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Le galant
de nuit

Le galant de nuit

Cha­pitres 1 et 2

Cha­pitre 1 — La piscine

Ven­dre­di 22 février 2019

L’hô­tel avait été conçu pour dominer.

Neuf étages de béton posés sur le Pla­teau des Taga­rins, au-des­sus de la ville, au-des­sus du port, au-des­sus de tout. Depuis ses bal­cons on voyait la baie d’Al­ger s’ar­ron­dir comme le ventre d’une femme endor­mie, et les car­gos immo­biles sur la ligne bleue, et les toits blancs de la Cas­bah qui dégrin­go­laient vers la mer dans un désordre mil­lé­naire. L’ar­chi­tecte qui avait des­si­né ces lignes — un Ita­lien nom­mé Moret­ti, qui avait aus­si construit le Water­gate à Washing­ton — était mort avant l’i­nau­gu­ra­tion. L’autre archi­tecte, un Égyp­tien, était mort avant lui. On avait fini par inau­gu­rer l’hô­tel sans aucun de ses pères, un jour de juin 1975, quand l’Al­gé­rie croyait encore que le socia­lisme et le pétrole suf­fi­raient à fabri­quer l’avenir.

Depuis, l’El Auras­si avait accueilli des pré­si­dents, des géné­raux, des espions, des hommes d’af­faires aux mal­lettes trop lourdes et des délé­ga­tions entières de pays dont cer­tains n’exis­taient plus. Il avait tra­ver­sé la décen­nie noire sans fer­mer ses portes, ser­vant du café au lait à des colo­nels pen­dant que la ville, en contre­bas, s’entre-tuait dans le silence de l’in­for­ma­tion. Il avait sur­vé­cu aux réno­va­tions, aux chan­ge­ments de moquette, aux modes qui défont les lob­bies d’hô­tel comme elles défont les régimes. Il était là. Mas­sif, indif­fé­rent, per­ché sur son pro­mon­toire avec la patience d’un vieux caméléon.

Son adresse était un poème invo­lon­taire : 2, bou­le­vard Frantz Fanon.

*   *   *

Naïm avait posé sa valise dans la chambre 714 la veille au soir, trop tard pour voir quoi que ce soit. Le taxi depuis l’aé­ro­port avait tra­ver­sé une ville qu’il ne recon­nais­sait pas — ou plu­tôt qu’il n’a­vait jamais connue, car il l’a­vait quit­tée à huit ans, et les sou­ve­nirs d’un enfant de huit ans sont des aqua­relles mouillées où les formes se dissolvent.

Il se sou­ve­nait d’une cour. D’un figuier. D’une voix de femme qui chan­tait dans une cui­sine. Celle de sa mère, pro­ba­ble­ment, ou d’une voi­sine, ou d’un poste de radio — il ne savait plus. Trente-cinq ans avaient pas­sé, et l’Al­gé­rie n’a­vait été pour lui qu’un sujet d’é­tude, une terre de manus­crits, un pay­sage inté­rieur qu’il n’a­vait jamais eu le cou­rage de confron­ter à la réalité.

Il avait ouvert les rideaux ce matin-là, et la baie l’a­vait frap­pé en plein visage.

C’é­tait une lumière qu’il avait oubliée. Pas celle de Paris, grise et rai­son­nable, qui éclaire les choses sans les brû­ler. Une lumière qui tom­bait droit, ver­ti­cale, blanche, et qui ren­dait les contours tran­chants comme des lames. La mer était d’un bleu irréel. Les immeubles blancs des­cen­daient vers le port dans un emmê­le­ment de ter­rasses, d’an­tennes para­bo­liques et de linge sus­pen­du. Et tout en bas, le port — les grues, les conte­neurs, les fer­ries pour Mar­seille, cette vieille route mari­time entre les deux rives de la même blessure.

Naïm s’é­tait habillé len­te­ment. Pan­ta­lon de lin, che­mise claire, les chaus­sures qu’il met­tait à Paris pour aller à la fac. Il avait glis­sé les Futû­hât al-Mak­kiyya d’Ibn Ara­bi dans son sac — l’é­di­tion Dâr Sâdir en quatre volumes, mais il n’a­vait empor­té que le deuxième, celui sur la connais­sance par l’a­mour — et son car­net Moles­kine, un sty­lo, sa carte de la Biblio­thèque natio­nale. Il comp­tait pas­ser la mati­née dans les manuscrits.

Ce qui l’ar­rê­ta dans le cou­loir, ce fut le bruit.

Pas un bruit d’hô­tel — les cha­riots des femmes de chambre, la son­ne­rie d’un ascen­seur, le mur­mure feu­tré des cou­loirs moquet­tés. Autre chose. Quelque chose qui venait de l’ex­té­rieur, de très loin et de très pro­fond, comme un orage qui hésite à écla­ter. Il s’ap­pro­cha d’une fenêtre au bout du cou­loir. En contre­bas, au-delà des jar­dins en ter­rasse de l’hô­tel, au-delà du bou­le­vard Frantz Fanon et des immeubles en cas­cade, une rumeur mon­tait de la ville. Des voix. Des mil­liers de voix, peut-être des dizaines de mil­liers, qui scan­daient quelque chose qu’il ne com­pre­nait pas encore.

À la récep­tion, un homme en cos­tume gris lui expli­qua que les mani­fes­ta­tions avaient com­men­cé. La rue Didouche Mou­rad, la Grande Poste, le centre-ville. Des gens qui mar­chaient, beau­coup de gens. Non, ce n’é­tait pas dan­ge­reux. Non, l’hô­tel res­tait ouvert nor­ma­le­ment. Oui, la pis­cine était accessible.

