Sorting by

×

Cata­combes autour de la mer

Une approche
médi­ter­ra­néenne
de la mort

Les cata­combes du pour­tour méditerranéen

Com­ment une géo­lo­gie de pierre tendre est deve­nue, d’un bout à l’autre de la mer, une même manière d’ha­bi­ter ses morts


On des­cend tou­jours de la même façon. Quelques marches taillées à même le banc de roche, une fraî­cheur qui monte à la ren­contre du visage avant même qu’on l’ait cher­chée, l’o­deur — cette odeur de cave, de pierre humide et de temps arrê­té, qui est la même à Rome, à Syra­cuse, à Sousse, à Milos. La lampe fait glis­ser sur les parois une lumière jaune qui n’é­tait pas pré­vue pour elle : ces cou­loirs ont été creu­sés pour la nuit, et la nuit leur va mieux. De part et d’autre, à hau­teur d’é­paule, la même gram­maire funé­raire se répète — des niches rec­tan­gu­laires enfi­lées comme les rayons d’une biblio­thèque dont on aurait reti­ré les livres, quelques arcs plus soi­gnés au-des­sus de tombes plus riches, çà et là une chambre plus vaste où une famille a vou­lu se tenir ensemble pour l’é­ter­ni­té. On avance cour­bé, l’é­paule frô­lant le tuf, et l’on com­prend très vite que ce n’est pas une archi­tec­ture : c’est une sous­trac­tion. Quel­qu’un est venu ici, la pioche à la main, et a enle­vé de la pierre jus­qu’à ce qu’il reste ce vide où loger les morts.

Le mot que nous employons pour ces vides est né d’un seul de ces lieux, sur la voie Appienne, à Rome. Entre la deuxième et la troi­sième borne mil­liaire, la route pas­sait par une dépres­sion du ter­rain, un creux visible encore aujourd’­hui, cri­blé d’an­ciennes car­rières de pouz­zo­lane. Les Romains appe­laient l’en­droit ad cata­cum­bas, du grec katà kym­bas, « près des creux » — une simple indi­ca­tion topo­gra­phique, sans le moindre rap­port avec la mort. C’est là que s’é­le­va plus tard la basi­lique Saint-Sébas­tien, au-des­sus d’un cime­tière sou­ter­rain qui gar­da long­temps le nom du lieu : coe­me­te­rium ad cata­cum­bas. Puis, par une de ces glis­sades dont les langues ont le secret, le nom d’un trou par­ti­cu­lier devint le nom de tous les trous : cata­combes. L’é­ty­mo­lo­gie exacte reste dis­cu­tée — cer­tains ont lu katà tym­bas, « par­mi les tombes », d’autres avouent leur igno­rance —, mais l’hy­po­thèse du creux tient, et elle a le mérite de dire l’es­sen­tiel. Avant d’être une affaire de croyance, la cata­combe est une affaire de roche.

C’est ce fil-là que je vou­drais suivre autour de la mer : non pas l’his­toire du chris­tia­nisme sou­ter­rain, qu’on a mille fois racon­tée, mais celle d’un geste — reti­rer de la pierre pour y cou­cher les morts — répé­té d’une rive à l’autre par­tout où la terre s’y prê­tait, et deve­nu, presque à l’in­su de ceux qui le pra­ti­quaient, une des plus fortes uni­tés de la Médi­ter­ra­née. Les hommes ne se sont pas pas­sé le mot. Ils ont trou­vé, cha­cun de son côté, la même pierre tendre sous leurs pieds.

La pierre avant la foi

Il faut com­men­cer par en bas, par la géo­lo­gie, comme Brau­del com­men­çait ses livres par les mon­tagnes et la mer avant d’en venir aux rois. Les cata­combes ne sont pas nées d’une idée : elles sont nées d’un sous-sol. On ne creuse de longues gale­ries stables, à mains nues, avec des outils de fer, que dans une roche assez tendre pour céder à la pioche et assez cohé­rente pour ne pas s’ef­fon­drer sur l’ou­vrier. Cette pierre existe, et son aire de répar­ti­tion des­sine, à peu de chose près, la carte des grandes cata­combes du monde antique.

À Rome, c’est le tuf — tufo —, cette roche vol­ca­nique poreuse née des érup­tions des monts Albains, et sur­tout la pouz­zo­lane, la cendre vol­ca­nique fine que les Romains extra­yaient pour leur ciment. Le sol de la cam­pagne romaine en est rem­pli ; il se laisse enta­mer par une simple ascia, la pioche courte des fos­soyeurs, et il tient. On a long­temps cru que les chré­tiens s’é­taient conten­tés de réuti­li­ser d’an­ciennes car­rières ; les fouilles ont mon­tré qu’ils avaient au contraire creu­sé eux-mêmes l’im­mense majo­ri­té de leurs gale­ries, la pioche mor­dant le banc vierge devant eux. À Naples, cent qua­rante kilo­mètres plus au sud, la roche change de cou­leur mais non de nature : c’est le tufo gial­lo, le tuf jaune napo­li­tain, dans lequel la col­line de Capo­di­monte s’ouvre comme un pain qu’on entame. À Syra­cuse, à Malte, à Sousse, c’est une autre famille de roches, les cal­caires tendres, cal­ca­ré­nites et « pierre à glo­bi­gé­rines », dépo­sés au fond d’an­ciennes mers et faciles à scier. Dans l’É­gée, l’île de Milos offre son tuf vol­ca­nique blanc, si aisé à per­cer que le hameau plan­té au-des­sus des cata­combes s’ap­pelle Try­pi­ti, « la per­cée ». Tou­jours, sous des noms dif­fé­rents, la même com­plai­sance de la terre.

