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Le galant
de nuit

Le galant de nuit

Cha­pitres 3 à 5

Cha­pitre 3 — Les jardins

Dimanche 24 février 2019

Elle l’ap­pe­la le len­de­main matin.

Il n’a­vait pas don­né son numé­ro. Elle l’a­vait deman­dé à la récep­tion, avec cette auto­ri­té natu­relle des femmes connues à qui les concierges ne refusent rien. Le télé­phone de la chambre son­na à huit heures et demie, un son grêle, ana­chro­nique — qui uti­lise encore le télé­phone fixe d’une chambre d’hô­tel ? — et quand il décro­cha, la voix dit simplement :

— Habillez-vous léger. Je vous emmène dans la ville.

Il ne pen­sa pas à refu­ser. Il ne pen­sa à rien. Il se dou­cha, enfi­la un pan­ta­lon de toile et un polo, glis­sa le Moles­kine dans sa poche arrière, et descendit.

Elle l’at­ten­dait dans le lob­by, debout devant les portes vitrées, le soleil du matin dans le dos. Elle por­tait une robe longue, fluide, cou­leur safran, qui lais­sait ses bras nus et tom­bait jus­qu’aux che­villes. Les che­veux étaient noués en un chi­gnon approxi­ma­tif dont s’é­chap­paient, comme tou­jours, des mèches bou­clées qui fri­sot­taient sur ses tempes. Des san­dales plates, un sac en ban­dou­lière, des lunettes de soleil rondes rele­vées sur le front. Pas de maquillage visible, ou si peu qu’on ne le dis­tin­guait pas de la peau elle-même.

— Bon­jour, dit Naïm.

— Bon­jour. Vous avez mangé ?

— Un café.

— C’est insuf­fi­sant. On com­mence par le petit-déjeuner.

*   *   *

Elle le condui­sit à pied jus­qu’à un café de la rue Lar­bi Ben M’hi­di, à quinze minutes de l’hô­tel en des­cen­dant vers le centre. Le café s’ap­pe­lait Le Tan­ton­ville — un nom d’un autre âge, ves­tige de la période colo­niale, que per­sonne n’a­vait jugé bon de chan­ger, soit par indif­fé­rence, soit par cette forme d’hu­mour algé­rien qui consiste à gar­der les traces du pas­sé en les vidant de leur substance.

L’in­té­rieur était sombre, frais, meu­blé de tables en for­mi­ca et de chaises en skaï brun. Des hommes buvaient du café en lisant des jour­naux. L’o­deur — café fort, tabac refroi­di, eau de fleur d’o­ran­ger — était si dense qu’on pou­vait la mâcher.

Nes­rine com­man­da pour deux. Deux cafés noirs, un mse­men — cette crêpe feuille­tée, car­rée, crous­tillante et molle à la fois, qu’on déchire avec les doigts et qu’on trempe dans du miel. Des bei­gnets souf­flés qu’on appelle sfenj, dorés, chauds, sau­pou­drés de sucre. Du pain, du beurre, de la confi­ture de figues.

— Man­gez, dit-elle. On va beau­coup marcher.

Naïm man­gea. Le mse­men avait un goût de beurre rance et de semoule grillée qui était le goût même de l’en­fance — pas son enfance à lui, pas exac­te­ment, mais l’en­fance géné­rique de tous ceux qui ont gran­di dans une cui­sine algé­rienne, cette enfance qui est un patri­moine col­lec­tif, une mémoire par­ta­gée. Il fer­ma les yeux en mâchant.

— Ça va ? deman­da Nesrine.

— Le goût.

— Quoi, le goût ?

— C’est le goût d’a­vant. De quand j’é­tais petit. Ma mère fai­sait ça le matin, avec du café au lait.

Elle le regar­da par-des­sus sa tasse, et il y eut dans ce regard quelque chose de tendre — pas de la pitié, pas de la com­pas­sion, mais cette recon­nais­sance ins­tan­ta­née que pro­duisent les sou­ve­nirs par­ta­gés. Elle aus­si avait man­gé ça. Toutes les mères algé­riennes fai­saient ça.

— Votre mère est…

— À Lyon. Elle a soixante-dix ans. Elle ne revient plus.

— Mon père non plus ne reve­nait pas, dit Nes­rine. Quand il est par­ti en France, dans les années soixante-dix, il disait je reviens dans un an. Il n’est jamais reve­nu. C’est ma mère qui l’a éle­vée seule, ici, avec trois enfants.

— Il est…

— Mort. À Mar­seille. En 2004. On l’a enter­ré à Alger. C’est la seule fois où il est revenu.

Elle dit cela sans amer­tume appa­rente, avec la conci­sion des gens qui ont fait le deuil des expli­ca­tions. Naïm recon­nut dans cette his­toire une variante de la sienne — l’Al­gé­rie était pleine de ces his­toires, ces tra­jec­toires cas­sées par la migra­tion, ces familles fen­dues en deux par la Méditerranée.

Ils sor­tirent du café. La lumière était déjà forte, ce soleil de février qui chauffe la peau sans brû­ler, un soleil de caresse. La rue Lar­bi Ben M’hi­di des­cen­dait vers la mer en une pers­pec­tive rec­ti­ligne bor­dée d’im­meubles hauss­man­niens — car Alger, dans son centre, res­sem­blait à Paris, ou à Mar­seille, ou à un rêve fran­çais trans­plan­té sous le ciel d’A­frique, avec ses bal­cons en fer for­gé, ses per­siennes, ses façades cra­que­lées où le cré­pi tom­bait par plaques, révé­lant la pierre blonde dessous.

— Par là, dit Nesrine.

*   *   *

Ils mar­chèrent.

Elle lui fit des­cendre les esca­liers de la rue Arez­ki Abri, ces esca­liers ver­ti­gi­neux qui plon­geaient du centre-ville vers la mer en cou­pant à tra­vers les quar­tiers comme des entailles dans la chair de la ville. Les marches étaient inégales, usées, par­fois dan­ge­reuses. Des chats dor­maient dans les recoins. Du linge séchait entre les façades, for­mant des voûtes de tis­su mul­ti­co­lore — des draps blancs, des robes d’en­fants, des ser­viettes éponge — une archi­tec­ture tex­tile qui dou­blait l’ar­chi­tec­ture de pierre.

Puis ils entrèrent dans la Casbah.

Naïm avait lu des choses sur la Cas­bah. Il avait vu des pho­tos, des docu­men­taires, le film de Pon­te­cor­vo. Mais rien ne l’a­vait pré­pa­ré à la réa­li­té de ce laby­rinthe — les ruelles si étroites que deux per­sonnes ne pou­vaient y mar­cher de front, les mai­sons pen­chées les unes vers les autres comme des vieilles femmes qui se confient des secrets, les voûtes qui enjam­baient les pas­sages dans une obs­cu­ri­té fraîche, les cours inté­rieures qu’on devi­nait der­rière des portes clouées de bronze — les fameux daq­daq, ces heur­toirs dont le res­tau­rant de l’hô­tel por­tait le nom.

L’o­deur chan­gea. Ce n’é­tait plus le café et le tabac de la ville basse. C’é­tait une odeur com­po­site, feuille­tée — le jas­min des cours inté­rieures, le thym sau­vage qui pous­sait entre les pierres, le pain qui cui­sait quelque part, la les­sive, le bois de cèdre des mou­cha­ra­biehs anciens, et des­sous, en fond, cette odeur miné­rale et humide des vieux murs qui suintent, des murs qui ont cinq cents ans et qui portent dans leur mor­tier la mémoire des Otto­mans, des Bar­ba­resques, des Fran­çais, des com­bat­tants du FLN qui s’y étaient cachés pen­dant la Bataille d’Alger.

Nes­rine mar­chait devant. Elle connais­sait le che­min comme on connaît son propre corps — ins­tinc­ti­ve­ment, sans y pen­ser. Elle tour­nait dans les ruelles sans hési­ter, emprun­tait des pas­sages qu’au­cun plan ne signa­lait, levait la main pour saluer une vieille femme à une fenêtre, échan­geait trois mots en arabe algé­rien avec un gamin qui pas­sait en courant.

— Ici, dit-elle en s’ar­rê­tant devant une maison.

La façade était celle d’un palais en ruine. La porte — immense, clouée, peinte d’un bleu déla­vé — por­tait un heur­toir en forme de main de Fat­ma, pati­né par les siècles. Au-des­sus, un arc outre­pas­sé enca­drait une ins­crip­tion en arabe que Naïm déchif­fra lentement :

Celui qui entre ici est béni. Celui qui sort d’i­ci est béni.

— Dar Mus­ta­pha Pacha, dit Nes­rine. Dix-hui­tième siècle. C’est un musée, main­te­nant. Mais avant c’é­tait la mai­son d’un pacha otto­man. Entrez.

L’in­té­rieur était une cour car­rée, entou­rée de colonnes en marbre blanc, avec une fon­taine au centre qui ne cou­lait plus. Les murs étaient recou­verts de zel­liges — des tes­selles de faïence peintes à la main, bleues, vertes, jaunes, blanches, assem­blées en motifs géo­mé­triques d’une com­plexi­té hyp­no­tique. Le pla­fond du pre­mier étage, en bois de cèdre sculp­té, pro­je­tait des ombres den­te­lées sur le sol de marbre.

