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L’al­pha­bet phénicien

En vingt-deux signes

Vingt-deux signes

L’al­pha­bet phé­ni­cien, ou com­ment une tech­no­lo­gie sans poids a devan­cé le cèdre, la pourpre et l’argent sur les routes de la mer.


Dans une salle du Musée natio­nal de Bey­routh, un cou­vercle de cal­caire porte, cou­rant le long de son rebord, une ligne de signes gra­vés d’une main sûre. Il faut se pen­cher pour la suivre : elle part sur la tranche, tourne l’angle, se pour­suit sur le plat. C’est une malé­dic­tion. Elle pro­met à qui­conque vien­drait trou­bler la sépul­ture que son sceptre se bri­se­ra, que son trône bas­cu­le­ra, que la paix fui­ra la ville. Le mort est un roi de Byblos ; son fils l’a cou­ché là, autour de l’an mille avant notre ère, dans ce que le texte appelle sa mai­son d’é­ter­ni­té. On nomme ce cer­cueil le sar­co­phage d’A­hi­ram, et sa bor­dure gra­vée passe pour le plus ancien texte sui­vi que nous pos­sé­dions dans l’al­pha­bet phé­ni­cien accompli.

Vingt-deux signes suf­fisent à tout dire — la menace, le nom, la filia­tion, l’au-delà. Vingt-deux, pas un de plus. On les compte sur les doigts de deux mains et de deux pieds. C’est peu, et c’est là toute l’af­faire : cette éco­no­mie de moyens est l’in­ven­tion. Ce que le roi de Byblos empor­tait dans la tombe n’é­tait pas seule­ment une for­mule pieuse, c’é­tait le modèle d’une machine qui allait voya­ger plus loin et plus vite que rien de ce que les Phé­ni­ciens char­geaient sur leurs coques. Plus loin que le cèdre du Liban, plus vite que la pourpre de Tyr, et — para­doxe qui donne à ce cou­vercle sa mélan­co­lie — bien après que le peuple qui l’a­vait taillé eut dis­pa­ru de l’his­toire. Nous écri­vons encore avec ses lettres. Lui n’a presque rien lais­sé d’écrit.

Une côte sans arrière-pays

Il faut d’a­bord regar­der la carte, à la manière dont Brau­del regar­dait la sienne : long­temps, jus­qu’à ce que la géo­gra­phie cesse d’être un décor et devienne une contrainte. La Phé­ni­cie n’est pas un pays, c’est un lise­ré. Une bande étroite coin­cée entre la mon­tagne et l’eau, sur ce qui est aujourd’­hui la côte du Liban et ses marges syriennes et israé­liennes. Der­rière, presque tout de suite, le mont Liban se dresse et ferme l’ho­ri­zon. Il n’y a pas d’ar­rière-pays où s’é­tendre, pas de plaine à labou­rer sans fin, pas d’empire à bâtir vers l’in­té­rieur. Il y a la mer, devant, ouverte, et quelques rades où accoster.

De cette étroi­tesse naît tout le reste. Les Phé­ni­ciens n’ont pas for­mé un État mais une chaîne de cités-royaumes qui se fai­saient face le long du rivage — Arwad au nord, puis Byblos, Bey­routh, Sidon, Tyr — rivales autant qu’as­so­ciées, cha­cune tour­née vers le large. Faute de pou­voir conqué­rir des terres, elles ont conquis des routes. Elles ont fait de la mer leur ter­ri­toire et du com­merce leur sou­ve­rai­ne­té. Une civi­li­sa­tion de quais, d’en­tre­pôts et de comp­toirs, où l’on mesu­rait la richesse en car­gai­sons plu­tôt qu’en arpents.

