Timgad
Ville neuve plantée dans les Aurès
Timgad, ville neuve plantée dans les Aurès
On ne fonde pas une ville comme on fonde un village. On la trace. Timgad est née d’un coup de style, un jour de l’an 100, sur un plateau caillouteux où rien, avant elle, ne portait de nom latin — et il a fallu près de dix-huit siècles de sable pour que ce coup de style s’efface, puis un siècle et demi de pioches françaises pour qu’on le redessine.
Un carré dans la pierraille
On arrive à Timgad par le sud, depuis Batna, et le paysage ne prépare à rien : des collines pelées, une lumière minérale, l’Aurès qui commence à se hausser vers le nord de l’horizon comme une promesse de fraîcheur qu’on ne tiendra pas avant plusieurs heures de marche. Puis, sans transition, le damier apparaît — des rues qui filent droit sur plusieurs centaines de mètres, des seuils de portes qui affleurent à even hauteur du sol, des colonnes qui ne soutiennent plus rien mais qui continuent, avec un entêtement minéral, de marquer un angle de rue. On ne visite pas Timgad comme on visite une ruine : on marche dans un plan.
C’est cette sensation-là, précisément, que les fondateurs de la ville avaient voulu produire, quoique dans un tout autre esprit. En l’an 100 de notre ère, l’empereur Trajan ordonne l’implantation d’une colonie de vétérans sur le versant nord des Aurès, à l’endroit où la province d’Afrique bascule vers les hauts plateaux numides. Le site ne recouvre aucune agglomération antérieure d’importance : la ville est bâtie, selon la formule consacrée par les archéologues, ex nihilo — à partir de rien, ou presque, sur un terrain que les arpenteurs romains ont d’abord réduit à une géométrie avant d’y poser une seule pierre. Le nom qu’elle reçoit, Colonia Marciana Ulpia Traiana Thamugadi, est un montage caractéristique de l’épigraphie impériale : Marciana pour la sœur de Trajan, Ulpia et Traiana pour son propre nom et celui de son père, et Thamugadi, mot indéclinable, non latin, vraisemblablement le toponyme local que Rome a conservé sans le comprendre — trace d’une langue berbère antérieure dont la ville elle-même ne dit plus rien.
C’est là un premier vertige, de ceux que ce projet aime à interroger : une fondation impériale qui s’inscrit dans la pierre un nom qu’elle ne traduit pas, comme un aveu discret que le sol portait déjà une mémoire.
L’écriture du carré
Il faut s’arrêter sur le geste technique, parce qu’il dit tout de la mentalité qui préside à l’entreprise. Fonder une colonie romaine n’est pas un acte d’urbanisme au sens où nous l’entendons — un processus qui s’ajuste au terrain, aux usages, aux besoins successifs d’une population. C’est un acte rituel et cadastral, confié aux gromatici, ces arpenteurs dont l’instrument, la groma, permet de tracer à l’équerre deux axes perpendiculaires : le cardo maximus, orienté nord-sud, et le decumanus maximus, orienté est-ouest. À leur intersection, le centre du monde colonial. Autour, un quadrillage de cent onze îlots, chacun mesurant environ vingt mètres de côté, inscrits dans une enceinte carrée d’un peu plus de trois cent cinquante mètres de côté — un carré si régulier qu’il évoque, vu d’avion, un jeu de construction posé sur la plaine plutôt qu’une ville qui aurait grandi.
Ce carré initial ne couvre qu’une douzaine d’hectares. C’est peu, pour une colonie censée accueillir les vétérans de la Troisième légion Auguste, seule légion stationnée en Afrique romaine et alors installée non loin, à Lambèse. Mais la fonction première de Timgad n’est pas d’être vaste : elle est d’être exemplaire. Chaque colon reçoit un lot, chaque rue reçoit son tracé, chaque îlot sa fonction — et la ville, comme un texte imprimé avant l’invention de l’imprimerie, se répète identique à elle-même dans toutes les colonies de déduction que Rome sème sur son pourtour méditerranéen, de la Bétique à la Cilicie. Timgad n’est pas unique parce qu’elle innove ; elle est unique parce qu’elle a été si peu perturbée, ensuite, dans son plan d’origine, qu’elle donne à voir ce que les autres colonies, recouvertes par les villes médiévales et modernes qui leur ont succédé, ne montrent plus.
