Le galant
de nuit
Le galant de nuit
Chapitres 3 à 5
Chapitre 3 — Les jardins
Dimanche 24 février 2019
Elle l’appela le lendemain matin.
Il n’avait pas donné son numéro. Elle l’avait demandé à la réception, avec cette autorité naturelle des femmes connues à qui les concierges ne refusent rien. Le téléphone de la chambre sonna à huit heures et demie, un son grêle, anachronique — qui utilise encore le téléphone fixe d’une chambre d’hôtel ? — et quand il décrocha, la voix dit simplement :
— Habillez-vous léger. Je vous emmène dans la ville.
Il ne pensa pas à refuser. Il ne pensa à rien. Il se doucha, enfila un pantalon de toile et un polo, glissa le Moleskine dans sa poche arrière, et descendit.
Elle l’attendait dans le lobby, debout devant les portes vitrées, le soleil du matin dans le dos. Elle portait une robe longue, fluide, couleur safran, qui laissait ses bras nus et tombait jusqu’aux chevilles. Les cheveux étaient noués en un chignon approximatif dont s’échappaient, comme toujours, des mèches bouclées qui frisottaient sur ses tempes. Des sandales plates, un sac en bandoulière, des lunettes de soleil rondes relevées sur le front. Pas de maquillage visible, ou si peu qu’on ne le distinguait pas de la peau elle-même.
— Bonjour, dit Naïm.
— Bonjour. Vous avez mangé ?
— Un café.
— C’est insuffisant. On commence par le petit-déjeuner.
* * *
Elle le conduisit à pied jusqu’à un café de la rue Larbi Ben M’hidi, à quinze minutes de l’hôtel en descendant vers le centre. Le café s’appelait Le Tantonville — un nom d’un autre âge, vestige de la période coloniale, que personne n’avait jugé bon de changer, soit par indifférence, soit par cette forme d’humour algérien qui consiste à garder les traces du passé en les vidant de leur substance.
L’intérieur était sombre, frais, meublé de tables en formica et de chaises en skaï brun. Des hommes buvaient du café en lisant des journaux. L’odeur — café fort, tabac refroidi, eau de fleur d’oranger — était si dense qu’on pouvait la mâcher.
Nesrine commanda pour deux. Deux cafés noirs, un msemen — cette crêpe feuilletée, carrée, croustillante et molle à la fois, qu’on déchire avec les doigts et qu’on trempe dans du miel. Des beignets soufflés qu’on appelle sfenj, dorés, chauds, saupoudrés de sucre. Du pain, du beurre, de la confiture de figues.
— Mangez, dit-elle. On va beaucoup marcher.
Naïm mangea. Le msemen avait un goût de beurre rance et de semoule grillée qui était le goût même de l’enfance — pas son enfance à lui, pas exactement, mais l’enfance générique de tous ceux qui ont grandi dans une cuisine algérienne, cette enfance qui est un patrimoine collectif, une mémoire partagée. Il ferma les yeux en mâchant.
— Ça va ? demanda Nesrine.
— Le goût.
— Quoi, le goût ?
— C’est le goût d’avant. De quand j’étais petit. Ma mère faisait ça le matin, avec du café au lait.
Elle le regarda par-dessus sa tasse, et il y eut dans ce regard quelque chose de tendre — pas de la pitié, pas de la compassion, mais cette reconnaissance instantanée que produisent les souvenirs partagés. Elle aussi avait mangé ça. Toutes les mères algériennes faisaient ça.
— Votre mère est…
— À Lyon. Elle a soixante-dix ans. Elle ne revient plus.
— Mon père non plus ne revenait pas, dit Nesrine. Quand il est parti en France, dans les années soixante-dix, il disait je reviens dans un an. Il n’est jamais revenu. C’est ma mère qui l’a élevée seule, ici, avec trois enfants.
— Il est…
— Mort. À Marseille. En 2004. On l’a enterré à Alger. C’est la seule fois où il est revenu.
Elle dit cela sans amertume apparente, avec la concision des gens qui ont fait le deuil des explications. Naïm reconnut dans cette histoire une variante de la sienne — l’Algérie était pleine de ces histoires, ces trajectoires cassées par la migration, ces familles fendues en deux par la Méditerranée.
Ils sortirent du café. La lumière était déjà forte, ce soleil de février qui chauffe la peau sans brûler, un soleil de caresse. La rue Larbi Ben M’hidi descendait vers la mer en une perspective rectiligne bordée d’immeubles haussmanniens — car Alger, dans son centre, ressemblait à Paris, ou à Marseille, ou à un rêve français transplanté sous le ciel d’Afrique, avec ses balcons en fer forgé, ses persiennes, ses façades craquelées où le crépi tombait par plaques, révélant la pierre blonde dessous.
— Par là, dit Nesrine.
* * *
Ils marchèrent.
Elle lui fit descendre les escaliers de la rue Arezki Abri, ces escaliers vertigineux qui plongeaient du centre-ville vers la mer en coupant à travers les quartiers comme des entailles dans la chair de la ville. Les marches étaient inégales, usées, parfois dangereuses. Des chats dormaient dans les recoins. Du linge séchait entre les façades, formant des voûtes de tissu multicolore — des draps blancs, des robes d’enfants, des serviettes éponge — une architecture textile qui doublait l’architecture de pierre.
Puis ils entrèrent dans la Casbah.
Naïm avait lu des choses sur la Casbah. Il avait vu des photos, des documentaires, le film de Pontecorvo. Mais rien ne l’avait préparé à la réalité de ce labyrinthe — les ruelles si étroites que deux personnes ne pouvaient y marcher de front, les maisons penchées les unes vers les autres comme des vieilles femmes qui se confient des secrets, les voûtes qui enjambaient les passages dans une obscurité fraîche, les cours intérieures qu’on devinait derrière des portes clouées de bronze — les fameux daqdaq, ces heurtoirs dont le restaurant de l’hôtel portait le nom.
L’odeur changea. Ce n’était plus le café et le tabac de la ville basse. C’était une odeur composite, feuilletée — le jasmin des cours intérieures, le thym sauvage qui poussait entre les pierres, le pain qui cuisait quelque part, la lessive, le bois de cèdre des moucharabiehs anciens, et dessous, en fond, cette odeur minérale et humide des vieux murs qui suintent, des murs qui ont cinq cents ans et qui portent dans leur mortier la mémoire des Ottomans, des Barbaresques, des Français, des combattants du FLN qui s’y étaient cachés pendant la Bataille d’Alger.
Nesrine marchait devant. Elle connaissait le chemin comme on connaît son propre corps — instinctivement, sans y penser. Elle tournait dans les ruelles sans hésiter, empruntait des passages qu’aucun plan ne signalait, levait la main pour saluer une vieille femme à une fenêtre, échangeait trois mots en arabe algérien avec un gamin qui passait en courant.
— Ici, dit-elle en s’arrêtant devant une maison.
La façade était celle d’un palais en ruine. La porte — immense, clouée, peinte d’un bleu délavé — portait un heurtoir en forme de main de Fatma, patiné par les siècles. Au-dessus, un arc outrepassé encadrait une inscription en arabe que Naïm déchiffra lentement :
Celui qui entre ici est béni. Celui qui sort d’ici est béni.
— Dar Mustapha Pacha, dit Nesrine. Dix-huitième siècle. C’est un musée, maintenant. Mais avant c’était la maison d’un pacha ottoman. Entrez.
L’intérieur était une cour carrée, entourée de colonnes en marbre blanc, avec une fontaine au centre qui ne coulait plus. Les murs étaient recouverts de zelliges — des tesselles de faïence peintes à la main, bleues, vertes, jaunes, blanches, assemblées en motifs géométriques d’une complexité hypnotique. Le plafond du premier étage, en bois de cèdre sculpté, projetait des ombres dentelées sur le sol de marbre.
