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Tim­gad

Ville neuve plan­tée dans les Aurès

Tim­gad, ville neuve plan­tée dans les Aurès

On ne fonde pas une ville comme on fonde un vil­lage. On la trace. Tim­gad est née d’un coup de style, un jour de l’an 100, sur un pla­teau caillou­teux où rien, avant elle, ne por­tait de nom latin — et il a fal­lu près de dix-huit siècles de sable pour que ce coup de style s’ef­face, puis un siècle et demi de pioches fran­çaises pour qu’on le redessine.

Un car­ré dans la pierraille

On arrive à Tim­gad par le sud, depuis Bat­na, et le pay­sage ne pré­pare à rien : des col­lines pelées, une lumière miné­rale, l’Au­rès qui com­mence à se haus­ser vers le nord de l’ho­ri­zon comme une pro­messe de fraî­cheur qu’on ne tien­dra pas avant plu­sieurs heures de marche. Puis, sans tran­si­tion, le damier appa­raît — des rues qui filent droit sur plu­sieurs cen­taines de mètres, des seuils de portes qui affleurent à even hau­teur du sol, des colonnes qui ne sou­tiennent plus rien mais qui conti­nuent, avec un entê­te­ment miné­ral, de mar­quer un angle de rue. On ne visite pas Tim­gad comme on visite une ruine : on marche dans un plan.

C’est cette sen­sa­tion-là, pré­ci­sé­ment, que les fon­da­teurs de la ville avaient vou­lu pro­duire, quoique dans un tout autre esprit. En l’an 100 de notre ère, l’empereur Tra­jan ordonne l’im­plan­ta­tion d’une colo­nie de vété­rans sur le ver­sant nord des Aurès, à l’en­droit où la pro­vince d’A­frique bas­cule vers les hauts pla­teaux numides. Le site ne recouvre aucune agglo­mé­ra­tion anté­rieure d’im­por­tance : la ville est bâtie, selon la for­mule consa­crée par les archéo­logues, ex nihi­lo — à par­tir de rien, ou presque, sur un ter­rain que les arpen­teurs romains ont d’a­bord réduit à une géo­mé­trie avant d’y poser une seule pierre. Le nom qu’elle reçoit, Colo­nia Mar­cia­na Ulpia Traia­na Tha­mu­ga­di, est un mon­tage carac­té­ris­tique de l’é­pi­gra­phie impé­riale : Mar­cia­na pour la sœur de Tra­jan, Ulpia et Traia­na pour son propre nom et celui de son père, et Tha­mu­ga­di, mot indé­cli­nable, non latin, vrai­sem­bla­ble­ment le topo­nyme local que Rome a conser­vé sans le com­prendre — trace d’une langue ber­bère anté­rieure dont la ville elle-même ne dit plus rien.

C’est là un pre­mier ver­tige, de ceux que ce pro­jet aime à inter­ro­ger : une fon­da­tion impé­riale qui s’ins­crit dans la pierre un nom qu’elle ne tra­duit pas, comme un aveu dis­cret que le sol por­tait déjà une mémoire.

L’é­cri­ture du carré

Il faut s’ar­rê­ter sur le geste tech­nique, parce qu’il dit tout de la men­ta­li­té qui pré­side à l’en­tre­prise. Fon­der une colo­nie romaine n’est pas un acte d’ur­ba­nisme au sens où nous l’en­ten­dons — un pro­ces­sus qui s’a­juste au ter­rain, aux usages, aux besoins suc­ces­sifs d’une popu­la­tion. C’est un acte rituel et cadas­tral, confié aux gro­ma­ti­ci, ces arpen­teurs dont l’ins­tru­ment, la gro­ma, per­met de tra­cer à l’é­querre deux axes per­pen­di­cu­laires : le car­do maxi­mus, orien­té nord-sud, et le decu­ma­nus maxi­mus, orien­té est-ouest. À leur inter­sec­tion, le centre du monde colo­nial. Autour, un qua­drillage de cent onze îlots, cha­cun mesu­rant envi­ron vingt mètres de côté, ins­crits dans une enceinte car­rée d’un peu plus de trois cent cin­quante mètres de côté — un car­ré si régu­lier qu’il évoque, vu d’a­vion, un jeu de construc­tion posé sur la plaine plu­tôt qu’une ville qui aurait grandi.

