Utique avant Carthage
La doyenne oubliées des colonies phéniciennes
Utique avant Carthage : la doyenne oubliée des colonies phéniciennes
Le vent qui traverse les oliviers d’Utique n’a plus l’odeur du sel. Douze kilomètres séparent aujourd’hui l’éperon calcaire où s’accrochent les ruines de la ligne bleue de la Méditerranée, et il faut un effort d’imagination assez violent pour replacer, sous les labours et les serres agricoles, le golfe où mouillaient les navires tyriens. On vient peu ici. Les cars s’arrêtent trente kilomètres plus au sud, à Carthage, devant les collines de Byrsa et les ports puniques reconstitués pour les visiteurs, quand ce site-ci, plus vaste, plus ancien, presque aussi riche en vestiges, se visite dans un silence que seuls les insectes et le passage occasionnel d’un troupeau viennent troubler. C’est une des ironies les mieux gardées de l’histoire méditerranéenne : la ville que l’Antiquité tout entière tenait pour la doyenne des comptoirs phéniciens d’Occident, plus vieille que Carthage de trois siècles selon la tradition, est aujourd’hui l’ombre archéologique de sa cadette. Utique a été fondée avant Carthage, a survécu à sa destruction, en a même hérité le rang de capitale — et elle a fini, malgré tout cela, par s’effacer derrière elle. Cette histoire commence, comme souvent en Méditerranée, par un nom.
Un nom qui dit tout
Il existe peu d’exemples, dans la toponymie antique, d’une ville dont le nom ait aussi précisément enregistré sa position dans le temps. Utique, en punique ʿtq (עתק), signifie « l’ancienne » — un mot apparenté à l’arabe ʿatīqah (عتيقة), qui porte encore aujourd’hui le même sens de vétusté vénérable. Carthage, elle, s’appelait Qart Hadašt, « la ville nouvelle ». Les deux noms se répondent comme les deux faces d’une même pièce, l’une ne prenant sens que par rapport à l’autre : il fallait qu’il existât déjà une cité phénicienne sur cette côte pour que la fondation suivante s’annonçât comme « nouvelle ». Utique est donc, littéralement, la ville qui a donné son âge à sa rivale — un privilège linguistique qu’aucune conquête, aucune destruction, n’a jamais pu lui retirer. Trois mille ans plus tard, le nom survit dans les langues : Utica en latin, Utique en français, Ityke chez les auteurs grecs qui hésitaient sur la transcription du son emphatique initial. Ce nom seul suffirait à résumer le destin de la ville : elle est la référence silencieuse contre laquelle toute l’histoire de Carthage se raconte, sans jamais en être le sujet.
Trois siècles de plus, dit-on
La tradition littéraire antique est unanime, ou presque, sur la haute ancienneté d’Utique. Pline l’Ancien, relayé par Aristote et par Velleius Paterculus, situe sa fondation en 1101 avant notre ère — vers la même génération que Gadès (l’actuelle Cadix) et Lixus, sur la côte atlantique du Maroc, les trois étant considérées comme les plus anciennes installations phéniciennes de Méditerranée occidentale. Cette date placerait la fondation d’Utique près de trois siècles avant celle de Carthage, traditionnellement fixée à 814 avant notre ère par la légende d’Élissa-Didon.
L’archéologie, ici, ne confirme rien de tel. Aucune trace matérielle retrouvée sur le site ne remonte au-delà de la fin du VIIIe siècle ou du tout début du VIIe siècle avant notre ère — les nécropoles les plus anciennes livrent des sépultures qui, pour précoces qu’elles soient par rapport à celles de Carthage, restent très en deçà du XIIe siècle légendaire. L’écart est le même problème, presque mot pour mot, que celui qui affecte la datation de Gadès ou de Lixus : une mémoire littéraire tardive, construite plusieurs siècles après les faits à partir des annales de Tyr, contre un enregistrement archéologique qui ne remonte jamais aussi haut. Certains historiens, comme Pierre Cintas, ont proposé l’hypothèse d’une double fondation : un simple mouillage ou comptoir saisonnier, fréquenté dès la fin du IIe millénaire par des marins qui n’y laissaient rien de durable, aurait précédé de plusieurs siècles la naissance d’une véritable agglomération urbaine. D’autres préfèrent n’y voir qu’une reconstruction rétrospective, le besoin qu’ont les cités anciennes de s’inventer une antériorité vertigineuse. La question reste ouverte, et il faut se garder de trancher : ce que l’on peut dire avec certitude, c’est qu’Utique est, matériellement, la plus ancienne présence phénicienne durable attestée sur la côte nord-africaine — et que cela suffisait déjà, dans l’Antiquité, à en faire la doyenne incontestée de toute la région.
