L’alphabet phénicien
En vingt-deux signes
Vingt-deux signes
L’alphabet phénicien, ou comment une technologie sans poids a devancé le cèdre, la pourpre et l’argent sur les routes de la mer.
Dans une salle du Musée national de Beyrouth, un couvercle de calcaire porte, courant le long de son rebord, une ligne de signes gravés d’une main sûre. Il faut se pencher pour la suivre : elle part sur la tranche, tourne l’angle, se poursuit sur le plat. C’est une malédiction. Elle promet à quiconque viendrait troubler la sépulture que son sceptre se brisera, que son trône basculera, que la paix fuira la ville. Le mort est un roi de Byblos ; son fils l’a couché là, autour de l’an mille avant notre ère, dans ce que le texte appelle sa maison d’éternité. On nomme ce cercueil le sarcophage d’Ahiram, et sa bordure gravée passe pour le plus ancien texte suivi que nous possédions dans l’alphabet phénicien accompli.
Vingt-deux signes suffisent à tout dire — la menace, le nom, la filiation, l’au-delà. Vingt-deux, pas un de plus. On les compte sur les doigts de deux mains et de deux pieds. C’est peu, et c’est là toute l’affaire : cette économie de moyens est l’invention. Ce que le roi de Byblos emportait dans la tombe n’était pas seulement une formule pieuse, c’était le modèle d’une machine qui allait voyager plus loin et plus vite que rien de ce que les Phéniciens chargeaient sur leurs coques. Plus loin que le cèdre du Liban, plus vite que la pourpre de Tyr, et — paradoxe qui donne à ce couvercle sa mélancolie — bien après que le peuple qui l’avait taillé eut disparu de l’histoire. Nous écrivons encore avec ses lettres. Lui n’a presque rien laissé d’écrit.
Une côte sans arrière-pays
Il faut d’abord regarder la carte, à la manière dont Braudel regardait la sienne : longtemps, jusqu’à ce que la géographie cesse d’être un décor et devienne une contrainte. La Phénicie n’est pas un pays, c’est un liseré. Une bande étroite coincée entre la montagne et l’eau, sur ce qui est aujourd’hui la côte du Liban et ses marges syriennes et israéliennes. Derrière, presque tout de suite, le mont Liban se dresse et ferme l’horizon. Il n’y a pas d’arrière-pays où s’étendre, pas de plaine à labourer sans fin, pas d’empire à bâtir vers l’intérieur. Il y a la mer, devant, ouverte, et quelques rades où accoster.
De cette étroitesse naît tout le reste. Les Phéniciens n’ont pas formé un État mais une chaîne de cités-royaumes qui se faisaient face le long du rivage — Arwad au nord, puis Byblos, Beyrouth, Sidon, Tyr — rivales autant qu’associées, chacune tournée vers le large. Faute de pouvoir conquérir des terres, elles ont conquis des routes. Elles ont fait de la mer leur territoire et du commerce leur souveraineté. Une civilisation de quais, d’entrepôts et de comptoirs, où l’on mesurait la richesse en cargaisons plutôt qu’en arpents.
Même leur nom leur vient de la mer, et d’ailleurs. « Phéniciens » est un mot grec. Il dérive de phoînix, qui désigne le rouge pourpre — cette teinture précieuse tirée d’un coquillage dont ils avaient le quasi-monopole. Les Grecs les ont donc appelés, en somme, « les gens de la pourpre », d’après le produit qui les rendait reconnaissables sur tous les marchés. Le mot n’a d’équivalent dans aucune langue du Proche-Orient ancien, pas même dans la leur : eux se nommaient Kanaʿani, Cananéens, ou plus simplement se disaient de Tyr, de Sidon, de Gebal. Que le nom sous lequel nous les connaissons soit un surnom étranger, forgé d’après une marchandise, est déjà un signe. Ce peuple se laisse saisir par ses échanges avant de se laisser saisir par lui-même.
Le bœuf, la maison, l’eau
Reste l’invention. Elle est d’une simplicité qui déroute encore, tant nous y sommes habitués. Vingt-deux signes, chacun pour une consonne, et rien d’autre. Pas de voyelles — le lecteur, qui parlait la langue, restituait de lui-même les sons manquants, comme aujourd’hui un locuteur de l’arabe ou de l’hébreu lit un mot dont les voyelles ne sont pas notées. Les linguistes appellent ce type de système un abjad, alphabet purement consonantique. On écrivait de droite à gauche ; les inscriptions les plus anciennes vont parfois en boustrophédon, une ligne dans un sens, la suivante dans l’autre, « comme le bœuf laboure », selon la belle image grecque.
