Le galant
de nuit
Le galant de nuit
Chapitres 1 et 2
Chapitre 1 — La piscine
Vendredi 22 février 2019
L’hôtel avait été conçu pour dominer.
Neuf étages de béton posés sur le Plateau des Tagarins, au-dessus de la ville, au-dessus du port, au-dessus de tout. Depuis ses balcons on voyait la baie d’Alger s’arrondir comme le ventre d’une femme endormie, et les cargos immobiles sur la ligne bleue, et les toits blancs de la Casbah qui dégringolaient vers la mer dans un désordre millénaire. L’architecte qui avait dessiné ces lignes — un Italien nommé Moretti, qui avait aussi construit le Watergate à Washington — était mort avant l’inauguration. L’autre architecte, un Égyptien, était mort avant lui. On avait fini par inaugurer l’hôtel sans aucun de ses pères, un jour de juin 1975, quand l’Algérie croyait encore que le socialisme et le pétrole suffiraient à fabriquer l’avenir.
Depuis, l’El Aurassi avait accueilli des présidents, des généraux, des espions, des hommes d’affaires aux mallettes trop lourdes et des délégations entières de pays dont certains n’existaient plus. Il avait traversé la décennie noire sans fermer ses portes, servant du café au lait à des colonels pendant que la ville, en contrebas, s’entre-tuait dans le silence de l’information. Il avait survécu aux rénovations, aux changements de moquette, aux modes qui défont les lobbies d’hôtel comme elles défont les régimes. Il était là. Massif, indifférent, perché sur son promontoire avec la patience d’un vieux caméléon.
Son adresse était un poème involontaire : 2, boulevard Frantz Fanon.
* * *
Naïm avait posé sa valise dans la chambre 714 la veille au soir, trop tard pour voir quoi que ce soit. Le taxi depuis l’aéroport avait traversé une ville qu’il ne reconnaissait pas — ou plutôt qu’il n’avait jamais connue, car il l’avait quittée à huit ans, et les souvenirs d’un enfant de huit ans sont des aquarelles mouillées où les formes se dissolvent.
Il se souvenait d’une cour. D’un figuier. D’une voix de femme qui chantait dans une cuisine. Celle de sa mère, probablement, ou d’une voisine, ou d’un poste de radio — il ne savait plus. Trente-cinq ans avaient passé, et l’Algérie n’avait été pour lui qu’un sujet d’étude, une terre de manuscrits, un paysage intérieur qu’il n’avait jamais eu le courage de confronter à la réalité.
Il avait ouvert les rideaux ce matin-là, et la baie l’avait frappé en plein visage.
C’était une lumière qu’il avait oubliée. Pas celle de Paris, grise et raisonnable, qui éclaire les choses sans les brûler. Une lumière qui tombait droit, verticale, blanche, et qui rendait les contours tranchants comme des lames. La mer était d’un bleu irréel. Les immeubles blancs descendaient vers le port dans un emmêlement de terrasses, d’antennes paraboliques et de linge suspendu. Et tout en bas, le port — les grues, les conteneurs, les ferries pour Marseille, cette vieille route maritime entre les deux rives de la même blessure.
Naïm s’était habillé lentement. Pantalon de lin, chemise claire, les chaussures qu’il mettait à Paris pour aller à la fac. Il avait glissé les Futûhât al-Makkiyya d’Ibn Arabi dans son sac — l’édition Dâr Sâdir en quatre volumes, mais il n’avait emporté que le deuxième, celui sur la connaissance par l’amour — et son carnet Moleskine, un stylo, sa carte de la Bibliothèque nationale. Il comptait passer la matinée dans les manuscrits.
Ce qui l’arrêta dans le couloir, ce fut le bruit.
Pas un bruit d’hôtel — les chariots des femmes de chambre, la sonnerie d’un ascenseur, le murmure feutré des couloirs moquettés. Autre chose. Quelque chose qui venait de l’extérieur, de très loin et de très profond, comme un orage qui hésite à éclater. Il s’approcha d’une fenêtre au bout du couloir. En contrebas, au-delà des jardins en terrasse de l’hôtel, au-delà du boulevard Frantz Fanon et des immeubles en cascade, une rumeur montait de la ville. Des voix. Des milliers de voix, peut-être des dizaines de milliers, qui scandaient quelque chose qu’il ne comprenait pas encore.
À la réception, un homme en costume gris lui expliqua que les manifestations avaient commencé. La rue Didouche Mourad, la Grande Poste, le centre-ville. Des gens qui marchaient, beaucoup de gens. Non, ce n’était pas dangereux. Non, l’hôtel restait ouvert normalement. Oui, la piscine était accessible.