Naïm leva les yeux. Les galeries du premier étage, avec leurs arcs brisés et leurs balustrades ajourées, donnaient sur la cour comme les loges d’un théâtre. Autrefois, les femmes de la maison regardaient d’en haut les visiteurs sans être vues. La même architecture que les moucharabiehs — voir sans être vue, entendre sans être entendue. La géométrie du secret.
— C’est ici que les femmes vivaient, dit Nesrine. En haut. Elles ne descendaient jamais dans la cour quand il y avait des invités. Elles regardaient à travers le moucharabieh. Elles entendaient tout, voyaient tout, mais n’existaient pas.
— Comme vous, dit Naïm. Quand vous regardez le Hirak depuis le balcon de l’Aurassi.
Elle le dévisagea. La comparaison était risquée, il le savait — comparer une femme libre, artiste, célèbre, aux recluses d’un harem ottoman. Mais elle ne se vexa pas. Elle pencha la tête, considéra l’idée.
— Peut-être, dit-elle. Peut-être que l’Aurassi est mon moucharabieh.
Ils restèrent longtemps dans la cour. Naïm photographia les zelliges, le plafond, les colonnes. Nesrine s’assit au bord de la fontaine sèche et le regarda faire, les mains posées de part et d’autre d’elle sur la margelle de marbre, les jambes allongées, la robe safran étalée autour d’elle comme une corolle.
Dans cette lumière, dans cette cour, elle ressemblait à une miniature persane — ces peintures où les femmes sont assises dans des jardins géométriques, entourées de fleurs et de calligraphies, avec une immobilité qui est le contraire de l’inertie, qui est de la plénitude comprimée, de l’énergie en attente.
* * *
Ils reprirent leur marche. Plus profond dans la Casbah, là où les touristes ne vont pas — les ruelles qui s’effondrent, les maisons dont la moitié du toit s’est écroulée, les étais de bois qui soutiennent des murs condamnés. Des familles vivaient encore là, derrière des rideaux de plastique, dans des pièces aux plafonds effondrés où les fresques ottomanes apparaissaient sous le plâtre comme des os sous la peau.
— C’est ça, la Casbah, dit Nesrine. Pas le décor de carte postale. Ça.
Un enfant sortit d’une porte et leur offrit des figues sèches dans un cornet de papier journal. Nesrine en prit une, la porta à sa bouche. Naïm l’imita. La figue était sucrée, dense, granuleuse — le goût concentré d’un été entier.
— Pendant la décennie noire, dit Nesrine, et sa voix changea — plus basse, plus lente, comme si les mots devaient être mesurés — pendant la décennie noire, les gens évitaient la Casbah. C’était devenu dangereux. Les groupes armés s’y cachaient, les militaires faisaient des descentes la nuit. Des gens disparaissaient. Pas des gens qu’on voit à la télévision — des gens normaux. Le voisin. Le cousin. Le boulanger.
— Vous aviez quel âge ?
— Quinze ans quand ça a commencé. Dix-sept quand c’était le pire. J’ai grandi avec le couvre-feu, les barrages, la peur au ventre quand mon frère ne rentrait pas à l’heure.
Elle s’arrêta devant une maison dont la porte bleue était murée.
— Un journaliste vivait ici. Un type brillant, drôle, qui écrivait des chroniques dans El Watan. Ils l’ont tué devant sa femme, un matin, en bas de chez lui. Trois balles. Je le connaissais.
Naïm ne dit rien. Que peut-on dire ? Il était à Lyon à cette époque, adolescent, il regardait la guerre civile algérienne sur TF1 entre deux cours de maths, et l’Algérie était un pays abstrait, un sujet de journal télévisé, un drame lointain qui concernait ses parents mais pas lui — pas encore, pas vraiment.
— C’est pour ça que le Hirak est si important, reprit Nesrine. Ils marchaient à nouveau, descendant vers la mer par des escaliers de plus en plus raides. Vous ne pouvez pas comprendre ce que ça représente, pour les gens de ma génération, de voir des millions de personnes dans la rue sans qu’une seule balle soit tirée. Nous, on a grandi avec l’idée que la rue, c’est la mort. Que si tu sors manifester, tu ne rentres pas. Et là, ces gamins — des gamins qui n’étaient même pas nés en 1992 — ils descendent, ils chantent, ils rient. Ils n’ont pas peur. C’est… vertigineux.
Sa voix trembla sur le dernier mot. Naïm vit ses yeux briller, et il comprit qu’elle ne pleurait pas — ou pas seulement — elle vibrait. La même vibration qu’il avait entendue dans sa voix la veille, pendant la répétition. Le chant et les larmes venaient du même endroit.
Ils débouchèrent sur une placette minuscule, ombragée par un vieux ficus dont les racines aériennes pendaient des branches comme des rideaux. Une fontaine murmurait dans un angle. Nesrine s’assit sur le rebord de pierre, ôta ses sandales, massa ses pieds. La robe safran faisait une tache de lumière dans l’ombre verte du ficus.
— Mon père, dit Naïm, a quitté l’Algérie en 1982. Il avait trente ans. Il disait qu’il reviendrait. Il est devenu comptable à Lyon. Il n’est jamais revenu non plus.
— Comme le mien.
— Non, pas comme le vôtre. Le vôtre est mort loin. Le mien est vivant, à Lyon, il regarde les infos, il voit la foule dans les rues d’Alger, et il pleure dans son salon devant la télé. Mais il ne reviendra pas. C’est trop tard. Il a passé trop de temps ailleurs. L’Algérie est devenue un pays qu’il se raconte, pas un pays qu’il habite.
— Et vous ?
— Moi je suis là.
— Oui. Mais pour combien de temps ?
La question le traversa. Elle avait raison — il était là pour une semaine, pour des manuscrits, pour une parenthèse. Il repartirait à Paris, retrouverait son bureau, sa bibliothèque, sa garde alternée, ses cours sur les mystiques médiévaux devant des étudiants qui consultaient leur téléphone pendant qu’il parlait d’extase divine. L’Algérie redeviendrait un objet d’étude.
— Je ne sais pas, dit-il.
C’était la vérité.
* * *
Ils remontèrent par un autre chemin — la rue de la Lyre, puis les rampes qui montaient vers le boulevard Abderrahmane Taleb. Le soleil était au zénith, la chaleur s’était épaissie, et les murs blancs réverbéraient une lumière aveuglante. Nesrine avait remis ses lunettes de soleil. Naïm transpirait dans son polo.
À un moment, dans un escalier étroit dont les marches étaient irrégulières — certaines hautes, certaines basses, comme les touches d’un clavier désaccordé — Nesrine trébucha. Un déséquilibre bref, un pied qui glissa sur la pierre polie par les siècles. Naïm lui prit la main pour la retenir.
Elle ne tomba pas. Le déséquilibre n’avait duré qu’une seconde, un faux pas de rien du tout, un incident sans importance. Mais sa main resta dans la sienne.
Ils continuèrent de monter. Main dans la main. Comme si c’était naturel, comme si c’était l’escalier qui l’avait décidé, pas eux. La paume de Nesrine était chaude, un peu moite de la marche, et ses doigts étaient longs, avec des phalanges fines, des mains de musicienne — même si elle ne jouait pas d’instrument, sa voix était un instrument, et ses mains accompagnaient toujours son chant, il l’avait vu la veille, ces mains qui dessinaient dans l’air la courbe des mélodies.
Ils ne parlèrent pas pendant toute la montée. Vingt minutes, peut-être, la main dans la main, à travers les escaliers, les venelles, les passages voûtés. Le souffle court de l’effort. La sueur. Les doigts entrelacés.
