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Pal­myre romaine avant Zénobie

Cara­vanes, taxes et dieux locaux

Pal­myre romaine avant Zéno­bie : cara­vanes, taxes et dieux locaux

On ne pense à Pal­myre qu’à tra­vers une femme et une ruine. La reine qui défia Rome, les colon­nades qui gisent aujourd’­hui dis­per­sées dans le sable et les com­mu­ni­qués de guerre. Mais avant Zéno­bie, avant même que qui­conque songe à défier Rome, il y eut deux siècles d’une tout autre his­toire — plus lente, plus grise, plus inté­res­sante peut-être : celle d’une oasis qui apprit à mon­nayer sa posi­tion, à faire payer le désert lui-même, et à loger dans le même temple un dieu baby­lo­nien, un dieu arabe et un dieu grec sans que per­sonne n’y trouve de contra­dic­tion. C’est cette Pal­myre-là, celle des rece­veurs d’im­pôts et des chefs de cara­vane, qu’il faut regar­der si l’on veut com­prendre pour­quoi, un jour de 260, une ville du milieu du désert a pu croire qu’elle tenait l’O­rient romain entre ses mains.


Une source, un car­re­four, rien d’autre

Il faut d’a­bord se débar­ras­ser de l’i­dée d’une Pal­myre pro­vi­den­tielle, choi­sie par les dieux ou par la géo­gra­phie pour un des­tin impé­rial. Il y a, à mi-che­min entre l’Eu­phrate et la côte syrienne, une source — l’Ef­qa, sul­fu­reuse, tiède, mais inta­ris­sable — au milieu d’une steppe où rien d’autre ne pousse que l’ab­sinthe et l’as­tra­gale. Autour d’elle, une pal­me­raie ancienne, tri­bu­taire de puits et de qanats plu­tôt que de rivière : Tad­mor, disent les tablettes cunéi­formes qui la men­tionnent bien avant les Romains, asso­ciées aux mar­chands d’É­mar et de Mari dès le début du IIe mil­lé­naire avant notre ère. Le nom même reste obs­cur — on l’a lié à tamar, le pal­mier, par une éty­mo­lo­gie popu­laire trop belle pour être sûre, alors que Tad­mor semble anté­rieur et séman­ti­que­ment indé­pen­dant du grec Pal­my­ra, qui, lui, joue effec­ti­ve­ment sur les pal­miers pour l’o­reille latine. Deux noms, deux généa­lo­gies lin­guis­tiques, une seule ville : c’est un motif qu’on retrou­ve­ra par­tout ici, cette capa­ci­té pal­my­ré­nienne à faire coexis­ter des sys­tèmes sans les fondre.

Ce qui fait Pal­myre, avant Rome, ce n’est donc pas un site mais une fonc­tion : point d’eau obli­gé entre les deux fleuves, entre la Médi­ter­ra­née sémi­tique et la Méso­po­ta­mie parthe, dans une bande de désert trop large pour être tra­ver­sée d’une traite. Une cara­vane qui par­tait de Dou­ra-Euro­pos sur l’Eu­phrate, ou qui remon­tait depuis le golfe Per­sique par Volo­gé­sias, avait besoin de cette halte à mi-par­cours. Pal­myre n’a rien inven­té : elle a sim­ple­ment occu­pé, avec une constance remar­quable, la seule posi­tion où l’on pou­vait s’ar­rê­ter. La longue durée, ici, ce n’est pas un empire ni une reli­gion : c’est un puits.

On ima­gine mal, en regar­dant les colon­nades tom­bées, ce qu’a dû être l’ar­ri­vée d’une cara­vane sor­tant de dix ou quinze jours de désert syrien : les cha­meaux qui sentent l’eau avant qu’on ne l’a­per­çoive, la pal­me­raie qui sur­git sou­dain, verte et presque incon­grue au milieu d’un pla­teau cal­caire où rien ne pousse à perte de vue, et cette odeur sul­fu­reuse de la source elle-même, qu’il fal­lait sans doute apprendre à aimer à force de néces­si­té. Le désert, ici, ne borde pas la ville : il la consti­tue. Sans lui, pas de rare­té, donc pas de péage ; sans péage, pas de for­tune ; sans for­tune, ni temples de cal­caire doré ni sta­tues de bronze le long d’une ave­nue à colon­nades. Toute l’his­toire qui suit tient dans ce para­doxe sec : Pal­myre doit sa richesse à ce qui, ailleurs, n’au­rait pro­duit que la misère.

