Felouques et dahabiehs
Les voiles d’Assouan
Felouques et dahabiehs : les voiles d’Assouan
Une invention de la Méditerranée remontée jusqu’au granite, et la mémoire d’un fleuve qui coulait dans les deux sens
Au soir, quand la chaleur se retire de la pierre, une felouque se détache de la rive d’Assouan et prend le large entre les îles. Le reïs, debout à l’arrière, tient l’écoute d’une main et la barre d’un pied nu ; il attend, sans hâte, ce moment précis où la voile cesse de battre et se remplit d’un coup. Le grand triangle blanc se tend, s’incline, et la coque part sur l’eau verte sans un bruit — ni moteur, ni rame, rien que le froissement de l’étrave et, parfois, la voix du batelier qui reprend une phrase nubienne. Autour de nous, le granite. Des blocs arrondis, fauves, polis par des millénaires de crues, affleurent au ras du courant et divisent le fleuve en bras étroits. Nous sommes au seuil de la première cataracte, à l’endroit précis où l’Égypte s’arrête et où le Nil, un instant, redevient sauvage.
Il y a dans cette scène une chose facile à ne pas voir. Ce que fait glisser la felouque, ce n’est pas seulement le vent : c’est une géométrie, une invention de marins, une idée née loin d’ici, sur d’autres eaux. La voile latine qui pousse ce bateau nubien vient de la Méditerranée. Elle a mis des siècles à remonter le fleuve jusqu’au granite, et elle y demeure, presque inchangée, quand elle a disparu de partout ailleurs. Les felouques et les dahabiehs d’Assouan sont les dernières héritières d’un long échange entre la mer et le fleuve. Pour comprendre pourquoi elles sont là, et pourquoi elles ont cette forme, il faut d’abord regarder ce qui ne se voit pas : le vent.
Le vent et le courant
Le secret de l’Égypte tient en une coïncidence heureuse. Sur presque tout le cours égyptien, le courant descend vers le nord, vers la mer, tandis que le vent dominant souffle en sens inverse, du nord vers le sud. Une barque descend donc au fil de l’eau, sans effort, et remonte à la voile dès que la brise se lève. Cette réversibilité a fait d’un ruban d’eau la plus ancienne autoroute du monde. On pouvait charger le granite d’Assouan et le laisser dériver jusqu’au Delta ; on pouvait renvoyer vers le sud le grain, l’huile, les hommes, les dieux, contre le fil du fleuve, rien qu’en hissant une toile. Une civilisation entière s’est bâtie sur ce va-et-vient, longue et mince comme le fleuve qui la nourrissait.
Assouan est la charnière de ce système, et sa limite. Ici, quelque chose change sous la quille. Le lit de sédiments tendres, que le Nil a mis des millions d’années à creuser plus au nord, cède la place à un socle plus vieux que le fleuve lui-même : le granite rose du bouclier nubien, remonté du fond des âges, qui affleure et hérisse le passage. L’eau qui glissait se met à bouillonner entre les blocs. La voile ne suffit plus. Au-delà de la cataracte commence un autre monde — plus dur, plus lent, plus fermé — celui de la Nubie, du soldat et du caravanier plutôt que celui du batelier. Assouan est le dernier port avant la pierre, le point où la navigation aisée s’achève et où le fleuve cesse d’être une route pour devenir une frontière.
Cette double nature — carrefour et seuil, atelier et douane — a fixé la ville à sa place pour toujours. Les Égyptiens l’appelaient Souenou, les Grecs Syène ; la province qu’elle commandait portait le nom de Ta-Séti, « le pays de l’Arc », en souvenir des archers nubiens et des routes qu’il fallait tenir. Tout ce qui remontait d’Afrique — l’ivoire, l’or, l’encens, l’ébène, les bêtes rares — passait par ce goulet, se déchargeait au pied de la cataracte, se rechargeait plus haut. Et tout cela voyageait à la voile. Le vent du nord, invisible et fidèle, est le premier personnage de cette histoire : sans lui, ni felouque ni dahabieh, ni Assouan, ni peut-être l’Égypte.