Naïm ne savait pas encore que ce vendredi 22 février serait le premier acte d’un soulèvement qui changerait le visage du pays. Il prit son petit-déjeuner dans la salle du restaurant, face à la baie, en écoutant la rumeur qui montait.
* * *
La piscine Phenicia occupait une terrasse à mi-hauteur de l’hôtel, suspendue entre le ciel et la ville.
Elle avait la forme d’une amphore antique — un bassin arrondi, bleu profond, cerné de dalles claires et de transats blancs. Des buissons de jasmin longeaient le muret qui la séparait du vide, et leur parfum, dans la chaleur de février — car il faisait déjà chaud, ce soleil d’hiver nord-africain qui surprend ceux qui arrivent d’Europe — se mêlait à l’odeur du chlore et de la crème solaire en une combinaison étrange, sucrée et chimique à la fois.
Naïm s’installa sur un transat, à l’ombre d’un parasol, et ouvrit Ibn Arabi au hasard. C’était une habitude superstitieuse — il laissait le livre choisir sa page, comme on consulte un oracle. Il tomba sur un passage du chapitre 178, celui sur les stations de l’amour :
Celui qui n’a pas goûté ne sait pas. Celui qui n’a pas brûlé ne connaît pas la lumière.
Il sourit. Ibn Arabi avait réponse à tout.
La piscine était presque déserte. Un homme d’affaires parlait au téléphone en arabe, un pied dans l’eau, l’autre sur la dalle chaude. Deux enfants se poursuivaient dans le petit bain sous l’œil distrait d’une mère en caftan. Un serveur en gilet blanc passait entre les transats avec un plateau vide, attendant qu’on le sollicite.
Et puis elle arriva.
Il ne la vit pas tout de suite. Il entendit d’abord le claquement léger de sandales sur les dalles, puis le froissement d’un tissu qu’on retire — un paréo, une robe, il ne savait pas. Quand il leva les yeux, elle était debout au bord du bassin, de dos.
La première chose qu’il remarqua fut ses cheveux.
Des boucles noires, serrées, indisciplinées, qui tombaient entre ses omoplates en une cascade de frisottis brillants. Pas des cheveux lissés, domptés, occidentalisés. Des cheveux qui avaient leur propre volonté, leur propre géographie, et qui disaient quelque chose de l’Algérie qu’il cherchait — celle d’avant le lissage, d’avant la soumission aux normes, une Algérie primitive et fière.
Elle plongea sans hésiter. Un mouvement net, les bras tendus devant elle, le corps droit, et l’eau se referma sur elle avec un bruit bref. Quand elle refit surface, au milieu du bassin, les boucles étaient plaquées sur son crâne, et son visage apparut — brun, osseux, les pommettes hautes, les yeux très noirs, une bouche large.
Elle nagea longtemps. Un crawl régulier, souple, qui allait d’un bout à l’autre de l’amphore avec la régularité d’un métronome. Naïm avait posé son livre sur ses genoux. Il ne lisait plus.
* * *
Le serveur s’appelait Mounir. Il travaillait à la piscine de l’Aurassi depuis onze ans. Il connaissait les habitudes de chaque habitué comme un médecin connaît les pathologies de ses patients — les heures, les boissons, les manies, les solitudes. Il apporta un thé à la menthe sur le transat habituel avant même que Nesrine soit sortie de l’eau.
Elle finit par s’extraire du bassin, essorant ses cheveux d’un geste de torsion qui envoya des gouttelettes sur les dalles chaudes, où elles s’évaporèrent en une seconde. Elle enfila un peignoir blanc trop grand, s’assit sur le transat, prit le thé. Le rituel.
Depuis quatre ans, la piscine Phenicia était son lieu. Pas son refuge — le mot était trop faible, trop victimaire. Son territoire. L’endroit où elle cessait d’être Nesrine Sahraoui, la chanteuse, la voix de la çanaa algéroise, le visage qu’on reconnaissait dans les rues d’Hydra et les halls de télévision. Ici, en maillot de bain, les cheveux mouillés, sans maquillage, elle redevenait un corps parmi d’autres. Un corps qui nageait, qui transpirait, qui buvait du thé à la menthe en regardant la mer.
Sofiane avait appelé le matin. Hassi Messaoud, comme d’habitude. Sa voix avait la tonalité mate des conversations longue distance avec un homme qu’on aime encore un peu, par habitude, par loyauté, sans que le mot amour ait encore le moindre sens. Il avait parlé du chantier, d’un problème de pression sur un puits, de la chaleur dans le Sud. Elle avait dit oui, non, d’accord, je t’embrasse. Elle avait raccroché avec le sentiment familier d’avoir parlé à un étranger poli.
Elle but son thé.
C’est alors qu’elle remarqua l’homme au Moleskine.
