Catacombes autour de la mer
Une approche
méditerranéenne
de la mort
Les catacombes du pourtour méditerranéen
Comment une géologie de pierre tendre est devenue, d’un bout à l’autre de la mer, une même manière d’habiter ses morts
On descend toujours de la même façon. Quelques marches taillées à même le banc de roche, une fraîcheur qui monte à la rencontre du visage avant même qu’on l’ait cherchée, l’odeur — cette odeur de cave, de pierre humide et de temps arrêté, qui est la même à Rome, à Syracuse, à Sousse, à Milos. La lampe fait glisser sur les parois une lumière jaune qui n’était pas prévue pour elle : ces couloirs ont été creusés pour la nuit, et la nuit leur va mieux. De part et d’autre, à hauteur d’épaule, la même grammaire funéraire se répète — des niches rectangulaires enfilées comme les rayons d’une bibliothèque dont on aurait retiré les livres, quelques arcs plus soignés au-dessus de tombes plus riches, çà et là une chambre plus vaste où une famille a voulu se tenir ensemble pour l’éternité. On avance courbé, l’épaule frôlant le tuf, et l’on comprend très vite que ce n’est pas une architecture : c’est une soustraction. Quelqu’un est venu ici, la pioche à la main, et a enlevé de la pierre jusqu’à ce qu’il reste ce vide où loger les morts.
Le mot que nous employons pour ces vides est né d’un seul de ces lieux, sur la voie Appienne, à Rome. Entre la deuxième et la troisième borne milliaire, la route passait par une dépression du terrain, un creux visible encore aujourd’hui, criblé d’anciennes carrières de pouzzolane. Les Romains appelaient l’endroit ad catacumbas, du grec katà kymbas, « près des creux » — une simple indication topographique, sans le moindre rapport avec la mort. C’est là que s’éleva plus tard la basilique Saint-Sébastien, au-dessus d’un cimetière souterrain qui garda longtemps le nom du lieu : coemeterium ad catacumbas. Puis, par une de ces glissades dont les langues ont le secret, le nom d’un trou particulier devint le nom de tous les trous : catacombes. L’étymologie exacte reste discutée — certains ont lu katà tymbas, « parmi les tombes », d’autres avouent leur ignorance —, mais l’hypothèse du creux tient, et elle a le mérite de dire l’essentiel. Avant d’être une affaire de croyance, la catacombe est une affaire de roche.
C’est ce fil-là que je voudrais suivre autour de la mer : non pas l’histoire du christianisme souterrain, qu’on a mille fois racontée, mais celle d’un geste — retirer de la pierre pour y coucher les morts — répété d’une rive à l’autre partout où la terre s’y prêtait, et devenu, presque à l’insu de ceux qui le pratiquaient, une des plus fortes unités de la Méditerranée. Les hommes ne se sont pas passé le mot. Ils ont trouvé, chacun de son côté, la même pierre tendre sous leurs pieds.
La pierre avant la foi
Il faut commencer par en bas, par la géologie, comme Braudel commençait ses livres par les montagnes et la mer avant d’en venir aux rois. Les catacombes ne sont pas nées d’une idée : elles sont nées d’un sous-sol. On ne creuse de longues galeries stables, à mains nues, avec des outils de fer, que dans une roche assez tendre pour céder à la pioche et assez cohérente pour ne pas s’effondrer sur l’ouvrier. Cette pierre existe, et son aire de répartition dessine, à peu de chose près, la carte des grandes catacombes du monde antique.
À Rome, c’est le tuf — tufo —, cette roche volcanique poreuse née des éruptions des monts Albains, et surtout la pouzzolane, la cendre volcanique fine que les Romains extrayaient pour leur ciment. Le sol de la campagne romaine en est rempli ; il se laisse entamer par une simple ascia, la pioche courte des fossoyeurs, et il tient. On a longtemps cru que les chrétiens s’étaient contentés de réutiliser d’anciennes carrières ; les fouilles ont montré qu’ils avaient au contraire creusé eux-mêmes l’immense majorité de leurs galeries, la pioche mordant le banc vierge devant eux. À Naples, cent quarante kilomètres plus au sud, la roche change de couleur mais non de nature : c’est le tufo giallo, le tuf jaune napolitain, dans lequel la colline de Capodimonte s’ouvre comme un pain qu’on entame. À Syracuse, à Malte, à Sousse, c’est une autre famille de roches, les calcaires tendres, calcarénites et « pierre à globigérines », déposés au fond d’anciennes mers et faciles à scier. Dans l’Égée, l’île de Milos offre son tuf volcanique blanc, si aisé à percer que le hameau planté au-dessus des catacombes s’appelle Trypiti, « la percée ». Toujours, sous des noms différents, la même complaisance de la terre.