Ce car­ré ini­tial ne couvre qu’une dou­zaine d’hec­tares. C’est peu, pour une colo­nie cen­sée accueillir les vété­rans de la Troi­sième légion Auguste, seule légion sta­tion­née en Afrique romaine et alors ins­tal­lée non loin, à Lam­bèse. Mais la fonc­tion pre­mière de Tim­gad n’est pas d’être vaste : elle est d’être exem­plaire. Chaque colon reçoit un lot, chaque rue reçoit son tra­cé, chaque îlot sa fonc­tion — et la ville, comme un texte impri­mé avant l’in­ven­tion de l’im­pri­me­rie, se répète iden­tique à elle-même dans toutes les colo­nies de déduc­tion que Rome sème sur son pour­tour médi­ter­ra­néen, de la Bétique à la Cili­cie. Tim­gad n’est pas unique parce qu’elle innove ; elle est unique parce qu’elle a été si peu per­tur­bée, ensuite, dans son plan d’o­ri­gine, qu’elle donne à voir ce que les autres colo­nies, recou­vertes par les villes médié­vales et modernes qui leur ont suc­cé­dé, ne montrent plus.

On peut ergo­ter, et les spé­cia­listes ne s’en privent pas, sur le rôle exact assi­gné à cette fon­da­tion : ver­rou mili­taire contre les popu­la­tions mon­ta­gnardes de l’Au­rès qui n’ont jamais accep­té sans réserve la tutelle romaine, ou simple point d’an­crage éco­no­mique sur la route qui relie Lam­bèse à Thé­veste ? Les deux lec­tures ne s’ex­cluent pas, et il serait impru­dent de tran­cher : la colo­ni­sa­tion romaine du Magh­reb pro­cède rare­ment d’une inten­tion unique, et Tim­gad, comme tant d’autres fon­da­tions, sert sans doute plu­sieurs maîtres à la fois — celui de la sécu­ri­té et celui du commerce.

Vivre dans le carré

Ce qui frappe, en par­cou­rant les rues de la colo­nie, c’est l’ap­pé­tit de la petite ville pour les plai­sirs col­lec­tifs. Une ins­crip­tion gra­vée dans le pave­ment du forum, non loin d’un damier de jeu qu’elle accom­pagne, résume à elle seule un art de vivre : vena­ri, lava­ri, ludere, ridere : occ est vivere — chas­ser, se bai­gner, jouer, rire : voi­là ce que c’est que vivre. On ne sau­rait rêver for­mule plus concise de l’otium pro­vin­cial, cet usage du temps libre que Rome cultive avec un soin presque obses­sion­nel jusque dans ses colo­nies les plus excen­trées. La phrase est d’au­tant plus sai­sis­sante qu’elle est gra­vée à même le sol d’un espace public, comme une pro­fes­sion de foi col­lec­tive plu­tôt qu’une pen­sée pri­vée — un graf­fi­ti, au sens propre, mais un graf­fi­ti qui vaut manifeste.

Tim­gad, pour une colo­nie qui ne comp­te­ra jamais plus de quinze mille habi­tants à son apo­gée, s’é­quipe avec une géné­ro­si­té presque dis­pro­por­tion­née : qua­torze éta­blis­se­ments de bains ont été recen­sés sur le site, cer­tains de dimen­sions modestes, réser­vés à un quar­tier ou à une cor­po­ra­tion, d’autres monu­men­taux, comme les grands thermes du sud ou ceux, dits « thermes de la Fil­tra­tion », ali­men­tés par un sys­tème d’ad­duc­tion qui capte l’eau des sources de l’Au­rès. Le théâtre, taillé à flanc de col­line selon la tra­di­tion héri­tée de la scène hel­lé­nis­tique, pou­vait accueillir jus­qu’à trois mille cinq cents spec­ta­teurs — un chiffre consi­dé­rable rap­por­té à la popu­la­tion rési­dente, et qui sug­gère que la salle drai­nait aus­si le public des cam­pagnes alen­tour, venu assis­ter aux jeux depuis les fermes et les domaines qui essaiment la plaine.

