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Pal­myre romaine avant Zéno­bie : cara­vanes, taxes et dieux locaux

Pal­myre romaine avant Zéno­bie : cara­vanes, taxes et dieux locaux

Pal­myre romaine avant Zénobie

Cara­vanes, taxes et dieux locaux

Pal­myre romaine avant Zéno­bie : cara­vanes, taxes et dieux locaux

On ne pense à Pal­myre qu’à tra­vers une femme et une ruine. La reine qui défia Rome, les colon­nades qui gisent aujourd’­hui dis­per­sées dans le sable et les com­mu­ni­qués de guerre. Mais avant Zéno­bie, avant même que qui­conque songe à défier Rome, il y eut deux siècles d’une tout autre his­toire — plus lente, plus grise, plus inté­res­sante peut-être : celle d’une oasis qui apprit à mon­nayer sa posi­tion, à faire payer le désert lui-même, et à loger dans le même temple un dieu baby­lo­nien, un dieu arabe et un dieu grec sans que per­sonne n’y trouve de contra­dic­tion. C’est cette Pal­myre-là, celle des rece­veurs d’im­pôts et des chefs de cara­vane, qu’il faut regar­der si l’on veut com­prendre pour­quoi, un jour de 260, une ville du milieu du désert a pu croire qu’elle tenait l’O­rient romain entre ses mains.


Une source, un car­re­four, rien d’autre

Il faut d’a­bord se débar­ras­ser de l’i­dée d’une Pal­myre pro­vi­den­tielle, choi­sie par les dieux ou par la géo­gra­phie pour un des­tin impé­rial. Il y a, à mi-che­min entre l’Eu­phrate et la côte syrienne, une source — l’Ef­qa, sul­fu­reuse, tiède, mais inta­ris­sable — au milieu d’une steppe où rien d’autre ne pousse que l’ab­sinthe et l’as­tra­gale. Autour d’elle, une pal­me­raie ancienne, tri­bu­taire de puits et de qanats plu­tôt que de rivière : Tad­mor, disent les tablettes cunéi­formes qui la men­tionnent bien avant les Romains, asso­ciées aux mar­chands d’É­mar et de Mari dès le début du IIe mil­lé­naire avant notre ère. Le nom même reste obs­cur — on l’a lié à tamar, le pal­mier, par une éty­mo­lo­gie popu­laire trop belle pour être sûre, alors que Tad­mor semble anté­rieur et séman­ti­que­ment indé­pen­dant du grec Pal­my­ra, qui, lui, joue effec­ti­ve­ment sur les pal­miers pour l’o­reille latine. Deux noms, deux généa­lo­gies lin­guis­tiques, une seule ville : c’est un motif qu’on retrou­ve­ra par­tout ici, cette capa­ci­té pal­my­ré­nienne à faire coexis­ter des sys­tèmes sans les fondre.

Ce qui fait Pal­myre, avant Rome, ce n’est donc pas un site mais une fonc­tion : point d’eau obli­gé entre les deux fleuves, entre la Médi­ter­ra­née sémi­tique et la Méso­po­ta­mie parthe, dans une bande de désert trop large pour être tra­ver­sée d’une traite. Une cara­vane qui par­tait de Dou­ra-Euro­pos sur l’Eu­phrate, ou qui remon­tait depuis le golfe Per­sique par Volo­gé­sias, avait besoin de cette halte à mi-par­cours. Pal­myre n’a rien inven­té : elle a sim­ple­ment occu­pé, avec une constance remar­quable, la seule posi­tion où l’on pou­vait s’ar­rê­ter. La longue durée, ici, ce n’est pas un empire ni une reli­gion : c’est un puits.

On ima­gine mal, en regar­dant les colon­nades tom­bées, ce qu’a dû être l’ar­ri­vée d’une cara­vane sor­tant de dix ou quinze jours de désert syrien : les cha­meaux qui sentent l’eau avant qu’on ne l’a­per­çoive, la pal­me­raie qui sur­git sou­dain, verte et presque incon­grue au milieu d’un pla­teau cal­caire où rien ne pousse à perte de vue, et cette odeur sul­fu­reuse de la source elle-même, qu’il fal­lait sans doute apprendre à aimer à force de néces­si­té. Le désert, ici, ne borde pas la ville : il la consti­tue. Sans lui, pas de rare­té, donc pas de péage ; sans péage, pas de for­tune ; sans for­tune, ni temples de cal­caire doré ni sta­tues de bronze le long d’une ave­nue à colon­nades. Toute l’his­toire qui suit tient dans ce para­doxe sec : Pal­myre doit sa richesse à ce qui, ailleurs, n’au­rait pro­duit que la misère.

Rome regarde vers l’est, lentement

Le pre­mier Romain à s’in­té­res­ser à Pal­myre le fait mal. En 41 avant notre ère, Marc Antoine, à court d’argent pour finan­cer sa guerre par­thique, envoie sa cava­le­rie piller la ville — geste bref et cupide que rap­porte l’his­to­rien Appien, seul auteur antique, chose frap­pante, à men­tion­ner expli­ci­te­ment le rôle com­mer­cial de la cité. Les Pal­my­ré­niens, pré­ve­nus, ont eu le temps de tra­ver­ser l’Eu­phrate avec leurs biens et de se pos­ter en archers sur l’autre rive ; les cava­liers romains rentrent bre­douilles. L’a­nec­dote vaut moins pour son issue que pour ce qu’elle révèle en creux : au Ier siècle avant notre ère, Pal­myre est déjà assez riche pour qu’on songe à la piller, et assez habile pour échap­per au pillage.

Il fau­dra encore soixante ans pour que Rome cesse de regar­der Pal­myre en pré­da­teur et com­mence à la regar­der en par­te­naire fis­cal. Le tour­nant se situe dans les années 14 à 19 de notre ère, sous Tibère, quand la ville est effec­ti­ve­ment rat­ta­chée à la pro­vince de Syrie — sans qu’on sache très bien si ce rat­ta­che­ment fut for­mel ou sim­ple­ment de fait, tant les sources manquent sur ce point pré­cis. C’est l’é­poque de Ger­ma­ni­cus, le prince popu­laire envoyé paci­fier l’O­rient, dont le pas­sage laisse une trace inat­ten­due : une lettre de lui, concer­nant l’é­va­lua­tion de la taxe sur les bêtes des­ti­nées à l’a­bat­tage, sera citée près d’un siècle plus tard dans le grand tarif fis­cal de la ville, comme on cite­rait aujourd’­hui une juris­pru­dence fon­da­trice. Une ins­crip­tion pal­my­ré­nienne indique même que Ger­ma­ni­cus envoya un émis­saire local, un cer­tain Alexan­dros, por­ter un mes­sage jus­qu’au royaume de Mésène, sur le golfe Per­sique — signe que Rome, dès cette date, com­pre­nait confu­sé­ment que Pal­myre par­lait à des royaumes que Rome elle-même n’at­tei­gnait pas. On hono­ra Ger­ma­ni­cus, Tibère et Dru­sus de sta­tues dans le temple de Bel : les Pal­my­ré­niens savaient déjà flat­ter Rome dans le voca­bu­laire même de leurs propres dieux.

Le siècle sui­vant est celui de la conso­li­da­tion tran­quille. En 75, le gou­ver­neur de Syrie M. Ulpius Tra­ja­nus — le père du futur empe­reur — fait tra­cer une route reliant l’oa­sis à Sura, sur l’Eu­phrate : Pal­myre entre dans le sys­tème rou­tier romain, ce qui signi­fie aus­si qu’elle entre dans son sys­tème de sur­veillance. En 106, Tra­jan annexe le royaume naba­téen ; le réseau cara­va­nier concur­rent, celui qui pas­sait par Pétra, se déman­tèle, et Pal­myre en pro­fite direc­te­ment, sans qu’on puisse dire si Rome l’a vou­lu ou si c’est un effet secon­daire heu­reux pour l’oa­sis. Puis vient Hadrien, en 129 ou 130, dans le cadre de sa grande tour­née des pro­vinces orien­tales : il visite Pal­myre, lui accorde le sta­tut envié de civi­tas libe­ra, ville libre, et la ville prend alors le nom hono­ri­fique de Pal­my­ra Hadria­na. Le geste n’est pas seule­ment pro­to­co­laire — une ville libre échappe, en théo­rie, à cer­taines formes de tutelle pro­vin­ciale directe — mais il ne faut pas non plus s’y trom­per : libre ne veut pas dire indé­pen­dante, et une gar­ni­son romaine, la pre­mière men­tion en date de troupes sta­tion­nées sur place, s’ins­talle pré­ci­sé­ment sous Tra­jan ou Hadrien. On retrou­ve­ra même, plus tard, une uni­té de méha­ristes pal­my­ré­niens inté­grée à l’ar­mée romaine, l’Ala Ulpia I Dro­me­da­rio­rum Pal­my­re­no­rum — signe que Rome avait fini par com­prendre que les meilleurs sol­dats du désert étaient ceux qui y étaient nés.

Le tarif de 137 : une ville qui a mis sa fis­ca­li­té par écrit

S’il fal­lait résu­mer d’un seul objet ce que fut Pal­myre romaine avant Zéno­bie, ce serait cette dalle de cal­caire, aujourd’­hui à l’Er­mi­tage de Saint-Péters­bourg, gra­vée en 137 de notre ère et dres­sée sur l’a­go­ra pour que nul n’en ignore : le tarif fis­cal de Pal­myre, le plus long texte lapi­daire ara­méen jamais retrou­vé, bilingue grec et pal­my­ré­nien, deux cent trente-sept lignes de droits de douane. On l’a décou­vert en 1881 par l’ex­plo­ra­teur russe Semion Aba­me­lek-Laza­rev, qui eut la bonne idée de l’emporter — la dalle aurait sans doute connu un sort moins enviable si elle était res­tée sur place jus­qu’au XXIe siècle.

Ce que dit ce texte est, en un sens, d’une bana­li­té fis­cale abso­lue : com­bien on paie pour faire entrer un cha­meau char­gé, un âne, une char­rette d’âne ; com­bien pour l’huile, le sel, les esclaves, les sta­tues de bronze, la pourpre, la myrrhe. Mais la bana­li­té même est le point. Le tarif dis­tingue soi­gneu­se­ment l’an­cienne loi et la loi nou­velle, et cite un édit anté­rieur du gou­ver­neur romain Mucia­nus — sans doute celui qui com­man­da en Syrie sous Ves­pa­sien — sur la ques­tion de savoir si les taxes devaient être acquit­tées en deniers et as romains plu­tôt qu’en mon­naie locale : ce qui res­semble fort à une inté­gra­tion moné­taire for­cée de l’oa­sis dans le sys­tème impé­rial, pré­sen­tée, comme tou­jours, sous la forme ras­su­rante d’une cla­ri­fi­ca­tion admi­nis­tra­tive. On y apprend aus­si que les taxes locales furent, à un moment, affer­mées à des affran­chis impé­riaux — un cer­tain L. Spe­dius Chry­san­thus, qui se fit construire à Pal­myre même un tom­beau, signe qu’un per­cep­teur de l’empereur pou­vait finir sa car­rière et sa vie dans cette ville qu’il avait pres­su­rée ; ou encore un cer­tain Kilix, dont on sait seule­ment qu’il pré­le­vait un denier par cha­meau entrant ou sor­tant du ter­ri­toire de la cité, taxe qui sera plus tard absor­bée dans le grand tarif de 137.

Le détail des tarifs eux-mêmes, quand on prend la peine de le lire, a quelque chose de savou­reux par son exhaus­ti­vi­té même : on y taxe dif­fé­rem­ment un char­ge­ment de cha­meau, d’âne ou de char­rette, comme si le mode de trans­port disait déjà quelque chose du sta­tut du mar­chand ; on y dis­tingue l’es­clave impor­té pour la revente de l’es­clave sim­ple­ment accom­pa­gnant son maître ; on y pré­voit le cas, appa­rem­ment fré­quent, du mar­chand qui tente de faire pas­ser sa car­gai­son pour de la consom­ma­tion per­son­nelle plu­tôt que pour de la mar­chan­dise impo­sable — ruse fis­cale vieille comme l’im­pôt lui-même, et que la loi de 137 prend soin de fer­mer article par article. Rien n’é­chappe au scribe : ni la pourpre teinte, ni l’huile par­fu­mée, ni même, dans une des clauses les plus com­men­tées, le prix de la pros­ti­tu­tion, taxée elle aus­si comme un ser­vice par­mi d’autres.

Les spé­cia­listes du texte — au pre­mier rang des­quels John Hea­ley, dont la syn­thèse récente fait auto­ri­té — insistent sur un point qui cor­rige une image reçue : ce tarif concerne d’a­bord la fis­ca­li­té locale, les mar­chan­dises ven­dues ou consom­mées sur le mar­ché de la ville, plu­tôt que le grand com­merce inter­na­tio­nal par cara­vanes. Ce n’est pas moins inté­res­sant pour autant — c’est même plus révé­la­teur : cela signi­fie que Pal­myre avait déve­lop­pé, en plus de son éco­no­mie cara­va­nière, toute une éco­no­mie urbaine ordi­naire, avec ses propres rece­veurs, ses propres litiges, sa propre juris­pru­dence accu­mu­lée sur près d’un siècle avant d’être enfin figée dans la pierre. On sent, dans ce texte, moins l’exo­tisme du désert que l’en­nui bureau­cra­tique le plus uni­ver­sel : des mar­chands qui pro­testent contre un tarif, un conseil muni­ci­pal qui tranche, une admi­nis­tra­tion qui archive. Rome n’a pas eu besoin d’im­po­ser sa fis­ca­li­té à Pal­myre ; elle a lais­sé Pal­myre inven­ter la sienne, et s’est conten­tée d’en garan­tir, de loin, la stabilité.

Les grands cara­va­niers : une aris­to­cra­tie de la traversée

Le com­merce loin­tain, lui, ne laisse pas de tarifs mais des sta­tues — ou plu­tôt, ce qui en reste, c’est-à-dire leurs socles. Cent quatre-vingt-une ins­crip­tions hono­ri­fiques ont été retrou­vées à Pal­myre ; trente-six d’entre elles honorent expli­ci­te­ment des chefs de cara­vane, ce qu’on appe­lait en grec syno­diarque et en ara­méen rab shir­ta — lit­té­ra­le­ment le maître de la cara­vane. Aucune des sta­tues de bronze qu’elles accom­pa­gnaient n’a sur­vé­cu ; on les a fon­dues, volées, dis­per­sées, comme presque tout le bronze antique du monde médi­ter­ra­néen. Mais les socles, eux, tiennent debout le long de la grande colon­nade, et sur cha­cun, un texte bref, presque for­mu­laire, raconte une gra­ti­tude pré­cise : telle cara­vane a été sau­vée d’un péril par tel homme, à ses frais propres, et pour cela on lui dresse une sta­tue — par­fois deux, par­fois quatre, dans des temples dif­fé­rents à la fois, comme s’il fal­lait remer­cier tous les dieux en même temps pour ne frois­ser aucun d’entre eux.

Le cas le mieux docu­men­té est celui d’un cer­tain Shoa­du, hono­ré au moins dix-sept fois entre 132 et 147 : le conseil et le peuple de Pal­myre le féli­citent d’a­voir sau­vé une cara­vane venue de Volo­gé­sias — la grande ville-entre­pôt sur l’Eu­phrate moyen, aux portes du monde parthe — d’un péril que l’ins­crip­tion ne détaille pas mais qu’on devine, sans grand risque d’er­reur, du côté du bri­gan­dage nomade plu­tôt que du nau­frage. Quatre sta­tues furent éle­vées en son hon­neur la même année : une dans le temple de Baal­sha­min, une dans le jar­din sacré consa­cré à Agli­bol et Malak­bel, une dans le temple d’Ar­su, une dans celui d’A­tar­ga­tis. On note­ra que Shoa­du avait par ailleurs fon­dé, à Volo­gé­sias même, en ter­ri­toire parthe, un temple dédié aux empe­reurs romains — geste diplo­ma­tique d’une habi­le­té consom­mée, qui revient à hono­rer Rome sur le sol de son rival pour mieux garan­tir, des deux côtés, la sécu­ri­té du commerce.

D’autres ins­crip­tions, plus tar­dives, montrent le titre lui-même se trans­for­mer : au milieu du IIIe siècle, le syno­diarque cède la place à l’archem­po­ros, le chef-mar­chand — comme si l’ins­ti­tu­tion cara­va­nière, avec le temps, s’é­tait bureau­cra­ti­sée à son tour, se dotant d’un voca­bu­laire plus com­mer­cial et moins mar­tial. Un cer­tain Julius Aure­lius Sha­la­mal­lat, hono­ré en 257 ou 258, ramène ain­si une cara­vane à ses propres frais et reçoit pour cela les hon­neurs du conseil et du peuple — data­tion ver­ti­gi­neuse quand on songe qu’O­dé­nath, l’é­poux de Zéno­bie, est alors déjà l’homme fort de la cité, et que dans quinze ans à peine, Pal­myre mar­che­ra sur l’É­gypte. Mais rien, dans cette ins­crip­tion pré­cise, n’an­nonce quoi que ce soit de tel : on y honore un mar­chand comme on en hono­rait un siècle plus tôt, avec les mêmes mots, la même gra­ti­tude tech­nique, la même absence totale de gran­di­lo­quence politique.

De quoi étaient faites ces cara­vanes, au juste ? Le tarif de 137 lui-même donne, en creux, une liste par ce qu’il choi­sit de taxer : myrrhe et par­fums, pourpre teinte, esclaves, sta­tues de bronze — men­tion qui a son impor­tance, puis­qu’elle sup­pose un tra­fic d’ob­jets d’art ou de mobi­lier de luxe fabri­qués ailleurs et des­ti­nés à d’autres mar­chés encore, Pal­myre n’é­tant dans ce cas qu’un point de tran­sit fis­ca­li­sé plu­tôt qu’une des­ti­na­tion. On devine aus­si, der­rière la men­tion de la soie retrou­vée dans les tom­beaux, tout un tex­tile venu par relais suc­ces­sifs depuis l’A­sie cen­trale, sans qu’au­cun mar­chand pal­my­ré­nien n’ait eu besoin d’en connaître l’o­ri­gine exacte : le grand com­merce antique fonc­tion­nait par seg­ments, chaque acteur ne maî­tri­sant qu’un tron­çon de la route, ce qui explique d’ailleurs pour­quoi aucune source, ni romaine ni chi­noise, ne décrit jamais l’en­semble du tra­jet dans sa continuité.

Les iti­né­raires eux-mêmes se laissent recons­ti­tuer, quoique de façon frag­men­taire — les ins­crip­tions, avoue-t-on dans la recherche récente, n’en donnent qu’une image très par­tielle. Une route revient plus que les autres : celle qui remonte l’Eu­phrate depuis Spa­si­nou Cha­rax, port du golfe Per­sique dans le royaume de Cha­ra­cène, en pas­sant par Volo­gé­sias. Deux ins­crip­tions dis­tinctes men­tionnent des navires appar­te­nant à des Pal­my­ré­niens arri­vés de « Scy­thie », ce qui dési­gne­rait la région de l’es­tuaire de l’In­dus, au nord-ouest de l’Inde : Pal­myre ne se conten­tait donc pas de faire tran­si­ter des pro­duits méso­po­ta­miens, elle pos­sé­dait, ou affré­tait, des bateaux jus­qu’en mer d’O­man. Les fouilles de ses tom­beaux ont livré près de deux mille frag­ments de soie — preuve maté­rielle, la plus solide qu’on ait, d’un lien indi­rect mais bien réel avec la Chine, quand bien même aucun Pal­my­ré­nien n’a sans doute jamais mis les pieds au-delà de l’Indus.

Sur la grande colon­nade elle-même, l’es­pace était hié­rar­chi­sé avec un soin presque cadas­tral : les consoles de colonnes du côté est étaient réser­vées aux sta­tues de séna­teurs, celles du nord aux fonc­tion­naires, celles de l’ouest aux mili­taires, celles du sud aux chefs de cara­vane. Deux cents sta­tues, dit-on, contem­plaient ain­si l’a­go­ra et son théâtre — pan­théon laïc de la réus­site pal­my­ré­nienne, où le mar­chand de myrrhe côtoyait, en hau­teur, le séna­teur romain, cha­cun à sa place pro­to­co­laire, mais tous éga­le­ment visibles, éga­le­ment durables, éga­le­ment gra­vés dans la même pierre cal­caire du désert.

Un temple pour trois dieux, et per­sonne n’y trouve à redire

Il faut main­te­nant redes­cendre de la colon­nade vers le sanc­tuaire, parce que c’est là, dans les cel­lae des temples, que se joue peut-être la par­tie la plus inté­res­sante de cette his­toire — celle de la manière dont Pal­myre a digé­ré, sans jamais en être indi­geste, un nombre pro­pre­ment dérai­son­nable de dieux.

Le dieu suprême s’ap­pe­lait d’a­bord Bol — mot sémi­tique appa­ren­té à Baal, « sei­gneur » — avant que le culte méso­po­ta­mien de Bel-Mar­duk ne vienne, dès le IIIe siècle avant notre ère semble-t-il, absor­ber ce nom local dans une divi­ni­té plus pres­ti­gieuse, impor­tée de Baby­lone mais rebap­ti­sée aux cou­leurs de l’oa­sis. Le grand temple qui lui est consa­cré, dédié en 32 de notre ère — donc bien avant que Rome ne s’in­té­resse sérieu­se­ment à la ville —, est un des som­mets de l’ar­chi­tec­ture reli­gieuse du monde médi­ter­ra­néen antique : une cel­la de tra­di­tion proche-orien­tale, avec ses deux ady­ta laté­raux et ses pla­fonds à cais­sons sculp­tés, mais enve­lop­pée d’un péri­style corin­thien par­fai­te­ment grec, le tout ceint d’un péri­bole monu­men­tal dans la meilleure tra­di­tion hel­lé­nis­tique. On a pu dire de ce temple qu’il est un mani­feste archi­tec­tu­ral à lui seul : rien n’y est de pure ori­gine, tout y est fusion assumée.

Bel n’est jamais seul. Il forme une triade avec deux aco­lytes qui sont, eux, d’au­then­tiques dieux locaux : Yarhi­bol, le dieu-soleil asso­cié pré­ci­sé­ment à la source Efqa — le dieu de l’eau qui jaillit devient tout natu­rel­le­ment le dieu du soleil qui brûle, logique cli­ma­tique s’il en est —, et Agli­bol, dieu-lune, dont l’i­co­no­gra­phie montre sys­té­ma­ti­que­ment le crois­sant der­rière les épaules. Une seconde triade existe en paral­lèle, cen­trée cette fois sur Baal­sha­min, « le maître des cieux », dieu du ciel et de l’o­rage d’o­ri­gine syrienne plus large, entou­ré des mêmes Agli­bol et Malak­bel — ce der­nier, lit­té­ra­le­ment « l’ange » ou « le mes­sa­ger de Bel », étant lui aus­si un dieu solaire. Deux triades, donc, qui par­tagent deux de leurs trois membres : arran­ge­ment théo­lo­gique qui ferait s’ar­ra­cher les che­veux à n’im­porte quel héri­tier de la pen­sée grecque sur la cohé­rence des pan­théons, mais qui ne semble avoir posé stric­te­ment aucun pro­blème aux Pal­my­ré­niens eux-mêmes, les­quels dédiaient sans façon des reliefs votifs repré­sen­tant Bel, Baal­sha­min, Yarhi­bol et Agli­bol tous ensemble sur la même plaque, comme cette dédi­cace de jan­vier 121 offerte par un cer­tain Ba’alay.

Le sanc­tuaire de Baal­sha­min, second en impor­tance après celui de Bel, déve­loppe au Ier siècle une cour à péri­style rho­dien — un côté plus haut que les trois autres, sub­ti­li­té archi­tec­tu­rale emprun­tée à l’é­cole de Rhodes — avant qu’un temple à quatre colonnes de façade, d’ordre corin­thien, ne vienne le cou­ron­ner au siècle sui­vant ; ses cel­lae, fait notable, com­portent des fenêtres laté­rales, trait proche-orien­tal qui tra­hit la croyance en une pré­sence effec­tive de la divi­ni­té à l’in­té­rieur de son sanc­tuaire, bien loin de l’abs­trac­tion du temple grec classique.