Là où cette pierre manque, les catacombes manquent aussi, ou se raréfient. L’Italie du Nord, plus dure et plus mouillée, n’en connaît presque pas — la plus septentrionale se cache dans l’île de Pianosa, au large de la Toscane —, tandis que la plus méridionale, symétrique, s’enfonce sous Hadrumète, en Afrique. Entre ces deux bornes tient tout un monde. On dira que la foi, elle, ne connaît pas la géologie ; c’est vrai. Mais la manière dont cette foi a logé ses morts, elle, en dépend entièrement. Le christianisme du Nord a enterré ses défunts en pleine terre et bâti au-dessus des églises ; celui du pourtour méditerranéen, là où la roche le permettait, les a glissés dans le flanc de la pierre. Une théologie identique, deux gestes que la lithologie sépare.
À cette contrainte de la roche s’en ajoute une seconde, juridique et tout aussi ancienne : la loi romaine — reprise des Étrusques, partagée avec les Grecs et les Puniques — interdisait d’ensevelir les morts à l’intérieur de la ville, en deçà de cette limite sacrée qu’était le pomerium. Les morts s’alignaient donc le long des routes, au sortir des portes, dans une banlieue de tombeaux. Voilà pourquoi les catacombes de Rome s’ouvrent toutes le long des grandes voies — l’Appienne, la Salaria, l’Ardéatine, la Tiburtine — et pourquoi celles de Malte entourent la vieille cité de Melite, celles de Sousse la Hadrumète romaine. Le mort méditerranéen habite au bord du chemin ; il faut sortir de la ville des vivants pour entrer dans la sienne, et ce seuil, cette expulsion douce des défunts vers la lisière, est un des traits les plus constants de toute la mer.
Restait à creuser. Ce fut l’affaire d’un métier, celui des fossores, les fossoyeurs, qui deviennent au IVᵉ siècle un véritable corps spécialisé. On les voit peints sur les parois qu’ils ont ouvertes, la pioche levée, torse nu, une lampe posée près d’eux — les seuls ouvriers de l’Antiquité qui nous aient laissé leur propre portrait sur leur lieu de travail. Ils taillaient le long couloir, y perçaient de loin en loin des puits verticaux, les luminaria, qui servaient à la fois à évacuer les déblais, à aérer et à laisser tomber un rai de jour dans la nuit du tuf. Ils inventèrent, ou plutôt fixèrent, un vocabulaire de tombes que l’on retrouve d’un bout à l’autre de la mer : le loculus, la simple niche horizontale creusée dans la paroi, refermée d’une plaque de marbre ou de terre cuite — la tombe du pauvre, la plus égalitaire ; l’arcosolium, plus soigné, surmonté d’un arc, dont la dalle horizontale pouvait servir d’autel ; le cubiculum, petite chambre familiale où l’on se réunissait autour des siens. Trois formes, trois degrés de fortune, et la même main de fossoyeur derrière toutes. À Rome, on compte près de soixante de ces cimetières souterrains ; leurs galeries, mises bout à bout, se mesureraient en centaines de kilomètres. On a parlé, sans doute avec exagération, de millions de tombes. Le chiffre importe moins que l’image : sous la campagne romaine court un négatif de la ville, une seconde Rome faite de vide.
Manger avec les morts
Une fois le mort couché dans son loculus, tout n’était pas fini — au contraire. La grande affaire des vivants, tout autour de la Méditerranée antique, était de continuer à fréquenter leurs morts, et singulièrement de manger avec eux. Le refrigerium, le « rafraîchissement », désignait ce repas funéraire que la famille venait partager sur la tombe, aux funérailles puis à date fixe, le neuvième jour, le quarantième, à chaque anniversaire. On buvait, on versait un peu de vin dans la terre pour le défunt, on laissait à sa portée du pain, du lait, du miel. Ce n’était pas une invention chrétienne : c’était un fond méditerranéen très ancien, païen, que les juifs et les chrétiens n’ont pas aboli mais habité à leur manière.
