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Le galant de nuit — Cha­pitres 6 et 7

Le galant de nuit — Cha­pitres 6 et 7

Le galant
de nuit

Le galant de nuit

Cha­pitres 6 et 7

Cha­pitre 6 — La nouba

Mer­cre­di 27 — Jeu­di 28 février 2019

Les jours prirent un rythme.

C’é­tait le propre des amours clan­des­tines — elles inventent leurs propres horaires, leurs propres rituels, leur propre litur­gie. Et comme toute litur­gie, celle-ci repo­sait sur la répé­ti­tion : les mêmes gestes, les mêmes lieux, les mêmes heures, qui par leur récur­rence acqué­raient la den­si­té d’une tradition.

Le matin, Naïm tra­vaillait à la Biblio­thèque natio­nale. Les manus­crits de la Rah­ma­niyya révé­laient des tré­sors — un com­men­taire inédit du Kitâb al-Tajal­liyât d’Ibn Ara­bi, copié au dix-neu­vième siècle par un cheikh de Kaby­lie dont per­sonne n’a­vait jamais enten­du par­ler. Fari­da rayon­nait. Elle appor­tait les car­tons avec la fier­té d’une mère qui pré­sente ses enfants, et chaque nou­veau docu­ment était l’oc­ca­sion d’un petit cours d’his­toire — celui-ci vient de la zaouïa de Sidi Abder­rah­mane, celui-là a été sau­vé d’un incen­die pen­dant la guerre d’in­dé­pen­dance, cet autre a été confis­qué par l’ar­mée fran­çaise et res­ti­tué en 1968.

Naïm pho­to­gra­phiait, trans­cri­vait, anno­tait. Mais son esprit était ailleurs. Dans les marges de ses notes, des mots appa­rais­saient qui n’a­vaient rien à voir avec la recherche — pis­cine, che­veux, gre­nade, peau. Des frag­ments de Nes­rine qui s’in­fil­traient dans le tra­vail comme l’eau s’in­filtre dans la pierre.

À midi, il man­geait seul dans un res­tau­rant du centre-ville. Une gar­gote sans enseigne, rue Ben M’hi­di, où on ser­vait une rech­ta — ces pâtes faites main, fines comme des fils de soie, nap­pées d’une sauce au pou­let, aux pois chiches et aux navets, par­fu­mée à la can­nelle et au poivre noir. Le goût était d’une com­plexi­té qui tenait de la musique — chaque bou­chée révé­lait une note dif­fé­rente, un accord inat­ten­du. L’Al­gé­rie se man­geait comme elle se chan­tait — par couches, par strates, par superpositions.

L’a­près-midi, la pis­cine. Nes­rine arri­vait vers qua­torze heures, nageait, s’as­seyait au bord du bas­sin. Ils par­laient. De tout et de rien — de la ville, de la musique, des enfants qu’elle n’a­vait pas eus, du fils qu’il avait, de la cha­leur, du jas­min, des chats errants qui peu­plaient les jar­dins de l’hô­tel et que Mou­nir, le ser­veur, nour­ris­sait en cachette avec les restes du buffet.

Puis elle répé­tait dans le salon du qua­trième. Il écou­tait. Et le soir — le soir, la chambre 714.

*   *   *

Le mer­cre­di, quelque chose changea.

Ils étaient dans la chambre, après l’a­mour, dans cette heure sus­pen­due où les corps se reposent et où les mots reviennent. Nes­rine était allon­gée sur le ventre, le visage tour­né vers le bal­con, les che­veux en vrac sur le drap. Naïm tra­çait du doigt une ligne invi­sible sur son dos — la colonne ver­té­brale, les omo­plates, la chute des reins.

— Chante-moi quelque chose, dit-il.

Elle tour­na la tête. Le regar­da avec cette expres­sion qu’elle avait par­fois — amu­sée et grave à la fois, comme si chaque phrase de Naïm était une pièce de mon­naie qu’elle exa­mi­nait des deux côtés avant de la mettre dans sa poche.

— Tu me demandes de chan­ter dans un lit ?

— Oui.

— Les chan­teuses ne chantent pas dans les lits. Elles chantent sur scène.

— Les sou­fis chantent par­tout. Le dhi­kr n’a pas besoin de scène.

Elle sou­rit. Enfouit son visage dans l’o­reiller un ins­tant, comme pour y pui­ser quelque chose. Puis elle se redres­sa, s’as­sit en tailleur sur le lit, le drap remon­té sur ses cuisses, et elle chanta.

Pas une nou­ba. Pas un muwash­shah savant. Elle chan­ta un haw­zi — un poème d’a­mour popu­laire, en arabe algé­rien cette fois, pas en arabe clas­sique. Un poème que toutes les femmes algé­riennes connaissent, un poème de noces et de nuits, un poème qu’on chante dans les patios à la lumière des bou­gies quand les hommes sont par­tis et que les femmes res­tent entre elles.

Yâ l‑ghâli yâ l‑ghâli

Toi le pré­cieux, toi le précieux

Qal­bî m’âk râhi

Mon cœur est avec toi, là-bas

Sa voix, dans l’in­ti­mi­té de la chambre, était dif­fé­rente de sa voix de concer­tiste. Plus petite, plus nue, sans la pro­jec­tion ni la puis­sance qu’exi­geait la scène. Une voix de chambre, au sens musi­cal du terme — une voix pour les espaces clos, pour les secrets, pour les confi­dences. Le son ne rem­plis­sait pas la pièce, il la caressait.

Naïm écou­tait, le dos contre la tête de lit, les yeux fer­més. Les mots du haw­zi étaient simples — toi le pré­cieux, mon cœur est avec toi — mais dans la voix de Nes­rine, ils acqué­raient une pro­fon­deur qui dépas­sait leur sens lit­té­ral. Ce n’é­tait pas un poème d’a­mour adres­sé à un amant — ou pas seule­ment. C’é­tait un poème adres­sé à l’Al­gé­rie, à l’ab­sence, à tout ce qui est pré­cieux et loin­tain, à tout ce qu’on aime sans pou­voir le toucher.

Quand elle se tut, le silence était d’une qua­li­té par­ti­cu­lière — le silence qui suit un aveu.

— C’é­tait quoi ? demanda-t-il.

— Un haw­zi. Ma mère le chan­tait. Et la mère de ma mère. C’est un chant de femmes.

— C’est un chant d’amour.

— C’est un chant de femmes. C’est pareil.

Il ouvrit les yeux. Elle le regar­dait avec une inten­si­té qui le tra­ver­sa — pas le regard de la chan­teuse sur scène, le regard d’une femme nue dans un lit, qui vient de chan­ter pour un homme un chant que sa grand-mère chan­tait, et qui sait que ce geste-là est plus intime que tout ce qu’ils avaient fait avec leurs corps.

— Nes­rine, dit-il.

— Oui.

— Je vou­drais écrire sur toi.

— Sur moi ?

— Sur ta voix. Sur ce que ta voix fait avec les textes sou­fis. Sur la conti­nui­té entre la musique anda­louse et la mys­tique — le même réper­toire, le même voca­bu­laire, la même extase. Toi, tu es la preuve vivante de ce que j’es­saie de démon­trer dans mes livres — que l’a­mour pro­fane et l’a­mour sacré ne sont pas deux choses dif­fé­rentes. Qu’ils sont le même geste.

Elle se leva. Mar­cha jus­qu’au bal­con, nue. Le vent de mer pla­qua ses che­veux en arrière. Sa sil­houette se décou­pait dans la lumière bleu­tée de la ville — les épaules, la courbe du dos, les hanches, les jambes longues. Une sta­tue vivante, une carya­tide de chair et de souffle.

— Tu veux m’é­tu­dier, dit-elle, le dos tourné.

— Non. Je veux te comprendre.

— C’est la même chose. Tu veux me mettre dans un livre. Me trans­for­mer en objet de connais­sance. C’est ce que font les uni­ver­si­taires — ils aiment les choses et ils les classent. Ils les classent et ils les tuent.

— Ce n’est pas ce que je veux.

— Alors qu’est-ce que tu veux ?

Elle se retour­na. Son visage, dans le contre-jour, était illisible.

— Je veux res­ter, dit-il.

Le mot sor­tit avant qu’il puisse le rete­nir. Res­ter. Pas écrire, pas com­prendre, pas étu­dier. Res­ter. À Alger, dans cette chambre, près de cette femme, dans ce pays qui se sou­le­vait comme une mer.

— Tu ne peux pas res­ter, dit Nes­rine. Tu as un fils à Paris. Tu as des cours à don­ner. Tu as une vie.

— J’ai une vie qui n’en est pas une. J’ai un appar­te­ment avec des livres et un lit vide. J’ai un métier qui consiste à expli­quer l’ex­tase à des gens qui consultent leur télé­phone. J’ai un ex-femme qui me tolère et un fils qui me demande si j’ai vu des chameaux.

— Et tu vou­drais tout quit­ter pour une chan­teuse mariée qui te chante des haw­zi dans un lit d’hôtel ?

— Oui.

Elle rit. Un rire bref, presque dur, qui n’é­tait pas de la moque­rie — c’é­tait de la stu­peur. La stu­peur devant quel­qu’un qui dit la véri­té sans cal­cul, sans filet, sans la moindre conscience du ridicule.

— Tu es fou, dit-elle.

— Ibn Ara­bi dit que la folie est le pre­mier degré de la sagesse.

— Ibn Ara­bi est mort depuis huit siècles. Et il n’a jamais eu à expli­quer à un mari pétro­lier pour­quoi un uni­ver­si­taire pari­sien dort dans le lit de sa femme.

Elle revint vers le lit. S’as­sit au bord, le dos droit, les mains sur les genoux. Son visage avait chan­gé — la colère, ou ce qui y res­sem­blait, avait lais­sé place à quelque chose de plus tendre, de plus vulnérable.

— Naïm. Ce qu’on vit est beau. C’est beau parce que c’est pro­vi­soire. Parce que c’est une paren­thèse. Parce que dehors il y a le Hirak et la révo­lu­tion et la folie et la joie, et que tout ça va finir, et nous aus­si on va finir, et c’est jus­te­ment parce que ça finit que c’est beau. Tu com­prends ? C’est la même chose que le fanâ’ — l’ex­tase n’est pas un état per­ma­nent. C’est un éclair. Si tu essaies de le rete­nir, tu le détruis.

Il ne répon­dit pas. Elle avait rai­son. Encore une fois. Elle avait la sagesse des femmes qui ont appris à vivre avec les limites — les limites du corps, les limites du pays, les limites de l’a­mour. Lui, il ne connais­sait que l’ab­so­lu des textes.

— D’ac­cord, dit-il. Une parenthèse.

— Une parenthèse.

Mais quand elle l’embrassa, le bai­ser n’a­vait rien d’une paren­thèse. Il avait la pro­fon­deur et la den­si­té d’un texte qui se sait définitif.

*   *   *

Le jeu­di, le concert.

La salle Ibn Khal­doun était pleine. Huit cents per­sonnes — des mélo­manes, des vieux mes­sieurs en cos­tume qui connais­saient chaque note de chaque nou­ba par cœur, des jeunes femmes en hijab et bas­kets qui fil­maient avec leur télé­phone, des diplo­mates étran­gers invi­tés par le minis­tère de la Culture, des jour­na­listes. L’air était char­gé d’at­tente et de par­fum — les Algé­roises s’é­taient parées pour l’oc­ca­sion, et les fra­grances se mêlaient en un nuage épais, ambré, capiteux.

Naïm était assis au sep­tième rang, une place que Nes­rine lui avait réser­vée par l’in­ter­mé­diaire de l’ou­diste. Il por­tait le seul cos­tume qu’il avait empor­té — un com­plet gris anthra­cite, une che­mise blanche, pas de cra­vate. Il se sen­tait gauche, trop habillé, trop fran­çais. Autour de lui, les gens par­laient en arabe algé­rien, cette langue rapide, syn­co­pée, tru­cu­lente, truf­fée de mots fran­çais détour­nés, de for­mules otto­manes fos­si­li­sées et d’ex­pres­sions ber­bères — une langue qui était elle-même une musique, un muwash­shah populaire.

Les lumières baissèrent.

L’or­chestre prit place sur la scène — six musi­ciens, assis en demi-cercle : l’ou­diste que Naïm connais­sait, un joueur de rabâb (cette vièle à archet dont le son grin­çant et mélan­co­lique est l’âme de la musique anda­louse), un joueur de qânûn (la cithare à cordes pin­cées, dont le son cris­tal­lin tombe comme de la pluie), le joueur de der­bou­ka, un flû­tiste (nay, le roseau per­cé, le même ins­tru­ment que les sou­fis uti­lisent dans le samâ’), et un joueur de man­do­line (car la çanaa algé­roise, contrai­re­ment au malouf de Constan­tine ou de Tlem­cen, avait inté­gré la man­do­line napo­li­taine, héri­tage de la pré­sence ita­lienne en Médi­ter­ra­née — encore Moret­ti, encore l’I­ta­lie, encore ces fils invi­sibles qui reliaient les mondes).

Puis Nes­rine entra.

Elle por­tait un kara­kou — le cos­tume tra­di­tion­nel algé­rois, une veste de velours bro­dée de fils d’or, cin­trée à la taille, sur un pan­ta­lon de satin crème. Les bro­de­ries repré­sen­taient des ara­besques flo­rales — des roses, des jas­mins, des feuilles d’a­canthe — en un enche­vê­tre­ment si dense que le velours dis­pa­rais­sait presque sous l’or. Ses che­veux étaient libres, pei­gnés en arrière, les boucles domp­tées juste assez pour for­mer un halo ordon­né autour de son visage. Un khôl sombre sou­li­gnait ses yeux. À ses oreilles, des pen­den­tifs en or fili­grane oscil­laient à chaque mou­ve­ment de tête.

Elle était mécon­nais­sable. Non — elle était la même, mais révé­lée. Comme un manus­crit dont on aurait reti­ré la reliure ordi­naire pour mon­trer l’en­lu­mi­nure. La femme de la pis­cine, la femme en paréo et en lunettes de soleil, la femme nue dans la chambre 714 — c’é­tait la même femme, mais habillée de sa voix, de son art, de cinq siècles de tra­di­tion musicale.

La salle applau­dit. Nes­rine incli­na la tête — un geste bref, modeste, qui contras­tait avec la splen­deur du kara­kou. Elle prit place sur un fau­teuil au centre du demi-cercle, le micro devant elle, un verre d’eau à por­tée de main.

L’ou­diste joua le pré­lude. Les pre­mières notes du mode dhîl — la mélan­co­lie — s’é­le­vèrent dans la salle, et le silence se fit, total, mas­sif, un silence de huit cents per­sonnes qui retiennent leur souffle.

Nes­rine chanta.

Naïm avait enten­du sa voix dans le salon de répé­ti­tion, dans la chambre, au bord de la pis­cine. Mais ici, ampli­fiée par la salle, por­tée par l’or­chestre, sou­te­nue par l’at­tente fer­vente du public, la voix deve­nait autre chose. Elle deve­nait un phé­no­mène col­lec­tif — quelque chose qui ne lui appar­te­nait plus, qui appar­te­nait à tous ceux qui l’é­cou­taient, qui les reliait les uns aux autres par un fil invi­sible, comme le dhi­kr reliait les hommes de la zaouïa.

Le pro­gramme com­men­ça par la nou­ba en mode dhîl. Le msad­dar, lent et grave — la voix de Nes­rine qui posait les fon­da­tions, qui ins­tal­lait la tona­li­té, qui dérou­lait le poème avec une patience de tis­se­rande. Puis le btây­hî, un peu plus rapide, les orne­men­ta­tions qui se mul­ti­pliaient, les mélismes qui enve­lop­paient les mots comme des lianes autour d’un tronc. Puis le draj, puis le insi­raf, de plus en plus vite, de plus en plus dense, le rythme qui s’ac­cé­lé­rait, la der­bou­ka qui mar­te­lait, le nay qui gémis­sait, les cordes du qânûn qui cré­pi­taient — et au som­met, le khlâs, le mou­ve­ment final, celui où la voix de Nes­rine mon­ta dans un aigu ver­ti­gi­neux, tenu, vibrant, un son qui sem­blait ne jamais devoir finir, un fil de soie lan­cé vers le ciel, et la salle entière sus­pen­due à ce fil, huit cents poi­trines qui rete­naient l’air, et puis la note qui retom­ba, dou­ce­ment, comme un oiseau qui se pose, et le silence, et l’ex­plo­sion d’applaudissements.

Naïm applau­dis­sait aus­si, les mains en feu, les yeux brû­lants. L’homme assis à côté de lui — un vieux mon­sieur en cos­tume gris, les mains nouées par l’ar­thrite — pleu­rait en silence, les larmes cou­lant dans les rides de son visage sans qu’il songe à les essuyer.

La deuxième nou­ba fut en mode zîdân — l’a­mour. Les textes étaient ceux que Naïm connais­sait par cœur, les muwash­shah anda­lous qu’il avait tra­duits, anno­tés, com­men­tés. Mais dans la voix de Nes­rine, devant cette salle pleine, dans cette ville qui se sou­le­vait, les mots acqué­raient une dimen­sion qu’au­cune tra­duc­tion ne pou­vait rendre. Quand elle chan­tait l’a­mour m’a frap­pé et je n’ai pas de bou­clier, ce n’é­tait pas une méta­phore — c’é­tait un récit de guerre. Quand elle chan­tait ô toi qui ignores ce que l’a­mour a fait de moi, elle ne par­lait pas d’un amant — elle par­lait d’un pays, d’une his­toire, d’une bles­sure qui ne cica­trise pas.

La troi­sième nou­ba, en mode raml al-mâya, fut la plus étrange. Ce mode ancien, le plus mys­té­rieux du réper­toire anda­lou, avait quelque chose de liquide, de mou­vant, d’in­sai­sis­sable — les inter­valles étaient inha­bi­tuels, les orne­men­ta­tions impré­vi­sibles, et la voix de Nes­rine y évo­luait comme un pois­son dans l’eau sombre, appa­rais­sant et dis­pa­rais­sant, tan­gible puis fan­to­ma­tique. Le texte par­lait de la nuit, de la soli­tude, du voyage — un voya­geur qui marche dans le désert et qui voit, au loin, une lumière qui pour­rait être un mirage ou une oasis.

Quand le concert s’a­che­va, la salle se leva. Ova­tion debout. Nes­rine salua, encore et encore, les mains jointes, le visage lui­sant de sueur, le kara­kou frois­sé par deux heures de musique. Les spec­ta­teurs criaient bra­va, Allah y barek — Dieu te bénisse — et cer­tains lan­çaient du jas­min sur la scène, des brins de jas­min cueillis dans les jar­dins, qui tom­baient comme une pluie blanche sur le velours et l’or.

Naïm ne bou­gea pas de son siège. Il atten­dit que la salle se vide. Quand il ne res­ta plus que les tech­ni­ciens qui démon­taient le maté­riel et les musi­ciens qui ran­geaient leurs ins­tru­ments, il se leva et se diri­gea vers les coulisses.

Il la trou­va dans une petite loge, assise devant un miroir, en train de reti­rer ses boucles d’o­reilles. Le kara­kou était posé sur un cintre. Elle por­tait un tee-shirt gris et un pan­ta­lon de lin, les pieds nus, le khôl un peu cou­lé sous les yeux. Elle le vit dans le miroir et sourit.

— Alors ? dit-elle.

— Je n’ai pas les mots.

— Toi ? Pas de mots ? L’homme qui a écrit trois cents pages sur la séman­tique de l’ex­tase chez Ibn Arabi ?

— Oui. Cet homme-là n’a pas les mots.

Elle se retour­na sur son tabou­ret. Le regar­da. Et il vit, dans ses yeux fati­gués, brillants, cer­nés par le khôl, quelque chose qu’il n’a­vait pas vu avant — pas de la fier­té, pas de la satis­fac­tion d’ar­tiste. De la gra­ti­tude. La gra­ti­tude d’être vue — pas admi­rée, pas célé­brée, vue. Vue par quel­qu’un qui com­pre­nait ce qu’elle fai­sait avec sa voix, qui savait lire les textes qu’elle chan­tait, qui enten­dait les couches de sens sous la mélodie.

— Viens, dit-elle. On rentre à l’hôtel.

*   *   *

Ils prirent un taxi ensemble. La nuit d’Al­ger défi­lait par les vitres — les réver­bères, les enseignes, les ter­rasses de café encore ouvertes, les groupes de jeunes qui traî­naient aux car­re­fours en com­men­tant les der­nières vidéos du Hirak sur leurs télé­phones. Le chauf­feur de taxi écou­tait la radio — un débat poli­tique, des voix exci­tées qui par­laient du ven­dre­di à venir, du cin­quième man­dat que Bou­te­fli­ka vou­lait s’ac­cor­der, de la colère qui montait.

