Sorting by

×

Alexan­drie engloutie

Archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

Alexan­drie englou­tie : archéo­lo­gie d’une capi­tale par le fond

En 331 avant notre ère, Alexandre trace sur le sable le plan d’une ville qu’il ne ver­ra jamais ache­vée, et la mer, qui devait faire sa for­tune, finit par en prendre la meilleure part. Le quar­tier des rois, les palais où Cléo­pâtre reçut César puis Antoine, les temples, les môles, et jus­qu’à deux villes entières pos­tées à l’embouchure du fleuve : tout cela repose aujourd’­hui par six, huit, dix mètres de fond, dans une eau si trouble qu’un plon­geur peut pas­ser au-des­sus sans rien voir. On a lu cette capi­tale pen­dant quinze siècles chez Stra­bon et chez les géo­graphes arabes. On a com­men­cé à la tou­cher il y a trente ans à peine. C’est de cette bas­cule — du texte à la vase, de la lec­ture à la fouille — que parle cet article.


L’eau trouble

Il faut d’a­bord se défaire d’une image. Quand on dit « cité englou­tie », on pense à ces gra­vures du XIXe siècle où des colonnes intactes se dressent dans une eau bleue et lim­pide, un pois­son pas­sant entre les fûts comme dans un aqua­rium. La réa­li­té du port orien­tal d’A­lexan­drie est tout autre. On des­cend dans une eau verte, lai­teuse, char­gée du limon que le Nil déverse depuis des mil­lé­naires et de tout ce qu’une ville de plu­sieurs mil­lions d’ha­bi­tants rejette au-des­sus. La visi­bi­li­té tombe par­fois à un mètre, sou­vent moins. On avance à tâtons, la main ten­due, et ce que l’on ren­contre n’est pas une colonne debout mais un bloc cou­ché, à demi enfoui, dont il faut devi­ner la forme en le lon­geant du plat de la paume comme un aveugle lit une page.

C’est là toute la dif­fi­cul­té, et toute l’é­tran­ge­té, de cette archéo­lo­gie. Sur terre, l’ar­chéo­logue prend du recul : il monte sur un tell, il pho­to­gra­phie depuis un cerf-volant ou un bal­lon, il embrasse d’un regard le plan d’un quar­tier. Sous l’eau d’A­lexan­drie, ce recul n’existe pas. Le plon­geur ne voit jamais la ville. Il en touche un frag­ment, remonte, en touche un autre le len­de­main, et ce sont les ins­tru­ments — non les yeux — qui recom­posent l’en­semble. La capi­tale que l’on cherche ici est moins un pay­sage qu’une hypo­thèse, patiem­ment recons­truite point par point à par­tir de mil­liers de contacts iso­lés dans le noir.

Et pour­tant elle est là. Sous cette eau opaque dort l’un des plus grands foyers du monde antique, la ville qui, après Rome, comp­tait le plus dans la Médi­ter­ra­née : sa Biblio­thèque, son Musée, ses savants, ses com­mer­çants venus de par­tout, ses sou­ve­rains grecs dégui­sés en pha­raons. La mer ne l’a pas effa­cée. Elle l’a scellée.

Une capi­tale tra­cée sur le sable

La légende veut qu’A­lexandre, faute de craie, ait fait tra­cer le contour de sa ville avec de la farine, et que des oiseaux soient venus la pico­rer — pré­sage que les devins inter­pré­tèrent, faute de mieux, dans un sens favo­rable. Ce qui est sûr, c’est qu’il choi­sit le site avec cette intel­li­gence géo­gra­phique qui fai­sait sa force. Une langue de cal­caire entre la mer et un lac d’eau douce, le Maréo­tis, nour­ri par une branche du Nil ; en avant, une île, Pha­ros, déjà connue d’Ho­mère ; et, pour relier l’île à la côte, il suf­fi­rait d’un môle. Ce môle, le Hep­tas­ta­dion — long de sept stades, d’où son nom —, allait divi­ser le rivage en deux ports : à l’ouest l’Eu­nos­tos, le « port du bon retour » ; à l’est le grand port, le Por­tus Magnus, tour­né vers le levant et réser­vé aux fastes de la royauté.

C’est là, dans ce grand port, que se concentre notre affaire. Alexandre dis­pa­ru, ses géné­raux se par­tagent l’empire ; l’É­gypte échoit à Pto­lé­mée, dont la dynas­tie tien­dra trois siècles, jus­qu’à Cléo­pâtre. Les Pto­lé­mées font d’A­lexan­drie une capi­tale grecque plan­tée sur le sol égyp­tien, et ils ins­tallent leur pou­voir sur la frange orien­tale de la baie : le Bru­cheion, le quar­tier des palais, qui court du cap Lochias vers l’in­té­rieur du port. Sur une petite île, Anti­rho­dos — « la rivale de Rhodes » —, s’é­lève un palais pri­vé ; sur un épe­ron, le Poséi­dion, temple du dieu de la mer, où Marc Antoine, après Actium, se fera bâtir un pavillon de retraite, le Timo­nium, du nom de Timon le misan­thrope, pour y bou­der le monde qui lui échap­pait. Sur le rivage, le Césa­reum, ce temple com­men­cé pour Antoine et ache­vé à la gloire d’Au­guste, devant lequel se dres­saient deux obé­lisques que les Anglais et les Amé­ri­cains empor­te­ront bien plus tard sous le nom trom­peur d’« aiguilles de Cléopâtre ».

