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Gizeh, port fluvial

Le bas­sin de Khou­fou, le jour­nal de Merer, et la mémoire de l’eau

Gizeh, port fluvial

Le bas­sin de Khou­fou, le jour­nal de Merer, et la mémoire de l’eau


Cette pho­to­gra­phie qu’on regarde mal

Le tirage albu­mi­né d’An­to­nio Bea­to montre une eau immo­bile, des pal­miers doubles — ceux du rivage et ceux du reflet —, et au fond, à peine des­si­née dans la brume argen­tique, la masse tri­an­gu­laire d’une pyra­mide. La légende dit : crue du Nil. Elle dit aus­si : offert au roi George V. Deux mondes tiennent dans cette phrase, celui d’un fleuve qui déborde depuis huit mille ans et celui d’un sou­ve­rain euro­péen à qui l’on fait cadeau d’une image.

Ce qui frappe d’a­bord, c’est l’eau. Nous avons tous en tête un Gizeh de sable, une plate-forme cal­caire posée au bord d’un désert, des dro­ma­daires et des cars de tou­risme, une fron­tière nette entre la ville verte et la pierre jaune. La pho­to­gra­phie dit autre chose. Elle dit qu’à cer­taines sai­sons, jus­qu’à une date très récente, on pou­vait voir la pyra­mide se reflé­ter dans une nappe d’eau. Elle dit que le désert de Gizeh est une conven­tion moderne.

Il faut être pré­cis, cepen­dant : ce que Bea­to pho­to­gra­phie n’est pas le lit du Nil. C’est la nappe d’i­non­da­tion, cette pel­li­cule d’eau limo­neuse qui recou­vrait la plaine pen­dant six à huit semaines et trans­for­mait les champs en lagune. Le fleuve lui-même cou­lait plus à l’est. Le reflet est réel, la proxi­mi­té est une illu­sion d’op­tique — et pour­tant l’illu­sion dit une véri­té plus ancienne que la photographie.

Car quatre mille cinq cents ans plus tôt, l’eau n’é­tait pas seule­ment là par acci­dent sai­son­nier. Elle était là par ingé­nie­rie. Il y avait, au pied du pla­teau, un bas­sin. Il y avait des quais, des rampes, une capi­tai­ne­rie, des entre­pôts, une comp­ta­bi­li­té. Gizeh n’é­tait pas un chan­tier au bord du désert : c’é­tait un port, l’un des plus actifs du monde de son temps, et le pla­teau n’en était que l’ar­rière-pays vertical.

Ce que fait une crue

Le méca­nisme est simple et il est afri­cain. Chaque été, la mous­son s’a­bat sur les hauts pla­teaux d’É­thio­pie. Le Nil Bleu et l’At­ba­ra, gon­flés d’une eau char­gée de basalte décom­po­sé, rejoignent le Nil Blanc et poussent vers le nord une onde de crue qui met six à huit semaines à tra­ver­ser la Nubie et l’É­gypte. À Assouan, la mon­tée com­mence en juin. Au Caire, elle atteint son maxi­mum vers la fin de sep­tembre. Le fleuve monte de plu­sieurs mètres — sept, dit-on volon­tiers, le chiffre varie selon les sta­tions et les siècles — et déborde de son lit sur une plaine qu’il a lui-même fabri­quée, allu­vion après alluvion.

Pen­dant cette période, l’É­gypte cesse d’être un pays. Elle devient un archi­pel. Héro­dote, qui a vu cela de ses yeux au Ve siècle avant notre ère, note que les villes émergent seules au-des­sus de l’eau et qu’elles res­semblent alors, plus qu’à toute autre chose, aux îles de la mer Égée. La com­pa­rai­son n’est pas déco­ra­tive. Elle est le pre­mier docu­ment dans lequel un Grec com­prend que le Nil en crue pro­duit une géo­gra­phie médi­ter­ra­néenne : des points hauts, des che­naux, du cabo­tage. Il ajoute que les bateaux, en cette sai­son, ne suivent plus les bras du fleuve mais coupent droit à tra­vers la plaine, et que le tra­jet de Nau­cra­tis à Mem­phis passe alors au pied même des pyra­mides.

Rete­nons cette phrase. Elle a été lue pen­dant des siècles comme une exa­gé­ra­tion d’au­teur. Elle décrit exac­te­ment ce que l’ar­chéo­lo­gie des vingt der­nières années a fini par établir.

