Alexandrie engloutie
Archéologie d’une capitale par le fond
Alexandrie engloutie : archéologie d’une capitale par le fond
En 331 avant notre ère, Alexandre trace sur le sable le plan d’une ville qu’il ne verra jamais achevée, et la mer, qui devait faire sa fortune, finit par en prendre la meilleure part. Le quartier des rois, les palais où Cléopâtre reçut César puis Antoine, les temples, les môles, et jusqu’à deux villes entières postées à l’embouchure du fleuve : tout cela repose aujourd’hui par six, huit, dix mètres de fond, dans une eau si trouble qu’un plongeur peut passer au-dessus sans rien voir. On a lu cette capitale pendant quinze siècles chez Strabon et chez les géographes arabes. On a commencé à la toucher il y a trente ans à peine. C’est de cette bascule — du texte à la vase, de la lecture à la fouille — que parle cet article.
L’eau trouble
Il faut d’abord se défaire d’une image. Quand on dit « cité engloutie », on pense à ces gravures du XIXe siècle où des colonnes intactes se dressent dans une eau bleue et limpide, un poisson passant entre les fûts comme dans un aquarium. La réalité du port oriental d’Alexandrie est tout autre. On descend dans une eau verte, laiteuse, chargée du limon que le Nil déverse depuis des millénaires et de tout ce qu’une ville de plusieurs millions d’habitants rejette au-dessus. La visibilité tombe parfois à un mètre, souvent moins. On avance à tâtons, la main tendue, et ce que l’on rencontre n’est pas une colonne debout mais un bloc couché, à demi enfoui, dont il faut deviner la forme en le longeant du plat de la paume comme un aveugle lit une page.
C’est là toute la difficulté, et toute l’étrangeté, de cette archéologie. Sur terre, l’archéologue prend du recul : il monte sur un tell, il photographie depuis un cerf-volant ou un ballon, il embrasse d’un regard le plan d’un quartier. Sous l’eau d’Alexandrie, ce recul n’existe pas. Le plongeur ne voit jamais la ville. Il en touche un fragment, remonte, en touche un autre le lendemain, et ce sont les instruments — non les yeux — qui recomposent l’ensemble. La capitale que l’on cherche ici est moins un paysage qu’une hypothèse, patiemment reconstruite point par point à partir de milliers de contacts isolés dans le noir.
Et pourtant elle est là. Sous cette eau opaque dort l’un des plus grands foyers du monde antique, la ville qui, après Rome, comptait le plus dans la Méditerranée : sa Bibliothèque, son Musée, ses savants, ses commerçants venus de partout, ses souverains grecs déguisés en pharaons. La mer ne l’a pas effacée. Elle l’a scellée.
Une capitale tracée sur le sable
La légende veut qu’Alexandre, faute de craie, ait fait tracer le contour de sa ville avec de la farine, et que des oiseaux soient venus la picorer — présage que les devins interprétèrent, faute de mieux, dans un sens favorable. Ce qui est sûr, c’est qu’il choisit le site avec cette intelligence géographique qui faisait sa force. Une langue de calcaire entre la mer et un lac d’eau douce, le Maréotis, nourri par une branche du Nil ; en avant, une île, Pharos, déjà connue d’Homère ; et, pour relier l’île à la côte, il suffirait d’un môle. Ce môle, le Heptastadion — long de sept stades, d’où son nom —, allait diviser le rivage en deux ports : à l’ouest l’Eunostos, le « port du bon retour » ; à l’est le grand port, le Portus Magnus, tourné vers le levant et réservé aux fastes de la royauté.
C’est là, dans ce grand port, que se concentre notre affaire. Alexandre disparu, ses généraux se partagent l’empire ; l’Égypte échoit à Ptolémée, dont la dynastie tiendra trois siècles, jusqu’à Cléopâtre. Les Ptolémées font d’Alexandrie une capitale grecque plantée sur le sol égyptien, et ils installent leur pouvoir sur la frange orientale de la baie : le Brucheion, le quartier des palais, qui court du cap Lochias vers l’intérieur du port. Sur une petite île, Antirhodos — « la rivale de Rhodes » —, s’élève un palais privé ; sur un éperon, le Poséidion, temple du dieu de la mer, où Marc Antoine, après Actium, se fera bâtir un pavillon de retraite, le Timonium, du nom de Timon le misanthrope, pour y bouder le monde qui lui échappait. Sur le rivage, le Césareum, ce temple commencé pour Antoine et achevé à la gloire d’Auguste, devant lequel se dressaient deux obélisques que les Anglais et les Américains emporteront bien plus tard sous le nom trompeur d’« aiguilles de Cléopâtre ».