Rome regarde vers l’est, lentement

Le pre­mier Romain à s’in­té­res­ser à Pal­myre le fait mal. En 41 avant notre ère, Marc Antoine, à court d’argent pour finan­cer sa guerre par­thique, envoie sa cava­le­rie piller la ville — geste bref et cupide que rap­porte l’his­to­rien Appien, seul auteur antique, chose frap­pante, à men­tion­ner expli­ci­te­ment le rôle com­mer­cial de la cité. Les Pal­my­ré­niens, pré­ve­nus, ont eu le temps de tra­ver­ser l’Eu­phrate avec leurs biens et de se pos­ter en archers sur l’autre rive ; les cava­liers romains rentrent bre­douilles. L’a­nec­dote vaut moins pour son issue que pour ce qu’elle révèle en creux : au Ier siècle avant notre ère, Pal­myre est déjà assez riche pour qu’on songe à la piller, et assez habile pour échap­per au pillage.

Il fau­dra encore soixante ans pour que Rome cesse de regar­der Pal­myre en pré­da­teur et com­mence à la regar­der en par­te­naire fis­cal. Le tour­nant se situe dans les années 14 à 19 de notre ère, sous Tibère, quand la ville est effec­ti­ve­ment rat­ta­chée à la pro­vince de Syrie — sans qu’on sache très bien si ce rat­ta­che­ment fut for­mel ou sim­ple­ment de fait, tant les sources manquent sur ce point pré­cis. C’est l’é­poque de Ger­ma­ni­cus, le prince popu­laire envoyé paci­fier l’O­rient, dont le pas­sage laisse une trace inat­ten­due : une lettre de lui, concer­nant l’é­va­lua­tion de la taxe sur les bêtes des­ti­nées à l’a­bat­tage, sera citée près d’un siècle plus tard dans le grand tarif fis­cal de la ville, comme on cite­rait aujourd’­hui une juris­pru­dence fon­da­trice. Une ins­crip­tion pal­my­ré­nienne indique même que Ger­ma­ni­cus envoya un émis­saire local, un cer­tain Alexan­dros, por­ter un mes­sage jus­qu’au royaume de Mésène, sur le golfe Per­sique — signe que Rome, dès cette date, com­pre­nait confu­sé­ment que Pal­myre par­lait à des royaumes que Rome elle-même n’at­tei­gnait pas. On hono­ra Ger­ma­ni­cus, Tibère et Dru­sus de sta­tues dans le temple de Bel : les Pal­my­ré­niens savaient déjà flat­ter Rome dans le voca­bu­laire même de leurs propres dieux.

Le siècle sui­vant est celui de la conso­li­da­tion tran­quille. En 75, le gou­ver­neur de Syrie M. Ulpius Tra­ja­nus — le père du futur empe­reur — fait tra­cer une route reliant l’oa­sis à Sura, sur l’Eu­phrate : Pal­myre entre dans le sys­tème rou­tier romain, ce qui signi­fie aus­si qu’elle entre dans son sys­tème de sur­veillance. En 106, Tra­jan annexe le royaume naba­téen ; le réseau cara­va­nier concur­rent, celui qui pas­sait par Pétra, se déman­tèle, et Pal­myre en pro­fite direc­te­ment, sans qu’on puisse dire si Rome l’a vou­lu ou si c’est un effet secon­daire heu­reux pour l’oa­sis. Puis vient Hadrien, en 129 ou 130, dans le cadre de sa grande tour­née des pro­vinces orien­tales : il visite Pal­myre, lui accorde le sta­tut envié de civi­tas libe­ra, ville libre, et la ville prend alors le nom hono­ri­fique de Pal­my­ra Hadria­na. Le geste n’est pas seule­ment pro­to­co­laire — une ville libre échappe, en théo­rie, à cer­taines formes de tutelle pro­vin­ciale directe — mais il ne faut pas non plus s’y trom­per : libre ne veut pas dire indé­pen­dante, et une gar­ni­son romaine, la pre­mière men­tion en date de troupes sta­tion­nées sur place, s’ins­talle pré­ci­sé­ment sous Tra­jan ou Hadrien. On retrou­ve­ra même, plus tard, une uni­té de méha­ristes pal­my­ré­niens inté­grée à l’ar­mée romaine, l’Ala Ulpia I Dro­me­da­rio­rum Pal­my­re­no­rum — signe que Rome avait fini par com­prendre que les meilleurs sol­dats du désert étaient ceux qui y étaient nés.