Le plus étonnant est de voir combien ce repas a laissé de traces dans la roche elle-même. À Malte, dans les catacombes de Saint-Paul comme dans celles de Sainte-Agathe, à Rabat, on descend un escalier et l’on débouche dans une salle où deux tables rondes ont été taillées d’un seul tenant dans le calcaire, entourées d’une banquette en pente qui imite le lit de table — le triclinium — des maisons romaines. On les appelle « tables d’agape ». Les convives s’y allongeaient pour le banquet commémoratif, littéralement au milieu des tombes, certaines banquettes ayant elles-mêmes reçu des sépultures : on dînait le coude posé près des morts. Ce détail n’existe qu’à Malte sous cette forme — table et lit monolithiques, dans une abside —, et il donne à l’île une signature funéraire à elle. On ajoutera, par honnêteté, que la fonction précise de ces tables reste discutée : repas des vivants, offrande symbolique aux morts, les deux peut-être. Le calcaire, lui, ne discute pas ; il porte la trace du geste.
Ailleurs, le même besoin a trouvé d’autres formes. À Syracuse, dans l’immense réseau de Saint-Jean, on nourrissait le mort à travers trois trous percés dans la dalle qui le couvrait, par lesquels on faisait couler du lait et du miel — une bouche de pierre pour un corps qui ne mangeait plus. À Alexandrie, au fond du puits de Kôm el-Chogafa, une salle circulaire à banquettes attend encore les vivants qui revenaient festoyer, quarante jours après la mort puis à chaque retour de la date. Partout, la même chorégraphie : descendre, s’installer, boire, laisser un peu de nourriture, remonter. Le repas avec les morts est peut-être, avec le geste de creuser, ce qui unit le plus intimement les rives de la mer. On a beaucoup insisté sur ce qui séparait le païen, le juif et le chrétien de la Méditerranée tardive ; ils partageaient au moins cela, cette conviction têtue que les morts avaient encore faim, et qu’il fallait descendre les rejoindre à table.
Un même trou pour plusieurs dieux
De là vient l’un des faits les plus troublants de ces sous-sols : sous une même colline, dans des galeries voisines et parfois mêlées, se côtoient des morts de dieux différents. Les catacombes ne sont pas des cimetières confessionnels étanches ; ce sont des palimpsestes, où une religion s’installe volontiers dans le creux laissé par une autre.
À Rome même, Saint-Sébastien mêle à ses galeries chrétiennes des mausolées païens plus anciens, superbement peints, vestiges du cimetière qui existait là avant que le nom de catacumbas ne prenne son sens funéraire. À Malte, le grand réseau de Rabat est né d’un noyau de tombes puniques et romaines élargies peu à peu, et l’on y a relevé, à côté des croix et des monogrammes du Christ, la gravure d’un chandelier à sept branches — une communauté juive dormait là, tout près des chrétiens. Nulle part cette superposition n’est plus nette qu’à Sant’Antioco, sur son île au sud-ouest de la Sardaigne, l’antique Sulky. Les fossoyeurs chrétiens, à partir du IVᵉ siècle, n’y ont presque rien eu à creuser : il leur a suffi de vider et de relier entre elles les chambres d’une vaste nécropole punique, taillée dans le tuf par les Carthaginois entre le VIᵉ et le IIIᵉ siècle avant notre ère. Ils ont percé les cloisons d’une tombe à l’autre, jusqu’à obtenir un cimetière continu là où il n’y avait eu que des caveaux séparés. Et, fait rare, chrétiens et juifs de Sulky ont réutilisé au même moment, dans le même quartier, ces mêmes hypogées puniques — sur un mur, un Bon Pasteur à demi effacé dans le lunette d’un arcosolium ; sur un autre, un chandelier juif. Trois religions, quinze siècles, un seul et même trou dans la roche : c’est toute la Méditerranée qui tient là, dans la parcimonie d’un peuple qui n’aimait pas creuser deux fois.