— Ven­dre­di, dit Nes­rine à voix basse, pour que le chauf­feur n’en­tende pas. Ven­dre­di, ce sera énorme.

— Tu descendras ?

Elle ne répon­dit pas tout de suite. Le taxi mon­tait vers l’Au­ras­si, les phares éclai­rant les virages ser­rés du bou­le­vard Frantz Fanon. Les jar­dins de l’hô­tel appa­rurent, ponc­tués de lanternes.

— Peut-être, dit-elle. Si tu des­cends avec moi.

Le taxi s’ar­rê­ta devant l’en­trée de l’hô­tel. Naïm paya. Ils entrèrent dans le lob­by, côte à côte, pas trop près — la dis­tance de deux per­sonnes qui se connaissent mais ne s’af­fichent pas, cette cho­ré­gra­phie invi­sible des amants clan­des­tins. Le récep­tion­niste de nuit leva les yeux, les baissa.

Dans l’as­cen­seur, seuls, elle prit sa main. Sep­tième étage. Cou­loir. Chambre 714.

Cette nuit-là, ils ne firent pas l’a­mour tout de suite. Ils res­tèrent long­temps sur le bal­con, assis par terre, ados­sés à la balus­trade, les jambes allon­gées sur les dalles. La nuit était douce. Le jas­min mon­tait en bouf­fées épaisses, presque siru­peuses. Des avions cli­gno­taient dans le ciel, en route vers Mar­seille, vers Paris, vers Istan­bul — ces lignes aériennes qui reliaient Alger au monde et qui, pen­dant la décen­nie noire, avaient été inter­rom­pues une par une, iso­lant le pays dans sa propre terreur.

— Ma grand-mère, dit Nes­rine, avait un jar­din à Bli­da. La ville des roses. Toute l’an­née, il y avait des fleurs — des roses, du jas­min, des oran­gers. Pen­dant la décen­nie noire, le jar­din a conti­nué de fleu­rir. Les bombes tom­baient, les gens mou­raient, et le jas­min fleu­ris­sait. Ma grand-mère disait : les fleurs ne connaissent pas la poli­tique.

— C’est vrai, dit Naïm. Les sou­fis disent la même chose — la beau­té est la preuve que Dieu n’a pas aban­don­né le monde.

— Ma grand-mère n’a­vait pas besoin des sou­fis pour savoir ça. Elle avait son jardin.

Ils rirent. Un rire doux, com­plice, le rire des gens qui com­mencent à se connaître — pas seule­ment leurs corps, pas seule­ment leurs his­toires, mais leur rythme, leur humour, la fré­quence exacte de leur ironie.

Puis ils ren­trèrent dans la chambre, et cette fois ils firent l’a­mour avec une len­teur qui n’é­tait plus de la décou­verte mais de la connais­sance — le btây­hî après le msad­dar, le deuxième mou­ve­ment, celui qui sait où il va parce que le pre­mier a posé le che­min. Les gestes étaient plus sûrs, les souffles mieux accor­dés, et quand Nes­rine chan­ta — un mur­mure, un filet de voix, quelques mots du haw­zi qu’elle lui avait chan­té la veille — Naïm sut que ce moment-là, cet ins­tant pré­cis où l’a­mour et la musique et le jas­min et la nuit d’Al­ger se confon­daient en une seule chose, était ce qu’Ibn Ara­bi avait cher­ché toute sa vie à décrire, et qu’au­cun livre ne décri­rait jamais.

*   *   *

À minuit, le télé­phone de Nes­rine vibra sur la table de nuit.

Sofiane.

Elle décro­cha. Naïm se leva, sor­tit sur le bal­con, fer­ma la porte vitrée der­rière lui. Il n’en­ten­dit pas les mots — juste le son de sa voix, assour­di par la vitre, un son neutre, poli, le son d’une femme qui parle à son mari. Quelques minutes. Puis le silence.

Nes­rine ouvrit la porte du balcon.

— Il arrive demain soir. Un jour plus tôt que prévu.

Naïm hocha la tête. Il regar­dait la baie. Un car­go glis­sait sur l’eau noire, ses lumières reflé­tées en colonnes tremblantes.

— D’ac­cord, dit-il.

— Demain, c’est notre der­nier jour.

— Je sais.

— Ven­dre­di, il sera là. Et ven­dre­di, c’est le Hirak.

— Je sais.

Elle s’ap­pro­cha de lui. Posa sa tête sur son épaule. Ses che­veux, défaits, lui cha­touillaient le cou. L’o­deur du jas­min et l’o­deur de sa peau se mêlaient en un par­fum unique, inou­bliable, que Naïm sut à cet ins­tant qu’il cher­che­rait pour le reste de sa vie dans chaque jar­din, dans chaque rue, dans chaque chambre d’hô­tel du monde, sans jamais le retrouver.

— Naïm, dit-elle. Ven­dre­di, je des­cen­drai dans la rue.

— Avec Sofiane ?

— Non. Avec toi.

Le mot tom­ba dans la nuit comme un jas­min sur une scène. Blanc, léger, par­fu­mé. Irréversible.

Cha­pitre 7 — Le deuxième vendredi

Ven­dre­di 1er mars 2019

Le matin se leva sur la baie comme un rideau qu’on tire lentement.

Naïm était debout à six heures. Il n’a­vait presque pas dor­mi — non pas à cause de l’an­goisse, mais à cause d’une exci­ta­tion étrange, lumi­neuse, qui res­sem­blait à la fièvre sans en être une. Il avait pas­sé la nuit seul dans la chambre 714 — Nes­rine était ren­trée chez elle la veille, pré­pa­rer l’ap­par­te­ment pour le retour de Sofiane. En la quit­tant dans le lob­by, ils ne s’é­taient pas embras­sés. Elle avait dit demain, devant l’hô­tel, à dix heures, et elle était par­tie dans la nuit.

Il prit une douche longue, brû­lante. S’ha­billa sim­ple­ment — un jean, un tee-shirt blanc, des bas­kets. Pas de cos­tume, pas de che­mise, pas de livre dans le sac. Aujourd’­hui il ne serait pas l’u­ni­ver­si­taire. Il ne serait pas le cher­cheur, le spé­cia­liste, l’homme au Moles­kine. Il serait un homme dans une foule, un corps par­mi les corps, un Algé­rien par­mi les Algériens.

Il des­cen­dit prendre le petit-déjeu­ner dans la salle du res­tau­rant. Le buf­fet était le même que d’ha­bi­tude — les vien­noi­se­ries, les œufs, le café, le pain rond — mais l’at­mo­sphère avait chan­gé. Les ser­veurs chu­cho­taient entre eux. Le récep­tion­niste consul­tait son télé­phone avec une fré­quence inha­bi­tuelle. L’hô­tel tout entier sem­blait vibrer d’une ten­sion sou­ter­raine, comme un ins­tru­ment dont on aurait trop ten­du les cordes.

Par la baie vitrée, Naïm vit la ville. Alger la Blanche, éta­gée sur ses col­lines, des­cen­dant vers la mer en cas­cades de ter­rasses et de mina­rets. La lumière du matin était pure, lavée, sans l’é­pais­seur de la cha­leur qui vien­drait plus tard. Et dans les rues, déjà, des sil­houettes se met­taient en mou­ve­ment — des gens qui mar­chaient dans la même direc­tion, vers le centre, vers la Grande Poste, vers la Place Audin, vers les artères prin­ci­pales. Des dra­peaux algé­riens appa­rais­saient aux bal­cons, aux fenêtres, aux rétro­vi­seurs des voi­tures. Le vert et le blanc et le rouge du crois­sant — par­tout, comme une flo­rai­son spontanée.

À neuf heures, il sor­tit de l’hô­tel. L’air du matin avait cette fraî­cheur vivi­fiante des matins médi­ter­ra­néens de fin d’hi­ver — le soleil chauf­fait déjà mais l’ombre res­tait fraîche, et la brise de mer appor­tait une odeur d’iode et d’algues qui se mêlait au jas­min des jar­dins. Les buis­sons de l’Au­ras­si étaient en pleine flo­rai­son — le galant de nuit, qui avait don­né tout son par­fum pen­dant la nuit, refer­mait len­te­ment ses pétales dans la lumière du jour, comme un amant qui se rha­bille au matin.

Il atten­dit devant l’en­trée de l’hô­tel, debout sur le trot­toir du bou­le­vard Frantz Fanon, les mains dans les poches. Le tra­fic était plus dense que d’ha­bi­tude — des voi­tures klaxon­naient, des bus pas­saient bon­dés, des taxis refu­saient des courses. La ville conver­geait vers son propre centre comme un cœur qui se contracte.

À dix heures, un taxi s’ar­rê­ta. Nes­rine en descendit.

Elle por­tait un jean, des bas­kets blanches, un blou­son en cuir brun sur un tee-shirt clair. Les che­veux libres, les boucles sou­le­vées par le vent. Pas de maquillage. Pas de bijoux. Pas de kara­kou, pas de velours, pas d’or. Elle était la femme de la pis­cine — celle que per­sonne ne reconnaissait.

— Bon­jour, dit-elle.

— Bon­jour.

— Tu es prêt ?

— Je suis prêt.

Elle sou­rit. Le vrai sou­rire, celui de la fos­sette. Et dans ses yeux, quelque chose que Naïm n’a­vait pas vu avant — de la joie. Pas du bon­heur, pas de la satis­fac­tion — de la joie. Cette joie brute, enfan­tine, ani­male, qui pré­cède les grandes choses, qui dit je suis vivante et le monde est immense et aujourd’­hui tout est pos­sible.

Ils des­cen­dirent vers le centre-ville à pied.

*   *   *

Ce qu’ils virent, en des­cen­dant du Pla­teau des Taga­rins vers la rue Didouche Mou­rad, aucun mot ne pou­vait le contenir.

La ville était deve­nue une marée.

Des cen­taines de mil­liers de per­sonnes — peut-être un mil­lion, peut-être plus, les esti­ma­tions varie­raient pen­dant des semaines — rem­plis­saient les rues d’Al­ger d’un bord à l’autre, comme un fleuve qui aurait débor­dé de son lit et inon­dé la ville entière. Des rues que Naïm avait par­cou­rues en taxi quelques jours plus tôt, à moi­tié vides, tra­ver­sées par des chats et des motos, étaient main­te­nant des fleuves humains, des tor­rents de visages, de dra­peaux, de voix.

Et ces voix. Ces voix.

Elles chan­taient. Pas les chants de guerre, pas les slo­gans hai­neux, pas les cris de colère qu’on asso­cie aux révo­lu­tions — des chants. Des chants d’une beau­té et d’une inven­ti­vi­té stu­pé­fiantes, com­po­sés par des jeunes de vingt ans qui n’a­vaient jamais connu d’autre régime que celui de Bou­te­fli­ka, et qui trans­for­maient les hymnes de stade en hymnes de liber­té. Yet­na­haw ga’Qu’ils dégagent tous — scan­dé en rythme, sur une mélo­die qui emprun­tait au raï, au chaâ­bi, au rap, à tout ce que la rue algé­rienne avait inven­té en trente ans de silence.

Nes­rine sai­sit la main de Naïm. Ils entrèrent dans la foule.

C’é­tait comme entrer dans un corps. La den­si­té humaine les absor­ba immé­dia­te­ment — on ne mar­chait plus, on était por­té, sou­le­vé, dépla­cé par le mou­ve­ment col­lec­tif, ce mou­ve­ment lent et irré­sis­tible des grandes foules qui avancent sans qu’au­cun indi­vi­du décide de la direc­tion. Les corps se tou­chaient — des épaules, des bras, des dos — et ce contact, dans un pays où le contact entre hommes et femmes dans l’es­pace public est codi­fié, mesu­ré, sur­veillé, avait quelque chose de révo­lu­tion­naire en soi. Les femmes mar­chaient au pre­mier rang. Des femmes voi­lées à côté de femmes en che­veux, des grand-mères en haïk à côté de jeunes filles en jean, et per­sonne ne regar­dait, per­sonne ne jugeait, parce que la foule avait dis­sous les caté­go­ries, les hié­rar­chies, les frontières.

Les fron­tières.

Naïm sen­tit ce qu’il avait sen­ti dans la zaouïa — mais mul­ti­plié par un mil­lion. Le fanâ’, l’a­néan­tis­se­ment du moi, mais pas dans la soli­tude du cercle mys­tique — dans la com­mu­nion de la rue. Il n’é­tait plus Naïm Khe­li­fi, Fran­co-Algé­rien, uni­ver­si­taire, divor­cé, amou­reux. Il était la foule. Il était le cri. Il était le chant.

Nes­rine mar­chait à côté de lui, la main dans la sienne, et elle chan­tait. Pas comme sur scène — elle chan­tait avec les autres, sa voix mêlée aux mil­liers de voix, indis­cer­nable, noyée dans le tor­rent sonore. La grande chan­teuse de la çanaa algé­roise chan­tait des chants de stade avec des gamins de vingt ans, et sa voix, cette voix sublime qui avait fait pleu­rer huit cents per­sonnes la veille dans la salle Ibn Khal­doun, se fon­dait dans la voix du peuple comme un ruis­seau se fond dans la mer.

Ils remon­tèrent Didouche Mou­rad. La Grande Poste appa­rut — ce bâti­ment néo-mau­resque, blanc et ocre, avec ses arcades et ses colonnes, qui était deve­nu le sym­bole du Hirak, le point de ral­lie­ment, la Bas­tille algé­rienne. La place devant la Grande Poste était noire de monde. Des gens étaient mon­tés sur les réver­bères, sur les abri­bus, sur les toits des voi­tures. Des dra­peaux immenses flot­taient au-des­sus de la foule — le dra­peau algé­rien, mais aus­si le dra­peau ama­zigh, bleu et vert avec le yaz rouge, ce signe ber­bère mil­lé­naire qui reve­nait au grand jour après des décen­nies de marginalisation.

Naïm pleu­rait.

Il ne s’en ren­dait pas compte. Les larmes cou­laient sur ses joues et se mêlaient à la sueur, et le vent les séchait, et d’autres venaient. Ce n’é­taient pas des larmes de tris­tesse — c’é­taient des larmes de quelque chose qui n’a pas de nom en fran­çais, quelque chose qui est à mi-che­min entre la joie et le deuil, entre l’é­mer­veille­ment et la ter­reur, entre l’es­poir et la mémoire. Il pleu­rait pour son père qui était à Lyon devant sa télé­vi­sion, pour sa mère qui ne reve­nait plus, pour les trente-cinq ans d’ab­sence qui s’ef­fon­draient d’un coup dans cette foule qui le por­tait, lui, le fils per­du, le Fran­co-Algé­rien qui ne savait pas à quel pays il appar­te­nait — et qui décou­vrait, à qua­rante-trois ans, au milieu d’un mil­lion de per­sonnes, que ce pays le récla­mait encore, que ce pays ne l’a­vait jamais lâché.

Nes­rine vit ses larmes. Elle ne dit rien. Elle ser­ra sa main plus fort. Puis elle fit quelque chose d’i­nat­ten­du — elle posa sa tête sur son épaule, là, dans la foule, à décou­vert, en plein jour. La chan­teuse célèbre, la femme mariée, la femme visible — elle posa sa tête sur l’é­paule d’un homme qui n’é­tait pas son mari, au milieu d’un mil­lion de per­sonnes, et per­sonne ne regar­da, parce que la révo­lu­tion avait sus­pen­du les lois ordi­naires du regard.

Ils mar­chèrent encore. Place Audin, rue Lar­bi Ben M’hi­di, les esca­liers qui des­cen­daient vers la mer. La foule était par­tout, inépui­sable, joyeuse, paci­fique. Des gens dis­tri­buaient de l’eau, des dattes, des mor­ceaux de pain. Des secou­ristes béné­voles por­taient des gilets orange. Des familles entières mar­chaient — le père, la mère, les enfants sur les épaules, les grands-parents qui sui­vaient à leur rythme. Une vieille femme en haïk blanc avan­çait au bras de son petit-fils, et sur le haïk, au feutre noir, quel­qu’un avait écrit : J’ai sur­vé­cu à la décen­nie noire. Je ne mour­rai pas sous Bouteflika.

Nes­rine s’ar­rê­ta devant cette femme. La regar­da. La vieille femme la recon­nut — un éclair pas­sa dans ses yeux fati­gués, un éclair de reconnaissance.

— Nes­rine bent Sah­raoui, dit la vieille femme. Chan­tez pour nous, ma fille.

Nes­rine secoua la tête, sou­rit, embras­sa les mains de la vieille femme. Pas aujourd’­hui, khal­ti, dit-elle. Aujourd’­hui, c’est vous qui chantez.

*   *   *

Ils mar­chèrent jus­qu’à l’épuisement.

Le soleil était au zénith, la cha­leur avait mon­té, et la foule ne dimi­nuait pas — elle gros­sis­sait encore, ali­men­tée par les bus qui déver­saient des mani­fes­tants venus de Bli­da, de Bou­mer­dès, de Tizi Ouzou, de toutes les villes de la Mitid­ja et de la Kaby­lie. Alger absor­bait tout, digé­rait tout, trans­for­mait tout en chant.

À un moment, dans une rue dont Naïm ne retint pas le nom, un groupe de jeunes enton­na un chant dif­fé­rent — pas un slo­gan, pas un hymne de stade. Un madîh, un chant reli­gieux, un de ces poèmes sou­fis qu’on chante dans les zaouïas, ces poèmes qui louent le Pro­phète et qui disent que l’a­mour de Dieu passe par l’a­mour du pro­chain. Le chant se pro­pa­gea dans la foule comme une onde — d’a­bord quelques voix, puis des dizaines, puis des cen­taines, et bien­tôt une rue entière chan­tait un madîh sou­fi en mar­chant vers la Grande Poste, et le son était celui d’un hadra à ciel ouvert, un samâ’ géant, une prière col­lec­tive qui ne s’a­dres­sait à per­sonne d’autre qu’à la vie elle-même.

Naïm s’ar­rê­ta de mar­cher. Il écou­ta. Le madîh mon­tait dans l’air chaud, mêlé aux klaxons, aux sif­flets, aux youyous des femmes — ce cri aigu, vibrant, ances­tral, que les Algé­riennes lancent dans les mariages et les fêtes, ce cri qui est un chant et un défi, une joie et un rugis­se­ment. Et tout cela — le madîh, les youyous, les slo­gans, les chants de stade, le bruit des pas sur l’as­phalte — tout cela for­mait une musique, une musique qui n’a­vait été com­po­sée par per­sonne et qui était la plus grande com­po­si­tion que Naïm ait jamais entendue.

Il se tour­na vers Nes­rine. Elle pleu­rait. Sans bruit, sans gri­mace, les larmes cou­laient sur ses joues comme elles avaient cou­lé sur les siennes une heure plus tôt. Elle pleu­rait parce qu’elle avait qua­rante ans de ter­reur dans le ventre et que cette ter­reur, en cet ins­tant, dans cette foule, sous ce soleil, fon­dait. Elle pleu­rait parce qu’elle avait dit je n’ai pas le cou­rage de la rue et qu’elle était dans la rue. Elle pleu­rait parce que la vieille femme en haïk l’a­vait recon­nue et lui avait dit chan­tez pour nous, et qu’elle avait refu­sé, et que ce refus était le geste le plus juste qu’elle ait jamais fait — parce qu’au­jourd’­hui, per­sonne ne chan­tait pour per­sonne. Tout le monde chan­tait ensemble.

Naïm la prit dans ses bras. En plein jour, au milieu de la foule, sous le soleil d’Al­ger, il la ser­ra contre lui, et elle enfouit son visage dans son cou, et ses che­veux — les boucles noires, les fri­sot­tis qui sen­taient le jas­min et l’huile d’ar­gan — lui cares­sèrent le visage, et il fer­ma les yeux, et le monde fut par­fait pen­dant une seconde, une seule seconde, une seconde qui conte­nait tout.

*   *   *

Ils remon­tèrent vers l’Au­ras­si en fin d’a­près-midi, épui­sés, assoif­fés, les pieds en feu.

Le bou­le­vard Frantz Fanon retrou­vait son calme — la foule refluait vers les quar­tiers, vers les bus, vers les taxis. Des papiers traî­naient dans les rues, des bou­teilles d’eau vides, des dra­peaux oubliés. Les éboueurs com­men­çaient déjà à net­toyer — le Hirak avait ceci de mira­cu­leux qu’il net­toyait der­rière lui, les mani­fes­tants ramas­saient leurs déchets, un peuple qui se sou­lève et qui balaie, une révo­lu­tion avec des sacs-poubelle.