Il était assis trois transats plus loin, sous un parasol, avec un gros livre en arabe ouvert sur les genoux et un carnet à côté de lui. Il ne la regardait pas — ou plutôt il venait de cesser de la regarder, et cette nuance, infime mais lisible pour une femme qui passait sa vie sur scène, était aussi claire qu’un titre de journal. Il avait le teint d’un Algérien décoloré par l’exil, cette pâleur particulière de ceux qui ont grandi sous d’autres ciels. Cheveux noirs coupés court, mâchoire angulaire, des lunettes de soleil qu’il avait remontées sur son front. Des mains fines. Il portait une chemise, au bord d’une piscine, ce qui le rendait immédiatement suspect ou touchant, elle ne savait pas encore.
Le bruit de la ville monta d’un cran.
Nesrine se redressa sur son transat. Depuis les balcons de l’Aurassi, on pouvait voir les artères principales d’Alger comme on suit les veines sur le dos d’une main. Et ce qu’elle vit, ce vendredi après-midi de février, c’est la rue Didouche Mourad qui se remplissait. Une foule qui marchait, lente, immense, compacte. On n’entendait pas les mots depuis cette hauteur, mais on entendait la voix — une voix collective, sourde, puissante, qui montait du ventre de la ville comme une prière ou un cri.
— C’est la première fois, dit-elle.
Elle n’avait pas parlé à l’homme au Moleskine. Elle avait parlé à l’air, à la ville, à personne. Mais il répondit.
— La première fois ?
— Qu’ils n’ont pas peur.
Naïm posa son livre. Il regarda la ville en contrebas. La foule remplissait les rues comme l’eau remplit un lit de rivière — naturellement, irrésistiblement. Des drapeaux algériens partout, le vert et le blanc et le rouge du croissant. Des chants montaient, par vagues, portés par le vent de mer.
— C’est la première fois que je reviens, dit-il.
Elle tourna la tête vers lui. Le regarda vraiment. Pas comme on regarde un inconnu qui a dit quelque chose de banal au bord d’une piscine — mais comme on regarde quelqu’un qui vient de prononcer, sans le savoir, les mots exacts.
— Vous êtes d’ici ?
— J’étais d’ici. Il y a très longtemps.
— On est toujours d’ici, dit Nesrine. C’est le problème.
Le serveur Mounir passa entre eux avec son plateau, brisant le fil pour un instant. Quand il s’éloigna, le silence était devenu un autre silence — plus attentif, plus poreux. Le jasmin des buissons embaumait la terrasse, cette odeur douce et entêtante qui ne ressemblait à rien de ce que Naïm avait respiré depuis trente-cinq ans.
— Vous travaillez ici ? demanda-t-il, et il regretta aussitôt la maladresse de la question.
Elle sourit. Un demi-sourire, celui qu’elle réservait aux journalistes qui commençaient mal leurs interviews.
— Non. Je viens nager. Et vous, vous travaillez au bord d’une piscine avec un livre en arabe classique ?
Il baissa les yeux sur les Futûhât.
— Ibn Arabi. Un mystique andalou du treizième siècle.
— Je sais qui est Ibn Arabi.
La phrase claqua, sèche et amusée. Il rougit. L’automatisme de l’universitaire parisien qui explique l’Orient aux Orientaux — il se dégoûta de l’avoir fait.
— Pardon, dit-il. Réflexe.
— C’est rien. Tous les Franco-Algériens font ça au début. Ils reviennent et ils croient qu’on a besoin d’eux pour comprendre nos propres poètes.
Ce n’était pas méchant. C’était précis. Il rit, surpris de rire, surpris que cette femme en peignoir d’hôtel, les cheveux mouillés, un verre de thé à la main, le désarme avec cette aisance.
En contrebas, la foule chantait toujours. Le soleil déclinait, adoucissant la lumière, et les murs blancs d’Alger viraient à l’ocre, puis à l’or. L’ombre des immeubles s’allongeait vers la mer. Le jasmin, dans la chaleur déclinante, redoublait de puissance — c’est le soir qu’il donne tout, le galant de nuit, cette fleur impudique qui attend l’obscurité pour exhaler ce qu’elle retient depuis l’aube.
Nesrine se leva. Resserra le peignoir autour d’elle.
— Bonne lecture, dit-elle. Et bienvenue chez vous.
Elle s’éloigna vers les vestiaires. Il la regarda partir — la démarche souple, les pieds nus sur les dalles tièdes, les boucles qui commençaient à sécher et à reprendre leur volume sauvage, frisottant dans la lumière dorée.
Il rouvrit Ibn Arabi. Les mots dansaient devant ses yeux sans qu’il parvienne à les fixer.
* * *
Le soir, Naïm dîna seul au restaurant El Daqdaq.
