Gizeh, port fluvial
Le bassin de Khoufou, le journal de Merer, et la mémoire de l’eau
Gizeh, port fluvial
Le bassin de Khoufou, le journal de Merer, et la mémoire de l’eau
Cette photographie qu’on regarde mal
Le tirage albuminé d’Antonio Beato montre une eau immobile, des palmiers doubles — ceux du rivage et ceux du reflet —, et au fond, à peine dessinée dans la brume argentique, la masse triangulaire d’une pyramide. La légende dit : crue du Nil. Elle dit aussi : offert au roi George V. Deux mondes tiennent dans cette phrase, celui d’un fleuve qui déborde depuis huit mille ans et celui d’un souverain européen à qui l’on fait cadeau d’une image.
Ce qui frappe d’abord, c’est l’eau. Nous avons tous en tête un Gizeh de sable, une plate-forme calcaire posée au bord d’un désert, des dromadaires et des cars de tourisme, une frontière nette entre la ville verte et la pierre jaune. La photographie dit autre chose. Elle dit qu’à certaines saisons, jusqu’à une date très récente, on pouvait voir la pyramide se refléter dans une nappe d’eau. Elle dit que le désert de Gizeh est une convention moderne.
Il faut être précis, cependant : ce que Beato photographie n’est pas le lit du Nil. C’est la nappe d’inondation, cette pellicule d’eau limoneuse qui recouvrait la plaine pendant six à huit semaines et transformait les champs en lagune. Le fleuve lui-même coulait plus à l’est. Le reflet est réel, la proximité est une illusion d’optique — et pourtant l’illusion dit une vérité plus ancienne que la photographie.
Car quatre mille cinq cents ans plus tôt, l’eau n’était pas seulement là par accident saisonnier. Elle était là par ingénierie. Il y avait, au pied du plateau, un bassin. Il y avait des quais, des rampes, une capitainerie, des entrepôts, une comptabilité. Gizeh n’était pas un chantier au bord du désert : c’était un port, l’un des plus actifs du monde de son temps, et le plateau n’en était que l’arrière-pays vertical.
Ce que fait une crue
Le mécanisme est simple et il est africain. Chaque été, la mousson s’abat sur les hauts plateaux d’Éthiopie. Le Nil Bleu et l’Atbara, gonflés d’une eau chargée de basalte décomposé, rejoignent le Nil Blanc et poussent vers le nord une onde de crue qui met six à huit semaines à traverser la Nubie et l’Égypte. À Assouan, la montée commence en juin. Au Caire, elle atteint son maximum vers la fin de septembre. Le fleuve monte de plusieurs mètres — sept, dit-on volontiers, le chiffre varie selon les stations et les siècles — et déborde de son lit sur une plaine qu’il a lui-même fabriquée, alluvion après alluvion.
Pendant cette période, l’Égypte cesse d’être un pays. Elle devient un archipel. Hérodote, qui a vu cela de ses yeux au Ve siècle avant notre ère, note que les villes émergent seules au-dessus de l’eau et qu’elles ressemblent alors, plus qu’à toute autre chose, aux îles de la mer Égée. La comparaison n’est pas décorative. Elle est le premier document dans lequel un Grec comprend que le Nil en crue produit une géographie méditerranéenne : des points hauts, des chenaux, du cabotage. Il ajoute que les bateaux, en cette saison, ne suivent plus les bras du fleuve mais coupent droit à travers la plaine, et que le trajet de Naucratis à Memphis passe alors au pied même des pyramides.
Retenons cette phrase. Elle a été lue pendant des siècles comme une exagération d’auteur. Elle décrit exactement ce que l’archéologie des vingt dernières années a fini par établir.
La crue n’est pas seulement un phénomène agricole. C’est un régime de transport. Une pierre de deux tonnes et demie qu’il faudrait cent hommes pour traîner sur un kilomètre de sable se déplace, sur l’eau, avec une équipe de vingt. Le fleuve annule le poids. Et pendant quelques semaines par an, il l’annule jusqu’au pied des collines, là où il n’y a d’ordinaire que du gravier sec.
Toute la logistique de l’Ancien Empire tient dans ce décalage saisonnier. On construit quand l’eau monte.