L’éperon et l’estuaire
Le choix du site obéissait à une logique que l’on retrouve, avec des variations locales, tout au long des routes phéniciennes vers l’Occident : un promontoire facile à défendre, adossé à une source d’eau douce, à proximité immédiate d’une embouchure fluviale généreuse. Utique s’installe sur un éperon rocheux qui domine légèrement l’estuaire du Bagradas — le fleuve que l’on appelle aujourd’hui la Medjerda —, alors séparé du continent par un petit chenal qui en faisait, à l’origine, une manière d’îlot fortifié, sur le modèle des comptoirs tyriens eux-mêmes bâtis sur des presqu’îles ou de petites îles côtières. La position n’était pas seulement défensive : elle commandait l’accès à l’une des plaines les plus fertiles de toute la Méditerranée occidentale, cette vallée du Bagradas qui deviendra, des siècles plus tard, l’un des grands greniers à blé de Rome. Pour des marins venus de Tyr en quête d’escales sur la longue route qui menait jusqu’à Gadès et aux mines d’argent du sud de l’Espagne, Utique offrait à la fois un mouillage sûr, de l’eau, et l’accès à des terres agricoles capables de ravitailler durablement une garnison ou un équipage.
Cette logique d’implantation n’a rien de propre à Utique : on la retrouve, avec des variantes, sur toute la façade occidentale de la colonisation phénicienne — îlots protégés, presqu’îles aisément fortifiables, embouchures fluviales généreuses en eau douce et en limon fertile. Ce qui distingue Utique, c’est l’ampleur de l’arrière-pays qu’elle commande : la vallée du Bagradas n’est pas une simple plaine côtière, mais l’un des bassins céréaliers les plus vastes et les plus réguliers de toute la Méditerranée occidentale, un atout que Rome saura exploiter à une tout autre échelle lorsqu’elle fera de l’Afrique proconsulaire l’un des greniers de la capitale. Dès l’époque phénicienne, cette richesse agricole distingue Utique des comptoirs purement commerciaux, tournés vers le seul cabotage : elle est, dès l’origine, autant une ville de la terre que de la mer, ce qui explique sans doute sa capacité à durer, siècle après siècle, alors même que son port se refermait lentement sur lui-même. Rien, dans cette géographie initiale, ne laissait deviner que le site porterait en germe sa propre déchéance : c’est précisément ce fleuve nourricier, le Bagradas, qui finirait par ensevelir le port sous ses propres limons.
Fille de Tyr, vassale de Carthage ?
Sur les rapports d’Utique avec sa métropole tyrienne d’abord, puis avec Carthage ensuite, les sources restent avares. La tradition veut qu’Utique, comme les autres colonies phéniciennes d’Occident, ait conservé une autonomie relative vis-à-vis de Tyr, se contentant de lui adresser un tribut annuel plutôt que de subir une tutelle directe. Rien n’indique, en tout cas, qu’elle ait jamais été formellement soumise à Carthage au sens où l’entendra plus tard l’empire punique sur ses colonies siciliennes ou sardes : l’historien italien Sabatino Moscati a souligné combien la relation entre les deux cités demeure difficile à cerner avec précision, faute de sources puniques directes — toute la littérature carthaginoise ayant disparu, il ne reste que le regard, toujours second, toujours suspicieux, des auteurs grecs et romains. Cette autonomie relative explique peut-être l’absence presque totale d’Utique dans les textes avant le milieu du VIe siècle avant notre ère : une cité trop indépendante pour apparaître dans les annales de Carthage, trop modeste pour intéresser les chroniqueurs grecs qui ne s’attardent, en Afrique du Nord, que sur la puissance montante de sa rivale.