Autour de ces deux pôles gra­vi­taient des dieux venus de par­tout, et c’est là sans doute la meilleure défi­ni­tion qu’on puisse don­ner de la reli­gion pal­my­ré­nienne : un syn­cré­tisme d’ac­cueil plu­tôt que de fusion. De Méso­po­ta­mie arri­vaient Nabu le dieu-scribe et Sha­mash le soleil baby­lo­nien ; de la Syrie séden­taire, Atar­ga­tis, la grande déesse du nord, maî­tresse des ani­maux ; du monde nomade et arabe, Allat, déesse guer­rière assi­mi­lée à Athé­na — on a retrou­vé dans son sanc­tuaire une sta­tue de la déesse grecque, sim­ple­ment rebap­ti­sée —, et Shai al-Qaum, « celui qui ne boit pas de vin », pro­tec­teur des cara­vanes pré­ci­sé­ment parce qu’il incar­nait, dieu de nomades sobres, l’an­ti­thèse du dieu du vin médi­ter­ra­néen. Du monde phé­ni­cien venait Sha­dra­fa ; d’É­gypte, Baal Ham­mon. On appe­lait Bel et Baal­sha­min « Zeus » dans les textes grecs, sans que cela implique la moindre sub­sti­tu­tion réelle : c’é­tait un habillage lin­guis­tique pour les visi­teurs, pas une conver­sion théo­lo­gique. Arsu, dieu guer­rier assi­mi­lé à Arès, avait lui aus­si son temple, où l’on hono­rait, on l’a vu, les sta­tues des cara­va­niers reconnaissants.

Ce four­mille­ment divin n’é­tait pas seule­ment tolé­ré : il était acti­ve­ment orga­ni­sé, bud­gé­té, célé­bré par des ban­quets rituels dont le détail nous échappe lar­ge­ment — les rites res­tent obs­curs, avoue-t-on encore aujourd’­hui, faute de sources suf­fi­sam­ment expli­cites —, mais dont on sait qu’ils ryth­maient la vie sociale de l’é­lite mar­chande autant que sa vie spi­ri­tuelle. Il faut résis­ter ici à la ten­ta­tion de l’ex­pli­ca­tion unique. On pour­rait dire que Pal­myre, car­re­four com­mer­cial, avait sim­ple­ment inté­rêt à ne fâcher aucun client en mépri­sant son dieu ; on pour­rait dire aus­si, plus géné­reu­se­ment, que le désert enseigne une hos­pi­ta­li­té que la ville médi­ter­ra­néenne, avec ses cadastres bien fer­més, ignore sou­vent. Les deux expli­ca­tions se valent, et sans doute se com­plètent-elles : le com­merce a besoin de dieux qu’on n’in­sulte pas, et le désert, de son côté, a tou­jours su qu’au­cune tente n’a­brite qu’un seul voyageur.

Une ville, deux titres, et l’ombre encore loin­taine d’une dynastie

Le sta­tut civique de Pal­myre suit, avec un déca­lage typi­que­ment pro­vin­cial, celui de sa for­tune com­mer­ciale. Ville libre sous Hadrien vers 129–130, elle attend encore près d’un siècle avant de rece­voir le titre envié de colo­nie romaine, avec le ius Ita­li­cum qui l’ac­com­pagne — exemp­tion fis­cale directe, ali­gne­ment juri­dique sur le sol d’I­ta­lie lui-même. Les sources hésitent sur la date exacte et sur l’empereur à cré­di­ter : Sep­time Sévère, qui réor­ga­nise la pro­vince en Syrie-Phé­ni­cie au tour­nant du siècle, ou son fils Cara­cal­la, entre 212 et 216, semble-t-il plus pré­ci­sé­ment. Ce qui est sûr, c’est que la famille qui domi­ne­ra bien­tôt la ville — celle d’O­dé­nath, arrière-petit-fils d’un cer­tain Nasor — com­mence, pré­ci­sé­ment à cette époque, à faire pré­cé­der ses noms sémi­tiques du gen­ti­lice romain Sep­ti­mius : signe appa­rem­ment fiable qu’elle reçut la citoyen­ne­té romaine des mains mêmes de Sep­time Sévère, sans doute en récom­pense de ser­vices ren­dus lors de sa cam­pagne par­thique. Les ins­ti­tu­tions muni­ci­pales se calquent alors sur le modèle romain — des stra­tèges qui font office de duum­virs, des archontes, un conseil de dix membres char­gé des finances, le deka­pro­toi — tout en conser­vant leurs inti­tu­lés grecs, comme tou­jours à Pal­myre, où l’on roma­nise sans jamais tout à fait ces­ser d’être autre chose.

C’est un tableau qu’il faut gar­der net dans l’es­prit, pré­ci­sé­ment parce qu’il ne mène nulle part encore : en 216, Pal­myre est une colo­nie romaine pros­père, dotée d’une aris­to­cra­tie mar­chande enri­chie sur trois siècles de péages et de com­mis­sions cara­va­nières, pour­vue de temples somp­tueux où coha­bitent sans drame une demi-dou­zaine de pan­théons, et sa nota­bi­li­té locale porte déjà, comme un vête­ment encore neuf, les pré­noms de la dynas­tie régnante à Rome. Rien, dans cette Pal­myre-là, n’an­nonce néces­sai­re­ment une révolte. C’est même le contraire qui frappe : cette ville a pros­pé­ré pré­ci­sé­ment parce qu’elle a su, pen­dant deux siècles, se rendre indis­pen­sable à Rome sans jamais la défier — vendre à l’empire la sécu­ri­té de ses routes orien­tales, lui offrir des cava­liers dro­ma­daires, faire de ses temples une vitrine de fidé­li­té dynas­tique, tout en gar­dant, pour elle-même, l’es­sen­tiel du béné­fice com­mer­cial. C’est cette réus­site pré­cise — cette dépen­dance mutuelle deve­nue confor­table pour les deux par­ties — qui rend d’au­tant plus ver­ti­gi­neux ce qui sui­vra, quand une crise venue d’ailleurs, la chute des Parthes, la pres­sion sas­sa­nide, l’ef­fon­dre­ment momen­ta­né de l’au­to­ri­té impé­riale au IIIe siècle, trans­for­me­ra en quelques décen­nies cette élite de per­cep­teurs et de cara­va­niers loyaux en pré­ten­dante, un temps, à l’O­rient romain tout entier. Mais ceci est une autre his­toire, qui com­mence ailleurs que dans ce tarif de 137 gra­vé sur une dalle de cal­caire, et qu’il vaut mieux lais­ser, pour l’ins­tant, hors du champ.


Repères

  • Efqa — source sul­fu­reuse à l’o­ri­gine de l’oa­sis de Tad­mor ; asso­cia­tion reli­gieuse au dieu solaire Yarhibol.
  • 41 av. J.-C. — raid man­qué de Marc Antoine sur Pal­myre, rap­por­té par Appien, seul auteur antique à men­tion­ner expli­ci­te­ment le com­merce cara­va­nier de la ville.
  • 14–19 apr. J.-C. — rat­ta­che­ment à la pro­vince de Syrie sous Tibère ; mis­sion de Ger­ma­ni­cus en Orient, dont une lettre sur la fis­ca­li­té ani­male sera citée dans le tarif de 137.
  • 106 — annexion du royaume naba­téen par Tra­jan ; pos­sible béné­fice indi­rect pour le réseau com­mer­cial palmyrénien.
  • 129–130 — visite d’Ha­drien ; sta­tut de civi­tas libe­ra et nom hono­ri­fique de Pal­my­ra Hadriana.
  • 137 — dédi­cace du grand tarif fis­cal de Pal­myre (Cor­pus Ins­crip­tio­num Semi­ti­ca­rum II.3, 3913), bilingue grec-pal­my­ré­nien, aujourd’­hui au musée de l’Er­mi­tage. Concerne prin­ci­pa­le­ment la fis­ca­li­té locale plu­tôt que le grand com­merce inter­na­tio­nal, selon les tra­vaux récents de John Healey.
  • 132–147 — sta­tues hono­ri­fiques mul­tiples pour le cara­va­nier Shoa­du (syno­diarque), sau­veur d’une cara­vane venue de Vologésias.
  • 212–216 (data­tion dis­cu­tée) — pro­mo­tion au rang de colo­nie romaine avec ius Ita­li­cum, sous Sep­time Sévère ou Caracalla.
  • 257–258 — der­nière men­tion connue d’un chef de cara­vane hono­ré (Julius Aure­lius Sha­la­mal­lat, archem­po­ros), à la veille de l’as­cen­sion de la dynas­tie d’O­dé­nath et Zénobie.
  • Triades divines — Bel/Yarhibol/Aglibol et Baalshamin/Aglibol/Malakbel, coexis­tant sans exclu­sive ; pan­théon élar­gi incluant Nabu, Atar­ga­tis, Allat, Arsu, Shai al-Qaum.
  • Points d’in­cer­ti­tude signa­lés dans le texte : data­tion exacte du sta­tut colo­nial (Sévère ou Cara­cal­la) ; nature for­melle ou de fait du rat­ta­che­ment pro­vin­cial sous Tibère ; por­tée exacte — locale ou inter­na­tio­nale — du tarif de 137 ; éty­mo­lo­gie du nom Tadmor.
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Le savon d’A­lep, ou la très longue mémoire d’un pain vert

Le savon d’A­lep, ou la très longue mémoire d’un pain vert

Le savon d’Alep

La très longue mémoire d’un pain vert

Le savon d’A­lep, ou la très longue mémoire d’un pain vert

Il y a des objets qui contiennent plus d’his­toire que bien des monu­ments. Un pain de savon brun, fen­du d’un cœur vert, en sait plus long sur la Médi­ter­ra­née que la plu­part des livres qui pré­tendent la raconter.


I. Un cube brun dans la paume

Tout com­mence par un geste que je refais chaque fois avec la même len­teur un peu céré­mo­nieuse : prendre le pain de savon dans la paume, le sou­pe­ser, le por­ter au visage. Il pèse son poids d’o­live et de lau­rier, quelque chose entre la pierre et le pain, et il sent — com­ment dire — il sent la réserve d’un vieux pla­card orien­tal, l’huile chauf­fée, la feuille frois­sée, une pointe de fumée loin­taine, et der­rière tout cela une note verte, médi­ci­nale, qui est celle de la baie de lau­rier et qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans la par­fu­me­rie du monde. Ce n’est pas un par­fum qui séduit. C’est un par­fum qui ras­sure. Il dit : on m’a fait ain­si depuis très long­temps, et l’on continuera.

L’ob­jet lui-même a la beau­té fruste des choses qui n’ont jamais cher­ché à plaire. Un cube irré­gu­lier, taillé à la main, aux arêtes émous­sées comme un galet de rivière qui aurait des angles. La croûte est d’un brun doré, cou­leur de pain trop cuit ou de terre d’é­té. On y lit, frap­pé au tam­pon de bronze, le nom du fabri­cant en carac­tères arabes, et sou­vent le mot حلب — Halab, Alep. Cou­pez-le en deux : l’in­té­rieur est vert. D’un vert pro­fond, dense, presque végé­tal, un vert d’o­live noire ou de feuillage sous la pluie. Ce vert est le secret du savon, la preuve de sa jeu­nesse enfer­mée sous la patine des ans. Car le brun n’est que l’œuvre du temps : le savon sort vert des ate­liers, et c’est le séchage, des mois durant, par­fois des années, qui oxyde sa sur­face et la dore. Sous la croûte, le cœur reste vert. Un savon d’A­lep porte son âge comme un arbre, en cernes invisibles.

J’ai ache­té mon pre­mier pain de savon d’A­lep il y a long­temps, dans une de ces bou­tiques du Marais où l’O­rient se vend au détail, entre les lou­koums et les verres à thé. Le mar­chand me l’a­vait ten­du comme on tend un fruit : sen­tez d’a­bord. J’ai sen­ti. J’ai ache­té. Et depuis, ce cube brun a tou­jours occu­pé un coin de ma salle de bains, rem­pla­cé fidè­le­ment quand il finit par n’être plus qu’une lamelle trans­lu­cide qu’on hésite à jeter, tant elle a l’air d’a­voir méri­té une autre fin.

On me dira qu’il y a des sujets plus consi­dé­rables qu’un savon. Je n’en suis pas sûr. Sui­vez ce cube à rebours, remon­tez la chaîne de ses arti­sans, de ses cara­vanes, de ses chau­drons, et vous tra­ver­sez quatre mille ans d’his­toire, deux ou trois empires, une des plus vieilles villes du monde, une guerre récente et ter­rible, et vous finis­sez, détail piquant, par croi­ser en che­min le savon de Mar­seille — qui est son petit-fils, son élève, son loin­tain héri­tier pro­ven­çal, quoi qu’en disent les éti­quettes qui se donnent des airs d’an­cêtre. Car c’est bien le sens de ce voyage : quand Mar­seille com­mence à cuire ses pre­mières huiles, Alep savonne déjà depuis des siècles. Peut-être des mil­lé­naires. L’an­té­rio­ri­té n’est pas une coquet­te­rie d’his­to­rien ; elle est ins­crite dans la géo­gra­phie même de la Médi­ter­ra­née, dans le sens de cir­cu­la­tion des tech­niques, qui a presque tou­jours été, pour les choses du corps et du raf­fi­ne­ment, d’est en ouest.

II. Alep avant toute chose

Il faut d’a­bord par­ler de la ville, parce que le savon n’est pas né n’im­porte où. Il est né dans une cité qui dis­pute à Damas et à Jéri­cho le titre de plus ancienne ville conti­nû­ment habi­tée du monde — que­relle inso­luble et au fond assez vaine, car à ces pro­fon­deurs-là, l’ar­chéo­lo­gie devient de la géo­lo­gie. On habite le site d’A­lep depuis au moins cinq mille ans. Les tablettes d’E­bla et de Mari, au troi­sième mil­lé­naire avant notre ère, men­tionnent déjà Halab et son grand temple du dieu de l’o­rage. Les Hit­tites l’ont convoi­tée, les Assy­riens l’ont prise, Alexandre est pas­sé dans les parages, les Séleu­cides l’ont rebap­ti­sée Beroia — nom grec qui n’a pas tenu, car les villes très anciennes finissent tou­jours par reprendre leur pre­mier nom, comme les fleuves reprennent leur lit.

Ce qui a fait Alep, c’est sa posi­tion. Ouvrez une carte : la ville se tient exac­te­ment là où la route qui vient de la Médi­ter­ra­née, par Antioche, croise celle qui des­cend de l’A­na­to­lie vers l’Eu­phrate et, au-delà, vers Bag­dad, la Perse, et les pays de la soie. Alep est un car­re­four fait ville. Pen­dant des siècles, tout ce que l’A­sie envoyait vers l’Eu­rope — soie­ries, épices, pierres, tein­tures, drogues — et tout ce que l’Eu­rope ren­voyait vers l’A­sie — draps, verre, métaux, mon­naies — pas­sait par ses portes, s’y pesait, s’y taxait, s’y reven­dait. Les cara­vanes y fai­saient étape dans des khans dont cer­tains comptent par­mi les plus beaux du monde isla­mique : cours dal­lées, arcades de pierre blonde, un pla­tane ou un citron­nier au centre, et à l’é­tage les chambres des mar­chands, véni­tiens, per­sans, armé­niens, anglais, fran­çais. Au XVIᵉ siècle, Venise y entre­te­nait un consul ; les mar­chands de Mar­seille — rete­nons ce détail, il ser­vi­ra — y avaient leurs comp­toirs, leurs entre­pôts, leurs habi­tudes. Sha­kes­peare lui-même fait dire à une sor­cière de Mac­beth que le mari d’une de ses vic­times est par­ti pour Alep, patron d’un navire : c’est dire si le nom de la ville son­nait fami­liè­re­ment aux oreilles de Londres vers 1606.

Le cœur de tout cela, c’é­tait le souk. Le plus grand mar­ché cou­vert du monde, dit-on : une dou­zaine de kilo­mètres de gale­ries voû­tées ser­pen­tant au pied de la cita­delle, un laby­rinthe de pierre fraîche où le soleil n’en­trait que par des ocu­li per­cés dans les voûtes, colonnes de lumière pou­dreuse tom­bant droit sur les étals. Chaque métier y avait sa rue, selon la vieille logique des villes d’is­lam : le souk des cor­diers, celui des tein­tu­riers, celui de la laine, celui des épices où l’air lui-même sem­blait comes­tible. Et celui du savon. Car dans cette ville de mar­chands, le savon n’é­tait pas une mar­chan­dise par­mi d’autres : c’é­tait, avec les tex­tiles et la pis­tache, une des gloires locales, un pro­duit qu’on expor­tait vers Istan­bul, vers Le Caire, vers Bag­dad, et dont les ham­mams de tout l’Em­pire otto­man fai­saient leur ordi­naire de luxe.

J’aime me repré­sen­ter ce que devait être, un matin d’hi­ver au XVIIIᵉ siècle, la rue des savon­niers d’A­lep : la vapeur sor­tant des ate­liers, l’o­deur d’huile cuite se mêlant à celle du crot­tin des ânes de bât, les por­te­faix char­gés de pains verts empi­lés comme des briques, le mar­chand assis en tailleur sur son banc de pierre, fai­sant cla­quer deux savons l’un contre l’autre pour en faire entendre la sono­ri­té — car un bon savon sec sonne, comme sonne une bonne pote­rie. Tout cela n’est pas une rêve­rie gra­tuite : les voya­geurs euro­péens qui pas­sèrent par Alep, de Jean de La Roque à Vol­ney, ont décrit ces souks avec une pré­ci­sion d’in­ven­taire, et le savon y figure tou­jours, quelque part entre les soie­ries et les cuirs, comme une évidence.

III. Le plus vieux geste du monde propre

Mais d’où vient-il, ce savon ? De plus loin encore que la ville, s’il faut en croire les tablettes.

Car le savon n’a pas été inven­té une fois, pro­pre­ment, par un génie iden­ti­fiable. Il a été décou­vert, pro­ba­ble­ment plu­sieurs fois, par l’hu­ma­ni­té entière, chaque fois qu’une graisse et une cendre se sont ren­con­trées en pré­sence d’eau. La cendre de bois contient de la potasse ; la graisse contient des acides gras ; mélan­gez, chauf­fez, et la chi­mie fait le reste — cette réac­tion que les manuels appellent sapo­ni­fi­ca­tion et qui est, à tout prendre, une des plus vieilles opé­ra­tions chi­miques maî­tri­sées par l’homme, bien avant qu’on sût qu’elle était de la chi­mie. Les Sumé­riens, au troi­sième mil­lé­naire avant notre ère, notaient déjà sur l’ar­gile des recettes mêlant huiles et cendres végé­tales, pour laver la laine, soi­gner les peaux malades, puri­fier les offi­ciants avant les rites. À Baby­lone, on a retrou­vé des cylindres conte­nant des restes d’une matière savon­neuse vieille de plus de quatre mille ans. Les Égyp­tiens, grands maniaques de la pro­pre­té rituelle, avaient leurs pâtes net­toyantes ; le papy­rus Ebers, vers 1550 avant notre ère, en donne des formules.

Les Grecs et les Romains, curieu­se­ment, sont res­tés long­temps réfrac­taires. Eux se frot­taient d’huile et se raclaient au stri­gile — méthode qui a son élé­gance mais qui déplace la crasse plus qu’elle ne l’ôte. Pline l’An­cien men­tionne bien le sapo, mais comme une inven­tion des Gau­lois, une pom­made de suif et de cendres dont ces bar­bares du Nord se rou­gis­saient les che­veux. Le mot est res­té — savon, sapone, jabón, soap, tous fils du sapo de Pline — mais la chose, chez Pline, n’est encore qu’une tein­ture capil­laire. Il fau­dra des siècles pour que la Médi­ter­ra­née adopte fran­che­ment l’objet.

Et c’est ici que le Levant reprend la main. Car ce qui man­quait aux pâtes molles de l’An­ti­qui­té pour deve­nir le savon que nous connais­sons — dur, sec, trans­por­table, conser­vable, expor­table —, c’é­taient deux choses que la Syrie du Nord pos­sé­dait en abon­dance : l’huile d’o­live, et la soude. Non pas la potasse des cendres de bois, qui donne des savons mous, mais la soude véri­table, celle qu’on tire des plantes des steppes salées — sali­cornes, sal­so­las, ces buis­sons gris qui poussent dans les terres où rien d’autre ne veut pous­ser, entre Alep et Pal­myre, et qu’on brû­lait en meules pour en recueillir des blocs de cendre alca­line. Les Arabes appe­laient cette cendre al-qaly — et le mot, pas­sé dans toutes les langues de la science, est deve­nu notre alca­li, comme al-kohl est deve­nu alcool et al-kimiya la chi­mie : petite armée de mots en al- qui rap­pelle, à qui veut bien l’en­tendre, où l’Eu­rope a appris ses sciences de laboratoire.

Avec la soude végé­tale et l’huile d’o­live, les arti­sans du Levant obtinrent ce que per­sonne n’a­vait obte­nu avant eux à cette échelle : un savon dur. Un savon qui se démoule, se coupe, se tam­ponne, s’empile, voyage à dos de cha­meau et tra­verse les mers sans fondre ni ran­cir. Dès les pre­miers siècles de l’is­lam, les savon­ne­ries — mas­ban, masa­bin au plu­riel — sont attes­tées dans les grandes villes de Syrie et de Pales­tine : Naplouse, Damas, Tri­po­li, Alep. Les géo­graphes arabes du Xᵉ siècle en parlent comme d’une indus­trie éta­blie, pros­père, taxée — signe infaillible d’an­cien­ne­té, car le fisc n’ar­rive jamais le pre­mier. Quand Alep a‑t-elle cuit son pre­mier chau­dron ? Les savon­niers alé­pins, qui ne doutent de rien, vous diront volon­tiers : il y a trois mille ans. Les his­to­riens, plus pru­dents, s’ac­cordent sur ceci : au VIIIᵉ siècle de notre ère, la chose est faite, docu­men­tée, ins­tal­lée. Ce qui laisse tout de même au savon d’A­lep, sur son cou­sin mar­seillais, une avance confor­table de cinq à six cents ans au bas mot — et bien davan­tage si l’on fait remon­ter la lignée aux cendres sumé­riennes, ce qui n’est pas dérai­son­nable, la Syrie du Nord étant la fille directe de ce monde-là.

IV. Trois ingré­dients, pas un de plus

La recette tient en une phrase, et c’est ce qui la rend admi­rable : de l’huile d’o­live, de l’huile de baies de lau­rier, de la soude, de l’eau. Rien d’autre. Pas de graisse ani­male, pas de par­fum ajou­té, pas de colo­rant, pas de conser­va­teur — le savon d’A­lep se conserve tout seul, et se boni­fie même, comme cer­tains vins et cer­taines per­sonnes. Quatre ingré­dients dont deux ne sont que des véhi­cules, et l’af­faire est enten­due. Mais dans cette sim­pli­ci­té, comme tou­jours, loge un monde.

L’huile d’o­live, d’a­bord. La Syrie du Nord est un très vieux pays d’o­li­viers — cer­tains font de la région d’Id­lib et du mas­sif cal­caire, avec ses villes mortes byzan­tines entou­rées de pres­soirs antiques, un des ber­ceaux mêmes de l’o­léi­cul­ture. Pour le savon, on n’u­ti­lise pas l’huile fine de pre­mière pres­sion, celle qui va à la table : ce serait un gas­pillage que la sagesse pay­sanne réprouve. On prend l’huile de deuxième ou troi­sième pres­sion, celle des gri­gnons, plus verte, plus char­gée, impropre à l’as­sai­son­ne­ment mais par­faite pour le chau­dron. Le savon est ain­si, depuis tou­jours, l’a­val de l’o­li­vier, la valo­ri­sa­tion de ce que la table refuse — éco­no­mie cir­cu­laire, dirait-on aujourd’­hui avec des airs d’a­voir inven­té quelque chose.

L’huile de baies de lau­rier, ensuite. C’est elle, l’âme du savon, ce qui le dis­tingue de tous les autres savons d’o­live de la Médi­ter­ra­née. Le lau­rier noble, Lau­rus nobi­lis — celui des cou­ronnes antiques, celui des pot-au-feu — pousse à l’é­tat sau­vage sur les col­lines du nord-ouest syrien et du sud turc, entre Afrine, Anta­kya et la côte. À l’au­tomne, on en récolte les baies, petites olives noires et lui­santes, qu’on fait bouillir lon­gue­ment dans l’eau : l’huile monte en sur­face, on l’é­cume, on la recueille. C’est un tra­vail lent, de cueillette et de patience, qui donne une huile épaisse, vert sombre, au par­fum puis­sant, cam­phré, presque médi­ci­nal. Les Alé­pins l’ap­pellent zayt al-ghar, l’huile de ghar — et c’est sous ce nom, savon Ghar, que l’ar­ti­sa­nat alé­pin est entré en 2024 au patri­moine de l’U­NES­CO. La pro­por­tion d’huile de lau­rier fait toute la hié­rar­chie des savons : de quelques pour cent pour l’u­sage cou­rant jus­qu’à trente, qua­rante pour cent pour les pains les plus riches, les plus verts, les plus chers, ceux qu’on réserve aux peaux dif­fi­ciles et aux cadeaux impor­tants. Le chiffre est frap­pé sur le pain avec le tam­pon du fabri­cant, et l’on dis­cute de ces pour­cen­tages, dans les bou­tiques, avec le sérieux qu’ailleurs on met aux millésimes.