Même leur nom leur vient de la mer, et d’ailleurs. « Phé­ni­ciens » est un mot grec. Il dérive de phoî­nix, qui désigne le rouge pourpre — cette tein­ture pré­cieuse tirée d’un coquillage dont ils avaient le qua­si-mono­pole. Les Grecs les ont donc appe­lés, en somme, « les gens de la pourpre », d’a­près le pro­duit qui les ren­dait recon­nais­sables sur tous les mar­chés. Le mot n’a d’é­qui­valent dans aucune langue du Proche-Orient ancien, pas même dans la leur : eux se nom­maient Kanaʿa­ni, Cana­néens, ou plus sim­ple­ment se disaient de Tyr, de Sidon, de Gebal. Que le nom sous lequel nous les connais­sons soit un sur­nom étran­ger, for­gé d’a­près une mar­chan­dise, est déjà un signe. Ce peuple se laisse sai­sir par ses échanges avant de se lais­ser sai­sir par lui-même.

Le bœuf, la mai­son, l’eau

Reste l’in­ven­tion. Elle est d’une sim­pli­ci­té qui déroute encore, tant nous y sommes habi­tués. Vingt-deux signes, cha­cun pour une consonne, et rien d’autre. Pas de voyelles — le lec­teur, qui par­lait la langue, res­ti­tuait de lui-même les sons man­quants, comme aujourd’­hui un locu­teur de l’a­rabe ou de l’hé­breu lit un mot dont les voyelles ne sont pas notées. Les lin­guistes appellent ce type de sys­tème un abjad, alpha­bet pure­ment conso­nan­tique. On écri­vait de droite à gauche ; les ins­crip­tions les plus anciennes vont par­fois en bous­tro­phé­don, une ligne dans un sens, la sui­vante dans l’autre, « comme le bœuf laboure », selon la belle image grecque.

Le bœuf, jus­te­ment, est là dès la pre­mière lettre. Les noms des signes phé­ni­ciens sont acro­pho­niques : chaque lettre porte le nom d’une chose, et vaut pour le son par lequel ce nom com­mence. Aleph, c’est le bœuf ; le signe des­cend d’un des­sin de tête de bœuf, dont on retrouve encore les cornes si l’on ren­verse notre A. Bet, c’est la mai­son, et vaut le b. Mem, l’eau, ondule comme une vague et donne le m. Daleth, la porte ; ayin, l’œil ; kaph, la paume de la main. Un bes­tiaire, un inven­taire domes­tique, tout un petit monde concret sédi­men­té dans l’abs­trac­tion des lettres. Ces images remontent, de proche en proche, jus­qu’aux hié­ro­glyphes égyp­tiens : une écri­ture de pic­to­grammes s’est peu à peu vidée de ses figures pour ne gar­der que des sons. Le chaî­non se laisse devi­ner dans les gri­bouillis de mineurs sémi­tiques du Sinaï, vers le début du deuxième mil­lé­naire, cette écri­ture pro­to-sinaï­tique que les Phé­ni­ciens n’ont pas inven­tée mais qu’ils ont, les pre­miers, décan­tée et fixée en un sys­tème stable et cohérent.

C’est ici qu’il faut mesu­rer la rup­ture. Autour de la Médi­ter­ra­née orien­tale régnaient alors des écri­tures de scribes : les hié­ro­glyphes égyp­tiens, le cunéi­forme méso­po­ta­mien, comp­taient leurs signes par cen­taines, par­fois par mil­liers. Apprendre à écrire y était l’af­faire d’une vie et d’une caste. Il fal­lait des années d’é­cole, un sta­tut, une fonc­tion. L’é­cri­ture était un pou­voir, et ce pou­voir se gar­dait. L’ab­jad phé­ni­cien fait exac­te­ment l’in­verse : deux dou­zaines de signes que l’on peut apprendre en quelques semaines. Il est taillé pour les langues sémi­tiques, dont le sque­lette est fait de racines conso­nan­tiques, mais il est sur­tout taillé pour la vitesse — pour un mar­chand qui doit noter un compte, scel­ler une amphore, expé­dier un ordre, et non pour un prêtre qui grave l’é­ter­ni­té dans le gra­nite. Du même coup, l’é­cri­ture ces­sait d’être le mono­pole d’une caste. Un potier pou­vait signer sa jarre, un capi­taine noter sa car­gai­son, un père gra­ver le nom d’un fils : le savoir lire des­cen­dait du temple vers le quai, de la fonc­tion sacrée vers le métier ordi­naire. En ren­dant l’é­cri­ture légère, les Phé­ni­ciens l’ont ren­due por­table — et, ce fai­sant, un peu démo­cra­tique avant l’heure. Et ce qui est por­table voyage.