Le bœuf, justement, est là dès la première lettre. Les noms des signes phéniciens sont acrophoniques : chaque lettre porte le nom d’une chose, et vaut pour le son par lequel ce nom commence. Aleph, c’est le bœuf ; le signe descend d’un dessin de tête de bœuf, dont on retrouve encore les cornes si l’on renverse notre A. Bet, c’est la maison, et vaut le b. Mem, l’eau, ondule comme une vague et donne le m. Daleth, la porte ; ayin, l’œil ; kaph, la paume de la main. Un bestiaire, un inventaire domestique, tout un petit monde concret sédimenté dans l’abstraction des lettres. Ces images remontent, de proche en proche, jusqu’aux hiéroglyphes égyptiens : une écriture de pictogrammes s’est peu à peu vidée de ses figures pour ne garder que des sons. Le chaînon se laisse deviner dans les gribouillis de mineurs sémitiques du Sinaï, vers le début du deuxième millénaire, cette écriture proto-sinaïtique que les Phéniciens n’ont pas inventée mais qu’ils ont, les premiers, décantée et fixée en un système stable et cohérent.
C’est ici qu’il faut mesurer la rupture. Autour de la Méditerranée orientale régnaient alors des écritures de scribes : les hiéroglyphes égyptiens, le cunéiforme mésopotamien, comptaient leurs signes par centaines, parfois par milliers. Apprendre à écrire y était l’affaire d’une vie et d’une caste. Il fallait des années d’école, un statut, une fonction. L’écriture était un pouvoir, et ce pouvoir se gardait. L’abjad phénicien fait exactement l’inverse : deux douzaines de signes que l’on peut apprendre en quelques semaines. Il est taillé pour les langues sémitiques, dont le squelette est fait de racines consonantiques, mais il est surtout taillé pour la vitesse — pour un marchand qui doit noter un compte, sceller une amphore, expédier un ordre, et non pour un prêtre qui grave l’éternité dans le granite. Du même coup, l’écriture cessait d’être le monopole d’une caste. Un potier pouvait signer sa jarre, un capitaine noter sa cargaison, un père graver le nom d’un fils : le savoir lire descendait du temple vers le quai, de la fonction sacrée vers le métier ordinaire. En rendant l’écriture légère, les Phéniciens l’ont rendue portable — et, ce faisant, un peu démocratique avant l’heure. Et ce qui est portable voyage.
Le cargo immatériel
Voilà le cœur du paradoxe que suggérait, dès l’abord, le couvercle d’Ahiram. Tout ce que les Phéniciens chargeaient sur leurs navires pesait. Le cèdre coupé sur les pentes du mont Liban et vendu jusqu’en Égypte, jusqu’aux chantiers de Salomon à qui Hiram de Tyr le fournissait — le bois pesait. La pourpre de Tyr et de Sidon, extraite goutte à goutte du murex, ce coquillage dont les monticules de coquilles brisées forment encore des collines près des anciens ateliers — les étoffes teintes pesaient, et coûtaient une fortune. L’argent d’Ibérie, l’étain venu de plus loin encore, peut-être des rivages de Cornouailles, le verre de Sidon, le vin, le poisson séché, les broderies — tout cela occupait des cales, s’alourdissait de fret, se comptait au poids.
La pourpre, surtout, résume à elle seule cette civilisation du poids et du prix. Il fallait broyer des milliers de coquillages pour en tirer quelques grammes de teinture ; les ateliers empestaient à des lieues, et la couleur qui en sortait — ce rouge sombre virant au violet, qui ne déteignait pas et se bonifiait à la lumière — devint si rare et si coûteuse qu’elle finit réservée aux rois et aux dieux. Voilà l’exportation phénicienne par excellence : une matière arrachée à la mer au prix d’un labeur immense, lourde de sa valeur même. Rien de plus étranger, en apparence, à ces vingt-deux signes qui ne coûtaient que la peine de les apprendre.
L’alphabet, lui, ne pesait rien. Il ne prenait pas de place dans la coque. Il voyageait dans la tête des hommes qui le maniaient, se déposait sur une jarre d’un coup de stylet, s’apprenait par-dessus le marchandage. Une technologie sans masse, qui n’occupait ni entrepôt ni balance. Et parce qu’elle ne pesait rien, elle allait plus vite et plus loin que les cargaisons qu’elle servait à comptabiliser. Là où accostait un navire de Tyr, l’écriture débarquait avec l’équipage, gratuite, contagieuse, laissée derrière comme une empreinte. Le vrai commerce des Phéniciens, à la longue, n’aura pas été la pourpre ni le cèdre, denrées somptueuses mais périssables : ç’aura été ce paquet de signes qu’ils n’ont même pas cherché à vendre.
