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Byzance
fémi­nin

Impé­ra­trices, abbesses, courtisanes

Byzance fémi­nin : impé­ra­trices, abbesses, courtisanes

 

La loge de l’impératrice

On monte à la gale­rie de Sainte-Sophie par une rampe, pas par un esca­lier. C’est le pre­mier ren­sei­gne­ment que donne le bâti­ment, et il est d’ordre social : les marches sup­posent qu’on grimpe avec ses jambes, la rampe sup­pose qu’on est por­té. Le pavage est fait de gros blocs irré­gu­liers, usés en creux au milieu, lui­sants aux endroits où les semelles ont insis­té depuis quinze siècles. Il fait sombre, l’air sent la pierre humide, on tourne deux fois à angle droit et l’on débouche dans la lumière pous­sié­reuse de la tribune.

Là, encas­tré dans le sol de la gale­rie occi­den­tale, un disque de marbre vert de Thes­sa­lie. Un mètre de dia­mètre, vei­né de noir, poli par la sta­tion debout de visi­teurs qui ne savent pas ce qu’ils foulent. C’est l’emplacement du trône de l’im­pé­ra­trice. Elle se tenait ici, à vingt-quatre mètres au-des­sus du sol de la nef, dans l’axe de l’ab­side, sépa­rée de son mari par toute la hau­teur de l’é­di­fice et par­fai­te­ment visible de lui.

C’est un dis­po­si­tif à rete­nir, parce qu’il contre­dit à peu près tout ce qu’on croit savoir. L’im­pé­ra­trice byzan­tine n’é­tait pas cachée. Elle était pla­cée. On lui assi­gnait une hau­teur, un axe, une dis­tance — et cette assi­gna­tion, qui est une contrainte, est aus­si une recon­nais­sance. On ne taille pas une loge de marbre pour quel­qu’un dont on veut nier l’existence.

Le mal­en­ten­du vient de loin, et il vient d’Oc­ci­dent. Les voya­geurs du XIXe siècle qui décri­vaient Byzance avaient sous les yeux le harem otto­man de Top­kapı, et ils ont pro­je­té sur mille ans d’Em­pire romain d’O­rient un modèle de réclu­sion qui n’é­tait pas le sien. Le mot gyné­céegynai­ko­ni­tis — a fait le reste. En grec byzan­tin il désigne les appar­te­ments des femmes dans une mai­son, et la tri­bune des femmes dans une église. Il ne désigne pas une prison.

Le palais impé­rial n’é­tait pas un harem, c’é­tait un oikos : une mai­son. Et dans une mai­son romaine, la maî­tresse admi­nistre. Elle a son per­son­nel, ses reve­nus, son sceau, ses gref­fiers. L’im­pé­ra­trice byzan­tine dis­pose d’un ser­vice propre, d’un patri­moine dis­tinct de celui de l’empereur, d’un bud­get qu’elle dépense sans en rendre compte. Elle fonde des monas­tères, achète des terres, prête de l’argent. C’est une ges­tion­naire dont l’en­tre­prise s’ap­pelle l’Em­pire romain, et qui en détient une part mino­ri­taire mais réelle.

Ce qui suit essaie de suivre cette part. Non pas la gale­rie de por­traits — Théo­do­ra la scan­da­leuse, Irène la meur­trière, Zoé l’a­mou­reuse : ces figures ont été peintes tant de fois qu’elles ne racontent plus rien. Plu­tôt les struc­tures qui les ont ren­dues pos­sibles, et qui leur ont sur­vé­cu. Il y en a trois, qui fonc­tionnent à trois vitesses dif­fé­rentes, comme il se doit.

La plus lente est juri­dique : un régime de pro­prié­té héri­té du droit romain, qui donne aux femmes du capi­tal, et donc du poids. Il tra­verse mille ans presque inchangé.

La deuxième est dynas­tique : à par­tir du IXe siècle, la légi­ti­mi­té impé­riale se trans­met par le sang, et le sang passe par des ventres. Une femme née dans la chambre de por­phyre devient un titre de pro­prié­té sur l’Empire.

La troi­sième est ins­ti­tu­tion­nelle, et c’est la plus inté­res­sante : le couvent. Une per­sonne morale, pro­prié­taire, employeuse, ban­quière, hôpi­tal et tom­beau, diri­gée par une femme élue par des femmes. L’Oc­ci­dent médié­val a connu des abbesses puis­santes ; Byzance a connu des abbesses ges­tion­naires, ce qui n’est pas la même chose et se lit dans les archives.

Le reste — les émeutes, les aveu­gle­ments, les cou­ron­ne­ments — c’est l’é­cume. Elle est spec­ta­cu­laire. Elle ne dure pas.


la loi 

Il faut com­men­cer par une remarque géo­gra­phique, qui vaut aus­si comme aver­tis­se­ment de méthode.

En des­cen­dant la côte lycienne, entre Kaş et Demre, on longe des tombes taillées dans la roche par mil­liers, et l’on repense à ce qu’­Hé­ro­dote raconte de ces gens-là : les Lyciens, écrit-il, portent le nom de leur mère et non celui de leur père, et si l’on demande à l’un d’eux qui il est, il récite sa généa­lo­gie mater­nelle. Il ajoute qu’une Lycienne de plein droit unie à un esclave donne des enfants libres, tan­dis qu’un homme de haute nais­sance uni à une étran­gère donne des enfants déclassés.

Le texte a fait rêver des géné­ra­tions. Il a fon­dé l’i­dée d’un matriar­cat ana­to­lien, d’une sur­vi­vance pré-indo-euro­péenne, d’une Asie Mineure où les femmes auraient gar­dé ce que la Grèce leur avait pris. Le pro­blème, c’est que les ins­crip­tions lyciennes — deux cents textes envi­ron, du Ve et du IVe siècle avant notre ère — ne le confirment pas. Quelques matro­nymes, oui. Un sys­tème matri­li­néaire, non. Héro­dote décri­vait pro­ba­ble­ment un usage local, ou une rumeur de voya­geur, avec cette gour­man­dise pour l’exo­tique qui fait à la fois son charme et son danger.

Je le rap­porte quand même, parce que l’er­reur est ins­truc­tive. On cherche tou­jours, quand on parle des femmes du pas­sé, ou bien une oppres­sion totale ou bien un âge d’or. La réa­li­té byzan­tine n’offre ni l’un ni l’autre. Elle offre quelque chose de plus dif­fi­cile à racon­ter : un régime d’in­ca­pa­ci­tés publiques com­bi­né à des droits patri­mo­niaux considérables.

Voi­ci les inca­pa­ci­tés. Une femme byzan­tine ne peut pas être juge. Elle ne peut pas être ban­quier. Elle ne peut pas, en prin­cipe, ser­vir de témoin à un contrat. Elle n’a aucune fonc­tion dans l’É­glise au-delà du dia­co­nat fémi­nin, qui s’é­teint len­te­ment entre le VIIe et le XIIe siècle. La jus­ti­fi­ca­tion est théo­lo­gique et se répète pen­dant mille ans avec une mono­to­nie décou­ra­geante : Ève a cédé la pre­mière, donc ses filles sont faibles.

Et voi­ci les droits. Une fille hérite à parts égales avec ses frères en l’ab­sence de tes­ta­ment — règle romaine, main­te­nue par le Cor­pus juris civi­lis de Jus­ti­nien puis par l’Eclo­ga isau­rienne de 741, qui ren­force même la posi­tion de la veuve. La dot, la proix, reste la pro­prié­té de l’é­pouse ; le mari l’ad­mi­nistre mais ne peut pas l’a­lié­ner, et elle est reprise intacte au décès. À cette dot répond une contre-dot, l’hypo­bo­lon, que le mari consti­tue en garan­tie sur ses propres biens. Une femme mariée peut pas­ser des contrats, rédi­ger un tes­ta­ment, agir en jus­tice pour défendre son bien. Veuve, elle devient tutrice de ses enfants et admi­nis­tra­trice de la tota­li­té du patri­moine. Elle est alors chef de mai­son, pro­prié­taire fon­cière, contri­buable au même titre qu’un homme.