Quand ils atteignirent le boulevard, la ville s’ouvrit d’un coup — l’espace, le ciel, la baie immense, les cargos au loin. Nesrine lâcha sa main. Naturellement, sans brusquerie, comme on pose un objet fragile.
— Il faut que je rentre, dit-elle. J’ai une interview pour la radio demain matin.
— D’accord.
— Demain, je répète à l’hôtel à seize heures. Si vous voulez.
— Je veux.
Elle sourit. Le demi-sourire de biais, celui du premier jour, celui de la piscine. Mais quelque chose avait changé dans ce sourire — une chaleur en plus, une garde en moins.
Elle héla un taxi — un vieux Renault Symbol jaune et noir qui s’arrêta dans un crissement de freins. Elle monta à l’arrière, referma la portière, et le taxi descendit le boulevard en klaxonnant pour se frayer un passage dans la circulation anarchique d’Alger.
Naïm resta debout sur le trottoir. Il regarda sa main. La paume était encore chaude. Il la porta à son visage, sans y penser, et respira — la peau de Nesrine, sa sueur, l’odeur de jasmin et d’huile d’argan, et dessous, l’odeur de la pierre de la Casbah, de la figue sèche, du soleil sur les murs blancs.
Il remonta vers l’Aurassi à pied, lentement, dans la chaleur de l’après-midi. Le boulevard Frantz Fanon était presque désert — ce dimanche d’hiver, entre le Hirak de la veille et celui du vendredi prochain, avait la douceur suspendue d’un entracte. Les jardins en terrasse de l’hôtel embaumaient le jasmin et la citronnelle. Un chat roux dormait sur un muret, au soleil.
Dans sa chambre, Naïm ouvrit le Moleskine. Il écrivit :
Main dans la main dans les escaliers de la Casbah. Vingt minutes. Pas un mot. La sueur, les doigts, la pierre sous les pieds. Elle sent le jasmin et la figue sèche. Je crois que je suis en train de comprendre ce qu’Ibn Arabi voulait dire.
Puis, dessous, en plus petit :
Pour combien de temps ?
La question de Nesrine. Il n’avait pas su répondre. Il ne savait toujours pas.
Mais le soir, quand la nuit tomba sur la baie et que le jasmin, fidèle, exhala dans l’obscurité son parfum le plus dense, Naïm sut au moins une chose : il ne partirait pas à la date prévue.
Chapitre 4 — Le balcon
Lundi 25 février 2019
La zaouïa se trouvait dans le quartier de Sidi M’hamed, au fond d’une impasse que rien ne signalait — pas d’enseigne, pas de panneau, juste une porte verte, écaillée, avec un heurtoir en cuivre noirci par le temps. Naïm l’avait trouvée grâce à Farida, la documentaliste de la Bibliothèque nationale, qui connaissait tout le monde dans le petit monde des confréries soufies d’Alger.
— Allez‑y ce soir, avait-elle dit. Lundi, il y a le hadra. Dites que vous venez de ma part.
La porte s’ouvrit sur un homme âgé en gandoura blanche et chéchia qui le dévisagea sans hostilité.
— Farida m’envoie, dit Naïm, en arabe, et il fut surpris par la facilité avec laquelle la langue de son père lui revenait — les mots étaient là, quelque part en dessous, ensablés mais intacts.
L’homme hocha la tête et le fit entrer.
L’intérieur de la zaouïa était une cour rectangulaire, modeste, dallée de marbre gris, entourée sur trois côtés par des arcades basses. Au fond, un petit sanctuaire abritait le tombeau du saint fondateur — une stèle recouverte d’un tissu vert brodé d’or. Des bougies brûlaient dans des niches. L’odeur d’encens était si épaisse qu’on pouvait la toucher — du bois de santal, du benjoin, de l’ambre, ces résines que les confréries brûlent depuis des siècles pour purifier l’air et préparer l’esprit.
Une trentaine d’hommes étaient assis en cercle dans la cour. Des hommes de tous âges — un vieillard en burnous, des quadragénaires en costume de ville, des jeunes en jean et baskets. Naïm s’assit au bord du cercle, le dos contre une colonne, et attendit.
Le cheikh de la confrérie prit place au centre. Un homme massif, la barbe blanche taillée court, les yeux d’un calme minéral. Il récita la Fatiha d’une voix basse, gutturale, qui semblait sortir de la terre. Puis le dhikr commença.
Le dhikr est la répétition des noms de Dieu. C’est l’exercice fondamental du soufisme — ce martèlement rythmique, obstiné, qui vise à effacer la pensée discursive, à dissoudre le moi, à ne laisser subsister que le nom divin, répété jusqu’à ce qu’il cesse d’être un mot pour devenir un souffle, une pulsation, un battement qui se confond avec celui du cœur.
Allâh. Allâh. Allâh.
Les voix d’abord séparées, chacune cherchant son rythme. Puis, progressivement, l’unisson. Les corps commencèrent à osciller — un balancement latéral, lent, régulier, comme des herbes dans le vent. Les yeux se fermèrent. Les visages changèrent — la tension du quotidien, les soucis, les masques sociaux, tout cela tombait, couche après couche, et dessous apparaissait quelque chose de nu, de vulnérable, d’ancestral.
Allâh. Allâh. Allâh.
Le rythme accéléra. Les corps oscillèrent plus fort. Certains se levèrent, debout, les bras le long du corps, la tête basculant d’avant en arrière. Le cheikh marquait le tempo d’une main, et de l’autre il caressait son chapelet — quatre-vingt-dix-neuf grains, les quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu, un rosaire de lumière.
Naïm avait lu des centaines de pages sur le hadra. Il avait étudié les traités qui décrivaient les états mystiques — le hâl, l’état passager d’extase ; le maqâm, la station spirituelle durable ; le wajd, le ravissement ; le fanâ’, l’anéantissement. Il connaissait la terminologie comme un chirurgien connaît l’anatomie — avec précision, de l’extérieur. Mais il n’avait jamais pratiqué.
Quelque chose se passa.
Ce ne fut pas spectaculaire. Pas de vision, pas de transe, pas de perte de conscience. Ce fut plus simple et plus profond. Au bout de vingt minutes de dhikr, les corps autour de lui oscillant dans un unisson parfait, le nom de Dieu martelé par trente voix d’hommes dans cette cour de marbre gris, sous un ciel d’étoiles, avec l’encens qui brûlait et les bougies qui tremblaient — au bout de vingt minutes, Naïm sentit les frontières de son corps se dissoudre.
C’est le seul mot qu’il trouverait plus tard pour décrire ce qui arriva. Les frontières. La limite entre le dedans et le dehors, entre lui et le monde, entre sa peau et l’air, entre sa voix et celles des autres — cette limite devint poreuse, perméable, et pendant quelques secondes — dix, vingt, il ne saurait dire — il ne fut plus Naïm Khelifi, maître de conférences à Paris-VII, divorcé, père d’Adam, spécialiste d’Ibn Arabi. Il fut le son. Il fut le souffle. Il fut le cercle.
Puis les frontières revinrent. Il retrouva son dos contre la colonne, ses genoux repliés, la sueur sur ses tempes. Il tremblait.
Allâh. Allâh. Allâh.
Le dhikr dura encore une heure. Naïm ne retrouva pas cet état — il le chercha, bien sûr, comme on cherche à retrouver un rêve au réveil, mais la conscience, une fois revenue, ne consent plus à s’éteindre aussi facilement. Il resta assis, il répéta le nom, il oscilla avec les autres, et quelque chose de cette dissolution persista — une légèreté, une transparence, comme si on avait retiré de sa poitrine un poids qu’il portait depuis si longtemps qu’il avait cessé de le sentir.
