l’explorateur russe Semion Abamelek-Lazarev, qui eut la bonne idée de l’emporter — la dalle aurait sans doute connu un sort moins enviable si elle était restée sur place jusqu’au XXIe siècle.
Ce que dit ce texte est, en un sens, d’une banalité fiscale absolue : combien on paie pour faire entrer un chameau chargé, un âne, une charrette d’âne ; combien pour l’huile, le sel, les esclaves, les statues de bronze, la pourpre, la myrrhe. Mais la banalité même est le point. Le tarif distingue soigneusement l’ancienne loi et la loi nouvelle, et cite un édit antérieur du gouverneur romain Mucianus — sans doute celui qui commanda en Syrie sous Vespasien — sur la question de savoir si les taxes devaient être acquittées en deniers et as romains plutôt qu’en monnaie locale : ce qui ressemble fort à une intégration monétaire forcée de l’oasis dans le système impérial, présentée, comme toujours, sous la forme rassurante d’une clarification administrative. On y apprend aussi que les taxes locales furent, à un moment, affermées à des affranchis impériaux — un certain L. Spedius Chrysanthus, qui se fit construire à Palmyre même un tombeau, signe qu’un percepteur de l’empereur pouvait finir sa carrière et sa vie dans cette ville qu’il avait pressurée ; ou encore un certain Kilix, dont on sait seulement qu’il prélevait un denier par chameau entrant ou sortant du territoire de la cité, taxe qui sera plus tard absorbée dans le grand tarif de 137.
Le détail des tarifs eux-mêmes, quand on prend la peine de le lire, a quelque chose de savoureux par son exhaustivité même : on y taxe différemment un chargement de chameau, d’âne ou de charrette, comme si le mode de transport disait déjà quelque chose du statut du marchand ; on y distingue l’esclave importé pour la revente de l’esclave simplement accompagnant son maître ; on y prévoit le cas, apparemment fréquent, du marchand qui tente de faire passer sa cargaison pour de la consommation personnelle plutôt que pour de la marchandise imposable — ruse fiscale vieille comme l’impôt lui-même, et que la loi de 137 prend soin de fermer article par article. Rien n’échappe au scribe : ni la pourpre teinte, ni l’huile parfumée, ni même, dans une des clauses les plus commentées, le prix de la prostitution, taxée elle aussi comme un service parmi d’autres.
Les spécialistes du texte — au premier rang desquels John Healey, dont la synthèse récente fait autorité — insistent sur un point qui corrige une image reçue : ce tarif concerne d’abord la fiscalité locale, les marchandises vendues ou consommées sur le marché de la ville, plutôt que le grand commerce international par caravanes. Ce n’est pas moins intéressant pour autant — c’est même plus révélateur : cela signifie que Palmyre avait développé, en plus de son économie caravanière, toute une économie urbaine ordinaire, avec ses propres receveurs, ses propres litiges, sa propre jurisprudence accumulée sur près d’un siècle avant d’être enfin figée dans la pierre. On sent, dans ce texte, moins l’exotisme du désert que l’ennui bureaucratique le plus universel : des marchands qui protestent contre un tarif, un conseil municipal qui tranche, une administration qui archive. Rome n’a pas eu besoin d’imposer sa fiscalité à Palmyre ; elle a laissé Palmyre inventer la sienne, et s’est contentée d’en garantir, de loin, la stabilité.