Ange­li­ki Laiou, qui a pas­sé sa vie sur ces docu­ments, résu­mait ain­si la consé­quence pour l’a­ris­to­cra­tie : les femmes sont le médium par lequel se nouent les alliances entre grandes familles, et comme elles pos­sèdent en propre — dot et patri­moine — elles dis­posent d’un pou­voir éco­no­mique consi­dé­rable. Le nom, le lignage, la pro­prié­té et les réseaux se trans­mettent par la ligne fémi­nine autant que par la mas­cu­line, et les aris­to­crates byzan­tines étaient aus­si fières de leur ascen­dance que leurs frères.

Rete­nons la for­mule : elles pos­sèdent en propre. Une Anglaise mariée du XVIIIe siècle ne dis­po­sait d’au­cun de ces droits ; il fau­dra les Mar­ried Women’s Pro­per­ty Acts de 1870 et 1882 pour que Londres rat­trape le niveau juri­dique de Constan­ti­nople sous Justinien.

Cela ne fait pas de Byzance un para­dis. Cela en fait une socié­té où le pou­voir des femmes n’a pas besoin d’être arra­ché : il est déjà là, sous forme de terres et de contrats. Ce qui se joue ensuite, c’est la conver­sion de ce capi­tal en influence, et elle ne se fait que par trois voies. Le lit impé­rial. Le cloître. Et, pour les autres, le travail.


Théo­do­ra, de l’hip­po­drome au trône

L’hip­po­drome de Constan­ti­nople est aujourd’­hui une espla­nade allon­gée, l’At Mey­danı, où des gamins jouent au bal­lon entre l’o­bé­lisque de Théo­dose et la colonne ser­pen­tine rap­por­tée de Delphes. Le sol est mon­té de plu­sieurs mètres, les gra­dins ont four­ni des pierres à toute la ville, la piste s’est effa­cée. Il reste la forme : cette courbe longue et évi­dente que suivent la rue et les bancs, cette manière qu’a l’es­pace de tour­ner sur lui-même. On marche dans un stade qui n’existe plus.

C’est ici qu’il faut pla­cer Théo­do­ra, parce que c’est de là qu’elle vient. Son père Acace était gar­dien d’ours pour la fac­tion des Verts. Métier réel, posi­tion sociale nulle : les employés du cirque appar­tiennent à cette caté­go­rie que le droit romain range par­mi les infames, non par mépris moral mais par tech­nique juri­dique — ils exercent un métier qui met le corps en spec­tacle, et cela emporte des inca­pa­ci­tés civiles.

Acace meurt. Sa veuve pousse ses trois filles sur la scène. Théo­do­ra devient actrice, ce qui à Byzance signi­fie mime, dan­seuse, et par glis­se­ment qua­si auto­ma­tique, pros­ti­tuée. Elle part pour la Cyré­naïque avec un fonc­tion­naire, se retrouve aban­don­née à Alexan­drie, y fré­quente les milieux mono­phy­sites — c’est là, pro­ba­ble­ment, que se forme la convic­tion reli­gieuse qui pèse­ra sur toute sa vie poli­tique — puis remonte à Constan­ti­nople et file la laine.

Elle a peut-être vingt ans. Elle ren­contre Jus­ti­nien, neveu de l’empereur Jus­tin et déjà l’homme fort du régime.

Le mariage est juri­di­que­ment impos­sible : une loi inter­dit aux séna­teurs d’é­pou­ser des actrices ou des filles d’ac­trices. Jus­tin abroge cette inter­dic­tion vers 524–525. Il s’a­git d’un texte de por­tée géné­rale, rédi­gé en termes de repen­tir et de réha­bi­li­ta­tion, qui per­met à toute ancienne actrice ayant renon­cé à son métier de contrac­ter un mariage régu­lier. Une loi d’É­tat écrite pour rendre une union pos­sible : cela dit assez ce que Jus­ti­nien voulait.

En 527, Jus­tin meurt. Théo­do­ra est augusta.

Ce que nous savons d’elle vient pour l’es­sen­tiel de Pro­cope de Césa­rée, et c’est un pro­blème. Le même homme a écrit trois livres incon­ci­liables : les Guerres, chro­nique sobre ; les Édi­fices, pané­gy­rique où le couple impé­rial est presque divi­ni­sé ; et l’His­toire secrète, pam­phlet d’une obs­cé­ni­té métho­dique où Théo­do­ra devient un démon incar­né. On ne lit pas l’His­toire secrète comme une source, mais comme le symp­tôme d’une haine, dans un milieu séna­to­rial qui ne par­don­nait ni l’o­ri­gine, ni l’hé­ré­sie, ni sur­tout la compétence.

Écar­tons donc l’a­nec­dote et regar­dons les actes.

Jan­vier 532, la sédi­tion Nika. Bleus et Verts s’u­nissent contre le pou­voir, la moi­tié de la ville brûle, un empe­reur de rechange est accla­mé à l’hip­po­drome. Jus­ti­nien fait char­ger les navires. Pro­cope rap­porte alors une inter­ven­tion de Théo­do­ra au conseil : mieux vaut mou­rir empe­reur que vivre fugi­tif, et la pourpre fait un beau lin­ceul. Jus­ti­nien reste ; Béli­saire enferme la foule dans l’hip­po­drome et y mas­sacre, dit-on, trente mille personnes.

Le dis­cours est une recons­truc­tion lit­té­raire — la for­mule cir­cu­lait dans la rhé­to­rique grecque bien avant. Mais Pro­cope avait tout inté­rêt à ne pas prê­ter à Théo­do­ra le geste qui sauve le règne. S’il le lui prête, c’est pro­ba­ble­ment qu’on le lui prê­tait déjà.

La légis­la­tion. Elle est véri­fiable, elle, et elle est cohé­rente. Novelle 14, en 535 : répres­sion du proxé­né­tisme, avec une moti­va­tion expli­cite — les rabat­teurs achètent des filles pauvres à leurs parents dans les pro­vinces, les amènent à la capi­tale et les enferment par contrat. La loi annule les contrats, punit les proxé­nètes, libère les filles. D’autres textes dur­cissent la peine du viol, faci­litent le divorce à l’i­ni­tia­tive de l’é­pouse, pro­tègent la dot, per­mettent à une mère de recueillir l’hé­ri­tage de ses enfants.

Et il y a le couvent de la Méta­noia — la Repen­tance — que Théo­do­ra fait construire sur la rive asia­tique du Bos­phore pour y ins­tal­ler, selon Pro­cope lui-même dans les Édi­fices, cinq cents anciennes pros­ti­tuées ramas­sées dans les rues, dotées et logées aux frais de l’É­tat. Le même Pro­cope ajoute, dans l’His­toire secrète, que cer­taines s’y jetaient du haut des murs. Les deux choses peuvent être vraies. Une ins­ti­tu­tion de sau­ve­tage reste une ins­ti­tu­tion de contrainte, et le XIXe siècle euro­péen a rem­pli ses mai­sons de refuge exac­te­ment sur ce modèle.

La diplo­ma­tie paral­lèle. C’est le plus remar­quable. Jus­ti­nien tient à Chal­cé­doine et per­sé­cute mol­le­ment les mono­phy­sites ; Théo­do­ra les héberge. Lit­té­ra­le­ment : le palais de Hor­mis­das, sur la mer de Mar­ma­ra, abrite pen­dant des années une com­mu­nau­té d’exi­lés anti-chal­cé­do­niens, dont le patriarche dépo­sé Sévère d’An­tioche. Jean d’É­phèse, qui y a vécu, décrit une petite cité monas­tique ins­tal­lée dans une rési­dence impériale.

