Byzance
féminin
Impératrices, abbesses, courtisanes
Byzance féminin : impératrices, abbesses, courtisanes
La loge de l’impératrice
On monte à la galerie de Sainte-Sophie par une rampe, pas par un escalier. C’est le premier renseignement que donne le bâtiment, et il est d’ordre social : les marches supposent qu’on grimpe avec ses jambes, la rampe suppose qu’on est porté. Le pavage est fait de gros blocs irréguliers, usés en creux au milieu, luisants aux endroits où les semelles ont insisté depuis quinze siècles. Il fait sombre, l’air sent la pierre humide, on tourne deux fois à angle droit et l’on débouche dans la lumière poussiéreuse de la tribune.
Là, encastré dans le sol de la galerie occidentale, un disque de marbre vert de Thessalie. Un mètre de diamètre, veiné de noir, poli par la station debout de visiteurs qui ne savent pas ce qu’ils foulent. C’est l’emplacement du trône de l’impératrice. Elle se tenait ici, à vingt-quatre mètres au-dessus du sol de la nef, dans l’axe de l’abside, séparée de son mari par toute la hauteur de l’édifice et parfaitement visible de lui.
C’est un dispositif à retenir, parce qu’il contredit à peu près tout ce qu’on croit savoir. L’impératrice byzantine n’était pas cachée. Elle était placée. On lui assignait une hauteur, un axe, une distance — et cette assignation, qui est une contrainte, est aussi une reconnaissance. On ne taille pas une loge de marbre pour quelqu’un dont on veut nier l’existence.
Le malentendu vient de loin, et il vient d’Occident. Les voyageurs du XIXe siècle qui décrivaient Byzance avaient sous les yeux le harem ottoman de Topkapı, et ils ont projeté sur mille ans d’Empire romain d’Orient un modèle de réclusion qui n’était pas le sien. Le mot gynécée — gynaikonitis — a fait le reste. En grec byzantin il désigne les appartements des femmes dans une maison, et la tribune des femmes dans une église. Il ne désigne pas une prison.
Le palais impérial n’était pas un harem, c’était un oikos : une maison. Et dans une maison romaine, la maîtresse administre. Elle a son personnel, ses revenus, son sceau, ses greffiers. L’impératrice byzantine dispose d’un service propre, d’un patrimoine distinct de celui de l’empereur, d’un budget qu’elle dépense sans en rendre compte. Elle fonde des monastères, achète des terres, prête de l’argent. C’est une gestionnaire dont l’entreprise s’appelle l’Empire romain, et qui en détient une part minoritaire mais réelle.
Ce qui suit essaie de suivre cette part. Non pas la galerie de portraits — Théodora la scandaleuse, Irène la meurtrière, Zoé l’amoureuse : ces figures ont été peintes tant de fois qu’elles ne racontent plus rien. Plutôt les structures qui les ont rendues possibles, et qui leur ont survécu. Il y en a trois, qui fonctionnent à trois vitesses différentes, comme il se doit.
La plus lente est juridique : un régime de propriété hérité du droit romain, qui donne aux femmes du capital, et donc du poids. Il traverse mille ans presque inchangé.
La deuxième est dynastique : à partir du IXe siècle, la légitimité impériale se transmet par le sang, et le sang passe par des ventres. Une femme née dans la chambre de porphyre devient un titre de propriété sur l’Empire.
La troisième est institutionnelle, et c’est la plus intéressante : le couvent. Une personne morale, propriétaire, employeuse, banquière, hôpital et tombeau, dirigée par une femme élue par des femmes. L’Occident médiéval a connu des abbesses puissantes ; Byzance a connu des abbesses gestionnaires, ce qui n’est pas la même chose et se lit dans les archives.
Le reste — les émeutes, les aveuglements, les couronnements — c’est l’écume. Elle est spectaculaire. Elle ne dure pas.
la loi
Il faut commencer par une remarque géographique, qui vaut aussi comme avertissement de méthode.
En descendant la côte lycienne, entre Kaş et Demre, on longe des tombes taillées dans la roche par milliers, et l’on repense à ce qu’Hérodote raconte de ces gens-là : les Lyciens, écrit-il, portent le nom de leur mère et non celui de leur père, et si l’on demande à l’un d’eux qui il est, il récite sa généalogie maternelle. Il ajoute qu’une Lycienne de plein droit unie à un esclave donne des enfants libres, tandis qu’un homme de haute naissance uni à une étrangère donne des enfants déclassés.
Le texte a fait rêver des générations. Il a fondé l’idée d’un matriarcat anatolien, d’une survivance pré-indo-européenne, d’une Asie Mineure où les femmes auraient gardé ce que la Grèce leur avait pris. Le problème, c’est que les inscriptions lyciennes — deux cents textes environ, du Ve et du IVe siècle avant notre ère — ne le confirment pas. Quelques matronymes, oui. Un système matrilinéaire, non. Hérodote décrivait probablement un usage local, ou une rumeur de voyageur, avec cette gourmandise pour l’exotique qui fait à la fois son charme et son danger.
Je le rapporte quand même, parce que l’erreur est instructive. On cherche toujours, quand on parle des femmes du passé, ou bien une oppression totale ou bien un âge d’or. La réalité byzantine n’offre ni l’un ni l’autre. Elle offre quelque chose de plus difficile à raconter : un régime d’incapacités publiques combiné à des droits patrimoniaux considérables.
Voici les incapacités. Une femme byzantine ne peut pas être juge. Elle ne peut pas être banquier. Elle ne peut pas, en principe, servir de témoin à un contrat. Elle n’a aucune fonction dans l’Église au-delà du diaconat féminin, qui s’éteint lentement entre le VIIe et le XIIe siècle. La justification est théologique et se répète pendant mille ans avec une monotonie décourageante : Ève a cédé la première, donc ses filles sont faibles.
Et voici les droits. Une fille hérite à parts égales avec ses frères en l’absence de testament — règle romaine, maintenue par le Corpus juris civilis de Justinien puis par l’Ecloga isaurienne de 741, qui renforce même la position de la veuve. La dot, la proix, reste la propriété de l’épouse ; le mari l’administre mais ne peut pas l’aliéner, et elle est reprise intacte au décès. À cette dot répond une contre-dot, l’hypobolon, que le mari constitue en garantie sur ses propres biens. Une femme mariée peut passer des contrats, rédiger un testament, agir en justice pour défendre son bien. Veuve, elle devient tutrice de ses enfants et administratrice de la totalité du patrimoine. Elle est alors chef de maison, propriétaire foncière, contribuable au même titre qu’un homme.