Le car­go immatériel

Voi­là le cœur du para­doxe que sug­gé­rait, dès l’a­bord, le cou­vercle d’A­hi­ram. Tout ce que les Phé­ni­ciens char­geaient sur leurs navires pesait. Le cèdre cou­pé sur les pentes du mont Liban et ven­du jus­qu’en Égypte, jus­qu’aux chan­tiers de Salo­mon à qui Hiram de Tyr le four­nis­sait — le bois pesait. La pourpre de Tyr et de Sidon, extraite goutte à goutte du murex, ce coquillage dont les mon­ti­cules de coquilles bri­sées forment encore des col­lines près des anciens ate­liers — les étoffes teintes pesaient, et coû­taient une for­tune. L’argent d’I­bé­rie, l’é­tain venu de plus loin encore, peut-être des rivages de Cor­nouailles, le verre de Sidon, le vin, le pois­son séché, les bro­de­ries — tout cela occu­pait des cales, s’a­lour­dis­sait de fret, se comp­tait au poids.

La pourpre, sur­tout, résume à elle seule cette civi­li­sa­tion du poids et du prix. Il fal­lait broyer des mil­liers de coquillages pour en tirer quelques grammes de tein­ture ; les ate­liers empes­taient à des lieues, et la cou­leur qui en sor­tait — ce rouge sombre virant au vio­let, qui ne détei­gnait pas et se boni­fiait à la lumière — devint si rare et si coû­teuse qu’elle finit réser­vée aux rois et aux dieux. Voi­là l’ex­por­ta­tion phé­ni­cienne par excel­lence : une matière arra­chée à la mer au prix d’un labeur immense, lourde de sa valeur même. Rien de plus étran­ger, en appa­rence, à ces vingt-deux signes qui ne coû­taient que la peine de les apprendre.

L’al­pha­bet, lui, ne pesait rien. Il ne pre­nait pas de place dans la coque. Il voya­geait dans la tête des hommes qui le maniaient, se dépo­sait sur une jarre d’un coup de sty­let, s’ap­pre­nait par-des­sus le mar­chan­dage. Une tech­no­lo­gie sans masse, qui n’oc­cu­pait ni entre­pôt ni balance. Et parce qu’elle ne pesait rien, elle allait plus vite et plus loin que les car­gai­sons qu’elle ser­vait à comp­ta­bi­li­ser. Là où accos­tait un navire de Tyr, l’é­cri­ture débar­quait avec l’é­qui­page, gra­tuite, conta­gieuse, lais­sée der­rière comme une empreinte. Le vrai com­merce des Phé­ni­ciens, à la longue, n’au­ra pas été la pourpre ni le cèdre, den­rées somp­tueuses mais péris­sables : ç’au­ra été ce paquet de signes qu’ils n’ont même pas cher­ché à vendre.

Les dates, ici, res­tent floues, et il faut le dire fran­che­ment plu­tôt que de feindre une pré­ci­sion que les sources ne donnent pas. On place la mise au point de l’al­pha­bet phé­ni­cien pro­pre­ment dit vers le milieu du XIe siècle avant notre ère ; c’est une conven­tion com­mode plus qu’une cer­ti­tude datée. Des pointes de flèches ins­crites, trou­vées près de Beth­léem et datées autour de 1100, offrent une sorte de chaî­non entre l’é­cri­ture cana­néenne archaïque et la phé­ni­cienne clas­sique. Le sar­co­phage d’A­hi­ram, vers l’an mille, en montre déjà la forme accom­plie — encore que sa data­tion soit elle-même dis­cu­tée, cer­tains esti­mant le cer­cueil plus ancien de deux siècles que son ins­crip­tion, gra­vée après coup lors d’une réuti­li­sa­tion. Le maté­riau parle par bribes, et il faut se gar­der de trop lui faire dire.