Vers 540, quand il s’a­git de conver­tir la Nubie, Théo­do­ra envoie sa propre mis­sion mono­phy­site avec ordre aux gou­ver­neurs de Thé­baïde de la faire pas­ser en pre­mier ; celle de Jus­ti­nien, chal­cé­do­nienne, arrive trop tard et trouve le ter­rain pris. Le royaume de Noba­tia devient mono­phy­site, et le restera.

On a long­temps expli­qué cela par une comé­die concer­tée : le couple jouait sur deux tableaux pour ne perdre ni l’É­gypte ni Rome. C’est pos­sible. Mais l’hy­po­thèse plus simple est qu’une impé­ra­trice dis­po­sait de moyens propres — argent, agents, navires, cor­res­pon­dance — et qu’elle les employait à sa poli­tique, qui n’é­tait pas exac­te­ment celle de son mari.

Théo­do­ra meurt en 548, pro­ba­ble­ment d’un can­cer. Jus­ti­nien règne encore dix-sept ans, ne se rema­rie pas, et glisse peu à peu vers des posi­tions doc­tri­nales qu’elle aurait approu­vées. Sur les mosaïques de San Vitale à Ravenne, ache­vées de son vivant, elle porte le calice et il porte la patène : ils font ensemble l’of­fer­toire, à éga­li­té de rang, sépa­rés par une abside. Le pro­gramme ico­no­gra­phique dit exac­te­ment ce que disait la loge de Sainte-Sophie. Deux places dis­tinctes, éga­le­ment hautes.


La soie, le pain, le lin

Il faut main­te­nant des­cendre, parce qu’une impé­ra­trice n’est qu’un cas par­ti­cu­lier, et qu’une his­toire du pou­voir fémi­nin qui ne parle que de pourpre ne parle que d’une dizaine de femmes par siècle sur plu­sieurs millions.

Sous Sainte-Sophie et sous le palais, il y avait une éco­no­mie, et dans cette éco­no­mie les femmes travaillaient.

Le docu­ment cen­tral est le Livre de l’É­parque, pro­mul­gué vers 912 sous Léon VI : un règle­ment des cor­po­ra­tions de Constan­ti­nople où l’É­tat sur­veille tout, tari­fie tout, cloi­sonne tout. La soie y occupe cinq métiers dis­tincts qu’il est inter­dit de cumu­ler — soie grège, apprê­tage, tis­sage et tein­ture, vête­ment, impor­ta­tion syrienne — de sorte qu’au­cun acteur pri­vé ne peut contrô­ler la filière. Un dis­po­si­tif anti-mono­pole qui aurait réjoui Brau­del, et qui explique la lon­gé­vi­té du mono­pole d’É­tat sur les soies de qualité.

Les femmes appa­raissent sur­tout dans le maillon le plus pénible et le moins rému­né­ré, l’ap­prê­tage : dévi­dage, car­dage, fila­ture. C’est un tra­vail de doigts, exé­cu­té à domi­cile ou dans de petits ate­liers, sou­vent sous contrat auprès d’un patron. Le règle­ment les men­tionne pour enca­drer ces contrats, ce qui est en soi un ren­sei­gne­ment : on ne légi­fère que sur ce qui existe.

Au-delà de la soie, la liste des métiers attes­tés est plus longue qu’on ne l’i­ma­gine. Tis­se­randes de lin et de laine, avant tout — la fabri­ca­tion tex­tile domes­tique reste, du IVe au XVe siècle, la grande indus­trie invi­sible de la Médi­ter­ra­née. Mais aus­si bou­lan­gères, cui­si­nières, auber­gistes, blan­chis­seuses, tenan­cières de bains, reven­deuses au mar­ché, sages-femmes, prê­teuses sur gages. Et méde­cins : les hôpi­taux byzan­tins emploient des iatrai­nai, et le typi­kon du Pan­to­cra­tor, en 1136, pré­voit expli­ci­te­ment une femme méde­cin pour le pavillon des femmes, avec son salaire annuel en sous d’or et en blé.

Laiou, en dépouillant les actes nota­riés de Constan­ti­nople entre le Xe et le XIVe siècle, a mon­tré que les femmes sont pré­sentes sur le mar­ché urbain comme ven­deuses, ache­teuses, prê­teuses, cau­tions — moins nom­breuses que les hommes, jamais absentes.

À la cam­pagne, la situa­tion est dif­fé­rente et plus dure. Le Nomos Geor­gi­kos, la loi rurale du VIIIe siècle, décrit un monde de petites exploi­ta­tions où le tra­vail est indi­vi­sé : on ne dis­tingue pas ce que fait l’homme de ce que fait la femme parce qu’il faut tout faire. Les prak­ti­ka, ces inven­taires fis­caux que les monas­tères ont conser­vés par mil­liers, notam­ment à l’A­thos, per­mettent d’en­trer dans les vil­lages : on y voit des veuves ins­crites comme chefs de feu, impo­sées comme telles, tenant leur part de terre et leur paire de bœufs. Le fisc byzan­tin, qui n’a­vait aucune opi­nion sur la condi­tion fémi­nine, enre­gis­trait sim­ple­ment le fait.

Un mot enfin sur ce que l’on ne voit pas. Il n’existe presque aucune source écrite par une pay­sanne byzan­tine, aucune par une fileuse de soie. Ce que nous avons d’elles, ce sont des lignes de comptes rédi­gées par des hommes pour pré­le­ver l’im­pôt. C’est peu. C’est aus­si, para­doxa­le­ment, plus fiable que les por­traits d’im­pé­ra­trices, parce qu’un registre fis­cal n’a aucune rai­son de men­tir sur ce genre de détail.


Irène l’A­thé­nienne, basileus

En 769, on amène à Constan­ti­nople une orphe­line d’A­thènes pour la marier au fils de l’empereur.

La pro­cé­dure est celle du choix impé­rial de fian­cée, dont on dis­cute encore la réa­li­té exacte — les his­to­riens y voient tan­tôt une ins­ti­tu­tion véri­table, tan­tôt un motif hagio­gra­phique pla­qué après coup. Ce qui est sûr, c’est le résul­tat : une jeune femme d’une famille pro­vin­ciale sans poids, sans clan, sans réseau mili­taire, entre au palais et devient impé­ra­trice. On l’a choi­sie pré­ci­sé­ment parce qu’elle n’ap­por­tait rien. C’é­tait l’idée.

Léon IV meurt en 780. Le fils, Constan­tin VI, a neuf ans. Irène est régente.

Elle est ico­no­doule dans un empire offi­ciel­le­ment ico­no­claste depuis un demi-siècle. Il lui faut sept ans pour ren­ver­ser la poli­tique reli­gieuse : une pre­mière ten­ta­tive de concile est dis­per­sée par la garde en 786, elle éloigne les régi­ments hos­tiles sous pré­texte de cam­pagne, et le concile se tient à Nicée en 787. Sep­tième concile œcu­mé­nique, le der­nier que recon­naissent ensemble Rome et Constan­ti­nople. Une femme l’a convo­qué, pré­si­dé de fait, et fait appliquer.

Puis vient l’af­faire du fils. Constan­tin VI gran­dit, prend le pou­voir en 790, le par­tage mal, se rend impo­pu­laire par un divorce et un rema­riage qui scan­da­lisent les milieux monas­tiques, échoue mili­tai­re­ment contre les Bul­gares. En 797, le par­ti de sa mère l’ar­rête. On le conduit dans la Por­phy­ra, la chambre de por­phyre du palais où nais­saient les enfants impé­riaux — où il était né lui-même — et on lui crève les yeux avec assez de bru­ta­li­té pour qu’il en meure peu après.