Cette économie du réemploi produit parfois des œuvres d’une étrangeté saisissante. Il faut aller à Alexandrie pour le voir. Le site de Kôm el-Chogafa — le nom arabe signifie « la butte aux tessons », à cause des monceaux de poteries brisées que les visiteurs y laissaient — fut retrouvé par le plus banal des hasards : un jour de 1900, un âne s’enfonça dans le sol et disparut dans un puits. On descendit le chercher, et l’on tomba sur l’un des plus vastes tombeaux romains d’Égypte, un escalier hélicoïdal plongeant sur trois niveaux à trente-cinq mètres de fond, le plus bas aujourd’hui noyé sous les eaux. Ce qui rend le lieu unique, ce n’est pas sa taille — quelques centaines de corps — mais la fièvre de syncrétisme qui le décore. On y voit le dieu chacal Anubis, égyptien de toujours, sculpté dans une cuirasse de légionnaire romain ; des cobras coiffés du double diadème pharaonique et flanqués de thyrses grecs et de têtes de Méduse ; un mort couché sur un lit funéraire à l’égyptienne, veillé par Horus et Thot, mais taillé par une main qui avait appris son métier à Rome. Alexandrie, ville des trois cultures, a fabriqué là, au fond de la roche, l’image la plus juste d’elle-même : un carrefour où les dieux se mélangent sans se demander de comptes. Le Moyen Âge tenait ce puits pour l’une de ses sept merveilles ; on comprend pourquoi.
Les Juifs de Rome et la mémoire de Jérusalem
Puisque la roche ne fait pas le tri des croyances, il faut s’arrêter à ceux que le récit chrétien des catacombes a longtemps laissés dans l’ombre : les juifs. Rome, capitale d’un empire, abritait depuis la République une communauté juive nombreuse, et cette communauté a creusé, elle aussi, ses cimetières souterrains. On en connaît au moins six ; deux seulement se visitent encore, la Vigna Randanini sur l’Appienne, découverte par accident en 1859, et la double catacombe de la Villa Torlonia, sur la via Nomentana, exhumée par hasard en 1919 lorsqu’on creusait sous la villa d’un prince. Cette dernière est immense — plus de treize mille mètres carrés, quelque quatre mille tombes — et fermée au public, autant pour sa fragilité que pour les gaz, radon et gaz carbonique, qui stagnent dans ses galeries.
On y descend, quand on en a l’autorisation, dans un monde à la fois familier et décalé. Les niches sont les mêmes qu’ailleurs, la peinture est celle, courante, des ateliers romains du Bas-Empire — guirlandes, oiseaux, rinceaux — ; puis, soudain, au-dessus d’une tombe, un chandelier à sept branches, un shofar, une palme de loulav, un cédrat, la façade d’un coffre qui est l’Arche de la Torah. La ménorah revient partout, obsédante, comme elle l’était devenue depuis que l’arc de Titus l’avait montrée emportée en butin : symbole de deuil autant que de foi, mémoire d’un Temple détruit. On imagine le graveur. Il est possible — rien ne le prouve, mais rien ne l’interdit — que tel homme qui a incisé ce chandelier dans le tuf de Rome ait été amené captif de Judée, et qu’il ait vu de ses yeux, à Jérusalem, l’objet qu’il dessinait de mémoire dans son exil. Les inscriptions, elles, hésitent : sur certaines pierres juives figure la formule païenne D M, Dis Manibus, « aux dieux mânes », gravée sans doute d’avance à l’atelier avant l’achat, et qui montre à quel point ces communautés vivaient dans la langue et les usages de tout le monde. On ne sait toujours pas, du reste, qui a « inventé » la catacombe à Rome, des juifs ou des chrétiens ; les savants penchent aujourd’hui pour un même moment, aux IIᵉ et IIIᵉ siècles, sans priorité assurée. Ce qui est sûr, c’est que la forme même de certaines tombes juives — ces kokhim, ces logettes creusées perpendiculairement à la paroi, dans lesquelles on enfonçait le corps la tête la première — vient de l’Orient, de Jérusalem et de la Galilée. La catacombe romaine porte, jusque dans le dessin de ses niches, la trace d’un voyage venu de l’autre bout de la mer.
Beit Shéarim, ou la mer qui porte les morts
Ce voyage, on peut en remonter le fil jusqu’à sa source. Au pied de la Basse-Galilée, à une vingtaine de kilomètres de la côte, une colline de calcaire blanc et tendre est percée de plus de trente réseaux de cavernes funéraires : c’est Beit Shéarim, « la maison des portes », le plus vaste cimetière juif de toute l’Antiquité. Son histoire tient à un homme et à une catastrophe. La catastrophe, c’est l’interdiction faite aux juifs, après la révolte de Bar-Kokhba en 135, d’être enterrés à Jérusalem, sur le mont des Oliviers, le lieu le plus désiré. L’homme, c’est Rabbi Yehouda ha-Nassi, le patriarche qui présida le Sanhédrin et compila la Michna, et qui choisit, vers 220, de se faire ensevelir ici. Dès lors, être couché près de « Rabbi » devint le plus grand des honneurs, et l’on se mit à apporter les morts.
