Gadir
La Méditerranée au bord de l’océan
Gadir, ou la Méditerranée au bord de l’océan
Comptoir tyrien avant d’être ville espagnole : histoire longue d’une île qui vendit au monde le métal du bout du monde
À la pointe ouest de Cadix, là où la vieille ville s’effile en un dernier promontoire de pierre ostionera — ce calcaire coquillier, poreux, couleur de miel usé, dont les Gaditains bâtissent depuis toujours —, on ne regarde plus la Méditerranée. On lui tourne le dos. Devant soi il n’y a que l’Atlantique, une eau différente, plus lourde, plus froide de ton, qui ne clapote pas mais respire : elle se retire loin sur les bancs de sable au jusant, revient au flot recouvrir des hectares. La lumière elle-même n’est pas celle de l’intérieur des terres andalouses ; elle vient de l’océan, blanchie par l’écume et le sel en suspension, et donne à la ville cette clarté un peu spectrale qui a fait dire à tant de voyageurs que Cadix flottait. La cité tient en effet à un fil : une langue de terre presque entièrement cernée d’eau, reliée au continent par un cordon si mince que, longtemps, il fallut un pont pour l’atteindre. C’est une île qui refuse de l’être tout à fait.
Neuf mètres sous le petit théâtre de marionnettes de la Tía Norica, au cœur du quartier ancien, une autre ville dort. On y descend par des passerelles de verre, dans une lumière tamisée, et l’on marche au-dessus de rues qui n’ont pas servi depuis vingt-huit siècles : murs de terre crue, seuils de maisons, un four, des sols de chaux battue, l’empreinte d’une trame urbaine régulière. C’est Gadir, le comptoir phénicien, la strate la plus profonde et la plus ancienne d’une ville qui se réclame, non sans arguments, du titre de plus vieille cité vivante d’Europe occidentale. Le paradoxe est là, entier, dès qu’on met le pied dans ces couloirs : des gens venus de la Méditerranée orientale, de Tyr, d’un monde d’oliviers et de golfes abrités, ont traversé toute la mer intérieure, franchi le seuil des Colonnes, et se sont installés au bord d’un océan qu’ils ne connaissaient pas, pour y fonder ce qui restera pendant des siècles le bout habité du monde. Comprendre Gadir, c’est comprendre pourquoi.
La ville que l’oracle envoya au bout de la carte
Les Anciens avaient une réponse, et elle était religieuse. Strabon rapporte que les Tyriens, obéissant à un oracle, cherchèrent à s’établir « aux Colonnes d’Héraclès » — c’est-à-dire à l’extrême limite du monde connu. Deux expéditions échouèrent, dit-on : les sacrifices ne furent pas favorables, les colons rebroussèrent chemin. À la troisième seulement, en poussant au-delà du détroit, jusqu’à cette petite île de l’Atlantique, les présages consentirent. On fonda la ville, et l’on éleva à Melqart, le dieu tutélaire de Tyr, un sanctuaire qui allait devenir l’un des plus célèbres de l’Antiquité. Cette histoire de troisième tentative n’est pas qu’une jolie légende de fondation : elle dit quelque chose de vrai de l’hésitation d’un peuple méditerranéen devant l’inconnu océanique, et de la manière dont on n’y allait qu’accompagné d’un dieu.
Le nom lui-même est une pièce à conviction. Gadir est un mot phénicien, sémitique, qui signifie l’enceinte, le mur, l’espace clos et fortifié — la même racine que l’on retrouve dans l’hébreu gader, la clôture, et dans les Agadir du Maghreb, ces greniers fortifiés berbères. Nommer sa colonie « l’Enceinte » plutôt que d’un nom de gloire ou de dieu en dit long : c’est un nom de comptoir, prosaïque, défensif, celui d’un lieu qu’on entoure d’un mur parce qu’on y entrepose des choses précieuses. Les Grecs en firent Gádeira, les Romains Gades — un pluriel, car la ville s’étalait sur plusieurs îlots —, les Arabes Qādis, et de Qādis est venu Cádiz. Trois mille ans de bouches humaines ont poli le mot phénicien de l’enceinte sans jamais le rompre.