Là où cette pierre manque, les cata­combes manquent aus­si, ou se raré­fient. L’I­ta­lie du Nord, plus dure et plus mouillée, n’en connaît presque pas — la plus sep­ten­trio­nale se cache dans l’île de Pia­no­sa, au large de la Tos­cane —, tan­dis que la plus méri­dio­nale, symé­trique, s’en­fonce sous Hadru­mète, en Afrique. Entre ces deux bornes tient tout un monde. On dira que la foi, elle, ne connaît pas la géo­lo­gie ; c’est vrai. Mais la manière dont cette foi a logé ses morts, elle, en dépend entiè­re­ment. Le chris­tia­nisme du Nord a enter­ré ses défunts en pleine terre et bâti au-des­sus des églises ; celui du pour­tour médi­ter­ra­néen, là où la roche le per­met­tait, les a glis­sés dans le flanc de la pierre. Une théo­lo­gie iden­tique, deux gestes que la litho­lo­gie sépare.

À cette contrainte de la roche s’en ajoute une seconde, juri­dique et tout aus­si ancienne : la loi romaine — reprise des Étrusques, par­ta­gée avec les Grecs et les Puniques — inter­di­sait d’en­se­ve­lir les morts à l’in­té­rieur de la ville, en deçà de cette limite sacrée qu’é­tait le pome­rium. Les morts s’a­li­gnaient donc le long des routes, au sor­tir des portes, dans une ban­lieue de tom­beaux. Voi­là pour­quoi les cata­combes de Rome s’ouvrent toutes le long des grandes voies — l’Ap­pienne, la Sala­ria, l’Ar­déa­tine, la Tibur­tine — et pour­quoi celles de Malte entourent la vieille cité de Melite, celles de Sousse la Hadru­mète romaine. Le mort médi­ter­ra­néen habite au bord du che­min ; il faut sor­tir de la ville des vivants pour entrer dans la sienne, et ce seuil, cette expul­sion douce des défunts vers la lisière, est un des traits les plus constants de toute la mer.

Res­tait à creu­ser. Ce fut l’af­faire d’un métier, celui des fos­sores, les fos­soyeurs, qui deviennent au IVᵉ siècle un véri­table corps spé­cia­li­sé. On les voit peints sur les parois qu’ils ont ouvertes, la pioche levée, torse nu, une lampe posée près d’eux — les seuls ouvriers de l’An­ti­qui­té qui nous aient lais­sé leur propre por­trait sur leur lieu de tra­vail. Ils taillaient le long cou­loir, y per­çaient de loin en loin des puits ver­ti­caux, les lumi­na­ria, qui ser­vaient à la fois à éva­cuer les déblais, à aérer et à lais­ser tom­ber un rai de jour dans la nuit du tuf. Ils inven­tèrent, ou plu­tôt fixèrent, un voca­bu­laire de tombes que l’on retrouve d’un bout à l’autre de la mer : le locu­lus, la simple niche hori­zon­tale creu­sée dans la paroi, refer­mée d’une plaque de marbre ou de terre cuite — la tombe du pauvre, la plus éga­li­taire ; l’arco­so­lium, plus soi­gné, sur­mon­té d’un arc, dont la dalle hori­zon­tale pou­vait ser­vir d’au­tel ; le cubi­cu­lum, petite chambre fami­liale où l’on se réunis­sait autour des siens. Trois formes, trois degrés de for­tune, et la même main de fos­soyeur der­rière toutes. À Rome, on compte près de soixante de ces cime­tières sou­ter­rains ; leurs gale­ries, mises bout à bout, se mesu­re­raient en cen­taines de kilo­mètres. On a par­lé, sans doute avec exa­gé­ra­tion, de mil­lions de tombes. Le chiffre importe moins que l’i­mage : sous la cam­pagne romaine court un néga­tif de la ville, une seconde Rome faite de vide.

Man­ger avec les morts

Une fois le mort cou­ché dans son locu­lus, tout n’é­tait pas fini — au contraire. La grande affaire des vivants, tout autour de la Médi­ter­ra­née antique, était de conti­nuer à fré­quen­ter leurs morts, et sin­gu­liè­re­ment de man­ger avec eux. Le refri­ge­rium, le « rafraî­chis­se­ment », dési­gnait ce repas funé­raire que la famille venait par­ta­ger sur la tombe, aux funé­railles puis à date fixe, le neu­vième jour, le qua­ran­tième, à chaque anni­ver­saire. On buvait, on ver­sait un peu de vin dans la terre pour le défunt, on lais­sait à sa por­tée du pain, du lait, du miel. Ce n’é­tait pas une inven­tion chré­tienne : c’é­tait un fond médi­ter­ra­néen très ancien, païen, que les juifs et les chré­tiens n’ont pas abo­li mais habi­té à leur manière.