Il faut se repré­sen­ter ce que valait ce quar­tier pour com­prendre ce que la mer a pris. Alexan­drie ne fut pas une capi­tale par­mi d’autres : sous les Pto­lé­mées, elle devint le pre­mier port de la Médi­ter­ra­née orien­tale et l’un des grands foyers intel­lec­tuels de l’his­toire. Le Musée et sa Biblio­thèque, où l’on pré­ten­dait ras­sem­bler tous les livres du monde, tenaient dans ce même Bru­cheion, à quelques pas des palais. Vers le lac Maréo­tis, à l’ar­rière, arri­vaient par le fleuve le blé, le lin, le papy­rus, tout ce que pro­dui­sait la val­lée ; vers la mer repar­taient les navires char­gés de grain qui, plus tard, nour­ri­raient Rome. Une popu­la­tion immense et mêlée s’y pres­sait — Grecs, Égyp­tiens, une com­mu­nau­té juive par­mi les plus nom­breuses de l’An­ti­qui­té, puis des Romains —, cette foule cos­mo­po­lite qui fait les vraies villes por­tuaires. Et à l’en­trée du port, sur son îlot, la tour de Pha­ros jetait la nuit son feu, mer­veille dont j’ai racon­té ailleurs l’his­toire propre. Perdre le quar­tier royal d’A­lexan­drie, ce n’é­tait pas perdre un fau­bourg : c’é­tait lais­ser filer sous l’eau le cœur poli­tique et une part du cœur savant du monde hellénistique.

De tout cela, nous avions un plan, ou plu­tôt une des­crip­tion : celle de Stra­bon, le géo­graphe grec qui visi­ta la ville vers 25 avant notre ère, une géné­ra­tion après la mort de Cléo­pâtre, quand tout était encore debout. C’est un texte pré­cieux et frus­trant, comme le sont sou­vent les textes anciens : il nomme les édi­fices, il en donne l’ordre, mais il ne les mesure pas, il n’en fixe pas les dis­tances, et là où il place Anti­rho­dos, la fouille la retrou­ve­ra de l’autre côté du port. Pen­dant des siècles, faute de mieux, on a des­si­né Alexan­drie d’a­près Stra­bon, en tâton­nant. On tenait la liste des pièces ; on igno­rait le plan de la maison.

Com­ment une côte s’enfonce

Reste la ques­tion qui pré­cède toutes les autres : pour­quoi une capi­tale entière finit-elle sous la mer ? Le mot « englou­tis­se­ment » sug­gère une nuit d’a­po­ca­lypse, une vague, un désastre daté. La réa­li­té est plus lente, plus sourde, et plus ins­truc­tive — et c’est ici que la longue durée de Brau­del éclaire mieux que n’im­porte quel récit de catastrophe.

Alexan­drie est bâtie sur un sol traître. Le del­ta du Nil est un mate­las de sédi­ments meubles, argiles et limons, gor­gés d’eau, dépo­sés fleuve après crue depuis des dizaines de mil­liers d’an­nées. Un tel sol se com­pacte sous son propre poids ; il s’af­faisse. À cette sub­si­dence lente s’a­joute la remon­tée du niveau de la mer depuis l’An­ti­qui­té, de l’ordre de plu­sieurs mètres en deux mil­lé­naires, effet conju­gué du cli­mat et de l’en­fon­ce­ment local. La côte, autre­ment dit, des­cend pen­dant que la mer monte : les deux mou­ve­ments se ren­contrent au milieu, et la ville se retrouve dessous.

Sur ce fond de dérive régu­lière, les séismes donnent les à‑coups. La Médi­ter­ra­née orien­tale est l’une des régions les plus sis­miques du globe : l’arc hel­lé­nique, au large de la Crète, plonge sous la mer Égée et libère de loin en loin des trem­ble­ments d’une vio­lence extrême. L’un d’eux, en l’an 365, passe pour l’un des plus forts jamais enre­gis­trés dans le bas­sin ; il sou­le­va par endroits la côte cré­toise de plu­sieurs mètres et lan­ça des raz-de-marée sur tout le pour­tour. L’his­to­rien Ammien Mar­cel­lin en a lais­sé une des­crip­tion sai­sis­sante : la mer se retire, les navires res­tent à sec, les curieux accourent ramas­ser les pois­sons — puis l’eau revient d’un coup et noie les impru­dents. Depuis, on a long­temps attri­bué à ce jour de 365 le nau­frage d’une par­tie d’Alexandrie.

Il faut ici mar­quer un temps d’ar­rêt, car la science est moins sûre que la légende. Des sis­mo­logues ont récem­ment repris le dos­sier et contestent que la vague de 365 ait vrai­ment rava­gé Alexan­drie : la modé­li­sa­tion du séisme cré­tois ne pro­duit à la hau­teur de la ville que des vagues modestes, et la pola­ri­té décrite par Ammien — retrait d’a­bord, sub­mer­sion ensuite — cadre mal avec ce foyer loin­tain. Peut-être Ammien a‑t-il conden­sé deux évé­ne­ments dis­tincts ; peut-être le retrait de la mer vient-il d’un glis­se­ment de ter­rain sous-marin, tout proche, dans l’est du del­ta. Le texte antique, ici, résiste à la géo­phy­sique, et l’on ferait bien de ne pas tran­cher. Ce qui est cer­tain, c’est que la ville n’a pas som­bré en une nuit. Elle s’est enfon­cée par degrés, sous l’ef­fet conju­gué d’un sol qui se tasse, d’une mer qui monte et de secousses qui, de siècle en siècle, pré­ci­pitent l’inévitable.

À ce jeu du sol et de la mer s’a­joute un troi­sième acteur, plus dis­cret : le fleuve lui-même. Le del­ta du Nil n’est pas une figure fixe ; c’est un éven­tail vivant dont les branches se déplacent, se comblent, meurent et renaissent au fil des siècles. La branche cano­pique, celle qui fai­sait vivre les ports d’A­bou­kir et ali­men­tait Alexan­drie en eau douce par un canal, s’est peu à peu ensa­blée, puis effa­cée. Avant même que la mer ne recouvre ces villes, le fleuve les avait en par­tie aban­don­nées : un port qui perd son bras d’eau douce perd sa rai­son d’être, et l’en­sa­ble­ment pré­cède sou­vent la noyade. La géo­gra­phie qui avait fait la for­tune du site — cette ren­contre du fleuve et de la mer — est aus­si ce qui l’a condam­né, car elle repose sur un équi­libre que rien ne garan­tit dans la durée.