Quand ce fut terminé, le cheikh servit du thé à la menthe et des dattes. Les hommes parlaient entre eux, souriaient, se touchaient les épaules. Naïm resta un moment, but son thé, échangea quelques mots avec le vieil homme en burnous qui était assis à côté de lui et qui lui dit simplement :
— La première fois est toujours la plus forte. Après, c’est plus subtil.
En sortant de la zaouïa, Naïm marcha longtemps dans les rues d’Alger. La ville nocturne était différente — plus douce, plus secrète, peuplée de silhouettes qui marchaient dans l’ombre des immeubles, de cafés encore ouverts dont les néons jetaient des flaques de lumière jaune sur les trottoirs, de voitures qui passaient phares allumés sur le boulevard. L’air était tiède, chargé de jasmin et d’embruns — le vent de mer montait depuis le port, apportant l’odeur du large, cette odeur de sel et d’algues et d’infini.
Il pensa à Nesrine. Il pensa à sa voix. Il pensa à la main dans l’escalier de la Casbah. Il pensa à ce que le cheikh soufi et la chanteuse avaient en commun — cette capacité à dissoudre les frontières, à faire de la voix un instrument de passage, à transporter celui qui écoute au-delà de lui-même.
Il héla un taxi et rentra à l’Aurassi.
* * *
Elle était au bar.
Il ne s’y attendait pas. Il était vingt-deux heures, un lundi soir, et Nesrine était assise dans un des fauteuils profonds du bar de l’hôtel, un verre de jus de grenade devant elle, le téléphone posé sur l’accoudoir, les jambes repliées sous elle dans une posture qui la faisait ressembler à un chat.
Elle portait un jean et un pull noir à col roulé. Les cheveux étaient libres, une masse de boucles sombres qui absorbaient la lumière tamisée du bar. Elle ne l’avait pas vu entrer.
— Vous êtes là, dit-il.
Elle leva les yeux. Le sourut — le vrai sourire, celui avec la fossette.
— J’ai répété tard. Je n’avais pas envie de rentrer dans un appartement vide.
— Sofiane ?
— Toujours le Sahara. Un tuyau qui fuit, ou un puits qui s’effondre, je ne sais plus. Il y a toujours quelque chose qui fuit ou qui s’effondre.
Elle dit cela sans tristesse, avec cette ironie qu’il commençait à reconnaître comme sa forme de pudeur. L’ironie chez Nesrine n’était pas de la distance — c’était une manière de s’approcher des choses douloureuses sans se brûler.
Naïm s’assit dans le fauteuil en face d’elle. Commanda un whisky. Le barman le servit avec la discrétion habituelle — le verre opaque, pas de bouteille visible.
— Vous sentez l’encens, dit Nesrine.
Il rit. C’était vrai — le santal et le benjoin avaient imprégné ses vêtements, ses cheveux, sa peau.
— J’étais dans une zaouïa. Un hadra. La confrérie Rahmaniyya.
— Un hadra ? Vous ?
— Pourquoi, ça vous étonne ?
— Un universitaire parisien dans un hadra de Sidi M’hamed ? Oui, ça m’étonne un peu.
— C’est justement le sujet de mes recherches. Le soufisme algérien.
— Il y a une différence entre étudier et pratiquer.
— C’est ce que j’ai découvert ce soir.
Elle se redressa dans son fauteuil. Son regard changea — plus attentif, plus aigu. La curiosité de l’artiste, qui reconnaît chez un autre le signe d’une expérience réelle.
— Racontez.
Il raconta. Le cercle, le dhikr, l’oscillation des corps, l’encens, les bougies, et cette dissolution des frontières qu’il ne savait pas nommer autrement — ce moment où il avait cessé d’être lui-même pour être le son. Il raconta sans vocabulaire technique, sans appareil critique, sans les précautions du chercheur qui maintient toujours une distance entre son objet et lui. Il raconta comme on raconte un rêve — en sachant que les mots trahissent l’expérience, mais en la racontant quand même, parce que le silence serait pire.
Nesrine l’écouta sans l’interrompre. Quand il se tut, elle dit :
— C’est exactement ce qui se passe quand je chante. Exactement. Il y a un moment — pas à chaque concert, pas à chaque répétition, mais parfois — où je ne suis plus là. Où la voix continue sans moi. Où je deviens le son.
— Le fanâ’, dit Naïm. L’anéantissement.
— Si vous voulez. Moi je n’ai pas de mot pour ça. C’est juste… le moment où ça chante tout seul.
Le bar s’était vidé. Le barman essuyait des verres derrière son comptoir, patientant avec la courtoisie résignée des gens de nuit. Un fond de musique — du raï doux, Cheb Khaled, une vieille chanson qui passait en boucle sur une sono fatiguée. Dehors, la ville était silencieuse.
— Nesrine, dit Naïm. Et c’était la première fois qu’il prononçait son prénom. Pourquoi vous n’êtes pas descendue manifester vendredi ?
— Je vous l’ai dit. La peur d’être vue, d’être récupérée…
— Non. La vraie raison.
Elle le regarda. Longtemps. Le jus de grenade avait laissé une trace rose sur sa lèvre inférieure. Ses yeux étaient si noirs qu’on ne distinguait pas la pupille de l’iris — deux gouffres sombres, brillants.
— Parce que la dernière fois que ce pays s’est soulevé, ma meilleure amie a perdu son père. Il était journaliste. On l’a retrouvé dans une rue de Bab El Oued avec trois balles dans le corps, un matin de mars 1994. Je n’avais même pas dix-huit ans. Je me souviens de sa mère qui hurlait. Je me souviens du sang sur le trottoir. Je me souviens qu’on m’a dit c’est fini, c’est fini, calme-toi et que rien n’était fini. Rien n’est jamais fini ici. Ça recommence, encore et encore, et on n’a pas le droit d’en parler, et on n’a pas le droit de se souvenir, et quand des gamins de vingt ans descendent dans la rue en chantant, je les regarde depuis un balcon d’hôtel parce que j’ai quarante ans de terreur dans le ventre et que le courage, le vrai courage, celui de la rue, je ne l’ai pas.
Sa voix n’avait pas tremblé. Pas une larme. La phrase était sortie d’un bloc, comme une pierre qu’on extrait d’un mur — et derrière la pierre, le trou, l’obscurité, le vide que la pierre colmatait depuis vingt-cinq ans.
Naïm posa son verre. Tendit la main à travers la table basse. Elle regarda cette main — les doigts longs, la paume ouverte, les veines visibles sous la peau fine — et elle la prit.
— Vous n’avez pas à avoir le courage de la rue, dit-il. Vous avez le courage de la voix. C’est la même chose. Ibn Arabi dit que celui qui chante la vérité est un martyr comme celui qui meurt pour elle.
— Ibn Arabi n’a jamais vécu la décennie noire.
— Non. Mais il a vécu l’exil. Il a été chassé de ville en ville. Il sait ce que c’est que d’aimer un pays qui ne veut pas de vous.
Ils restèrent un moment main dans la main, en silence. Le barman avait cessé d’essuyer ses verres et regardait la baie par la fenêtre, avec la courtoisie des barmen qui savent quand il faut disparaître.
— Montez avec moi, dit Naïm.
Ce n’était pas une proposition sexuelle. Ou pas encore. Ou pas seulement. C’était une proposition de balcon — la vue, la nuit, l’air, le jasmin. Continuer cette conversation dans un espace qui ne soit pas un bar.
— Le balcon ? dit-elle.
— Le balcon.
* * *
La chambre 714 donnait sur la baie.