La soude, enfin. Jadis végé­tale, tirée des plantes de la steppe, appor­tée par cara­vanes entières depuis les envi­rons de Pal­myre — il y avait des routes de la soude comme il y avait des routes de la soie, plus humbles mais non moins néces­saires. Aujourd’­hui la soude est indus­trielle, et les puristes en sou­pirent, mais la réac­tion, elle, n’a pas chan­gé d’un atome depuis Sumer.

Trois ingré­dients du pays, donc, et pas un qui vienne de plus de deux cents kilo­mètres. Le savon d’A­lep est un conden­sé de sa géo­gra­phie : l’o­li­vier des col­lines, le lau­rier des mon­tagnes côtières, la soude de la steppe. On pour­rait le lire comme une carte. Il suf­fit de savoir sentir.

V. Les chau­drons de novembre

La fabri­ca­tion est une affaire de sai­son. On cuit le savon l’hi­ver, de novembre à mars, quand la récolte des olives est faite, que l’huile nou­velle est pres­sée et que la fraî­cheur per­met à la pâte de prendre. Le reste de l’an­née, le savon sèche. Ce calen­drier n’a pas varié depuis des siècles, et il donne à toute l’in­dus­trie un rythme agri­cole, presque litur­gique : il y a un temps pour cuire et un temps pour attendre.

Voi­ci com­ment les choses se passent, telles qu’on peut encore les voir dans les savon­ne­ries tra­di­tion­nelles. Dans une grande cuve — jadis un chau­dron de cuivre enter­ré, chauf­fé par-des­sous au feu de bois — on verse l’huile d’o­live, l’eau et la soude. Et l’on cuit. Trois jours durant, par­fois plus, la pâte bout, tourne, épais­sit, sous la garde du maître savon­nier qui la goûte — oui, la goûte, du bout de la langue, pour juger de la caus­ti­ci­té res­tante — la tra­vaille à la rame de bois, la sur­veille comme on sur­veille un malade ou une confi­ture. C’est le pro­cé­dé dit à chaud, l’an­cêtre de toutes les sapo­ni­fi­ca­tions indus­trielles, mais conduit ici à l’ins­tinct, sans ther­mo­mètre ni pH-mètre, au coup d’œil et au coup de langue. En fin de cuis­son seule­ment, quand la pâte est faite, on ajoute l’huile de lau­rier : elle arrive en der­nière, comme un par­fum qu’on ne veut pas brû­ler, et c’est elle qui donne au savon frais sa belle cou­leur d’algue.

Puis vient le moment que tous les visi­teurs de savon­ne­rie décrivent avec la même stu­peur émer­veillée : la cou­lée. On étale la pâte chaude, verte, lui­sante, à même le sol de l’a­te­lier — un sol immense, préa­la­ble­ment tapis­sé de papier — en une nappe conti­nue de quelques cen­ti­mètres d’é­pais­seur. Des ouvriers en bottes lissent cette mer verte avec le mas­dah, une planche de bois mon­tée sur manche, en mar­chant des­sus à recu­lons, avec des gestes de fau­cheurs ou de jar­di­niers zen ratis­sant un sable qui serait tiède et sen­ti­rait le lau­rier. On véri­fie l’é­pais­seur à la pique. Puis on laisse refroi­dir une nuit, et le len­de­main, la mer est deve­nue ban­quise : une dalle ferme qu’on découpe au cor­deau et au rateau gan­té de lames, en car­rés régu­liers, ligne après ligne, comme on qua­drille un champ.

Alors passent les tam­pon­neurs. Accrou­pis, avan­çant en crabe sur la dalle, ils frappent chaque cube d’un coup de maillet sur le tam­pon de bronze : le nom de la mai­son, la ville, par­fois la teneur en lau­rier, s’im­priment en creux dans la pâte encore tendre. Ce geste-là — des cen­taines, des mil­liers de coups de tam­pon par jour, dans une cadence de per­cus­sion­niste — est peut-être le plus beau de toute la chaîne, et le plus ancien : on scel­lait déjà ain­si les jarres et les briques dans la Méso­po­ta­mie des rois. Le savon est signé comme une œuvre, et il l’est à bon droit.

Reste le plus long : ne rien faire. Les cubes sont mon­tés dans les étages des savon­ne­ries et empi­lés en tours ajou­rées — che­mi­nées, puits, spi­rales de savons dis­po­sés en quin­conce pour que l’air cir­cule entre tous. Ces tours vertes qui bru­nissent len­te­ment, dres­sées par cen­taines dans la pénombre des gre­niers, com­posent un des spec­tacles les plus étranges qui soient : on dirait une ville de ter­mi­tières, ou les tours funé­raires de quelque Pal­myre en réduc­tion, ou un jeu de construc­tion pour géants patients. Là, le savon sèche. Neuf mois au mini­mum, un an le plus sou­vent, et pour les grandes cuvées davan­tage encore — il se vend des savons d’A­lep affi­nés comme des com­tés, trois ans, cinq ans, dont la croûte a pris une cou­leur de pain d’é­pices et dont le par­fum s’est arron­di. Pen­dant tout ce temps, le savon perd son eau, dur­cit, s’a­dou­cit — l’al­ca­li­ni­té rési­duelle s’é­teint dou­ce­ment — et sa sur­face s’oxyde en ce brun doré qui le fait recon­naître entre mille. Le cœur, pro­té­gé, reste vert : c’est la fameuse coupe bico­lore, brune dehors, verte dedans, qui est au savon d’A­lep ce que la croûte fleu­rie est au camem­bert — une signa­ture du temps.

Neuf mois. Le chiffre laisse son­geur, à une époque où l’in­dus­trie cos­mé­tique compte en heures de chaîne. Un savon d’A­lep, entre la cueillette des olives et la vente au souk, a l’âge d’un enfant qui naît. On com­prend mieux, à cette aune, pour­quoi il coûte ce qu’il coûte — c’est-à-dire, tout bien pesé, presque rien pour tant de temps enfermé.

VI. Les mai­sons et les khans

À Alep, le savon fut tou­jours une affaire de familles. Les grandes mai­sons savon­nières — les Zana­bi­li, les Jbei­li, les Fan­sa, les Naj­jar, d’autres encore — se trans­mettent les tam­pons de bronze, les tours de main et les car­nets de clients depuis des géné­ra­tions, par­fois depuis des siècles. Le métier a ses dynas­ties comme la musique a les siennes, et l’on y entre enfant, en por­tant les cubes, avant d’y régner vieillard, en goû­tant la pâte. Cer­taines savon­ne­ries de la vieille ville occu­paient des bâti­ments qui sont eux-mêmes des monu­ments : d’an­ciens khans aux voûtes de pierre, des fon­da­tions mame­loukes ou otto­manes, avec leurs cours où séchaient les pyra­mides vertes et leurs cel­liers pro­fonds où les meilleurs pains atten­daient leur heure dans une odeur de lau­rier, d’huile et de pierre froide qui, au dire de tous ceux qui l’ont res­pi­rée, ne s’ou­blie pas.

Le savon d’A­lep fut ain­si, très tôt, davan­tage qu’un pro­duit : une ins­ti­tu­tion urbaine. Il payait des impôts consi­dé­rables, entre­te­nait des cor­po­ra­tions, dotait des fon­da­tions pieuses — plus d’un waqf alé­pin fut assis sur les reve­nus d’une savon­ne­rie, si bien que le savon lavait les corps et finan­çait les mos­quées, les écoles et les fon­taines, double emploi de la pro­pre­té qui aurait plu aux théo­lo­giens. Il ser­vait de mon­naie de pres­tige : on en offrait aux hôtes de marque, on en gar­nis­sait les trous­seaux des mariées, on en envoyait aux gou­ver­neurs qu’il fal­lait adou­cir. Et il voya­geait. Vers Istan­bul, où le sérail en consom­mait ; vers les ham­mams d’A­na­to­lie et d’É­gypte ; vers Bag­dad et la Perse par les cara­vanes de l’est ; et vers l’Eu­rope par Alexan­drette, le port d’A­lep, où les navires véni­tiens, génois, mar­seillais char­geaient, avec la soie et la galle, des caisses de savon levantin.

Car l’Eu­rope, pen­dant tout le Moyen Âge, fut cliente avant d’être concur­rente. Le savon dur d’O­rient y arri­vait comme un pro­duit de luxe, au même titre que le sucre ou le poivre, et les inven­taires des apo­thi­caires et des princes en font men­tion sous des noms qui disent son ori­gine : savon sar­ra­si­nois, savon de Damas, savon d’outre-mer. Il fal­lut du temps — et quelques guerres saintes — pour que la recette elle-même fît le voyage.

VII. Paren­thèse au hammam

On ne com­prend rien au savon d’A­lep si l’on oublie pour quoi il fut fait : le ham­mam. Le savon et le bain de vapeur sont nés l’un pour l’autre, comme le pain et le four, et pen­dant des siècles c’est dans la pénombre embuée des bains publics que le cube vert a accom­pli l’es­sen­tiel de sa carrière.

Alep comp­tait, aux grandes heures otto­manes, plu­sieurs dizaines de ham­mams — le ham­mam Yal­bou­gha al-Nas­ri, joyau mame­louk posé au pied de la cita­delle avec ses cou­poles per­cées d’é­toiles de verre, pas­sait pour l’un des plus beaux du monde arabe. On y allait comme on va aujourd’­hui au café et à la salle de sport réunis : pour se laver, certes, mais sur­tout pour trans­pi­rer, se faire frot­ter, par­ler affaires, marier les enfants — les mères y exa­mi­naient les futures brus avec un œil de maqui­gnon —, célé­brer les rele­vailles et les veilles de noces. Le savon y avait son rituel : ramol­li par la vapeur, mon­té en mousse dans une tais­sa de cuivre, éta­lé au gant de crin par le frot­teur dont le métier consis­tait, très exac­te­ment, à vous reti­rer de la peau une semaine de ville. Ceux qui ont connu cela — la cha­leur en trois salles, la brû­lure douce du gant, l’o­deur de lau­rier flot­tant sous les cou­poles, le thé gla­cé de la sor­tie — en parlent tous de la même manière : comme d’une des rares expé­riences où l’hy­giène touche à la méta­phy­sique. On entre au ham­mam avec son corps, on en sort avec un corps neuf, et entre les deux il y a eu un cube vert.

Ce com­pa­gnon­nage du bain et du savon explique un trait qui étonne tou­jours les Occi­den­taux : au Levant, le savon fut d’a­bord une affaire publique, col­lec­tive, presque civique, avant de deve­nir l’ob­jet intime de nos salles d’eau. Il appar­te­nait à la ville comme les fon­taines et les fours. Et quand les ham­mams d’A­lep ont fer­mé un à un — moder­ni­té, salles de bains pri­vées, puis la guerre, qui a endom­ma­gé jus­qu’au vieux Yal­bou­gha, res­tau­ré depuis —, le savon leur a sur­vé­cu en empor­tant avec lui, dans chaque cube, un peu de cette socia­bi­li­té per­due. C’est peut-être pour cela qu’il dégage, même seul sur le rebord d’un lava­bo pari­sien, cette impres­sion de venir d’un monde plus habi­té que le nôtre : il a pas­sé mille ans dans des lieux où l’on se lavait ensemble.

Fer­mons la paren­thèse, et repre­nons la route de l’ouest.

VIII. Le voyage vers l’ouest, ou com­ment Mar­seille apprit à se savonner

C’est ici que l’his­toire prend son tour le plus savou­reux, celui qui jus­ti­fie le titre de cet article et qu’on devrait affi­cher dans toutes les dro­gue­ries de Pro­vence, par simple hon­nê­te­té généalogique.

Com­ment la recette du savon dur pas­sa-t-elle en Occi­dent ? Par les voies habi­tuelles de la Médi­ter­ra­née, qui sont la guerre, le com­merce et le pèle­ri­nage, trois acti­vi­tés que le Moyen Âge pra­ti­quait volon­tiers ensemble. La tra­di­tion veut que les croi­sés, aux XIIᵉ et XIIIᵉ siècles, aient décou­vert au Levant ce savon d’o­live qui ne res­sem­blait à rien de ce qu’ils connais­saient, et en aient rap­por­té le goût, puis le secret. La tra­di­tion sim­pli­fie, comme tou­jours : les Ita­liens n’a­vaient pas atten­du les croi­sades pour com­mer­cer avec la Syrie, et l’Es­pagne musul­mane, de son côté, savon­nait déjà — le fameux savon de Cas­tille, blanc, tout d’o­live, est un enfant d’al-Anda­lus, c’est-à-dire un autre reje­ton de la même souche orien­tale, arri­vé par le sud pen­dant que son frère arri­vait par la mer. Mais l’i­dée géné­rale est juste : entre le XIIᵉ et le XIVᵉ siècle, la tech­nique du savon dur à l’huile d’o­live et à la soude remonte d’est en ouest, d’es­cale en escale, comme remon­tèrent le papier, la bous­sole, le chiffre arabe et l’a­bri­cot. Ali­cante, Mala­ga, Car­tha­gène ; Naples, Gênes, Venise ; Savone enfin — dont cer­tains veulent, éty­mo­lo­gie trop belle pour être hon­nête, tirer le mot savon, alors que Pline nous attend depuis deux mille ans avec son sapo gaulois.

Mar­seille vient en bout de chaîne, et rela­ti­ve­ment tard. On y signale bien un savon­nier au XIVᵉ siècle — un cer­tain Cres­cas Davin, en 1371, dont le nom passe pour celui du pre­mier de la pro­fes­sion dans la ville — mais il s’a­git encore d’un arti­sa­nat modeste, qui tra­vaille pour le voi­si­nage. La grande indus­trie mar­seillaise ne décolle qu’aux XVIᵉ et sur­tout XVIIᵉ siècles, quand la ville, port du Levant s’il en fut, com­prend qu’elle a tout sous la main pour fabri­quer elle-même ce qu’elle importe : l’huile de Pro­vence, la soude des sali­cornes de Camargue, le char­bon des col­lines, et des mar­chés entiers à prendre. Col­bert fait le reste. L’é­dit de 1688, signé par Louis XIV, fixe la doc­trine : ne pour­ra s’ap­pe­ler savon de Mar­seille que le savon cuit en grandes chau­dières, aux huiles d’o­live pures, sans graisse ani­male. C’est un beau texte, fon­da­teur d’une des plus hono­rables indus­tries fran­çaises — mais notons la date. 1688. À ce moment-là, les savon­ne­ries d’A­lep cui­saient depuis huit ou neuf siècles au bas mot. Quand Mar­seille codi­fie, Alep com­mé­more déjà.

Il ne s’a­git pas d’hu­mi­lier le cube pro­ven­çal, qui a ses lettres de noblesse, son hon­nê­te­té d’ar­ti­san et sa place dans toutes les buan­de­ries de mon enfance. Il s’a­git de remettre la filia­tion à l’en­droit. Le savon de Mar­seille est au savon d’A­lep ce que le loin­tain cou­sin est au patriarche : même sang, autre mai­son. Tech­ni­que­ment, d’ailleurs, les deux se dis­tinguent net­te­ment. Mar­seille, savon de les­sive autant que de toi­lette, cuit à l’huile d’o­live ou — de plus en plus, au fil des siècles — aux huiles de coprah et de palme, et se défi­nit par ses 72 % d’a­cides gras frap­pés sur le cube. Alep n’a jamais tran­si­gé sur l’o­live et garde son lau­rier, dont Mar­seille ignore tout : c’est le ghar qui fait la dif­fé­rence, au nez comme sur la peau. Mar­seille est vert ou blanc dans la masse ; Alep est brun dehors et vert dedans, parce qu’il a séché des mois là où Mar­seille sèche des semaines. L’un est un excellent savon. L’autre est, en plus, une mémoire.

Et puisque nous en sommes aux généa­lo­gies : presque tous les savons durs du monde des­cendent, par des che­mins plus ou moins directs, de cette souche levan­tine. Le savon de Cas­tille, on l’a dit. Le savon de Naplouse, frère pales­ti­nien tout d’o­live, blanc et car­ré. Les savons anglais et amé­ri­cains dits cas­tile soaps, qui avouent leur ori­gine dans leur nom. Toute la savon­ne­rie fine euro­péenne du XIXᵉ siècle, qui n’a fait qu’in­dus­tria­li­ser la vieille cuis­son syrienne. Quand vous vous lavez les mains, où que vous soyez sur la pla­nète, il y a de fortes chances qu’un peu d’A­lep vous coule entre les doigts sans que vous le sachiez. C’est une forme de gloire dis­crète — la meilleure, sans doute, mais aus­si la plus injuste, puisque per­sonne ne songe à en remer­cier la ville.

IX. Les années de cendres

Il faut main­te­nant par­ler de ce dont on par­le­rait volon­tiers à voix basse. En 2011, la guerre est entrée en Syrie, et en 2012 elle est entrée dans Alep. Pen­dant quatre ans, la ville a été cou­pée en deux, pilon­née, affa­mée, et la bataille d’A­lep — 2012–2016 — res­te­ra comme l’un des épi­sodes les plus atroces de ce début de siècle. La vieille ville, clas­sée au patri­moine mon­dial, s’est trou­vée sur la ligne de front. Le mina­ret seld­jou­kide de la Grande Mos­quée, mille ans d’âge, s’est effon­dré un jour d’a­vril 2013. Et les souks — les douze kilo­mètres de gale­ries, les khans, les fon­douks, la rue des savon­niers — ont brû­lé, dès l’au­tomne 2012, dans un incen­die que les pho­to­gra­phies montrent dévo­rant les voûtes comme un four à pain deve­nu fou. Plus de la moi­tié de la vieille ville, sans doute davan­tage, est sor­tie de la guerre en ruines.

L’in­dus­trie du savon a subi le sort de sa ville. Les chiffres, ici, parlent avec une bru­ta­li­té que la prose n’at­teint pas : autour de vingt mille tonnes pro­duites en 2010 ; à peine un mil­lier en 2018. Les savon­ne­ries his­to­riques des vieux quar­tiers, détruites ou pillées ; les stocks — ces tours de savon patiem­ment vieillies — par­tis en fumée ou en butin ; les familles dis­per­sées. Beau­coup de maîtres savon­niers ont fait ce que font les arti­sans quand leur ville meurt : ils ont empor­té le métier. Les uns ont trans­plan­té leurs cuves dans la val­lée d’A­frine, à soixante kilo­mètres, au plus près des oli­viers ; d’autres ont pas­sé la fron­tière turque et ral­lu­mé leurs feux du côté de Gazian­tep ou d’An­ta­kya, sur des terres où poussent les mêmes lau­riers ; d’autres encore sont allés plus loin — Liban, Jor­da­nie, France —, et il s’est pro­duit cette chose étrange et émou­vante : des savons d’A­lep fabri­qués à San­té, près de Car­cas­sonne, ou en région pari­sienne, par des Alé­pins exi­lés qui avaient sau­vé leurs tam­pons de bronze comme on sauve des titres de noblesse. Le savon, né d’une ville, est deve­nu pour quelques années le savon d’une dia­spo­ra — vert dedans, brun dehors, apa­tride autour.

Et pen­dant ce temps, iro­nie amère, la demande occi­den­tale n’a jamais été aus­si forte. Le savon d’A­lep, por­té par la vague du natu­rel et du bio, se ven­dait en Europe mieux que jamais — au point d’at­ti­rer les contre­fa­çons, savons tein­tés, par­fu­més au lau­rier de syn­thèse, cuits n’im­porte où et ven­dus sous le nom de la ville mar­tyre. Les vrais savon­niers, entre deux exils, devaient en plus défendre leur nom. Il n’existe tou­jours pas d’ap­pel­la­tion d’o­ri­gine pro­té­gée pour le savon d’A­lep — le cube le plus ancien du monde est aus­si l’un des moins pro­té­gés juri­di­que­ment, et cette ano­ma­lie en dit long sur la hié­rar­chie de nos attentions.

X. Le vert sous la cendre

Mais cette his­toire, qui a tout d’une élé­gie, refuse de finir en élé­gie. Car depuis quelques années, les nou­velles qui viennent d’A­lep ont chan­gé de registre.

D’a­bord les pierres. Dès la fin des com­bats, la réha­bi­li­ta­tion de la vieille ville a com­men­cé, lente, obs­ti­née, por­tée notam­ment par la Fon­da­tion Aga Khan et divers fonds inter­na­tio­naux : les voûtes des souks rele­vées tra­vée par tra­vée, les échoppes ren­dues une à une à leurs mar­chands. À l’é­té 2024, quatre souks his­to­riques res­tau­rés ont rou­vert leurs portes, et les récits de ces réou­ver­tures ont tous la même tona­li­té : des com­mer­çants sexa­gé­naires retrou­vant l’é­choppe du père et du grand-père, et disant que leur âme était reve­nue avec la bou­tique. On prête aux pierres plus de sen­ti­ment qu’elles n’en ont ; mais aux souks, non — un souk n’existe que peu­plé, et sa réou­ver­ture est très exac­te­ment une résurrection.

Ensuite la recon­nais­sance. En décembre 2024, à Asun­ción — il fal­lait aller au Para­guay pour cou­ron­ner un savon syrien, la géo­gra­phie de l’U­NES­CO a de ces détours —, le comi­té du patri­moine cultu­rel imma­té­riel a ins­crit l’ar­ti­sa­nat du savon Ghar d’A­lep sur la liste repré­sen­ta­tive du patri­moine de l’hu­ma­ni­té, aux côtés, cette année-là, du saké japo­nais et des rituels du hen­né. Ins­crip­tion tar­dive, dira-t-on, pour un savoir-faire mil­lé­naire ; mais venue au meilleur moment, celui où elle pou­vait ser­vir : le patri­moine imma­té­riel, c’est pré­ci­sé­ment ce qui sur­vit quand les murs tombent — le geste, la recette, le calen­drier des cuis­sons, le coup de tam­pon. Tout ce que les savon­niers avaient empor­té dans l’exil se trou­vait sou­dain recon­nu pour ce qu’il est : un bien com­mun de l’hu­ma­ni­té, au même titre qu’une cathédrale.

Le même mois — décembre 2024, déci­dé­ment — le régime qui avait pré­si­dé à la des­truc­tion de la ville s’est effon­dré, et la Syrie est entrée dans un autre cha­pitre, incer­tain comme le sont tous les len­de­mains de ce genre, mais ouvert. Depuis, on lit des récits de savon­niers ren­trant voir leurs ate­liers, pesant ce qui peut être rele­vé, ral­lu­mant ici une cuve, réins­tal­lant là un séchoir. Rien n’est simple, rien n’est acquis : les hommes sont dis­per­sés, les capi­taux manquent, les oli­ve­raies ont souf­fert, et une indus­trie qui compte en années de séchage ne se relève pas en une sai­son. Mais la logique pro­fonde du savon d’A­lep joue pour lui. Un pro­duit qui a tra­ver­sé les Assy­riens, les Mon­gols — Tamer­lan a rasé Alep en 1400, et les savon­ne­ries ont rou­vert —, les Otto­mans, deux guerres mon­diales et un demi-siècle de dic­ta­ture, a démon­tré une chose : on peut détruire ses murs, pas sa recette. Elle tient en une phrase, elle loge dans une mémoire d’homme, elle passe les fron­tières dans un tam­pon de bronze au fond d’un sac.

XI. Éloge de la len­teur savonneuse

Reve­nons, pour finir, à la salle de bains — car c’est là que cette his­toire de quatre mille ans se ter­mine chaque matin, dans la bana­li­té tiède d’une toilette.