Naïm leva les yeux. Les gale­ries du pre­mier étage, avec leurs arcs bri­sés et leurs balus­trades ajou­rées, don­naient sur la cour comme les loges d’un théâtre. Autre­fois, les femmes de la mai­son regar­daient d’en haut les visi­teurs sans être vues. La même archi­tec­ture que les mou­cha­ra­biehs — voir sans être vue, entendre sans être enten­due. La géo­mé­trie du secret.

— C’est ici que les femmes vivaient, dit Nes­rine. En haut. Elles ne des­cen­daient jamais dans la cour quand il y avait des invi­tés. Elles regar­daient à tra­vers le mou­cha­ra­bieh. Elles enten­daient tout, voyaient tout, mais n’exis­taient pas.

— Comme vous, dit Naïm. Quand vous regar­dez le Hirak depuis le bal­con de l’Aurassi.

Elle le dévi­sa­gea. La com­pa­rai­son était ris­quée, il le savait — com­pa­rer une femme libre, artiste, célèbre, aux recluses d’un harem otto­man. Mais elle ne se vexa pas. Elle pen­cha la tête, consi­dé­ra l’idée.

— Peut-être, dit-elle. Peut-être que l’Au­ras­si est mon moucharabieh.

Ils res­tèrent long­temps dans la cour. Naïm pho­to­gra­phia les zel­liges, le pla­fond, les colonnes. Nes­rine s’as­sit au bord de la fon­taine sèche et le regar­da faire, les mains posées de part et d’autre d’elle sur la mar­gelle de marbre, les jambes allon­gées, la robe safran éta­lée autour d’elle comme une corolle.

Dans cette lumière, dans cette cour, elle res­sem­blait à une minia­ture per­sane — ces pein­tures où les femmes sont assises dans des jar­dins géo­mé­triques, entou­rées de fleurs et de cal­li­gra­phies, avec une immo­bi­li­té qui est le contraire de l’i­ner­tie, qui est de la plé­ni­tude com­pri­mée, de l’éner­gie en attente.

*   *   *

Ils reprirent leur marche. Plus pro­fond dans la Cas­bah, là où les tou­ristes ne vont pas — les ruelles qui s’ef­fondrent, les mai­sons dont la moi­tié du toit s’est écrou­lée, les étais de bois qui sou­tiennent des murs condam­nés. Des familles vivaient encore là, der­rière des rideaux de plas­tique, dans des pièces aux pla­fonds effon­drés où les fresques otto­manes appa­rais­saient sous le plâtre comme des os sous la peau.

— C’est ça, la Cas­bah, dit Nes­rine. Pas le décor de carte pos­tale. Ça.

Un enfant sor­tit d’une porte et leur offrit des figues sèches dans un cor­net de papier jour­nal. Nes­rine en prit une, la por­ta à sa bouche. Naïm l’i­mi­ta. La figue était sucrée, dense, gra­nu­leuse — le goût concen­tré d’un été entier.

— Pen­dant la décen­nie noire, dit Nes­rine, et sa voix chan­gea — plus basse, plus lente, comme si les mots devaient être mesu­rés — pen­dant la décen­nie noire, les gens évi­taient la Cas­bah. C’é­tait deve­nu dan­ge­reux. Les groupes armés s’y cachaient, les mili­taires fai­saient des des­centes la nuit. Des gens dis­pa­rais­saient. Pas des gens qu’on voit à la télé­vi­sion — des gens nor­maux. Le voi­sin. Le cou­sin. Le boulanger.

— Vous aviez quel âge ?

— Quinze ans quand ça a com­men­cé. Dix-sept quand c’é­tait le pire. J’ai gran­di avec le couvre-feu, les bar­rages, la peur au ventre quand mon frère ne ren­trait pas à l’heure.

Elle s’ar­rê­ta devant une mai­son dont la porte bleue était murée.

— Un jour­na­liste vivait ici. Un type brillant, drôle, qui écri­vait des chro­niques dans El Watan. Ils l’ont tué devant sa femme, un matin, en bas de chez lui. Trois balles. Je le connaissais.

Naïm ne dit rien. Que peut-on dire ? Il était à Lyon à cette époque, ado­les­cent, il regar­dait la guerre civile algé­rienne sur TF1 entre deux cours de maths, et l’Al­gé­rie était un pays abs­trait, un sujet de jour­nal télé­vi­sé, un drame loin­tain qui concer­nait ses parents mais pas lui — pas encore, pas vraiment.

— C’est pour ça que le Hirak est si impor­tant, reprit Nes­rine. Ils mar­chaient à nou­veau, des­cen­dant vers la mer par des esca­liers de plus en plus raides. Vous ne pou­vez pas com­prendre ce que ça repré­sente, pour les gens de ma géné­ra­tion, de voir des mil­lions de per­sonnes dans la rue sans qu’une seule balle soit tirée. Nous, on a gran­di avec l’i­dée que la rue, c’est la mort. Que si tu sors mani­fes­ter, tu ne rentres pas. Et là, ces gamins — des gamins qui n’é­taient même pas nés en 1992 — ils des­cendent, ils chantent, ils rient. Ils n’ont pas peur. C’est… vertigineux.

Sa voix trem­bla sur le der­nier mot. Naïm vit ses yeux briller, et il com­prit qu’elle ne pleu­rait pas — ou pas seule­ment — elle vibrait. La même vibra­tion qu’il avait enten­due dans sa voix la veille, pen­dant la répé­ti­tion. Le chant et les larmes venaient du même endroit.

Ils débou­chèrent sur une pla­cette minus­cule, ombra­gée par un vieux ficus dont les racines aériennes pen­daient des branches comme des rideaux. Une fon­taine mur­mu­rait dans un angle. Nes­rine s’as­sit sur le rebord de pierre, ôta ses san­dales, mas­sa ses pieds. La robe safran fai­sait une tache de lumière dans l’ombre verte du ficus.

— Mon père, dit Naïm, a quit­té l’Al­gé­rie en 1982. Il avait trente ans. Il disait qu’il revien­drait. Il est deve­nu comp­table à Lyon. Il n’est jamais reve­nu non plus.

— Comme le mien.

— Non, pas comme le vôtre. Le vôtre est mort loin. Le mien est vivant, à Lyon, il regarde les infos, il voit la foule dans les rues d’Al­ger, et il pleure dans son salon devant la télé. Mais il ne revien­dra pas. C’est trop tard. Il a pas­sé trop de temps ailleurs. L’Al­gé­rie est deve­nue un pays qu’il se raconte, pas un pays qu’il habite.

— Et vous ?

— Moi je suis là.

— Oui. Mais pour com­bien de temps ?

La ques­tion le tra­ver­sa. Elle avait rai­son — il était là pour une semaine, pour des manus­crits, pour une paren­thèse. Il repar­ti­rait à Paris, retrou­ve­rait son bureau, sa biblio­thèque, sa garde alter­née, ses cours sur les mys­tiques médié­vaux devant des étu­diants qui consul­taient leur télé­phone pen­dant qu’il par­lait d’ex­tase divine. L’Al­gé­rie rede­vien­drait un objet d’étude.

— Je ne sais pas, dit-il.

C’é­tait la vérité.

*   *   *

Ils remon­tèrent par un autre che­min — la rue de la Lyre, puis les rampes qui mon­taient vers le bou­le­vard Abder­rah­mane Taleb. Le soleil était au zénith, la cha­leur s’é­tait épais­sie, et les murs blancs réver­bé­raient une lumière aveu­glante. Nes­rine avait remis ses lunettes de soleil. Naïm trans­pi­rait dans son polo.

À un moment, dans un esca­lier étroit dont les marches étaient irré­gu­lières — cer­taines hautes, cer­taines basses, comme les touches d’un cla­vier désac­cor­dé — Nes­rine tré­bu­cha. Un dés­équi­libre bref, un pied qui glis­sa sur la pierre polie par les siècles. Naïm lui prit la main pour la retenir.

Elle ne tom­ba pas. Le dés­équi­libre n’a­vait duré qu’une seconde, un faux pas de rien du tout, un inci­dent sans impor­tance. Mais sa main res­ta dans la sienne.

Ils conti­nuèrent de mon­ter. Main dans la main. Comme si c’é­tait natu­rel, comme si c’é­tait l’es­ca­lier qui l’a­vait déci­dé, pas eux. La paume de Nes­rine était chaude, un peu moite de la marche, et ses doigts étaient longs, avec des pha­langes fines, des mains de musi­cienne — même si elle ne jouait pas d’ins­tru­ment, sa voix était un ins­tru­ment, et ses mains accom­pa­gnaient tou­jours son chant, il l’a­vait vu la veille, ces mains qui des­si­naient dans l’air la courbe des mélodies.

Ils ne par­lèrent pas pen­dant toute la mon­tée. Vingt minutes, peut-être, la main dans la main, à tra­vers les esca­liers, les venelles, les pas­sages voû­tés. Le souffle court de l’ef­fort. La sueur. Les doigts entrelacés.