Reste la question de la date, et c’est ici que la tradition et la terre se contredisent. Les auteurs latins — Velléius Paterculus surtout — datent la fondation de 1104 avant notre ère, quatre-vingts ans après la chute de Troie, dans les brumes de la première génération d’après-guerre héroïque. Or la fouille est têtue : aucune couche exhumée à Cadix n’est antérieure au IXᵉ siècle avant notre ère. L’écart de trois siècles a fait couler de l’encre. L’hypothèse la plus économe est que Gadir fut d’abord, longtemps, une escale saisonnière — une plage où l’on tirait les bateaux, où l’on troquait quelques mois avant de repartir — et qu’elle ne devint une ville de pierre et de four que plus tard, quand le commerce valut la peine qu’on y hiverne. Le quartier du Teatro Cómico, ce dédale sous les marionnettes, s’étale de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle ; puis le centre se déplaça, migra vers d’autres îlots de l’archipel — d’Erytheia la minuscule vers Kotinoussa la grande —, comme une ville qui n’aurait jamais tout à fait cessé de chercher son assiette sur des sables mouvants.
Car il faut d’abord, à la manière de Braudel, regarder la terre elle-même, la plus lente des histoires. Ce que nous nommons Cadix n’était pas, dans l’Antiquité, une presqu’île mais un chapelet d’îles — Erytheia, Kotinoussa, une troisième plus tard nommée Antipolis — séparées du continent et les unes des autres par des chenaux et des marais salants. Un bras d’eau si étroit qu’on le comparait à une rivière courait entre l’archipel et la Bétique ; Strabon lui donne à peine un stade de large, et les Anciens le franchissaient sur un pont dont le lointain héritier, le Puente de Zuazo, porte encore la mémoire. Depuis, les îlots se sont soudés, la mer a mangé le sud, les sédiments ont comblé le nord, et la carte antique s’est brouillée sous nos pieds au point qu’on discute encore de l’emplacement des choses les plus célèbres. À Gadir, la géographie n’est pas un décor stable : c’est un personnage qui bouge, un socle qui se dérobe, et la ville a passé trois mille ans à négocier avec lui.
Le métal, ou pourquoi l’on venait si loin
On ne traverse pas une mer entière pour la beauté d’un oracle. Si Tyr a envoyé ses navires jusqu’à l’océan, c’est qu’il y avait, dans l’arrière-pays de Gadir, quelque chose que le monde ancien convoitait sans mesure : du métal, et en particulier de l’argent. La basse vallée du Guadalquivir — le Baetis des Romains — et la région de Huelva recelaient un des gisements les plus riches de l’Antiquité, cette ceinture pyriteuse ibérique où le cuivre, le plomb, l’étain et l’argent affleuraient dans une terre saignée de rouge par le Río Tinto. Là s’était développée, avant même l’arrivée des Orientaux, une culture indigène qu’on appelle Tartessos, semi-légendaire, prospère, tournée vers l’Atlantique, et dont les classiques feront le royaume fabuleux de l’Occident — certains y ont même reconnu le Tarsis biblique vers lequel voguaient les vaisseaux de Salomon et de Hiram de Tyr.
Les images que les Anciens gardaient de cette abondance frisent le conte. Strabon assure que les navires phéniciens y chargeaient tant d’argent qu’ils remplaçaient jusqu’à leurs ancres de pierre par des ancres du métal précieux, faute de place à bord. Diodore affirme que, pour alimenter sans relâche les fourneaux de fusion, les Phéniciens durent raser les forêts de la Sierra Morena entière. Il faut faire la part de l’exagération — le monde antique aimait ses Eldorados —, mais l’archéologie confirme le fond : dès la seconde moitié du Xᵉ siècle, un dépôt phénicien permanent fonctionnait à Huelva, l’antique Onoba, et le mécanisme d’échange s’y lit clairement. Les Orientaux apportaient du vin et de l’huile — les milliers de tessons d’amphores de transport en témoignent — et repartaient chargés de métal. Le vin fut la première marchandise venue d’Orient que les indigènes du golfe adoptèrent avec passion, et par le vin vinrent l’écriture, les dieux, les manières de bâtir et d’enterrer les morts.