Ce silence documentaire est en lui-même un indice. Une ville pleinement intégrée à l’empire punique — comme le seront plus tard les comptoirs siciliens ou sardes soumis à l’administration carthaginoise — laisse des traces : garnisons, magistrats, tributs consignés. Utique, elle, semble avoir vécu dans une sorte d’entre-deux, ni totalement libre ni franchement vassale, statut ambigu que l’expansion territoriale de Carthage à partir de la fin du VIe siècle, puis surtout après la défaite d’Himère en 480, viendra lentement grignoter sans jamais tout à fait l’effacer. C’est cette ambiguïté persistante, cette capacité à rester légèrement à l’écart de l’orbite carthaginoise sans jamais s’en détacher complètement, qui rendra possible, deux siècles plus tard, les revirements spectaculaires dont Utique se montrera capable au fil des guerres puniques.
Le bon choix, deux fois — puis une troisième
C’est dans les grandes crises qui opposent Carthage à Rome qu’Utique sort enfin de son silence documentaire, et le tableau qui s’en dégage est celui d’une cité oscillant, avec un instinct de survie assez remarquable, entre fidélité et défection. Au lendemain de la première guerre punique, lorsque les mercenaires impayés de l’armée carthaginoise se soulèvent contre Carthage dans ce que les historiens appellent la guerre des Mercenaires (241–238 avant notre ère), Utique se range aux côtés des insurgés, de même que sa voisine Hippo Diarrhytos, l’actuelle Bizerte — un des rares moments où la ville affiche une politique clairement indépendante, sinon hostile, à l’égard de sa puissante cadette.
Cet épisode mérite qu’on s’y arrête, car il révèle une ville capable d’assumer des choix qui n’étaient pas ceux de Carthage — une nuance que l’historiographie, longtemps focalisée sur la seule trajectoire de la métropole punique, a mis du temps à restituer à ses satellites.
Une génération plus tard, pendant la deuxième guerre punique, les positions s’inversent. Scipion l’Africain, débarqué en Afrique pour porter la guerre sur le sol carthaginois, cherche à s’emparer d’Utique afin d’en faire sa base arrière ; le siège qu’il mène en 204–203 avant notre ère échoue, et la ville reste fidèle au camp punique jusqu’au bout du conflit. Mais c’est cinquante ans plus tard, lors de la troisième et dernière guerre punique (149–146 avant notre ère), qu’Utique commet ce que Carthage dut vivre comme une trahison définitive : elle ouvre ses portes aux légions romaines dès le début des hostilités, offrant à Rome le point d’appui logistique qui lui manquait pour conduire le siège de trois ans qui s’achèvera par la destruction totale de Carthage en 146. La ville qui avait repoussé Scipion l’Africain cinquante ans plus tôt livre ainsi, sans combattre, sa métropole aux petits-enfants de ceux qu’elle avait tenus en échec — un retournement qui scelle, à la fois, le sort de Carthage et la fortune nouvelle d’Utique.
La nuit du Phédon
Un siècle plus tard, Utique redevient, une dernière fois, le théâtre d’un événement qui dépasse de loin son échelle locale et qui attachera pour toujours son nom à celui d’un homme. Après la défaite de Pompée à Pharsale en 48 avant notre ère, puis celle des derniers partisans républicains à Thapsus en 46, Marcus Porcius Cato — Caton le Jeune, arrière-petit-fils du Censeur — se retranche dans Utique avec les débris de l’armée pompéienne et entreprend d’en fortifier les défenses. Trois jours après la bataille de Thapsus, la nouvelle de la déroute parvient jusqu’à lui et jette la ville dans la panique. Caton, convaincu que la victoire de César signifie la fin définitive de la République et refusant à la fois de fuir et de solliciter la clémence de son adversaire, organise méthodiquement sa propre mort : il facilite l’embarquement de ceux de ses partisans qui souhaitent encore fuir, dîne avec ses proches, discute de philosophie stoïcienne, puis se retire dans sa chambre où il passe la nuit à lire et relire le Phédon de Platon, ce dialogue consacré à l’immortalité de l’âme. Selon le récit qu’en donne Plutarque, son geste, d’abord manqué — sa main affaiblie par une inflammation ne parvient pas à porter le coup fatal du premier coup —, est achevé de ses propres mains lorsqu’il rouvre la plaie que son médecin et son fils avaient tenté de recoudre. Caton d’Utique meurt en avril 46 avant notre ère, et son suicide, immédiatement récupéré comme un exemple parfait de vertu stoïcienne face à la tyrannie naissante, fera de lui l’un des martyrs les plus durables de la mémoire républicaine romaine — au point que la postérité, jusqu’aux peintres du XVIIe et du XVIIIe siècle, continuera de le représenter, épée à la main, dans les décors des plus grandes demeures européennes. De ce jour, la ville qui avait vu naître le nom même de « nouvelle » face à « l’ancienne » devient, pour les siècles suivants, indissociable d’un seul mot latin accolé à celui de Caton : Uticensis.