Il faut se représenter ce que valait ce quartier pour comprendre ce que la mer a pris. Alexandrie ne fut pas une capitale parmi d’autres : sous les Ptolémées, elle devint le premier port de la Méditerranée orientale et l’un des grands foyers intellectuels de l’histoire. Le Musée et sa Bibliothèque, où l’on prétendait rassembler tous les livres du monde, tenaient dans ce même Brucheion, à quelques pas des palais. Vers le lac Maréotis, à l’arrière, arrivaient par le fleuve le blé, le lin, le papyrus, tout ce que produisait la vallée ; vers la mer repartaient les navires chargés de grain qui, plus tard, nourriraient Rome. Une population immense et mêlée s’y pressait — Grecs, Égyptiens, une communauté juive parmi les plus nombreuses de l’Antiquité, puis des Romains —, cette foule cosmopolite qui fait les vraies villes portuaires. Et à l’entrée du port, sur son îlot, la tour de Pharos jetait la nuit son feu, merveille dont j’ai raconté ailleurs l’histoire propre. Perdre le quartier royal d’Alexandrie, ce n’était pas perdre un faubourg : c’était laisser filer sous l’eau le cœur politique et une part du cœur savant du monde hellénistique.
De tout cela, nous avions un plan, ou plutôt une description : celle de Strabon, le géographe grec qui visita la ville vers 25 avant notre ère, une génération après la mort de Cléopâtre, quand tout était encore debout. C’est un texte précieux et frustrant, comme le sont souvent les textes anciens : il nomme les édifices, il en donne l’ordre, mais il ne les mesure pas, il n’en fixe pas les distances, et là où il place Antirhodos, la fouille la retrouvera de l’autre côté du port. Pendant des siècles, faute de mieux, on a dessiné Alexandrie d’après Strabon, en tâtonnant. On tenait la liste des pièces ; on ignorait le plan de la maison.
Comment une côte s’enfonce
Reste la question qui précède toutes les autres : pourquoi une capitale entière finit-elle sous la mer ? Le mot « engloutissement » suggère une nuit d’apocalypse, une vague, un désastre daté. La réalité est plus lente, plus sourde, et plus instructive — et c’est ici que la longue durée de Braudel éclaire mieux que n’importe quel récit de catastrophe.
Alexandrie est bâtie sur un sol traître. Le delta du Nil est un matelas de sédiments meubles, argiles et limons, gorgés d’eau, déposés fleuve après crue depuis des dizaines de milliers d’années. Un tel sol se compacte sous son propre poids ; il s’affaisse. À cette subsidence lente s’ajoute la remontée du niveau de la mer depuis l’Antiquité, de l’ordre de plusieurs mètres en deux millénaires, effet conjugué du climat et de l’enfoncement local. La côte, autrement dit, descend pendant que la mer monte : les deux mouvements se rencontrent au milieu, et la ville se retrouve dessous.
Sur ce fond de dérive régulière, les séismes donnent les à‑coups. La Méditerranée orientale est l’une des régions les plus sismiques du globe : l’arc hellénique, au large de la Crète, plonge sous la mer Égée et libère de loin en loin des tremblements d’une violence extrême. L’un d’eux, en l’an 365, passe pour l’un des plus forts jamais enregistrés dans le bassin ; il souleva par endroits la côte crétoise de plusieurs mètres et lança des raz-de-marée sur tout le pourtour. L’historien Ammien Marcellin en a laissé une description saisissante : la mer se retire, les navires restent à sec, les curieux accourent ramasser les poissons — puis l’eau revient d’un coup et noie les imprudents. Depuis, on a longtemps attribué à ce jour de 365 le naufrage d’une partie d’Alexandrie.
Il faut ici marquer un temps d’arrêt, car la science est moins sûre que la légende. Des sismologues ont récemment repris le dossier et contestent que la vague de 365 ait vraiment ravagé Alexandrie : la modélisation du séisme crétois ne produit à la hauteur de la ville que des vagues modestes, et la polarité décrite par Ammien — retrait d’abord, submersion ensuite — cadre mal avec ce foyer lointain. Peut-être Ammien a‑t-il condensé deux événements distincts ; peut-être le retrait de la mer vient-il d’un glissement de terrain sous-marin, tout proche, dans l’est du delta. Le texte antique, ici, résiste à la géophysique, et l’on ferait bien de ne pas trancher. Ce qui est certain, c’est que la ville n’a pas sombré en une nuit. Elle s’est enfoncée par degrés, sous l’effet conjugué d’un sol qui se tasse, d’une mer qui monte et de secousses qui, de siècle en siècle, précipitent l’inévitable.