Les grands caravaniers : une aristocratie de la traversée
Le commerce lointain, lui, ne laisse pas de tarifs mais des statues — ou plutôt, ce qui en reste, c’est-à-dire leurs socles. Cent quatre-vingt-une inscriptions honorifiques ont été retrouvées à Palmyre ; trente-six d’entre elles honorent explicitement des chefs de caravane, ce qu’on appelait en grec synodiarque et en araméen rab shirta — littéralement le maître de la caravane. Aucune des statues de bronze qu’elles accompagnaient n’a survécu ; on les a fondues, volées, dispersées, comme presque tout le bronze antique du monde méditerranéen. Mais les socles, eux, tiennent debout le long de la grande colonnade, et sur chacun, un texte bref, presque formulaire, raconte une gratitude précise : telle caravane a été sauvée d’un péril par tel homme, à ses frais propres, et pour cela on lui dresse une statue — parfois deux, parfois quatre, dans des temples différents à la fois, comme s’il fallait remercier tous les dieux en même temps pour ne froisser aucun d’entre eux.
Le cas le mieux documenté est celui d’un certain Shoadu, honoré au moins dix-sept fois entre 132 et 147 : le conseil et le peuple de Palmyre le félicitent d’avoir sauvé une caravane venue de Vologésias — la grande ville-entrepôt sur l’Euphrate moyen, aux portes du monde parthe — d’un péril que l’inscription ne détaille pas mais qu’on devine, sans grand risque d’erreur, du côté du brigandage nomade plutôt que du naufrage. Quatre statues furent élevées en son honneur la même année : une dans le temple de Baalshamin, une dans le jardin sacré consacré à Aglibol et Malakbel, une dans le temple d’Arsu, une dans celui d’Atargatis. On notera que Shoadu avait par ailleurs fondé, à Vologésias même, en territoire parthe, un temple dédié aux empereurs romains — geste diplomatique d’une habileté consommée, qui revient à honorer Rome sur le sol de son rival pour mieux garantir, des deux côtés, la sécurité du commerce.
D’autres inscriptions, plus tardives, montrent le titre lui-même se transformer : au milieu du IIIe siècle, le synodiarque cède la place à l’archemporos, le chef-marchand — comme si l’institution caravanière, avec le temps, s’était bureaucratisée à son tour, se dotant d’un vocabulaire plus commercial et moins martial. Un certain Julius Aurelius Shalamallat, honoré en 257 ou 258, ramène ainsi une caravane à ses propres frais et reçoit pour cela les honneurs du conseil et du peuple — datation vertigineuse quand on songe qu’Odénath, l’époux de Zénobie, est alors déjà l’homme fort de la cité, et que dans quinze ans à peine, Palmyre marchera sur l’Égypte. Mais rien, dans cette inscription précise, n’annonce quoi que ce soit de tel : on y honore un marchand comme on en honorait un siècle plus tôt, avec les mêmes mots, la même gratitude technique, la même absence totale de grandiloquence politique.
De quoi étaient faites ces caravanes, au juste ? Le tarif de 137 lui-même donne, en creux, une liste par ce qu’il choisit de taxer : myrrhe et parfums, pourpre teinte, esclaves, statues de bronze — mention qui a son importance, puisqu’elle suppose un trafic d’objets d’art ou de mobilier de luxe fabriqués ailleurs et destinés à d’autres marchés encore, Palmyre n’étant dans ce cas qu’un point de transit fiscalisé plutôt qu’une destination. On devine aussi, derrière la mention de la soie retrouvée dans les tombeaux, tout un textile venu par relais successifs depuis l’Asie centrale, sans qu’aucun marchand palmyrénien n’ait eu besoin d’en connaître l’origine exacte : le grand commerce antique fonctionnait par segments, chaque acteur ne maîtrisant qu’un tronçon de la route, ce qui explique d’ailleurs pourquoi aucune source, ni romaine ni chinoise, ne décrit jamais l’ensemble du trajet dans sa continuité.