Le journal de Merer
En mars 2013, sur la côte de la mer Rouge, à cent vingt kilomètres au sud de Suez, une mission franco-égyptienne dirigée par Pierre Tallet et Gregory Marouard dégage l’entrée d’une galerie taillée dans le calcaire. Le site s’appelle Ouadi el-Jarf. C’est un port pharaonique — le plus ancien port aménagé connu au monde —, avec une jetée de pierre de deux cents mètres, cent trente ancres abandonnées, et une trentaine de caves creusées dans la roche pour y ranger des bateaux démontés entre deux campagnes.
Devant l’une de ces galeries, coincés entre les blocs de fermeture, des fragments de papyrus. Des centaines. Ce sont les plus anciens papyrus inscrits jamais retrouvés en Égypte. Ils datent de l’an 26 ou 27 du règne de Khoufou — Khéops —, c’est-à-dire de la toute fin du chantier de la Grande Pyramide.
Deux d’entre eux, baptisés papyrus Jarf A et B, forment le carnet de bord d’un fonctionnaire de rang moyen nommé Merer, titre de sehedj, inspecteur. Il dirige une équipe. Il écrit à l’encre, en hiératique, sur des colonnes de jours. Et ce qu’il note, jour après jour, sur environ cinq mois — de la saison d’akhet, l’inondation, jusqu’au début de peret —, c’est la même chose, indéfiniment répétée : chargement de blocs de calcaire aux carrières de Ro-Aou, c’est-à-dire Toura, sur la rive est du Nil ; navigation ; déchargement à Akhet-Khoufou, l’Horizon de Khoufou — le nom véritable de la Grande Pyramide.
Le trajet fait une quinzaine de kilomètres. L’équipe le boucle deux à trois fois par semaine égyptienne de dix jours. Les barges, appelées imou, portent une dizaine à une trentaine de blocs, soit entre soixante-dix et quatre-vingts tonnes. Quand on met bout à bout ces rotations, on obtient plusieurs centaines de blocs par mois pendant la période navigable, ce qui suffit à peu près exactement au parement de calcaire fin qui recouvrait alors la pyramide et dont il ne reste presque rien.
Merer mentionne aussi une destination administrative : Ro-Shé Khoufou, l’entrée du bassin de Khoufou. Il rend compte à un personnage nommé Ânkhhaef, demi-frère du roi, qui porte le titre de directeur de ce bassin. On savait Ânkhhaef important ; on le croyait au service du règne suivant. Le carnet de Merer a corrigé la chronologie et, du même coup, dit quelque chose de considérable : le port de Gizeh était dirigé par le second personnage de l’État.
Ce n’était pas une annexe. C’était le cœur du dispositif.
Le bras disparu
Restait à trouver l’eau. Aujourd’hui, le Nil coule à plus de sept kilomètres à l’est du plateau. Entre les deux, une ville, des champs, un golf, une autoroute.
Le premier indice est venu d’un chantier de tout-à-l’égout. À la fin des années 1980, la tranchée d’un système d’assainissement, longue de près de deux kilomètres, a recoupé du nord au sud une dépression comblée de sédiments fluviatiles — un chenal fossile, peut-être même le palais de Khoufou lui-même. Personne n’était là pour fouiller correctement. On a relevé, on a rebouché.
En 2022, une équipe menée par Hader Sheisha, avec David Kaniewski, Nick Marriner et Christophe Morhange, a publié dans les PNAS la reconstitution qui manquait. Cinq carottages dans la plaine à l’est des pyramides, analyse des grains de pollen fossiles, datations au radiocarbone : huit mille ans d’histoire hydrologique lus dans les plantes. Le résultat est net. Un bras du Nil — qu’ils nomment le bras de Khoufou — longeait bien le plateau. Il a connu son maximum pendant la période humide africaine, puis a décliné avec l’aridification progressive de l’Afrique de l’Est. Mais sous les règnes de Khoufou, Khâfrê et Menkaourê, il tenait encore environ quarante pour cent de son niveau holocène maximal. Assez pour naviguer. Assez pour livrer.