Angeliki Laiou, qui a passé sa vie sur ces documents, résumait ainsi la conséquence pour l’aristocratie : les femmes sont le médium par lequel se nouent les alliances entre grandes familles, et comme elles possèdent en propre — dot et patrimoine — elles disposent d’un pouvoir économique considérable. Le nom, le lignage, la propriété et les réseaux se transmettent par la ligne féminine autant que par la masculine, et les aristocrates byzantines étaient aussi fières de leur ascendance que leurs frères.
Retenons la formule : elles possèdent en propre. Une Anglaise mariée du XVIIIe siècle ne disposait d’aucun de ces droits ; il faudra les Married Women’s Property Acts de 1870 et 1882 pour que Londres rattrape le niveau juridique de Constantinople sous Justinien.
Cela ne fait pas de Byzance un paradis. Cela en fait une société où le pouvoir des femmes n’a pas besoin d’être arraché : il est déjà là, sous forme de terres et de contrats. Ce qui se joue ensuite, c’est la conversion de ce capital en influence, et elle ne se fait que par trois voies. Le lit impérial. Le cloître. Et, pour les autres, le travail.
Théodora, de l’hippodrome au trône
L’hippodrome de Constantinople est aujourd’hui une esplanade allongée, l’At Meydanı, où des gamins jouent au ballon entre l’obélisque de Théodose et la colonne serpentine rapportée de Delphes. Le sol est monté de plusieurs mètres, les gradins ont fourni des pierres à toute la ville, la piste s’est effacée. Il reste la forme : cette courbe longue et évidente que suivent la rue et les bancs, cette manière qu’a l’espace de tourner sur lui-même. On marche dans un stade qui n’existe plus.
C’est ici qu’il faut placer Théodora, parce que c’est de là qu’elle vient. Son père Acace était gardien d’ours pour la faction des Verts. Métier réel, position sociale nulle : les employés du cirque appartiennent à cette catégorie que le droit romain range parmi les infames, non par mépris moral mais par technique juridique — ils exercent un métier qui met le corps en spectacle, et cela emporte des incapacités civiles.
Acace meurt. Sa veuve pousse ses trois filles sur la scène. Théodora devient actrice, ce qui à Byzance signifie mime, danseuse, et par glissement quasi automatique, prostituée. Elle part pour la Cyrénaïque avec un fonctionnaire, se retrouve abandonnée à Alexandrie, y fréquente les milieux monophysites — c’est là, probablement, que se forme la conviction religieuse qui pèsera sur toute sa vie politique — puis remonte à Constantinople et file la laine.
Elle a peut-être vingt ans. Elle rencontre Justinien, neveu de l’empereur Justin et déjà l’homme fort du régime.
Le mariage est juridiquement impossible : une loi interdit aux sénateurs d’épouser des actrices ou des filles d’actrices. Justin abroge cette interdiction vers 524–525. Il s’agit d’un texte de portée générale, rédigé en termes de repentir et de réhabilitation, qui permet à toute ancienne actrice ayant renoncé à son métier de contracter un mariage régulier. Une loi d’État écrite pour rendre une union possible : cela dit assez ce que Justinien voulait.
En 527, Justin meurt. Théodora est augusta.
Ce que nous savons d’elle vient pour l’essentiel de Procope de Césarée, et c’est un problème. Le même homme a écrit trois livres inconciliables : les Guerres, chronique sobre ; les Édifices, panégyrique où le couple impérial est presque divinisé ; et l’Histoire secrète, pamphlet d’une obscénité méthodique où Théodora devient un démon incarné. On ne lit pas l’Histoire secrète comme une source, mais comme le symptôme d’une haine, dans un milieu sénatorial qui ne pardonnait ni l’origine, ni l’hérésie, ni surtout la compétence.
Écartons donc l’anecdote et regardons les actes.
Janvier 532, la sédition Nika. Bleus et Verts s’unissent contre le pouvoir, la moitié de la ville brûle, un empereur de rechange est acclamé à l’hippodrome. Justinien fait charger les navires. Procope rapporte alors une intervention de Théodora au conseil : mieux vaut mourir empereur que vivre fugitif, et la pourpre fait un beau linceul. Justinien reste ; Bélisaire enferme la foule dans l’hippodrome et y massacre, dit-on, trente mille personnes.
Le discours est une reconstruction littéraire — la formule circulait dans la rhétorique grecque bien avant. Mais Procope avait tout intérêt à ne pas prêter à Théodora le geste qui sauve le règne. S’il le lui prête, c’est probablement qu’on le lui prêtait déjà.
La législation. Elle est vérifiable, elle, et elle est cohérente. Novelle 14, en 535 : répression du proxénétisme, avec une motivation explicite — les rabatteurs achètent des filles pauvres à leurs parents dans les provinces, les amènent à la capitale et les enferment par contrat. La loi annule les contrats, punit les proxénètes, libère les filles. D’autres textes durcissent la peine du viol, facilitent le divorce à l’initiative de l’épouse, protègent la dot, permettent à une mère de recueillir l’héritage de ses enfants.
Et il y a le couvent de la Métanoia — la Repentance — que Théodora fait construire sur la rive asiatique du Bosphore pour y installer, selon Procope lui-même dans les Édifices, cinq cents anciennes prostituées ramassées dans les rues, dotées et logées aux frais de l’État. Le même Procope ajoute, dans l’Histoire secrète, que certaines s’y jetaient du haut des murs. Les deux choses peuvent être vraies. Une institution de sauvetage reste une institution de contrainte, et le XIXe siècle européen a rempli ses maisons de refuge exactement sur ce modèle.
La diplomatie parallèle. C’est le plus remarquable. Justinien tient à Chalcédoine et persécute mollement les monophysites ; Théodora les héberge. Littéralement : le palais de Hormisdas, sur la mer de Marmara, abrite pendant des années une communauté d’exilés anti-chalcédoniens, dont le patriarche déposé Sévère d’Antioche. Jean d’Éphèse, qui y a vécu, décrit une petite cité monastique installée dans une résidence impériale.