Quand ils attei­gnirent le bou­le­vard, la ville s’ou­vrit d’un coup — l’es­pace, le ciel, la baie immense, les car­gos au loin. Nes­rine lâcha sa main. Natu­rel­le­ment, sans brus­que­rie, comme on pose un objet fragile.

— Il faut que je rentre, dit-elle. J’ai une inter­view pour la radio demain matin.

— D’ac­cord.

— Demain, je répète à l’hô­tel à seize heures. Si vous voulez.

— Je veux.

Elle sou­rit. Le demi-sou­rire de biais, celui du pre­mier jour, celui de la pis­cine. Mais quelque chose avait chan­gé dans ce sou­rire — une cha­leur en plus, une garde en moins.

Elle héla un taxi — un vieux Renault Sym­bol jaune et noir qui s’ar­rê­ta dans un cris­se­ment de freins. Elle mon­ta à l’ar­rière, refer­ma la por­tière, et le taxi des­cen­dit le bou­le­vard en klaxon­nant pour se frayer un pas­sage dans la cir­cu­la­tion anar­chique d’Alger.

Naïm res­ta debout sur le trot­toir. Il regar­da sa main. La paume était encore chaude. Il la por­ta à son visage, sans y pen­ser, et res­pi­ra — la peau de Nes­rine, sa sueur, l’o­deur de jas­min et d’huile d’ar­gan, et des­sous, l’o­deur de la pierre de la Cas­bah, de la figue sèche, du soleil sur les murs blancs.

Il remon­ta vers l’Au­ras­si à pied, len­te­ment, dans la cha­leur de l’a­près-midi. Le bou­le­vard Frantz Fanon était presque désert — ce dimanche d’hi­ver, entre le Hirak de la veille et celui du ven­dre­di pro­chain, avait la dou­ceur sus­pen­due d’un entracte. Les jar­dins en ter­rasse de l’hô­tel embau­maient le jas­min et la citron­nelle. Un chat roux dor­mait sur un muret, au soleil.

Dans sa chambre, Naïm ouvrit le Moles­kine. Il écrivit :

Main dans la main dans les esca­liers de la Cas­bah. Vingt minutes. Pas un mot. La sueur, les doigts, la pierre sous les pieds. Elle sent le jas­min et la figue sèche. Je crois que je suis en train de com­prendre ce qu’Ibn Ara­bi vou­lait dire.

Puis, des­sous, en plus petit :

Pour com­bien de temps ?

La ques­tion de Nes­rine. Il n’a­vait pas su répondre. Il ne savait tou­jours pas.

Mais le soir, quand la nuit tom­ba sur la baie et que le jas­min, fidèle, exha­la dans l’obs­cu­ri­té son par­fum le plus dense, Naïm sut au moins une chose : il ne par­ti­rait pas à la date prévue.

Cha­pitre 4 — Le balcon

Lun­di 25 février 2019

La zaouïa se trou­vait dans le quar­tier de Sidi M’ha­med, au fond d’une impasse que rien ne signa­lait — pas d’en­seigne, pas de pan­neau, juste une porte verte, écaillée, avec un heur­toir en cuivre noir­ci par le temps. Naïm l’a­vait trou­vée grâce à Fari­da, la docu­men­ta­liste de la Biblio­thèque natio­nale, qui connais­sait tout le monde dans le petit monde des confré­ries sou­fies d’Alger.

— Allez‑y ce soir, avait-elle dit. Lun­di, il y a le hadra. Dites que vous venez de ma part.

La porte s’ou­vrit sur un homme âgé en gan­dou­ra blanche et ché­chia qui le dévi­sa­gea sans hostilité.

— Fari­da m’en­voie, dit Naïm, en arabe, et il fut sur­pris par la faci­li­té avec laquelle la langue de son père lui reve­nait — les mots étaient là, quelque part en des­sous, ensa­blés mais intacts.

L’homme hocha la tête et le fit entrer.

L’in­té­rieur de la zaouïa était une cour rec­tan­gu­laire, modeste, dal­lée de marbre gris, entou­rée sur trois côtés par des arcades basses. Au fond, un petit sanc­tuaire abri­tait le tom­beau du saint fon­da­teur — une stèle recou­verte d’un tis­su vert bro­dé d’or. Des bou­gies brû­laient dans des niches. L’o­deur d’en­cens était si épaisse qu’on pou­vait la tou­cher — du bois de san­tal, du ben­join, de l’ambre, ces résines que les confré­ries brûlent depuis des siècles pour puri­fier l’air et pré­pa­rer l’esprit.

Une tren­taine d’hommes étaient assis en cercle dans la cour. Des hommes de tous âges — un vieillard en bur­nous, des qua­dra­gé­naires en cos­tume de ville, des jeunes en jean et bas­kets. Naïm s’as­sit au bord du cercle, le dos contre une colonne, et attendit.

Le cheikh de la confré­rie prit place au centre. Un homme mas­sif, la barbe blanche taillée court, les yeux d’un calme miné­ral. Il réci­ta la Fati­ha d’une voix basse, gut­tu­rale, qui sem­blait sor­tir de la terre. Puis le dhi­kr commença.

Le dhi­kr est la répé­ti­tion des noms de Dieu. C’est l’exer­cice fon­da­men­tal du sou­fisme — ce mar­tè­le­ment ryth­mique, obs­ti­né, qui vise à effa­cer la pen­sée dis­cur­sive, à dis­soudre le moi, à ne lais­ser sub­sis­ter que le nom divin, répé­té jus­qu’à ce qu’il cesse d’être un mot pour deve­nir un souffle, une pul­sa­tion, un bat­te­ment qui se confond avec celui du cœur.

Allâh. Allâh. Allâh.

Les voix d’a­bord sépa­rées, cha­cune cher­chant son rythme. Puis, pro­gres­si­ve­ment, l’u­nis­son. Les corps com­men­cèrent à oscil­ler — un balan­ce­ment laté­ral, lent, régu­lier, comme des herbes dans le vent. Les yeux se fer­mèrent. Les visages chan­gèrent — la ten­sion du quo­ti­dien, les sou­cis, les masques sociaux, tout cela tom­bait, couche après couche, et des­sous appa­rais­sait quelque chose de nu, de vul­né­rable, d’ancestral.

Allâh. Allâh. Allâh.

Le rythme accé­lé­ra. Les corps oscil­lèrent plus fort. Cer­tains se levèrent, debout, les bras le long du corps, la tête bas­cu­lant d’a­vant en arrière. Le cheikh mar­quait le tem­po d’une main, et de l’autre il cares­sait son cha­pe­let — quatre-vingt-dix-neuf grains, les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu, un rosaire de lumière.

Naïm avait lu des cen­taines de pages sur le hadra. Il avait étu­dié les trai­tés qui décri­vaient les états mys­tiques — le hâl, l’é­tat pas­sa­ger d’ex­tase ; le maqâm, la sta­tion spi­ri­tuelle durable ; le wajd, le ravis­se­ment ; le fanâ’, l’a­néan­tis­se­ment. Il connais­sait la ter­mi­no­lo­gie comme un chi­rur­gien connaît l’a­na­to­mie — avec pré­ci­sion, de l’ex­té­rieur. Mais il n’a­vait jamais pratiqué.

Quelque chose se passa.

Ce ne fut pas spec­ta­cu­laire. Pas de vision, pas de transe, pas de perte de conscience. Ce fut plus simple et plus pro­fond. Au bout de vingt minutes de dhi­kr, les corps autour de lui oscil­lant dans un unis­son par­fait, le nom de Dieu mar­te­lé par trente voix d’hommes dans cette cour de marbre gris, sous un ciel d’é­toiles, avec l’en­cens qui brû­lait et les bou­gies qui trem­blaient — au bout de vingt minutes, Naïm sen­tit les fron­tières de son corps se dissoudre.

C’est le seul mot qu’il trou­ve­rait plus tard pour décrire ce qui arri­va. Les fron­tières. La limite entre le dedans et le dehors, entre lui et le monde, entre sa peau et l’air, entre sa voix et celles des autres — cette limite devint poreuse, per­méable, et pen­dant quelques secondes — dix, vingt, il ne sau­rait dire — il ne fut plus Naïm Khe­li­fi, maître de confé­rences à Paris-VII, divor­cé, père d’A­dam, spé­cia­liste d’Ibn Ara­bi. Il fut le son. Il fut le souffle. Il fut le cercle.

Puis les fron­tières revinrent. Il retrou­va son dos contre la colonne, ses genoux repliés, la sueur sur ses tempes. Il tremblait.

Allâh. Allâh. Allâh.

Le dhi­kr dura encore une heure. Naïm ne retrou­va pas cet état — il le cher­cha, bien sûr, comme on cherche à retrou­ver un rêve au réveil, mais la conscience, une fois reve­nue, ne consent plus à s’é­teindre aus­si faci­le­ment. Il res­ta assis, il répé­ta le nom, il oscil­la avec les autres, et quelque chose de cette dis­so­lu­tion per­sis­ta — une légè­re­té, une trans­pa­rence, comme si on avait reti­ré de sa poi­trine un poids qu’il por­tait depuis si long­temps qu’il avait ces­sé de le sentir.