Les carot­tages menés dans les fonds du port et de la baie ont per­mis de suivre ce lent enfon­ce­ment dans l’é­pais­seur des sédi­ments : on y lit, couche après couche, l’al­ter­nance des dépôts flu­viaux et marins, et l’on y a même repé­ré, à cer­tains niveaux, des lits de sable gros­sier arra­chés au rivage — signa­tures pos­sibles de tem­pêtes ou de raz-de-marée anciens. La data­tion de ces couches reste déli­cate, et l’on se garde d’y lire trop vite tel ou tel désastre nom­mé par les textes ; mais l’i­mage d’en­semble est claire. Ce n’est pas d’une catas­trophe qu’il s’a­git, mais d’un pro­ces­sus, ponc­tué de crises. La mer n’a pas fon­du sur Alexan­drie ; elle est mon­tée à sa ren­contre, pen­dant des siècles, et la ville est des­cen­due vers elle.

Pour les deux villes de la baie voi­sine, celle d’A­bou­kir, le coup de grâce paraît tom­ber plus tard, vers le VIIIe siècle, quand une remon­tée bru­tale du niveau rela­tif de la mer et un phé­no­mène redou­té des ingé­nieurs — la liqué­fac­tion du sol, où un ter­rain gor­gé d’eau, ébran­lé, se com­porte sou­dain comme un liquide et englou­tit ce qu’il por­tait — font dis­pa­raître d’un coup une cen­taine de kilo­mètres car­rés du del­ta. Le del­ta ne recule pas tou­jours devant la mer : par­fois, il s’ouvre et se referme sur ce qu’il tenait.

Ceux qui ont plon­gé avant

On raconte sou­vent l’ar­chéo­lo­gie sous-marine d’A­lexan­drie comme si un homme, Franck God­dio, était arri­vé un beau jour au-des­sus d’une mer vide et en avait tiré une capi­tale. C’est une belle his­toire, et elle est fausse. La mer d’A­lexan­drie a d’a­bord été un chan­tier local, mené par un homme du lieu que l’on oublie trop.

Dans les années 1960, un jeune Alexan­drin, Kamel Abou el-Saa­dat, plonge inlas­sa­ble­ment dans le port et la baie. Sans ins­tru­ments, sans finan­ce­ment, il repère des blocs, des sta­tues, des sphinx, et dresse à la main des cartes rudi­men­taires des ves­tiges qu’il ren­contre au pied du fort Qait­bay, au cap Lochias, dans la baie d’A­bou­kir. C’est lui qui, avec la marine égyp­tienne, fait remon­ter en 1961 une colos­sale sta­tue de gra­nit — une déesse, Isis-Pha­ria, pro­tec­trice des marins — qui trône aujourd’­hui sur une place de la ville. Il y consacre sa vie, meurt en 1984 sans avoir vu son tra­vail recon­nu, et l’on ne devrait jamais nom­mer les villes retrou­vées sans nom­mer d’a­bord cet homme qui savait où elles étaient.

L’i­dée qu’A­lexan­drie cachait une part d’elle-même sous l’eau n’é­tait d’ailleurs pas neuve. Les savants de l’ex­pé­di­tion de Bona­parte, au tour­nant du XIXe siècle, avaient déjà noté des ves­tiges affleu­rant sous la sur­face ; un ingé­nieur égyp­tien au ser­vice de Napo­léon III, Mah­moud Bey el-Fala­ki, avait dans les années 1860 rele­vé le tra­cé des rues antiques et com­pris que la ville s’é­ten­dait jadis plus loin que la moderne. En 1916, un ingé­nieur des ports, Gas­ton Jon­det, décri­vit à l’ouest de Pha­ros d’im­menses ouvrages por­tuaires sub­mer­gés, si vastes qu’il les crut anté­rieurs aux Grecs, hypo­thèse aujourd’­hui aban­don­née mais qui révé­lait au moins l’am­pleur de ce qui gisait par le fond. On savait, autre­ment dit, qu’il y avait là quelque chose. Ce qui man­quait, ce n’é­tait pas le soup­çon : c’é­tait les moyens de le lire. Entre le savoir vague et la fouille métho­dique, il aura fal­lu attendre que la tech­no­lo­gie rat­trape l’intuition.

En 1968, une mis­sion de l’U­nes­co confie une recon­nais­sance du site de Qait­bay à Honor Frost, pion­nière anglaise de l’ar­chéo­lo­gie sous-marine, femme rare dans un métier d’hommes. Elle confirme ce que les Alexan­drins soup­çon­naient : les énormes blocs gisant au pied du fort appar­tiennent bien à l’an­tique Phare. Puis les ten­sions poli­tiques referment le dos­sier pour un quart de siècle.

Il rouvre en 1994. Un archéo­logue fran­çais, Jean-Yves Empe­reur, fon­da­teur à Alexan­drie du Centre d’é­tudes alexan­drines, se met à l’eau à Qait­bay presque par hasard — il accom­pagne une équipe de tour­nage — et com­prend l’am­pleur de ce qui dort là. Son équipe recense plus de trois mille blocs épar­pillés sur le fond : fûts de colonnes, cha­pi­teaux, sphinx, obé­lisques, sta­tues colos­sales de Pto­lé­mée et de son épouse Arsi­noé. Le tra­vail se fait dans l’ur­gence, et pour une rai­son qui en dit long sur notre rap­port au pas­sé : l’an­née pré­cé­dente, pour pro­té­ger le fort Qait­bay de la houle, on avait déver­sé dans la mer des cen­taines de blocs de béton, juste au-des­sus du site, mena­çant d’é­cra­ser ce que seize siècles d’eau avaient épar­gné. On plon­geait pour sau­ver l’an­cien du moderne.

