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Utique avant Carthage

La doyenne oubliées des colo­nies phéniciennes

Utique avant Car­thage : la doyenne oubliée des colo­nies phéniciennes

Le vent qui tra­verse les oli­viers d’U­tique n’a plus l’o­deur du sel. Douze kilo­mètres séparent aujourd’­hui l’é­pe­ron cal­caire où s’ac­crochent les ruines de la ligne bleue de la Médi­ter­ra­née, et il faut un effort d’i­ma­gi­na­tion assez violent pour repla­cer, sous les labours et les serres agri­coles, le golfe où mouillaient les navires tyriens. On vient peu ici. Les cars s’ar­rêtent trente kilo­mètres plus au sud, à Car­thage, devant les col­lines de Byr­sa et les ports puniques recons­ti­tués pour les visi­teurs, quand ce site-ci, plus vaste, plus ancien, presque aus­si riche en ves­tiges, se visite dans un silence que seuls les insectes et le pas­sage occa­sion­nel d’un trou­peau viennent trou­bler. C’est une des iro­nies les mieux gar­dées de l’his­toire médi­ter­ra­néenne : la ville que l’An­ti­qui­té tout entière tenait pour la doyenne des comp­toirs phé­ni­ciens d’Oc­ci­dent, plus vieille que Car­thage de trois siècles selon la tra­di­tion, est aujourd’­hui l’ombre archéo­lo­gique de sa cadette. Utique a été fon­dée avant Car­thage, a sur­vé­cu à sa des­truc­tion, en a même héri­té le rang de capi­tale — et elle a fini, mal­gré tout cela, par s’ef­fa­cer der­rière elle. Cette his­toire com­mence, comme sou­vent en Médi­ter­ra­née, par un nom.

Un nom qui dit tout

Il existe peu d’exemples, dans la topo­ny­mie antique, d’une ville dont le nom ait aus­si pré­ci­sé­ment enre­gis­tré sa posi­tion dans le temps. Utique, en punique ʿtq (עתק), signi­fie « l’an­cienne » — un mot appa­ren­té à l’a­rabe ʿatī­qah (عتيقة), qui porte encore aujourd’­hui le même sens de vétus­té véné­rable. Car­thage, elle, s’ap­pe­lait Qart Hadašt, « la ville nou­velle ». Les deux noms se répondent comme les deux faces d’une même pièce, l’une ne pre­nant sens que par rap­port à l’autre : il fal­lait qu’il exis­tât déjà une cité phé­ni­cienne sur cette côte pour que la fon­da­tion sui­vante s’an­non­çât comme « nou­velle ». Utique est donc, lit­té­ra­le­ment, la ville qui a don­né son âge à sa rivale — un pri­vi­lège lin­guis­tique qu’au­cune conquête, aucune des­truc­tion, n’a jamais pu lui reti­rer. Trois mille ans plus tard, le nom sur­vit dans les langues : Uti­ca en latin, Utique en fran­çais, Ityke chez les auteurs grecs qui hési­taient sur la trans­crip­tion du son empha­tique ini­tial. Ce nom seul suf­fi­rait à résu­mer le des­tin de la ville : elle est la réfé­rence silen­cieuse contre laquelle toute l’his­toire de Car­thage se raconte, sans jamais en être le sujet.

Trois siècles de plus, dit-on

La tra­di­tion lit­té­raire antique est una­nime, ou presque, sur la haute ancien­ne­té d’U­tique. Pline l’An­cien, relayé par Aris­tote et par Vel­leius Pater­cu­lus, situe sa fon­da­tion en 1101 avant notre ère — vers la même géné­ra­tion que Gadès (l’ac­tuelle Cadix) et Lixus, sur la côte atlan­tique du Maroc, les trois étant consi­dé­rées comme les plus anciennes ins­tal­la­tions phé­ni­ciennes de Médi­ter­ra­née occi­den­tale. Cette date pla­ce­rait la fon­da­tion d’U­tique près de trois siècles avant celle de Car­thage, tra­di­tion­nel­le­ment fixée à 814 avant notre ère par la légende d’Élissa-Didon.