La voile latine
Reste à expliquer la forme de la toile. Car la voile qui pousse la felouque n’est pas la voile carrée, tendue en travers d’une vergue horizontale, que hissaient les barques des pharaons sur les fresques de Saqqarah. C’est un grand triangle — plus exactement, sur le Nil, un quadrilatère au coin avant tronqué, que les marins nomment voile à antenne ou voile settee — accroché à une longue vergue oblique qui monte très haut et redescend presque jusqu’au pont. Cette géométrie n’a l’air de rien. Elle est pourtant l’une des grandes inventions de la marine.
La voile carrée ne sait faire qu’une chose : recevoir le vent par l’arrière et pousser le bateau devant lui. Le triangle, lui, travaille comme une aile. Présenté de biais à la brise, il permet de serrer le vent, de remonter contre lui en louvoyant, de zigzaguer là où la voile carrée resterait clouée sur place. Sur une rivière étroite, où l’on ne peut ni virer largement ni attendre indéfiniment que le vent tourne, cet avantage est décisif. Il rend le fleuve praticable dans les deux sens même quand la brise faiblit ou se fait capricieuse.
Ce qui frappe, quand on regarde un reïs manœuvrer, c’est l’extrême économie de moyens. Le gréement latin ne demande, dans sa forme la plus simple, que deux cordages : une drisse pour hisser l’antenne, une écoute pour orienter la voile. Rien d’autre. Le mât est court, plus court que celui d’un gréement carré, et incliné vers l’avant ; la longue antenne oblique se hisse d’un seul mouvement et, au moment d’accoster, se rabat en un instant, la toile se froissant le long de la vergue comme une aile qu’on replie. Un seul homme suffit à tout faire. Cette simplicité n’est pas rusticité : c’est le fruit d’une longue sélection, l’aboutissement d’un objet si bien ajusté à sa tâche qu’on ne trouve plus rien à lui retrancher. Voilà pourquoi il a traversé les siècles sans presque changer — non par immobilisme, mais par perfection.
Or cette voile n’est pas née sur le Nil. Les indices les plus anciens la montrent en Méditerranée orientale, à la fin de l’Antiquité : sur une mosaïque de Kélenderis, en Cilicie, où un navire porte déjà un gréement triangulaire ; dans les épaves fouillées au large de Yassı Ada, sur la côte turque, où l’on a retrouvé la trace de ces vergues obliques. C’est là, dans les eaux byzantines, entre le IVᵉ et le VIᵉ siècle, que la voile latine semble s’être imposée, avant que les charpentiers arabes ne la perfectionnent et ne la répandent sur toutes les mers de l’islam. Elle gagne le Nil au plus tard vers le IXᵉ siècle, et ne le quitte plus. (L’histoire exacte de cette voile reste discutée : les spécialistes débattent encore de sa filiation et des dates ; je donne ici l’hypothèse la mieux établie.)
Il y a quelque chose de vertigineux à contempler ce lien. Le batelier nubien qui, ce soir, incline son antenne pour serrer le vent, refait le geste d’un marin de Cilicie mort il y a quinze siècles. La felouque d’Assouan est un objet méditerranéen échoué au bord du granite africain, à mille kilomètres de la mer, à l’extrême sud du monde égyptien. Elle est la preuve, patiente et flottante, que la Méditerranée ne s’arrête pas à ses rivages : elle remonte les fleuves, elle voyage dans les gréements, elle laisse ses inventions dériver jusqu’aux confins. Le triangle de toile qui penche sur le Nil est un morceau de mer.
La felouque
De ce triangle sont nées deux barques très différentes, filles de la même voile mais séparées par tout le reste : la fortune, l’usage, le monde social. La première est la felouque — l’humble, la commune, la barque de travail.