Lire avant de creuser

C’est dans ce pay­sage déjà tra­vaillé que Franck God­dio apporte, à par­tir du début des années 1990, non pas une décou­verte mais une méthode — et la méthode, ici, change tout.

Le par­cours de l’homme n’est pas celui d’un archéo­logue de for­ma­tion. Finan­cier de métier, conseiller pour les Nations unies, il aban­donne la finance pour la mer et fonde en 1987 un ins­ti­tut de recherche, l’IEASM. Son idée maî­tresse tient en une phrase : dans une eau où l’on ne voit rien, il faut car­to­gra­phier avant de fouiller. Plu­tôt que d’en­voyer des plon­geurs qua­driller le fond au jugé, on pro­mène d’a­bord au-des­sus de la zone, en lignes paral­lèles régu­lières, une bat­te­rie d’ins­tru­ments qui « voient » à tra­vers l’eau et à tra­vers la vase.

Le prin­ci­pal, déve­lop­pé avec le Com­mis­sa­riat à l’éner­gie ato­mique fran­çais, est un magné­to­mètre à réso­nance magné­tique nucléaire d’une sen­si­bi­li­té extrême. Il mesure le champ magné­tique ter­restre plus de mille fois par seconde, à une pré­ci­sion d’un cin­quante-mil­lio­nième de sa valeur. La moindre masse enfouie — un mur, un bloc de gra­nit, l’ancre de fer d’un navire — déforme loca­le­ment ce champ, et cette défor­ma­tion s’ins­crit sur une carte magné­tique du fond. On y ajoute le son­deur mul­ti­fais­ceaux, qui relève le relief du plan­cher marin ; le sonar à balayage laté­ral, qui en dresse une image acous­tique ; le pro­fi­leur de sédi­ments, qui envoie une onde sous la vase et révèle ce qui gît en des­sous ; et un posi­tion­ne­ment satel­li­taire dif­fé­ren­tiel qui repère chaque contact au cen­ti­mètre près. La ville appa­raît ain­si d’a­bord comme un semis d’a­no­ma­lies sur un écran, un des­sin en creux, avant qu’au­cun plon­geur ne l’ait tou­chée. Les fouilles ne viennent qu’en­suite, pour véri­fier une à une les taches pro­met­teuses de la carte.

La fouille elle-même, une fois la cible repé­rée, ne res­semble en rien à un déga­ge­ment à la truelle. Sous plu­sieurs mètres de vase, on dégage à l’as­pi­ra­trice ou à la suceuse : un tube qui aspire le sédi­ment comme un long aspi­ra­teur, ou un jet d’eau qui l’é­carte dou­ce­ment, sans jamais frap­per l’ob­jet. Le plon­geur tra­vaille au tou­cher plus qu’à la vue, dans un nuage de par­ti­cules que son propre tra­vail sou­lève et qui referme aus­si­tôt der­rière lui le peu qu’il y voyait. Chaque pièce est rele­vée, des­si­née, pho­to­gra­phiée en place avant d’être — par­fois — remon­tée. Car remon­ter n’est pas la fin ; c’est le début d’un autre tra­vail, plus long et plus ingrat. Une sta­tue, un bloc, une planche qui ont pas­sé quinze siècles dans l’eau de mer en sont impré­gnés de sel. Expo­sés bru­ta­le­ment à l’air, ils sèchent, le sel cris­tal­lise, la pierre éclate, le bois se fend et se réduit en poudre. Il faut donc les des­sa­ler patiem­ment, dans des bains suc­ces­sifs, pen­dant des mois ou des années, et conso­li­der les matières orga­niques avant qu’elles ne revoient le jour. Res­sor­tir une ville de la mer, ce n’est pas la sou­le­ver ; c’est la sevrer de l’eau, len­te­ment, sous peine de la voir mou­rir une seconde fois à l’ins­tant même où on la sauve.

Cette inver­sion — l’ins­tru­ment avant l’œil, la carte avant la pelle — est ce qui a per­mis de retrou­ver ce que des géné­ra­tions de plon­geurs cher­chaient à l’a­veugle. Elle a aus­si trans­for­mé la fouille elle-même. Là où l’on ne voit rien, la pho­to­gram­mé­trie prend le relais du regard : en assem­blant des mil­liers de cli­chés, on recons­ti­tue en trois dimen­sions une épave ou un temple que nul plon­geur n’a jamais embras­sés d’un seul coup d’œil. Le fond livre alors des « jumeaux numé­riques », modèles que l’on peut faire tour­ner sur un écran, mesu­rer, com­pa­rer, expo­ser. On fouille dans le noir, mais on rap­porte de la lumière.

Le port des rois

Appli­quée au grand port, cette méthode a don­né, pour la pre­mière fois, un plan véri­table du Por­tus Magnus — et ce plan, sou­vent, ne res­semble pas à ce que les textes lais­saient ima­gi­ner. On a rele­vé le tra­cé des môles antiques, l’emplacement des quais, la géo­gra­phie des bas­sins. On a retrou­vé Anti­rho­dos, l’île royale, non pas là où Stra­bon la pla­çait mais à l’op­po­sé du port ; les son­dages ont mon­tré qu’elle était habi­tée avant même la fon­da­tion d’A­lexan­drie, puis entiè­re­ment ara­sée et dal­lée vers 250 avant notre ère pour rece­voir ses bâti­ments. On y a déga­gé les ves­tiges d’un port pri­vé, ceux d’un temple — vrai­sem­bla­ble­ment dédié à Isis —, un dal­lage, des sphinx, la sta­tue d’un prêtre ser­rant contre lui le vase d’Osiris.