Les dates, ici, restent floues, et il faut le dire franchement plutôt que de feindre une précision que les sources ne donnent pas. On place la mise au point de l’alphabet phénicien proprement dit vers le milieu du XIe siècle avant notre ère ; c’est une convention commode plus qu’une certitude datée. Des pointes de flèches inscrites, trouvées près de Bethléem et datées autour de 1100, offrent une sorte de chaînon entre l’écriture cananéenne archaïque et la phénicienne classique. Le sarcophage d’Ahiram, vers l’an mille, en montre déjà la forme accomplie — encore que sa datation soit elle-même discutée, certains estimant le cercueil plus ancien de deux siècles que son inscription, gravée après coup lors d’une réutilisation. Le matériau parle par bribes, et il faut se garder de trop lui faire dire.
L’arc occidental
Suivons plutôt les signes eux-mêmes, de proche en proche, le long de l’arc que dessinent les comptoirs. C’est le mouvement de moyenne durée, la houle des siècles où l’écriture accompagne l’expansion maritime vers l’ouest. Chypre d’abord, si proche, où se développe une variante que l’on nomme cypro-phénicienne et qui durera près de huit siècles. Puis la Sardaigne : sur sa côte méridionale, à Nora, une stèle brisée porte une inscription phénicienne datée de la fin du IXe ou du début du VIIIe siècle. C’est le plus ancien texte phénicien connu hors du Levant, et il contient, gravé dans la pierre, le nom même de la Sardaigne. Le signe est arrivé jusque-là, aux confins occidentaux, porté par les routes du métal, avant même que Rome ne soit une bourgade.
Plus à l’ouest et plus au sud, il y a Carthage. Les Tyriens y fondent, selon la tradition, une colonie vers la fin du IXe siècle, et lui donnent un nom qui dit sa fonction : Qart-hadasht, « la Ville neuve ». L’alphabet y prend une forme propre, que l’on appelle punique, puis néo-punique, et qui survivra sur la rive africaine bien après la chute de la cité, jusqu’aux premiers siècles de notre ère. Plus loin encore, au-delà des colonnes d’Hercule, les Tyriens avaient fondé Gadir — l’actuelle Cadix — pour capter l’argent d’Ibérie et l’étain qui remontait des rivages de l’Atlantique ; là, aux portes de l’Océan, leurs signes touchaient la lisière occidentale du monde connu. Le long de cet arc — Chypre, la Sardaigne, l’Afrique, l’Ibérie —, ce ne sont pas seulement des marchandises qui circulent, c’est une manière de fixer la parole. Partout où le comptoir s’installe, les signes prennent racine et se déforment doucement, comme se déforme une langue selon les bouches qui la parlent. Le tronc reste reconnaissable ; les branches divergent.
Ce que les Grecs ont ajouté
La branche la plus lourde de conséquences ne pousse pas vers l’ouest mais vers le nord-ouest, dans les eaux de l’Égée. Quelque part au début du VIIIe siècle avant notre ère, des Grecs — sans doute des Eubéens, ces navigateurs qui croisaient les Phéniciens sur toutes les mers et partageaient avec eux le comptoir de Pithécusses, dans la baie de Naples — empruntent les lettres de leurs partenaires de commerce. Les plus anciennes inscriptions grecques connues, autour de 770–750, calquent des formes phéniciennes d’un demi-siècle antérieures. On reconnaît la filiation à l’œil nu.
Mais les Grecs font au système emprunté une chose que les Phéniciens n’avaient pas jugée nécessaire : ils notent les voyelles. Leur langue, indo-européenne, ne se laisse pas lire sans elles ; l’abjad consonantique, si commode pour le sémitique, y devenait illisible. Alors ils prennent les signes phéniciens dont ils n’ont pas l’usage — ceux qui notaient des consonnes étrangères au grec — et les détournent pour en faire des voyelles. L’aleph, le bœuf, ce coup de glotte muet, devient alpha, le a. Le he devient epsilon. Le yod devient iota, l’ayin devient omicron. Un son inutile est recyclé en son indispensable. De ce détournement naît le premier alphabet complet au sens plein, celui qui note à la fois consonnes et voyelles, et dont procèdent, en droite ligne, l’écriture étrusque puis l’alphabet latin dans lequel ces lignes sont composées.