L’arc occi­den­tal

Sui­vons plu­tôt les signes eux-mêmes, de proche en proche, le long de l’arc que des­sinent les comp­toirs. C’est le mou­ve­ment de moyenne durée, la houle des siècles où l’é­cri­ture accom­pagne l’ex­pan­sion mari­time vers l’ouest. Chypre d’a­bord, si proche, où se déve­loppe une variante que l’on nomme cypro-phé­ni­cienne et qui dure­ra près de huit siècles. Puis la Sar­daigne : sur sa côte méri­dio­nale, à Nora, une stèle bri­sée porte une ins­crip­tion phé­ni­cienne datée de la fin du IXe ou du début du VIIIe siècle. C’est le plus ancien texte phé­ni­cien connu hors du Levant, et il contient, gra­vé dans la pierre, le nom même de la Sar­daigne. Le signe est arri­vé jusque-là, aux confins occi­den­taux, por­té par les routes du métal, avant même que Rome ne soit une bourgade.

Plus à l’ouest et plus au sud, il y a Car­thage. Les Tyriens y fondent, selon la tra­di­tion, une colo­nie vers la fin du IXe siècle, et lui donnent un nom qui dit sa fonc­tion : Qart-hada­sht, « la Ville neuve ». L’al­pha­bet y prend une forme propre, que l’on appelle punique, puis néo-punique, et qui sur­vi­vra sur la rive afri­caine bien après la chute de la cité, jus­qu’aux pre­miers siècles de notre ère. Plus loin encore, au-delà des colonnes d’Her­cule, les Tyriens avaient fon­dé Gadir — l’ac­tuelle Cadix — pour cap­ter l’argent d’I­bé­rie et l’é­tain qui remon­tait des rivages de l’At­lan­tique ; là, aux portes de l’O­céan, leurs signes tou­chaient la lisière occi­den­tale du monde connu. Le long de cet arc — Chypre, la Sar­daigne, l’A­frique, l’I­bé­rie —, ce ne sont pas seule­ment des mar­chan­dises qui cir­culent, c’est une manière de fixer la parole. Par­tout où le comp­toir s’ins­talle, les signes prennent racine et se déforment dou­ce­ment, comme se déforme une langue selon les bouches qui la parlent. Le tronc reste recon­nais­sable ; les branches divergent.

Ce que les Grecs ont ajouté

La branche la plus lourde de consé­quences ne pousse pas vers l’ouest mais vers le nord-ouest, dans les eaux de l’É­gée. Quelque part au début du VIIIe siècle avant notre ère, des Grecs — sans doute des Eubéens, ces navi­ga­teurs qui croi­saient les Phé­ni­ciens sur toutes les mers et par­ta­geaient avec eux le comp­toir de Pithé­cusses, dans la baie de Naples — empruntent les lettres de leurs par­te­naires de com­merce. Les plus anciennes ins­crip­tions grecques connues, autour de 770–750, calquent des formes phé­ni­ciennes d’un demi-siècle anté­rieures. On recon­naît la filia­tion à l’œil nu.

Mais les Grecs font au sys­tème emprun­té une chose que les Phé­ni­ciens n’a­vaient pas jugée néces­saire : ils notent les voyelles. Leur langue, indo-euro­péenne, ne se laisse pas lire sans elles ; l’ab­jad conso­nan­tique, si com­mode pour le sémi­tique, y deve­nait illi­sible. Alors ils prennent les signes phé­ni­ciens dont ils n’ont pas l’u­sage — ceux qui notaient des consonnes étran­gères au grec — et les détournent pour en faire des voyelles. L’aleph, le bœuf, ce coup de glotte muet, devient alpha, le a. Le he devient epsi­lon. Le yod devient iota, l’ayin devient omi­cron. Un son inutile est recy­clé en son indis­pen­sable. De ce détour­ne­ment naît le pre­mier alpha­bet com­plet au sens plein, celui qui note à la fois consonnes et voyelles, et dont pro­cèdent, en droite ligne, l’é­cri­ture étrusque puis l’al­pha­bet latin dans lequel ces lignes sont composées.

