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Gadir

La Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Gadir, ou la Médi­ter­ra­née au bord de l’océan

Comp­toir tyrien avant d’être ville espa­gnole : his­toire longue d’une île qui ven­dit au monde le métal du bout du monde


À la pointe ouest de Cadix, là où la vieille ville s’ef­file en un der­nier pro­mon­toire de pierre ostio­ne­ra — ce cal­caire coquillier, poreux, cou­leur de miel usé, dont les Gadi­tains bâtissent depuis tou­jours —, on ne regarde plus la Médi­ter­ra­née. On lui tourne le dos. Devant soi il n’y a que l’At­lan­tique, une eau dif­fé­rente, plus lourde, plus froide de ton, qui ne cla­pote pas mais res­pire : elle se retire loin sur les bancs de sable au jusant, revient au flot recou­vrir des hec­tares. La lumière elle-même n’est pas celle de l’in­té­rieur des terres anda­louses ; elle vient de l’o­céan, blan­chie par l’é­cume et le sel en sus­pen­sion, et donne à la ville cette clar­té un peu spec­trale qui a fait dire à tant de voya­geurs que Cadix flot­tait. La cité tient en effet à un fil : une langue de terre presque entiè­re­ment cer­née d’eau, reliée au conti­nent par un cor­don si mince que, long­temps, il fal­lut un pont pour l’at­teindre. C’est une île qui refuse de l’être tout à fait.

Neuf mètres sous le petit théâtre de marion­nettes de la Tía Nori­ca, au cœur du quar­tier ancien, une autre ville dort. On y des­cend par des pas­se­relles de verre, dans une lumière tami­sée, et l’on marche au-des­sus de rues qui n’ont pas ser­vi depuis vingt-huit siècles : murs de terre crue, seuils de mai­sons, un four, des sols de chaux bat­tue, l’empreinte d’une trame urbaine régu­lière. C’est Gadir, le comp­toir phé­ni­cien, la strate la plus pro­fonde et la plus ancienne d’une ville qui se réclame, non sans argu­ments, du titre de plus vieille cité vivante d’Eu­rope occi­den­tale. Le para­doxe est là, entier, dès qu’on met le pied dans ces cou­loirs : des gens venus de la Médi­ter­ra­née orien­tale, de Tyr, d’un monde d’o­li­viers et de golfes abri­tés, ont tra­ver­sé toute la mer inté­rieure, fran­chi le seuil des Colonnes, et se sont ins­tal­lés au bord d’un océan qu’ils ne connais­saient pas, pour y fon­der ce qui res­te­ra pen­dant des siècles le bout habi­té du monde. Com­prendre Gadir, c’est com­prendre pourquoi.

La ville que l’o­racle envoya au bout de la carte

Les Anciens avaient une réponse, et elle était reli­gieuse. Stra­bon rap­porte que les Tyriens, obéis­sant à un oracle, cher­chèrent à s’é­ta­blir « aux Colonnes d’Hé­ra­clès » — c’est-à-dire à l’ex­trême limite du monde connu. Deux expé­di­tions échouèrent, dit-on : les sacri­fices ne furent pas favo­rables, les colons rebrous­sèrent che­min. À la troi­sième seule­ment, en pous­sant au-delà du détroit, jus­qu’à cette petite île de l’At­lan­tique, les pré­sages consen­tirent. On fon­da la ville, et l’on éle­va à Mel­qart, le dieu tuté­laire de Tyr, un sanc­tuaire qui allait deve­nir l’un des plus célèbres de l’An­ti­qui­té. Cette his­toire de troi­sième ten­ta­tive n’est pas qu’une jolie légende de fon­da­tion : elle dit quelque chose de vrai de l’hé­si­ta­tion d’un peuple médi­ter­ra­néen devant l’in­con­nu océa­nique, et de la manière dont on n’y allait qu’ac­com­pa­gné d’un dieu.