Naïm ne savait pas encore que ce ven­dre­di 22 février serait le pre­mier acte d’un sou­lè­ve­ment qui chan­ge­rait le visage du pays. Il prit son petit-déjeu­ner dans la salle du res­tau­rant, face à la baie, en écou­tant la rumeur qui montait.

*   *   *

La pis­cine Phe­ni­cia occu­pait une ter­rasse à mi-hau­teur de l’hô­tel, sus­pen­due entre le ciel et la ville.

Elle avait la forme d’une amphore antique — un bas­sin arron­di, bleu pro­fond, cer­né de dalles claires et de tran­sats blancs. Des buis­sons de jas­min lon­geaient le muret qui la sépa­rait du vide, et leur par­fum, dans la cha­leur de février — car il fai­sait déjà chaud, ce soleil d’hi­ver nord-afri­cain qui sur­prend ceux qui arrivent d’Eu­rope — se mêlait à l’o­deur du chlore et de la crème solaire en une com­bi­nai­son étrange, sucrée et chi­mique à la fois.

Naïm s’ins­tal­la sur un tran­sat, à l’ombre d’un para­sol, et ouvrit Ibn Ara­bi au hasard. C’é­tait une habi­tude super­sti­tieuse — il lais­sait le livre choi­sir sa page, comme on consulte un oracle. Il tom­ba sur un pas­sage du cha­pitre 178, celui sur les sta­tions de l’amour :

Celui qui n’a pas goû­té ne sait pas. Celui qui n’a pas brû­lé ne connaît pas la lumière.

Il sou­rit. Ibn Ara­bi avait réponse à tout.

La pis­cine était presque déserte. Un homme d’af­faires par­lait au télé­phone en arabe, un pied dans l’eau, l’autre sur la dalle chaude. Deux enfants se pour­sui­vaient dans le petit bain sous l’œil dis­trait d’une mère en caf­tan. Un ser­veur en gilet blanc pas­sait entre les tran­sats avec un pla­teau vide, atten­dant qu’on le sollicite.

Et puis elle arriva.

Il ne la vit pas tout de suite. Il enten­dit d’a­bord le cla­que­ment léger de san­dales sur les dalles, puis le frois­se­ment d’un tis­su qu’on retire — un paréo, une robe, il ne savait pas. Quand il leva les yeux, elle était debout au bord du bas­sin, de dos.

La pre­mière chose qu’il remar­qua fut ses cheveux.

Des boucles noires, ser­rées, indis­ci­pli­nées, qui tom­baient entre ses omo­plates en une cas­cade de fri­sot­tis brillants. Pas des che­veux lis­sés, domp­tés, occi­den­ta­li­sés. Des che­veux qui avaient leur propre volon­té, leur propre géo­gra­phie, et qui disaient quelque chose de l’Al­gé­rie qu’il cher­chait — celle d’a­vant le lis­sage, d’a­vant la sou­mis­sion aux normes, une Algé­rie pri­mi­tive et fière.

Elle plon­gea sans hési­ter. Un mou­ve­ment net, les bras ten­dus devant elle, le corps droit, et l’eau se refer­ma sur elle avec un bruit bref. Quand elle refit sur­face, au milieu du bas­sin, les boucles étaient pla­quées sur son crâne, et son visage appa­rut — brun, osseux, les pom­mettes hautes, les yeux très noirs, une bouche large.

Elle nagea long­temps. Un crawl régu­lier, souple, qui allait d’un bout à l’autre de l’am­phore avec la régu­la­ri­té d’un métro­nome. Naïm avait posé son livre sur ses genoux. Il ne lisait plus.

*   *   *

Le ser­veur s’ap­pe­lait Mou­nir. Il tra­vaillait à la pis­cine de l’Au­ras­si depuis onze ans. Il connais­sait les habi­tudes de chaque habi­tué comme un méde­cin connaît les patho­lo­gies de ses patients — les heures, les bois­sons, les manies, les soli­tudes. Il appor­ta un thé à la menthe sur le tran­sat habi­tuel avant même que Nes­rine soit sor­tie de l’eau.

Elle finit par s’ex­traire du bas­sin, esso­rant ses che­veux d’un geste de tor­sion qui envoya des gout­te­lettes sur les dalles chaudes, où elles s’é­va­po­rèrent en une seconde. Elle enfi­la un pei­gnoir blanc trop grand, s’as­sit sur le tran­sat, prit le thé. Le rituel.

Depuis quatre ans, la pis­cine Phe­ni­cia était son lieu. Pas son refuge — le mot était trop faible, trop vic­ti­maire. Son ter­ri­toire. L’en­droit où elle ces­sait d’être Nes­rine Sah­raoui, la chan­teuse, la voix de la çanaa algé­roise, le visage qu’on recon­nais­sait dans les rues d’Hy­dra et les halls de télé­vi­sion. Ici, en maillot de bain, les che­veux mouillés, sans maquillage, elle rede­ve­nait un corps par­mi d’autres. Un corps qui nageait, qui trans­pi­rait, qui buvait du thé à la menthe en regar­dant la mer.

Sofiane avait appe­lé le matin. Has­si Mes­saoud, comme d’ha­bi­tude. Sa voix avait la tona­li­té mate des conver­sa­tions longue dis­tance avec un homme qu’on aime encore un peu, par habi­tude, par loyau­té, sans que le mot amour ait encore le moindre sens. Il avait par­lé du chan­tier, d’un pro­blème de pres­sion sur un puits, de la cha­leur dans le Sud. Elle avait dit oui, non, d’ac­cord, je t’embrasse. Elle avait rac­cro­ché avec le sen­ti­ment fami­lier d’a­voir par­lé à un étran­ger poli.