Ce fut là, plus encore que le métal, l’œuvre profonde de Gadir : non pas seulement drainer une richesse, mais transformer le monde qu’elle touchait. Les archéologues nomment ce basculement l’orientalisation. Les élites de Tartessos se mirent à boire dans des coupes façonnées à l’orientale, à parer leurs femmes de bijoux d’or granulé selon des techniques phéniciennes, à couler leurs bronzes d’après des modèles levantins, à écrire enfin dans un alphabet dérivé de celui que les marchands de Tyr avaient apporté avec leurs amphores. Le tour du potier, la métallurgie du fer, la vigne et l’olivier peut-être, la ville même comme forme de vie : tout cela remonta les rivières de la Bétique dans le sillage du commerce gaditain. On ne mesure pas assez ce que fut ce contact — une des grandes rencontres de civilisations de la Méditerranée ancienne, aussi décisive à sa manière que la colonisation grecque de la Sicile, et qui se joua ici, discrètement, à l’écart des grands récits, sur les rives d’un fleuve d’argent.
Gadir était le nœud de tout cela : le terminus occidental d’un réseau qui, de port en port, remontait jusqu’à Tyr et au-delà. Le métal ibérique y était rassemblé, fondu, coulé en lingots, puis embarqué vers l’est pour irriguer l’économie de toute la Méditerranée orientale, à commencer par la monnaie et l’orfèvrerie des grandes cités du Levant. Et il y avait plus lointain encore. Au-delà même de Gadir, vers le nord brumeux, s’ouvraient les routes de l’étain — ce métal rare sans lequel il n’est pas de bronze —, celles des mystérieuses Cassitérides, les « îles de l’étain », que les navigateurs gaditains atteignaient en longeant les côtes atlantiques jusqu’à la Galice, la Bretagne, la Cornouailles. On dit que les Phéniciens gardaient jalousement le secret de cette route ; qu’un capitaine, suivi par un navire rival, préféra jeter le sien à la côte plutôt que de livrer le chemin. Vraie ou non, l’anecdote dessine la vérité du lieu : Gadir était la porte par laquelle la Méditerranée atteignait l’océan, et le point où se négociait le métal du bout du monde.
Cet équilibre ne dura pas. Au VIᵉ siècle, quelque chose se rompit dans l’Occident phénicien : Tartessos, la brillante culture indigène du Guadalquivir, s’effaça des sources et de la terre presque sans laisser de trace, et l’on voit à la même époque le vieux quartier du Teatro Cómico se contracter et se réorganiser. On a mis ce déclin au compte de la chute de Tyr devant Babylone, qui priva les colonies d’Occident de leur métropole, ou de l’épuisement des veines d’argent les plus faciles, ou d’un basculement des routes. Ce qui est sûr, c’est que Gadir survécut à la disparition de son partenaire et changea de tutelle : Carthage, la fille de Tyr devenue reine de la Méditerranée occidentale, prit peu à peu la ville dans son orbite. La colonie du bout du monde continua d’expédier son métal, mais pour un autre maître, et c’est en Gaditaine ralliée à Carthage qu’elle entra dans la longue guerre qui allait décider du sort de l’Occident.
Un dieu au bord de l’abîme
À l’autre extrémité de l’archipel, loin de la ville, sur un îlot aujourd’hui isolé qu’on nomme Sancti Petri, s’élevait le sanctuaire. Les Grecs l’appelaient l’Herakleion, les Romains le temple d’Hercule Gaditain ; c’était, sous le masque de l’interpretatio, la maison de Melqart, le Baal de Tyr, le « roi de la cité » que ses fidèles voyaient mourir et renaître chaque année. Peu de lieux du monde antique furent aussi renommés. On y venait de partout — marins qui accomplissaient un vœu avant de prendre le large, généraux qui interrogeaient l’oracle, curieux venus voir de leurs yeux la fin de la terre.
Ce qui frappait les visiteurs, c’était l’austérité et l’étrangeté du culte. Le poète Silius Italicus, décrivant le temple au Iᵉ siècle, s’attarde sur ce détail proprement oriental : une flamme brûlait perpétuellement sur les autels de pierre, mais aucune effigie, aucune statue du dieu n’emplissait le sanctuaire. On priait devant un feu et un vide. Les portes de bronze montraient en relief les travaux d’Héraclès — l’hydre aux têtes tranchées, le lion de Némée étranglé, Cerbère tiré de son antre. Les prêtres allaient pieds nus, la tête rasée, vêtus de lin, tenus à la chasteté ; les femmes et les porcs n’entraient pas. À l’entrée se dressaient deux colonnes de bronze de huit coudées, couvertes d’une inscription. Beaucoup y voyaient les vraies Colonnes d’Hercule, celles qui marquaient la limite du navigable — mais Strabon, sceptique et un peu pédant, note que l’inscription ne parlait pas d’Héraclès du tout : elle détaillait seulement le coût de fabrication des colonnes. La légende et la comptabilité, sur le même bronze : rien de plus phénicien.