Le nom lui-même est une pièce à convic­tion. Gadir est un mot phé­ni­cien, sémi­tique, qui signi­fie l’en­ceinte, le mur, l’es­pace clos et for­ti­fié — la même racine que l’on retrouve dans l’hé­breu gader, la clô­ture, et dans les Aga­dir du Magh­reb, ces gre­niers for­ti­fiés ber­bères. Nom­mer sa colo­nie « l’En­ceinte » plu­tôt que d’un nom de gloire ou de dieu en dit long : c’est un nom de comp­toir, pro­saïque, défen­sif, celui d’un lieu qu’on entoure d’un mur parce qu’on y entre­pose des choses pré­cieuses. Les Grecs en firent Gádei­ra, les Romains Gades — un plu­riel, car la ville s’é­ta­lait sur plu­sieurs îlots —, les Arabes Qādis, et de Qādis est venu Cádiz. Trois mille ans de bouches humaines ont poli le mot phé­ni­cien de l’en­ceinte sans jamais le rompre.

Reste la ques­tion de la date, et c’est ici que la tra­di­tion et la terre se contre­disent. Les auteurs latins — Vel­léius Pater­cu­lus sur­tout — datent la fon­da­tion de 1104 avant notre ère, quatre-vingts ans après la chute de Troie, dans les brumes de la pre­mière géné­ra­tion d’a­près-guerre héroïque. Or la fouille est têtue : aucune couche exhu­mée à Cadix n’est anté­rieure au IXᵉ siècle avant notre ère. L’é­cart de trois siècles a fait cou­ler de l’encre. L’hy­po­thèse la plus éco­nome est que Gadir fut d’a­bord, long­temps, une escale sai­son­nière — une plage où l’on tirait les bateaux, où l’on tro­quait quelques mois avant de repar­tir — et qu’elle ne devint une ville de pierre et de four que plus tard, quand le com­merce valut la peine qu’on y hiverne. Le quar­tier du Tea­tro Cómi­co, ce dédale sous les marion­nettes, s’é­tale de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle ; puis le centre se dépla­ça, migra vers d’autres îlots de l’ar­chi­pel — d’E­ry­theia la minus­cule vers Koti­nous­sa la grande —, comme une ville qui n’au­rait jamais tout à fait ces­sé de cher­cher son assiette sur des sables mouvants.

Car il faut d’a­bord, à la manière de Brau­del, regar­der la terre elle-même, la plus lente des his­toires. Ce que nous nom­mons Cadix n’é­tait pas, dans l’An­ti­qui­té, une pres­qu’île mais un cha­pe­let d’îles — Ery­theia, Koti­nous­sa, une troi­sième plus tard nom­mée Anti­po­lis — sépa­rées du conti­nent et les unes des autres par des che­naux et des marais salants. Un bras d’eau si étroit qu’on le com­pa­rait à une rivière cou­rait entre l’ar­chi­pel et la Bétique ; Stra­bon lui donne à peine un stade de large, et les Anciens le fran­chis­saient sur un pont dont le loin­tain héri­tier, le Puente de Zua­zo, porte encore la mémoire. Depuis, les îlots se sont sou­dés, la mer a man­gé le sud, les sédi­ments ont com­blé le nord, et la carte antique s’est brouillée sous nos pieds au point qu’on dis­cute encore de l’emplacement des choses les plus célèbres. À Gadir, la géo­gra­phie n’est pas un décor stable : c’est un per­son­nage qui bouge, un socle qui se dérobe, et la ville a pas­sé trois mille ans à négo­cier avec lui.