Son nom même sent le port et le passage de main en main. On le fait dériver de l’arabe foulk ou falouka, un petit bateau, mot qui a peut-être voyagé du grec jusqu’à l’espagnol faluca avant de revenir sur le fleuve : une étymologie aussi errante que l’objet qu’elle désigne. La felouque est faite pour peu de chose et pour tout à la fois. Coque à faible tirant d’eau, qui pose à peine sur le fleuve et lui pardonne ses bas-fonds ; un mât, une antenne, une voile ; une barre, une écoute, et l’homme qui les tient. Rien de plus. On la construisait de bois, on la construit aujourd’hui d’une coque d’acier soudé peinte en blanc et orange, mais la ligne n’a pas bougé, ni le geste du reïs debout à l’arrière, une jambe repliée sur le gouvernail.
C’est la barque du transport quotidien, celle qui ne figure sur aucun récit de voyage parce qu’elle est trop banale pour qu’on la remarque. Pendant des siècles, elle a porté ce que le fleuve portait : des jarres, des sacs de grain, des bottes de canne, des chèvres, des blocs de pierre, des passagers d’une rive à l’autre, des paysans allant au marché, des morts qu’on menait au cimetière. Elle tenait entre huit et douze personnes, une tonne ou deux de charge, et faisait ses trois à six nœuds dans une bonne brise. À Assouan, les felouques sont plus petites et plus vives qu’ailleurs, taillées pour se faufiler entre les rochers de la cataracte ; elles se manœuvrent à quatre ou cinq passagers, sur des coussins jetés à même le pont.
Le reïs — le mot dit « chef », « capitaine » — est presque toujours nubien, et son savoir ne s’apprend pas dans les livres. Il lit le fleuve : les veines de courant, les hauts-fonds que la couleur de l’eau trahit, les rafales qui descendent des dunes de la rive ouest, la seconde exacte où il faut choquer ou border. Il connaît chaque roche par son nom. Cette compétence, transmise de père en fils, est le vrai capital d’Assouan, plus durable que les bateaux qui s’usent et qu’on remplace. C’est elle qui survit, quand tout le reste change.
Trop banale pour les récits de voyage, la felouque est devenue en revanche une icône — un raccourci pour dire l’Égypte tout entière. Sa voile blanche penchée sur un couchant hante les toiles des peintres orientalistes du XIXᵉ siècle ; elle traverse les chansons d’Oum Kalthoum ; elle figure sur les timbres, les billets, les affiches, partout où l’on veut résumer le pays en une image. Il y a là un curieux renversement : la barque la plus modeste, celle du transport quotidien, est devenue l’emblème national, tandis que la somptueuse dahabieh a presque disparu de la mémoire commune. C’est que la felouque, elle, n’a jamais cessé de travailler. À Assouan, plusieurs centaines d’entre elles sont encore en service, groupées en coopératives de bateliers qui se partagent les tours et fixent les prix ; elles portent aujourd’hui, au lieu de jarres et de chèvres, des voyageurs en quête de silence, pour une heure de coucher de soleil ou pour deux nuits passées à dormir sur le pont, entre Assouan et Kôm Ombo. Le fret a changé de nature ; le métier, lui, est resté.
La dahabieh
La seconde barque est née du même triangle, mais du côté de l’or. Son nom le dit : dahabieh vient de l’arabe dhahab, « l’or », en souvenir des barges d’apparat, dorées à la feuille, sur lesquelles les souverains musulmans de l’Égypte médiévale — Fatimides, puis Mamelouks — descendaient le fleuve dans l’éclat. La barque du prince a donné son nom, par filiation lointaine, à la barque du voyageur riche.
