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Ibn Bat­tû­ta

Le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Ibn Bat­tu­ta : le bas­sin médi­ter­ra­néen d’un voya­geur de Tanger

Le vent de Tan­ger sent l’iode et la pous­sière de cal­caire. En juin, la lumière tombe droit sur les ter­rasses blanches et la mer, en contre­bas, n’a pas encore la cou­leur qu’elle pren­dra en août : elle est d’un bleu plat, presque gris, tra­ver­sé de cou­rants que les pêcheurs lisent comme des routes. Le détroit est là, à quinze kilo­mètres, si étroit qu’on dis­tingue les col­lines d’en face, cette autre rive qui est déjà l’Eu­rope et qui n’est pas encore tout à fait chré­tienne. Un jeune homme de vingt et un ans quitte cette ville un jeu­di de juin 1325, seul, sur une mon­ture, sans com­pa­gnon ni cara­vane. Il revien­dra vingt-quatre ans plus tard. Entre-temps il aura vu Del­hi, les Mal­dives, peut-être la Chine, sûre­ment le Mali — mais tout cela com­mence et finit ici, sur ce rivage, et la Médi­ter­ra­née n’est pas dans son récit un décor de départ : c’est la matrice de tout le reste.


« Je suis par­ti seul » : Tan­ger, juin 1325

La date est l’une des rares que le texte donne avec une pré­ci­sion d’acte nota­rié : jeu­di 2 rajab 725, soit le 14 juin 1325. Abu Abdal­lah Muham­mad ibn Abdal­lah al-Lawa­ti al-Tan­ji, connu sous le nom d’Ibn Bat­tu­ta, quitte sa ville natale pour accom­plir le pèle­ri­nage. Il a vingt et un ans en années solaires, vingt-deux en années lunaires — les deux chiffres cir­culent, selon le calen­drier que l’on pri­vi­lé­gie, et cette dis­cor­dance minus­cule est déjà un aver­tis­se­ment sur la nature du texte que nous lisons.

Sa famille appar­tient aux Lawa­ta, une confé­dé­ra­tion ber­bère ins­tal­lée de longue date sur la côte, et compte plu­sieurs géné­ra­tions de juristes de rite mali­kite. C’est un détail déci­sif, plus impor­tant que tout goût pré­ten­du pour l’a­ven­ture. Ibn Bat­tu­ta n’est pas un mar­chand, pas un marin, pas un aven­tu­rier au sens où l’Eu­rope fabri­que­ra ce mot trois siècles plus tard. C’est un homme de droit, for­mé à un cor­pus, por­teur d’une com­pé­tence expor­table. Dans le monde qu’il s’ap­prête à tra­ver­ser, le fiqh mali­kite s’en­seigne de l’At­lan­tique au Sind ; un cadi magh­ré­bin peut, en théo­rie, exer­cer par­tout où l’is­lam a besoin d’un juge. Cette por­ta­bi­li­té du savoir juri­dique est l’in­fra­struc­ture invi­sible de tout son voyage. Elle explique com­ment un jeune homme par­ti sans argent peut, vingt ans plus tard, sié­ger comme cadi à Del­hi et aux Maldives.

Le nom lui-même mérite un détour. Ibn Bat­tu­ta signi­fie lit­té­ra­le­ment « fils de Bat­tu­ta », et bat­tu­ta est un dimi­nu­tif affec­tueux dont l’é­ty­mo­lo­gie reste dis­cu­tée — on l’a rap­pro­ché de bat­ta, la cane, ce qui don­ne­rait « le fils de la petite cane ». L’hy­po­thèse est sédui­sante et fré­quem­ment répé­tée ; elle n’est pas éta­blie. Les ono­mas­ti­ciens magh­ré­bins y voient plu­tôt un sobri­quet fami­lial figé, dont le sens s’est per­du bien avant le XIVe siècle. C’est le genre de ques­tion que le texte lui-même ne pose jamais : Ibn Bat­tu­ta ne s’in­ter­roge pas sur son nom, il l’énonce.

La phrase d’ou­ver­ture de la Rih­la est célèbre et vaut d’être consi­dé­rée pour ce qu’elle est — non pas un aveu spon­ta­né, mais un exorde tra­vaillé, mis en forme trente ans après. Le voya­geur y dit être par­ti seul, sans com­pa­gnon pour égayer la route, sans cara­vane à laquelle se joindre, pous­sé par une impul­sion irré­sis­tible et un désir long­temps nour­ri de visi­ter les sanc­tuaires. Il ajoute que ses parents étaient vivants et que la sépa­ra­tion lui pesa. Cette der­nière nota­tion, appa­rem­ment banale, devient rétros­pec­ti­ve­ment le fil noir du livre : il ne les rever­ra ni l’un ni l’autre.

Ce qu’il quitte, en 1325, c’est un Magh­reb mari­nide. Tan­ger relève des sul­tans de Fès, qui viennent d’é­chouer à reprendre pied dura­ble­ment en Espagne mais gardent Ceu­ta, Gibral­tar et une ambi­tion anda­louse intacte. Le détroit n’est pas une fron­tière : c’est une char­nière, un lieu de pas­sage que trois puis­sances — Mari­nides, Nas­rides de Gre­nade, Cas­tille — se dis­putent sans qu’au­cune ne le contrôle seule. Ibn Bat­tu­ta y revien­dra vingt-cinq ans plus tard, en sol­dat volon­taire d’une guerre qui n’au­ra pas lieu.


La route côtière du Magh­reb : Tlem­cen, Béjaïa, Tunis

Il part vers l’est, à âne, par la route qui longe la côte. Ce tra­cé n’a rien d’un choix per­son­nel : c’est l’axe unique, celui que les Romains avaient équi­pé de bornes et de relais, celui que les cara­vanes de pèle­rins empruntent depuis des siècles. Entre l’At­lan­tique et l’É­gypte, le Magh­reb ne se tra­verse pas d’une seule manière ; il se tra­verse d’une seule manière pra­ti­cable. Au nord, la mer et les cor­saires chré­tiens ; au sud, l’At­las puis le désert. Reste ce cou­loir de quelques dizaines de kilo­mètres de large, coin­cé entre mon­tagne et rivage, où les villes s’é­grènent à dis­tance de marche : Taza, Tlem­cen, Milia­na, Alger, Béjaïa, Constan­tine, Tunis.

À Tlem­cen, capi­tale des Abdal­wa­dides, il croise deux ambas­sa­deurs du sul­tan de Tunis sur le point de repar­tir. Un homme lui conseille de les suivre. Il s’é­quipe en trois jours et part à leur pour­suite, les rat­trape à Milia­na. Les deux envoyés y tombent malades — cha­leur d’é­té, dit le texte —, l’un meurt au bord d’un ruis­seau à quatre milles de la ville. Ibn Bat­tu­ta laisse le convoi et pour­suit avec des mar­chands tunisois.

Cette scène minus­cule contient tout le fonc­tion­ne­ment du voyage médié­val en Médi­ter­ra­née méri­dio­nale. On ne cir­cule pas seul, on s’a­grège. On se greffe sur un convoi diplo­ma­tique, puis sur une cara­vane mar­chande, puis sur un groupe de pèle­rins, et la com­po­si­tion du groupe change à chaque étape selon les hasards de la mala­die, des bri­gands et des sai­sons. La sécu­ri­té n’est pas four­nie par un État : elle est pro­duite par l’a­gré­ga­tion tem­po­raire. Le voya­geur soli­taire du pre­mier para­graphe cesse d’être soli­taire en quelques semaines, et ne le sera plus jamais vraiment.

À Béjaïa, il tombe malade à son tour. On lui conseille de res­ter, de vendre sa mon­ture et son bagage pour voya­ger plus léger ensuite. Il refuse dans une for­mule que le texte a rete­nue : si Dieu décrète sa mort, elle sera sur la route, le visage tour­né vers La Mecque. Il faut entendre là moins un trait de carac­tère qu’une pos­ture de genre. La rih­la — le récit de voyage en quête de savoir et de pèle­ri­nage — est une forme lit­té­raire consti­tuée, avec ses topoi. Le pèle­rin qui refuse de s’ar­rê­ter malade en est un.

Béjaïa, à ce moment, est une ville haf­side en déclin rela­tif mais encore active, dont les chan­tiers navals tra­vaillent le bois des mas­sifs kabyles et dont le nom a lais­sé une trace dans plu­sieurs langues euro­péennes : la bou­gie, en fran­çais, tire son nom de la cire que l’on y expor­tait. Les éty­mo­lo­gies de ce type par­sèment la Médi­ter­ra­née comme des dépôts de sédi­ment ; elles disent la bana­li­té des échanges bien mieux que les trai­tés com­mer­ciaux, parce qu’elles ont sur­vé­cu à l’ou­bli de ce qu’elles désignaient.