Quand ce fut ter­mi­né, le cheikh ser­vit du thé à la menthe et des dattes. Les hommes par­laient entre eux, sou­riaient, se tou­chaient les épaules. Naïm res­ta un moment, but son thé, échan­gea quelques mots avec le vieil homme en bur­nous qui était assis à côté de lui et qui lui dit simplement :

— La pre­mière fois est tou­jours la plus forte. Après, c’est plus subtil.

En sor­tant de la zaouïa, Naïm mar­cha long­temps dans les rues d’Al­ger. La ville noc­turne était dif­fé­rente — plus douce, plus secrète, peu­plée de sil­houettes qui mar­chaient dans l’ombre des immeubles, de cafés encore ouverts dont les néons jetaient des flaques de lumière jaune sur les trot­toirs, de voi­tures qui pas­saient phares allu­més sur le bou­le­vard. L’air était tiède, char­gé de jas­min et d’embruns — le vent de mer mon­tait depuis le port, appor­tant l’o­deur du large, cette odeur de sel et d’algues et d’infini.

Il pen­sa à Nes­rine. Il pen­sa à sa voix. Il pen­sa à la main dans l’es­ca­lier de la Cas­bah. Il pen­sa à ce que le cheikh sou­fi et la chan­teuse avaient en com­mun — cette capa­ci­té à dis­soudre les fron­tières, à faire de la voix un ins­tru­ment de pas­sage, à trans­por­ter celui qui écoute au-delà de lui-même.

Il héla un taxi et ren­tra à l’Aurassi.

*   *   *

Elle était au bar.

Il ne s’y atten­dait pas. Il était vingt-deux heures, un lun­di soir, et Nes­rine était assise dans un des fau­teuils pro­fonds du bar de l’hô­tel, un verre de jus de gre­nade devant elle, le télé­phone posé sur l’ac­cou­doir, les jambes repliées sous elle dans une pos­ture qui la fai­sait res­sem­bler à un chat.

Elle por­tait un jean et un pull noir à col rou­lé. Les che­veux étaient libres, une masse de boucles sombres qui absor­baient la lumière tami­sée du bar. Elle ne l’a­vait pas vu entrer.

— Vous êtes là, dit-il.

Elle leva les yeux. Le sou­rut — le vrai sou­rire, celui avec la fossette.

— J’ai répé­té tard. Je n’a­vais pas envie de ren­trer dans un appar­te­ment vide.

— Sofiane ?

— Tou­jours le Saha­ra. Un tuyau qui fuit, ou un puits qui s’ef­fondre, je ne sais plus. Il y a tou­jours quelque chose qui fuit ou qui s’effondre.

Elle dit cela sans tris­tesse, avec cette iro­nie qu’il com­men­çait à recon­naître comme sa forme de pudeur. L’i­ro­nie chez Nes­rine n’é­tait pas de la dis­tance — c’é­tait une manière de s’ap­pro­cher des choses dou­lou­reuses sans se brûler.

Naïm s’as­sit dans le fau­teuil en face d’elle. Com­man­da un whis­ky. Le bar­man le ser­vit avec la dis­cré­tion habi­tuelle — le verre opaque, pas de bou­teille visible.

— Vous sen­tez l’en­cens, dit Nesrine.

Il rit. C’é­tait vrai — le san­tal et le ben­join avaient impré­gné ses vête­ments, ses che­veux, sa peau.

— J’é­tais dans une zaouïa. Un hadra. La confré­rie Rahmaniyya.

— Un hadra ? Vous ?

— Pour­quoi, ça vous étonne ?

— Un uni­ver­si­taire pari­sien dans un hadra de Sidi M’ha­med ? Oui, ça m’é­tonne un peu.

— C’est jus­te­ment le sujet de mes recherches. Le sou­fisme algérien.

— Il y a une dif­fé­rence entre étu­dier et pratiquer.

— C’est ce que j’ai décou­vert ce soir.

Elle se redres­sa dans son fau­teuil. Son regard chan­gea — plus atten­tif, plus aigu. La curio­si­té de l’ar­tiste, qui recon­naît chez un autre le signe d’une expé­rience réelle.

— Racon­tez.

Il racon­ta. Le cercle, le dhi­kr, l’os­cil­la­tion des corps, l’en­cens, les bou­gies, et cette dis­so­lu­tion des fron­tières qu’il ne savait pas nom­mer autre­ment — ce moment où il avait ces­sé d’être lui-même pour être le son. Il racon­ta sans voca­bu­laire tech­nique, sans appa­reil cri­tique, sans les pré­cau­tions du cher­cheur qui main­tient tou­jours une dis­tance entre son objet et lui. Il racon­ta comme on raconte un rêve — en sachant que les mots tra­hissent l’ex­pé­rience, mais en la racon­tant quand même, parce que le silence serait pire.

Nes­rine l’é­cou­ta sans l’in­ter­rompre. Quand il se tut, elle dit :

— C’est exac­te­ment ce qui se passe quand je chante. Exac­te­ment. Il y a un moment — pas à chaque concert, pas à chaque répé­ti­tion, mais par­fois — où je ne suis plus là. Où la voix conti­nue sans moi. Où je deviens le son.

— Le fanâ’, dit Naïm. L’anéantissement.

— Si vous vou­lez. Moi je n’ai pas de mot pour ça. C’est juste… le moment où ça chante tout seul.

Le bar s’é­tait vidé. Le bar­man essuyait des verres der­rière son comp­toir, patien­tant avec la cour­toi­sie rési­gnée des gens de nuit. Un fond de musique — du raï doux, Cheb Kha­led, une vieille chan­son qui pas­sait en boucle sur une sono fati­guée. Dehors, la ville était silencieuse.

— Nes­rine, dit Naïm. Et c’é­tait la pre­mière fois qu’il pro­non­çait son pré­nom. Pour­quoi vous n’êtes pas des­cen­due mani­fes­ter vendredi ?

— Je vous l’ai dit. La peur d’être vue, d’être récupérée…

— Non. La vraie raison.

Elle le regar­da. Long­temps. Le jus de gre­nade avait lais­sé une trace rose sur sa lèvre infé­rieure. Ses yeux étaient si noirs qu’on ne dis­tin­guait pas la pupille de l’i­ris — deux gouffres sombres, brillants.

— Parce que la der­nière fois que ce pays s’est sou­le­vé, ma meilleure amie a per­du son père. Il était jour­na­liste. On l’a retrou­vé dans une rue de Bab El Oued avec trois balles dans le corps, un matin de mars 1994. Je n’a­vais même pas dix-huit ans. Je me sou­viens de sa mère qui hur­lait. Je me sou­viens du sang sur le trot­toir. Je me sou­viens qu’on m’a dit c’est fini, c’est fini, calme-toi et que rien n’é­tait fini. Rien n’est jamais fini ici. Ça recom­mence, encore et encore, et on n’a pas le droit d’en par­ler, et on n’a pas le droit de se sou­ve­nir, et quand des gamins de vingt ans des­cendent dans la rue en chan­tant, je les regarde depuis un bal­con d’hô­tel parce que j’ai qua­rante ans de ter­reur dans le ventre et que le cou­rage, le vrai cou­rage, celui de la rue, je ne l’ai pas.

Sa voix n’a­vait pas trem­blé. Pas une larme. La phrase était sor­tie d’un bloc, comme une pierre qu’on extrait d’un mur — et der­rière la pierre, le trou, l’obs­cu­ri­té, le vide que la pierre col­ma­tait depuis vingt-cinq ans.

Naïm posa son verre. Ten­dit la main à tra­vers la table basse. Elle regar­da cette main — les doigts longs, la paume ouverte, les veines visibles sous la peau fine — et elle la prit.

— Vous n’a­vez pas à avoir le cou­rage de la rue, dit-il. Vous avez le cou­rage de la voix. C’est la même chose. Ibn Ara­bi dit que celui qui chante la véri­té est un mar­tyr comme celui qui meurt pour elle.

— Ibn Ara­bi n’a jamais vécu la décen­nie noire.

— Non. Mais il a vécu l’exil. Il a été chas­sé de ville en ville. Il sait ce que c’est que d’ai­mer un pays qui ne veut pas de vous.

Ils res­tèrent un moment main dans la main, en silence. Le bar­man avait ces­sé d’es­suyer ses verres et regar­dait la baie par la fenêtre, avec la cour­toi­sie des bar­men qui savent quand il faut disparaître.

— Mon­tez avec moi, dit Naïm.

Ce n’é­tait pas une pro­po­si­tion sexuelle. Ou pas encore. Ou pas seule­ment. C’é­tait une pro­po­si­tion de bal­con — la vue, la nuit, l’air, le jas­min. Conti­nuer cette conver­sa­tion dans un espace qui ne soit pas un bar.

— Le bal­con ? dit-elle.

— Le balcon.

*   *   *

La chambre 714 don­nait sur la baie.