Car la dahabieh est une maison qui flotte. Plus longue et plus lourde que la felouque, montée de deux mâts et de deux voiles latines, elle porte sur l’arrière un pont surélevé et une enfilade de cabines, un salon, une table, un toit où l’on prend le frais. La coque, à fond plat, ne tire que deux ou trois pieds d’eau, ce qui lui permet d’aller au plus près des berges et de mouiller là où bon lui semble — avantage précieux, que les grands bateaux de croisière d’aujourd’hui, prisonniers de leurs deux ou trois escales, lui envient encore. On la louait à Boulaq, le port du Caire, avec son équipage : une douzaine de matelots pour haler et manœuvrer, un reïs pour commander, un cuisinier, et souvent un drogman — l’interprète-intendant qui servait de pont entre le voyageur et le pays. On la retenait pour des semaines. On y vivait.
Un tel voyage n’était pas à la portée de tous, et les chiffres le disent mieux que les mots. Vers 1858, un aller-retour de quarante jours du Caire à Louxor coûtait environ cent dix livres sterling ; une expédition de cinquante jours jusqu’à Assouan et retour, environ cent cinquante — une petite fortune, l’équivalent de plusieurs années de gages d’un domestique anglais. Le Baedeker de 1878, guide de tous les voyageurs sérieux, résumait l’affaire avec la sécheresse d’un comptable : ceux pour qui l’indépendance de mouvement et l’économie du temps comptaient plus que l’économie de l’argent affrétaient une dahabieh ou un vapeur privé. La barque dorée était, littéralement, un luxe : elle achetait du temps et de la liberté au prix fort.
Ce n’était pas un simple moyen de transport : c’était une manière d’habiter le fleuve. De Boulaq, il fallait compter huit semaines de voile pour atteindre la première cataracte à Assouan, et autant pour redescendre. Quand le vent tombait, l’équipage descendait à terre et halait le bateau à la corde, courbé sur la berge — spectacle qui gênait les voyageurs anglais, choqués d’un labeur qu’ils jugeaient d’un autre âge, et qu’ils regardaient pourtant depuis le pont sans jamais mettre la main à la corde. La dahabieh imposait sa lenteur. On avançait au rythme du vent, de temple en temple, avec le temps de tout voir, de tout dessiner, de tout écrire. C’est cette lenteur, précisément, qui a fait sa gloire — puis, bientôt, sa perte.
L’âge d’or des voyageurs
Le XIXᵉ siècle fut le grand âge de la dahabieh. Toute une Europe romantique, lettrée, fortunée, remonta le Nil dans ces maisons flottantes, un guide Baedeker à la main et un carnet sur les genoux. Flaubert y passa l’hiver 1849, plus attentif aux courtisanes et à la lumière qu’aux inscriptions ; Florence Nightingale, la même année, y mûrit sa vocation dans le silence des temples. Mais nul n’a mieux dit la chose qu’Amelia Edwards, qui remonta le fleuve durant l’hiver 1873–1874 et en tira, en 1877, A Thousand Miles up the Nile, un livre qui tient droit, aujourd’hui encore, comme un obélisque au milieu des guides oubliés.
Edwards a laissé la description la plus juste de ce rite oublié : la chasse à la dahabieh. Louer un bateau, écrit-elle, est pire que chercher une maison — plus déroutant, plus épuisant, hérissé de difficultés particulières. Les bateaux se ressemblent tous, bâtis sur le même plan, aussi semblables entre eux que deux huîtres ; les reïs se ressemblent aussi, et brandissent tous des certificats élogieux, laissés par d’anciens voyageurs, qui ont une manière mystérieuse de reparaître de bateau en bateau et de main en main. On sent, sous l’ironie, une femme qui observe tout et ne se laisse duper par rien. Ce voyage la transforma : rentrée en Angleterre, elle consacra le reste de sa vie à l’égyptologie, fonda le fonds d’exploration de l’Égypte et dota son pays de sa première chaire d’égyptologie, qu’occupa le jeune Flinders Petrie. La dahabieh l’avait embarquée vers autre chose que le tourisme.