On peut ergoter, et les spécialistes ne s’en privent pas, sur le rôle exact assigné à cette fondation : verrou militaire contre les populations montagnardes de l’Aurès qui n’ont jamais accepté sans réserve la tutelle romaine, ou simple point d’ancrage économique sur la route qui relie Lambèse à Théveste ? Les deux lectures ne s’excluent pas, et il serait imprudent de trancher : la colonisation romaine du Maghreb procède rarement d’une intention unique, et Timgad, comme tant d’autres fondations, sert sans doute plusieurs maîtres à la fois — celui de la sécurité et celui du commerce.
Vivre dans le carré
Ce qui frappe, en parcourant les rues de la colonie, c’est l’appétit de la petite ville pour les plaisirs collectifs. Une inscription gravée dans le pavement du forum, non loin d’un damier de jeu qu’elle accompagne, résume à elle seule un art de vivre : venari, lavari, ludere, ridere : occ est vivere — chasser, se baigner, jouer, rire : voilà ce que c’est que vivre. On ne saurait rêver formule plus concise de l’otium provincial, cet usage du temps libre que Rome cultive avec un soin presque obsessionnel jusque dans ses colonies les plus excentrées. La phrase est d’autant plus saisissante qu’elle est gravée à même le sol d’un espace public, comme une profession de foi collective plutôt qu’une pensée privée — un graffiti, au sens propre, mais un graffiti qui vaut manifeste.
Timgad, pour une colonie qui ne comptera jamais plus de quinze mille habitants à son apogée, s’équipe avec une générosité presque disproportionnée : quatorze établissements de bains ont été recensés sur le site, certains de dimensions modestes, réservés à un quartier ou à une corporation, d’autres monumentaux, comme les grands thermes du sud ou ceux, dits « thermes de la Filtration », alimentés par un système d’adduction qui capte l’eau des sources de l’Aurès. Le théâtre, taillé à flanc de colline selon la tradition héritée de la scène hellénistique, pouvait accueillir jusqu’à trois mille cinq cents spectateurs — un chiffre considérable rapporté à la population résidente, et qui suggère que la salle drainait aussi le public des campagnes alentour, venu assister aux jeux depuis les fermes et les domaines qui essaiment la plaine.
Mais l’édifice le plus singulier reste sans doute la bibliothèque publique, installée dans une salle semi-circulaire au nord-est du forum. On a longtemps débattu de sa fonction exacte — les premiers fouilleurs, à la fin du XIXe siècle, hésitaient encore à lui donner ce nom, la désignant prudemment comme « édifice demi-circulaire (bibliothèque ?) » —, avant qu’une inscription retrouvée sur place ne vienne confirmer l’hypothèse. Si elle est bien ce que l’on croit, elle compte parmi les rares bibliothèques publiques romaines identifiées avec certitude en dehors des grandes métropoles impériales, preuve qu’une colonie de vétérans plantée aux confins du désert numide pouvait revendiquer, elle aussi, les signes extérieurs de la civilitas — cette culture du livre et du loisir lettré que Rome exporte jusque dans ses avant-postes les plus reculés. Il y a quelque chose d’émouvant dans cette image : des anciens combattants de la Troisième légion, retirés sur une terre de confins, empruntant des rouleaux dans une salle voûtée, à quelques encablures d’une frontière que les Berbères des Aurès n’ont jamais cessé de tenir pour leur.
L’eau descendue des Aurès
Une colonie de quinze mille habitants, plantée sur un plateau semi-aride à mille mètres d’altitude, ne tient que par une chose : l’eau qu’on parvient à lui amener. Timgad ne dispose d’aucune source abondante sur son propre territoire ; toute sa prospérité repose sur la capacité de ses ingénieurs à capter les eaux descendues des contreforts de l’Aurès et à les conduire, par un système d’aqueducs et de canalisations souterraines, jusqu’aux thermes, aux fontaines publiques et aux maisons les plus aisées. On devine, en observant les vestiges de ces canalisations, un souci d’ingénierie hydraulique qui n’a rien d’anecdotique : c’est de cette maîtrise technique, plus encore que de la seule volonté impériale, que dépend la survie même du projet urbain. Une colonie de vétérans peut bien recevoir un plan parfait tracé à la groma ; sans l’eau, ce plan resterait une géométrie morte, un damier tracé sur la pierraille et rien de plus.
Cette dépendance hydraulique éclaire aussi, par contraste, la lenteur de l’abandon final. Une ville alimentée en eau par un système d’adduction complexe ne meurt pas seulement de conquêtes ou de schismes religieux : elle meurt aussi, plus prosaïquement, de l’entretien qu’on cesse de donner à ses canalisations. Un aqueduc négligé quelques décennies suffit à priver une cité de son sang hydraulique, bien avant que ses murs ne s’effondrent. On ignore à quel moment précis les canalisations de Timgad ont cessé d’être entretenues — la question, comme tant d’autres concernant les derniers siècles de la ville, reste ouverte —, mais il est probable que le dépérissement technique a précédé, et peut-être même provoqué, le dépeuplement que les sources tardives constatent sans toujours l’expliquer.