À ce jeu du sol et de la mer s’ajoute un troisième acteur, plus discret : le fleuve lui-même. Le delta du Nil n’est pas une figure fixe ; c’est un éventail vivant dont les branches se déplacent, se comblent, meurent et renaissent au fil des siècles. La branche canopique, celle qui faisait vivre les ports d’Aboukir et alimentait Alexandrie en eau douce par un canal, s’est peu à peu ensablée, puis effacée. Avant même que la mer ne recouvre ces villes, le fleuve les avait en partie abandonnées : un port qui perd son bras d’eau douce perd sa raison d’être, et l’ensablement précède souvent la noyade. La géographie qui avait fait la fortune du site — cette rencontre du fleuve et de la mer — est aussi ce qui l’a condamné, car elle repose sur un équilibre que rien ne garantit dans la durée.
Les carottages menés dans les fonds du port et de la baie ont permis de suivre ce lent enfoncement dans l’épaisseur des sédiments : on y lit, couche après couche, l’alternance des dépôts fluviaux et marins, et l’on y a même repéré, à certains niveaux, des lits de sable grossier arrachés au rivage — signatures possibles de tempêtes ou de raz-de-marée anciens. La datation de ces couches reste délicate, et l’on se garde d’y lire trop vite tel ou tel désastre nommé par les textes ; mais l’image d’ensemble est claire. Ce n’est pas d’une catastrophe qu’il s’agit, mais d’un processus, ponctué de crises. La mer n’a pas fondu sur Alexandrie ; elle est montée à sa rencontre, pendant des siècles, et la ville est descendue vers elle.
Pour les deux villes de la baie voisine, celle d’Aboukir, le coup de grâce paraît tomber plus tard, vers le VIIIe siècle, quand une remontée brutale du niveau relatif de la mer et un phénomène redouté des ingénieurs — la liquéfaction du sol, où un terrain gorgé d’eau, ébranlé, se comporte soudain comme un liquide et engloutit ce qu’il portait — font disparaître d’un coup une centaine de kilomètres carrés du delta. Le delta ne recule pas toujours devant la mer : parfois, il s’ouvre et se referme sur ce qu’il tenait.
Ceux qui ont plongé avant
On raconte souvent l’archéologie sous-marine d’Alexandrie comme si un homme, Franck Goddio, était arrivé un beau jour au-dessus d’une mer vide et en avait tiré une capitale. C’est une belle histoire, et elle est fausse. La mer d’Alexandrie a d’abord été un chantier local, mené par un homme du lieu que l’on oublie trop.
Dans les années 1960, un jeune Alexandrin, Kamel Abou el-Saadat, plonge inlassablement dans le port et la baie. Sans instruments, sans financement, il repère des blocs, des statues, des sphinx, et dresse à la main des cartes rudimentaires des vestiges qu’il rencontre au pied du fort Qaitbay, au cap Lochias, dans la baie d’Aboukir. C’est lui qui, avec la marine égyptienne, fait remonter en 1961 une colossale statue de granit — une déesse, Isis-Pharia, protectrice des marins — qui trône aujourd’hui sur une place de la ville. Il y consacre sa vie, meurt en 1984 sans avoir vu son travail reconnu, et l’on ne devrait jamais nommer les villes retrouvées sans nommer d’abord cet homme qui savait où elles étaient.
L’idée qu’Alexandrie cachait une part d’elle-même sous l’eau n’était d’ailleurs pas neuve. Les savants de l’expédition de Bonaparte, au tournant du XIXe siècle, avaient déjà noté des vestiges affleurant sous la surface ; un ingénieur égyptien au service de Napoléon III, Mahmoud Bey el-Falaki, avait dans les années 1860 relevé le tracé des rues antiques et compris que la ville s’étendait jadis plus loin que la moderne. En 1916, un ingénieur des ports, Gaston Jondet, décrivit à l’ouest de Pharos d’immenses ouvrages portuaires submergés, si vastes qu’il les crut antérieurs aux Grecs, hypothèse aujourd’hui abandonnée mais qui révélait au moins l’ampleur de ce qui gisait par le fond. On savait, autrement dit, qu’il y avait là quelque chose. Ce qui manquait, ce n’était pas le soupçon : c’était les moyens de le lire. Entre le savoir vague et la fouille méthodique, il aura fallu attendre que la technologie rattrape l’intuition.
En 1968, une mission de l’Unesco confie une reconnaissance du site de Qaitbay à Honor Frost, pionnière anglaise de l’archéologie sous-marine, femme rare dans un métier d’hommes. Elle confirme ce que les Alexandrins soupçonnaient : les énormes blocs gisant au pied du fort appartiennent bien à l’antique Phare. Puis les tensions politiques referment le dossier pour un quart de siècle.