Elle but son thé.

C’est alors qu’elle remar­qua l’homme au Moleskine.

Il était assis trois tran­sats plus loin, sous un para­sol, avec un gros livre en arabe ouvert sur les genoux et un car­net à côté de lui. Il ne la regar­dait pas — ou plu­tôt il venait de ces­ser de la regar­der, et cette nuance, infime mais lisible pour une femme qui pas­sait sa vie sur scène, était aus­si claire qu’un titre de jour­nal. Il avait le teint d’un Algé­rien déco­lo­ré par l’exil, cette pâleur par­ti­cu­lière de ceux qui ont gran­di sous d’autres ciels. Che­veux noirs cou­pés court, mâchoire angu­laire, des lunettes de soleil qu’il avait remon­tées sur son front. Des mains fines. Il por­tait une che­mise, au bord d’une pis­cine, ce qui le ren­dait immé­dia­te­ment sus­pect ou tou­chant, elle ne savait pas encore.

Le bruit de la ville mon­ta d’un cran.

Nes­rine se redres­sa sur son tran­sat. Depuis les bal­cons de l’Au­ras­si, on pou­vait voir les artères prin­ci­pales d’Al­ger comme on suit les veines sur le dos d’une main. Et ce qu’elle vit, ce ven­dre­di après-midi de février, c’est la rue Didouche Mou­rad qui se rem­plis­sait. Une foule qui mar­chait, lente, immense, com­pacte. On n’en­ten­dait pas les mots depuis cette hau­teur, mais on enten­dait la voix — une voix col­lec­tive, sourde, puis­sante, qui mon­tait du ventre de la ville comme une prière ou un cri.

— C’est la pre­mière fois, dit-elle.

Elle n’a­vait pas par­lé à l’homme au Moles­kine. Elle avait par­lé à l’air, à la ville, à per­sonne. Mais il répondit.

— La pre­mière fois ?

— Qu’ils n’ont pas peur.

Naïm posa son livre. Il regar­da la ville en contre­bas. La foule rem­plis­sait les rues comme l’eau rem­plit un lit de rivière — natu­rel­le­ment, irré­sis­ti­ble­ment. Des dra­peaux algé­riens par­tout, le vert et le blanc et le rouge du crois­sant. Des chants mon­taient, par vagues, por­tés par le vent de mer.

— C’est la pre­mière fois que je reviens, dit-il.

Elle tour­na la tête vers lui. Le regar­da vrai­ment. Pas comme on regarde un incon­nu qui a dit quelque chose de banal au bord d’une pis­cine — mais comme on regarde quel­qu’un qui vient de pro­non­cer, sans le savoir, les mots exacts.

— Vous êtes d’ici ?

— J’é­tais d’i­ci. Il y a très longtemps.

— On est tou­jours d’i­ci, dit Nes­rine. C’est le problème.

Le ser­veur Mou­nir pas­sa entre eux avec son pla­teau, bri­sant le fil pour un ins­tant. Quand il s’é­loi­gna, le silence était deve­nu un autre silence — plus atten­tif, plus poreux. Le jas­min des buis­sons embau­mait la ter­rasse, cette odeur douce et entê­tante qui ne res­sem­blait à rien de ce que Naïm avait res­pi­ré depuis trente-cinq ans.

— Vous tra­vaillez ici ? deman­da-t-il, et il regret­ta aus­si­tôt la mal­adresse de la question.

Elle sou­rit. Un demi-sou­rire, celui qu’elle réser­vait aux jour­na­listes qui com­men­çaient mal leurs interviews.

— Non. Je viens nager. Et vous, vous tra­vaillez au bord d’une pis­cine avec un livre en arabe classique ?

Il bais­sa les yeux sur les Futû­hât.

— Ibn Ara­bi. Un mys­tique anda­lou du trei­zième siècle.

— Je sais qui est Ibn Arabi.

La phrase cla­qua, sèche et amu­sée. Il rou­git. L’au­to­ma­tisme de l’u­ni­ver­si­taire pari­sien qui explique l’O­rient aux Orien­taux — il se dégoû­ta de l’a­voir fait.

— Par­don, dit-il. Réflexe.

— C’est rien. Tous les Fran­co-Algé­riens font ça au début. Ils reviennent et ils croient qu’on a besoin d’eux pour com­prendre nos propres poètes.

Ce n’é­tait pas méchant. C’é­tait pré­cis. Il rit, sur­pris de rire, sur­pris que cette femme en pei­gnoir d’hô­tel, les che­veux mouillés, un verre de thé à la main, le désarme avec cette aisance.

En contre­bas, la foule chan­tait tou­jours. Le soleil décli­nait, adou­cis­sant la lumière, et les murs blancs d’Al­ger viraient à l’ocre, puis à l’or. L’ombre des immeubles s’al­lon­geait vers la mer. Le jas­min, dans la cha­leur décli­nante, redou­blait de puis­sance — c’est le soir qu’il donne tout, le galant de nuit, cette fleur impu­dique qui attend l’obs­cu­ri­té pour exha­ler ce qu’elle retient depuis l’aube.

Nes­rine se leva. Res­ser­ra le pei­gnoir autour d’elle.

— Bonne lec­ture, dit-elle. Et bien­ve­nue chez vous.

Elle s’é­loi­gna vers les ves­tiaires. Il la regar­da par­tir — la démarche souple, les pieds nus sur les dalles tièdes, les boucles qui com­men­çaient à sécher et à reprendre leur volume sau­vage, fri­sot­tant dans la lumière dorée.