Le plus éton­nant est de voir com­bien ce repas a lais­sé de traces dans la roche elle-même. À Malte, dans les cata­combes de Saint-Paul comme dans celles de Sainte-Agathe, à Rabat, on des­cend un esca­lier et l’on débouche dans une salle où deux tables rondes ont été taillées d’un seul tenant dans le cal­caire, entou­rées d’une ban­quette en pente qui imite le lit de table — le tri­cli­nium — des mai­sons romaines. On les appelle « tables d’a­gape ». Les convives s’y allon­geaient pour le ban­quet com­mé­mo­ra­tif, lit­té­ra­le­ment au milieu des tombes, cer­taines ban­quettes ayant elles-mêmes reçu des sépul­tures : on dînait le coude posé près des morts. Ce détail n’existe qu’à Malte sous cette forme — table et lit mono­li­thiques, dans une abside —, et il donne à l’île une signa­ture funé­raire à elle. On ajou­te­ra, par hon­nê­te­té, que la fonc­tion pré­cise de ces tables reste dis­cu­tée : repas des vivants, offrande sym­bo­lique aux morts, les deux peut-être. Le cal­caire, lui, ne dis­cute pas ; il porte la trace du geste.

Ailleurs, le même besoin a trou­vé d’autres formes. À Syra­cuse, dans l’im­mense réseau de Saint-Jean, on nour­ris­sait le mort à tra­vers trois trous per­cés dans la dalle qui le cou­vrait, par les­quels on fai­sait cou­ler du lait et du miel — une bouche de pierre pour un corps qui ne man­geait plus. À Alexan­drie, au fond du puits de Kôm el-Cho­ga­fa, une salle cir­cu­laire à ban­quettes attend encore les vivants qui reve­naient fes­toyer, qua­rante jours après la mort puis à chaque retour de la date. Par­tout, la même cho­ré­gra­phie : des­cendre, s’ins­tal­ler, boire, lais­ser un peu de nour­ri­ture, remon­ter. Le repas avec les morts est peut-être, avec le geste de creu­ser, ce qui unit le plus inti­me­ment les rives de la mer. On a beau­coup insis­té sur ce qui sépa­rait le païen, le juif et le chré­tien de la Médi­ter­ra­née tar­dive ; ils par­ta­geaient au moins cela, cette convic­tion têtue que les morts avaient encore faim, et qu’il fal­lait des­cendre les rejoindre à table.

Un même trou pour plu­sieurs dieux

De là vient l’un des faits les plus trou­blants de ces sous-sols : sous une même col­line, dans des gale­ries voi­sines et par­fois mêlées, se côtoient des morts de dieux dif­fé­rents. Les cata­combes ne sont pas des cime­tières confes­sion­nels étanches ; ce sont des palimp­sestes, où une reli­gion s’ins­talle volon­tiers dans le creux lais­sé par une autre.

À Rome même, Saint-Sébas­tien mêle à ses gale­ries chré­tiennes des mau­so­lées païens plus anciens, super­be­ment peints, ves­tiges du cime­tière qui exis­tait là avant que le nom de cata­cum­bas ne prenne son sens funé­raire. À Malte, le grand réseau de Rabat est né d’un noyau de tombes puniques et romaines élar­gies peu à peu, et l’on y a rele­vé, à côté des croix et des mono­grammes du Christ, la gra­vure d’un chan­de­lier à sept branches — une com­mu­nau­té juive dor­mait là, tout près des chré­tiens. Nulle part cette super­po­si­tion n’est plus nette qu’à Sant’An­tio­co, sur son île au sud-ouest de la Sar­daigne, l’an­tique Sul­ky. Les fos­soyeurs chré­tiens, à par­tir du IVᵉ siècle, n’y ont presque rien eu à creu­ser : il leur a suf­fi de vider et de relier entre elles les chambres d’une vaste nécro­pole punique, taillée dans le tuf par les Car­tha­gi­nois entre le VIᵉ et le IIIᵉ siècle avant notre ère. Ils ont per­cé les cloi­sons d’une tombe à l’autre, jus­qu’à obte­nir un cime­tière conti­nu là où il n’y avait eu que des caveaux sépa­rés. Et, fait rare, chré­tiens et juifs de Sul­ky ont réuti­li­sé au même moment, dans le même quar­tier, ces mêmes hypo­gées puniques — sur un mur, un Bon Pas­teur à demi effa­cé dans le lunette d’un arco­so­lium ; sur un autre, un chan­de­lier juif. Trois reli­gions, quinze siècles, un seul et même trou dans la roche : c’est toute la Médi­ter­ra­née qui tient là, dans la par­ci­mo­nie d’un peuple qui n’ai­mait pas creu­ser deux fois.

Cette éco­no­mie du réem­ploi pro­duit par­fois des œuvres d’une étran­ge­té sai­sis­sante. Il faut aller à Alexan­drie pour le voir. Le site de Kôm el-Cho­ga­fa — le nom arabe signi­fie « la butte aux tes­sons », à cause des mon­ceaux de pote­ries bri­sées que les visi­teurs y lais­saient — fut retrou­vé par le plus banal des hasards : un jour de 1900, un âne s’en­fon­ça dans le sol et dis­pa­rut dans un puits. On des­cen­dit le cher­cher, et l’on tom­ba sur l’un des plus vastes tom­beaux romains d’É­gypte, un esca­lier héli­coï­dal plon­geant sur trois niveaux à trente-cinq mètres de fond, le plus bas aujourd’­hui noyé sous les eaux. Ce qui rend le lieu unique, ce n’est pas sa taille — quelques cen­taines de corps — mais la fièvre de syn­cré­tisme qui le décore. On y voit le dieu cha­cal Anu­bis, égyp­tien de tou­jours, sculp­té dans une cui­rasse de légion­naire romain ; des cobras coif­fés du double dia­dème pha­rao­nique et flan­qués de thyrses grecs et de têtes de Méduse ; un mort cou­ché sur un lit funé­raire à l’é­gyp­tienne, veillé par Horus et Thot, mais taillé par une main qui avait appris son métier à Rome. Alexan­drie, ville des trois cultures, a fabri­qué là, au fond de la roche, l’i­mage la plus juste d’elle-même : un car­re­four où les dieux se mélangent sans se deman­der de comptes. Le Moyen Âge tenait ce puits pour l’une de ses sept mer­veilles ; on com­prend pourquoi.