Le métal, ou pour­quoi l’on venait si loin

On ne tra­verse pas une mer entière pour la beau­té d’un oracle. Si Tyr a envoyé ses navires jus­qu’à l’o­céan, c’est qu’il y avait, dans l’ar­rière-pays de Gadir, quelque chose que le monde ancien convoi­tait sans mesure : du métal, et en par­ti­cu­lier de l’argent. La basse val­lée du Gua­dal­qui­vir — le Bae­tis des Romains — et la région de Huel­va rece­laient un des gise­ments les plus riches de l’An­ti­qui­té, cette cein­ture pyri­teuse ibé­rique où le cuivre, le plomb, l’é­tain et l’argent affleu­raient dans une terre sai­gnée de rouge par le Río Tin­to. Là s’é­tait déve­lop­pée, avant même l’ar­ri­vée des Orien­taux, une culture indi­gène qu’on appelle Tar­tes­sos, semi-légen­daire, pros­père, tour­née vers l’At­lan­tique, et dont les clas­siques feront le royaume fabu­leux de l’Oc­ci­dent — cer­tains y ont même recon­nu le Tar­sis biblique vers lequel voguaient les vais­seaux de Salo­mon et de Hiram de Tyr.

Les images que les Anciens gar­daient de cette abon­dance frisent le conte. Stra­bon assure que les navires phé­ni­ciens y char­geaient tant d’argent qu’ils rem­pla­çaient jus­qu’à leurs ancres de pierre par des ancres du métal pré­cieux, faute de place à bord. Dio­dore affirme que, pour ali­men­ter sans relâche les four­neaux de fusion, les Phé­ni­ciens durent raser les forêts de la Sier­ra More­na entière. Il faut faire la part de l’exa­gé­ra­tion — le monde antique aimait ses Eldo­ra­dos —, mais l’ar­chéo­lo­gie confirme le fond : dès la seconde moi­tié du Xᵉ siècle, un dépôt phé­ni­cien per­ma­nent fonc­tion­nait à Huel­va, l’an­tique Ono­ba, et le méca­nisme d’é­change s’y lit clai­re­ment. Les Orien­taux appor­taient du vin et de l’huile — les mil­liers de tes­sons d’am­phores de trans­port en témoignent — et repar­taient char­gés de métal. Le vin fut la pre­mière mar­chan­dise venue d’O­rient que les indi­gènes du golfe ado­ptèrent avec pas­sion, et par le vin vinrent l’é­cri­ture, les dieux, les manières de bâtir et d’en­ter­rer les morts.

Ce fut là, plus encore que le métal, l’œuvre pro­fonde de Gadir : non pas seule­ment drai­ner une richesse, mais trans­for­mer le monde qu’elle tou­chait. Les archéo­logues nomment ce bas­cu­le­ment l’o­rien­ta­li­sa­tion. Les élites de Tar­tes­sos se mirent à boire dans des coupes façon­nées à l’o­rien­tale, à parer leurs femmes de bijoux d’or gra­nu­lé selon des tech­niques phé­ni­ciennes, à cou­ler leurs bronzes d’a­près des modèles levan­tins, à écrire enfin dans un alpha­bet déri­vé de celui que les mar­chands de Tyr avaient appor­té avec leurs amphores. Le tour du potier, la métal­lur­gie du fer, la vigne et l’o­li­vier peut-être, la ville même comme forme de vie : tout cela remon­ta les rivières de la Bétique dans le sillage du com­merce gadi­tain. On ne mesure pas assez ce que fut ce contact — une des grandes ren­contres de civi­li­sa­tions de la Médi­ter­ra­née ancienne, aus­si déci­sive à sa manière que la colo­ni­sa­tion grecque de la Sicile, et qui se joua ici, dis­crè­te­ment, à l’é­cart des grands récits, sur les rives d’un fleuve d’argent.