Vers 540, quand il s’agit de convertir la Nubie, Théodora envoie sa propre mission monophysite avec ordre aux gouverneurs de Thébaïde de la faire passer en premier ; celle de Justinien, chalcédonienne, arrive trop tard et trouve le terrain pris. Le royaume de Nobatia devient monophysite, et le restera.
On a longtemps expliqué cela par une comédie concertée : le couple jouait sur deux tableaux pour ne perdre ni l’Égypte ni Rome. C’est possible. Mais l’hypothèse plus simple est qu’une impératrice disposait de moyens propres — argent, agents, navires, correspondance — et qu’elle les employait à sa politique, qui n’était pas exactement celle de son mari.
Théodora meurt en 548, probablement d’un cancer. Justinien règne encore dix-sept ans, ne se remarie pas, et glisse peu à peu vers des positions doctrinales qu’elle aurait approuvées. Sur les mosaïques de San Vitale à Ravenne, achevées de son vivant, elle porte le calice et il porte la patène : ils font ensemble l’offertoire, à égalité de rang, séparés par une abside. Le programme iconographique dit exactement ce que disait la loge de Sainte-Sophie. Deux places distinctes, également hautes.
La soie, le pain, le lin
Il faut maintenant descendre, parce qu’une impératrice n’est qu’un cas particulier, et qu’une histoire du pouvoir féminin qui ne parle que de pourpre ne parle que d’une dizaine de femmes par siècle sur plusieurs millions.
Sous Sainte-Sophie et sous le palais, il y avait une économie, et dans cette économie les femmes travaillaient.
Le document central est le Livre de l’Éparque, promulgué vers 912 sous Léon VI : un règlement des corporations de Constantinople où l’État surveille tout, tarifie tout, cloisonne tout. La soie y occupe cinq métiers distincts qu’il est interdit de cumuler — soie grège, apprêtage, tissage et teinture, vêtement, importation syrienne — de sorte qu’aucun acteur privé ne peut contrôler la filière. Un dispositif anti-monopole qui aurait réjoui Braudel, et qui explique la longévité du monopole d’État sur les soies de qualité.
Les femmes apparaissent surtout dans le maillon le plus pénible et le moins rémunéré, l’apprêtage : dévidage, cardage, filature. C’est un travail de doigts, exécuté à domicile ou dans de petits ateliers, souvent sous contrat auprès d’un patron. Le règlement les mentionne pour encadrer ces contrats, ce qui est en soi un renseignement : on ne légifère que sur ce qui existe.
Au-delà de la soie, la liste des métiers attestés est plus longue qu’on ne l’imagine. Tisserandes de lin et de laine, avant tout — la fabrication textile domestique reste, du IVe au XVe siècle, la grande industrie invisible de la Méditerranée. Mais aussi boulangères, cuisinières, aubergistes, blanchisseuses, tenancières de bains, revendeuses au marché, sages-femmes, prêteuses sur gages. Et médecins : les hôpitaux byzantins emploient des iatrainai, et le typikon du Pantocrator, en 1136, prévoit explicitement une femme médecin pour le pavillon des femmes, avec son salaire annuel en sous d’or et en blé.
Laiou, en dépouillant les actes notariés de Constantinople entre le Xe et le XIVe siècle, a montré que les femmes sont présentes sur le marché urbain comme vendeuses, acheteuses, prêteuses, cautions — moins nombreuses que les hommes, jamais absentes.
À la campagne, la situation est différente et plus dure. Le Nomos Georgikos, la loi rurale du VIIIe siècle, décrit un monde de petites exploitations où le travail est indivisé : on ne distingue pas ce que fait l’homme de ce que fait la femme parce qu’il faut tout faire. Les praktika, ces inventaires fiscaux que les monastères ont conservés par milliers, notamment à l’Athos, permettent d’entrer dans les villages : on y voit des veuves inscrites comme chefs de feu, imposées comme telles, tenant leur part de terre et leur paire de bœufs. Le fisc byzantin, qui n’avait aucune opinion sur la condition féminine, enregistrait simplement le fait.
Un mot enfin sur ce que l’on ne voit pas. Il n’existe presque aucune source écrite par une paysanne byzantine, aucune par une fileuse de soie. Ce que nous avons d’elles, ce sont des lignes de comptes rédigées par des hommes pour prélever l’impôt. C’est peu. C’est aussi, paradoxalement, plus fiable que les portraits d’impératrices, parce qu’un registre fiscal n’a aucune raison de mentir sur ce genre de détail.
Irène l’Athénienne, basileus
En 769, on amène à Constantinople une orpheline d’Athènes pour la marier au fils de l’empereur.
La procédure est celle du choix impérial de fiancée, dont on discute encore la réalité exacte — les historiens y voient tantôt une institution véritable, tantôt un motif hagiographique plaqué après coup. Ce qui est sûr, c’est le résultat : une jeune femme d’une famille provinciale sans poids, sans clan, sans réseau militaire, entre au palais et devient impératrice. On l’a choisie précisément parce qu’elle n’apportait rien. C’était l’idée.
Léon IV meurt en 780. Le fils, Constantin VI, a neuf ans. Irène est régente.
Elle est iconodoule dans un empire officiellement iconoclaste depuis un demi-siècle. Il lui faut sept ans pour renverser la politique religieuse : une première tentative de concile est dispersée par la garde en 786, elle éloigne les régiments hostiles sous prétexte de campagne, et le concile se tient à Nicée en 787. Septième concile œcuménique, le dernier que reconnaissent ensemble Rome et Constantinople. Une femme l’a convoqué, présidé de fait, et fait appliquer.
Puis vient l’affaire du fils. Constantin VI grandit, prend le pouvoir en 790, le partage mal, se rend impopulaire par un divorce et un remariage qui scandalisent les milieux monastiques, échoue militairement contre les Bulgares. En 797, le parti de sa mère l’arrête. On le conduit dans la Porphyra, la chambre de porphyre du palais où naissaient les enfants impériaux — où il était né lui-même — et on lui crève les yeux avec assez de brutalité pour qu’il en meure peu après.