Le tarif de 137 : une ville qui a mis sa fis­ca­li­té par écrit

S’il fal­lait résu­mer d’un seul objet ce que fut Pal­myre romaine avant Zéno­bie, ce serait cette dalle de cal­caire, aujourd’­hui à l’Er­mi­tage de Saint-Péters­bourg, gra­vée en 137 de notre ère et dres­sée sur l’a­go­ra pour que nul n’en ignore : le tarif fis­cal de Pal­myre, le plus long texte lapi­daire ara­méen jamais retrou­vé, bilingue grec et pal­my­ré­nien, deux cent trente-sept lignes de droits de douane. On l’a décou­vert en 1881 par l’ex­plo­ra­teur russe Semion Aba­me­lek-Laza­rev, qui eut la bonne idée de l’emporter — la dalle aurait sans doute connu un sort moins enviable si elle était res­tée sur place jus­qu’au XXIe siècle.

Ce que dit ce texte est, en un sens, d’une bana­li­té fis­cale abso­lue : com­bien on paie pour faire entrer un cha­meau char­gé, un âne, une char­rette d’âne ; com­bien pour l’huile, le sel, les esclaves, les sta­tues de bronze, la pourpre, la myrrhe. Mais la bana­li­té même est le point. Le tarif dis­tingue soi­gneu­se­ment l’an­cienne loi et la loi nou­velle, et cite un édit anté­rieur du gou­ver­neur romain Mucia­nus — sans doute celui qui com­man­da en Syrie sous Ves­pa­sien — sur la ques­tion de savoir si les taxes devaient être acquit­tées en deniers et as romains plu­tôt qu’en mon­naie locale : ce qui res­semble fort à une inté­gra­tion moné­taire for­cée de l’oa­sis dans le sys­tème impé­rial, pré­sen­tée, comme tou­jours, sous la forme ras­su­rante d’une cla­ri­fi­ca­tion admi­nis­tra­tive. On y apprend aus­si que les taxes locales furent, à un moment, affer­mées à des affran­chis impé­riaux — un cer­tain L. Spe­dius Chry­san­thus, qui se fit construire à Pal­myre même un tom­beau, signe qu’un per­cep­teur de l’empereur pou­vait finir sa car­rière et sa vie dans cette ville qu’il avait pres­su­rée ; ou encore un cer­tain Kilix, dont on sait seule­ment qu’il pré­le­vait un denier par cha­meau entrant ou sor­tant du ter­ri­toire de la cité, taxe qui sera plus tard absor­bée dans le grand tarif de 137.

Le détail des tarifs eux-mêmes, quand on prend la peine de le lire, a quelque chose de savou­reux par son exhaus­ti­vi­té même : on y taxe dif­fé­rem­ment un char­ge­ment de cha­meau, d’âne ou de char­rette, comme si le mode de trans­port disait déjà quelque chose du sta­tut du mar­chand ; on y dis­tingue l’es­clave impor­té pour la revente de l’es­clave sim­ple­ment accom­pa­gnant son maître ; on y pré­voit le cas, appa­rem­ment fré­quent, du mar­chand qui tente de faire pas­ser sa car­gai­son pour de la consom­ma­tion per­son­nelle plu­tôt que pour de la mar­chan­dise impo­sable — ruse fis­cale vieille comme l’im­pôt lui-même, et que la loi de 137 prend soin de fer­mer article par article. Rien n’é­chappe au scribe : ni la pourpre teinte, ni l’huile par­fu­mée, ni même, dans une des clauses les plus com­men­tées, le prix de la pros­ti­tu­tion, taxée elle aus­si comme un ser­vice par­mi d’autres.