Capitale, pour cent trente ans
La chute de Carthage, en 146 avant notre ère, transforme radicalement le statut d’Utique. En récompense de sa défection décisive, Rome lui accorde le statut de cité libre — civitas libera, exemptée d’impôts — et une portion du territoire de la cité vaincue ; surtout, elle en fait la capitale de la toute nouvelle province romaine d’Afrique. Il y a quelque chose de vertigineux dans ce retournement : la ville la plus ancienne de la région hérite, à titre de récompense, des dépouilles administratives de sa fille devenue trop puissante. Utique conservera ce rang pendant environ cent trente ans, une éclipse totale et durable de la ville qui lui avait pourtant fait de l’ombre pendant plusieurs siècles.
Cette primauté ne survivra pas, cependant, à la décision d’Auguste de refonder Carthage. Vers 29 avant notre ère, la colonie romaine de Carthage — Colonia Julia Carthago — renaît sur les ruines de l’ancienne cité punique et retrouve rapidement, grâce à sa position et au prestige impérial qui l’accompagne, le rang de capitale de l’Afrique romaine. Utique, une seconde fois, doit s’effacer devant sa rivale, mais elle ne disparaît pas pour autant : en 36 avant notre ère, Octavien lui confère le statut de municipe romain sous le nom de Municipium Julium Uticense ; sous Hadrien, entre 117 et 138, elle est élevée au rang de colonie et prend le nom pompeux de Colonia Iulia Aelia Hadriana Augusta Utica ; sous Septime Sévère enfin, elle obtient, comme Carthage et Leptis Magna, le droit italique, qui la place fiscalement sur le même plan que les cités d’Italie elle-même. Les IIe et IIIe siècles de notre ère marquent l’apogée matérielle de la ville : un forum, des thermes alimentés par un aqueduc amenant l’eau d’une source distante d’une dizaine de kilomètres, un théâtre, un amphithéâtre, un cirque, des temples, et surtout de vastes demeures patriciennes dont la plus emblématique, la Maison de la Cascade, comptait pas moins de trente-quatre pièces organisées autour d’un péristyle à douze colonnes, avec un bassin à fontaine pavé d’une mosaïque marine représentant une scène de pêche au filet — un décor qui, aujourd’hui encore, reste l’image la plus reproduite du site.
On accède à cette demeure par une porte monumentale à trois vantaux, ouvrant sur un portique que rythment des chapiteaux ornés de bustes sculptés — Hercule, Minerve, Apollon — avant de déboucher sur une cour pavée d’opus sectile polychrome. Le contraste entre cette opulence tardive et l’humilité relative des premiers siècles puniques mesure, à lui seul, ce que la province romaine a fini par faire d’un ancien comptoir phénicien : un centre urbain doté de tout l’appareil monumental d’une cité de rang impérial, ses habitants jouissant, sous Septime Sévère, d’un statut fiscal identique à celui des citoyens d’Italie. Utique n’est plus, à cette date, la doyenne oubliée des origines : elle est redevenue, un temps, une ville pleinement méditerranéenne, tournée vers Rome autant que vers la mer qui, déjà, commençait imperceptiblement à s’en retirer.