Le sanctuaire gardait ses merveilles et ses mystères. On y montrait un olivier sacré tout d’or, disait-on, dont les fruits étaient d’émeraude — écho lointain de l’olivier du temple de Melqart à Tyr, ces symboles voyagent avec les colons comme des reliques. Deux sources d’eau douce y jaillissaient, prodige sur une île cernée de sel. Et chaque année s’y célébrait l’egersis, le « réveil » du dieu : car Melqart était de ces divinités orientales qui meurent et renaissent, qu’on brûle en effigie et qu’on ressuscite au bout de la saison, épousant le rythme du soleil et des moissons. Fonder un tel culte au point le plus occidental du monde, là où l’astre chaque soir s’enfonçait dans l’océan pour renaître à l’est, n’avait rien d’anodin : c’était placer le dieu qui ressuscite précisément là où le jour paraît mourir. L’oracle, lui, parlait, et l’on venait de loin l’interroger — marchands, capitaines, plus tard généraux romains ; on raconte que Jules César y vint et pleura devant une statue d’Alexandre, mesurant tout ce qu’il n’avait pas encore accompli.
C’est dans ce temple, avant de lancer sa marche vers l’Italie, qu’Hannibal vint prier. Silius Italicus place là l’un des moments clés de sa Punica : le Carthaginois, héritier de la même dévotion tyrienne, s’agenouille devant Melqart au seuil du monde, s’émerveille des marées de l’Atlantique, et rêve la guerre qui vient. Pèlerinage stratégique autant que pieux : venir chercher au bout de l’Occident la bénédiction du dieu ancestral avant de fondre sur Rome. Le geste dit la profondeur du lien qui, par-dessus les siècles et les mers, reliait encore Gadir à Tyr, et Carthage à toutes deux.
Rome, loin d’abolir ce culte étranger, le fit sien et le porta au faîte. Sous Trajan et Hadrien — deux empereurs nés en Espagne, non par hasard —, l’Hercule Gaditain reçut une dignité quasi impériale : son effigie parut sur les monnaies, associée à l’image du prince, et le dieu du bout du monde devint un emblème de la puissance qui régnait jusqu’aux confins. Ce Melqart tyrien que les Grecs avaient rebaptisé Héraclès et que certains, troublés par l’étrangeté de ses rites, disaient égyptien, avait fait un long chemin depuis Tyr : à Gadès, il était devenu la borne sacrée de l’Occident, le point où l’empire touchait la limite du monde et se retournait, satisfait, vers son centre.
Du sanctuaire, il ne reste presque rien. La mer, qui a tout donné à cette ville, lui a repris son dieu : les dynamiques marines ont érodé et englouti la frange méridionale de l’antique archipel, et le temple gît quelque part sous les eaux basses de Sancti Petri, dispersé, incertain. Les plongeurs en ont remonté des bronzes, des ancres, des ex-voto ; les savants discutent encore de son emplacement exact et du nombre de travaux figurés sur ses portes — dix, selon Silius, davantage peut-être. Ce qui fut le point de repère spirituel de tout un monde est aujourd’hui une hypothèse sous la surface de l’eau, à laquelle on accède en barque et en conjectures.
Les marées, ou la Méditerranée devant l’inconnu
Il y avait, à Gadir, un phénomène que nul homme venu de la mer intérieure ne pouvait comprendre : la marée. La Méditerranée ne respire pas, ou si peu ; son niveau bouge à peine. Mais ici, sur cette façade océanique, la mer se retirait deux fois par jour de plusieurs mètres, découvrant des étendues de vase, puis remontait engloutir les quais — mouvement régulier, colossal, indifférent, dont la cause échappait à toute la science grecque. C’est à Gadès, sur un quai du port, que le philosophe Posidonios d’Apamée vint, au Iᵉ siècle avant notre ère, observer le prodige. Strabon nous a conservé l’essentiel de son enquête : il nota un puits de la ville qui se remplissait à marée basse et se vidait à marée haute, à rebours du bon sens ; il compara le rythme des flots au cours de la lune, quotidien, mensuel, annuel ; il entrevit, contre toute intuition méditerranéenne, que l’astre nocturne gouvernait la mer.