Il atteint Tunis vers sep­tembre 1325 et y reste plu­sieurs semaines. C’est là que se pro­duit un bas­cu­le­ment dis­cret dans son sta­tut. Quand la cara­vane de pèle­rins se forme pour le Hed­jaz, ses membres le dési­gnent comme leur cadi. Il a vingt et un ans, il n’a encore rien vu, mais il est le seul homme du groupe for­mé au droit. Pour la pre­mière fois, sa com­pé­tence lui achète une place. Ce méca­nisme se répé­te­ra jus­qu’à l’o­céan Indien.


De Tunis à Tri­po­li : le convoi, les mariages, la charge de cadi

La cara­vane quitte Tunis au début de novembre 1325 et suit la route côtière par Sousse, Sfax et Gabès, où dix jours de pluie conti­nue l’im­mo­bi­lisent. De Gabès à Tri­po­li, l’es­corte compte une cen­taine de cava­liers et un déta­che­ment d’ar­chers, pré­cau­tion suf­fi­sante pour tenir les pillards à distance.

À Sfax, Ibn Bat­tu­ta contracte un mariage avec la fille d’un notable tuni­sois. L’é­pouse le rejoint à Tri­po­li. Peu après, un dif­fé­rend avec le beau-père entraîne la sépa­ra­tion. Il épouse alors la fille d’un étu­diant de Fès et retarde la cara­vane d’un jour entier pour offrir la noce à tout le monde.

On lit par­fois ces épi­sodes comme des anec­dotes de galan­te­rie. Ils sont autre chose. Le mariage, dans ce contexte, est un ins­tru­ment logis­tique autant qu’af­fec­tif : il ins­crit le voya­geur dans un réseau de paren­té et d’o­bli­ga­tions, lui ouvre des mai­sons, garan­tit sa répu­ta­tion. Ibn Bat­tu­ta se marie­ra au moins une dizaine de fois au fil de trente ans, lais­sant des enfants sur trois conti­nents, ache­tant aus­si des esclaves — la Rih­la le dit sans détour et sans embar­ras. Le lec­teur contem­po­rain bute néces­sai­re­ment là-des­sus ; il faut le noter sans le lis­ser. Le monde qu’il décrit repose sur une éco­no­mie ser­vile dont il est un usa­ger ordi­naire, et son récit ne contient pas un mot de mise en question.

Ce que révèle aus­si la scène du fes­tin de noces, c’est le rap­port du voya­geur au temps. Retar­der une cara­vane entière d’une jour­née pour une fête sup­pose une auto­ri­té : celle du cadi dési­gné, mais sur­tout celle d’un rythme col­lec­tif qui n’est pas encore mesu­ré en coûts. Le convoi avance à la vitesse de ses malades, de ses pluies, de ses mariages. Cette élas­ti­ci­té du temps de dépla­ce­ment est un trait struc­tu­rel du bas­sin avant l’é­poque des marines à horaires. Elle dis­pa­raî­tra len­te­ment, et son effa­ce­ment est peut-être le chan­ge­ment le plus pro­fond sur­ve­nu en Médi­ter­ra­née entre le XIVe siècle et le XIXe.

De Tri­po­li, la cara­vane pousse vers l’est le long de la Syrte, cette côte basse, sans port véri­table, redou­tée depuis l’An­ti­qui­té pour ses hauts-fonds mou­vants. La géo­gra­phie ici com­mande abso­lu­ment : on longe, on ne navigue pas. Les mille cinq cents kilo­mètres qui séparent Tri­po­li d’A­lexan­drie sont l’un des rares seg­ments du lit­to­ral médi­ter­ra­néen où la mer, bor­dée de désert, cesse d’être une res­source. Le pèle­rin magh­ré­bin qui va vers l’O­rient tra­verse un vide, et ce vide explique pour­quoi le Magh­reb et l’É­gypte, pour­tant rive­rains de la même mer, ont si long­temps fonc­tion­né comme deux mondes distincts.


Alexan­drie, avril 1326 : le port et le phare

Il atteint Alexan­drie le 5 avril 1326, après quelque trois mille cinq cents kilo­mètres par­cou­rus en dix mois. La ville appar­tient alors au sul­ta­nat mame­louk bah­ride, à son apo­gée fis­cale et militaire.

Le pas­sage qu’il consacre au port est l’un des plus révé­la­teurs de tout le livre, et il faut le lire atten­ti­ve­ment. Il déclare n’a­voir vu, par­mi tous les ports du monde, aucun équi­valent à Alexan­drie sauf quatre : Qui­lon et Cali­cut sur la côte du Mala­bar, le port des Génois à Sou­dak en pays turc, et Zay­tun en Chine.

Arrê­tons-nous là. Un homme de Tan­ger, au XIVe siècle, classe le port d’A­lexan­drie dans une série qui va de la Cri­mée au Kera­la et à la mer de Chine. Cette phrase, à elle seule, des­sine un espace men­tal. La Médi­ter­ra­née n’y est pas un monde clos com­pa­ré à lui-même : c’est un seg­ment d’un réseau plus vaste, dont les nœuds sont com­men­su­rables. Alexan­drie vaut Cali­cut. Le poivre du Mala­bar arrive dans les entre­pôts alexan­drins par Aden et la mer Rouge, les Véni­tiens et les Génois viennent l’y ache­ter, et le prix de la livre de poivre à Bruges dépend en der­nier res­sort de la mous­son du golfe du Ben­gale. Ibn Bat­tu­ta ne théo­rise rien de tout cela — il n’est pas éco­no­miste —, mais son échelle de com­pa­rai­son enre­gistre le sys­tème. Il faut noter au pas­sage qu’il inclut sans hési­ta­tion dans sa liste un comp­toir tenu par des chré­tiens : Sou­dak. Le réseau qu’il décrit ne s’ar­rête pas aux limites de l’islam.

Ce que le texte ne dit pas, et qu’il faut ajou­ter pour com­prendre ce qu’il voit, c’est le méca­nisme pré­cis de cette richesse. Les épices de l’o­céan Indien remontent la mer Rouge jus­qu’aux ports égyp­tiens, puis le Nil, puis atteignent Alexan­drie par le canal et les canaux du del­ta. L’o­pé­ra­tion est entre les mains d’un groupe de grands négo­ciants musul­mans que les sources appellent les Kari­mi, dont l’o­ri­gine du nom reste dis­cu­tée et qui opèrent d’A­den au Caire avec des capi­taux consi­dé­rables. Ils vendent aux Latins, qui n’ont pas le droit de remon­ter au-delà d’A­lexan­drie. Le sul­tan mame­louk pré­lève au pas­sage, et cette taxe consti­tue l’une des res­sources majeures de son État mili­taire. Trois mono­poles emboî­tés — les Kari­mi sur l’a­mont, le sul­tan sur le tran­sit, les Ita­liens sur l’a­val — se par­tagent la marge d’un poivre qui a tra­ver­sé un océan. Le sys­tème tien­dra jus­qu’à ce que les Por­tu­gais, cent cin­quante ans plus tard, court-cir­cuitent le pas­sage par la mer Rouge en dou­blant l’A­frique. La chute d’A­lexan­drie comme place mon­diale ne vien­dra pas d’une conquête mais d’une modi­fi­ca­tion de trajet.

C’est à Alexan­drie qu’in­ter­vient l’é­pi­sode le plus sou­vent cité de ses débuts. Il séjourne trois jours chez un ascète nom­mé Burhan al-Din, dit le Boi­teux, qui lui déclare per­ce­voir en lui un goût des voyages loin­tains et l’en­joint de saluer, en son nom, ses trois frères : Farid al-Din en Inde, Rukn al-Din au Sind, Burhan al-Din en Chine. Un autre homme pieux, Cheikh al-Mur­shi­di, inter­prète un de ses rêves dans le même sens.

L’é­pi­sode est mani­fes­te­ment construit après coup. Il four­nit au récit sa légi­ti­ma­tion reli­gieuse — le voyage n’est plus errance mais accom­plis­se­ment d’une parole sainte — et il annonce en trois noms l’en­semble de l’i­ti­né­raire à venir. Aucun his­to­rien sérieux ne le traite comme un compte ren­du lit­té­ral. Sa pré­sence dans le texte nous apprend en revanche quelque chose de réel sur le monde de 1326 : que les réseaux sou­fis consti­tuaient une trame d’hos­pi­ta­li­té conti­nue de l’É­gypte à la Chine, que l’on pou­vait se recom­man­der d’un cheikh à mille lieues de là, et qu’un frère en reli­gion à Quanz­hou était une pos­si­bi­li­té que per­sonne, à Alexan­drie, ne trou­vait absurde.