La mer qui s’est retirée
Il y a, dans le déclin d’Utique, une composante que ni les guerres ni les décisions politiques n’expliquent : le lent travail du fleuve. Le Bagradas, qui avait fait la fortune de la ville en irriguant l’une des plaines céréalières les plus riches de la Méditerranée, charriait aussi, depuis les hauteurs de l’Atlas tellien où il prend sa source, une masse considérable de limon et de sédiments. Siècle après siècle, cet apport alluvial a comblé le golfe au fond duquel s’abritait le port d’Utique, repoussant progressivement le rivage vers le large. Le phénomène n’a rien d’un événement daté : c’est un processus de temps long, presque imperceptible à l’échelle d’une vie humaine, qui s’est poursuivi sur plus d’un millénaire, du VIIIe siècle avant notre ère jusqu’au haut Moyen Âge, et qui continue d’ailleurs de transformer le delta de la Medjerda aujourd’hui. Le résultat, en tout cas, ne fait aucun doute : le site archéologique se trouve désormais à une dizaine, parfois une douzaine de kilomètres de la ligne de côte actuelle, et il faut un effort d’archéologie du paysage — carottages sédimentaires, relevés géomorphologiques du littoral tunisien — pour reconstituer, sous les champs d’oliviers modernes, le tracé exact de l’ancien golfe. Aucune autre grande cité phénicienne d’Occident n’illustre aussi nettement cette vérité braudelienne : que les structures géographiques de longue durée finissent, presque toujours, par avoir le dernier mot sur les structures politiques, aussi puissantes soient-elles un temps. Les guerres puniques se comptent en années, le suicide de Caton en une seule nuit, les statuts municipaux en décennies — mais le comblement du golfe d’Utique se compte en siècles, un rythme si lent qu’aucun habitant de la ville, à aucune génération, n’a pu en avoir une conscience claire. On a dû, année après année, curer un chenal qui se rétrécissait imperceptiblement, déplacer un quai, allonger une jetée, jusqu’au jour où l’effort n’a plus eu de sens : le port n’était plus qu’un marécage, puis un lit de rivière, puis un champ. Rome n’a pas tué Utique. Le fleuve, si — mais si lentement que personne, jamais, n’a pu lui en tenir rigueur.
Ensevelie deux fois
Le déclin matériel n’empêche pas la ville de rester, pendant plusieurs siècles encore, un centre chrétien actif : son évêque Aurélius participe au concile de Carthage de 256, et la ville abrite l’un des épisodes les plus marquants du martyrologe africain, celui de la Massa Candida — la « masse blanche » —, un groupe de chrétiens exécutés au milieu du IIIe siècle et jetés, selon la tradition, dans une fosse de chaux vive, épisode que la mémoire chrétienne locale commémorera par l’édification d’une basilique. La date exacte de cet épisode reste discutée par les spécialistes, tout comme l’identification précise du lieu de l’exécution. En 439, la ville tombe sous la domination des Vandales de Genséric ; elle est reprise en 534 par les armées byzantines de Justinien, dans le cadre de la reconquête générale de l’Afrique du Nord. Les géographes arabes des IXe et Xe siècles, décrivant la région, mentionnent encore des ruines près de l’embouchure de la Medjerda sous le nom d’al-ʿUtīqah — signe qu’au moment de la conquête arabe, la ville antique était déjà davantage un souvenir toponymique qu’une cité vivante.
C’est au tournant du XXe siècle que le site sort de son oubli, à travers les fouilles menées par Paul Gauckler puis Alfred Merlin, alors responsables du service des Antiquités de la Tunisie sous le protectorat français — les mêmes qui, à la même époque, mettent au jour les grandes nécropoles de Carthage. Le travail se poursuit de façon plus méthodique à partir du milieu du siècle sous la direction de Pierre Cintas, d’Alexandre Lézine — qui publie en 1956 une étude devenue classique sur la Maison des Chapiteaux historiés — et de Paul-Albert Février, avant que des équipes tuniso-britanniques, puis tuniso-françaises, associées à l’Institut national du patrimoine tunisien, ne reprennent les recherches dans les dernières décennies. Un musée national, inauguré en 1990 à quelques centaines de mètres du site, rassemble aujourd’hui les bijoux, urnes, stèles et mosaïques exhumés au fil d’un siècle de campagnes archéologiques. Mais la ville antique, pour l’essentiel, demeure enfouie : seule une fraction du site a été dégagée, le reste dormant sous les cultures et les constructions du village moderne — comme si Utique, décidément, ne pouvait échapper à son destin d’être toujours la plus ancienne et la moins visible.
Le niveau punique, en particulier, reste largement inaccessible : ce sont les nécropoles — trois ensembles successifs, du VIIe au IIe siècle avant notre ère, échelonnés au nord-est, au nord-ouest puis au sud-est de la ville — qui livrent l’essentiel de ce que l’on sait de la vie phénicienne et punique du site, la cité vivante elle-même s’étant si souvent reconstruite sur elle-même, siècle après siècle, que ses niveaux les plus anciens gisent désormais à plusieurs mètres sous les vestiges romains que l’on visite aujourd’hui en surface.