Les itinéraires eux-mêmes se laissent reconstituer, quoique de façon fragmentaire — les inscriptions, avoue-t-on dans la recherche récente, n’en donnent qu’une image très partielle. Une route revient plus que les autres : celle qui remonte l’Euphrate depuis Spasinou Charax, port du golfe Persique dans le royaume de Characène, en passant par Vologésias. Deux inscriptions distinctes mentionnent des navires appartenant à des Palmyréniens arrivés de « Scythie », ce qui désignerait la région de l’estuaire de l’Indus, au nord-ouest de l’Inde : Palmyre ne se contentait donc pas de faire transiter des produits mésopotamiens, elle possédait, ou affrétait, des bateaux jusqu’en mer d’Oman. Les fouilles de ses tombeaux ont livré près de deux mille fragments de soie — preuve matérielle, la plus solide qu’on ait, d’un lien indirect mais bien réel avec la Chine, quand bien même aucun Palmyrénien n’a sans doute jamais mis les pieds au-delà de l’Indus.
Sur la grande colonnade elle-même, l’espace était hiérarchisé avec un soin presque cadastral : les consoles de colonnes du côté est étaient réservées aux statues de sénateurs, celles du nord aux fonctionnaires, celles de l’ouest aux militaires, celles du sud aux chefs de caravane. Deux cents statues, dit-on, contemplaient ainsi l’agora et son théâtre — panthéon laïc de la réussite palmyrénienne, où le marchand de myrrhe côtoyait, en hauteur, le sénateur romain, chacun à sa place protocolaire, mais tous également visibles, également durables, également gravés dans la même pierre calcaire du désert.
Un temple pour trois dieux, et personne n’y trouve à redire
Il faut maintenant redescendre de la colonnade vers le sanctuaire, parce que c’est là, dans les cellae des temples, que se joue peut-être la partie la plus intéressante de cette histoire — celle de la manière dont Palmyre a digéré, sans jamais en être indigeste, un nombre proprement déraisonnable de dieux.
Le dieu suprême s’appelait d’abord Bol — mot sémitique apparenté à Baal, « seigneur » — avant que le culte mésopotamien de Bel-Marduk ne vienne, dès le IIIe siècle avant notre ère semble-t-il, absorber ce nom local dans une divinité plus prestigieuse, importée de Babylone mais rebaptisée aux couleurs de l’oasis. Le grand temple qui lui est consacré, dédié en 32 de notre ère — donc bien avant que Rome ne s’intéresse sérieusement à la ville —, est un des sommets de l’architecture religieuse du monde méditerranéen antique : une cella de tradition proche-orientale, avec ses deux adyta latéraux et ses plafonds à caissons sculptés, mais enveloppée d’un péristyle corinthien parfaitement grec, le tout ceint d’un péribole monumental dans la meilleure tradition hellénistique. On a pu dire de ce temple qu’il est un manifeste architectural à lui seul : rien n’y est de pure origine, tout y est fusion assumée.
Bel n’est jamais seul. Il forme une triade avec deux acolytes qui sont, eux, d’authentiques dieux locaux : Yarhibol, le dieu-soleil associé précisément à la source Efqa — le dieu de l’eau qui jaillit devient tout naturellement le dieu du soleil qui brûle, logique climatique s’il en est —, et Aglibol, dieu-lune, dont l’iconographie montre systématiquement le croissant derrière les épaules. Une seconde triade existe en parallèle, centrée cette fois sur Baalshamin, « le maître des cieux », dieu du ciel et de l’orage d’origine syrienne plus large, entouré des mêmes Aglibol et Malakbel — ce dernier, littéralement « l’ange » ou « le messager de Bel », étant lui aussi un dieu solaire. Deux triades, donc, qui partagent deux de leurs trois membres : arrangement théologique qui ferait s’arracher les cheveux à n’importe quel héritier de la pensée grecque sur la cohérence des panthéons, mais qui ne semble avoir posé strictement aucun problème aux Palmyréniens eux-mêmes, lesquels dédiaient sans façon des reliefs votifs représentant Bel, Baalshamin, Yarhibol et Aglibol tous ensemble sur la même plaque, comme cette dédicace de janvier 121 offerte par un certain Ba’alay.