Reste le phare. Ibn Bat­tu­ta le visite lors de ce pre­mier pas­sage et le décrit comme un bâti­ment car­ré s’é­lan­çant dans le ciel, dont une face est en ruine, l’en­trée sur­éle­vée au-des­sus du sol. Il y pénètre, note les chambres à l’in­té­rieur, l’ou­ver­ture de la porte. Vingt-trois ans plus tard, reve­nant d’O­rient, il retourne sur le site et constate qu’il est réduit à un tas de décombres inaccessible.

Ce double témoi­gnage, à une géné­ra­tion d’in­ter­valle, est l’un des rares docu­ments datant pré­ci­sé­ment l’a­go­nie du monu­ment — sans doute ache­vée par les séismes du XIVe siècle. Il vaut aus­si comme signe du rap­port de l’au­teur au pas­sé antique : il décrit avec exac­ti­tude, mesure l’en­trée, remarque la ruine, et n’é­prouve aucune émo­tion archéo­lo­gique. Le phare l’in­té­resse comme construc­tion, non comme ves­tige d’une civi­li­sa­tion dis­pa­rue. Le regard mélan­co­lique sur les ruines païennes est une inven­tion plus tar­dive, et lar­ge­ment européenne.


Le Caire mame­louk et le détour man­qué vers la mer Rouge

Du del­ta il gagne Le Caire, où il reste envi­ron un mois. La ville est alors pro­ba­ble­ment la plus peu­plée du monde médi­ter­ra­néen, siège d’un État mili­taire dont l’é­lite est com­po­sée d’es­claves affran­chis venus des steppes kipt­chak et du Cau­case. Ibn Bat­tu­ta décrit les madra­sas, les hôpi­taux, les fon­da­tions pieuses. Cette insis­tance sur le waqf — la fon­da­tion cha­ri­table inalié­nable — tra­verse tout le livre et consti­tue l’une de ses contri­bu­tions docu­men­taires les plus solides. Il note à Damas qu’il existe des fon­da­tions pour marier les filles sans dot, pour finan­cer les pèle­rins, pour paver les rues, et jus­qu’à une fon­da­tion des­ti­née à rem­pla­cer la vais­selle bri­sée par les domes­tiques — il raconte avoir vu un jeune esclave lais­ser tom­ber un plat de por­ce­laine chi­noise dans une ruelle et être ren­voyé vers l’ad­mi­nis­tra­teur d’un tel legs.

Le détail est pré­cieux à double titre. D’a­bord parce qu’il éclaire l’ins­ti­tu­tion : le waqf est le méca­nisme par lequel les socié­tés isla­miques médié­vales financent dura­ble­ment l’ur­bain, hors bud­get de l’É­tat, sur des reve­nus fon­ciers immo­bi­li­sés à per­pé­tui­té. Ensuite parce que la por­ce­laine, dans cette ruelle de Damas, est chi­noise. Un plat de Jing­dez­hen se casse dans une rue syrienne en 1326 et le sys­tème pré­voit son rem­pla­ce­ment. Les grandes routes ne sont pas des abs­trac­tions car­to­gra­phiques : elles abou­tissent à des objets ordi­naires, dans des mains d’enfants.

Du Caire, il tente une pre­mière fois de gagner La Mecque par la haute Égypte et le port d’Ayd­hab, sur la mer Rouge. La route est cou­pée — révolte des Bed­ja, navires détruits. Il fait demi-tour, remonte le Nil, revient au Caire, et décide de pas­ser par la Syrie. Cet échec est struc­tu­rant : c’est lui qui l’a­mène à Damas, donc à la cara­vane de pèle­ri­nage syrienne, donc à la longue boucle orien­tale qui sui­vra. Une révolte tri­bale sur la côte sou­da­naise inflé­chit ain­si trente ans d’i­ti­né­raire. Le voyage n’a pas de plan ; il a des obstacles.


Damas, Rama­dan 1326 : les cer­ti­fi­cats et les chaînes de transmission

Il arrive à Damas et y passe le mois de Rama­dan. La ville est le second pôle de l’É­tat mame­louk, dotée de la Grande Mos­quée omeyyade, d’un réseau dense de madra­sas et d’une concen­tra­tion de savants sans équi­valent en Syrie.

Ce qu’il y fait relève d’une pra­tique qu’il est essen­tiel de com­prendre pour sai­sir la logique de sa vie entière : il col­lecte des ija­zat, des licences de trans­mis­sion. Une ija­za est l’au­to­ri­sa­tion déli­vrée par un maître à un élève de retrans­mettre à son tour un texte, un recueil de hadiths, un trai­té. Elle est nomi­na­tive, elle s’ins­crit dans une chaîne remon­tant idéa­le­ment au pre­mier trans­met­teur, et elle consti­tue un capi­tal. Ibn Bat­tu­ta en accu­mule à Damas auprès de plu­sieurs dizaines de savants.

C’est là que se joue la dimen­sion la plus mécon­nue de son voyage. Nous le lisons comme un explo­ra­teur ; ses contem­po­rains le voyaient comme un homme consti­tuant un patri­moine scien­ti­fique por­table. Chaque étape est aus­si une opé­ra­tion d’ac­cré­di­ta­tion. Le réseau de la rih­la savante — par­cou­rir le monde pour entendre les maîtres — pré­cède de plu­sieurs siècles la mobi­li­té étu­diante moderne et repose sur le même pos­tu­lat : un savoir n’est plei­ne­ment trans­mis que de bouche à oreille, avec la chaîne de ceux qui l’ont porté.

Damas est aus­si, pour la Médi­ter­ra­née, un point de bas­cule. La ville n’est pas un port ; elle en dépend abso­lu­ment. Son débou­ché est la côte liba­naise et pales­ti­nienne, dont les Mame­louks ont sys­té­ma­ti­que­ment déman­te­lé les ins­tal­la­tions por­tuaires après la recon­quête des places franques, à la fin du XIIIe siècle, pré­ci­sé­ment pour empê­cher tout retour croi­sé par la mer. Le résul­tat est para­doxal : un État puis­sant qui a déli­bé­ré­ment affai­bli son propre lit­to­ral, et qui laisse aux marines ita­liennes le mono­pole du trans­port. Cette déci­sion stra­té­gique, prise deux géné­ra­tions avant le pas­sage d’Ibn Bat­tu­ta, explique une scène que nous ren­con­tre­rons plus loin — un voya­geur musul­man tra­ver­sant la Médi­ter­ra­née orien­tale sur un bateau génois, faute de bateau musulman.


Ce que le texte doit à Ibn Jubayr et à al-Abdari

Il faut inter­rompre ici le récit pour poser le pro­blème que tout lec­teur de la Rih­la ren­contre tôt ou tard.

Ibn Bat­tu­ta n’a tenu aucun jour­nal. Le texte que nous lisons a été dic­té vingt-cinq à trente ans après les faits, à Fès, à un let­tré gre­na­din, sur com­mande d’un sul­tan. Or les pas­sages consa­crés à Damas, à La Mecque, à Médine et à plu­sieurs villes du Proche-Orient reprennent — par­fois presque mot pour mot — le récit d’Ibn Jubayr, voya­geur anda­lou du XIIe siècle. De même, la plu­part des des­crip­tions pales­ti­niennes pro­viennent d’al-Abda­ri, voya­geur magh­ré­bin du XIIIe.

Ce constat, éta­bli par la phi­lo­lo­gie du XIXe et du XXe siècle, n’a jamais été sérieu­se­ment contes­té. Ce qui reste dis­cu­té, c’est son inter­pré­ta­tion. Trois lec­tures coexistent.

La pre­mière, la plus sévère, tient la Rih­la pour par­tiel­le­ment fabri­quée : Ibn Bat­tu­ta n’au­rait pas vu tout ce qu’il décrit, et aurait com­blé les lacunes de sa mémoire par des emprunts et des ouï-dire. Les cibles habi­tuelles de cette cri­tique sont le voyage sur la Vol­ga jus­qu’à Bul­ghar, la mis­sion en Chine, l’ex­cur­sion au Yémen, le tra­jet de Balkh à Bis­tam, et — ce qui nous concerne direc­te­ment — l’en­semble du périple anatolien.

La deuxième lec­ture, aujourd’­hui domi­nante chez les spé­cia­listes, consi­dère que la ques­tion est mal posée. La Rih­la ne relève pas du genre du témoi­gnage indi­vi­duel mais d’un genre com­po­site, où la des­crip­tion d’une ville doit être com­plète et conforme, quitte à mobi­li­ser l’au­to­ri­té d’un pré­dé­ces­seur. Décrire Damas en repre­nant Ibn Jubayr n’é­tait pas un pla­giat mais l’in­verse : la manière cor­recte de faire, celle qui ins­crit le nou­veau récit dans une tra­di­tion attes­tée. Le livre serait ain­si une œuvre de com­po­si­tion, assem­blant l’ex­pé­rience du voya­geur, le savoir du rédac­teur, les témoi­gnages recueillis et les auto­ri­tés écrites.