Dans les jar­dins en ter­rasse de l’hô­tel, le jas­min avait rou­vert ses pétales. Le soir appro­chait, et la fleur impu­dique recom­men­çait son tra­vail noc­turne — exha­ler dans l’obs­cu­ri­té nais­sante le par­fum qu’elle rete­nait depuis l’aube. L’air était doux, épais, presque palpable.

Ils s’as­sirent sur un banc des jar­dins, face à la baie. La mer, au loin, cap­tait les der­nières lueurs du soleil et les trans­for­mait en une nappe d’or liquide. Les car­gos étaient immo­biles, comme tou­jours, petites formes noires décou­pées sur l’ho­ri­zon lumineux.

— Sofiane arrive ce soir, dit Nesrine.

— Je sais.

— À vingt et une heures. Le vol de Has­si Messaoud.

— Je sais.

Ils res­tèrent un moment en silence. Le silence n’é­tait pas triste — il était plein, satu­ré de tout ce qu’ils avaient vécu, de la foule, des chants, des larmes, de la cha­leur, des corps qui s’é­taient tou­chés dans la lumière du jour.

— Tu pars quand ? demanda-t-elle.

— Mon billet est pour dimanche.

— Dimanche.

— Oui.

— C’est dans deux jours.

— Oui.

Elle prit sa main. La ser­ra. Ses doigts étaient chauds, un peu rugueux — la peau des­sé­chée par le soleil et la marche, la peau d’une femme qui venait de tra­ver­ser un mil­lion de per­sonnes en tenant la main d’un homme.

— Naïm. Écoute-moi. Ce qu’on a vécu cette semaine — toi et moi, la pis­cine, la Cas­bah, la chambre, le concert, et aujourd’­hui, la rue — c’est la chose la plus vraie qui me soit arri­vée depuis des années. Peut-être depuis tou­jours. Ne le gâche pas en essayant de le prolonger.

— Je ne veux pas le pro­lon­ger. Je veux le recommencer.

Elle sou­rit. Pas le demi-sou­rire de biais, pas le sou­rire entier avec la fos­sette. Un sou­rire nou­veau, qu’il ne connais­sait pas encore — un sou­rire de femme qui accepte quelque chose qu’elle avait refu­sé toute sa vie. Un sou­rire de red­di­tion heureuse.

— Alors reviens, dit-elle.

— Je reviendrai.

— Reviens pour le jas­min. Reviens pour la pis­cine. Reviens pour la biblio­thèque et les manus­crits et la vieille Fari­da qui croit que tu vas sau­ver le sou­fisme algé­rien à toi tout seul. Reviens pour la Cas­bah et les esca­liers et les figues sèches. Reviens pour les nou­bas. Reviens pour le Hirak. Reviens pour Alger.

Elle mar­qua une pause. Le jas­min embau­mait. Le muez­zin du magh­reb com­men­ça son appel quelque part dans la ville — cette voix soli­taire, lan­cée dans le cré­pus­cule, qui disait venez à la prière, venez au bon­heur.

— Et reviens pour moi, dit-elle.

Naïm por­ta sa main à ses lèvres. Embras­sa ses doigts, un par un — le pouce, l’in­dex, le majeur, l’an­nu­laire, l’au­ri­cu­laire. Cinq doigts, cinq bai­sers, cinq promesses.

— Je reviens, dit-il. Pour tout. Pour toi. Pour tout ce que je n’ai pas su aimer pen­dant qua­rante-trois ans et que j’ai trou­vé en une semaine dans un hôtel au-des­sus de la mer.

Elle se pen­cha vers lui et l’embrassa. Un bai­ser long, pro­fond, grave — pas le bai­ser de la décou­verte ni le bai­ser du désir. Le bai­ser de la pro­messe. Le bai­ser qui dit je serai là quand tu revien­dras, qui dit ce n’est pas un adieu, qui dit le galant de nuit referme ses pétales au matin mais il les rouvre chaque soir.

*   *   *

Ils se sépa­rèrent dans le lobby.

Elle par­tait — l’ap­par­te­ment à Hydra, le retour de Sofiane, la vie qui repre­nait ses droits. Lui res­tait — la chambre 714, le Moles­kine, le bal­con, deux nuits encore dans cet hôtel qui avait été construit par un fas­ciste ita­lien et un archi­tecte égyp­tien pour accueillir les révo­lu­tions du monde, et qui avait accueilli la sienne, la plus petite, la plus intime, la plus absolue.

— Nes­rine.

— Oui.

— L’a­mour est ma reli­gion et ma foi.

Elle rit. Un rire clair, lumi­neux, qui réson­na dans le lob­by de marbre et fit lever les yeux du récep­tion­niste de nuit.

— Ibn Ara­bi, dit-elle.

— Ibn Arabi.

— Bon­soir, Naïm.

— Bon­soir, Nesrine.

Elle sor­tit. Le taxi l’a­va­la. Les feux arrière dis­pa­rurent dans le crépuscule.

*   *   *

Naïm mon­ta dans sa chambre. Ouvrit le bal­con. S’ac­cou­da à la balus­trade de verre.

La baie d’Al­ger s’of­frait une der­nière fois — l’im­men­si­té de la mer, les lumières de la ville qui s’al­lu­maient une à une comme les étoiles d’une constel­la­tion ter­restre, les mina­rets illu­mi­nés, les phares du port, la Cas­bah qui s’en­fon­çait dans la nuit en gar­dant ses secrets. Le ciel virait du mauve au noir, et les pre­mières étoiles appa­rais­saient — les mêmes étoiles qu’Ibn Ara­bi avait regar­dées il y a huit cents ans, les mêmes étoiles que les marins phé­ni­ciens avaient sui­vies pour fon­der cette ville, les mêmes étoiles que les mani­fes­tants avaient vues en levant la tête, cet après-midi, entre deux chants.

Le jas­min mon­ta. Le galant de nuit ouvrait ses pétales dans les jar­dins en ter­rasse, et son par­fum s’é­le­vait dans l’air du soir avec la fidé­li­té d’une prière — chaque soir, sans excep­tion, depuis des années, depuis des siècles peut-être, cette fleur accom­plis­sait le même geste, la même offrande, le même don de soi dans l’obs­cu­ri­té. Les sou­fis appe­laient cela la ‘ubû­diyya — la ser­vi­tude amou­reuse, le geste de celui qui donne sans comp­ter, sans attendre de retour, parce que don­ner est sa nature, comme embau­mer est la nature du jasmin.

Le muez­zin chan­tait. Pas le muez­zin d’un seul mina­ret — plu­sieurs muez­zins, depuis plu­sieurs mos­quées, leurs voix se croi­sant, se super­po­sant, se répon­dant d’un bout à l’autre de la ville en un canon invo­lon­taire, une poly­pho­nie sacrée que per­sonne ne diri­geait mais qui s’ac­cor­dait mys­té­rieu­se­ment, comme le Hirak s’ac­cor­dait, comme l’a­mour s’ac­cor­dait, comme tout s’ac­cor­dait quand on ces­sait de vou­loir diri­ger et qu’on lais­sait les choses advenir.

Naïm n’ou­vrit pas le Moles­kine. Il n’ou­vrit pas Ibn Ara­bi. Il n’é­cri­vit rien, ne lut rien, ne pen­sa rien.

Il res­pi­ra.

Il res­pi­ra le jas­min, le sel, la nuit, Alger, la mémoire de la peau de Nes­rine, la rumeur d’un peuple qui venait de mar­cher, la vibra­tion d’une ville qui ne dor­mi­rait pas, la pro­messe d’un retour, la cer­ti­tude douce et ter­rible que l’a­mour était exac­te­ment ce que les sou­fis avaient tou­jours dit — non pas un sen­ti­ment, non pas un état, mais un lieu. Un lieu où l’on revient. Un lieu qui vous attend. Un lieu qui exhale dans la nuit son par­fum le plus pro­fond, le plus fidèle, le plus impu­dique, quand tout le reste s’endort.

Il res­ta long­temps sur le bal­con, immo­bile, le visage tour­né vers la mer.

Puis le muez­zin se tut, et le silence d’Al­ger — ce silence qui n’est jamais tout à fait un silence, qui est tou­jours tra­ver­sé d’un klaxon loin­tain, d’un chien qui aboie, d’un rire d’en­fant, d’une porte qui claque — le silence d’Al­ger l’en­ve­lop­pa, et le jas­min, fidèle, entê­tant, impu­dique, mon­ta jus­qu’à lui dans la nuit tiède, et il sut qu’il reviendrait.

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Cha­pitre 3 — Les jardins

Dimanche 24 février 2019

Elle l’ap­pe­la le len­de­main matin.

Il n’a­vait pas don­né son numé­ro. Elle l’a­vait deman­dé à la récep­tion, avec cette auto­ri­té natu­relle des femmes connues à qui les concierges ne refusent rien. Le télé­phone de la chambre son­na à huit heures et demie, un son grêle, ana­chro­nique — qui uti­lise encore le télé­phone fixe d’une chambre d’hô­tel ? — et quand il décro­cha, la voix dit simplement :

— Habillez-vous léger. Je vous emmène dans la ville.

Il ne pen­sa pas à refu­ser. Il ne pen­sa à rien. Il se dou­cha, enfi­la un pan­ta­lon de toile et un polo, glis­sa le Moles­kine dans sa poche arrière, et descendit.

Elle l’at­ten­dait dans le lob­by, debout devant les portes vitrées, le soleil du matin dans le dos. Elle por­tait une robe longue, fluide, cou­leur safran, qui lais­sait ses bras nus et tom­bait jus­qu’aux che­villes. Les che­veux étaient noués en un chi­gnon approxi­ma­tif dont s’é­chap­paient, comme tou­jours, des mèches bou­clées qui fri­sot­taient sur ses tempes. Des san­dales plates, un sac en ban­dou­lière, des lunettes de soleil rondes rele­vées sur le front. Pas de maquillage visible, ou si peu qu’on ne le dis­tin­guait pas de la peau elle-même.

— Bon­jour, dit Naïm.

— Bon­jour. Vous avez mangé ?

— Un café.

— C’est insuf­fi­sant. On com­mence par le petit-déjeuner.

*   *   *

Elle le condui­sit à pied jus­qu’à un café de la rue Lar­bi Ben M’hi­di, à quinze minutes de l’hô­tel en des­cen­dant vers le centre. Le café s’ap­pe­lait Le Tan­ton­ville — un nom d’un autre âge, ves­tige de la période colo­niale, que per­sonne n’a­vait jugé bon de chan­ger, soit par indif­fé­rence, soit par cette forme d’hu­mour algé­rien qui consiste à gar­der les traces du pas­sé en les vidant de leur substance.

L’in­té­rieur était sombre, frais, meu­blé de tables en for­mi­ca et de chaises en skaï brun. Des hommes buvaient du café en lisant des jour­naux. L’o­deur — café fort, tabac refroi­di, eau de fleur d’o­ran­ger — était si dense qu’on pou­vait la mâcher.

Nes­rine com­man­da pour deux. Deux cafés noirs, un mse­men — cette crêpe feuille­tée, car­rée, crous­tillante et molle à la fois, qu’on déchire avec les doigts et qu’on trempe dans du miel. Des bei­gnets souf­flés qu’on appelle sfenj, dorés, chauds, sau­pou­drés de sucre. Du pain, du beurre, de la confi­ture de figues.

— Man­gez, dit-elle. On va beau­coup marcher.

Naïm man­gea. Le mse­men avait un goût de beurre rance et de semoule grillée qui était le goût même de l’en­fance — pas son enfance à lui, pas exac­te­ment, mais l’en­fance géné­rique de tous ceux qui ont gran­di dans une cui­sine algé­rienne, cette enfance qui est un patri­moine col­lec­tif, une mémoire par­ta­gée. Il fer­ma les yeux en mâchant.

— Ça va ? deman­da Nesrine.

— Le goût.

— Quoi, le goût ?

— C’est le goût d’a­vant. De quand j’é­tais petit. Ma mère fai­sait ça le matin, avec du café au lait.

Elle le regar­da par-des­sus sa tasse, et il y eut dans ce regard quelque chose de tendre — pas de la pitié, pas de la com­pas­sion, mais cette recon­nais­sance ins­tan­ta­née que pro­duisent les sou­ve­nirs par­ta­gés. Elle aus­si avait man­gé ça. Toutes les mères algé­riennes fai­saient ça.

— Votre mère est…

— À Lyon. Elle a soixante-dix ans. Elle ne revient plus.

— Mon père non plus ne reve­nait pas, dit Nes­rine. Quand il est par­ti en France, dans les années soixante-dix, il disait je reviens dans un an. Il n’est jamais reve­nu. C’est ma mère qui l’a éle­vée seule, ici, avec trois enfants.

— Il est…

— Mort. À Mar­seille. En 2004. On l’a enter­ré à Alger. C’est la seule fois où il est revenu.

Elle dit cela sans amer­tume appa­rente, avec la conci­sion des gens qui ont fait le deuil des expli­ca­tions. Naïm recon­nut dans cette his­toire une variante de la sienne — l’Al­gé­rie était pleine de ces his­toires, ces tra­jec­toires cas­sées par la migra­tion, ces familles fen­dues en deux par la Méditerranée.

Ils sor­tirent du café. La lumière était déjà forte, ce soleil de février qui chauffe la peau sans brû­ler, un soleil de caresse. La rue Lar­bi Ben M’hi­di des­cen­dait vers la mer en une pers­pec­tive rec­ti­ligne bor­dée d’im­meubles hauss­man­niens — car Alger, dans son centre, res­sem­blait à Paris, ou à Mar­seille, ou à un rêve fran­çais trans­plan­té sous le ciel d’A­frique, avec ses bal­cons en fer for­gé, ses per­siennes, ses façades cra­que­lées où le cré­pi tom­bait par plaques, révé­lant la pierre blonde dessous.

— Par là, dit Nesrine.

*   *   *

Ils mar­chèrent.

Elle lui fit des­cendre les esca­liers de la rue Arez­ki Abri, ces esca­liers ver­ti­gi­neux qui plon­geaient du centre-ville vers la mer en cou­pant à tra­vers les quar­tiers comme des entailles dans la chair de la ville. Les marches étaient inégales, usées, par­fois dan­ge­reuses. Des chats dor­maient dans les recoins. Du linge séchait entre les façades, for­mant des voûtes de tis­su mul­ti­co­lore — des draps blancs, des robes d’en­fants, des ser­viettes éponge — une archi­tec­ture tex­tile qui dou­blait l’ar­chi­tec­ture de pierre.

Puis ils entrèrent dans la Casbah.

Naïm avait lu des choses sur la Cas­bah. Il avait vu des pho­tos, des docu­men­taires, le film de Pon­te­cor­vo. Mais rien ne l’a­vait pré­pa­ré à la réa­li­té de ce laby­rinthe — les ruelles si étroites que deux per­sonnes ne pou­vaient y mar­cher de front, les mai­sons pen­chées les unes vers les autres comme des vieilles femmes qui se confient des secrets, les voûtes qui enjam­baient les pas­sages dans une obs­cu­ri­té fraîche, les cours inté­rieures qu’on devi­nait der­rière des portes clouées de bronze — les fameux daq­daq, ces heur­toirs dont le res­tau­rant de l’hô­tel por­tait le nom.

L’o­deur chan­gea. Ce n’é­tait plus le café et le tabac de la ville basse. C’é­tait une odeur com­po­site, feuille­tée — le jas­min des cours inté­rieures, le thym sau­vage qui pous­sait entre les pierres, le pain qui cui­sait quelque part, la les­sive, le bois de cèdre des mou­cha­ra­biehs anciens, et des­sous, en fond, cette odeur miné­rale et humide des vieux murs qui suintent, des murs qui ont cinq cents ans et qui portent dans leur mor­tier la mémoire des Otto­mans, des Bar­ba­resques, des Fran­çais, des com­bat­tants du FLN qui s’y étaient cachés pen­dant la Bataille d’Alger.

Nes­rine mar­chait devant. Elle connais­sait le che­min comme on connaît son propre corps — ins­tinc­ti­ve­ment, sans y pen­ser. Elle tour­nait dans les ruelles sans hési­ter, emprun­tait des pas­sages qu’au­cun plan ne signa­lait, levait la main pour saluer une vieille femme à une fenêtre, échan­geait trois mots en arabe algé­rien avec un gamin qui pas­sait en courant.

— Ici, dit-elle en s’ar­rê­tant devant une maison.

La façade était celle d’un palais en ruine. La porte — immense, clouée, peinte d’un bleu déla­vé — por­tait un heur­toir en forme de main de Fat­ma, pati­né par les siècles. Au-des­sus, un arc outre­pas­sé enca­drait une ins­crip­tion en arabe que Naïm déchif­fra lentement :

Celui qui entre ici est béni. Celui qui sort d’i­ci est béni.

— Dar Mus­ta­pha Pacha, dit Nes­rine. Dix-hui­tième siècle. C’est un musée, main­te­nant. Mais avant c’é­tait la mai­son d’un pacha otto­man. Entrez.

L’in­té­rieur était une cour car­rée, entou­rée de colonnes en marbre blanc, avec une fon­taine au centre qui ne cou­lait plus. Les murs étaient recou­verts de zel­liges — des tes­selles de faïence peintes à la main, bleues, vertes, jaunes, blanches, assem­blées en motifs géo­mé­triques d’une com­plexi­té hyp­no­tique. Le pla­fond du pre­mier étage, en bois de cèdre sculp­té, pro­je­tait des ombres den­te­lées sur le sol de marbre.

Naïm leva les yeux. Les gale­ries du pre­mier étage, avec leurs arcs bri­sés et leurs balus­trades ajou­rées, don­naient sur la cour comme les loges d’un théâtre. Autre­fois, les femmes de la mai­son regar­daient d’en haut les visi­teurs sans être vues. La même archi­tec­ture que les mou­cha­ra­biehs — voir sans être vue, entendre sans être enten­due. La géo­mé­trie du secret.

— C’est ici que les femmes vivaient, dit Nes­rine. En haut. Elles ne des­cen­daient jamais dans la cour quand il y avait des invi­tés. Elles regar­daient à tra­vers le mou­cha­ra­bieh. Elles enten­daient tout, voyaient tout, mais n’exis­taient pas.

— Comme vous, dit Naïm. Quand vous regar­dez le Hirak depuis le bal­con de l’Aurassi.

Elle le dévi­sa­gea. La com­pa­rai­son était ris­quée, il le savait — com­pa­rer une femme libre, artiste, célèbre, aux recluses d’un harem otto­man. Mais elle ne se vexa pas. Elle pen­cha la tête, consi­dé­ra l’idée.

— Peut-être, dit-elle. Peut-être que l’Au­ras­si est mon moucharabieh.

Ils res­tèrent long­temps dans la cour. Naïm pho­to­gra­phia les zel­liges, le pla­fond, les colonnes. Nes­rine s’as­sit au bord de la fon­taine sèche et le regar­da faire, les mains posées de part et d’autre d’elle sur la mar­gelle de marbre, les jambes allon­gées, la robe safran éta­lée autour d’elle comme une corolle.

Dans cette lumière, dans cette cour, elle res­sem­blait à une minia­ture per­sane — ces pein­tures où les femmes sont assises dans des jar­dins géo­mé­triques, entou­rées de fleurs et de cal­li­gra­phies, avec une immo­bi­li­té qui est le contraire de l’i­ner­tie, qui est de la plé­ni­tude com­pri­mée, de l’éner­gie en attente.

*   *   *

Ils reprirent leur marche. Plus pro­fond dans la Cas­bah, là où les tou­ristes ne vont pas — les ruelles qui s’ef­fondrent, les mai­sons dont la moi­tié du toit s’est écrou­lée, les étais de bois qui sou­tiennent des murs condam­nés. Des familles vivaient encore là, der­rière des rideaux de plas­tique, dans des pièces aux pla­fonds effon­drés où les fresques otto­manes appa­rais­saient sous le plâtre comme des os sous la peau.

— C’est ça, la Cas­bah, dit Nes­rine. Pas le décor de carte pos­tale. Ça.

Un enfant sor­tit d’une porte et leur offrit des figues sèches dans un cor­net de papier jour­nal. Nes­rine en prit une, la por­ta à sa bouche. Naïm l’i­mi­ta. La figue était sucrée, dense, gra­nu­leuse — le goût concen­tré d’un été entier.