On a là un des plus beaux moments de l’histoire intellectuelle de ce lieu, et il est tout entier méditerranéen. C’est l’esprit grec, formé sur une mer sans marées, qui vient buter contre l’océan et, au lieu d’y voir un chaos divin, s’obstine à mesurer, à corréler, à comprendre. Gadir n’était pas seulement le comptoir du métal : c’était le laboratoire où la pensée de la mer intérieure faisait l’épreuve de ce qui la dépassait. Derrière Posidonios se profilent tous les navigateurs qui avaient déjà, bien avant lui, tâté cette eau : le Carthaginois Himilcon poussé vers le nord dans les mers froides, l’aventureux Eudoxe de Cyzique embarquant de Gadès pour tenter le tour de l’Afrique, cargaison de jeunes musiciens à bord. La ville regardait l’Atlantique comme un seuil — non pas un mur, mais une porte que l’on n’osait franchir qu’à demi, et dont on rapportait des marées, des brumes, des îles d’étain, et l’idée neuve que la lune tirait la mer.
Car au-delà de Gadir commençait, dans l’imaginaire antique, l’inconnu absolu. C’est passé les Colonnes que Platon avait situé l’Atlantide engloutie ; c’est là que finissait la carte et que commençaient les monstres, la mer figée, les eaux ténébreuses où le soleil s’éteignait en grésillant. Les Colonnes d’Hercule elles-mêmes portaient, disait-on, l’avertissement non plus ultra — rien au-delà. Vivre à Gadir, c’était habiter cette frontière, dormir chaque nuit au bord du néant géographique, et pourtant en faire commerce : car les Gaditains, eux, savaient qu’au-delà il y avait des côtes, des peuples, du métal, et non le vide. Ils gardaient pour eux ce savoir comme un capital. Toute la tension de la ville tient dans ce double rapport à l’océan — terreur sacrée que l’on entretenait pour les autres, connaissance patiente que l’on exploitait pour soi.
Gadès la romaine : l’enceinte devient métropole
Quand Rome hérita de l’Occident, après avoir arraché à Carthage l’Espagne et le monopole de ses métaux, Gadir devint Gadès — et prospéra comme jamais. La ville avait su, dès la deuxième guerre punique, passer du côté du vainqueur ; elle en fut récompensée. Sous l’Empire, Strabon la décrit comme l’une des cités les plus peuplées du monde romain, comptant un nombre de chevaliers — de citoyens du cens équestre — que seule Rome, disait-on, dépassait. L’enceinte phénicienne était devenue une métropole marchande de l’Atlantique.
L’artisan de cette grandeur porte un nom : Balbus. Un Gaditain, Lucius Cornelius Balbus l’Ancien, fut le premier homme né hors d’Italie à revêtir le consulat romain, en 40 avant notre ère — vertige de l’assimilation, où le descendant de colons phéniciens siégeait au sommet de l’État romain. Son neveu, Balbus le Jeune, seul provincial de l’histoire à célébrer un triomphe, dota sa ville d’une seconde agglomération, si bien que les Grecs l’appelèrent Didymè, la Ville double. Il fit creuser un nouveau port sur le continent, le Portus Gaditanus, et construire ce théâtre dont on a retrouvé en 1981 les gradins sous le quartier du Pópulo : l’un des plus anciens et des plus vastes de l’Hispanie romaine, dix mille spectateurs sur un flanc de roche. La vieille île du métal se couvrait de marbre.
De la ville phénicienne, pourtant, les métiers survivaient sous le vernis latin. On continuait de saler le poisson : les thons de l’Atlantique, qui migrent chaque printemps le long de ces côtes, étaient pris, tranchés, entassés dans le sel au fond de grandes cuves — les cetariae dont les vestiges truffent la baie — et transformés en garum, cette sauce fermentée dont Rome raffolait et que Gadès exportait dans tout l’Empire. Et il y avait le luxe le plus fameux de la ville : les puellae gaditanae, les danseuses de Gadès, dont Martial a chanté et fustigé les hanches tremblantes au claquement des castagnettes bétiques. Leur présence était obligée dans les banquets de la capitale ; on les faisait venir du bout de l’Occident comme une denrée rare, au même titre que le garum et l’argent. La ville qui vendait le métal du monde vendait aussi, désormais, un peu de son propre vertige.