Il rouvre en 1994. Un archéologue français, Jean-Yves Empereur, fondateur à Alexandrie du Centre d’études alexandrines, se met à l’eau à Qaitbay presque par hasard — il accompagne une équipe de tournage — et comprend l’ampleur de ce qui dort là. Son équipe recense plus de trois mille blocs éparpillés sur le fond : fûts de colonnes, chapiteaux, sphinx, obélisques, statues colossales de Ptolémée et de son épouse Arsinoé. Le travail se fait dans l’urgence, et pour une raison qui en dit long sur notre rapport au passé : l’année précédente, pour protéger le fort Qaitbay de la houle, on avait déversé dans la mer des centaines de blocs de béton, juste au-dessus du site, menaçant d’écraser ce que seize siècles d’eau avaient épargné. On plongeait pour sauver l’ancien du moderne.
Lire avant de creuser
C’est dans ce paysage déjà travaillé que Franck Goddio apporte, à partir du début des années 1990, non pas une découverte mais une méthode — et la méthode, ici, change tout.
Le parcours de l’homme n’est pas celui d’un archéologue de formation. Financier de métier, conseiller pour les Nations unies, il abandonne la finance pour la mer et fonde en 1987 un institut de recherche, l’IEASM. Son idée maîtresse tient en une phrase : dans une eau où l’on ne voit rien, il faut cartographier avant de fouiller. Plutôt que d’envoyer des plongeurs quadriller le fond au jugé, on promène d’abord au-dessus de la zone, en lignes parallèles régulières, une batterie d’instruments qui « voient » à travers l’eau et à travers la vase.
Le principal, développé avec le Commissariat à l’énergie atomique français, est un magnétomètre à résonance magnétique nucléaire d’une sensibilité extrême. Il mesure le champ magnétique terrestre plus de mille fois par seconde, à une précision d’un cinquante-millionième de sa valeur. La moindre masse enfouie — un mur, un bloc de granit, l’ancre de fer d’un navire — déforme localement ce champ, et cette déformation s’inscrit sur une carte magnétique du fond. On y ajoute le sondeur multifaisceaux, qui relève le relief du plancher marin ; le sonar à balayage latéral, qui en dresse une image acoustique ; le profileur de sédiments, qui envoie une onde sous la vase et révèle ce qui gît en dessous ; et un positionnement satellitaire différentiel qui repère chaque contact au centimètre près. La ville apparaît ainsi d’abord comme un semis d’anomalies sur un écran, un dessin en creux, avant qu’aucun plongeur ne l’ait touchée. Les fouilles ne viennent qu’ensuite, pour vérifier une à une les taches prometteuses de la carte.
La fouille elle-même, une fois la cible repérée, ne ressemble en rien à un dégagement à la truelle. Sous plusieurs mètres de vase, on dégage à l’aspiratrice ou à la suceuse : un tube qui aspire le sédiment comme un long aspirateur, ou un jet d’eau qui l’écarte doucement, sans jamais frapper l’objet. Le plongeur travaille au toucher plus qu’à la vue, dans un nuage de particules que son propre travail soulève et qui referme aussitôt derrière lui le peu qu’il y voyait. Chaque pièce est relevée, dessinée, photographiée en place avant d’être — parfois — remontée. Car remonter n’est pas la fin ; c’est le début d’un autre travail, plus long et plus ingrat. Une statue, un bloc, une planche qui ont passé quinze siècles dans l’eau de mer en sont imprégnés de sel. Exposés brutalement à l’air, ils sèchent, le sel cristallise, la pierre éclate, le bois se fend et se réduit en poudre. Il faut donc les dessaler patiemment, dans des bains successifs, pendant des mois ou des années, et consolider les matières organiques avant qu’elles ne revoient le jour. Ressortir une ville de la mer, ce n’est pas la soulever ; c’est la sevrer de l’eau, lentement, sous peine de la voir mourir une seconde fois à l’instant même où on la sauve.
Cette inversion — l’instrument avant l’œil, la carte avant la pelle — est ce qui a permis de retrouver ce que des générations de plongeurs cherchaient à l’aveugle. Elle a aussi transformé la fouille elle-même. Là où l’on ne voit rien, la photogrammétrie prend le relais du regard : en assemblant des milliers de clichés, on reconstitue en trois dimensions une épave ou un temple que nul plongeur n’a jamais embrassés d’un seul coup d’œil. Le fond livre alors des « jumeaux numériques », modèles que l’on peut faire tourner sur un écran, mesurer, comparer, exposer. On fouille dans le noir, mais on rapporte de la lumière.
Le port des rois
Appliquée au grand port, cette méthode a donné, pour la première fois, un plan véritable du Portus Magnus — et ce plan, souvent, ne ressemble pas à ce que les textes laissaient imaginer. On a relevé le tracé des môles antiques, l’emplacement des quais, la géographie des bassins. On a retrouvé Antirhodos, l’île royale, non pas là où Strabon la plaçait mais à l’opposé du port ; les sondages ont montré qu’elle était habitée avant même la fondation d’Alexandrie, puis entièrement arasée et dallée vers 250 avant notre ère pour recevoir ses bâtiments. On y a dégagé les vestiges d’un port privé, ceux d’un temple — vraisemblablement dédié à Isis —, un dallage, des sphinx, la statue d’un prêtre serrant contre lui le vase d’Osiris.