Deux ans plus tard, en mai 2024, Eman Ghoneim et son équipe ont élargi le cadre. Radar satellitaire à ouverture synthétique, prospection géophysique, carottages profonds : ils ont cartographié un bras majeur et disparu du Nil, qu’ils appellent l’Ahramat — l’arabe pour « pyramides ». Il courait sur soixante-quatre kilomètres le long du pied du plateau désertique occidental, de Licht au sud jusqu’à Gizeh au nord. Cinq cents mètres de large, vingt-cinq mètres de profondeur : un fleuve à part entière. Trente et une pyramides, bâties sur environ mille ans, s’alignent sur sa rive. Et — détail qui clôt la démonstration — les chaussées montantes de plusieurs de ces complexes s’arrêtent précisément sur la berge qu’il propose.
On a longtemps cherché pourquoi les pyramides se concentraient sur cette bande étroite et stérile. La réponse était sous les champs : elles ne sont pas au bord du désert. Elles sont au bord d’un quai.
La ville basse
Il fallait encore trouver les installations. C’est le travail de Mark Lehner, qui arpente le plateau depuis 1984 et fouille depuis 1988 un site situé à quatre cents mètres au sud du Sphinx, au pied d’un mur de pierre monumental de deux cents mètres de long que les habitants appellent Heit el-Ghourab, le Mur du Corbeau.
Ce qui est sorti de là sur trois décennies est une agglomération de la IVe dynastie : des galeries longues et étroites, probablement des dortoirs, des boulangeries industrielles, des greniers, des enclos à bétail, des ateliers, des bureaux de scribes avec leurs scellés. On a longtemps parlé de « cité des bâtisseurs ». Lehner a fini par proposer une lecture plus large et plus juste : ce n’est pas seulement une ville ouvrière, c’est un port. La ville est l’infrastructure d’un bassin.
Les arguments s’accumulent. Les carottages au nord du site révèlent des dépôts de bassin artificiel. Le Mur du Corbeau lui-même, avec son immense porte, ressemble moins à une clôture qu’à une entrée officielle vers un plan d’eau. Devant la ville de Khentkaous et le temple de la vallée de Menkaourê, d’autres dépressions marquent d’autres bassins, plus petits, un port de service à côté du port de chantier. Et surtout : la céramique. Les jarres à décor peigné venues du Levant atteignent leur pic de fréquence, sur ce site, précisément à la IVe dynastie. On y a trouvé du bois d’olivier — le plus ancien connu d’Égypte. Ces choses ne viennent pas à pied.
Il faut aller voir ce mur. Deux cents mètres de long, une dizaine de mètres d’épaisseur à la base, des blocs dont certains dépassent la cinquantaine de tonnes — l’un des plus gros ouvrages de maçonnerie de tout l’Ancien Empire, et personne n’en parle jamais. Il barre transversalement la bouche du ouadi qui sépare le plateau de la ville basse. En son milieu s’ouvre un passage couvert de linteaux monolithiques, assez haut pour laisser passer un homme portant une charge, assez étroit pour être contrôlé. Une porte de cette qualité ne garde pas un dortoir d’ouvriers. Elle garde un seuil administratif — l’endroit précis où l’on cesse d’être sur l’eau du roi pour entrer dans le chantier du roi. C’est, sans doute, la douane du bassin de Khoufou.
Lehner a une formule pour cela : Gizeh, pendant trois générations, fut le port de Los Angeles de son époque. Tout y entrait. Les temples de la vallée, ces bâtiments trapus en bas des chaussées montantes, qu’on présente d’ordinaire comme des sanctuaires d’accueil du cortège funéraire, sont aussi, matériellement, des débarcadères. Le temple de la vallée de Khâfrê, avec ses piliers de granit d’Assouan et son dallage d’albâtre, est le mieux conservé du lot. On y entre encore aujourd’hui par une rampe. Elle descendait vers l’eau.
Ce qui arrivait par l’eau
Dressons le manifeste. Il est instructif, parce qu’il dessine une carte.
Le calcaire de construction, le tout-venant, vient de la carrière locale, à quelques centaines de mètres, au sud de la pyramide de Khâfrê : c’est le même banc nummulitique de la formation de Mokattam dans lequel le Sphinx a été dégagé. Celui-là ne navigue pas.