La salle était décorée dans le style d’une maison de la Casbah — les zelliges, les arcs outrepassés, les lanternes de cuivre ajouré qui jetaient sur les murs des ombres géométriques. Le nom du restaurant lui-même était un hommage aux heurtoirs de porte traditionnels, ces marteaux de bronze en forme de main de Fatma qu’on trouvait sur les portes des vieilles maisons d’Alger, et dont le son — daqdaq, daqdaq — annonçait le visiteur, l’ami, l’amant.
Il commanda une chorba, puis un tajine de poulet aux olives et au citron confit. Le pain était rond, doré, encore chaud. Le goût de ce pain — cette mie dense, cette croûte craquante — le renvoya d’un coup à l’enfance, à la cour, au figuier, à la voix de femme dans la cuisine. La mémoire gustative est la plus cruelle : elle ne prévient pas, elle frappe.
Il mangea lentement, en regardant par la baie vitrée la ville qui s’éteignait. Les manifestations s’étaient dispersées avec le soir, mais quelque chose persistait dans l’air — une électricité, une vibration, comme après un orage sec. Les rues n’étaient pas redevenues normales. Elles avaient changé de nature. Naïm le sentait sans pouvoir l’expliquer — ce qu’il avait vu depuis le balcon de la piscine, cette foule immense et pacifique, avait déplacé quelque chose de fondamental dans la géologie du pays.
Son téléphone vibra. Un message de Claire, son ex-femme : Adam te demande quand tu rentres. Il veut savoir si tu as vu des chameaux. Il sourit. Répondit : Pas encore de chameaux. Dis-lui que je l’aime. L’échange avait la courtoisie triste des couples défaits qui continuent de fonctionner pour l’enfant. Claire était devenue une alliée polie, une gestionnaire de garde alternée, une voix au téléphone qui ne lui faisait plus rien. Il avait passé quatorze ans avec elle sans jamais réussir à lui expliquer pourquoi il passait ses nuits à traduire des poèmes d’amour du treizième siècle.
Il sortit sur la terrasse de l’hôtel. L’air était doux, presque tiède pour un soir de février. Le ciel d’Alger, lavé par le vent de mer, avait une profondeur qu’on ne trouve pas en Europe — les étoiles étaient plus nombreuses, plus proches, comme si la voûte céleste s’était abaissée au-dessus de la ville.
Et le jasmin. Partout le jasmin. Les buissons des jardins en terrasse de l’Aurassi exhalaient dans l’obscurité leur parfum le plus intense, le plus entêtant, celui que la plante retient tout le jour et libère quand la nuit tombe. Les Algérois appellent cette fleur yasmine, et la ville elle-même est parfois nommée El-Bahdja, la Joyeuse, ou Alger la Blanche, mais on pourrait tout aussi bien l’appeler la ville du jasmin, tant cette odeur sucrée, capiteuse, presque érotique, imprègne ses soirs d’hiver.
Naïm inspira profondément. Quelque chose se desserrait en lui, lentement, comme un nœud qu’on avait trop longtemps serré. Il ne savait pas si c’était le pays qui produisait cet effet, ou le jasmin, ou la fatigue du voyage, ou le visage d’une femme aux cheveux bouclés qui lui avait dit bienvenue chez vous avec un sourire de biais.
Il remonta dans sa chambre. Ouvrit le carnet Moleskine. Écrivit une seule phrase :
Elle a dit : on est toujours d’ici. C’est le problème.
Puis il éteignit la lumière. En bas, la ville murmurait encore. Et le jasmin, fidèle, entêtant, montait jusqu’à sa fenêtre ouverte, comme une promesse ou un avertissement.
Chapitre 2 — La voix
Samedi 23 février 2019
La Bibliothèque nationale d’Algérie occupait un bâtiment massif sur le plateau du Hamma, à vingt minutes en taxi de l’Aurassi. Naïm s’y présenta à neuf heures, sa carte de chercheur dans la poche, le cœur battant d’une émotion qu’il n’avait pas anticipée.
Il avait travaillé dans des bibliothèques toute sa vie. La BnF, la Bodleian d’Oxford, la Süleymaniye d’Istanbul, la Bibliothèque royale de Rabat. Des lieux de silence où les manuscrits dormaient dans leurs boîtes d’archivage comme des reliques dans leurs châsses. Mais ici, c’était différent. Ici, les manuscrits étaient les siens — non pas au sens de la propriété, mais au sens du sang. Les confréries soufies algériennes dont il étudiait les textes — la Rahmaniyya, la Tidjaniyya, la Qadiriyya — avaient été fondées par des hommes qui parlaient la langue de son père, marchaient dans les rues qu’il avait quittées à huit ans, priaient dans des mosquées dont il reconnaissait l’odeur.