Les spé­cia­listes du texte — au pre­mier rang des­quels John Hea­ley, dont la syn­thèse récente fait auto­ri­té — insistent sur un point qui cor­rige une image reçue : ce tarif concerne d’a­bord la fis­ca­li­té locale, les mar­chan­dises ven­dues ou consom­mées sur le mar­ché de la ville, plu­tôt que le grand com­merce inter­na­tio­nal par cara­vanes. Ce n’est pas moins inté­res­sant pour autant — c’est même plus révé­la­teur : cela signi­fie que Pal­myre avait déve­lop­pé, en plus de son éco­no­mie cara­va­nière, toute une éco­no­mie urbaine ordi­naire, avec ses propres rece­veurs, ses propres litiges, sa propre juris­pru­dence accu­mu­lée sur près d’un siècle avant d’être enfin figée dans la pierre. On sent, dans ce texte, moins l’exo­tisme du désert que l’en­nui bureau­cra­tique le plus uni­ver­sel : des mar­chands qui pro­testent contre un tarif, un conseil muni­ci­pal qui tranche, une admi­nis­tra­tion qui archive. Rome n’a pas eu besoin d’im­po­ser sa fis­ca­li­té à Pal­myre ; elle a lais­sé Pal­myre inven­ter la sienne, et s’est conten­tée d’en garan­tir, de loin, la stabilité.

Les grands cara­va­niers : une aris­to­cra­tie de la traversée

Le com­merce loin­tain, lui, ne laisse pas de tarifs mais des sta­tues — ou plu­tôt, ce qui en reste, c’est-à-dire leurs socles. Cent quatre-vingt-une ins­crip­tions hono­ri­fiques ont été retrou­vées à Pal­myre ; trente-six d’entre elles honorent expli­ci­te­ment des chefs de cara­vane, ce qu’on appe­lait en grec syno­diarque et en ara­méen rab shir­ta — lit­té­ra­le­ment le maître de la cara­vane. Aucune des sta­tues de bronze qu’elles accom­pa­gnaient n’a sur­vé­cu ; on les a fon­dues, volées, dis­per­sées, comme presque tout le bronze antique du monde médi­ter­ra­néen. Mais les socles, eux, tiennent debout le long de la grande colon­nade, et sur cha­cun, un texte bref, presque for­mu­laire, raconte une gra­ti­tude pré­cise : telle cara­vane a été sau­vée d’un péril par tel homme, à ses frais propres, et pour cela on lui dresse une sta­tue — par­fois deux, par­fois quatre, dans des temples dif­fé­rents à la fois, comme s’il fal­lait remer­cier tous les dieux en même temps pour ne frois­ser aucun d’entre eux.

Le cas le mieux docu­men­té est celui d’un cer­tain Shoa­du, hono­ré au moins dix-sept fois entre 132 et 147 : le conseil et le peuple de Pal­myre le féli­citent d’a­voir sau­vé une cara­vane venue de Volo­gé­sias — la grande ville-entre­pôt sur l’Eu­phrate moyen, aux portes du monde parthe — d’un péril que l’ins­crip­tion ne détaille pas mais qu’on devine, sans grand risque d’er­reur, du côté du bri­gan­dage nomade plu­tôt que du nau­frage. Quatre sta­tues furent éle­vées en son hon­neur la même année : une dans le temple de Baal­sha­min, une dans le jar­din sacré consa­cré à Agli­bol et Malak­bel, une dans le temple d’Ar­su, une dans celui d’A­tar­ga­tis. On note­ra que Shoa­du avait par ailleurs fon­dé, à Volo­gé­sias même, en ter­ri­toire parthe, un temple dédié aux empe­reurs romains — geste diplo­ma­tique d’une habi­le­té consom­mée, qui revient à hono­rer Rome sur le sol de son rival pour mieux garan­tir, des deux côtés, la sécu­ri­té du commerce.

D’autres ins­crip­tions, plus tar­dives, montrent le titre lui-même se trans­for­mer : au milieu du IIIe siècle, le syno­diarque cède la place à l’archem­po­ros, le chef-mar­chand — comme si l’ins­ti­tu­tion cara­va­nière, avec le temps, s’é­tait bureau­cra­ti­sée à son tour, se dotant d’un voca­bu­laire plus com­mer­cial et moins mar­tial. Un cer­tain Julius Aure­lius Sha­la­mal­lat, hono­ré en 257 ou 258, ramène ain­si une cara­vane à ses propres frais et reçoit pour cela les hon­neurs du conseil et du peuple — data­tion ver­ti­gi­neuse quand on songe qu’O­dé­nath, l’é­poux de Zéno­bie, est alors déjà l’homme fort de la cité, et que dans quinze ans à peine, Pal­myre mar­che­ra sur l’É­gypte. Mais rien, dans cette ins­crip­tion pré­cise, n’an­nonce quoi que ce soit de tel : on y honore un mar­chand comme on en hono­rait un siècle plus tôt, avec les mêmes mots, la même gra­ti­tude tech­nique, la même absence totale de gran­di­lo­quence politique.