Le long jusant, et le retour de l’océan
Puis vint le reflux. Au IIIᵉ siècle, la crise générale de l’Empire, l’insécurité des côtes, le déplacement des routes commerciales firent décliner Gadès ; la capitale de la région se replia vers l’intérieur des terres, à Medina Sidonia, loin d’une mer devenue dangereuse. La ville rétrécit à mesure que l’eau rongeait ses îlots méridionaux. Sous l’Islam elle fut Qādis, port modeste d’al-Andalus ; au Moyen Âge chrétien, une petite cité de pêcheurs cramponnée à sa langue de terre, l’ombre de l’antique métropole. L’enceinte du bout du monde semblait avoir fini son histoire, retournée au silence des sables et des marées.
C’est alors, au tournant du XVᵉ et du XVIᵉ siècle, que la géographie qui avait tout commencé se réveilla. Un océan que Gadir avait regardé pendant deux mille ans comme une limite devint soudain un chemin. Colomb appareilla de Cadix pour son deuxième et son quatrième voyages ; derrière lui s’ouvrait un Atlantique qui ne butait plus sur des îles d’étain mais sur un continent entier. Et la vieille île retrouva exactement le rôle pour lequel sa position l’avait faite : recevoir le métal venu de l’ouest et le redistribuer au monde. En 1717, la Casa de Contratación quitta Séville pour Cadix, et la ville tint le monopole du commerce des Indes ; par ses quais transita l’argent des Amériques, celui du Potosí et du Mexique, comme y avait autrefois transité l’argent de Tartessos — le même métal, la même mer, la même enceinte, à trois millénaires de distance.
Il faut se tenir de nouveau à la pointe ouest de la ville, dans cette lumière océanique, pour sentir le poids de la coïncidence. Ce qui a fait Gadir n’était ni le hasard ni l’oracle : c’était une île posée au seuil, au point précis où la Méditerranée se déverse dans l’Atlantique, où le métal de l’arrière-pays rencontre la mer qui l’emporte. Les Tyriens l’ont comprise, les Romains l’ont agrandie, la mer l’a en partie reprise, l’Amérique la lui a rendue. Sous les marionnettes de la Tía Norica, les rues phéniciennes attendent, neuf mètres plus bas, que passe au-dessus d’elles le prochain va-et-vient d’un océan qui, patiemment, continue de respirer.
Repères
- J. M. Gener Basallote et al., fouilles du Teatro Cómico de Cadix (2006–2010) : trame urbaine phénicienne de la fin du IXᵉ au début du VIᵉ siècle av. J.-C., inscriptions phéniciennes archaïques, localisation initiale sur Erytheia puis Kotinoussa.
- Strabon, Géographie, livre III : fondation tyrienne, temple de Melqart et Colonnes, marées observées par Posidonios, richesse métallifère (les ancres d’argent), la Ville double des Balbus.
- Diodore de Sicile, V, 35 : les mines de Tartessos et les forêts de la Sierra Morena consumées par les fourneaux.
- Silius Italicus, Punica, III : le sanctuaire d’Hercule Gaditain (flamme perpétuelle, absence d’effigie, portes des travaux) et le pèlerinage d’Hannibal ; Tite-Live, XXI, sur ce même vœu.
- Martial, Épigrammes : les puellae gaditanae et les castagnettes bétiques.
- Sur Tartessos et la route atlantique de l’étain (Cassitérides) : synthèses récentes autour de Huelva/Onoba et du golfe de Cadix ; débat sur l’identification au Tarsis biblique.
- Sur le sanctuaire de Sancti Petri : trouvailles sous-marines et discussion de l’emplacement et de l’iconographie des portes (le nombre des travaux figurés reste discuté).
- Le retour atlantique : Colomb (2ᵉ et 4ᵉ voyages depuis Cadix), transfert de la Casa de Contratación de Séville à Cadix en 1717, monopole du commerce des Indes.
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