Il rou­vrit Ibn Ara­bi. Les mots dan­saient devant ses yeux sans qu’il par­vienne à les fixer.

*   *   *

Le soir, Naïm dîna seul au res­tau­rant El Daqdaq.

La salle était déco­rée dans le style d’une mai­son de la Cas­bah — les zel­liges, les arcs outre­pas­sés, les lan­ternes de cuivre ajou­ré qui jetaient sur les murs des ombres géo­mé­triques. Le nom du res­tau­rant lui-même était un hom­mage aux heur­toirs de porte tra­di­tion­nels, ces mar­teaux de bronze en forme de main de Fat­ma qu’on trou­vait sur les portes des vieilles mai­sons d’Al­ger, et dont le son — daq­daq, daq­daq — annon­çait le visi­teur, l’a­mi, l’amant.

Il com­man­da une chor­ba, puis un tajine de pou­let aux olives et au citron confit. Le pain était rond, doré, encore chaud. Le goût de ce pain — cette mie dense, cette croûte cra­quante — le ren­voya d’un coup à l’en­fance, à la cour, au figuier, à la voix de femme dans la cui­sine. La mémoire gus­ta­tive est la plus cruelle : elle ne pré­vient pas, elle frappe.

Il man­gea len­te­ment, en regar­dant par la baie vitrée la ville qui s’é­tei­gnait. Les mani­fes­ta­tions s’é­taient dis­per­sées avec le soir, mais quelque chose per­sis­tait dans l’air — une élec­tri­ci­té, une vibra­tion, comme après un orage sec. Les rues n’é­taient pas rede­ve­nues nor­males. Elles avaient chan­gé de nature. Naïm le sen­tait sans pou­voir l’ex­pli­quer — ce qu’il avait vu depuis le bal­con de la pis­cine, cette foule immense et paci­fique, avait dépla­cé quelque chose de fon­da­men­tal dans la géo­lo­gie du pays.

Son télé­phone vibra. Un mes­sage de Claire, son ex-femme : Adam te demande quand tu rentres. Il veut savoir si tu as vu des cha­meaux. Il sou­rit. Répon­dit : Pas encore de cha­meaux. Dis-lui que je l’aime. L’é­change avait la cour­toi­sie triste des couples défaits qui conti­nuent de fonc­tion­ner pour l’en­fant. Claire était deve­nue une alliée polie, une ges­tion­naire de garde alter­née, une voix au télé­phone qui ne lui fai­sait plus rien. Il avait pas­sé qua­torze ans avec elle sans jamais réus­sir à lui expli­quer pour­quoi il pas­sait ses nuits à tra­duire des poèmes d’a­mour du trei­zième siècle.

Il sor­tit sur la ter­rasse de l’hô­tel. L’air était doux, presque tiède pour un soir de février. Le ciel d’Al­ger, lavé par le vent de mer, avait une pro­fon­deur qu’on ne trouve pas en Europe — les étoiles étaient plus nom­breuses, plus proches, comme si la voûte céleste s’é­tait abais­sée au-des­sus de la ville.

Et le jas­min. Par­tout le jas­min. Les buis­sons des jar­dins en ter­rasse de l’Au­ras­si exha­laient dans l’obs­cu­ri­té leur par­fum le plus intense, le plus entê­tant, celui que la plante retient tout le jour et libère quand la nuit tombe. Les Algé­rois appellent cette fleur yas­mine, et la ville elle-même est par­fois nom­mée El-Bahd­ja, la Joyeuse, ou Alger la Blanche, mais on pour­rait tout aus­si bien l’ap­pe­ler la ville du jas­min, tant cette odeur sucrée, capi­teuse, presque éro­tique, imprègne ses soirs d’hiver.

Naïm ins­pi­ra pro­fon­dé­ment. Quelque chose se des­ser­rait en lui, len­te­ment, comme un nœud qu’on avait trop long­temps ser­ré. Il ne savait pas si c’é­tait le pays qui pro­dui­sait cet effet, ou le jas­min, ou la fatigue du voyage, ou le visage d’une femme aux che­veux bou­clés qui lui avait dit bien­ve­nue chez vous avec un sou­rire de biais.

Il remon­ta dans sa chambre. Ouvrit le car­net Moles­kine. Écri­vit une seule phrase :

Elle a dit : on est tou­jours d’i­ci. C’est le problème.

Puis il étei­gnit la lumière. En bas, la ville mur­mu­rait encore. Et le jas­min, fidèle, entê­tant, mon­tait jus­qu’à sa fenêtre ouverte, comme une pro­messe ou un avertissement.

Cha­pitre 2 — La voix

Same­di 23 février 2019

La Biblio­thèque natio­nale d’Al­gé­rie occu­pait un bâti­ment mas­sif sur le pla­teau du Ham­ma, à vingt minutes en taxi de l’Au­ras­si. Naïm s’y pré­sen­ta à neuf heures, sa carte de cher­cheur dans la poche, le cœur bat­tant d’une émo­tion qu’il n’a­vait pas anticipée.

Il avait tra­vaillé dans des biblio­thèques toute sa vie. La BnF, la Bodleian d’Ox­ford, la Süley­ma­niye d’Is­tan­bul, la Biblio­thèque royale de Rabat. Des lieux de silence où les manus­crits dor­maient dans leurs boîtes d’ar­chi­vage comme des reliques dans leurs châsses. Mais ici, c’é­tait dif­fé­rent. Ici, les manus­crits étaient les siens — non pas au sens de la pro­prié­té, mais au sens du sang. Les confré­ries sou­fies algé­riennes dont il étu­diait les textes — la Rah­ma­niyya, la Tid­ja­niyya, la Qadi­riyya — avaient été fon­dées par des hommes qui par­laient la langue de son père, mar­chaient dans les rues qu’il avait quit­tées à huit ans, priaient dans des mos­quées dont il recon­nais­sait l’odeur.