Naïm allu­ma la lampe de che­vet, puis l’é­tei­gnit — la lumière de la ville suf­fi­sait, cette clar­té dif­fuse d’Al­ger la nuit, mêlée de lune et de néons et de réver­bères, qui entrait par la baie vitrée et dépo­sait sur les meubles une patine bleutée.

Il ouvrit la porte du bal­con. L’air entra d’un coup — tiède, salé, char­gé de jasmin.

Le bal­con était étroit, juste assez large pour deux per­sonnes côte à côte, avec une balus­trade en verre qui don­nait l’im­pres­sion de flot­ter au-des­sus du vide. En bas, les jar­dins en ter­rasse de l’Au­ras­si, leurs buis­sons de jas­min, leurs allées éclai­rées par des lan­ternes. Plus bas encore, la ville — les toits, les rues, les quar­tiers qui des­cen­daient vers le port en vagues suc­ces­sives. Et tout au fond, la mer, noire, immense, par­se­mée des lumières des bateaux.

Nes­rine s’ac­cou­da à la balus­trade. Le vent de mer sou­le­vait ses boucles, les fai­sait dan­ser autour de son visage. Le pull noir à col rou­lé mou­lait ses épaules, la courbe de son dos.

— C’est beau, dit-elle. Je ne vois jamais la ville de cette hau­teur. De chez moi, à Hydra, c’est un autre angle.

— Quand j’é­tais enfant, dit Naïm, je crois que je voyais la mer depuis la fenêtre de la cui­sine. Je ne suis pas sûr. Peut-être que j’invente.

— On invente tou­jours les sou­ve­nirs d’en­fance. C’est ça qui les rend vrais.

Il rit. Elle avait cette façon de retour­ner les phrases, de les polir comme des galets, de leur don­ner une forme inat­ten­due. Une intel­li­gence du lan­gage qui n’é­tait pas celle des livres mais celle de la scène — l’ha­bi­tude de peser chaque mot, de sen­tir sa réso­nance, son poids sonore.

— Vous avez des enfants ? demanda-t-elle.

— Un fils. Adam. Neuf ans. Il est avec sa mère à Paris.

— Adam. C’est joli.

— C’est le pre­mier nom. Le pre­mier homme. Je vou­lais un nom qui fonc­tionne par­tout — en arabe, en fran­çais, en anglais. Un nom sans frontière.

— Comme vous.

— Comme moi quoi ?

— Sans fron­tière. Ni d’i­ci ni de là-bas. Sus­pen­du entre les deux.

Elle avait mis le doigt sur la plaie — sans cruau­té, avec cette pré­ci­sion chi­rur­gi­cale qui sem­blait être sa nature. Naïm hocha la tête.

— C’est pour ça que j’é­tu­die les sou­fis, dit-il. Parce qu’ils n’ont pas de fron­tière non plus. Ibn Ara­bi est né en Espagne, mort en Syrie, et entre les deux il a tra­ver­sé le monde entier. Son pays, c’est l’a­mour. Ce n’est pas une méta­phore — c’est un pro­gramme. L’a­mour comme patrie.

— C’est beau, dit Nes­rine. C’est com­mode, aussi.

— Com­ment ça ?

— C’est com­mode d’a­voir l’a­mour comme patrie quand on n’a pas de patrie du tout. Ça évite de choi­sir. Ça évite de se salir les mains avec un vrai pays, un pays com­pli­qué, un pays qui a du sang sur les trot­toirs et du pétrole dans le désert et des géné­raux dans les palais.

Le coup por­ta. Naïm ouvrit la bouche, la refer­ma. Elle avait rai­son, bien sûr — il le savait, il se l’é­tait dit cent fois dans ses nuits d’in­som­nie pari­siennes. Le sou­fisme comme refuge, le mys­ti­cisme comme fuite, l’a­mour uni­ver­sel comme excuse pour ne jamais aimer un lieu pré­cis, un peuple pré­cis, une femme précise.

— Vous êtes dure, dit-il.

— Non. Je suis algé­rienne. C’est pareil.

Elle sou­rit. Le vrai sou­rire, avec la fos­sette. Et dans ce sou­rire il y avait une dou­ceur qui contre­di­sait la dure­té des mots — comme si elle avait vou­lu le bles­ser juste un peu, juste assez pour qu’il sache qu’elle le voyait tel qu’il était, pas tel qu’il se racontait.

Le jas­min mon­tait du jar­din par bouf­fées. L’air de la nuit avait cette dou­ceur liquide des nuits médi­ter­ra­néennes, ni chaud ni frais, exac­te­ment à la tem­pé­ra­ture de la peau, si bien qu’on ne sen­tait plus la limite entre soi et l’air, entre l’in­té­rieur et l’ex­té­rieur. Les fron­tières, encore. Tou­jours les fron­tières qui se dissolvent.

— Vous savez, dit Naïm, il y a une idée chez Ibn Ara­bi qui s’ap­pelle la tajal­lî. La théo­pha­nie. C’est le moment où Dieu se mani­feste dans le monde sen­sible. Pas dans un miracle, pas dans un éclair — dans la beau­té. Un visage, un pay­sage, une voix. Le sou­fi recon­naît Dieu dans la beau­té parce que la beau­té est le signe de la pré­sence divine.

— C’est une tech­nique de drague très éla­bo­rée, dit Nesrine.

C’é­tait la deuxième fois qu’elle fai­sait cette plai­san­te­rie. La pre­mière fois, au bar, same­di soir. Mais cette fois, sa voix était dif­fé­rente — plus basse, plus lente, avec un grain que Naïm recon­nut pour l’a­voir enten­du dans ses pas­sages les plus intenses de muwash­shah. La voix de la chan­teuse, pas celle de la femme qui plaisante.

— Ce n’est pas une tech­nique, dit-il. C’est ce que je vois.

Le silence qui sui­vit avait une tex­ture — épaisse, vibrante, pleine de tout ce qui n’a­vait pas été dit et qui pesait entre eux comme l’air avant l’o­rage. Nes­rine se tour­na vers lui. Son visage était à quelques cen­ti­mètres du sien. Ses yeux, dans la pénombre, étaient deux lacs noirs. Le vent de mer sou­le­vait une mèche bou­clée sur sa tempe.

— Naïm, dit-elle. Et c’é­tait la pre­mière fois qu’elle pro­non­çait son prénom.

Il ne répon­dit pas. Il leva la main et repla­ça la mèche der­rière son oreille. Ses doigts effleu­rèrent la peau de sa tempe — tiède, soyeuse, avec le duvet imper­cep­tible qui borde la racine des cheveux.

Elle fer­ma les yeux.

Il l’embrassa.

Le bai­ser fut lent. Très lent. Pas le bai­ser vorace des amants impa­tients — un bai­ser de recon­nais­sance, d’ex­plo­ra­tion, un bai­ser qui prend son temps parce qu’il sait que ce qu’il touche est pré­cieux et irré­ver­sible. Les lèvres de Nes­rine avaient le goût du jus de gre­nade, un goût acide et sucré qui se mêlait à l’o­deur du jas­min et au sel de l’air marin. Ses mains res­tèrent le long de son corps, les siennes aus­si — seules les bouches se tou­chaient, dans la nuit, sur le bal­con de l’Au­ras­si, au-des­sus d’Al­ger endormie.

Quand ils se sépa­rèrent, elle ouvrit les yeux. Elle ne sou­riait pas. Son visage avait l’ex­pres­sion grave et lumi­neuse qu’il avait vue pen­dant qu’elle chan­tait — cette inten­si­té qui venait de l’in­té­rieur, cette pré­sence abso­lue au moment pré­sent qui était, il le com­pre­nait main­te­nant, sa forme à elle de fanâ’, sa manière d’être au monde sans filtre, sans pro­tec­tion, nue.

— Il faut que je rentre, dit-elle.

— Oui.

— Pas ce soir.

— Non. Pas ce soir.

Il com­prit ce qu’elle vou­lait dire. Pas ce soir ne signi­fiait pas jamais. Cela signi­fiait pas encore. Cela signi­fiait laisse-moi le temps d’ar­ri­ver là où tu m’emmènes. Cela signi­fiait que le bai­ser était une porte, et qu’elle l’a­vait fran­chie, mais qu’il y avait d’autres portes der­rière, et que cha­cune devait être ouverte à son propre rythme, comme les mou­ve­ments d’une nou­ba — du msad­dar lent et grave au khlâs rapide et libératoire.

Il la rac­com­pa­gna jus­qu’au lob­by. Ils ne se tou­chèrent pas dans l’as­cen­seur. Dans le lob­by, le récep­tion­niste de nuit leva un œil dis­trait puis le rabais­sa. Nes­rine héla un taxi par la porte vitrée.

— Demain, la biblio­thèque ? demanda-t-elle.

— Oui.

— Après, la piscine.

— La piscine.

Elle mon­ta dans le taxi. Avant de refer­mer la por­tière, elle dit :

— Le tajal­lî, Naïm. C’est un mot dan­ge­reux. Ne le pro­non­cez que si vous savez ce qu’il coûte.