Il faut peser le geste sans anachronisme. L’aveuglement est, dans le système byzantin, une alternative à l’exécution : un aveugle ne peut pas régner, donc il n’a plus besoin d’être tué. C’est une technique politique standard, appliquée à des dizaines de princes. Ce qui est exceptionnel ici n’est pas la méthode, c’est le lien. Une mère élimine son fils, et le fait dans la pièce où elle l’a mis au monde. Les chroniqueurs, qui lui devaient pourtant les icônes, ne s’en sont jamais remis.
Elle règne seule cinq ans. C’est la première fois qu’une femme gouverne l’Empire romain en son nom propre, sans mari ni fils au-dessus d’elle.
La chancellerie a un problème de vocabulaire, et sa manière de le résoudre est un des documents les plus curieux de l’histoire byzantine. Sur les monnaies d’or, elle est basilissa — impératrice, féminin. Mais dans plusieurs actes officiels, elle se fait appeler basileus, au masculin : « Irène, grand empereur et autocrate des Romains ». Ce n’est pas une coquetterie. C’est une position juridique : la fonction est masculine, la titulaire est une femme, et plutôt que de féminiser la fonction on masculinise la titulaire. On mesure là, à un mot près, les limites du système — et le fait qu’il ait plié plutôt que rompu.
Sa politique fiscale mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est la vraie cause de sa chute. En 801, Irène supprime ou allège plusieurs impôts urbains de Constantinople et réduit les taxes douanières perçues aux deux verrous des détroits, Abydos sur les Dardanelles et Hiéron à l’entrée du Bosphore. Le chroniqueur Théophane, iconodoule reconnaissant, y voit une œuvre de piété.
Du point de vue de l’État, c’est une catastrophe. Ces deux péages taxaient l’ensemble du trafic entre la mer Noire et la Méditerranée — le blé, le poisson salé, les esclaves, le bois, la cire. Y renoncer, c’est amputer la recette la plus sûre de l’Empire, celle qui ne dépend ni des récoltes ni des guerres mais simplement de la géographie. On ne tient pas une armée avec de la piété.
En octobre 802, le logothète du Trésor, un nommé Nicéphore, la dépose. C’est le ministre des finances qui renverse l’impératrice, et il le fait sur un désaccord budgétaire. La première chose que fait Nicéphore Ier une fois empereur est de rétablir les taxes.
On l’exile d’abord à Prinkipo, la plus grande des îles des Princes, dans un couvent qu’elle avait elle-même fondé — élégance byzantine dont l’ironie n’a échappé à personne — puis, jugée trop proche encore, à Lesbos. Théophane écrit qu’elle y filait la laine pour manger. Il faut probablement lire cette phrase comme un tableau édifiant plutôt que comme une observation : la fileuse est l’emblème de l’humilité féminine, et l’image bouclait trop bien pour qu’on y résiste.
Elle meurt le 9 août 803, moins d’un an après sa chute. On ramène son corps à Prinkipo. L’Église orthodoxe la compte parmi les saintes.
Reste, dans les chroniques, une note étrange : en 802, des ambassades auraient circulé en vue d’un mariage entre Irène et Charlemagne, couronné empereur à Rome deux ans plus tôt. Théophane le rapporte, personne ne le confirme, et l’idée sent la reconstruction rétrospective. Elle continue pourtant de fasciner, parce qu’elle dessine une Méditerranée qui n’a pas eu lieu — un empire unique refait par un mariage, la cassure de 800 refermée avant d’avoir durci.
Zoé et Théodora, la légitimité par les femmes
En 843, une autre régente, une autre Théodora — veuve de l’empereur iconoclaste Théophile, régente pour son fils Michel III — convoque le synode qui rétablit définitivement les images ; l’Église orthodoxe le commémore encore le premier dimanche de Carême, sous le nom de Triomphe de l’Orthodoxie.
Les deux restaurations du culte des images, en 787 et en 843, sont donc l’œuvre de deux femmes régnant au nom de fils mineurs. Judith Herrin en a tiré un livre entier. L’explication est politique et non mystique : une régente a besoin d’une légitimité qui ne soit pas militaire, puisque l’armée est le seul milieu qui lui reste absolument fermé, et le parti monastique iconodoule lui offre exactement cela — une clientèle nombreuse, urbaine, organisée, hostile aux généraux.
Mais l’événement décisif pour notre affaire se produit deux siècles plus tard, et c’est une émeute.
La dynastie macédonienne, fondée en 867, règne depuis cent cinquante ans. En 1028, Constantin VIII meurt sans fils. Il laisse deux filles vivantes : Zoé, une cinquantaine d’années, et Théodora, un peu plus jeune. Toutes deux sont nées porphyrogénètes — dans la chambre de porphyre — et ce mot, à ce moment précis, cesse d’être un ornement pour devenir un titre de propriété.
On marie Zoé en catastrophe à un haut fonctionnaire, Romain Argyre, qui devient empereur par elle. Il meurt dans son bain en 1034 ; le jour même, Zoé épouse un jeune Paphlagonien, Michel, qui devient Michel IV. Il meurt en 1041. Zoé adopte son neveu, qui devient Michel V.
Et Michel V commet l’erreur. En avril 1042, il fait tonsurer Zoé et l’exile à Prinkipo — encore l’île, encore le couvent.
La ville se soulève. Pas une faction, pas une garnison : la ville. Michel Psellos, qui y était, décrit des foules qui refluent des quartiers vers le palais, des femmes qu’il n’avait jamais vues sortir de chez elles marchant en tête, un empereur qui fait ramener Zoé en hâte et la montre au balcon sans que cela suffise. On va chercher Théodora dans son monastère, on l’installe à Sainte-Sophie, on la proclame. Michel V est aveuglé.
Il faut mesurer ce qui vient de se passer. Le peuple de Constantinople s’est soulevé, non pour un programme, non pour un prétendant militaire, mais pour deux femmes vieillissantes, au motif qu’elles étaient nées dans la bonne chambre. La légitimité dynastique venait de démontrer qu’elle pesait plus lourd que le pouvoir en exercice — et elle était, à cet instant, entièrement féminine.
Pendant deux mois, en 1042, les deux sœurs règnent ensemble. Elles siègent côte à côte, les monnaies les représentent toutes deux, les actes portent les deux noms. Puis Zoé, qui ne supporte ni sa sœur ni le travail de gouverner, se remarie une troisième fois avec Constantin IX Monomaque.