Rien ne dit mieux cette appropriation qu’un modeste gobelet de terre cuite retrouvé dans une tombe de Pithécusses — précisément cette île du golfe de Naples où Grecs et Phéniciens se coudoyaient sur le même comptoir. Vers 730 avant notre ère, une main y a griffé, de droite à gauche encore, à la manière phénicienne, trois lignes dont deux en hexamètres. Ce n’est pas un compte de marchand : c’est une plaisanterie lettrée. Le texte se réclame en riant de la coupe de Nestor, ce vase colossal que chante l’Iliade, et promet à qui videra ce gobelet-ci que le désir d’Aphrodite le saisira aussitôt. On appelle l’objet la coupe de Nestor, et son inscription compte parmi les deux plus anciennes que l’on possède en alphabet grec. Qu’on mesure ce que cela veut dire : à peine empruntés, à peine réglés sur une langue nouvelle, les signes servaient déjà non à tenir un registre mais à citer Homère et à sourire de l’ivresse. L’écriture des marchands était devenue, en une génération ou deux, celle des poètes.
Les Grecs eux-mêmes ne s’y trompaient pas sur l’origine. Hérodote raconte que ce fut Cadmos, un prince venu de Tyr, qui apporta les lettres en Grèce, et il appelle ces caractères phoinikeia grammata, « lettres phéniciennes ». Il faut prendre le récit avec prudence : Hérodote place Cadmos à une date impossible, seize siècles avant lui, et son témoignage a été discuté sans fin — d’autres Anciens, comme Diodore, tenaient que les Phéniciens n’avaient rien inventé mais seulement « changé la forme » de lettres plus anciennes, et l’on a même proposé, récemment, que l’expression phoinikeia grammata ait d’abord désigné tout autre chose. La légende brouille la piste. L’essentiel demeure, que l’archéologie confirme : le geste grec est un emprunt, adapté avec génie. Et pendant que cette branche gagnait l’Occident, une autre, issue du même tronc cananéen, l’araméen, gagnait l’Orient : lingua franca de l’empire perse, il donnera à son tour l’écriture carrée de l’hébreu, l’alphabet arabe, et essaimera plus loin encore. Deux douzaines de signes nés sur un liseré de côte se ramifiaient ainsi jusqu’à couvrir la moitié du monde écrit.
Si l’abjad a pu être capté par des langues qui n’avaient rien de commun — le grec indo-européen, le latin, l’arabe, le persan —, c’est qu’il était indifférent à celle qu’il servait. Il ne notait ni des mots ni des idées, mais des sons nus, ces briques élémentaires que toutes les bouches partagent. Une écriture de choses, comme le hiéroglyphe, reste prisonnière d’une culture et meurt avec elle ; une écriture de sons se prête à toutes. Là est peut-être le vrai trait de génie : avoir façonné un outil si dépouillé de sens propre, si vide en apparence, qu’il pouvait épouser n’importe quelle langue — et survivre à celle qui l’avait vu naître.
Byblos, ou le livre
Il y a, dans ce voyage, une ironie que la langue conserve comme un fossile, et qui mérite qu’on s’y arrête. La plus septentrionale des grandes cités phéniciennes, celle du roi Ahiram, se nommait Gebal dans sa propre langue — sans doute « la ville-frontière » ou « la ville de la montagne ». Les Grecs l’appelèrent Byblos. Ils lui donnèrent ce nom parce qu’elle était pour eux le port du papyrus : c’est par Gebal que transitait, vers l’Égée, la fibre égyptienne sur laquelle on écrivait. Le mot grec byblos en vint à désigner le papyrus lui-même, puis son diminutif biblion le rouleau, le livre. Le pluriel ta biblia, « les livres », a fini par nommer un livre entre tous, celui que nous appelons la Bible.
Ainsi le nom d’un port phénicien est-il devenu, par le détour du papyrus et du grec, le nom même du Livre en Occident. On ignore d’ailleurs si la cité a pris le nom du produit ou le produit celui de la cité — les deux sens ont circulé, et l’incertitude est jolie à sa manière. Mais le fait demeure, chargé d’ironie : le mot par lequel nous désignons ce qui se lit et se transmet remonte à ce rivage. La ville qui exportait la matière du livre, et qui garde sur un couvercle le plus vieux texte suivi de l’alphabet, a légué son nom à toute chose écrite — au moment précis, ou presque, où elle-même allait cesser d’écrire son histoire.
Une civilisation sans archives
Car voici le dernier tour du paradoxe, le plus vertigineux. Les Phéniciens ont donné à la Méditerranée son écriture, et ils sont pourtant l’un des peuples les plus muets de l’Antiquité. On les dit à bon droit une civilisation « perdue », et cette perte tient à un accident de matière. Ils écrivaient, abondamment sans doute, sur le papyrus qu’ils vendaient. Or le papyrus ne survit pas au climat humide du Levant comme il survit aux sables d’Égypte : il pourrit, se dissout, disparaît. Toute leur littérature — annales, contrats, traités de navigation, poèmes, théologies — s’en est allée avec la fibre. De leurs archives, il ne reste presque rien.