L’ar­chéo­lo­gie, ici, ne confirme rien de tel. Aucune trace maté­rielle retrou­vée sur le site ne remonte au-delà de la fin du VIIIe siècle ou du tout début du VIIe siècle avant notre ère — les nécro­poles les plus anciennes livrent des sépul­tures qui, pour pré­coces qu’elles soient par rap­port à celles de Car­thage, res­tent très en deçà du XIIe siècle légen­daire. L’é­cart est le même pro­blème, presque mot pour mot, que celui qui affecte la data­tion de Gadès ou de Lixus : une mémoire lit­té­raire tar­dive, construite plu­sieurs siècles après les faits à par­tir des annales de Tyr, contre un enre­gis­tre­ment archéo­lo­gique qui ne remonte jamais aus­si haut. Cer­tains his­to­riens, comme Pierre Cin­tas, ont pro­po­sé l’hy­po­thèse d’une double fon­da­tion : un simple mouillage ou comp­toir sai­son­nier, fré­quen­té dès la fin du IIe mil­lé­naire par des marins qui n’y lais­saient rien de durable, aurait pré­cé­dé de plu­sieurs siècles la nais­sance d’une véri­table agglo­mé­ra­tion urbaine. D’autres pré­fèrent n’y voir qu’une recons­truc­tion rétros­pec­tive, le besoin qu’ont les cités anciennes de s’in­ven­ter une anté­rio­ri­té ver­ti­gi­neuse. La ques­tion reste ouverte, et il faut se gar­der de tran­cher : ce que l’on peut dire avec cer­ti­tude, c’est qu’U­tique est, maté­riel­le­ment, la plus ancienne pré­sence phé­ni­cienne durable attes­tée sur la côte nord-afri­caine — et que cela suf­fi­sait déjà, dans l’An­ti­qui­té, à en faire la doyenne incon­tes­tée de toute la région.

L’é­pe­ron et l’estuaire

Le choix du site obéis­sait à une logique que l’on retrouve, avec des varia­tions locales, tout au long des routes phé­ni­ciennes vers l’Oc­ci­dent : un pro­mon­toire facile à défendre, ados­sé à une source d’eau douce, à proxi­mi­té immé­diate d’une embou­chure flu­viale géné­reuse. Utique s’ins­talle sur un épe­ron rocheux qui domine légè­re­ment l’es­tuaire du Bagra­das — le fleuve que l’on appelle aujourd’­hui la Med­jer­da —, alors sépa­ré du conti­nent par un petit che­nal qui en fai­sait, à l’o­ri­gine, une manière d’î­lot for­ti­fié, sur le modèle des comp­toirs tyriens eux-mêmes bâtis sur des pres­qu’îles ou de petites îles côtières. La posi­tion n’é­tait pas seule­ment défen­sive : elle com­man­dait l’ac­cès à l’une des plaines les plus fer­tiles de toute la Médi­ter­ra­née occi­den­tale, cette val­lée du Bagra­das qui devien­dra, des siècles plus tard, l’un des grands gre­niers à blé de Rome. Pour des marins venus de Tyr en quête d’es­cales sur la longue route qui menait jus­qu’à Gadès et aux mines d’argent du sud de l’Es­pagne, Utique offrait à la fois un mouillage sûr, de l’eau, et l’ac­cès à des terres agri­coles capables de ravi­tailler dura­ble­ment une gar­ni­son ou un équipage.