Les Juifs de Rome et la mémoire de Jérusalem

Puisque la roche ne fait pas le tri des croyances, il faut s’ar­rê­ter à ceux que le récit chré­tien des cata­combes a long­temps lais­sés dans l’ombre : les juifs. Rome, capi­tale d’un empire, abri­tait depuis la Répu­blique une com­mu­nau­té juive nom­breuse, et cette com­mu­nau­té a creu­sé, elle aus­si, ses cime­tières sou­ter­rains. On en connaît au moins six ; deux seule­ment se visitent encore, la Vigna Ran­da­ni­ni sur l’Ap­pienne, décou­verte par acci­dent en 1859, et la double cata­combe de la Vil­la Tor­lo­nia, sur la via Nomen­ta­na, exhu­mée par hasard en 1919 lors­qu’on creu­sait sous la vil­la d’un prince. Cette der­nière est immense — plus de treize mille mètres car­rés, quelque quatre mille tombes — et fer­mée au public, autant pour sa fra­gi­li­té que pour les gaz, radon et gaz car­bo­nique, qui stag­nent dans ses galeries.

On y des­cend, quand on en a l’au­to­ri­sa­tion, dans un monde à la fois fami­lier et déca­lé. Les niches sont les mêmes qu’ailleurs, la pein­ture est celle, cou­rante, des ate­liers romains du Bas-Empire — guir­landes, oiseaux, rin­ceaux — ; puis, sou­dain, au-des­sus d’une tombe, un chan­de­lier à sept branches, un sho­far, une palme de lou­lav, un cédrat, la façade d’un coffre qui est l’Arche de la Torah. La méno­rah revient par­tout, obsé­dante, comme elle l’é­tait deve­nue depuis que l’arc de Titus l’a­vait mon­trée empor­tée en butin : sym­bole de deuil autant que de foi, mémoire d’un Temple détruit. On ima­gine le gra­veur. Il est pos­sible — rien ne le prouve, mais rien ne l’in­ter­dit — que tel homme qui a inci­sé ce chan­de­lier dans le tuf de Rome ait été ame­né cap­tif de Judée, et qu’il ait vu de ses yeux, à Jéru­sa­lem, l’ob­jet qu’il des­si­nait de mémoire dans son exil. Les ins­crip­tions, elles, hésitent : sur cer­taines pierres juives figure la for­mule païenne D M, Dis Mani­bus, « aux dieux mânes », gra­vée sans doute d’a­vance à l’a­te­lier avant l’a­chat, et qui montre à quel point ces com­mu­nau­tés vivaient dans la langue et les usages de tout le monde. On ne sait tou­jours pas, du reste, qui a « inven­té » la cata­combe à Rome, des juifs ou des chré­tiens ; les savants penchent aujourd’­hui pour un même moment, aux IIᵉ et IIIᵉ siècles, sans prio­ri­té assu­rée. Ce qui est sûr, c’est que la forme même de cer­taines tombes juives — ces kokhim, ces logettes creu­sées per­pen­di­cu­lai­re­ment à la paroi, dans les­quelles on enfon­çait le corps la tête la pre­mière — vient de l’O­rient, de Jéru­sa­lem et de la Gali­lée. La cata­combe romaine porte, jusque dans le des­sin de ses niches, la trace d’un voyage venu de l’autre bout de la mer.

Beit Shéa­rim, ou la mer qui porte les morts

Ce voyage, on peut en remon­ter le fil jus­qu’à sa source. Au pied de la Basse-Gali­lée, à une ving­taine de kilo­mètres de la côte, une col­line de cal­caire blanc et tendre est per­cée de plus de trente réseaux de cavernes funé­raires : c’est Beit Shéa­rim, « la mai­son des portes », le plus vaste cime­tière juif de toute l’An­ti­qui­té. Son his­toire tient à un homme et à une catas­trophe. La catas­trophe, c’est l’in­ter­dic­tion faite aux juifs, après la révolte de Bar-Kokh­ba en 135, d’être enter­rés à Jéru­sa­lem, sur le mont des Oli­viers, le lieu le plus dési­ré. L’homme, c’est Rab­bi Yehou­da ha-Nas­si, le patriarche qui pré­si­da le San­hé­drin et com­pi­la la Mich­na, et qui choi­sit, vers 220, de se faire ense­ve­lir ici. Dès lors, être cou­ché près de « Rab­bi » devint le plus grand des hon­neurs, et l’on se mit à appor­ter les morts.