Ce que ces voyageurs ont aimé, et que leurs pages laissent transparaître, c’est un certain art de vivre au fil de l’eau. La dahabieh était un salon flottant. On y déjeunait sous le tendelet en regardant défiler les berges ; on lisait, on peignait à l’aquarelle les palmeraies et les pylônes ; on hissait, à l’avant, le pavillon de sa nation ; on baptisait son bateau d’un nom — Philae, Bagstones — comme on eût nommé une maison de campagne. Le soir, on mouillait près d’un village, et montaient jusqu’au pont les bruits de la rive : les chiens, les tambours, l’appel du muezzin, le grincement d’une norias tournant sur elle-même pour puiser l’eau. Le fleuve imposait son horaire — on partait à l’aube avec la brise, on s’arrêtait quand elle tombait — et cette soumission au vent, cette obligation d’attendre et de ne rien brusquer, était précisément le contraire de tout ce que la vapeur allait apporter. La dahabieh apprenait la patience à des gens qui n’en avaient guère. C’était son luxe le plus rare, et le plus difficile à vendre.
Cet âge d’or fut bref, et c’est une invention rivale qui l’acheva. Dans les années 1870, Thomas Cook lança le bateau à vapeur sur le Nil, et avec lui l’organisation qui manquait aux voiliers : ce que la dahabieh faisait en trois mois, le steamer le fit en vingt-huit jours. La lenteur, hier prestige, devint handicap. Les riches oisifs qui pouvaient offrir des semaines à un fleuve se raréfièrent ; la dahabieh se retira dans l’ombre, réservée à quelques aristocrates entêtés, tandis que la vapeur — puis, plus tard, les paquebots au diesel de la « croisière du Nil » que la fiction d’Agatha Christie devait rendre célèbre — emportait le flot des voyageurs. Assouan, terminus de la remontée, se couvrit d’hôtels : le Cataract, bâti par Cook en 1899 sur un promontoire de granite face à la cataracte, ouvrit ses portes au tout début de 1900 et fit de la ville une station d’hiver mondaine, où l’on venait soigner ses poumons et regarder, du haut de la terrasse, les dernières voiles pencher sur le fleuve.
Assouan, seuil et vitrine
Il faut, à ce point du récit, quitter un instant les bateaux pour regarder la ville qui les tient, car Assouan n’est pas un décor : c’est la raison même de leur existence. Toute la géographie de la felouque et de la dahabieh est inscrite dans ce lieu.
Au milieu du fleuve, face à la ville, l’île d’Éléphantine — Yebou pour les Égyptiens, Abou, « l’Éléphant », sans doute d’après les défenses d’ivoire qu’on y négociait — fut pendant trois mille ans la sentinelle du sud, garnison de frontière sous les pharaons, les Perses, les Ptolémées et les Romains. On y adorait Khnoum, le dieu à tête de bélier qui façonnait les hommes au tour de potier et gouvernait, croyait-on, la source du Nil, entouré de ses deux déesses, Satet et Anouket, gardiennes de la crue. On y trouve encore l’un de ces nilomètres, escalier de pierre descendant dans l’eau, gradué pour lire la hauteur du fleuve : un instrument fiscal autant que sacré, car de la crue dépendait la récolte, et de la récolte l’impôt. Ces nilomètres ont fait leur office jusqu’au jour, très récent, où l’on a supprimé la crue elle-même.
Cette sentinelle du sud ne fut jamais un lieu clos. Une frontière, sur le Nil comme ailleurs, est aussi une porte, et Éléphantine fut de tout temps un carrefour de langues et de dieux. Au Vᵉ siècle avant notre ère, sous la domination perse, une garnison de mercenaires judéens y tenait garnison et y avait bâti, chose stupéfiante, un temple dédié à Yahweh, dressé à quelques pas du sanctuaire de Khnoum. On en a retrouvé les archives, écrites en araméen sur des papyrus : contrats de mariage, prêts, querelles de voisinage, lettres au gouverneur — la vie ordinaire d’une petite communauté de soldats vivant entre trois cultes et deux empires, tout au bord de l’Égypte. Le seuil du sud, loin d’être un cul-de-sac, brassait déjà l’Orient et la Méditerranée. Et il continue : sur les autres îles, face à la ville, s’étendent les jardins que Lord Kitchener planta d’essences rapportées d’Asie et d’Afrique, et sur la rive ouest, au sommet de sa colline, veille le mausolée de granite rose où repose l’Aga Khan — dernières couches d’un lieu qui n’a jamais cessé d’accueillir des morts et des dieux venus d’ailleurs.