Il faut peser le geste sans ana­chro­nisme. L’a­veu­gle­ment est, dans le sys­tème byzan­tin, une alter­na­tive à l’exé­cu­tion : un aveugle ne peut pas régner, donc il n’a plus besoin d’être tué. C’est une tech­nique poli­tique stan­dard, appli­quée à des dizaines de princes. Ce qui est excep­tion­nel ici n’est pas la méthode, c’est le lien. Une mère éli­mine son fils, et le fait dans la pièce où elle l’a mis au monde. Les chro­ni­queurs, qui lui devaient pour­tant les icônes, ne s’en sont jamais remis.

Elle règne seule cinq ans. C’est la pre­mière fois qu’une femme gou­verne l’Em­pire romain en son nom propre, sans mari ni fils au-des­sus d’elle.

La chan­cel­le­rie a un pro­blème de voca­bu­laire, et sa manière de le résoudre est un des docu­ments les plus curieux de l’his­toire byzan­tine. Sur les mon­naies d’or, elle est basi­lis­sa — impé­ra­trice, fémi­nin. Mais dans plu­sieurs actes offi­ciels, elle se fait appe­ler basi­leus, au mas­cu­lin : « Irène, grand empe­reur et auto­crate des Romains ». Ce n’est pas une coquet­te­rie. C’est une posi­tion juri­dique : la fonc­tion est mas­cu­line, la titu­laire est une femme, et plu­tôt que de fémi­ni­ser la fonc­tion on mas­cu­li­nise la titu­laire. On mesure là, à un mot près, les limites du sys­tème — et le fait qu’il ait plié plu­tôt que rompu.

Sa poli­tique fis­cale mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est la vraie cause de sa chute. En 801, Irène sup­prime ou allège plu­sieurs impôts urbains de Constan­ti­nople et réduit les taxes doua­nières per­çues aux deux ver­rous des détroits, Aby­dos sur les Dar­da­nelles et Hié­ron à l’en­trée du Bos­phore. Le chro­ni­queur Théo­phane, ico­no­doule recon­nais­sant, y voit une œuvre de piété.

Du point de vue de l’É­tat, c’est une catas­trophe. Ces deux péages taxaient l’en­semble du tra­fic entre la mer Noire et la Médi­ter­ra­née — le blé, le pois­son salé, les esclaves, le bois, la cire. Y renon­cer, c’est ampu­ter la recette la plus sûre de l’Em­pire, celle qui ne dépend ni des récoltes ni des guerres mais sim­ple­ment de la géo­gra­phie. On ne tient pas une armée avec de la piété.

En octobre 802, le logo­thète du Tré­sor, un nom­mé Nicé­phore, la dépose. C’est le ministre des finances qui ren­verse l’im­pé­ra­trice, et il le fait sur un désac­cord bud­gé­taire. La pre­mière chose que fait Nicé­phore Ier une fois empe­reur est de réta­blir les taxes.

On l’exile d’a­bord à Prin­ki­po, la plus grande des îles des Princes, dans un couvent qu’elle avait elle-même fon­dé — élé­gance byzan­tine dont l’i­ro­nie n’a échap­pé à per­sonne — puis, jugée trop proche encore, à Les­bos. Théo­phane écrit qu’elle y filait la laine pour man­ger. Il faut pro­ba­ble­ment lire cette phrase comme un tableau édi­fiant plu­tôt que comme une obser­va­tion : la fileuse est l’emblème de l’hu­mi­li­té fémi­nine, et l’i­mage bou­clait trop bien pour qu’on y résiste.

Elle meurt le 9 août 803, moins d’un an après sa chute. On ramène son corps à Prin­ki­po. L’É­glise ortho­doxe la compte par­mi les saintes.

Reste, dans les chro­niques, une note étrange : en 802, des ambas­sades auraient cir­cu­lé en vue d’un mariage entre Irène et Char­le­magne, cou­ron­né empe­reur à Rome deux ans plus tôt. Théo­phane le rap­porte, per­sonne ne le confirme, et l’i­dée sent la recons­truc­tion rétros­pec­tive. Elle conti­nue pour­tant de fas­ci­ner, parce qu’elle des­sine une Médi­ter­ra­née qui n’a pas eu lieu — un empire unique refait par un mariage, la cas­sure de 800 refer­mée avant d’a­voir durci.


Zoé et Théo­do­ra, la légi­ti­mi­té par les femmes

En 843, une autre régente, une autre Théo­do­ra — veuve de l’empereur ico­no­claste Théo­phile, régente pour son fils Michel III — convoque le synode qui réta­blit défi­ni­ti­ve­ment les images ; l’É­glise ortho­doxe le com­mé­more encore le pre­mier dimanche de Carême, sous le nom de Triomphe de l’Orthodoxie.

Les deux res­tau­ra­tions du culte des images, en 787 et en 843, sont donc l’œuvre de deux femmes régnant au nom de fils mineurs. Judith Her­rin en a tiré un livre entier. L’ex­pli­ca­tion est poli­tique et non mys­tique : une régente a besoin d’une légi­ti­mi­té qui ne soit pas mili­taire, puisque l’ar­mée est le seul milieu qui lui reste abso­lu­ment fer­mé, et le par­ti monas­tique ico­no­doule lui offre exac­te­ment cela — une clien­tèle nom­breuse, urbaine, orga­ni­sée, hos­tile aux généraux.

Mais l’é­vé­ne­ment déci­sif pour notre affaire se pro­duit deux siècles plus tard, et c’est une émeute.

La dynas­tie macé­do­nienne, fon­dée en 867, règne depuis cent cin­quante ans. En 1028, Constan­tin VIII meurt sans fils. Il laisse deux filles vivantes : Zoé, une cin­quan­taine d’an­nées, et Théo­do­ra, un peu plus jeune. Toutes deux sont nées por­phy­ro­gé­nètes — dans la chambre de por­phyre — et ce mot, à ce moment pré­cis, cesse d’être un orne­ment pour deve­nir un titre de propriété.

On marie Zoé en catas­trophe à un haut fonc­tion­naire, Romain Argyre, qui devient empe­reur par elle. Il meurt dans son bain en 1034 ; le jour même, Zoé épouse un jeune Paphla­go­nien, Michel, qui devient Michel IV. Il meurt en 1041. Zoé adopte son neveu, qui devient Michel V.

Et Michel V com­met l’er­reur. En avril 1042, il fait ton­su­rer Zoé et l’exile à Prin­ki­po — encore l’île, encore le couvent.

La ville se sou­lève. Pas une fac­tion, pas une gar­ni­son : la ville. Michel Psel­los, qui y était, décrit des foules qui refluent des quar­tiers vers le palais, des femmes qu’il n’a­vait jamais vues sor­tir de chez elles mar­chant en tête, un empe­reur qui fait rame­ner Zoé en hâte et la montre au bal­con sans que cela suf­fise. On va cher­cher Théo­do­ra dans son monas­tère, on l’ins­talle à Sainte-Sophie, on la pro­clame. Michel V est aveuglé.

Il faut mesu­rer ce qui vient de se pas­ser. Le peuple de Constan­ti­nople s’est sou­le­vé, non pour un pro­gramme, non pour un pré­ten­dant mili­taire, mais pour deux femmes vieillis­santes, au motif qu’elles étaient nées dans la bonne chambre. La légi­ti­mi­té dynas­tique venait de démon­trer qu’elle pesait plus lourd que le pou­voir en exer­cice — et elle était, à cet ins­tant, entiè­re­ment féminine.

Pen­dant deux mois, en 1042, les deux sœurs règnent ensemble. Elles siègent côte à côte, les mon­naies les repré­sentent toutes deux, les actes portent les deux noms. Puis Zoé, qui ne sup­porte ni sa sœur ni le tra­vail de gou­ver­ner, se rema­rie une troi­sième fois avec Constan­tin IX Monomaque.