Cette logique d’im­plan­ta­tion n’a rien de propre à Utique : on la retrouve, avec des variantes, sur toute la façade occi­den­tale de la colo­ni­sa­tion phé­ni­cienne — îlots pro­té­gés, pres­qu’îles aisé­ment for­ti­fiables, embou­chures flu­viales géné­reuses en eau douce et en limon fer­tile. Ce qui dis­tingue Utique, c’est l’am­pleur de l’ar­rière-pays qu’elle com­mande : la val­lée du Bagra­das n’est pas une simple plaine côtière, mais l’un des bas­sins céréa­liers les plus vastes et les plus régu­liers de toute la Médi­ter­ra­née occi­den­tale, un atout que Rome sau­ra exploi­ter à une tout autre échelle lors­qu’elle fera de l’A­frique pro­con­su­laire l’un des gre­niers de la capi­tale. Dès l’é­poque phé­ni­cienne, cette richesse agri­cole dis­tingue Utique des comp­toirs pure­ment com­mer­ciaux, tour­nés vers le seul cabo­tage : elle est, dès l’o­ri­gine, autant une ville de la terre que de la mer, ce qui explique sans doute sa capa­ci­té à durer, siècle après siècle, alors même que son port se refer­mait len­te­ment sur lui-même. Rien, dans cette géo­gra­phie ini­tiale, ne lais­sait devi­ner que le site por­te­rait en germe sa propre déchéance : c’est pré­ci­sé­ment ce fleuve nour­ri­cier, le Bagra­das, qui fini­rait par ense­ve­lir le port sous ses propres limons.

Fille de Tyr, vas­sale de Carthage ?

Sur les rap­ports d’U­tique avec sa métro­pole tyrienne d’a­bord, puis avec Car­thage ensuite, les sources res­tent avares. La tra­di­tion veut qu’U­tique, comme les autres colo­nies phé­ni­ciennes d’Oc­ci­dent, ait conser­vé une auto­no­mie rela­tive vis-à-vis de Tyr, se conten­tant de lui adres­ser un tri­but annuel plu­tôt que de subir une tutelle directe. Rien n’in­dique, en tout cas, qu’elle ait jamais été for­mel­le­ment sou­mise à Car­thage au sens où l’en­ten­dra plus tard l’empire punique sur ses colo­nies sici­liennes ou sardes : l’his­to­rien ita­lien Saba­ti­no Mos­ca­ti a sou­li­gné com­bien la rela­tion entre les deux cités demeure dif­fi­cile à cer­ner avec pré­ci­sion, faute de sources puniques directes — toute la lit­té­ra­ture car­tha­gi­noise ayant dis­pa­ru, il ne reste que le regard, tou­jours second, tou­jours sus­pi­cieux, des auteurs grecs et romains. Cette auto­no­mie rela­tive explique peut-être l’ab­sence presque totale d’U­tique dans les textes avant le milieu du VIe siècle avant notre ère : une cité trop indé­pen­dante pour appa­raître dans les annales de Car­thage, trop modeste pour inté­res­ser les chro­ni­queurs grecs qui ne s’at­tardent, en Afrique du Nord, que sur la puis­sance mon­tante de sa rivale.

Ce silence docu­men­taire est en lui-même un indice. Une ville plei­ne­ment inté­grée à l’empire punique — comme le seront plus tard les comp­toirs sici­liens ou sardes sou­mis à l’ad­mi­nis­tra­tion car­tha­gi­noise — laisse des traces : gar­ni­sons, magis­trats, tri­buts consi­gnés. Utique, elle, semble avoir vécu dans une sorte d’entre-deux, ni tota­le­ment libre ni fran­che­ment vas­sale, sta­tut ambi­gu que l’ex­pan­sion ter­ri­to­riale de Car­thage à par­tir de la fin du VIe siècle, puis sur­tout après la défaite d’Hi­mère en 480, vien­dra len­te­ment gri­gno­ter sans jamais tout à fait l’ef­fa­cer. C’est cette ambi­guï­té per­sis­tante, cette capa­ci­té à res­ter légè­re­ment à l’é­cart de l’or­bite car­tha­gi­noise sans jamais s’en déta­cher com­plè­te­ment, qui ren­dra pos­sible, deux siècles plus tard, les revi­re­ments spec­ta­cu­laires dont Utique se mon­tre­ra capable au fil des guerres puniques.