Le calcaire fin du parement, en revanche, vient de Toura, sur l’autre rive : quinze à vingt kilomètres de traversée, le trajet de Merer. Le granit rose des chambres funéraires vient d’Assouan, à neuf cents kilomètres en amont ; les poutres qui couvrent la chambre du roi pèsent entre vingt-cinq et quatre-vingts tonnes pièce. Le basalte du dallage du temple haut de Khoufou vient du Widan el-Faras, dans le Fayoum, où l’on a conservé les onze kilomètres d’une chaussée dallée — la plus ancienne route pavée connue — qui descendait la pierre jusqu’à la rive du lac Moeris, d’où elle repartait par eau. L’albâtre vient de Hatnoub, en Moyenne-Égypte. Le cuivre des outils et la turquoise viennent du Sinaï, par les ports de la mer Rouge.
Et le cèdre vient de Byblos.
C’est ici que Gizeh cesse d’être une affaire égyptienne. Le grand bois de charpente et de coque n’existe pas en Égypte ; il faut aller le prendre sur les pentes du Mont-Liban, le descendre à la côte, le charger sur des navires qui longent le Levant, entrent dans une bouche du Delta et remontent le fleuve. Ce qui arrive au bassin de Khoufou est donc, littéralement, une cargaison méditerranéenne. Le port de Gizeh est un port de Méditerranée qui se trouve à deux cents kilomètres à l’intérieur des terres — comme Séville le sera du Guadalquivir, comme Rouen l’est de la Seine.
L’Égypte de la IVe dynastie n’est pas un empire replié sur sa vallée. C’est un État qui tient simultanément deux mers, la Rouge et la Blanche, et qui les relie par un fleuve. Ouadi el-Jarf et Ayn Soukhna d’un côté, Byblos de l’autre. Le bassin de Khoufou est le point de rencontre.
Les bateaux de Khéops
Le 26 mai 1954, l’ingénieur et archéologue Kamal el-Mallakh, intrigué par une asymétrie dans le mur d’enceinte sud de la Grande Pyramide, fait dégager une rangée de quarante et un blocs de calcaire. Dessous, une fosse scellée depuis quarante-cinq siècles. Dedans, mille deux cent vingt-quatre pièces de bois rangées en treize couches, dans un ordre méthodique et réversible, comme un meuble en kit.
Il faudra une décennie de recherches et le talent d’Ahmed Youssef Moustafa, restaurateur qui alla observer les chantiers navals traditionnels du Nil pour comprendre les assemblages, avant que la barque ne se relève : quarante-trois mètres soixante de long, cinq mètres quatre-vingt-dix de large, vingt tonnes, en cèdre du Liban, assemblée sans un seul clou, cousue par des cordages de halfa passés dans des mortaises. Une seconde fosse, ouverte bien plus tard par une équipe japonaise, contenait une seconde barque, en moins bon état. En août 2021, la première a traversé les dix heures les plus lentes de sa carrière pour rejoindre le Grand Musée égyptien, à huit kilomètres de là.
On discute encore de sa fonction. Barque solaire destinée à porter le roi ressuscité dans le sillage de Rê ? Barque funéraire ayant réellement servi à convoyer le corps ? Navire d’apparat utilisé du vivant du souverain ? Probablement un peu de tout cela, l’Égypte ancienne n’ayant jamais éprouvé le besoin de séparer le pratique du sacré.
Ce qu’elle prouve à coup sûr, c’est le niveau technique. Une société capable de construire cette coque-là, et de la démonter pour la ranger, est une société qui vit sur l’eau. Les galeries de Ouadi el-Jarf disent exactement la même chose : on y rangeait des bateaux démontés, pièce par pièce, entre deux expéditions vers le Sinaï. Toute la logistique impériale de l’Ancien Empire tient dans cette idée que la coque est un objet transportable, remontable, réutilisable — une pensée de marins, pas de terriens.
Le port comme machine
Un port n’est pas un lieu, c’est une institution. Celui de Gizeh en avait tous les organes.
Il avait un calendrier. La crue qui rend la plaine navigable est aussi celle qui met les champs sous l’eau et libère la main-d’œuvre paysanne. Akhet fournit à la fois le moyen de transport et les bras. On n’a pas construit les pyramides malgré l’inondation : on les a construites avec elle, dans la fenêtre de trois à quatre mois qu’elle ouvrait chaque année. Le reste du temps, on taillait, on préparait, on stockait.