La crue n’est pas seule­ment un phé­no­mène agri­cole. C’est un régime de trans­port. Une pierre de deux tonnes et demie qu’il fau­drait cent hommes pour traî­ner sur un kilo­mètre de sable se déplace, sur l’eau, avec une équipe de vingt. Le fleuve annule le poids. Et pen­dant quelques semaines par an, il l’an­nule jus­qu’au pied des col­lines, là où il n’y a d’or­di­naire que du gra­vier sec.

Toute la logis­tique de l’An­cien Empire tient dans ce déca­lage sai­son­nier. On construit quand l’eau monte.

Le jour­nal de Merer

En mars 2013, sur la côte de la mer Rouge, à cent vingt kilo­mètres au sud de Suez, une mis­sion fran­co-égyp­tienne diri­gée par Pierre Tal­let et Gre­go­ry Marouard dégage l’en­trée d’une gale­rie taillée dans le cal­caire. Le site s’ap­pelle Oua­di el-Jarf. C’est un port pha­rao­nique — le plus ancien port amé­na­gé connu au monde —, avec une jetée de pierre de deux cents mètres, cent trente ancres aban­don­nées, et une tren­taine de caves creu­sées dans la roche pour y ran­ger des bateaux démon­tés entre deux campagnes.

Devant l’une de ces gale­ries, coin­cés entre les blocs de fer­me­ture, des frag­ments de papy­rus. Des cen­taines. Ce sont les plus anciens papy­rus ins­crits jamais retrou­vés en Égypte. Ils datent de l’an 26 ou 27 du règne de Khou­fou — Khéops —, c’est-à-dire de la toute fin du chan­tier de la Grande Pyramide.

Deux d’entre eux, bap­ti­sés papy­rus Jarf A et B, forment le car­net de bord d’un fonc­tion­naire de rang moyen nom­mé Merer, titre de sehedj, ins­pec­teur. Il dirige une équipe. Il écrit à l’encre, en hié­ra­tique, sur des colonnes de jours. Et ce qu’il note, jour après jour, sur envi­ron cinq mois — de la sai­son d’akhet, l’i­non­da­tion, jus­qu’au début de per­et —, c’est la même chose, indé­fi­ni­ment répé­tée : char­ge­ment de blocs de cal­caire aux car­rières de Ro-Aou, c’est-à-dire Tou­ra, sur la rive est du Nil ; navi­ga­tion ; déchar­ge­ment à Akhet-Khou­fou, l’Ho­ri­zon de Khou­fou — le nom véri­table de la Grande Pyramide.

Le tra­jet fait une quin­zaine de kilo­mètres. L’é­quipe le boucle deux à trois fois par semaine égyp­tienne de dix jours. Les barges, appe­lées imou, portent une dizaine à une tren­taine de blocs, soit entre soixante-dix et quatre-vingts tonnes. Quand on met bout à bout ces rota­tions, on obtient plu­sieurs cen­taines de blocs par mois pen­dant la période navi­gable, ce qui suf­fit à peu près exac­te­ment au pare­ment de cal­caire fin qui recou­vrait alors la pyra­mide et dont il ne reste presque rien.

Merer men­tionne aus­si une des­ti­na­tion admi­nis­tra­tive : Ro-Shé Khou­fou, l’en­trée du bas­sin de Khou­fou. Il rend compte à un per­son­nage nom­mé Ânkh­haef, demi-frère du roi, qui porte le titre de direc­teur de ce bas­sin. On savait Ânkh­haef impor­tant ; on le croyait au ser­vice du règne sui­vant. Le car­net de Merer a cor­ri­gé la chro­no­lo­gie et, du même coup, dit quelque chose de consi­dé­rable : le port de Gizeh était diri­gé par le second per­son­nage de l’État.

Ce n’é­tait pas une annexe. C’é­tait le cœur du dispositif.

Le bras disparu

Res­tait à trou­ver l’eau. Aujourd’­hui, le Nil coule à plus de sept kilo­mètres à l’est du pla­teau. Entre les deux, une ville, des champs, un golf, une autoroute.

Le pre­mier indice est venu d’un chan­tier de tout-à-l’é­gout. À la fin des années 1980, la tran­chée d’un sys­tème d’as­sai­nis­se­ment, longue de près de deux kilo­mètres, a recou­pé du nord au sud une dépres­sion com­blée de sédi­ments flu­via­tiles — un che­nal fos­sile, peut-être même le palais de Khou­fou lui-même. Per­sonne n’é­tait là pour fouiller cor­rec­te­ment. On a rele­vé, on a rebouché.