C’est aussi à Syène qu’un Grec mesura le monde. Ératosthène, apprenant qu’au solstice d’été, à midi, le soleil s’y tenait au zénith et n’y jetait aucune ombre, compara cette absence d’ombre à celle, bien réelle, que le soleil projetait au même instant à Alexandrie ; de la différence des angles et de la distance des deux villes, il tira la circonférence de la Terre, avec une exactitude qui stupéfie encore. Il y a là une belle ironie de lieu : c’est du seuil de l’Égypte, du point où le monde connu semblait finir, que l’on prit pour la première fois la mesure du monde entier.
Et tout autour, la pierre. Les carrières de granite rose d’Assouan ont fourni à l’Égypte ses obélisques, ses colosses, ses sarcophages ; on y voit encore, couché dans la roche mère, l’obélisque inachevé, fendu d’une lézarde qui condamna, il y a trois mille cinq cents ans, des mois de labeur. Ce granite, une fois détaché, il fallait bien le mener au nord — et c’est sur des barges, ancêtres lointaines de nos dahabiehs, qu’il descendait le fleuve à la faveur de la crue, jusqu’à Thèbes, jusqu’à Memphis, jusqu’au Delta. La ville qui exporte la pierre et la barque qui la porte sont les deux faces d’un même métier. Assouan est le lieu où le fleuve, la frontière, la pierre et la voile se nouent en un seul geste ancien.
Le fleuve dompté
Il reste à dire ce que le fleuve est devenu, car il ne coule plus comme jadis. Deux barrages, à un siècle de distance, ont refait le Nil d’Assouan.
Le premier, le barrage ancien — le Low Dam des ingénieurs — fut élevé par les Britanniques au ras de la première cataracte, de 1899 à 1902, sous la direction de William Willcocks ; ce fut, à son achèvement, le plus grand barrage de maçonnerie du monde. On l’avait muni d’écluses, pour que les bateaux pussent encore franchir le seuil : le fleuve était contrôlé, non coupé. Le second, le Haut Barrage, changea tout. Achevé en 1970, à quelques kilomètres en amont, colossal, financé par l’Union soviétique, il retint derrière lui le lac Nasser et abolit d’un coup ce que trente siècles de nilomètres avaient guetté : la crue annuelle. Le Nil ne monte plus, ne baisse plus, ne dépose plus son limon. Il coule désormais à niveau constant, régulier, dompté.
Le prix en fut lourd. La Nubie basse disparut sous les eaux du lac, et avec elle des villages, des temples, un monde ; on déplaça des dizaines de milliers de Nubiens, on découpa et remonta Abou Simbel et Philae plus haut pour les sauver des flots, on ouvrit à Assouan un musée nubien pour recueillir la mémoire d’un pays noyé. Le limon qui fertilisait l’Égypte depuis l’aube reste pris derrière le mur ; les paysans ont dû se tourner vers l’engrais, le Delta s’enfonce et s’enfielle de sel. Le fleuve a gagné en docilité ce qu’il a perdu en générosité.
Et pourtant — voici le paradoxe qui referme cette histoire — le barrage a laissé intacte la seule chose dont vivent les voiles. En supprimant la crue, il a supprimé aussi ses extrêmes : le fleuve d’Assouan ne connaît plus ni les hautes eaux violentes ni les basses eaux où la barque raclait le fond. Son niveau est stable toute l’année. La navigation à voile, jadis à la merci des saisons, est devenue plus sûre qu’elle ne le fut jamais. Le vent du nord, lui, n’a pas changé : il souffle comme au temps des pharaons, contre le courant, et la réversibilité du fleuve — ce vieux secret de l’Égypte — a survécu à tous les barrages. On a tué la crue ; on n’a pas tué le vent.