La documentaliste qui l’accueillit s’appelait Farida. Une femme d’une soixantaine d’années, petite, le regard vif derrière des lunettes à monture dorée. Elle avait lu sa thèse. Elle le lui dit simplement, sans emphase, en posant devant lui les trois cartons qu’il avait commandés à distance.
— Votre travail sur Ibn Arabi est remarquable. Mais vous n’avez jamais cité les manuscrits d’ici.
Ce n’était pas un reproche. C’était un constat. Naïm hocha la tête.
— Je n’étais jamais venu.
— Eh bien, vous êtes là maintenant.
Elle ouvrit le premier carton avec des gestes d’une douceur infinie. À l’intérieur, protégé par du papier de soie, un manuscrit du dix-huitième siècle — un traité de la confrérie Rahmaniyya sur les étapes de l’ascension mystique. L’écriture maghrébine, ronde et inclinée, courait sur le papier jauni en lignes serrées. Des enluminures modestes — des rosaces, des entrelacs — marquaient le début de chaque chapitre. Naïm enfila les gants de coton blanc et toucha la première page.
Le papier avait une texture granuleuse, vivante. Il avait été fabriqué quelque part dans le Tell algérien, il y a deux cent cinquante ans, par des mains dont on ne connaîtrait jamais le nom. Et l’homme qui avait écrit dessus — un cheikh de la Rahmaniyya dont la signature apparaissait au colophon — avait trempé son calame dans la même encre de noix de galle que les copistes d’Al-Andalus, cinq siècles avant lui. La chaîne était ininterrompue. L’amour était le même.
Naïm travailla toute la matinée. Il photographiait les pages, prenait des notes, comparait les variantes avec les éditions imprimées qu’il avait apportées de Paris. Le texte traitait du fanâ’, l’anéantissement de l’ego dans la contemplation divine — ce moment où le soufi cesse d’être lui-même pour devenir pur réceptacle de la lumière. Les métaphores étaient celles de l’amour charnel : la brûlure, le vertige, la soif, l’abandon, la nudité de l’âme devant son Créateur. Huit siècles de poésie mystique n’avaient trouvé aucun autre langage que celui du désir pour dire la rencontre avec Dieu.
À treize heures, Farida lui apporta un café dans un petit verre à la turque.
— Vous avez entendu ce qui s’est passé hier ? demanda-t-elle.
— Les manifestations ?
— Ce n’étaient pas des manifestations. C’était un tremblement de terre. Je n’avais pas vu ça depuis… non, je n’avais jamais vu ça.
Elle avait les yeux brillants. Cette femme de soixante ans qui avait traversé la décennie noire en protégeant des manuscrits dans une bibliothèque — elle avait les yeux d’une jeune fille.
— Vous pensez que ça va continuer ? demanda Naïm.
— Vendredi prochain, ce sera plus grand encore. Vous verrez.
* * *
Le taxi le déposa devant l’Aurassi à dix-sept heures. La lumière avait tourné, le soleil descendait vers la mer en embrasant la baie d’un orange profond. Naïm traversa le lobby — marbre clair, plafond haut, cette acoustique feutrée des grands hôtels où les pas et les voix s’amortissent dans les matériaux nobles — et se dirigea vers l’ascenseur.
C’est dans le couloir du quatrième étage qu’il l’entendit.
Une voix.
Il s’arrêta. Le son venait de derrière une double porte capitonnée — un des salons de réception de l’hôtel, ceux qu’on réservait pour les conférences, les mariages, les séminaires. La porte était entrebâillée, à peine, une fente de quelques centimètres à travers laquelle la voix s’échappait comme un filet de fumée.
Ce n’était pas une voix qui chantait pour un public. C’était une voix qui travaillait — qui reprenait une phrase, la modulait, la tournait et la retournait comme un potier tourne la terre. Une voix d’alto, chaude, avec un grain particulier, une légère raucité dans les graves qui donnait au son une épaisseur charnelle. Elle chantait en arabe classique, un texte que Naïm reconnut aussitôt — un muwashshah andalou du douzième siècle, l’un de ces poèmes circulaires qui reviennent sur eux-mêmes comme un derviche revient au centre de sa rotation :
Ô toi qui ignores ce que l’amour a fait de moi,
regarde mon visage, tu y liras l’histoire entière.
La voix montait dans les aigus avec une aisance qui défiait l’effort, s’enroulait autour de la mélodie comme un jasmin autour d’une treille, redescendait dans les graves avec une lenteur calculée. Naïm ne bougeait plus. Il avait cessé de respirer. Ce qu’il entendait à travers cette porte entrebâillée, ce n’était pas seulement de la musique — c’était la traduction exacte, en son, de ce qu’il lisait depuis vingt ans dans les manuscrits. Les soufis appelaient cela le samâ’, l’écoute — ce moment où la musique cesse d’être un divertissement pour devenir un véhicule, une porte, un passage vers un ailleurs que les mots ne savent pas nommer.