La docu­men­ta­liste qui l’ac­cueillit s’ap­pe­lait Fari­da. Une femme d’une soixan­taine d’an­nées, petite, le regard vif der­rière des lunettes à mon­ture dorée. Elle avait lu sa thèse. Elle le lui dit sim­ple­ment, sans emphase, en posant devant lui les trois car­tons qu’il avait com­man­dés à distance.

— Votre tra­vail sur Ibn Ara­bi est remar­quable. Mais vous n’a­vez jamais cité les manus­crits d’ici.

Ce n’é­tait pas un reproche. C’é­tait un constat. Naïm hocha la tête.

— Je n’é­tais jamais venu.

— Eh bien, vous êtes là maintenant.

Elle ouvrit le pre­mier car­ton avec des gestes d’une dou­ceur infi­nie. À l’in­té­rieur, pro­té­gé par du papier de soie, un manus­crit du dix-hui­tième siècle — un trai­té de la confré­rie Rah­ma­niyya sur les étapes de l’as­cen­sion mys­tique. L’é­cri­ture magh­ré­bine, ronde et incli­née, cou­rait sur le papier jau­ni en lignes ser­rées. Des enlu­mi­nures modestes — des rosaces, des entre­lacs — mar­quaient le début de chaque cha­pitre. Naïm enfi­la les gants de coton blanc et tou­cha la pre­mière page.

Le papier avait une tex­ture gra­nu­leuse, vivante. Il avait été fabri­qué quelque part dans le Tell algé­rien, il y a deux cent cin­quante ans, par des mains dont on ne connaî­trait jamais le nom. Et l’homme qui avait écrit des­sus — un cheikh de la Rah­ma­niyya dont la signa­ture appa­rais­sait au colo­phon — avait trem­pé son calame dans la même encre de noix de galle que les copistes d’Al-Anda­lus, cinq siècles avant lui. La chaîne était inin­ter­rom­pue. L’a­mour était le même.

Naïm tra­vailla toute la mati­née. Il pho­to­gra­phiait les pages, pre­nait des notes, com­pa­rait les variantes avec les édi­tions impri­mées qu’il avait appor­tées de Paris. Le texte trai­tait du fanâ’, l’a­néan­tis­se­ment de l’e­go dans la contem­pla­tion divine — ce moment où le sou­fi cesse d’être lui-même pour deve­nir pur récep­tacle de la lumière. Les méta­phores étaient celles de l’a­mour char­nel : la brû­lure, le ver­tige, la soif, l’a­ban­don, la nudi­té de l’âme devant son Créa­teur. Huit siècles de poé­sie mys­tique n’a­vaient trou­vé aucun autre lan­gage que celui du désir pour dire la ren­contre avec Dieu.

À treize heures, Fari­da lui appor­ta un café dans un petit verre à la turque.

— Vous avez enten­du ce qui s’est pas­sé hier ? demanda-t-elle.

— Les manifestations ?

— Ce n’é­taient pas des mani­fes­ta­tions. C’é­tait un trem­ble­ment de terre. Je n’a­vais pas vu ça depuis… non, je n’a­vais jamais vu ça.

Elle avait les yeux brillants. Cette femme de soixante ans qui avait tra­ver­sé la décen­nie noire en pro­té­geant des manus­crits dans une biblio­thèque — elle avait les yeux d’une jeune fille.

— Vous pen­sez que ça va conti­nuer ? deman­da Naïm.

— Ven­dre­di pro­chain, ce sera plus grand encore. Vous verrez.

*   *   *

Le taxi le dépo­sa devant l’Au­ras­si à dix-sept heures. La lumière avait tour­né, le soleil des­cen­dait vers la mer en embra­sant la baie d’un orange pro­fond. Naïm tra­ver­sa le lob­by — marbre clair, pla­fond haut, cette acous­tique feu­trée des grands hôtels où les pas et les voix s’a­mor­tissent dans les maté­riaux nobles — et se diri­gea vers l’ascenseur.

C’est dans le cou­loir du qua­trième étage qu’il l’entendit.

Une voix.

Il s’ar­rê­ta. Le son venait de der­rière une double porte capi­ton­née — un des salons de récep­tion de l’hô­tel, ceux qu’on réser­vait pour les confé­rences, les mariages, les sémi­naires. La porte était entre­bâillée, à peine, une fente de quelques cen­ti­mètres à tra­vers laquelle la voix s’é­chap­pait comme un filet de fumée.

Ce n’é­tait pas une voix qui chan­tait pour un public. C’é­tait une voix qui tra­vaillait — qui repre­nait une phrase, la modu­lait, la tour­nait et la retour­nait comme un potier tourne la terre. Une voix d’al­to, chaude, avec un grain par­ti­cu­lier, une légère rau­ci­té dans les graves qui don­nait au son une épais­seur char­nelle. Elle chan­tait en arabe clas­sique, un texte que Naïm recon­nut aus­si­tôt — un muwash­shah anda­lou du dou­zième siècle, l’un de ces poèmes cir­cu­laires qui reviennent sur eux-mêmes comme un der­viche revient au centre de sa rotation :

Ô toi qui ignores ce que l’a­mour a fait de moi,

regarde mon visage, tu y liras l’his­toire entière.