— Pen­dant la décen­nie noire, dit Nes­rine, et sa voix chan­gea — plus basse, plus lente, comme si les mots devaient être mesu­rés — pen­dant la décen­nie noire, les gens évi­taient la Cas­bah. C’é­tait deve­nu dan­ge­reux. Les groupes armés s’y cachaient, les mili­taires fai­saient des des­centes la nuit. Des gens dis­pa­rais­saient. Pas des gens qu’on voit à la télé­vi­sion — des gens nor­maux. Le voi­sin. Le cou­sin. Le boulanger.

— Vous aviez quel âge ?

— Quinze ans quand ça a com­men­cé. Dix-sept quand c’é­tait le pire. J’ai gran­di avec le couvre-feu, les bar­rages, la peur au ventre quand mon frère ne ren­trait pas à l’heure.

Elle s’ar­rê­ta devant une mai­son dont la porte bleue était murée.

— Un jour­na­liste vivait ici. Un type brillant, drôle, qui écri­vait des chro­niques dans El Watan. Ils l’ont tué devant sa femme, un matin, en bas de chez lui. Trois balles. Je le connaissais.

Naïm ne dit rien. Que peut-on dire ? Il était à Lyon à cette époque, ado­les­cent, il regar­dait la guerre civile algé­rienne sur TF1 entre deux cours de maths, et l’Al­gé­rie était un pays abs­trait, un sujet de jour­nal télé­vi­sé, un drame loin­tain qui concer­nait ses parents mais pas lui — pas encore, pas vraiment.

— C’est pour ça que le Hirak est si impor­tant, reprit Nes­rine. Ils mar­chaient à nou­veau, des­cen­dant vers la mer par des esca­liers de plus en plus raides. Vous ne pou­vez pas com­prendre ce que ça repré­sente, pour les gens de ma géné­ra­tion, de voir des mil­lions de per­sonnes dans la rue sans qu’une seule balle soit tirée. Nous, on a gran­di avec l’i­dée que la rue, c’est la mort. Que si tu sors mani­fes­ter, tu ne rentres pas. Et là, ces gamins — des gamins qui n’é­taient même pas nés en 1992 — ils des­cendent, ils chantent, ils rient. Ils n’ont pas peur. C’est… vertigineux.

Sa voix trem­bla sur le der­nier mot. Naïm vit ses yeux briller, et il com­prit qu’elle ne pleu­rait pas — ou pas seule­ment — elle vibrait. La même vibra­tion qu’il avait enten­due dans sa voix la veille, pen­dant la répé­ti­tion. Le chant et les larmes venaient du même endroit.

Ils débou­chèrent sur une pla­cette minus­cule, ombra­gée par un vieux ficus dont les racines aériennes pen­daient des branches comme des rideaux. Une fon­taine mur­mu­rait dans un angle. Nes­rine s’as­sit sur le rebord de pierre, ôta ses san­dales, mas­sa ses pieds. La robe safran fai­sait une tache de lumière dans l’ombre verte du ficus.

— Mon père, dit Naïm, a quit­té l’Al­gé­rie en 1982. Il avait trente ans. Il disait qu’il revien­drait. Il est deve­nu comp­table à Lyon. Il n’est jamais reve­nu non plus.

— Comme le mien.

— Non, pas comme le vôtre. Le vôtre est mort loin. Le mien est vivant, à Lyon, il regarde les infos, il voit la foule dans les rues d’Al­ger, et il pleure dans son salon devant la télé. Mais il ne revien­dra pas. C’est trop tard. Il a pas­sé trop de temps ailleurs. L’Al­gé­rie est deve­nue un pays qu’il se raconte, pas un pays qu’il habite.

— Et vous ?

— Moi je suis là.

— Oui. Mais pour com­bien de temps ?

La ques­tion le tra­ver­sa. Elle avait rai­son — il était là pour une semaine, pour des manus­crits, pour une paren­thèse. Il repar­ti­rait à Paris, retrou­ve­rait son bureau, sa biblio­thèque, sa garde alter­née, ses cours sur les mys­tiques médié­vaux devant des étu­diants qui consul­taient leur télé­phone pen­dant qu’il par­lait d’ex­tase divine. L’Al­gé­rie rede­vien­drait un objet d’étude.

— Je ne sais pas, dit-il.

C’é­tait la vérité.

*   *   *

Ils remon­tèrent par un autre che­min — la rue de la Lyre, puis les rampes qui mon­taient vers le bou­le­vard Abder­rah­mane Taleb. Le soleil était au zénith, la cha­leur s’é­tait épais­sie, et les murs blancs réver­bé­raient une lumière aveu­glante. Nes­rine avait remis ses lunettes de soleil. Naïm trans­pi­rait dans son polo.

À un moment, dans un esca­lier étroit dont les marches étaient irré­gu­lières — cer­taines hautes, cer­taines basses, comme les touches d’un cla­vier désac­cor­dé — Nes­rine tré­bu­cha. Un dés­équi­libre bref, un pied qui glis­sa sur la pierre polie par les siècles. Naïm lui prit la main pour la retenir.

Elle ne tom­ba pas. Le dés­équi­libre n’a­vait duré qu’une seconde, un faux pas de rien du tout, un inci­dent sans impor­tance. Mais sa main res­ta dans la sienne.

Ils conti­nuèrent de mon­ter. Main dans la main. Comme si c’é­tait natu­rel, comme si c’é­tait l’es­ca­lier qui l’a­vait déci­dé, pas eux. La paume de Nes­rine était chaude, un peu moite de la marche, et ses doigts étaient longs, avec des pha­langes fines, des mains de musi­cienne — même si elle ne jouait pas d’ins­tru­ment, sa voix était un ins­tru­ment, et ses mains accom­pa­gnaient tou­jours son chant, il l’a­vait vu la veille, ces mains qui des­si­naient dans l’air la courbe des mélodies.

Ils ne par­lèrent pas pen­dant toute la mon­tée. Vingt minutes, peut-être, la main dans la main, à tra­vers les esca­liers, les venelles, les pas­sages voû­tés. Le souffle court de l’ef­fort. La sueur. Les doigts entrelacés.

Quand ils attei­gnirent le bou­le­vard, la ville s’ou­vrit d’un coup — l’es­pace, le ciel, la baie immense, les car­gos au loin. Nes­rine lâcha sa main. Natu­rel­le­ment, sans brus­que­rie, comme on pose un objet fragile.

— Il faut que je rentre, dit-elle. J’ai une inter­view pour la radio demain matin.

— D’ac­cord.

— Demain, je répète à l’hô­tel à seize heures. Si vous voulez.

— Je veux.

Elle sou­rit. Le demi-sou­rire de biais, celui du pre­mier jour, celui de la pis­cine. Mais quelque chose avait chan­gé dans ce sou­rire — une cha­leur en plus, une garde en moins.

Elle héla un taxi — un vieux Renault Sym­bol jaune et noir qui s’ar­rê­ta dans un cris­se­ment de freins. Elle mon­ta à l’ar­rière, refer­ma la por­tière, et le taxi des­cen­dit le bou­le­vard en klaxon­nant pour se frayer un pas­sage dans la cir­cu­la­tion anar­chique d’Alger.

Naïm res­ta debout sur le trot­toir. Il regar­da sa main. La paume était encore chaude. Il la por­ta à son visage, sans y pen­ser, et res­pi­ra — la peau de Nes­rine, sa sueur, l’o­deur de jas­min et d’huile d’ar­gan, et des­sous, l’o­deur de la pierre de la Cas­bah, de la figue sèche, du soleil sur les murs blancs.

Il remon­ta vers l’Au­ras­si à pied, len­te­ment, dans la cha­leur de l’a­près-midi. Le bou­le­vard Frantz Fanon était presque désert — ce dimanche d’hi­ver, entre le Hirak de la veille et celui du ven­dre­di pro­chain, avait la dou­ceur sus­pen­due d’un entracte. Les jar­dins en ter­rasse de l’hô­tel embau­maient le jas­min et la citron­nelle. Un chat roux dor­mait sur un muret, au soleil.

Dans sa chambre, Naïm ouvrit le Moles­kine. Il écrivit :

Main dans la main dans les esca­liers de la Cas­bah. Vingt minutes. Pas un mot. La sueur, les doigts, la pierre sous les pieds. Elle sent le jas­min et la figue sèche. Je crois que je suis en train de com­prendre ce qu’Ibn Ara­bi vou­lait dire.

Puis, des­sous, en plus petit :

Pour com­bien de temps ?

La ques­tion de Nes­rine. Il n’a­vait pas su répondre. Il ne savait tou­jours pas.

Mais le soir, quand la nuit tom­ba sur la baie et que le jas­min, fidèle, exha­la dans l’obs­cu­ri­té son par­fum le plus dense, Naïm sut au moins une chose : il ne par­ti­rait pas à la date prévue.

Cha­pitre 4 — Le balcon

Lun­di 25 février 2019

La zaouïa se trou­vait dans le quar­tier de Sidi M’ha­med, au fond d’une impasse que rien ne signa­lait — pas d’en­seigne, pas de pan­neau, juste une porte verte, écaillée, avec un heur­toir en cuivre noir­ci par le temps. Naïm l’a­vait trou­vée grâce à Fari­da, la docu­men­ta­liste de la Biblio­thèque natio­nale, qui connais­sait tout le monde dans le petit monde des confré­ries sou­fies d’Alger.

— Allez‑y ce soir, avait-elle dit. Lun­di, il y a le hadra. Dites que vous venez de ma part.

La porte s’ou­vrit sur un homme âgé en gan­dou­ra blanche et ché­chia qui le dévi­sa­gea sans hostilité.

— Fari­da m’en­voie, dit Naïm, en arabe, et il fut sur­pris par la faci­li­té avec laquelle la langue de son père lui reve­nait — les mots étaient là, quelque part en des­sous, ensa­blés mais intacts.

L’homme hocha la tête et le fit entrer.

L’in­té­rieur de la zaouïa était une cour rec­tan­gu­laire, modeste, dal­lée de marbre gris, entou­rée sur trois côtés par des arcades basses. Au fond, un petit sanc­tuaire abri­tait le tom­beau du saint fon­da­teur — une stèle recou­verte d’un tis­su vert bro­dé d’or. Des bou­gies brû­laient dans des niches. L’o­deur d’en­cens était si épaisse qu’on pou­vait la tou­cher — du bois de san­tal, du ben­join, de l’ambre, ces résines que les confré­ries brûlent depuis des siècles pour puri­fier l’air et pré­pa­rer l’esprit.

Une tren­taine d’hommes étaient assis en cercle dans la cour. Des hommes de tous âges — un vieillard en bur­nous, des qua­dra­gé­naires en cos­tume de ville, des jeunes en jean et bas­kets. Naïm s’as­sit au bord du cercle, le dos contre une colonne, et attendit.

Le cheikh de la confré­rie prit place au centre. Un homme mas­sif, la barbe blanche taillée court, les yeux d’un calme miné­ral. Il réci­ta la Fati­ha d’une voix basse, gut­tu­rale, qui sem­blait sor­tir de la terre. Puis le dhi­kr commença.

Le dhi­kr est la répé­ti­tion des noms de Dieu. C’est l’exer­cice fon­da­men­tal du sou­fisme — ce mar­tè­le­ment ryth­mique, obs­ti­né, qui vise à effa­cer la pen­sée dis­cur­sive, à dis­soudre le moi, à ne lais­ser sub­sis­ter que le nom divin, répé­té jus­qu’à ce qu’il cesse d’être un mot pour deve­nir un souffle, une pul­sa­tion, un bat­te­ment qui se confond avec celui du cœur.

Allâh. Allâh. Allâh.

Les voix d’a­bord sépa­rées, cha­cune cher­chant son rythme. Puis, pro­gres­si­ve­ment, l’u­nis­son. Les corps com­men­cèrent à oscil­ler — un balan­ce­ment laté­ral, lent, régu­lier, comme des herbes dans le vent. Les yeux se fer­mèrent. Les visages chan­gèrent — la ten­sion du quo­ti­dien, les sou­cis, les masques sociaux, tout cela tom­bait, couche après couche, et des­sous appa­rais­sait quelque chose de nu, de vul­né­rable, d’ancestral.

Allâh. Allâh. Allâh.

Le rythme accé­lé­ra. Les corps oscil­lèrent plus fort. Cer­tains se levèrent, debout, les bras le long du corps, la tête bas­cu­lant d’a­vant en arrière. Le cheikh mar­quait le tem­po d’une main, et de l’autre il cares­sait son cha­pe­let — quatre-vingt-dix-neuf grains, les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu, un rosaire de lumière.

Naïm avait lu des cen­taines de pages sur le hadra. Il avait étu­dié les trai­tés qui décri­vaient les états mys­tiques — le hâl, l’é­tat pas­sa­ger d’ex­tase ; le maqâm, la sta­tion spi­ri­tuelle durable ; le wajd, le ravis­se­ment ; le fanâ’, l’a­néan­tis­se­ment. Il connais­sait la ter­mi­no­lo­gie comme un chi­rur­gien connaît l’a­na­to­mie — avec pré­ci­sion, de l’ex­té­rieur. Mais il n’a­vait jamais pratiqué.

Quelque chose se passa.

Ce ne fut pas spec­ta­cu­laire. Pas de vision, pas de transe, pas de perte de conscience. Ce fut plus simple et plus pro­fond. Au bout de vingt minutes de dhi­kr, les corps autour de lui oscil­lant dans un unis­son par­fait, le nom de Dieu mar­te­lé par trente voix d’hommes dans cette cour de marbre gris, sous un ciel d’é­toiles, avec l’en­cens qui brû­lait et les bou­gies qui trem­blaient — au bout de vingt minutes, Naïm sen­tit les fron­tières de son corps se dissoudre.

C’est le seul mot qu’il trou­ve­rait plus tard pour décrire ce qui arri­va. Les fron­tières. La limite entre le dedans et le dehors, entre lui et le monde, entre sa peau et l’air, entre sa voix et celles des autres — cette limite devint poreuse, per­méable, et pen­dant quelques secondes — dix, vingt, il ne sau­rait dire — il ne fut plus Naïm Khe­li­fi, maître de confé­rences à Paris-VII, divor­cé, père d’A­dam, spé­cia­liste d’Ibn Ara­bi. Il fut le son. Il fut le souffle. Il fut le cercle.

Puis les fron­tières revinrent. Il retrou­va son dos contre la colonne, ses genoux repliés, la sueur sur ses tempes. Il tremblait.

Allâh. Allâh. Allâh.

Le dhi­kr dura encore une heure. Naïm ne retrou­va pas cet état — il le cher­cha, bien sûr, comme on cherche à retrou­ver un rêve au réveil, mais la conscience, une fois reve­nue, ne consent plus à s’é­teindre aus­si faci­le­ment. Il res­ta assis, il répé­ta le nom, il oscil­la avec les autres, et quelque chose de cette dis­so­lu­tion per­sis­ta — une légè­re­té, une trans­pa­rence, comme si on avait reti­ré de sa poi­trine un poids qu’il por­tait depuis si long­temps qu’il avait ces­sé de le sentir.

Quand ce fut ter­mi­né, le cheikh ser­vit du thé à la menthe et des dattes. Les hommes par­laient entre eux, sou­riaient, se tou­chaient les épaules. Naïm res­ta un moment, but son thé, échan­gea quelques mots avec le vieil homme en bur­nous qui était assis à côté de lui et qui lui dit simplement :

— La pre­mière fois est tou­jours la plus forte. Après, c’est plus subtil.

En sor­tant de la zaouïa, Naïm mar­cha long­temps dans les rues d’Al­ger. La ville noc­turne était dif­fé­rente — plus douce, plus secrète, peu­plée de sil­houettes qui mar­chaient dans l’ombre des immeubles, de cafés encore ouverts dont les néons jetaient des flaques de lumière jaune sur les trot­toirs, de voi­tures qui pas­saient phares allu­més sur le bou­le­vard. L’air était tiède, char­gé de jas­min et d’embruns — le vent de mer mon­tait depuis le port, appor­tant l’o­deur du large, cette odeur de sel et d’algues et d’infini.

Il pen­sa à Nes­rine. Il pen­sa à sa voix. Il pen­sa à la main dans l’es­ca­lier de la Cas­bah. Il pen­sa à ce que le cheikh sou­fi et la chan­teuse avaient en com­mun — cette capa­ci­té à dis­soudre les fron­tières, à faire de la voix un ins­tru­ment de pas­sage, à trans­por­ter celui qui écoute au-delà de lui-même.

Il héla un taxi et ren­tra à l’Aurassi.

*   *   *

Elle était au bar.

Il ne s’y atten­dait pas. Il était vingt-deux heures, un lun­di soir, et Nes­rine était assise dans un des fau­teuils pro­fonds du bar de l’hô­tel, un verre de jus de gre­nade devant elle, le télé­phone posé sur l’ac­cou­doir, les jambes repliées sous elle dans une pos­ture qui la fai­sait res­sem­bler à un chat.

Elle por­tait un jean et un pull noir à col rou­lé. Les che­veux étaient libres, une masse de boucles sombres qui absor­baient la lumière tami­sée du bar. Elle ne l’a­vait pas vu entrer.

— Vous êtes là, dit-il.

Elle leva les yeux. Le sou­rut — le vrai sou­rire, celui avec la fossette.

— J’ai répé­té tard. Je n’a­vais pas envie de ren­trer dans un appar­te­ment vide.

— Sofiane ?

— Tou­jours le Saha­ra. Un tuyau qui fuit, ou un puits qui s’ef­fondre, je ne sais plus. Il y a tou­jours quelque chose qui fuit ou qui s’effondre.

Elle dit cela sans tris­tesse, avec cette iro­nie qu’il com­men­çait à recon­naître comme sa forme de pudeur. L’i­ro­nie chez Nes­rine n’é­tait pas de la dis­tance — c’é­tait une manière de s’ap­pro­cher des choses dou­lou­reuses sans se brûler.

Naïm s’as­sit dans le fau­teuil en face d’elle. Com­man­da un whis­ky. Le bar­man le ser­vit avec la dis­cré­tion habi­tuelle — le verre opaque, pas de bou­teille visible.

— Vous sen­tez l’en­cens, dit Nesrine.

Il rit. C’é­tait vrai — le san­tal et le ben­join avaient impré­gné ses vête­ments, ses che­veux, sa peau.

— J’é­tais dans une zaouïa. Un hadra. La confré­rie Rahmaniyya.

— Un hadra ? Vous ?

— Pour­quoi, ça vous étonne ?

— Un uni­ver­si­taire pari­sien dans un hadra de Sidi M’ha­med ? Oui, ça m’é­tonne un peu.

— C’est jus­te­ment le sujet de mes recherches. Le sou­fisme algérien.

— Il y a une dif­fé­rence entre étu­dier et pratiquer.

— C’est ce que j’ai décou­vert ce soir.

Elle se redres­sa dans son fau­teuil. Son regard chan­gea — plus atten­tif, plus aigu. La curio­si­té de l’ar­tiste, qui recon­naît chez un autre le signe d’une expé­rience réelle.

— Racon­tez.

Il racon­ta. Le cercle, le dhi­kr, l’os­cil­la­tion des corps, l’en­cens, les bou­gies, et cette dis­so­lu­tion des fron­tières qu’il ne savait pas nom­mer autre­ment — ce moment où il avait ces­sé d’être lui-même pour être le son. Il racon­ta sans voca­bu­laire tech­nique, sans appa­reil cri­tique, sans les pré­cau­tions du cher­cheur qui main­tient tou­jours une dis­tance entre son objet et lui. Il racon­ta comme on raconte un rêve — en sachant que les mots tra­hissent l’ex­pé­rience, mais en la racon­tant quand même, parce que le silence serait pire.

Nes­rine l’é­cou­ta sans l’in­ter­rompre. Quand il se tut, elle dit :

— C’est exac­te­ment ce qui se passe quand je chante. Exac­te­ment. Il y a un moment — pas à chaque concert, pas à chaque répé­ti­tion, mais par­fois — où je ne suis plus là. Où la voix conti­nue sans moi. Où je deviens le son.

— Le fanâ’, dit Naïm. L’anéantissement.

— Si vous vou­lez. Moi je n’ai pas de mot pour ça. C’est juste… le moment où ça chante tout seul.

Le bar s’é­tait vidé. Le bar­man essuyait des verres der­rière son comp­toir, patien­tant avec la cour­toi­sie rési­gnée des gens de nuit. Un fond de musique — du raï doux, Cheb Kha­led, une vieille chan­son qui pas­sait en boucle sur une sono fati­guée. Dehors, la ville était silencieuse.