Psellos a laissé d’elle un portrait qu’il faut lire avec méfiance, car c’est un écrivain avant d’être un témoin : le teint resté clair, les mains toujours en mouvement, l’incapacité à tenir un compte, l’or distribué par poignées, et surtout les appartements privés transformés en atelier de parfumerie, braseros allumés été comme hiver, servantes occupées à broyer et distiller. On y a vu de la coquetterie sénile. On peut y voir la seule production qu’une femme pût diriger de ses mains, quand tout le reste — l’armée, le fisc, la diplomatie — passait obligatoirement par des hommes.
Zoé meurt en 1050. Théodora reprend le pouvoir seule en 1055, à plus de soixante-dix ans, gouverne dix-huit mois avec une fermeté que les chroniqueurs lui reprochent en des termes qu’ils n’emploient jamais pour un homme, et meurt en août 1056 sans héritier.
La dynastie macédonienne s’éteint dans un lit de vieille femme. Vingt-cinq ans de désordre suivent, jusqu’à ce qu’un clan militaire prenne le pouvoir et invente une autre manière de gouverner — dans laquelle, précisément, les femmes vont trouver une place nouvelle.
Le chrysobulle de 1081
Alexis Comnène s’empare du trône en avril 1081. En août, il doit partir combattre les Normands de Robert Guiscard, qui viennent de débarquer en Épire. Avant de s’embarquer, il fait rédiger un acte scellé d’or — un chrysobulle — qui confie l’intégralité du gouvernement civil à sa mère, Anne Dalassène.
Sa fille, Anne Comnène, en cite les termes dans l’Alexiade, et l’insistance du texte est frappante : tout ce que décidera l’impératrice-mère aura force de loi ; ses ordres écrits vaudront ordres impériaux ; nul ne pourra lui demander de comptes, ni de son vivant ni après. Ce n’est pas une régence provisoire, c’est une délégation générale et irrévocable de la souveraineté administrative.
Elle exercera ce pouvoir une vingtaine d’années, presque sans interruption, pendant qu’Alexis fait la guerre en Épire, en Thrace, en Anatolie. Elle nomme, révoque, arbitre, encaisse, préside le tribunal. Anne Comnène, qui l’admirait, la décrit réglant la journée du palais comme une horloge et expulsant la frivolité des appartements — portrait d’une abbesse laïque régnant sur un couvent qui se trouve être l’Empire.
Ce n’est pas une anomalie mais l’expression d’un système. Les Comnènes ont remplacé la vieille bureaucratie civile par un gouvernement de clan : les grandes charges vont aux frères, aux gendres, aux cousins ; on invente des titres pour classer les degrés de parenté — sébastocrator, panhypersébaste, césarissa, sébastocratorissa — et l’organigramme de l’État devient un arbre généalogique.
Or, dans un gouvernement de parenté, les femmes sont des nœuds. Elles sont ce par quoi une famille s’agrège à une autre ; elles apportent des terres et des clients ; elles gardent des relations avec leur lignage d’origine et deviennent des canaux permanents entre deux maisons. Le mariage cesse d’être une affaire privée pour devenir l’instrument principal de la politique intérieure — et celles qui le concluent, le négocient et le rompent acquièrent mécaniquement du poids.
C’est un des paradoxes de cette histoire, et il vaut d’être formulé nettement : le pouvoir féminin ne progresse pas quand l’État se modernise, il progresse quand l’État se personnalise. Chaque fois que Byzance se replie sur la famille — après 1081, après 1261 — les femmes remontent. Chaque fois qu’elle se dote d’une administration forte, elles redescendent. Rien de ce qu’elles gagnent n’est acquis par le droit public ; tout est gagné par le droit privé.
Les typika, ou l’abbesse comme chef d’entreprise
Il faut chercher un peu, dans le quartier de Fatih, pour trouver Fenari İsa Camii. La mosquée est prise entre une avenue à quatre voies et des immeubles des années soixante-dix ; on la manque facilement. C’est en réalité deux églises accolées, en brique et pierre alternées, avec cette maçonnerie byzantine tardive qui joue des lits colorés comme d’une trame textile.
L’église nord date de 907. L’église sud, ajoutée à la fin du XIIIe siècle, avec sa galerie qui contourne l’ensemble par l’ouest et par le sud, est l’œuvre d’une femme : Théodora Paléologue, veuve de Michel VIII, celui qui avait repris Constantinople aux Latins en 1261.
Elle a laissé son règlement de fondation — son typikon — et ce document est l’une des sources les plus concrètes que nous ayons sur la manière dont une institution féminine byzantine fonctionnait réellement. Il faut le lire comme on lit un bilan d’entreprise.
Effectif : cinquante moniales exactement. Répartition : trente affectées à l’office liturgique, vingt aux tâches domestiques. Immobilisations : les deux églises, les bâtiments conventuels, et un hôpital de douze lits construit à côté, réservé aux femmes du dehors, avec un personnel médical salarié. Actif foncier : des propriétés en Asie Mineure, en Thrace, et dans Constantinople même, dont les revenus assurent le fonctionnement. Gouvernance : l’higoumène est élue par la communauté ; le monastère est déclaré indépendant, c’est-à-dire soustrait à la tutelle épiscopale ; la protection impériale est confiée nommément au fils de la fondatrice, Andronic II, et à ses successeurs.
Un couvent byzantin de cette catégorie est donc simultanément : une propriétaire foncière importante, un employeur qui recrute des médecins et des régisseurs, un établissement hospitalier, une maison de retraite pour les femmes de la famille impériale, et un mausolée. L’église Saint-Jean-Baptiste que Théodora ajoute au sud est explicitement destinée aux sépultures des Paléologues. Elle y sera enterrée, ainsi que son fils l’empereur Andronic II, plusieurs princesses, et jusqu’à une fiancée russe de Jean VIII morte en 1417.
Le typikon de Théodora n’est pas isolé. Un siècle et demi plus tôt, Irène Doukas, femme d’Alexis Ier, avait rédigé pour son propre monastère — la Théotokos Kécharitôménè, « comblée de grâce » — un règlement bien plus long, conservé intégralement, et qui dit autant par ses contradictions que par ses règles.