Apporter : le mot est faible. On les embarqua. Des juifs de toute la diaspora orientale — de Palmyre, de Phénicie, de Beyrouth, d’Antioche, d’Égypte — firent transporter leurs défunts par bateau, le long de la côte, jusqu’au petit port le plus proche, puis par la terre jusqu’à la colline, pour les coucher dans le même calcaire que le patriarche. La Méditerranée devient ici, littéralement, un corbillard : la mer qui avait dispersé le peuple ramène ses morts vers une seule colline. On lit cette convergence sur les parois. Près de trois cents inscriptions y ont été relevées, en grec pour la plupart, quelques-unes en hébreu, d’autres en araméen — trois langues pour une seule espérance —, et l’on croise, taillés dans la roche, aussi bien des chandeliers que, chose surprenante chez des juifs, des figures grecques et des roues du zodiaque, preuve que même dans la mort on parlait la langue plastique de l’empire. Les archéologues qui explorèrent les grottes dans les années 1930 et 1950 trouvèrent presque tout fracturé, les sarcophages éventrés par des pilleurs anciens en quête de trésors ; ils identifièrent pourtant, par des inscriptions bilingues, les tombes des fils de Rabbi. Que ce soit là ou non le tombeau réel du patriarche — aucune tradition continue ne le garantissait, c’est la pioche des savants qui l’a suggéré — importe finalement moins que l’évidence du lieu : un point de la côte levantine où la mer déposait ses morts comme elle dépose ses alluvions, et d’où repartait, vers Rome et vers l’Occident, la forme des tombes que l’on retrouverait, quelques décennies plus tard, dans le tuf de l’Appienne.
Le sud chrétien : Hadrumète et la Bonne Bergerie
Traversons la mer dans l’autre sens, vers l’Afrique. Sous la médina de Sousse, en Tunisie, court le plus grand ensemble de catacombes chrétiennes de tout le Maghreb : les galeries de l’antique Hadrumète, cinq kilomètres de couloirs, quelque deux cent quarante branches, près de quinze mille tombes creusées dans le calcaire tendre entre le IIIᵉ et le Vᵉ siècle. La plus célèbre porte un nom qui dit tout de l’imagerie de ces lieux : la catacombe du Bon Pasteur, d’après le Christ-berger portant sa brebis sur les épaules qu’on y a gravé. C’est là, dans les épitaphes et les symboles de Sousse — le poisson, la colombe, l’ancre, le berger —, que l’on trouve le plus ancien art chrétien d’Afrique du Nord, aujourd’hui pour l’essentiel déposé au musée de la ville.
L’histoire de leur découverte a quelque chose de la comédie coloniale et de la fragilité des choses souterraines. À la fin des années 1880, un colonel d’un bataillon de tirailleurs, en garnison près de Sousse, tomba par hasard sur une galerie ; il fallut attendre 1903 pour que l’abbé Leynaud et le docteur Carton, munis enfin de fonds et de permis, en entreprennent la fouille méthodique et en dressent les premiers plans. Or ces galeries, restées scellées et intactes depuis quinze siècles, se dégradèrent presque aussitôt qu’on les eut ouvertes : l’air, l’humidité, le suintement de l’eau se remirent à travailler la pierre que l’oubli avait protégée. C’est la loi cruelle de tous ces lieux — j’y reviendrai. Ouvrir une catacombe, c’est commencer à la perdre.
Un fil relie d’ailleurs Hadrumète à l’autre rive, et il vaut la peine d’être tiré. Lorsque le roi vandale Genséric, maître de Carthage, entreprit de persécuter les catholiques au milieu du Vᵉ siècle, il embarqua sur des navires quelques évêques et fidèles africains et les jeta à la mer, dit-on, sans rames ni voiles. L’un d’eux, Gaudiosus, aborda vivant sur les côtes de Campanie et mourut à Naples, où il fut enterré hors les murs. Autour de sa tombe se développa une catacombe qui porte son nom. Ainsi le même mouvement qui a peuplé les hypogées d’Afrique en peuplait d’autres en Italie : les morts, et parfois les vivants promis à la mort, traversaient la mer, et le sous-sol d’une rive se remplissait des exilés de l’autre.