C’est ce vent, précisément, qui a permis un retour. Depuis quelques décennies, la dahabieh renaît, non plus comme moyen de transport mais comme antidote. Lassés du vacarme et de la foule des grands paquebots, quelques voyageurs ont redécouvert ce que Flaubert et Amelia Edwards savaient : que le fleuve ne se donne qu’à la lenteur. On a reconstruit, ou restauré, des voiliers à deux mâts, quatre à douze cabines, qui refont entre Louxor et Assouan la courte remontée d’autrefois, mouillant le long des berges là où les gros bateaux ne peuvent aller, s’arrêtant dans des villages que la croisière industrielle ignore. Quand la brise manque, un remorqueur les aide — la concession de l’époque au moteur — mais dès qu’elle se lève, on coupe tout, et il ne reste que le clapotis et le silence. Ce n’est plus tout à fait le voyage des pharaons ni celui des victoriens ; c’est une citation de ces voyages, une manière de les rejouer. Mais le geste du reïs, lui, est authentique, et le vent est le même.
Le soir sur le fleuve
La felouque a viré. Le reïs a laissé porter, et nous revenons vers la rive dans la dernière lumière, celle qui fait rougeoyer le granite et pose sur l’eau une seconde ville renversée. Sur les autres bateaux, on furle les voiles ; les grandes antennes s’abaissent une à une, comme des ailes qu’on replie. Plus haut, une dahabieh restaurée — l’une de ces maisons flottantes que le goût du lent voyage a fait renaître depuis quelques décennies, pour ceux qui préfèrent le silence du vent au vacarme des moteurs — glisse vers son mouillage, ses deux voiles encore gonflées, image exacte de celles qu’Amelia Edwards louait à Boulaq.
Il y a, dans cette flottille du soir, la persistance d’un très long fil. Le triangle de toile est un legs de la Méditerranée byzantine ; le savoir du reïs vient des pharaons ; la pierre qui rougeoie est plus vieille que le fleuve ; la ville derrière nous a mesuré la Terre et gardé la frontière. Tout cela tient dans une barque de bois que le vent pousse sans effort, ce soir comme il y a mille ans. Les felouques et les dahabiehs d’Assouan ne sont pas un décor pour touristes : ce sont les dernières machines vivantes d’un fleuve réversible, la mémoire flottante d’un temps où l’on montait à la voile et descendait au fil de l’eau, entre le granite et la mer.
Le reïs coupe le moteur qu’il n’a pas, ce qui ne fait aucun bruit, et la felouque touche la berge dans un froissement de sable. Il tend la main pour aider à descendre. Derrière lui, la voile pend, molle, en attendant le prochain vent — qui viendra, du nord, comme toujours.
Repères bibliographiques
- Amelia B. Edwards, A Thousand Miles up the Nile, Londres, 1877 — le grand récit victorien du voyage en dahabieh, doublé d’un regard d’égyptologue naissant.
- Fernand Braudel, La Méditerranée et le Monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, 1949 — pour la voile latine comme fait de longue durée et l’idée d’une Méditerranée qui déborde ses rivages.
- Lionel Casson, Ships and Seamanship in the Ancient World — sur les origines antiques du gréement latin et son cheminement en Méditerranée orientale.
- Donald M. Reid, Whose Pharaohs? — sur l’économie du voyage sur le Nil au XIXᵉ siècle et le tournant du bateau à vapeur.
- Sources anciennes sur Syène et Éléphantine : Hérodote, Strabon, et le calcul d’Ératosthène transmis par Cléomède.
(Certains points restent débattus : la filiation exacte de la voile latine et sa datation, l’étymologie du mot « felouque », et le chiffre précis des populations nubiennes déplacées par le Haut Barrage varient selon les sources.)
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