La voix mon­tait dans les aigus avec une aisance qui défiait l’ef­fort, s’en­rou­lait autour de la mélo­die comme un jas­min autour d’une treille, redes­cen­dait dans les graves avec une len­teur cal­cu­lée. Naïm ne bou­geait plus. Il avait ces­sé de res­pi­rer. Ce qu’il enten­dait à tra­vers cette porte entre­bâillée, ce n’é­tait pas seule­ment de la musique — c’é­tait la tra­duc­tion exacte, en son, de ce qu’il lisait depuis vingt ans dans les manus­crits. Les sou­fis appe­laient cela le samâ’, l’é­coute — ce moment où la musique cesse d’être un diver­tis­se­ment pour deve­nir un véhi­cule, une porte, un pas­sage vers un ailleurs que les mots ne savent pas nommer.

La voix s’in­ter­rom­pit. Une phrase par­lée, rapide, adres­sée à quel­qu’un dans la salle — un musi­cien, un accom­pa­gna­teur. Puis elle reprit, le même vers, mais dif­fé­rem­ment. Plus lente. Plus nue. Comme si elle avait reti­ré une couche de ver­nis pour atteindre le bois brut.

Naïm pous­sa la porte.

La salle était vaste, un rec­tangle aux murs ten­dus de tis­su beige, éclai­ré par la lumière rasante de fin d’a­près-midi qui entrait par de grandes fenêtres don­nant sur la baie. Au centre, un homme était assis sur une chaise, un oud posé sur ses genoux — un ins­tru­ment ancien, la caisse en demi-poire, le manche incli­né, les cordes doubles qui vibrent encore après qu’on les a lâchées. Et debout devant lui, un cahier ouvert sur un pupitre, la femme de la piscine.

Elle por­tait un pan­ta­lon noir et un che­mi­sier ample, cou­leur ivoire, les manches rou­lées sur les avant-bras. Ses che­veux, secs main­te­nant, avaient repris toute leur ampleur — un halo de boucles noires qui enca­drait son visage et cap­tait la lumière dorée dans ses reflets. Pieds nus sur la moquette.

Elle le vit entrer et s’ar­rê­ta de chanter.

Le silence fut bru­tal. L’ou­diste leva les yeux, sur­pris. Naïm res­ta sur le seuil, para­ly­sé par sa propre impudence.

— Par­don, dit-il. J’ai enten­du… je pas­sais dans le cou­loir et…

— Et vous êtes entré, com­plé­ta Nesrine.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Ce n’é­tait pas un reproche non plus. C’é­tait ce même ton qu’elle avait eu la veille, au bord de la pis­cine — cette pré­ci­sion sèche et amu­sée qui sem­blait être sa manière d’être au monde.

— Oui. Pardon.

— Vous savez que c’est une répé­ti­tion privée ?

— Je ne savais pas. J’ai recon­nu le muwash­shah — le poème d’Ibn Zuhr.

Elle incli­na la tête. L’ou­diste échan­gea un regard avec elle, un de ces regards de com­pli­ci­té musi­cale qui en disent plus que les mots.

— Vous connais­sez Ibn Zuhr ?

— Je tra­vaille des­sus. Enfin, sur les mys­tiques anda­lous. Les sou­fis. La tra­di­tion poétique…

Il s’embrouillait. Elle le regar­dait s’embourber avec un plai­sir dis­cret, les bras croi­sés, appuyée contre le pupitre. La lumière du cou­chant lui dorait le visage, accen­tuait les pom­mettes, creu­sait l’ombre sous la lèvre inférieure.

— Vous êtes l’homme au Moles­kine, dit-elle. Le Fran­co-Algé­rien qui revient pour la pre­mière fois.

Il hocha la tête.

— Asseyez-vous, dit-elle. Si vous vous tai­sez, vous pou­vez rester.

Il s’as­sit sur une chaise au fond de la salle, sans un mot. L’ou­diste reprit son pré­lude, les doigts cou­rant sur les cordes avec la flui­di­té d’une eau de source. Et Nes­rine chanta.

Elle chan­ta pen­dant une heure.

Naïm l’é­cou­ta sans bou­ger, le sac sur les genoux, les mains croi­sées. Il avait étu­dié la musique ara­bo-anda­louse en théo­ri­cien — les modes, les tab’, la struc­ture de la nou­ba avec ses cinq mou­ve­ments qui accé­lèrent pro­gres­si­ve­ment, du msad­dar grave et lent jus­qu’au khlâs rapide et exta­tique. Il connais­sait l’his­toire, les trai­tés, les clas­si­fi­ca­tions. Mais il n’a­vait jamais enten­du ça.

Ce que fai­sait Nes­rine avec sa voix n’a­vait rien de l’in­ter­pré­ta­tion savante et froide qu’il avait écou­tée sur ses disques à Paris. Elle ne chan­tait pas les poèmes — elle les habi­tait. Sa voix était un corps qui se mou­vait dans le texte comme une nageuse dans l’eau, épou­sant les formes, contour­nant les résis­tances, trou­vant les cou­rants. Quand le poème par­lait de désir, sa voix deve­nait rauque, presque grasse, elle s’at­tar­dait sur les consonnes gut­tu­rales de l’a­rabe — le ‘ayn, le ghayn, ces sons du fond de la gorge qui n’existent dans aucune langue euro­péenne et qui sont, en eux-mêmes, des caresses ou des mor­sures. Quand le poème par­lait d’ab­sence, la voix s’a­min­cis­sait, se reti­rait, lais­sait des silences que l’oud com­blait à peine.