Naïm alluma la lampe de chevet, puis l’éteignit — la lumière de la ville suffisait, cette clarté diffuse d’Alger la nuit, mêlée de lune et de néons et de réverbères, qui entrait par la baie vitrée et déposait sur les meubles une patine bleutée.
Il ouvrit la porte du balcon. L’air entra d’un coup — tiède, salé, chargé de jasmin.
Le balcon était étroit, juste assez large pour deux personnes côte à côte, avec une balustrade en verre qui donnait l’impression de flotter au-dessus du vide. En bas, les jardins en terrasse de l’Aurassi, leurs buissons de jasmin, leurs allées éclairées par des lanternes. Plus bas encore, la ville — les toits, les rues, les quartiers qui descendaient vers le port en vagues successives. Et tout au fond, la mer, noire, immense, parsemée des lumières des bateaux.
Nesrine s’accouda à la balustrade. Le vent de mer soulevait ses boucles, les faisait danser autour de son visage. Le pull noir à col roulé moulait ses épaules, la courbe de son dos.
— C’est beau, dit-elle. Je ne vois jamais la ville de cette hauteur. De chez moi, à Hydra, c’est un autre angle.
— Quand j’étais enfant, dit Naïm, je crois que je voyais la mer depuis la fenêtre de la cuisine. Je ne suis pas sûr. Peut-être que j’invente.
— On invente toujours les souvenirs d’enfance. C’est ça qui les rend vrais.
Il rit. Elle avait cette façon de retourner les phrases, de les polir comme des galets, de leur donner une forme inattendue. Une intelligence du langage qui n’était pas celle des livres mais celle de la scène — l’habitude de peser chaque mot, de sentir sa résonance, son poids sonore.
— Vous avez des enfants ? demanda-t-elle.
— Un fils. Adam. Neuf ans. Il est avec sa mère à Paris.
— Adam. C’est joli.
— C’est le premier nom. Le premier homme. Je voulais un nom qui fonctionne partout — en arabe, en français, en anglais. Un nom sans frontière.
— Comme vous.
— Comme moi quoi ?
— Sans frontière. Ni d’ici ni de là-bas. Suspendu entre les deux.
Elle avait mis le doigt sur la plaie — sans cruauté, avec cette précision chirurgicale qui semblait être sa nature. Naïm hocha la tête.
— C’est pour ça que j’étudie les soufis, dit-il. Parce qu’ils n’ont pas de frontière non plus. Ibn Arabi est né en Espagne, mort en Syrie, et entre les deux il a traversé le monde entier. Son pays, c’est l’amour. Ce n’est pas une métaphore — c’est un programme. L’amour comme patrie.
— C’est beau, dit Nesrine. C’est commode, aussi.
— Comment ça ?
— C’est commode d’avoir l’amour comme patrie quand on n’a pas de patrie du tout. Ça évite de choisir. Ça évite de se salir les mains avec un vrai pays, un pays compliqué, un pays qui a du sang sur les trottoirs et du pétrole dans le désert et des généraux dans les palais.
Le coup porta. Naïm ouvrit la bouche, la referma. Elle avait raison, bien sûr — il le savait, il se l’était dit cent fois dans ses nuits d’insomnie parisiennes. Le soufisme comme refuge, le mysticisme comme fuite, l’amour universel comme excuse pour ne jamais aimer un lieu précis, un peuple précis, une femme précise.
— Vous êtes dure, dit-il.
— Non. Je suis algérienne. C’est pareil.
Elle sourit. Le vrai sourire, avec la fossette. Et dans ce sourire il y avait une douceur qui contredisait la dureté des mots — comme si elle avait voulu le blesser juste un peu, juste assez pour qu’il sache qu’elle le voyait tel qu’il était, pas tel qu’il se racontait.
Le jasmin montait du jardin par bouffées. L’air de la nuit avait cette douceur liquide des nuits méditerranéennes, ni chaud ni frais, exactement à la température de la peau, si bien qu’on ne sentait plus la limite entre soi et l’air, entre l’intérieur et l’extérieur. Les frontières, encore. Toujours les frontières qui se dissolvent.
— Vous savez, dit Naïm, il y a une idée chez Ibn Arabi qui s’appelle la tajallî. La théophanie. C’est le moment où Dieu se manifeste dans le monde sensible. Pas dans un miracle, pas dans un éclair — dans la beauté. Un visage, un paysage, une voix. Le soufi reconnaît Dieu dans la beauté parce que la beauté est le signe de la présence divine.
— C’est une technique de drague très élaborée, dit Nesrine.
C’était la deuxième fois qu’elle faisait cette plaisanterie. La première fois, au bar, samedi soir. Mais cette fois, sa voix était différente — plus basse, plus lente, avec un grain que Naïm reconnut pour l’avoir entendu dans ses passages les plus intenses de muwashshah. La voix de la chanteuse, pas celle de la femme qui plaisante.
— Ce n’est pas une technique, dit-il. C’est ce que je vois.
Le silence qui suivit avait une texture — épaisse, vibrante, pleine de tout ce qui n’avait pas été dit et qui pesait entre eux comme l’air avant l’orage. Nesrine se tourna vers lui. Son visage était à quelques centimètres du sien. Ses yeux, dans la pénombre, étaient deux lacs noirs. Le vent de mer soulevait une mèche bouclée sur sa tempe.
— Naïm, dit-elle. Et c’était la première fois qu’elle prononçait son prénom.
Il ne répondit pas. Il leva la main et replaça la mèche derrière son oreille. Ses doigts effleurèrent la peau de sa tempe — tiède, soyeuse, avec le duvet imperceptible qui borde la racine des cheveux.
Elle ferma les yeux.
Il l’embrassa.
Le baiser fut lent. Très lent. Pas le baiser vorace des amants impatients — un baiser de reconnaissance, d’exploration, un baiser qui prend son temps parce qu’il sait que ce qu’il touche est précieux et irréversible. Les lèvres de Nesrine avaient le goût du jus de grenade, un goût acide et sucré qui se mêlait à l’odeur du jasmin et au sel de l’air marin. Ses mains restèrent le long de son corps, les siennes aussi — seules les bouches se touchaient, dans la nuit, sur le balcon de l’Aurassi, au-dessus d’Alger endormie.
Quand ils se séparèrent, elle ouvrit les yeux. Elle ne souriait pas. Son visage avait l’expression grave et lumineuse qu’il avait vue pendant qu’elle chantait — cette intensité qui venait de l’intérieur, cette présence absolue au moment présent qui était, il le comprenait maintenant, sa forme à elle de fanâ’, sa manière d’être au monde sans filtre, sans protection, nue.
— Il faut que je rentre, dit-elle.
— Oui.
— Pas ce soir.
— Non. Pas ce soir.
Il comprit ce qu’elle voulait dire. Pas ce soir ne signifiait pas jamais. Cela signifiait pas encore. Cela signifiait laisse-moi le temps d’arriver là où tu m’emmènes. Cela signifiait que le baiser était une porte, et qu’elle l’avait franchie, mais qu’il y avait d’autres portes derrière, et que chacune devait être ouverte à son propre rythme, comme les mouvements d’une nouba — du msaddar lent et grave au khlâs rapide et libératoire.
Il la raccompagna jusqu’au lobby. Ils ne se touchèrent pas dans l’ascenseur. Dans le lobby, le réceptionniste de nuit leva un œil distrait puis le rabaissa. Nesrine héla un taxi par la porte vitrée.
— Demain, la bibliothèque ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Après, la piscine.
— La piscine.
Elle monta dans le taxi. Avant de refermer la portière, elle dit :
— Le tajallî, Naïm. C’est un mot dangereux. Ne le prononcez que si vous savez ce qu’il coûte.
Le taxi disparut dans la nuit. Naïm resta dans le lobby, debout, les bras le long du corps, le goût de la grenade sur les lèvres. Le réceptionniste lui souhaita bonne nuit. Il ne l’entendit pas.