La troi­sième insiste sur la part d’Ibn Juzayy, dont on ignore l’é­ten­due exacte. Le rédac­teur ne se cache pas : il inter­vient à la pre­mière per­sonne à plu­sieurs reprises, ajoute des vers, com­plète les des­crip­tions de lieux qu’il connaît per­son­nel­le­ment — Gibral­tar, notam­ment, dont il donne un déve­lop­pe­ment enflam­mé. La fron­tière entre les deux voix n’est pas tou­jours signalée.

Aucune de ces lec­tures n’an­nule le docu­ment. Elle en déplace l’u­sage. La Rih­la est un témoi­gnage médiocre sur les dépla­ce­ments pré­cis d’un indi­vi­du et un témoi­gnage excep­tion­nel sur ce qu’un let­tré magh­ré­bin du XIVe siècle savait, croyait savoir et jugeait digne d’être rap­por­té du monde habi­té. Les deux ne sont pas du même ordre, et confondre l’un avec l’autre est l’er­reur constante de la lit­té­ra­ture de vulgarisation.

Il faut ajou­ter que les contem­po­rains n’é­taient pas dupes. La tra­di­tion rap­porte que les récits d’Ibn Bat­tu­ta sus­ci­tèrent à Fès une incré­du­li­té géné­rale, et qu’un haut per­son­nage de la cour aurait objec­té qu’il ne fal­lait pas tenir pour faux ce qui n’est qu’in­ha­bi­tuel. L’a­nec­dote est fré­quem­ment attri­buée à Ibn Khal­doun, qui séjour­na lon­gue­ment à Fès et fut le contem­po­rain exact du voya­geur. Je la donne sous réserve : je n’ai pas pu en véri­fier la loca­li­sa­tion exacte dans la Muqad­di­ma, et elle cir­cule sur­tout par cita­tion indirecte.


Lat­ta­quié-Ala­nya : tra­ver­ser sur un navire génois

Après le pèle­ri­nage, l’I­rak, la Perse, le Yémen et l’A­frique orien­tale, Ibn Bat­tu­ta revient à La Mecque, y séjourne, et forme le pro­jet de gagner l’Inde. Le sul­tan de Del­hi, Muham­mad ibn Tugh­luq, recrute des let­trés étran­gers à prix d’or ; la nou­velle cir­cule jus­qu’au Hed­jaz. Encore faut-il y aller. Le voya­geur choi­sit un iti­né­raire par le nord : remon­ter en Syrie, tra­ver­ser l’A­na­to­lie, gagner les steppes de la Horde d’Or, et redes­cendre par l’A­sie centrale.

C’est ain­si qu’il se retrouve à Lat­ta­quié, sur la côte syrienne, embar­quant pour Ala­nya — ‘Alaya, sur la côte sud de l’A­na­to­lie — à bord d’une grande galère mar­chande appar­te­nant à des Génois.

Cette phrase de quelques mots mérite d’être dépliée. Nous sommes vers 1330 ou 1331. Un juriste musul­man magh­ré­bin, se ren­dant d’un ter­ri­toire mame­louk à un ter­ri­toire turc, emprunte un navire chré­tien, conduit par un équi­page chré­tien, dans une mer où les mêmes chré­tiens pra­tiquent la course contre les musul­mans. Il pré­cise que les Génois le trai­tèrent bien et ne lui firent rien payer.

Il n’y a là aucune contra­dic­tion pour les acteurs de l’é­poque. La Médi­ter­ra­née du XIVe siècle est un espace où la guerre de course et le com­merce régu­lier coexistent en per­ma­nence, sou­vent por­tés par les mêmes ports et par­fois par les mêmes hommes. Gênes et Venise ont des trai­tés avec le sul­tan du Caire ; leurs consuls résident à Alexan­drie ; leurs galères trans­portent indif­fé­rem­ment des pèle­rins musul­mans, des épices indiennes et des esclaves cir­cas­siens des­ti­nés à l’ar­mée mame­louke. Ce der­nier point est le plus ver­ti­gi­neux : les navires ita­liens four­nissent au sul­ta­nat mame­louk la matière pre­mière humaine de sa caste mili­taire, laquelle sert entre autres à conte­nir les croisades.

La domi­na­tion des marines ita­liennes sur le trans­port en Médi­ter­ra­née orien­tale est, à cette date, presque totale. Elle ne résulte pas d’une supé­rio­ri­té tech­nique écra­sante mais d’un ensemble de choix poli­tiques — dont le déman­tè­le­ment mame­louk des ports levan­tins — et d’une orga­ni­sa­tion du cré­dit que les États musul­mans rive­rains n’ont pas répli­quée. La consé­quence, sur la longue durée, est mas­sive : à par­tir du XIIIe siècle, la cir­cu­la­tion mari­time dans le bas­sin orien­tal est majo­ri­tai­re­ment assu­rée par des acteurs chré­tiens, y com­pris pour des besoins musul­mans. Ibn Bat­tu­ta en fait l’ex­pé­rience sans com­men­taire par­ti­cu­lier. Il monte à bord, il paie ou ne paie pas, il débarque à Ala­nya. Le fait qu’il ne le remarque pas est pré­ci­sé­ment ce qui prouve la bana­li­té de la chose.


Anta­lya et la côte : les bey­liks mari­times et la course égéenne

Il touche terre à Ala­nya, remonte la côte jus­qu’à Anta­lya. La ville est décrite comme vaste et bien bâtie, et sur­tout comme une ville com­par­ti­men­tée : les mar­chands chré­tiens dans un quar­tier fer­mé de murs et de portes qu’on ver­rouille la nuit, les Grecs dans un autre, éga­le­ment clos, les Juifs dans un troi­sième, les Turcs et le gou­ver­neur dans un qua­trième, cha­cun avec sa propre enceinte.

Cette des­crip­tion est un docu­ment urbain de pre­mier ordre. Le quar­tier fer­mé par ses portes est le fon­da­co — l’a­rabe fun­duq, le grec pan­do­kheion, l’au­berge-entre­pôt où réside une com­mu­nau­té mar­chande étran­gère sous le régime de son consul, avec sa cha­pelle, son four, ses balances. Le mot a voya­gé dans les deux sens : d’un terme grec dési­gnant l’hô­tel­le­rie, il est pas­sé à l’a­rabe, puis est reve­nu en ita­lien pour dési­gner l’ins­ti­tu­tion com­mer­ciale. Alexan­drie, Tunis, Acre, Constan­ti­nople, Anta­lya : par­tout où le com­merce inter­na­tio­nal s’exerce entre com­mu­nau­tés de reli­gions dif­fé­rentes, la même solu­tion spa­tiale appa­raît. Ce n’est pas une ségré­ga­tion subie, c’est une archi­tec­ture juri­dique. Le quar­tier fer­mé garan­tit l’ap­pli­ca­tion du droit propre à chaque com­mu­nau­té, la sécu­ri­té des mar­chan­dises et la per­cep­tion des taxes. Le voya­geur qui décrit Anta­lya décrit ain­si, sans le nom­mer, le dis­po­si­tif stan­dard du com­merce médi­ter­ra­néen depuis le XIe siècle.

Anta­lya, Milas, Balat, Éphèse, Izmir : la côte ana­to­lienne, à la date de son pas­sage, est le foyer d’une acti­vi­té de course intense. Les bey­liks mari­times — Men­teşe au sud, Aydın au centre — arment des flottes qui raz­zient les îles de l’É­gée et les côtes grecques, rap­por­tant esclaves et butin. Cette éco­no­mie de la course est ce qui pro­voque, quelques années après le pas­sage d’Ibn Bat­tu­ta, la for­ma­tion de ligues navales latines asso­ciant Venise, l’Hos­pi­tal de Rhodes, Chypre et la papau­té, dont l’ob­jec­tif est pré­ci­sé­ment de détruire la marine d’Izmir.

Il faut voir la struc­ture. Les mêmes ports pro­duisent simul­ta­né­ment trois acti­vi­tés que nous avons l’ha­bi­tude de sépa­rer : le com­merce régu­lier avec les Latins, la course contre les Latins, et l’hos­pi­ta­li­té gra­tuite envers les voya­geurs musul­mans. Un arma­teur d’É­phèse peut vendre de l’a­lun à des Génois en juin et cap­tu­rer des pay­sans chiotes en sep­tembre. Ce n’est pas une contra­dic­tion morale, c’est un régime éco­no­mique : la course est une forme d’ex­trac­tion par­mi d’autres, réglée par des usages, tari­fée par les rachats, et com­pa­tible avec des trai­tés. Elle dure­ra, sur les deux rives, jus­qu’au XIXe siècle.