Et les textes. Naïm les connais­sait par cœur, il les avait tra­duits, anno­tés, com­men­tés dans des articles que per­sonne ne lisait. Mais enten­dus dans cette voix, dans cette salle dorée par le cou­chant, avec la baie d’Al­ger en arrière-plan et la rumeur d’un peuple qui s’é­veillait dans les rues en contre­bas — ils disaient autre chose. Ils disaient ce qu’ils avaient tou­jours dit, mais que la page impri­mée ne pou­vait pas trans­mettre : que l’a­mour est le seul savoir, et que celui qui n’a pas brû­lé ne connaît rien.

Quand elle s’ar­rê­ta, le silence dura long­temps. L’ou­diste ran­gea son ins­tru­ment dans son étui avec des gestes pré­cau­tion­neux. Nes­rine but une gor­gée d’eau, s’é­pon­gea le front avec le dos de la main.

— C’est pour quand, le concert ? deman­da Naïm.

— Jeu­di pro­chain. Salle Ibn Khaldoun.

— Vous répé­tez ici ?

— L’a­cous­tique est bonne. Et j’aime cet hôtel. Il me laisse tranquille.

Elle ramas­sa ses affaires — un sac en cuir, des par­ti­tions, un châle qu’elle jeta sur ses épaules. L’ou­diste salua Naïm d’un hoche­ment de tête et sor­tit. Ils res­tèrent seuls dans la salle, dans la lumière mourante.

— Vous pleu­riez, dit-elle.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Naïm por­ta la main à sa joue. Elle était mouillée. Il ne s’en était pas ren­du compte.

— C’est la musique, dit-il.

— Non. C’est autre chose. La musique ne fait pleu­rer que ceux qui ont quelque chose à pleurer.

Il ne répon­dit pas. Que pou­vait-il dire ? Qu’il pleu­rait parce qu’il avait pas­sé vingt ans à lire des poèmes sur l’a­mour dans des biblio­thèques vides, et qu’il venait d’en­tendre une femme pieds nus les rendre vivants ? Qu’il pleu­rait parce qu’il était reve­nu dans un pays qu’il avait fui enfant, et que ce pays était en train de se sou­le­ver avec une joie qui res­sem­blait à une prière ? Qu’il pleu­rait parce que le jas­min, la lumière, la voix, les boucles noires, le thé à la menthe et le pain rond l’a­vaient rame­né à un endroit de lui-même qu’il croyait muré ?

— Vous avez dîné ? demanda-t-elle.

*   *   *

Ils man­gèrent au bar de l’hô­tel. Pas au El Daq­daq — trop for­mel, trop visible. Le bar, avec ses fau­teuils pro­fonds et sa lumière tami­sée, offrait l’a­no­ny­mat rela­tif d’un lieu de pas­sage où les gens s’ar­rêtent sans s’ins­tal­ler. Nes­rine com­man­da un jus d’o­range. Naïm une bière, qu’on lui ser­vit dans un verre sans éti­quette, avec cette dis­cré­tion par­ti­cu­lière que les hôtels algé­riens réservent à l’al­cool — pré­sent mais invi­sible, tolé­ré mais non affiché.

Elle par­la d’Alger.

Pas comme un guide tou­ris­tique, pas comme une intel­lec­tuelle — comme une amou­reuse. Elle par­lait de la ville avec cette fureur tendre des gens qui aiment un être dif­fi­cile, un être qui les blesse et les émer­veille à parts égales. Elle par­la de la lumière qui change quatre fois par jour — blanche le matin, jaune à midi, dorée le soir, bleue la nuit. De la Cas­bah qui s’ef­fondre et que per­sonne ne sauve, dont les mai­sons s’é­croulent une à une dans l’in­dif­fé­rence géné­rale, et dont les habi­tants s’ac­crochent pour­tant, par fier­té ou par pau­vre­té, à ces murs qui datent des Otto­mans. Des esca­liers qui relient les quar­tiers hauts aux quar­tiers bas, ces esca­liers inter­mi­nables que les Algé­roises montent et des­cendent en tailleur et en talons avec une grâce qui tient du défi. Du port, de l’o­deur de gasoil et de pois­son frit qui monte le soir quand les cha­lu­tiers rentrent. Des mos­quées, de l’ap­pel du muez­zin qui se super­pose d’un mina­ret à l’autre dans un canon invo­lon­taire, une poly­pho­nie sacrée que per­sonne ne dirige mais qui s’ac­corde mystérieusement.

— Et hier ? deman­da Naïm. Vous êtes des­cen­due dans la rue ?

— Non. Je regar­dais d’en haut, comme vous.

— Pour­quoi ?

Elle hési­ta. Fit tour­ner son verre entre ses doigts.

— Parce que j’a­vais peur. Pas de la police — de moi. Si je des­cends, si je chante dans la rue, je ne suis plus Nes­rine qui nage à la pis­cine. Je suis Nes­rine Sah­raoui, la chan­teuse. Et tout ce que je fais devient poli­tique. Tout ce que je dis est repris, défor­mé, com­men­té. Je perds le droit à la simplicité.

— Le luxe de l’anonymat.

— Exac­te­ment. L’Au­ras­si me donne ça. Ici, je suis per­sonne. Je nage, je répète, je bois du thé. Dehors, je suis une image.

Naïm com­pre­nait. La cage dorée — il en connais­sait une ver­sion modeste, celle de l’u­ni­ver­si­taire enfer­mé dans sa spé­cia­li­té, condam­né à être l’homme-qui-sait-tout-sur-les-sou­fis dans les dîners pari­siens, réduit à une exper­tise, ampu­té du reste.

— Votre mari est à Alger ? deman­da-t-il. La ques­tion était sor­tie avant qu’il puisse la retenir.

— Mon mari est à Has­si Mes­saoud. Mon mari est tou­jours à Has­si Messaoud.