Il avait une cadence, et c’est peut-être le chiffre le plus vertigineux de toute l’affaire. La Grande Pyramide représente environ deux millions trois cent mille blocs, pour un volume de deux millions cinq cent quatre-vingt-trois mille mètres cubes. Si l’on retient la fourchette habituelle de vingt-trois à vingt-sept ans de règne effectif, cela fait, en moyenne annuelle, quatre-vingt-dix mille blocs ; rapporté aux jours de travail, un bloc posé toutes les deux ou trois minutes, sans interruption, pendant une génération entière. Aucune de ces pierres n’arrive seule. Chacune suppose une carrière, une équipe, une barge ou un traîneau, un contremaître, une ration de pain et de bière, un scribe qui note. Ce n’est pas un chantier : c’est un flux, et un flux ne se gère pas depuis un sommet, il se gère depuis un quai.
Il avait une hiérarchie. Les équipes étaient organisées en za, groupes divisés en phylés, avec des noms fiers peints sur les blocs — les Amis de Khoufou, l’équipe de l’Uræus de Khoufou est à sa proue. Merer, inspecteur, mentionne qu’il rejoint le step-za pour les grands travaux. Au-dessus, le vizir Ânkhhaef. Au sommet, un roi qui est aussi, dans la logique du temps, le fleuve lui-même.
Il avait un ravitaillement. Les fouilles de Heit el-Ghourab ont livré des boulangeries en série, des moules à pain par milliers, des enclos, et une masse d’os de bovins, de moutons et de chèvres dont l’analyse indique un approvisionnement à l’échelle du pays : les bêtes venaient du Delta et de la Moyenne-Égypte, sur pied ou en barge. Nourrir dix mille hommes tous les jours pendant vingt ans est un problème de logistique portuaire avant d’être un problème d’architecture.
C’est ici que la lecture braudélienne s’impose sans qu’on ait besoin de la plaquer. La pyramide est l’événement — spectaculaire, daté, signé d’un nom. Le port est la conjoncture : trois générations d’organisation, un siècle d’activité. Mais le vrai sujet est la structure, c’est-à-dire le régime hydrologique du Nil, qui décide de tout, qui précède l’État et qui lui survivra. Les rois croient bâtir des montagnes. Ils exploitent une fenêtre climatique.
L’ensablement
Toute fenêtre se referme.
Les carottes de Sheisha racontent la suite avec une froideur de sismographe. Le niveau du bras de Khoufou décline, doucement d’abord, puis plus vite. Vers 2200 avant notre ère, un épisode aride majeur — celui que les paléoclimatologues appellent l’événement 4,2 ka — frappe l’ensemble de la Méditerranée orientale et du Proche-Orient. Les crues faiblissent. Le sable éolien s’accumule. Le chenal migre vers l’est.
Ce n’est pas une coïncidence que l’Ancien Empire s’effondre à ce moment-là, dans ce qu’on appelle la Première Période intermédiaire, avec ses textes désespérés sur la famine et le désordre. Ce n’est pas non plus une explication suffisante — les États ne meurent jamais d’une seule cause. Mais le port de Gizeh, lui, meurt bel et bien de cela. Au Moyen Empire, le bras de Khoufou s’est réduit à un chenal secondaire que les textes appellent le Maaty. Sous le Nouvel Empire, son niveau est très bas. Quand Alexandre entre en Égypte, il ne reste rien à quoi amarrer.
Ghoneim propose la même chronologie pour l’Ahramat : ensablement progressif, migration vers l’est, peut-être aidée par un basculement tectonique du plancher de la vallée. Le fleuve s’en va. Il ne s’en va pas loin — sept kilomètres — mais sept kilomètres suffisent.
Et voilà comment un monument change de sens sans bouger d’un centimètre. Quand Hérodote arrive, la pyramide est déjà, dans l’imaginaire, une chose du désert. Quand Napoléon arrive, elle est une chose du désert absolu. Le Gizeh que nous avons dans la tête — la pierre, le sable, l’horizon vide, le chameau — n’est pas le Gizeh de Khoufou. C’est le Gizeh d’après le port.
Le port à rebours
Il y eut pourtant une seconde vie portuaire, et elle fonctionna dans l’autre sens.