De quoi étaient faites ces cara­vanes, au juste ? Le tarif de 137 lui-même donne, en creux, une liste par ce qu’il choi­sit de taxer : myrrhe et par­fums, pourpre teinte, esclaves, sta­tues de bronze — men­tion qui a son impor­tance, puis­qu’elle sup­pose un tra­fic d’ob­jets d’art ou de mobi­lier de luxe fabri­qués ailleurs et des­ti­nés à d’autres mar­chés encore, Pal­myre n’é­tant dans ce cas qu’un point de tran­sit fis­ca­li­sé plu­tôt qu’une des­ti­na­tion. On devine aus­si, der­rière la men­tion de la soie retrou­vée dans les tom­beaux, tout un tex­tile venu par relais suc­ces­sifs depuis l’A­sie cen­trale, sans qu’au­cun mar­chand pal­my­ré­nien n’ait eu besoin d’en connaître l’o­ri­gine exacte : le grand com­merce antique fonc­tion­nait par seg­ments, chaque acteur ne maî­tri­sant qu’un tron­çon de la route, ce qui explique d’ailleurs pour­quoi aucune source, ni romaine ni chi­noise, ne décrit jamais l’en­semble du tra­jet dans sa continuité.

Les iti­né­raires eux-mêmes se laissent recons­ti­tuer, quoique de façon frag­men­taire — les ins­crip­tions, avoue-t-on dans la recherche récente, n’en donnent qu’une image très par­tielle. Une route revient plus que les autres : celle qui remonte l’Eu­phrate depuis Spa­si­nou Cha­rax, port du golfe Per­sique dans le royaume de Cha­ra­cène, en pas­sant par Volo­gé­sias. Deux ins­crip­tions dis­tinctes men­tionnent des navires appar­te­nant à des Pal­my­ré­niens arri­vés de « Scy­thie », ce qui dési­gne­rait la région de l’es­tuaire de l’In­dus, au nord-ouest de l’Inde : Pal­myre ne se conten­tait donc pas de faire tran­si­ter des pro­duits méso­po­ta­miens, elle pos­sé­dait, ou affré­tait, des bateaux jus­qu’en mer d’O­man. Les fouilles de ses tom­beaux ont livré près de deux mille frag­ments de soie — preuve maté­rielle, la plus solide qu’on ait, d’un lien indi­rect mais bien réel avec la Chine, quand bien même aucun Pal­my­ré­nien n’a sans doute jamais mis les pieds au-delà de l’Indus.

Sur la grande colon­nade elle-même, l’es­pace était hié­rar­chi­sé avec un soin presque cadas­tral : les consoles de colonnes du côté est étaient réser­vées aux sta­tues de séna­teurs, celles du nord aux fonc­tion­naires, celles de l’ouest aux mili­taires, celles du sud aux chefs de cara­vane. Deux cents sta­tues, dit-on, contem­plaient ain­si l’a­go­ra et son théâtre — pan­théon laïc de la réus­site pal­my­ré­nienne, où le mar­chand de myrrhe côtoyait, en hau­teur, le séna­teur romain, cha­cun à sa place pro­to­co­laire, mais tous éga­le­ment visibles, éga­le­ment durables, éga­le­ment gra­vés dans la même pierre cal­caire du désert.

Un temple pour trois dieux, et per­sonne n’y trouve à redire

Il faut main­te­nant redes­cendre de la colon­nade vers le sanc­tuaire, parce que c’est là, dans les cel­lae des temples, que se joue peut-être la par­tie la plus inté­res­sante de cette his­toire — celle de la manière dont Pal­myre a digé­ré, sans jamais en être indi­geste, un nombre pro­pre­ment dérai­son­nable de dieux.