Le plus frappant, quand on compare cette carte relevée au fond à la description de Strabon, c’est l’écart. Le géographe donnait un ordre, une liste ; le terrain donne des distances, des orientations, des niveaux — et souvent les dément. Antirhodos n’est pas où il la situait ; certains môles s’avancent autrement qu’on ne l’avait dessiné ; le rivage antique passait bien plus au large que le trait de côte actuel. On tenait cette leçon pour acquise en théorie ; la voir se vérifier bloc par bloc a quelque chose de sobrement bouleversant. Un texte ancien, même excellent, est une mémoire, avec les déformations d’une mémoire ; le fond de la mer, lui, est un état des lieux figé à l’instant du naufrage. Entre les deux, l’archéologie ne choisit pas : elle les confronte, et c’est de leur friction que naît le plan enfin juste d’une ville qu’on croyait connaître.
Il faut être ici d’une honnêteté que le tourisme n’aime pas. On parle volontiers du « palais de Cléopâtre » : la formule fait rêver et vendre des billets, mais elle va plus loin que ce que la fouille autorise. Ce que l’on a retrouvé, c’est le quartier royal, l’île où les Ptolémées séjournaient, l’endroit précis où, selon les textes, Cléopâtre reçut César puis Antoine. De là à poser le doigt sur une chambre et à dire « c’est la sienne », il y a un pas que l’archéologie sérieuse ne franchit pas. La reine est partout dans ce port et nulle part en particulier ; c’est là une vérité plus belle, à mon sens, que la fable.
Le fond continue d’ailleurs de parler. À l’automne 2025, dans le port de l’île d’Antirhodos, les plongeurs de l’IEASM ont mis au jour les bois remarquablement conservés d’une embarcation d’un genre resté jusque-là légendaire : un thalamègue, ces barges de plaisance à cabine dont les rois d’Égypte se servaient pour naviguer avec faste. Vingt-huit mètres de bordages préservés, pour un bateau qui en mesurait trente-cinq, large de sept, à fond plat, taillé pour porter au centre un pavillon ; sur une varangue, un graffiti grec que l’on date de la première moitié du Ier siècle de notre ère. On croyait ces vaisseaux perdus dans les seuls récits antiques ; en voici un, couché depuis deux mille ans au pied du temple d’Isis, à quelques palmes des fouilles. Le port des rois n’a pas fini de rendre ses meubles.
Deux villes au bord du fleuve
Le grand port n’était pourtant que la moitié de l’enquête. À une trentaine de kilomètres à l’est d’Alexandrie s’ouvre la baie d’Aboukir — le nom, arabe, honore un saint copte, Abou Qir. C’est là que le Nil, avant que ses bras ne se déplacent, débouchait par sa branche dite canopique ; et c’est là que les textes anciens plaçaient deux villes fameuses dont on avait perdu jusqu’à l’emplacement : Canope et Héracléion.
Hérodote, déjà, connaissait l’embouchure et son gardien, un certain Thônis, qui aurait donné son nom au port. Quatre siècles plus tard, Strabon situe Héracléion « à l’est de Canope, à l’entrée de la branche canopique ». Puis les villes s’enfoncent, les branches du fleuve migrent, et le souvenir se dissout dans quelques lignes d’auteurs anciens. Les premiers archéologues qui les cherchèrent le firent sur la terre ferme : il leur paraissait inconcevable qu’une cité pût gésir à plusieurs kilomètres au large. Elles étaient sous la mer, ensevelies sous des mètres de sable et de limon nilotique, et il fallut, là encore, la carte magnétique avant tout le reste.
L’IEASM commence à sonder la baie en 1996. En 1999, il identifie Canope. En 2000, au centre de la partie orientale de ce paysage englouti, les instruments enregistrent de longues lignes de forte perturbation magnétique, parallèles, alignées d’est en ouest : les murs d’une ville. C’est Héracléion. Trois trouvailles permettent de le prouver et, ce faisant, de résoudre une vieille énigme. On dégage d’abord le naos, la chapelle de pierre, d’un temple dédié à Amon-Géreb ; puis une plaque d’or annonçant en grec la fondation d’un sanctuaire d’Héraclès ; enfin, intacte dans la même enceinte, une stèle de granodiorite portant le décret d’un pharaon et le nom égyptien du lieu. Or ce nom est Thônis. La ville que les Grecs appelaient Héracléion, les Égyptiens la nommaient Thônis : c’était une seule et même cité, et le texte grec traduisait simplement le nom indigène. Deux noms, une ville, longtemps prise pour deux.