Psel­los a lais­sé d’elle un por­trait qu’il faut lire avec méfiance, car c’est un écri­vain avant d’être un témoin : le teint res­té clair, les mains tou­jours en mou­ve­ment, l’in­ca­pa­ci­té à tenir un compte, l’or dis­tri­bué par poi­gnées, et sur­tout les appar­te­ments pri­vés trans­for­més en ate­lier de par­fu­me­rie, bra­se­ros allu­més été comme hiver, ser­vantes occu­pées à broyer et dis­til­ler. On y a vu de la coquet­te­rie sénile. On peut y voir la seule pro­duc­tion qu’une femme pût diri­ger de ses mains, quand tout le reste — l’ar­mée, le fisc, la diplo­ma­tie — pas­sait obli­ga­toi­re­ment par des hommes.

Zoé meurt en 1050. Théo­do­ra reprend le pou­voir seule en 1055, à plus de soixante-dix ans, gou­verne dix-huit mois avec une fer­me­té que les chro­ni­queurs lui reprochent en des termes qu’ils n’emploient jamais pour un homme, et meurt en août 1056 sans héritier.

La dynas­tie macé­do­nienne s’é­teint dans un lit de vieille femme. Vingt-cinq ans de désordre suivent, jus­qu’à ce qu’un clan mili­taire prenne le pou­voir et invente une autre manière de gou­ver­ner — dans laquelle, pré­ci­sé­ment, les femmes vont trou­ver une place nouvelle.


Le chry­so­bulle de 1081

Alexis Com­nène s’empare du trône en avril 1081. En août, il doit par­tir com­battre les Nor­mands de Robert Guis­card, qui viennent de débar­quer en Épire. Avant de s’embarquer, il fait rédi­ger un acte scel­lé d’or — un chry­so­bulle — qui confie l’in­té­gra­li­té du gou­ver­ne­ment civil à sa mère, Anne Dalassène.

Sa fille, Anne Com­nène, en cite les termes dans l’Alexiade, et l’in­sis­tance du texte est frap­pante : tout ce que déci­de­ra l’im­pé­ra­trice-mère aura force de loi ; ses ordres écrits vau­dront ordres impé­riaux ; nul ne pour­ra lui deman­der de comptes, ni de son vivant ni après. Ce n’est pas une régence pro­vi­soire, c’est une délé­ga­tion géné­rale et irré­vo­cable de la sou­ve­rai­ne­té administrative.

Elle exer­ce­ra ce pou­voir une ving­taine d’an­nées, presque sans inter­rup­tion, pen­dant qu’A­lexis fait la guerre en Épire, en Thrace, en Ana­to­lie. Elle nomme, révoque, arbitre, encaisse, pré­side le tri­bu­nal. Anne Com­nène, qui l’ad­mi­rait, la décrit réglant la jour­née du palais comme une hor­loge et expul­sant la fri­vo­li­té des appar­te­ments — por­trait d’une abbesse laïque régnant sur un couvent qui se trouve être l’Empire.

Ce n’est pas une ano­ma­lie mais l’ex­pres­sion d’un sys­tème. Les Com­nènes ont rem­pla­cé la vieille bureau­cra­tie civile par un gou­ver­ne­ment de clan : les grandes charges vont aux frères, aux gendres, aux cou­sins ; on invente des titres pour clas­ser les degrés de paren­té — sébas­to­cra­tor, pan­hy­per­sé­baste, césa­ris­sa, sébas­to­cra­to­ris­sa — et l’or­ga­ni­gramme de l’É­tat devient un arbre généalogique.

Or, dans un gou­ver­ne­ment de paren­té, les femmes sont des nœuds. Elles sont ce par quoi une famille s’a­grège à une autre ; elles apportent des terres et des clients ; elles gardent des rela­tions avec leur lignage d’o­ri­gine et deviennent des canaux per­ma­nents entre deux mai­sons. Le mariage cesse d’être une affaire pri­vée pour deve­nir l’ins­tru­ment prin­ci­pal de la poli­tique inté­rieure — et celles qui le concluent, le négo­cient et le rompent acquièrent méca­ni­que­ment du poids.

C’est un des para­doxes de cette his­toire, et il vaut d’être for­mu­lé net­te­ment : le pou­voir fémi­nin ne pro­gresse pas quand l’É­tat se moder­nise, il pro­gresse quand l’É­tat se per­son­na­lise. Chaque fois que Byzance se replie sur la famille — après 1081, après 1261 — les femmes remontent. Chaque fois qu’elle se dote d’une admi­nis­tra­tion forte, elles redes­cendent. Rien de ce qu’elles gagnent n’est acquis par le droit public ; tout est gagné par le droit privé.


Les typi­ka, ou l’ab­besse comme chef d’entreprise

Il faut cher­cher un peu, dans le quar­tier de Fatih, pour trou­ver Fena­ri İsa Camii. La mos­quée est prise entre une ave­nue à quatre voies et des immeubles des années soixante-dix ; on la manque faci­le­ment. C’est en réa­li­té deux églises acco­lées, en brique et pierre alter­nées, avec cette maçon­ne­rie byzan­tine tar­dive qui joue des lits colo­rés comme d’une trame textile.

L’é­glise nord date de 907. L’é­glise sud, ajou­tée à la fin du XIIIe siècle, avec sa gale­rie qui contourne l’en­semble par l’ouest et par le sud, est l’œuvre d’une femme : Théo­do­ra Paléo­logue, veuve de Michel VIII, celui qui avait repris Constan­ti­nople aux Latins en 1261.

Elle a lais­sé son règle­ment de fon­da­tion — son typi­kon — et ce docu­ment est l’une des sources les plus concrètes que nous ayons sur la manière dont une ins­ti­tu­tion fémi­nine byzan­tine fonc­tion­nait réel­le­ment. Il faut le lire comme on lit un bilan d’entreprise.

Effec­tif : cin­quante moniales exac­te­ment. Répar­ti­tion : trente affec­tées à l’of­fice litur­gique, vingt aux tâches domes­tiques. Immo­bi­li­sa­tions : les deux églises, les bâti­ments conven­tuels, et un hôpi­tal de douze lits construit à côté, réser­vé aux femmes du dehors, avec un per­son­nel médi­cal sala­rié. Actif fon­cier : des pro­prié­tés en Asie Mineure, en Thrace, et dans Constan­ti­nople même, dont les reve­nus assurent le fonc­tion­ne­ment. Gou­ver­nance : l’hi­gou­mène est élue par la com­mu­nau­té ; le monas­tère est décla­ré indé­pen­dant, c’est-à-dire sous­trait à la tutelle épis­co­pale ; la pro­tec­tion impé­riale est confiée nom­mé­ment au fils de la fon­da­trice, Andro­nic II, et à ses successeurs.

Un couvent byzan­tin de cette caté­go­rie est donc simul­ta­né­ment : une pro­prié­taire fon­cière impor­tante, un employeur qui recrute des méde­cins et des régis­seurs, un éta­blis­se­ment hos­pi­ta­lier, une mai­son de retraite pour les femmes de la famille impé­riale, et un mau­so­lée. L’é­glise Saint-Jean-Bap­tiste que Théo­do­ra ajoute au sud est expli­ci­te­ment des­ti­née aux sépul­tures des Paléo­logues. Elle y sera enter­rée, ain­si que son fils l’empereur Andro­nic II, plu­sieurs prin­cesses, et jus­qu’à une fian­cée russe de Jean VIII morte en 1417.

Le typi­kon de Théo­do­ra n’est pas iso­lé. Un siècle et demi plus tôt, Irène Dou­kas, femme d’A­lexis Ier, avait rédi­gé pour son propre monas­tère — la Théo­to­kos Kécha­ri­tô­mé­nè, « com­blée de grâce » — un règle­ment bien plus long, conser­vé inté­gra­le­ment, et qui dit autant par ses contra­dic­tions que par ses règles.