Gadir était le nœud de tout cela : le ter­mi­nus occi­den­tal d’un réseau qui, de port en port, remon­tait jus­qu’à Tyr et au-delà. Le métal ibé­rique y était ras­sem­blé, fon­du, cou­lé en lin­gots, puis embar­qué vers l’est pour irri­guer l’é­co­no­mie de toute la Médi­ter­ra­née orien­tale, à com­men­cer par la mon­naie et l’or­fè­vre­rie des grandes cités du Levant. Et il y avait plus loin­tain encore. Au-delà même de Gadir, vers le nord bru­meux, s’ou­vraient les routes de l’é­tain — ce métal rare sans lequel il n’est pas de bronze —, celles des mys­té­rieuses Cas­si­té­rides, les « îles de l’é­tain », que les navi­ga­teurs gadi­tains attei­gnaient en lon­geant les côtes atlan­tiques jus­qu’à la Galice, la Bre­tagne, la Cor­nouailles. On dit que les Phé­ni­ciens gar­daient jalou­se­ment le secret de cette route ; qu’un capi­taine, sui­vi par un navire rival, pré­fé­ra jeter le sien à la côte plu­tôt que de livrer le che­min. Vraie ou non, l’a­nec­dote des­sine la véri­té du lieu : Gadir était la porte par laquelle la Médi­ter­ra­née attei­gnait l’o­céan, et le point où se négo­ciait le métal du bout du monde.

Cet équi­libre ne dura pas. Au VIᵉ siècle, quelque chose se rom­pit dans l’Oc­ci­dent phé­ni­cien : Tar­tes­sos, la brillante culture indi­gène du Gua­dal­qui­vir, s’ef­fa­ça des sources et de la terre presque sans lais­ser de trace, et l’on voit à la même époque le vieux quar­tier du Tea­tro Cómi­co se contrac­ter et se réor­ga­ni­ser. On a mis ce déclin au compte de la chute de Tyr devant Baby­lone, qui pri­va les colo­nies d’Oc­ci­dent de leur métro­pole, ou de l’é­pui­se­ment des veines d’argent les plus faciles, ou d’un bas­cu­le­ment des routes. Ce qui est sûr, c’est que Gadir sur­vé­cut à la dis­pa­ri­tion de son par­te­naire et chan­gea de tutelle : Car­thage, la fille de Tyr deve­nue reine de la Médi­ter­ra­née occi­den­tale, prit peu à peu la ville dans son orbite. La colo­nie du bout du monde conti­nua d’ex­pé­dier son métal, mais pour un autre maître, et c’est en Gadi­taine ral­liée à Car­thage qu’elle entra dans la longue guerre qui allait déci­der du sort de l’Occident.

Un dieu au bord de l’abîme

À l’autre extré­mi­té de l’ar­chi­pel, loin de la ville, sur un îlot aujourd’­hui iso­lé qu’on nomme Sanc­ti Petri, s’é­le­vait le sanc­tuaire. Les Grecs l’ap­pe­laient l’Herak­leion, les Romains le temple d’Her­cule Gadi­tain ; c’é­tait, sous le masque de l’in­ter­pre­ta­tio, la mai­son de Mel­qart, le Baal de Tyr, le « roi de la cité » que ses fidèles voyaient mou­rir et renaître chaque année. Peu de lieux du monde antique furent aus­si renom­més. On y venait de par­tout — marins qui accom­plis­saient un vœu avant de prendre le large, géné­raux qui inter­ro­geaient l’o­racle, curieux venus voir de leurs yeux la fin de la terre.

Ce qui frap­pait les visi­teurs, c’é­tait l’aus­té­ri­té et l’é­tran­ge­té du culte. Le poète Silius Ita­li­cus, décri­vant le temple au Iᵉ siècle, s’at­tarde sur ce détail pro­pre­ment orien­tal : une flamme brû­lait per­pé­tuel­le­ment sur les autels de pierre, mais aucune effi­gie, aucune sta­tue du dieu n’emplissait le sanc­tuaire. On priait devant un feu et un vide. Les portes de bronze mon­traient en relief les tra­vaux d’Hé­ra­clès — l’hydre aux têtes tran­chées, le lion de Némée étran­glé, Cer­bère tiré de son antre. Les prêtres allaient pieds nus, la tête rasée, vêtus de lin, tenus à la chas­te­té ; les femmes et les porcs n’en­traient pas. À l’en­trée se dres­saient deux colonnes de bronze de huit cou­dées, cou­vertes d’une ins­crip­tion. Beau­coup y voyaient les vraies Colonnes d’Her­cule, celles qui mar­quaient la limite du navi­gable — mais Stra­bon, scep­tique et un peu pédant, note que l’ins­crip­tion ne par­lait pas d’Hé­ra­clès du tout : elle détaillait seule­ment le coût de fabri­ca­tion des colonnes. La légende et la comp­ta­bi­li­té, sur le même bronze : rien de plus phénicien.