Le sanctuaire de Baalshamin, second en importance après celui de Bel, développe au Ier siècle une cour à péristyle rhodien — un côté plus haut que les trois autres, subtilité architecturale empruntée à l’école de Rhodes — avant qu’un temple à quatre colonnes de façade, d’ordre corinthien, ne vienne le couronner au siècle suivant ; ses cellae, fait notable, comportent des fenêtres latérales, trait proche-oriental qui trahit la croyance en une présence effective de la divinité à l’intérieur de son sanctuaire, bien loin de l’abstraction du temple grec classique.
Autour de ces deux pôles gravitaient des dieux venus de partout, et c’est là sans doute la meilleure définition qu’on puisse donner de la religion palmyrénienne : un syncrétisme d’accueil plutôt que de fusion. De Mésopotamie arrivaient Nabu le dieu-scribe et Shamash le soleil babylonien ; de la Syrie sédentaire, Atargatis, la grande déesse du nord, maîtresse des animaux ; du monde nomade et arabe, Allat, déesse guerrière assimilée à Athéna — on a retrouvé dans son sanctuaire une statue de la déesse grecque, simplement rebaptisée —, et Shai al-Qaum, « celui qui ne boit pas de vin », protecteur des caravanes précisément parce qu’il incarnait, dieu de nomades sobres, l’antithèse du dieu du vin méditerranéen. Du monde phénicien venait Shadrafa ; d’Égypte, Baal Hammon. On appelait Bel et Baalshamin « Zeus » dans les textes grecs, sans que cela implique la moindre substitution réelle : c’était un habillage linguistique pour les visiteurs, pas une conversion théologique. Arsu, dieu guerrier assimilé à Arès, avait lui aussi son temple, où l’on honorait, on l’a vu, les statues des caravaniers reconnaissants.
Ce fourmillement divin n’était pas seulement toléré : il était activement organisé, budgété, célébré par des banquets rituels dont le détail nous échappe largement — les rites restent obscurs, avoue-t-on encore aujourd’hui, faute de sources suffisamment explicites —, mais dont on sait qu’ils rythmaient la vie sociale de l’élite marchande autant que sa vie spirituelle. Il faut résister ici à la tentation de l’explication unique. On pourrait dire que Palmyre, carrefour commercial, avait simplement intérêt à ne fâcher aucun client en méprisant son dieu ; on pourrait dire aussi, plus généreusement, que le désert enseigne une hospitalité que la ville méditerranéenne, avec ses cadastres bien fermés, ignore souvent. Les deux explications se valent, et sans doute se complètent-elles : le commerce a besoin de dieux qu’on n’insulte pas, et le désert, de son côté, a toujours su qu’aucune tente n’abrite qu’un seul voyageur.
Une ville, deux titres, et l’ombre encore lointaine d’une dynastie
Le statut civique de Palmyre suit, avec un décalage typiquement provincial, celui de sa fortune commerciale. Ville libre sous Hadrien vers 129–130, elle attend encore près d’un siècle avant de recevoir le titre envié de colonie romaine, avec le ius Italicum qui l’accompagne — exemption fiscale directe, alignement juridique sur le sol d’Italie lui-même. Les sources hésitent sur la date exacte et sur l’empereur à créditer : Septime Sévère, qui réorganise la province en Syrie-Phénicie au tournant du siècle, ou son fils Caracalla, entre 212 et 216, semble-t-il plus précisément. Ce qui est sûr, c’est que la famille qui dominera bientôt la ville — celle d’Odénath, arrière-petit-fils d’un certain Nasor — commence, précisément à cette époque, à faire précéder ses noms sémitiques du gentilice romain Septimius : signe apparemment fiable qu’elle reçut la citoyenneté romaine des mains mêmes de Septime Sévère, sans doute en récompense de services rendus lors de sa campagne parthique. Les institutions municipales se calquent alors sur le modèle romain — des stratèges qui font office de duumvirs, des archontes, un conseil de dix membres chargé des finances, le dekaprotoi — tout en conservant leurs intitulés grecs, comme toujours à Palmyre, où l’on romanise sans jamais tout à fait cesser d’être autre chose.