Autour de la ville elle-même s’étend un territoire agraire, ponctué de fermes et de domaines dont on retrouve la trace dans la plaine environnante : c’est cette campagne nourricière, davantage que le noyau urbain, qui explique la prospérité durable de la colonie durant les deux premiers siècles de son existence. L’huile et le blé de la région alimentent un commerce qui dépasse largement les frontières de la province, et l’on sait, par l’abondance des inscriptions funéraires et honorifiques retrouvées sur le site, que certaines familles de notables timgadiens avaient accumulé des fortunes considérables, suffisantes pour financer la construction ou la restauration d’édifices publics entiers — pratique de l’évergétisme qui, ici comme ailleurs dans l’Afrique romaine, tenait lieu à la fois de devoir civique et de vitrine sociale.
La croissance hors les murs
Le carré initial, cependant, ne pouvait contenir longtemps l’expansion d’une ville prospère. Dès le milieu du IIe siècle, Timgad déborde son enceinte primitive : les faubourgs se développent au-delà des remparts, sans plan d’ensemble cette fois, avec une irrégularité qui contraste nettement avec la rigueur du damier fondateur. La ville finira par occuper une cinquantaine d’hectares, contre douze à l’origine — une croissance par accrétion qui rappelle, à l’échelle réduite d’une colonie provinciale, celle des grandes métropoles méditerranéennes, où le noyau planifié se love toujours, à terme, sous des strates plus désordonnées.
C’est de cette période d’expansion que date l’Arc de Trajan, érigé non pas sous Trajan lui-même mais au tournant du IIe et du IIIe siècle, sur l’emplacement de l’ancienne porte occidentale — comme un hommage rétrospectif au fondateur, posé une fois la ville devenue trop grande pour l’enceinte qu’il avait tracée. Ses trois arcades encadrent le début du decumanus maximus, à l’endroit précis où la route venue de Lambèse pénètre dans la ville : on entre à Timgad, littéralement, par la citation monumentale de son propre acte de naissance.
Le forum, agrandi et redécoré sous les Antonins puis sous les Sévères, se peuple de statues — Mercure, Fortune Auguste, Concorde, plusieurs effigies impériales dont celles de Trajan, d’Antonin le Pieux, de Septime Sévère et de Caracalla —, autant de jalons qui permettent de suivre, socle après socle, l’évolution du culte impérial dans une colonie où l’on tient à afficher sa fidélité au pouvoir central. Cette fidélité n’a d’ailleurs rien d’une simple posture : Timgad, ville de vétérans et de citoyens de plein droit, inscrits dans la tribu Papiria comme tous les colons de fondation impériale, se pense elle-même comme un morceau de Rome transplanté — un statut qu’elle mettra un soin particulier à afficher jusque dans les derniers siècles de son existence urbaine.
Le christianisme et la fracture donatiste
Au IVe siècle, Timgad devient un évêché prospère, et c’est peut-être là, paradoxalement, que son histoire prend le tour le plus tourmenté. La ville se range en effet parmi les bastions du donatisme, ce schisme nord-africain né du refus de reconnaître l’autorité d’évêques jugés compromis avec les persécutions dioclétiennes, et qui oppose durant plus d’un siècle une Église rigoriste à l’Église catholique officielle. Le débat n’est pas seulement théologique : il traverse les structures sociales de toute l’Afrique romaine, oppose les grands propriétaires aux communautés rurales, et donne lieu, dans certaines régions, à des violences que les sources chrétiennes elles-mêmes, hostiles aux donatistes, rapportent avec une insistance qui invite à la prudence critique.
On ignore, faute de sources locales suffisamment précises, quelle fut l’intensité exacte de ce conflit à l’intérieur même de Timgad — la question reste ouverte, et il serait hasardeux d’en dire davantage sans céder à la reconstruction romanesque. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que la grande basilique chrétienne dégagée au sud-ouest du site, longtemps interprétée comme une cathédrale, atteste d’une communauté suffisamment riche et nombreuse pour se doter d’un édifice de cette ampleur — signe que la fracture religieuse, quelle qu’en ait été la vivacité, n’empêchait pas la ville de continuer à investir dans sa vie collective.