La doyenne qu’on ne visite pas
Il y a une forme d’injustice tranquille dans le sort réservé à Utique par la mémoire méditerranéenne. Elle fut la première, la plus ancienne, celle dont le nom même enregistre, en creux, la nouveauté de toutes les autres ; elle survécut à la destruction de sa rivale, hérita un temps de son rang, abrita l’un des suicides les plus commentés de l’histoire romaine. Et pourtant, c’est Carthage — la cadette, la « nouvelle » — qui a fini par capter tout l’éclat du souvenir méditerranéen, ses ports puniques restaurés pour le tourisme, ses collines classées, son nom devenu, dans toutes les langues d’Europe, synonyme même de puissance phénicienne d’Occident. Utique, elle, s’est effacée deux fois : une première fois dans l’Antiquité, éclipsée par la cité qu’elle avait pourtant vue naître ; une seconde fois dans la mémoire moderne, réduite à une note de bas de page dans l’histoire de sa rivale.
Il y a pourtant, à marcher seul entre les colonnes renversées de la Maison de la Cascade, quelque chose que Carthage, avec ses foules et ses aménagements touristiques, ne peut plus offrir : la possibilité d’imaginer, sans médiation, ce que fut réellement une ville phénicienne d’Occident avant que l’archéologie ne la muséifie. Le silence n’est pas ici un signe d’oubli pur ; c’est aussi, à sa manière, une forme de fidélité involontaire au caractère du lieu — une ville qui, de tout temps, a préféré la discrétion de l’ancienneté aux éclats de la nouveauté. Il ne lui reste, au fond, qu’une chose que ni la conquête ni l’oubli n’ont pu lui retirer : son nom, qui continue de dire, à qui veut bien s’y arrêter, qu’avant la ville nouvelle, il y eut, ici, sur cet éperon aujourd’hui loin de la mer, une ville ancienne.
Repères
La datation contestée. La tradition littéraire (Pline l’Ancien, Aristote, Velleius Paterculus) fixe la fondation d’Utique à 1101 avant notre ère, faisant d’elle, avec Gadès et Lixus, l’une des trois plus anciennes fondations phéniciennes d’Occident. L’archéologie ne confirme aucune occupation antérieure à la fin du VIIIe ou au début du VIIe siècle avant notre ère. Pierre Cintas a proposé l’hypothèse d’une double fondation — un mouillage précoce suivi, plusieurs siècles plus tard, de l’urbanisation proprement dite — mais elle demeure débattue.
L’étymologie. Le punique ʿtq, « ancien », a donné Utica en latin ; il est apparenté à l’arabe ʿatīqah. L’opposition avec Qart Hadašt (« ville nouvelle »), nom punique de Carthage, est largement admise par les spécialistes du domaine sémitique, même si aucune inscription punique ne vient l’attester directement pour Utique elle-même.
Le suicide de Caton. Le récit le plus détaillé vient de Plutarque, Vies parallèles (Vie de Caton le Jeune), rédigé environ un siècle et demi après les faits — une source tardive, déjà nourrie de la légende stoïcienne qui s’était construite autour du personnage.
La Massa Candida. L’épisode des martyrs chrétiens d’Utique est rapporté par la tradition hagiographique africaine ; la date précise (le milieu du IIIe siècle est généralement retenu) et la localisation exacte du site restent débattues faute de fouilles conclusives.
Les fouilles. Paul Gauckler et Alfred Merlin (fin XIXe-début XXe siècle), Pierre Cintas et Alexandre Lézine (années 1950–1970), Paul-Albert Février, puis des missions tuniso-britanniques et tuniso-françaises associées à l’Institut national du patrimoine tunisien se sont succédé sur le site. Le musée national d’Utique a ouvert en 1990.
Le recul du rivage. Les études géoarchéologiques du littoral tunisien (notamment les travaux de R. Paskoff et P. Trousset) situent aujourd’hui le site à une dizaine de kilomètres de la mer, conséquence du comblement deltaïque de l’embouchure de la Medjerda, un processus commencé dans l’Antiquité et toujours actif.
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