Le taxi dis­pa­rut dans la nuit. Naïm res­ta dans le lob­by, debout, les bras le long du corps, le goût de la gre­nade sur les lèvres. Le récep­tion­niste lui sou­hai­ta bonne nuit. Il ne l’en­ten­dit pas.

Il remon­ta dans sa chambre, ouvrit le bal­con. Le même air, le même jas­min, la même vue — mais tout avait chan­gé. La baie d’Al­ger n’é­tait plus un pay­sage. C’é­tait le décor d’un commencement.

Il n’ou­vrit pas le Moles­kine. Il n’ou­vrit pas Ibn Ara­bi. Il s’al­lon­gea sur le lit, tout habillé, les yeux ouverts dans le noir, et il écou­ta le jas­min mon­ter dans la nuit, et le muez­zin qui appe­lait quelque part dans la ville, et son propre cœur qui bat­tait dans le silence de la chambre 714 comme un dhi­kr dont il ne connais­sait pas encore le nom.

Cha­pitre 5 — La chambre

Mar­di 26 février 2019

Elle vint à la pis­cine plus tôt que d’habitude.

Naïm était déjà là, ins­tal­lé sur son tran­sat, le livre ouvert mais pas lu, les yeux sur la baie. Il ne l’a­vait pas dor­mie de la nuit — ou si peu, des frag­ments de som­meil tra­ver­sés de sa voix, de son visage, du goût de gre­nade, de ce mot qu’elle avait pro­non­cé en par­tant : dan­ge­reux. Le tajal­lî est un mot dan­ge­reux. Il avait tour­né la phrase dans tous les sens comme un bijou­tier tourne une pierre, cher­chant la faille, la lumière, l’angle exact.

Elle arri­va à dix heures. San­dales, paréo bleu nuit sur un maillot qu’il ne voyait pas encore, les che­veux rete­nus par un fou­lard noué à la va-vite. Lunettes de soleil. Pas de maquillage. En la voyant tra­ver­ser la ter­rasse, il eut la cer­ti­tude phy­sique — pas intel­lec­tuelle, pas rai­son­née, phy­sique — que cette femme por­tait dans son corps une musique qu’il avait pas­sé vingt ans à cher­cher dans les livres.

— Bon­jour, dit-elle en posant ses affaires sur le tran­sat voisin.

— Bon­jour.

— Vous n’a­vez pas dormi.

Ce n’é­tait pas une ques­tion. Elle voyait les cernes, la peau tirée, ce visage d’in­som­niaque qu’elle recon­nais­sait pour l’a­voir por­té elle-même — les nuits avant un concert, les nuits de Rama­dan quand elle était petite et que la faim empê­chait le som­meil, les nuits de la décen­nie noire quand chaque bruit dans la rue pou­vait être le dernier.

— Non.

— Moi non plus.

Elle reti­ra le paréo. Le maillot était noir, simple, une pièce, avec des bre­telles fines qui décou­vraient les épaules et la nais­sance du dos. La peau brune, mate, sans imper­fec­tion visible — une peau qui avait l’ha­bi­tude du soleil, qui le pre­nait sans résis­ter, qui l’ab­sor­bait comme la terre absorbe la pluie.

Elle plon­gea.

Naïm la regar­da nager. Le crawl régu­lier, les bras qui fen­daient l’eau, les boucles noires pla­quées sur le crâne, le mou­ve­ment des épaules, la tor­sion du bas­sin à chaque res­pi­ra­tion. Il y avait dans cette nage une grâce qui n’é­tait pas spor­tive mais musi­cale — le même sens du rythme, la même flui­di­té, le même équi­libre entre l’ef­fort et l’abandon.

Quand elle sor­tit de l’eau, elle ne s’en­ve­lop­pa pas dans le pei­gnoir. Elle s’as­sit au bord du bas­sin, les jambes dans l’eau, le visage levé vers le soleil, les yeux fer­més. Les gouttes rou­laient sur ses épaules, sur ses bras, sui­vant les courbes du corps avec la len­teur d’un regard. Le maillot col­lait à sa peau. Ses che­veux, mouillés, avaient per­du leur volume et tom­baient en mèches lourdes le long de son cou, sur ses clavicules.

Naïm détour­na les yeux. Les rame­na. Les détour­na encore. C’é­tait une oscil­la­tion qu’il ne contrô­lait pas — le même balan­ce­ment que les corps dans la zaouïa, la même inca­pa­ci­té à res­ter immo­bile face à ce qui vous attire.

Mou­nir appor­ta le thé à la menthe. Nes­rine ouvrit les yeux, sou­rit au ser­veur, prit le verre. Puis elle regar­da Naïm.

— Venez vous asseoir à côté de moi.

Il vint. Reti­ra ses chaus­sures — il por­tait encore des chaus­sures, au bord d’une pis­cine, c’é­tait pathé­tique — et s’as­sit au bord du bas­sin, les pieds dans l’eau. L’eau était tiède, presque chaude, chauf­fée par le soleil de février. Leurs épaules se tou­chaient presque.

— J’ai pen­sé à quelque chose cette nuit, dit Nes­rine. Vous étu­diez des textes qui parlent de l’a­mour comme d’un che­min vers Dieu. Mais est-ce que vous y croyez ?

— À quoi ? À Dieu ?

— Non. À l’amour.

La ques­tion était si directe qu’elle en deve­nait ver­ti­gi­neuse. Pas croyez-vous en Dieu — la ques­tion de salon, la ques­tion confor­table, celle qui per­met de répondre par des nuances et des dis­tin­guos. Mais croyez-vous en l’a­mour — la ques­tion nue, la ques­tion sans issue.

— Mon mariage a duré qua­torze ans, dit Naïm. Pen­dant qua­torze ans, j’ai vécu avec une femme intel­li­gente, belle, bonne. Et je n’ai jamais réus­si à… je ne sais pas com­ment dire. À être là. J’é­tais dans les livres, dans les manus­crits, dans le trei­zième siècle. Claire me repro­chait de vivre avec un mort — Ibn Ara­bi. Elle disait que j’ai­mais mieux un fan­tôme qu’une femme vivante. Elle avait raison.

— Alors vous n’y croyez pas.

— Je n’y croyais pas. Jusqu’à…

Il s’ar­rê­ta. Le soleil était dans ses yeux. L’eau de la pis­cine scin­tillait. Les jambes de Nes­rine, à côté des siennes, étaient brunes et lisses, et les gouttes d’eau qui séchaient sur ses cuisses lais­saient de minus­cules traces de sel, des des­sins éphé­mères que le soleil effa­çait à mesure.

— Jus­qu’à quoi ? dit Nesrine.

— Jus­qu’à ven­dre­di dernier.

Elle ne répon­dit pas. Ils res­tèrent un long moment les pieds dans l’eau, côte à côte, en silence. Le silence n’é­tait pas gêné — il était plein, habi­té, comme le silence entre deux mou­ve­ments d’une nou­ba, quand la musique s’ar­rête et que le son conti­nue dans le corps de ceux qui écoutent.

— Naïm, dit-elle enfin. Si on fait ça — si on va là où on est en train d’al­ler — je veux que vous sachiez quelque chose. Je ne quit­te­rai pas Sofiane. Pas pour vous. Pas pour per­sonne. Ce n’est pas une ques­tion d’a­mour ou de non-amour. C’est une ques­tion de… de tis­su. Il fait par­tie du tis­su de ma vie. Le défaire, ce serait tout déchirer.

— Je ne vous demande rien.

— Si. Vous deman­dez tout. Vous ne le savez pas encore, mais vous deman­dez tout. Les gens comme vous — les gens qui lisent des poèmes d’a­mour depuis vingt ans et qui n’ont jamais aimé — quand ils se mettent à aimer, ils demandent tout. L’ab­so­lu. Le fanâ’. L’a­néan­tis­se­ment.

Elle avait rai­son. Il le savait. Il avait pas­sé sa vie à lire des textes qui décri­vaient l’a­mour comme un incen­die total, une des­truc­tion créa­trice, un englou­tis­se­ment. Il n’a­vait aucune expé­rience de l’a­mour modeste, de l’a­mour négo­cié, de l’a­mour qui com­pose avec le réel.

— Je ferai ce que vous vou­drez, dit-il.

— Non. Vous ferez ce que je pourrai.

*   *   *

L’a­près-midi, Naïm ne alla pas à la biblio­thèque. Il res­ta à l’hô­tel. Il traî­na dans les cou­loirs, dans le lob­by, dans les jar­dins en ter­rasse. Il regar­dait l’Au­ras­si comme il avait regar­dé les manus­crits de la Biblio­thèque natio­nale — avec l’at­ten­tion du cher­cheur qui sait que chaque détail est un signe.