Ce que la baie a livré depuis dépasse ce qu’on osait espérer. Une statue colossale de granit rouge, haute de plus de cinq mètres, représentant Hâpy, le dieu de la crue et de l’abondance, dressée jadis devant le grand temple — jamais on n’avait trouvé en Égypte figure de dieu de cette taille, mesure de l’importance qu’on accordait ici à la fécondité du fleuve. Soixante-quatre navires reposant dans l’ancien bassin, sept cents ancres, des monnaies d’or, des poids de bronze pour la douane, des armes grecques trahissant la présence de mercenaires qui gardaient la porte de l’Égypte. Car telle était la fonction de Thônis-Héracléion : bien avant Alexandrie, elle fut le grand port d’entrée du pays, le poste où l’on taxait et contrôlait tout ce qui remontait le fleuve vers l’intérieur — vers Naucratis, l’emporion grec que j’ai décrit ailleurs, un peu en amont sur la même branche. On mesure mieux, en retrouvant Thônis, ce qu’était Naucratis : non pas une colonie isolée, mais le second maillon d’une chaîne douanière que l’Égypte tendait devant sa frontière liquide.
On mesure, en creusant Thônis, à quoi ressemblait une frontière dans le monde ancien. Ce n’était pas une ligne sur une carte, mais un lieu, un poste, un goulet : ici, à l’entrée de la branche canopique, tout ce qui voulait pénétrer en Égypte devait s’arrêter, décharger, se laisser peser et taxer. Les armes grecques retrouvées sur le fond disent la garnison qui tenait la porte ; les monnaies et les poids, la douane qui la faisait payer ; les dizaines d’épaves, le trafic incessant de bateaux qui venaient buter là avant de remonter le fleuve. Marchands grecs et prêtres égyptiens vivaient côte à côte, les premiers ayant même leurs propres sanctuaires près du grand temple indigène — cette coexistence des dieux et des langues sur un même quai qui est, plus que tout monument, la vraie marque des villes de la mer. Thônis fut cela avant de sombrer : un sas cosmopolite, la chambre où l’Égypte contrôlait ce qui entrait chez elle, et qu’Alexandrie, une fois fondée un peu à l’ouest, rendra peu à peu inutile en captant à son compte tout le grand commerce.
Canope, sa voisine, jouissait dans l’Antiquité d’une double réputation : celle d’un grand sanctuaire de Sérapis et d’Osiris, où l’on venait guérir et rêver, et celle, moins avouable, d’un lieu de plaisirs où les Alexandrins descendaient faire la fête. C’est de son décret trilingue — le décret de Canope, promulgué sous Ptolémée III, un demi-siècle avant la pierre de Rosette et sur le même principe — que l’on tenait la mention d’Héracléion. Un canal de trois kilomètres et demi reliait les deux villes ; les fouilles l’ont retrouvé. Chaque année, aux mystères d’Osiris, on y faisait naviguer le dieu en procession, dans sa barque, du temple d’Amon-Géreb de Thônis jusqu’à son sanctuaire de Canope. On a relevé, semés le long de ce chenal, les petits lampions de plomb que les fidèles y déposaient. Le fond de la baie a gardé jusqu’à la trace d’une liturgie.
(Un mot d’érudition, en passant, pour qui aime les mots : c’est à une méprise savante que l’égyptologie doit ses « vases canopes », ces urnes à couvercle en tête humaine où l’on plaçait les viscères des momies. On les crut longtemps liés au culte de Canope et à une statue-jarre du dieu ; le nom est resté, la fausse étymologie avec.)
Quand Hérodote avait raison
Parmi les soixante-quatre navires de Thônis-Héracléion, il en est un qui vaut à lui seul un chapitre, non pour ses dimensions mais pour ce qu’il règle. Hérodote, au deuxième livre de son Enquête, avait décrit avec une précision méticuleuse la manière dont les Égyptiens construisaient leurs barques de charge sur le Nil, les baris : de courtes planches d’acacia assemblées, disait-il, « comme des briques », maintenues par de longues chevilles, avec des membrures internes et une seule voile. On lisait ce passage depuis vingt-quatre siècles sans savoir qu’en faire : nul bateau de ce type n’avait jamais été retrouvé, et l’on soupçonnait le vieux Grec, comme souvent, d’avoir un peu brodé.
Puis l’on a fouillé, dans la vase de la baie, l’épave que les archéologues ont numérotée dix-sept. Et la coque, sous le limon, correspondait presque mot pour mot à la description d’Hérodote : les planches courtes montées à recouvrement, les longues chevilles, la structure interne, jusqu’au profil du fond. L’historien n’avait pas brodé ; il avait regardé, et bien regardé. Il aura fallu vingt-quatre siècles et un magnétomètre pour lui rendre justice.