Il remonta dans sa chambre, ouvrit le balcon. Le même air, le même jasmin, la même vue — mais tout avait changé. La baie d’Alger n’était plus un paysage. C’était le décor d’un commencement.
Il n’ouvrit pas le Moleskine. Il n’ouvrit pas Ibn Arabi. Il s’allongea sur le lit, tout habillé, les yeux ouverts dans le noir, et il écouta le jasmin monter dans la nuit, et le muezzin qui appelait quelque part dans la ville, et son propre cœur qui battait dans le silence de la chambre 714 comme un dhikr dont il ne connaissait pas encore le nom.
Chapitre 5 — La chambre
Mardi 26 février 2019
Elle vint à la piscine plus tôt que d’habitude.
Naïm était déjà là, installé sur son transat, le livre ouvert mais pas lu, les yeux sur la baie. Il ne l’avait pas dormie de la nuit — ou si peu, des fragments de sommeil traversés de sa voix, de son visage, du goût de grenade, de ce mot qu’elle avait prononcé en partant : dangereux. Le tajallî est un mot dangereux. Il avait tourné la phrase dans tous les sens comme un bijoutier tourne une pierre, cherchant la faille, la lumière, l’angle exact.
Elle arriva à dix heures. Sandales, paréo bleu nuit sur un maillot qu’il ne voyait pas encore, les cheveux retenus par un foulard noué à la va-vite. Lunettes de soleil. Pas de maquillage. En la voyant traverser la terrasse, il eut la certitude physique — pas intellectuelle, pas raisonnée, physique — que cette femme portait dans son corps une musique qu’il avait passé vingt ans à chercher dans les livres.
— Bonjour, dit-elle en posant ses affaires sur le transat voisin.
— Bonjour.
— Vous n’avez pas dormi.
Ce n’était pas une question. Elle voyait les cernes, la peau tirée, ce visage d’insomniaque qu’elle reconnaissait pour l’avoir porté elle-même — les nuits avant un concert, les nuits de Ramadan quand elle était petite et que la faim empêchait le sommeil, les nuits de la décennie noire quand chaque bruit dans la rue pouvait être le dernier.
— Non.
— Moi non plus.
Elle retira le paréo. Le maillot était noir, simple, une pièce, avec des bretelles fines qui découvraient les épaules et la naissance du dos. La peau brune, mate, sans imperfection visible — une peau qui avait l’habitude du soleil, qui le prenait sans résister, qui l’absorbait comme la terre absorbe la pluie.
Elle plongea.
Naïm la regarda nager. Le crawl régulier, les bras qui fendaient l’eau, les boucles noires plaquées sur le crâne, le mouvement des épaules, la torsion du bassin à chaque respiration. Il y avait dans cette nage une grâce qui n’était pas sportive mais musicale — le même sens du rythme, la même fluidité, le même équilibre entre l’effort et l’abandon.
Quand elle sortit de l’eau, elle ne s’enveloppa pas dans le peignoir. Elle s’assit au bord du bassin, les jambes dans l’eau, le visage levé vers le soleil, les yeux fermés. Les gouttes roulaient sur ses épaules, sur ses bras, suivant les courbes du corps avec la lenteur d’un regard. Le maillot collait à sa peau. Ses cheveux, mouillés, avaient perdu leur volume et tombaient en mèches lourdes le long de son cou, sur ses clavicules.
Naïm détourna les yeux. Les ramena. Les détourna encore. C’était une oscillation qu’il ne contrôlait pas — le même balancement que les corps dans la zaouïa, la même incapacité à rester immobile face à ce qui vous attire.
Mounir apporta le thé à la menthe. Nesrine ouvrit les yeux, sourit au serveur, prit le verre. Puis elle regarda Naïm.
— Venez vous asseoir à côté de moi.
Il vint. Retira ses chaussures — il portait encore des chaussures, au bord d’une piscine, c’était pathétique — et s’assit au bord du bassin, les pieds dans l’eau. L’eau était tiède, presque chaude, chauffée par le soleil de février. Leurs épaules se touchaient presque.
— J’ai pensé à quelque chose cette nuit, dit Nesrine. Vous étudiez des textes qui parlent de l’amour comme d’un chemin vers Dieu. Mais est-ce que vous y croyez ?
— À quoi ? À Dieu ?
— Non. À l’amour.
La question était si directe qu’elle en devenait vertigineuse. Pas croyez-vous en Dieu — la question de salon, la question confortable, celle qui permet de répondre par des nuances et des distinguos. Mais croyez-vous en l’amour — la question nue, la question sans issue.
— Mon mariage a duré quatorze ans, dit Naïm. Pendant quatorze ans, j’ai vécu avec une femme intelligente, belle, bonne. Et je n’ai jamais réussi à… je ne sais pas comment dire. À être là. J’étais dans les livres, dans les manuscrits, dans le treizième siècle. Claire me reprochait de vivre avec un mort — Ibn Arabi. Elle disait que j’aimais mieux un fantôme qu’une femme vivante. Elle avait raison.
— Alors vous n’y croyez pas.
— Je n’y croyais pas. Jusqu’à…
Il s’arrêta. Le soleil était dans ses yeux. L’eau de la piscine scintillait. Les jambes de Nesrine, à côté des siennes, étaient brunes et lisses, et les gouttes d’eau qui séchaient sur ses cuisses laissaient de minuscules traces de sel, des dessins éphémères que le soleil effaçait à mesure.
— Jusqu’à quoi ? dit Nesrine.
— Jusqu’à vendredi dernier.
Elle ne répondit pas. Ils restèrent un long moment les pieds dans l’eau, côte à côte, en silence. Le silence n’était pas gêné — il était plein, habité, comme le silence entre deux mouvements d’une nouba, quand la musique s’arrête et que le son continue dans le corps de ceux qui écoutent.
— Naïm, dit-elle enfin. Si on fait ça — si on va là où on est en train d’aller — je veux que vous sachiez quelque chose. Je ne quitterai pas Sofiane. Pas pour vous. Pas pour personne. Ce n’est pas une question d’amour ou de non-amour. C’est une question de… de tissu. Il fait partie du tissu de ma vie. Le défaire, ce serait tout déchirer.
— Je ne vous demande rien.
— Si. Vous demandez tout. Vous ne le savez pas encore, mais vous demandez tout. Les gens comme vous — les gens qui lisent des poèmes d’amour depuis vingt ans et qui n’ont jamais aimé — quand ils se mettent à aimer, ils demandent tout. L’absolu. Le fanâ’. L’anéantissement.
Elle avait raison. Il le savait. Il avait passé sa vie à lire des textes qui décrivaient l’amour comme un incendie total, une destruction créatrice, un engloutissement. Il n’avait aucune expérience de l’amour modeste, de l’amour négocié, de l’amour qui compose avec le réel.
— Je ferai ce que vous voudrez, dit-il.
— Non. Vous ferez ce que je pourrai.
* * *
L’après-midi, Naïm ne alla pas à la bibliothèque. Il resta à l’hôtel. Il traîna dans les couloirs, dans le lobby, dans les jardins en terrasse. Il regardait l’Aurassi comme il avait regardé les manuscrits de la Bibliothèque nationale — avec l’attention du chercheur qui sait que chaque détail est un signe.