— Nes­rine, dit Naïm. Et c’é­tait la pre­mière fois qu’il pro­non­çait son pré­nom. Pour­quoi vous n’êtes pas des­cen­due mani­fes­ter vendredi ?

— Je vous l’ai dit. La peur d’être vue, d’être récupérée…

— Non. La vraie raison.

Elle le regar­da. Long­temps. Le jus de gre­nade avait lais­sé une trace rose sur sa lèvre infé­rieure. Ses yeux étaient si noirs qu’on ne dis­tin­guait pas la pupille de l’i­ris — deux gouffres sombres, brillants.

— Parce que la der­nière fois que ce pays s’est sou­le­vé, ma meilleure amie a per­du son père. Il était jour­na­liste. On l’a retrou­vé dans une rue de Bab El Oued avec trois balles dans le corps, un matin de mars 1994. Je n’a­vais même pas dix-huit ans. Je me sou­viens de sa mère qui hur­lait. Je me sou­viens du sang sur le trot­toir. Je me sou­viens qu’on m’a dit c’est fini, c’est fini, calme-toi et que rien n’é­tait fini. Rien n’est jamais fini ici. Ça recom­mence, encore et encore, et on n’a pas le droit d’en par­ler, et on n’a pas le droit de se sou­ve­nir, et quand des gamins de vingt ans des­cendent dans la rue en chan­tant, je les regarde depuis un bal­con d’hô­tel parce que j’ai qua­rante ans de ter­reur dans le ventre et que le cou­rage, le vrai cou­rage, celui de la rue, je ne l’ai pas.

Sa voix n’a­vait pas trem­blé. Pas une larme. La phrase était sor­tie d’un bloc, comme une pierre qu’on extrait d’un mur — et der­rière la pierre, le trou, l’obs­cu­ri­té, le vide que la pierre col­ma­tait depuis vingt-cinq ans.

Naïm posa son verre. Ten­dit la main à tra­vers la table basse. Elle regar­da cette main — les doigts longs, la paume ouverte, les veines visibles sous la peau fine — et elle la prit.

— Vous n’a­vez pas à avoir le cou­rage de la rue, dit-il. Vous avez le cou­rage de la voix. C’est la même chose. Ibn Ara­bi dit que celui qui chante la véri­té est un mar­tyr comme celui qui meurt pour elle.

— Ibn Ara­bi n’a jamais vécu la décen­nie noire.

— Non. Mais il a vécu l’exil. Il a été chas­sé de ville en ville. Il sait ce que c’est que d’ai­mer un pays qui ne veut pas de vous.

Ils res­tèrent un moment main dans la main, en silence. Le bar­man avait ces­sé d’es­suyer ses verres et regar­dait la baie par la fenêtre, avec la cour­toi­sie des bar­men qui savent quand il faut disparaître.

— Mon­tez avec moi, dit Naïm.

Ce n’é­tait pas une pro­po­si­tion sexuelle. Ou pas encore. Ou pas seule­ment. C’é­tait une pro­po­si­tion de bal­con — la vue, la nuit, l’air, le jas­min. Conti­nuer cette conver­sa­tion dans un espace qui ne soit pas un bar.

— Le bal­con ? dit-elle.

— Le balcon.

*   *   *

La chambre 714 don­nait sur la baie.

Naïm allu­ma la lampe de che­vet, puis l’é­tei­gnit — la lumière de la ville suf­fi­sait, cette clar­té dif­fuse d’Al­ger la nuit, mêlée de lune et de néons et de réver­bères, qui entrait par la baie vitrée et dépo­sait sur les meubles une patine bleutée.

Il ouvrit la porte du bal­con. L’air entra d’un coup — tiède, salé, char­gé de jasmin.

Le bal­con était étroit, juste assez large pour deux per­sonnes côte à côte, avec une balus­trade en verre qui don­nait l’im­pres­sion de flot­ter au-des­sus du vide. En bas, les jar­dins en ter­rasse de l’Au­ras­si, leurs buis­sons de jas­min, leurs allées éclai­rées par des lan­ternes. Plus bas encore, la ville — les toits, les rues, les quar­tiers qui des­cen­daient vers le port en vagues suc­ces­sives. Et tout au fond, la mer, noire, immense, par­se­mée des lumières des bateaux.

Nes­rine s’ac­cou­da à la balus­trade. Le vent de mer sou­le­vait ses boucles, les fai­sait dan­ser autour de son visage. Le pull noir à col rou­lé mou­lait ses épaules, la courbe de son dos.

— C’est beau, dit-elle. Je ne vois jamais la ville de cette hau­teur. De chez moi, à Hydra, c’est un autre angle.

— Quand j’é­tais enfant, dit Naïm, je crois que je voyais la mer depuis la fenêtre de la cui­sine. Je ne suis pas sûr. Peut-être que j’invente.

— On invente tou­jours les sou­ve­nirs d’en­fance. C’est ça qui les rend vrais.

Il rit. Elle avait cette façon de retour­ner les phrases, de les polir comme des galets, de leur don­ner une forme inat­ten­due. Une intel­li­gence du lan­gage qui n’é­tait pas celle des livres mais celle de la scène — l’ha­bi­tude de peser chaque mot, de sen­tir sa réso­nance, son poids sonore.

— Vous avez des enfants ? demanda-t-elle.

— Un fils. Adam. Neuf ans. Il est avec sa mère à Paris.

— Adam. C’est joli.

— C’est le pre­mier nom. Le pre­mier homme. Je vou­lais un nom qui fonc­tionne par­tout — en arabe, en fran­çais, en anglais. Un nom sans frontière.

— Comme vous.

— Comme moi quoi ?

— Sans fron­tière. Ni d’i­ci ni de là-bas. Sus­pen­du entre les deux.

Elle avait mis le doigt sur la plaie — sans cruau­té, avec cette pré­ci­sion chi­rur­gi­cale qui sem­blait être sa nature. Naïm hocha la tête.

— C’est pour ça que j’é­tu­die les sou­fis, dit-il. Parce qu’ils n’ont pas de fron­tière non plus. Ibn Ara­bi est né en Espagne, mort en Syrie, et entre les deux il a tra­ver­sé le monde entier. Son pays, c’est l’a­mour. Ce n’est pas une méta­phore — c’est un pro­gramme. L’a­mour comme patrie.

— C’est beau, dit Nes­rine. C’est com­mode, aussi.

— Com­ment ça ?

— C’est com­mode d’a­voir l’a­mour comme patrie quand on n’a pas de patrie du tout. Ça évite de choi­sir. Ça évite de se salir les mains avec un vrai pays, un pays com­pli­qué, un pays qui a du sang sur les trot­toirs et du pétrole dans le désert et des géné­raux dans les palais.

Le coup por­ta. Naïm ouvrit la bouche, la refer­ma. Elle avait rai­son, bien sûr — il le savait, il se l’é­tait dit cent fois dans ses nuits d’in­som­nie pari­siennes. Le sou­fisme comme refuge, le mys­ti­cisme comme fuite, l’a­mour uni­ver­sel comme excuse pour ne jamais aimer un lieu pré­cis, un peuple pré­cis, une femme précise.

— Vous êtes dure, dit-il.

— Non. Je suis algé­rienne. C’est pareil.

Elle sou­rit. Le vrai sou­rire, avec la fos­sette. Et dans ce sou­rire il y avait une dou­ceur qui contre­di­sait la dure­té des mots — comme si elle avait vou­lu le bles­ser juste un peu, juste assez pour qu’il sache qu’elle le voyait tel qu’il était, pas tel qu’il se racontait.

Le jas­min mon­tait du jar­din par bouf­fées. L’air de la nuit avait cette dou­ceur liquide des nuits médi­ter­ra­néennes, ni chaud ni frais, exac­te­ment à la tem­pé­ra­ture de la peau, si bien qu’on ne sen­tait plus la limite entre soi et l’air, entre l’in­té­rieur et l’ex­té­rieur. Les fron­tières, encore. Tou­jours les fron­tières qui se dissolvent.

— Vous savez, dit Naïm, il y a une idée chez Ibn Ara­bi qui s’ap­pelle la tajal­lî. La théo­pha­nie. C’est le moment où Dieu se mani­feste dans le monde sen­sible. Pas dans un miracle, pas dans un éclair — dans la beau­té. Un visage, un pay­sage, une voix. Le sou­fi recon­naît Dieu dans la beau­té parce que la beau­té est le signe de la pré­sence divine.

— C’est une tech­nique de drague très éla­bo­rée, dit Nesrine.

C’é­tait la deuxième fois qu’elle fai­sait cette plai­san­te­rie. La pre­mière fois, au bar, same­di soir. Mais cette fois, sa voix était dif­fé­rente — plus basse, plus lente, avec un grain que Naïm recon­nut pour l’a­voir enten­du dans ses pas­sages les plus intenses de muwash­shah. La voix de la chan­teuse, pas celle de la femme qui plaisante.

— Ce n’est pas une tech­nique, dit-il. C’est ce que je vois.

Le silence qui sui­vit avait une tex­ture — épaisse, vibrante, pleine de tout ce qui n’a­vait pas été dit et qui pesait entre eux comme l’air avant l’o­rage. Nes­rine se tour­na vers lui. Son visage était à quelques cen­ti­mètres du sien. Ses yeux, dans la pénombre, étaient deux lacs noirs. Le vent de mer sou­le­vait une mèche bou­clée sur sa tempe.

— Naïm, dit-elle. Et c’é­tait la pre­mière fois qu’elle pro­non­çait son prénom.

Il ne répon­dit pas. Il leva la main et repla­ça la mèche der­rière son oreille. Ses doigts effleu­rèrent la peau de sa tempe — tiède, soyeuse, avec le duvet imper­cep­tible qui borde la racine des cheveux.

Elle fer­ma les yeux.

Il l’embrassa.

Le bai­ser fut lent. Très lent. Pas le bai­ser vorace des amants impa­tients — un bai­ser de recon­nais­sance, d’ex­plo­ra­tion, un bai­ser qui prend son temps parce qu’il sait que ce qu’il touche est pré­cieux et irré­ver­sible. Les lèvres de Nes­rine avaient le goût du jus de gre­nade, un goût acide et sucré qui se mêlait à l’o­deur du jas­min et au sel de l’air marin. Ses mains res­tèrent le long de son corps, les siennes aus­si — seules les bouches se tou­chaient, dans la nuit, sur le bal­con de l’Au­ras­si, au-des­sus d’Al­ger endormie.

Quand ils se sépa­rèrent, elle ouvrit les yeux. Elle ne sou­riait pas. Son visage avait l’ex­pres­sion grave et lumi­neuse qu’il avait vue pen­dant qu’elle chan­tait — cette inten­si­té qui venait de l’in­té­rieur, cette pré­sence abso­lue au moment pré­sent qui était, il le com­pre­nait main­te­nant, sa forme à elle de fanâ’, sa manière d’être au monde sans filtre, sans pro­tec­tion, nue.

— Il faut que je rentre, dit-elle.

— Oui.

— Pas ce soir.

— Non. Pas ce soir.

Il com­prit ce qu’elle vou­lait dire. Pas ce soir ne signi­fiait pas jamais. Cela signi­fiait pas encore. Cela signi­fiait laisse-moi le temps d’ar­ri­ver là où tu m’emmènes. Cela signi­fiait que le bai­ser était une porte, et qu’elle l’a­vait fran­chie, mais qu’il y avait d’autres portes der­rière, et que cha­cune devait être ouverte à son propre rythme, comme les mou­ve­ments d’une nou­ba — du msad­dar lent et grave au khlâs rapide et libératoire.

Il la rac­com­pa­gna jus­qu’au lob­by. Ils ne se tou­chèrent pas dans l’as­cen­seur. Dans le lob­by, le récep­tion­niste de nuit leva un œil dis­trait puis le rabais­sa. Nes­rine héla un taxi par la porte vitrée.

— Demain, la biblio­thèque ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Après, la piscine.

— La piscine.

Elle mon­ta dans le taxi. Avant de refer­mer la por­tière, elle dit :

— Le tajal­lî, Naïm. C’est un mot dan­ge­reux. Ne le pro­non­cez que si vous savez ce qu’il coûte.

Le taxi dis­pa­rut dans la nuit. Naïm res­ta dans le lob­by, debout, les bras le long du corps, le goût de la gre­nade sur les lèvres. Le récep­tion­niste lui sou­hai­ta bonne nuit. Il ne l’en­ten­dit pas.

Il remon­ta dans sa chambre, ouvrit le bal­con. Le même air, le même jas­min, la même vue — mais tout avait chan­gé. La baie d’Al­ger n’é­tait plus un pay­sage. C’é­tait le décor d’un commencement.

Il n’ou­vrit pas le Moles­kine. Il n’ou­vrit pas Ibn Ara­bi. Il s’al­lon­gea sur le lit, tout habillé, les yeux ouverts dans le noir, et il écou­ta le jas­min mon­ter dans la nuit, et le muez­zin qui appe­lait quelque part dans la ville, et son propre cœur qui bat­tait dans le silence de la chambre 714 comme un dhi­kr dont il ne connais­sait pas encore le nom.

Cha­pitre 5 — La chambre

Mar­di 26 février 2019

Elle vint à la pis­cine plus tôt que d’habitude.

Naïm était déjà là, ins­tal­lé sur son tran­sat, le livre ouvert mais pas lu, les yeux sur la baie. Il ne l’a­vait pas dor­mie de la nuit — ou si peu, des frag­ments de som­meil tra­ver­sés de sa voix, de son visage, du goût de gre­nade, de ce mot qu’elle avait pro­non­cé en par­tant : dan­ge­reux. Le tajal­lî est un mot dan­ge­reux. Il avait tour­né la phrase dans tous les sens comme un bijou­tier tourne une pierre, cher­chant la faille, la lumière, l’angle exact.

Elle arri­va à dix heures. San­dales, paréo bleu nuit sur un maillot qu’il ne voyait pas encore, les che­veux rete­nus par un fou­lard noué à la va-vite. Lunettes de soleil. Pas de maquillage. En la voyant tra­ver­ser la ter­rasse, il eut la cer­ti­tude phy­sique — pas intel­lec­tuelle, pas rai­son­née, phy­sique — que cette femme por­tait dans son corps une musique qu’il avait pas­sé vingt ans à cher­cher dans les livres.

— Bon­jour, dit-elle en posant ses affaires sur le tran­sat voisin.

— Bon­jour.

— Vous n’a­vez pas dormi.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Elle voyait les cernes, la peau tirée, ce visage d’in­som­niaque qu’elle recon­nais­sait pour l’a­voir por­té elle-même — les nuits avant un concert, les nuits de Rama­dan quand elle était petite et que la faim empê­chait le som­meil, les nuits de la décen­nie noire quand chaque bruit dans la rue pou­vait être le dernier.

— Non.

— Moi non plus.

Elle reti­ra le paréo. Le maillot était noir, simple, une pièce, avec des bre­telles fines qui décou­vraient les épaules et la nais­sance du dos. La peau brune, mate, sans imper­fec­tion visible — une peau qui avait l’ha­bi­tude du soleil, qui le pre­nait sans résis­ter, qui l’ab­sor­bait comme la terre absorbe la pluie.

Elle plon­gea.

Naïm la regar­da nager. Le crawl régu­lier, les bras qui fen­daient l’eau, les boucles noires pla­quées sur le crâne, le mou­ve­ment des épaules, la tor­sion du bas­sin à chaque res­pi­ra­tion. Il y avait dans cette nage une grâce qui n’é­tait pas spor­tive mais musi­cale — le même sens du rythme, la même flui­di­té, le même équi­libre entre l’ef­fort et l’abandon.

Quand elle sor­tit de l’eau, elle ne s’en­ve­lop­pa pas dans le pei­gnoir. Elle s’as­sit au bord du bas­sin, les jambes dans l’eau, le visage levé vers le soleil, les yeux fer­més. Les gouttes rou­laient sur ses épaules, sur ses bras, sui­vant les courbes du corps avec la len­teur d’un regard. Le maillot col­lait à sa peau. Ses che­veux, mouillés, avaient per­du leur volume et tom­baient en mèches lourdes le long de son cou, sur ses clavicules.

Naïm détour­na les yeux. Les rame­na. Les détour­na encore. C’é­tait une oscil­la­tion qu’il ne contrô­lait pas — le même balan­ce­ment que les corps dans la zaouïa, la même inca­pa­ci­té à res­ter immo­bile face à ce qui vous attire.

Mou­nir appor­ta le thé à la menthe. Nes­rine ouvrit les yeux, sou­rit au ser­veur, prit le verre. Puis elle regar­da Naïm.

— Venez vous asseoir à côté de moi.

Il vint. Reti­ra ses chaus­sures — il por­tait encore des chaus­sures, au bord d’une pis­cine, c’é­tait pathé­tique — et s’as­sit au bord du bas­sin, les pieds dans l’eau. L’eau était tiède, presque chaude, chauf­fée par le soleil de février. Leurs épaules se tou­chaient presque.

— J’ai pen­sé à quelque chose cette nuit, dit Nes­rine. Vous étu­diez des textes qui parlent de l’a­mour comme d’un che­min vers Dieu. Mais est-ce que vous y croyez ?

— À quoi ? À Dieu ?

— Non. À l’amour.

La ques­tion était si directe qu’elle en deve­nait ver­ti­gi­neuse. Pas croyez-vous en Dieu — la ques­tion de salon, la ques­tion confor­table, celle qui per­met de répondre par des nuances et des dis­tin­guos. Mais croyez-vous en l’a­mour — la ques­tion nue, la ques­tion sans issue.

— Mon mariage a duré qua­torze ans, dit Naïm. Pen­dant qua­torze ans, j’ai vécu avec une femme intel­li­gente, belle, bonne. Et je n’ai jamais réus­si à… je ne sais pas com­ment dire. À être là. J’é­tais dans les livres, dans les manus­crits, dans le trei­zième siècle. Claire me repro­chait de vivre avec un mort — Ibn Ara­bi. Elle disait que j’ai­mais mieux un fan­tôme qu’une femme vivante. Elle avait raison.

— Alors vous n’y croyez pas.

— Je n’y croyais pas. Jusqu’à…

Il s’ar­rê­ta. Le soleil était dans ses yeux. L’eau de la pis­cine scin­tillait. Les jambes de Nes­rine, à côté des siennes, étaient brunes et lisses, et les gouttes d’eau qui séchaient sur ses cuisses lais­saient de minus­cules traces de sel, des des­sins éphé­mères que le soleil effa­çait à mesure.

— Jus­qu’à quoi ? dit Nesrine.

— Jus­qu’à ven­dre­di dernier.

Elle ne répon­dit pas. Ils res­tèrent un long moment les pieds dans l’eau, côte à côte, en silence. Le silence n’é­tait pas gêné — il était plein, habi­té, comme le silence entre deux mou­ve­ments d’une nou­ba, quand la musique s’ar­rête et que le son conti­nue dans le corps de ceux qui écoutent.

— Naïm, dit-elle enfin. Si on fait ça — si on va là où on est en train d’al­ler — je veux que vous sachiez quelque chose. Je ne quit­te­rai pas Sofiane. Pas pour vous. Pas pour per­sonne. Ce n’est pas une ques­tion d’a­mour ou de non-amour. C’est une ques­tion de… de tis­su. Il fait par­tie du tis­su de ma vie. Le défaire, ce serait tout déchirer.

— Je ne vous demande rien.

— Si. Vous deman­dez tout. Vous ne le savez pas encore, mais vous deman­dez tout. Les gens comme vous — les gens qui lisent des poèmes d’a­mour depuis vingt ans et qui n’ont jamais aimé — quand ils se mettent à aimer, ils demandent tout. L’ab­so­lu. Le fanâ’. L’a­néan­tis­se­ment.

Elle avait rai­son. Il le savait. Il avait pas­sé sa vie à lire des textes qui décri­vaient l’a­mour comme un incen­die total, une des­truc­tion créa­trice, un englou­tis­se­ment. Il n’a­vait aucune expé­rience de l’a­mour modeste, de l’a­mour négo­cié, de l’a­mour qui com­pose avec le réel.

— Je ferai ce que vous vou­drez, dit-il.

— Non. Vous ferez ce que je pourrai.

*   *   *

L’a­près-midi, Naïm ne alla pas à la biblio­thèque. Il res­ta à l’hô­tel. Il traî­na dans les cou­loirs, dans le lob­by, dans les jar­dins en ter­rasse. Il regar­dait l’Au­ras­si comme il avait regar­dé les manus­crits de la Biblio­thèque natio­nale — avec l’at­ten­tion du cher­cheur qui sait que chaque détail est un signe.