En 2022, une équipe menée par Hader Shei­sha, avec David Kaniews­ki, Nick Mar­ri­ner et Chris­tophe Morhange, a publié dans les PNAS la recons­ti­tu­tion qui man­quait. Cinq carot­tages dans la plaine à l’est des pyra­mides, ana­lyse des grains de pol­len fos­siles, data­tions au radio­car­bone : huit mille ans d’his­toire hydro­lo­gique lus dans les plantes. Le résul­tat est net. Un bras du Nil — qu’ils nomment le bras de Khou­fou — lon­geait bien le pla­teau. Il a connu son maxi­mum pen­dant la période humide afri­caine, puis a décli­né avec l’a­ri­di­fi­ca­tion pro­gres­sive de l’A­frique de l’Est. Mais sous les règnes de Khou­fou, Khâ­frê et Men­kaou­rê, il tenait encore envi­ron qua­rante pour cent de son niveau holo­cène maxi­mal. Assez pour navi­guer. Assez pour livrer.

Deux ans plus tard, en mai 2024, Eman Gho­neim et son équipe ont élar­gi le cadre. Radar satel­li­taire à ouver­ture syn­thé­tique, pros­pec­tion géo­phy­sique, carot­tages pro­fonds : ils ont car­to­gra­phié un bras majeur et dis­pa­ru du Nil, qu’ils appellent l’Ah­ra­mat — l’a­rabe pour « pyra­mides ». Il cou­rait sur soixante-quatre kilo­mètres le long du pied du pla­teau déser­tique occi­den­tal, de Licht au sud jus­qu’à Gizeh au nord. Cinq cents mètres de large, vingt-cinq mètres de pro­fon­deur : un fleuve à part entière. Trente et une pyra­mides, bâties sur envi­ron mille ans, s’a­lignent sur sa rive. Et — détail qui clôt la démons­tra­tion — les chaus­sées mon­tantes de plu­sieurs de ces com­plexes s’ar­rêtent pré­ci­sé­ment sur la berge qu’il propose.

On a long­temps cher­ché pour­quoi les pyra­mides se concen­traient sur cette bande étroite et sté­rile. La réponse était sous les champs : elles ne sont pas au bord du désert. Elles sont au bord d’un quai.

La ville basse

Il fal­lait encore trou­ver les ins­tal­la­tions. C’est le tra­vail de Mark Leh­ner, qui arpente le pla­teau depuis 1984 et fouille depuis 1988 un site situé à quatre cents mètres au sud du Sphinx, au pied d’un mur de pierre monu­men­tal de deux cents mètres de long que les habi­tants appellent Heit el-Ghou­rab, le Mur du Corbeau.

Ce qui est sor­ti de là sur trois décen­nies est une agglo­mé­ra­tion de la IVe dynas­tie : des gale­ries longues et étroites, pro­ba­ble­ment des dor­toirs, des bou­lan­ge­ries indus­trielles, des gre­niers, des enclos à bétail, des ate­liers, des bureaux de scribes avec leurs scel­lés. On a long­temps par­lé de « cité des bâtis­seurs ». Leh­ner a fini par pro­po­ser une lec­ture plus large et plus juste : ce n’est pas seule­ment une ville ouvrière, c’est un port. La ville est l’in­fra­struc­ture d’un bassin.

Les argu­ments s’ac­cu­mulent. Les carot­tages au nord du site révèlent des dépôts de bas­sin arti­fi­ciel. Le Mur du Cor­beau lui-même, avec son immense porte, res­semble moins à une clô­ture qu’à une entrée offi­cielle vers un plan d’eau. Devant la ville de Khent­kaous et le temple de la val­lée de Men­kaou­rê, d’autres dépres­sions marquent d’autres bas­sins, plus petits, un port de ser­vice à côté du port de chan­tier. Et sur­tout : la céra­mique. Les jarres à décor pei­gné venues du Levant atteignent leur pic de fré­quence, sur ce site, pré­ci­sé­ment à la IVe dynas­tie. On y a trou­vé du bois d’o­li­vier — le plus ancien connu d’É­gypte. Ces choses ne viennent pas à pied.