Uti­li­ser un savon d’A­lep, une fois qu’on sait tout cela, n’est plus tout à fait un geste ano­din. Le pain mouillé mousse peu — c’est un savon sobre, il ne fait pas le spec­tacle des gels douche — mais il lave loya­le­ment, sans des­sé­cher, et il laisse sur la peau ce voile dis­cret d’o­live et de lau­rier que les der­ma­to­logues recom­mandent aux peaux qui pro­testent contre la chi­mie moderne. Il sert à tout, comme ser­vaient à tout les objets d’a­vant la spé­cia­li­sa­tion : le corps, les che­veux, la barbe, le linge fin, et même, disent les anciens, les mites, qu’un cube glis­sé dans une armoire tient à dis­tance. Il dure des mois. Il finit en lamelle, puis en copeaux, puis en rien, sans lais­ser d’autre déchet qu’un par­fum. On cher­che­rait long­temps, dans nos exis­tences encom­brées, un objet dont le bilan soit aus­si propre — c’est le cas de le dire.

Mais sur­tout, il porte le temps. Ce cube a pous­sé sur un arbre qui vit des siècles, cuit trois jours, séché un an, voya­gé des semaines ; il des­cend d’un geste vieux comme l’é­cri­ture, il a le même âge que les plus vieilles routes du monde, et il a sur­vé­cu, ces années-ci, à ce qui aurait dû l’a­néan­tir. Le tenir dans sa paume, c’est tenir un concen­tré de Médi­ter­ra­née orien­tale — l’o­li­vier, le lau­rier, la steppe, le souk, la cara­vane, l’exil, le retour. Mar­seille, qui a fait de son savon un emblème natio­nal, ne m’en vou­dra pas de conclure ain­si : tout ce que son cube sait faire, il l’a appris d’un aîné qui savon­nait déjà quand la Cane­bière n’é­tait qu’une chè­ne­vière. Rendre au savon d’A­lep son rang de patriarche, ce n’est rien enle­ver à per­sonne. C’est sim­ple­ment remettre la Médi­ter­ra­née dans le bon sens : celui des influences réelles, qui vont si sou­vent d’est en ouest, et que l’ouest oublie avec une constance qui fini­rait par res­sem­bler à une méthode.

La pro­chaine fois que vous croi­se­rez, sur un mar­ché ou dans une bou­tique, un de ces cubes bruns frap­pés de carac­tères arabes, faites le geste : pre­nez-le, sou­pe­sez-le, sen­tez-le. Vous tien­drez dans la main quatre mille ans d’his­toire lavante, une ville qui refuse de mou­rir, et la preuve odo­rante que les civi­li­sa­tions ne s’ef­fondrent jamais tout à fait tant qu’il reste quel­qu’un pour cuire l’huile, cou­per la pâte et attendre — neuf mois, un an, le temps qu’il faut — que le vert se couvre d’or.

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I. Une char­rue dans la col­line au fenouil

Tout com­mence, comme sou­vent dans l’ar­chéo­lo­gie du Levant, par un acci­dent agri­cole. Au prin­temps 1928, un pay­san alaouite nom­mé Mah­moud Mel­la az-Zir laboure son champ près de la baie de Minet el-Bei­da, la « rade blanche », à une dou­zaine de kilo­mètres au nord de Lat­ta­quié, sur la côte syrienne. Le soc de sa char­rue heurte une dalle. Des­sous, une tombe voû­tée, des pote­ries, quelques objets qu’il revend sans se poser trop de ques­tions. L’af­faire aurait pu s’ar­rê­ter là — com­bien de tombes ain­si ouvertes, pillées, refer­mées, oubliées, tout au long de cette côte où les civi­li­sa­tions se sont dépo­sées les unes sur les autres comme des strates de sédi­ment ? Mais nous sommes sous man­dat fran­çais, le Ser­vice des anti­qui­tés veille, et l’in­for­ma­tion remonte jus­qu’à René Dus­saud, conser­va­teur au Louvre, qui flaire immé­dia­te­ment la nécro­pole d’une ville impor­tante. Il envoie sur place, au prin­temps 1929, un jeune archéo­logue alsa­cien, Claude Schaef­fer, qui déplace vite ses son­dages de la nécro­pole côtière vers le tell voi­sin, une col­line arti­fi­cielle d’une ving­taine de mètres de haut cou­verte de fenouil sau­vage — d’où son nom arabe, Ras Sham­ra, le « cap du fenouil ».

Ce que Schaef­fer exhume sous le fenouil, c’est Ouga­rit. Une capi­tale de l’âge du bronze, pros­père du milieu du deuxième mil­lé­naire jus­qu’à sa des­truc­tion bru­tale vers 1185 avant notre ère, au moment où tout l’ordre ancien de la Médi­ter­ra­née orien­tale s’ef­fondre sous les coups des Peuples de la mer. Un port cos­mo­po­lite où l’on par­lait et écri­vait en huit langues et cinq sys­tèmes d’é­cri­ture, où tran­si­taient le cuivre de Chypre, l’huile, le vin, la pourpre, le bois de cèdre, où les mar­chands hit­tites croi­saient les émis­saires égyp­tiens. Et sur­tout, dès les pre­mières semaines de fouille, entre le temple de Baal et la mai­son du grand prêtre : des tablettes d’ar­gile cou­vertes de signes cunéi­formes que per­sonne n’a­vait jamais vus.

Car ce cunéi­forme-là n’é­tait pas le syl­la­baire méso­po­ta­mien aux six cents signes que les assy­rio­logues déchif­fraient depuis le XIXe siècle. Trente signes seule­ment. Un alpha­bet, donc — le plus ancien alpha­bet com­plet jamais retrou­vé, noté en clous d’ar­gile. Le déchif­fre­ment fut une course de vitesse à trois, menée en quelques mois de 1930, exploit qui méri­te­rait à lui seul un article : Charles Virol­leaud à Paris, qui publie les copies avec une hon­nê­te­té scien­ti­fique qui lui coû­te­ra la gloire du pre­mier pas déci­sif ; Hans Bauer à Halle, cryp­to­graphe de la Grande Guerre recon­ver­ti dans les langues sémi­tiques, qui iden­ti­fie les pre­mières lettres par pure ana­lyse com­bi­na­toire ; Édouard Dhorme à Jéru­sa­lem, domi­ni­cain assy­rio­logue, qui cor­rige et com­plète. À la fin de l’an­née, on lit l’ou­ga­ri­tique. Et ce qu’on lit dépasse tout ce qu’on espérait.

Car ces tablettes ne contiennent pas seule­ment des lettres com­mer­ciales, des trai­tés, des listes de rations — bien qu’il y en ait des mil­liers, et qu’elles soient pas­sion­nantes. Elles contiennent une lit­té­ra­ture. Des poèmes mytho­lo­giques de plu­sieurs cen­taines de vers, copiés vers le XIIIe siècle avant notre ère par un scribe qui signe son tra­vail, Ili­mil­ku, sous l’au­to­ri­té du grand prêtre Atta­nu-Pur­lian­ni et du roi Niq­mad­du. Des récits met­tant en scène des dieux dont on ne connais­sait jusque-là que les noms — et encore, des noms pas­sés au filtre défor­mant de la polé­mique biblique. El. Athi­rat. Anat. Mot. Yam. Et au centre de tout, celui que la Bible hébraïque men­tionne près de quatre-vingt-dix fois, tou­jours pour le mau­dire : Baal.

Voi­là le ren­ver­se­ment dont je vou­drais par­ler ici. Pen­dant deux mille cinq cents ans, nous n’a­vons connu les dieux de Canaan que par leurs vain­queurs. Le Baal des Rois et des pro­phètes est une idole gro­tesque, une abo­mi­na­tion devant laquelle se pros­ternent les rois impies, un démon dont le nom même fini­ra par dési­gner le prince des mouches. Puis une char­rue heurte une dalle près de Lat­ta­quié, et les vain­cus retrouvent la parole. Pour la pre­mière fois depuis l’âge du fer, Baal parle en son propre nom, dans sa propre langue, dans ses propres poèmes. Et ce qu’il dit ne res­semble en rien à ce qu’on disait de lui.

II. La biblio­thèque sous les décombres

Il faut ima­gi­ner la scène de la trou­vaille, telle que Schaef­fer la raconte dans ses rap­ports à l’A­ca­dé­mie des ins­crip­tions. Nous sommes en mai 1929, sur l’a­cro­pole du tell, entre les deux grands temples qui domi­naient la ville — celui de Baal, celui de Dagan. Dans les décombres d’une vaste demeure que l’on iden­ti­fie­ra comme la mai­son du grand prêtre, les ouvriers dégagent des tablettes d’ar­gile, cer­taines intactes, la plu­part bri­sées, cuites une seconde fois par l’in­cen­die qui a détruit la ville — le feu qui a tué Ouga­rit a para­doxa­le­ment sau­vé sa biblio­thèque, dur­cis­sant l’ar­gile pour trois mille ans. À côté des tablettes, des outils de bronze, dont une her­mi­nette por­tant une ins­crip­tion : « grand prêtre ». La biblio­thèque d’un cler­gé, donc, avec ses textes rituels, ses listes de sacri­fices, ses abé­cé­daires d’ap­pren­tis­sage — on a retrou­vé l’al­pha­bet ouga­ri­tique réci­té dans l’ordre, a b g ḫ d, ancêtre direct de notre a‑b-c‑d — et ses grands textes lit­té­raires reco­piés pour être transmis.

Trois ensembles dominent cette lit­té­ra­ture. Le cycle de Baal, six tablettes, envi­ron mille huit cents vers conser­vés sur ce qui devait en comp­ter le double : c’est le grand œuvre, l’é­po­pée divine dont je vais par­ler lon­gue­ment. La légende de Keret, roi sans des­cen­dance à qui El appa­raît en songe. La légende d’A­q­hat, fils du juste Danel, tué pour avoir refu­sé son arc à la déesse Anat — un des textes les plus noirs et les plus beaux de la lit­té­ra­ture ancienne. Autour de ces piliers, des dizaines de textes plus courts : un poème sur la nais­sance des dieux gra­cieux, un hymne au dieu lunaire, des incan­ta­tions contre les ser­pents, des rituels où l’on voit le roi d’Ou­ga­rit sacri­fier, se puri­fier, mon­ter au temple.

Ce qui frappe d’a­bord le lec­teur des tra­duc­tions — je recom­mande celle d’An­dré Caquot et Mau­rice Szny­cer pour le fran­çais, monu­men­tale, ou celle plus récente de Mark S. Smith en anglais pour le cycle de Baal — c’est la paren­té avec la poé­sie biblique. Même paral­lé­lisme des vers, où le second membre reprend et varie le pre­mier. Mêmes for­mules, par­fois au mot près. Quand le psal­miste chante la voix de Yah­vé qui brise les cèdres du Liban, il uti­lise une phra­séo­lo­gie que les poètes d’Ou­ga­rit appli­quaient à Baal trois ou quatre siècles plus tôt. Ce n’est pas un hasard, ni un emprunt ponc­tuel : c’est une langue poé­tique com­mune, un fonds par­ta­gé de méta­phores, de rythmes, d’é­pi­thètes divines, dans lequel Israël a pui­sé comme Ouga­rit avant lui. L’hé­breu biblique et l’ou­ga­ri­tique sont des langues sœurs, si proches que les ouga­ri­to­logues de la pre­mière géné­ra­tion furent presque tous des biblistes, et que la décou­verte de Ras Sham­ra a trans­for­mé l’exé­gèse biblique plus pro­fon­dé­ment peut-être que celle des manus­crits de la mer Morte.

Une pré­cau­tion s’im­pose, que les spé­cia­listes répètent et qu’on oublie tou­jours : Ouga­rit n’est pas Canaan au sens strict. La ville se trou­vait au nord de ce que les textes anciens appellent Canaan, et ses habi­tants ne se dési­gnaient pas comme Cana­néens. Mais la reli­gion qu’on lit dans ses tablettes — les dieux, les mythes, les rites — appar­tient à l’é­vi­dence au même monde cultu­rel que celui des cités de la côte phé­ni­cienne et de l’ar­rière-pays pales­ti­nien, ce monde ouest-sémi­tique dont la reli­gion d’Is­raël est issue. Faute de biblio­thèque retrou­vée à Tyr, à Sidon ou à Hazor, Ouga­rit reste notre meilleure fenêtre, la seule grande ouverte, sur l’u­ni­vers reli­gieux que la Bible com­bat­tra. Avec cette réserve en tête, entrons dans le panthéon.

III. El, le patriarche aux che­veux gris

Au som­met du pan­théon d’Ou­ga­rit ne trône pas Baal, mais El. Son nom même est un mot com­mun : el, en ouga­ri­tique comme en hébreu, signi­fie sim­ple­ment « dieu ». Le dieu par excel­lence, donc, le dieu géné­rique deve­nu nom propre — comme si l’an­cien­ne­té de son culte remon­tait si loin qu’on n’a­vait jamais eu besoin de le nom­mer autre­ment. Les textes le décrivent avec une remar­quable constance : El est vieux. Il porte une barbe grise dont les poèmes font l’é­loge, on l’ap­pelle « le père des années », « le roi père des ans », « le tau­reau El », « le créa­teur des créa­tures », « le père de l’hu­ma­ni­té ». Il réside loin, « à la source des deux fleuves, au confluent des deux abîmes », dans une mon­tagne cos­mique où il tient audience sous une tente — détail qui devrait rete­nir l’o­reille de qui­conque a lu l’Exode et sa tente de la Ren­contre. C’est un dieu de sagesse plus que de puis­sance, un patriarche qui pré­side, arbitre, auto­rise, bénit. Dans le cycle de Baal, il n’a­git presque jamais direc­te­ment : les autres dieux viennent le voir, se pros­ternent, plaident, et El tranche — par­fois avec une fai­blesse débon­naire qui a fait dire à cer­tains com­men­ta­teurs qu’il était un dieu en retraite, un deus otio­sus. Lec­ture exces­sive : dans les rituels d’Ou­ga­rit, El reçoit des sacri­fices de pre­mier rang, et dans les légendes de Keret et d’A­q­hat, c’est lui, et lui seul, qui donne les fils et gué­rit les malades. Le vieux roi règne encore.

À ses côtés, son épouse : Athi­rat, « la Dame qui foule la mer », mère des dieux — les textes lui donnent soixante-dix fils, « les soixante-dix fils d’A­thi­rat », chiffre qui fera for­tune. C’est elle qu’on retrou­ve­ra dans la Bible sous la forme Ashe­rah, et j’y revien­drai lon­gue­ment, car son des­tin est le plus étrange de tous. Autour du couple, la famille divine s’or­ga­nise en assem­blée, le « conseil des dieux », qui se réunit sur la mon­tagne du Nord pour ban­que­ter et déli­bé­rer. Toute la struc­ture est celle d’une cour royale, d’une mai­son­née patriar­cale élar­gie : le monde divin de Canaan est une famille, avec ses géné­ra­tions, ses que­relles d’hé­ri­tage, ses fils ambi­tieux et ses filles violentes.

Et c’est ici que le lec­teur de la Bible com­mence à éprou­ver un ver­tige. Car El n’est pas, dans la Bible hébraïque, un dieu étran­ger. Il n’est jamais dénon­cé, jamais com­bat­tu, jamais moqué comme le sera Baal. El est le Dieu d’Is­raël. Le nom appa­raît des cen­taines de fois, seul ou com­po­sé : El Elyon, le Dieu très-haut que sert Mel­chi­sé­dek à Jéru­sa­lem ; El Shad­daï, sous le nom duquel, dit expres­sé­ment le livre de l’Exode, Dieu se révé­la aux patriarches avant de dire son nom de Yah­vé ; El Olam, le Dieu d’é­ter­ni­té de Ber­sa­bée ; El Béthel, le Dieu de la mai­son de El où Jacob dres­sa sa pierre. Israël lui-même — le nom du peuple, le nom du patriarche — est un nom théo­phore construit sur El, pas sur Yah­vé. Les patriarches de la Genèse plantent des arbres sacrés, dressent des stèles, sacri­fient sur les hauts lieux, ren­contrent leur Dieu à Sichem, à Béthel, à Mam­bré : toutes pra­tiques que les pro­phètes condam­ne­ront plus tard avec fureur, et qui sont exac­te­ment celles de la reli­gion cana­néenne ordinaire.

L’ex­pli­ca­tion qui s’est impo­sée dans la recherche depuis Frank Moore Cross et son Canaa­nite Myth and Hebrew Epic de 1973, affi­née depuis par Mark Smith, tient en une phrase qui a mis du temps à être pro­non­çable : Yah­vé et El ont fusion­né. Le Dieu d’Is­raël est l’hé­ri­tier de deux figures dis­tinctes — un dieu El, patriarche cana­néen ado­ré dans les sanc­tuaires du pays depuis des siècles, et un dieu Yah­vé, venu pro­ba­ble­ment du sud, des steppes de Séïr, d’É­dom, de Témân, du pays de Madiân, comme le chantent les plus vieux poèmes bibliques, le can­tique de Débo­ra en tête. Le nou­veau venu méri­dio­nal a absor­bé le vieux dieu du pays, héri­té de son trône, de sa barbe, de sa sagesse, de son conseil divin, de ses épi­thètes, de sa tente. La fusion fut si com­plète, si pré­coce, si réus­sie, que les rédac­teurs bibliques purent affir­mer sans état d’âme que El et Yah­vé n’a­vaient jamais fait qu’un. Un ver­set extra­or­di­naire du Deu­té­ro­nome, cha­pitre 32, garde pour­tant la trace de l’an­cien par­tage, dans la ver­sion des manus­crits de Qum­rân et de la Sep­tante que les mas­so­rètes cor­ri­ge­ront plus tard : quand Elyon répar­tit les nations entre les fils de El, chaque peuple reçut son dieu, et Israël échut en par­tage à Yah­vé. Un dieu par­mi les fils du Très-Haut, rece­vant sa part d’hé­ri­tage dans l’as­sem­blée divine : voi­là, fos­si­li­sé dans le texte même de la Bible, le sou­ve­nir du panthéon.

IV. Baal, le che­vau­cheur des nuées

Mais le héros des tablettes n’est pas le vieux roi. C’est le jeune dieu, le prince, celui dont le temple domi­nait le tell de Ras Sham­ra et dont le nom, comme celui d’El, est d’a­bord un mot com­mun : ba’al, en ouga­ri­tique comme en hébreu, signi­fie « sei­gneur », « maître », « pro­prié­taire » — et aus­si « mari », ce qui aura son impor­tance dans la polé­mique pro­phé­tique. Le Baal d’Ou­ga­rit a un nom propre, Hadad ou Had­du, le dieu de l’o­rage que toute la Syrie et la Méso­po­ta­mie occi­den­tale véné­raient sous des formes voi­sines — l’A­dad des Assy­riens, le Teshub des Hour­rites lui sont appa­ren­tés. Mais dans les textes, on l’ap­pelle presque tou­jours par son titre : Baal, le Sei­gneur, ou par ses épi­thètes, qui com­posent son por­trait mieux qu’au­cune sta­tue. Il est Baal Sapon, le Baal de la mon­tagne du Nord — le dje­bel Aqra, ce pic de mille sept cents mètres qui ferme l’ho­ri­zon d’Ou­ga­rit et accroche les nuages, la mon­tagne où les orages naissent, visible depuis les rem­parts de la ville, Olympe local que les Grecs appel­le­ront mont Kasios et où Zeus com­bat­tra Typhon, héri­tage direct. Il est « le Puis­sant », « le Prince, sei­gneur de la terre », « le Très-Haut ». Et sur­tout, dans une for­mule qui revient comme un refrain, il est rkb ‘rpt : le Che­vau­cheur des nuées.

Rete­nez celle-là. Le psaume 68 appelle Yah­vé « celui qui che­vauche les nuées » — la for­mule ouga­ri­tique presque à l’i­den­tique. Le psaume 104 le décrit fai­sant des nuages son char et mar­chant sur les ailes du vent. Le psaume 29, dont les spé­cia­listes s’ac­cordent à dire qu’il est l’un des plus archaïques du psau­tier et pro­ba­ble­ment l’a­dap­ta­tion d’un hymne cana­néen, fait reten­tir sept fois la « voix de Yah­vé » — c’est-à-dire le ton­nerre — qui fra­casse les cèdres du Liban et fait bon­dir les mon­tagnes. Ce psaume fonc­tionne par­fai­te­ment si l’on rem­place Yah­vé par Baal ; cer­tains cher­cheurs pensent que c’est exac­te­ment ce que fit, en sens inverse, son adap­ta­teur israé­lite. Le Dieu d’Is­raël n’a pas seule­ment héri­té d’El le patriarche : il a aus­si cap­té les attri­buts de Baal l’o­ra­geux, sa voix de ton­nerre, son char de nuages, ses éclairs, sa pluie fécon­dante. Il fal­lait bien cela pour le remplacer.

Car Baal, dans l’é­co­no­mie reli­gieuse de Canaan, occupe le poste le plus sen­sible qui soit : il fait pleu­voir. Il faut mesu­rer ce que cela signi­fie dans un pays sans grand fleuve. L’É­gypte a le Nil, la Méso­po­ta­mie a le Tigre et l’Eu­phrate ; leurs dieux de l’o­rage sont impor­tants mais pas vitaux. Le Levant, lui, ne vit que du ciel. Pas de crue, pas d’ir­ri­ga­tion qui sauve : si les pluies d’au­tomne ne viennent pas, si les pluies de prin­temps s’ar­rêtent trop tôt, c’est la famine, sim­ple­ment, la mort du blé et des trou­peaux et des enfants. Le Deu­té­ro­nome lui-même le dit avec une net­te­té remar­quable : le pays où vous entrez n’est pas comme l’É­gypte où l’on irrigue au pied, c’est un pays qui boit l’eau du ciel. Toute la vie reli­gieuse de Canaan est sus­pen­due à cette angoisse annuelle — six mois de séche­resse totale, d’a­vril à octobre, où pas une goutte ne tombe, où la végé­ta­tion meurt, où l’on guette les pre­miers nuages venus de la mer. Le dieu qui com­mande à ces nuages com­mande à la vie. Voi­là pour­quoi le jeune dieu de l’o­rage, fils cadet dans la généa­lo­gie divine — les textes le disent tan­tôt fils de Dagan, le vieux dieu du grain de la moyenne val­lée de l’Eu­phrate, tan­tôt fils d’El —, a conquis le devant de la scène. Le cycle de Baal est le récit de cette conquête.

V. Le com­bat contre la Mer

Le cycle de Baal s’ouvre sur une crise de suc­ces­sion. Yam — son nom signi­fie « Mer », c’est le même mot en hébreu — réclame la royau­té sur les dieux, et El la lui accorde, avec cette com­plai­sance du vieux sou­ve­rain pour le fils tur­bu­lent qu’on retrouve dans tant de dynas­ties. Yam envoie ses mes­sa­gers à l’as­sem­blée divine exi­ger qu’on lui livre Baal. Les dieux, ter­ro­ri­sés, baissent la tête sur leurs genoux ; Baal seul reste debout et invec­tive les mes­sa­gers. La guerre est inévi­table. Elle se joue en duel, et Baal la gagne grâce aux armes que lui forge Kothar-wa-Kha­sis — « Habile-et-Sage », l’ar­ti­san divin, le Héphaïs­tos cana­néen, dont les textes disent joli­ment qu’il réside à Mem­phis et en Crète, double adresse qui des­sine à elle seule les routes com­mer­ciales de la Médi­ter­ra­née du bronze. Kothar forge deux mas­sues aux noms par­lants, « Chas­seur » et « Expul­seur », et la seconde frappe Yam entre les yeux. La Mer s’ef­fondre, Baal l’a­chève et la disperse.

Ce com­bat du dieu de l’o­rage contre la mer est peut-être le mythe le plus ancien et le plus répan­du du Proche-Orient — les assy­rio­logues l’ap­pellent le Chaos­kampf, le com­bat contre le chaos. À Baby­lone, c’est Mar­duk contre Tia­mat, l’o­céan pri­mor­dial, dans l’E­nou­ma Elish. Chez les Hit­tites, Teshub contre le ser­pent Illuyan­ka. En Grèce, plus tard, Zeus contre Typhon — pré­ci­sé­ment sur le mont Kasios, la mon­tagne de Baal, l’emprunt est de main à main. Et dans la Bible ? Offi­ciel­le­ment, rien : la Genèse ouvre sur une créa­tion sans com­bat, où la mer n’est qu’une créa­ture docile que Dieu borne d’une parole. Mais la poé­sie biblique, plus vieille que la prose ou moins sur­veillée qu’elle, garde par­tout la mémoire de la bataille. Le psaume 74 : c’est toi qui fen­dis la Mer par ta force, qui bri­sas les têtes des dra­gons sur les eaux, qui fra­cas­sas les têtes de Lévia­than. Ésaïe 27 : en ce jour, Yah­vé châ­tie­ra de son épée dure Lévia­than le ser­pent fuyard, Lévia­than le ser­pent tor­tueux, et il tue­ra le dra­gon de la mer. Job, pas­sim. Or les tablettes d’Ou­ga­rit men­tionnent, par­mi les monstres vain­cus par Baal et Anat, un cer­tain Litan ou Lotan, « le ser­pent fuyard, le ser­pent tor­tueux, le puis­sant aux sept têtes » — les mêmes épi­thètes, dans le même ordre, mot pour mot, sept siècles avant Ésaïe. Lévia­than est un dieu, ou plu­tôt un monstre, cana­néen natu­ra­li­sé. La Bible n’a pas inven­té son bes­tiaire marin : elle l’a héri­té, en trans­fé­rant à Yah­vé les vic­toires de Baal.