Ibn Bat­tu­ta n’y voit rien d’a­nor­mal. Il reçoit à plu­sieurs reprises, comme cadeau de prince, des esclaves grecs — dont l’un est expli­ci­te­ment pré­sen­té comme pro­ve­nant d’une prise. Il note ailleurs qu’une jeune femme grecque de sa mai­son lui don­ne­ra un enfant. La chaîne qui va de la raz­zia côtière au cadeau diplo­ma­tique et à la domes­ti­ci­té du voya­geur est, dans le texte, entiè­re­ment visible et jamais com­men­tée. C’est l’un des endroits où la Rih­la est la plus pré­cieuse et la plus déran­geante : elle docu­mente de l’in­té­rieur, et sans la moindre dis­tance, l’un des méca­nismes fon­da­men­taux de l’é­co­no­mie médi­ter­ra­néenne médiévale.


L’A­na­to­lie des bey­liks : les akhis, l’hos­pi­ta­li­té comme institution

Il débarque dans une Ana­to­lie sans centre. Le sul­ta­nat seld­jou­kide de Rum, désar­ti­cu­lé par la tutelle mon­gole puis par l’ef­fon­dre­ment de l’Il­kha­nat, a lais­sé place à une mosaïque de prin­ci­pau­tés turques — les bey­liks — dont aucune ne domine encore les autres. Cer­taines sont côtières et pra­tiquent la course mari­time, d’autres sont conti­nen­tales et vivent de l’é­le­vage et des routes. Le pays qu’il tra­verse est en train de deve­nir turc et musul­man sans que le pro­ces­sus soit ache­vé : les popu­la­tions grecques y sont encore nom­breuses, les églises debout, les langues mêlées.

C’est dans ce pays qu’Ibn Bat­tu­ta ren­contre l’ins­ti­tu­tion qui va le plus le frap­per, et sur laquelle son témoi­gnage consti­tue une source de pre­mier ordre : les akhis.

Le mot vient de l’a­rabe akh, frère. Les confré­ries d’a­khis sont issues de la futuw­wa, tra­di­tion de « che­va­le­rie » urbaine attes­tée depuis le cali­fat abbas­side, réor­ga­ni­sée en Ana­to­lie autour des corps de métiers. Chaque quar­tier, chaque bourg pos­sède sa loge, diri­gée par un akhi élu par ses pairs, regrou­pant les jeunes hommes des métiers — tan­neurs, sel­liers, tis­se­rands. La loge sert d’a­te­lier, de lieu de vie com­mune, de foyer de dévo­tion sou­fie et d’au­berge pour les voyageurs.

Ibn Bat­tu­ta décrit leur fonc­tion­ne­ment avec une pré­ci­sion qui sug­gère l’ob­ser­va­tion directe : les membres tra­vaillent la jour­née, apportent le soir le pro­duit de leur tra­vail à l’a­khi, qui l’emploie à ache­ter la nour­ri­ture, les fruits et les bou­gies pour l’ac­cueil des étran­gers. Il note qu’il n’existe nulle part au monde de gens plus empres­sés envers les hôtes de pas­sage, et qu’on en trouve dans chaque dis­trict, chaque ville, chaque village.

Une scène résume tout. À Ladhiq — Deniz­li —, à peine arri­vé, des hommes se sai­sissent de ses affaires. Il ne com­prend pas leur langue, croit à un vol, s’in­quiète. Un autre groupe sur­vient et la dis­pute manque de tour­ner à la bagarre. Il finit par apprendre, par un pèle­rin ara­bo­phone, qu’il s’a­git de deux confré­ries rivales se dis­pu­tant l’hon­neur de l’hé­ber­ger. On tire au sort. Il loge chez les pre­miers, puis chez les seconds.

Le comique de la situa­tion ne doit pas mas­quer sa por­tée. L’hos­pi­ta­li­té, ici, n’est pas une ver­tu indi­vi­duelle : c’est un capi­tal sym­bo­lique en com­pé­ti­tion, une mon­naie de pres­tige entre cor­po­ra­tions. Elle consti­tue aus­si une infra­struc­ture de cir­cu­la­tion. Un voya­geur pauvre peut tra­ver­ser l’A­na­to­lie de part en part en dor­mant chaque nuit dans une loge d’a­khis, sans payer. Cela signi­fie qu’un espace poli­ti­que­ment frag­men­té peut être socia­le­ment conti­nu — et c’est l’une des obser­va­tions les plus fortes que la Rih­la per­mette de faire sur le bas­sin médi­ter­ra­néen dans son ensemble. La frag­men­ta­tion poli­tique n’im­plique pas la fer­me­ture. Elle peut même s’ac­com­pa­gner d’une den­si­té de soli­da­ri­tés que les États cen­tra­li­sés n’en­tre­tiennent pas.

Les akhis joue­ront un rôle consi­dé­rable dans la struc­tu­ra­tion sociale des futures terres otto­manes. Leurs loges, leurs codes, leur arti­cu­la­tion entre métier et confré­rie sur­vi­vront dans les cor­po­ra­tions urbaines de l’Em­pire pen­dant des siècles.


La langue, l’in­ter­prète et le per­san de cour

La scène de Deniz­li, où il croit être volé alors qu’on se dis­pute l’hon­neur de l’hé­ber­ger, repose sur un fait que le récit men­tionne à peine et qui com­mande pour­tant tout le voyage : il ne com­prend pas ce qu’on lui dit.

Ibn Bat­tu­ta parle arabe. Il a appris le per­san, langue de culture et d’ad­mi­nis­tra­tion de tout l’O­rient isla­mique, du Bos­phore au Ben­gale — c’est en per­san qu’il ser­vi­ra à Del­hi, en per­san qu’il conver­se­ra avec les princes turcs et mon­gols. Mais il ne parle pas turc, ni grec, ni tamoul, ni chi­nois. Sur l’im­mense majo­ri­té de son iti­né­raire, il dépend d’intermédiaires.

Ces inter­mé­diaires appa­raissent constam­ment dans le texte, presque tou­jours sans nom et sans épais­seur : un pèle­rin ara­bo­phone ren­con­tré à Deniz­li, un juriste qui tra­duit devant un sul­tan, un com­pa­gnon de route qui négo­cie un prix. Ils sont l’in­fra­struc­ture invi­sible du récit. Chaque anec­dote rap­por­tée à la pre­mière per­sonne a pro­ba­ble­ment tran­si­té par la bouche d’un tiers, avec ce que cela sup­pose d’ap­proxi­ma­tions, de poli­tesses ajou­tées et de mal­en­ten­dus non détec­tés. Le lec­teur qui cherche dans la Rih­la la voix des popu­la­tions tra­ver­sées y trouve en réa­li­té la voix des let­trés ara­bo­phones ou per­sa­no­phones qui ser­vaient de relais.

Ce constat n’af­fai­blit pas le docu­ment ; il le situe. Ce qu’Ibn Bat­tu­ta décrit avec le plus de jus­tesse — les ins­ti­tu­tions juri­diques, les fon­da­tions pieuses, les pro­to­coles de cour, les usages sou­fis — sont pré­ci­sé­ment les domaines pour les­quels un voca­bu­laire com­mun exis­tait d’un bout à l’autre du monde isla­mique. Ce qu’il décrit le moins bien — la vie des pay­sans, les langues locales, les cou­tumes non arabes — sont ceux où l’in­ter­prète man­quait ou ne ser­vait à rien.

Il y a là une leçon géné­rale sur la Médi­ter­ra­née médié­vale. Elle n’é­tait pas poly­glotte au sens où cha­cun aurait par­lé plu­sieurs langues ; elle fonc­tion­nait par langues de relais super­po­sées. L’a­rabe pour le droit et la reli­gion, le per­san pour la cour et la poé­sie de l’O­rient, le grec pour l’ad­mi­nis­tra­tion byzan­tine rési­duelle, le latin pour la chan­cel­le­rie latine, et sur les quais un com­po­site pra­tique — le futur sabir, dont les attes­ta­tions for­melles sont plus tar­dives mais dont le besoin est déjà évident. Aucun de ces registres ne couvre tout le bas­sin. Un homme culti­vé peut tra­ver­ser trois conti­nents en en maî­tri­sant deux, à condi­tion de trou­ver, à chaque étape, quel­qu’un qui en maî­trise un autre.

C’est pro­ba­ble­ment l’ob­ser­va­tion la plus durable qu’on puisse tirer de son par­cours. La connec­ti­vi­té médi­ter­ra­néenne n’a jamais repo­sé sur une langue com­mune. Elle a repo­sé sur la dis­po­ni­bi­li­té per­ma­nente de traducteurs.


Bir­gi, Deniz­li, Bur­sa : les cours turques et le futur ottoman

De cour en cour, il col­lecte des cadeaux — che­vaux, vête­ments d’hon­neur, esclaves, pièces d’or. Il visite Anta­lya, Eğir­dir, Milas, Bir­gi, Konya, Erzu­rum, Aya­so­luk, Izmir, Bur­sa, Iznik. Il est reçu par des princes dont l’his­toire retien­dra sur­tout deux noms.