Rien ne dit mieux cette appro­pria­tion qu’un modeste gobe­let de terre cuite retrou­vé dans une tombe de Pithé­cusses — pré­ci­sé­ment cette île du golfe de Naples où Grecs et Phé­ni­ciens se cou­doyaient sur le même comp­toir. Vers 730 avant notre ère, une main y a grif­fé, de droite à gauche encore, à la manière phé­ni­cienne, trois lignes dont deux en hexa­mètres. Ce n’est pas un compte de mar­chand : c’est une plai­san­te­rie let­trée. Le texte se réclame en riant de la coupe de Nes­tor, ce vase colos­sal que chante l’Iliade, et pro­met à qui vide­ra ce gobe­let-ci que le désir d’A­phro­dite le sai­si­ra aus­si­tôt. On appelle l’ob­jet la coupe de Nes­tor, et son ins­crip­tion compte par­mi les deux plus anciennes que l’on pos­sède en alpha­bet grec. Qu’on mesure ce que cela veut dire : à peine emprun­tés, à peine réglés sur une langue nou­velle, les signes ser­vaient déjà non à tenir un registre mais à citer Homère et à sou­rire de l’i­vresse. L’é­cri­ture des mar­chands était deve­nue, en une géné­ra­tion ou deux, celle des poètes.

Les Grecs eux-mêmes ne s’y trom­paient pas sur l’o­ri­gine. Héro­dote raconte que ce fut Cad­mos, un prince venu de Tyr, qui appor­ta les lettres en Grèce, et il appelle ces carac­tères phoi­ni­keia gram­ma­ta, « lettres phé­ni­ciennes ». Il faut prendre le récit avec pru­dence : Héro­dote place Cad­mos à une date impos­sible, seize siècles avant lui, et son témoi­gnage a été dis­cu­té sans fin — d’autres Anciens, comme Dio­dore, tenaient que les Phé­ni­ciens n’a­vaient rien inven­té mais seule­ment « chan­gé la forme » de lettres plus anciennes, et l’on a même pro­po­sé, récem­ment, que l’ex­pres­sion phoi­ni­keia gram­ma­ta ait d’a­bord dési­gné tout autre chose. La légende brouille la piste. L’es­sen­tiel demeure, que l’ar­chéo­lo­gie confirme : le geste grec est un emprunt, adap­té avec génie. Et pen­dant que cette branche gagnait l’Oc­ci­dent, une autre, issue du même tronc cana­néen, l’a­ra­méen, gagnait l’O­rient : lin­gua fran­ca de l’empire perse, il don­ne­ra à son tour l’é­cri­ture car­rée de l’hé­breu, l’al­pha­bet arabe, et essai­me­ra plus loin encore. Deux dou­zaines de signes nés sur un lise­ré de côte se rami­fiaient ain­si jus­qu’à cou­vrir la moi­tié du monde écrit.

Si l’ab­jad a pu être cap­té par des langues qui n’a­vaient rien de com­mun — le grec indo-euro­péen, le latin, l’a­rabe, le per­san —, c’est qu’il était indif­fé­rent à celle qu’il ser­vait. Il ne notait ni des mots ni des idées, mais des sons nus, ces briques élé­men­taires que toutes les bouches par­tagent. Une écri­ture de choses, comme le hié­ro­glyphe, reste pri­son­nière d’une culture et meurt avec elle ; une écri­ture de sons se prête à toutes. Là est peut-être le vrai trait de génie : avoir façon­né un outil si dépouillé de sens propre, si vide en appa­rence, qu’il pou­vait épou­ser n’im­porte quelle langue — et sur­vivre à celle qui l’a­vait vu naître.