Pendant tout le Moyen Âge, Gizeh cessa d’être une destination pour devenir une carrière. Le parement de calcaire fin de Toura — celui-là même que Merer avait convoyé bloc par bloc — était un matériau de premier choix, déjà taillé, déjà poli, disponible en quantité industrielle à quelques heures du Caire. Le grand tremblement de terre de 1303, qui ébranla toute la région, en fit tomber assez pour rendre la récolte facile. On chargea ces pierres sur des barges et on les descendit vers la ville en construction.
Elles sont là, encore. Dans les mosquées mameloukes, dans les enceintes de la citadelle, peut-être dans les murs du complexe de Qalâwûn à Bayn al-Qasrayn. La tradition et les chroniqueurs arabes en attribuent l’usage à tel ou tel sultan avec une précision qu’il faut prendre avec prudence — les textes médiévaux sur les pyramides mêlent volontiers observation et merveilleux —, mais le fait matériel n’est pas discutable : le parement a disparu, et le Caire est bâti en partie avec.
Il faut goûter la symétrie. Le même fleuve, les mêmes barges, la même carrière de Toura — mais la pierre fait le voyage inverse, deux mille cinq cents ans plus tard, pour aller construire une autre ville. Un port ne meurt jamais tout à fait ; il change simplement de direction.
La dernière crue
Antonio Beato, Vénitien de nationalité incertaine, frère d’un photographe plus célèbre que lui, s’installa en Égypte au début des années 1860 et tint un studio à Louxor jusqu’à sa mort. Il vendait des vues aux voyageurs, aux archéologues, aux princes. C’est un commerce, pas une œuvre. Et c’est pourtant l’un des derniers documents visuels d’un monde qui allait cesser d’exister.
En 1902, le premier barrage d’Assouan entre en service. Rehaussé en 1912, puis en 1933, il commence à écrêter la crue. En 1970, le Haut Barrage la supprime. La dernière inondation vraiment libre du Nil remonte au milieu des années soixante. Depuis, la plaine ne devient plus un archipel ; les villages ne ressemblent plus aux îles de la mer Égée ; le limon s’accumule au fond du lac Nasser au lieu de fertiliser les champs, et il faut de l’engrais azoté là où il suffisait d’attendre.
Cinq mille ans de rythme annuel se sont arrêtés en une génération, et les photographes commerciaux du XIXe siècle en ont enregistré la fin sans le savoir, entre deux vues du temple de Karnak.
C’est ce qui rend le tirage de Beato étrangement lourd. On croit y voir une curiosité pittoresque — de l’eau au pied d’une pyramide, tiens, quelle drôle d’image. On y voit en réalité la dernière phrase d’un très long paragraphe, celui qui avait commencé quand des barges chargées de calcaire blanc remontaient un bras du Nil aujourd’hui enfoui sous les champs, pour accoster au pied d’une montagne artificielle qui n’était pas encore finie.
Le reflet dans l’eau sombre n’est pas une coquetterie de photographe. C’est le dernier souvenir d’un quai.
Sources principales
Pierre Tallet, Les papyrus de la mer Rouge I : le « journal de Merer » (papyrus Jarf A et B), MIFAO 136, IFAO, Le Caire, 2017 ; et Les papyrus de la mer Rouge II, MIFAO 145, 2021.
Pierre Tallet et Gregory Marouard, « The Harbor of Khufu on the Red Sea Coast at Wadi al-Jarf, Egypt », Near Eastern Archaeology 77/1 (2014), p. 4–14.
Mark Lehner, « The Heit el-Ghurab Site Reveals a New Face: The Lost Port City of the Pyramids », AERAGRAM 14/1 (2013) ; et « On the Waterfront: Canals and Harbors in the Time of Giza Pyramid-Building », AERAGRAM 15 (2014).
Hader Sheisha, David Kaniewski, Nick Marriner, Christophe Morhange et al., « Nile waterscapes facilitated the construction of the Giza pyramids during the 3rd millennium BCE », PNAS 119/37 (2022).
Eman Ghoneim, Timothy J. Ralph, Suzanne Onstine et al., « The Egyptian pyramid chain was built along the now abandoned Ahramat Nile Branch », Communications Earth & Environment 5, 233 (2024).
Hérodote, Histoires, livre II, 96–97.
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