L’hô­tel avait ses propres couches archéo­lo­giques. Les moquettes récentes, beiges et ano­nymes, recou­vraient les car­re­lages d’o­ri­gine — il en avait vu un frag­ment dans un esca­lier de ser­vice, un motif géo­mé­trique brun et orange qui datait de 1975, qui sen­tait les années Bou­me­diene, l’es­thé­tique du non-ali­gne­ment, cette moder­ni­té socia­liste qui vou­lait être à la fois arabe et uni­ver­selle. Les fau­teuils du bar avaient été chan­gés — mais les cen­driers, en cris­tal lourd, por­taient encore le logo ori­gi­nal de l’hô­tel, un A sty­li­sé en forme de mina­ret. Dans le lob­by, au-des­sus de la récep­tion, une immense pho­to­gra­phie aérienne d’Al­ger datait des années quatre-vingt — la ville était plus petite, les tours de béton du quar­tier de Bab Ezzouar n’exis­taient pas encore, et la Cas­bah, sur la pho­to, sem­blait intacte, une cas­cade de mai­sons blanches par­fai­te­ment ordon­nées, un men­songe de perspective.

À seize heures, Nes­rine répé­ta dans le salon du qua­trième étage. L’ou­diste était là, et un joueur de der­bou­ka — un homme mince aux doigts secs qui tirait de son tam­bour des rythmes d’une com­plexi­té folle, des motifs qui se super­po­saient, se croi­saient, s’an­nu­laient et renais­saient comme des vagues sur le sable. Naïm s’as­sit au fond de la salle, à sa place de la veille.

Elle chan­ta le pro­gramme du concert de jeu­di. Trois nou­bas com­plètes — en mode dhîl, le mode de la mélan­co­lie ; en mode zîdân, le mode de l’a­mour ; en mode raml al-mâya, le mode de l’eau, le plus ancien, le plus mys­té­rieux, celui dont la légende dit qu’il fut com­po­sé par Zyriab lui-même, le musi­cien noir de Cor­doue qui inven­ta la musique anda­louse au neu­vième siècle.

Pen­dant deux heures, Naïm écou­ta. Il ne pleu­ra pas cette fois. Quelque chose s’é­tait dépla­cé en lui — la pre­mière écoute avait bri­sé une digue, et main­te­nant l’eau cou­lait libre­ment, sans vio­lence, avec la régu­la­ri­té d’une source. Il écou­tait et il voyait — le texte, la mélo­die, le rythme, la voix, le corps de Nes­rine qui oscil­lait imper­cep­ti­ble­ment, ses mains qui des­si­naient dans l’air des ara­besques, ses yeux tan­tôt fer­més tan­tôt ouverts, sa bouche qui for­mait les consonnes de l’a­rabe clas­sique avec une pré­ci­sion de sculpteur.

Il voyait aus­si ce qu’elle ne mon­trait pas — la ten­sion dans les épaules, la ride entre les sour­cils quand une note résis­tait, la manière dont elle mor­dait sa lèvre infé­rieure après une phrase qu’elle jugeait impar­faite. La chan­teuse n’é­tait pas une déesse — elle était une arti­sane, une ouvrière du son, une femme qui tra­vaillait la voix comme un menui­sier tra­vaille le bois, avec des outils pré­cis et une patience infinie.

Quand la répé­ti­tion s’a­che­va, l’ou­diste et le joueur de der­bou­ka ran­gèrent leurs ins­tru­ments et par­tirent. Nes­rine res­ta dans la salle, debout devant la fenêtre, le dos tour­né. La lumière du cou­chant l’enveloppait.

— Res­tez, dit-elle sans se retourner.

Il res­ta.

Elle se retour­na. Ses yeux étaient très brillants, très noirs.

— Mon­tez, dit-elle.

*   *   *

La chambre 714.

Il ouvrit la porte avec la carte magné­tique, les mains trem­blantes — un trem­ble­ment léger, à peine visible, le trem­ble­ment d’un homme de qua­rante-trois ans qui sait qu’il est sur le point de tra­ver­ser une ligne. Nes­rine entra der­rière lui. Il enten­dit la porte se refer­mer, le déclic du loquet, et ce son minus­cule — un méca­nisme de plas­tique et de métal — eut le poids d’un bas­cu­le­ment irréversible.

La chambre était telle qu’il l’a­vait lais­sée — le lit fait par le ser­vice d’é­tage, les cous­sins dis­po­sés en éven­tail, les rideaux tirés qui tami­saient la lumière du soir. Ibn Ara­bi sur la table de nuit. Le Moles­kine ouvert, le sty­lo en tra­vers. La valise à moi­tié défaite dans un coin.

Nes­rine regar­da autour d’elle. Pas comme une femme qui découvre un lieu — comme une chan­teuse qui éva­lue l’a­cous­tique d’une salle. Elle mesu­rait l’es­pace, les volumes, les sur­faces, avec ce regard pro­fes­sion­nel qui cal­cule les résonances.

— Ouvrez le bal­con, dit-elle.

Il ouvrit. L’air du soir entra — le jas­min, le sel, la tié­deur. La baie d’Al­ger, dans la lumière décli­nante, était une aqua­relle de mauves et d’ors.

Elle s’ap­pro­cha de lui. Posa ses mains sur sa poi­trine — à plat, les paumes ouvertes, comme on pose les mains sur un ins­tru­ment avant de jouer. Il sen­tit la cha­leur de ses paumes à tra­vers le tis­su de la che­mise, la pres­sion légère de ses doigts, le poids de ses mains.

— Naïm.

— Oui.

— Ne parle plus. Plus un mot.

Il se tut.

Elle com­men­ça à débou­ton­ner sa che­mise. Len­te­ment. Un bou­ton, puis un autre, puis un autre. Ses doigts — ces doigts de chan­teuse, ces doigts qui des­si­naient des ara­besques dans l’air pen­dant les concerts — tra­vaillaient avec une pré­ci­sion et une len­teur déli­bé­rées, comme si chaque bou­ton était une note, et que la mélo­die ne devait pas être pré­ci­pi­tée. La che­mise s’ou­vrit sur la peau de Naïm — une peau d’homme qui vit en inté­rieur, plus claire que celle de Nes­rine, avec un duvet sombre sur le sternum.

Elle glis­sa la che­mise de ses épaules. Il la lais­sa tomber.

Puis ce fut son tour. Il sou­le­va le pull noir à col rou­lé — elle leva les bras, comme une enfant, et le pull pas­sa par-des­sus sa tête, empor­tant au pas­sage le fou­lard qui rete­nait ses che­veux, et les boucles se libé­rèrent d’un coup, une cas­cade noire, fri­sot­tante, qui retom­ba sur ses épaules nues. En des­sous, un sou­tien-gorge simple, cou­leur chair, qui épou­sait la forme de ses seins sans les contraindre.

Naïm posa ses mains sur ses épaules. La peau était exac­te­ment ce qu’il avait ima­gi­né — tiède, soyeuse, avec une fer­me­té de fruit mûr. Il sen­tit sous ses paumes la ligne des cla­vi­cules, les muscles fins du cou, le pouls qui bat­tait dans le creux de la gorge. Il glis­sa ses mains le long de ses bras, len­te­ment, comme on lit une ligne de texte qu’on veut com­prendre — les épaules, les biceps, les coudes, les avant-bras, les poi­gnets, les mains. Quand il arri­va aux mains de Nes­rine, il les por­ta à ses lèvres et embras­sa ses paumes, l’une après l’autre.

Elle fer­ma les yeux.

Ce qui sui­vit ne fut pas le tor­rent des amants impa­tients. Ce fut une len­teur déli­bé­rée, presque litur­gique — chaque geste pesé, chaque contact savou­ré, chaque cen­ti­mètre de peau décou­vert comme une page qu’on tourne. Il y avait dans cette len­teur quelque chose du msad­dar, ce pre­mier mou­ve­ment de la nou­ba, le plus grave, le plus lent, celui qui pose le mode et la tona­li­té de tout ce qui va suivre.

Ils se désha­billèrent mutuel­le­ment, debout, face à face, dans la lumière du cou­chant qui entrait par le bal­con ouvert. La brise de mer cares­sait leurs peaux nues. Le jas­min mon­tait des jar­dins. Quelque part dans la ville, un muez­zin appe­la à la prière du magh­reb — cette voix soli­taire, lan­cée depuis un mina­ret invi­sible, qui disait venez à la prière, venez au bon­heur, et la coïn­ci­dence fut si par­faite, si impro­bable, que Nes­rine ouvrit les yeux et sou­rit, et ce sou­rire — nu, sans défense, offert — fut la chose la plus belle que Naïm avait vue de sa vie.

Ils bas­cu­lèrent sur le lit.

Le drap était frais sous leurs corps chauds. Naïm sen­tait tout avec une acui­té décu­plée — le grain du coton sous son dos, le poids de Nes­rine contre lui, ses seins contre sa poi­trine, ses cuisses mêlées aux siennes, la masse de ses che­veux qui balayait son visage comme un rideau de soie sau­vage. L’o­deur de sa peau — le jas­min, l’huile d’ar­gan, le chlore de la pis­cine, et des­sous quelque chose d’a­ni­mal, de chaud, de vivant, qui était son odeur à elle, irré­duc­tible, unique.

Elle l’embrassa — pas le bai­ser lent du bal­con, un bai­ser dif­fé­rent, plus pro­fond, plus affa­mé, un bai­ser qui cher­chait quelque chose et qui le trou­va. Leurs langues se tou­chèrent et c’é­tait la même sen­sa­tion que le dhi­kr — la dis­so­lu­tion des fron­tières, le moment où l’on cesse d’être deux pour deve­nir un seul souffle.

Quand il entra en elle, elle émit un son — pas un cri, pas un gémis­se­ment, un son. Une note. Grave, longue, venue du fond de la gorge, ce même lieu d’où sor­taient les mélo­dies des nou­bas. Un son qui n’ap­par­te­nait ni au plai­sir ni à la dou­leur mais à cet endroit qui est entre les deux, cet endroit que les sou­fis appellent le bar­zakh, l’isthme — la fron­tière entre deux mondes, le lieu où les contraires se rejoignent.

Naïm bou­gea en elle avec la len­teur qu’elle lui avait ensei­gnée — pas la len­teur de la timi­di­té, la len­teur de l’at­ten­tion, celle qui écoute le corps de l’autre comme on écoute un ins­tru­ment, qui cherche les réso­nances, les accords, les dis­so­nances fer­tiles. Nes­rine gui­dait le rythme de ses hanches, de ses mains posées sur ses reins, de son souffle qui accé­lé­rait et ralen­tis­sait comme le tem­po d’une nouba.

Ils firent l’a­mour long­temps. Dehors, la nuit tom­ba sur Alger. La lumière du cou­chant céda la place à la clar­té bleu­tée de la ville noc­turne. Le jas­min, libé­ré par l’obs­cu­ri­té, emplit la chambre de son par­fum le plus dense, le plus impu­dique. Le muez­zin s’é­tait tu. Les bruits de la ville mon­taient par le bal­con ouvert — les klaxons, les voix, le ron­ron­ne­ment des moteurs, la vie ordi­naire d’une ville qui ne savait pas encore qu’elle était en train de changer.

À un moment — ils ne sur­ent jamais lequel, le temps avait ces­sé d’être mesu­rable — le rythme accé­lé­ra. Le btây­hî, puis le draj, puis le insi­raf — les mou­ve­ments de la nou­ba qui se suc­cèdent, de plus en plus rapides, de plus en plus intenses, jus­qu’au khlâs, le der­nier mou­ve­ment, le mou­ve­ment de la libé­ra­tion, celui où la musique atteint son paroxysme et se résout dans une explo­sion de rythme et de lumière.

Nes­rine cria. Un cri qui était un chant. Un chant qui était une prière. Et Naïm, au même ins­tant, sen­tit ce qu’il avait sen­ti dans la zaouïa — la dis­so­lu­tion des fron­tières, le fanâ’, l’a­néan­tis­se­ment du moi dans l’autre. Mais cette fois, ce n’é­tait pas Dieu qu’il trou­vait de l’autre côté de lui-même. C’é­tait elle.

*   *   *

Après, ils res­tèrent long­temps immo­biles, enla­cés, les draps repous­sés au pied du lit. La sueur séchait sur leurs corps dans la brise du bal­con. Les che­veux de Nes­rine étaient éta­lés sur l’o­reiller — un halo de boucles noires, sau­vages, qui occu­paient la moi­tié du lit.

Naïm avait la tête posée sur sa poi­trine. Il enten­dait son cœur — un bat­te­ment sourd, régu­lier, qui ralen­tis­sait pro­gres­si­ve­ment, comme un ins­tru­ment qui retrouve sa note de repos après un mor­ceau intense. La peau de Nes­rine, sous sa joue, avait le goût du sel.

— Naïm, dit-elle.

— Hmm.

— Ne tombe pas amoureux.

Il leva la tête. La regar­da. Dans la pénombre, ses yeux brillaient d’un éclat humide.

— C’est trop tard, dit-il.

— Je sais. C’est pour ça que je le dis.

Elle cares­sa ses che­veux. Un geste mater­nel, presque — la main qui passe et repasse dans les che­veux, un geste ancien, uni­ver­sel, le geste que toutes les femmes du monde font sur la tête de ceux qu’elles aiment.

— Sofiane rentre ven­dre­di, dit-elle. Pour le week-end.

Le nom tom­ba entre eux comme un caillou dans l’eau — un cercle, puis un autre, puis un autre, des ondes qui s’é­lar­gis­saient dans le silence.

— D’ac­cord, dit Naïm.

— Ce n’est pas d’ac­cord. C’est comme ça. C’est ma vie. Il fait par­tie de ma vie. Il ne fait pas par­tie de ça — elle dési­gna le lit, la chambre, le bal­con — mais il fait par­tie de moi. Vous comprenez ?

— Je comprends.

— Non. Vous ne com­pre­nez pas. Vous êtes un intel­lec­tuel, vous croyez que com­prendre veut dire sai­sir un concept. Mais com­prendre ça — elle posa sa main à plat sur son propre ventre, un geste qui englo­bait son corps, son his­toire, ses cica­trices — com­prendre ça, il faut le vivre. Il faut avoir été mariée dans un pays où le mariage est un pacte social, pas un contrat roman­tique. Il faut avoir tra­ver­sé des années de soli­tude conju­gale sans avoir le droit de se plaindre, parce que au moins ton mari est vivant, parce que au moins tu n’es pas divor­cée, parce que au moins tu as un toit. Il faut connaître le poids de ce au moins.

Naïm se tut. Elle avait rai­son — il ne com­pre­nait pas. Pas encore. Peut-être jamais com­plè­te­ment. Il venait d’un autre monde — celui de Paris, des divorces faciles, des sépa­ra­tions négo­ciées chez le notaire, des gardes alter­nées. Un monde où l’on pou­vait défaire un couple comme on défait un nœud, avec de la patience et un bon avocat.

— Je ne te demande rien, dit-il. Et il s’a­per­çut qu’il la tutoyait pour la pre­mière fois.

— Tu demandes tout, dit-elle. Mais tu ne le sais pas encore.

Elle se leva. Nue, dans la pénombre, elle tra­ver­sa la chambre jus­qu’à la salle de bain. Il enten­dit l’eau cou­ler. Il res­ta dans le lit, les yeux au pla­fond, le corps léger, l’es­prit en suspens.

Sur la table de nuit, les Futû­hât d’Ibn Ara­bi étaient ouverts à la page où il les avait lais­sés le matin. Il ten­dit la main, tira le livre vers lui, lut au hasard :

L’a­mant véri­table est celui qui accepte d’être consu­mé. Il ne demande pas à la flamme d’être douce. Il ne demande pas au feu d’é­par­gner sa peau. Il entre dans le bra­sier les yeux ouverts, sachant qu’il y per­dra tout, sachant que cette perte est le seul gain.

Il repo­sa le livre. Sou­rit dans le noir.

Nes­rine revint de la salle de bain, se rha­billa dans la pénombre — le jean, le pull noir, les chaus­sures. Elle noua ses che­veux en un chi­gnon rapide, ramas­sa son sac.

— Il faut que je rentre.

— Je sais.

Elle se pen­cha sur le lit, l’embrassa sur le front — un bai­ser bref, léger, un bai­ser de départ qui n’é­tait pas un adieu.

— Demain, la pis­cine, dit-elle.

— La piscine.

— Et demain soir, ici.

— Ici.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma avec le même déclic que tout à l’heure — mais ce n’é­tait plus le même son. C’é­tait le même méca­nisme, le même plas­tique, le même métal, mais le son avait chan­gé parce que tout avait changé.

Naïm se leva, nu, et sor­tit sur le bal­con. L’air de la nuit enve­lop­pa son corps comme un drap de soie. En bas, dans l’al­lée éclai­rée qui menait à la sor­tie de l’hô­tel, une sil­houette mar­chait vers un taxi — la robe sombre, le sac en ban­dou­lière, les boucles qui s’é­chap­paient déjà du chi­gnon. Elle ne leva pas la tête. Elle mon­ta dans le taxi. Les feux arrière dis­pa­rurent dans la nuit.

Le jas­min embau­mait. Les étoiles étaient innom­brables. Alger dor­mait, et en son sein, dans les rues silen­cieuses, quelque chose mûris­sait — le Hirak, cette vague immense qui n’a­vait pas encore dit son der­nier mot, qui gran­dis­sait dans l’ombre comme le par­fum du galant de nuit, et qui écla­te­rait ven­dre­di avec une force que per­sonne n’i­ma­gi­nait encore.

Naïm ren­tra dans la chambre. L’o­reiller sen­tait le jas­min et l’huile d’ar­gan. Il y enfouit son visage et res­pi­ra, long­temps, les yeux fer­més, le cœur battant.

Il ouvrit le Moles­kine. Écrivit :

Elle a dit : tu demandes tout. Elle a rai­son. Je demande tout. Les sou­fis appellent ça le fanâ’ — la mort à soi-même dans l’a­mour. Mais les sou­fis n’ont jamais eu à se rha­biller à vingt-deux heures pour ren­trer dans un appar­te­ment vide où le télé­phone sonne depuis Has­si Messaoud.

Le réel est plus mys­tique que la mystique.

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Cha­pitre 1 — La piscine

Ven­dre­di 22 février 2019

L’hô­tel avait été conçu pour dominer.

Neuf étages de béton posés sur le Pla­teau des Taga­rins, au-des­sus de la ville, au-des­sus du port, au-des­sus de tout. Depuis ses bal­cons on voyait la baie d’Al­ger s’ar­ron­dir comme le ventre d’une femme endor­mie, et les car­gos immo­biles sur la ligne bleue, et les toits blancs de la Cas­bah qui dégrin­go­laient vers la mer dans un désordre mil­lé­naire. L’ar­chi­tecte qui avait des­si­né ces lignes — un Ita­lien nom­mé Moret­ti, qui avait aus­si construit le Water­gate à Washing­ton — était mort avant l’i­nau­gu­ra­tion. L’autre archi­tecte, un Égyp­tien, était mort avant lui. On avait fini par inau­gu­rer l’hô­tel sans aucun de ses pères, un jour de juin 1975, quand l’Al­gé­rie croyait encore que le socia­lisme et le pétrole suf­fi­raient à fabri­quer l’avenir.

Depuis, l’El Auras­si avait accueilli des pré­si­dents, des géné­raux, des espions, des hommes d’af­faires aux mal­lettes trop lourdes et des délé­ga­tions entières de pays dont cer­tains n’exis­taient plus. Il avait tra­ver­sé la décen­nie noire sans fer­mer ses portes, ser­vant du café au lait à des colo­nels pen­dant que la ville, en contre­bas, s’entre-tuait dans le silence de l’in­for­ma­tion. Il avait sur­vé­cu aux réno­va­tions, aux chan­ge­ments de moquette, aux modes qui défont les lob­bies d’hô­tel comme elles défont les régimes. Il était là. Mas­sif, indif­fé­rent, per­ché sur son pro­mon­toire avec la patience d’un vieux caméléon.

Son adresse était un poème invo­lon­taire : 2, bou­le­vard Frantz Fanon.

*   *   *

Naïm avait posé sa valise dans la chambre 714 la veille au soir, trop tard pour voir quoi que ce soit. Le taxi depuis l’aé­ro­port avait tra­ver­sé une ville qu’il ne recon­nais­sait pas — ou plu­tôt qu’il n’a­vait jamais connue, car il l’a­vait quit­tée à huit ans, et les sou­ve­nirs d’un enfant de huit ans sont des aqua­relles mouillées où les formes se dissolvent.