Byblos, ou le livre

Il y a, dans ce voyage, une iro­nie que la langue conserve comme un fos­sile, et qui mérite qu’on s’y arrête. La plus sep­ten­trio­nale des grandes cités phé­ni­ciennes, celle du roi Ahi­ram, se nom­mait Gebal dans sa propre langue — sans doute « la ville-fron­tière » ou « la ville de la mon­tagne ». Les Grecs l’ap­pe­lèrent Byblos. Ils lui don­nèrent ce nom parce qu’elle était pour eux le port du papy­rus : c’est par Gebal que tran­si­tait, vers l’É­gée, la fibre égyp­tienne sur laquelle on écri­vait. Le mot grec byblos en vint à dési­gner le papy­rus lui-même, puis son dimi­nu­tif biblion le rou­leau, le livre. Le plu­riel ta biblia, « les livres », a fini par nom­mer un livre entre tous, celui que nous appe­lons la Bible.

Ain­si le nom d’un port phé­ni­cien est-il deve­nu, par le détour du papy­rus et du grec, le nom même du Livre en Occi­dent. On ignore d’ailleurs si la cité a pris le nom du pro­duit ou le pro­duit celui de la cité — les deux sens ont cir­cu­lé, et l’in­cer­ti­tude est jolie à sa manière. Mais le fait demeure, char­gé d’i­ro­nie : le mot par lequel nous dési­gnons ce qui se lit et se trans­met remonte à ce rivage. La ville qui expor­tait la matière du livre, et qui garde sur un cou­vercle le plus vieux texte sui­vi de l’al­pha­bet, a légué son nom à toute chose écrite — au moment pré­cis, ou presque, où elle-même allait ces­ser d’é­crire son histoire.

Une civi­li­sa­tion sans archives

Car voi­ci le der­nier tour du para­doxe, le plus ver­ti­gi­neux. Les Phé­ni­ciens ont don­né à la Médi­ter­ra­née son écri­ture, et ils sont pour­tant l’un des peuples les plus muets de l’An­ti­qui­té. On les dit à bon droit une civi­li­sa­tion « per­due », et cette perte tient à un acci­dent de matière. Ils écri­vaient, abon­dam­ment sans doute, sur le papy­rus qu’ils ven­daient. Or le papy­rus ne sur­vit pas au cli­mat humide du Levant comme il sur­vit aux sables d’É­gypte : il pour­rit, se dis­sout, dis­pa­raît. Toute leur lit­té­ra­ture — annales, contrats, trai­tés de navi­ga­tion, poèmes, théo­lo­gies — s’en est allée avec la fibre. De leurs archives, il ne reste presque rien.

Ce que nous savons d’eux nous vient donc par les autres, et par le dur. Par le dur : les ins­crip­tions gra­vées sur la pierre et le métal, sur les stèles et les sar­co­phages, ces malé­dic­tions et ces épi­taphes que le temps n’a pas man­gées parce qu’elles étaient taillées dans la matière qui dure. Par les autres : les Grecs qui les nom­mèrent, les Hébreux qui com­mer­çaient avec Hiram, les Romains sur­tout, qui écri­virent l’his­toire de Car­thage après l’a­voir rasée — car ce sont presque tou­jours les enne­mis d’un peuple qui rédigent son épi­taphe. La cos­mo­go­nie phé­ni­cienne d’un cer­tain San­cho­nia­thon ne nous est par­ve­nue qu’à tra­vers un résu­mé grec, cité par un autre auteur, reco­pié par un Père de l’É­glise : trois filtres, et l’o­ri­gi­nal per­du. On ima­gine mal ruine plus com­plète pour une nation de scribes.