Vain­queur de la Mer, Baal est roi. Mais un roi sans palais n’est pas un roi — le thème est émi­nem­ment poli­tique, et l’on songe à toutes les dynas­ties du Proche-Orient qui ont scel­lé leur légi­ti­mi­té dans la pierre d’un sanc­tuaire. Toute la sec­tion cen­trale du cycle est occu­pée par cette affaire immo­bi­lière cos­mique : Baal se plaint de n’a­voir pas de mai­son comme les autres dieux, Anat menace, Athi­rat inter­cède — on la voit se mettre en route sur son âne pour aller plai­der chez El, scène d’une drô­le­rie domes­tique qui rap­pelle que ces poèmes étaient aus­si faits pour plaire —, El finit par consen­tir, et Kothar-wa-Kha­sis bâtit sur les hau­teurs du Sapon un palais de cèdre, d’or, d’argent et de lapis-lazu­li. Un détail mer­veilleux : Kothar veut per­cer une fenêtre dans le palais, Baal refuse obs­ti­né­ment, puis cède — et c’est par cette fenêtre, ouver­ture dans les nuées, que sa voix de ton­nerre reten­tit sur le monde. Les fils de la pluie passent par la fenêtre de Baal. Quand le palais est ache­vé, Baal donne un ban­quet, par­court ses villes — les textes disent qu’il en pos­sède soixante-dix-sept, quatre-vingt-huit —, et fait entendre sa voix sainte qui fait trem­bler la terre. Le monde est en ordre : le dieu de l’o­rage règne, la pluie viendra.

VI. Mot, ou la bouche de la mort

Elle vien­drait, du moins, si le cycle s’ar­rê­tait là. Mais le poème d’I­li­mil­ku réserve à son héros un adver­saire autre­ment redou­table que la Mer. Enivré de sa vic­toire, Baal envoie ses mes­sa­gers por­ter un défi à Mot — « Mort », là encore le mot com­mun, mot en ouga­ri­tique, mavet en hébreu, la Mort en per­sonne, fils d’El, qui règne sur le monde d’en bas, la ville nom­mée Boue, le trou, l’or­dure. La réponse de Mot est un des som­mets de la poé­sie ancienne. Il décrit son appé­tit : mon gosier est le gosier du lion dans le désert, ma gorge la gorge du requin dans la mer ; je dévore à deux mains, mes sept parts sont dans mon plat, on me sert à boire à pleine jarre. Et il invite Baal à des­cendre dans sa gueule — car Mot a une lèvre contre la terre, une lèvre contre le ciel, et sa langue touche les étoiles. Devant cette bouche cos­mique, l’in­vin­cible Baal, le vain­queur de Yam, s’ef­fondre : « Ton ser­vi­teur je suis, et pour tou­jours. » Il des­cend aux enfers, après s’être accou­plé — le texte est ici abî­mé mais sug­ges­tif — avec une génisse, pour lais­ser peut-être une des­cen­dance. Et il meurt.

La nou­velle par­vient à El par des mes­sa­gers qui ont trou­vé le corps « tom­bé à terre ». Alors le vieux dieu des­cend de son trône, s’as­sied sur l’es­ca­beau, puis à terre ; il répand sur sa tête la pous­sière du deuil, se couvre d’un sac, se lacère les joues et le men­ton avec une pierre, se laboure le torse, et crie : « Baal est mort ! Que va deve­nir le peuple ? » Anat fait de même, par­cou­rant les mon­tagnes en se tailla­dant. Ces rites de lacé­ra­tion funèbre, le Lévi­tique et le Deu­té­ro­nome les inter­di­ront expres­sé­ment aux Israé­lites — vous ne vous ferez pas d’in­ci­sions pour un mort — et l’on com­prend sou­dain, en lisant Ouga­rit, ce que ces inter­dits visaient : non pas une bar­ba­rie abs­traite, mais le deuil de Baal, célé­bré rituel­le­ment chaque année quand la végé­ta­tion mou­rait. Sur le mont Car­mel, face à Élie, les pro­phètes de Baal se taillader­ont à coups d’é­pée et de lance selon leur cou­tume : le nar­ra­teur biblique savait exac­te­ment ce qu’il décrivait.

Car la mort de Baal n’est pas une fin, c’est une sai­son. Sans lui, la séche­resse règne — les sillons des champs sont brû­lés, dit le poème. C’est Anat qui ren­verse la situa­tion, et il faut s’ar­rê­ter sur elle, la déesse la plus décon­cer­tante du pan­théon. Sœur et alliée de Baal, « la Vierge Anat » — épi­thète rituelle qui ne dit rien de sa chas­te­té —, elle est la vio­lence à l’é­tat pur. Une scène fameuse la montre mas­sa­crant les hommes dans la val­lée, s’at­ta­chant des têtes cou­pées dans le dos et des mains tran­chées à la cein­ture, patau­geant dans le sang jus­qu’aux genoux, et riant, le foie gon­flé de joie, avant de se laver les mains dans la rosée du ciel. Devant le cadavre de son frère, cette éner­gie se retourne contre la Mort elle-même. Anat sai­sit Mot, et le texte énu­mère, avec la pré­ci­sion d’un manuel agri­cole : de l’é­pée elle le fend, du crible elle le vanne, au feu elle le brûle, à la meule elle le moud, dans les champs elle le sème, et les oiseaux mangent ses restes. La Mort trai­tée comme le grain — moisson­née, van­née, mou­lue, semée. Dif­fi­cile de dire plus clai­re­ment que ce mythe pense le cycle agraire, la mort néces­saire du grain enfoui pour que lève la mois­son ; on note­ra que l’i­mage tra­ver­se­ra les siècles jus­qu’aux para­boles évan­gé­liques du grain qui doit mourir.

Ensuite, El rêve : il voit les cieux pleu­voir de l’huile et les tor­rents rou­ler du miel, et il rit — Baal est vivant. Le Che­vau­cheur des nuées remonte, reprend son trône, et sept ans plus tard, car la Mort non plus ne meurt jamais tout à fait, Mot revient récla­mer son dû. Le com­bat final les oppose comme deux tau­reaux : ils s’en­cornent, se mordent, se pié­tinent, tombent ensemble, jus­qu’à ce que Sha­pash, la déesse-soleil qui voit tout, aver­tisse Mot que se dres­ser contre Baal, c’est perdre l’ap­pui d’El. Mot cède, la royau­té de Baal est confir­mée, le poème s’a­chève sur un hymne au soleil. Rien n’est abo­li, tout est ordon­né : la Mer bor­née, la Mort conte­nue, la pluie garan­tie — jus­qu’à la pro­chaine séche­resse, le pro­chain automne, la pro­chaine réci­ta­tion du poème.

VII. La reli­gion des autres, au quotidien

Les mythes sont la vitrine ; la bou­tique, elle, se tient dans les cen­taines de textes rituels, admi­nis­tra­tifs et pri­vés qui forment l’es­sen­tiel des archives. C’est là qu’on voit fonc­tion­ner une reli­gion cana­néenne réelle, et elle res­semble fort peu à l’or­gie per­pé­tuelle que la polé­mique biblique et, à sa suite, deux mil­lé­naires d’i­ma­ge­rie ont ins­tal­lée dans nos têtes. Les listes sacri­fi­cielles d’Ou­ga­rit ont la séche­resse d’une comp­ta­bi­li­té : tel jour du mois, un bœuf pour El, un mou­ton pour Baal du Sapon, un mou­ton pour Athi­rat, une colombe pour Anat ; le roi se lave, sacri­fie au cou­cher du soleil, se « désa­cra­lise ». Un pan­théon offi­ciel d’en­vi­ron trente-quatre divi­ni­tés reçoit sa pen­sion régu­lière — outre les grands déjà nom­més, on y trouve Dagan le dieu du grain, dont le temple à Ouga­rit éga­lait celui de Baal et que la Bible connaît comme le dieu des Phi­lis­tins ; Reshep, dieu de la peste et des flèches, que l’É­gypte adop­ta ; Sha­pash la soleil et Yarikh la lune ; Astar­té — Ath­tart en ouga­ri­tique —, encore dis­crète ici, pro­mise à une immense car­rière phé­ni­cienne sous le nom d’As­tar­té puis grecque sous celui d’A­phro­dite ; et Ath­tar, l’é­toile du matin, le dieu qui ten­ta de s’as­seoir sur le trône de Baal pen­dant sa mort et dont les pieds n’at­tei­gnaient pas le mar­che­pied — Ésaïe se sou­vien­dra de l’astre du matin tom­bé du ciel pour avoir vou­lu s’as­seoir trop haut, et la Vul­gate le nom­me­ra Lucifer.

Deux idées reçues méritent d’être exé­cu­tées au pas­sage, car elles encombrent encore tout ce qu’on lit sur « les cultes cana­néens ». La pre­mière est la fameuse « pros­ti­tu­tion sacrée », ces armées de hié­ro­dules qui auraient peu­plé les temples de Canaan et contre les­quelles les pro­phètes auraient ton­né. Les études des der­nières décen­nies ont eu rai­son de ce fan­tasme : rien, ni dans les textes d’Ou­ga­rit, ni dans l’é­pi­gra­phie phé­ni­cienne, n’at­teste un com­merce char­nel ins­ti­tu­tion­na­li­sé dans les sanc­tuaires. Le dos­sier repose sur des accu­sa­tions bibliques — dont le voca­bu­laire, la qede­sha, la « consa­crée », est ambi­gu — et sur Héro­dote racon­tant Baby­lone par ouï-dire. Quand les pro­phètes accusent Israël de « se pros­ti­tuer » aux Baals, la méta­phore est conju­gale : Israël est l’é­pouse, Yah­vé le mari — le baal, pré­ci­sé­ment, et Osée joue­ra de ce mot —, et tout culte étran­ger est un adul­tère. Prendre cette rhé­to­rique pour de l’eth­no­gra­phie, c’est confondre l’in­vec­tive et le reportage.

La seconde, plus grave, concerne les sacri­fices d’en­fants, ce Moloch dévo­ra­teur qui hante l’i­ma­gi­naire occi­den­tal de Flau­bert à nos jours. Ici, le dos­sier est plus dou­lou­reux et plus com­plexe. Le rite dénon­cé par la Bible — « faire pas­ser ses fils par le feu pour le molek » — trouve un écho trou­blant dans les tophets de Car­thage et d’autres colo­nies phé­ni­ciennes d’Oc­ci­dent, ces enclos à ciel ouvert où des mil­liers d’urnes contiennent les os brû­lés de très jeunes enfants, sous des stèles dédiées à Baal Ham­mon. Le débat fait rage depuis un siècle entre ceux qui y voient des cime­tières d’en­fants morts natu­rel­le­ment et ceux qui concluent au sacri­fice, et la balance des études récentes penche, il faut le dire hon­nê­te­ment, vers la réa­li­té au moins occa­sion­nelle du rite en contexte punique. Mais rien de tel n’ap­pa­raît à Ouga­rit : pas un texte rituel, pas une trace archéo­lo­gique. Et le plus trou­blant est ailleurs : les pro­phètes eux-mêmes laissent entendre que ceux qui sacri­fiaient ain­si leurs pre­miers-nés en Juda croyaient les offrir à Yah­vé. Ézé­chiel va jus­qu’à cette phrase ver­ti­gi­neuse : je leur ai don­né des lois qui n’é­taient pas bonnes, des cou­tumes dont ils ne pou­vaient pas vivre. Le sacri­fice d’I­saac, arrê­té au der­nier geste, et le rachat rituel des pre­miers-nés pres­crit par l’Exode se com­prennent sur ce fond. Autre­ment dit, la fron­tière ne pas­sait pas entre une reli­gion cana­néenne bar­bare et une reli­gion israé­lite pure : elle pas­sait à l’in­té­rieur d’un même monde reli­gieux, que la réforme pro­phé­tique et deu­té­ro­no­miste a fini par cou­per en deux, reje­tant dans le camp de « Canaan » ce qu’elle arra­chait de son propre passé.

C’est peut-être la leçon la plus sûre de tout le dos­sier : les Cana­néens n’existent pas, en tant qu’autre abso­lu. L’ar­chéo­lo­gie de la Pales­tine ancienne, depuis les années 1980 — les pros­pec­tions d’Is­raël Fin­kel­stein dans les col­lines de Cis­jor­da­nie en par­ti­cu­lier —, a mon­tré que les pre­miers vil­lages israé­lites de l’âge du fer, ces hameaux de mai­sons à piliers qui appa­raissent vers 1200 sur les hau­teurs, sont maté­riel­le­ment indis­cer­nables des vil­lages cana­néens : mêmes pote­ries, mêmes outils, même archi­tec­ture, à un détail près, l’ab­sence d’os de porc. Pas de trace d’in­va­sion mas­sive, pas de rup­ture de peu­ple­ment : Israël a émer­gé de Canaan, popu­la­tion des marges, mon­ta­gnards, pas­teurs séden­ta­ri­sés, peut-être ren­for­cés d’un petit groupe venu du sud avec son dieu Yah­vé. La Bible elle-même, dans ses aveux invo­lon­taires, dit la même chose : Ézé­chiel encore, apos­tro­phant Jéru­sa­lem — ton père était amo­rite et ta mère hit­tite ; par tes ori­gines et ta nais­sance, tu es du pays de Canaan.

VIII. La guerre des prophètes

Si Israël est sor­ti de Canaan, alors la haine biblique de Baal n’est pas une guerre étran­gère : c’est une guerre civile. Et comme toutes les guerres civiles, elle fut longue, incer­taine, et son récit fut écrit par les vain­queurs long­temps après les batailles.

La scène pri­mi­tive, celle que tout lec­teur de la Bible garde en mémoire, se joue sur le mont Car­mel, ce pro­mon­toire qui tombe dans la mer au sud de l’ac­tuelle Haï­fa — un haut lieu de Baal depuis tou­jours, sans doute, puisque des siècles plus tard les auteurs clas­siques y connaissent encore un « Zeus Car­mel ». Pre­mier livre des Rois, cha­pitre 18 : trois ans de séche­resse, et le pro­phète Élie pro­pose au roi Achab un duel litur­gique entre lui, seul, et quatre cent cin­quante pro­phètes de Baal. Deux tau­reaux, deux bûchers, pas de feu : le dieu qui répon­dra par le feu, c’est lui le dieu. Les pro­phètes de Baal dansent en boi­tillant autour de leur autel du matin à midi, s’en­taillent à l’é­pée et à la lance jus­qu’au sang, et rien. Élie les raille — criez plus fort ! c’est un dieu : il médite, ou il est à l’é­cart, ou en voyage ; peut-être qu’il dort et il se réveille­ra. Puis il fait trem­per trois fois son propre bûcher, invoque Yah­vé, le feu tombe, le peuple se pros­terne, les quatre cent cin­quante sont égor­gés au tor­rent de Qishôn, et la pluie revient.

Relu depuis Ouga­rit, ce récit gagne une pro­fon­deur féroce. Tout y est ciblé. La séche­resse elle-même : c’est le ter­rain de Baal, la crise qu’il est cen­sé résoudre, et le nar­ra­teur la lui confisque — c’est Yah­vé qui ferme et ouvre le ciel. Les lacé­ra­tions : le deuil rituel de Baal mort, que nous connais­sons désor­mais par le poème d’I­li­mil­ku. Et jus­qu’aux sar­casmes d’É­lie : un dieu qui dort et qu’il faut réveiller, un dieu en voyage, un dieu absent — c’est le Baal du cycle, le dieu qui meurt et des­cend chez Mot pen­dant que la terre brûle. La raille­rie n’est pas gra­tuite : elle sup­pose, chez l’au­teur et son public, une connais­sance intime de la théo­lo­gie adverse. On ne cari­ca­ture si pré­ci­sé­ment que ce qu’on connaît de l’intérieur.

L’ar­rière-plan his­to­rique de ce cycle d’É­lie, c’est la crise du IXe siècle. Le royaume du Nord, Israël, est alors une puis­sance régio­nale gou­ver­née par la dynas­tie d’Om­ri, et Achab a épou­sé Jéza­bel, fille du roi de Tyr Itho­baal — dont le nom signi­fie « Baal est avec lui » ; le beau-père d’A­chab était prêtre d’As­tar­té avant de prendre le trône, nous dit Ménandre d’É­phèse via Fla­vius Josèphe. Le mariage est une alliance com­mer­ciale et diplo­ma­tique clas­sique, et avec la prin­cesse vient son dieu : Achab bâtit à Sama­rie un temple au Baal tyrien — pro­ba­ble­ment Baal Sha­mem, le « Sei­gneur des cieux » phé­ni­cien, ou Mel­qart, le dieu poliade de Tyr, les spé­cia­listes en débattent. Pour les rédac­teurs des livres des Rois, écri­vant deux siècles plus tard dans une pers­pec­tive yah­viste exclu­sive, c’est le crime abso­lu, et Jéza­bel devient le visage même de l’i­do­lâ­trie, jus­qu’à sa mort — défe­nes­trée, pié­ti­née, man­gée par les chiens sous les murs de Jiz­réel lors du putsch de Jéhu, qui exter­mine dans la fou­lée les fidèles de Baal ras­sem­blés par ruse dans leur temple. La Bible raconte cette purge avec une satis­fac­tion qu’on a le droit de trou­ver glaçante.

Mais le plus révé­la­teur n’est pas dans ces grandes scènes : il est dans l’o­no­mas­tique, cette archive invo­lon­taire. Le propre fils de Saül, pre­mier roi d’Is­raël, s’ap­pelle Esh­baal, « homme de Baal » ; son petit-fils, Merib­baal. Un fils de David porte le nom de Bee­lya­da, « Baal a connu ». Les scribes des livres de Samuel, plus tar­difs et plus scru­pu­leux, ont maquillé ces noms embar­ras­sants en rem­pla­çant l’élé­ment Baal par boshet, « la honte » — Esh­baal devient Ish­bo­shet, « homme de honte » —, mais les Chro­niques, moins vigi­lantes, ont lais­sé pas­ser les formes ori­gi­nales, et la com­pa­rai­son des deux livres per­met de prendre la cen­sure sur le fait, en fla­grant délit de retouche. De même, les ostra­ca de Sama­rie — des reçus de livrai­son de vin et d’huile du VIIIe siècle retrou­vés dans le palais — alignent des noms de per­sonnes com­po­sés tan­tôt avec Yah­vé, tan­tôt avec Baal, dans des pro­por­tions com­pa­rables. Au temps d’O­sée, dans les cam­pagnes du royaume du Nord, on pou­vait donc s’ap­pe­ler « Baal est mon père » et livrer son huile au palais sans que per­sonne y trouve à redire. L’ex­clu­si­visme yah­viste n’é­tait pas l’é­tat natu­rel d’Is­raël : c’é­tait le pro­gramme d’une mino­ri­té mili­tante, le par­ti de « Yah­vé seul », comme l’a appe­lé l’his­to­rien Mor­ton Smith, qui mit des siècles à conqué­rir la défi­ni­tion même de la reli­gion nationale.

Osée, jus­te­ment, au VIIIe siècle, invente l’arme qui gagne­ra la guerre : la méta­phore conju­gale. Israël est l’é­pouse infi­dèle qui court après ses amants — les Baals — parce qu’elle croit tenir d’eux le blé, le vin, l’huile, la laine et le lin ; et elle ne sait pas, dit Yah­vé, que c’est moi qui lui don­nais tout cela. On ne sau­rait mieux avouer le fond du litige : la pluie et la fer­ti­li­té, le por­te­feuille minis­té­riel de Baal. Et Osée pousse le jeu de mots jus­qu’au ver­tige : au jour de la récon­ci­lia­tion, tu m’ap­pel­le­ras « mon mari » — ishi — et tu ne m’ap­pel­le­ras plus « mon baal » — ba’a­li, qui veut dire exac­te­ment la même chose. Toute l’o­pé­ra­tion est là, dans ce glis­se­ment d’un syno­nyme à l’autre : faire qu’un mot ordi­naire de la langue, « sei­gneur-mari », devienne impro­non­çable parce qu’il est aus­si le nom du rival. Puis vien­dront la réforme de Josias à la fin du VIIe siècle — des­truc­tion des hauts lieux, des autels, des objets de Baal et d’A­she­rah jusque dans le Temple de Jéru­sa­lem, cen­tra­li­sa­tion du culte —, l’é­cole deu­té­ro­no­miste qui réécri­ra toute l’his­toire natio­nale comme une longue rechute dans le baa­lisme ponc­tuée de châ­ti­ments, et enfin l’exil à Baby­lone, qui don­ne­ra rétros­pec­ti­ve­ment rai­son aux pro­phètes : nous avons été dépor­tés parce que nos pères ont ser­vi les Baals. La défaite poli­tique d’Is­raël fut la vic­toire théo­lo­gique de Yah­vé seul. C’est dans les ruines de Jéru­sa­lem et sur les canaux de Baby­lone que le mono­théisme strict est né, avec le second Ésaïe : avant moi aucun dieu ne fut for­mé, et après moi il n’y en aura pas. Phrase inouïe, qui ne se contente plus d’in­ter­dire les autres dieux : elle les déclare inexis­tants. À par­tir de là, Baal ne sera même plus un rival. Il sera un néant, du bois et de la pierre, une fic­tion — jus­qu’à ce qu’une char­rue syrienne le réveille.

IX. Ashe­rah, l’é­pouse effacée

Il y a pour­tant, dans cette his­toire d’ef­fa­ce­ment, un cas plus trou­blant que celui de Baal : celui de la déesse. Car Baal, au moins, la Bible le com­bat de face, en enne­mi décla­ré, et cette hos­ti­li­té même lui a conser­vé une exis­tence. Ashe­rah, elle, a subi un trai­te­ment plus radi­cal : on l’a d’a­bord épou­sée, puis répu­diée, puis trans­for­mée en objet.

Repre­nons depuis Ouga­rit. Athi­rat, épouse d’El, mère des soixante-dix dieux, la Dame qui foule la mer. Si Yah­vé a héri­té du trône d’El, de sa barbe, de son conseil et de sa tente — qu’est deve­nue la femme d’El ? La ques­tion a long­temps sem­blé sacri­lège, ou sim­ple­ment absurde. Puis l’ar­chéo­lo­gie s’en est mêlée, à sa manière têtue. En 1975–76, une fouille israé­lienne diri­gée par Ze’ev Meshel dégage, sur une col­line per­due du Sinaï nord-orien­tal, au bord de l’an­cienne piste de Gaza vers la mer Rouge, un petit site du VIIIe siècle avant notre ère : Kun­tillet Ajrud, sans doute une sta­tion-cara­van­sé­rail à colo­ra­tion reli­gieuse — et je note au pas­sage, pour mes lec­teurs fidèles, qu’il fau­dra bien qu’un jour je consacre à ce cara­van­sé­rail-là une entrée de plus dans ma col­lec­tion. Sur les jarres de sto­ckage et les enduits muraux, des ins­crip­tions en hébreu. Plu­sieurs sont des béné­dic­tions, et elles disent, en toutes lettres : « Je te bénis par Yah­vé de Sama­rie et par son Ashe­rah. » Une autre : « par Yah­vé de Témân et par son Ashe­rah. » Quelques années plus tard, une ins­crip­tion funé­raire de Khir­bet el-Qom, près d’Hé­bron, en Juda même, livre la même for­mule : béni soit Ouriya­hou par Yah­vé, et par son Ashe­rah il l’a sauvé.