La Kécharitôménè était le versant féminin d’un double monastère, adossé à un établissement masculin dédié au Christ Philanthrope, dans le dixième quartier de la ville, entre l’aqueduc de Valens et le palais des Blachernes. Rien n’en subsiste : les Latins l’ont probablement détruite après 1204.
Le texte prescrit une clôture stricte — l’abaton, interdiction absolue à tout homme de franchir la porte. Puis il prévoit les exceptions, et les exceptions sont l’essentiel : le monastère possède des domaines, ces domaines exigent des administrateurs, et ces administrateurs sont des laïcs, donc des hommes, qui rendent compte à l’higoumène. Une institution murée contre les hommes en emploie pour gérer sa fortune. La fondatrice stipule par ailleurs, pour elle-même et ses descendantes, un jeu de privilèges : ses petites-filles seront admises de droit, avec appartements séparés, table meilleure et servantes personnelles.
On peut sourire de ce mélange de règle et de passe-droits. Il vaut mieux y voir ce qu’il est : un contrat entre une dynastie et une institution. La dynastie donne des terres et une protection ; l’institution garantit en échange le logement des femmes devenues encombrantes, les prières perpétuelles, et une tombe.
Car c’est là la fonction sociale décisive du couvent byzantin, et elle est parfaitement rationnelle. Que faire d’une veuve impériale de quarante ans qui ne doit surtout pas se remarier, parce que son remariage transmettrait un droit sur l’Empire à une autre famille ? On la fait moniale. Que faire d’une princesse dont l’alliance a cessé d’être utile ? Moniale. Que faire d’une impératrice déposée qu’on ne veut pas tuer ? Moniale.
Le voile est à la fois une retraite et une neutralisation, et les mêmes murs servent aux deux usages : Irène l’Athénienne finit dans un couvent qu’elle avait fondé, Zoé est tonsurée de force en 1042, Théodora est arrachée à son monastère par une émeute puis y retourne. Les îles de la Marmara, avec leurs pins et leurs petits monastères, ont servi de salle d’attente à cette procédure pendant huit siècles.
Mais un couvent n’est pas seulement une prison douce. Une higoumène de la Kécharitôménè ou de Lips gère un patrimoine, engage du personnel, plaide devant les tribunaux, négocie avec le fisc, accueille des malades. C’est la seule position dans toute la société byzantine où une femme exerce une autorité directe, permanente et légale sur d’autres personnes, y compris sur des hommes salariés. Elle n’est pas nommée par un homme : elle est élue par ses semblables.
Rapporté à l’échelle de la longue durée, c’est peut-être le fait le plus important de tout ce dossier. Les impératrices durent une génération. Les couvents durent des siècles, et se transmettent entre femmes.
Anne Comnène à la Kécharitôménè
Anne Comnène naît en 1083 dans la chambre de porphyre. On la fiance à un jeune Doukas dont l’ascendance impériale devait, si tout allait bien, faire d’elle une impératrice. Le fiancé meurt. Son frère Jean naît. En 1118, à la mort d’Alexis, c’est Jean qui prend le trône.
Il y a ensuite une conspiration, ou l’ombre d’une : Anne et sa mère auraient tenté d’écarter Jean au profit du mari d’Anne, Nicéphore Bryenne, qui n’aurait pas voulu s’y prêter. L’affaire est mal documentée et sent la reconstruction. Ce qui est sûr, c’est qu’Anne disparaît de la vie publique et se retire à la Kécharitôménè — le monastère de sa mère.
Elle y passera une trentaine d’années. Elle y anime un cercle de savants qui commente Aristote — l’un d’eux, Michel d’Éphèse, dit travailler à la demande d’une princesse, ce qui a valu à Anne d’être créditée d’une relance des études aristotéliciennes. Et, autour de 1150, âgée de près de soixante-dix ans, elle écrit l’Alexiade : quinze livres sur le règne de son père.
C’est la seule histoire d’ampleur écrite par une femme dans tout le Moyen Âge grec. Le grec en est délibérément archaïsant, calqué sur Thucydide, difficile ; l’auteur y déploie une culture de rhétorique, de médecine, de géographie militaire, et connaît le vocabulaire technique des sièges et des flottes.
C’est aussi un texte qui ment, ou plutôt qui plaide. Alexis y est irréprochable ; les Croisés y sont des barbares avides — le portrait de Bohémond de Tarente est un morceau d’anthologie de fascination hostile ; les rivaux y sont ridicules. Et le prologue s’ouvre sur une plainte, celle d’une femme qui a tout perdu et qui écrit pour cette raison.
Certains ont voulu lui retirer son livre, en attribuant les parties militaires aux notes de son mari. L’argument n’a guère convaincu, et il repose au fond sur une prémisse simple : l’idée qu’une femme byzantine ne pouvait pas savoir comment on prend une ville. Or elle avait vu son père partir en campagne pendant trente-sept ans, elle avait lu les rapports, elle avait entendu les généraux dîner à la table impériale. Elle savait probablement mieux que la plupart des hommes qui écrivaient alors.
Il y a une page, dans le dernier livre, où elle décrit l’agonie d’Alexis : les médecins qui se contredisent, le pouls qu’elle prend elle-même, la respiration qu’elle compte, le diagnostic qu’elle pose. Elle a lu Galien. C’est le seul moment du livre où l’autorité de l’auteur n’est pas empruntée à son père.
Les femmes du dehors : actrices, courtisanes, Kassia
Il reste la troisième catégorie du titre, et c’est celle sur laquelle nous savons le moins, pour une raison simple : les prostituées byzantines n’ont pas laissé d’archives, et les hommes qui parlent d’elles le font en deux registres seulement, la loi et l’édification.
Le droit crée d’abord une catégorie : les scenicae, les femmes de scène. Actrices, danseuses, musiciennes de cirque, elles sont juridiquement infâmes, ne peuvent épouser un homme de rang, ne peuvent hériter normalement, ne peuvent témoigner. La frontière avec la prostitution n’est pas tracée, parce que personne ne cherchait à la tracer.
Il y a ensuite une réalité économique qu’on situe mal. Constantinople est un port de plusieurs centaines de milliers d’habitants, avec une garnison, une marine, un flux permanent de marchands et de pèlerins ; les quartiers bas, vers le Neorion, concentraient les tavernes, et les lois de Justinien mentionnent le racolage aux abords des églises. Les prix, les circuits, les propriétaires des maisons : rien.