Le pre­mier est Umur, fils d’Aydın, maître d’Iz­mir, qui devien­dra le grand cor­saire de la mer Égée et l’al­lié le plus effi­cace de Byzance avant que les flottes latines ne finissent par le tuer sous les murs de sa propre ville. Le second est Orhan, fils d’Os­man, à Bur­sa. Ibn Bat­tu­ta le décrit comme le plus grand des rois tur­co­mans, le plus riche en terres, en troupes et en argent, et note qu’il pos­sède près de cent for­te­resses, qu’il passe son temps à les ins­pec­ter et ne demeure jamais un mois entier dans une même ville.

Cette nota­tion est extra­or­di­naire par ce qu’elle ignore. Nous savons qu’O­rhan est le second sou­ve­rain d’une dynas­tie qui régne­ra six siècles sur trois conti­nents. Ibn Bat­tu­ta, lui, voit un chef par­mi d’autres, riche mais nomade dans ses habi­tudes, dont la prin­ci­pale carac­té­ris­tique est de ne pas res­ter en place. Il ne pro­phé­tise rien. Il classe. C’est cette absence de pers­pec­tive rétros­pec­tive qui donne à son témoi­gnage sa valeur : il enre­gistre l’é­tat d’un sys­tème avant que l’un de ses élé­ments ne l’absorbe.

À Iznik, il est reçu par l’é­pouse d’O­rhan, qu’il qua­li­fie de femme pieuse et excel­lente — la femme que la tra­di­tion otto­mane connaî­tra sous le nom de Nilü­fer Hatun. Cette place accor­dée aux femmes des cours turques revient plu­sieurs fois dans les pages ana­to­liennes et sur­prend visi­ble­ment le juriste mali­kite. Il note plus tard, chez les Turcs de la Horde, le rang consi­dé­rable des épouses, leur liber­té de mou­ve­ment, la défé­rence que leur témoignent les maris. Il ne s’en indigne pas ; il constate un écart entre l’ordre social qu’il a appris à Tan­ger et celui qu’il observe. Cet écart tra­verse tout le livre. Il en consti­tue, pour l’his­to­rien, l’un des meilleurs ins­tru­ments de mesure.

À Aya­so­luk, l’an­cienne Éphèse, il décrit une grande et ancienne ville véné­rée des Grecs, pos­sé­dant une vaste église bâtie en pierres de taille de dix cou­dées et plus. C’est une note d’une exac­ti­tude presque archéo­lo­gique — les blocs antiques réem­ployés, la masse de la basi­lique Saint-Jean —, et elle vient d’un homme qui, à Alexan­drie, n’a pas éprou­vé le besoin de s’é­mou­voir devant le phare. Le regard est tech­nique, com­pa­ra­tif, celui d’un homme qui a vu beau­coup de bâti­ments et qui les mesure.


Sinop, la mer Noire, Constan­ti­nople : la sor­tie du bassin

En novembre 1331, il quitte les régions égéennes pour remon­ter vers le nord avec un petit groupe : quelques com­pa­gnons, deux jeunes esclaves, une esclave, des che­vaux, les cadeaux accu­mu­lés. Le tra­jet tourne mal. Un fleuve en crue leur barre le pas­sage. Un guide les égare — volon­tai­re­ment, com­pren­dra-t-il, puis­qu’il réclame ensuite une ran­çon. L’hi­ver arrive, ils manquent de mou­rir de froid. Ils atteignent enfin Sinop, sur la mer Noire, où il faut attendre plus d’un mois que le temps se lève et que les navi­ga­tions reprennent.

Puis la tra­ver­sée vers la Cri­mée : trois jours de tem­pête, le navire manque de cha­vi­rer, ils touchent terre près de Kertch.

Ce moment mérite d’être noté comme une fron­tière. Ibn Bat­tu­ta quitte le monde médi­ter­ra­néen. Il entre dans l’es­pace de la Horde d’Or, puis dans celui du Kha­nat de Dja­gha­taï, puis dans l’Inde. Il ne revien­dra sur les rivages de la Médi­ter­ra­née que dix-sept ans plus tard, et ce sera pour ren­trer chez lui.

Une excur­sion, pour­tant, l’y ramène briè­ve­ment. Depuis les steppes, il accom­pagne — dit-il — une épouse byzan­tine du khan Özbeg, retour­nant à Constan­ti­nople pour ses couches. Il décrit la ville, Sainte-Sophie qu’il ne peut visi­ter faute de vou­loir se pros­ter­ner devant la croix, un entre­tien avec l’empereur, une conver­sa­tion avec un reli­gieux ortho­doxe à pro­pos de Jéru­sa­lem. La data­tion de cet épi­sode oscille selon les recons­ti­tu­tions entre la fin de 1332 et 1334, et l’en­semble de l’é­pi­sode est l’un des plus dis­cu­tés du livre : la chro­no­lo­gie interne de la Rih­la, à cet endroit, ne se referme pas.

C’est l’oc­ca­sion de dire un mot du pro­blème géné­ral. Les dates que donne le texte, confron­tées aux évé­ne­ments datés par ailleurs — règnes, batailles, décès de sou­ve­rains —, pro­duisent des impos­si­bi­li­tés : des tra­jets qui pren­draient moins de temps qu’il n’en faut, des ren­contres avec des princes déjà morts ou pas encore au pou­voir. Les ten­ta­tives de recons­truc­tion de la chro­no­lo­gie réelle occupent les spé­cia­listes depuis un siècle et demi ; celle qui fait auto­ri­té conclut à un déca­lage de plu­sieurs années sur la période 1327–1332, en sup­po­sant notam­ment un séjour à La Mecque plus court que ce que le texte affirme. Aucune recons­truc­tion n’emporte l’adhé­sion générale.


Le retour de 1348–1349 : la peste, la Sar­daigne, Tanger

Il rentre par où il était par­ti, ou presque. Vingt-deux ans après l’a­voir quit­tée, il retrouve la Syrie en 1348. Il y apprend que son père est mort quinze ans plus tôt.

Et il y trouve la peste.

Le témoi­gnage qu’il livre sur la Peste noire en Orient est l’un des plus cités de toute la lit­té­ra­ture médié­vale, et le seul récit de voyage dont l’au­teur pré­tende avoir tra­ver­sé la pan­dé­mie sur plu­sieurs mil­liers de kilo­mètres. À Damas, en juillet 1348, il rap­porte avoir vu la popu­la­tion entière — musul­mans, juifs et chré­tiens mêlés, por­tant Torah et Évan­giles — sor­tir de la ville à jeun, à l’aube, pour une prière roga­toire com­mune contre le fléau. Il ajoute que Dieu allé­gea l’é­pi­dé­mie et que la mor­ta­li­té y res­ta infé­rieure à celle du Caire.

Ce pas­sage a fait cou­ler beau­coup d’encre. Sa valeur his­to­rique est débat­tue : il est iso­lé, les chro­ni­queurs damas­cènes contem­po­rains en donnent des ver­sions diver­gentes, et la scène d’u­na­ni­mi­té inter­con­fes­sion­nelle cor­res­pond un peu trop par­fai­te­ment à ce qu’un récit édi­fiant deman­de­rait. Elle n’est pas invrai­sem­blable pour autant — les pro­ces­sions col­lec­tives contre l’é­pi­dé­mie sont attes­tées ailleurs, y com­pris avec par­ti­ci­pa­tion de com­mu­nau­tés dis­tinctes. Ce qu’on peut dire pru­dem­ment est ceci : le texte enre­gistre l’i­dée qu’une telle prière com­mune était conce­vable dans une grande ville mame­louke, quelles que soient les moda­li­tés réelles de l’événement.

Sur Le Caire, il donne un chiffre : jus­qu’à vingt-quatre mille morts par jour. Le nombre est cer­tai­ne­ment exces­sif — les esti­ma­tions modernes retiennent des pointes bien infé­rieures, quoique catas­tro­phiques —, mais il dit quelque chose d’exact sur la per­cep­tion : la mor­ta­li­té dépas­sait toute échelle de com­pa­rai­son disponible.

Il gagne La Mecque, où la peste est arri­vée avec les cara­vanes, y reste quelques mois, puis décide de ren­trer. Il a qua­rante-cinq ans. Il repart d’É­gypte par mer, passe par Tunis, et fait un détour par la Sar­daigne — ter­ri­toire chré­tien, alors sous domi­na­tion ara­go­naise contes­tée — où il craint que les habi­tants ne le retiennent pour ran­çon. Il en repart sans encombre, longe la côte, débarque à Ténès, puis Tlem­cen, et remonte vers Fès par des cols ennei­gés dont il dira n’a­voir jamais vu de pires, ni en Afgha­nis­tan, ni chez les Turcs.

Il atteint Tan­ger en novembre 1349. Sa mère est morte de la peste quelques mois plus tôt.