Mais l’é­di­fice le plus sin­gu­lier reste sans doute la biblio­thèque publique, ins­tal­lée dans une salle semi-cir­cu­laire au nord-est du forum. On a long­temps débat­tu de sa fonc­tion exacte — les pre­miers fouilleurs, à la fin du XIXe siècle, hési­taient encore à lui don­ner ce nom, la dési­gnant pru­dem­ment comme « édi­fice demi-cir­cu­laire (biblio­thèque ?) » —, avant qu’une ins­crip­tion retrou­vée sur place ne vienne confir­mer l’hy­po­thèse. Si elle est bien ce que l’on croit, elle compte par­mi les rares biblio­thèques publiques romaines iden­ti­fiées avec cer­ti­tude en dehors des grandes métro­poles impé­riales, preuve qu’une colo­nie de vété­rans plan­tée aux confins du désert numide pou­vait reven­di­quer, elle aus­si, les signes exté­rieurs de la civi­li­tas — cette culture du livre et du loi­sir let­tré que Rome exporte jusque dans ses avant-postes les plus recu­lés. Il y a quelque chose d’é­mou­vant dans cette image : des anciens com­bat­tants de la Troi­sième légion, reti­rés sur une terre de confins, emprun­tant des rou­leaux dans une salle voû­tée, à quelques enca­blures d’une fron­tière que les Ber­bères des Aurès n’ont jamais ces­sé de tenir pour leur.

L’eau des­cen­due des Aurès

Une colo­nie de quinze mille habi­tants, plan­tée sur un pla­teau semi-aride à mille mètres d’al­ti­tude, ne tient que par une chose : l’eau qu’on par­vient à lui ame­ner. Tim­gad ne dis­pose d’au­cune source abon­dante sur son propre ter­ri­toire ; toute sa pros­pé­ri­té repose sur la capa­ci­té de ses ingé­nieurs à cap­ter les eaux des­cen­dues des contre­forts de l’Au­rès et à les conduire, par un sys­tème d’a­que­ducs et de cana­li­sa­tions sou­ter­raines, jus­qu’aux thermes, aux fon­taines publiques et aux mai­sons les plus aisées. On devine, en obser­vant les ves­tiges de ces cana­li­sa­tions, un sou­ci d’in­gé­nie­rie hydrau­lique qui n’a rien d’a­nec­do­tique : c’est de cette maî­trise tech­nique, plus encore que de la seule volon­té impé­riale, que dépend la sur­vie même du pro­jet urbain. Une colo­nie de vété­rans peut bien rece­voir un plan par­fait tra­cé à la gro­ma ; sans l’eau, ce plan res­te­rait une géo­mé­trie morte, un damier tra­cé sur la pier­raille et rien de plus.

Cette dépen­dance hydrau­lique éclaire aus­si, par contraste, la len­teur de l’a­ban­don final. Une ville ali­men­tée en eau par un sys­tème d’ad­duc­tion com­plexe ne meurt pas seule­ment de conquêtes ou de schismes reli­gieux : elle meurt aus­si, plus pro­saï­que­ment, de l’en­tre­tien qu’on cesse de don­ner à ses cana­li­sa­tions. Un aque­duc négli­gé quelques décen­nies suf­fit à pri­ver une cité de son sang hydrau­lique, bien avant que ses murs ne s’ef­fondrent. On ignore à quel moment pré­cis les cana­li­sa­tions de Tim­gad ont ces­sé d’être entre­te­nues — la ques­tion, comme tant d’autres concer­nant les der­niers siècles de la ville, reste ouverte —, mais il est pro­bable que le dépé­ris­se­ment tech­nique a pré­cé­dé, et peut-être même pro­vo­qué, le dépeu­ple­ment que les sources tar­dives constatent sans tou­jours l’expliquer.

Autour de la ville elle-même s’é­tend un ter­ri­toire agraire, ponc­tué de fermes et de domaines dont on retrouve la trace dans la plaine envi­ron­nante : c’est cette cam­pagne nour­ri­cière, davan­tage que le noyau urbain, qui explique la pros­pé­ri­té durable de la colo­nie durant les deux pre­miers siècles de son exis­tence. L’huile et le blé de la région ali­mentent un com­merce qui dépasse lar­ge­ment les fron­tières de la pro­vince, et l’on sait, par l’a­bon­dance des ins­crip­tions funé­raires et hono­ri­fiques retrou­vées sur le site, que cer­taines familles de notables tim­ga­diens avaient accu­mu­lé des for­tunes consi­dé­rables, suf­fi­santes pour finan­cer la construc­tion ou la res­tau­ra­tion d’é­di­fices publics entiers — pra­tique de l’é­ver­gé­tisme qui, ici comme ailleurs dans l’A­frique romaine, tenait lieu à la fois de devoir civique et de vitrine sociale.