Naples, ou l’art de faire couler les morts
Ce Gaudiosus nous ramène à Naples, qui mérite qu’on s’y attarde, car nulle autre ville n’a poussé aussi loin, aussi longtemps, le commerce avec ses morts souterrains. Deux grandes catacombes s’ouvrent dans le tuf jaune de ses collines. Celle de San Gennaro, sous Capodimonte, remonte au IIᵉ siècle : née peut-être du caveau d’une seule famille, elle s’agrandit démesurément après qu’on y eut transporté, au Vᵉ siècle, les reliques de saint Janvier, le patron de la ville. On y descend dans une « basilique » souterraine à trois nefs, entièrement taillée dans le tuf, aux voûtes couvertes de fresques des Vᵉ et VIᵉ siècles — c’est l’une des plus belles choses de la Méditerranée chrétienne, et l’une des moins visitées.
Mais c’est la seconde, San Gaudioso, sous la basilique de Santa Maria della Sanità, qui garde la plus déconcertante des inventions napolitaines. Au XVIIᵉ siècle, les nobles et les ecclésiastiques voulurent y être enterrés, et l’on imagina pour eux une manière particulière de préparer les corps, la scolatura, l’égouttage. On asseyait le défunt dans une niche taillée en forme de siège — un scolatoio, un seditoio, une cantarella dans le parler napolitain, d’un mot grec, kantharos, la coupe —, la tête calée dans un trou de la paroi, un vase disposé sous lui pour recueillir ce que le corps rendait en se desséchant. Un homme s’en occupait, le schiattamuorto, dont le nom seul dit la besogne. Le temps venu, on lavait les os et on les déposait dans leur tombe définitive. De cette pratique la langue de Naples a tiré une malédiction, puozze sculà — « puisses-tu t’égoutter », c’est-à-dire mourir —, et une esthétique : sur les parois de San Gaudioso, on murait les défunts jusqu’au cou, laissant seul le crâne saillir, et, à partir de ce crâne réel, un peintre dessinait le reste du corps entouré des insignes de son rang, épée, robe, outils du métier. Le mort, dans ce théâtre baroque, n’était plus caché : il était mis en scène, moitié os, moitié fresque, dans une familiarité avec la pourriture que le reste de l’Europe trouverait bientôt insupportable.
On tient là quelque chose de profond, et de très méditerranéen. Le christianisme du Nord a peu à peu éloigné, aseptisé, refoulé ses morts. Naples, elle, est restée fidèle au fond antique du refrigerium, à l’idée que les morts sont des voisins avec qui l’on négocie, que l’on soigne, à qui l’on parle. Le grand poème de Totò, ‘A livella, où deux morts se disputent la préséance dans la fosse jusqu’à ce que la mort les égalise, serait né devant une fresque de San Gaudioso figurant la Mort triomphant de tout. De la table d’agape romaine au crâne peint napolitain, de l’ad catacumbas de l’Appienne à la cantarella de la Sanità, c’est la même longue durée qui court sous la mer : une civilisation qui n’a jamais tout à fait accepté de perdre ses morts de vue.
Syracuse, la ville sous la ville
Reste la Sicile, charnière de toute la Méditerranée, et sa grande cité grecque devenue chrétienne. Sous Syracuse s’étend le deuxième réseau de catacombes du monde antique — seule Rome fait plus vaste. Celui de San Giovanni compte à lui seul quelque vingt mille tombes, et son plan raconte une histoire d’eau autant que de mort. Les fossoyeurs chrétiens n’ont pas creusé leurs premières galeries dans le vide : ils ont suivi le tracé d’un vieil aqueduc grec, élargissant les canaux, transformant les citernes rondes en rotondes funéraires assez amples pour recevoir les plus beaux sarcophages de marbre. La ville des morts s’est logée dans le squelette hydraulique de la ville des vivants ; ce que les Grecs avaient creusé pour conduire l’eau, les chrétiens l’ont creusé de nouveau pour conduire leurs morts.
Au cœur du réseau, la crypte de San Marciano garde la mémoire du premier évêque de Syracuse ; au VIᵉ siècle, quand on y transporta sa tombe, les murs commencèrent à se couvrir de fresques, et par-dessus l’ensemble on éleva bientôt une église — Saint-Jean-l’Évangéliste — dont la rosace de pierre blanche et le portique gothico-catalan émerveillaient encore les voyageurs du Grand Tour. C’est l’image que je garderais volontiers pour finir ce tour de la mer : une église à ciel ouvert posée en équilibre sur vingt mille tombes, la lumière de Sicile au-dessus, la nuit du calcaire en dessous, et entre les deux la mince épaisseur de roche que les fossoyeurs ont laissée, par prudence, pour ne pas faire tomber les vivants sur les morts.