Il y a, dans cette conver­gence, quelque chose que le récit ne com­mente pas et que le lec­teur ne peut pas ne pas voir. Il a tra­ver­sé la pan­dé­mie de la Syrie à l’É­gypte, du Hed­jaz au Magh­reb, en épou­sant sans le savoir la tra­jec­toire même du fléau — celle des routes com­mer­ciales, des cara­vanes de pèle­rins, des navires. Le voya­geur et la mala­die ont uti­li­sé la même infra­struc­ture. La Médi­ter­ra­née qui por­tait le poivre et les ija­zat por­tait aus­si Yer­si­nia pes­tis de Caf­fa à Mes­sine, de Mes­sine à Alexan­drie, d’A­lexan­drie à Tunis. La connec­ti­vi­té qui fait la richesse du bas­sin en fait aus­si la vul­né­ra­bi­li­té, et l’an­née 1348 est le moment où cette équi­va­lence devient visible à tous.

La réponse à cette décou­verte sera ins­ti­tu­tion­nelle, et elle vien­dra du nord. Dans les décen­nies qui suivent, les cités mar­chandes du bas­sin inventent le dis­po­si­tif qui res­te­ra en vigueur cinq siècles : l’i­so­le­ment obli­ga­toire des navires et des hommes avant admis­sion au port. Raguse en for­mule une ver­sion dès 1377, Venise et Gênes suivent, le mot lui-même — qua­ran­taine, des qua­rante jours d’at­tente — s’im­pose ensuite dans toutes les langues du bas­sin. C’est l’une des rares ins­ti­tu­tions pro­pre­ment médi­ter­ra­néennes à avoir été inven­tée, géné­ra­li­sée et expor­tée au monde entier. Elle naît d’une évi­dence acquise en 1348 : ce qui cir­cule ne peut pas être arrê­té au bord de la mer, mais peut être retardé.

Ibn Bat­tu­ta n’en sait rien et n’en sau­ra rien. Il tra­verse le moment où le bas­sin découvre son propre fonc­tion­ne­ment, et il le tra­verse en malade poten­tiel, en fils orphe­lin, en homme de qua­rante-cinq ans qui rentre.

Il reste quelques jours à Tan­ger. Puis il repart.


Al-Anda­lus, 1350 : Gibral­tar, Mar­bel­la, Grenade

Il tra­verse à Ceu­ta, y tombe malade trois mois, puis passe le détroit sur une barque d’A­si­lah pour par­ti­ci­per à la défense de Gibral­tar, que le roi de Cas­tille Alphonse XI assiège.

Le siège ne va pas à son terme : Alphonse XI meurt devant la place, empor­té par la peste, en mars 1350. C’est l’un des rares sou­ve­rains d’Eu­rope occi­den­tale tués par la pan­dé­mie, et sa mort désor­ga­nise l’ef­fort cas­tillan pour une décen­nie. La menace levée, Ibn Bat­tu­ta décide de faire le tour d’al-Andalus.

Il visite le Rocher, dont Ibn Juzayy — qui le connaît per­son­nel­le­ment — don­ne­ra dans le texte une des­crip­tion longue et mar­tiale. Puis Ron­da, Mar­bel­la, Mála­ga, Vélez, Alha­ma, Gre­nade. La des­crip­tion de Mar­bel­la com­porte un épi­sode signi­fi­ca­tif : on lui décon­seille la route côtière vers Mála­ga, infes­tée par les incur­sions chré­tiennes, et il apprend peu après qu’un groupe de cava­liers par­tis avant lui a été atta­qué, un mort et un pri­son­nier lais­sés sur le chemin.

C’est la Médi­ter­ra­née de la fron­tière, ce que l’es­pa­gnol appel­le­ra plus tard la fron­te­ra : un lit­to­ral où le com­merce et la raz­zia s’exercent sur les mêmes routes, où les cap­tifs sont une mar­chan­dise et le rachat une indus­trie. À une jour­née de marche des ver­gers de Mála­ga, on peut être ven­du comme esclave. Ce régime fron­ta­lier dure­ra jus­qu’au XIXe siècle sur les deux rives ; il struc­ture l’é­co­no­mie de villes entières.

Gre­nade est alors à son apo­gée, sous Yusuf I, dont le règne et celui de son fils consti­tuent le som­met cultu­rel de l’é­mi­rat nas­ride. L’Al­ham­bra est en chan­tier, la madra­sa Yusu­fiyya vient d’être fon­dée, la cour ras­semble les meilleurs let­trés du monde anda­lou. Ibn Bat­tu­ta appelle la ville la métro­pole d’al-Anda­lus et la fian­cée de ses cités, décrit la vega, les jar­dins, les moulins.

Il ne ren­contre pas le sul­tan — il indique que Yusuf était malade — mais est reçu par la mère du sou­ve­rain, et sur­tout par le hajib Rid­wan, per­son­nage consi­dé­rable : chré­tien d’o­ri­gine, cap­tu­ré enfant, conver­ti, éle­vé au palais, deve­nu le plus puis­sant admi­nis­tra­teur de l’é­mi­rat. Cette bio­gra­phie est elle-même un conden­sé de la Médi­ter­ra­née fron­ta­lière — un enfant pris dans une raz­zia devient pre­mier ministre de l’É­tat qui l’a pris.

Et c’est à Gre­nade, dans un jar­din, qu’a lieu la ren­contre dont le livre entier va sor­tir. Il y croise un groupe de jeunes let­trés anda­lous, par­mi les­quels Abu Abdal­lah Muham­mad ibn Juzayy al-Kal­bi, poète et secré­taire, âgé d’une tren­taine d’années.

Cinq ans plus tard, à Fès, c’est cet homme qui tien­dra la plume.

Il faut pré­ci­ser un point sou­vent embrouillé dans la lit­té­ra­ture de vul­ga­ri­sa­tion : le rédac­teur de la Rih­la n’est pas le grand juriste et exé­gète Abu al-Qasim ibn Juzayy, auteur du Tashil, mort au com­bat en 1340 dans la déroute nas­ri­do-mari­nide du Sala­do. C’est son fils. La confu­sion entre le père et le fils est fré­quente et fausse la date de plu­sieurs évé­ne­ments ; elle mérite d’être signa­lée à chaque fois.

De Gre­nade, il repasse en Afrique, et repart aus­si­tôt vers le sud : le Saha­ra, le Niger, Tom­bouc­tou, l’empire du Mali. Ce der­nier voyage, entre 1352 et 1354, sort de notre cadre, mais il en éclaire la logique. Le Magh­reb n’est pas une extré­mi­té de la Médi­ter­ra­née : c’est une char­nière entre deux sys­tèmes, le bas­sin au nord et le Sou­dan au sud, reliés par la cara­vane et par l’or. L’or malien qui remonte par Sijil­mas­sa ali­mente les mon­naies de Fès, puis celles de Gênes et de Flo­rence. Le flo­rin dépend du Niger. Ibn Bat­tu­ta est l’un des rares hommes du XIVe siècle à avoir vu de ses yeux les deux extré­mi­tés de cette chaîne.


Fès, 1355 : la dictée

Il rentre défi­ni­ti­ve­ment au Maroc au début de 1354. Le sul­tan mari­nide Abu Inan Faris, infor­mé, ordonne que le récit soit mis par écrit, et charge Ibn Juzayy de recueillir la dictée.

Le tra­vail s’a­chève le 3 dhu al-hij­ja 756, soit le 9 décembre 1355. Le titre com­plet est un titre de son temps, rimé et long : Tuh­fat al-nuz­zar fi gha­ra’ib al-amsar wa ‘aja’ib al-asfar, que l’on rend approxi­ma­ti­ve­ment par « Pré­sent offert à ceux qui consi­dèrent les curio­si­tés des villes et les mer­veilles des voyages ». L’u­sage a rete­nu le seul mot de Rih­la, qui n’est pas un titre mais un genre.

Ibn Juzayy meurt à Fès en 1356 ou 1357, un ou deux ans après avoir ache­vé le manus­crit. Il avait envi­ron trente-cinq ans.

D’Ibn Bat­tu­ta, après cette date, on ne sait presque rien. On sup­pose qu’il reçut une charge de cadi dans une pro­vince. Il meurt en 1368 ou 1369 — les sources hésitent, cer­taines vont jus­qu’à 1377 —, à Fès ou à Mar­ra­kech selon les tra­di­tions. Un tom­beau lui est attri­bué dans la médi­na de Tan­ger ; rien n’é­ta­blit qu’il y soit effec­ti­ve­ment enterré.

Le livre, lui, connaît un des­tin curieux. Il cir­cule au Magh­reb — les copies conser­vées les plus anciennes sont magh­ré­bines — mais il ne devient pas un clas­sique. Aucun grand géo­graphe arabe pos­té­rieur ne s’en sert comme d’une auto­ri­té. Il ne fonde pas d’é­cole. Com­pa­ré à l’in­fluence d’un Idri­si ou d’un Ibn Khal­doun, l’im­pact de la Rih­la dans le monde isla­mique des XVe et XVIe siècles est faible.