Le sanc­tuaire gar­dait ses mer­veilles et ses mys­tères. On y mon­trait un oli­vier sacré tout d’or, disait-on, dont les fruits étaient d’é­me­raude — écho loin­tain de l’o­li­vier du temple de Mel­qart à Tyr, ces sym­boles voyagent avec les colons comme des reliques. Deux sources d’eau douce y jaillis­saient, pro­dige sur une île cer­née de sel. Et chaque année s’y célé­brait l’eger­sis, le « réveil » du dieu : car Mel­qart était de ces divi­ni­tés orien­tales qui meurent et renaissent, qu’on brûle en effi­gie et qu’on res­sus­cite au bout de la sai­son, épou­sant le rythme du soleil et des mois­sons. Fon­der un tel culte au point le plus occi­den­tal du monde, là où l’astre chaque soir s’en­fon­çait dans l’o­céan pour renaître à l’est, n’a­vait rien d’a­no­din : c’é­tait pla­cer le dieu qui res­sus­cite pré­ci­sé­ment là où le jour paraît mou­rir. L’o­racle, lui, par­lait, et l’on venait de loin l’in­ter­ro­ger — mar­chands, capi­taines, plus tard géné­raux romains ; on raconte que Jules César y vint et pleu­ra devant une sta­tue d’A­lexandre, mesu­rant tout ce qu’il n’a­vait pas encore accompli.

C’est dans ce temple, avant de lan­cer sa marche vers l’I­ta­lie, qu’­Han­ni­bal vint prier. Silius Ita­li­cus place là l’un des moments clés de sa Puni­ca : le Car­tha­gi­nois, héri­tier de la même dévo­tion tyrienne, s’a­ge­nouille devant Mel­qart au seuil du monde, s’é­mer­veille des marées de l’At­lan­tique, et rêve la guerre qui vient. Pèle­ri­nage stra­té­gique autant que pieux : venir cher­cher au bout de l’Oc­ci­dent la béné­dic­tion du dieu ances­tral avant de fondre sur Rome. Le geste dit la pro­fon­deur du lien qui, par-des­sus les siècles et les mers, reliait encore Gadir à Tyr, et Car­thage à toutes deux.

Rome, loin d’a­bo­lir ce culte étran­ger, le fit sien et le por­ta au faîte. Sous Tra­jan et Hadrien — deux empe­reurs nés en Espagne, non par hasard —, l’Her­cule Gadi­tain reçut une digni­té qua­si impé­riale : son effi­gie parut sur les mon­naies, asso­ciée à l’i­mage du prince, et le dieu du bout du monde devint un emblème de la puis­sance qui régnait jus­qu’aux confins. Ce Mel­qart tyrien que les Grecs avaient rebap­ti­sé Héra­clès et que cer­tains, trou­blés par l’é­tran­ge­té de ses rites, disaient égyp­tien, avait fait un long che­min depuis Tyr : à Gadès, il était deve­nu la borne sacrée de l’Oc­ci­dent, le point où l’empire tou­chait la limite du monde et se retour­nait, satis­fait, vers son centre.