La crois­sance hors les murs

Le car­ré ini­tial, cepen­dant, ne pou­vait conte­nir long­temps l’ex­pan­sion d’une ville pros­père. Dès le milieu du IIe siècle, Tim­gad déborde son enceinte pri­mi­tive : les fau­bourgs se déve­loppent au-delà des rem­parts, sans plan d’en­semble cette fois, avec une irré­gu­la­ri­té qui contraste net­te­ment avec la rigueur du damier fon­da­teur. La ville fini­ra par occu­per une cin­quan­taine d’hec­tares, contre douze à l’o­ri­gine — une crois­sance par accré­tion qui rap­pelle, à l’é­chelle réduite d’une colo­nie pro­vin­ciale, celle des grandes métro­poles médi­ter­ra­néennes, où le noyau pla­ni­fié se love tou­jours, à terme, sous des strates plus désordonnées.

C’est de cette période d’ex­pan­sion que date l’Arc de Tra­jan, éri­gé non pas sous Tra­jan lui-même mais au tour­nant du IIe et du IIIe siècle, sur l’emplacement de l’an­cienne porte occi­den­tale — comme un hom­mage rétros­pec­tif au fon­da­teur, posé une fois la ville deve­nue trop grande pour l’en­ceinte qu’il avait tra­cée. Ses trois arcades encadrent le début du decu­ma­nus maxi­mus, à l’en­droit pré­cis où la route venue de Lam­bèse pénètre dans la ville : on entre à Tim­gad, lit­té­ra­le­ment, par la cita­tion monu­men­tale de son propre acte de naissance.

Le forum, agran­di et redé­co­ré sous les Anto­nins puis sous les Sévères, se peuple de sta­tues — Mer­cure, For­tune Auguste, Concorde, plu­sieurs effi­gies impé­riales dont celles de Tra­jan, d’An­to­nin le Pieux, de Sep­time Sévère et de Cara­cal­la —, autant de jalons qui per­mettent de suivre, socle après socle, l’é­vo­lu­tion du culte impé­rial dans une colo­nie où l’on tient à affi­cher sa fidé­li­té au pou­voir cen­tral. Cette fidé­li­té n’a d’ailleurs rien d’une simple pos­ture : Tim­gad, ville de vété­rans et de citoyens de plein droit, ins­crits dans la tri­bu Papi­ria comme tous les colons de fon­da­tion impé­riale, se pense elle-même comme un mor­ceau de Rome trans­plan­té — un sta­tut qu’elle met­tra un soin par­ti­cu­lier à affi­cher jusque dans les der­niers siècles de son exis­tence urbaine.

Le chris­tia­nisme et la frac­ture donatiste

Au IVe siècle, Tim­gad devient un évê­ché pros­père, et c’est peut-être là, para­doxa­le­ment, que son his­toire prend le tour le plus tour­men­té. La ville se range en effet par­mi les bas­tions du dona­tisme, ce schisme nord-afri­cain né du refus de recon­naître l’au­to­ri­té d’é­vêques jugés com­pro­mis avec les per­sé­cu­tions dio­clé­tiennes, et qui oppose durant plus d’un siècle une Église rigo­riste à l’É­glise catho­lique offi­cielle. Le débat n’est pas seule­ment théo­lo­gique : il tra­verse les struc­tures sociales de toute l’A­frique romaine, oppose les grands pro­prié­taires aux com­mu­nau­tés rurales, et donne lieu, dans cer­taines régions, à des vio­lences que les sources chré­tiennes elles-mêmes, hos­tiles aux dona­tistes, rap­portent avec une insis­tance qui invite à la pru­dence critique.