Il faut aller voir ce mur. Deux cents mètres de long, une dizaine de mètres d’é­pais­seur à la base, des blocs dont cer­tains dépassent la cin­quan­taine de tonnes — l’un des plus gros ouvrages de maçon­ne­rie de tout l’An­cien Empire, et per­sonne n’en parle jamais. Il barre trans­ver­sa­le­ment la bouche du oua­di qui sépare le pla­teau de la ville basse. En son milieu s’ouvre un pas­sage cou­vert de lin­teaux mono­li­thiques, assez haut pour lais­ser pas­ser un homme por­tant une charge, assez étroit pour être contrô­lé. Une porte de cette qua­li­té ne garde pas un dor­toir d’ou­vriers. Elle garde un seuil admi­nis­tra­tif — l’en­droit pré­cis où l’on cesse d’être sur l’eau du roi pour entrer dans le chan­tier du roi. C’est, sans doute, la douane du bas­sin de Khoufou.

Leh­ner a une for­mule pour cela : Gizeh, pen­dant trois géné­ra­tions, fut le port de Los Angeles de son époque. Tout y entrait. Les temples de la val­lée, ces bâti­ments tra­pus en bas des chaus­sées mon­tantes, qu’on pré­sente d’or­di­naire comme des sanc­tuaires d’ac­cueil du cor­tège funé­raire, sont aus­si, maté­riel­le­ment, des débar­ca­dères. Le temple de la val­lée de Khâ­frê, avec ses piliers de gra­nit d’As­souan et son dal­lage d’al­bâtre, est le mieux conser­vé du lot. On y entre encore aujourd’­hui par une rampe. Elle des­cen­dait vers l’eau.

Ce qui arri­vait par l’eau

Dres­sons le mani­feste. Il est ins­truc­tif, parce qu’il des­sine une carte.

Le cal­caire de construc­tion, le tout-venant, vient de la car­rière locale, à quelques cen­taines de mètres, au sud de la pyra­mide de Khâ­frê : c’est le même banc num­mu­li­tique de la for­ma­tion de Mokat­tam dans lequel le Sphinx a été déga­gé. Celui-là ne navigue pas.

Le cal­caire fin du pare­ment, en revanche, vient de Tou­ra, sur l’autre rive : quinze à vingt kilo­mètres de tra­ver­sée, le tra­jet de Merer. Le gra­nit rose des chambres funé­raires vient d’As­souan, à neuf cents kilo­mètres en amont ; les poutres qui couvrent la chambre du roi pèsent entre vingt-cinq et quatre-vingts tonnes pièce. Le basalte du dal­lage du temple haut de Khou­fou vient du Widan el-Faras, dans le Fayoum, où l’on a conser­vé les onze kilo­mètres d’une chaus­sée dal­lée — la plus ancienne route pavée connue — qui des­cen­dait la pierre jus­qu’à la rive du lac Moe­ris, d’où elle repar­tait par eau. L’al­bâtre vient de Hat­noub, en Moyenne-Égypte. Le cuivre des outils et la tur­quoise viennent du Sinaï, par les ports de la mer Rouge.

Et le cèdre vient de Byblos.

C’est ici que Gizeh cesse d’être une affaire égyp­tienne. Le grand bois de char­pente et de coque n’existe pas en Égypte ; il faut aller le prendre sur les pentes du Mont-Liban, le des­cendre à la côte, le char­ger sur des navires qui longent le Levant, entrent dans une bouche du Del­ta et remontent le fleuve. Ce qui arrive au bas­sin de Khou­fou est donc, lit­té­ra­le­ment, une car­gai­son médi­ter­ra­néenne. Le port de Gizeh est un port de Médi­ter­ra­née qui se trouve à deux cents kilo­mètres à l’in­té­rieur des terres — comme Séville le sera du Gua­dal­qui­vir, comme Rouen l’est de la Seine.

L’É­gypte de la IVe dynas­tie n’est pas un empire replié sur sa val­lée. C’est un État qui tient simul­ta­né­ment deux mers, la Rouge et la Blanche, et qui les relie par un fleuve. Oua­di el-Jarf et Ayn Sou­kh­na d’un côté, Byblos de l’autre. Le bas­sin de Khou­fou est le point de rencontre.