Du sanc­tuaire, il ne reste presque rien. La mer, qui a tout don­né à cette ville, lui a repris son dieu : les dyna­miques marines ont éro­dé et englou­ti la frange méri­dio­nale de l’an­tique archi­pel, et le temple gît quelque part sous les eaux basses de Sanc­ti Petri, dis­per­sé, incer­tain. Les plon­geurs en ont remon­té des bronzes, des ancres, des ex-voto ; les savants dis­cutent encore de son empla­ce­ment exact et du nombre de tra­vaux figu­rés sur ses portes — dix, selon Silius, davan­tage peut-être. Ce qui fut le point de repère spi­ri­tuel de tout un monde est aujourd’­hui une hypo­thèse sous la sur­face de l’eau, à laquelle on accède en barque et en conjectures.

Les marées, ou la Médi­ter­ra­née devant l’inconnu

Il y avait, à Gadir, un phé­no­mène que nul homme venu de la mer inté­rieure ne pou­vait com­prendre : la marée. La Médi­ter­ra­née ne res­pire pas, ou si peu ; son niveau bouge à peine. Mais ici, sur cette façade océa­nique, la mer se reti­rait deux fois par jour de plu­sieurs mètres, décou­vrant des éten­dues de vase, puis remon­tait englou­tir les quais — mou­ve­ment régu­lier, colos­sal, indif­fé­rent, dont la cause échap­pait à toute la science grecque. C’est à Gadès, sur un quai du port, que le phi­lo­sophe Posi­do­nios d’A­pa­mée vint, au Iᵉ siècle avant notre ère, obser­ver le pro­dige. Stra­bon nous a conser­vé l’es­sen­tiel de son enquête : il nota un puits de la ville qui se rem­plis­sait à marée basse et se vidait à marée haute, à rebours du bon sens ; il com­pa­ra le rythme des flots au cours de la lune, quo­ti­dien, men­suel, annuel ; il entre­vit, contre toute intui­tion médi­ter­ra­néenne, que l’astre noc­turne gou­ver­nait la mer.

On a là un des plus beaux moments de l’his­toire intel­lec­tuelle de ce lieu, et il est tout entier médi­ter­ra­néen. C’est l’es­prit grec, for­mé sur une mer sans marées, qui vient buter contre l’o­céan et, au lieu d’y voir un chaos divin, s’obs­tine à mesu­rer, à cor­ré­ler, à com­prendre. Gadir n’é­tait pas seule­ment le comp­toir du métal : c’é­tait le labo­ra­toire où la pen­sée de la mer inté­rieure fai­sait l’é­preuve de ce qui la dépas­sait. Der­rière Posi­do­nios se pro­filent tous les navi­ga­teurs qui avaient déjà, bien avant lui, tâté cette eau : le Car­tha­gi­nois Himil­con pous­sé vers le nord dans les mers froides, l’a­ven­tu­reux Eudoxe de Cyzique embar­quant de Gadès pour ten­ter le tour de l’A­frique, car­gai­son de jeunes musi­ciens à bord. La ville regar­dait l’At­lan­tique comme un seuil — non pas un mur, mais une porte que l’on n’o­sait fran­chir qu’à demi, et dont on rap­por­tait des marées, des brumes, des îles d’é­tain, et l’i­dée neuve que la lune tirait la mer.

Car au-delà de Gadir com­men­çait, dans l’i­ma­gi­naire antique, l’in­con­nu abso­lu. C’est pas­sé les Colonnes que Pla­ton avait situé l’At­lan­tide englou­tie ; c’est là que finis­sait la carte et que com­men­çaient les monstres, la mer figée, les eaux téné­breuses où le soleil s’é­tei­gnait en gré­sillant. Les Colonnes d’Her­cule elles-mêmes por­taient, disait-on, l’a­ver­tis­se­ment non plus ultra — rien au-delà. Vivre à Gadir, c’é­tait habi­ter cette fron­tière, dor­mir chaque nuit au bord du néant géo­gra­phique, et pour­tant en faire com­merce : car les Gadi­tains, eux, savaient qu’au-delà il y avait des côtes, des peuples, du métal, et non le vide. Ils gar­daient pour eux ce savoir comme un capi­tal. Toute la ten­sion de la ville tient dans ce double rap­port à l’o­céan — ter­reur sacrée que l’on entre­te­nait pour les autres, connais­sance patiente que l’on exploi­tait pour soi.