Et c’est ici que le cou­vercle de Bey­routh reprend tout son sens. La malé­dic­tion d’A­hi­ram a rem­pli son office au-delà de toute espé­rance : non pas en pro­té­geant une tombe, mais en sur­vi­vant. Elle est là, lisible, quand tout ce que les Phé­ni­ciens confièrent au papy­rus a dis­pa­ru. Leurs car­gai­sons ont som­bré ou pour­ri ; la pourpre a pas­sé, le cèdre a brû­lé, l’argent a été refon­du ; leur peuple s’est fon­du dans d’autres peuples et leur nom même leur venait des voi­sins. Il ne reste, intact et vivace, que la chose qu’ils n’a­vaient pas son­gé à gar­der pour eux : ces vingt-deux signes, lâchés dans le monde comme on lâche une graine, et qui ont pris par­tout. Ils ont devan­cé les mar­chan­dises, ils leur ont sur­vé­cu, et ils voyagent encore. Ils sont, à l’ins­tant, sous vos yeux. Nous n’a­vons jamais ces­sé d’é­crire dans l’al­pha­bet d’un peuple qui ne nous a presque rien lais­sé à lire.


Repères

Le sar­co­phage d’A­hi­ram (Byblos, vers 1000 av. J.-C., Musée natio­nal de Bey­routh). Décou­vert en 1923 par Pierre Mon­tet dans la tombe V de la nécro­pole royale ; son ins­crip­tion funé­raire, une for­mule de malé­dic­tion, passe pour le plus ancien texte sui­vi de l’al­pha­bet phé­ni­cien accom­pli. La data­tion du cer­cueil lui-même, plus ancien que sa gra­vure selon plu­sieurs spé­cia­listes, reste débattue.

Les pointes de flèches d’al-Kha­der (près de Beth­léem, vers 1100 av. J.-C.). Ins­crites, elles servent de chaî­non entre l’é­cri­ture cana­néenne archaïque et le phé­ni­cien classique.

La stèle de Nora (Sar­daigne, fin IXe – début VIIIe siècle av. J.-C., Musée de Caglia­ri). Plus ancienne ins­crip­tion phé­ni­cienne connue hors du Levant ; elle porte le nom de la Sardaigne.

L’ab­jad : sys­tème de vingt-deux consonnes, sans voyelles, écrit de droite à gauche ; noms de lettres acro­pho­niques (aleph, le bœuf ; bet, la mai­son ; mem, l’eau), d’as­cen­dance ulti­me­ment hié­ro­gly­phique via le pro­to-sinaï­tique. À dis­tin­guer de l’al­pha­bet com­plet, grec, qui y ajou­te­ra les voyelles.

L’emprunt grec : vers le début du VIIIe siècle, sans doute par les Eubéens ; réem­ploi des signes conso­nan­tiques inutiles au grec pour noter les voyelles (alephalpha, etc.). Héro­dote (His­toires, V, 58) attri­bue la trans­mis­sion au Tyrien Cad­mos et nomme les lettres phoi­ni­keia gram­ma­ta — récit ancien mais contesté.

La coupe de Nes­tor (Pithé­cusses / Ischia, vers 735–720 av. J.-C., décou­verte en 1954). Gobe­let por­tant, en alpha­bet grec eubéen et de droite à gauche, l’une des deux plus anciennes ins­crip­tions grecques connues ; trois lignes en par­tie en hexa­mètres, allu­sion paro­dique à la coupe de Nes­tor de l’Iliade. Preuve de l’u­sage lit­té­raire pré­coce de l’al­pha­bet emprun­té aux Phéniciens.

Byblos / biblos : Gebal, port phé­ni­cien du papy­rus, nom­mé Byblos par les Grecs ; de là biblos (papy­rus, puis livre), biblion, ta biblia — la Bible. Le sens de la déri­va­tion (la ville d’a­près le pro­duit, ou l’in­verse) reste incertain.

Le para­doxe docu­men­taire : écri­vant sur un papy­rus qui n’a pas résis­té au cli­mat levan­tin, les Phé­ni­ciens n’ont lais­sé presque aucune archive ; on les connaît par leurs ins­crip­tions lapi­daires et par les récits de leurs voi­sins et de leurs vainqueurs.

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