Il se sou­ve­nait d’une cour. D’un figuier. D’une voix de femme qui chan­tait dans une cui­sine. Celle de sa mère, pro­ba­ble­ment, ou d’une voi­sine, ou d’un poste de radio — il ne savait plus. Trente-cinq ans avaient pas­sé, et l’Al­gé­rie n’a­vait été pour lui qu’un sujet d’é­tude, une terre de manus­crits, un pay­sage inté­rieur qu’il n’a­vait jamais eu le cou­rage de confron­ter à la réalité.

Il avait ouvert les rideaux ce matin-là, et la baie l’a­vait frap­pé en plein visage.

C’é­tait une lumière qu’il avait oubliée. Pas celle de Paris, grise et rai­son­nable, qui éclaire les choses sans les brû­ler. Une lumière qui tom­bait droit, ver­ti­cale, blanche, et qui ren­dait les contours tran­chants comme des lames. La mer était d’un bleu irréel. Les immeubles blancs des­cen­daient vers le port dans un emmê­le­ment de ter­rasses, d’an­tennes para­bo­liques et de linge sus­pen­du. Et tout en bas, le port — les grues, les conte­neurs, les fer­ries pour Mar­seille, cette vieille route mari­time entre les deux rives de la même blessure.

Naïm s’é­tait habillé len­te­ment. Pan­ta­lon de lin, che­mise claire, les chaus­sures qu’il met­tait à Paris pour aller à la fac. Il avait glis­sé les Futû­hât al-Mak­kiyya d’Ibn Ara­bi dans son sac — l’é­di­tion Dâr Sâdir en quatre volumes, mais il n’a­vait empor­té que le deuxième, celui sur la connais­sance par l’a­mour — et son car­net Moles­kine, un sty­lo, sa carte de la Biblio­thèque natio­nale. Il comp­tait pas­ser la mati­née dans les manuscrits.

Ce qui l’ar­rê­ta dans le cou­loir, ce fut le bruit.

Pas un bruit d’hô­tel — les cha­riots des femmes de chambre, la son­ne­rie d’un ascen­seur, le mur­mure feu­tré des cou­loirs moquet­tés. Autre chose. Quelque chose qui venait de l’ex­té­rieur, de très loin et de très pro­fond, comme un orage qui hésite à écla­ter. Il s’ap­pro­cha d’une fenêtre au bout du cou­loir. En contre­bas, au-delà des jar­dins en ter­rasse de l’hô­tel, au-delà du bou­le­vard Frantz Fanon et des immeubles en cas­cade, une rumeur mon­tait de la ville. Des voix. Des mil­liers de voix, peut-être des dizaines de mil­liers, qui scan­daient quelque chose qu’il ne com­pre­nait pas encore.

À la récep­tion, un homme en cos­tume gris lui expli­qua que les mani­fes­ta­tions avaient com­men­cé. La rue Didouche Mou­rad, la Grande Poste, le centre-ville. Des gens qui mar­chaient, beau­coup de gens. Non, ce n’é­tait pas dan­ge­reux. Non, l’hô­tel res­tait ouvert nor­ma­le­ment. Oui, la pis­cine était accessible.

Naïm ne savait pas encore que ce ven­dre­di 22 février serait le pre­mier acte d’un sou­lè­ve­ment qui chan­ge­rait le visage du pays. Il prit son petit-déjeu­ner dans la salle du res­tau­rant, face à la baie, en écou­tant la rumeur qui montait.

*   *   *

La pis­cine Phe­ni­cia occu­pait une ter­rasse à mi-hau­teur de l’hô­tel, sus­pen­due entre le ciel et la ville.

Elle avait la forme d’une amphore antique — un bas­sin arron­di, bleu pro­fond, cer­né de dalles claires et de tran­sats blancs. Des buis­sons de jas­min lon­geaient le muret qui la sépa­rait du vide, et leur par­fum, dans la cha­leur de février — car il fai­sait déjà chaud, ce soleil d’hi­ver nord-afri­cain qui sur­prend ceux qui arrivent d’Eu­rope — se mêlait à l’o­deur du chlore et de la crème solaire en une com­bi­nai­son étrange, sucrée et chi­mique à la fois.

Naïm s’ins­tal­la sur un tran­sat, à l’ombre d’un para­sol, et ouvrit Ibn Ara­bi au hasard. C’é­tait une habi­tude super­sti­tieuse — il lais­sait le livre choi­sir sa page, comme on consulte un oracle. Il tom­ba sur un pas­sage du cha­pitre 178, celui sur les sta­tions de l’amour :

Celui qui n’a pas goû­té ne sait pas. Celui qui n’a pas brû­lé ne connaît pas la lumière.

Il sou­rit. Ibn Ara­bi avait réponse à tout.

La pis­cine était presque déserte. Un homme d’af­faires par­lait au télé­phone en arabe, un pied dans l’eau, l’autre sur la dalle chaude. Deux enfants se pour­sui­vaient dans le petit bain sous l’œil dis­trait d’une mère en caf­tan. Un ser­veur en gilet blanc pas­sait entre les tran­sats avec un pla­teau vide, atten­dant qu’on le sollicite.

Et puis elle arriva.

Il ne la vit pas tout de suite. Il enten­dit d’a­bord le cla­que­ment léger de san­dales sur les dalles, puis le frois­se­ment d’un tis­su qu’on retire — un paréo, une robe, il ne savait pas. Quand il leva les yeux, elle était debout au bord du bas­sin, de dos.

La pre­mière chose qu’il remar­qua fut ses cheveux.

Des boucles noires, ser­rées, indis­ci­pli­nées, qui tom­baient entre ses omo­plates en une cas­cade de fri­sot­tis brillants. Pas des che­veux lis­sés, domp­tés, occi­den­ta­li­sés. Des che­veux qui avaient leur propre volon­té, leur propre géo­gra­phie, et qui disaient quelque chose de l’Al­gé­rie qu’il cher­chait — celle d’a­vant le lis­sage, d’a­vant la sou­mis­sion aux normes, une Algé­rie pri­mi­tive et fière.

Elle plon­gea sans hési­ter. Un mou­ve­ment net, les bras ten­dus devant elle, le corps droit, et l’eau se refer­ma sur elle avec un bruit bref. Quand elle refit sur­face, au milieu du bas­sin, les boucles étaient pla­quées sur son crâne, et son visage appa­rut — brun, osseux, les pom­mettes hautes, les yeux très noirs, une bouche large.

Elle nagea long­temps. Un crawl régu­lier, souple, qui allait d’un bout à l’autre de l’am­phore avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome. Naïm avait posé son livre sur ses genoux. Il ne lisait plus.

*   *   *

Le ser­veur s’ap­pe­lait Mou­nir. Il tra­vaillait à la pis­cine de l’Au­ras­si depuis onze ans. Il connais­sait les habi­tudes de chaque habi­tué comme un méde­cin connaît les patho­lo­gies de ses patients — les heures, les bois­sons, les manies, les soli­tudes. Il appor­ta un thé à la menthe sur le tran­sat habi­tuel avant même que Nes­rine soit sor­tie de l’eau.

Elle finit par s’ex­traire du bas­sin, esso­rant ses che­veux d’un geste de tor­sion qui envoya des gout­te­lettes sur les dalles chaudes, où elles s’é­va­po­rèrent en une seconde. Elle enfi­la un pei­gnoir blanc trop grand, s’as­sit sur le tran­sat, prit le thé. Le rituel.

Depuis quatre ans, la pis­cine Phe­ni­cia était son lieu. Pas son refuge — le mot était trop faible, trop vic­ti­maire. Son ter­ri­toire. L’en­droit où elle ces­sait d’être Nes­rine Sah­raoui, la chan­teuse, la voix de la çanaa algé­roise, le visage qu’on recon­nais­sait dans les rues d’Hy­dra et les halls de télé­vi­sion. Ici, en maillot de bain, les che­veux mouillés, sans maquillage, elle rede­ve­nait un corps par­mi d’autres. Un corps qui nageait, qui trans­pi­rait, qui buvait du thé à la menthe en regar­dant la mer.

Sofiane avait appe­lé le matin. Has­si Mes­saoud, comme d’ha­bi­tude. Sa voix avait la tona­li­té mate des conver­sa­tions longue dis­tance avec un homme qu’on aime encore un peu, par habi­tude, par loyau­té, sans que le mot amour ait encore le moindre sens. Il avait par­lé du chan­tier, d’un pro­blème de pres­sion sur un puits, de la cha­leur dans le Sud. Elle avait dit oui, non, d’ac­cord, je t’embrasse. Elle avait rac­cro­ché avec le sen­ti­ment fami­lier d’a­voir par­lé à un étran­ger poli.

Elle but son thé.

C’est alors qu’elle remar­qua l’homme au Moleskine.

Il était assis trois tran­sats plus loin, sous un para­sol, avec un gros livre en arabe ouvert sur les genoux et un car­net à côté de lui. Il ne la regar­dait pas — ou plu­tôt il venait de ces­ser de la regar­der, et cette nuance, infime mais lisible pour une femme qui pas­sait sa vie sur scène, était aus­si claire qu’un titre de jour­nal. Il avait le teint d’un Algé­rien déco­lo­ré par l’exil, cette pâleur par­ti­cu­lière de ceux qui ont gran­di sous d’autres ciels. Che­veux noirs cou­pés court, mâchoire angu­laire, des lunettes de soleil qu’il avait remon­tées sur son front. Des mains fines. Il por­tait une che­mise, au bord d’une pis­cine, ce qui le ren­dait immé­dia­te­ment sus­pect ou tou­chant, elle ne savait pas encore.

Le bruit de la ville mon­ta d’un cran.

Nes­rine se redres­sa sur son tran­sat. Depuis les bal­cons de l’Au­ras­si, on pou­vait voir les artères prin­ci­pales d’Al­ger comme on suit les veines sur le dos d’une main. Et ce qu’elle vit, ce ven­dre­di après-midi de février, c’est la rue Didouche Mou­rad qui se rem­plis­sait. Une foule qui mar­chait, lente, immense, com­pacte. On n’en­ten­dait pas les mots depuis cette hau­teur, mais on enten­dait la voix — une voix col­lec­tive, sourde, puis­sante, qui mon­tait du ventre de la ville comme une prière ou un cri.

— C’est la pre­mière fois, dit-elle.

Elle n’a­vait pas par­lé à l’homme au Moles­kine. Elle avait par­lé à l’air, à la ville, à per­sonne. Mais il répondit.

— La pre­mière fois ?

— Qu’ils n’ont pas peur.

Naïm posa son livre. Il regar­da la ville en contre­bas. La foule rem­plis­sait les rues comme l’eau rem­plit un lit de rivière — natu­rel­le­ment, irré­sis­ti­ble­ment. Des dra­peaux algé­riens par­tout, le vert et le blanc et le rouge du crois­sant. Des chants mon­taient, par vagues, por­tés par le vent de mer.

— C’est la pre­mière fois que je reviens, dit-il.

Elle tour­na la tête vers lui. Le regar­da vrai­ment. Pas comme on regarde un incon­nu qui a dit quelque chose de banal au bord d’une pis­cine — mais comme on regarde quel­qu’un qui vient de pro­non­cer, sans le savoir, les mots exacts.

— Vous êtes d’ici ?

— J’é­tais d’i­ci. Il y a très longtemps.

— On est tou­jours d’i­ci, dit Nes­rine. C’est le problème.

Le ser­veur Mou­nir pas­sa entre eux avec son pla­teau, bri­sant le fil pour un ins­tant. Quand il s’é­loi­gna, le silence était deve­nu un autre silence — plus atten­tif, plus poreux. Le jas­min des buis­sons embau­mait la ter­rasse, cette odeur douce et entê­tante qui ne res­sem­blait à rien de ce que Naïm avait res­pi­ré depuis trente-cinq ans.

— Vous tra­vaillez ici ? deman­da-t-il, et il regret­ta aus­si­tôt la mal­adresse de la question.

Elle sou­rit. Un demi-sou­rire, celui qu’elle réser­vait aux jour­na­listes qui com­men­çaient mal leurs interviews.

— Non. Je viens nager. Et vous, vous tra­vaillez au bord d’une pis­cine avec un livre en arabe classique ?

Il bais­sa les yeux sur les Futû­hât.

— Ibn Ara­bi. Un mys­tique anda­lou du trei­zième siècle.

— Je sais qui est Ibn Arabi.

La phrase cla­qua, sèche et amu­sée. Il rou­git. L’au­to­ma­tisme de l’u­ni­ver­si­taire pari­sien qui explique l’O­rient aux Orien­taux — il se dégoû­ta de l’a­voir fait.

— Par­don, dit-il. Réflexe.

— C’est rien. Tous les Fran­co-Algé­riens font ça au début. Ils reviennent et ils croient qu’on a besoin d’eux pour com­prendre nos propres poètes.

Ce n’é­tait pas méchant. C’é­tait pré­cis. Il rit, sur­pris de rire, sur­pris que cette femme en pei­gnoir d’hô­tel, les che­veux mouillés, un verre de thé à la main, le désarme avec cette aisance.

En contre­bas, la foule chan­tait tou­jours. Le soleil décli­nait, adou­cis­sant la lumière, et les murs blancs d’Al­ger viraient à l’ocre, puis à l’or. L’ombre des immeubles s’al­lon­geait vers la mer. Le jas­min, dans la cha­leur décli­nante, redou­blait de puis­sance — c’est le soir qu’il donne tout, le galant de nuit, cette fleur impu­dique qui attend l’obs­cu­ri­té pour exha­ler ce qu’elle retient depuis l’aube.

Nes­rine se leva. Res­ser­ra le pei­gnoir autour d’elle.

— Bonne lec­ture, dit-elle. Et bien­ve­nue chez vous.

Elle s’é­loi­gna vers les ves­tiaires. Il la regar­da par­tir — la démarche souple, les pieds nus sur les dalles tièdes, les boucles qui com­men­çaient à sécher et à reprendre leur volume sau­vage, fri­sot­tant dans la lumière dorée.

Il rou­vrit Ibn Ara­bi. Les mots dan­saient devant ses yeux sans qu’il par­vienne à les fixer.

*   *   *

Le soir, Naïm dîna seul au res­tau­rant El Daqdaq.

La salle était déco­rée dans le style d’une mai­son de la Cas­bah — les zel­liges, les arcs outre­pas­sés, les lan­ternes de cuivre ajou­ré qui jetaient sur les murs des ombres géo­mé­triques. Le nom du res­tau­rant lui-même était un hom­mage aux heur­toirs de porte tra­di­tion­nels, ces mar­teaux de bronze en forme de main de Fat­ma qu’on trou­vait sur les portes des vieilles mai­sons d’Al­ger, et dont le son — daq­daq, daq­daq — annon­çait le visi­teur, l’a­mi, l’amant.

Il com­man­da une chor­ba, puis un tajine de pou­let aux olives et au citron confit. Le pain était rond, doré, encore chaud. Le goût de ce pain — cette mie dense, cette croûte cra­quante — le ren­voya d’un coup à l’en­fance, à la cour, au figuier, à la voix de femme dans la cui­sine. La mémoire gus­ta­tive est la plus cruelle : elle ne pré­vient pas, elle frappe.

Il man­gea len­te­ment, en regar­dant par la baie vitrée la ville qui s’é­tei­gnait. Les mani­fes­ta­tions s’é­taient dis­per­sées avec le soir, mais quelque chose per­sis­tait dans l’air — une élec­tri­ci­té, une vibra­tion, comme après un orage sec. Les rues n’é­taient pas rede­ve­nues nor­males. Elles avaient chan­gé de nature. Naïm le sen­tait sans pou­voir l’ex­pli­quer — ce qu’il avait vu depuis le bal­con de la pis­cine, cette foule immense et paci­fique, avait dépla­cé quelque chose de fon­da­men­tal dans la géo­lo­gie du pays.

Son télé­phone vibra. Un mes­sage de Claire, son ex-femme : Adam te demande quand tu rentres. Il veut savoir si tu as vu des cha­meaux. Il sou­rit. Répon­dit : Pas encore de cha­meaux. Dis-lui que je l’aime. L’é­change avait la cour­toi­sie triste des couples défaits qui conti­nuent de fonc­tion­ner pour l’en­fant. Claire était deve­nue une alliée polie, une ges­tion­naire de garde alter­née, une voix au télé­phone qui ne lui fai­sait plus rien. Il avait pas­sé qua­torze ans avec elle sans jamais réus­sir à lui expli­quer pour­quoi il pas­sait ses nuits à tra­duire des poèmes d’a­mour du trei­zième siècle.

Il sor­tit sur la ter­rasse de l’hô­tel. L’air était doux, presque tiède pour un soir de février. Le ciel d’Al­ger, lavé par le vent de mer, avait une pro­fon­deur qu’on ne trouve pas en Europe — les étoiles étaient plus nom­breuses, plus proches, comme si la voûte céleste s’é­tait abais­sée au-des­sus de la ville.

Et le jas­min. Par­tout le jas­min. Les buis­sons des jar­dins en ter­rasse de l’Au­ras­si exha­laient dans l’obs­cu­ri­té leur par­fum le plus intense, le plus entê­tant, celui que la plante retient tout le jour et libère quand la nuit tombe. Les Algé­rois appellent cette fleur yas­mine, et la ville elle-même est par­fois nom­mée El-Bahd­ja, la Joyeuse, ou Alger la Blanche, mais on pour­rait tout aus­si bien l’ap­pe­ler la ville du jas­min, tant cette odeur sucrée, capi­teuse, presque éro­tique, imprègne ses soirs d’hiver.

Naïm ins­pi­ra pro­fon­dé­ment. Quelque chose se des­ser­rait en lui, len­te­ment, comme un nœud qu’on avait trop long­temps ser­ré. Il ne savait pas si c’é­tait le pays qui pro­dui­sait cet effet, ou le jas­min, ou la fatigue du voyage, ou le visage d’une femme aux che­veux bou­clés qui lui avait dit bien­ve­nue chez vous avec un sou­rire de biais.

Il remon­ta dans sa chambre. Ouvrit le car­net Moles­kine. Écri­vit une seule phrase :

Elle a dit : on est tou­jours d’i­ci. C’est le problème.

Puis il étei­gnit la lumière. En bas, la ville mur­mu­rait encore. Et le jas­min, fidèle, entê­tant, mon­tait jus­qu’à sa fenêtre ouverte, comme une pro­messe ou un avertissement.

Cha­pitre 2 — La voix

Same­di 23 février 2019

La Biblio­thèque natio­nale d’Al­gé­rie occu­pait un bâti­ment mas­sif sur le pla­teau du Ham­ma, à vingt minutes en taxi de l’Au­ras­si. Naïm s’y pré­sen­ta à neuf heures, sa carte de cher­cheur dans la poche, le cœur bat­tant d’une émo­tion qu’il n’a­vait pas anticipée.

Il avait tra­vaillé dans des biblio­thèques toute sa vie. La BnF, la Bodleian d’Ox­ford, la Süley­ma­niye d’Is­tan­bul, la Biblio­thèque royale de Rabat. Des lieux de silence où les manus­crits dor­maient dans leurs boîtes d’ar­chi­vage comme des reliques dans leurs châsses. Mais ici, c’é­tait dif­fé­rent. Ici, les manus­crits étaient les siens — non pas au sens de la pro­prié­té, mais au sens du sang. Les confré­ries sou­fies algé­riennes dont il étu­diait les textes — la Rah­ma­niyya, la Tid­ja­niyya, la Qadi­riyya — avaient été fon­dées par des hommes qui par­laient la langue de son père, mar­chaient dans les rues qu’il avait quit­tées à huit ans, priaient dans des mos­quées dont il recon­nais­sait l’odeur.

La docu­men­ta­liste qui l’ac­cueillit s’ap­pe­lait Fari­da. Une femme d’une soixan­taine d’an­nées, petite, le regard vif der­rière des lunettes à mon­ture dorée. Elle avait lu sa thèse. Elle le lui dit sim­ple­ment, sans emphase, en posant devant lui les trois car­tons qu’il avait com­man­dés à distance.

— Votre tra­vail sur Ibn Ara­bi est remar­quable. Mais vous n’a­vez jamais cité les manus­crits d’ici.

Ce n’é­tait pas un reproche. C’é­tait un constat. Naïm hocha la tête.

— Je n’é­tais jamais venu.

— Eh bien, vous êtes là maintenant.

Elle ouvrit le pre­mier car­ton avec des gestes d’une dou­ceur infi­nie. À l’in­té­rieur, pro­té­gé par du papier de soie, un manus­crit du dix-hui­tième siècle — un trai­té de la confré­rie Rah­ma­niyya sur les étapes de l’as­cen­sion mys­tique. L’é­cri­ture magh­ré­bine, ronde et incli­née, cou­rait sur le papier jau­ni en lignes ser­rées. Des enlu­mi­nures modestes — des rosaces, des entre­lacs — mar­quaient le début de chaque cha­pitre. Naïm enfi­la les gants de coton blanc et tou­cha la pre­mière page.