Je m’attarde sur ce moment parce qu’il touche au cœur de ce que fait ce genre d’archéologie, et de ce que cherche, à sa mesure, tout ce projet. Nous vivons avec des textes anciens que nous ne savons pas toujours croire — trop précis pour être inventés, trop invérifiables pour être sûrs. La fouille sous-marine, de loin en loin, tranche : elle pose la boue à côté de la page. Le plus souvent elle corrige le texte, comme Strabon corrigé sur l’emplacement d’Antirhodos. Parfois, rarement, elle le confirme si exactement qu’on éprouve un léger vertige — le sentiment de toucher, d’un même geste, une planche d’acacia et une phrase grecque de la même main. C’est cette continuité-là, entre le récit et le limon, que Braudel appelait de ses vœux quand il refusait de séparer l’histoire des idées et celle des choses.
Ce qu’on fait d’une ville remontée
Une question se pose alors, que le grand public soupçonne rarement et qui divise les archéologues : faut-il tout remonter ? On imagine volontiers que le but d’une fouille sous-marine est de vider la mer, de rapporter au sec tout ce qu’elle contient. Ce serait une erreur, et à bien des égards une faute. Chaque objet remonté quitte son contexte, exige une conservation coûteuse, et vient grossir des réserves de musée déjà pleines. Beaucoup de choses sont mieux là où elles reposent : la vase qui les couvre est le meilleur des coffres-forts, et l’on sait aujourd’hui documenter en trois dimensions un site sans le démembrer. La doctrine internationale, désormais, privilégie la préservation in situ — laisser en place ce qui peut y rester, et ne remonter que ce qu’on étudiera, exposera, ou qu’une menace condamne. On ne fouille pas pour posséder ; on fouille pour comprendre, et l’on rend à la mer sa part.
Ce que l’on remonte, en revanche, il faut le montrer, faute de quoi tout ce travail resterait le secret de quelques plongeurs. De là ces grandes expositions itinérantes qui, depuis une dizaine d’années, ont promené à travers le monde les trésors des cités englouties — statues colossales de Hâpy, stèles, bijoux d’or, le prêtre au vase d’Osiris —, de l’Institut du monde arabe à Paris jusqu’au British Museum de Londres, sous des titres qui jouaient de ce paradoxe des « mystères engloutis ». Des foules venaient voir, dans une lumière tamisée, des objets qui avaient passé plus longtemps sous la mer qu’ils n’avaient jamais servi sur terre. Il se discute aussi, de longue date, un projet plus audacieux : un musée sous-marin au large d’Alexandrie, où le visiteur descendrait voir les vestiges là où ils gisent, dans leur élément. Le projet, techniquement redoutable et régulièrement annoncé, tarde à naître. Mais l’idée dit bien quelque chose de notre époque : non plus arracher le passé à la mer pour l’enfermer dans une vitrine, mais apprendre à le visiter chez lui, par le fond.
La mer protectrice
Reste le présent, qui n’est pas séparé de tout cela — car les forces qui ont noyé la vieille Alexandrie n’ont pas cessé d’agir. La ville d’aujourd’hui, ses immeubles serrés le long de la Corniche, repose sur le même sol meuble, subit le même affaissement, et affronte une mer qui, cette fois pour des raisons largement humaines, remonte de nouveau. Les géographes qui étudient le littoral alexandrin le disent sans détour : l’antique quartier des rois et la cité moderne partagent le même destin géologique, à des siècles de distance. Ce que la mer a fait au palais de Cléopâtre, elle est en train, plus lentement, de le préparer aux quartiers bas de la ville vivante. L’archéologie sous-marine d’Alexandrie n’est pas seulement une visite au royaume des morts ; c’est aussi, à qui veut l’entendre, un avertissement adressé aux vivants.
Le travail, lui, continue, et c’est là ce que la fiche de commande appelait justement l’archéologie contemporaine : non pas un chapitre clos, mais un chantier ouvert. Dans le grand port, tout récemment, une autre équipe française reprend la question du Phare — non plus la ville autour, mais la tour elle-même, dont j’ai raconté ailleurs la longue histoire. On relève un à un ses blocs monumentaux tombés au fond, linteaux, jambages, seuil, les pièces d’une porte colossale de plusieurs dizaines de tonnes, non pour les redresser sur place mais pour les scanner, les modéliser, et tenter de remonter la merveille en trois dimensions sur un écran. On ne rebâtira pas le Phare ; on le reconstituera en pensée, pierre virtuelle après pierre virtuelle, à partir de ce que la mer a bien voulu garder.