La Kécha­ri­tô­mé­nè était le ver­sant fémi­nin d’un double monas­tère, ados­sé à un éta­blis­se­ment mas­cu­lin dédié au Christ Phi­lan­thrope, dans le dixième quar­tier de la ville, entre l’a­que­duc de Valens et le palais des Bla­chernes. Rien n’en sub­siste : les Latins l’ont pro­ba­ble­ment détruite après 1204.

Le texte pres­crit une clô­ture stricte — l’aba­ton, inter­dic­tion abso­lue à tout homme de fran­chir la porte. Puis il pré­voit les excep­tions, et les excep­tions sont l’es­sen­tiel : le monas­tère pos­sède des domaines, ces domaines exigent des admi­nis­tra­teurs, et ces admi­nis­tra­teurs sont des laïcs, donc des hommes, qui rendent compte à l’hi­gou­mène. Une ins­ti­tu­tion murée contre les hommes en emploie pour gérer sa for­tune. La fon­da­trice sti­pule par ailleurs, pour elle-même et ses des­cen­dantes, un jeu de pri­vi­lèges : ses petites-filles seront admises de droit, avec appar­te­ments sépa­rés, table meilleure et ser­vantes personnelles.

On peut sou­rire de ce mélange de règle et de passe-droits. Il vaut mieux y voir ce qu’il est : un contrat entre une dynas­tie et une ins­ti­tu­tion. La dynas­tie donne des terres et une pro­tec­tion ; l’ins­ti­tu­tion garan­tit en échange le loge­ment des femmes deve­nues encom­brantes, les prières per­pé­tuelles, et une tombe.

Car c’est là la fonc­tion sociale déci­sive du couvent byzan­tin, et elle est par­fai­te­ment ration­nelle. Que faire d’une veuve impé­riale de qua­rante ans qui ne doit sur­tout pas se rema­rier, parce que son rema­riage trans­met­trait un droit sur l’Em­pire à une autre famille ? On la fait moniale. Que faire d’une prin­cesse dont l’al­liance a ces­sé d’être utile ? Moniale. Que faire d’une impé­ra­trice dépo­sée qu’on ne veut pas tuer ? Moniale.

Le voile est à la fois une retraite et une neu­tra­li­sa­tion, et les mêmes murs servent aux deux usages : Irène l’A­thé­nienne finit dans un couvent qu’elle avait fon­dé, Zoé est ton­su­rée de force en 1042, Théo­do­ra est arra­chée à son monas­tère par une émeute puis y retourne. Les îles de la Mar­ma­ra, avec leurs pins et leurs petits monas­tères, ont ser­vi de salle d’at­tente à cette pro­cé­dure pen­dant huit siècles.

Mais un couvent n’est pas seule­ment une pri­son douce. Une higou­mène de la Kécha­ri­tô­mé­nè ou de Lips gère un patri­moine, engage du per­son­nel, plaide devant les tri­bu­naux, négo­cie avec le fisc, accueille des malades. C’est la seule posi­tion dans toute la socié­té byzan­tine où une femme exerce une auto­ri­té directe, per­ma­nente et légale sur d’autres per­sonnes, y com­pris sur des hommes sala­riés. Elle n’est pas nom­mée par un homme : elle est élue par ses semblables.

Rap­por­té à l’é­chelle de la longue durée, c’est peut-être le fait le plus impor­tant de tout ce dos­sier. Les impé­ra­trices durent une géné­ra­tion. Les cou­vents durent des siècles, et se trans­mettent entre femmes.


Anne Com­nène à la Kécharitôménè

Anne Com­nène naît en 1083 dans la chambre de por­phyre. On la fiance à un jeune Dou­kas dont l’as­cen­dance impé­riale devait, si tout allait bien, faire d’elle une impé­ra­trice. Le fian­cé meurt. Son frère Jean naît. En 1118, à la mort d’A­lexis, c’est Jean qui prend le trône.

Il y a ensuite une conspi­ra­tion, ou l’ombre d’une : Anne et sa mère auraient ten­té d’é­car­ter Jean au pro­fit du mari d’Anne, Nicé­phore Bryenne, qui n’au­rait pas vou­lu s’y prê­ter. L’af­faire est mal docu­men­tée et sent la recons­truc­tion. Ce qui est sûr, c’est qu’Anne dis­pa­raît de la vie publique et se retire à la Kécha­ri­tô­mé­nè — le monas­tère de sa mère.

Elle y pas­se­ra une tren­taine d’an­nées. Elle y anime un cercle de savants qui com­mente Aris­tote — l’un d’eux, Michel d’É­phèse, dit tra­vailler à la demande d’une prin­cesse, ce qui a valu à Anne d’être cré­di­tée d’une relance des études aris­to­té­li­ciennes. Et, autour de 1150, âgée de près de soixante-dix ans, elle écrit l’Alexiade : quinze livres sur le règne de son père.

C’est la seule his­toire d’am­pleur écrite par une femme dans tout le Moyen Âge grec. Le grec en est déli­bé­ré­ment archaï­sant, cal­qué sur Thu­cy­dide, dif­fi­cile ; l’au­teur y déploie une culture de rhé­to­rique, de méde­cine, de géo­gra­phie mili­taire, et connaît le voca­bu­laire tech­nique des sièges et des flottes.

C’est aus­si un texte qui ment, ou plu­tôt qui plaide. Alexis y est irré­pro­chable ; les Croi­sés y sont des bar­bares avides — le por­trait de Bohé­mond de Tarente est un mor­ceau d’an­tho­lo­gie de fas­ci­na­tion hos­tile ; les rivaux y sont ridi­cules. Et le pro­logue s’ouvre sur une plainte, celle d’une femme qui a tout per­du et qui écrit pour cette raison.

Cer­tains ont vou­lu lui reti­rer son livre, en attri­buant les par­ties mili­taires aux notes de son mari. L’ar­gu­ment n’a guère convain­cu, et il repose au fond sur une pré­misse simple : l’i­dée qu’une femme byzan­tine ne pou­vait pas savoir com­ment on prend une ville. Or elle avait vu son père par­tir en cam­pagne pen­dant trente-sept ans, elle avait lu les rap­ports, elle avait enten­du les géné­raux dîner à la table impé­riale. Elle savait pro­ba­ble­ment mieux que la plu­part des hommes qui écri­vaient alors.

Il y a une page, dans le der­nier livre, où elle décrit l’a­go­nie d’A­lexis : les méde­cins qui se contre­disent, le pouls qu’elle prend elle-même, la res­pi­ra­tion qu’elle compte, le diag­nos­tic qu’elle pose. Elle a lu Galien. C’est le seul moment du livre où l’au­to­ri­té de l’au­teur n’est pas emprun­tée à son père.


Les femmes du dehors : actrices, cour­ti­sanes, Kassia

Il reste la troi­sième caté­go­rie du titre, et c’est celle sur laquelle nous savons le moins, pour une rai­son simple : les pros­ti­tuées byzan­tines n’ont pas lais­sé d’ar­chives, et les hommes qui parlent d’elles le font en deux registres seule­ment, la loi et l’édification.

Le droit crée d’a­bord une caté­go­rie : les sce­ni­cae, les femmes de scène. Actrices, dan­seuses, musi­ciennes de cirque, elles sont juri­di­que­ment infâmes, ne peuvent épou­ser un homme de rang, ne peuvent héri­ter nor­ma­le­ment, ne peuvent témoi­gner. La fron­tière avec la pros­ti­tu­tion n’est pas tra­cée, parce que per­sonne ne cher­chait à la tracer.

Il y a ensuite une réa­li­té éco­no­mique qu’on situe mal. Constan­ti­nople est un port de plu­sieurs cen­taines de mil­liers d’ha­bi­tants, avec une gar­ni­son, une marine, un flux per­ma­nent de mar­chands et de pèle­rins ; les quar­tiers bas, vers le Neo­rion, concen­traient les tavernes, et les lois de Jus­ti­nien men­tionnent le raco­lage aux abords des églises. Les prix, les cir­cuits, les pro­prié­taires des mai­sons : rien.