Appor­ter : le mot est faible. On les embar­qua. Des juifs de toute la dia­spo­ra orien­tale — de Pal­myre, de Phé­ni­cie, de Bey­routh, d’An­tioche, d’É­gypte — firent trans­por­ter leurs défunts par bateau, le long de la côte, jus­qu’au petit port le plus proche, puis par la terre jus­qu’à la col­line, pour les cou­cher dans le même cal­caire que le patriarche. La Médi­ter­ra­née devient ici, lit­té­ra­le­ment, un cor­billard : la mer qui avait dis­per­sé le peuple ramène ses morts vers une seule col­line. On lit cette conver­gence sur les parois. Près de trois cents ins­crip­tions y ont été rele­vées, en grec pour la plu­part, quelques-unes en hébreu, d’autres en ara­méen — trois langues pour une seule espé­rance —, et l’on croise, taillés dans la roche, aus­si bien des chan­de­liers que, chose sur­pre­nante chez des juifs, des figures grecques et des roues du zodiaque, preuve que même dans la mort on par­lait la langue plas­tique de l’empire. Les archéo­logues qui explo­rèrent les grottes dans les années 1930 et 1950 trou­vèrent presque tout frac­tu­ré, les sar­co­phages éven­trés par des pilleurs anciens en quête de tré­sors ; ils iden­ti­fièrent pour­tant, par des ins­crip­tions bilingues, les tombes des fils de Rab­bi. Que ce soit là ou non le tom­beau réel du patriarche — aucune tra­di­tion conti­nue ne le garan­tis­sait, c’est la pioche des savants qui l’a sug­gé­ré — importe fina­le­ment moins que l’é­vi­dence du lieu : un point de la côte levan­tine où la mer dépo­sait ses morts comme elle dépose ses allu­vions, et d’où repar­tait, vers Rome et vers l’Oc­ci­dent, la forme des tombes que l’on retrou­ve­rait, quelques décen­nies plus tard, dans le tuf de l’Appienne.

Le sud chré­tien : Hadru­mète et la Bonne Bergerie

Tra­ver­sons la mer dans l’autre sens, vers l’A­frique. Sous la médi­na de Sousse, en Tuni­sie, court le plus grand ensemble de cata­combes chré­tiennes de tout le Magh­reb : les gale­ries de l’an­tique Hadru­mète, cinq kilo­mètres de cou­loirs, quelque deux cent qua­rante branches, près de quinze mille tombes creu­sées dans le cal­caire tendre entre le IIIᵉ et le Vᵉ siècle. La plus célèbre porte un nom qui dit tout de l’i­ma­ge­rie de ces lieux : la cata­combe du Bon Pas­teur, d’a­près le Christ-ber­ger por­tant sa bre­bis sur les épaules qu’on y a gra­vé. C’est là, dans les épi­taphes et les sym­boles de Sousse — le pois­son, la colombe, l’ancre, le ber­ger —, que l’on trouve le plus ancien art chré­tien d’A­frique du Nord, aujourd’­hui pour l’es­sen­tiel dépo­sé au musée de la ville.

L’his­toire de leur décou­verte a quelque chose de la comé­die colo­niale et de la fra­gi­li­té des choses sou­ter­raines. À la fin des années 1880, un colo­nel d’un bataillon de tirailleurs, en gar­ni­son près de Sousse, tom­ba par hasard sur une gale­rie ; il fal­lut attendre 1903 pour que l’ab­bé Ley­naud et le doc­teur Car­ton, munis enfin de fonds et de per­mis, en entre­prennent la fouille métho­dique et en dressent les pre­miers plans. Or ces gale­ries, res­tées scel­lées et intactes depuis quinze siècles, se dégra­dèrent presque aus­si­tôt qu’on les eut ouvertes : l’air, l’hu­mi­di­té, le suin­te­ment de l’eau se remirent à tra­vailler la pierre que l’ou­bli avait pro­té­gée. C’est la loi cruelle de tous ces lieux — j’y revien­drai. Ouvrir une cata­combe, c’est com­men­cer à la perdre.

Un fil relie d’ailleurs Hadru­mète à l’autre rive, et il vaut la peine d’être tiré. Lorsque le roi van­dale Gen­sé­ric, maître de Car­thage, entre­prit de per­sé­cu­ter les catho­liques au milieu du Vᵉ siècle, il embar­qua sur des navires quelques évêques et fidèles afri­cains et les jeta à la mer, dit-on, sans rames ni voiles. L’un d’eux, Gau­dio­sus, abor­da vivant sur les côtes de Cam­pa­nie et mou­rut à Naples, où il fut enter­ré hors les murs. Autour de sa tombe se déve­lop­pa une cata­combe qui porte son nom. Ain­si le même mou­ve­ment qui a peu­plé les hypo­gées d’A­frique en peu­plait d’autres en Ita­lie : les morts, et par­fois les vivants pro­mis à la mort, tra­ver­saient la mer, et le sous-sol d’une rive se rem­plis­sait des exi­lés de l’autre.

Naples, ou l’art de faire cou­ler les morts

Ce Gau­dio­sus nous ramène à Naples, qui mérite qu’on s’y attarde, car nulle autre ville n’a pous­sé aus­si loin, aus­si long­temps, le com­merce avec ses morts sou­ter­rains. Deux grandes cata­combes s’ouvrent dans le tuf jaune de ses col­lines. Celle de San Gen­na­ro, sous Capo­di­monte, remonte au IIᵉ siècle : née peut-être du caveau d’une seule famille, elle s’a­gran­dit déme­su­ré­ment après qu’on y eut trans­por­té, au Vᵉ siècle, les reliques de saint Jan­vier, le patron de la ville. On y des­cend dans une « basi­lique » sou­ter­raine à trois nefs, entiè­re­ment taillée dans le tuf, aux voûtes cou­vertes de fresques des Vᵉ et VIᵉ siècles — c’est l’une des plus belles choses de la Médi­ter­ra­née chré­tienne, et l’une des moins visitées.