Le donatisme, pour qui s’intéresse aux temps longs de la Méditerranée, offre un cas d’école : c’est un schisme qui naît d’une question de conscience — la validité des sacrements administrés par des clercs jugés compromis lors des persécutions — mais qui se love très vite dans des lignes de fracture bien plus anciennes, sociales et régionales, entre les grands propriétaires citadins et les communautés paysannes berbères des campagnes environnantes. Saint Augustin, évêque d’Hippone à quelques centaines de kilomètres de là, y consacrera une part considérable de son œuvre polémique, preuve que le débat dépasse de loin le seul cadre local. On ne sait pas si Timgad connut, comme certaines cités voisines, les violences des circoncellions, ces bandes rurales donatistes dont les sources catholiques dénoncent les excès avec une insistance qu’il convient de lire, ici encore, avec la prudence critique que réclame toute polémique religieuse antique — mais la seule ampleur de la basilique dégagée suffit à montrer qu’aucun camp, dans cette querelle, ne renonçait à afficher sa puissance dans la pierre.
L’effacement
La fin de Timgad ne procède pas d’un événement unique mais d’une lente accumulation de ruptures. En 430, les Vandales, venus d’Espagne, traversent le détroit et ravagent la province ; la tradition retient qu’ils infligent à la colonie des destructions dont elle ne se relèvera pas totalement. Un siècle plus tard, la reconquête byzantine sous Justinien réintègre l’Afrique du Nord dans l’orbite de Constantinople, et Timgad, ou ce qu’il en reste, se replie sur une fortification resserrée — un petit fort bâti, dit-on, en partie avec des matériaux prélevés sur les monuments antiques désormais jugés superflus, signe que la ville a cessé de croire en sa propre étendue. Puis vient la conquête arabe du VIIe siècle, et avec elle un dernier repli : la population qui subsiste encore abandonne progressivement le site, sans qu’on puisse fixer une date précise à cet abandon, qui ressemble moins à une catastrophe qu’à une extinction par petites touches.
C’est ici que le sable prend le relais de l’histoire humaine. Pendant plus d’un millénaire, la plaine de Timgad retourne à elle-même : les rues se comblent, les colonnes s’enfoncent, le decumanus disparaît sous une couche de terre et de gravats que le vent et les pluies d’orage, rares mais violentes sur ce versant de l’Aurès, redistribuent année après année. La ville ne meurt pas dans un incendie ni dans un massacre dont on garderait la mémoire : elle s’efface, très simplement, sous le poids cumulé des saisons. C’est cette échelle du temps — non pas l’événement mais la sédimentation — qui donne à Timgad toute sa valeur pour qui s’intéresse aux rythmes longs de l’histoire méditerranéenne : la ville a été fondée en une décision, et engloutie par un processus qui n’a besoin d’aucune décision pour s’accomplir.
Le regard des voyageurs
Le site n’est pas totalement oublié, pourtant, au fil des siècles qui suivent. Des voyageurs européens en repèrent les vestiges dès le XVIIIe siècle — l’Écossais James Bruce, qui traverse la région en 1765 en route vers l’Éthiopie, note l’existence de monuments considérables, bien que ses dessins ne soient diffusés que plus d’un siècle plus tard, en 1877. En 1851, l’épigraphiste français Louis Renier conduit une mission scientifique sur place, relève une soixantaine d’inscriptions et localise le forum — un travail qui fixe déjà, avant même le début des fouilles proprement dites, une manière de lire le site à travers le prisme colonial : les vétérans romains de Timgad y sont volontiers présentés comme les préfigurations des colons français appelés, un siècle plus tard, à « pacifier » les mêmes montagnes de l’Aurès. Cette lecture, on le devine, doit se manier avec circonspection : elle en dit sans doute davantage sur les préoccupations du XIXe siècle colonial que sur les intentions réelles de l’administration trajanienne.
La résurrection par la pioche
Il faut attendre 1880 pour qu’une exploration archéologique méthodique commence véritablement, sur décision du ministère français de l’Instruction publique, qui confie la direction des travaux à l’architecte Edmond Duthoit, puis, à partir de 1889, à Albert Ballu, nommé architecte en chef des monuments historiques d’Algérie. Le chantier de Timgad s’inscrit alors dans une politique plus large de mise en valeur archéologique des colonies romaines d’Afrique du Nord — Lambèse et Djémila connaissent, à la même époque, des campagnes similaires —, une politique dans laquelle le passé romain de l’Algérie sert explicitement de caution historique au projet colonial français : en 1894, lorsque la grande basilique chrétienne est dégagée, l’évêque de Constantine y célèbre une messe, geste symbolique s’il en est, qui inscrit la présence catholique française dans la continuité revendiquée d’un christianisme antique nord-africain.