Le plus frap­pant, quand on com­pare cette carte rele­vée au fond à la des­crip­tion de Stra­bon, c’est l’é­cart. Le géo­graphe don­nait un ordre, une liste ; le ter­rain donne des dis­tances, des orien­ta­tions, des niveaux — et sou­vent les dément. Anti­rho­dos n’est pas où il la situait ; cer­tains môles s’a­vancent autre­ment qu’on ne l’a­vait des­si­né ; le rivage antique pas­sait bien plus au large que le trait de côte actuel. On tenait cette leçon pour acquise en théo­rie ; la voir se véri­fier bloc par bloc a quelque chose de sobre­ment bou­le­ver­sant. Un texte ancien, même excellent, est une mémoire, avec les défor­ma­tions d’une mémoire ; le fond de la mer, lui, est un état des lieux figé à l’ins­tant du nau­frage. Entre les deux, l’ar­chéo­lo­gie ne choi­sit pas : elle les confronte, et c’est de leur fric­tion que naît le plan enfin juste d’une ville qu’on croyait connaître.

Il faut être ici d’une hon­nê­te­té que le tou­risme n’aime pas. On parle volon­tiers du « palais de Cléo­pâtre » : la for­mule fait rêver et vendre des billets, mais elle va plus loin que ce que la fouille auto­rise. Ce que l’on a retrou­vé, c’est le quar­tier royal, l’île où les Pto­lé­mées séjour­naient, l’en­droit pré­cis où, selon les textes, Cléo­pâtre reçut César puis Antoine. De là à poser le doigt sur une chambre et à dire « c’est la sienne », il y a un pas que l’ar­chéo­lo­gie sérieuse ne fran­chit pas. La reine est par­tout dans ce port et nulle part en par­ti­cu­lier ; c’est là une véri­té plus belle, à mon sens, que la fable.

Le fond conti­nue d’ailleurs de par­ler. À l’au­tomne 2025, dans le port de l’île d’An­ti­rho­dos, les plon­geurs de l’IEASM ont mis au jour les bois remar­qua­ble­ment conser­vés d’une embar­ca­tion d’un genre res­té jusque-là légen­daire : un tha­la­mègue, ces barges de plai­sance à cabine dont les rois d’É­gypte se ser­vaient pour navi­guer avec faste. Vingt-huit mètres de bor­dages pré­ser­vés, pour un bateau qui en mesu­rait trente-cinq, large de sept, à fond plat, taillé pour por­ter au centre un pavillon ; sur une varangue, un graf­fi­ti grec que l’on date de la pre­mière moi­tié du Ier siècle de notre ère. On croyait ces vais­seaux per­dus dans les seuls récits antiques ; en voi­ci un, cou­ché depuis deux mille ans au pied du temple d’I­sis, à quelques palmes des fouilles. Le port des rois n’a pas fini de rendre ses meubles.

Deux villes au bord du fleuve

Le grand port n’é­tait pour­tant que la moi­tié de l’en­quête. À une tren­taine de kilo­mètres à l’est d’A­lexan­drie s’ouvre la baie d’A­bou­kir — le nom, arabe, honore un saint copte, Abou Qir. C’est là que le Nil, avant que ses bras ne se déplacent, débou­chait par sa branche dite cano­pique ; et c’est là que les textes anciens pla­çaient deux villes fameuses dont on avait per­du jus­qu’à l’emplacement : Canope et Héracléion.

Héro­dote, déjà, connais­sait l’embouchure et son gar­dien, un cer­tain Thô­nis, qui aurait don­né son nom au port. Quatre siècles plus tard, Stra­bon situe Héra­cléion « à l’est de Canope, à l’en­trée de la branche cano­pique ». Puis les villes s’en­foncent, les branches du fleuve migrent, et le sou­ve­nir se dis­sout dans quelques lignes d’au­teurs anciens. Les pre­miers archéo­logues qui les cher­chèrent le firent sur la terre ferme : il leur parais­sait incon­ce­vable qu’une cité pût gésir à plu­sieurs kilo­mètres au large. Elles étaient sous la mer, ense­ve­lies sous des mètres de sable et de limon nilo­tique, et il fal­lut, là encore, la carte magné­tique avant tout le reste.

L’IEASM com­mence à son­der la baie en 1996. En 1999, il iden­ti­fie Canope. En 2000, au centre de la par­tie orien­tale de ce pay­sage englou­ti, les ins­tru­ments enre­gistrent de longues lignes de forte per­tur­ba­tion magné­tique, paral­lèles, ali­gnées d’est en ouest : les murs d’une ville. C’est Héra­cléion. Trois trou­vailles per­mettent de le prou­ver et, ce fai­sant, de résoudre une vieille énigme. On dégage d’a­bord le naos, la cha­pelle de pierre, d’un temple dédié à Amon-Géreb ; puis une plaque d’or annon­çant en grec la fon­da­tion d’un sanc­tuaire d’Hé­ra­clès ; enfin, intacte dans la même enceinte, une stèle de gra­no­dio­rite por­tant le décret d’un pha­raon et le nom égyp­tien du lieu. Or ce nom est Thô­nis. La ville que les Grecs appe­laient Héra­cléion, les Égyp­tiens la nom­maient Thô­nis : c’é­tait une seule et même cité, et le texte grec tra­dui­sait sim­ple­ment le nom indi­gène. Deux noms, une ville, long­temps prise pour deux.