Les bateaux de Khéops

Le 26 mai 1954, l’in­gé­nieur et archéo­logue Kamal el-Mal­lakh, intri­gué par une asy­mé­trie dans le mur d’en­ceinte sud de la Grande Pyra­mide, fait déga­ger une ran­gée de qua­rante et un blocs de cal­caire. Des­sous, une fosse scel­lée depuis qua­rante-cinq siècles. Dedans, mille deux cent vingt-quatre pièces de bois ran­gées en treize couches, dans un ordre métho­dique et réver­sible, comme un meuble en kit.

Il fau­dra une décen­nie de recherches et le talent d’Ah­med Yous­sef Mous­ta­fa, res­tau­ra­teur qui alla obser­ver les chan­tiers navals tra­di­tion­nels du Nil pour com­prendre les assem­blages, avant que la barque ne se relève : qua­rante-trois mètres soixante de long, cinq mètres quatre-vingt-dix de large, vingt tonnes, en cèdre du Liban, assem­blée sans un seul clou, cou­sue par des cor­dages de hal­fa pas­sés dans des mor­taises. Une seconde fosse, ouverte bien plus tard par une équipe japo­naise, conte­nait une seconde barque, en moins bon état. En août 2021, la pre­mière a tra­ver­sé les dix heures les plus lentes de sa car­rière pour rejoindre le Grand Musée égyp­tien, à huit kilo­mètres de là.

On dis­cute encore de sa fonc­tion. Barque solaire des­ti­née à por­ter le roi res­sus­ci­té dans le sillage de Rê ? Barque funé­raire ayant réel­le­ment ser­vi à convoyer le corps ? Navire d’ap­pa­rat uti­li­sé du vivant du sou­ve­rain ? Pro­ba­ble­ment un peu de tout cela, l’É­gypte ancienne n’ayant jamais éprou­vé le besoin de sépa­rer le pra­tique du sacré.

Ce qu’elle prouve à coup sûr, c’est le niveau tech­nique. Une socié­té capable de construire cette coque-là, et de la démon­ter pour la ran­ger, est une socié­té qui vit sur l’eau. Les gale­ries de Oua­di el-Jarf disent exac­te­ment la même chose : on y ran­geait des bateaux démon­tés, pièce par pièce, entre deux expé­di­tions vers le Sinaï. Toute la logis­tique impé­riale de l’An­cien Empire tient dans cette idée que la coque est un objet trans­por­table, remon­table, réuti­li­sable — une pen­sée de marins, pas de terriens.

Le port comme machine

Un port n’est pas un lieu, c’est une ins­ti­tu­tion. Celui de Gizeh en avait tous les organes.

Il avait un calen­drier. La crue qui rend la plaine navi­gable est aus­si celle qui met les champs sous l’eau et libère la main-d’œuvre pay­sanne. Akhet four­nit à la fois le moyen de trans­port et les bras. On n’a pas construit les pyra­mides mal­gré l’i­non­da­tion : on les a construites avec elle, dans la fenêtre de trois à quatre mois qu’elle ouvrait chaque année. Le reste du temps, on taillait, on pré­pa­rait, on stockait.

Il avait une cadence, et c’est peut-être le chiffre le plus ver­ti­gi­neux de toute l’af­faire. La Grande Pyra­mide repré­sente envi­ron deux mil­lions trois cent mille blocs, pour un volume de deux mil­lions cinq cent quatre-vingt-trois mille mètres cubes. Si l’on retient la four­chette habi­tuelle de vingt-trois à vingt-sept ans de règne effec­tif, cela fait, en moyenne annuelle, quatre-vingt-dix mille blocs ; rap­por­té aux jours de tra­vail, un bloc posé toutes les deux ou trois minutes, sans inter­rup­tion, pen­dant une géné­ra­tion entière. Aucune de ces pierres n’ar­rive seule. Cha­cune sup­pose une car­rière, une équipe, une barge ou un traî­neau, un contre­maître, une ration de pain et de bière, un scribe qui note. Ce n’est pas un chan­tier : c’est un flux, et un flux ne se gère pas depuis un som­met, il se gère depuis un quai.

Il avait une hié­rar­chie. Les équipes étaient orga­ni­sées en za, groupes divi­sés en phy­lés, avec des noms fiers peints sur les blocs — les Amis de Khou­fou, l’é­quipe de l’Uræus de Khou­fou est à sa proue. Merer, ins­pec­teur, men­tionne qu’il rejoint le step-za pour les grands tra­vaux. Au-des­sus, le vizir Ânkh­haef. Au som­met, un roi qui est aus­si, dans la logique du temps, le fleuve lui-même.