Le bon choix, deux fois — puis une troisième

C’est dans les grandes crises qui opposent Car­thage à Rome qu’U­tique sort enfin de son silence docu­men­taire, et le tableau qui s’en dégage est celui d’une cité oscil­lant, avec un ins­tinct de sur­vie assez remar­quable, entre fidé­li­té et défec­tion. Au len­de­main de la pre­mière guerre punique, lorsque les mer­ce­naires impayés de l’ar­mée car­tha­gi­noise se sou­lèvent contre Car­thage dans ce que les his­to­riens appellent la guerre des Mer­ce­naires (241–238 avant notre ère), Utique se range aux côtés des insur­gés, de même que sa voi­sine Hip­po Diar­rhy­tos, l’ac­tuelle Bizerte — un des rares moments où la ville affiche une poli­tique clai­re­ment indé­pen­dante, sinon hos­tile, à l’é­gard de sa puis­sante cadette.

Cet épi­sode mérite qu’on s’y arrête, car il révèle une ville capable d’as­su­mer des choix qui n’é­taient pas ceux de Car­thage — une nuance que l’his­to­rio­gra­phie, long­temps foca­li­sée sur la seule tra­jec­toire de la métro­pole punique, a mis du temps à res­ti­tuer à ses satellites.

Une géné­ra­tion plus tard, pen­dant la deuxième guerre punique, les posi­tions s’in­versent. Sci­pion l’A­fri­cain, débar­qué en Afrique pour por­ter la guerre sur le sol car­tha­gi­nois, cherche à s’emparer d’U­tique afin d’en faire sa base arrière ; le siège qu’il mène en 204–203 avant notre ère échoue, et la ville reste fidèle au camp punique jus­qu’au bout du conflit. Mais c’est cin­quante ans plus tard, lors de la troi­sième et der­nière guerre punique (149–146 avant notre ère), qu’U­tique com­met ce que Car­thage dut vivre comme une tra­hi­son défi­ni­tive : elle ouvre ses portes aux légions romaines dès le début des hos­ti­li­tés, offrant à Rome le point d’ap­pui logis­tique qui lui man­quait pour conduire le siège de trois ans qui s’a­chè­ve­ra par la des­truc­tion totale de Car­thage en 146. La ville qui avait repous­sé Sci­pion l’A­fri­cain cin­quante ans plus tôt livre ain­si, sans com­battre, sa métro­pole aux petits-enfants de ceux qu’elle avait tenus en échec — un retour­ne­ment qui scelle, à la fois, le sort de Car­thage et la for­tune nou­velle d’Utique.

La nuit du Phédon

Un siècle plus tard, Utique rede­vient, une der­nière fois, le théâtre d’un évé­ne­ment qui dépasse de loin son échelle locale et qui atta­che­ra pour tou­jours son nom à celui d’un homme. Après la défaite de Pom­pée à Phar­sale en 48 avant notre ère, puis celle des der­niers par­ti­sans répu­bli­cains à Thap­sus en 46, Mar­cus Por­cius Cato — Caton le Jeune, arrière-petit-fils du Cen­seur — se retranche dans Utique avec les débris de l’ar­mée pom­péienne et entre­prend d’en for­ti­fier les défenses. Trois jours après la bataille de Thap­sus, la nou­velle de la déroute par­vient jus­qu’à lui et jette la ville dans la panique. Caton, convain­cu que la vic­toire de César signi­fie la fin défi­ni­tive de la Répu­blique et refu­sant à la fois de fuir et de sol­li­ci­ter la clé­mence de son adver­saire, orga­nise métho­di­que­ment sa propre mort : il faci­lite l’embarquement de ceux de ses par­ti­sans qui sou­haitent encore fuir, dîne avec ses proches, dis­cute de phi­lo­so­phie stoï­cienne, puis se retire dans sa chambre où il passe la nuit à lire et relire le Phé­don de Pla­ton, ce dia­logue consa­cré à l’im­mor­ta­li­té de l’âme. Selon le récit qu’en donne Plu­tarque, son geste, d’a­bord man­qué — sa main affai­blie par une inflam­ma­tion ne par­vient pas à por­ter le coup fatal du pre­mier coup —, est ache­vé de ses propres mains lors­qu’il rouvre la plaie que son méde­cin et son fils avaient ten­té de recoudre. Caton d’U­tique meurt en avril 46 avant notre ère, et son sui­cide, immé­dia­te­ment récu­pé­ré comme un exemple par­fait de ver­tu stoï­cienne face à la tyran­nie nais­sante, fera de lui l’un des mar­tyrs les plus durables de la mémoire répu­bli­caine romaine — au point que la pos­té­ri­té, jus­qu’aux peintres du XVIIe et du XVIIIe siècle, conti­nue­ra de le repré­sen­ter, épée à la main, dans les décors des plus grandes demeures euro­péennes. De ce jour, la ville qui avait vu naître le nom même de « nou­velle » face à « l’an­cienne » devient, pour les siècles sui­vants, indis­so­ciable d’un seul mot latin acco­lé à celui de Caton : Uti­cen­sis.