L’hô­tel avait ses propres couches archéo­lo­giques. Les moquettes récentes, beiges et ano­nymes, recou­vraient les car­re­lages d’o­ri­gine — il en avait vu un frag­ment dans un esca­lier de ser­vice, un motif géo­mé­trique brun et orange qui datait de 1975, qui sen­tait les années Bou­me­diene, l’es­thé­tique du non-ali­gne­ment, cette moder­ni­té socia­liste qui vou­lait être à la fois arabe et uni­ver­selle. Les fau­teuils du bar avaient été chan­gés — mais les cen­driers, en cris­tal lourd, por­taient encore le logo ori­gi­nal de l’hô­tel, un A sty­li­sé en forme de mina­ret. Dans le lob­by, au-des­sus de la récep­tion, une immense pho­to­gra­phie aérienne d’Al­ger datait des années quatre-vingt — la ville était plus petite, les tours de béton du quar­tier de Bab Ezzouar n’exis­taient pas encore, et la Cas­bah, sur la pho­to, sem­blait intacte, une cas­cade de mai­sons blanches par­fai­te­ment ordon­nées, un men­songe de perspective.

À seize heures, Nes­rine répé­ta dans le salon du qua­trième étage. L’ou­diste était là, et un joueur de der­bou­ka — un homme mince aux doigts secs qui tirait de son tam­bour des rythmes d’une com­plexi­té folle, des motifs qui se super­po­saient, se croi­saient, s’an­nu­laient et renais­saient comme des vagues sur le sable. Naïm s’as­sit au fond de la salle, à sa place de la veille.

Elle chan­ta le pro­gramme du concert de jeu­di. Trois nou­bas com­plètes — en mode dhîl, le mode de la mélan­co­lie ; en mode zîdân, le mode de l’a­mour ; en mode raml al-mâya, le mode de l’eau, le plus ancien, le plus mys­té­rieux, celui dont la légende dit qu’il fut com­po­sé par Zyriab lui-même, le musi­cien noir de Cor­doue qui inven­ta la musique anda­louse au neu­vième siècle.

Pen­dant deux heures, Naïm écou­ta. Il ne pleu­ra pas cette fois. Quelque chose s’é­tait dépla­cé en lui — la pre­mière écoute avait bri­sé une digue, et main­te­nant l’eau cou­lait libre­ment, sans vio­lence, avec la régu­la­ri­té d’une source. Il écou­tait et il voyait — le texte, la mélo­die, le rythme, la voix, le corps de Nes­rine qui oscil­lait imper­cep­ti­ble­ment, ses mains qui des­si­naient dans l’air des ara­besques, ses yeux tan­tôt fer­més tan­tôt ouverts, sa bouche qui for­mait les consonnes de l’a­rabe clas­sique avec une pré­ci­sion de sculpteur.

Il voyait aus­si ce qu’elle ne mon­trait pas — la ten­sion dans les épaules, la ride entre les sour­cils quand une note résis­tait, la manière dont elle mor­dait sa lèvre infé­rieure après une phrase qu’elle jugeait impar­faite. La chan­teuse n’é­tait pas une déesse — elle était une arti­sane, une ouvrière du son, une femme qui tra­vaillait la voix comme un menui­sier tra­vaille le bois, avec des outils pré­cis et une patience infinie.

Quand la répé­ti­tion s’a­che­va, l’ou­diste et le joueur de der­bou­ka ran­gèrent leurs ins­tru­ments et par­tirent. Nes­rine res­ta dans la salle, debout devant la fenêtre, le dos tour­né. La lumière du cou­chant l’enveloppait.

— Res­tez, dit-elle sans se retourner.

Il res­ta.

Elle se retour­na. Ses yeux étaient très brillants, très noirs.

— Mon­tez, dit-elle.

*   *   *

La chambre 714.

Il ouvrit la porte avec la carte magné­tique, les mains trem­blantes — un trem­ble­ment léger, à peine visible, le trem­ble­ment d’un homme de qua­rante-trois ans qui sait qu’il est sur le point de tra­ver­ser une ligne. Nes­rine entra der­rière lui. Il enten­dit la porte se refer­mer, le déclic du loquet, et ce son minus­cule — un méca­nisme de plas­tique et de métal — eut le poids d’un bas­cu­le­ment irréversible.

La chambre était telle qu’il l’a­vait lais­sée — le lit fait par le ser­vice d’é­tage, les cous­sins dis­po­sés en éven­tail, les rideaux tirés qui tami­saient la lumière du soir. Ibn Ara­bi sur la table de nuit. Le Moles­kine ouvert, le sty­lo en tra­vers. La valise à moi­tié défaite dans un coin.

Nes­rine regar­da autour d’elle. Pas comme une femme qui découvre un lieu — comme une chan­teuse qui éva­lue l’a­cous­tique d’une salle. Elle mesu­rait l’es­pace, les volumes, les sur­faces, avec ce regard pro­fes­sion­nel qui cal­cule les résonances.

— Ouvrez le bal­con, dit-elle.

Il ouvrit. L’air du soir entra — le jas­min, le sel, la tié­deur. La baie d’Al­ger, dans la lumière décli­nante, était une aqua­relle de mauves et d’ors.

Elle s’ap­pro­cha de lui. Posa ses mains sur sa poi­trine — à plat, les paumes ouvertes, comme on pose les mains sur un ins­tru­ment avant de jouer. Il sen­tit la cha­leur de ses paumes à tra­vers le tis­su de la che­mise, la pres­sion légère de ses doigts, le poids de ses mains.

— Naïm.

— Oui.

— Ne parle plus. Plus un mot.

Il se tut.

Elle com­men­ça à débou­ton­ner sa che­mise. Len­te­ment. Un bou­ton, puis un autre, puis un autre. Ses doigts — ces doigts de chan­teuse, ces doigts qui des­si­naient des ara­besques dans l’air pen­dant les concerts — tra­vaillaient avec une pré­ci­sion et une len­teur déli­bé­rées, comme si chaque bou­ton était une note, et que la mélo­die ne devait pas être pré­ci­pi­tée. La che­mise s’ou­vrit sur la peau de Naïm — une peau d’homme qui vit en inté­rieur, plus claire que celle de Nes­rine, avec un duvet sombre sur le sternum.

Elle glis­sa la che­mise de ses épaules. Il la lais­sa tomber.

Puis ce fut son tour. Il sou­le­va le pull noir à col rou­lé — elle leva les bras, comme une enfant, et le pull pas­sa par-des­sus sa tête, empor­tant au pas­sage le fou­lard qui rete­nait ses che­veux, et les boucles se libé­rèrent d’un coup, une cas­cade noire, fri­sot­tante, qui retom­ba sur ses épaules nues. En des­sous, un sou­tien-gorge simple, cou­leur chair, qui épou­sait la forme de ses seins sans les contraindre.

Naïm posa ses mains sur ses épaules. La peau était exac­te­ment ce qu’il avait ima­gi­né — tiède, soyeuse, avec une fer­me­té de fruit mûr. Il sen­tit sous ses paumes la ligne des cla­vi­cules, les muscles fins du cou, le pouls qui bat­tait dans le creux de la gorge. Il glis­sa ses mains le long de ses bras, len­te­ment, comme on lit une ligne de texte qu’on veut com­prendre — les épaules, les biceps, les coudes, les avant-bras, les poi­gnets, les mains. Quand il arri­va aux mains de Nes­rine, il les por­ta à ses lèvres et embras­sa ses paumes, l’une après l’autre.

Elle fer­ma les yeux.

Ce qui sui­vit ne fut pas le tor­rent des amants impa­tients. Ce fut une len­teur déli­bé­rée, presque litur­gique — chaque geste pesé, chaque contact savou­ré, chaque cen­ti­mètre de peau décou­vert comme une page qu’on tourne. Il y avait dans cette len­teur quelque chose du msad­dar, ce pre­mier mou­ve­ment de la nou­ba, le plus grave, le plus lent, celui qui pose le mode et la tona­li­té de tout ce qui va suivre.

Ils se désha­billèrent mutuel­le­ment, debout, face à face, dans la lumière du cou­chant qui entrait par le bal­con ouvert. La brise de mer cares­sait leurs peaux nues. Le jas­min mon­tait des jar­dins. Quelque part dans la ville, un muez­zin appe­la à la prière du magh­reb — cette voix soli­taire, lan­cée depuis un mina­ret invi­sible, qui disait venez à la prière, venez au bon­heur, et la coïn­ci­dence fut si par­faite, si impro­bable, que Nes­rine ouvrit les yeux et sou­rit, et ce sou­rire — nu, sans défense, offert — fut la chose la plus belle que Naïm avait vue de sa vie.

Ils bas­cu­lèrent sur le lit.

Le drap était frais sous leurs corps chauds. Naïm sen­tait tout avec une acui­té décu­plée — le grain du coton sous son dos, le poids de Nes­rine contre lui, ses seins contre sa poi­trine, ses cuisses mêlées aux siennes, la masse de ses che­veux qui balayait son visage comme un rideau de soie sau­vage. L’o­deur de sa peau — le jas­min, l’huile d’ar­gan, le chlore de la pis­cine, et des­sous quelque chose d’a­ni­mal, de chaud, de vivant, qui était son odeur à elle, irré­duc­tible, unique.