Ce que nous savons d’eux nous vient donc par les autres, et par le dur. Par le dur : les inscriptions gravées sur la pierre et le métal, sur les stèles et les sarcophages, ces malédictions et ces épitaphes que le temps n’a pas mangées parce qu’elles étaient taillées dans la matière qui dure. Par les autres : les Grecs qui les nommèrent, les Hébreux qui commerçaient avec Hiram, les Romains surtout, qui écrivirent l’histoire de Carthage après l’avoir rasée — car ce sont presque toujours les ennemis d’un peuple qui rédigent son épitaphe. La cosmogonie phénicienne d’un certain Sanchoniathon ne nous est parvenue qu’à travers un résumé grec, cité par un autre auteur, recopié par un Père de l’Église : trois filtres, et l’original perdu. On imagine mal ruine plus complète pour une nation de scribes.
Et c’est ici que le couvercle de Beyrouth reprend tout son sens. La malédiction d’Ahiram a rempli son office au-delà de toute espérance : non pas en protégeant une tombe, mais en survivant. Elle est là, lisible, quand tout ce que les Phéniciens confièrent au papyrus a disparu. Leurs cargaisons ont sombré ou pourri ; la pourpre a passé, le cèdre a brûlé, l’argent a été refondu ; leur peuple s’est fondu dans d’autres peuples et leur nom même leur venait des voisins. Il ne reste, intact et vivace, que la chose qu’ils n’avaient pas songé à garder pour eux : ces vingt-deux signes, lâchés dans le monde comme on lâche une graine, et qui ont pris partout. Ils ont devancé les marchandises, ils leur ont survécu, et ils voyagent encore. Ils sont, à l’instant, sous vos yeux. Nous n’avons jamais cessé d’écrire dans l’alphabet d’un peuple qui ne nous a presque rien laissé à lire.
Repères
Le sarcophage d’Ahiram (Byblos, vers 1000 av. J.-C., Musée national de Beyrouth). Découvert en 1923 par Pierre Montet dans la tombe V de la nécropole royale ; son inscription funéraire, une formule de malédiction, passe pour le plus ancien texte suivi de l’alphabet phénicien accompli. La datation du cercueil lui-même, plus ancien que sa gravure selon plusieurs spécialistes, reste débattue.
Les pointes de flèches d’al-Khader (près de Bethléem, vers 1100 av. J.-C.). Inscrites, elles servent de chaînon entre l’écriture cananéenne archaïque et le phénicien classique.
La stèle de Nora (Sardaigne, fin IXe – début VIIIe siècle av. J.-C., Musée de Cagliari). Plus ancienne inscription phénicienne connue hors du Levant ; elle porte le nom de la Sardaigne.
L’abjad : système de vingt-deux consonnes, sans voyelles, écrit de droite à gauche ; noms de lettres acrophoniques (aleph, le bœuf ; bet, la maison ; mem, l’eau), d’ascendance ultimement hiéroglyphique via le proto-sinaïtique. À distinguer de l’alphabet complet, grec, qui y ajoutera les voyelles.
L’emprunt grec : vers le début du VIIIe siècle, sans doute par les Eubéens ; réemploi des signes consonantiques inutiles au grec pour noter les voyelles (aleph → alpha, etc.). Hérodote (Histoires, V, 58) attribue la transmission au Tyrien Cadmos et nomme les lettres phoinikeia grammata — récit ancien mais contesté.
La coupe de Nestor (Pithécusses / Ischia, vers 735–720 av. J.-C., découverte en 1954). Gobelet portant, en alphabet grec eubéen et de droite à gauche, l’une des deux plus anciennes inscriptions grecques connues ; trois lignes en partie en hexamètres, allusion parodique à la coupe de Nestor de l’Iliade. Preuve de l’usage littéraire précoce de l’alphabet emprunté aux Phéniciens.
Byblos / biblos : Gebal, port phénicien du papyrus, nommé Byblos par les Grecs ; de là biblos (papyrus, puis livre), biblion, ta biblia — la Bible. Le sens de la dérivation (la ville d’après le produit, ou l’inverse) reste incertain.
Le paradoxe documentaire : écrivant sur un papyrus qui n’a pas résisté au climat levantin, les Phéniciens n’ont laissé presque aucune archive ; on les connaît par leurs inscriptions lapidaires et par les récits de leurs voisins et de leurs vainqueurs.
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