Ce que la baie a livré depuis dépasse ce qu’on osait espé­rer. Une sta­tue colos­sale de gra­nit rouge, haute de plus de cinq mètres, repré­sen­tant Hâpy, le dieu de la crue et de l’a­bon­dance, dres­sée jadis devant le grand temple — jamais on n’a­vait trou­vé en Égypte figure de dieu de cette taille, mesure de l’im­por­tance qu’on accor­dait ici à la fécon­di­té du fleuve. Soixante-quatre navires repo­sant dans l’an­cien bas­sin, sept cents ancres, des mon­naies d’or, des poids de bronze pour la douane, des armes grecques tra­his­sant la pré­sence de mer­ce­naires qui gar­daient la porte de l’É­gypte. Car telle était la fonc­tion de Thô­nis-Héra­cléion : bien avant Alexan­drie, elle fut le grand port d’en­trée du pays, le poste où l’on taxait et contrô­lait tout ce qui remon­tait le fleuve vers l’in­té­rieur — vers Nau­cra­tis, l’emporion grec que j’ai décrit ailleurs, un peu en amont sur la même branche. On mesure mieux, en retrou­vant Thô­nis, ce qu’é­tait Nau­cra­tis : non pas une colo­nie iso­lée, mais le second maillon d’une chaîne doua­nière que l’É­gypte ten­dait devant sa fron­tière liquide.

On mesure, en creu­sant Thô­nis, à quoi res­sem­blait une fron­tière dans le monde ancien. Ce n’é­tait pas une ligne sur une carte, mais un lieu, un poste, un gou­let : ici, à l’en­trée de la branche cano­pique, tout ce qui vou­lait péné­trer en Égypte devait s’ar­rê­ter, déchar­ger, se lais­ser peser et taxer. Les armes grecques retrou­vées sur le fond disent la gar­ni­son qui tenait la porte ; les mon­naies et les poids, la douane qui la fai­sait payer ; les dizaines d’é­paves, le tra­fic inces­sant de bateaux qui venaient buter là avant de remon­ter le fleuve. Mar­chands grecs et prêtres égyp­tiens vivaient côte à côte, les pre­miers ayant même leurs propres sanc­tuaires près du grand temple indi­gène — cette coexis­tence des dieux et des langues sur un même quai qui est, plus que tout monu­ment, la vraie marque des villes de la mer. Thô­nis fut cela avant de som­brer : un sas cos­mo­po­lite, la chambre où l’É­gypte contrô­lait ce qui entrait chez elle, et qu’A­lexan­drie, une fois fon­dée un peu à l’ouest, ren­dra peu à peu inutile en cap­tant à son compte tout le grand commerce.

Canope, sa voi­sine, jouis­sait dans l’An­ti­qui­té d’une double répu­ta­tion : celle d’un grand sanc­tuaire de Séra­pis et d’O­si­ris, où l’on venait gué­rir et rêver, et celle, moins avouable, d’un lieu de plai­sirs où les Alexan­drins des­cen­daient faire la fête. C’est de son décret tri­lingue — le décret de Canope, pro­mul­gué sous Pto­lé­mée III, un demi-siècle avant la pierre de Rosette et sur le même prin­cipe — que l’on tenait la men­tion d’Hé­ra­cléion. Un canal de trois kilo­mètres et demi reliait les deux villes ; les fouilles l’ont retrou­vé. Chaque année, aux mys­tères d’O­si­ris, on y fai­sait navi­guer le dieu en pro­ces­sion, dans sa barque, du temple d’A­mon-Géreb de Thô­nis jus­qu’à son sanc­tuaire de Canope. On a rele­vé, semés le long de ce che­nal, les petits lam­pions de plomb que les fidèles y dépo­saient. Le fond de la baie a gar­dé jus­qu’à la trace d’une liturgie.

(Un mot d’é­ru­di­tion, en pas­sant, pour qui aime les mots : c’est à une méprise savante que l’é­gyp­to­lo­gie doit ses « vases canopes », ces urnes à cou­vercle en tête humaine où l’on pla­çait les vis­cères des momies. On les crut long­temps liés au culte de Canope et à une sta­tue-jarre du dieu ; le nom est res­té, la fausse éty­mo­lo­gie avec.)

Quand Héro­dote avait raison

Par­mi les soixante-quatre navires de Thô­nis-Héra­cléion, il en est un qui vaut à lui seul un cha­pitre, non pour ses dimen­sions mais pour ce qu’il règle. Héro­dote, au deuxième livre de son Enquête, avait décrit avec une pré­ci­sion méti­cu­leuse la manière dont les Égyp­tiens construi­saient leurs barques de charge sur le Nil, les baris : de courtes planches d’a­ca­cia assem­blées, disait-il, « comme des briques », main­te­nues par de longues che­villes, avec des mem­brures internes et une seule voile. On lisait ce pas­sage depuis vingt-quatre siècles sans savoir qu’en faire : nul bateau de ce type n’a­vait jamais été retrou­vé, et l’on soup­çon­nait le vieux Grec, comme sou­vent, d’a­voir un peu brodé.

Puis l’on a fouillé, dans la vase de la baie, l’é­pave que les archéo­logues ont numé­ro­tée dix-sept. Et la coque, sous le limon, cor­res­pon­dait presque mot pour mot à la des­crip­tion d’Hé­ro­dote : les planches courtes mon­tées à recou­vre­ment, les longues che­villes, la struc­ture interne, jus­qu’au pro­fil du fond. L’his­to­rien n’a­vait pas bro­dé ; il avait regar­dé, et bien regar­dé. Il aura fal­lu vingt-quatre siècles et un magné­to­mètre pour lui rendre justice.

Je m’at­tarde sur ce moment parce qu’il touche au cœur de ce que fait ce genre d’ar­chéo­lo­gie, et de ce que cherche, à sa mesure, tout ce pro­jet. Nous vivons avec des textes anciens que nous ne savons pas tou­jours croire — trop pré­cis pour être inven­tés, trop invé­ri­fiables pour être sûrs. La fouille sous-marine, de loin en loin, tranche : elle pose la boue à côté de la page. Le plus sou­vent elle cor­rige le texte, comme Stra­bon cor­ri­gé sur l’emplacement d’An­ti­rho­dos. Par­fois, rare­ment, elle le confirme si exac­te­ment qu’on éprouve un léger ver­tige — le sen­ti­ment de tou­cher, d’un même geste, une planche d’a­ca­cia et une phrase grecque de la même main. C’est cette conti­nui­té-là, entre le récit et le limon, que Brau­del appe­lait de ses vœux quand il refu­sait de sépa­rer l’his­toire des idées et celle des choses.