On ignore, faute de sources locales suf­fi­sam­ment pré­cises, quelle fut l’in­ten­si­té exacte de ce conflit à l’in­té­rieur même de Tim­gad — la ques­tion reste ouverte, et il serait hasar­deux d’en dire davan­tage sans céder à la recons­truc­tion roma­nesque. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que la grande basi­lique chré­tienne déga­gée au sud-ouest du site, long­temps inter­pré­tée comme une cathé­drale, atteste d’une com­mu­nau­té suf­fi­sam­ment riche et nom­breuse pour se doter d’un édi­fice de cette ampleur — signe que la frac­ture reli­gieuse, quelle qu’en ait été la viva­ci­té, n’empêchait pas la ville de conti­nuer à inves­tir dans sa vie collective.

Le dona­tisme, pour qui s’in­té­resse aux temps longs de la Médi­ter­ra­née, offre un cas d’é­cole : c’est un schisme qui naît d’une ques­tion de conscience — la vali­di­té des sacre­ments admi­nis­trés par des clercs jugés com­pro­mis lors des per­sé­cu­tions — mais qui se love très vite dans des lignes de frac­ture bien plus anciennes, sociales et régio­nales, entre les grands pro­prié­taires cita­dins et les com­mu­nau­tés pay­sannes ber­bères des cam­pagnes envi­ron­nantes. Saint Augus­tin, évêque d’Hip­pone à quelques cen­taines de kilo­mètres de là, y consa­cre­ra une part consi­dé­rable de son œuvre polé­mique, preuve que le débat dépasse de loin le seul cadre local. On ne sait pas si Tim­gad connut, comme cer­taines cités voi­sines, les vio­lences des cir­con­cel­lions, ces bandes rurales dona­tistes dont les sources catho­liques dénoncent les excès avec une insis­tance qu’il convient de lire, ici encore, avec la pru­dence cri­tique que réclame toute polé­mique reli­gieuse antique — mais la seule ampleur de la basi­lique déga­gée suf­fit à mon­trer qu’au­cun camp, dans cette que­relle, ne renon­çait à affi­cher sa puis­sance dans la pierre.

L’ef­fa­ce­ment

La fin de Tim­gad ne pro­cède pas d’un évé­ne­ment unique mais d’une lente accu­mu­la­tion de rup­tures. En 430, les Van­dales, venus d’Es­pagne, tra­versent le détroit et ravagent la pro­vince ; la tra­di­tion retient qu’ils infligent à la colo­nie des des­truc­tions dont elle ne se relè­ve­ra pas tota­le­ment. Un siècle plus tard, la recon­quête byzan­tine sous Jus­ti­nien réin­tègre l’A­frique du Nord dans l’or­bite de Constan­ti­nople, et Tim­gad, ou ce qu’il en reste, se replie sur une for­ti­fi­ca­tion res­ser­rée — un petit fort bâti, dit-on, en par­tie avec des maté­riaux pré­le­vés sur les monu­ments antiques désor­mais jugés super­flus, signe que la ville a ces­sé de croire en sa propre éten­due. Puis vient la conquête arabe du VIIe siècle, et avec elle un der­nier repli : la popu­la­tion qui sub­siste encore aban­donne pro­gres­si­ve­ment le site, sans qu’on puisse fixer une date pré­cise à cet aban­don, qui res­semble moins à une catas­trophe qu’à une extinc­tion par petites touches.

C’est ici que le sable prend le relais de l’his­toire humaine. Pen­dant plus d’un mil­lé­naire, la plaine de Tim­gad retourne à elle-même : les rues se comblent, les colonnes s’en­foncent, le decu­ma­nus dis­pa­raît sous une couche de terre et de gra­vats que le vent et les pluies d’o­rage, rares mais vio­lentes sur ce ver­sant de l’Au­rès, redis­tri­buent année après année. La ville ne meurt pas dans un incen­die ni dans un mas­sacre dont on gar­de­rait la mémoire : elle s’ef­face, très sim­ple­ment, sous le poids cumu­lé des sai­sons. C’est cette échelle du temps — non pas l’é­vé­ne­ment mais la sédi­men­ta­tion — qui donne à Tim­gad toute sa valeur pour qui s’in­té­resse aux rythmes longs de l’his­toire médi­ter­ra­néenne : la ville a été fon­dée en une déci­sion, et englou­tie par un pro­ces­sus qui n’a besoin d’au­cune déci­sion pour s’accomplir.