Gadès la romaine : l’en­ceinte devient métropole

Quand Rome héri­ta de l’Oc­ci­dent, après avoir arra­ché à Car­thage l’Es­pagne et le mono­pole de ses métaux, Gadir devint Gadès — et pros­pé­ra comme jamais. La ville avait su, dès la deuxième guerre punique, pas­ser du côté du vain­queur ; elle en fut récom­pen­sée. Sous l’Em­pire, Stra­bon la décrit comme l’une des cités les plus peu­plées du monde romain, comp­tant un nombre de che­va­liers — de citoyens du cens équestre — que seule Rome, disait-on, dépas­sait. L’en­ceinte phé­ni­cienne était deve­nue une métro­pole mar­chande de l’Atlantique.

L’ar­ti­san de cette gran­deur porte un nom : Bal­bus. Un Gadi­tain, Lucius Cor­ne­lius Bal­bus l’An­cien, fut le pre­mier homme né hors d’I­ta­lie à revê­tir le consu­lat romain, en 40 avant notre ère — ver­tige de l’as­si­mi­la­tion, où le des­cen­dant de colons phé­ni­ciens sié­geait au som­met de l’É­tat romain. Son neveu, Bal­bus le Jeune, seul pro­vin­cial de l’his­toire à célé­brer un triomphe, dota sa ville d’une seconde agglo­mé­ra­tion, si bien que les Grecs l’ap­pe­lèrent Didy­mè, la Ville double. Il fit creu­ser un nou­veau port sur le conti­nent, le Por­tus Gadi­ta­nus, et construire ce théâtre dont on a retrou­vé en 1981 les gra­dins sous le quar­tier du Pópu­lo : l’un des plus anciens et des plus vastes de l’His­pa­nie romaine, dix mille spec­ta­teurs sur un flanc de roche. La vieille île du métal se cou­vrait de marbre.

De la ville phé­ni­cienne, pour­tant, les métiers sur­vi­vaient sous le ver­nis latin. On conti­nuait de saler le pois­son : les thons de l’At­lan­tique, qui migrent chaque prin­temps le long de ces côtes, étaient pris, tran­chés, entas­sés dans le sel au fond de grandes cuves — les ceta­riae dont les ves­tiges truffent la baie — et trans­for­més en garum, cette sauce fer­men­tée dont Rome raf­fo­lait et que Gadès expor­tait dans tout l’Em­pire. Et il y avait le luxe le plus fameux de la ville : les puel­lae gadi­ta­nae, les dan­seuses de Gadès, dont Mar­tial a chan­té et fus­ti­gé les hanches trem­blantes au cla­que­ment des cas­ta­gnettes bétiques. Leur pré­sence était obli­gée dans les ban­quets de la capi­tale ; on les fai­sait venir du bout de l’Oc­ci­dent comme une den­rée rare, au même titre que le garum et l’argent. La ville qui ven­dait le métal du monde ven­dait aus­si, désor­mais, un peu de son propre vertige.

Le long jusant, et le retour de l’océan

Puis vint le reflux. Au IIIᵉ siècle, la crise géné­rale de l’Em­pire, l’in­sé­cu­ri­té des côtes, le dépla­ce­ment des routes com­mer­ciales firent décli­ner Gadès ; la capi­tale de la région se replia vers l’in­té­rieur des terres, à Medi­na Sido­nia, loin d’une mer deve­nue dan­ge­reuse. La ville rétré­cit à mesure que l’eau ron­geait ses îlots méri­dio­naux. Sous l’Is­lam elle fut Qādis, port modeste d’al-Anda­lus ; au Moyen Âge chré­tien, une petite cité de pêcheurs cram­pon­née à sa langue de terre, l’ombre de l’an­tique métro­pole. L’en­ceinte du bout du monde sem­blait avoir fini son his­toire, retour­née au silence des sables et des marées.