Ce qu’on fait d’une ville remontée

Une ques­tion se pose alors, que le grand public soup­çonne rare­ment et qui divise les archéo­logues : faut-il tout remon­ter ? On ima­gine volon­tiers que le but d’une fouille sous-marine est de vider la mer, de rap­por­ter au sec tout ce qu’elle contient. Ce serait une erreur, et à bien des égards une faute. Chaque objet remon­té quitte son contexte, exige une conser­va­tion coû­teuse, et vient gros­sir des réserves de musée déjà pleines. Beau­coup de choses sont mieux là où elles reposent : la vase qui les couvre est le meilleur des coffres-forts, et l’on sait aujourd’­hui docu­men­ter en trois dimen­sions un site sans le démem­brer. La doc­trine inter­na­tio­nale, désor­mais, pri­vi­lé­gie la pré­ser­va­tion in situ — lais­ser en place ce qui peut y res­ter, et ne remon­ter que ce qu’on étu­die­ra, expo­se­ra, ou qu’une menace condamne. On ne fouille pas pour pos­sé­der ; on fouille pour com­prendre, et l’on rend à la mer sa part.

Ce que l’on remonte, en revanche, il faut le mon­trer, faute de quoi tout ce tra­vail res­te­rait le secret de quelques plon­geurs. De là ces grandes expo­si­tions iti­né­rantes qui, depuis une dizaine d’an­nées, ont pro­me­né à tra­vers le monde les tré­sors des cités englou­ties — sta­tues colos­sales de Hâpy, stèles, bijoux d’or, le prêtre au vase d’O­si­ris —, de l’Ins­ti­tut du monde arabe à Paris jus­qu’au Bri­tish Museum de Londres, sous des titres qui jouaient de ce para­doxe des « mys­tères englou­tis ». Des foules venaient voir, dans une lumière tami­sée, des objets qui avaient pas­sé plus long­temps sous la mer qu’ils n’a­vaient jamais ser­vi sur terre. Il se dis­cute aus­si, de longue date, un pro­jet plus auda­cieux : un musée sous-marin au large d’A­lexan­drie, où le visi­teur des­cen­drait voir les ves­tiges là où ils gisent, dans leur élé­ment. Le pro­jet, tech­ni­que­ment redou­table et régu­liè­re­ment annon­cé, tarde à naître. Mais l’i­dée dit bien quelque chose de notre époque : non plus arra­cher le pas­sé à la mer pour l’en­fer­mer dans une vitrine, mais apprendre à le visi­ter chez lui, par le fond.

La mer protectrice

Reste le pré­sent, qui n’est pas sépa­ré de tout cela — car les forces qui ont noyé la vieille Alexan­drie n’ont pas ces­sé d’a­gir. La ville d’au­jourd’­hui, ses immeubles ser­rés le long de la Cor­niche, repose sur le même sol meuble, subit le même affais­se­ment, et affronte une mer qui, cette fois pour des rai­sons lar­ge­ment humaines, remonte de nou­veau. Les géo­graphes qui étu­dient le lit­to­ral alexan­drin le disent sans détour : l’an­tique quar­tier des rois et la cité moderne par­tagent le même des­tin géo­lo­gique, à des siècles de dis­tance. Ce que la mer a fait au palais de Cléo­pâtre, elle est en train, plus len­te­ment, de le pré­pa­rer aux quar­tiers bas de la ville vivante. L’ar­chéo­lo­gie sous-marine d’A­lexan­drie n’est pas seule­ment une visite au royaume des morts ; c’est aus­si, à qui veut l’en­tendre, un aver­tis­se­ment adres­sé aux vivants.

Le tra­vail, lui, conti­nue, et c’est là ce que la fiche de com­mande appe­lait jus­te­ment l’ar­chéo­lo­gie contem­po­raine : non pas un cha­pitre clos, mais un chan­tier ouvert. Dans le grand port, tout récem­ment, une autre équipe fran­çaise reprend la ques­tion du Phare — non plus la ville autour, mais la tour elle-même, dont j’ai racon­té ailleurs la longue his­toire. On relève un à un ses blocs monu­men­taux tom­bés au fond, lin­teaux, jam­bages, seuil, les pièces d’une porte colos­sale de plu­sieurs dizaines de tonnes, non pour les redres­ser sur place mais pour les scan­ner, les modé­li­ser, et ten­ter de remon­ter la mer­veille en trois dimen­sions sur un écran. On ne rebâ­ti­ra pas le Phare ; on le recons­ti­tue­ra en pen­sée, pierre vir­tuelle après pierre vir­tuelle, à par­tir de ce que la mer a bien vou­lu garder.

Car c’est là le der­nier para­doxe, et le plus brau­dé­lien. La même mer qui a pris la ville l’a aus­si conser­vée. Sur terre, une capi­tale aban­don­née est pillée, ses pierres réem­ployées, ses temples trans­for­més en car­rières — le sort de tant de sites antiques, et du Phare lui-même, dont les débris ont ser­vi à bâtir le fort qui les recouvre. Sous l’eau, au contraire, la vase scelle et pro­tège. Le limon qui a noyé Thô­nis-Héra­cléion est aus­si ce qui a main­te­nu ses bois intacts, ses ancres à leur place, ses lam­pions le long du canal, pen­dant plus de mille ans à l’a­bri des hommes. L’élé­ment des­truc­teur fut aus­si le conser­va­teur. On croyait ces villes per­dues ; elles étaient seule­ment rangées.