Et il y a enfin la lit­té­ra­ture, qui a inven­té un per­son­nage : la cour­ti­sane repen­tie. Péla­gie d’An­tioche, dan­seuse conver­tie deve­nue ermite à Jéru­sa­lem sous un habit d’homme ; Marie l’É­gyp­tienne, pros­ti­tuée d’A­lexan­drie qui paie de son corps son pas­sage vers la Terre sainte, puis passe qua­rante-sept ans au désert. Immenses suc­cès popu­laires, tra­duits dans toutes les langues du bassin.

Il faut se méfier de leur ten­dresse appa­rente. Le récit de conver­sion sauve une femme à condi­tion qu’elle cesse d’être une femme : le désert, le jeûne, l’ha­bit mas­cu­lin, l’ef­fa­ce­ment du corps. Il ne dit rien de celles qui n’ont pas quit­té la ville. La Méta­noia de Théo­do­ra obéit à la même logique — cinq cents corps reti­rés de la cir­cu­la­tion, finan­cés par le tré­sor, mora­le­ment présentables.

Une seule voix nous par­vient de ce côté-là du monde, et elle vient d’une femme qui a pré­ci­sé­ment refu­sé le rôle.

Kas­sia naît vers 805 dans une famille aisée de Constan­ti­nople. La légende — car c’en est une, rap­por­tée tar­di­ve­ment — la fait figu­rer au choix de fian­cée de l’empereur Théo­phile. Il s’ap­proche d’elle, lui dit que c’est par une femme que sont venus les maux ; elle répond que c’est aus­si par une femme que sont venus les biens ; il se détourne et donne la pomme d’or à une autre. L’a­nec­dote est trop bien faite pour être vraie, et trop juste pour être écar­tée : elle raconte exac­te­ment ce qu’il en coû­tait d’a­voir de la repartie.

Ce qui est docu­men­té, c’est la suite. Kas­sia fonde un monas­tère vers 843 dans le quar­tier occi­den­tal de la ville et le dirige. Elle prend par­ti pour les icônes contre l’empereur, ce qui lui vaut, dit-on, le fouet. Elle écrit des épi­grammes brèves et sèches, dont quelques-unes sur la bêtise, qu’elle jugeait pire que le vice. Et elle com­pose des hymnes.

Une tren­taine d’entre eux sont entrés dans les livres litur­giques de l’É­glise ortho­doxe et y sont res­tés. Le plus célèbre est le tro­paire du Mer­cre­di saint, dit hymne de Kas­sia­ni : la péche­resse qui apporte le par­fum, qui pleure sur les pieds du Christ, et qui parle à la pre­mière per­sonne. On le chante encore chaque année, dans toutes les églises ortho­doxes du monde, sur une mélo­die consi­dé­rée comme la sienne.

C’est la seule com­po­si­trice du Moyen Âge dont la musique soit encore exé­cu­tée aujourd’­hui par tra­di­tion inin­ter­rom­pue. Et son texte le plus fameux est un mono­logue de pros­ti­tuée écrit par une abbesse — ce qui referme assez exac­te­ment le tri­angle de ce chapitre.


Mis­tra, Thes­sa­lo­nique, Ježevo

À Mis­tra, au-des­sus de la plaine de Sparte, la pente est si raide que les églises s’ac­crochent les unes au-des­sus des autres. En bas la Métro­pole, plus haut le Bron­to­chion, tout au fond la Pan­ta­nas­sa, où quelques moniales vivent encore et vous offrent un lou­koum et un verre d’eau fraîche. Ce fut au XVe siècle le centre intel­lec­tuel le plus vivant du monde grec, et sa cour comp­tait des femmes venues de loin.

En 1421, on marie le des­pote Théo­dore II Paléo­logue à une Ita­lienne, Cléope Mala­tes­ta, de la mai­son de Rimi­ni. Elle tra­verse l’A­dria­tique, monte à Mis­tra, se conver­tit à l’or­tho­doxie — ce qui pro­voque un inci­dent avec Rome — et meurt douze ans plus tard. Gémiste Plé­thon, celui qui ira à Flo­rence en 1439 y ral­lu­mer le pla­to­nisme, écrit son orai­son funèbre ; Bes­sa­rion aus­si. Une prin­cesse de Romagne enter­rée dans le Pélo­pon­nèse et pleu­rée en grec attique : c’est la Médi­ter­ra­née du XVe siècle en une phrase.

Cent vingt ans plus tôt, à Thes­sa­lo­nique, une autre étran­gère avait fait mieux qu’être pleu­rée. Yolande de Mont­fer­rat, mariée en 1284 à Andro­nic II sous le nom d’I­rène, vou­lut que l’Em­pire fût par­ta­gé entre ses fils en apa­nages, à la manière occi­den­tale. Andro­nic refu­sa : la sou­ve­rai­ne­té romaine ne se divise pas. Elle quit­ta la capi­tale, s’ins­tal­la à Thes­sa­lo­nique et y tint jus­qu’à sa mort, en 1317, une cour paral­lèle avec son tré­sor propre, d’où elle mariait ses enfants aux dynas­ties bal­ka­niques et finan­çait ce qu’elle vou­lait. Une impé­ra­trice en séces­sion, vivant de sa dot.

Et il y a enfin le cas qui clôt vrai­ment l’af­faire, parce qu’il sur­vit à l’Empire.

Mara Bran­ko­vić est la fille du des­pote de Ser­bie. En 1435 on l’en­voie au harem du sul­tan Mou­rad II — mariage poli­tique, comme les Byzan­tins en pra­ti­quaient depuis tou­jours, sauf que le par­te­naire a chan­gé de reli­gion. Elle ne se conver­tit pas. Mou­rad meurt en 1451 ; son fils Meh­med, celui qui pren­dra Constan­ti­nople deux ans plus tard, traite sa belle-mère chré­tienne avec une défé­rence constante et lui donne des terres près de Ser­rès, à Ježevo.

De là, plus de trente ans durant, Mara devient l’in­ter­mé­diaire obli­gée entre la Porte et le monde ortho­doxe : les ambas­sa­deurs véni­tiens et ragu­séens passent par elle, elle inter­vient dans la dési­gna­tion des patriarches, elle pro­tège les monas­tères de l’A­thos — Chi­lan­dar et Saint-Paul, dont elle est la bien­fai­trice prin­ci­pale. Elle meurt en 1487, trente-quatre ans après la fin de Byzance.

Elle n’a jamais por­té de cou­ronne. Elle avait une dot, des terres, un lignage, un réseau monas­tique et une posi­tion d’in­ter­mé­diaire — soit exac­te­ment la boîte à outils byzan­tine, remon­tée à l’i­den­tique dans un empire otto­man qui, ayant héri­té de la géo­gra­phie, héri­tait aus­si des mécanismes.

C’est le point brau­de­lien de toute cette his­toire. Les régimes tombent en un après-midi. Les manières d’exer­cer le pou­voir mettent des siècles à s’u­ser, et sou­vent elles ne s’usent pas : elles changent de langue.


L’hé­ri­tage

Il ne reste presque rien de maté­riel. La Kécha­ri­tô­mé­nè a dis­pa­ru sans trace au sol ; on la situe approxi­ma­ti­ve­ment entre l’a­que­duc et les Bla­chernes, dans un quar­tier de ruelles en pente et de garages. La Méta­noia n’est plus qu’une ligne dans Pro­cope. Le Grand Palais, avec sa chambre de por­phyre, est sous les hôtels de Sultanahmet.