La voix s’interrompit. Une phrase parlée, rapide, adressée à quelqu’un dans la salle — un musicien, un accompagnateur. Puis elle reprit, le même vers, mais différemment. Plus lente. Plus nue. Comme si elle avait retiré une couche de vernis pour atteindre le bois brut.
Naïm poussa la porte.
La salle était vaste, un rectangle aux murs tendus de tissu beige, éclairé par la lumière rasante de fin d’après-midi qui entrait par de grandes fenêtres donnant sur la baie. Au centre, un homme était assis sur une chaise, un oud posé sur ses genoux — un instrument ancien, la caisse en demi-poire, le manche incliné, les cordes doubles qui vibrent encore après qu’on les a lâchées. Et debout devant lui, un cahier ouvert sur un pupitre, la femme de la piscine.
Elle portait un pantalon noir et un chemisier ample, couleur ivoire, les manches roulées sur les avant-bras. Ses cheveux, secs maintenant, avaient repris toute leur ampleur — un halo de boucles noires qui encadrait son visage et captait la lumière dorée dans ses reflets. Pieds nus sur la moquette.
Elle le vit entrer et s’arrêta de chanter.
Le silence fut brutal. L’oudiste leva les yeux, surpris. Naïm resta sur le seuil, paralysé par sa propre impudence.
— Pardon, dit-il. J’ai entendu… je passais dans le couloir et…
— Et vous êtes entré, compléta Nesrine.
Ce n’était pas une question. Ce n’était pas un reproche non plus. C’était ce même ton qu’elle avait eu la veille, au bord de la piscine — cette précision sèche et amusée qui semblait être sa manière d’être au monde.
— Oui. Pardon.
— Vous savez que c’est une répétition privée ?
— Je ne savais pas. J’ai reconnu le muwashshah — le poème d’Ibn Zuhr.
Elle inclina la tête. L’oudiste échangea un regard avec elle, un de ces regards de complicité musicale qui en disent plus que les mots.
— Vous connaissez Ibn Zuhr ?
— Je travaille dessus. Enfin, sur les mystiques andalous. Les soufis. La tradition poétique…
Il s’embrouillait. Elle le regardait s’embourber avec un plaisir discret, les bras croisés, appuyée contre le pupitre. La lumière du couchant lui dorait le visage, accentuait les pommettes, creusait l’ombre sous la lèvre inférieure.
— Vous êtes l’homme au Moleskine, dit-elle. Le Franco-Algérien qui revient pour la première fois.
Il hocha la tête.
— Asseyez-vous, dit-elle. Si vous vous taisez, vous pouvez rester.
Il s’assit sur une chaise au fond de la salle, sans un mot. L’oudiste reprit son prélude, les doigts courant sur les cordes avec la fluidité d’une eau de source. Et Nesrine chanta.
Elle chanta pendant une heure.
Naïm l’écouta sans bouger, le sac sur les genoux, les mains croisées. Il avait étudié la musique arabo-andalouse en théoricien — les modes, les tab’, la structure de la nouba avec ses cinq mouvements qui accélèrent progressivement, du msaddar grave et lent jusqu’au khlâs rapide et extatique. Il connaissait l’histoire, les traités, les classifications. Mais il n’avait jamais entendu ça.
Ce que faisait Nesrine avec sa voix n’avait rien de l’interprétation savante et froide qu’il avait écoutée sur ses disques à Paris. Elle ne chantait pas les poèmes — elle les habitait. Sa voix était un corps qui se mouvait dans le texte comme une nageuse dans l’eau, épousant les formes, contournant les résistances, trouvant les courants. Quand le poème parlait de désir, sa voix devenait rauque, presque grasse, elle s’attardait sur les consonnes gutturales de l’arabe — le ‘ayn, le ghayn, ces sons du fond de la gorge qui n’existent dans aucune langue européenne et qui sont, en eux-mêmes, des caresses ou des morsures. Quand le poème parlait d’absence, la voix s’amincissait, se retirait, laissait des silences que l’oud comblait à peine.
Et les textes. Naïm les connaissait par cœur, il les avait traduits, annotés, commentés dans des articles que personne ne lisait. Mais entendus dans cette voix, dans cette salle dorée par le couchant, avec la baie d’Alger en arrière-plan et la rumeur d’un peuple qui s’éveillait dans les rues en contrebas — ils disaient autre chose. Ils disaient ce qu’ils avaient toujours dit, mais que la page imprimée ne pouvait pas transmettre : que l’amour est le seul savoir, et que celui qui n’a pas brûlé ne connaît rien.