Yah­vé et son Ashe­rah. Il faut mesu­rer l’onde de choc. Débat phi­lo­lo­gique immé­diat, tou­jours ouvert : le pos­ses­sif inter­dit-il d’y voir un nom propre de déesse ? S’a­git-il de « son ashé­ra », l’ob­jet cultuel, le poteau sacré qui se dres­sait près des autels et que la Bible ordonne inlas­sa­ble­ment de brû­ler ? Mais même dans cette lec­ture mini­male, l’ob­jet repré­sente ou média­tise une pré­sence divine asso­ciée à Yah­vé — et l’i­co­no­gra­phie du pays, ces cen­taines de figu­rines fémi­nines aux seins sou­te­nus des mains, retrou­vées par mil­liers dans les mai­sons de Juda aux VIIIe-VIIe siècles, jus­qu’à Jéru­sa­lem, dit assez que la pié­té domes­tique fai­sait place à une figure fémi­nine du divin. La lec­ture la plus éco­no­mique de l’en­semble du dos­sier, défen­due entre autres par William Dever et dis­cu­tée pied à pied depuis qua­rante ans, est aus­si la plus simple : pour beau­coup d’Is­raé­lites et de Judéens de l’é­poque royale, Yah­vé avait une parèdre, héri­tée de l’é­pouse d’El, et elle s’ap­pe­lait Ashe­rah. La Bible elle-même en garde la trace comp­table : au temple de Jéru­sa­lem, nous disent les Rois, se dres­sait une sta­tue d’A­she­rah, des femmes tis­saient des vête­ments pour elle, et il fal­lut la réforme de Josias pour la sor­tir, la brû­ler au Cédron et en dis­per­ser la cendre. On ne brûle pas si solen­nel­le­ment ce qui n’existe pas.

Le sort ulté­rieur de la déesse est une leçon de phi­lo­lo­gie amère. Les rédac­teurs bibliques ont si bien réduit Ashe­rah à son poteau que les tra­duc­teurs grecs de la Sep­tante, quelques siècles plus tard, ne savaient mani­fes­te­ment plus de quoi il s’a­gis­sait : ils ont ren­du le mot par alsos, « bos­quet », et la Vul­gate a sui­vi avec lucus. Pen­dant deux mille ans, les lec­teurs de la Bible ont donc cru que les rois impies plan­taient des bos­quets et que les rois pieux les cou­paient — jar­di­nage mys­té­rieux dont per­sonne ne com­pre­nait l’en­jeu. La mère des dieux était deve­nue une haie. Il a fal­lu Ouga­rit pour lui rendre son nom, son rang et son his­toire ; et il est dif­fi­cile de ne pas voir, dans cette longue amné­sie, autre chose qu’un acci­dent de tra­duc­tion. Le mono­théisme qui a triom­phé est un mono­théisme au mas­cu­lin, et l’ef­fa­ce­ment de la déesse en fut une des condi­tions. Que la mys­tique juive ulté­rieure ait réin­tro­duit, sous le nom de She­khi­na, une pré­sence fémi­nine de Dieu, et que la pié­té médi­ter­ra­néenne ait repor­té sur d’autres figures mater­nelles une part de cette fer­veur, ce sont des suites de l’his­toire que cha­cun médi­te­ra comme il l’en­tend ; je me contente de poser les dates.

X. Du Prince Baal au prince des mouches

Reste à racon­ter la seconde mort de Baal : non plus l’ef­fa­ce­ment, mais la défi­gu­ra­tion. Elle com­mence par un jeu de mots. Deuxième livre des Rois, cha­pitre 1 : le roi Ocho­zias, bles­sé, envoie consul­ter « Baal Zebub, dieu d’É­q­ron », cité phi­lis­tine. Baal zebub : « Baal des mouches ». Aucun dieu du Proche-Orient ne s’est jamais appe­lé ain­si ; en revanche, les textes d’Ou­ga­rit connaissent l’é­pi­thète zbl b’l — « le Prince Baal », zabul, l’Al­tesse. La qua­si-cer­ti­tude des phi­lo­logues est qu’on tient ici une cari­ca­ture déli­bé­rée : les scribes judéens ont tor­du « Baal le Prince » en « Baal des mouches », d’une lettre, comme on crève un por­trait. La défor­ma­tion a fait une car­rière que ses auteurs n’au­raient pas osé rêver : pas­sée dans le grec des évan­giles sous la forme Beel­ze­boul, chef des démons par qui les adver­saires de Jésus expliquent ses exor­cismes, puis dans le latin et dans toutes les langues d’Eu­rope, elle donne Bel­zé­buth, prince des démons, pilier de la démo­no­lo­gie médié­vale, per­son­nage du Para­dis per­du de Mil­ton et loca­taire per­pé­tuel de la culture popu­laire. Le dieu de l’o­rage d’Ou­ga­rit, le Che­vau­cheur des nuées, celui dont la voix fai­sait trem­bler les mon­tagnes de joie, sur­vit dans nos langues sous les espèces d’un sei­gneur des mouches. Gol­ding, sans le vou­loir peut-être, a bou­clé la boucle en don­nant ce titre à son roman sur la sau­va­ge­rie recommencée.

Le même méca­nisme — gar­der le nom, inver­ser le signe — a trai­té le sacri­fice cana­néen : le terme molek, qui dési­gnait pro­ba­ble­ment un type d’of­frande (le molk des stèles puniques) ou une divi­ni­té liée au monde des morts, est deve­nu Moloch, voca­li­sé par déri­sion sur le gaba­rit de boshet, la honte, et pro­mu ogre uni­ver­sel. Et il a trai­té les dieux en bloc : les she­dim aux­quels, disent le Deu­té­ro­nome et le psaume 106, on sacri­fiait des fils et des filles — le mot est appa­ren­té à un terme assy­rien dési­gnant des esprits pro­tec­teurs — devien­dront les démons du judaïsme tar­dif ; la Sep­tante tra­dui­ra « idoles des nations » par dai­mo­nia, et saint Paul écri­ra aux Corin­thiens que ce que les païens sacri­fient, ils le sacri­fient aux démons. La messe est dite, si j’ose l’ex­pres­sion : les dieux des autres ne sont plus de faux dieux, ils sont de vrais diables. Toute la démo­no­lo­gie occi­den­tale est, pour une part qu’on mesure mal, un pan­théon cana­néen retour­né comme un gant — jus­qu’à Astar­té deve­nue Asta­roth, démon mâle à qui les gri­moires de la Renais­sance donnent qua­rante légions, et jus­qu’au Lévia­than de nos abysses poli­tiques via Hobbes. Les dieux vain­cus ne dis­pa­raissent pas : ils changent d’emploi dans la distribution.

XI. La survivance

Car ils n’ont pas dis­pa­ru, et c’est peut-être la par­tie de l’his­toire que je pré­fère — celle qui se lit sur les cartes et se visite à pied. Baal a sur­vé­cu d’a­bord chez les siens, les Phé­ni­ciens, qui ont por­té ses ava­tars sur toutes les rives : Mel­qart, le Baal de Tyr, que les Grecs iden­ti­fièrent à Héra­clès et dont le temple de Gadès — Cadix — pas­sait pour l’un des plus véné­rables de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale ; Baal Ham­mon à Car­thage, avec sa parèdre Tanit, face de Baal ; Baal Sha­mem, le Sei­gneur des cieux, hono­ré de Byblos à Pal­myre, où il devint ce Baal­sha­min dont le petit temple, l’un des mieux conser­vés du Proche-Orient romain, fut dyna­mi­té par l’É­tat isla­mique en août 2015 — le der­nier épi­sode en date, et l’on aime­rait pou­voir écrire le der­nier tout court, de la longue guerre contre les dieux de Canaan. À Pal­myre encore, Bêl — forme locale conta­mi­née par le Bel baby­lo­nien — avait son grand sanc­tuaire, détruit le même mois. À Hélio­po­lis du Liban, le Baal local, assi­mi­lé à Jupi­ter, reçut sous les Sévères le plus grand temple du monde romain, et la ville garde son nom à double fond : Baal­bek. Qui­conque a levé les yeux sur les six colonnes sur­vi­vantes du grand temple sait qu’elles écrasent tout ce que Rome a bâti chez elle ; c’est le tom­beau le plus déme­su­ré jamais éle­vé à un dieu de l’o­rage levan­tin, et il porte encore son nom.

Baal a sur­vé­cu aus­si en sous-main, dans les textes mêmes de ses vain­queurs, et pas seule­ment dans les psaumes de l’o­rage. Quand Daniel, au IIe siècle avant notre ère, voit dans sa vision noc­turne un Ancien des jours au vête­ment blanc comme neige et aux che­veux comme laine pure, sié­geant sur un trône de flammes par­mi les myriades de l’as­sem­blée céleste, puis quel­qu’un « comme un fils d’homme » venant avec les nuées du ciel rece­voir de lui la royau­té éter­nelle — tout ouga­ri­to­logue recon­naît la scène : le vieux dieu che­nu qui pré­side, le jeune dieu che­vau­cheur de nuées qui reçoit la royau­té. El et Baal, reve­nus par la fenêtre de l’a­po­ca­lyp­tique sept siècles après leur expul­sion offi­cielle, et pro­mis, via ce « fils d’homme » que les évan­giles appli­que­ront à Jésus venant sur les nuées, à une pos­té­ri­té chré­tienne immense. La struc­ture la plus pro­fonde de l’i­ma­gi­naire reli­gieux occi­den­tal — le Père ancien, le Fils intro­ni­sé dans les nuées, le dra­gon marin vain­cu à la fin des temps dans l’A­po­ca­lypse — recon­duit, à qui veut bien le voir, la dra­ma­tur­gie du cycle de Baal. On a effa­cé les noms ; on a gar­dé la pièce.

Et il a sur­vé­cu dans la terre et dans les langues. Le mot baal désigne tou­jours, en hébreu moderne, le mari et le pro­prié­taire, et l’a­gri­cul­ture plu­viale, sans irri­ga­tion, s’y dit encore ba’al — les agro­nomes israé­liens parlent de cultures ba’al sans pen­ser à mal : la pluie est res­tée sa pro­prié­té. La topo­ny­mie du Levant est constel­lée de ses lieux — Baal­bek donc, mais la Bible elle-même en énu­mère, Baal-Peor, Baal-Hat­sor, Baal-Gad au pied de l’Her­mon. Le dje­bel Aqra, son Olympe, res­ta mon­tagne sainte pour les Hit­tites, les Grecs, les chré­tiens — saint Bar­laam y eut son monas­tère, chris­tia­ni­sant le som­met — avant de deve­nir aujourd’­hui un poste-fron­tière mili­ta­ri­sé entre Tur­quie et Syrie, inter­dit d’ac­cès : le Sapon attend tou­jours ses archéo­logues. Quant au grand rival, il n’a pas gagné sur toute la ligne qu’on croit : les pay­sans du Liban et de Syrie, chré­tiens et musul­mans confon­dus, ont invo­qué jus­qu’au XXe siècle, pour la pluie, des saints cava­liers et des Khi­dr ver­doyants qui occupent très exac­te­ment l’an­cien poste ; l’eth­no­gra­phie du Proche-Orient regorge de ces recon­duc­tions. La fonc­tion est indes­truc­tible parce que la séche­resse revient chaque année ; seuls les titu­laires changent.

XII. Retour au cap du fenouil

J’ai­me­rais finir où tout a com­men­cé, sur le tell de Ras Sham­ra, que l’on peut encore visi­ter quand les cir­cons­tances le per­mettent — la mis­sion archéo­lo­gique fran­co-syrienne, inter­rom­pue par la guerre en 2011, n’a repris que par inter­mit­tence, et le site, m’a-t-on dit, s’en­sau­vage dou­ce­ment, le fenouil rega­gnant du ter­rain sur les tran­chées de Schaef­fer. Il reste peu de choses à hau­teur d’œil : des sou­bas­se­ments, le puits d’en­trée des tombes voû­tées, l’a­morce des deux temples sur l’a­cro­pole. Celui de Baal était visible de loin en mer ; on y a retrou­vé des ancres de pierre votives, offertes par des marins sau­vés du nau­frage, car le maître de l’o­rage était aus­si, logi­que­ment, le patron de ceux qui tra­versent son domaine. Une des plus belles pièces du site, aujourd’­hui au Louvre, est la stèle dite du « Baal au foudre » : le dieu y marche vers la droite, coif­fé de la tiare à cornes, bran­dis­sant la mas­sue, et tenant de la main gauche une lance dont la hampe se ter­mine en rameau végé­tal — l’é­clair qui devient plante, la foudre qui devient blé, tout le théo­lo­gème résu­mé en un motif de sculp­teur. Sous ses pieds, deux lignes ondu­lées : les mon­tagnes, ou les eaux. Devant lui, minus­cule, un per­son­nage debout sur un socle : le roi d’Ou­ga­rit, sans doute, sous la pro­tec­tion de son grand dieu.

Trois mille deux cents ans après l’in­cen­die, le bilan de cette affaire tient en peu de mots, mais il me semble qu’il vaut d’être pesé. Une civi­li­sa­tion a per­du la guerre de la mémoire — pas une guerre mili­taire : Israël n’a jamais détruit Ouga­rit, qui est tom­bée avant lui, ni conquis la Phé­ni­cie ; une guerre d’é­cri­ture. Ses dieux ont été héri­tés, pillés, retour­nés, cari­ca­tu­rés, puis niés. Ses poèmes ont brû­lé avec ses archives, et pen­dant deux mil­lé­naires et demi, la seule voix qui par­lât d’elle fut celle de son adver­saire théo­lo­gique, relayée par deux reli­gions mon­diales. Aucune calom­nie de l’his­toire n’a eu pareille caisse de réso­nance. Et puis les textes sont reve­nus, par le plus impro­bable des canaux — une char­rue, un conser­va­teur atten­tif, trois phi­lo­logues de génie —, et il a fal­lu réap­prendre à lire la Bible elle-même à la lumière de ce qu’elle avait vou­lu faire oublier. C’est aujourd’­hui un acquis tran­quille de la recherche, ensei­gné dans les meilleures facul­tés de théo­lo­gie : le mono­théisme n’est pas tom­bé du ciel, il s’est arra­ché à un poly­théisme dont il a tout gar­dé, la langue, la poé­tique, la litur­gie, les méta­phores, et jus­qu’au trône et aux nuées de son Dieu. Les vain­cus sont dans les fondations.

Je repense sou­vent, à ce pro­pos, à une phrase des tablettes, dans le mes­sage que Baal envoie à Anat pour l’in­vi­ter dans son palais neuf. Il lui pro­met de lui révé­ler un secret : la parole de l’arbre et le mur­mure de la pierre, l’en­tre­tien des cieux avec la terre, des abîmes avec les étoiles — la foudre que les cieux ignorent, la parole que les hommes ne connaissent pas et que les mul­ti­tudes de la terre ne com­prennent pas. Viens, dit-il, et je la cher­che­rai, moi, au cœur de ma mon­tagne. Le poète d’Ou­ga­rit ne se dou­tait pas qu’il décri­vait par avance le sort de son propre texte : une parole que les mul­ti­tudes de la terre ne com­pren­draient plus, enfouie au cœur d’une col­line, atten­dant. Elle a atten­du trente-deux siècles. Depuis 1929, elle parle de nou­veau, à qui prend la peine de l’é­cou­ter — et j’es­père avoir don­né envie, au moins, d’al­ler y tendre l’oreille.

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Par­tie 3

 

TROI­SIÈME PARTIE

LA PISTE

Thi­rion res­ta incons­cient pen­dant deux heures. On l’a­vait trans­por­té dans sa chambre, et le méde­cin appe­lé par Maz­lou­mian avait diag­nos­ti­qué une com­mo­tion sans gra­vi­té. Il se réveille­rait avec un mal de crâne et un trou dans la mémoire, mais rien de plus.

— Qui a fait ça ? deman­da Brewster.

Per­sonne ne répon­dit. Dans le bar, les rési­dents s’é­taient regrou­pés, livides, évi­tant de se regar­der. La lampe à pétrole pro­je­tait des ombres mou­vantes sur les murs. Dehors, la pluie avait repris, plus vio­lente que jamais.

— Quel­qu’un l’a frap­pé pour l’empêcher de par­ler, dit Max Mal­lo­wan. Ce qui signi­fie que Thi­rion avait rai­son. Il savait qui était le voleur.

— Ou bien il croyait le savoir, nuan­ça Mrs Mal­lo­wan. Ce qui n’est pas la même chose.

Mathilde se tai­sait. Elle pen­sait à ce que Thi­rion s’ap­prê­tait à dire avant que la lumière s’é­teigne. Il allait nom­mer quel­qu’un. Qui ?

Elle regar­da les visages autour d’elle. Hova­nes­sian, impas­sible, fumant une ciga­rette avec un calme qui fri­sait l’in­dif­fé­rence. Brews­ter, agi­té, qui fai­sait les cent pas devant la fenêtre. Les Mal­lo­wan, côte à côte comme tou­jours, for­mant un front uni. Et Kri­kor Maz­lou­mian, debout près de la porte, le visage fermé.

L’un d’entre eux avait frap­pé Thi­rion. L’un d’entre eux était le voleur.

*

Le neu­vième jour se leva gris et froid. Thi­rion était réveillé mais ne se sou­ve­nait de rien. Il ne se sou­ve­nait pas de s’être levé pour faire son annonce, ne se sou­ve­nait pas d’a­voir dit qu’il savait qui était le cou­pable, ne se sou­ve­nait même pas d’a­voir bu au bar. Le coup sur la tête avait effa­cé les der­nières heures de sa mémoire.

— C’est pra­tique, mar­mon­na Brews­ter au petit-déjeuner.

— Qu’est-ce que vous insi­nuez ? deman­da Mrs Mallowan.

— Rien. Je constate.

L’at­mo­sphère était deve­nue irres­pi­rable. Plus per­sonne ne fai­sait sem­blant. Les regards étaient ouver­te­ment hos­tiles, les silences accu­sa­teurs. Cha­cun soup­çon­nait cha­cun, et cha­cun savait qu’il était soupçonné.

Mathilde déci­da de prendre l’air. Elle mon­ta sur le toit-ter­rasse de l’hô­tel, un endroit qu’elle avait décou­vert la veille en cher­chant un peu de soli­tude. De là-haut, on voyait les toits d’A­lep sous la pluie, les cou­poles, les mina­rets, la masse sombre de la cita­delle au loin.

Elle n’é­tait pas seule. Mrs Mal­lo­wan était là, assise sur un banc de pierre sous un auvent, son car­net ouvert sur les genoux. Elle grif­fon­nait furieu­se­ment, indif­fé­rente à la pluie qui tom­bait à quelques cen­ti­mètres d’elle.

— Vous aus­si, vous aviez besoin d’air, dit-elle sans lever les yeux.

— Je ne vous dérange pas ?

— Au contraire. J’ai besoin de quel­qu’un à qui parler.

Mathilde s’as­sit à côté d’elle. Mrs Mal­lo­wan refer­ma son car­net et le glis­sa dans sa poche.

— J’ai réflé­chi toute la nuit, dit-elle. À ce vol. À cette tablette. À Thi­rion qu’on a frap­pé. Et je crois que j’ai com­pris quelque chose.

— Quoi ?

— Ce vol n’est pas ce qu’il paraît.

Mathilde fron­ça les sourcils.

— Qu’est-ce que vous vou­lez dire ?

— Je veux dire que nous avons tous sup­po­sé que quel­qu’un avait volé la tablette parce qu’elle avait de la valeur. C’est l’ex­pli­ca­tion évi­dente. Mais les expli­ca­tions évi­dentes sont rare­ment les bonnes.

— Alors pour­quoi l’au­rait-on volée ?

Mrs Mal­lo­wan se tour­na vers elle, les yeux brillants.

— Pour l’empêcher de parler.

*

Mathilde ne com­prit pas tout de suite. Mrs Mal­lo­wan pour­sui­vit, de sa voix calme de conteuse.

— Vous m’a­vez dit que cette tablette por­tait une ins­crip­tion ara­méenne. Une marque de pro­prié­té attri­buant l’ob­jet au tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor. C’est ça qui lui don­nait sa valeur, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Et si cette ins­crip­tion était fausse ?

Mathilde ouvrit la bouche, puis la refer­ma. Elle n’a­vait pas envi­sa­gé cette possibilité.

— Un faux ?

— Pour­quoi pas ? Hova­nes­sian est anti­quaire. Il achète et vend des objets dont la pro­ve­nance est sou­vent dou­teuse. Qui nous dit qu’il ne vend pas aus­si des faux ?

— Mais il m’a mon­tré la tablette pour que je l’authentifie…

— Exac­te­ment. Il vou­lait votre cau­tion scien­ti­fique. Une épi­gra­phiste du Louvre qui confirme l’ins­crip­tion, ça rend le faux plus crédible.

Mathilde secoua la tête.

— Non. J’ai exa­mi­né l’ins­crip­tion. Elle était authen­tique. L’a­ra­méen était cor­rect, le style cohé­rent avec l’é­poque néo-babylonienne.

— Vous en êtes certaine ?

— Oui.

Mrs Mal­lo­wan hocha len­te­ment la tête.

— Alors nous devons cher­cher ailleurs. L’ins­crip­tion était vraie, mais peut-être que le texte akka­dien, lui, disait quelque chose qu’il ne fal­lait pas dire.

— Le texte akkadien ?

— Vous m’a­vez dit que c’é­tait un docu­ment admi­nis­tra­tif. Un inven­taire, ou un contrat. Qu’est-ce qu’il conte­nait exactement ?

Mathilde fer­ma les yeux, essayant de se sou­ve­nir. Elle avait eu si peu de temps pour exa­mi­ner la tablette. Elle avait mémo­ri­sé l’ins­crip­tion ara­méenne parce qu’elle était inha­bi­tuelle, mais le texte akkadien…

— C’é­tait une liste, dit-elle len­te­ment. Une liste d’ob­jets. Des vases, des bijoux, des sta­tues. Avec des quan­ti­tés et des origines.

— Des origines ?

— Oui. Les objets venaient de dif­fé­rents endroits. Damas, Tyr, Gaza, Jérusalem…

Elle s’ar­rê­ta net. Mrs Mal­lo­wan la regar­dait avec intensité.

— Jéru­sa­lem, répé­ta la romancière.

— Oui. Il y avait une men­tion de Jéru­sa­lem. Des objets sacrés, si je me sou­viens bien. Des usten­siles du Temple.

Le silence tom­ba entre elles. La pluie cré­pi­tait sur l’auvent, mais ni l’une ni l’autre ne l’en­ten­dait plus.

— Les objets du Temple de Jéru­sa­lem, dit Mrs Mal­lo­wan. Ceux que Nabu­cho­do­no­sor a empor­tés après la des­truc­tion de la ville. Le butin sacré des Hébreux.

— Oui.

— Et cette tablette était un inven­taire de ce butin.

— Pro­ba­ble­ment.

Mrs Mal­lo­wan se leva et mar­cha jus­qu’au bord de la ter­rasse, regar­dant la ville sous la pluie.

— Savez-vous ce que cela signi­fie, made­moi­selle Verdier ?

Mathilde le savait. Elle com­men­çait à comprendre.

— Cette tablette n’est pas seule­ment une curio­si­té archéo­lo­gique, pour­sui­vit Mrs Mal­lo­wan. C’est un docu­ment poli­tique. Une preuve de ce que Baby­lone a pris à Jéru­sa­lem. Une liste des tré­sors du Temple.

— Les sio­nistes, mur­mu­ra Mathilde.

— Entre autres. Le mou­ve­ment sio­niste réclame la créa­tion d’un foyer natio­nal juif en Pales­tine. Un docu­ment prou­vant l’exis­tence des tré­sors du Temple, leur énu­mé­ra­tion pré­cise, leur des­ti­na­tion… cela aurait une valeur sym­bo­lique immense.

— Mais aus­si les Arabes. Et les Bri­tan­niques. Et nous, les Français.

— Exac­te­ment. Tout le monde a inté­rêt à contrô­ler ce docu­ment. Ou à le faire disparaître.

*

Elles redes­cen­dirent ensemble, l’es­prit en ébul­li­tion. Mathilde repen­sait à tout ce qu’elle avait vu et enten­du depuis son arri­vée. Les ques­tions de Thi­rion sur Hova­nes­sian. L’in­té­rêt de Brews­ter pour les anti­qui­tés de la région. La pré­sence d’un offi­cier du ren­sei­gne­ment fran­çais dans un hôtel d’Alep.

— Thi­rion, dit-elle sou­dain. Il savait.

— Oui.

— Il allait dire que le voleur était quel­qu’un qui tra­vaillait pour un gou­ver­ne­ment. Pas un voleur ordinaire.

— C’est ce que je pense aussi.

— Mais qui l’a frappé ?

Mrs Mal­lo­wan s’ar­rê­ta dans l’escalier.