Le regard des voyageurs

Le site n’est pas tota­le­ment oublié, pour­tant, au fil des siècles qui suivent. Des voya­geurs euro­péens en repèrent les ves­tiges dès le XVIIIe siècle — l’É­cos­sais James Bruce, qui tra­verse la région en 1765 en route vers l’É­thio­pie, note l’exis­tence de monu­ments consi­dé­rables, bien que ses des­sins ne soient dif­fu­sés que plus d’un siècle plus tard, en 1877. En 1851, l’é­pi­gra­phiste fran­çais Louis Renier conduit une mis­sion scien­ti­fique sur place, relève une soixan­taine d’ins­crip­tions et loca­lise le forum — un tra­vail qui fixe déjà, avant même le début des fouilles pro­pre­ment dites, une manière de lire le site à tra­vers le prisme colo­nial : les vété­rans romains de Tim­gad y sont volon­tiers pré­sen­tés comme les pré­fi­gu­ra­tions des colons fran­çais appe­lés, un siècle plus tard, à « paci­fier » les mêmes mon­tagnes de l’Au­rès. Cette lec­ture, on le devine, doit se manier avec cir­cons­pec­tion : elle en dit sans doute davan­tage sur les pré­oc­cu­pa­tions du XIXe siècle colo­nial que sur les inten­tions réelles de l’ad­mi­nis­tra­tion trajanienne.

La résur­rec­tion par la pioche

Il faut attendre 1880 pour qu’une explo­ra­tion archéo­lo­gique métho­dique com­mence véri­ta­ble­ment, sur déci­sion du minis­tère fran­çais de l’Ins­truc­tion publique, qui confie la direc­tion des tra­vaux à l’ar­chi­tecte Edmond Duthoit, puis, à par­tir de 1889, à Albert Bal­lu, nom­mé archi­tecte en chef des monu­ments his­to­riques d’Al­gé­rie. Le chan­tier de Tim­gad s’ins­crit alors dans une poli­tique plus large de mise en valeur archéo­lo­gique des colo­nies romaines d’A­frique du Nord — Lam­bèse et Djé­mi­la connaissent, à la même époque, des cam­pagnes simi­laires —, une poli­tique dans laquelle le pas­sé romain de l’Al­gé­rie sert expli­ci­te­ment de cau­tion his­to­rique au pro­jet colo­nial fran­çais : en 1894, lorsque la grande basi­lique chré­tienne est déga­gée, l’é­vêque de Constan­tine y célèbre une messe, geste sym­bo­lique s’il en est, qui ins­crit la pré­sence catho­lique fran­çaise dans la conti­nui­té reven­di­quée d’un chris­tia­nisme antique nord-africain.

Les fouilles se pour­suivent, par vagues, jus­qu’aux années 1930 : en 1897, Bal­lu publie un pre­mier ouvrage sur le forum, les basi­liques et le mar­ché dit de Ser­tius ; les guides de 1902 et 1911 rendent compte de l’a­van­ce­ment des déga­ge­ments ; ce n’est qu’en 1932 que l’en­semble du qua­dri­la­tère ori­gi­nel se trouve entiè­re­ment mis au jour. Le rythme lent de cette exhu­ma­tion mérite d’être sou­li­gné : il aura fal­lu plus d’un demi-siècle de cam­pagnes suc­ces­sives pour rendre visible ce que le sable avait recou­vert en quelques géné­ra­tions à peine — un rap­port d’é­chelle tem­po­relle presque ver­ti­gi­neux entre la vitesse de l’ou­bli et la len­teur de la mémoire retrouvée.

C’est à ce tra­vail patient que Tim­gad doit son sur­nom, aujourd’­hui répan­du jusque dans les guides tou­ris­tiques : la « Pom­péi de l’A­frique du Nord ». Le rap­pro­che­ment avec la cité vésu­vienne n’est pas tout à fait juste — Tim­gad n’a pas été figée par une catas­trophe sou­daine, mais recou­verte par l’é­ro­sion d’un site pro­gres­si­ve­ment aban­don­né —, mais il tra­duit assez bien l’im­pres­sion que laisse la visite : celle d’un plan urbain d’une lisi­bi­li­té presque intacte, où l’on peut encore suivre du regard le tra­cé d’une rue romaine sur plu­sieurs cen­taines de mètres sans qu’au­cune construc­tion pos­té­rieure ne vienne brouiller la lec­ture. En 1982, l’U­NES­CO ins­crit le site au patri­moine mon­dial, consa­crant ce que l’ar­chi­tecte bri­tan­nique John Fer­gu­son, visi­tant les lieux en 1966, décri­vait déjà comme un site sans équi­valent en dehors de Pom­péi et d’Ostie.