L’oubli et la lampe
Il faut maintenant remonter, car toutes ces galeries ont partagé le même destin : elles ont été oubliées. Passé l’Antiquité tardive, quand on cessa d’enterrer sous terre pour bâtir des églises et des cimetières à la surface, quand les invasions rendirent les faubourgs dangereux, on mura les entrées — souvent pour empêcher le pillage des reliques, très recherchées — et l’on perdit le souvenir des lieux. À Rome, dès le IXᵉ siècle, la plupart des catacombes étaient devenues inaccessibles ; trois seulement, dont Saint-Sébastien, restèrent toujours ouvertes et connues. Le reste dormit sous les vignes et les champs de la campagne romaine pendant sept ou huit cents ans, si complètement effacé que, lorsqu’on les redécouvrit, on ne sut plus quoi en penser.
C’est ce silence qui a nourri la plus tenace des légendes : celle des premiers chrétiens réfugiés dans les catacombes, s’y cachant des persécuteurs, y célébrant en secret une Église souterraine. La littérature romantique du XIXᵉ siècle en a fait des romans entiers. Or c’est faux, et il faut le dire nettement : on ne s’est jamais caché durablement dans les catacombes, on n’y a pas vécu, on n’y a pas résisté. Ces galeries étaient des cimetières, connus des autorités, régis par le droit funéraire romain ; le mobilier liturgique qu’on y voit — autels, sièges — n’a été installé qu’au IVᵉ siècle, une fois l’Église triomphante, pour honorer les tombes des martyrs et non pour s’y terrer. Le mythe de l’Église des catacombes est une invention de la nostalgie ; les catacombes, elles, ne furent jamais que ce qu’annonce leur nom, des creux pour les morts.
Leur redécouverte fut l’œuvre de deux hommes, à trois siècles de distance. Le premier, Antonio Bosio, était un érudit né à Malte : en 1578, la mise au jour fortuite d’une entrée sur la voie Salaria lui révéla l’ampleur du monde englouti sous Rome ; en 1593, il descendit dans le labyrinthe de Domitilla, premier homme à l’explorer méthodiquement ; il découvrit encore, en 1602, une catacombe juive à Monteverde. Son grand livre, Roma sotterranea, parut après sa mort. Le second, Giovanni Battista de Rossi, au XIXᵉ siècle, fit de cette exploration une science ; on l’a surnommé le Christophe Colomb des catacombes, et c’est à lui que l’on doit d’avoir compris qu’elles étaient l’œuvre patiente des fossoyeurs, non le refuge des persécutés. Ailleurs, la redécouverte tint moins du génie que du hasard : un âne à Alexandrie, un colonel à Sousse, un coup de pioche sous une villa princière à Rome. Ces mondes qui avaient traversé les siècles à l’abri de la terre ne devaient leur survie qu’à l’oubli ; les rouvrir, c’était les livrer de nouveau à l’air, à l’eau, au temps. À Sousse, les parois intactes se sont mises à s’effriter ; à la Villa Torlonia, on n’entre qu’avec précaution, à cause du radon ; à Milos, les habitants de Trypiti se servent encore de certaines grottes voisines comme d’étables et de resserres, comme leurs ancêtres l’avaient fait avant les chrétiens.
Cette continuité-là est peut-être la plus émouvante de toutes. À Sant’Antioco, les caveaux puniques devenus catacombes chrétiennes furent, bien plus tard, réoccupés par les pauvres de l’île, qui en firent des maisons troglodytes — les Is Gruttas — habitées jusque dans les années 1970 : on a fait bouillir la soupe et dormi les enfants dans des chambres creusées pour des morts carthaginois vingt-cinq siècles plus tôt. À Naples, les jeunes du quartier de la Sanità, réunis en coopérative, ont arraché les catacombes de San Gennaro à l’abandon et en vivent aujourd’hui, guides de leur propre sous-sol. La roche tendre que les fossoyeurs avaient choisie parce qu’elle cédait à la pioche continue ainsi de servir, de main en main, de croyance en croyance, de siècle en siècle. On ne creuse la Méditerranée qu’une fois ; ensuite, on se contente d’habiter les creux.