Quand elle s’arrêta, le silence dura longtemps. L’oudiste rangea son instrument dans son étui avec des gestes précautionneux. Nesrine but une gorgée d’eau, s’épongea le front avec le dos de la main.
— C’est pour quand, le concert ? demanda Naïm.
— Jeudi prochain. Salle Ibn Khaldoun.
— Vous répétez ici ?
— L’acoustique est bonne. Et j’aime cet hôtel. Il me laisse tranquille.
Elle ramassa ses affaires — un sac en cuir, des partitions, un châle qu’elle jeta sur ses épaules. L’oudiste salua Naïm d’un hochement de tête et sortit. Ils restèrent seuls dans la salle, dans la lumière mourante.
— Vous pleuriez, dit-elle.
Ce n’était pas une question. Naïm porta la main à sa joue. Elle était mouillée. Il ne s’en était pas rendu compte.
— C’est la musique, dit-il.
— Non. C’est autre chose. La musique ne fait pleurer que ceux qui ont quelque chose à pleurer.
Il ne répondit pas. Que pouvait-il dire ? Qu’il pleurait parce qu’il avait passé vingt ans à lire des poèmes sur l’amour dans des bibliothèques vides, et qu’il venait d’entendre une femme pieds nus les rendre vivants ? Qu’il pleurait parce qu’il était revenu dans un pays qu’il avait fui enfant, et que ce pays était en train de se soulever avec une joie qui ressemblait à une prière ? Qu’il pleurait parce que le jasmin, la lumière, la voix, les boucles noires, le thé à la menthe et le pain rond l’avaient ramené à un endroit de lui-même qu’il croyait muré ?
— Vous avez dîné ? demanda-t-elle.
* * *
Ils mangèrent au bar de l’hôtel. Pas au El Daqdaq — trop formel, trop visible. Le bar, avec ses fauteuils profonds et sa lumière tamisée, offrait l’anonymat relatif d’un lieu de passage où les gens s’arrêtent sans s’installer. Nesrine commanda un jus d’orange. Naïm une bière, qu’on lui servit dans un verre sans étiquette, avec cette discrétion particulière que les hôtels algériens réservent à l’alcool — présent mais invisible, toléré mais non affiché.
Elle parla d’Alger.
Pas comme un guide touristique, pas comme une intellectuelle — comme une amoureuse. Elle parlait de la ville avec cette fureur tendre des gens qui aiment un être difficile, un être qui les blesse et les émerveille à parts égales. Elle parla de la lumière qui change quatre fois par jour — blanche le matin, jaune à midi, dorée le soir, bleue la nuit. De la Casbah qui s’effondre et que personne ne sauve, dont les maisons s’écroulent une à une dans l’indifférence générale, et dont les habitants s’accrochent pourtant, par fierté ou par pauvreté, à ces murs qui datent des Ottomans. Des escaliers qui relient les quartiers hauts aux quartiers bas, ces escaliers interminables que les Algéroises montent et descendent en tailleur et en talons avec une grâce qui tient du défi. Du port, de l’odeur de gasoil et de poisson frit qui monte le soir quand les chalutiers rentrent. Des mosquées, de l’appel du muezzin qui se superpose d’un minaret à l’autre dans un canon involontaire, une polyphonie sacrée que personne ne dirige mais qui s’accorde mystérieusement.
— Et hier ? demanda Naïm. Vous êtes descendue dans la rue ?
— Non. Je regardais d’en haut, comme vous.
— Pourquoi ?
Elle hésita. Fit tourner son verre entre ses doigts.
— Parce que j’avais peur. Pas de la police — de moi. Si je descends, si je chante dans la rue, je ne suis plus Nesrine qui nage à la piscine. Je suis Nesrine Sahraoui, la chanteuse. Et tout ce que je fais devient politique. Tout ce que je dis est repris, déformé, commenté. Je perds le droit à la simplicité.
— Le luxe de l’anonymat.
— Exactement. L’Aurassi me donne ça. Ici, je suis personne. Je nage, je répète, je bois du thé. Dehors, je suis une image.
Naïm comprenait. La cage dorée — il en connaissait une version modeste, celle de l’universitaire enfermé dans sa spécialité, condamné à être l’homme-qui-sait-tout-sur-les-soufis dans les dîners parisiens, réduit à une expertise, amputé du reste.
— Votre mari est à Alger ? demanda-t-il. La question était sortie avant qu’il puisse la retenir.
— Mon mari est à Hassi Messaoud. Mon mari est toujours à Hassi Messaoud.
La phrase était un paysage complet — le désert, la distance, le pipeline qui relie le sud au nord en pompant le pétrole et en vidant les couples. Il n’insista pas.