L’hôtel avait ses propres couches archéologiques. Les moquettes récentes, beiges et anonymes, recouvraient les carrelages d’origine — il en avait vu un fragment dans un escalier de service, un motif géométrique brun et orange qui datait de 1975, qui sentait les années Boumediene, l’esthétique du non-alignement, cette modernité socialiste qui voulait être à la fois arabe et universelle. Les fauteuils du bar avaient été changés — mais les cendriers, en cristal lourd, portaient encore le logo original de l’hôtel, un A stylisé en forme de minaret. Dans le lobby, au-dessus de la réception, une immense photographie aérienne d’Alger datait des années quatre-vingt — la ville était plus petite, les tours de béton du quartier de Bab Ezzouar n’existaient pas encore, et la Casbah, sur la photo, semblait intacte, une cascade de maisons blanches parfaitement ordonnées, un mensonge de perspective.
À seize heures, Nesrine répéta dans le salon du quatrième étage. L’oudiste était là, et un joueur de derbouka — un homme mince aux doigts secs qui tirait de son tambour des rythmes d’une complexité folle, des motifs qui se superposaient, se croisaient, s’annulaient et renaissaient comme des vagues sur le sable. Naïm s’assit au fond de la salle, à sa place de la veille.
Elle chanta le programme du concert de jeudi. Trois noubas complètes — en mode dhîl, le mode de la mélancolie ; en mode zîdân, le mode de l’amour ; en mode raml al-mâya, le mode de l’eau, le plus ancien, le plus mystérieux, celui dont la légende dit qu’il fut composé par Zyriab lui-même, le musicien noir de Cordoue qui inventa la musique andalouse au neuvième siècle.
Pendant deux heures, Naïm écouta. Il ne pleura pas cette fois. Quelque chose s’était déplacé en lui — la première écoute avait brisé une digue, et maintenant l’eau coulait librement, sans violence, avec la régularité d’une source. Il écoutait et il voyait — le texte, la mélodie, le rythme, la voix, le corps de Nesrine qui oscillait imperceptiblement, ses mains qui dessinaient dans l’air des arabesques, ses yeux tantôt fermés tantôt ouverts, sa bouche qui formait les consonnes de l’arabe classique avec une précision de sculpteur.
Il voyait aussi ce qu’elle ne montrait pas — la tension dans les épaules, la ride entre les sourcils quand une note résistait, la manière dont elle mordait sa lèvre inférieure après une phrase qu’elle jugeait imparfaite. La chanteuse n’était pas une déesse — elle était une artisane, une ouvrière du son, une femme qui travaillait la voix comme un menuisier travaille le bois, avec des outils précis et une patience infinie.
Quand la répétition s’acheva, l’oudiste et le joueur de derbouka rangèrent leurs instruments et partirent. Nesrine resta dans la salle, debout devant la fenêtre, le dos tourné. La lumière du couchant l’enveloppait.
— Restez, dit-elle sans se retourner.
Il resta.
Elle se retourna. Ses yeux étaient très brillants, très noirs.
— Montez, dit-elle.
* * *
La chambre 714.
Il ouvrit la porte avec la carte magnétique, les mains tremblantes — un tremblement léger, à peine visible, le tremblement d’un homme de quarante-trois ans qui sait qu’il est sur le point de traverser une ligne. Nesrine entra derrière lui. Il entendit la porte se refermer, le déclic du loquet, et ce son minuscule — un mécanisme de plastique et de métal — eut le poids d’un basculement irréversible.
La chambre était telle qu’il l’avait laissée — le lit fait par le service d’étage, les coussins disposés en éventail, les rideaux tirés qui tamisaient la lumière du soir. Ibn Arabi sur la table de nuit. Le Moleskine ouvert, le stylo en travers. La valise à moitié défaite dans un coin.
Nesrine regarda autour d’elle. Pas comme une femme qui découvre un lieu — comme une chanteuse qui évalue l’acoustique d’une salle. Elle mesurait l’espace, les volumes, les surfaces, avec ce regard professionnel qui calcule les résonances.
— Ouvrez le balcon, dit-elle.
Il ouvrit. L’air du soir entra — le jasmin, le sel, la tiédeur. La baie d’Alger, dans la lumière déclinante, était une aquarelle de mauves et d’ors.
Elle s’approcha de lui. Posa ses mains sur sa poitrine — à plat, les paumes ouvertes, comme on pose les mains sur un instrument avant de jouer. Il sentit la chaleur de ses paumes à travers le tissu de la chemise, la pression légère de ses doigts, le poids de ses mains.
— Naïm.
— Oui.
— Ne parle plus. Plus un mot.
Il se tut.
Elle commença à déboutonner sa chemise. Lentement. Un bouton, puis un autre, puis un autre. Ses doigts — ces doigts de chanteuse, ces doigts qui dessinaient des arabesques dans l’air pendant les concerts — travaillaient avec une précision et une lenteur délibérées, comme si chaque bouton était une note, et que la mélodie ne devait pas être précipitée. La chemise s’ouvrit sur la peau de Naïm — une peau d’homme qui vit en intérieur, plus claire que celle de Nesrine, avec un duvet sombre sur le sternum.
Elle glissa la chemise de ses épaules. Il la laissa tomber.
Puis ce fut son tour. Il souleva le pull noir à col roulé — elle leva les bras, comme une enfant, et le pull passa par-dessus sa tête, emportant au passage le foulard qui retenait ses cheveux, et les boucles se libérèrent d’un coup, une cascade noire, frisottante, qui retomba sur ses épaules nues. En dessous, un soutien-gorge simple, couleur chair, qui épousait la forme de ses seins sans les contraindre.
Naïm posa ses mains sur ses épaules. La peau était exactement ce qu’il avait imaginé — tiède, soyeuse, avec une fermeté de fruit mûr. Il sentit sous ses paumes la ligne des clavicules, les muscles fins du cou, le pouls qui battait dans le creux de la gorge. Il glissa ses mains le long de ses bras, lentement, comme on lit une ligne de texte qu’on veut comprendre — les épaules, les biceps, les coudes, les avant-bras, les poignets, les mains. Quand il arriva aux mains de Nesrine, il les porta à ses lèvres et embrassa ses paumes, l’une après l’autre.
Elle ferma les yeux.
Ce qui suivit ne fut pas le torrent des amants impatients. Ce fut une lenteur délibérée, presque liturgique — chaque geste pesé, chaque contact savouré, chaque centimètre de peau découvert comme une page qu’on tourne. Il y avait dans cette lenteur quelque chose du msaddar, ce premier mouvement de la nouba, le plus grave, le plus lent, celui qui pose le mode et la tonalité de tout ce qui va suivre.
Ils se déshabillèrent mutuellement, debout, face à face, dans la lumière du couchant qui entrait par le balcon ouvert. La brise de mer caressait leurs peaux nues. Le jasmin montait des jardins. Quelque part dans la ville, un muezzin appela à la prière du maghreb — cette voix solitaire, lancée depuis un minaret invisible, qui disait venez à la prière, venez au bonheur, et la coïncidence fut si parfaite, si improbable, que Nesrine ouvrit les yeux et sourit, et ce sourire — nu, sans défense, offert — fut la chose la plus belle que Naïm avait vue de sa vie.
Ils basculèrent sur le lit.
Le drap était frais sous leurs corps chauds. Naïm sentait tout avec une acuité décuplée — le grain du coton sous son dos, le poids de Nesrine contre lui, ses seins contre sa poitrine, ses cuisses mêlées aux siennes, la masse de ses cheveux qui balayait son visage comme un rideau de soie sauvage. L’odeur de sa peau — le jasmin, l’huile d’argan, le chlore de la piscine, et dessous quelque chose d’animal, de chaud, de vivant, qui était son odeur à elle, irréductible, unique.
Elle l’embrassa — pas le baiser lent du balcon, un baiser différent, plus profond, plus affamé, un baiser qui cherchait quelque chose et qui le trouva. Leurs langues se touchèrent et c’était la même sensation que le dhikr — la dissolution des frontières, le moment où l’on cesse d’être deux pour devenir un seul souffle.