Mais c’est la seconde, San Gau­dio­so, sous la basi­lique de San­ta Maria del­la Sani­tà, qui garde la plus décon­cer­tante des inven­tions napo­li­taines. Au XVIIᵉ siècle, les nobles et les ecclé­sias­tiques vou­lurent y être enter­rés, et l’on ima­gi­na pour eux une manière par­ti­cu­lière de pré­pa­rer les corps, la sco­la­tu­ra, l’é­gout­tage. On asseyait le défunt dans une niche taillée en forme de siège — un sco­la­toio, un sedi­toio, une can­ta­rel­la dans le par­ler napo­li­tain, d’un mot grec, kan­tha­ros, la coupe —, la tête calée dans un trou de la paroi, un vase dis­po­sé sous lui pour recueillir ce que le corps ren­dait en se des­sé­chant. Un homme s’en occu­pait, le schiat­ta­muor­to, dont le nom seul dit la besogne. Le temps venu, on lavait les os et on les dépo­sait dans leur tombe défi­ni­tive. De cette pra­tique la langue de Naples a tiré une malé­dic­tion, puozze scu­là — « puisses-tu t’é­gout­ter », c’est-à-dire mou­rir —, et une esthé­tique : sur les parois de San Gau­dio­so, on murait les défunts jus­qu’au cou, lais­sant seul le crâne saillir, et, à par­tir de ce crâne réel, un peintre des­si­nait le reste du corps entou­ré des insignes de son rang, épée, robe, outils du métier. Le mort, dans ce théâtre baroque, n’é­tait plus caché : il était mis en scène, moi­tié os, moi­tié fresque, dans une fami­lia­ri­té avec la pour­ri­ture que le reste de l’Eu­rope trou­ve­rait bien­tôt insupportable.

On tient là quelque chose de pro­fond, et de très médi­ter­ra­néen. Le chris­tia­nisme du Nord a peu à peu éloi­gné, asep­ti­sé, refou­lé ses morts. Naples, elle, est res­tée fidèle au fond antique du refri­ge­rium, à l’i­dée que les morts sont des voi­sins avec qui l’on négo­cie, que l’on soigne, à qui l’on parle. Le grand poème de Totò, ‘A livel­la, où deux morts se dis­putent la pré­séance dans la fosse jus­qu’à ce que la mort les éga­lise, serait né devant une fresque de San Gau­dio­so figu­rant la Mort triom­phant de tout. De la table d’a­gape romaine au crâne peint napo­li­tain, de l’ad cata­cum­bas de l’Ap­pienne à la can­ta­rel­la de la Sani­tà, c’est la même longue durée qui court sous la mer : une civi­li­sa­tion qui n’a jamais tout à fait accep­té de perdre ses morts de vue.

Syra­cuse, la ville sous la ville

Reste la Sicile, char­nière de toute la Médi­ter­ra­née, et sa grande cité grecque deve­nue chré­tienne. Sous Syra­cuse s’é­tend le deuxième réseau de cata­combes du monde antique — seule Rome fait plus vaste. Celui de San Gio­van­ni compte à lui seul quelque vingt mille tombes, et son plan raconte une his­toire d’eau autant que de mort. Les fos­soyeurs chré­tiens n’ont pas creu­sé leurs pre­mières gale­ries dans le vide : ils ont sui­vi le tra­cé d’un vieil aque­duc grec, élar­gis­sant les canaux, trans­for­mant les citernes rondes en rotondes funé­raires assez amples pour rece­voir les plus beaux sar­co­phages de marbre. La ville des morts s’est logée dans le sque­lette hydrau­lique de la ville des vivants ; ce que les Grecs avaient creu­sé pour conduire l’eau, les chré­tiens l’ont creu­sé de nou­veau pour conduire leurs morts.

Au cœur du réseau, la crypte de San Mar­cia­no garde la mémoire du pre­mier évêque de Syra­cuse ; au VIᵉ siècle, quand on y trans­por­ta sa tombe, les murs com­men­cèrent à se cou­vrir de fresques, et par-des­sus l’en­semble on éle­va bien­tôt une église — Saint-Jean-l’É­van­gé­liste — dont la rosace de pierre blanche et le por­tique gothi­co-cata­lan émer­veillaient encore les voya­geurs du Grand Tour. C’est l’i­mage que je gar­de­rais volon­tiers pour finir ce tour de la mer : une église à ciel ouvert posée en équi­libre sur vingt mille tombes, la lumière de Sicile au-des­sus, la nuit du cal­caire en des­sous, et entre les deux la mince épais­seur de roche que les fos­soyeurs ont lais­sée, par pru­dence, pour ne pas faire tom­ber les vivants sur les morts.