Sa for­tune com­mence en Europe, tar­di­ve­ment, et par acci­dent. Des extraits par­viennent aux orien­ta­listes alle­mands et anglais dans les pre­mières décen­nies du XIXe siècle, à par­tir d’a­bré­gés. Ce sont les manus­crits rame­nés d’Al­gé­rie après 1830 qui per­mettent enfin d’é­ta­blir un texte com­plet : Charles Defré­me­ry et Benia­mi­no San­gui­net­ti en donnent, entre 1853 et 1858, une édi­tion arabe avec tra­duc­tion fran­çaise en quatre volumes, publiée par la Socié­té asia­tique. C’est cette édi­tion qui fonde la connais­sance moderne du texte, et c’est sur elle que repo­se­ra la tra­duc­tion anglaise entre­prise au XXe siècle et ache­vée seule­ment en l’an 2000.

Il faut mesu­rer ce que cela implique. Le voya­geur le plus éten­du du Moyen Âge est res­té quatre siècles et demi une figure secon­daire dans sa propre aire cultu­relle, avant d’être recons­truit en héros par la phi­lo­lo­gie colo­niale, puis récu­pé­ré au XXe siècle comme emblème d’un âge d’or de la cir­cu­la­tion isla­mique. Cha­cune de ces couches a dépo­sé sa propre lec­ture. Celle qui domine aujourd’­hui — Ibn Bat­tu­ta comme preuve que le monde était déjà glo­bal avant l’Eu­rope — n’est pas fausse, mais elle est pos­té­rieure de six siècles à l’ob­jet qu’elle décrit.

Ce que le texte dit, lui, est plus modeste et plus inté­res­sant. Un homme part de Tan­ger pour aller prier à La Mecque. Il ne rentre pas, parce que sa for­ma­tion de juriste lui ouvre par­tout des portes, parce que des confré­ries le nour­rissent, parce que des navires génois le trans­portent, parce que des princes turcs lui donnent des che­vaux, parce que le monde qu’il tra­verse est équi­pé pour rece­voir des hommes comme lui. Le voyage n’est pas un exploit indi­vi­duel : c’est l’ex­ploi­ta­tion sys­té­ma­tique d’une infra­struc­ture. Elle était là avant lui. Elle a sur­vé­cu à la peste de 1348, mais trans­for­mée, plus lente, plus pauvre. Il l’a par­cou­rue au moment exact où elle attei­gnait son maxi­mum d’extension.

Le jeune homme par­ti seul sur son âne, un jeu­di de juin, ne pou­vait pas savoir cela. Il vou­lait voir la Kaaba.


Repères

La date de départ. Le 2 rajab 725 de l’hé­gire cor­res­pond au 14 juin 1325. C’est l’une des rares dates du livre à faire consen­sus. L’âge indi­qué varie entre vingt et un et vingt-deux ans selon que l’on compte en années solaires ou lunaires ; les deux chiffres cir­culent et ne se contre­disent pas.

La chro­no­lo­gie interne. Elle est défec­tueuse sur plu­sieurs seg­ments, notam­ment entre 1327 et 1332. Le tra­vail de recons­truc­tion de réfé­rence est celui d’I­van Hrbek, The Chro­no­lo­gy of Ibn Bat­tu­ta’s Tra­vels (1962), qui pro­pose notam­ment de rac­cour­cir le séjour mec­quois ini­tial. Aucune recons­truc­tion n’est una­ni­me­ment accep­tée. Les dates de l’é­pi­sode constan­ti­no­po­li­tain oscil­lent entre 1332 et 1334 selon les auteurs.

Les emprunts tex­tuels. Les des­crip­tions de Damas, de La Mecque, de Médine et de plu­sieurs villes du Proche-Orient reprennent Ibn Jubayr (voya­geur anda­lou, XIIe siècle) ; la plu­part des pas­sages pales­ti­niens pro­viennent d’al-Abda­ri (XIIIe siècle). Ce constat est phi­lo­lo­gi­que­ment éta­bli et non contes­té. Son inter­pré­ta­tion l’est : pla­giat, ou conven­tion d’un genre où la des­crip­tion doit être conforme à la tra­di­tion ? La seconde lec­ture domine aujourd’hui.

Les tra­jets contes­tés. Les prin­ci­paux seg­ments dont la réa­li­té est mise en doute sont : la remon­tée de la Vol­ga jus­qu’à Bul­ghar, la mis­sion en Chine, l’ex­cur­sion à Sanaa, le tra­jet de Balkh à Bis­tam, et l’en­semble du périple ana­to­lien. Pour l’A­na­to­lie, le doute porte moins sur le fait qu’il y soit allé que sur l’ordre et l’ex­haus­ti­vi­té de l’i­ti­né­raire décrit.

Les deux Ibn Juzayy. Le rédac­teur de la Rih­la est Abu Abdal­lah Muham­mad ibn Muham­mad ibn Juzayy al-Kal­bi (v. 1321 – 1356/57), ren­con­tré à Gre­nade en 1350, mort à Fès peu après l’a­chè­ve­ment du texte. Son père, Abu al-Qasim Muham­mad ibn Ahmad ibn Juzayy (1294–1340), exé­gète et juriste majeur de Gre­nade, est mort à la bataille du Sala­do. La confu­sion entre les deux est très répan­due dans la lit­té­ra­ture secondaire.

La prière de Damas, juillet 1348. L’é­pi­sode de la pro­ces­sion inter­con­fes­sion­nelle contre la peste est le pas­sage le plus cité de la Rih­la dans l’his­to­rio­gra­phie de la Peste noire. Il est iso­lé : les chro­ni­queurs damas­cènes contem­po­rains en donnent des ver­sions qui ne coïn­cident pas exac­te­ment. Sa valeur docu­men­taire fait l’ob­jet de tra­vaux récents et n’est pas tran­chée. Le chiffre de vingt-quatre mille morts par jour au Caire est très supé­rieur aux esti­ma­tions démo­gra­phiques modernes.

La mort des parents. Le père est mort quinze ans avant 1348, la mère de la peste quelques mois avant le retour de novembre 1349 (Sha’­ban 750). La Rih­la est expli­cite sur ce second point.

L’a­nec­dote de l’in­cré­du­li­té. La tra­di­tion selon laquelle les récits d’Ibn Bat­tu­ta furent accueillis avec scep­ti­cisme à Fès, et selon laquelle un digni­taire de la cour aurait objec­té qu’il ne faut pas tenir pour faux ce qui est seule­ment inha­bi­tuel, est géné­ra­le­ment attri­buée à Ibn Khal­doun. Je n’ai pas pu loca­li­ser le pas­sage exact dans la Muqad­di­ma ; l’a­nec­dote cir­cule sur­tout par cita­tion indi­recte et méri­te­rait véri­fi­ca­tion sur l’é­di­tion Rosen­thal ou de Slane.

Le phare d’A­lexan­drie. Ibn Bat­tu­ta le visite en 1326, une face déjà rui­née, et le retrouve en 1349 réduit à un amas inac­ces­sible. Ce double témoi­gnage à vingt-trois ans d’in­ter­valle est l’un des jalons de la chro­no­lo­gie de la des­truc­tion du monument.

La dis­tance par­cou­rue. Le chiffre de 117 000 à 120 000 kilo­mètres, sou­vent avan­cé et sou­vent com­pa­ré à celui de Mar­co Polo, est une esti­ma­tion moderne obte­nue en addi­tion­nant les tra­jets décrits par le texte. Il n’a de valeur que si l’on accepte l’in­té­gra­li­té de ces tra­jets — ce que la cri­tique interne ne per­met pas de faire. La com­pa­rai­son avec Mar­co Polo, popu­la­ri­sée au XXe siècle, ne repose sur aucun élé­ment contem­po­rain des deux voyageurs.

La date et le lieu de la mort. 1368 ou 1369 selon la plu­part des sources, 1377 selon d’autres ; Fès ou Mar­ra­kech. Le tom­beau de Tan­ger est une attri­bu­tion tra­di­tion­nelle sans fon­de­ment docu­men­taire établi.

Édi­tions. Le texte arabe et sa tra­duc­tion fran­çaise de réfé­rence : C. Defré­me­ry et B. R. San­gui­net­ti, Voyages d’Ibn Batou­tah, 4 vol., Socié­té asia­tique, Paris, 1853–1858. Tra­duc­tion anglaise anno­tée : H. A. R. Gibb (puis C. F. Beckin­gham), The Tra­vels of Ibn Bat­tu­ta, Hak­luyt Socie­ty, 5 vol., 1958–2000. Bio­gra­phie his­to­rique de réfé­rence : Ross E. Dunn, The Adven­tures of Ibn Bat­tu­ta, 1986, rééd. augmentée.

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