C’est un tableau qu’il faut garder net dans l’esprit, précisément parce qu’il ne mène nulle part encore : en 216, Palmyre est une colonie romaine prospère, dotée d’une aristocratie marchande enrichie sur trois siècles de péages et de commissions caravanières, pourvue de temples somptueux où cohabitent sans drame une demi-douzaine de panthéons, et sa notabilité locale porte déjà, comme un vêtement encore neuf, les prénoms de la dynastie régnante à Rome. Rien, dans cette Palmyre-là, n’annonce nécessairement une révolte. C’est même le contraire qui frappe : cette ville a prospéré précisément parce qu’elle a su, pendant deux siècles, se rendre indispensable à Rome sans jamais la défier — vendre à l’empire la sécurité de ses routes orientales, lui offrir des cavaliers dromadaires, faire de ses temples une vitrine de fidélité dynastique, tout en gardant, pour elle-même, l’essentiel du bénéfice commercial. C’est cette réussite précise — cette dépendance mutuelle devenue confortable pour les deux parties — qui rend d’autant plus vertigineux ce qui suivra, quand une crise venue d’ailleurs, la chute des Parthes, la pression sassanide, l’effondrement momentané de l’autorité impériale au IIIe siècle, transformera en quelques décennies cette élite de percepteurs et de caravaniers loyaux en prétendante, un temps, à l’Orient romain tout entier. Mais ceci est une autre histoire, qui commence ailleurs que dans ce tarif de 137 gravé sur une dalle de calcaire, et qu’il vaut mieux laisser, pour l’instant, hors du champ.
Repères
- Efqa — source sulfureuse à l’origine de l’oasis de Tadmor ; association religieuse au dieu solaire Yarhibol.
- 41 av. J.-C. — raid manqué de Marc Antoine sur Palmyre, rapporté par Appien, seul auteur antique à mentionner explicitement le commerce caravanier de la ville.
- 14–19 apr. J.-C. — rattachement à la province de Syrie sous Tibère ; mission de Germanicus en Orient, dont une lettre sur la fiscalité animale sera citée dans le tarif de 137.
- 106 — annexion du royaume nabatéen par Trajan ; possible bénéfice indirect pour le réseau commercial palmyrénien.
- 129–130 — visite d’Hadrien ; statut de civitas libera et nom honorifique de Palmyra Hadriana.
- 137 — dédicace du grand tarif fiscal de Palmyre (Corpus Inscriptionum Semiticarum II.3, 3913), bilingue grec-palmyrénien, aujourd’hui au musée de l’Ermitage. Concerne principalement la fiscalité locale plutôt que le grand commerce international, selon les travaux récents de John Healey.
- 132–147 — statues honorifiques multiples pour le caravanier Shoadu (synodiarque), sauveur d’une caravane venue de Vologésias.
- 212–216 (datation discutée) — promotion au rang de colonie romaine avec ius Italicum, sous Septime Sévère ou Caracalla.
- 257–258 — dernière mention connue d’un chef de caravane honoré (Julius Aurelius Shalamallat, archemporos), à la veille de l’ascension de la dynastie d’Odénath et Zénobie.
- Triades divines — Bel/Yarhibol/Aglibol et Baalshamin/Aglibol/Malakbel, coexistant sans exclusive ; panthéon élargi incluant Nabu, Atargatis, Allat, Arsu, Shai al-Qaum.
- Points d’incertitude signalés dans le texte : datation exacte du statut colonial (Sévère ou Caracalla) ; nature formelle ou de fait du rattachement provincial sous Tibère ; portée exacte — locale ou internationale — du tarif de 137 ; étymologie du nom Tadmor.
0 Comments