Le dieu suprême s’ap­pe­lait d’a­bord Bol — mot sémi­tique appa­ren­té à Baal, « sei­gneur » — avant que le culte méso­po­ta­mien de Bel-Mar­duk ne vienne, dès le IIIe siècle avant notre ère semble-t-il, absor­ber ce nom local dans une divi­ni­té plus pres­ti­gieuse, impor­tée de Baby­lone mais rebap­ti­sée aux cou­leurs de l’oa­sis. Le grand temple qui lui est consa­cré, dédié en 32 de notre ère — donc bien avant que Rome ne s’in­té­resse sérieu­se­ment à la ville —, est un des som­mets de l’ar­chi­tec­ture reli­gieuse du monde médi­ter­ra­néen antique : une cel­la de tra­di­tion proche-orien­tale, avec ses deux ady­ta laté­raux et ses pla­fonds à cais­sons sculp­tés, mais enve­lop­pée d’un péri­style corin­thien par­fai­te­ment grec, le tout ceint d’un péri­bole monu­men­tal dans la meilleure tra­di­tion hel­lé­nis­tique. On a pu dire de ce temple qu’il est un mani­feste archi­tec­tu­ral à lui seul : rien n’y est de pure ori­gine, tout y est fusion assumée.

Bel n’est jamais seul. Il forme une triade avec deux aco­lytes qui sont, eux, d’au­then­tiques dieux locaux : Yarhi­bol, le dieu-soleil asso­cié pré­ci­sé­ment à la source Efqa — le dieu de l’eau qui jaillit devient tout natu­rel­le­ment le dieu du soleil qui brûle, logique cli­ma­tique s’il en est —, et Agli­bol, dieu-lune, dont l’i­co­no­gra­phie montre sys­té­ma­ti­que­ment le crois­sant der­rière les épaules. Une seconde triade existe en paral­lèle, cen­trée cette fois sur Baal­sha­min, « le maître des cieux », dieu du ciel et de l’o­rage d’o­ri­gine syrienne plus large, entou­ré des mêmes Agli­bol et Malak­bel — ce der­nier, lit­té­ra­le­ment « l’ange » ou « le mes­sa­ger de Bel », étant lui aus­si un dieu solaire. Deux triades, donc, qui par­tagent deux de leurs trois membres : arran­ge­ment théo­lo­gique qui ferait s’ar­ra­cher les che­veux à n’im­porte quel héri­tier de la pen­sée grecque sur la cohé­rence des pan­théons, mais qui ne semble avoir posé stric­te­ment aucun pro­blème aux Pal­my­ré­niens eux-mêmes, les­quels dédiaient sans façon des reliefs votifs repré­sen­tant Bel, Baal­sha­min, Yarhi­bol et Agli­bol tous ensemble sur la même plaque, comme cette dédi­cace de jan­vier 121 offerte par un cer­tain Ba’alay.

Le sanc­tuaire de Baal­sha­min, second en impor­tance après celui de Bel, déve­loppe au Ier siècle une cour à péri­style rho­dien — un côté plus haut que les trois autres, sub­ti­li­té archi­tec­tu­rale emprun­tée à l’é­cole de Rhodes — avant qu’un temple à quatre colonnes de façade, d’ordre corin­thien, ne vienne le cou­ron­ner au siècle sui­vant ; ses cel­lae, fait notable, com­portent des fenêtres laté­rales, trait proche-orien­tal qui tra­hit la croyance en une pré­sence effec­tive de la divi­ni­té à l’in­té­rieur de son sanc­tuaire, bien loin de l’abs­trac­tion du temple grec classique.

Autour de ces deux pôles gra­vi­taient des dieux venus de par­tout, et c’est là sans doute la meilleure défi­ni­tion qu’on puisse don­ner de la reli­gion pal­my­ré­nienne : un syn­cré­tisme d’ac­cueil plu­tôt que de fusion. De Méso­po­ta­mie arri­vaient Nabu le dieu-scribe et Sha­mash le soleil baby­lo­nien ; de la Syrie séden­taire, Atar­ga­tis, la grande déesse du nord, maî­tresse des ani­maux ; du monde nomade et arabe, Allat, déesse guer­rière assi­mi­lée à Athé­na — on a retrou­vé dans son sanc­tuaire une sta­tue de la déesse grecque, sim­ple­ment rebap­ti­sée —, et Shai al-Qaum, « celui qui ne boit pas de vin », pro­tec­teur des cara­vanes pré­ci­sé­ment parce qu’il incar­nait, dieu de nomades sobres, l’an­ti­thèse du dieu du vin médi­ter­ra­néen. Du monde phé­ni­cien venait Sha­dra­fa ; d’É­gypte, Baal Ham­mon. On appe­lait Bel et Baal­sha­min « Zeus » dans les textes grecs, sans que cela implique la moindre sub­sti­tu­tion réelle : c’é­tait un habillage lin­guis­tique pour les visi­teurs, pas une conver­sion théo­lo­gique. Arsu, dieu guer­rier assi­mi­lé à Arès, avait lui aus­si son temple, où l’on hono­rait, on l’a vu, les sta­tues des cara­va­niers reconnaissants.