Elle l’embrassa — pas le bai­ser lent du bal­con, un bai­ser dif­fé­rent, plus pro­fond, plus affa­mé, un bai­ser qui cher­chait quelque chose et qui le trou­va. Leurs langues se tou­chèrent et c’é­tait la même sen­sa­tion que le dhi­kr — la dis­so­lu­tion des fron­tières, le moment où l’on cesse d’être deux pour deve­nir un seul souffle.

Quand il entra en elle, elle émit un son — pas un cri, pas un gémis­se­ment, un son. Une note. Grave, longue, venue du fond de la gorge, ce même lieu d’où sor­taient les mélo­dies des nou­bas. Un son qui n’ap­par­te­nait ni au plai­sir ni à la dou­leur mais à cet endroit qui est entre les deux, cet endroit que les sou­fis appellent le bar­zakh, l’isthme — la fron­tière entre deux mondes, le lieu où les contraires se rejoignent.

Naïm bou­gea en elle avec la len­teur qu’elle lui avait ensei­gnée — pas la len­teur de la timi­di­té, la len­teur de l’at­ten­tion, celle qui écoute le corps de l’autre comme on écoute un ins­tru­ment, qui cherche les réso­nances, les accords, les dis­so­nances fer­tiles. Nes­rine gui­dait le rythme de ses hanches, de ses mains posées sur ses reins, de son souffle qui accé­lé­rait et ralen­tis­sait comme le tem­po d’une nouba.

Ils firent l’a­mour long­temps. Dehors, la nuit tom­ba sur Alger. La lumière du cou­chant céda la place à la clar­té bleu­tée de la ville noc­turne. Le jas­min, libé­ré par l’obs­cu­ri­té, emplit la chambre de son par­fum le plus dense, le plus impu­dique. Le muez­zin s’é­tait tu. Les bruits de la ville mon­taient par le bal­con ouvert — les klaxons, les voix, le ron­ron­ne­ment des moteurs, la vie ordi­naire d’une ville qui ne savait pas encore qu’elle était en train de changer.

À un moment — ils ne sur­ent jamais lequel, le temps avait ces­sé d’être mesu­rable — le rythme accé­lé­ra. Le btây­hî, puis le draj, puis le insi­raf — les mou­ve­ments de la nou­ba qui se suc­cèdent, de plus en plus rapides, de plus en plus intenses, jus­qu’au khlâs, le der­nier mou­ve­ment, le mou­ve­ment de la libé­ra­tion, celui où la musique atteint son paroxysme et se résout dans une explo­sion de rythme et de lumière.

Nes­rine cria. Un cri qui était un chant. Un chant qui était une prière. Et Naïm, au même ins­tant, sen­tit ce qu’il avait sen­ti dans la zaouïa — la dis­so­lu­tion des fron­tières, le fanâ’, l’a­néan­tis­se­ment du moi dans l’autre. Mais cette fois, ce n’é­tait pas Dieu qu’il trou­vait de l’autre côté de lui-même. C’é­tait elle.

*   *   *

Après, ils res­tèrent long­temps immo­biles, enla­cés, les draps repous­sés au pied du lit. La sueur séchait sur leurs corps dans la brise du bal­con. Les che­veux de Nes­rine étaient éta­lés sur l’o­reiller — un halo de boucles noires, sau­vages, qui occu­paient la moi­tié du lit.

Naïm avait la tête posée sur sa poi­trine. Il enten­dait son cœur — un bat­te­ment sourd, régu­lier, qui ralen­tis­sait pro­gres­si­ve­ment, comme un ins­tru­ment qui retrouve sa note de repos après un mor­ceau intense. La peau de Nes­rine, sous sa joue, avait le goût du sel.

— Naïm, dit-elle.

— Hmm.

— Ne tombe pas amoureux.

Il leva la tête. La regar­da. Dans la pénombre, ses yeux brillaient d’un éclat humide.

— C’est trop tard, dit-il.

— Je sais. C’est pour ça que je le dis.

Elle cares­sa ses che­veux. Un geste mater­nel, presque — la main qui passe et repasse dans les che­veux, un geste ancien, uni­ver­sel, le geste que toutes les femmes du monde font sur la tête de ceux qu’elles aiment.

— Sofiane rentre ven­dre­di, dit-elle. Pour le week-end.

Le nom tom­ba entre eux comme un caillou dans l’eau — un cercle, puis un autre, puis un autre, des ondes qui s’é­lar­gis­saient dans le silence.

— D’ac­cord, dit Naïm.

— Ce n’est pas d’ac­cord. C’est comme ça. C’est ma vie. Il fait par­tie de ma vie. Il ne fait pas par­tie de ça — elle dési­gna le lit, la chambre, le bal­con — mais il fait par­tie de moi. Vous comprenez ?

— Je comprends.

— Non. Vous ne com­pre­nez pas. Vous êtes un intel­lec­tuel, vous croyez que com­prendre veut dire sai­sir un concept. Mais com­prendre ça — elle posa sa main à plat sur son propre ventre, un geste qui englo­bait son corps, son his­toire, ses cica­trices — com­prendre ça, il faut le vivre. Il faut avoir été mariée dans un pays où le mariage est un pacte social, pas un contrat roman­tique. Il faut avoir tra­ver­sé des années de soli­tude conju­gale sans avoir le droit de se plaindre, parce que au moins ton mari est vivant, parce que au moins tu n’es pas divor­cée, parce que au moins tu as un toit. Il faut connaître le poids de ce au moins.

Naïm se tut. Elle avait rai­son — il ne com­pre­nait pas. Pas encore. Peut-être jamais com­plè­te­ment. Il venait d’un autre monde — celui de Paris, des divorces faciles, des sépa­ra­tions négo­ciées chez le notaire, des gardes alter­nées. Un monde où l’on pou­vait défaire un couple comme on défait un nœud, avec de la patience et un bon avocat.

— Je ne te demande rien, dit-il. Et il s’a­per­çut qu’il la tutoyait pour la pre­mière fois.

— Tu demandes tout, dit-elle. Mais tu ne le sais pas encore.

Elle se leva. Nue, dans la pénombre, elle tra­ver­sa la chambre jus­qu’à la salle de bain. Il enten­dit l’eau cou­ler. Il res­ta dans le lit, les yeux au pla­fond, le corps léger, l’es­prit en suspens.

Sur la table de nuit, les Futû­hât d’Ibn Ara­bi étaient ouverts à la page où il les avait lais­sés le matin. Il ten­dit la main, tira le livre vers lui, lut au hasard :

L’a­mant véri­table est celui qui accepte d’être consu­mé. Il ne demande pas à la flamme d’être douce. Il ne demande pas au feu d’é­par­gner sa peau. Il entre dans le bra­sier les yeux ouverts, sachant qu’il y per­dra tout, sachant que cette perte est le seul gain.

Il repo­sa le livre. Sou­rit dans le noir.

Nes­rine revint de la salle de bain, se rha­billa dans la pénombre — le jean, le pull noir, les chaus­sures. Elle noua ses che­veux en un chi­gnon rapide, ramas­sa son sac.

— Il faut que je rentre.

— Je sais.

Elle se pen­cha sur le lit, l’embrassa sur le front — un bai­ser bref, léger, un bai­ser de départ qui n’é­tait pas un adieu.

— Demain, la pis­cine, dit-elle.

— La piscine.

— Et demain soir, ici.

— Ici.

Elle sor­tit. La porte se refer­ma avec le même déclic que tout à l’heure — mais ce n’é­tait plus le même son. C’é­tait le même méca­nisme, le même plas­tique, le même métal, mais le son avait chan­gé parce que tout avait changé.

Naïm se leva, nu, et sor­tit sur le bal­con. L’air de la nuit enve­lop­pa son corps comme un drap de soie. En bas, dans l’al­lée éclai­rée qui menait à la sor­tie de l’hô­tel, une sil­houette mar­chait vers un taxi — la robe sombre, le sac en ban­dou­lière, les boucles qui s’é­chap­paient déjà du chi­gnon. Elle ne leva pas la tête. Elle mon­ta dans le taxi. Les feux arrière dis­pa­rurent dans la nuit.

Le jas­min embau­mait. Les étoiles étaient innom­brables. Alger dor­mait, et en son sein, dans les rues silen­cieuses, quelque chose mûris­sait — le Hirak, cette vague immense qui n’a­vait pas encore dit son der­nier mot, qui gran­dis­sait dans l’ombre comme le par­fum du galant de nuit, et qui écla­te­rait ven­dre­di avec une force que per­sonne n’i­ma­gi­nait encore.

Naïm ren­tra dans la chambre. L’o­reiller sen­tait le jas­min et l’huile d’ar­gan. Il y enfouit son visage et res­pi­ra, long­temps, les yeux fer­més, le cœur battant.

Il ouvrit le Moles­kine. Écrivit :

Elle a dit : tu demandes tout. Elle a rai­son. Je demande tout. Les sou­fis appellent ça le fanâ’ — la mort à soi-même dans l’a­mour. Mais les sou­fis n’ont jamais eu à se rha­biller à vingt-deux heures pour ren­trer dans un appar­te­ment vide où le télé­phone sonne depuis Has­si Messaoud.

Le réel est plus mys­tique que la mystique.

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