Il avait un ravi­taille­ment. Les fouilles de Heit el-Ghou­rab ont livré des bou­lan­ge­ries en série, des moules à pain par mil­liers, des enclos, et une masse d’os de bovins, de mou­tons et de chèvres dont l’a­na­lyse indique un appro­vi­sion­ne­ment à l’é­chelle du pays : les bêtes venaient du Del­ta et de la Moyenne-Égypte, sur pied ou en barge. Nour­rir dix mille hommes tous les jours pen­dant vingt ans est un pro­blème de logis­tique por­tuaire avant d’être un pro­blème d’architecture.

C’est ici que la lec­ture brau­dé­lienne s’im­pose sans qu’on ait besoin de la pla­quer. La pyra­mide est l’é­vé­ne­ment — spec­ta­cu­laire, daté, signé d’un nom. Le port est la conjonc­ture : trois géné­ra­tions d’or­ga­ni­sa­tion, un siècle d’ac­ti­vi­té. Mais le vrai sujet est la struc­ture, c’est-à-dire le régime hydro­lo­gique du Nil, qui décide de tout, qui pré­cède l’É­tat et qui lui sur­vi­vra. Les rois croient bâtir des mon­tagnes. Ils exploitent une fenêtre climatique.

L’en­sa­ble­ment

Toute fenêtre se referme.

Les carottes de Shei­sha racontent la suite avec une froi­deur de sis­mo­graphe. Le niveau du bras de Khou­fou décline, dou­ce­ment d’a­bord, puis plus vite. Vers 2200 avant notre ère, un épi­sode aride majeur — celui que les paléo­cli­ma­to­logues appellent l’é­vé­ne­ment 4,2 ka — frappe l’en­semble de la Médi­ter­ra­née orien­tale et du Proche-Orient. Les crues fai­blissent. Le sable éolien s’ac­cu­mule. Le che­nal migre vers l’est.

Ce n’est pas une coïn­ci­dence que l’An­cien Empire s’ef­fondre à ce moment-là, dans ce qu’on appelle la Pre­mière Période inter­mé­diaire, avec ses textes déses­pé­rés sur la famine et le désordre. Ce n’est pas non plus une expli­ca­tion suf­fi­sante — les États ne meurent jamais d’une seule cause. Mais le port de Gizeh, lui, meurt bel et bien de cela. Au Moyen Empire, le bras de Khou­fou s’est réduit à un che­nal secon­daire que les textes appellent le Maa­ty. Sous le Nou­vel Empire, son niveau est très bas. Quand Alexandre entre en Égypte, il ne reste rien à quoi amarrer.

Gho­neim pro­pose la même chro­no­lo­gie pour l’Ah­ra­mat : ensa­ble­ment pro­gres­sif, migra­tion vers l’est, peut-être aidée par un bas­cu­le­ment tec­to­nique du plan­cher de la val­lée. Le fleuve s’en va. Il ne s’en va pas loin — sept kilo­mètres — mais sept kilo­mètres suffisent.

Et voi­là com­ment un monu­ment change de sens sans bou­ger d’un cen­ti­mètre. Quand Héro­dote arrive, la pyra­mide est déjà, dans l’i­ma­gi­naire, une chose du désert. Quand Napo­léon arrive, elle est une chose du désert abso­lu. Le Gizeh que nous avons dans la tête — la pierre, le sable, l’ho­ri­zon vide, le cha­meau — n’est pas le Gizeh de Khou­fou. C’est le Gizeh d’a­près le port.

Le port à rebours

Il y eut pour­tant une seconde vie por­tuaire, et elle fonc­tion­na dans l’autre sens.

Pen­dant tout le Moyen Âge, Gizeh ces­sa d’être une des­ti­na­tion pour deve­nir une car­rière. Le pare­ment de cal­caire fin de Tou­ra — celui-là même que Merer avait convoyé bloc par bloc — était un maté­riau de pre­mier choix, déjà taillé, déjà poli, dis­po­nible en quan­ti­té indus­trielle à quelques heures du Caire. Le grand trem­ble­ment de terre de 1303, qui ébran­la toute la région, en fit tom­ber assez pour rendre la récolte facile. On char­gea ces pierres sur des barges et on les des­cen­dit vers la ville en construction.