L’ou­bli et la lampe

Il faut main­te­nant remon­ter, car toutes ces gale­ries ont par­ta­gé le même des­tin : elles ont été oubliées. Pas­sé l’An­ti­qui­té tar­dive, quand on ces­sa d’en­ter­rer sous terre pour bâtir des églises et des cime­tières à la sur­face, quand les inva­sions ren­dirent les fau­bourgs dan­ge­reux, on mura les entrées — sou­vent pour empê­cher le pillage des reliques, très recher­chées — et l’on per­dit le sou­ve­nir des lieux. À Rome, dès le IXᵉ siècle, la plu­part des cata­combes étaient deve­nues inac­ces­sibles ; trois seule­ment, dont Saint-Sébas­tien, res­tèrent tou­jours ouvertes et connues. Le reste dor­mit sous les vignes et les champs de la cam­pagne romaine pen­dant sept ou huit cents ans, si com­plè­te­ment effa­cé que, lors­qu’on les redé­cou­vrit, on ne sut plus quoi en penser.

C’est ce silence qui a nour­ri la plus tenace des légendes : celle des pre­miers chré­tiens réfu­giés dans les cata­combes, s’y cachant des per­sé­cu­teurs, y célé­brant en secret une Église sou­ter­raine. La lit­té­ra­ture roman­tique du XIXᵉ siècle en a fait des romans entiers. Or c’est faux, et il faut le dire net­te­ment : on ne s’est jamais caché dura­ble­ment dans les cata­combes, on n’y a pas vécu, on n’y a pas résis­té. Ces gale­ries étaient des cime­tières, connus des auto­ri­tés, régis par le droit funé­raire romain ; le mobi­lier litur­gique qu’on y voit — autels, sièges — n’a été ins­tal­lé qu’au IVᵉ siècle, une fois l’É­glise triom­phante, pour hono­rer les tombes des mar­tyrs et non pour s’y ter­rer. Le mythe de l’É­glise des cata­combes est une inven­tion de la nos­tal­gie ; les cata­combes, elles, ne furent jamais que ce qu’an­nonce leur nom, des creux pour les morts.

Leur redé­cou­verte fut l’œuvre de deux hommes, à trois siècles de dis­tance. Le pre­mier, Anto­nio Bosio, était un éru­dit né à Malte : en 1578, la mise au jour for­tuite d’une entrée sur la voie Sala­ria lui révé­la l’am­pleur du monde englou­ti sous Rome ; en 1593, il des­cen­dit dans le laby­rinthe de Domi­tilla, pre­mier homme à l’ex­plo­rer métho­di­que­ment ; il décou­vrit encore, en 1602, une cata­combe juive à Mon­te­verde. Son grand livre, Roma sot­ter­ra­nea, parut après sa mort. Le second, Gio­van­ni Bat­tis­ta de Ros­si, au XIXᵉ siècle, fit de cette explo­ra­tion une science ; on l’a sur­nom­mé le Chris­tophe Colomb des cata­combes, et c’est à lui que l’on doit d’a­voir com­pris qu’elles étaient l’œuvre patiente des fos­soyeurs, non le refuge des per­sé­cu­tés. Ailleurs, la redé­cou­verte tint moins du génie que du hasard : un âne à Alexan­drie, un colo­nel à Sousse, un coup de pioche sous une vil­la prin­cière à Rome. Ces mondes qui avaient tra­ver­sé les siècles à l’a­bri de la terre ne devaient leur sur­vie qu’à l’ou­bli ; les rou­vrir, c’é­tait les livrer de nou­veau à l’air, à l’eau, au temps. À Sousse, les parois intactes se sont mises à s’ef­fri­ter ; à la Vil­la Tor­lo­nia, on n’entre qu’a­vec pré­cau­tion, à cause du radon ; à Milos, les habi­tants de Try­pi­ti se servent encore de cer­taines grottes voi­sines comme d’é­tables et de res­serres, comme leurs ancêtres l’a­vaient fait avant les chrétiens.

Cette conti­nui­té-là est peut-être la plus émou­vante de toutes. À Sant’An­tio­co, les caveaux puniques deve­nus cata­combes chré­tiennes furent, bien plus tard, réoc­cu­pés par les pauvres de l’île, qui en firent des mai­sons tro­glo­dytes — les Is Grut­tas — habi­tées jusque dans les années 1970 : on a fait bouillir la soupe et dor­mi les enfants dans des chambres creu­sées pour des morts car­tha­gi­nois vingt-cinq siècles plus tôt. À Naples, les jeunes du quar­tier de la Sani­tà, réunis en coopé­ra­tive, ont arra­ché les cata­combes de San Gen­na­ro à l’a­ban­don et en vivent aujourd’­hui, guides de leur propre sous-sol. La roche tendre que les fos­soyeurs avaient choi­sie parce qu’elle cédait à la pioche conti­nue ain­si de ser­vir, de main en main, de croyance en croyance, de siècle en siècle. On ne creuse la Médi­ter­ra­née qu’une fois ; ensuite, on se contente d’ha­bi­ter les creux.

Je remonte l’es­ca­lier. La fraî­cheur reste un moment col­lée à la peau, puis la lumière la chasse — cette lumière blanche et dure des rivages du Sud, qui semble ne rien savoir de ce qu’il y a des­sous. C’est peut-être cela, au fond, la véri­té des cata­combes : sous chaque ville lumi­neuse de la mer, sous Rome, Naples, Syra­cuse, Alexan­drie, Sousse, dort une ville jumelle et obs­cure, taillée dans la même pierre, où l’on a ran­gé les morts comme on range des livres, en atten­dant qu’on ait besoin d’eux — ou qu’on les oublie. Les deux villes n’en font qu’une. Il suf­fit de des­cendre quelques marches pour pas­ser de l’une à l’autre, et de com­prendre que la Médi­ter­ra­née, si prompte à dis­per­ser les vivants, garde tous ses morts au même endroit : sous ses pieds, dans le creux de sa propre roche.