Et il y a enfin la littérature, qui a inventé un personnage : la courtisane repentie. Pélagie d’Antioche, danseuse convertie devenue ermite à Jérusalem sous un habit d’homme ; Marie l’Égyptienne, prostituée d’Alexandrie qui paie de son corps son passage vers la Terre sainte, puis passe quarante-sept ans au désert. Immenses succès populaires, traduits dans toutes les langues du bassin.
Il faut se méfier de leur tendresse apparente. Le récit de conversion sauve une femme à condition qu’elle cesse d’être une femme : le désert, le jeûne, l’habit masculin, l’effacement du corps. Il ne dit rien de celles qui n’ont pas quitté la ville. La Métanoia de Théodora obéit à la même logique — cinq cents corps retirés de la circulation, financés par le trésor, moralement présentables.
Une seule voix nous parvient de ce côté-là du monde, et elle vient d’une femme qui a précisément refusé le rôle.
Kassia naît vers 805 dans une famille aisée de Constantinople. La légende — car c’en est une, rapportée tardivement — la fait figurer au choix de fiancée de l’empereur Théophile. Il s’approche d’elle, lui dit que c’est par une femme que sont venus les maux ; elle répond que c’est aussi par une femme que sont venus les biens ; il se détourne et donne la pomme d’or à une autre. L’anecdote est trop bien faite pour être vraie, et trop juste pour être écartée : elle raconte exactement ce qu’il en coûtait d’avoir de la repartie.
Ce qui est documenté, c’est la suite. Kassia fonde un monastère vers 843 dans le quartier occidental de la ville et le dirige. Elle prend parti pour les icônes contre l’empereur, ce qui lui vaut, dit-on, le fouet. Elle écrit des épigrammes brèves et sèches, dont quelques-unes sur la bêtise, qu’elle jugeait pire que le vice. Et elle compose des hymnes.
Une trentaine d’entre eux sont entrés dans les livres liturgiques de l’Église orthodoxe et y sont restés. Le plus célèbre est le tropaire du Mercredi saint, dit hymne de Kassiani : la pécheresse qui apporte le parfum, qui pleure sur les pieds du Christ, et qui parle à la première personne. On le chante encore chaque année, dans toutes les églises orthodoxes du monde, sur une mélodie considérée comme la sienne.
C’est la seule compositrice du Moyen Âge dont la musique soit encore exécutée aujourd’hui par tradition ininterrompue. Et son texte le plus fameux est un monologue de prostituée écrit par une abbesse — ce qui referme assez exactement le triangle de ce chapitre.
Mistra, Thessalonique, Ježevo
À Mistra, au-dessus de la plaine de Sparte, la pente est si raide que les églises s’accrochent les unes au-dessus des autres. En bas la Métropole, plus haut le Brontochion, tout au fond la Pantanassa, où quelques moniales vivent encore et vous offrent un loukoum et un verre d’eau fraîche. Ce fut au XVe siècle le centre intellectuel le plus vivant du monde grec, et sa cour comptait des femmes venues de loin.
En 1421, on marie le despote Théodore II Paléologue à une Italienne, Cléope Malatesta, de la maison de Rimini. Elle traverse l’Adriatique, monte à Mistra, se convertit à l’orthodoxie — ce qui provoque un incident avec Rome — et meurt douze ans plus tard. Gémiste Pléthon, celui qui ira à Florence en 1439 y rallumer le platonisme, écrit son oraison funèbre ; Bessarion aussi. Une princesse de Romagne enterrée dans le Péloponnèse et pleurée en grec attique : c’est la Méditerranée du XVe siècle en une phrase.
Cent vingt ans plus tôt, à Thessalonique, une autre étrangère avait fait mieux qu’être pleurée. Yolande de Montferrat, mariée en 1284 à Andronic II sous le nom d’Irène, voulut que l’Empire fût partagé entre ses fils en apanages, à la manière occidentale. Andronic refusa : la souveraineté romaine ne se divise pas. Elle quitta la capitale, s’installa à Thessalonique et y tint jusqu’à sa mort, en 1317, une cour parallèle avec son trésor propre, d’où elle mariait ses enfants aux dynasties balkaniques et finançait ce qu’elle voulait. Une impératrice en sécession, vivant de sa dot.
Et il y a enfin le cas qui clôt vraiment l’affaire, parce qu’il survit à l’Empire.
Mara Branković est la fille du despote de Serbie. En 1435 on l’envoie au harem du sultan Mourad II — mariage politique, comme les Byzantins en pratiquaient depuis toujours, sauf que le partenaire a changé de religion. Elle ne se convertit pas. Mourad meurt en 1451 ; son fils Mehmed, celui qui prendra Constantinople deux ans plus tard, traite sa belle-mère chrétienne avec une déférence constante et lui donne des terres près de Serrès, à Ježevo.
De là, plus de trente ans durant, Mara devient l’intermédiaire obligée entre la Porte et le monde orthodoxe : les ambassadeurs vénitiens et raguséens passent par elle, elle intervient dans la désignation des patriarches, elle protège les monastères de l’Athos — Chilandar et Saint-Paul, dont elle est la bienfaitrice principale. Elle meurt en 1487, trente-quatre ans après la fin de Byzance.
Elle n’a jamais porté de couronne. Elle avait une dot, des terres, un lignage, un réseau monastique et une position d’intermédiaire — soit exactement la boîte à outils byzantine, remontée à l’identique dans un empire ottoman qui, ayant hérité de la géographie, héritait aussi des mécanismes.
C’est le point braudelien de toute cette histoire. Les régimes tombent en un après-midi. Les manières d’exercer le pouvoir mettent des siècles à s’user, et souvent elles ne s’usent pas : elles changent de langue.
L’héritage
Il ne reste presque rien de matériel. La Kécharitôménè a disparu sans trace au sol ; on la situe approximativement entre l’aqueduc et les Blachernes, dans un quartier de ruelles en pente et de garages. La Métanoia n’est plus qu’une ligne dans Procope. Le Grand Palais, avec sa chambre de porphyre, est sous les hôtels de Sultanahmet.