Je remonte l’escalier. La fraîcheur reste un moment collée à la peau, puis la lumière la chasse — cette lumière blanche et dure des rivages du Sud, qui semble ne rien savoir de ce qu’il y a dessous. C’est peut-être cela, au fond, la vérité des catacombes : sous chaque ville lumineuse de la mer, sous Rome, Naples, Syracuse, Alexandrie, Sousse, dort une ville jumelle et obscure, taillée dans la même pierre, où l’on a rangé les morts comme on range des livres, en attendant qu’on ait besoin d’eux — ou qu’on les oublie. Les deux villes n’en font qu’une. Il suffit de descendre quelques marches pour passer de l’une à l’autre, et de comprendre que la Méditerranée, si prompte à disperser les vivants, garde tous ses morts au même endroit : sous ses pieds, dans le creux de sa propre roche.
Repères
Le mot et le lieu. Catacumbas, du grec katà kymbas, « près des creux », désignait d’abord un secteur de la voie Appienne (entre les 2ᵉ et 3ᵉ bornes milliaires), site de carrières de pouzzolane, où s’éleva la basilique Saint-Sébastien. L’étymologie exacte reste débattue (kymbē, « creux, cavité », ou tymbas, « parmi les tombes »). Le nom du lieu s’est étendu, à partir du haut Moyen Âge, à l’ensemble des cimetières souterrains.
La géologie. Tuf volcanique et pouzzolane à Rome et en Campanie ; tuf volcanique à Milos ; calcaires tendres (calcarénite, « pierre à globigérines ») à Syracuse, Malte, Sousse et Beit Shéarim. Loi du pomerium : interdiction d’ensevelir dans la ville, d’où l’implantation des nécropoles le long des voies, hors les murs.
Le métier et les formes. Fossores (fossoyeurs), corps spécialisé au IVᵉ siècle ; puits d’aération et de lumière (luminaria). Vocabulaire des tombes : loculus (niche simple), arcosolium (tombe surmontée d’un arc), cubiculum (chambre familiale). Rites : refrigerium et repas funéraires ; tables d’agape monolithiques de Malte (fonction discutée) ; alimentation du mort par des orifices à Syracuse.
Le mythe corrigé. Contrairement à une légende répandue au XIXᵉ siècle (romans type Fabiola), les catacombes n’ont pas servi de refuge ni de lieu de culte clandestin aux chrétiens persécutés : c’étaient des cimetières légaux, aménagés en sanctuaires seulement après le IVᵉ siècle.
Les sites cités. Rome — une soixantaine de catacombes ; Saint-Sébastien (seule toujours accessible, tradition du transfert des reliques de Pierre et Paul en 258) ; catacombes juives (six connues ; Vigna Randanini, 1859 ; Villa Torlonia, 1919, ~13 000 m², ~4 000 tombes, fermée). Redécouverte : Antonio Bosio (1578, 1593, 1602 ; Roma sotterranea, posthume) ; G. B. de Rossi (XIXᵉ s.). Naples — San Gennaro (dès le IIᵉ s., tuf jaune) ; San Gaudioso (rite baroque de la scolatura ; scolatoi/cantarelle, du grec kantharos ; schiattamuorto ; expression puozze sculà). Syracuse — San Giovanni (2ᵉ réseau après Rome, ~20 000 tombes, réemploi d’un aqueduc grec ; crypte de San Marciano). Malte — Saint-Paul et Sainte-Agathe à Rabat (origine punico-romaine ; tables d’agape ; cité de Melite). Alexandrie — Kôm el-Chogafa (« butte aux tessons » ; retrouvée en 1900 ; 3 niveaux, ~35 m ; syncrétisme égypto-gréco-romain ; Anubis en cuirasse romaine). Sousse (Hadrumète) — ~5 km, ~15 000 tombes ; catacombe du Bon Pasteur ; plus ancien art chrétien d’Afrique du Nord ; fouilles de l’abbé Leynaud et du D. Carton (1903). Milos — catacombes de Trypiti (« la percée »), tuf volcanique ; plus important monument paléochrétien de Grèce. Sant’Antioco (Sulky, Sardaigne) — hypogées puniques (VIᵉ–IIIᵉ s. av. J.-C.) réemployés par chrétiens et juifs à partir du IVᵉ s. ; seules catacombes de Sardaigne ; réoccupation troglodyte (Is Gruttas) jusqu’aux années 1970. Beit Shéarim (Basse-Galilée) — plus vaste nécropole juive de l’Antiquité ; >30 réseaux dans le calcaire ; Rabbi Yehouda ha-Nassi (m. v. 220) ; sépultures amenées par mer de toute la diaspora orientale ; ~300 inscriptions (grec, hébreu, araméen) ; tombes en kokhim ; UNESCO 2015.
0 Comments