Capi­tale, pour cent trente ans

La chute de Car­thage, en 146 avant notre ère, trans­forme radi­ca­le­ment le sta­tut d’U­tique. En récom­pense de sa défec­tion déci­sive, Rome lui accorde le sta­tut de cité libre — civi­tas libe­ra, exemp­tée d’im­pôts — et une por­tion du ter­ri­toire de la cité vain­cue ; sur­tout, elle en fait la capi­tale de la toute nou­velle pro­vince romaine d’A­frique. Il y a quelque chose de ver­ti­gi­neux dans ce retour­ne­ment : la ville la plus ancienne de la région hérite, à titre de récom­pense, des dépouilles admi­nis­tra­tives de sa fille deve­nue trop puis­sante. Utique conser­ve­ra ce rang pen­dant envi­ron cent trente ans, une éclipse totale et durable de la ville qui lui avait pour­tant fait de l’ombre pen­dant plu­sieurs siècles.

Cette pri­mau­té ne sur­vi­vra pas, cepen­dant, à la déci­sion d’Au­guste de refon­der Car­thage. Vers 29 avant notre ère, la colo­nie romaine de Car­thage — Colo­nia Julia Car­tha­go — renaît sur les ruines de l’an­cienne cité punique et retrouve rapi­de­ment, grâce à sa posi­tion et au pres­tige impé­rial qui l’ac­com­pagne, le rang de capi­tale de l’A­frique romaine. Utique, une seconde fois, doit s’ef­fa­cer devant sa rivale, mais elle ne dis­pa­raît pas pour autant : en 36 avant notre ère, Octa­vien lui confère le sta­tut de muni­cipe romain sous le nom de Muni­ci­pium Julium Uti­cense ; sous Hadrien, entre 117 et 138, elle est éle­vée au rang de colo­nie et prend le nom pom­peux de Colo­nia Iulia Aelia Hadria­na Augus­ta Uti­ca ; sous Sep­time Sévère enfin, elle obtient, comme Car­thage et Lep­tis Magna, le droit ita­lique, qui la place fis­ca­le­ment sur le même plan que les cités d’I­ta­lie elle-même. Les IIe et IIIe siècles de notre ère marquent l’a­po­gée maté­rielle de la ville : un forum, des thermes ali­men­tés par un aque­duc ame­nant l’eau d’une source dis­tante d’une dizaine de kilo­mètres, un théâtre, un amphi­théâtre, un cirque, des temples, et sur­tout de vastes demeures patri­ciennes dont la plus emblé­ma­tique, la Mai­son de la Cas­cade, comp­tait pas moins de trente-quatre pièces orga­ni­sées autour d’un péri­style à douze colonnes, avec un bas­sin à fon­taine pavé d’une mosaïque marine repré­sen­tant une scène de pêche au filet — un décor qui, aujourd’­hui encore, reste l’i­mage la plus repro­duite du site.

On accède à cette demeure par une porte monu­men­tale à trois van­taux, ouvrant sur un por­tique que rythment des cha­pi­teaux ornés de bustes sculp­tés — Her­cule, Minerve, Apol­lon — avant de débou­cher sur une cour pavée d’o­pus sec­tile poly­chrome. Le contraste entre cette opu­lence tar­dive et l’hu­mi­li­té rela­tive des pre­miers siècles puniques mesure, à lui seul, ce que la pro­vince romaine a fini par faire d’un ancien comp­toir phé­ni­cien : un centre urbain doté de tout l’ap­pa­reil monu­men­tal d’une cité de rang impé­rial, ses habi­tants jouis­sant, sous Sep­time Sévère, d’un sta­tut fis­cal iden­tique à celui des citoyens d’I­ta­lie. Utique n’est plus, à cette date, la doyenne oubliée des ori­gines : elle est rede­ve­nue, un temps, une ville plei­ne­ment médi­ter­ra­néenne, tour­née vers Rome autant que vers la mer qui, déjà, com­men­çait imper­cep­ti­ble­ment à s’en retirer.