Reste Fenari İsa Camii, où l’on entre en ôtant ses chaussures, et où une moquette verte couvre le sol sous lequel dorment les Paléologues. Reste, à Sainte-Sophie, le disque vert de la loge, que des milliers de pieds polissent chaque jour sans savoir. Reste, dans la galerie sud, le panneau de mosaïque où Zoé et Constantin IX encadrent le Christ, avec ses visages refaits et son inscription regravée : on a changé les têtes, on n’a pas changé le sien.
Et restent les textes, qui sont la part la plus solide. Les typika de la Kécharitôménè et de Lips existent encore, traduits, lisibles en entier : le nombre de moniales, le menu du carême, le salaire du médecin, le nom des villages qui payaient. Ce ne sont pas des documents héroïques, ce sont des documents d’exploitation.
On raconte volontiers l’histoire des femmes de Byzance comme une suite de coups de théâtre : la danseuse devenue impératrice, la mère qui aveugle son fils, la vieille dame ramenée au trône par l’émeute. Ces scènes ont eu lieu et elles sont mémorables. Mais elles sont l’écume.
Dessous, il y a une couche plus lente : des femmes qui possédaient, qui prêtaient, qui géraient, qui embauchaient, qui filaient de la soie pour un salaire, qui tenaient un livre de comptes de monastère, qui inscrivaient leur nom en tête d’un acte parce que la terre venait de leur mère. Cela n’a produit aucune révolution et n’a été revendiqué par personne. Cela a duré mille cent ans, puis a continué sous un autre empire, dans une autre langue, avec les mêmes outils.
Sur le ferry qui revient de Büyükada au crépuscule, quand les îles s’éteignent une à une derrière le sillage, on pense à Irène débarquant ici avec sa garde, puis rembarquant pour Lesbos ; à Zoé tonsurée qu’on ramène en hâte parce que la ville hurle son nom. Et puis on pense à toutes celles dont on ne saura jamais le nom, qui filaient de la soie dans les ruelles derrière le port, et sans le travail desquelles il n’y aurait eu ni pourpre, ni couvents, ni mosaïques à regraver.
Notes sur les sources
Procope. L’Histoire secrète est le principal réservoir d’anecdotes sur Théodora, et le plus douteux. Elle a été écrite par un homme dont les deux autres ouvrages disent l’inverse, dans un contexte de rancune sénatoriale. Les faits institutionnels (législation, fondations, protection des monophysites) sont recoupés par d’autres sources — Jean d’Éphèse, les Novelles elles-mêmes — et peuvent être tenus pour acquis. Les faits privés ne peuvent pas.
Le discours de Nika. La phrase sur la pourpre comme linceul est rapportée par Procope dans les Guerres, mais la formule circulait dans la tradition rhétorique grecque bien avant. Il faut la lire comme une composition, non comme une transcription.
Le chiffre de trente mille morts à l’hippodrome en 532 est celui des chroniqueurs ; les évaluations modernes varient beaucoup et il est probablement gonflé.
Les cinq cents pensionnaires de la Métanoia viennent des Édifices, texte panégyrique. Le chiffre est peut-être arrondi vers le haut ; l’existence de la fondation ne l’est pas.
Le titre de « basileus » porté par Irène. Ses monnaies d’or portent basilissa. La forme masculine apparaît dans des actes de chancellerie. Le contraste est réel, mais la portée qu’on lui donne varie selon les historiens : certains y voient une revendication délibérée, d’autres une simple commodité de formulaire.
L’exil et la fin d’Irène. Théophane le Confesseur est notre source principale, et il est doublement engagé : iconodoule, donc reconnaissant, et moraliste, donc porté aux tableaux édifiants. L’image de l’impératrice filant la laine à Lesbos appartient à ce registre.
Le projet de mariage entre Irène et Charlemagne (802) repose sur un passage isolé de Théophane et n’est confirmé par aucune source occidentale contemporaine. À traiter comme incertain.
Le « choix de fiancée » impérial, qui aurait conduit Irène puis d’autres au palais, est une institution contestée : plusieurs historiens y voient un motif hagiographique répété plutôt qu’une procédure réelle.
L’épisode de Kassia et Théophile n’apparaît que dans des chroniques nettement postérieures. C’est une légende. En revanche, la fondation de son monastère, sa position iconodoule et son œuvre hymnographique sont attestées, et l’attribution de l’hymne du Mercredi saint est acceptée par la tradition liturgique comme par la plupart des musicologues.
Le portrait de Zoé par Psellos (atelier de parfums, prodigalité, incapacité comptable) est une construction littéraire d’un auteur qui écrit après coup pour un public de cour. Les faits publics — mariages, émeute de 1042, règne conjoint des deux sœurs — sont solidement établis par ailleurs, notamment par les monnaies.
La mosaïque de Zoé à Sainte-Sophie a été retouchée : têtes déposées et refaites, inscription modifiée. L’explication traditionnelle (les trois maris successifs) est plausible mais discutée ; certains rattachent la reprise à la damnation de mémoire de Michel V.
Le chrysobulle de 1081 ne nous est connu que par la citation qu’en donne Anne Comnène, partie prenante. Le fait de la délégation n’est pas contesté ; l’ampleur exacte des termes, un peu.
L’Alexiade. L’hypothèse d’une rédaction partiellement due à Nicéphore Bryenne, avancée dans les années 1990, n’est aujourd’hui suivie que par une minorité d’historiens. Le récit de la conspiration de 1118 est en revanche fragile : il repose largement sur des sources hostiles à Anne.
Le typikon de Lips est daté entre 1294 et 1301 ; la datation précise fait l’objet d’une discussion. Les chiffres cités (cinquante moniales, trente à l’office et vingt aux tâches domestiques, hôpital de douze lits) proviennent du texte lui-même.
Mara Branković. Son rôle diplomatique et sa protection de l’Athos sont bien documentés par les archives serbes, ottomanes et athonites. Le détail des reliques léguées à Saint-Paul relève en partie de la tradition monastique.
Pour aller plus loin, les typika byzantins — dont ceux de la Kécharitôménè et de Lips — sont traduits intégralement dans les Byzantine Monastic Foundation Documents de Dumbarton Oaks, en accès libre. Les travaux d’Angeliki Laiou sur les femmes, la famille et l’économie restent la base indispensable ; ceux de Judith Herrin, plus narratifs, sont la meilleure porte d’entrée.
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