Ce four­mille­ment divin n’é­tait pas seule­ment tolé­ré : il était acti­ve­ment orga­ni­sé, bud­gé­té, célé­bré par des ban­quets rituels dont le détail nous échappe lar­ge­ment — les rites res­tent obs­curs, avoue-t-on encore aujourd’­hui, faute de sources suf­fi­sam­ment expli­cites —, mais dont on sait qu’ils ryth­maient la vie sociale de l’é­lite mar­chande autant que sa vie spi­ri­tuelle. Il faut résis­ter ici à la ten­ta­tion de l’ex­pli­ca­tion unique. On pour­rait dire que Pal­myre, car­re­four com­mer­cial, avait sim­ple­ment inté­rêt à ne fâcher aucun client en mépri­sant son dieu ; on pour­rait dire aus­si, plus géné­reu­se­ment, que le désert enseigne une hos­pi­ta­li­té que la ville médi­ter­ra­néenne, avec ses cadastres bien fer­més, ignore sou­vent. Les deux expli­ca­tions se valent, et sans doute se com­plètent-elles : le com­merce a besoin de dieux qu’on n’in­sulte pas, et le désert, de son côté, a tou­jours su qu’au­cune tente n’a­brite qu’un seul voyageur.

Une ville, deux titres, et l’ombre encore loin­taine d’une dynastie

Le sta­tut civique de Pal­myre suit, avec un déca­lage typi­que­ment pro­vin­cial, celui de sa for­tune com­mer­ciale. Ville libre sous Hadrien vers 129–130, elle attend encore près d’un siècle avant de rece­voir le titre envié de colo­nie romaine, avec le ius Ita­li­cum qui l’ac­com­pagne — exemp­tion fis­cale directe, ali­gne­ment juri­dique sur le sol d’I­ta­lie lui-même. Les sources hésitent sur la date exacte et sur l’empereur à cré­di­ter : Sep­time Sévère, qui réor­ga­nise la pro­vince en Syrie-Phé­ni­cie au tour­nant du siècle, ou son fils Cara­cal­la, entre 212 et 216, semble-t-il plus pré­ci­sé­ment. Ce qui est sûr, c’est que la famille qui domi­ne­ra bien­tôt la ville — celle d’O­dé­nath, arrière-petit-fils d’un cer­tain Nasor — com­mence, pré­ci­sé­ment à cette époque, à faire pré­cé­der ses noms sémi­tiques du gen­ti­lice romain Sep­ti­mius : signe appa­rem­ment fiable qu’elle reçut la citoyen­ne­té romaine des mains mêmes de Sep­time Sévère, sans doute en récom­pense de ser­vices ren­dus lors de sa cam­pagne par­thique. Les ins­ti­tu­tions muni­ci­pales se calquent alors sur le modèle romain — des stra­tèges qui font office de duum­virs, des archontes, un conseil de dix membres char­gé des finances, le deka­pro­toi — tout en conser­vant leurs inti­tu­lés grecs, comme tou­jours à Pal­myre, où l’on roma­nise sans jamais tout à fait ces­ser d’être autre chose.