Elles sont là, encore. Dans les mos­quées mame­loukes, dans les enceintes de la cita­delle, peut-être dans les murs du com­plexe de Qalâwûn à Bayn al-Qas­rayn. La tra­di­tion et les chro­ni­queurs arabes en attri­buent l’u­sage à tel ou tel sul­tan avec une pré­ci­sion qu’il faut prendre avec pru­dence — les textes médié­vaux sur les pyra­mides mêlent volon­tiers obser­va­tion et mer­veilleux —, mais le fait maté­riel n’est pas dis­cu­table : le pare­ment a dis­pa­ru, et le Caire est bâti en par­tie avec.

Il faut goû­ter la symé­trie. Le même fleuve, les mêmes barges, la même car­rière de Tou­ra — mais la pierre fait le voyage inverse, deux mille cinq cents ans plus tard, pour aller construire une autre ville. Un port ne meurt jamais tout à fait ; il change sim­ple­ment de direction.

La der­nière crue

Anto­nio Bea­to, Véni­tien de natio­na­li­té incer­taine, frère d’un pho­to­graphe plus célèbre que lui, s’ins­tal­la en Égypte au début des années 1860 et tint un stu­dio à Louxor jus­qu’à sa mort. Il ven­dait des vues aux voya­geurs, aux archéo­logues, aux princes. C’est un com­merce, pas une œuvre. Et c’est pour­tant l’un des der­niers docu­ments visuels d’un monde qui allait ces­ser d’exister.

En 1902, le pre­mier bar­rage d’As­souan entre en ser­vice. Rehaus­sé en 1912, puis en 1933, il com­mence à écrê­ter la crue. En 1970, le Haut Bar­rage la sup­prime. La der­nière inon­da­tion vrai­ment libre du Nil remonte au milieu des années soixante. Depuis, la plaine ne devient plus un archi­pel ; les vil­lages ne res­semblent plus aux îles de la mer Égée ; le limon s’ac­cu­mule au fond du lac Nas­ser au lieu de fer­ti­li­ser les champs, et il faut de l’en­grais azo­té là où il suf­fi­sait d’attendre.

Cinq mille ans de rythme annuel se sont arrê­tés en une géné­ra­tion, et les pho­to­graphes com­mer­ciaux du XIXe siècle en ont enre­gis­tré la fin sans le savoir, entre deux vues du temple de Karnak.

C’est ce qui rend le tirage de Bea­to étran­ge­ment lourd. On croit y voir une curio­si­té pit­to­resque — de l’eau au pied d’une pyra­mide, tiens, quelle drôle d’i­mage. On y voit en réa­li­té la der­nière phrase d’un très long para­graphe, celui qui avait com­men­cé quand des barges char­gées de cal­caire blanc remon­taient un bras du Nil aujourd’­hui enfoui sous les champs, pour accos­ter au pied d’une mon­tagne arti­fi­cielle qui n’é­tait pas encore finie.

Le reflet dans l’eau sombre n’est pas une coquet­te­rie de pho­to­graphe. C’est le der­nier sou­ve­nir d’un quai.


Sources prin­ci­pales

Pierre Tal­let, Les papy­rus de la mer Rouge I : le « jour­nal de Merer » (papy­rus Jarf A et B), MIFAO 136, IFAO, Le Caire, 2017 ; et Les papy­rus de la mer Rouge II, MIFAO 145, 2021.

Pierre Tal­let et Gre­go­ry Marouard, « The Har­bor of Khu­fu on the Red Sea Coast at Wadi al-Jarf, Egypt », Near Eas­tern Archaeo­lo­gy 77/1 (2014), p. 4–14.

Mark Leh­ner, « The Heit el-Ghu­rab Site Reveals a New Face: The Lost Port City of the Pyra­mids », AERA­GRAM 14/1 (2013) ; et « On the Water­front: Canals and Har­bors in the Time of Giza Pyra­mid-Buil­ding », AERA­GRAM 15 (2014).

Hader Shei­sha, David Kaniews­ki, Nick Mar­ri­ner, Chris­tophe Morhange et al., « Nile waters­capes faci­li­ta­ted the construc­tion of the Giza pyra­mids during the 3rd mil­len­nium BCE », PNAS 119/37 (2022).

Eman Gho­neim, Timo­thy J. Ralph, Suzanne Ons­tine et al., « The Egyp­tian pyra­mid chain was built along the now aban­do­ned Ahra­mat Nile Branch », Com­mu­ni­ca­tions Earth & Envi­ron­ment 5, 233 (2024).

Héro­dote, His­toires, livre II, 96–97.

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