— Quel­qu’un qui avait peur d’être nom­mé. Ou quel­qu’un qui vou­lait pro­té­ger le vrai coupable.

— Ce n’est pas la même personne ?

— Pas nécessairement.

Elles arri­vèrent dans le hall. Hova­nes­sian était assis dans un fau­teuil près de la fenêtre, lisant un jour­nal. Il leva les yeux à leur pas­sage et leur adres­sa un signe de tête courtois.

Mrs Mal­lo­wan s’ap­pro­cha de lui.

— Mon­sieur Hova­nes­sian, dit-elle de sa voix la plus aimable. Puis-je vous poser une question ?

— Je vous en prie, madame Mallowan.

— Cette tablette qui vous a été volée. Vous saviez ce qu’elle conte­nait, n’est-ce pas ? Pas seule­ment l’ins­crip­tion ara­méenne. Le texte akka­dien aussi.

Hova­nes­sian ne cil­la pas. Ses yeux noirs res­tèrent par­fai­te­ment calmes.

— Je suis anti­quaire, madame. Je vends des objets, pas des secrets.

— Mais vous saviez.

— Disons que j’a­vais des soupçons.

— Et c’est pour ça que vous l’a­vez mon­trée à Mlle Ver­dier. Pas pour authen­ti­fier l’ins­crip­tion, mais pour com­prendre ce que disait le texte principal.

Hova­nes­sian posa son jour­nal et regar­da Mrs Mal­lo­wan avec un res­pect nouveau.

— Vous êtes pers­pi­cace, madame.

— C’est mon métier.

Il y eut un silence. Puis Hova­nes­sian se leva.

— Sui­vez-moi, dit-il. Toutes les deux. Il y a quelque chose que je dois vous montrer.

*

Ils mon­tèrent jus­qu’à la chambre d’Ho­va­nes­sian. L’an­ti­quaire fer­ma la porte à clé der­rière eux et alla s’a­ge­nouiller devant la malle qui se trou­vait dans un coin de la pièce.

— La ser­viette a été volée, dit-il en ouvrant la malle. Mais pas tout ce qu’elle contenait.

Il sor­tit un paquet de tis­su qu’il dépo­sa sur le lit. Il le déplia avec des gestes lents, révé­lant une petite tablette d’argile.

Mathilde écar­quilla les yeux.

— Mais… c’est…

— Non, dit Hova­nes­sian. Ce n’est pas la même. C’est une copie. Un mou­lage que j’a­vais fait faire avant de mon­trer l’original.

— Un moulage ?

— Je suis pru­dent, made­moi­selle Ver­dier. Dans mon métier, on apprend à l’être. Quand j’ai com­pris ce que cette tablette pou­vait conte­nir, j’ai fait réa­li­ser une copie exacte. Au cas où.

Il ten­dit le mou­lage à Mathilde. Elle le prit entre ses mains. C’é­tait plus léger que l’o­ri­gi­nal, le maté­riau dif­fé­rent, mais les signes étaient par­fai­te­ment reproduits.

— C’est une copie par­faite, dit-elle. Les ins­crip­tions sont lisibles.

— Alors lisez-les, dit Mrs Mal­lo­wan. Dites-nous ce que dit ce texte.

Mathilde s’as­sit sur la chaise du bureau et appro­cha le mou­lage de la fenêtre. La lumière grise de la pluie n’é­tait pas idéale, mais suffisante.

Elle lut en silence, tra­dui­sant men­ta­le­ment les signes cunéi­formes. C’é­tait effec­ti­ve­ment un inven­taire, comme elle l’a­vait pen­sé. Une liste d’ob­jets pré­cieux avec leurs des­crip­tions, leurs poids, leurs origines.

Et à la fin, une phrase qui la fit s’arrêter.

— Qu’est-ce qu’il y a ? deman­da Mrs Mallowan.

Mathilde leva les yeux.

— Ce n’est pas seule­ment un inven­taire du butin de Jéru­sa­lem. C’est un reçu.

— Un reçu ?

— Oui. La tablette enre­gistre le trans­fert de ces objets. Ils ont été confiés à quel­qu’un. Un gar­dien. Un dépositaire.

— Qui ?

Mathilde relut la phrase pour être sûre.

— Le texte dit : « Confié à la garde du temple de Sha­mash à Sip­par, jus­qu’à ce que le roi ordonne leur retour. »

Le silence tom­ba dans la pièce. Mrs Mal­lo­wan et Hova­nes­sian échan­gèrent un regard.

— Sip­par, dit l’an­ti­quaire. C’est à une cin­quan­taine de kilo­mètres au sud de Bagdad.

— Les tré­sors du Temple de Jéru­sa­lem ont été dépo­sés dans un temple baby­lo­nien, dit Mrs Mal­lo­wan. Et cette tablette est le reçu.

— Ce qui signi­fie, pour­sui­vit Mathilde, que quel­qu’un qui aurait ce docu­ment pour­rait récla­mer ces tré­sors. Si tant est qu’ils existent encore.

— Ils n’existent plus, dit Hova­nes­sian. Sip­par a été fouillée. On n’y a jamais rien trou­vé de tel.

— Mais le docu­ment, lui, existe. Et sa valeur sym­bo­lique est immense.

*

Ils redes­cen­dirent sépa­ré­ment, pour ne pas atti­rer l’at­ten­tion. Mathilde avait le mou­lage dans son sac, dis­si­mu­lé sous des cahiers de notes. Elle se sen­tait comme une conspi­ra­trice, une voleuse de secrets.

Dans le hall, elle croi­sa Brews­ter qui mon­tait vers les chambres. Il lui adres­sa un regard étrange, mi-curieux, mi-méfiant.

— Made­moi­selle Ver­dier. Vous avez l’air bien songeuse.

— La pluie, dit-elle. Elle finit par peser sur le moral.

— Oui. Vive­ment que tout ça soit fini.

Il conti­nua sa mon­tée. Mathilde le regar­da dis­pa­raître dans l’es­ca­lier. Puis elle alla s’as­seoir au bar, com­man­da un thé, et attendit.

Elle atten­dit long­temps. Les heures pas­sèrent. La pluie conti­nuait de tom­ber. Les rési­dents allaient et venaient, fan­tômes gris dans la lumière grise.

Vers six heures du soir, elle vit ce qu’elle attendait.

Brews­ter des­cen­dit l’es­ca­lier avec sa valise. Il tra­ver­sa le hall d’un pas rapide, sans regar­der per­sonne, et sor­tit sous la pluie.

Mathilde se leva et le suivit.

*

Il mar­chait vite, sa valise à la main, son cha­peau enfon­cé sur la tête. La pluie tom­bait dru mais il ne sem­blait pas s’en sou­cier. Il prit la direc­tion de la gare.

Mathilde le sui­vait à dis­tance, se cachant dans les encoi­gnures des portes, pro­fi­tant de la pluie qui brouillait les sil­houettes. Elle ne savait pas ce qu’elle fai­sait, pour­quoi elle fai­sait ça. Elle agis­sait par instinct.

À la gare, Brews­ter s’ar­rê­ta devant le gui­chet et ache­ta un billet. Mathilde s’ap­pro­cha suf­fi­sam­ment pour entendre :

— Bey­routh. Pre­mier train disponible.

Le pro­chain train par­tait dans une heure. Brews­ter s’ins­tal­la dans la salle d’at­tente, sa valise entre les jambes. Mathilde res­ta dehors, sous l’auvent, à l’ob­ser­ver à tra­vers la vitre.

Elle remar­qua alors quelque chose d’é­trange. La valise de Brews­ter était dif­fé­rente. Ce n’é­tait plus la grande malle de cuir qu’il avait appor­tée en arri­vant, mais une valise plus petite, plus légère. Une ser­viette de voyage.

Une ser­viette.

Le cœur de Mathilde s’ac­cé­lé­ra. Elle recu­la dans l’ombre et attendit.

*

Le train arri­va avec son habi­tuel retard. Brews­ter mon­ta dans un wagon de pre­mière classe. Mathilde hési­ta, puis mon­ta dans le wagon suivant.

Elle n’a­vait pas de billet, pas de bagages, rien. Elle avait quit­té l’hô­tel sans pré­ve­nir per­sonne, sans même prendre son man­teau. Elle était trem­pée jus­qu’aux os, trem­blante de froid et d’excitation.

Le train s’é­bran­la. Alep dis­pa­rut dans la pluie.

Mathilde res­ta debout dans le cou­loir, regar­dant défi­ler le pay­sage gris. Qu’est-ce qu’elle fai­sait ? Pour­quoi sui­vait-elle cet homme ? Qu’es­pé­rait-elle trouver ?

Elle n’a­vait pas de réponse. Seule­ment une cer­ti­tude : Brews­ter avait la tablette. Il l’a­vait volée, ou il l’a­vait ache­tée à celui qui l’a­vait volée. Et il s’en­fuyait avec.

Le contrô­leur pas­sa. Mathilde expli­qua qu’elle avait oublié son billet à l’hô­tel, qu’elle pou­vait payer en liquide. Le contrô­leur la regar­da d’un air soup­çon­neux mais accep­ta l’argent.

Elle s’ins­tal­la dans un com­par­ti­ment vide et fer­ma les yeux. Le bruit du train sur les rails la ber­çait. Elle pen­sa à Mrs Mal­lo­wan, qui devait se deman­der où elle était pas­sée. Elle pen­sa à Hova­nes­sian, avec son mou­lage et ses secrets. Elle pen­sa à la tablette, à ce qu’elle repré­sen­tait, aux forces qu’elle avait mises en mouvement.

Le train rou­lait vers Bey­routh, vers la mer, vers l’Occident.

*

À Homs, le train s’ar­rê­ta pour une cor­res­pon­dance. Mathilde des­cen­dit sur le quai, les jambes engour­dies, et vit Brews­ter des­cendre aus­si. Il ne l’a­vait pas vue, ou fai­sait sem­blant de ne pas la voir.

Il entra dans le buf­fet de la gare. Mathilde le suivit.

Le buf­fet était bon­dé, enfu­mé, bruyant. Des sol­dats fran­çais jouaient aux cartes dans un coin. Des mar­chands négo­ciaient autour de petites tables. Brews­ter se fraya un che­min jus­qu’au comp­toir et com­man­da un whisky.

Mathilde s’ap­pro­cha de lui.

— Mon­sieur Brewster.

Il se retour­na, et elle vit pas­ser dans ses yeux une suc­ces­sion d’é­mo­tions : sur­prise, méfiance, calcul.

— Made­moi­selle Ver­dier. Quelle coïncidence.

— Ce n’est pas une coïncidence.

Il but une gor­gée de whis­ky, sans la quit­ter des yeux.

— Vous m’a­vez suivi.

— Oui.

— Pour­quoi ?

— Parce que je sais ce que vous avez dans votre valise.

Le visage de Brews­ter se fer­ma. Il posa son verre sur le comp­toir avec un bruit sec.

— Je ne vois pas de quoi vous parlez.

— La tablette d’Ho­va­nes­sian. Celle qui a été volée. Celle qui contient l’in­ven­taire des tré­sors du Temple de Jérusalem.

Brews­ter la regar­da lon­gue­ment. Autour d’eux, le bruit du buf­fet conti­nuait, indif­fé­rent à leur conversation.

— Vous êtes plus maligne que je ne pen­sais, dit-il finalement.

— C’est vous qui l’a­vez volée ?

— Non.

— Alors qui ?

— Thi­rion. Thi­rion l’a volée sur ordre du gou­ver­ne­ment fran­çais. Mais il s’est fait avoir. Il croyait qu’on lui deman­dait de récu­pé­rer un objet de valeur pour le compte de la France. Il n’a­vait pas com­pris ce que cette tablette repré­sen­tait vraiment.

— Et vous, vous avez compris.

— Disons que j’ai des contacts. Des gens qui m’ont expli­qué ce que je devais chercher.

— Et vous avez frap­pé Thi­rion pour lui prendre la tablette.

Brews­ter secoua la tête.

— Non. C’est là que vous vous trom­pez. Je n’ai pas frap­pé Thirion.

— Alors qui ?

— Hova­nes­sian.

*

Mathilde mit un moment à comprendre.

— Hova­nes­sian ?

— Oui. Hova­nes­sian a frap­pé Thi­rion. Parce que Thi­rion allait révé­ler que la tablette avait été volée pour le compte des Fran­çais. Hova­nes­sian ne vou­lait pas de scan­dale. Il pré­fé­rait que tout le monde conti­nue à soup­çon­ner tout le monde, pen­dant qu’il négo­ciait en sous-main.

— Négo­ciait avec qui ?

— Avec moi. Avec les Anglais. Avec les sio­nistes. Avec qui­conque était prêt à payer le prix.

Mathilde sen­tit le sol se déro­ber sous ses pieds. Elle avait cru com­prendre, mais elle n’a­vait rien com­pris du tout.

— Hova­nes­sian vous a ven­du la tablette ?

— Pas exac­te­ment. Disons qu’il me l’a confiée. Je dois la livrer à cer­taines per­sonnes à Bey­routh. Des gens qui sau­ront quoi en faire.

— Qui ?

Brews­ter sourit.

— Des archéo­logues amé­ri­cains. Le Field Museum de Chi­ca­go. Offi­ciel­le­ment, c’est une acqui­si­tion scien­ti­fique. En réa­li­té, c’est un coup politique.

— Je ne com­prends pas.

— Les Amé­ri­cains veulent avoir leur mot à dire au Proche-Orient. Jus­qu’i­ci, ce sont les Bri­tan­niques et les Fran­çais qui se par­tagent la région. Mais les choses changent. Le pétrole change tout. Et cette tablette… cette tablette est une carte à jouer. Celui qui la pos­sède peut l’u­ti­li­ser comme mon­naie d’échange.

— Une mon­naie d’é­change contre quoi ?

— Contre n’im­porte quoi. Des conces­sions pétro­lières. Des accès diplo­ma­tiques. Des alliances. Dans ce monde, made­moi­selle Ver­dier, tout se négocie.

*

Le train pour Bey­routh sif­fla sur le quai. Brews­ter vida son verre et prit sa valise.

— Vous pou­vez me dénon­cer si vous vou­lez, dit-il. Mais ça ne ser­vi­ra à rien. Per­sonne ne vous croi­ra. Et même si on vous croit, la tablette sera déjà loin.

— Et Hovanessian ?

— Hova­nes­sian s’en sor­ti­ra. Il s’en sort tou­jours. C’est un survivant.

Il se diri­gea vers la porte. Mathilde le retint par le bras.

— Atten­dez. Pour­quoi me racon­tez-vous tout ça ?

Brews­ter se retour­na. Pour la pre­mière fois, son expres­sion était sincère.

— Parce que vous êtes la seule per­sonne hon­nête dans cette his­toire, made­moi­selle Ver­dier. Vous êtes venue ici pour étu­dier des ins­crip­tions, pas pour jouer aux espions. Vous méri­tez de savoir la vérité.

— Et vous pen­sez que ça change quelque chose ?

— Non. Mais au moins, vous ne pas­se­rez pas le reste de votre vie à vous deman­der ce qui s’est passé.

Il lui adres­sa un der­nier sou­rire, presque ami­cal, et sor­tit sous la pluie.

Mathilde le regar­da mon­ter dans le train. Elle le regar­da s’ins­tal­ler dans son com­par­ti­ment. Elle le regar­da dis­pa­raître dans la nuit.

Et elle res­ta là, sur le quai de la gare de Homs, à regar­der le train s’é­loi­gner vers la mer.

*

Elle ren­tra à Alep le len­de­main matin, par le pre­mier train. Le soleil s’é­tait enfin levé, pour la pre­mière fois depuis dix jours. Le ciel était d’un bleu intense, presque dou­lou­reux après toute cette grisaille.

Au Baron Hotel, on l’at­ten­dait avec inquié­tude. Mrs Mal­lo­wan lui sau­ta presque des­sus quand elle entra dans le hall.

— Où étiez-vous pas­sée ? Nous avons cru…

— Je sais. Je suis désolée.

Elle racon­ta tout. Brews­ter, le train, la conver­sa­tion à Homs. La tablette qui était déjà en route pour Bey­routh, puis pour Chi­ca­go. Le rôle d’Ho­va­nes­sian. Le coup de Thirion.

Mrs Mal­lo­wan l’é­cou­ta sans l’in­ter­rompre, les yeux brillants.

— C’est extra­or­di­naire, dit-elle quand Mathilde eut fini. Abso­lu­ment extra­or­di­naire. Je n’au­rais pas écrit mieux.

— Ce n’est pas un roman.

— Non. C’est la réa­li­té. Ce qui est encore plus intéressant.

Elle sor­tit son car­net et se mit à griffonner.

— Vous pre­nez des notes ?

— Évi­dem­ment. Une his­toire pareille, ça ne s’in­vente pas. Ça se note.

*

Hova­nes­sian était par­ti pen­dant la nuit, sans lais­ser d’a­dresse. Le capi­taine Thi­rion, lui, était tou­jours là, conva­les­cent dans sa chambre, ne se sou­ve­nant tou­jours de rien.

Max Mal­lo­wan avait reçu un télé­gramme de Ninive : les pistes étaient de nou­veau pra­ti­cables. Le couple devait par­tir le lendemain.

Le soir, au bar, Mrs Mal­lo­wan vint s’as­seoir à côté de Mathilde.

— Vous savez, dit-elle, ce que vous avez fait était très cou­ra­geux. Suivre Brews­ter comme ça, toute seule.

— C’é­tait stu­pide, oui.

— Cou­ra­geux et stu­pide ne sont pas incom­pa­tibles. Sou­vent, ils vont ensemble.

Elle com­man­da un gin tonic et contem­pla la pluie qui avait repris, légère cette fois, presque douce.

— Et main­te­nant ? Qu’al­lez-vous faire ?

— Attendre M. Par­rot. Faire mon tra­vail à Tell Ahmar. Ren­trer à Paris.

— Et cette tablette ?

Mathilde haus­sa les épaules.

— Elle est par­tie. Je ne peux rien y faire.

— Mais le mou­lage existe toujours.

Mathilde se figea. Elle avait oublié le mou­lage, qu’elle avait lais­sé dans sa chambre avant de suivre Brewster.

— Hova­nes­sian ne l’a pas récupéré ?

— Non. Il est par­ti pré­ci­pi­tam­ment. Je sup­pose qu’il avait d’autres soucis.

Mathilde mon­ta dans sa chambre. Le mou­lage était tou­jours là, caché sous ses cahiers de notes. Elle le prit entre ses mains, le retour­na, exa­mi­na les inscriptions.

Un docu­ment attes­tant que les tré­sors du Temple de Jéru­sa­lem avaient été confiés à un temple baby­lo­nien. Un reçu vieux de deux mille cinq cents ans.

Elle pou­vait le détruire. Le bri­ser, le jeter, faire comme s’il n’a­vait jamais existé.

Elle pou­vait l’emporter à Paris. Le mon­trer à ses col­lègues du Louvre. Publier l’ins­crip­tion, la faire connaître au monde entier.

Elle pou­vait le gar­der pour elle. Un secret, un tré­sor per­son­nel, une preuve de ce qu’elle avait vécu.

Elle res­ta long­temps assise sur le lit, le mou­lage entre les mains, à réfléchir.

Puis elle prit sa décision.

*

Le len­de­main matin, M. Par­rot arri­va enfin de Mari. C’é­tait un homme sec et ner­veux, tout en angles, avec des yeux de fouilleur habi­tués à scru­ter la terre. Il ser­ra la main de Mathilde avec une éner­gie excessive.

— Made­moi­selle Ver­dier ! Enfin ! Je suis navré de ce retard. Les pluies ont été ter­ribles cette année.

— Ce n’est pas grave. J’ai eu le temps de m’acclimater.

Ils par­tirent le jour même pour Tell Ahmar. Le soleil brillait, les pistes séchaient, le désert repre­nait ses cou­leurs d’or et d’ocre.

Dans la voi­ture qui les emme­nait vers le chan­tier de fouilles, Mathilde regar­dait le pay­sage défi­ler. Elle pen­sait au Baron Hotel, à ses cou­loirs sombres, à ses rési­dents énig­ma­tiques. Elle pen­sait à Mrs Mal­lo­wan et à ses car­nets. Elle pen­sait à Hova­nes­sian et à ses secrets. Elle pen­sait à Brews­ter et à sa tablette volée, qui était peut-être déjà sur un bateau vers l’Amérique.

Et elle pen­sait au mou­lage, qu’elle avait lais­sé à Alep.

Pas dans sa chambre. Pas dans ses bagages.

Elle l’a­vait confié à Kri­kor Maz­lou­mian, avec une lettre expli­quant ce que c’é­tait et ce qu’il fal­lait en faire.

« Gar­dez-le, avait-elle écrit. Un jour, quel­qu’un vien­dra qui sau­ra quoi en faire. Quel­qu’un de mieux pla­cé que moi pour déci­der si le monde doit savoir. »

C’é­tait peut-être lâche. C’é­tait peut-être sage. Elle ne savait pas.

Elle savait seule­ment que cette tablette ne lui appar­te­nait pas. Elle appar­te­nait à l’His­toire. Et l’His­toire sau­rait bien, un jour ou l’autre, la retrouver.

*

Des années plus tard, Mathilde lut dans un jour­nal qu’une roman­cière anglaise avait publié un nou­veau livre. Un roman poli­cier se dérou­lant sur un chan­tier de fouilles en Méso­po­ta­mie. Un archéo­logue odieux était assas­si­né, et une tablette cunéi­forme jouait un rôle cen­tral dans l’intrigue.

Le livre s’ap­pe­lait Meurtre en Mésopotamie.

Mathilde sou­rit en le lisant. Elle recon­nut cer­tains détails, cer­taines atmo­sphères, cer­tains per­son­nages. Mrs Mal­lo­wan avait pris des notes, comme elle l’a­vait dit. Et elle en avait fait un roman.

Ce n’é­tait pas tout à fait l’his­toire de la tablette d’A­lep. Les noms étaient dif­fé­rents, les cir­cons­tances modi­fiées, le dénoue­ment chan­gé. Mais l’es­sen­tiel était là : le huis clos, la sus­pi­cion, les secrets qui remon­taient à la surface.

Et quelque part entre les lignes, Mathilde crut recon­naître une jeune Fran­çaise, arri­vée par le train de Tau­rus un soir de pluie, qui avait regar­dé une tablette avec les yeux d’une savante.

Elle refer­ma le livre et le posa sur sa table de nuit.

Dehors, le soleil se cou­chait sur Paris. Les toits de zinc brillaient comme de l’or.

Elle pen­sa à Alep, à la cita­delle, aux pal­miers du Baron Hotel.

Elle se deman­da si le mou­lage était tou­jours là, quelque part dans les archives de la famille Mazloumian.

Elle se deman­da si quel­qu’un, un jour, le retrouverait.

Et elle sut qu’elle ne le sau­rait jamais.

C’é­tait peut-être mieux ainsi.

FIN

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Le déluge au baron d’Alep

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Par­tie 2

 

DEUXIÈME PAR­TIE

LE VOL

L’ins­crip­tion ara­méenne disait : « Ceci appar­tient à la mai­son de Nabû-kudur­ri-usur, que nul ne le prenne. »

Nabû-kudur­ri-usur. Nabu­cho­do­no­sor, en grec. Le roi de Baby­lone, celui qui avait détruit Jéru­sa­lem et dépor­té les Juifs, celui dont le nom réson­nait encore dans les malé­dic­tions bibliques. Mathilde avait relu ses notes trois fois pour être cer­taine. La tablette admi­nis­tra­tive akka­dienne, banale en appa­rence, por­tait au revers une marque de pro­prié­té ajou­tée des siècles plus tard, à l’é­poque néo-baby­lo­nienne. Quel­qu’un avait vou­lu signa­ler que cet objet appar­te­nait au tré­sor royal.

Ce qui sou­le­vait une ques­tion évi­dente : com­ment une tablette du tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor avait-elle atter­ri dans les mains d’un bédouin près de Tell Ahmar, à huit cents kilo­mètres de Babylone ?

Mathilde res­ta long­temps assise à son bureau, regar­dant la pluie tom­ber. Elle pen­sait aux routes de l’An­ti­qui­té, aux cara­vanes, aux pillages. Nabu­cho­do­no­sor avait mené des cam­pagnes jus­qu’en Syrie et en Pales­tine. Ses armées avaient empor­té des butins consi­dé­rables. Peut-être cette tablette fai­sait-elle par­tie d’un lot rame­né d’une conquête, puis éga­ré, enter­ré, oublié pen­dant deux millénaires.