— Et vous, dit-elle. Racontez-moi Ibn Arabi.
Il parla. Pour une fois, il ne parla pas comme dans un amphithéâtre — avec le vocabulaire technique, les références croisées, l’appareil critique. Il parla comme on parle à quelqu’un qui comprend la musique des mots, qui sait que la forme est le fond, que le rythme d’une phrase contient son sens.
Il lui parla d’Ibn Arabi, ce mystique né à Murcie en 1165, qui avait traversé Al-Andalus, le Maghreb, l’Égypte, la Syrie, la Mecque, et qui avait écrit — à la main, au calame, sur du parchemin — la plus vaste encyclopédie mystique jamais composée. Un homme pour qui l’amour n’était pas un sentiment mais une connaissance, la plus haute de toutes, celle qui dissout les frontières entre le moi et l’autre, entre le profane et le sacré, entre le corps et l’esprit. Ibn Arabi avait écrit : Mon cœur est devenu capable de toutes les formes : une prairie pour les gazelles, un couvent pour les moines, un temple pour les idoles, la Kaaba du pèlerin, les Tables de la Torah, le livre du Coran. L’amour est ma religion et ma foi. Et cette phrase, ce vers célèbre du Tarjumân al-Ashwâq, était la clé de voûte de toute son œuvre — l’idée que l’amour transcende les dogmes, que Dieu se manifeste dans la beauté sous toutes ses formes, que le visage aimé est un miroir du divin.
Nesrine écoutait. Elle avait posé son menton dans sa main, les yeux grands ouverts, et Naïm eut soudain la certitude étrange qu’elle n’écoutait pas ses mots — elle écoutait sa voix. Comme une musicienne écoute un instrument, elle captait le timbre, les inflexions, les hésitations, les accélérations. Elle l’écoutait comme lui l’avait écoutée chanter.
— Vous savez, dit-elle quand il se tut, les poèmes que je chante disent exactement la même chose. L’amour profane et l’amour sacré, mêlés, indiscernables. Dans la çanaa, on ne sait jamais si le poète parle de Dieu ou d’une femme. C’est le même vertige.
— Oui.
— Mais vous, vous le savez par les livres. Moi, je le sais par la voix. Par le corps. Quand je chante ces mots, je les sens dans ma gorge, dans mon ventre. C’est physique. Ce n’est pas une idée — c’est une sensation.
Naïm la regarda. La lumière du bar jouait sur son visage, ombrant ses pommettes, éclairant le coin de ses lèvres. Ses boucles, libres, encadraient sa figure d’une auréole sombre. Elle était belle d’une beauté qui n’avait rien de spectaculaire — pas l’éclat froid des mannequins ou des actrices, mais une beauté habitée, une beauté qui venait de l’intérieur, de cette voix qu’elle portait en elle comme un organe supplémentaire.
— Vous avez un concert jeudi, dit-il. Je pourrai venir ?
— Vous n’avez pas besoin de ma permission. C’est public.
— J’aurais quand même aimé votre permission.
Elle sourit. Cette fois, ce n’était pas le demi-sourire de biais qu’elle lui avait adressé à la piscine. C’était un sourire entier, qui creusait une fossette à sa joue gauche et faisait plisser ses yeux.
— Venez, dit-elle.
Ils se séparèrent dans le lobby. Elle vers la sortie — elle rentrait chez elle, à Hydra, en taxi. Lui vers l’ascenseur. Dans la cabine, montant vers le septième étage, il sentait encore l’odeur de son parfum — pas un parfum de marque, pas une fragrance identifiable, mais un mélange de jasmin, d’huile d’argan et de quelque chose d’autre, quelque chose de chaud et de vivant, qui était l’odeur de sa peau.
Dans sa chambre, il ouvrit le Moleskine.
Il n’écrivit pas une phrase cette fois. Il écrivit un vers d’Ibn Arabi, en arabe, de mémoire :
أَدينُ بِدينِ الحُبِّ أَنّى تَوَجَّهَت رَكائِبُهُ فَالحُبُّ ديني وَإيماني
L’amour est ma religion et ma foi, où que se dirigent ses caravanes.
Puis il resta longtemps à la fenêtre, à regarder Alger s’endormir. La ville scintillait en contrebas, les lumières du port clignotaient, les derniers taxis remontaient le boulevard Frantz Fanon. Quelque part dans cette ville, une femme aux cheveux bouclés rentrait chez elle dans un appartement vide, et peut-être qu’elle aussi se tenait à sa fenêtre, et peut-être qu’elle regardait, en sens inverse, les lumières de l’Aurassi perchées sur le plateau des Tagarins.
Le jasmin montait dans la nuit, fidèle et impudique.