La phrase était un pay­sage com­plet — le désert, la dis­tance, le pipe­line qui relie le sud au nord en pom­pant le pétrole et en vidant les couples. Il n’in­sis­ta pas.

— Et vous, dit-elle. Racon­tez-moi Ibn Arabi.

Il par­la. Pour une fois, il ne par­la pas comme dans un amphi­théâtre — avec le voca­bu­laire tech­nique, les réfé­rences croi­sées, l’ap­pa­reil cri­tique. Il par­la comme on parle à quel­qu’un qui com­prend la musique des mots, qui sait que la forme est le fond, que le rythme d’une phrase contient son sens.

Il lui par­la d’Ibn Ara­bi, ce mys­tique né à Mur­cie en 1165, qui avait tra­ver­sé Al-Anda­lus, le Magh­reb, l’É­gypte, la Syrie, la Mecque, et qui avait écrit — à la main, au calame, sur du par­che­min — la plus vaste ency­clo­pé­die mys­tique jamais com­po­sée. Un homme pour qui l’a­mour n’é­tait pas un sen­ti­ment mais une connais­sance, la plus haute de toutes, celle qui dis­sout les fron­tières entre le moi et l’autre, entre le pro­fane et le sacré, entre le corps et l’es­prit. Ibn Ara­bi avait écrit : Mon cœur est deve­nu capable de toutes les formes : une prai­rie pour les gazelles, un couvent pour les moines, un temple pour les idoles, la Kaa­ba du pèle­rin, les Tables de la Torah, le livre du Coran. L’a­mour est ma reli­gion et ma foi. Et cette phrase, ce vers célèbre du Tar­ju­mân al-Ashwâq, était la clé de voûte de toute son œuvre — l’i­dée que l’a­mour trans­cende les dogmes, que Dieu se mani­feste dans la beau­té sous toutes ses formes, que le visage aimé est un miroir du divin.

Nes­rine écou­tait. Elle avait posé son men­ton dans sa main, les yeux grands ouverts, et Naïm eut sou­dain la cer­ti­tude étrange qu’elle n’é­cou­tait pas ses mots — elle écou­tait sa voix. Comme une musi­cienne écoute un ins­tru­ment, elle cap­tait le timbre, les inflexions, les hési­ta­tions, les accé­lé­ra­tions. Elle l’é­cou­tait comme lui l’a­vait écou­tée chanter.

— Vous savez, dit-elle quand il se tut, les poèmes que je chante disent exac­te­ment la même chose. L’a­mour pro­fane et l’a­mour sacré, mêlés, indis­cer­nables. Dans la çanaa, on ne sait jamais si le poète parle de Dieu ou d’une femme. C’est le même vertige.

— Oui.

— Mais vous, vous le savez par les livres. Moi, je le sais par la voix. Par le corps. Quand je chante ces mots, je les sens dans ma gorge, dans mon ventre. C’est phy­sique. Ce n’est pas une idée — c’est une sensation.

Naïm la regar­da. La lumière du bar jouait sur son visage, ombrant ses pom­mettes, éclai­rant le coin de ses lèvres. Ses boucles, libres, enca­draient sa figure d’une auréole sombre. Elle était belle d’une beau­té qui n’a­vait rien de spec­ta­cu­laire — pas l’é­clat froid des man­ne­quins ou des actrices, mais une beau­té habi­tée, une beau­té qui venait de l’in­té­rieur, de cette voix qu’elle por­tait en elle comme un organe supplémentaire.

— Vous avez un concert jeu­di, dit-il. Je pour­rai venir ?

— Vous n’a­vez pas besoin de ma per­mis­sion. C’est public.

— J’au­rais quand même aimé votre permission.

Elle sou­rit. Cette fois, ce n’é­tait pas le demi-sou­rire de biais qu’elle lui avait adres­sé à la pis­cine. C’é­tait un sou­rire entier, qui creu­sait une fos­sette à sa joue gauche et fai­sait plis­ser ses yeux.

— Venez, dit-elle.

Ils se sépa­rèrent dans le lob­by. Elle vers la sor­tie — elle ren­trait chez elle, à Hydra, en taxi. Lui vers l’as­cen­seur. Dans la cabine, mon­tant vers le sep­tième étage, il sen­tait encore l’o­deur de son par­fum — pas un par­fum de marque, pas une fra­grance iden­ti­fiable, mais un mélange de jas­min, d’huile d’ar­gan et de quelque chose d’autre, quelque chose de chaud et de vivant, qui était l’o­deur de sa peau.

Dans sa chambre, il ouvrit le Moleskine.

Il n’é­cri­vit pas une phrase cette fois. Il écri­vit un vers d’Ibn Ara­bi, en arabe, de mémoire :

أَدينُ بِدينِ الحُبِّ أَنّى تَوَجَّهَت رَكائِبُهُ فَالحُبُّ ديني وَإيماني

L’a­mour est ma reli­gion et ma foi, où que se dirigent ses caravanes.

Puis il res­ta long­temps à la fenêtre, à regar­der Alger s’en­dor­mir. La ville scin­tillait en contre­bas, les lumières du port cli­gno­taient, les der­niers taxis remon­taient le bou­le­vard Frantz Fanon. Quelque part dans cette ville, une femme aux che­veux bou­clés ren­trait chez elle dans un appar­te­ment vide, et peut-être qu’elle aus­si se tenait à sa fenêtre, et peut-être qu’elle regar­dait, en sens inverse, les lumières de l’Au­ras­si per­chées sur le pla­teau des Tagarins.

Le jas­min mon­tait dans la nuit, fidèle et impudique.

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