Les fouilles se poursuivent, par vagues, jusqu’aux années 1930 : en 1897, Ballu publie un premier ouvrage sur le forum, les basiliques et le marché dit de Sertius ; les guides de 1902 et 1911 rendent compte de l’avancement des dégagements ; ce n’est qu’en 1932 que l’ensemble du quadrilatère originel se trouve entièrement mis au jour. Le rythme lent de cette exhumation mérite d’être souligné : il aura fallu plus d’un demi-siècle de campagnes successives pour rendre visible ce que le sable avait recouvert en quelques générations à peine — un rapport d’échelle temporelle presque vertigineux entre la vitesse de l’oubli et la lenteur de la mémoire retrouvée.
C’est à ce travail patient que Timgad doit son surnom, aujourd’hui répandu jusque dans les guides touristiques : la « Pompéi de l’Afrique du Nord ». Le rapprochement avec la cité vésuvienne n’est pas tout à fait juste — Timgad n’a pas été figée par une catastrophe soudaine, mais recouverte par l’érosion d’un site progressivement abandonné —, mais il traduit assez bien l’impression que laisse la visite : celle d’un plan urbain d’une lisibilité presque intacte, où l’on peut encore suivre du regard le tracé d’une rue romaine sur plusieurs centaines de mètres sans qu’aucune construction postérieure ne vienne brouiller la lecture. En 1982, l’UNESCO inscrit le site au patrimoine mondial, consacrant ce que l’architecte britannique John Ferguson, visitant les lieux en 1966, décrivait déjà comme un site sans équivalent en dehors de Pompéi et d’Ostie.
Ce que le carré nous apprend encore
Reste une question qui dépasse le seul cas de Timgad, et qui touche à ce que l’urbanisme romain, dans ce qu’il a de plus systématique, continue de nous dire aujourd’hui. Le plan orthogonal de la colonie, avec son cardo et son decumanus perpendiculaires, ses îlots calibrés, sa hiérarchie de fonctions distribuées selon une logique reproductible d’un bout à l’autre de l’Empire, préfigure d’une manière troublante certains principes de l’urbanisme planifié moderne — au point que des architectes du XXe siècle ont pu y voir un ancêtre lointain de leurs propres grilles. Il faut se garder, cependant, de forcer l’analogie : la grille romaine répond à une logique cadastrale et militaire, pensée pour la rapidité de l’implantation et l’équité de la distribution des lots entre vétérans, non pour organiser des flux de circulation ou anticiper une densité démographique croissante. Le rapprochement séduit, mais il faut le tenir à distance raisonnable — un même outil, la ligne droite tirée à l’équerre, peut servir des intentions très différentes selon les siècles qui la manient.
Ce qui demeure, en tout cas, en marchant aujourd’hui dans les rues de Thamugadi, c’est cette double sensation propre aux lieux que l’histoire longue a traités avec une rare économie de gestes : celle d’un ordre parfaitement lisible, où chaque pierre semble encore répondre à un plan d’ensemble pensé un seul jour, en l’an 100 — et celle, presque simultanée, d’une fragilité radicale, puisque ce même ordre a suffi à s’effacer sous quelques siècles de vent et de sable, avant qu’une autre volonté administrative, venue d’une tout autre puissance, ne décide de le rendre visible à nouveau. Entre les deux, il n’y a que le temps, cette matière que Timgad, mieux que bien des sites méditerranéens, donne à toucher presque physiquement, du bout des doigts, sur la pierre tiède de ses trottoirs romains.
Repères
- Ballu, Albert. Les ruines de Timgad, antique Thamugadi : sept années de découvertes (1903–1910). Paris, 1911.
- Boeswillwald, E., Cagnat, R., Ballu, A. Timgad, une cité africaine sous l’Empire romain. Paris, 1905.
- Cagnat, René et Ballu, Albert. Musée de Timgad. Paris : E. Renoux, 1902.
- Ferguson, John. « Roman Algeria ». Greece & Rome, vol. 13, n°2, octobre 1966, p. 169–187.
- Groslambert, Agnès. L’archéologie algérienne de 1895 à 1915 : les rapports d’Albert Ballu publiés au Journal officiel de la République française de 1896 à 1916. Lyon : CERGR, 1997.
- Pfeiffer, Homer F. « The Roman Library at Timgad ». Memoirs of the American Academy in Rome, vol. 9, 1931, p. 157–165.
- UNESCO, Centre du patrimoine mondial. Timgad, fiche d’inscription n°194 (1982).
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