C’est un tableau qu’il faut gar­der net dans l’es­prit, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne mène nulle part encore : en 216, Pal­myre est une colo­nie romaine pros­père, dotée d’une aris­to­cra­tie mar­chande enri­chie sur trois siècles de péages et de com­mis­sions cara­va­nières, pour­vue de temples somp­tueux où coha­bitent sans drame une demi-dou­zaine de pan­théons, et sa nota­bi­li­té locale porte déjà, comme un vête­ment encore neuf, les pré­noms de la dynas­tie régnante à Rome. Rien, dans cette Pal­myre-là, n’an­nonce néces­sai­re­ment une révolte. C’est même le contraire qui frappe : cette ville a pros­pé­ré pré­ci­sé­ment parce qu’elle a su, pen­dant deux siècles, se rendre indis­pen­sable à Rome sans jamais la défier — vendre à l’empire la sécu­ri­té de ses routes orien­tales, lui offrir des cava­liers dro­ma­daires, faire de ses temples une vitrine de fidé­li­té dynas­tique, tout en gar­dant, pour elle-même, l’es­sen­tiel du béné­fice com­mer­cial. C’est cette réus­site pré­cise — cette dépen­dance mutuelle deve­nue confor­table pour les deux par­ties — qui rend d’au­tant plus ver­ti­gi­neux ce qui sui­vra, quand une crise venue d’ailleurs, la chute des Parthes, la pres­sion sas­sa­nide, l’ef­fon­dre­ment momen­ta­né de l’au­to­ri­té impé­riale au IIIe siècle, trans­for­me­ra en quelques décen­nies cette élite de per­cep­teurs et de cara­va­niers loyaux en pré­ten­dante, un temps, à l’O­rient romain tout entier. Mais ceci est une autre his­toire, qui com­mence ailleurs que dans ce tarif de 137 gra­vé sur une dalle de cal­caire, et qu’il vaut mieux lais­ser, pour l’ins­tant, hors du champ.


Repères

  • Efqa — source sul­fu­reuse à l’o­ri­gine de l’oa­sis de Tad­mor ; asso­cia­tion reli­gieuse au dieu solaire Yarhibol.
  • 41 av. J.-C. — raid man­qué de Marc Antoine sur Pal­myre, rap­por­té par Appien, seul auteur antique à men­tion­ner expli­ci­te­ment le com­merce cara­va­nier de la ville.
  • 14–19 apr. J.-C. — rat­ta­che­ment à la pro­vince de Syrie sous Tibère ; mis­sion de Ger­ma­ni­cus en Orient, dont une lettre sur la fis­ca­li­té ani­male sera citée dans le tarif de 137.
  • 106 — annexion du royaume naba­téen par Tra­jan ; pos­sible béné­fice indi­rect pour le réseau com­mer­cial palmyrénien.
  • 129–130 — visite d’Ha­drien ; sta­tut de civi­tas libe­ra et nom hono­ri­fique de Pal­my­ra Hadriana.
  • 137 — dédi­cace du grand tarif fis­cal de Pal­myre (Cor­pus Ins­crip­tio­num Semi­ti­ca­rum II.3, 3913), bilingue grec-pal­my­ré­nien, aujourd’­hui au musée de l’Er­mi­tage. Concerne prin­ci­pa­le­ment la fis­ca­li­té locale plu­tôt que le grand com­merce inter­na­tio­nal, selon les tra­vaux récents de John Healey.
  • 132–147 — sta­tues hono­ri­fiques mul­tiples pour le cara­va­nier Shoa­du (syno­diarque), sau­veur d’une cara­vane venue de Vologésias.
  • 212–216 (data­tion dis­cu­tée) — pro­mo­tion au rang de colo­nie romaine avec ius Ita­li­cum, sous Sep­time Sévère ou Caracalla.
  • 257–258 — der­nière men­tion connue d’un chef de cara­vane hono­ré (Julius Aure­lius Sha­la­mal­lat, archem­po­ros), à la veille de l’as­cen­sion de la dynas­tie d’O­dé­nath et Zénobie.
  • Triades divines — Bel/Yarhibol/Aglibol et Baalshamin/Aglibol/Malakbel, coexis­tant sans exclu­sive ; pan­théon élar­gi incluant Nabu, Atar­ga­tis, Allat, Arsu, Shai al-Qaum.
  • Points d’in­cer­ti­tude signa­lés dans le texte : data­tion exacte du sta­tut colo­nial (Sévère ou Cara­cal­la) ; nature for­melle ou de fait du rat­ta­che­ment pro­vin­cial sous Tibère ; por­tée exacte — locale ou inter­na­tio­nale — du tarif de 137 ; éty­mo­lo­gie du nom Tadmor.

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