Repères

Le mot et le lieu. Cata­cum­bas, du grec katà kym­bas, « près des creux », dési­gnait d’a­bord un sec­teur de la voie Appienne (entre les 2ᵉ et 3ᵉ bornes mil­liaires), site de car­rières de pouz­zo­lane, où s’é­le­va la basi­lique Saint-Sébas­tien. L’é­ty­mo­lo­gie exacte reste débat­tue (kymbē, « creux, cavi­té », ou tym­bas, « par­mi les tombes »). Le nom du lieu s’est éten­du, à par­tir du haut Moyen Âge, à l’en­semble des cime­tières souterrains.

La géo­lo­gie. Tuf vol­ca­nique et pouz­zo­lane à Rome et en Cam­pa­nie ; tuf vol­ca­nique à Milos ; cal­caires tendres (cal­ca­ré­nite, « pierre à glo­bi­gé­rines ») à Syra­cuse, Malte, Sousse et Beit Shéa­rim. Loi du pome­rium : inter­dic­tion d’en­se­ve­lir dans la ville, d’où l’im­plan­ta­tion des nécro­poles le long des voies, hors les murs.

Le métier et les formes. Fos­sores (fos­soyeurs), corps spé­cia­li­sé au IVᵉ siècle ; puits d’aé­ra­tion et de lumière (lumi­na­ria). Voca­bu­laire des tombes : locu­lus (niche simple), arco­so­lium (tombe sur­mon­tée d’un arc), cubi­cu­lum (chambre fami­liale). Rites : refri­ge­rium et repas funé­raires ; tables d’a­gape mono­li­thiques de Malte (fonc­tion dis­cu­tée) ; ali­men­ta­tion du mort par des ori­fices à Syracuse.

Le mythe cor­ri­gé. Contrai­re­ment à une légende répan­due au XIXᵉ siècle (romans type Fabio­la), les cata­combes n’ont pas ser­vi de refuge ni de lieu de culte clan­des­tin aux chré­tiens per­sé­cu­tés : c’é­taient des cime­tières légaux, amé­na­gés en sanc­tuaires seule­ment après le IVᵉ siècle.

Les sites cités. Rome — une soixan­taine de cata­combes ; Saint-Sébas­tien (seule tou­jours acces­sible, tra­di­tion du trans­fert des reliques de Pierre et Paul en 258) ; cata­combes juives (six connues ; Vigna Ran­da­ni­ni, 1859 ; Vil­la Tor­lo­nia, 1919, ~13 000 m², ~4 000 tombes, fer­mée). Redé­cou­verte : Anto­nio Bosio (1578, 1593, 1602 ; Roma sot­ter­ra­nea, post­hume) ; G. B. de Ros­si (XIXᵉ s.). Naples — San Gen­na­ro (dès le IIᵉ s., tuf jaune) ; San Gau­dio­so (rite baroque de la sco­la­tu­ra ; scolatoi/cantarelle, du grec kan­tha­ros ; schiat­ta­muor­to ; expres­sion puozze scu­là). Syra­cuse — San Gio­van­ni (2ᵉ réseau après Rome, ~20 000 tombes, réem­ploi d’un aque­duc grec ; crypte de San Mar­cia­no). Malte — Saint-Paul et Sainte-Agathe à Rabat (ori­gine puni­co-romaine ; tables d’a­gape ; cité de Melite). Alexan­drie — Kôm el-Cho­ga­fa (« butte aux tes­sons » ; retrou­vée en 1900 ; 3 niveaux, ~35 m ; syn­cré­tisme égyp­to-gré­co-romain ; Anu­bis en cui­rasse romaine). Sousse (Hadru­mète) — ~5 km, ~15 000 tombes ; cata­combe du Bon Pas­teur ; plus ancien art chré­tien d’A­frique du Nord ; fouilles de l’ab­bé Ley­naud et du D. Car­ton (1903). Milos — cata­combes de Try­pi­ti (« la per­cée »), tuf vol­ca­nique ; plus impor­tant monu­ment paléo­chré­tien de Grèce. Sant’An­tio­co (Sul­ky, Sar­daigne) — hypo­gées puniques (VIᵉ–IIIᵉ s. av. J.-C.) réem­ployés par chré­tiens et juifs à par­tir du IVᵉ s. ; seules cata­combes de Sar­daigne ; réoc­cu­pa­tion tro­glo­dyte (Is Grut­tas) jus­qu’aux années 1970. Beit Shéa­rim (Basse-Gali­lée) — plus vaste nécro­pole juive de l’An­ti­qui­té ; >30 réseaux dans le cal­caire ; Rab­bi Yehou­da ha-Nas­si (m. v. 220) ; sépul­tures ame­nées par mer de toute la dia­spo­ra orien­tale ; ~300 ins­crip­tions (grec, hébreu, ara­méen) ; tombes en kokhim ; UNES­CO 2015.

0 Com­ments

Sub­mit a Com­ment

Your email address will not be publi­shed. Requi­red fields are mar­ked *

Tags de cet article: , , , ,