Ce que le car­ré nous apprend encore

Reste une ques­tion qui dépasse le seul cas de Tim­gad, et qui touche à ce que l’ur­ba­nisme romain, dans ce qu’il a de plus sys­té­ma­tique, conti­nue de nous dire aujourd’­hui. Le plan ortho­go­nal de la colo­nie, avec son car­do et son decu­ma­nus per­pen­di­cu­laires, ses îlots cali­brés, sa hié­rar­chie de fonc­tions dis­tri­buées selon une logique repro­duc­tible d’un bout à l’autre de l’Em­pire, pré­fi­gure d’une manière trou­blante cer­tains prin­cipes de l’ur­ba­nisme pla­ni­fié moderne — au point que des archi­tectes du XXe siècle ont pu y voir un ancêtre loin­tain de leurs propres grilles. Il faut se gar­der, cepen­dant, de for­cer l’a­na­lo­gie : la grille romaine répond à une logique cadas­trale et mili­taire, pen­sée pour la rapi­di­té de l’im­plan­ta­tion et l’é­qui­té de la dis­tri­bu­tion des lots entre vété­rans, non pour orga­ni­ser des flux de cir­cu­la­tion ou anti­ci­per une den­si­té démo­gra­phique crois­sante. Le rap­pro­che­ment séduit, mais il faut le tenir à dis­tance rai­son­nable — un même outil, la ligne droite tirée à l’é­querre, peut ser­vir des inten­tions très dif­fé­rentes selon les siècles qui la manient.

Ce qui demeure, en tout cas, en mar­chant aujourd’­hui dans les rues de Tha­mu­ga­di, c’est cette double sen­sa­tion propre aux lieux que l’his­toire longue a trai­tés avec une rare éco­no­mie de gestes : celle d’un ordre par­fai­te­ment lisible, où chaque pierre semble encore répondre à un plan d’en­semble pen­sé un seul jour, en l’an 100 — et celle, presque simul­ta­née, d’une fra­gi­li­té radi­cale, puisque ce même ordre a suf­fi à s’ef­fa­cer sous quelques siècles de vent et de sable, avant qu’une autre volon­té admi­nis­tra­tive, venue d’une tout autre puis­sance, ne décide de le rendre visible à nou­veau. Entre les deux, il n’y a que le temps, cette matière que Tim­gad, mieux que bien des sites médi­ter­ra­néens, donne à tou­cher presque phy­si­que­ment, du bout des doigts, sur la pierre tiède de ses trot­toirs romains.


Repères

  • Bal­lu, Albert. Les ruines de Tim­gad, antique Tha­mu­ga­di : sept années de décou­vertes (1903–1910). Paris, 1911.
  • Boes­will­wald, E., Cagnat, R., Bal­lu, A. Tim­gad, une cité afri­caine sous l’Em­pire romain. Paris, 1905.
  • Cagnat, René et Bal­lu, Albert. Musée de Tim­gad. Paris : E. Renoux, 1902.
  • Fer­gu­son, John. « Roman Alge­ria ». Greece & Rome, vol. 13, n°2, octobre 1966, p. 169–187.
  • Gros­lam­bert, Agnès. L’ar­chéo­lo­gie algé­rienne de 1895 à 1915 : les rap­ports d’Al­bert Bal­lu publiés au Jour­nal offi­ciel de la Répu­blique fran­çaise de 1896 à 1916. Lyon : CER­GR, 1997.
  • Pfeif­fer, Homer F. « The Roman Libra­ry at Tim­gad ». Memoirs of the Ame­ri­can Aca­de­my in Rome, vol. 9, 1931, p. 157–165.
  • UNES­CO, Centre du patri­moine mon­dial. Tim­gad, fiche d’ins­crip­tion n°194 (1982).

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