La mer qui s’est retirée

Il y a, dans le déclin d’U­tique, une com­po­sante que ni les guerres ni les déci­sions poli­tiques n’ex­pliquent : le lent tra­vail du fleuve. Le Bagra­das, qui avait fait la for­tune de la ville en irri­guant l’une des plaines céréa­lières les plus riches de la Médi­ter­ra­née, char­riait aus­si, depuis les hau­teurs de l’At­las tel­lien où il prend sa source, une masse consi­dé­rable de limon et de sédi­ments. Siècle après siècle, cet apport allu­vial a com­blé le golfe au fond duquel s’a­bri­tait le port d’U­tique, repous­sant pro­gres­si­ve­ment le rivage vers le large. Le phé­no­mène n’a rien d’un évé­ne­ment daté : c’est un pro­ces­sus de temps long, presque imper­cep­tible à l’é­chelle d’une vie humaine, qui s’est pour­sui­vi sur plus d’un mil­lé­naire, du VIIIe siècle avant notre ère jus­qu’au haut Moyen Âge, et qui conti­nue d’ailleurs de trans­for­mer le del­ta de la Med­jer­da aujourd’­hui. Le résul­tat, en tout cas, ne fait aucun doute : le site archéo­lo­gique se trouve désor­mais à une dizaine, par­fois une dou­zaine de kilo­mètres de la ligne de côte actuelle, et il faut un effort d’ar­chéo­lo­gie du pay­sage — carot­tages sédi­men­taires, rele­vés géo­mor­pho­lo­giques du lit­to­ral tuni­sien — pour recons­ti­tuer, sous les champs d’o­li­viers modernes, le tra­cé exact de l’an­cien golfe. Aucune autre grande cité phé­ni­cienne d’Oc­ci­dent n’illustre aus­si net­te­ment cette véri­té brau­de­lienne : que les struc­tures géo­gra­phiques de longue durée finissent, presque tou­jours, par avoir le der­nier mot sur les struc­tures poli­tiques, aus­si puis­santes soient-elles un temps. Les guerres puniques se comptent en années, le sui­cide de Caton en une seule nuit, les sta­tuts muni­ci­paux en décen­nies — mais le com­ble­ment du golfe d’U­tique se compte en siècles, un rythme si lent qu’au­cun habi­tant de la ville, à aucune géné­ra­tion, n’a pu en avoir une conscience claire. On a dû, année après année, curer un che­nal qui se rétré­cis­sait imper­cep­ti­ble­ment, dépla­cer un quai, allon­ger une jetée, jus­qu’au jour où l’ef­fort n’a plus eu de sens : le port n’é­tait plus qu’un maré­cage, puis un lit de rivière, puis un champ. Rome n’a pas tué Utique. Le fleuve, si — mais si len­te­ment que per­sonne, jamais, n’a pu lui en tenir rigueur.

Ense­ve­lie deux fois

Le déclin maté­riel n’empêche pas la ville de res­ter, pen­dant plu­sieurs siècles encore, un centre chré­tien actif : son évêque Auré­lius par­ti­cipe au concile de Car­thage de 256, et la ville abrite l’un des épi­sodes les plus mar­quants du mar­ty­ro­loge afri­cain, celui de la Mas­sa Can­di­da — la « masse blanche » —, un groupe de chré­tiens exé­cu­tés au milieu du IIIe siècle et jetés, selon la tra­di­tion, dans une fosse de chaux vive, épi­sode que la mémoire chré­tienne locale com­mé­mo­re­ra par l’é­di­fi­ca­tion d’une basi­lique. La date exacte de cet épi­sode reste dis­cu­tée par les spé­cia­listes, tout comme l’i­den­ti­fi­ca­tion pré­cise du lieu de l’exé­cu­tion. En 439, la ville tombe sous la domi­na­tion des Van­dales de Gen­sé­ric ; elle est reprise en 534 par les armées byzan­tines de Jus­ti­nien, dans le cadre de la recon­quête géné­rale de l’A­frique du Nord. Les géo­graphes arabes des IXe et Xe siècles, décri­vant la région, men­tionnent encore des ruines près de l’embouchure de la Med­jer­da sous le nom d’al-ʿUtī­qah — signe qu’au moment de la conquête arabe, la ville antique était déjà davan­tage un sou­ve­nir topo­ny­mique qu’une cité vivante.