Reste Fena­ri İsa Camii, où l’on entre en ôtant ses chaus­sures, et où une moquette verte couvre le sol sous lequel dorment les Paléo­logues. Reste, à Sainte-Sophie, le disque vert de la loge, que des mil­liers de pieds polissent chaque jour sans savoir. Reste, dans la gale­rie sud, le pan­neau de mosaïque où Zoé et Constan­tin IX encadrent le Christ, avec ses visages refaits et son ins­crip­tion regra­vée : on a chan­gé les têtes, on n’a pas chan­gé le sien.

Et res­tent les textes, qui sont la part la plus solide. Les typi­ka de la Kécha­ri­tô­mé­nè et de Lips existent encore, tra­duits, lisibles en entier : le nombre de moniales, le menu du carême, le salaire du méde­cin, le nom des vil­lages qui payaient. Ce ne sont pas des docu­ments héroïques, ce sont des docu­ments d’exploitation.

On raconte volon­tiers l’his­toire des femmes de Byzance comme une suite de coups de théâtre : la dan­seuse deve­nue impé­ra­trice, la mère qui aveugle son fils, la vieille dame rame­née au trône par l’é­meute. Ces scènes ont eu lieu et elles sont mémo­rables. Mais elles sont l’écume.

Des­sous, il y a une couche plus lente : des femmes qui pos­sé­daient, qui prê­taient, qui géraient, qui embau­chaient, qui filaient de la soie pour un salaire, qui tenaient un livre de comptes de monas­tère, qui ins­cri­vaient leur nom en tête d’un acte parce que la terre venait de leur mère. Cela n’a pro­duit aucune révo­lu­tion et n’a été reven­di­qué par per­sonne. Cela a duré mille cent ans, puis a conti­nué sous un autre empire, dans une autre langue, avec les mêmes outils.

Sur le fer­ry qui revient de Büyü­ka­da au cré­pus­cule, quand les îles s’é­teignent une à une der­rière le sillage, on pense à Irène débar­quant ici avec sa garde, puis rem­bar­quant pour Les­bos ; à Zoé ton­su­rée qu’on ramène en hâte parce que la ville hurle son nom. Et puis on pense à toutes celles dont on ne sau­ra jamais le nom, qui filaient de la soie dans les ruelles der­rière le port, et sans le tra­vail des­quelles il n’y aurait eu ni pourpre, ni cou­vents, ni mosaïques à regraver.


Notes sur les sources

Pro­cope. L’His­toire secrète est le prin­ci­pal réser­voir d’a­nec­dotes sur Théo­do­ra, et le plus dou­teux. Elle a été écrite par un homme dont les deux autres ouvrages disent l’in­verse, dans un contexte de ran­cune séna­to­riale. Les faits ins­ti­tu­tion­nels (légis­la­tion, fon­da­tions, pro­tec­tion des mono­phy­sites) sont recou­pés par d’autres sources — Jean d’É­phèse, les Novelles elles-mêmes — et peuvent être tenus pour acquis. Les faits pri­vés ne peuvent pas.

Le dis­cours de Nika. La phrase sur la pourpre comme lin­ceul est rap­por­tée par Pro­cope dans les Guerres, mais la for­mule cir­cu­lait dans la tra­di­tion rhé­to­rique grecque bien avant. Il faut la lire comme une com­po­si­tion, non comme une transcription.

Le chiffre de trente mille morts à l’hip­po­drome en 532 est celui des chro­ni­queurs ; les éva­lua­tions modernes varient beau­coup et il est pro­ba­ble­ment gonflé.

Les cinq cents pen­sion­naires de la Méta­noia viennent des Édi­fices, texte pané­gy­rique. Le chiffre est peut-être arron­di vers le haut ; l’exis­tence de la fon­da­tion ne l’est pas.

Le titre de « basi­leus » por­té par Irène. Ses mon­naies d’or portent basi­lis­sa. La forme mas­cu­line appa­raît dans des actes de chan­cel­le­rie. Le contraste est réel, mais la por­tée qu’on lui donne varie selon les his­to­riens : cer­tains y voient une reven­di­ca­tion déli­bé­rée, d’autres une simple com­mo­di­té de formulaire.

L’exil et la fin d’I­rène. Théo­phane le Confes­seur est notre source prin­ci­pale, et il est dou­ble­ment enga­gé : ico­no­doule, donc recon­nais­sant, et mora­liste, donc por­té aux tableaux édi­fiants. L’i­mage de l’im­pé­ra­trice filant la laine à Les­bos appar­tient à ce registre.

Le pro­jet de mariage entre Irène et Char­le­magne (802) repose sur un pas­sage iso­lé de Théo­phane et n’est confir­mé par aucune source occi­den­tale contem­po­raine. À trai­ter comme incertain.

Le « choix de fian­cée » impé­rial, qui aurait conduit Irène puis d’autres au palais, est une ins­ti­tu­tion contes­tée : plu­sieurs his­to­riens y voient un motif hagio­gra­phique répé­té plu­tôt qu’une pro­cé­dure réelle.

L’é­pi­sode de Kas­sia et Théo­phile n’ap­pa­raît que dans des chro­niques net­te­ment pos­té­rieures. C’est une légende. En revanche, la fon­da­tion de son monas­tère, sa posi­tion ico­no­doule et son œuvre hym­no­gra­phique sont attes­tées, et l’at­tri­bu­tion de l’hymne du Mer­cre­di saint est accep­tée par la tra­di­tion litur­gique comme par la plu­part des musicologues.

Le por­trait de Zoé par Psel­los (ate­lier de par­fums, pro­di­ga­li­té, inca­pa­ci­té comp­table) est une construc­tion lit­té­raire d’un auteur qui écrit après coup pour un public de cour. Les faits publics — mariages, émeute de 1042, règne conjoint des deux sœurs — sont soli­de­ment éta­blis par ailleurs, notam­ment par les monnaies.

La mosaïque de Zoé à Sainte-Sophie a été retou­chée : têtes dépo­sées et refaites, ins­crip­tion modi­fiée. L’ex­pli­ca­tion tra­di­tion­nelle (les trois maris suc­ces­sifs) est plau­sible mais dis­cu­tée ; cer­tains rat­tachent la reprise à la dam­na­tion de mémoire de Michel V.

Le chry­so­bulle de 1081 ne nous est connu que par la cita­tion qu’en donne Anne Com­nène, par­tie pre­nante. Le fait de la délé­ga­tion n’est pas contes­té ; l’am­pleur exacte des termes, un peu.

L’Alexiade. L’hy­po­thèse d’une rédac­tion par­tiel­le­ment due à Nicé­phore Bryenne, avan­cée dans les années 1990, n’est aujourd’­hui sui­vie que par une mino­ri­té d’his­to­riens. Le récit de la conspi­ra­tion de 1118 est en revanche fra­gile : il repose lar­ge­ment sur des sources hos­tiles à Anne.

Le typi­kon de Lips est daté entre 1294 et 1301 ; la data­tion pré­cise fait l’ob­jet d’une dis­cus­sion. Les chiffres cités (cin­quante moniales, trente à l’of­fice et vingt aux tâches domes­tiques, hôpi­tal de douze lits) pro­viennent du texte lui-même.

Mara Bran­ko­vić. Son rôle diplo­ma­tique et sa pro­tec­tion de l’A­thos sont bien docu­men­tés par les archives serbes, otto­manes et atho­nites. Le détail des reliques léguées à Saint-Paul relève en par­tie de la tra­di­tion monastique.

Pour aller plus loin, les typi­ka byzan­tins — dont ceux de la Kécha­ri­tô­mé­nè et de Lips — sont tra­duits inté­gra­le­ment dans les Byzan­tine Monas­tic Foun­da­tion Docu­ments de Dum­bar­ton Oaks, en accès libre. Les tra­vaux d’An­ge­li­ki Laiou sur les femmes, la famille et l’é­co­no­mie res­tent la base indis­pen­sable ; ceux de Judith Her­rin, plus nar­ra­tifs, sont la meilleure porte d’entrée.

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