On estime aujourd’­hui qu’à peine un ving­tième de Thô­nis-Héra­cléion a été fouillé. Le reste attend, sous ses dix mètres d’eau verte et son man­teau de limon, patient comme le sont les choses qui ont déjà tra­ver­sé quinze siècles. La capi­tale par le fond n’a livré que ses pre­mières pages. Le plon­geur remonte, ôte son déten­deur, retrouve au-des­sus de lui la lumière et la rumeur de la ville moderne — et sous ses palmes, immo­bile, la mer garde le reste de la bibliothèque.


Repères

Fon­da­tion et topo­gra­phie. Alexan­drie est fon­dée par Alexandre en 331 av. n. è. ; l’es­sen­tiel de sa topo­gra­phie antique nous vient de la des­crip­tion de Stra­bon (v. 25 av. n. è.). Le quar­tier royal (Bru­cheion), l’île d’An­ti­rho­dos, le Poséi­dion et le Timo­nium, le Césa­reum bor­daient le grand port (Por­tus Magnus), sépa­ré du port occi­den­tal (Eunos­tos) par le môle de l’Heptastadion.

L’en­glou­tis­se­ment. La sub­mer­sion résulte de la conjonc­tion de trois fac­teurs de long terme : sub­si­dence des sédi­ments del­taïques, remon­tée rela­tive du niveau marin, et secousses sis­miques (arc hel­lé­nique). Le séisme et le tsu­na­mi de 365, décrits par Ammien Mar­cel­lin, ont long­temps été tenus pour res­pon­sables de la des­truc­tion d’A­lexan­drie ; des tra­vaux sis­mo­lo­giques récents (S. Sti­ros et al., 2020) contestent l’am­pleur de cet impact sur la ville et sug­gèrent que le récit antique pour­rait confondre deux évé­ne­ments — point demeu­ré ouvert. Les villes de la baie d’A­bou­kir (Thô­nis-Héra­cléion, Canope) paraissent avoir som­bré plus tard, vers le VIIIe siècle, par liqué­fac­tion des sols.

His­toire de la recherche. Le plon­geur alexan­drin Kamel Abou el-Saa­dat repère et car­to­gra­phie les ves­tiges dès les années 1960 (sta­tue d’I­sis-Pha­ria remon­tée en 1961). Honor Frost confirme l’i­den­ti­fi­ca­tion des blocs du Phare lors d’une mis­sion Unes­co en 1968. Jean-Yves Empe­reur et le Centre d’é­tudes alexan­drines (CEA­lex) fouillent le site de Qait­bay à par­tir de 1994 (plus de 3 000 blocs recen­sés), dans l’ur­gence d’un enro­che­ment de pro­tec­tion déver­sé sur le site.

La méthode God­dio. Franck God­dio (IEASM, fon­dé en 1987) intro­duit une approche fon­dée sur la car­to­gra­phie géo­phy­sique préa­lable : magné­to­mètre à réso­nance magné­tique nucléaire déve­lop­pé avec le CEA (effet Abra­gam-Ove­rhau­ser), bathy­mé­trie mul­ti­fais­ceaux, sonar laté­ral, pro­fi­leur de sédi­ments, posi­tion­ne­ment DGPS, puis pho­to­gram­mé­trie et modé­li­sa­tion 3D. Pros­pec­tion du Por­tus Magnus dès 1992 ; de la baie d’A­bou­kir dès 1996.

Les décou­vertes majeures. Canope repé­rée en 1999, Thô­nis-Héra­cléion en 2000 (à ~6,5 km au large, ~10 m de fond). Iden­ti­fi­ca­tion par le naos d’A­mon-Géreb, une plaque d’or d’Hé­ra­clès et une stèle por­tant le nom égyp­tien Thô­nis ; colosse de Hâpy (>5 m), 64 navires, 700 ancres. La barque nilo­tique dite baris (épave 17) confirme la des­crip­tion d’Hé­ro­dote, Enquête, II, 96. Le décret de Canope (Pto­lé­mée III, 238 av. n. è.) men­tionne Héra­cléion. Dans le grand port : île d’An­ti­rho­dos (ara­sée v. 250 av. n. è.), temple d’I­sis, et, à l’au­tomne 2025, l’é­pave d’un tha­la­mègue royal (bor­dages conser­vés sur 28 m, graf­fi­ti grec du Ier s.). Le « palais de Cléo­pâtre » désigne le quar­tier royal et non un édi­fice iden­ti­fié comme tel — pru­dence sur cette étiquette.

Aujourd’­hui. Reprise des recherches sur les blocs du Phare et pro­jet de recons­ti­tu­tion numé­rique (I. Hai­ry, CEA­lex, cam­pagnes 2025–2026). Alexan­drie moderne est expo­sée aux mêmes pro­ces­sus de sub­si­dence et de mon­tée des eaux. On estime que ~5 % seule­ment de Thô­nis-Héra­cléion a été fouillé.

Sources prin­ci­pales : Ins­ti­tut euro­péen d’ar­chéo­lo­gie sous-marine (IEASM) / Fon­da­tion Hil­ti ; Oxford Centre for Mari­time Archaeo­lo­gy ; Centre d’é­tudes alexan­drines (CEA­lex) ; Honor Frost Foun­da­tion ; tra­vaux de S. Sti­ros et de M. Torab sur la sis­mi­ci­té et la sub­si­dence du lit­to­ral alexan­drin. Les incer­ti­tudes signa­lées dans le corps du texte (impact du tsu­na­mi de 365, iden­ti­fi­ca­tion du « palais de Cléo­pâtre », part fouillée du site) reflètent l’é­tat actuel, et dis­cu­té, de la recherche.

0 Com­ments

Sub­mit a Com­ment

Your email address will not be publi­shed. Requi­red fields are mar­ked *

Tags de cet article: , , ,