Car c’est là le dernier paradoxe, et le plus braudélien. La même mer qui a pris la ville l’a aussi conservée. Sur terre, une capitale abandonnée est pillée, ses pierres réemployées, ses temples transformés en carrières — le sort de tant de sites antiques, et du Phare lui-même, dont les débris ont servi à bâtir le fort qui les recouvre. Sous l’eau, au contraire, la vase scelle et protège. Le limon qui a noyé Thônis-Héracléion est aussi ce qui a maintenu ses bois intacts, ses ancres à leur place, ses lampions le long du canal, pendant plus de mille ans à l’abri des hommes. L’élément destructeur fut aussi le conservateur. On croyait ces villes perdues ; elles étaient seulement rangées.
On estime aujourd’hui qu’à peine un vingtième de Thônis-Héracléion a été fouillé. Le reste attend, sous ses dix mètres d’eau verte et son manteau de limon, patient comme le sont les choses qui ont déjà traversé quinze siècles. La capitale par le fond n’a livré que ses premières pages. Le plongeur remonte, ôte son détendeur, retrouve au-dessus de lui la lumière et la rumeur de la ville moderne — et sous ses palmes, immobile, la mer garde le reste de la bibliothèque.
Repères
Fondation et topographie. Alexandrie est fondée par Alexandre en 331 av. n. è. ; l’essentiel de sa topographie antique nous vient de la description de Strabon (v. 25 av. n. è.). Le quartier royal (Brucheion), l’île d’Antirhodos, le Poséidion et le Timonium, le Césareum bordaient le grand port (Portus Magnus), séparé du port occidental (Eunostos) par le môle de l’Heptastadion.
L’engloutissement. La submersion résulte de la conjonction de trois facteurs de long terme : subsidence des sédiments deltaïques, remontée relative du niveau marin, et secousses sismiques (arc hellénique). Le séisme et le tsunami de 365, décrits par Ammien Marcellin, ont longtemps été tenus pour responsables de la destruction d’Alexandrie ; des travaux sismologiques récents (S. Stiros et al., 2020) contestent l’ampleur de cet impact sur la ville et suggèrent que le récit antique pourrait confondre deux événements — point demeuré ouvert. Les villes de la baie d’Aboukir (Thônis-Héracléion, Canope) paraissent avoir sombré plus tard, vers le VIIIe siècle, par liquéfaction des sols.
Histoire de la recherche. Le plongeur alexandrin Kamel Abou el-Saadat repère et cartographie les vestiges dès les années 1960 (statue d’Isis-Pharia remontée en 1961). Honor Frost confirme l’identification des blocs du Phare lors d’une mission Unesco en 1968. Jean-Yves Empereur et le Centre d’études alexandrines (CEAlex) fouillent le site de Qaitbay à partir de 1994 (plus de 3 000 blocs recensés), dans l’urgence d’un enrochement de protection déversé sur le site.
La méthode Goddio. Franck Goddio (IEASM, fondé en 1987) introduit une approche fondée sur la cartographie géophysique préalable : magnétomètre à résonance magnétique nucléaire développé avec le CEA (effet Abragam-Overhauser), bathymétrie multifaisceaux, sonar latéral, profileur de sédiments, positionnement DGPS, puis photogrammétrie et modélisation 3D. Prospection du Portus Magnus dès 1992 ; de la baie d’Aboukir dès 1996.
Les découvertes majeures. Canope repérée en 1999, Thônis-Héracléion en 2000 (à ~6,5 km au large, ~10 m de fond). Identification par le naos d’Amon-Géreb, une plaque d’or d’Héraclès et une stèle portant le nom égyptien Thônis ; colosse de Hâpy (>5 m), 64 navires, 700 ancres. La barque nilotique dite baris (épave 17) confirme la description d’Hérodote, Enquête, II, 96. Le décret de Canope (Ptolémée III, 238 av. n. è.) mentionne Héracléion. Dans le grand port : île d’Antirhodos (arasée v. 250 av. n. è.), temple d’Isis, et, à l’automne 2025, l’épave d’un thalamègue royal (bordages conservés sur 28 m, graffiti grec du Ier s.). Le « palais de Cléopâtre » désigne le quartier royal et non un édifice identifié comme tel — prudence sur cette étiquette.
Aujourd’hui. Reprise des recherches sur les blocs du Phare et projet de reconstitution numérique (I. Hairy, CEAlex, campagnes 2025–2026). Alexandrie moderne est exposée aux mêmes processus de subsidence et de montée des eaux. On estime que ~5 % seulement de Thônis-Héracléion a été fouillé.
Sources principales : Institut européen d’archéologie sous-marine (IEASM) / Fondation Hilti ; Oxford Centre for Maritime Archaeology ; Centre d’études alexandrines (CEAlex) ; Honor Frost Foundation ; travaux de S. Stiros et de M. Torab sur la sismicité et la subsidence du littoral alexandrin. Les incertitudes signalées dans le corps du texte (impact du tsunami de 365, identification du « palais de Cléopâtre », part fouillée du site) reflètent l’état actuel, et discuté, de la recherche.
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