C’est au tour­nant du XXe siècle que le site sort de son oubli, à tra­vers les fouilles menées par Paul Gau­ck­ler puis Alfred Mer­lin, alors res­pon­sables du ser­vice des Anti­qui­tés de la Tuni­sie sous le pro­tec­to­rat fran­çais — les mêmes qui, à la même époque, mettent au jour les grandes nécro­poles de Car­thage. Le tra­vail se pour­suit de façon plus métho­dique à par­tir du milieu du siècle sous la direc­tion de Pierre Cin­tas, d’A­lexandre Lézine — qui publie en 1956 une étude deve­nue clas­sique sur la Mai­son des Cha­pi­teaux his­to­riés — et de Paul-Albert Février, avant que des équipes tuni­so-bri­tan­niques, puis tuni­so-fran­çaises, asso­ciées à l’Ins­ti­tut natio­nal du patri­moine tuni­sien, ne reprennent les recherches dans les der­nières décen­nies. Un musée natio­nal, inau­gu­ré en 1990 à quelques cen­taines de mètres du site, ras­semble aujourd’­hui les bijoux, urnes, stèles et mosaïques exhu­més au fil d’un siècle de cam­pagnes archéo­lo­giques. Mais la ville antique, pour l’es­sen­tiel, demeure enfouie : seule une frac­tion du site a été déga­gée, le reste dor­mant sous les cultures et les construc­tions du vil­lage moderne — comme si Utique, déci­dé­ment, ne pou­vait échap­per à son des­tin d’être tou­jours la plus ancienne et la moins visible.

Le niveau punique, en par­ti­cu­lier, reste lar­ge­ment inac­ces­sible : ce sont les nécro­poles — trois ensembles suc­ces­sifs, du VIIe au IIe siècle avant notre ère, éche­lon­nés au nord-est, au nord-ouest puis au sud-est de la ville — qui livrent l’es­sen­tiel de ce que l’on sait de la vie phé­ni­cienne et punique du site, la cité vivante elle-même s’é­tant si sou­vent recons­truite sur elle-même, siècle après siècle, que ses niveaux les plus anciens gisent désor­mais à plu­sieurs mètres sous les ves­tiges romains que l’on visite aujourd’­hui en surface.

La doyenne qu’on ne visite pas

Il y a une forme d’in­jus­tice tran­quille dans le sort réser­vé à Utique par la mémoire médi­ter­ra­néenne. Elle fut la pre­mière, la plus ancienne, celle dont le nom même enre­gistre, en creux, la nou­veau­té de toutes les autres ; elle sur­vé­cut à la des­truc­tion de sa rivale, héri­ta un temps de son rang, abri­ta l’un des sui­cides les plus com­men­tés de l’his­toire romaine. Et pour­tant, c’est Car­thage — la cadette, la « nou­velle » — qui a fini par cap­ter tout l’é­clat du sou­ve­nir médi­ter­ra­néen, ses ports puniques res­tau­rés pour le tou­risme, ses col­lines clas­sées, son nom deve­nu, dans toutes les langues d’Eu­rope, syno­nyme même de puis­sance phé­ni­cienne d’Oc­ci­dent. Utique, elle, s’est effa­cée deux fois : une pre­mière fois dans l’An­ti­qui­té, éclip­sée par la cité qu’elle avait pour­tant vue naître ; une seconde fois dans la mémoire moderne, réduite à une note de bas de page dans l’his­toire de sa rivale.