Ou peut-être y avait-il une autre expli­ca­tion. Une expli­ca­tion qu’­Ho­va­nes­sian connais­sait et qu’il vou­lait lui faire découvrir.

*

Le cin­quième jour, la pluie ces­sa enfin. Pas com­plè­te­ment — le ciel res­tait gris, mena­çant — mais assez pour que les rues rede­viennent pra­ti­cables. Kri­kor Maz­lou­mian annon­ça au petit-déjeu­ner que les pistes vers l’est étaient encore cou­pées, mais que celles du nord com­men­çaient à sécher.

— Encore deux ou trois jours, dit-il. Si la pluie ne reprend pas.

Per­sonne ne le crut. La pluie repren­drait, c’é­tait évident. Elle repre­nait toujours.

Mathilde pro­fi­ta de l’ac­cal­mie pour sor­tir. Elle avait besoin de mar­cher, de voir autre chose que les murs du Baron Hotel. Elle prit la direc­tion de la cita­delle, la grande for­te­resse médié­vale qui domi­nait la ville depuis son promontoire.

Les rues d’A­lep sen­taient la boue et le pain frais. Les mar­chands rou­vraient leurs échoppes, éten­daient leurs tapis mouillés au soleil timide. Des enfants cou­raient dans les flaques en riant. La vie repre­nait, comme après chaque déluge.

Mathilde mon­ta jus­qu’à l’es­pla­nade de la cita­delle. De là-haut, on voyait toute la ville : les mina­rets, les cou­poles des ham­mams, les toits plats des mai­sons, et au loin, la ligne grise de l’ho­ri­zon où le désert com­men­çait. Elle pen­sa à tous ceux qui avaient contem­plé ce pay­sage avant elle — les Hit­tites, les Assy­riens, les Grecs, les Romains, les Arabes, les Croi­sés, les Otto­mans. Alep avait vu pas­ser tous les empires. Elle les avait tous enterrés.

En redes­cen­dant, elle croi­sa le capi­taine Thi­rion qui mon­tait en sens inverse, essouf­flé, son képi de travers.

— Made­moi­selle Ver­dier ! Vous aus­si, vous aviez besoin d’air ?

— Oui. L’hô­tel com­men­çait à me peser.

— Je com­prends. On finit par tour­ner en rond, à se regar­der en chiens de faïence. C’est mau­vais pour les nerfs.

Il s’é­pon­gea le front avec un mou­choir. C’é­tait un homme d’une qua­ran­taine d’an­nées, le teint rou­geaud, les yeux un peu trop brillants. Mathilde l’a­vait vu boire au bar chaque soir, jamais ivre mais jamais sobre non plus, dans cet état inter­mé­diaire qui sem­blait être son régime de croisière.

— Vous connais­sez bien Hova­nes­sian ? deman­da-t-il soudain.

La ques­tion sur­prit Mathilde.

— Pas vrai­ment. Nous avons échan­gé quelques mots au bar.

— Il vous a mon­tré des choses ?

— Quel genre de choses ?

Thi­rion eut un geste vague.

— Des anti­qui­tés. C’est son métier, non ? Il achète, il vend. Par­fois des pièces dont la pro­ve­nance est… discutable.

— Je ne suis pas au cou­rant de ses affaires, capitaine.

— Non, bien sûr.

Il la regar­da avec une insis­tance qui la mit mal à l’aise. Puis il sou­rit, d’un sou­rire qui ne mon­tait pas jus­qu’aux yeux.

— Bonne pro­me­nade, made­moi­selle Ver­dier. Ne ren­trez pas trop tard. On annonce de la pluie pour ce soir.

Il conti­nua sa mon­tée vers la cita­delle, et Mathilde res­ta un moment immo­bile, à se deman­der ce que signi­fiait cet échange.

*

Le vol eut lieu cette nuit-là.

Mathilde fut réveillée par des cris dans le cou­loir. Elle regar­da sa montre : trois heures du matin. Elle enfi­la sa robe de chambre et entrou­vrit la porte.

Hova­nes­sian était dans le cou­loir, en pyja­ma de soie, le visage décom­po­sé. Kri­kor Maz­lou­mian se tenait à côté de lui, une lampe à pétrole à la main. D’autres portes s’ou­vraient, des visages ensom­meillés apparaissaient.

— On m’a volé, répé­tait Hova­nes­sian. On m’a tout pris.

— Cal­mez-vous, mon­sieur Hova­nes­sian, disait Maz­lou­mian. Dites-moi ce qui s’est passé.

— Ma ser­viette. Elle était sous mon lit. Ce matin elle y était encore. Et main­te­nant elle a disparu.

— Qu’est-ce qu’elle contenait ?

Hova­nes­sian hési­ta. Son regard croi­sa celui de Mathilde, qui se tenait sur le seuil de sa chambre. Il y eut un silence.

— Des objets de valeur, dit-il fina­le­ment. Des anti­qui­tés. Une tablette, entre autres.

Le capi­taine Thi­rion appa­rut au bout du cou­loir, bou­ton­nant sa veste d’u­ni­forme. Il avait le visage bouf­fi de quel­qu’un qu’on a tiré du som­meil, mais ses yeux étaient alertes.

— Qu’est-ce qui se passe ici ?

— Un vol, dit Maz­lou­mian. Dans la chambre de M. Hovanessian.

Thi­rion se redres­sa, comme si on venait de lui confier une mission.

— Un vol. Je vois. Per­sonne ne bouge, s’il vous plaît. Je vais exa­mi­ner les lieux.

Il entra dans la chambre d’Ho­va­nes­sian, sui­vi de Maz­lou­mian. Les autres rési­dents res­tèrent dans le cou­loir, échan­geant des regards. Mrs Mal­lo­wan était sor­tie de sa chambre, son car­net à la main comme tou­jours. Max Mal­lo­wan se tenait der­rière elle, les lunettes de tra­vers. Brews­ter, au fond du cou­loir, obser­vait la scène avec un sou­rire ambigu.

Mathilde croi­sa le regard de Mrs Mal­lo­wan. La roman­cière haus­sa un sour­cil, imperceptiblement.

*

Le len­de­main matin, l’at­mo­sphère de l’hô­tel avait chan­gé. Ce n’é­tait pas visible immé­dia­te­ment, mais Mathilde le sen­tit dès qu’elle des­cen­dit dans la salle à man­ger. Les conver­sa­tions étaient plus basses, les sou­rires plus rares. Les gens s’ob­ser­vaient du coin de l’œil, mesu­rant leurs gestes, pesant leurs mots.

Le capi­taine Thi­rion avait pas­sé la nuit à inter­ro­ger le per­son­nel de l’hô­tel. Il n’a­vait rien trou­vé. Aucune trace d’ef­frac­tion, aucun témoin, aucun indice. La ser­viette d’Ho­va­nes­sian avait dis­pa­ru comme par magie.

— Ce qui signi­fie, dit Thi­rion au petit-déjeu­ner, que le voleur est quel­qu’un de l’in­té­rieur. Quel­qu’un qui connaît l’hô­tel, qui sait se dépla­cer sans être vu.

Il avait dit cela en regar­dant l’as­sem­blée, comme s’il cher­chait une réac­tion. Per­sonne ne broncha.

— Vous accu­sez un membre du per­son­nel ? deman­da Brewster.

— Je n’ac­cuse per­sonne. Je constate.

— Les Maz­lou­mian tiennent cet hôtel depuis vingt ans, inter­vint Max Mal­lo­wan. Leur répu­ta­tion est irréprochable.

— Je ne doute pas de leur répu­ta­tion, mon­sieur Mal­lo­wan. Mais quel­qu’un a volé cette ser­viette. Et ce quel­qu’un se trouve pro­ba­ble­ment dans cette pièce.

Un silence pesant s’ins­tal­la. Mathilde regar­da les visages autour d’elle. Hova­nes­sian, pâle, les yeux cer­nés, qui remuait son café sans le boire. Les Mal­lo­wan, côte à côte, for­mant un bloc uni. Brews­ter, qui sou­riait tou­jours de son sou­rire car­nas­sier. Et elle-même, l’é­tran­gère, celle qui était arri­vée quelques jours plus tôt et qui avait vu la tablette.

Elle sen­tit le regard de Thi­rion se poser sur elle.

— Made­moi­selle Ver­dier, dit-il. Vous êtes épi­gra­phiste, n’est-ce pas ? Vous vous inté­res­sez aux tablettes cunéiformes ?

— C’est mon métier.

— Et vous avez eu l’oc­ca­sion de voir la tablette de M. Hovanessian ?

Mathilde hési­ta une frac­tion de seconde. Elle sen­tit tous les regards conver­ger vers elle.

— Oui, dit-elle. M. Hova­nes­sian me l’a mon­trée hier matin. Il vou­lait mon avis sur l’inscription.

— Et quel était votre avis ?

— C’é­tait une pièce inté­res­sante. De l’ak­ka­dien ancien, avec une ins­crip­tion ara­méenne ajou­tée plus tard.

— Une pièce de valeur ?

— Je ne suis pas experte en esti­ma­tion. Mais oui, probablement.

Thi­rion hocha la tête, pre­nant des notes dans un petit carnet.

— Et après avoir vu cette tablette, qu’a­vez-vous fait ?

— Je suis remon­tée dans ma chambre. J’ai tra­vaillé. J’ai dîné. Je me suis couchée.

— Quel­qu’un peut-il confirmer ?

— Je n’ai pas l’ha­bi­tude de me faire accom­pa­gner dans ma chambre, capitaine.

Il y eut un mur­mure autour de la table. Brews­ter rica­na. Thi­rion rou­git légèrement.

— Je ne vou­lais pas insinuer…

— Vous insi­nuez pour­tant beau­coup de choses, capitaine.

Mrs Mal­lo­wan inter­vint, de sa voix calme d’An­glaise bien élevée.

— Capi­taine Thi­rion, si je puis me per­mettre, inter­ro­ger les gens au petit-déjeu­ner n’est peut-être pas la méthode la plus effi­cace. Ni la plus élégante.

— Madame Mal­lo­wan, un vol a été com­mis. Je suis offi­cier de ren­sei­gne­ment, c’est mon devoir d’enquêter.

— Offi­cier de ren­sei­gne­ment, pas offi­cier de police. Nuance.

Thi­rion la regar­da avec une irri­ta­tion mal dis­si­mu­lée. Max Mal­lo­wan posa une main sur le bras de sa femme, un geste dis­cret qui signi­fiait « n’en rajoute pas ». Elle sou­rit et se replon­gea dans son thé.

*

Les jours sui­vants furent étranges. La pluie avait repris, plus légère qu’a­vant mais conti­nue, comme un rideau gris qui iso­lait l’hô­tel du reste du monde. Les rési­dents conti­nuaient leurs rituels — les repas, le thé, le bar du soir — mais quelque chose avait chan­gé. Les regards s’at­tar­daient trop long­temps. Les silences duraient trop. Cha­cun obser­vait cha­cun, guet­tant un geste sus­pect, une parole de travers.

Mathilde se sen­tait obser­vée en per­ma­nence. Quand elle entrait dans une pièce, les conver­sa­tions s’in­ter­rom­paient. Quand elle s’as­seyait au bar, on s’é­car­tait imper­cep­ti­ble­ment. Elle était la der­nière arri­vée, l’é­tran­gère, celle qui avait vu la tablette juste avant le vol. Dans l’a­rith­mé­tique des soup­çons, elle était en pre­mière ligne.

Hova­nes­sian, curieu­se­ment, ne sem­blait pas la sus­pec­ter. Il res­tait poli, dis­tant, mais sans hos­ti­li­té. Quand ils se croi­saient dans le hall, il la saluait d’un signe de tête, comme avant. Peut-être savait-il quelque chose qu’il ne disait pas.

Le capi­taine Thi­rion, lui, ne cachait pas ses soup­çons. Il rôdait autour de Mathilde, posant des ques­tions ano­dines qui ne l’é­taient pas. D’où venait-elle exac­te­ment ? Depuis com­bien de temps tra­vaillait-elle au Louvre ? Connais­sait-elle des mar­chands d’an­ti­qui­tés à Paris ? Avait-elle des dettes ?

— Je n’ai pas volé cette tablette, finit-elle par lui dire un soir, excédée.

— Je n’ai pas dit que vous l’a­viez volée, mademoiselle.

— Vous le pensez.

— Je ne pense rien. J’enquête.

Il avait ce sou­rire faux qui la met­tait hors d’elle, cette façon de sous-entendre sans affir­mer, d’ac­cu­ser sans pro­non­cer le mot.

— Vous enquê­tez mal, dit-elle. Vous cher­chez le cou­pable le plus évident au lieu de cher­cher la vérité.

— Et quelle est la véri­té, selon vous ?

— Je n’en sais rien. Mais je sais que ce n’est pas moi.

Elle tour­na les talons et mon­ta dans sa chambre, trem­blante de colère. Elle enten­dit Thi­rion rica­ner der­rière elle.

*

Le sep­tième soir, Mrs Mal­lo­wan vint frap­per à sa porte.

Mathilde ouvrit, sur­prise. La roman­cière se tenait dans le cou­loir, son éter­nel car­net sous le bras, vêtue d’une robe de chambre en velours bordeaux.

— Je vous dérange ?

— Non, entrez.

Mrs Mal­lo­wan entra et refer­ma la porte der­rière elle. Elle balaya la chambre du regard — les livres sur la table de nuit, les ins­tru­ments de tra­vail sur le bureau, la valise ouverte dans un coin — avec l’œil d’un détec­tive ins­pec­tant une scène de crime.

— Vous n’a­vez pas volé cette tablette, dit-elle.

— Je sais.

— Thi­rion est un imbé­cile. Il cherche la solu­tion facile parce qu’il n’a pas l’in­tel­li­gence de cher­cher la bonne.

Elle s’as­sit sur la chaise du bureau sans y être invi­tée, avec le natu­rel de quel­qu’un qui a l’ha­bi­tude de prendre pos­ses­sion des espaces.

— Par­lez-moi de cette tablette, dit-elle. Qu’est-ce qu’elle avait de spécial ?

Mathilde hési­ta. Puis elle s’as­sit sur le lit et racon­ta. L’in­vi­ta­tion d’Ho­va­nes­sian, la tablette akka­dienne, l’ins­crip­tion ara­méenne au revers. Le nom de Nabuchodonosor.

Mrs Mal­lo­wan l’é­cou­ta sans l’in­ter­rompre, les yeux brillants.

— Nabu­cho­do­no­sor, répé­ta-t-elle quand Mathilde eut fini. Voi­là qui est intéressant.

— Pour­quoi ?

— Parce que ça change tout. Une tablette admi­nis­tra­tive ordi­naire, ça n’in­té­resse que les spé­cia­listes. Mais une tablette du tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor, ça inté­resse tout le monde. Les musées, les col­lec­tion­neurs, les gouvernements.

— Vous pen­sez que c’est pour ça qu’on l’a volée ?

— Je pense que c’est pour ça qu’­Ho­va­nes­sian vous l’a mon­trée. Il vou­lait une authen­ti­fi­ca­tion. Une épi­gra­phiste du Louvre qui confirme l’ins­crip­tion, ça fait mon­ter le prix.

Mathilde n’a­vait pas pen­sé à cela. Elle s’é­tait crue obser­va­trice ; elle avait été instrument.

— Mais qui savait ? deman­da-t-elle. Qui savait ce que conte­nait la tablette ?

Mrs Mal­lo­wan sourit.

— Voi­là la bonne question.

*

Elles pas­sèrent la soi­rée à dres­ser la liste des pos­si­bi­li­tés. Mrs Mal­lo­wan avait une méthode, acquise au fil de ses romans : par­tir des faits, éli­mi­ner l’im­pos­sible, exa­mi­ner ce qui reste.

Fait numé­ro un : la tablette avait été volée entre le dîner et trois heures du matin. Hova­nes­sian avait véri­fié sa ser­viette avant de se cou­cher, vers onze heures. Elle était encore là.

Fait numé­ro deux : aucune trace d’ef­frac­tion. La porte de la chambre n’a­vait pas été for­cée. Soit le voleur avait une clé, soit Hova­nes­sian avait oublié de fer­mer à clé, soit le voleur était entré pen­dant qu’­Ho­va­nes­sian dormait.

Fait numé­ro trois : le per­son­nel de l’hô­tel avait des passe-par­tout, mais les Maz­lou­mian juraient que per­sonne n’y avait touché.

— Ce qui nous laisse les rési­dents, dit Mrs Mal­lo­wan. Vous, moi, Max, Brews­ter, Thi­rion lui-même.

— Thi­rion ?

— Pour­quoi pas ? Il enquête, mais ça ne prouve pas qu’il n’est pas cou­pable. C’est même le meilleur ali­bi possible.

Mathilde réflé­chit. C’é­tait vrai. Thi­rion était le pre­mier à accu­ser les autres, mais il avait autant accès à l’hô­tel que n’im­porte qui. Et il avait posé des ques­tions sur Hova­nes­sian dès le pre­mier jour.

— Quel serait son mobile ?

— L’argent, peut-être. Les offi­ciers du ren­sei­gne­ment ne sont pas bien payés. Ou les ordres. Peut-être que quel­qu’un lui a deman­dé de récu­pé­rer cette tablette.

— Qui ?

— Le gou­ver­ne­ment fran­çais, par exemple. Une tablette du tré­sor de Nabu­cho­do­no­sor, c’est un argu­ment de poids dans les négo­cia­tions sur le par­tage des antiquités.

Mathilde secoua la tête.

— C’est tiré par les cheveux.

— Peut-être. Mais dans mon expé­rience, les expli­ca­tions tirées par les che­veux sont sou­vent les bonnes. Les gens ne com­mettent pas de crimes simples. Ils com­mettent des crimes com­pli­qués, pour des rai­sons compliquées.

Elle se leva et mar­cha jus­qu’à la fenêtre. La pluie tom­bait tou­jours, invi­sible dans la nuit, mais on l’en­ten­dait cré­pi­ter sur les palmiers.

— Et Brews­ter ? deman­da Mathilde.

— L’A­mé­ri­cain ? Pos­sible. Il a de l’argent, des connexions, et il ne cache pas son inté­rêt pour les anti­qui­tés de la région. Mais voler dans un hôtel où tout le monde le connaît, c’est risqué.

— Et votre mari ?

Mrs Mal­lo­wan se retour­na, un sou­rire amu­sé aux lèvres.

— Max ? Il n’a aucune rai­son de voler quoi que ce soit. Il a accès à tous les chan­tiers de fouilles qu’il veut. Et fran­che­ment, il n’a pas le tem­pé­ra­ment. Max est un homme métho­dique. Il ne ferait jamais rien d’aus­si impul­sif qu’un vol.

— Et vous ?

Le sou­rire de Mrs Mal­lo­wan s’élargit.

— Moi, je suis roman­cière. Je pré­fère inven­ter des crimes que les com­mettre. C’est moins salissant.

*

Le hui­tième jour, quelque chose changea.

Mathilde le remar­qua au petit-déjeu­ner. Hova­nes­sian était dif­fé­rent. Plus calme, presque serein. Il man­geait ses œufs avec appé­tit, buvait son café sans trem­bler. La panique des pre­miers jours avait disparu.

Elle l’ob­ser­va dis­crè­te­ment. Il croi­sa son regard et lui adres­sa un sou­rire cour­tois, le même qu’a­vant le vol. Comme si rien ne s’é­tait passé.

Après le petit-déjeu­ner, elle le sui­vit dans le hall.

— Mon­sieur Hova­nes­sian, dit-elle à voix basse. Puis-je vous parler ?

— Bien sûr, made­moi­selle Verdier.

Ils s’ins­tal­lèrent dans un coin du hall, loin des oreilles indis­crètes. Mathilde hési­ta, cher­chant ses mots.

— Vous sem­blez… dif­fé­rent ce matin.

— Dif­fé­rent ?

— Moins inquiet. Comme si le vol ne vous pré­oc­cu­pait plus.

Hova­nes­sian la regar­da lon­gue­ment. Ses yeux noirs étaient impénétrables.

— Disons que j’ai fait mon deuil, made­moi­selle. Les objets vont et viennent. C’est le métier qui veut ça.

— Cette tablette valait une fortune.

— Peut-être. Mais l’argent aus­si va et vient.

Il y avait quelque chose dans sa voix, une nuance que Mathilde ne par­ve­nait pas à iden­ti­fier. De l’i­ro­nie ? De la rési­gna­tion ? Ou autre chose ?

— Vous savez qui l’a volée, dit-elle. Ce n’é­tait pas une question.

Hova­nes­sian ne répon­dit pas tout de suite. Il sor­tit un étui à ciga­rettes de sa poche, en allu­ma une avec des gestes lents, soignés.

— Je sais beau­coup de choses, made­moi­selle Ver­dier. C’est mon métier de savoir. Mais savoir et prou­ver sont deux choses différentes.

— Vous n’al­lez rien faire ?

— Faire quoi ? Accu­ser quel­qu’un sans preuve ? Déclen­cher un scan­dale qui rui­ne­rait ma répu­ta­tion et celle de plu­sieurs autres per­sonnes ? Non, made­moi­selle. Je pré­fère attendre.

— Attendre quoi ?

Il tira une bouf­fée de sa ciga­rette, contem­plant la fumée qui mon­tait vers le plafond.

— Que la tablette réap­pa­raisse. Tôt ou tard, elle réap­pa­raî­tra. Les objets volés finissent tou­jours par refaire sur­face. Et à ce moment-là, je saurai.

Il se leva, écra­sa sa ciga­rette dans un cendrier.

— Une der­nière chose, made­moi­selle Ver­dier. Je sais que ce n’est pas vous. Je l’ai su dès le début. Vous n’a­vez pas le pro­fil d’une voleuse.

— Com­ment pou­vez-vous en être sûr ?

— Parce que vous avez regar­dé cette tablette avec les yeux d’une savante, pas avec les yeux d’une mar­chande. Vous vou­liez com­prendre ce qu’elle disait, pas com­bien elle valait. Ce sont deux regards très différents.

Il s’é­loi­gna vers l’es­ca­lier, lais­sant Mathilde seule dans le hall avec ses questions.

*

Ce soir-là, au bar, l’at­mo­sphère était élec­trique. Tout le monde sen­tait que quelque chose se pré­pa­rait, sans savoir quoi. Les conver­sa­tions étaient for­cées, les rires trop aigus.

Le capi­taine Thi­rion buvait plus que d’ha­bi­tude, ce qui n’é­tait pas peu dire. Il lan­çait des regards noirs à Hova­nes­sian, qui l’i­gno­rait super­be­ment. Brews­ter racon­tait des anec­dotes de fouilles à qui vou­lait l’en­tendre, sa voix trop forte cou­vrant les mur­mures des autres. Les Mal­lo­wan jouaient au bridge avec une concen­tra­tion exces­sive, comme s’ils vou­laient se cou­per du monde.

Mathilde était assise près de la fenêtre, un livre ouvert sur les genoux qu’elle ne lisait pas. Elle obser­vait. Depuis sa conver­sa­tion avec Mrs Mal­lo­wan, elle voyait les choses dif­fé­rem­ment. Chaque geste, chaque regard lui sem­blait char­gé de sens.

Vers dix heures, Thi­rion se leva brusquement.

— J’ai quelque chose à dire, annon­ça-t-il d’une voix pâteuse.

Le silence se fit. Tout le monde le regardait.

— J’ai mené mon enquête. J’ai inter­ro­gé tout le monde. Et je suis arri­vé à une conclusion.

— Quelle conclu­sion ? deman­da Brews­ter avec un sou­rire ironique.

— Le voleur est quel­qu’un de cet hôtel. Quel­qu’un qui avait accès à la chambre d’Ho­va­nes­sian. Quel­qu’un qui savait ce que conte­nait la serviette.

— Brillante déduc­tion, mur­mu­ra Mrs Mallowan.

Thi­rion l’ignora.

— Et je sais qui c’est.

Un fris­son par­cou­rut l’as­sem­blée. Mathilde sen­tit son cœur s’accélérer.

— Qui ? deman­da Max Mallowan.

Thi­rion ouvrit la bouche pour répondre. À cet ins­tant, la lumière s’éteignit.

Un cri. Un bruit de verre bri­sé. Des excla­ma­tions confuses dans le noir.

Quand Kri­kor Maz­lou­mian arri­va avec une lampe à pétrole, quelques minutes plus tard, le capi­taine Thi­rion était éten­du sur le sol, incons­cient, une bosse san­glante sur le front.

Et per­sonne n’a­vait vu qui l’a­vait frappé.

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