Quand il entra en elle, elle émit un son — pas un cri, pas un gémissement, un son. Une note. Grave, longue, venue du fond de la gorge, ce même lieu d’où sortaient les mélodies des noubas. Un son qui n’appartenait ni au plaisir ni à la douleur mais à cet endroit qui est entre les deux, cet endroit que les soufis appellent le barzakh, l’isthme — la frontière entre deux mondes, le lieu où les contraires se rejoignent.
Naïm bougea en elle avec la lenteur qu’elle lui avait enseignée — pas la lenteur de la timidité, la lenteur de l’attention, celle qui écoute le corps de l’autre comme on écoute un instrument, qui cherche les résonances, les accords, les dissonances fertiles. Nesrine guidait le rythme de ses hanches, de ses mains posées sur ses reins, de son souffle qui accélérait et ralentissait comme le tempo d’une nouba.
Ils firent l’amour longtemps. Dehors, la nuit tomba sur Alger. La lumière du couchant céda la place à la clarté bleutée de la ville nocturne. Le jasmin, libéré par l’obscurité, emplit la chambre de son parfum le plus dense, le plus impudique. Le muezzin s’était tu. Les bruits de la ville montaient par le balcon ouvert — les klaxons, les voix, le ronronnement des moteurs, la vie ordinaire d’une ville qui ne savait pas encore qu’elle était en train de changer.
À un moment — ils ne surent jamais lequel, le temps avait cessé d’être mesurable — le rythme accéléra. Le btâyhî, puis le draj, puis le insiraf — les mouvements de la nouba qui se succèdent, de plus en plus rapides, de plus en plus intenses, jusqu’au khlâs, le dernier mouvement, le mouvement de la libération, celui où la musique atteint son paroxysme et se résout dans une explosion de rythme et de lumière.
Nesrine cria. Un cri qui était un chant. Un chant qui était une prière. Et Naïm, au même instant, sentit ce qu’il avait senti dans la zaouïa — la dissolution des frontières, le fanâ’, l’anéantissement du moi dans l’autre. Mais cette fois, ce n’était pas Dieu qu’il trouvait de l’autre côté de lui-même. C’était elle.
* * *
Après, ils restèrent longtemps immobiles, enlacés, les draps repoussés au pied du lit. La sueur séchait sur leurs corps dans la brise du balcon. Les cheveux de Nesrine étaient étalés sur l’oreiller — un halo de boucles noires, sauvages, qui occupaient la moitié du lit.
Naïm avait la tête posée sur sa poitrine. Il entendait son cœur — un battement sourd, régulier, qui ralentissait progressivement, comme un instrument qui retrouve sa note de repos après un morceau intense. La peau de Nesrine, sous sa joue, avait le goût du sel.
— Naïm, dit-elle.
— Hmm.
— Ne tombe pas amoureux.
Il leva la tête. La regarda. Dans la pénombre, ses yeux brillaient d’un éclat humide.
— C’est trop tard, dit-il.
— Je sais. C’est pour ça que je le dis.
Elle caressa ses cheveux. Un geste maternel, presque — la main qui passe et repasse dans les cheveux, un geste ancien, universel, le geste que toutes les femmes du monde font sur la tête de ceux qu’elles aiment.
— Sofiane rentre vendredi, dit-elle. Pour le week-end.
Le nom tomba entre eux comme un caillou dans l’eau — un cercle, puis un autre, puis un autre, des ondes qui s’élargissaient dans le silence.
— D’accord, dit Naïm.
— Ce n’est pas d’accord. C’est comme ça. C’est ma vie. Il fait partie de ma vie. Il ne fait pas partie de ça — elle désigna le lit, la chambre, le balcon — mais il fait partie de moi. Vous comprenez ?
— Je comprends.
— Non. Vous ne comprenez pas. Vous êtes un intellectuel, vous croyez que comprendre veut dire saisir un concept. Mais comprendre ça — elle posa sa main à plat sur son propre ventre, un geste qui englobait son corps, son histoire, ses cicatrices — comprendre ça, il faut le vivre. Il faut avoir été mariée dans un pays où le mariage est un pacte social, pas un contrat romantique. Il faut avoir traversé des années de solitude conjugale sans avoir le droit de se plaindre, parce que au moins ton mari est vivant, parce que au moins tu n’es pas divorcée, parce que au moins tu as un toit. Il faut connaître le poids de ce au moins.
Naïm se tut. Elle avait raison — il ne comprenait pas. Pas encore. Peut-être jamais complètement. Il venait d’un autre monde — celui de Paris, des divorces faciles, des séparations négociées chez le notaire, des gardes alternées. Un monde où l’on pouvait défaire un couple comme on défait un nœud, avec de la patience et un bon avocat.
— Je ne te demande rien, dit-il. Et il s’aperçut qu’il la tutoyait pour la première fois.
— Tu demandes tout, dit-elle. Mais tu ne le sais pas encore.
Elle se leva. Nue, dans la pénombre, elle traversa la chambre jusqu’à la salle de bain. Il entendit l’eau couler. Il resta dans le lit, les yeux au plafond, le corps léger, l’esprit en suspens.
Sur la table de nuit, les Futûhât d’Ibn Arabi étaient ouverts à la page où il les avait laissés le matin. Il tendit la main, tira le livre vers lui, lut au hasard :
L’amant véritable est celui qui accepte d’être consumé. Il ne demande pas à la flamme d’être douce. Il ne demande pas au feu d’épargner sa peau. Il entre dans le brasier les yeux ouverts, sachant qu’il y perdra tout, sachant que cette perte est le seul gain.
Il reposa le livre. Sourit dans le noir.
Nesrine revint de la salle de bain, se rhabilla dans la pénombre — le jean, le pull noir, les chaussures. Elle noua ses cheveux en un chignon rapide, ramassa son sac.
— Il faut que je rentre.
— Je sais.
Elle se pencha sur le lit, l’embrassa sur le front — un baiser bref, léger, un baiser de départ qui n’était pas un adieu.
— Demain, la piscine, dit-elle.
— La piscine.
— Et demain soir, ici.
— Ici.
Elle sortit. La porte se referma avec le même déclic que tout à l’heure — mais ce n’était plus le même son. C’était le même mécanisme, le même plastique, le même métal, mais le son avait changé parce que tout avait changé.
Naïm se leva, nu, et sortit sur le balcon. L’air de la nuit enveloppa son corps comme un drap de soie. En bas, dans l’allée éclairée qui menait à la sortie de l’hôtel, une silhouette marchait vers un taxi — la robe sombre, le sac en bandoulière, les boucles qui s’échappaient déjà du chignon. Elle ne leva pas la tête. Elle monta dans le taxi. Les feux arrière disparurent dans la nuit.
Le jasmin embaumait. Les étoiles étaient innombrables. Alger dormait, et en son sein, dans les rues silencieuses, quelque chose mûrissait — le Hirak, cette vague immense qui n’avait pas encore dit son dernier mot, qui grandissait dans l’ombre comme le parfum du galant de nuit, et qui éclaterait vendredi avec une force que personne n’imaginait encore.
Naïm rentra dans la chambre. L’oreiller sentait le jasmin et l’huile d’argan. Il y enfouit son visage et respira, longtemps, les yeux fermés, le cœur battant.
Il ouvrit le Moleskine. Écrivit :
Elle a dit : tu demandes tout. Elle a raison. Je demande tout. Les soufis appellent ça le fanâ’ — la mort à soi-même dans l’amour. Mais les soufis n’ont jamais eu à se rhabiller à vingt-deux heures pour rentrer dans un appartement vide où le téléphone sonne depuis Hassi Messaoud.
Le réel est plus mystique que la mystique.