Il y a pour­tant, à mar­cher seul entre les colonnes ren­ver­sées de la Mai­son de la Cas­cade, quelque chose que Car­thage, avec ses foules et ses amé­na­ge­ments tou­ris­tiques, ne peut plus offrir : la pos­si­bi­li­té d’i­ma­gi­ner, sans média­tion, ce que fut réel­le­ment une ville phé­ni­cienne d’Oc­ci­dent avant que l’ar­chéo­lo­gie ne la muséi­fie. Le silence n’est pas ici un signe d’ou­bli pur ; c’est aus­si, à sa manière, une forme de fidé­li­té invo­lon­taire au carac­tère du lieu — une ville qui, de tout temps, a pré­fé­ré la dis­cré­tion de l’an­cien­ne­té aux éclats de la nou­veau­té. Il ne lui reste, au fond, qu’une chose que ni la conquête ni l’ou­bli n’ont pu lui reti­rer : son nom, qui conti­nue de dire, à qui veut bien s’y arrê­ter, qu’a­vant la ville nou­velle, il y eut, ici, sur cet épe­ron aujourd’­hui loin de la mer, une ville ancienne.


Repères

La data­tion contes­tée. La tra­di­tion lit­té­raire (Pline l’An­cien, Aris­tote, Vel­leius Pater­cu­lus) fixe la fon­da­tion d’U­tique à 1101 avant notre ère, fai­sant d’elle, avec Gadès et Lixus, l’une des trois plus anciennes fon­da­tions phé­ni­ciennes d’Oc­ci­dent. L’ar­chéo­lo­gie ne confirme aucune occu­pa­tion anté­rieure à la fin du VIIIe ou au début du VIIe siècle avant notre ère. Pierre Cin­tas a pro­po­sé l’hy­po­thèse d’une double fon­da­tion — un mouillage pré­coce sui­vi, plu­sieurs siècles plus tard, de l’ur­ba­ni­sa­tion pro­pre­ment dite — mais elle demeure débattue.

L’é­ty­mo­lo­gie. Le punique ʿtq, « ancien », a don­né Uti­ca en latin ; il est appa­ren­té à l’a­rabe ʿatī­qah. L’op­po­si­tion avec Qart Hadašt (« ville nou­velle »), nom punique de Car­thage, est lar­ge­ment admise par les spé­cia­listes du domaine sémi­tique, même si aucune ins­crip­tion punique ne vient l’at­tes­ter direc­te­ment pour Utique elle-même.

Le sui­cide de Caton. Le récit le plus détaillé vient de Plu­tarque, Vies paral­lèles (Vie de Caton le Jeune), rédi­gé envi­ron un siècle et demi après les faits — une source tar­dive, déjà nour­rie de la légende stoï­cienne qui s’é­tait construite autour du personnage.

La Mas­sa Can­di­da. L’é­pi­sode des mar­tyrs chré­tiens d’U­tique est rap­por­té par la tra­di­tion hagio­gra­phique afri­caine ; la date pré­cise (le milieu du IIIe siècle est géné­ra­le­ment rete­nu) et la loca­li­sa­tion exacte du site res­tent débat­tues faute de fouilles conclusives.

Les fouilles. Paul Gau­ck­ler et Alfred Mer­lin (fin XIXe-début XXe siècle), Pierre Cin­tas et Alexandre Lézine (années 1950–1970), Paul-Albert Février, puis des mis­sions tuni­so-bri­tan­niques et tuni­so-fran­çaises asso­ciées à l’Ins­ti­tut natio­nal du patri­moine tuni­sien se sont suc­cé­dé sur le site. Le musée natio­nal d’U­tique a ouvert en 1990.

Le recul du rivage. Les études géoar­chéo­lo­giques du lit­to­ral tuni­sien (notam­ment les tra­vaux de R. Pas­koff et P. Trous­set) situent aujourd’­hui le site à une dizaine de kilo­mètres de la mer, consé­quence du com­ble­ment del­taïque de l’embouchure de la Med­jer­da, un pro­ces­sus com­men­cé dans l’An­ti­qui­té et tou­jours actif.

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