Le papier avait une tex­ture gra­nu­leuse, vivante. Il avait été fabri­qué quelque part dans le Tell algé­rien, il y a deux cent cin­quante ans, par des mains dont on ne connaî­trait jamais le nom. Et l’homme qui avait écrit des­sus — un cheikh de la Rah­ma­niyya dont la signa­ture appa­rais­sait au colo­phon — avait trem­pé son calame dans la même encre de noix de galle que les copistes d’Al-Anda­lus, cinq siècles avant lui. La chaîne était inin­ter­rom­pue. L’a­mour était le même.

Naïm tra­vailla toute la mati­née. Il pho­to­gra­phiait les pages, pre­nait des notes, com­pa­rait les variantes avec les édi­tions impri­mées qu’il avait appor­tées de Paris. Le texte trai­tait du fanâ’, l’a­néan­tis­se­ment de l’e­go dans la contem­pla­tion divine — ce moment où le sou­fi cesse d’être lui-même pour deve­nir pur récep­tacle de la lumière. Les méta­phores étaient celles de l’a­mour char­nel : la brû­lure, le ver­tige, la soif, l’a­ban­don, la nudi­té de l’âme devant son Créa­teur. Huit siècles de poé­sie mys­tique n’a­vaient trou­vé aucun autre lan­gage que celui du désir pour dire la ren­contre avec Dieu.

À treize heures, Fari­da lui appor­ta un café dans un petit verre à la turque.

— Vous avez enten­du ce qui s’est pas­sé hier ? demanda-t-elle.

— Les manifestations ?

— Ce n’é­taient pas des mani­fes­ta­tions. C’é­tait un trem­ble­ment de terre. Je n’a­vais pas vu ça depuis… non, je n’a­vais jamais vu ça.

Elle avait les yeux brillants. Cette femme de soixante ans qui avait tra­ver­sé la décen­nie noire en pro­té­geant des manus­crits dans une biblio­thèque — elle avait les yeux d’une jeune fille.

— Vous pen­sez que ça va conti­nuer ? deman­da Naïm.

— Ven­dre­di pro­chain, ce sera plus grand encore. Vous verrez.

*   *   *

Le taxi le dépo­sa devant l’Au­ras­si à dix-sept heures. La lumière avait tour­né, le soleil des­cen­dait vers la mer en embra­sant la baie d’un orange pro­fond. Naïm tra­ver­sa le lob­by — marbre clair, pla­fond haut, cette acous­tique feu­trée des grands hôtels où les pas et les voix s’a­mor­tissent dans les maté­riaux nobles — et se diri­gea vers l’ascenseur.

C’est dans le cou­loir du qua­trième étage qu’il l’entendit.

Une voix.

Il s’ar­rê­ta. Le son venait de der­rière une double porte capi­ton­née — un des salons de récep­tion de l’hô­tel, ceux qu’on réser­vait pour les confé­rences, les mariages, les sémi­naires. La porte était entre­bâillée, à peine, une fente de quelques cen­ti­mètres à tra­vers laquelle la voix s’é­chap­pait comme un filet de fumée.

Ce n’é­tait pas une voix qui chan­tait pour un public. C’é­tait une voix qui tra­vaillait — qui repre­nait une phrase, la modu­lait, la tour­nait et la retour­nait comme un potier tourne la terre. Une voix d’al­to, chaude, avec un grain par­ti­cu­lier, une légère rau­ci­té dans les graves qui don­nait au son une épais­seur char­nelle. Elle chan­tait en arabe clas­sique, un texte que Naïm recon­nut aus­si­tôt — un muwash­shah anda­lou du dou­zième siècle, l’un de ces poèmes cir­cu­laires qui reviennent sur eux-mêmes comme un der­viche revient au centre de sa rotation :

Ô toi qui ignores ce que l’a­mour a fait de moi,

regarde mon visage, tu y liras l’his­toire entière.

La voix mon­tait dans les aigus avec une aisance qui défiait l’ef­fort, s’en­rou­lait autour de la mélo­die comme un jas­min autour d’une treille, redes­cen­dait dans les graves avec une len­teur cal­cu­lée. Naïm ne bou­geait plus. Il avait ces­sé de res­pi­rer. Ce qu’il enten­dait à tra­vers cette porte entre­bâillée, ce n’é­tait pas seule­ment de la musique — c’é­tait la tra­duc­tion exacte, en son, de ce qu’il lisait depuis vingt ans dans les manus­crits. Les sou­fis appe­laient cela le samâ’, l’é­coute — ce moment où la musique cesse d’être un diver­tis­se­ment pour deve­nir un véhi­cule, une porte, un pas­sage vers un ailleurs que les mots ne savent pas nommer.

La voix s’in­ter­rom­pit. Une phrase par­lée, rapide, adres­sée à quel­qu’un dans la salle — un musi­cien, un accom­pa­gna­teur. Puis elle reprit, le même vers, mais dif­fé­rem­ment. Plus lente. Plus nue. Comme si elle avait reti­ré une couche de ver­nis pour atteindre le bois brut.

Naïm pous­sa la porte.

La salle était vaste, un rec­tangle aux murs ten­dus de tis­su beige, éclai­ré par la lumière rasante de fin d’a­près-midi qui entrait par de grandes fenêtres don­nant sur la baie. Au centre, un homme était assis sur une chaise, un oud posé sur ses genoux — un ins­tru­ment ancien, la caisse en demi-poire, le manche incli­né, les cordes doubles qui vibrent encore après qu’on les a lâchées. Et debout devant lui, un cahier ouvert sur un pupitre, la femme de la piscine.

Elle por­tait un pan­ta­lon noir et un che­mi­sier ample, cou­leur ivoire, les manches rou­lées sur les avant-bras. Ses che­veux, secs main­te­nant, avaient repris toute leur ampleur — un halo de boucles noires qui enca­drait son visage et cap­tait la lumière dorée dans ses reflets. Pieds nus sur la moquette.

Elle le vit entrer et s’ar­rê­ta de chanter.

Le silence fut bru­tal. L’ou­diste leva les yeux, sur­pris. Naïm res­ta sur le seuil, para­ly­sé par sa propre impudence.

— Par­don, dit-il. J’ai enten­du… je pas­sais dans le cou­loir et…

— Et vous êtes entré, com­plé­ta Nesrine.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas un reproche non plus. C’é­tait ce même ton qu’elle avait eu la veille, au bord de la pis­cine — cette pré­ci­sion sèche et amu­sée qui sem­blait être sa manière d’être au monde.

— Oui. Pardon.

— Vous savez que c’est une répé­ti­tion privée ?

— Je ne savais pas. J’ai recon­nu le muwash­shah — le poème d’Ibn Zuhr.

Elle incli­na la tête. L’ou­diste échan­gea un regard avec elle, un de ces regards de com­pli­ci­té musi­cale qui en disent plus que les mots.

— Vous connais­sez Ibn Zuhr ?

— Je tra­vaille des­sus. Enfin, sur les mys­tiques anda­lous. Les sou­fis. La tra­di­tion poétique…

Il s’embrouillait. Elle le regar­dait s’embourber avec un plai­sir dis­cret, les bras croi­sés, appuyée contre le pupitre. La lumière du cou­chant lui dorait le visage, accen­tuait les pom­mettes, creu­sait l’ombre sous la lèvre inférieure.

— Vous êtes l’homme au Moles­kine, dit-elle. Le Fran­co-Algé­rien qui revient pour la pre­mière fois.

Il hocha la tête.

— Asseyez-vous, dit-elle. Si vous vous tai­sez, vous pou­vez rester.

Il s’as­sit sur une chaise au fond de la salle, sans un mot. L’ou­diste reprit son pré­lude, les doigts cou­rant sur les cordes avec la flui­di­té d’une eau de source. Et Nes­rine chanta.

Elle chan­ta pen­dant une heure.

Naïm l’é­cou­ta sans bou­ger, le sac sur les genoux, les mains croi­sées. Il avait étu­dié la musique ara­bo-anda­louse en théo­ri­cien — les modes, les tab’, la struc­ture de la nou­ba avec ses cinq mou­ve­ments qui accé­lèrent pro­gres­si­ve­ment, du msad­dar grave et lent jus­qu’au khlâs rapide et exta­tique. Il connais­sait l’his­toire, les trai­tés, les clas­si­fi­ca­tions. Mais il n’a­vait jamais enten­du ça.

Ce que fai­sait Nes­rine avec sa voix n’a­vait rien de l’in­ter­pré­ta­tion savante et froide qu’il avait écou­tée sur ses disques à Paris. Elle ne chan­tait pas les poèmes — elle les habi­tait. Sa voix était un corps qui se mou­vait dans le texte comme une nageuse dans l’eau, épou­sant les formes, contour­nant les résis­tances, trou­vant les cou­rants. Quand le poème par­lait de désir, sa voix deve­nait rauque, presque grasse, elle s’at­tar­dait sur les consonnes gut­tu­rales de l’a­rabe — le ‘ayn, le ghayn, ces sons du fond de la gorge qui n’existent dans aucune langue euro­péenne et qui sont, en eux-mêmes, des caresses ou des mor­sures. Quand le poème par­lait d’ab­sence, la voix s’a­min­cis­sait, se reti­rait, lais­sait des silences que l’oud com­blait à peine.

Et les textes. Naïm les connais­sait par cœur, il les avait tra­duits, anno­tés, com­men­tés dans des articles que per­sonne ne lisait. Mais enten­dus dans cette voix, dans cette salle dorée par le cou­chant, avec la baie d’Al­ger en arrière-plan et la rumeur d’un peuple qui s’é­veillait dans les rues en contre­bas — ils disaient autre chose. Ils disaient ce qu’ils avaient tou­jours dit, mais que la page impri­mée ne pou­vait pas trans­mettre : que l’a­mour est le seul savoir, et que celui qui n’a pas brû­lé ne connaît rien.

Quand elle s’ar­rê­ta, le silence dura long­temps. L’ou­diste ran­gea son ins­tru­ment dans son étui avec des gestes pré­cau­tion­neux. Nes­rine but une gor­gée d’eau, s’é­pon­gea le front avec le dos de la main.

— C’est pour quand, le concert ? deman­da Naïm.

— Jeu­di pro­chain. Salle Ibn Khaldoun.

— Vous répé­tez ici ?

— L’a­cous­tique est bonne. Et j’aime cet hôtel. Il me laisse tranquille.

Elle ramas­sa ses affaires — un sac en cuir, des par­ti­tions, un châle qu’elle jeta sur ses épaules. L’ou­diste salua Naïm d’un hoche­ment de tête et sor­tit. Ils res­tèrent seuls dans la salle, dans la lumière mourante.

— Vous pleu­riez, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Naïm por­ta la main à sa joue. Elle était mouillée. Il ne s’en était pas ren­du compte.

— C’est la musique, dit-il.

— Non. C’est autre chose. La musique ne fait pleu­rer que ceux qui ont quelque chose à pleurer.

Il ne répon­dit pas. Que pou­vait-il dire ? Qu’il pleu­rait parce qu’il avait pas­sé vingt ans à lire des poèmes sur l’a­mour dans des biblio­thèques vides, et qu’il venait d’en­tendre une femme pieds nus les rendre vivants ? Qu’il pleu­rait parce qu’il était reve­nu dans un pays qu’il avait fui enfant, et que ce pays était en train de se sou­le­ver avec une joie qui res­sem­blait à une prière ? Qu’il pleu­rait parce que le jas­min, la lumière, la voix, les boucles noires, le thé à la menthe et le pain rond l’a­vaient rame­né à un endroit de lui-même qu’il croyait muré ?

— Vous avez dîné ? demanda-t-elle.

*   *   *

Ils man­gèrent au bar de l’hô­tel. Pas au El Daq­daq — trop for­mel, trop visible. Le bar, avec ses fau­teuils pro­fonds et sa lumière tami­sée, offrait l’a­no­ny­mat rela­tif d’un lieu de pas­sage où les gens s’ar­rêtent sans s’ins­tal­ler. Nes­rine com­man­da un jus d’o­range. Naïm une bière, qu’on lui ser­vit dans un verre sans éti­quette, avec cette dis­cré­tion par­ti­cu­lière que les hôtels algé­riens réservent à l’al­cool — pré­sent mais invi­sible, tolé­ré mais non affiché.

Elle par­la d’Alger.

Pas comme un guide tou­ris­tique, pas comme une intel­lec­tuelle — comme une amou­reuse. Elle par­lait de la ville avec cette fureur tendre des gens qui aiment un être dif­fi­cile, un être qui les blesse et les émer­veille à parts égales. Elle par­la de la lumière qui change quatre fois par jour — blanche le matin, jaune à midi, dorée le soir, bleue la nuit. De la Cas­bah qui s’ef­fondre et que per­sonne ne sauve, dont les mai­sons s’é­croulent une à une dans l’in­dif­fé­rence géné­rale, et dont les habi­tants s’ac­crochent pour­tant, par fier­té ou par pau­vre­té, à ces murs qui datent des Otto­mans. Des esca­liers qui relient les quar­tiers hauts aux quar­tiers bas, ces esca­liers inter­mi­nables que les Algé­roises montent et des­cendent en tailleur et en talons avec une grâce qui tient du défi. Du port, de l’o­deur de gasoil et de pois­son frit qui monte le soir quand les cha­lu­tiers rentrent. Des mos­quées, de l’ap­pel du muez­zin qui se super­pose d’un mina­ret à l’autre dans un canon invo­lon­taire, une poly­pho­nie sacrée que per­sonne ne dirige mais qui s’ac­corde mystérieusement.

— Et hier ? deman­da Naïm. Vous êtes des­cen­due dans la rue ?

— Non. Je regar­dais d’en haut, comme vous.

— Pour­quoi ?

Elle hési­ta. Fit tour­ner son verre entre ses doigts.

— Parce que j’a­vais peur. Pas de la police — de moi. Si je des­cends, si je chante dans la rue, je ne suis plus Nes­rine qui nage à la pis­cine. Je suis Nes­rine Sah­raoui, la chan­teuse. Et tout ce que je fais devient poli­tique. Tout ce que je dis est repris, défor­mé, com­men­té. Je perds le droit à la simplicité.

— Le luxe de l’anonymat.

— Exac­te­ment. L’Au­ras­si me donne ça. Ici, je suis per­sonne. Je nage, je répète, je bois du thé. Dehors, je suis une image.

Naïm com­pre­nait. La cage dorée — il en connais­sait une ver­sion modeste, celle de l’u­ni­ver­si­taire enfer­mé dans sa spé­cia­li­té, condam­né à être l’homme-qui-sait-tout-sur-les-sou­fis dans les dîners pari­siens, réduit à une exper­tise, ampu­té du reste.

— Votre mari est à Alger ? deman­da-t-il. La ques­tion était sor­tie avant qu’il puisse la retenir.

— Mon mari est à Has­si Mes­saoud. Mon mari est tou­jours à Has­si Messaoud.

La phrase était un pay­sage com­plet — le désert, la dis­tance, le pipe­line qui relie le sud au nord en pom­pant le pétrole et en vidant les couples. Il n’in­sis­ta pas.

— Et vous, dit-elle. Racon­tez-moi Ibn Arabi.

Il par­la. Pour une fois, il ne par­la pas comme dans un amphi­théâtre — avec le voca­bu­laire tech­nique, les réfé­rences croi­sées, l’ap­pa­reil cri­tique. Il par­la comme on parle à quel­qu’un qui com­prend la musique des mots, qui sait que la forme est le fond, que le rythme d’une phrase contient son sens.

Il lui par­la d’Ibn Ara­bi, ce mys­tique né à Mur­cie en 1165, qui avait tra­ver­sé Al-Anda­lus, le Magh­reb, l’É­gypte, la Syrie, la Mecque, et qui avait écrit — à la main, au calame, sur du par­che­min — la plus vaste ency­clo­pé­die mys­tique jamais com­po­sée. Un homme pour qui l’a­mour n’é­tait pas un sen­ti­ment mais une connais­sance, la plus haute de toutes, celle qui dis­sout les fron­tières entre le moi et l’autre, entre le pro­fane et le sacré, entre le corps et l’es­prit. Ibn Ara­bi avait écrit : Mon cœur est deve­nu capable de toutes les formes : une prai­rie pour les gazelles, un couvent pour les moines, un temple pour les idoles, la Kaa­ba du pèle­rin, les Tables de la Torah, le livre du Coran. L’a­mour est ma reli­gion et ma foi. Et cette phrase, ce vers célèbre du Tar­ju­mân al-Ashwâq, était la clé de voûte de toute son œuvre — l’i­dée que l’a­mour trans­cende les dogmes, que Dieu se mani­feste dans la beau­té sous toutes ses formes, que le visage aimé est un miroir du divin.

Nes­rine écou­tait. Elle avait posé son men­ton dans sa main, les yeux grands ouverts, et Naïm eut sou­dain la cer­ti­tude étrange qu’elle n’é­cou­tait pas ses mots — elle écou­tait sa voix. Comme une musi­cienne écoute un ins­tru­ment, elle cap­tait le timbre, les inflexions, les hési­ta­tions, les accé­lé­ra­tions. Elle l’é­cou­tait comme lui l’a­vait écou­tée chanter.

— Vous savez, dit-elle quand il se tut, les poèmes que je chante disent exac­te­ment la même chose. L’a­mour pro­fane et l’a­mour sacré, mêlés, indis­cer­nables. Dans la çanaa, on ne sait jamais si le poète parle de Dieu ou d’une femme. C’est le même vertige.

— Oui.

— Mais vous, vous le savez par les livres. Moi, je le sais par la voix. Par le corps. Quand je chante ces mots, je les sens dans ma gorge, dans mon ventre. C’est phy­sique. Ce n’est pas une idée — c’est une sensation.

Naïm la regar­da. La lumière du bar jouait sur son visage, ombrant ses pom­mettes, éclai­rant le coin de ses lèvres. Ses boucles, libres, enca­draient sa figure d’une auréole sombre. Elle était belle d’une beau­té qui n’a­vait rien de spec­ta­cu­laire — pas l’é­clat froid des man­ne­quins ou des actrices, mais une beau­té habi­tée, une beau­té qui venait de l’in­té­rieur, de cette voix qu’elle por­tait en elle comme un organe supplémentaire.

— Vous avez un concert jeu­di, dit-il. Je pour­rai venir ?

— Vous n’a­vez pas besoin de ma per­mis­sion. C’est public.

— J’au­rais quand même aimé votre permission.

Elle sou­rit. Cette fois, ce n’é­tait pas le demi-sou­rire de biais qu’elle lui avait adres­sé à la pis­cine. C’é­tait un sou­rire entier, qui creu­sait une fos­sette à sa joue gauche et fai­sait plis­ser ses yeux.

— Venez, dit-elle.

Ils se sépa­rèrent dans le lob­by. Elle vers la sor­tie — elle ren­trait chez elle, à Hydra, en taxi. Lui vers l’as­cen­seur. Dans la cabine, mon­tant vers le sep­tième étage, il sen­tait encore l’o­deur de son par­fum — pas un par­fum de marque, pas une fra­grance iden­ti­fiable, mais un mélange de jas­min, d’huile d’ar­gan et de quelque chose d’autre, quelque chose de chaud et de vivant, qui était l’o­deur de sa peau.

Dans sa chambre, il ouvrit le Moleskine.

Il n’é­cri­vit pas une phrase cette fois. Il écri­vit un vers d’Ibn Ara­bi, en arabe, de mémoire :

أَدينُ بِدينِ الحُبِّ أَنّى تَوَجَّهَت رَكائِبُهُ فَالحُبُّ ديني وَإيماني

L’a­mour est ma reli­gion et ma foi, où que se dirigent ses caravanes.

Puis il res­ta long­temps à la fenêtre, à regar­der Alger s’en­dor­mir. La ville scin­tillait en contre­bas, les lumières du port cli­gno­taient, les der­niers taxis remon­taient le bou­le­vard Frantz Fanon. Quelque part dans cette ville, une femme aux che­veux bou­clés ren­trait chez elle dans un appar­te­ment vide, et peut-être qu’elle aus­si se tenait à sa fenêtre, et peut-être qu’elle regar­dait, en sens inverse, les lumières de l’Au­ras­si per­chées sur le pla­teau des Tagarins.

Le jas­min mon­tait dans la nuit, fidèle et impudique.

Lire la suite…

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