C’est alors, au tour­nant du XVᵉ et du XVIᵉ siècle, que la géo­gra­phie qui avait tout com­men­cé se réveilla. Un océan que Gadir avait regar­dé pen­dant deux mille ans comme une limite devint sou­dain un che­min. Colomb appa­reilla de Cadix pour son deuxième et son qua­trième voyages ; der­rière lui s’ou­vrait un Atlan­tique qui ne butait plus sur des îles d’é­tain mais sur un conti­nent entier. Et la vieille île retrou­va exac­te­ment le rôle pour lequel sa posi­tion l’a­vait faite : rece­voir le métal venu de l’ouest et le redis­tri­buer au monde. En 1717, la Casa de Contra­ta­ción quit­ta Séville pour Cadix, et la ville tint le mono­pole du com­merce des Indes ; par ses quais tran­si­ta l’argent des Amé­riques, celui du Potosí et du Mexique, comme y avait autre­fois tran­si­té l’argent de Tar­tes­sos — le même métal, la même mer, la même enceinte, à trois mil­lé­naires de distance.

Il faut se tenir de nou­veau à la pointe ouest de la ville, dans cette lumière océa­nique, pour sen­tir le poids de la coïn­ci­dence. Ce qui a fait Gadir n’é­tait ni le hasard ni l’o­racle : c’é­tait une île posée au seuil, au point pré­cis où la Médi­ter­ra­née se déverse dans l’At­lan­tique, où le métal de l’ar­rière-pays ren­contre la mer qui l’emporte. Les Tyriens l’ont com­prise, les Romains l’ont agran­die, la mer l’a en par­tie reprise, l’A­mé­rique la lui a ren­due. Sous les marion­nettes de la Tía Nori­ca, les rues phé­ni­ciennes attendent, neuf mètres plus bas, que passe au-des­sus d’elles le pro­chain va-et-vient d’un océan qui, patiem­ment, conti­nue de respirer.


Repères

  • J. M. Gener Basal­lote et al., fouilles du Tea­tro Cómi­co de Cadix (2006–2010) : trame urbaine phé­ni­cienne de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle av. J.-C., ins­crip­tions phé­ni­ciennes archaïques, loca­li­sa­tion ini­tiale sur Ery­theia puis Kotinoussa.
  • Stra­bon, Géo­gra­phie, livre III : fon­da­tion tyrienne, temple de Mel­qart et Colonnes, marées obser­vées par Posi­do­nios, richesse métal­li­fère (les ancres d’argent), la Ville double des Balbus.
  • Dio­dore de Sicile, V, 35 : les mines de Tar­tes­sos et les forêts de la Sier­ra More­na consu­mées par les fourneaux.
  • Silius Ita­li­cus, Puni­ca, III : le sanc­tuaire d’Her­cule Gadi­tain (flamme per­pé­tuelle, absence d’ef­fi­gie, portes des tra­vaux) et le pèle­ri­nage d’Han­ni­bal ; Tite-Live, XXI, sur ce même vœu.
  • Mar­tial, Épi­grammes : les puel­lae gadi­ta­nae et les cas­ta­gnettes bétiques.
  • Sur Tar­tes­sos et la route atlan­tique de l’é­tain (Cas­si­té­rides) : syn­thèses récentes autour de Huelva/Onoba et du golfe de Cadix ; débat sur l’i­den­ti­fi­ca­tion au Tar­sis biblique.
  • Sur le sanc­tuaire de Sanc­ti Petri : trou­vailles sous-marines et dis­cus­sion de l’emplacement et de l’i­co­no­gra­phie des portes (le nombre des tra­vaux figu­rés reste discuté).
  • Le retour atlan­tique : Colomb (2ᵉ et 4ᵉ voyages depuis Cadix), trans­fert de la Casa de Contra­ta­ción de Séville à Cadix en 1717, mono­pole du com­merce des Indes.

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